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 FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos

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MessageSujet: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mer 6 Mai - 21:00

La question indigène se pose en France en relation avec la lutte classe et contre la domination masculine. Elle condense et concentre plusieurs problématiques ouvertes, entre la crise et la communisation, tant sur le plan théorique que dans les luttes, la fragmentation sur ces questions jugées "identitaires", et appelant le dépassement de ces identités dans les luttes telles qu'elles sont

parallèlement, elle renvoie à la situation mondiale, à l'interrogation sur les nouveaux nationalismes de libérations, tels qu'ils se font jour en Amérique du Sud, en Afrique, mais aussi dans des formes politiques non sans rapport, en Europe, avec la Grèce de Syrisa, l'Espagne de Podemos, la France d'une gauche radicale-nationale...

par conséquent, comme on le voit à condition de ne pas se voiler la face, sur plus d'un point, les "partisans" de la communisation sont invités à prendre en compte, en théorie comme dans les luttes, la montée de ce phénomène dans sa variante de «chez nous» caractérisée par son Idéologie française, avec les ravages qu'elle produit, jusque dans nos rangs, comme le chantait La Marseillaise  scratch

des textes de Saïd Bouamama rendent compte, à sa manière, de ces problèmes. Je n'en donne ici qu'un en copie
- La construction étatique d’une hiérarchisation « des racismes» 25 avril 2015  
mais on peut aussi discuter des autres :

- Le discours des « valeurs de la république » : Un nouveau masque de l’idéologie dominante 2 avril 2015
- Le mur meurtrier de la Méditerranée : L’assassinat institutionnel de masse de l’Union européenne 22 mars 2015
- Les fondements historiques et idéologiques du racisme « respectable » de la « gauche » française 4 mars 2015
- Leçons bolivariennes pour l’Afrique 16 février 2015
- « L’esprit du 11 janvier » ou les guerres françaises à l’ombre de Charlie 8 février 2015

- La construction étatique d’une hiérarchisation « des racismes» 25 avril 2015  
Saïd Bouamama a écrit:
L’annonce par le gouvernement d’un nouveau plan de « lutte contre le racisme » accompagné d’un budget de 100 millions d’euros sur trois ans a fait sourire bien des militantes et militants des luttes de l’immigration et des quartiers populaires. Le même premier ministre et le même gouvernement qui autorise la Rromophobie par sa thèse culturaliste sur « l’inintégrabilité des Rroms », prétend être antiraciste. Le même gouvernement qui dans son instrumentalisation du « Je suis Charlie » a autorisé allègrement l’islamophobie, voudrait nous faire croire qu’il est déterminé à lutter contre le racisme. Pourtant l’heure n’est pas au sourire.

Derrière ce nouveau plan se cache, selon nous, une offensive idéologique dangereuse visant à imposer par en haut une hiérarchisation « des racismes », à réduire le racisme à une dimension individuelle et apolitique, à imposer une criminalisation de l’antisionisme en l’amalgamant à l’antisémitisme.

Provocation

La nomination d’un nouveau « délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme » en charge de la mise en œuvre du nouveau plan, se réalise d’emblée sur le ton de la provocation. La première déclaration du nouveau DILCRA, Gilles Clavreul pose d’emblée une négation de l’islamophobie qui est amalgamée au « racisme anti-arabe » d’une part et une mise en exceptionnalité de « l’antisémitisme » d’autre part : « Tous les racismes sont condamnables, mais le racisme anti-Arabe et anti-Noir n’a pas les mêmes ressorts que l’antisémitisme dans sa violence. Il faut être capable de dire la particularité de l’antisémitisme. » (1)

La négation et/ou la sous-estimation et/ou l’euphémisation de l’islamophobie et la construction d’une « exceptionnalité » de l’antisémitisme constituent les deux segments articulés d’une offensive poursuivie de longue date mais qui est dotée aujourd’hui de nouveaux moyens. On retrouve cette logique dans l’expression consacrée de « lutte contre le racisme et l’antisémitisme » qui s’est banalisée à force d’être assénée par les appareils idéologiques d’Etat. Comme le souligne justement la brigade antinégrophobie : « l’appellation même de lutte contre le racisme et l’antisémitisme crée une hiérarchie symbolique. D’un côté l’antisémitisme, de l’autre un ensemble où tout est mélangé… C’est une profonde négation de la spécificité des racismes. Soit on gomme les différences pour tous, soit on les reconnaît pour tout un chacun. » (2)

La même logique est présente dans les propos de Valls lors de son discours du 13 janvier à l’Assemblée nationale : « les Français juifs ne devaient plus avoir peur d’être juifs » et « les Français musulmans ne devaient plus avoir honte d’être musulmans ». Aux uns la « peur » et aux autres « la honte ». Que ce soit de manière consciente ou non (le résultat est exactement le même), ces propos nient ou relativisent la « peur » des musulmans devant la montée sans précédents des actes et agressions islamophobes. Ils posent également une réalité inexistante, la soi-disant « honte d’être musulman ». Que le premier ministre se rassure, nous n’avons rencontré aucun musulman ayant honte de l’être. Il n’y a que ceux qui pratiquent des islamalgames qui peuvent penser à l’existence d’un sentiment de « honte ».

Si la thèse n’est pas nouvelle, l’arrogance dans son affirmation par l’Etat l’est. Elle révèle une volonté d’imposer par tous les moyens, de l’idéologique au répressif, une hiérarchisation « des racismes ».

Négation


Les propos du nouveau délégué interministériel portent également une négation de certains termes : islamophobie et négrophobie. Le choix des termes « racisme anti-Arabe » et « anti-Noir » n’est bien entendu pas neutre. Il constitue en premier lieu le refus d’utiliser les termes que les premiers concernés ont choisis pour désigner la réalité des discours et actes qu’ils subissent. Il suffit de lister le nom de quelques organisations militantes agissant sur cette question pour s’en convaincre : « Coordination contre le Racisme et l’Islamophobie (CRI), Brigade Anti-Négrophobie (BAN), Collectif contre l’Islamophobie en France (CCIF), etc. Nous aurions tort de ne considérer cette question que comme une question sémantique. En délégitimant le mot usité par ces militants c’est cette forme spécifique du racisme que l’on refuse de prendre en compte. Comme le souligne l’historien Nicolas Lebourg « la récusation de l’usage du terme […] revient à nier l’existence de cette nouvelle incrimination d’une « race de l’esprit », à ne pas admettre la nouvelle mutation de « l’altérophobie « . (3)

Les tentatives d’invalider le mot pour nier la réalité qu’il représente ne sont pas nouvelles. Alors que le terme remonte au début du vingtième siècle , une Caroline Fourest affirme faussement qu’il est issu des « mollahs iraniens qui souhaitaient faire passer les femmes qui refusaient de porter le voile pour de “mauvaises musulmanes” en les accusant d’être “islamophobes ” ». (4) Peu importe l’erreur et/ou le mensonge cette explication est diffusée largement dans les médias dominants et dans le discours politique. Cette diffusion contribue à la construction de la réalité sociale et politique dans le sens d’une opposition à la reconnaissance et donc à la prise en compte de l’islamophobie : « Cette erreur factuelle a pourtant été reprise abondamment, comme s’il s’agissait d’une vérité historique. Ainsi, un grand nombre d’acteurs présents dans les médias réfutent l’utilisation du terme, l’accusant d’être en réalité une injonction à interdire le blasphème. » (5)

Dans la même veine l’irremplaçable Pascal Brückner, qui considère également que le terme est forgé en Iran « à la fin de la décennie 70 », accuse le mot de « légitimer la réalité d’une offensive intégriste en Europe, d’attaquer la laïcité en l’assimilant à un nouveau fondamentalisme, et de faire taire les musulmans qui osent remettre le Coran en cause, qui en appellent à l’égalité entre les sexes, au droit à l’apostasie et aspirent à pratiquer paisiblement leur foi sans subir le diktat de doctrinaires ou de barbus ». (6) Une nouvelle fois les médias se font largement l’écho de cette affirmation sans fondement avec en conséquence le réflexe pavlovien consistant à déclencher la question « et le droit au blasphème ? » (Ou « et la laïcité ? » ou encore « et le droit des femmes ? »), dès qu’une personne ose prononcer le terme d’islamophobie. C’est cela la construction idéologique de la réalité et celle-ci est partie intégrante des luttes sociales.

La question n’est donc plus sémantique ou scientifique compte tenu de cette offensive visant à nier le réel en niant un terme qui le désigne. Elle est devenue politique par un double processus : de diabolisation du mot par les discours politiques et médiatiques dominant, de réappropriation du terme par les premiers concernés. Que des militants se réclamant du progressisme et de l’antiracisme continuent à récuser le terme souligne simplement qu’ils sont désormais irrigués par l’idéologie dominante. Marine le Pen a une nouvelle fois un boulevard devant elle : « Il n’y a pas d’islamophobie en France. Il n’y a pas d’actes antimusulmans – ou pas plus que les actes contre les femmes… ou les personnes de petite taille. Mais il y a une augmentation de l’antisémitisme. » (7)

Outre la banalisation scandaleuse des violences systémiques faites aux femmes, Marine le Pen dit ici explicitement, ce que d’autres avance de manière masquée c’est-à-dire la négation de l’islamophobie et la mise en exceptionnalité de l’antisémitisme

Réduction

La réalité étant têtue, il n’est pas possible de nier entièrement les violences faites aux musulmans. Il convient dès lors pour nier le réel de le nommer autrement c’est-à-dire de le réduire à un « racisme anti-Arabe » pour reprendre l’expression du délégué interministériel. Ce réductionnisme est une négation de l’historicité des différentes formes de racisme et en particulier le passage récent d’un marqueur ethnique à un marqueur religieux. Ce n’est pas la première fois que nous assistons à un transfert de marqueurs. Frantz Fanon a ainsi été un des premiers à alerter sur la mutation du racisme biologique en racisme culturaliste. (9)

Le réductionnisme au vieil antiracisme anti-Arabe conduit à l’invisibilisation des causes de la montée contemporaine de l’islamophobie :
1.la justification de guerres pour le pétrole et les matières premières par des arguments culturalistes : droit des femmes, lutte contre l’obscurantisme et/ou le terrorisme ;
2.les explications tout aussi culturalistes des problèmes politiques et sociaux de la société française en général et de ceux des populations issues de l’immigration en particulier : intégration insuffisante pour les uns et inintégrabilité pour les autres, « incompatibilité de l’Islam et de la république », etc. ;
3.l’autorisation étatique à l’islamophobie depuis la loi sur le foulard de 2004 et ensuite par les discours sur « la laïcité menacée », « le droit des femmes menacé », « la république menacée », « l’identité nationale menacée », etc.
4.Il mène également à masquer le processus de construction d’un « ennemi de l’intérieur ». Le vieux racisme anti-Arabe était, en effet, référé à la notion d’étrangers et/ou d’immigrés. Le nouveau racisme englobe désormais la réalité nouvelle que constitue l’existence de français depuis plusieurs générations ayant un marqueur réel ou supposé musulman. Le rêve intégrationniste (c’est-à-dire en fait assimilationniste) posant la disparition de l’altérité ayant échoué, la stigmatisation a besoin d’un nouveau marqueur. Ce marqueur recouvre en effet une partie importante de la population française susceptible de se révolter socialement en raison de leurs conditions d’existences marquées par l’inégalité et les discriminations. Il recouvre également une population caractérisée par une sensibilité exacerbée à la question palestinienne comme l’ont mise en évidence les manifestations massives de l’été 2014 dans lesquelles les jeunes issus de l’immigration étaient de loin majoritaires. Il recouvre enfin une population susceptible par son histoire et sa mémoire d’une prise de conscience plus rapide que d’autres du rôle impérialiste de la France dans le monde.

Le processus de construction d’un « ennemi de l’intérieur » n’est pas nouveau mais l’affirmation de son existence avérée s’est déployée depuis 2012 et a été consacrée par l’instrumentalisation de l’émotion suscitée par les attentats de janvier. Valls affirme ainsi l’existence de cette « cinquième colonne » devant le syndicat « Alliance Police Nationale » dès octobre 2012 :

« La menace terroriste est bien là, présente sur notre sol (…), en particulier dans nos quartiers populaires. Des dizaines d’individus sont, par leurs profils, susceptibles de passer à l’acte. Cet ennemi intérieur, nous devons le combattre. [ …] La menace terroriste est désormais le fait de Français nés sur notre sol (…) qui ont versé dans l’islamisme radical et qui ont suivi un processus qui mêle délinquance, criminalité, antisémitisme virulent et soif de violence » (10)

La mise en place de lois liberticides et la pression policière sur les quartiers populaires et leurs habitants sont les premières conséquences de cette production d’un « ennemi de l’intérieur ».

Injonction

Une offensive idéologique par la classe dominante se traduit toujours par tentative de restriction du champ des comportements et des opinions légitimes. L’offensive nationaliste avant la première guerre mondiale par exemple s’est traduite par une tentative d’interdire les opinions et comportements internationalistes refusant la guerre en préparation. L’offensive colonialiste de la conquête à la guerre d’Algérie s’est traduite pour sa part par une tentative de restriction des opinions et comportements anticoloniaux. Le degré de traduction de la tentative dans les faits est fonction du rapport de forces. Selon celui-ci, elle peut aller de la diabolisation par les appareils d’Etat à la répression et à la criminalisation. Elle commence donc toujours par l’imposition d’injonctions pour se transformer ensuite en délit d’opinion puis en répression ouverte. Il est donc essentiel de repérer les injonctions qui se font jour dans le discours politique et médiatique dominant.

La première injonction est celle de la dénonciation de l’antisémitisme à la moindre prise de parole sur le racisme. Alors qu’il est légitimement fréquent dans les médias ou le champ politique, de discourir sur l’antisémitisme, de débattre sur ses causes, de le dénoncer, de mener des campagnes de sensibilisations, etc., sans faire aucune référence aux autres formes du racisme en général et à l’islamophobie en particulier, l’inverse n’est pas vrai. Toutes les prises de parole concernant l’islamophobie sont mises en demeure d’ajouter l’expression « et l’antisémitisme ». Le refus d’ajouter ce bout de phrase est immédiatement suspecté d’antisémitisme caché. C’est ainsi que des manifestations contre l’islamophobie ou la Rromophobie se sont transformées en manifestation contre « l’islamophobie et l’antisémitisme », « la Rromophobie et l’antisémitisme », etc.

La seconde injonction est celle de se démarquer des fractions de la résistance palestinienne se définissant comme « musulmane » en général, du Hamas et du Djihad islamique en particulier. Ces organisations résistantes sont réduites à leur dimension religieuse afin de les exclure du soutien « légitime » et « acceptable ». La dimension centrale de lutte de libération nationale que portent avec d’autres ces organisations est entièrement niée par cette injonction. Le résultat est ici aussi une mise en suspicion. Le refus de condamner ces organisations suffit à être accusé « d’islamiste ». C’est de cette manière que le soutien massif à la résistance palestinienne des jeunes issus des quartiers populaires est réduit à une affirmation religieuse porteuse de dangerosité. La mise sous surveillance des « classes dangereuses » qui habitent les quartiers populaires apparaît dès lors comme nécessaire, incontournable et indiscutable.

Ces injonctions convergent pour produire progressivement un amalgame entre antisionisme et antisémitisme ayant comme débouché la criminalisation du soutien au peuple palestinien. « L’antisionisme est la forme contemporaine de l’antisémitisme » entend-on ainsi de plus en plus fréquemment dans des écrits à prétention savante, des propos de journalistes ou des déclarations d’hommes politiques. Les tentatives de déconstruire ces processus idéologiques sont immédiatement catalogués d’antisémites ou de révéler une croyance en une quelconque théorie du complot. Il n’y a pourtant pas besoin de croire en un « complot juif mondial » ou en un « attachement absolue » à l’Etat d’Israël pour comprendre ce « philosémitisme d’Etat » pour reprendre l’expression d’Houria Bouteldja (11). Il suffit pour cela de prendre en cause la base matérielle de ce soutien : les intérêts de l’impérialisme français dans la région et plus globalement de toutes les puissances impérialistes. Comme le colonialisme portugais ou comme l’Afrique du Sud hier, Israël est un outil de gestion des intérêts impérialistes dans la région.

S’opposer à l’offensive idéologique actuelle et à ses injonctions est en conséquence une nécessité essentielle.

Notes

1. Gillez Clavreul, la valse antiraciste, http://www.liberation.fr/societe/20…, consulté le 21 avril à 11 h 30.
2.http://rue89.nouvelobs.com/2012/10/…, consulté le 21 avril à 12 h 00.
3.Nicolas Lebourg, Taubira « guenon », montée du FN et islamophobie : qu’est-ce que le racisme exactement ?, http://leplus.nouvelobs.com/contrib…, consulté le 21 avril à 15h15.
4.Hajjat A. & Mohammed M., Islamophobie. Comment les élites françaises fabriquent le problème musulman, Paris, La Découverte, 2013.
5.Fourest C. & Venner F., « Islamophobie ? », Pro Choix, n° 26 27, dossier « Islamophobes ? Ou laïques ! », Automne hiver 2003.
6.Houda Asal, Islamophobie : la fabrique d’un nouveau concept. État des lieux de la recherche, Sociologie, n° 2014/1, pp. 13-29.
7.Pascal Brückner, L’invention de l’islamophobie, Libération du 23 novembre 2010.
8.Marine le Pen, Financial Times, 5 mars 2015.
9.Frantz Fanon, Racisme et Culture, Pour la révolution africaine, La Découverte poche, 2001.
10.Terrorisme : Valls met en garde contre « l’ennemi intérieur », http://tempsreel.nouvelobs.com/soci…, consulté le 21 avril 2015 à 17 heures.
11.Houria Bouteldja, Racisme (s) et philosémitisme d’Etat ou comment politiser l’antiracisme en France ?,http://indigenes-republique.fr/raci…, consulté le 21 avril à 18 h.


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MessageSujet: to be or to to be 'Islam' : l’instrumentalisation du religieux : « eux » et « nous »   Jeu 2 Juil - 20:10


un nouveau sujet : to be or to to be 'Islam' : l’instrumentalisation du religieux : « eux » et « nous »

Patlotch a écrit:
j'ai hésité à ouvrir un sujet sous l'entrée "religion", ce qui est quelque peu contradictoire avec ce que j'en dis ce matin dans L'idéologie française
Patlotch a écrit:
dans le moment actuel, post-Charlie, que j'ai compris d'emblée comme un tournant et une accélération de l'idéologie française du capitalisme occidental dont la suprématie est menacée, un repère de cette idéologie est la place accordée à la religion, en l'occurrence à l'Islam, et ceci quel que soit la position prise

toutefois, et malgré ses limites théoriques, l'analyse de Saïd Bouamama est d'une telle qualité dans le paysage médiatique, que je pense opportun d'ouvrir un sujet avec ce texte

L’instrumentalisation du religieux dans une nouvelle construction du « eux » et du « nous » ou L’Islam comme nouvel ennemi Saïd Bouamama


Saïd Bouamama a écrit:
La référence à l’Islam est aujourd’hui récurrente dans nombre d’analyses et structure pour une bonne part le paysage idéologique qui est le nôtre. Cette question sensible au vu des réactions qu’elle provoque n’est pas innocente, et, comme les autres intervenants*, je considère qu’il y a très peu de religieux dans tous ces événements auxquels on a affaire en la circonstance.

Pour appréhender le phénomène, le mieux est de faire appel au vieux réflexe de contextualisation, contextualisation historique, économique mais également géostratégique. Je commencerai donc par souligner quelques éléments qui me semblent incontournables et qui vont m’amener à critiquer les explications que l’on nous assène au niveau médiatique et politique et qui se trouvent parfois reprises par le monde à prétention savante.

Disparition du monde bi-polaire et exacerbation des contradictions

En premier lieu, il s’agit de se pencher sérieusement sur cette grande transformation qu’a représentée la disparition du monde bi-polaire après la chute des pays de l’Est et dont on n’a pas fini de saisir les effets systémiques directs ou indirects. Ce monde bi-polaire a structuré et organisé les équilibres régionaux et continentaux. La disparition de cet équilibre vient re-questionner nos approches de ce qui se joue dans le monde actuellement et ce quelle que soit l’analyse que les uns et les autres ont pu faire de cette période de l’humanité. C’est un élément clé.

Un des premiers effets va être l’exacerbation d’une concurrence entre grandes puissances que l’existence d’un ennemi commun avait réussi à contenir jusque là. En un mot cette tension bi-polaire faisait que les contradictions internes aux Etats-Unis et à l’Europe, à l’intérieur même de l’Europe, étaient réfrénées, canalisées. Aujourd’hui, on ne peut comprendre certains conflits sans prendre en compte le jeu de chacune des grandes puissances, de la France, des Etats-Unis, de la Grande-Bretagne… On ne peut rien comprendre par exemple au conflit algérien de la décennie 90 -une guerre prétendument civile- si on ne prend pas en considération les soutiens successifs, apportés à des moments différents, à des groupes qui utilisaient l’Islam à des fins politiques et si l’on n’établit pas de relation avec l’enjeu que représentent le gaz et le pétrole algériens.

Enjeux économiques et déstabilisations

La maîtrise d’espaces bien spécifiques, essentiels à leur développement, représente pour les puissances économiques une véritable nécessité dans le système actuel. Force est de constater que les lieux de tensions, les lieux de conflits, de déstabilisation ne sont pas situés n’importe où géographiquement. Deux espaces peuvent être définis :

En premier ceux liés au pétrole et au gaz. Autour de ces lieux, on assiste à un certain nombre de déstabilisations, d’interventions, de conflits précédés ou accompagnés de discours idéologiques qui les justifient. Les États-Unis ne cachent d’ailleurs pas leur stratégie, puisqu’ils affirment qu’il faut redessiner la carte du Moyen-Orient.

Le livre de Zbigniew Brzezinski, « Le grand échiquier : La suprématie américaine et ses impératifs géostratégiques », fourmille d’informations attestant de la poursuite systématique de cette stratégie au travers des crises successives de la région.

– Le second espace de déstabilisation est l’Afrique. Ce continent joue sur le plan des minerais stratégiques -le lithium, le coltan, l’uranium- le rôle que joue le Moyen-Orient pour ce qui concerne le pétrole et le gaz.

Sans pour autant considérer que l’on est en présence d’un complot mondial, -une vue simpliste, réductionniste et forcément inexacte des situations-, la série de déstabilisations que connaît l’Afrique n’est pas le fruit du hasard. Si l’on considère la stratégie des grandes puissances, leur intérêt se focalise sur des espaces précis riches en matières premières dans lesquels elles n’hésitent pas à déclencher des conflits et des guerres pour s’en assurer le contrôle. Pour ce faire, elles ne vont reculer devant aucun moyen, et souvent de façon cynique, s’appuyer sur des contradictions existantes, des contradictions historiques lointaines mais qui pour la circonstance seront revivifiées, réactualisées, instrumentalisées -la destruction de l’Etat syrien, de l’Etat irakien ou afghan montre à quel point des contradictions, désactivées ou jusqu’à lors neutralisées, peuvent être réveillées et provoquer la décomposition ou le démembrement des structures antérieures.

Ce besoin des grandes puissances de rebattre à leur profit un certain nombre de cartes n’est pas étranger à la survenue de crises et à la déstabilisation que connaissent des pays ou des constructions étatiques qui, sans devoir être idéalisés, avaient réussi à trouver un équilibre et une stabilité leur permettant d’exister et de défendre leurs intérêts nationaux.

L’offensive ultra libérale

Faisant suite à la disparition du monde bi-polaire et à l’exacerbation des conflits, l’offensive ultra libérale est le troisième élément dont il faut tenir compte. Cette offensive que l’on a pu qualifier de monétariste a commencé dans les années 70 et s’est accélérée après la chute des pays de l’Est. Elle a des conséquences très concrètes dans bien des conflits d’aujourd’hui.

– La mise en place de plans d’ajustement structurel a eu pour effet d’appauvrir massivement et même de ruiner des Etats sommés de rembourser indéfiniment une dette illégitime. Les ravages sociaux provoqués par ces plans d’ajustement structurel sont immenses. La contamination par le virus Ebola a révélé l’inexistence de services sanitaires capables d’intervenir, services qui existaient dans les années 70-75 mais qui ont été démantelés au Mali, en Guinée, comme dans d’autres Etats, pour répondre aux exigences des institutions financières internationales. Avec la réapparition d’un certain nombre de pandémies directement liée à ce processus de paupérisation des Etats, le danger existe de voir des raisons humanitaires servir de prétexte à des interventions d’une nature toute différente !

– Le système de la dette et de son remboursement qui exige que l’on fasse des économies dans les services publics, en somme que l’Etat soit soumis à une cure d’amaigrissement, selon l’expression que répètent à l’envi les experts, montre ici son inefficacité et ses conséquences néfastes. Dans des pays déjà pauvres et frappés par les rapports d’inégalité Nord/Sud, ces politiques d’ajustement structurel poussées à l’extrême ont déchiré profondément le tissu social et conduit les sociétés civiles au bord de l’éclatement. Dans de très nombreux endroits, et même en tenant compte de l’hétérogénéité d’un pays à l’autre, ces plans ont fait basculer les populations d’un état de pauvreté relative à la misère la plus insupportable.

L’apparition de gourous, de sectes n’est pas étrangère à ce basculement et à cette déstructuration sociale qui ne fait que s’amplifier. Dans des Etats affaiblis, ces sectes, ces groupements sectaires, souvent vecteurs des intérêts de telle ou telle puissance, ne peuvent que se développer et prendre de l’importance jusqu’à contrôler d’immenses territoires.

Emergence de nouvelles puissances

Le quatrième élément est l’arrivée dans la sphère de l’économie mondiale de nouveaux acteurs -les pays émergents- et particulièrement de la Chine qui offre sur le marché international des conditions de contrats, de commerce, d’investissements plus avantageuses, des conditions qui la rendent plus attractive. Aussi la Chine a-t-elle su attirer à elle les dirigeants de nombreux pays africains (indépendamment de leur hétérogénéité) et même d’Amérique latine et développer avec elles des relations commerciales plus satisfaisantes

La Chine et les autres émergents concurrencent directement les positions acquises antérieurement par les grandes puissances et les remet en cause -celles par exemple de la France dans son pré carré où des contrats léonins très avantageux pour elle, sont signés au mépris des intérêts nationaux des pays africains et de leurs populations.

Suscitée par la pénétration économique de la Chine, la peur des grandes puissances déjà établies de perdre des marchés, est un élément sur lequel on ne peut faire l’impasse. Seule ou conjuguée à d’autres éléments, cette peur est l’une des causes de la déstabilisation de certains pays -c’est le cas du Mali, de la Côte d’Ivoire- après que ces pays ont passé des accords avec les Chinois et les Brésiliens. Certes il faut se méfier de toute analyse mécaniste, de tout automatisme dans l’engrenage des causes et des effets, cependant il est important de ne pas perdre de vue cette donnée.

Un système en crise


Il serait vain de croire que l’on a affaire à une série de crises, l’une ici, l’autre à côté, l’une présente, l’autre passée, la troisième à venir, qui n’auraient rien de commun, chacune indépendante des autres. Ce qui caractérise la période présente, c’est le caractère systémique de ce qui se passe, c’est tout un système qui est en crise.

L’exemple de la Libye est révélateur et on n’a pas fini de mesurer les conséquences de la destruction de ce pays. Depuis, des armes circulent, des groupes interviennent dans le Nord du Mali ou dans le Sud algérien. L’intervention a favorisé le développement d’une sorte de cancer avec la multiplication de métastases qui prolifèrent, ou plutôt que certains groupes diffusent en profitant souvent de l’affaiblissement des Etats.

Preuve s’il en est que la destruction des équilibres historiques, lorsqu’elle ne provient pas d’une dynamique interne à la société mais d’une intervention de forces extérieures ne produit que rarement les résultats escomptés et, disant cela, il n’est pas question de couvrir de vertus l’ancien régime en place.

Tout à l’heure, à propos du Pakistan, il a été dit que ce pays exportait vers l’Irak, mais aussi vers la Syrie, ses « talibans » les plus excités. Des opérations tout aussi tortueuses ne sont pas rares qui amènent souvent à ce que l’on ferme les yeux sur les agissements de ceux que l’on a combattus la veille parce qu’ils peuvent servir nos intérêts maintenant. Avec cynisme, nos ennemis d’hier deviennent nos amis d’aujourd’hui et inversement.

L’Islam, nouvelle frontière

De nos jours, s’il est impossible de comprendre les crises qui secouent des régions entières sans les analyser dans un cadre global, en dehors des interactions qu’elles entretiennent entre elles, il faut cependant remarquer qu’il est un élément commun à bien de ces crises : dans chacune d’elles, il est fait référence à l’Islam, une référence présente dans tous les discours auxquels nous sommes soumis.

Que l’on regarde ce qui se dit sur la Syrie, l’Irak, l’Afghanistan, dans toutes ces situations, on assiste à la construction d’un nouvel ennemi, d’une nouvelle frontière, une frontière religieuse. A cet effet, on va interpréter de manière religieuse des conflits qui sont avant tout économiques, politiques, sociaux, territoriaux -en tout cas qui sont d’un autre type, d’une autre nature, d’un autre ordre.

Sur tous ces conflits, on va plaquer une même grille de lecture, on va en quelque sorte les « religiosiser » ce qui revient à les absolutiser. Instituée en lieu et place des frontières antérieures, cette nouvelle frontière religieuse a une double fonction : celle d’homogénéiser et celle de distinguer à l’intérieur de chacun des peuples ici et là-bas.

Ici, homogénéiser l’essentiel de la population française face à un danger supposé et ce danger, c’est le musulman qui remplace la figure du dangereux communiste.

Comme il faut tout de même impliquer dans cette opération une partie des populations issues de l’immigration, on va inventer une distinction entre le musulman « modéré », -le « bon »- et le musulman « radical », forcément le « mauvais », distinction qui présente l’avantage de ne pas apparaître comme caricatural quand on parle des musulmans. Cette homogénéisation peut se résumer par la formule « Nous sommes tous dans le même bateau ici », ce qui permet de masquer tous les autres clivages et évite que ne soit pris en compte ce qui peut nous distinguer au niveau social, politique, économique.

L’autre avantage de cette opération, c’est que l’on a fabriqué une catégorie nouvelle, celle des musulmans radicaux, une catégorie qui présente l’intérêt d’être à géométrie variable du lundi au vendredi. Le lundi, ce sont ceux qui appellent explicitement au « djihad militaire », et le vendredi ce sera la femme voilée… Avec évidemment toute la confusion nécessaire pour que s’opère l’amalgame entre les deux.

Ce concept de musulmans radicaux s’applique aussi en tout lieu où éclatent les conflits : là-bas, on aura d’un côté les bons musulmans qu’il est de notre devoir de soutenir, et de l’autre les radicaux qui sont irrationnels qu’il faudra aller combattre à tout prix.

Par son simplisme, cette grille d’explication binaire présente un grand intérêt : elle amène à ne plus réfléchir aux causes et aux contradictions qui existent alors que pour n’importe quel autre conflit, on chercherait, à trouver l’enjeu, à comprendre s’il est économique, stratégique, s’il n’est pas lié à une question ethnique. En plaquant une grille religieuse, on rend inaudibles toutes ces autres explications possibles.

Processus de construction de l’image du musulman : le « eux » et le « nous »

Savoir comment cette nouvelle frontière, cette nouvelle image du musulman peuvent être construites permet de mettre en évidence quatre processus idéologiques à l’œuvre en la matière -je vous renvoie à un article que j’ai publié il y a quelques semaines « La fabrication médiatique du djihadiste » et je me permets de les rappeler rapidement.

– Le premier est le processus d’essentialisation de l’Autre et de soi. Le comportement des autres, des musulmans ne va plus être expliqué à partir des contradictions économiques, politiques ou autres mais à partir d’une essence, l’Islam, un Islam qui est forcément comme cela, qui fonctionne forcément comme cela. Ce processus, poussé à son terme, ne peut qu’également mener à l’essentialisation de soi. Ainsi, contrairement à l’Islam qui est utilisé à des fins politiques, nous serions protégés par la religion catholique, qui aurait en elle, par essence, une capacité qui lui permettrait d’éviter la barbarie.

Ainsi se trouvent essentialisés un « eux » et un « nous » et cette essentialisation passe bien entendu par la négation de toutes les différences entre nous ici, et d’autre part par la négation de toutes les différences entre musulmans là-bas. Au mieux, on saura qu’il existe les sunnites et les chiites, mais les différences au sein même des sunnites, au sein même des chiites sont totalement ignorées comme le sont les différences économiques, politiques…

Ce processus d’essentialisation fabrique un « nous » et un « eux » musulman homogénéisé… une réduction inévitablement porteuse d’incompréhensions et de conflits.

Essentialiser ne suffit pas et on va poser le principe d’une différence, d’une frontière absolue entre « eux » et « nous ». C’est l’objet du deuxième processus. Il n’est pas question de « nous » comparer un tant soit peu à « eux », il faut absolutiser la différence. On ne peut être comparés à ces barbus qui égorgent les enfants. La mise en scène médiatique de cette violence va diffuser dans nos imaginaires, dans nos inconscients, dans l’opinion publique l’idée qu’« ils » ne sont pas comme « nous », qu’« ils » ne pensent pas comme « nous » jusqu’à nous faire oublier que tout aussi barbare a été l’histoire européenne d’un passé somme toute récent et que dans « nos » hôpitaux psychiatriques, il est des gens capables de commettre de pareilles atrocités.

Partout, ici, là-bas, ailleurs, des discours politiques, des discours de révolte peuvent conduire à des comportements tout aussi barbares. Cette focalisation sur l’Islam comme porteur d’une différence absolue a besoin d’être interrogée et cette stigmatisation n’est pas sans conséquences ici entre Français en fonction de leur origine, et cela ne concerne pas uniquement les jeunes.

– Le troisième processus vise à présenter les comportements des musulmans comme irrationnels. « Nous », nous sommes du côté de la rationalité, « eux » sont réellement incompréhensibles. L’exclamation « Ah ! Il s’agit encore de djihadistes ! » suffit à expliquer les situations, comme si le phénomène djihadiste ne s’analysait pas par des facteurs économiques, sociaux, politiques, géostratégiques.

La mise en avant de cette grille de lecture selon laquelle « eux » sont irrationnels en découplant cette explication des autres causes, nous empêche d’envisager les situations dans leur complexité. Une démission de la pensée, un renoncement à l’intelligence des choses, d’autant que les émissions de télévision ne nous aident guère à saisir les phénomènes, tout à la fois dans leur globalité et dans leurs spécificités propres.

Tout cela va se trouver amplifié par le processus de production de la peur. Dans les médias, pour traiter des événements d’Afghanistan, du Pakistan, du Moyen-Orient, et pour pallier l’absence d’explications sereines ou de questionnement sur le fonctionnement du monde, seule est proposée une dramatisation dans laquelle le ton employé pour les commentaires ne peut que générer la peur.

Dès lors, il faut s’interroger plus avant sur la fonction sociale de ce nouvel ennemi, le musulman tel que construit par les médias, homogénéisé, essentialisé, irrationnel, ce musulman qui fait peur alors que le musulman réel n’est pas celui-là, il est divers, il est multiple, et porte différents projets politiques.

Au plan extérieur, ce musulman essentialisé, fantasmé, ce mauvais musulman représente une incontestable aubaine pour justifier les interventions que nos intérêts économiques appellent, des interventions décidées bien entendu pour soutenir les « bons » qui, au gré de nos avantages, peuvent être les femmes, les minorités.

Cela permet également de nous autoriser des comportements qui nous apparaîtraient, dans d’autres circonstances, comme illégitimes et provoqueraient immédiatement l’indignation.

Il est assez frappant que lorsque l’on a appris les tortures à Guantanamo, immédiatement à la télévision, tous ces « ogues », « politologues », « islamologues », qui nous expliquent le monde en trente secondes, ces nouveaux experts ont trouvé légitime ce qui se passait à Guantanamo… pour les plus anciens ici, cela doit certainement leur rappeler la guerre d’Algérie ! Il faut relire comment le général Ausaresses justifiait la torture. Quand on installe la peur, quand la peur est là, présente, c’est la déraison qui s’installe.

En Afrique, au Moyen-Orient, c’est à l’ombre de cette peur qu’on redessine tranquillement les cartes géostratégiques, qu’on va s’autoriser à couper des nations en deux, le Soudan par exemple et que penser du démembrement de l’Irak ! Face à un danger tellement irrationnel, tellement incompréhensible, on va accepter que l’on intervienne n’importe où, n’importe comment.

Des conséquences néfastes

La construction du « eux » et du « nous » ne va pas rester sans effets sur la société française. Sur le plan intérieur, trois conséquences méritent d’être soulignées :

En tout premier lieu, c’est le développement de l’islamophobie. On ne peut, pendant trente ans, véhiculer des images qui essentialisent l’Islam, qui homogénéisent le musulman, le présentant comme sauvage, barbare, dangereux et irrationnel et être étonné que le Français moyen développe face à ces images des réactions de peur et de rejet. L’islamophobie n’est pas un virus qu’aurait contracté le peuple français, c’est le résultat de trois décennies de construction médiatique. On ne pourra éradiquer cette forme de racisme que si on arrête de diffuser ce genre de représentations du musulman. Et pour tous ceux qui sont engagés comme moi dans la lutte contre l’islamophobie, il est temps que ce phénomène soit considéré comme la forme contemporaine du racisme.

La deuxième conséquence, c’est la construction qui s’inscrit dans la durée d’une identité essentialiste de la nation française. C’est l’idée que face à ce « eux », « nous », par nature, on est vraiment des démocrates. Les concepts sont brouillés, ce dont profite l’extrême droite pour se dédouaner en quelque sorte. La laïcité qui était à gauche est instrumentalisée…

Extraordinaire pour qui connaît l’histoire de l’extrême droite, qu’elle puisse se revendiquer comme laïque ! De la même façon cette construction du musulman va lui permettre d’apparaître comme le défenseur du droit des femmes, de leur émancipation.

L’essentialisation de l’identité française, et plus largement occidentale, est le résultat de tous les processus que j’ai tenté décrire. Il n’y a rien de pire pour une nation que lorsqu’une identité est essentialisée, parce que cela entraîne nécessairement le rejet de toutes les différences.

Si l’on ne casse pas ce processus, si l’on ne réintroduit pas de l’identité historique, politique, si on ne favorise pas l’interculturel, le multiculturel, toutes ces interactions possibles et fécondes, si cette identité multiple n’est pas revitalisée et que l’on s’obstine à considérer une « essence » française différente des autres essences, on court à la catastrophe. Et tous ceux qui pensent qu’avec le temps le racisme va disparaître se trompent lourdement.

La limitation des droits est la troisième conséquence. Angela Davis a étudié avec soin ce processus aux États-Unis et ses derniers textes nous montrent comment la lutte contre le terrorisme a pu représenter une aubaine pour justifier toutes les lois liberticides. On peut, sous ce prétexte, contrôler n’importe qui, n’importe quand et s’autoriser des perquisitions qui étaient illégales auparavant.

Dans le souci d’être protégés, on a accepté que toute une série de droits se voient réduits, des droits pour l’obtention desquels on s’est battu par le passé, pour lesquels des militants se sont engagés parfois jusqu’au sacrifice. Et ces droits, on est prêt à les abandonner parce que la peur a été installée.

Un ensemble de régressions qui appellent à réagir

L’ensemble de ces processus, de ces stratégies idéologiques ont produit au moins trois résultats principaux.

Le premier est que l’on se retrouve avec un mouvement pacifiste complètement désarmé alors qu’il y a peu encore, il était capable, lorsqu’il y avait une intervention militaire, d’organiser des débats, de produire des idées, de mobiliser pour des manifestations. Pour la première fois depuis des années, les interventions au Mali, en Côte d’Ivoire n’ont donné lieu à aucune réaction. Nous interroger sur la façon dont nous avons été désarmés idéologiquement s’avère indispensable.

En deuxième lieu, l’islamophobie a réussi à diviser les classes populaires non pas à partir d’un vrai problème de divergence idéologique -ceux qui ont un lien familial, culturel, personnel avec l’Islam ne font évidemment pas partie de la grande bourgeoisie française- mais essentiellement sur des présupposés religieux et une construction d’un « eux » fantasmé. Une demande d’autoritarisme qu’il ne faut cependant pas exagérer, mais qui mérite qu’on s’en « pré-occupe ». La crainte d’un danger favorise toujours pareille demande. On ne peut analyser la montée du phénomène Marine Le Pen sans prendre en compte cette déstabilisation globale qui a brouillé bien des repères. En prétendant qu’elle possède « la » solution, elle ne peut qu’attirer à elle tous ceux qui pensent que l’autoritarisme vaut mieux qu’une société « laxiste ». Les enjeux sociaux se définissent de plus en plus au niveau de la planète. La bataille ne se mène pas seulement par des grèves, des affrontements, des luttes, des guérillas, elle se mène de manière aussi importante sur le plan conceptuel, sur le plan des grilles explicatives de lecture qui appellent à bien cerner les problèmes et à réagir sans se tromper d’adversaires.

Il est grand temps de s’interroger sur la façon de redévelopper les vieux réflexes qui consistent non pas à se référer à des explications religieuses ou de type ethnique ou culturaliste mais à rendre intelligibles les situations par leurs véritables causes, qu’elles soient économiques, sociologiques ; géostratégiques. Et en ce domaine toutes les voies méritent d’être explorées plus à fond pour nous préparer à réagir plus efficacement.

Notes :

1- Le titre complet de l’article est celui-ci : « L’instrumentalisation du religieux dans une nouvelle construction du « eux » et du « nous » . L’Islam comme nouvel ennemi. Intervention faite lors d’un colloque ayant pour thème « Pour une lecture profane des conflits et des guerres – En finir avec les interprétations ethnico-religieuses ». Samedi 25 octobre 2014.

2- Saïd Bouamama : Sociologue, militant au FUIQP (Front uni des Immigrations et des Quartiers populaires) il a conduit de nombreux travaux sur les processus idéologiques à l’œuvre dans les conflits, au niveau français comme au niveau international, et plus particulièrement sur les justifications propres aux dominations. Il est l’auteur notamment de « Figures de la révolution africaine de Kenyatta à Sankara (Zones, 2014), « Les Discriminations racistes, une arme de division massive » (l’Harmattan, 2011), « La manipulation de l’identité nationale – Du bouc émissaire à l’ennemi intérieur », (Cygne, 2011).

* Intervention de Said Bouamama au colloque : Pour une lecture profane des conflits et des guerres - En finir avec les interprétations ethnico-religieuses », le samedi 25 octobre 2014. Transcription Yves Marchi & Alexandrine Vocaturo (Mrap-Mention), animateurs du site repères anti racistes. Intervention revue par l’auteur et publiée avec son autorisation.

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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mar 8 Sep - 1:08

Fête de l'Huma : débat avec Said Bouamama le samedi 12 septembre 2015

7 Septembre 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #Société française  




"L'immigration et ses enfants comme révélateurs des dominations contemporaines de classe, de race et de sexe"

Citation :
A l'invitation de la FEDE 28 du PCF à la fête de l'Humanité.(Texte de Said en pièce jointe et petite biographie et bibliographie)

Samedi 18H débat avec Said Bouamama sur le thème:

" L'immigration et ses enfants comme révélateurs des dominations contemporaines de classe, de race et de sexe"

"Le sort social de l'immigration contemporaines et de ses enfants français sont un analyseur de la société et de sa crise.

Il révèle la mise en place progressive d'une dérégulation économique globale, d'une organisation ethnique et sexiste du marché du travail et d'une structuration de plus en plus pyramidale du corps social. Pour que cela soit possible des idéologies nouvelles sont nécessaires d'où l'émergence de nouvelles formes de "racisme respectable" : islamophobie, Rromophobie, etc.


Said Bouamama


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Ven 11 Sep - 23:36

Le discours sur les réfugiés syriens : un analyseur Saïd Bouamama 11 septembre 2015



Citation :
Dans un article intitulé « Le mur meurtrier de la méditerranée : l’assassinat institutionnel de masse de l’Union Européenne », publié sur ce site le 21 mars dernier, nous mettions en évidence la responsabilité de l’UE dans les milliers de morts chaque année en méditerranée dans des tentatives désespérées de fuir la misère et la guerre. Depuis la publication, le 2 septembre, par la presse turque et britannique de la photo d’un enfant de 3 ans mort sur une plage de Bodrum au sud de la Turquie, une vaste campagne médiatique présente une autre image de l’Union Européenne en général et de la France en particulier. Nous nous serions donc trompés ou un changement radical d’attitude et de politique serait survenu. A moins que nous ne soyons une nouvelle fois devant l’instrumentalisation politique d’un drame humain pour justifier une nouvelle intervention militaire. Les diverses réactions politiques et médiatiques à l’arrivée de ces réfugiés sont par ailleurs un excellent analyseur politique de notre société, de ses politiques et de ses médias.



Une « cécité » volontaire

A écouter nos politiques et nos médias, la découverte du corps du petit Aylan aurait mis en évidence l’ampleur du drame vécu par le peuple syrien. Ainsi donc ni les médias et leurs multiples spécialistes et experts, ni les gouvernements européens et leurs services de renseignements n’avaient auparavant mesurés l’ampleur du drame. Aucun ne pouvait imaginer que des enfants étaient victimes des guerres qui déchirent l’Irak et la Syrie. Cet aveu implicite d’une cécité politique et médiatique ne tient pas. Si cécité il y a, elle est volontaire comme en témoigne les sonnettes d’alarme qui ont été soigneusement tues par l’essentiel des grands médias et la majorité de la classe politique. Ainsi par exemple le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) de l’ONU souligne dans son communiqué de presse du 9 juillet 2015 que nous sommes en présence de « la plus importante population de réfugiés générée par un seul conflit en une génération. Cette population a besoin d’un soutien de la part du reste du monde mais, au lieu de cela, elle vit dans des conditions désastreuses et s’enfonce dans la pauvreté(1). »

Le même communiqué avance les chiffres suivants : 4 013 000 réfugiés dans les pays voisins de la Syrie (1 805 255 réfugiés syriens en Turquie, 249 726 en Iraq, 629 128 en Jordanie, 132 375 en Egypte, 1 172 753 au Liban et 24 055 en Afrique du Nord) et au moins 7,6 millions de personnes déplacées à l’intérieur de la Syrie. Enfin le communiqué du HCR rappelle le caractère prévisible de l’augmentation du nombre de réfugiés syriens après cinq ans de guerre totale : « Le cap des quatre millions survient à peine 10 mois après que celui des trois millions ait été atteint. Au rythme actuel, le HCR prévoit que le chiffre d’environ 4,27 millions pourrait être atteint d’ici la fin 2015(2). » D’autres données du HCR mettent en exergue la hausse exponentielle du nombre de réfugiés : 92814 en juillet 2012, 1 512 160 en juillet 2013, 2 835 736 en juillet 2014, 4 094 091 en juillet 2015(3).

Tout le monde savait. Journalistes comme leaders politiques étaient au courant. Les classes dominantes d’Europe et des États-Unis espéraient simplement une nouvelle fois cantonner les réfugiés dans les pays voisins. C’est d’ailleurs ce qu’ils font classiquement pour tous les autres conflits qu’ils suscitent pour le contrôle du gaz, du pétrole et des minerais stratégiques. Ainsi en 2000, les seize millions de réfugiés reconnus par le HCR se répartissent comme suit : « Sur les 16 millions de réfugiés, 3,6 millions se trouvaient en Afrique, 9,1 en Asie, 2,3 en Europe et 0,6 en Amérique du Nord, et le reste en Amérique Latine et en Australie(4). » Terminons avec les données quantitatives en donnant un dernier chiffre du HCR pour l’année 2013 : les pays industrialisés n’accueillent que 14 % de l’ensemble des réfugiés(5).

Il s’agit clairement de cantonner la misère du monde produite par les politiques économiques des grandes puissances impérialistes d’une part et par les guerres pour le contrôle des matières premières d’autre part, à la périphérie des pays riches. Nous sommes en présence d’une des multiples déclinaisons de l’ultralibéralisme : privatiser les gains et socialiser les pertes et/ou les coûts.

Les hypocrites reconvertis

Nous avons assisté dans la semaine qui a suivi la diffusion de la photo du cadavre du petit Aylan à de subites reconversions à l’humanisme. Ainsi par exemple le député de droite des Alpes Maritimes Eric Ciotti écrit sur son compte Twitter dès le 3 septembre : « Image d’horreur insoutenable que celle d’une enfance sacrifiée. Indignation et écœurement face à l’inaction intolérable de la communauté internationale ». Le même estimait il y a à peine un mois, le 10 août, que « l’Union européenne doit engager sans plus attendre des opérations militaires visant à détruire les filières de passeurs à la source et créer des centres de rétention pour migrants dans les pays d’entrée en Europe(6) ».

Au PS la reconversion est tout aussi radicale. François Hollande annonçait lors du sommet européen extraordinaire sur le drame des migrants en Méditerranée, le 23 avril dernier, son intention de proposer une résolution à l’ONU pour détruire les bateaux des trafiquants. On se demande au passage comment les soldats chargés de cette tâche reconnaîtront les bateaux concernés. Il considère maintenant que l’accueil des réfugiés syriens « C’est le devoir de la France, où le droit d’asile fait partie intégrante de son âme, de sa chair(7)". Après « l’esprit du 11 janvier » nous avons maintenant « l’âme et la chair de de la France ».

De nombreux médias ont repris ce mythe d’une France qui a toujours été ouverte aux opprimés du monde. S’il est indéniable que des militants et/ou des citoyens ont été accueillis en France dans le passé, il est en revanche mensonger de présenter ce fait comme massif, constant et intégré à « l’âme et la chair » du pays. Nous commençons à avoir l’habitude de ces envolées lyriques visant à écrire un roman national idéologique masquant la réalité historique contradictoire. En janvier 2015 la liberté d’expression était présentée comme une constante française occultant en passant les multiples interdictions des journaux, revues et livres qui s’exprimaient contre la guerre d’Algérie. En 2004 lors du vote de la loi sur le foulard à l’école c’est l’égalité entre les sexes qui est présentée comme une constante française occultant en même temps les inégalités présentes et les combats que les militantes féministes ont dut mener pour diminuer les inégalités réelles.

Certains médias ont même osé citer l’exemple des républicains espagnols fuyant le fascisme de Franco. Il n’est pas inutile de rappeler les conditions de cet accueil. Voici ce qu’en dit l’historien Marc Ferro :

Citation :
Dès 1937, des réfugiés basques affluent, des instructions sont là, qui très vite, oublient les soucis humanitaires des premières semaines. On les fait retourner en Espagne par les Pyrénées orientales. (…). Dès l’automne 1937, Marx Dormoy, ministre de l’intérieur d’un gouvernement Front populaire, demande à la police d’établir un « barrage infranchissable » … Surtout, on montre le peu d’empressement des populations d’accueil à aider les réfugiés, souvent choquées par la passion politique de leurs hôtes(Cool

Plusieurs centaines de milliers de républicains furent « accueillis » dans des camps qu’ils durent eux-même construire. Les familles étaient séparées et les camps étaient entourés de barbelés et surveillés par des gardes mobiles. Les français qui voulaient les aider étaient contraints de jeter nourritures et habits au-dessus des barbelés.

Il n’y a aucune « âme et chair » française qui comporterait comme caractéristique essentielle l’humanisme et l’accueil des persécutés. Il n’y a également aucune reconversion à propos des réfugiés mais simplement des « reconversions hypocrites » mises en scènes médiatiquement à des fins d’instrumentalisation de l’émotion de l’opinion publique.

Le discours sur le tri

A part le Front National qui propose de « ne plus accueillir personne(9) », le consensus sur « l’âme et la chair » de la France réunit désormais la droite et partie importante de la « gauche ». Le second trait du consensus porte sur la nécessité du « tri » entre « réfugiés légitimes » et « réfugiés illégitimes », entre « vrais réfugiés » et « faux réfugiés ». Les propositions fusent et constituent un excellent analyseur de notre société, de sa classe politique et de ses médias lourds.

Le maire de Roanne, Yves Nicolin propose que le tri se fasse sur une base religieuse :

Citation :
Si la France décide d’accueillir sur son sol un certain nombre de familles, et qu’elle décide de les intégrer, c’est-à-dire de leur donner des papiers, et bien la ville de Roanne, je pense, pourra jouer ce rôle-là, accueillir peut-être une dizaine de familles mais à la condition qu’il soit bien question de réfugiés Chrétiens qui sont persécutés parce que Chrétien en Syrie par Daesh (…) Ce que je souhaite c’est qu’on puisse avoir l’absolue certitude que ce ne sont pas des terroristes déguisés. C’est la raison pour laquelle je pense que demander à ce que ce soit des Chrétiens peur représenter une garantie suffisante(10)


Il est suivi dans cette proposition par Gérard Dézempte maire Charvieu-Chavagneux et par Damien Meslot maire de Belfort. Après l’étoile jaune permettant de distinguer les juifs dans le passé, il faudrait donc faire porter à l’avenir un croissant vert pour éviter les fraudes à l’asile politique. Ces positions sont certes marginales mais suffisent à souligner la banalisation de l’islamophobie en France. Elles indiquent qu’un verrou a sauté en matière d’islamophobie et que celle-ci fait désormais partie de la sphère du « légitime » dans le débat politique.

Mais le critère de « tri » le plus largement partagé et mentionné est celui de la différence entre « migrants » et « réfugiés ». De nombreux journalistes prennent un ton docte pour nous expliquer cette différence entre les uns qui seraient « économiques » et les autres qui seraient « politiques ». L’accueil des uns serait impossible et exigerait de la fermeté alors que l’accueil des autres serait nécessaire et exigerait de la solidarité. La distinction entre « réfugiés » et « migrants » est même présentée par un journaliste de Libération de la manière suivante :

Citation :
La crise humanitaire actuelle est traitée comme une aggravation, certes spectaculaire, mais une simple aggravation d’une « vague migratoire » qui, depuis des années, vient s’échouer sur les côtes européennes, aujourd’hui italiennes et grecques, hier espagnoles. Ce n’est pas un hasard si on parle de « migrants » ou de « clandestins » et non de « réfugiés ». Au fond, pour les Français, Aylan n’est qu’une victime de plus de cette « misère du monde » attirée par l’eldorado européen. Ces masses indifférenciées qui forcent nos frontières au péril de leur vie, et c’est le discours du Front national, ne sont que des « migrants-immigrés » venant au mieux voler le pain des Français, au pire importer le jihad. Le mot « migrant » est un cache-sexe sémantique qui permet de nier la spécificité du drame humain qui se joue à nos frontières, un mot connoté négativement : après tout, dans « immigrant », n’y a-t-il pas « migrant » ? Or, l’immense majorité de ceux qui cherchent à se rendre en Europe n’auraient jamais songé, il y a quelques années, à quitter leur pays : ils ne « migrent » que parce qu’ils fuient la guerre, les massacres, les persécutions, les viols, les tortures, la mort(11).


Nous partageons le souci de ce journaliste d’une prise de mesure de l’urgence de la situation et de l’ampleur du drame. Cependant cette urgence ne doit pas nous faire oublier la communauté des causes et des responsabilités conduisant à l’émigration dite « économique » et à l’exil politique. Les mêmes puissances de l’OTAN imposent des règles économiques mondiales qui appauvrissent les plus pauvres les contraignant ainsi à l’émigration et interviennent militairement pour le contrôle des matières premières produisant systématiquement des drames humanitaires contraignant à la fuite des millions de personnes : Irak, Afghanistan, Libye, etc. Comme pour les réfugiés, les émigrés dits « économiques » n’auraient jamais songé, il y a quelques années, à quitter leur pays. L’insistance du gouvernement comme de l’opposition sur la distinction entre ces deux catégories de victimes n’a qu’un objectif : justifier le refus de séjour pour les émigrés économiques et même pour les réfugiés ne relevant pas des zones arbitrairement choisies par les pays riches comme étant dangereuses.

Il est vrai qu’une nouvelle fois les reportages et discours médiatiques ont été centrés sur les conséquences de la situation et non sur les causes. Tout se passe comme si brusquement nous étions en présence d’une tornade imprévisible et non face aux résultats prévisibles des déstabilisations stratégiques dans lesquelles nos gouvernants ont une responsabilité majeure. Le même silence sur les causes aboutit consciemment ou non à masquer la responsabilité des pétromonarchies dans l’offensive de Daesh. Il est vrai que celles-ci sont des amis de l’Europe et des États-Unis. Il conduit consciemment ou non à masquer la responsabilité de la Turquie dans l’offensive de Daesh par la guerre qu’elle mène contre les résistants kurdes. Il est vrai que la Turquie est membre de l’OTAN. Mais le discours médiatique se caractérise également par un autre silence assourdissant : celui concernant le massacre que l’armée Saoudienne et les armées des émirats commettent chaque jour au Yemen contre une révolte populaire. Il est vrai que ce sont « nos » alliés.

Si les propositions de tri entre réfugiés chrétiens et réfugiés musulmans révèlent l’enracinement de l’islamophobie, celle entre émigrés économiques et réfugiés politiques révèlent la campagne consensuelle (consciente ou non, le résultat est le même) visant à masquer les causes des crises qui secouent notre monde.

Une logique coloniale

Le discours sur le tri conduit inévitablement à des propositions de dispositifs. Il est donc proposé à droite comme à gauche de multiplier les centre de tri ou « hotspot ». En bonne logique coloniale, il est proposé d’installer ces nouveaux centres dans les pays méditerranéens et en Afrique même. Il s’agit ni plus ni moins que d’externaliser le « sale boulot » pour qu’il demeure invisible. Le fait que des pays membres de l’Union européenne soient concernés souligne simplement que la logique coloniale s’étend au sein même de l’Europe. La dernière « crise grecque » et son dénouement illustre que ce pays est traité comme le sont les anciennes colonies c’est-à-dire avec la même logique de mise en dépendance et de pillage.
Ces centres de tri existent déjà comme par exemple à Pozzallo en Italie. Il est géré par Frontex (l’agence européenne en charge des frontières(12)). Le centre de Pozzalo comme les autres sont régulièrement dénoncés par des militants des droits de l’homme comme attentatoires à la dignité des personnes :

L’objectif ? Enfermer puis renvoyer les "mauvais" réfugiés chez eux, quitte à les maltraiter au passage et parfois les envoyer à la mort dans leurs pays d’origine. Ces prisons qui ne disent pas leur nom voient les policiers y utiliser la force pour obliger les réfugiés à donner leurs empreintes digitales qui sont ensuite enregistrées dans le fichier Eurodac. A Pozzallo, en octobre 2014, des récits, témoignages et enregistrements attestent des violences subies par les réfugiés dans ces centres. Plusieurs centaines de réfugiés avaient entamé une grève de la faim contre les prises d’empreintes forcées. A Pozzallo toujours, en mai 2015, des policiers utilisent des matraques électriques, notamment contre des mineurs qui refusent de donner leurs empreintes. Les policiers emploient également des techniques d’intimidation, les familles se voient menacées d’être séparées(13).
La proposition de multiplier les « Hotspot » souligne l’absence de volonté d’agir sur les causes et le choix de ne se centrer que sur la gestion des conséquences en en externalisant les tâches les plus répressives.

∞∞∞

Mais alors que signifie cette « conversion » massive de Merkel à Hollande, de Sarkozy à Valls ? Comme pour le 11 janvier, la réponse est à rechercher dans les décisions qui sont prises à l’occasion de cette mise en scène médiatique et politique d’un humanisme européen exemplaire. Si le drame de janvier a débouché sur une décision prise à la quasi-unanimité de l’assemblée nationale de poursuivre les frappes aériennes en Irak, le drame de septembre se conclut par la décision de Hollande d’entamer des frappes aériennes en Syrie. Il n’y a même plus besoin de vote désormais et le consensus dans les déclarations est frappant. A l’unanimité tous les ténors de droite et du parti socialiste se sont déclarés favorables à ces frappes.

1 [http://www.unhcr.fr/559e2ca6c.html]
2 Ibid,
3 http://data.unhcr.org/syrianrefugees/regional.php#_ga=1.59556077.1786272980.1441787559
4 Jean-Claude Chasteland , La population mondiale à l’orée du XXIème siècle, in Jean-Claude Chasteland et Jean-Claude Chesnais (coord.) , La population du monde, Les Cahiers de l’INED, n° 149, Paris, 2002, p. 57.
5 http://www.unhcr.fr/53edc9a39.html
6 http://www.lemonde.fr/les-decodeurs/article/2015/09/03/refugies-l-hypocrisie-d-eric-ciotti_4744749_4355770.html?xtor=SEC-33280887
7 http://www.lepoint.fr/societe/hollande-la-france-prete-a-accueillir-24-000-refugies-07-09-2015-1962619_23.php
8 Marc Ferro, Histoire de France, Odile Jacob, Paris, 2003.
9 Déclaration à l’université d’été du Front National, le 5 septembre 2015.
10 http://www.ouest-france.fr/roanne-le-maire-pret-accueillir-les-refugies-sils-sont-chretiens-3669778
11 http://www.liberation.fr/monde/2015/09/04/ne-dites-plus-migrant_1375999
12 Voir notre article de mars 2015 : https://bouamamas.wordpress.com/2015/03/22/le-mur-meurtrier-de-la-mediterranee-lassassinat-institutionnel-de-masse-de-lunion-europeenne/
13 http://www.huffingtonpost.fr/alexis-kraland/pozzallo-centre-tri-refugies_b_8089980.html


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Dim 1 Nov - 23:07

un texte de Saïd Bouamama, à propos duquel je ferai ultérieurement des remarques

La nécessaire politisation de l’antiracisme bouamamas 30 octobre 2015

Contribution au futur livre d’ATTAC sur l’antiracisme

exhibit-manifestation-saint-denis

Citation :
Le racisme n’est pas une réalité intemporelle pesant sur l’humanité comme une tare originelle ou un défaut permanent qu’il faudrait sans-cesse combattre. Il est au contraire un rapport social historiquement daté, mouvant dans ses formes et dans ses cibles et pouvant en conséquence disparaître. Son émergence date de l’apparition d’un système social précis ayant besoin pour s’étendre de justifier une hiérarchisation des groupes humains. L’esclavage et la colonisation comme modalités de l’accumulation primitive du capitalisme européen sont les bases matérielles de l’émergence des théorisations racistes. Auparavant existait bien sûr des conflits, des guerres et des agressions mais elles n’étaient pas argumentés sur une logique de hiérarchisation de l’humain.


La défense du même système social et économique conduit à une mutation des formes et visages du racisme  pour lui permettre de garder son efficace et ses fonctions de légitimation de l’inégalité. Depuis les écrits d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon nous savons que les horreurs de la seconde guerre mondiale ont mis fin au premier âge du racisme : le racisme biologique. Avec le nazisme, cet âge du racisme ne s’appliquait plus seulement aux « autres » qu’il fallait civiliser au besoin par la violence mais  à d’autres européens. Les luttes de libération nationale des décennies 50 et 60 vont achever la délégitimation de ce premier âge du racisme. Mais comme l’inégalité et l’exploitation perdure dans le néocolonialisme, le racisme mute également de visage. Le second âge du racisme est sa forme culturaliste nous apprend Fanon. Désormais ce ne sont plus les « races » qui sont hiérarchisées pour justifier les inégalités mais les cultures.

La fin de l’équilibre bipolaire issu de la seconde guerre mondiale bouleverse une nouvelle fois la donne. La disparition de « l’ennemi rouge » ouvre une séquence historique où la concurrence tend à devenir sans entrave déclenchant  une nouvelle course au contrôle des matières premières stratégiques pour l’Afrique et pour le pétrole concernant le Moyen-Orient. De nouvelles guerres coloniales pour l’accès à ces ressources, pour le contrôle des sites géostratégiques et pour faire obstacle aux concurrents se multiplient. Le racisme culturaliste ne suffit plus dans sa forme générale. Une précision des cibles est nécessaire pour justifier les nouvelles guerres coloniales. Le troisième âge du racisme émerge par précision des cibles : l’islamophobie et la négrophobie.  Avec ces deux visages les agressions au Moyen-Orient pour lutter contre « l’islamisme » et en Afrique contre le « tribalisme » trouvent une légitimation au sein des peuples d’Europe et des Etats-Unis.

Par ailleurs la nouvelle séquence historique a aussi pour conséquence une dérégulation généralisée dans les pays économiquement dominant. Paupérisation massive, précarisation généralisée et destruction des conquêtes sociales en sont le résultat. Dans ce contexte le besoin de « souder la nation » pour les classes dominantes fait émerger la nécessité de construire à l’interne des figures de la menace : le musulman, le noir, le Rrom. Ce dernier est dès lors construit comme l’image de l’altérité absolue menaçante. La Rromophobie n’est ainsi pas un phénomène inexplicable mais est comme la négrophobie et l’islamophobie le résultat d’un besoin de légitimation dans un contexte ultralibéral.

Ces trois nouvelles formes du racisme ont été idéologiquement préparées par des mouvements d’idées diffusés depuis plusieurs décennies. Il s’agit d’une construction par en haut qui de la théorie de « la fin de l’histoire » de Fukuyama à celle du « choc des civilisations » d’Huntington prépare nos sociétés à ces nouveaux visages du racisme. Leur efficace s’explique également par les héritages coloniaux qui ont irrigués et imbibés les sociétés dominantes. Aucune déconstruction de l’espace mental colonial et de ses images du noir, de l’arabe et du musulman n’a été mise en œuvre après les décolonisations. Elles pouvaient en conséquence être revivifiées pour les mettre au service des besoins contemporain de la domination.

Il était nécessaire de souligner ces quelques éléments pour mesurer l’ampleur des mutations nécessaire pour que l’antiracisme contemporain soit à la hauteur de la nouvelle situation mondiale et nationale.  L’antiracisme moral et de compassion ne peut être d’aucune aide dans le contexte contemporain. Seule la compréhension de la dimension politique du racisme et de l’antiracisme prenant en compte les causalités matérielles internes et externes peuvent permettre de faire reculer « la bête immonde ». Le racisme est une construction étatique liée à l’ultralibéralisme et aux nouvelles guerres coloniale et non une « haine » ou un « rejet » ancré dans une soi-disant « nature humaine ».

L’antiracisme « fraternaliste » pour reprendre une expression d’Aimé Césaire ne nous sera d’aucune utilité non plus. Il débouche sur une euphémisation des enjeux et sur un rapport paternaliste à l’égard des victimes du racisme qui est désormais refusé par les premiers concernés. Seule l’auto-organisation des premiers concernés c’est-à-dire des personnes racisées  dans le cadre d’une alliance égalitaire avec les forces sociales et politiques progressiste est susceptible de permettre une reprise de l’offensive. Enfin l’antiracisme général ne désignant pas les cibles et visages contemporains du racisme  (islamophobie, négrophobie et Rromophobie) est également condamné à l’échec.

Politiser le racisme, partir de l’auto-organisation des premiers concernés et désigner les visages contemporains du racisme, sont pour le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaire, trois conditions incontournables d’une reprise de l’offensive.

Said Bouamama pour le F.U.I.Q.P.



Saïd Bouamama à gauche, hier à la Marche de la dignité



voir en relation repenser le RACISME et l'ANTIRACISME, dépasser racialisation et racialisme mais aussi les aspects critique du Capital et de l'économie politique actuelle ou du nouvel "impérialisme"


Dernière édition par Patlotch le Lun 2 Nov - 17:56, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Lun 2 Nov - 17:56

à propos de un texte de Saïd Bouamama, duquel je ferai ultérieurement des remarques

il faudra revenir sur le sens de cette Marche de la dignité, et son demi-succès, car il ne faut pas se voiler la face, les jeunes des banlieues étaient peu nombreux, et 10.000 manifestants ce 31 octobre pour 4 millions le 11 janvier, où ceux-là étaient encore plus absents, ya pas photo

j'ai dû me planter quant à la présence des banderoles des partis politiques (NPA, PCF, Parti de gauche, Ensemble, Verts ?...), mais honnêtement, je ne les ai pas vues. Une amie m'a dit qu'elles étaient en fin de cortège...

je le ferai en relation avec l'intervention d'Houria Bouteldja à la Bastille, appréciant positivement cette présence comme annonçant des jours meilleurs pour l'unité antiraciste, dans le cadre d'alliances politiques

je le ferai en relation avec le texte de Saïd Bouamama, La nécessaire politisation de l’antiracisme bouamamas 30 octobre 2015, Contribution au futur livre d’ATTAC sur l’antiracisme, et cette chute :

Saïd Bouamama a écrit:
L’antiracisme « fraternaliste » pour reprendre une expression d’Aimé Césaire ne nous sera d’aucune utilité non plus. Il débouche sur une euphémisation des enjeux et sur un rapport paternaliste à l’égard des victimes du racisme qui est désormais refusé par les premiers concernés. Seule l’auto-organisation des premiers concernés c’est-à-dire des personnes racisées dans le cadre d’une alliance égalitaire avec les forces sociales et politiques progressiste est susceptible de permettre une reprise de l’offensive. Enfin l’antiracisme général ne désignant pas les cibles et visages contemporains du racisme (islamophobie, négrophobie et Rromophobie) est également condamné à l’échec.


car on l'aura compris, si je pense que « Seule l’auto-organisation des premiers concernés c’est-à-dire des personnes racisées » s'impose, c'est « dans le cadre » d'une alliance de classe « susceptible de permettre une reprise de l’offensive » et non « d’une alliance égalitaire avec les forces sociales et politiques progressiste »


autrement dit, j'ai été bien optimiste en considérant que la démarche du Front Uni des lmmigrations et des Quartiers populaires (FUIQP), dont Saïd Bouamama, ex-trotskiste, est un des leaders et animateurs conséquents, serait de son point de vue du moins très différente de celle du PIR souhaitant en tant que Parti politique fédérer ces mouvements auto-organisés

à cet égard, et plus encore à une semaine d'élections nationales, la petite phrase d'Houria Bouteldja dès la fin de la Marche de la dignité sonne déjà comme un appel à canaliser l'expression des "immigrations" et des "quartiers populaires" vers les urnes, ce qui n'est pas sans contradiction avec ce sur quoi d'autres insistent au MAFED, dans la tribune de Libération rapportée plus haut

MAFED a écrit:
En 1956, Aimé Césaire publiait une lettre dans laquelle il écrivait à propos du «fraternalisme» des communistes français :

Aimé Césaire a écrit:
« Car il s’agit bel et bien d’un frère, d’un grand frère qui, imbu de sa supériorité et sûr de son expérience, vous prend la main (d’une main hélas ! parfois rude) pour vous conduire sur la route où il sait se trouver la Raison et le Progrès. Or, c’est très exactement ce dont nous ne voulons pas. Ce dont nous ne voulons plus, et il ajoutait ce n’est pas volonté de se battre seul et dédain de toute alliance. C’est volonté de ne pas confondre alliance et subordination ».


Pour nous, cette critique s’applique à toute la gauche française, et elle est toujours d’actualité. C’est encore trop souvent une subordination qui nous est proposée. On nous fait miroiter un futur au prix d’un renoncement à nous-mêmes. Or, nous entendons désormais déclarer notre indépendance, et renouer avec notre histoire et nos droits pour forger notre avenir en toute souveraineté.


le ver politique est dans le fruit de l'auto-organisation, et cela ne doit pas nous tromper
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mar 3 Nov - 23:56

La construction des « petits blancs » et les chemins du politique Saïd Bouamama 30 octobre 2015


article en PDF


« Exister c’est exister politiquement » disait Abdelmalek Sayad. Pour les jeunes issus de la colonisation c’est la période des marches qui marque ce passage au politique. Vingt ans* après cette période des marches, l’actualité médiatique et politique est dominée par une mise en scène de la peur : danger intégriste, affaire du foulard, discours sur l’insécurité, etc. Les jeunes issus de la colonisation sont construits comme barbares, délinquants, violents, sexistes, antisémites, intégristes, etc. Vingt ans* après, les quartiers populaires sont construits comme espace de la « racaille » et de la sauvagerie, comme territoire à reconquérir par la république, comme lieux de la débauche et de la décomposition absolue, etc. La texture de ce discours sur les quartiers populaires en général et sur leurs habitants issus de la colonisation est celle de l’autoritarisme et de la répression.*


Saïd Bouamama a écrit:
Toute une génération de militants des quartiers populaires a été marquée par la marche pour l’égalité. Des centaines d’associations sont issues de la « période des marches » même si peu d’entre elles subsistent aujourd’hui. La période est également marquée par deux changements qualitatifs et de postures. Le premier est celui du passage de l’invisibilité sociale à la visibilité.

Ce changement est certes un résultat sociologique mais la « période des marches » a été le vecteur de cette entrée en visibilité décomplexée, souhaitée et agie. De nombreux jeunes qui aujourd’hui ont intériorisés cette visibilité légitime ignorent cette fonction politique de la période du fait d’une mémoire militante non travaillée. Le second est celui de l’accès au politique comme en témoigne les multiples tentatives des années ultérieures (présentation de listes autonomes, entrées dans les partis politiques, mouvements d’inscription sur les listes électorales, passage de revendications à sous-bassement humanitariste à des revendications argumentées politiquement, etc.).


« Exister c’est exister politiquement » disait Abdelmalek Sayad. Pour les jeunes issus de la colonisation c’est la période des marches qui marque ce passage au politique. Vingt ans après cette période des marches, l’actualité médiatique et politique est dominée par une mise en scène de la peur : danger intégriste, affaire du foulard, discours sur l’insécurité, etc. Les jeunes issus de la colonisation sont construits comme barbares, délinquants, violents, sexistes, antisémites, intégristes, etc. Vingt ans après les quartiers populaires sont construits comme espace de la « racaille » et de la sauvagerie, comme territoire à reconquérir par la république, comme lieux de la débauche et de la décomposition absolue, etc.

La texture de ce discours sur les quartiers populaires en général et sur leurs habitants issus de la colonisation est celle de l’autoritarisme et de la répression. Pour comprendre ce retournement, il est nécessaire selon nous d’interroger à la fois les conditions sociales d’existences des habitants des quartiers populaires, les évolutions de leurs canaux d’expressions politiques et les instrumentalisations idéologiques qui ont été mises en œuvres pour contrecarrer le développement d’une parole et d’un combat politique. La prise en compte de ces aspects devrait nous permettre de mettre en évidence l’enjeu actuel d’un réinvestissement politique pour les quartiers populaires en général et pour leurs habitants issus de la colonisation en particulier.

En l’espace de deux décennies les quartiers populaires sont passés du statut de « contre-société » à celui de « ghetto » enfermé dans des frontières invisibles mais de plus en plus infranchissables. Il ne s’agit pas ici d’adopter un discours nostalgique sur un passé populaire qui était largement caractérisé par des inégalités en raison de l’origine ou du genre. Il est simplement question de prendre en compte des mutations sociales qui aggravent la concurrence au sein des milieux populaires pour l’accès aux droit et qui de ce fait marginalise encore plus les plus dominés.

Précarisation

Les grandes restructurations industrielles de la décennie 80 se traduisent par une massification du chômage et par une précarisation de grande ampleur. Si l’ensemble de la population ouvrière est touchée, la génération des parents des « marcheurs » l’est encore plus du fait des secteurs industriels dans lesquels ils sont employés : l’automobile, les mines, la sidérurgie, le textile, etc. Ces parents immigrés jouent à cette période la fonction dévolue économiquement à l’immigration dans une économie capitaliste : celle de variable d’ajustement fonctionnant selon la formule « premier embauchés, premier licenciés ».

L’évaluation de ces « coûts invisibles » des restructurations de l’ère Mitterrand reste à cet égard à faire en prenant en compte la variable de la nationalité. La disparition de l’URSS et avec elle des équilibres géopolitiques mondiaux issus de la seconde guerre mondiale ne fera qu’accélérer le processus. Ses conséquences en terme de modification des rapports de forces entre classes sociales suscitent une accélération du processus de mondialisation libérale c’est à dire une course permanente aux économies sur les coûts de main-d’œuvre c’est à dire encore un processus permanent de restructuration. Au chômage succèdent alors la précarisation, l’ouvrier tend à redevenir prolétaire, l’immigré tend à perdre toutes les stabilités sociales et juridiques acquises auparavant, ses enfants français se socialise dans un « champ des possibles » fait d’intérims, de petits boulots, de contrats aidés, etc.

Bien entendu le processus décrit ci-dessus touche l’ensemble des milieux populaires mais avec une intensité particulière pour leurs membres issus de l’immigration. Ceux-ci ne font que révéler en le grossissant un processus en œuvre pour l’ensemble des milieux populaires. L’émergence et le développement de la thématique des discriminations ne fait que révéler l’ampleur de ce processus de précarisation. On ne compte en effet plus depuis quelques années les rapports de recherches soulignant les inégalités des chances (dans une même classe sociale) en raison de la simple variable des origines. La phase de la négation de la période antérieure n’est plus possible aujourd’hui, du fait de l’ampleur du phénomène et de sa conscientisation par les premiers concernés. Le discours n’est plus aujourd’hui dans le refus de voir la réalité mais dans des postures d’impuissances et d’appel à la patience. Une attention particulière est ici à accorder aux jeunes femmes issues de la colonisation. Celles-ci sont encore plus touchées par le processus de précarisation. Toute régression sociale se caractérise en effet par un approfondissement des écarts au sein d’une même classe sociale. Les catégories les plus dominées le deviennent encore plus. Cumulant les discriminations en raison de l’origine avec les discriminations en raison du genre, ces jeunes femmes sont une main-d’œuvre idéale pour l’économie mondialisée. Elles sont de ce fait encore plus présentes que leurs frères dans les emplois atypiques, cumulant plusieurs employeurs, aux horaires découpés, etc.

Ghettoïsation

La précarisation salariale a bien entendu des conséquences territoriales : la production de ghettos sociaux. La concentration dans les quartiers populaires des impacts les plus importants du chômage et de la précarité, cumulée aux discours catastrophistes des médias et du monde politique sur l’insécurité, va susciter un mouvement de « fuite de tous ceux qui peuvent encore fuir ». Seuls restent ainsi dans les quartiers populaires, rebaptisés « cités » ou « banlieues », ceux qui sont assignés par leur condition sociale à un territoire.

Une barrière invisible ou une frontière tend ainsi à se renforcer dans une logique de séparation. Cette barrière invisible se décline en plusieurs tonalités :

-  Barrières physiques, avec des cités excentrées ou enclavées où se trouvent confinés les pauvres et les minorités ethniques ;

-  Barrières morales, avec la fuite devant tout risque de promiscuité scolaire des enfants de classes moyennes et de pauvres ;

-  Barrières politiques, avec le refus croissant de ces minorités ethniques qu’incarne la montée des partis xénophobes.

Le processus de ghettoïsation et la logique de séparation qu’il révèle est dramatiquement confirmé par le déroulement et le résultat de la dernière campagne présidentielle. L’ensemble de cette campagne est mené d’une part sur le thème de la sécurité et de l’appel à une fermeté plus forte des pouvoirs publics envers les « sauvageons », et d’autre part sur la promesse d’une « baisse des impôts » avec comme soubassement le vieux leitmotiv d’une « France qui travaille » et qui en a marre de payer pour les « parasites ». Le résultat de Jean Marie Le Pen est une illustration supplémentaire de cette logique de séparation en œuvre dans notre société.

La ghettoïsation territoriale et sociale est à son tour productrice d’une séparation scolaire. La carte scolaire est ainsi détournée par trois moyens mis en évidence dans différentes études : l’introduction de la donne scolaire dans le choix résidentiel de ceux qui en ont les moyens, l’usage de dérogations, le recourt à l’école privé.

Séparés territorialement, les enfants des milieux populaires le sont également scolairement. Les réponses politiques apportées n’ont fait que renforcer cette logique de séparation. L’ensemble de la politique de la ville se caractérise par un diagnostic à dominante architecturale ou urbanistique. Ce qui poserait problème dans les quartiers populaires ce ne serait pas la pauvreté et l’inégalité, mais l’habitat. Celui-ci serait inhumain, destructeur du lien social et perturbateur de repères socialisant pour les nouvelles générations. Une conséquence est ainsi présentée comme cause. Le summum de cette logique architecturale est atteint par le ministre Borloo qui plaide dans un raisonnement familialiste pour que « « pour que chaque maman ait son nid ».

Un tel diagnostic pousse bien entendu à l’idée d’une « rénovation », d’une « requalification », d’un « réaménagement » de ce qu’il est désormais convenu d’appeler des « zones ». L’idée d’une mobilité géographique à promouvoir pour les habitants de ces « ghettos » est abandonnée au profit d’une illusoire « mixité sociale » c’est à dire de l’illusion d’attirer les couches moyennes vers ces quartiers populaires en ghettoïsation. La ghettoïsation est perçue et conscientisée par les habitants des quartiers populaires. Voici ce que nous déclarait un jeune de 23 ans lors d’une de nos enquêtes récentes : « On est comme des pestiférés. Tout a été mis en place à proximité pour que l’on ne sorte pas de la cité. Le centre social, l’école, la supérette, le terrain de foot, etc. A part les courses au supermarché une fois par semaine, on reste la semaine entière entre nous. En fait, il y a la France d’un côté et les cités de l’autre ».

Le processus connu de transformation d’une contrainte en choix peut alors se déployer. Les habitants des quartiers populaires s’adaptent à cette contrainte et deviennent les principaux demandeurs de cette proximité qui les sépare du reste du monde. L’offre est devenue demande.


Ethnicisation

Précarisation et ghettoïsation s’accompagnent d’un processus d’ethnicisation. La géographie industrielle explique à l’évidence les territoires d’installation des parents de la génération de la « marche ». Vingt ans après, les enfants devenus à leur tour parents habitent toujours les mêmes territoires, alors que ceux-ci sont fuis par une partie des « blancs ». Plusieurs facteurs agissent selon nous.

En premier lieu, il y a les effets des inégalités économiques et du coût du logement dans la société française. La part du logement dans le budget populaire conduit inévitablement compte-tenu de la place économique des populations issues de la colonisation à une tendance à un marché ethnique du logement. En second lieu, se trouve le refus d’une politique volontariste dans la répartition des logements sociaux. En troisième lieu nous trouvons enfin les fameuses politiques dites de « mixité sociale ». Celles-ci se traduisent en effet dans les faits à l’exclusion des segments les plus valorisés du parc du logement social pour les populations issues de la colonisation.

Ces politiques dites de « mixité sociale » ont par ailleurs conduit à l’impossibilité pour de nombreux jeunes couples d’accéder à un logement autonome, c’est à dire à l’obligation de cohabiter avec les parents. Trop pauvres pour accéder à un logement sur un autre territoire et trop issus de l’immigration ( c’est à dire risquant de remettre en cause la fameuse mixité sociale qui se révèle ainsi être un quota ethnique) pour obtenir un logement dans le quartier de leur enfance, ces nouveaux couples sont contraint de cohabiter.

L’éthnicisation ainsi produite est ensuite renvoyée aux premiers concerné par les explications culturalistes. C’est par spécificités culturelles et par soucis de rester proche des parents que les enfants resteraient sur le territoire de leur enfance et même seraient demandeurs d’une cohabitation. C’est par manque de valorisation scolaire de la part des parents que s’expliqueraient les « ghettos scolaires ».

Ce culturalisme dominant est autant en vogue à droite qu’à gauche contribuant ainsi à renforcer le processus d’ethnicisation de la vie sociale. Ainsi a-t-on entendu récemment Jacques Chirac déclarer à propos des Africains : « Ils sont joyeux parce que les Africains sont joyeux par nature. Ils sont enthousiastes. Ils ont le sourire. Ils applaudissent. Ils sont contents. Ils voient qu’il y a un monsieur qui passe, cela leur permet d’être sur le bord de la route. Ils sont contents ».

De la même façon Malek Boutih haut responsable du parti socialiste déclare sans sourciller dans une émission récente de télévision que l’échec scolaire est issu en partie importante de l’irrationalité économique des parents immigrés préférant construire une maison au pays d’origine plutôt que d’investir dans la scolarité de leurs enfants.


La crise des canaux de l’expression politique

Nous insistons sur ce triptyque précarisation-ghétthoïsation-ethnicisation parce qu’il est selon nous constitutif des difficultés de trouver une expression politique à une révolte légitime. Alors que disparaissent les canaux historiques classiques de l’expression politique populaire, les nouveaux canaux qui tentent de se mettre en place sont confrontés à une double contre-tendance. La première est matérielle et renvoie à la précarité des acteurs, rendant difficile une inscription dans la durée et tout aussi difficile une dynamique de mobilisation qui dépasse l’échelon local. La seconde est politique, et se traduit dans les instrumentalisations des expériences et de leurs acteurs par les pouvoirs publics. Les deux contre-tendances sont bien entendu en lien. C’est l’existence d’une précarité des acteurs qui rend possible les logiques d’instrumentalisation.


L’épuisement des canaux classiques de l’expression politique populaire

Le monde de l’entreprise a été évidemment un des lieux classiques de production d’un rapport ouvrier au monde et à la société. L’entreprise a été un des espaces clefs où l’expérience commune conduisait à la production/ reproduction d’une identité et d’une culture ouvrière. Pour les nouveaux travailleurs immigrés, c’est au sein de l’entreprise que s’effectuaient les premières socialisations politiques en France. L’adhésion à un syndicat (et en particulier à la CGT) était fréquente et marquait un premier palier du processus d’enracinement dans une culture de classe.

La massification du chômage et la précarisation des nouveaux emplois épuise cette première forme d’expression politique populaire. Pour les jeunes français issus de la colonisation, le monde de l’entreprise n’est généralement accessible qu’après une longue période probatoire faite de contrats divers de courtes durées et de stages de formations. Ce nouveau palier entre l’école et l’entreprise rend difficile la rencontre avec le syndicat.

Issue de l’entreprise, l’identité ouvrière la déborde pour se déployer dans les espaces de vie c’est à dire les quartiers populaires. De multiples associations politiques et/ou religieuses structuraient jusque dans la décennie 70 la quotidienneté populaire. Elles constituaient des espaces de socialisations et d’expérimentations politiques. De nombreux acteurs des marches pour l’égalité ont ainsi connus dans leurs trajectoires une association d’éducation populaire, un parti politique (PCF et extrême-gauche), une organisation de jeunesse (JOC et JC), une activité menée par les églises catholiques ou protestante (A.C.O, Missions protestantes). Les mutations connus par les quartiers populaires que nous avons décrits sous le triptyque précarisation-ghettoïsation- ethnicisation vont susciter un épuisement de ces structures territoriales de socialisation politique. Les animateurs de ces associations sont également touchés par ce triptyque et par sa conséquence : la fuite des quartiers populaires.

La marche pour l’égalité survient à un moment-clef de transition, en signifiant le vide désormais installé dans les quartiers populaires en terme « cadres sociaux et mentaux antérieurs » pour reprendre l’expression d’Olivier Masclet [1]. Elle signifie tout autant ce vide qu’une tentative pour en sortir en faisant appel aux pouvoirs publics et au reste de la société.

La peur d’un mouvement autonome et l’instrumentalisation

Nous avons décrit dans deux ouvrages [2] l’histoire des instrumentalisations qui ont conduit à l’avortement d’un mouvement autonome des jeunes issus de la colonisation au cours de la décennie 80. Pour de multiples raisons, la gauche au pouvoir a volontairement contribué à empêcher l’expression politique de la révolte légitime des jeunes issus de la colonisation : peur de la montée du Front National et reprise d’une partie de sa thématique pour attirer son électorat, conversion au libéralisme jugé incontournable économiquement, peur d’un mouvement incontrôlé et jugé incontrôlable du fait de sa radicalisation, etc.

La marche pour l’égalité est ainsi traversée par une contradiction entre les jeunes issus de la colonisation qui la transforment en instrument de revendications sociales et les « soutiens » qui tendent à l’orienter vers un « rempart contre le FN » c’est-à-dire vers un mouvement sans revendications avec un discours vague en terme de tolérance et d’antiracisme abstrait. Tel est selon nous le premier rendez-vous manqué avant celui mis justement en évidence par Olivier Masclet. Le lancement de « SOS Racisme » est le résultat de cette contradiction. Il survient à l’arrivée de la seconde marche « Convergence 84 », c’est à dire au moment où se précisent les analyses politiques des marcheurs, où s’expriment les divergences, où se définissent des revendications sociales.

En parallèle avec cette tentative de substitution d’un mouvement national par un autre, se mettent en place le captage des leaders des associations nées dans le sillage des marches. La précarité aidant, ceux-ci sont largement instrumentalisés par un double moyen. Le premier est l’embauche dans des postes de travailleurs sociaux, les faisant passer de porte-parole d’une population à un statut d’intermédiaire visant à assurer la paix sociale. Le second est l’octroi de subvention visant à déléguer à des associations des tâches jusque-là dévolues à la puissance publique.

Le nouveau cadre « social et mental » que les marches avaient tentées de produire pour donner un débouché à la révolte légitime était ainsi avorté. Cette multitude de nouveaux intermédiaires tentera sincèrement de jouer une fonction d’alerte sur la dégradation sociale vécue par les jeunes issus de la colonisation. Ils ne seront pas entendu par des élus centrés sur des préoccupations électoralistes, apeurés par la montée du Front National et n’attribuant qu’une fonction de « paix sociale » à ces nouveaux travailleurs sociaux et militants associatifs. Tel est le second rendez-vous manqué que décrit justement Olivier Masclet :

« Mais ces responsables associatifs éprouvent également le sentiment de « se donner pour rien », selon l’expression de l’un d’entre eux. Voilà près de quinze ans qu’ils sont actifs dans cette association et ils estiment ne pas compter aux yeux des élus (du Parti communiste français, PCF) qui, disent-ils, « utilisent les gens comme nous pour calmer les jeunes, mais au fond n’en ont rien à faire ». A leurs yeux, ces élus devraient au contraire valoriser les habitants qui militent dans leur cité, or « c’est à peine s’ils connaissent nos noms ». Leur engagement n’ayant jamais vraiment été reconnu, le militantisme à la base qu’ils défendaient et représentaient s’est peu à peu dévalué à leurs propres yeux.

Le militantisme ne s’est pas simplement dévalué à leurs propre yeux mais également aux yeux de la génération des « petits frères et petites sœurs » contribuant ainsi au développement d’attitudes nihilistes et de décomposition. Deux conséquences importantes sont issues de ce rendez-vous manqué. En premier lieu nous sommes en présence de dégâts humains importants dans cette génération de militants soumis à une double critique :

- Critique des élus et des pouvoirs publics sur leur incapacité à contrôler socialement les quartiers populaires ;

- Critique des nouvelles générations issues de la colonisation sur leur rôle de « sapeur-pompier » de la révolte.

Le réinvestissement par les jeunes de termes usités à l’époque coloniale pour désigner l’élite indigène jugée complice de la domination n’est à cet égard pas anodin. Nous avons rencontrés au cours de nos enquêtes deux expressions significatives de ce type : les « Mesquines » ou « malheureux » d’une part et les « M’turni » ou « retournés » d’autre part. En second lieu nous sommes en présence de dégâts humains importants auprès des jeunes issus de la colonisation. Le développement de la toxicomanie qui a touché la grande majorité des familles issues de la colonisation est ainsi à relier à la disparition des canaux de l’expression politiques.


L’investissement de l’islam

La décennie 90 est incompréhensible sans la prise en compte des dégâts humains qui ont caractérisés les années 80. Elle s’enclenche dans les quartiers populaires avec un sentiment d’abandon et de négation, une aspiration à la stabilité, une exigence de justice sociale et de dignité, une demande de sens et un besoin de trouver de nouveaux canaux d’espoirs sociaux et d’expression. Pour de nombreux jeunes, l’islam sera investi comme élément donneur de stabilité et de sérénité d’une part et comme nouveau canal d’expression face à une négation insupportable.

On peut déplorer une telle situation ou s’en féliciter, mais on ne peut pas la nier. Des jeunes issus de la colonisation sortent de leur isolement en trouvant un groupe d’appartenance religieux. D’autres se détachent de la dépendance à l’alcool ou aux drogues en investissant ou réinvestissant l’islam. D’autres encore y trouve une « sérénité » pour reprendre l’expression la plus fréquemment rencontrée dans nos entretiens. Ceux qui n’arrivent pas à comprendre ces logiques de renouement ou de découverte de l’islam sont ceux qui sous-estiment les dégâts d’une instabilité qui a envahis des quartiers entiers et l’ensemble des sphères de l’existence.

Les réactions politiques à ces nouvelles postures sont connues : la diabolisation. Les jeunes issus de la colonisation et les affirmations religieuses visibles d’une partie d’entre eux apparaissent comme une aubaine à des gouvernements en panne de projets mobilisateurs, et ne proposant comme avenir que la remise en cause des stabilités et des sécurités sociales. Les conditions sont réunies pour que soit enclenché le processus de construction d’un nouvel « ennemi de l’intérieur », une nouvelle « classe dangereuse ».

Déjà enclenché par l’action du Front national, le processus de revivification de l’imaginaire colonial se développe. Des logiques, des thèmes, des termes et des grilles d’analyses de la division culturaliste binaire du monde, typique de l’inconscient collectif colonial, réapparaissent. Le racisme peut redevenir respectable à condition qu’il s’argument de manière culturelle et non biologique. De cette façon les inégalités et dominations sont niées, les dominés sont présentés comme responsables de leurs situations, et un lien national chauvin peut se consolider contre l’autre diabolisé. La construction d’un « eux » permet de poser un « nous » qui évacue les clivages de classes et les conflits d’intérêts sociaux. Le communautarisme dont on parle tant est donc selon nous une construction idéologique par en haut beaucoup plus que l’expression spontanée des mutations de la société civile.


Le besoin urgent de réinvestir le combat politique

A l’issue de cette analyse rapide nous interrogerons trois niveaux qui nous semblent indissociables. Le premier est celui de la logique économique qui préside au sort des jeunes issues de la colonisation. Dans une période de remise en cause de l’ensemble des acquis sociaux liés au statut salarial, les plus faibles sont toujours ceux qui payent le plus les restructurations et les nouveaux modes de gestion de la force de travail. A côté des sans-papiers, les jeunes issus de la colonisation forment l’idéaltype de la main d’œuvre flexible que réclame le marché. Les sans-papiers forment la source externe de ces nouveaux travailleurs, alors que les jeunes issus de la colonisation en forment la source interne. De la même façon que l’esclavagisme a déterminé le devenir des descendants d’esclaves jusqu’à aujourd’hui, le colonialisme détermine l’avenir de ses descendants. Sans-papiers et jeunes issus de la colonisation tendent à se transformer en caste sociale à l’intérieur de la classe ouvrière qui assigne ses membres à un destin assigné.

Bien entendu ce schéma à base de caste sociale n’a de sens que de manière diachronique. Il prendra fin le jour où l’ensemble du monde du travail sera contraint à accepter les conditions de la flexibilité maximum, de la précarité absolue, de l’insécurité sociale, de la déqualification, etc. Dans la phase actuelle de la mondialisation, le problème du Capital n’est pas la pénurie de main-d’œuvre, mais celle d’une main d’œuvre contrainte à accepter n’importe quelle condition de vente de sa force de travail. Les sans-papiers et les jeunes issus de la colonisation jouent ainsi une fonction de révélateur de ce qui est envisagé pour l’ensemble du monde du travail. L’ethnicisation et la racialisation de certains emplois et de certains secteurs économiques sont selon nous un passage logique d’une précarisation généralisée du monde du travail.

Mais se contenter d’une analyse en terme de « diviser pour régner » ne suffit pas. Notre second niveau d’interrogation est celui de la frontière qui tend à se constituer. Celle-ci tend à se présenter comme normale et légitime du côté du groupe majoritaire et à s’intérioriser comme « maximum possible » du côté du groupe minoritaire. Nous sommes bien au cœur d’un rapport social dans lequel chaque acteur contribue à la reproduction d’un rapport de domination. Les dominés eux-mêmes finissent par transformer une contrainte en choix en intériorisant une limitation du champ des possibles dans leurs trajectoires sociales et professionnelles.

Cette seconde interrogation nous conduit à un autre questionnement : à qui s’adressent actuellement les discours concernant les jeunes issus de la colonisation ? Nous pensons que ce discours s’adresse essentiellement au groupe majoritaire dans l’objectif de constitution d’une mentalité de « petit blanc » comme à la belle époque coloniale. A défaut d’offrir stabilité et sécurité sociale, les gouvernements libéraux tentent de produire un sentiment de supériorité et de valorisation de soi par le biais d’une mise en scène idéologique. Construire une « unité nationale » qui dépasse les classes sociales en construisant un « autre » en difficulté d’intégration ou constituant un danger pour la république, est un autre point de ressemblance avec l’époque coloniale. C’est la raison pour laquelle nous parlons de la construction d’un « racisme respectable » autorisant des attitudes et des postures jusque-là positionnées dans l’impossible et l’inacceptable.

Face à ce contexte, il est évident que le combat politique c’est à dire l’inverse de la place assignée et de l’intériorisation du stigmate, est le seul chemin efficace disponible. Un tel chemin suppose des tâches spécifiques aux membres des groupes minoritaires et des progressistes du groupe majoritaire. Pour les premiers, il est nécessaire de parvenir à une expression nationale et à forte visibilité sociale de revendications à base sociales et politiques. Il s’agit de refuser de se laisser enfermer dans des débats culturalistes et/ou essentialistes dans lesquels ils acceptent une place d’un « autre » différent. Les seconds ont également un rôle crucial. Il s’agit, pour les membres progressistes du groupe majoritaire, de prendre une parole de refus des inégalités et des dominations, en rompant entièrement avec les logiques intégrationnistes et culturalistes qui sous-tendent malheureusement encore beaucoup des analyses et des prises de paroles.

Ces deux expressions sont nécessaires pour repolitiser un débat qui est culturalisé de manière non innocente. Sans ces deux expressions s’entraînant dialectiquement l’une l’autre, il faudra ce résoudre à une montée d’une mentalité de petit blanc qui s’exprimera dans les urnes et qui invalidera les luttes sociales nécessaires pour inverser le cour libéral actuel. Nous sommes à un tournant social et politique de la société française. Deux hypothèses sont envisageables. Soit nous parvenons à resituer le débat et les revendications sur le terrain social et politique. Soit nous seront dans une situation similaire à celle des Etats-Unis dans lesquels la hiérarchie des couleurs et l’héritage esclavagiste (ou, en ce qui nous concerne, l’héritage colonial) s’inscrira dans des systèmes de production et de reproduction pour donner naissance à une hiérarchie sociale. Il y a plus de vingt ans, les « marcheurs de l’égalité » tentaient de politiser et de visibiliser un débat occulté. Cette démarche reste d’une étonnante modernité.

Notes :

[1] O. Masclet, La gauche et les cités. Enquete sur un rendez-vous manqué, La dispute, 2003

[2] Cf. notamment S. Bouamama, DIx ans de marche des Beurs. Histoire d’un mouvement avorté, Desclée de Brouwer, 1994

* (NdlR : Ecrit vingt ans après la marche de l’égalité, ce texte est paru pour la première fois dans la revue Contretemps en mai 2005. Dix ans après il reste d’actualité.)


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Dim 15 Nov - 16:27

j'invite à lire ce qui est est à mon sens, et quant à mes convictions et engagements, un des meilleurs textes depuis ce vendredi 13

Saïd Bouamama est sociologue, animateur et militant au sein du FUIQP Front uni des immigrations et quartiers populaires

Un monde immonde engendre des actes immondes : Ne pas renoncer à penser face à l’horreur Saïd Bouamama 15 novembre 2015

Saïd Bouamama a écrit:
A l’heure où nous écrivons le bilan des tueries parisiennes est de 128 morts et de 300 blessés. L’horreur de cette violence injustifiable est absolue. La condamnation doit l’être tout autant, sans aucune restriction et/ou nuance. Les acteurs et/ou commanditaires de ces meurtres aveugles ne peuvent invoquer aucune raison légitime pour justifier ces actes immondes. La tragédie que nous vivons débouchera sur une prise de conscience collective des dangers qui nous menacent ou au contraire sur un processus de reproduction dramatique, en fonction de notre capacité collective à tirer les leçons de la situation qui engendre un tel résultat. L’émotion est légitime et nécessaire mais ne peut pas être la seule réponse. La réponse uniquement sécuritaire est également impuissante. C’est justement dans ces moments marqués par l’émotion collective que nous ne devons pas renoncer à la compréhension, à la recherche des causes et à la lucidité face aux instrumentalisations de l’horreur.


(extraits)

Les postures face à notre tragédie

En quelques heures toute la panoplie des postures possibles face à la tragédie s’est exprimée. Il n’est pas inutile de s’arrêter sur chacune d’entre elles.

La première se contente de dénoncer Daesh et à exiger cette dénonciation de manière pressante de nos concitoyens musulmans réels ou supposés

La seconde posture est l’essentialisme et le culturalisme

La troisième posture est celle de la relativisation de la gravité des tueries

La quatrième posture s’exprime sous la forme de la théorie du complot


La cinquième posture est l’explication en terme du « virus externe »

Il reste la posture matérialiste ne renonçant pas à comprendre le monde et encore plus quand il prend des orientations régressives et meurtrières


Minoritaire dans le contexte actuel, cette posture est pourtant la seule susceptible d’une reprise de l’initiative progressiste. Elle suppose de recontextualiser les événements (et encore plus lorsqu’ils prennent des formes dramatiques) dans les enjeux économiques, politiques et sociaux. Elle nécessite la prise en compte des intérêts matériels qui s’affrontent pour orienter notre demande et qui produisent des conséquences précises. Elle inscrit les comportements individuels comme étant des résultats sociaux et non des essences en action. Elle prend l’histoire longue et immédiate comme un des facteurs du présent. Elle peut certes se tromper en occultant par méconnaissance une causalité ou en la sous-estimant, mais elle est la seule à permettre une réelle action sur ce monde.

Dans un monde marqué par la violence croissante sous toutes ses formes, le renoncement à la pensée nous condamne pour le mieux à une posture de l’impuissance et pour le pire à la recherche de boucs-émissaires à sacrifier sur l’autel d’une réassurance aléatoire.


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Lun 16 Nov - 11:49

Voici le texte complet :

Sur le blog de Saïd Bouamama :

Un monde immonde engendre des actes immondes : Ne pas renoncer à penser face à l’horreur

Citation :

Bouamama Saïd

15 novembre 2015

A l’heure où nous écrivons le bilan des tueries parisiennes est de 128 morts et de 300 blessés. L’horreur de cette violence injustifiable est absolue. La condamnation doit l’être tout autant, sans aucune restriction et/ou nuance. Les acteurs et/ou commanditaires de ces meurtres aveugles ne peuvent invoquer aucune raison légitime pour justifier ces actes immondes. La tragédie que nous vivons débouchera sur une prise de conscience collective des dangers qui nous menacent ou au contraire sur un processus de reproduction dramatique, en fonction de notre capacité collective à tirer les leçons de la situation qui engendre un tel résultat. L’émotion est légitime et nécessaire mais ne peut pas être la seule réponse. La réponse uniquement sécuritaire est également impuissante. C’est justement dans ces moments marqués par l’émotion collective que nous ne devons pas renoncer à la compréhension, à la recherche des causes et à la lucidité face aux instrumentalisations de l’horreur.


Les postures face à notre tragédie

En quelques heures toute la panoplie des postures possibles face à la tragédie s’est exprimée. Il n’est pas inutile de s’arrêter sur chacune d’entre elles. La première se contente de dénoncer Daesh et à exiger cette dénonciation de manière pressante de nos concitoyens musulmans réels ou supposés. Le projet politique de Daesh et les actes qui en découlent ont déjà été dénoncés par la très grande partie des habitants de notre pays, populations issues de l’immigration incluses.

Il faut vraiment être coupés de nos concitoyens musulmans réels ou supposés pour en douter. Ces concitoyens français ou étrangers vivant en France sont les premiers à souffrir de cette instrumentalisation de leur foi à des fins politiques, réactionnaires et meurtrières. « Qu’est-ce qu’on va encore prendre » est la réaction la plus fréquente qui suit l’émotion face à ces meurtres, conscients qu’ils sont des instrumentalisations de l’émotion à des fins islamophobes qui ne manquerons pas. Il ne s’agit pas d’une paranoïa mais de l’expérience tirée du passé et en particulier des attentats du début de l’année. Dans ce contexte les injonctions à la dénonciation sont ressenties comme une suspicion de complicité ou d’approbation. Une nouvelle fois ce qui est ressenti c’est une accusation d’illégitimité de présence chez soi. Voici ce qu’en disait Rokhaya Diallo dans une émission radio à la suite des attentats de janvier :

« Quand j’entends dire que l’on somme les musulmans de se désolidariser d’un acte qui n’a rien d’humain, oui, effectivement, je me sens visée. J’ai le sentiment que toute ma famille et tous mes amis musulmans sont mis sur le banc des accusés. Est-ce que vous osez me dire, ici, que je suis solidaire ? Vous avez vraiment besoin que je verbalise ? Donc, moi, je suis la seule autour de la table à devoir dire que je n’ai rien à voir avec ça (1). »

La seconde posture est l’essentialisme et le culturalisme. Les actes barbares que nous vivons auraient une explication simple : ils sont en germe dans la religion musulmane elle-même qui à la différence des autres, porterait une violence congénitale, une barbarie consubstantielle et une irrationalité dans son essence. Cette religion à la différence des autres religions monothéiste serait allergique à la raison et inapte à la vie dans une société démocratique. De cette représentation de la religion découle la représentation de ses adeptes. Les musulmans seraient, contrairement aux autres croyants, une entité homogène partageant tous le même rapport au monde, à la société et aux autres. Une telle posture conduit inévitablement à l’idée d’une éradication, l’islam apparaissant comme incompatible avec la république, la laïcité, le droit des femmes, etc. Résultat de plusieurs décennies de diffusion politique et médiatique de la théorie du « choc des civilisations », cette posture s’exprime dans des formes plus ou moins nuancées mais est malheureusement bien ancrée dans notre société (2).

La troisième posture est celle de la relativisation de la gravité des tueries. Celles-ci ne seraient que le résultat d’une folie individuelle contre laquelle on ne pourrait rien si ce n’est de repérer le plus tôt possible les signes annonciateurs dans les comportements individuels. Nous ne serions qu’en présence d’accidents dans les trajectoires individuelles sans aucune base sociale, matérielle, politique. Une telle posture de « psychologisation » occulte que les individus ne vivent pas hors-sol et que leur mal-être prend telle ou telle forme en rencontrant un contexte social précis. C’est à ce niveau que se rencontre l’individu et sa société, la trajectoire individuelle et son contexte social, la fragilisation et les offres sociales et politiques qui la captent pour l’orienter. Il est évident que les candidats « djihadistes » sont issus de trajectoires fragilisées mais cela ne suffit pas à expliquer le basculement vers cette forme précise qu’est la violence nihiliste (3).

La quatrième posture s’exprime sous la forme de la théorie du complot. Les tueries seraient le fait d’un vaste complot ayant des objectifs précis : complot juif mondial, « illuminati », actes des services secrets, etc. Elle conduit à un aveuglement face au réel et à l’abandon de l’effort de compréhension du monde et des drames qui le secouent. Elle suscite une dépolitisation se masquant derrière une apparente sur-politisation : dépolitisation car il serait vain de rechercher dans l’économique, le social, le politique, etc., les causes de ce que nous vivons et sur-politisation car tout serait issu d’une cause politique occulte portée par un petit groupe secret. Elle est entretenue par la négation dominante de la conflictualité sociale, des oppositions d’intérêts et des stratégies des classes dominantes pour orienter l’opinion dans le sens de ses intérêts matériels. A ce niveau l’accusation de « confusionnisme » de toute dénonciation des stratégies des classes dominantes conduit consciemment ou non à entretenir la théorie du complot. Certains « anti-confusionnistes » de bonne foi ou non entretiennent en effet boomerang le « complotisme ». Ce faisant, certains « anti-confusionnistes » entretiennent la confusion (4).

La cinquième posture est l’explication en terme du « virus externe ». Notre société serait victime d’une contamination venant uniquement de l’extérieur contre laquelle il faudrait désormais se prémunir. Elle débouche sur une logique de guerre à l’externe et sur une logique sécuritaire à l’interne. Elle est créatrice d’une spirale où la peur et le discours sur la menace externe suscite une demande d’interventions militaires à l’extérieur et de limitation des libertés à l’interne. Susciter une demande pour ensuite y répondre est un mécanisme classique des périodes historiques réactionnaires. L’absence de mouvement anti-guerre dans notre société est le signe que cette posture est largement répandue. Or comme la précédente, elle conduit d’une part à l’abandon de la recherche des causes et d’autre part au sentiment d’impuissance (5).

Il reste la posture matérialiste ne renonçant pas à comprendre le monde et encore plus quand il prend des orientations régressives et meurtrières. Minoritaire dans le contexte actuel, cette posture est pourtant la seule susceptible d’une reprise de l’initiative progressiste. Elle suppose de recontextualiser les événements (et encore plus lorsqu’ils prennent des formes dramatiques) dans les enjeux économiques, politiques et sociaux. Elle nécessite la prise en compte des intérêts matériels qui s’affrontent pour orienter notre demande et qui produisent des conséquences précises. Elle inscrit les comportements individuels comme étant des résultats sociaux et non des essences en action. Elle prend l’histoire longue et immédiate comme un des facteurs du présent. Elle peut certes se tromper en occultant par méconnaissance une causalité ou en la sous-estimant, mais elle est la seule à permettre une réelle action sur ce monde.

Dans un monde marqué par la violence croissante sous toutes ses formes, le renoncement à la pensée nous condamne pour le mieux à une posture de l’impuissance et pour le pire à la recherche de boucs-émissaires à sacrifier sur l’autel d’une réassurance aléatoire.

Une offre de « djihadisme » qui rencontre une demande

Il existe une offre de « djihadisme » à l’échelle mondiale et nationale. Elle n’est ni nouvelle, ni inexplicable. Elle a ses espaces de théorisations et ses Etats financeurs. L’Arabie Saoudite et le Qatar entre autres, pourtant alliés des Etats-Unis et de la France, en sont les principaux (6).

Ces pétromonarchies appuient et financent depuis de nombreuses années des déstabilisations régionales dont elles ont besoin pour maintenir et/ou conquérir leur mainmise sur les richesses du sol et du sous-sol du Moyen-Orient. Cette base matérielle est complétée par un besoin idéologique. Elles ont besoin de diffuser une certaine vision de l’Islam pour éviter l’émergence et le développement d’autres visions de l’Islam progressistes et/ou révolutionnaire qui menaceraient l’hégémonie idéologique qu’elles veulent conquérir. Plus largement les pétromonarchies sont menacées par toutes les théorisations politiques qui remettent en cause leur rapport aux grandes puissances qui dominent notre planète : nationalisme, anti-impérialisme, progressisme dans ses différentes variantes, communisme, théologie de la libération, etc.

C’est à ce double niveaux matériel et idéologique que s’opère la jonction avec la « réal-politique » des puissances impérialistes. Elles aussi ont un intérêt matériel à la déstabilisation de régions entières pour s’accaparer les richesses du sol et du sous-sol, pour justifier de nouvelles guerres coloniales en Afrique et au Moyen-Orient, pour supplanter leurs concurrents, pour contrôler les espaces géostratégiques et pour balkaniser des Etats afin de mieux les maîtriser. Elles aussi ont un besoin idéologique de masquer les causes réelles du chaos du monde c’est-à-dire la mondialisation ultralibérale actuelle. Il n’y a aucune amitié particulière entre les classes dominantes occidentales et les pétromonarchies et/ou les « djihadistes », mais une convergence relative d’intérêts matériels et idéologiques. Comme le soulignait De Gaulle pour décrire la réal-politique : « Les Etats n’ont pas d’amis, ils n’ont que des intérêts ». C’est cette réal-politique qui a conduit dans le passé à présenter les « djihadistes » en Afghanistan comme des combattants de la liberté et qui conduit un Fabius à dire aujourd’hui : « El Nosra fait du bon boulot ».

Mais se limiter à l’offre ne permet pas de comprendre l’efficacité actuelle du phénomène. Encore faut-il expliquer le fait que cette offre rencontre une « demande ». Nous disions plus haut que cette offre n’est pas nouvelle. Nous l’avons-nous même rencontrée dans les quartiers populaires, il y a plus de trois décennies. Simplement à l’époque, elle ne rencontrait aucune « demande ». Nous pensions à vivre, à nous amuser, à militer et à aimer et regardions ces prédicateurs comme des allumés. C’est la raison pour laquelle il faut se pencher sur les processus d’émergence et de développement de cette demande « made in France ». A ce niveau force est de faire le lien avec les processus de paupérisation et de précarisation massive qui touchent les classes populaires. L’existence avérée de candidats « djihadistes » non issus de familles musulmanes souligne que c’est bien l’ensemble des classes populaires qui sont concernés par ces processus conduisant les plus fragilisés de leurs membres à sombrer dans des comportements nihilistes. Force également est de faire le lien avec les discriminations racistes systémiques et institutionnelle qui abîment des vies pour nos concitoyens noirs, arabes et musulmans. Force enfin est de prendre en compte dans l’analyse les effets des discours et pratiques islamophobes qui se sont répandus dans la société française et qu’il de bon ton de relativiser, d’euphémiser, voir de nier. Ce sont l’ensemble de ces processus qui conduisent à l’émergence du nihilisme contemporain.

Enfin la vision méprisante des habitants des quartiers populaires comme « sous-prolétariat » incapable de penser politiquement conduit à sous-estimer le besoin du politique dans les classes populaires en général et dans leurs composantes issues de l’immigration post-coloniale en particulier. Ces citoyennes et citoyens observent le monde et tentent de le comprendre avec les grilles disponibles dans une séquence historique donnée. Ils et Elles ne peuvent que constater que des guerres se multiplient et que l’on trouve des financements pour le faire alors qu’on leur serine que les caisses sont vides. Elles et ils ne peuvent qu’interroger la soi-disant nécessité urgente d’intervenir en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Lybie, en Côte d’Ivoire, au Mali, etc. et à l’inverse la soi-disant nécessité urgente à soutenir l’Etat d’Israël en dépit de ses manquements à toutes les résolutions des Nations-Unies. Tous ces facteurs conduisent pour la majorité à une révolte qui cherche un canal d’expression et pour une extrême minorité à l’orientation nihiliste.

A ne pas vouloir comprendre qu’un monde immonde conduit à des actes immondes, on constitue le terreau de la rencontre entre l’offre et la demande de nihilisme.

Notes :

1) http://www.atlasinfo.fr/Charlie-Heb…

2) Voir sur ce sujet : Jocelyne Cesari, l’Islam à l’épreuve de l’Occident, La Découverte, Paris, 2004.

3) Sur la rencontre entre le contexte social et effets fragilisant sur les trajectoires individuelles voir Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Le Seuil, 1952.

4) Luc Boltanski, Enigmes et complots. Une enquête à propos d’enquêtes, Gallimard, Paris, 2012.

5) Voir notre article avec Yvon Fotia « Discrimination systémique » , Dictionnaire des dominations de sexe, de race, de classe, Syllepse, Paris, 2012.

6) David Benichou, Farhad Khosrokhavar, Philippe Migaux, Le jihadisme, comprendre pour mieux combattre, Plon, Paris, 2015. Et Richard Labévière, Les dollars de la terreur, Les Etats-Unis et l’islamisme, Grasset, Paris, 1999.
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Lun 16 Nov - 12:21

un avis appréciable, et apprécié, du blog à pepe, dndf

dndf a écrit:
Trouvé sur la toile, ce que nous avons trouvé de meilleur pour le moment

Un monde immonde engendre des actes immondes, Saïd Bouamama




Dernière édition par Admin le Mar 17 Nov - 1:35, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mar 17 Nov - 1:26


le vent va-t-il tourner chez les partisans de la communisation ?

ce qui est plus probable, et qui s'annonce avec du rififi sur dndf, est une saine clarification, pour laquelle je me bats depuis trois ans, autour du clivage que crée la question raciale (voir DÉCOLONISER l'ANARCHISME et la "COMMUNISATION"...)

dndf ayant relayé le texte de Saïd Bouamama, qui a été publié sur le site Investigaction de Michel Collon, et non sur son propre blog (moins lu ?), puis ici ou l'ont vraisemblablement trouvé les "camarades communisateurs", une discussion s'est engagée  sur le blog à pepe, dndf à suivre...


Franky Vincent a écrit:
16/11/2015 à 18:20  Said Bouamama le pote du PIR et de Michel Colon ?

C’est un blague de relayer ce type ! Dès faut pas relayer le « meilleur »… parce que c’est le PIR



pepe a écrit:
16/11/2015 à 19:48
« Les auteur(e)s ne sont que des accidents de la pensée »

Cela étant précisé, merci de nous dire ce qui, sur le fond, interdirait de faire circuler ce texte.
Merci




Franky Vincent a écrit:
16/11/2015 à 21:15  On doit pas être sur la même planète l’ami si tu piges pas…faut bosser la question de Bouaman plus serieusement. Il paraît que Staline disait des choses justes contre les nazis et la démocratie. Mais je le cite pas particulièrement vois tu ?





Brancaleone a écrit:
16/11/2015 à 23:33

Se faire sa propre opinion n’est pas un luxe de nos jours. Répéter bêtement que Saïd Bouamama n’est pas fréquentable parce qu’il a des intérêts communs avec Michel Collon, comme le rapporte allègrement certains sites, n’est pas très constructif.

Va sur le blog du Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires et lis leurs articles et analyses et après tu pourras juger de leur pertinence ou pas. je t’invite aussi à regarder ses cours en vidéo sur la chaîne youtube du FUIQP sur les penseurs de la révolution africaine et après on en reparle.

Et au sujet de Collon, même si il a de mauvaises fréquentation, il n’en reste pas moins que ses analyses sur l’impérialisme occidental ne sont pas du tout à mettre au panier.

En tout cas, comme le disent les admins des nouvelles du front, cette analyse fait partie de ce qu’il y a de meilleur sur le sujet… Alors ne t’en prive pas !


une suite éventuelle figurera dans pour en finir avec la so called "théorie de la COMMUNISATION"

b
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mar 17 Nov - 19:18

Saïd a posté sur son blog son dernier texte publié dimanche par Investigaction

Un monde immonde engendre des actes immondes : Ne pas renoncer à penser face à l’horreur 15 novembre 2015 par bouamamas


Saïd* à gauche photos Patlotch MARCHE DE LA DIGNITE 31 octobre 2015

dixit le "communisateur lobo" : « poli, policé, sociologisant, en bref, fréquentable » : dans le genre "policé" policier "fréquentable" au nom de la communisation, on a vu PIRE !
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Jeu 19 Nov - 17:03

à propos de l'ajout de THÉORISATION COMMUNISTE au titre du sujet ATTENTATS À PARIS, matériaux, analyses, et THÉORISATION COMMUNISTE

et de PRATIQUE THÉORIQUE

comme l'indiquait au premier jour le sous-titre, 'face à l'horreur, comprendre pour lutter contre le pire', j'inscris mon travail dans ce que Saïd Bouamama appelle « la posture matérialiste ne renonçant pas à comprendre le monde et encore plus quand il prend des orientations régressives et meurtrières :

Saïd Bouamama a écrit:

Minoritaire dans le contexte actuel, cette posture est pourtant la seule susceptible d’une reprise de l’initiative progressiste.

Elle suppose de recontextualiser les événements (et encore plus lorsqu’ils prennent des formes dramatiques) dans les enjeux économiques, politiques et sociaux. Elle nécessite la prise en compte des intérêts matériels qui s’affrontent pour orienter notre demande et qui produisent des conséquences précises.

Elle inscrit les comportements individuels comme étant des résultats sociaux et non des essences en action.
Elle prend l’histoire longue et immédiate comme un des facteurs du présent. Elle peut certes se tromper en occultant par méconnaissance une causalité ou en la sous-estimant, mais elle est la seule à permettre une réelle action sur ce monde.

Dans un monde marqué par la violence croissante sous toutes ses formes, le renoncement à la pensée nous condamne pour le mieux à une posture de l’impuissance et pour le pire à la recherche de boucs-émissaires à sacrifier sur l’autel d’une réassurance aléatoire.



cela pour moi signifie que la théorisation communiste n'est pas un corpus intellectuel fermé ou à parfaire pour en tirer telle orientation politique, et encore moins une compréhension du monde à l'aulne de présupposés politiques, tels qu'en ont partis et militants, y compris "communistes" : ce sont des problématiques vivantes, avec plus de questions que de réponses


par conséquent, je ne vois pas, dans les circonstances présentes, davantage d'intérêt à critiquer le NPA ou tout autre parti politique, même le PIR, plus qu'à faire la critique de tel texte "intellectuel", donc de nature théorique, tels que billets de Médiapart ou toute analyse d'intellectuel médiatique, d'expert politiciste ou de psycho-sociologue sociogisant

une telle critique est à déduire de ce que j'ai écrit de façon générale, par souci d'alimenter la réflexion des autres de matériaux, d'analyses, à toutes fins utiles pour eux, sans que cela oblige d'être en accord avec ce que j'en tire moi

ce que j'en tire, c'est ma compréhension du monde, qui s'inscrit dans la tradition héritée de Marx, de l'expérience historique des luttes de classe du mouvement ouvrier, renouvellée sans cesse à l'examen des temps présents

cette compréhension débouche, pour moi, sur la nécessité de penser, s'exprimer et agir en communiste


c'est un point qui me rapproche de la pratique théorique et militante de Saïd Bouamama, et ceci au-delà de mes critiques en terme de stratégie politique d'accès au pouvoir d'État,

c'est un point qui éloigne ma pratique théorique de la posture antimilitante exacerbée des théoriciens de la communisation, quand ils ne voient dans ce type d'activités communistes qu'objectivisme ou subjectivisme, s'épargnant d'interroger en quoi, quand ils s'expriment, ils ne sont pas moins des militants

la critique radicale du présent, et la théorisation communiste dans une perspective révolutionnaire, nous n'avons pas le choix de la faire autrement qu'aux rythmes de l'histoire au présent telle que nous l'avons sous les yeux (Marx)

voir TEMPS, RYTHMES et IMPROVISATION pour la RÉVOLUTION COMMUNISTE DÉCOLONIALE
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Ven 20 Nov - 22:51


une "auto-organisation" organisée comme objectif politique ?

un éclairage sur ce qu'est le FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaires, dont Saïd Bouamama est un de animateurs nationaux, et pour ainsi dire le théoricien-idéologue

le terme d'auto-organisation, mis en avant dans les textes et tracts, porte davantage l'idée d'une auto-organisation politique à vocation de participer à la politique institutionnelle, comme en témoignent certains membres, qui sont également élus au niveau municipal, et plus généralement les préoccupations militantes

d'autres sont plutôt militants associatifs, sans-papier, droits-devants, ex-LCR ou gauche du PCF... et professionnellement fonctionnaires chargés de la jeunesse, enseignants, travailleurs sociaux ou étudiants

de que j'en a vu d'après la composition en région parisienne, il s'agit davantage d'une tentative de création d'un nouveau parti politique que d'un véritable auto-organisation, dont les moyens ne semblent pas exister...

un composition qui n'est pas homogène, ni en termes de générations (anciens du PCF ou de l'extrême-gauche, militants syndicalistes de la CGT, diverses associations municipales ou de quartiers pour les plus jeunes, proximité des luttes des Foyers de travailleurs immigrés...



par conséquent la critique théorique et stratégique qui était la mienne, nonobstant la différence avec le PIR du FUIQP, qui me semblait davantage tourné vers l'organisation dans les quartiers, est plus que confirmée au vu de la composition sociale et politique de ce mouvement

c'est donc dans ce contexte qu'il faut apprécier le double caractère du texte de Saïd Bouamama diffusé par dndf :

1)analytique et théorique qui retient notre attention pour sa qualité

2) politique au sens de mobilisation militante au sens de l'activité "de terrain", sinon "de masse", vers la structuration en réseau d'une organisation politique citoyenniste

toujours est-il que ces éléments n'ont que peu à voir avec ce qui a provoqué la discussion chez dndf, sur des bases on ne peut plus douteuses

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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mer 25 Nov - 6:39


confusion et islamalgames sans frontières

à propos de Michel Collon et de son site Investig'Action qui a publié le texte de Saïd Bouamama, cibles de certains participants à la discussion de dndf

A propos du « confusionnisme » et de l’extrême droite Michel Collon, Radio Campus 17 octobre 2015

Citation :
Michel Collon est attaqué en permanence par "confusionnisme.info". Liée aux milieux néocons français, la journaliste Ornella Guyet se présente pourtant comme "anarchiste". Michel répond ici à cette diabolisation pour Radio Campus. Qui est gêné par ses investigations sur les guerres de l'Occident ? Est-ce un hasard si les attaques se sont déchaînées après la publication de son Israël, parlons-en ! ?

Pour aller plus loin lisez le Dossier de l’Observatoire du néoconservatisme :

Ornella Guyet : L’archétype de la désinformation


Source : Radio Campus / Collectif Investig’Action


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mer 25 Nov - 17:11


ça décolle chez dndf


pepe a écrit:
25/11/2015 à 13:06 | #31

C. a écrit:
« Je ne cherche pas à polémiquer, mais j’aimerai savoir ce que les soutiers ont trouvé de particulièrement intéressant dans ce texte [de Bouamama] »

D’abord, merci pour le ton, il permet de revenir sur un terrain un peu plus productif.

Ensuite, si nous avons relayé ce texte c’est moins parce qu’il était complètement satisfaisant sur le fond que parce qu’il était… le seul qui sorte du flot de commentaires accessibles ici et là!! Et d’ailleurs, voila 11 jours qu’il est sur le site et PERSONNE ne nous a rien signalé ou n’a rien produit de plus pertinent, à notre avis.

Mais peut être n’y a-t-il pas beaucoup plus à dire sur ce qui s’est passé ce vendredi 13. RS pose explicitement la question mais, à ce jour et à ce niveau d’analyse que dire de plus ?

Le 13 novembre apparaît comme un événement de plus d’une situation relativement opaque.

Dans un contexte d’extrêmes difficultés de la zone moyen-orientale à se valoriser dans la crise du mode de production capitaliste, les révoltes syriennes ont catalysé, en rafale, un délitement déjà bien avancé des Accords Sykes-Picot. Cette crise géopolitique, stratégique, économique, prend la forme politique d’un affrontement interne aux pays gérés avec l’Islam comme fondement idéologique. On a donc une guerre entre deux tendances de l’Islam radical, dans une zone ou les grandes puissances qui avaient partagé le monde à leur sauce et qui en tirent les ficelles depuis le début du 20° siècle, ne peuvent pas laisser les gens s’écharper et gaspiller ce qui reste encore la première source d’énergie de la planète.

L’état islamique, comme accident historique opportuniste, apparaît, dans ce contexte comme le redresseur de tous les torts faits aux musulmans (sunnites en l’occurrence) non seulement par l’occident mais également par le « mauvais » camp, les chiites.

Cette situation particulière génère, en occident, le produit qui va pouvoir s’associer à une époque (celle de la racialisation de la lutte des classes, le rejet des surnuméraires, surtout s’ils sont bronzés, aux USA comme ici, les classes moyennes qui en prennent plein la gueule…), et au symptôme particulier (la désocialisation des classes dangereuses qui, hors période d’explosion sociale, essayent de trouver leur place comme petits commerçant illégaux ou nouveaux héros moderne des croisades, avec souvent les même Kalachs, d’ailleurs!). La rencontre entre l’époque, le produit et le symptôme donne le djihadisme moderne en occident.. Ce qui a pour effet aujourd’hui que les rues de Paris vivent de façon un peu plus concrète (mais encore très exceptionnelle) ce que vivent depuis quelques décennies les populations de Gaza, Beyrouth, Bagdad ou Alep…

Cette analyse, que l’on retrouve de façon plus ou moins développée dans beaucoup des analyses produites en ce moment ça et là, présente l’inconvénient de ne pas être connectée à une compréhension plus globale de la « période actuelle », à une articulation entre ceci et la crise actuelle et ses tentatives colossales d’entrée en restructuration….

A suivre donc….


adé a écrit:
25/11/2015

Role of the United States military

Citation :
Ralph Peters’ 1997 article « Constant Conflict »[8][9] stated: « There will be no peace. At any given moment for the rest of our lifetimes, there will be multiple conflicts in mutating forms around the globe. Violent conflict will dominate the headlines, but cultural and economic struggles will be steadier and ultimately more decisive. The de facto role of the US armed forces will be to keep the world safe for our economy and open to our cultural assault. To those ends, we will do a fair amount of killing. »

« Il n’y aura pas de paix. A tout moment pour le reste de notre vie, il y aura de multiples conflits prenant des formes mutantes partout dans le monde. Les conflits violents feront les gros titres, cependant, les luttes culturelles et économiques seront les plus constantes et finalement les plus décisives.

Le rôle de facto des forces armées des USA sera de maintenir le monde ouvert à notre économie et à notre pénétration culturelle. A cette fin, nous ferons un bon tas de massacres. »


Citation en anglais trouvée sur : https://en.wikipedia.org/wiki/Ralph_Peters


Pepe a écrit : »Ce qui a pour effet aujourd’hui que les rues de Paris vivent de façon un peu plus concrète (mais encore très exceptionnelle) ce que vivent depuis quelques décennies les populations de Gaza, Beyrouth, Bagdad ou Alep… »

Le « fair amount of killing » (le bon paquet de tueries) depuis l’Afghanistan, passant par les Guerres du Golfe, puis par la Libye, la Syrie,( sans compter la guerre Irak-Iran, sponsorisée par les principales puissances occidentales et leur alter-ego Soviétique, les conflits incessants entre Palestine-Israël) ont produit un merveilleux résultat estimé (c’est dire toute l’importance que l’on accorde aux » macaques » ICI et Là : France USA, etc…) de 2 millions à …4 millions, voire le double de personnes tuées.
Le prolétariat des pays les plus puissants n’a rien su ni pu faire contre toutes ces guerres, contre toutes ces atrocités. Cette classe s’est, au contraire, précipitée vers l’union nationale, ICI et là-Bas (Patriot Act, Guantanamo, Etat d’urgence, surveillance, militarisation…).

Il faut dire que : l’ennemi est étranger, ancien colonisé, et immigré sur le sol même de la Sainte Entité des pays, Blancs, ou pire Bleu-Blanc-Rouge ET Laïc, inventeurs pêle-mêle des bombes atomiques de l’American Way of life (There’s no way like the American way…), des…traitements contre ceci et celà, sans oublier les Droits de l’Homme (il est blanc comme neige), ,etc…, etc…

Et aussi dire que l’industrie des armes emploie partout des milliers, des dizaines, et peut-être même des centaines de milliers de personnes, all around the world, et le Travail c’est Sacré, nom de…


pour un peu, ça recouperait du Patlotch, sans la conceptualisation/théorisation qui va avec, et qui peut-être rend le moment présent moins « opaque »...

il semble qu'on puisse difficilement se passer de parler (pepe) de « l'Occident », de « racialisation de la lutte de classes », et adé constate que « Le prolétariat des pays les plus puissants n’a rien su ni pu faire contre toutes ces guerres, contre toutes ces atrocités. Cette classe s’est, au contraire, précipitée vers l’union nationale, ICI et là-Bas (Patriot Act, Guantanamo, Etat d’urgence, surveillance, militarisation…) », et pas loin de le formuler comme Idéologie française « la Sainte Entité des pays, Blancs, ou pire Bleu-Blanc-Rouge ET Laïc... Droits de l'Homme (blanc comme neige) »

pepe ajoute « Cette analyse, que l’on retrouve de façon plus ou moins développée dans beaucoup des analyses produites en ce moment ça et là, présente l’inconvénient de ne pas être connectée à une compréhension plus globale de la « période actuelle », à une articulation entre ceci et la crise actuelle et ses tentatives colossales d’entrée en restructuration…»
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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Sam 12 Déc - 2:15


La Cour d’Appel confirme la relaxe de Saïdou (ZEP) et Saïd BouamamaCAPJPO-EuroPalestine 11 décembre

Citation :
Les bonnes nouvelles se faisant rares ces derniers temps, et ne faisant généralement pas les choux gras des médias dominants, nous sommes contents d’apprendre que la Cour d’Appel de Paris, a confirmé mercredi la relaxe de Saïdou et Saïd Bouamama, poursuivis par l’AGRIF, association d’intégristes chrétiens d’extrême-droite.


Les co-auteurs des textes antiracistes de « Nique la France », avaient été relaxés par la 17ème Chambre correctionnelle du tribunal de Paris le 20 janvier dernier, la procureure ayant même refusé de requérir une condamnation..

Les deux inculpés et leurs témoins avaient plaidé que les textes de "Nique la France" s’en prenaient à la la notion "d’identité nationale" et à la création d’un ministère du même nom, qui a eu pour vocation la division des Français et bafoué le principe d’égalité. Textes qui s’adressaient clairement à une France raciste et colonialiste, et non à l’ensemble des Français



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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Dim 20 Déc - 12:26


les quartiers populaires et leurs habitants
c'est pas le problème, mais c'est vraiment la solution


Saïd Bouamama

« nous avons vraiment intérêt, dans les mois qui viennent, les années qui viennent, à multiplier les espaces autonomes dans lesquels les habitants des quartiers populaires élaborent leurs propres regards sur leurs réalités, élaborent leurs propres explications... »

Grenoble le 20 novembre 2015 dans le cadre de l'université Populaire de la Villeneuve en préfiguration :

"Le quartier qu'est ce qu'on y vit ? Qu'est ce qu'on en dit"



« aucune recherche n'est possible si le chercheur n'est pas engagé »


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Sam 2 Jan - 10:13


c’est progressivement l’ensemble du paysage idéologique français qui se trouve modifié

De « l’esprit du 11 janvier » à la « déchéance de la nationalité » : chronique d’une année de régression culturaliste Saïd Bouamama 1er janvier 2016

Trois séries de faits ont marqués l’année 2015.

La première borne l’année par les attentats ignobles de janvier et de novembre.
La seconde est constituée des instrumentalisations de l’émotion publique, qu’ils ont suscités dans une logique froide de réal-politique gouvernementale : elle va de « l’esprit du 11 janvier » à la déchéance de la nationalité en passant par le double consensus pour la poursuite de la guerre et pour l’Etat d’urgence renouvelable.
La troisième est une conséquence logique de la précédente et se traduit par la banalisation des « abus » de l’Etat d’urgence, par la montée des actes islamophobes, par les résultats électoraux du Front National et par la manifestation raciste et islamophobe d’Ajaccio.
Le discours médiatique et politique dominant, en présentant les deux premières séries de faits comme reliées par un ordre de causalité, légitime l’Etat d’urgence et la guerre comme nécessités de la sécurité publique. Par le procédé exactement inverse c'est-à-dire en refusant d’interroger les interactions entre les deux dernières séries de faits, les mêmes discours masquent les responsabilités gouvernementales dans le développement rapide de rapports sociaux racistes dans notre société.



Citation :
Une question de méthode

Comprendre une dynamique sociale et politique suppose la recherche des liens de causalités entre des faits sociaux et politiques. Séparer ce qui est relié, nier les relations de causalités entre les faits, est une première erreur méthodologique diffusée lorsqu’un dominant, individu ou groupe social, a intérêt à masquer les causes réelles de ses décisions et de ses pratiques.

Des causes générales et abstraites sont alors mises en avant pour masquer les causes matérielles réelles. Des mots lourds envahissent alors le champ lexical. C’est ainsi que nous serions en guerre pour lutter contre la « barbarie » en Syrie aujourd’hui ou pour défendre le « droit des femmes » en Afghanistan hier et non pour des raisons de contrôle des sources pétro-gazières de la région.

C’est de même pour défendre la « laïcité » que la loi interdisant le port du foulard à l’école a été votées en 2004 et non pour détourner l’attention des effets d’un libéralisme économique destructeur. La montée de l’islamophobie, les résultats électoraux du Front National et la manifestation islamophobe d’Ajaccio sont incompréhensibles en partant de causalités générales et abstraites.

Ces faits sont le résultat de causalités matérielles précises : les décisions économiques, militaires et policières internationales et nationales de l’Etat français. La politique de guerre là-bas, de dérégulation économique et de détournement des colères sociales ici, sont, selon nous, les causalités matérielles que masquent les causalités abstraites et générales mises en avant par le discours politique et médiatique.

La recherche des causalités ne peut en outre se réduire à une approche chronologique. Ce qui précède n’est pas automatiquement la cause de ce qui succède. De même que le jour n’ a pas pour cause la nuit, le vote de l’Etat d’urgence n’a pas pour cause les attentats ignobles de novembre et la guerre en Syrie n’est pas la conséquence de l’existence de DAESH.

Deux procédés idéologiques des mécanismes de domination peuvent à ce niveau être repérés. Le premier consiste à confondre prétexte et cause. L’invasion du Koweït par l’Irak est ainsi un prétexte qui a médiatiquement et politiquement été construit comme cause pour justifier la guerre du golfe. Le second mécanisme classique des processus de domination est l’inversion de l’ordre des causes et des conséquences.

« L’esprit du 11 janvier », « l’unité nationale » et « l’état d’urgence » ne sont pas des conséquences logiques et inéluctables des attentats de janvier et décembre mais sont le résultat d’une instrumentalisation de l’émotion publique à des fins politiques et économiques libérales et guerrières.



Théorie du complot ou temporalités différenciées ?


Il est de bon ton aujourd’hui d’amalgamer l’effort de compréhension des stratégies des classes dominantes pour imposer une vision du monde conforme à leurs intérêts matériels d’une part et la « théorie du complot » d’autre part. L’accusation de « conspirationnisme », de « complotisme » ou de « confusionnisme » est même devenue une étiquette infamante brandie face à chaque effort critique. De cette façon s’opère un désarmement idéologique des contestations sociales de l’ordre dominant. Il s’agit bien d’un amalgame au sens de la confusion réductrice entre deux phénomènes hétérogènes.

La théorie du complot présente les événements politiquement signifiants comme le résultat d’une conspiration globale orchestrée en secret par un groupe social plus ou moins important. L’approche stratégique c’est-à-dire matérialiste analyse l’histoire comme le résultat de la lutte entre les groupes dominés (classes, minorités nationale et/ou ethniques, nations, femmes, etc.) et les groupes dominants basée sur une divergence d’intérêt matériel.

La première approche explique la révolution française par un complot maçonnique et la seconde par la lutte entre les féodaux, les serfs et la bourgeoisie. La première explique les luttes de libération nationale de la seconde moitié du vingtième siècle comme le résultat d’un complot communiste alors que la seconde recherche la causalité de ces luttes dans les changements du rapport des forces mondiales ouvrant de nouvelles possibilités de luttes aux colonisés. La première explique l’histoire et ses événements par l’existence d’un complot juif mondial pour dominer le monde alors que la seconde recherche les déterminants historiques dans Les évolutions des rapports de forces entre dominants et dominés. La première explique les guerres contemporaines par un complot de la société des illuminati de Bavière alors que la seconde analyse ces guerres comme conséquences de la lutte pour contrôler les sources des matières premières stratégiques.

Si l’histoire n’est donc pas faite de complots, il existe en revanche une histoire des théories du complot, des moments de leur émergence et de leur développement. Celles-ci fleurissent dans les séquences historiques de crises marquées par une crainte sur l’avenir lointain, une incertitude sur l’avenir proche, la peur du déclassement social, l’affaiblissement des facteurs de sécurités sociales et le relâchement des liens sociaux de solidarité. Cette première série de facteurs ne suffit pas. Pour que se développe les théories du complot de manière conséquente, il faut de surcroît qu’aucune explication crédible ne soit suffisamment disponible pour expliquer cette première série de faits.

C’est à ce niveau qu’apparaît la responsabilité de Hollande et Valls pour ne parler que de la société française. La nécessité vitale pour eux de masquer les véritables raisons de leurs choix politiques et économiques les orientent vers une temporalité de court terme. Les grilles explicatives proposées sont en permanence conjoncturelles, de réaction à une situation, de mensonge sur les résultats logiques de leurs choix (qui eux sont bien structurels et inscrits dans la longue durée).

Expliquer les guerres par leur véritable cause c’est-à-dire les matières premières ou le contrôle d’espaces géostratégiques les rendraient impopulaires. Expliquer la régression sociale généralisée par sa véritable cause c’est-à-dire l’enrichissement d’une minorité la rendrait impossible. La décrédibilisation de ces explications de court terme conduit à l’émergence du terreau des théories du complot comme elle conduit d’ailleurs à la construction de populations bouc-émissaires servant de base au développement des idées et groupes fascisants.

L’instrumentalisation de la réalité immédiate pour lui faire servir les choix économiques et politiques structurels de dérégulation globale devient dès lors un impératif de légitimation. Si « l’esprit du 11 janvier », « l’unité nationale » ou le consensus sur la guerre et l’Etat d’urgence ne sont pas le résultat d’un complot où l’ensemble des actes du scénario était prévu, ils sont en revanche le résultat de l’instrumentalisation des attentats et de l’émotion qu’ils ont suscités.


La lepénisation des esprits


La temporalité de court terme à des fins de légitimation de décisions illégitimes porte un autre effet important : l’emprunt au Front National de son vocabulaire, de ses logiques de raisonnement, de ses manières de problématiser la société. Il s’agit en effet de tenter de rassurer une angoisse sociale en ne s’attaquant pas à ses bases matérielles en attendant la prochaine échéance électorale. A ce jeu les explications univoques et simplistes du Front National restent les plus efficaces quitte à les nuancer à des fins de distinction. Ce processus décrit il y a bien longtemps par Pierre Tevanian et Sylvie Tissoti est en œuvre depuis plusieurs décennies c’est-à-dire depuis la contre-révolution libérale. D’emprunt en emprunt c’est progressivement l’ensemble du paysage idéologique français qui se trouve modifié.

Problématiser les faits et crises sociales à partir de logiques culturalistes, accepter même en les nuançant les théories faisant de l’Islam et des musulmans un problème (pour la démocratie, pour le droit des femmes, pour la laïcité, etc.), reprendre la thématique d’une « identité nationale » en danger par le défaut d’intégration d’une composante de notre société, expliquer les guerres au Sud de la planète par des facteurs uniquement religieux et/ou tribaux, présenter des groupes meurtriers comme DAESH comme surgissement inexplicable de la barbarie ou pire comme conséquence logique d’une religion meurtrière en essence, etc., voilà des décennies que l’hégémonie de cette vision du monde se renforce par emprunts successifs.

Le résultat est au rendez-vous : le développement des rapports sociaux racistes dans notre société. Loin d’être une situation isolée, la manifestation islamophobe d’Ajaccio reflète le développement bien réel de ces rapports sociaux sur l’ensemble du territoire. De telles manifestations existent en potentialité ailleurs. Bien sûr ni Sarkozy, ni Hollande ne souhaitent un tel résultat mais celui-ci reste la conséquence logique de décisions de court-terme prisent pour répondre aux besoins de légitimation immédiats de leurs projets de régression sociale.

La lepénisation des esprits est un processus c’est-à-dire qu’elle ne peut être stopper que par la rupture franche et nette avec la logique qui la porte. Or une telle rupture n’est pas possible pour un parti socialiste qui a définitivement fait le choix de la mondialisation capitaliste et de ses nécessités que sont les guerres et la régression sociale généralisée. Elle débouche inévitablement sur une lepénisation des actes. Elle ouvre enfin pour le Front National à une logique de surenchère qui n’a aucune raison de s’arrêter.

La proposition du gouvernement d’instaurer une « déchéance de la nationalité » pour les « binationaux » condamnés pour terrorisme est, non seulement, approuvée par le Front National mais celui-ci propose de l’élargir à d’autres situations. « Une fois que le principe a été réhabilité par François Hollande, précise Florian Philippot, nous allons passer à l’étape numéro 2, c’est-à-dire faire pression pour que cette déchéance soit appliquée concrètement beaucoup plus largement (2)."

La même logique de surenchère est repérable sur de nombreuses autres questions : L’islamophobie qui se déploie de l’interdiction initiales de porter le foulard au sein de l’école publique à une demande d’extension dans les hôpitaux, les entreprises, la rue, etc. ; La sécurité qui se traduit par une demande d’armements plus conséquents des policiers puis s’étend à l’armement de la police municipale et pourquoi pas demain à la vente libre des armes comme aux Etats-Unis ; Les conditions exigées pour le regroupement familial qui ne cesse de croître depuis trente ans, etc. Sur toutes ces questions ce que le Front National propose devient ultérieurement une réalité mise en œuvre par la droite et/ou le parti socialiste.

L’acceptation d’un champ idéologique entraîne inévitablement les conséquences pratiques de ce champ. L’acceptation pour des raisons de légitimation de court-terme et/ou pour des raisons de détournement des colères sociales et/ou pour des raisons électorales du culturalisme comme grille de lecture du monde conduit inévitablement à un développement des rapports sociaux racistes concrets.


L’approche culturaliste de la nationalité et logique d’exception

Les processus culturalistes que nous décrivons s’inscrivent désormais dans la longue durée c’est-à-dire qu’ils se déploient depuis plusieurs décennies. Toutes les mesures culturalistes ne se valent cependant pas. Certaines d’entre-elles signifient des basculements qualitatifs au sens où elles marquent l’éclatement d’un verrou idéologique issu des luttes sociales passées et en particulier de la lutte contre le fascisme au mitan du vingtième siècle et des luttes anticolonialistes des décennies suivantes. Rendre possible la déchéance de la nationalité est une mesure signifiant une telle rupture qualitative.

La colonisation instaure un clivage légal entre d’une part des citoyens français et d’autre par des « sujets français ». Elle crée pour les indigènes selon le juriste Jacques Aumont-Thiéville une position « intermédiaire entre celle du citoyen français et celle de l’étranger puisqu’ils sont sujets français (3) ».

Ce faisant, elle fonde un droit d’exception s’appliquant à certains français et non à d’autres. Une fois la logique d’exception posée, elle s’étend inéluctablement comme en témoigne la distinction entre « français de papier » et « français de souche » qui date de l’époque coloniale. La hiérarchisation des « français » en fonction de leurs origines touche ainsi les « naturalisés » même européens :

 « Compagnons de France ! A l’appel ! Martinez ! – Présent. Navarro ! – Présent. Esclapez ! – Présent. Napolitano ! Canelli ! Présent ! Présent ! ». Sur les places des villages et des villes d’Oranie, les dimanches matins du salut aux couleurs, le défilé des noms des « compagnons »’ lancés avec l’accent râpeux d’Oran donnait une bonne idée des origines de ceux que les Français « authentiques » appelèrent longtemps avec mépris les « néo-français », ou mieux encore « les Français à 2,75 F » (du prix du papier timbré sur lequel s’établissait la demande de naturalisation)

Le décret-loi du 22 juillet 1940 du maréchal Pétain prévoit pour sa part dans son article 1 « la révision de toutes les acquisitions de nationalité française ». Bien sûr nous n’en sommes pas là mais il s’agit bien d’autoriser une déchéance pour des personnes nées françaises sur le seul critère de l’origine. François Hollande le précise nettement le 16 novembre devant le congrès :

Nous devons pouvoir déchoir de sa nationalité française un individu condamné pour une atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation ou un acte de terrorisme, même s’il est né Français, je dis bien même s’il est né Français, dès lors qu’il bénéficie d’une autre nationalité (4).

Quant à la veine idéologique d’une telle mesure, le ministre de la justice de Pétain Raphaël Alibert la précise en argumentant le décret-loi avec un vocabulaire que l’on pourrait croire contemporain : « les étrangers ne doivent pas oublier que la qualité de Français se mérite (5). »

Les réponses de Manuel Valls ont, bien entendu été une dénonciation offusquée de l’amalgame entre des situations incomparables. Son argumentaire ne peut cependant pas nous rassurer. Selon lui cette mesure n’est pas nécessaire pour des raisons d’efficacité dans la lutte contre le terrorisme. Elle est de nature symbolique :

« Oui, c’est une mesure symbolique ». Mais « quand des Français prennent les armes contre d’autres Français, prônant la haine de la France, brûlant d’ailleurs le passeport, reniant tout ce que nous sommes, l’Etat, la République peuvent être amenés à prendre un certain nombre de mesures, qui sont à la fois symboliques et concrètes (6). »

Si la mesure n’a aucune efficacité, si elle est entièrement de nature symbolique, c’est qu’il s’agit bien de faire éclater un verrou idéologique. Il ne faut jamais sous-estimer les effets d’un tel éclatement quand bien même celui-ci se limiterait à la sphère symbolique. La disparition d’un verrou idéologique libère et autorise, invite et incite, légitime et rend utilisable, des termes et des concepts, des logiques de pensées et des modes de raisonnement, jusque-là prohibés par l’état du rapport de forces. Ce qui est autorisé par l’éclatement de la nationalité homogène qu’instaure la déchéance de la nationalité se sont des pratiques d’exception jusque-là prohibées, ce sont des traitements inégalitaires légaux sur la seule base de l’origine.

Nous sommes bien en présence d’une politique de la race construite par en haut pour des raisons de légitimation de court-terme mais imprégnant désormais largement la société française comme en témoigne les derniers sondages comme la manifestation d’Ajaccio.

Le peuple de France (comme tous les autres peuples) n’est pas et n’a jamais été raciste par essence. En revanche, il le devient dans certaines périodes historiques, quand se conjuguent des discours culturalistes durables et des incertitudes sociales. Ce fut le cas à l’époque coloniale, telle est aussi notre situation actuelle. La seule réponse est le développement d’une autre explication du présent et d’une autre vision de l’avenir. Mais pour cela une première étape est nécessaire qui consiste à briser les consensus idéologiques que l’on tente de nous imposer. La lutte contre les guerres, l’Etat d’urgence et l’islamophobie revêt désormais le caractère d’une urgence sociale et politique.

Notes :

1) - Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, Mots à Maux, Dictionnaire de la lepenisation des esprits, Dogorno, Paris, 1998.

2) - OBS2111/quand-le-fn-proposait-la-decheance-de-nationalite-pour-de-simples-faits-delictuels.html,

3) - Jacques Aumont-Thiéville, Du régime de l’indigénat en Algérie, cité in Olivier Le Cour Grandmaison, La découverte, Paris, 2010, p. 57.

4) - http://libertes.blog.lemonde.fr/201...

5)- Journal de débats du 24 juillet 1940.

6) - http://www.bfmtv.com/politique/pour...


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Jeu 7 Jan - 22:54


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Ven 15 Jan - 16:44


Un monde immonde engendre des actes immondes :
Ne pas renoncer à penser face à l'horreur


Conférence de Said Bouamama le 11 décembre 2015 à Montpellier



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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Ven 19 Fév - 15:50

Minorités issues des anciennes colonies et soutien à la cause palestinienne bouamamas 27 août 2014

La participation massive des jeunes français issus de l’immigration maghrébine aux initiatives de soutien à la résistance palestinienne font couler beaucoup d’encre depuis plusieurs années. Emissions, articles et déclarations se sont multipliées pour analyser cette présence si massive que personne ne peut plus l’ignorer. Dans leur immense majorité les discours politiques et médiatiques dominant sont caractérisés par des approches culturalistes de la question.



Banderole des jeunes manifestants parisiens juillet 2014

Saïd Bouamama a écrit:
Le soutien de ces jeunes à la lutte du peuple palestinien serait non politique et/ou apolitique et s’expliquerait par des causes « religieuses » et/ou « culturelles ». Pour certains l’explication est à rechercher dans le développement d’un « communautarisme », pour d’autres dans un inquiétant « repli religieux », pour d’autres encore dans une instrumentalisation « intégriste », etc.

Ces explications, parfois à prétention savante, évacuent aisément à la fois les facteurs historiques, la contextualisation des faits et les facteurs matériels pouvant produire une sensibilité particulière à l’endroit de la question palestinienne. Il n’y a pourtant pas besoin de mobiliser une grille de lecture culturelle et/ou religieuse et/ou identitaire pour comprendre le soutien des jeunes issus de l’immigration maghrébine au peuple palestinien et à son combat. Tentons de comprendre ce soutien massif, généralisé et durable avec une approche matérialiste, c’est-à-dire en réintégrant les facteurs historiques et contextuels que le culturalisme évacue.

Le soutien à la cause palestinienne a une histoire dans l’immigration maghrébine


Pour justifier l’idée d’un repli communautaire et/ou religieux comme explication des mobilisations contemporaines de soutien au peuple palestinien, il faut les présenter comme entièrement nouvelles, comme non ancrées dans un temps long.

Cette nouveauté permet de légitimer l’appel à une causalité qui serait elle-même nouvelle : le repli religieux et/ou communautaire. La réalité est, si on se rappelle quelques faits historiques, aux antipodes de cette affirmation. Le soutien au peuple palestinien a été une constante de toute l’histoire des mouvements sociaux et politiques de l’immigration maghrébine et de ses enfants en France.

Pour illustrer notre position, parcourons les grandes figures qui ont caractérisées cette histoire désormais longues des luttes de l’immigration maghrébine. Nous illustrerons chacune de ces figures à partir de quelques thèses d’Addelmalek Sayad qui reste encore aujourd’hui un des penseurs qui a le plus tenté d’approcher la réalité spécifique de l’immigration maghrébine en France.

L’immigration est fille de la colonisation 1: la figure du nationaliste ouvrier et immigré

Cette première thèse d’Abdelmalek Sayad est essentielle pour saisir l’émergence des premières luttes de l’immigration à l’époque coloniale. C’est en effet dans l’articulation entre identité ouvrière et identité nationale (anti-coloniale) que se forgent les premiers mouvements, les premières organisations et les premières luttes de cette immigration. Insérés comme les autres immigrations dans les segments les plus exploités du monde du travail, ces premiers militants s’acclimatent à une culture, à des formes organisationnelles, à des revendications correspondant à leur place sociale dans le système de production. Issus de pays où gronde la révolte anti-coloniale ces premiers militants s’orientent vers une opposition frontale à l’appareil d’état, vers des revendications politiques, vers des formes d’organisations en rupture avec les structures classiques du mouvement ouvrier. L’articulation de ces deux dimensions d’identification politique est mouvante dans le temps. Au fur et à mesure que se développent les luttes contestant l’ordre colonial dans les pays d’origine, l’identité nationaliste prend le pas sur l’identité ouvrière sans jamais cependant la supprimer entièrement.

Dès cette période initiale le soutien à la cause palestinienne est présent dans les analyses et les actions de ces militants. Ainsi par exemple l’Union Intercoloniale fondée à Paris en 1922 par le Vietnamien Ho Chi Minh et l’Algérien Hadj Ali Abdelkader fait figurer dans son journal « Le Paria » de nombreux articles prônant la dénonciation du projet sioniste et en particulier de la déclaration de Lord Balfour du 2 novembre 1917 par laquelle le gouvernement Britannique promet au mouvement sioniste la constitution « d’un foyer national pour le peuple juif » en Palestine.

Tous les partis nationalistes algériens de l’Etoile Nord Africaine en passant par le PPA, Le MTLD et le FLN feront systématiquement référence à la question palestinienne dans leurs analyses et leurs prises de positions. L’essentiel des cadres et militants de ces partis est rappelons-le jusque à décennie 1930 issu de l’immigration en France. Ainsi par exemple le journal du PPA El Ouma déclare dans son numéro du 1er septembre 1937 :

Citation :
Plus de soixante mille Arabes réunis dans de nombreux meetings tenus à travers de l’Algérie et sous l’égide du PPA, ont voté l’ordre du jour suivant : ils condamnent la politique impérialiste de l’Angleterre en Palestine arabe, tendant à créer un « foyer national » juif au détriment des intérêts arabes, ils se dressent avec vigueur contre le projet de partage de la Palestine arabe établi par la commission royale anglaise. Ils font appel à tous les musulmans algériens pour protester contre ce projet de partage et réclament l’indépendance complète pour la Palestine arabe 2.

Un an plus tard le même journal écrit dans son numéro du 27 août 1938 :

Citation :
Pas un instant les Arabes ne cesseront la lutte que par la reconnaissance de leurs revendications justes et légitimes, à savoir : abolition immédiate de l’immigration juive, libération de tous les Arabes emprisonnés et déportés politiques, reconnaissance de l’indépendance de la Palestine et institution d’un parlement élu au suffrage universel 3.

Lors du vote à l’ONU du « partage », le 29 novembre 1947, le MTLD est la seule organisation qui en France prend nettement position contre. Les élus du MTLD (qui est, faut-il le rappeler, la vitrine légale du PPA interdit), tant à l’assemblée algérienne qu’à l’assemblée française, constituent en dépit de la répression et de la surveillance qui les frappe un « Comité algérien pour la Palestine arabe ». L’objectif de ce comité est mentionné de la manière suivante dans sa déclaration constitutive :
Citation :

Aider la Palestine à se libérer de toutes les emprises impérialistes d’où qu’elles viennent, afin de permettre aux Juifs et aux Arabes de Palestine de vivre en paix, sans haine et sans craintes mutuelles, conditions qui sont délibérément sacrifiées par la politique du partage. 4

Immigré et travailleur sont des quasi-synonymes 5 : la figure de l’O.S. syndiqué

Les indépendances acquises, l’ordre des priorités tend à se transformer pour les militants de la décennie 70, sans toutefois faire disparaître entièrement le pôle d’identification nationale. Celui-ci se maintient en premier lieu du fait des acteurs eux-mêmes : des trajectoires de militants soulignent ainsi le réinvestissement du capital militant nationaliste dans les luttes syndicales et ouvrières en général. Il se maintient également en raison d’épreuves spécifiques vécues : crimes et discours racistes, effets de la situation internationale (nationalisation du pétrole en Algérie, poursuite des luttes de décolonisation, question palestinienne, etc.).

En France, le début de la décennie 70 est caractérisé par le développement du soutien à la résistance palestinienne dans l’immigration. Pour la première fois une activité politique significative aborde des questions qui sortent des sphères de l’entreprise et des droits des travailleurs immigrés. Ainsi, en septembre 1970, sont créés par des militants de l’immigration, les « Comités de soutien à la résistance palestinienne », en réaction au septembre noir, c’est-à-dire à l’intervention de l’armée jordanienne contre les camps palestiniens et aux massacres que commet cette armée. De nombreux militants que l’on retrouvera ensuite dans d’autres luttes de l’immigration ont fait leurs premières expériences militantes au sein de ces comités. Ces comités s’implantent rapidement dans les quartiers et foyers :

Citation :
Ce militantisme, au départ extérieur à la politique française, a été le vecteur — par la diffusion intensive de tracts bilingues et de journaux — d’une forme de politisation dans les foyers, les cafés et les quartiers immigrés (la Goutte d’Or et Belleville à Paris, la porte d’Aix à Marseille). Très vite, les Comités Palestine se transforment en organes de lutte contre le racisme en France, soutenus par des militants français et des intellectuels 6.

L’histoire des conscientisations dans l’immigration relie donc de manière inséparable les aspects de défenses des droits des travailleurs immigrés et ceux de soutien à la Palestine. Si certains militants en viennent à se mobiliser sur les questions de l’immigration par le biais de leur engagement sur la question palestinienne, d’autres font le chemin inverse. Le MTA (Mouvement des Travailleurs Arabes, fondé en 1973) sera une des traductions organisationnelles de cette double racine militante dans l’immigration.

L’intense activité de soutien à la résistance palestinienne au cours de la décennie 70 se traduit par plusieurs publications : Le journal « lutte palestinienne » dès mars 1969 ; le mensuel Fedayin fin 1969 ; le journal des Comités Palestine « Fedaï » à partir d’octobre 1970 ; etc. Les deux luttes (pour les droits des travailleurs immigré et de soutien à la résistance palestinienne) ne sont pas dissociées dans l’esprit des militants des comités Palestine et plus tard du MTA :

Citation :
Le soutien à la résistance palestinienne est une forme de lutte qui aide à la constitution d’une force politique autonome des travailleurs immigrés dans les quartiers, les bidonvilles et les usines. 7.

Le bilan du comité de Gennevilliers souligne ainsi :

Citation :
C’est dans les CSRP que les travailleurs arabes ont appris à retrouver leur dignité en tant qu’ouvriers arabes et qu’ils ont développé une résistance de masse. C’est autour des CSRP que l’autonomie du mouvement des travailleurs arabes s’est développée 8.

La décennie 70 est celle à la fois du développement des luttes dans les entreprises et les quartiers populaires pour le droit à la dignité des travailleurs immigrés et celle où le mouvement de soutien à la résistance palestinienne a été profondément ancré dans la classe ouvrière immigrée. Les initiatives se déroulaient dans les quartiers populaires et étaient massivement suivies. Les deux combats avaient la même base militante et les mêmes organes d’expressions. Dès cette décennie, l’injustice faite aux palestiniens est vécue comme le point asymptotique d’une logique de traitement inégal et injuste, vécue à un moindre degré et dans un autre contexte par les immigrés.

Toute migration a vocation au peuplement 9: la figure du marcheur pour l’égalité

Le processus d’enracinement de l’immigration maghrébine dans la société française conduit logiquement à l’émergence d’une génération de français issus de l’immigration.

Cette génération est d’abord à entendre sociologiquement. La nationalité possédée du fait de l’état du système juridique est ainsi pour cette période contradictoire avec ce que nous appellerons la « nationalité sociologique », ces nouveaux militants étant nés en France et y ayant vécu leur socialisation primaire. Elle est ensuite à entendre au niveau juridique du fait de l’évolution du code de la nationalité. L’expérience de cette génération arrivant sur le marché de l’emploi au début de la décennie 80 est la découverte d’un traitement inégalitaire en raison de leurs origines, traitement de surcroît nié par les discours politiques de cette période. A la différence des immigrations antérieures ces jeunes vivent une reproduction trans-générationnelle du stigmate xénophobe.

La visibilité sociale et politique de cette génération issue de l’immigration a été définitivement acquise par la « marche pour l’égalité et contre le racisme » qui réunie plus de 100 000 personnes à Paris en 1983. Le keffieh palestinien est un incontournable des jeunes marcheurs et des militants de la décennie. Ce « détail » ne passe pas inaperçu aux yeux des organisations sionistes en France et à ceux qui les soutiennent. La suite est connue en particulier par les révélations de Jacques Attali dans son livre « Verbatim » : la crainte d’un mouvement de revendications radicales dans la jeunesse issue de l’immigration au moment où le gouvernement socialiste effectuait son tournant en faveur du libéralisme économique conduit à la création de toute pièce de SOS Racisme. De manière significative Julien Dray à qui est confié cette mission fait appel pour créer ce mouvement à l’ultra sioniste UEJF (Union des Etudiants Juif de France), qui jusqu’alors ne s’était pas faite remarquer par son soucis des questions et problèmes vécus par l’immigration. La préoccupation gouvernementale de freiner les luttes sociales et le souci des organisations sionistes devant l’affichage spontané des keffiehs conduit à la promotion d’une idéologie molle : l’antiracisme abstrait et désincarné.

Progressivement la figure du marcheur pour l’égalité tend à se muer en partie importante en une autre : la figure du gavroche des quartiers populaires. Cette mutation partielle mais significative est le résultat de la conscience d’être perçu et traité comme « enfant illégitime », figure que nous empruntons une nouvelle fois à Abdelmalek Sayad. Nous l’utilisons parce qu’elle nous semble illustrer les deux dernières décennies de dégradation de la situation des quartiers populaires et plus particulièrement de leurs habitants issus de l’immigration postcoloniale. Ces décennies ont, en effet, était caractérisées par un triple processus articulé dans une logique globale de dégradation de la situation de ces milieux sociaux et de ces territoires. Le premier processus est celui de la paupérisation et de la précarisation. Ce premier processus enclenche une exacerbation de la « concurrence pour les biens rares » (emploi, formation, scolarité, logement, etc.) dans laquelle ceux qui ont le moins d’atouts au départ se retrouvent en situation encore plus défavorable à l’arrivée. Au sein de cette concurrence exacerbée chaque catégorie d’acteurs mobilise à son profit les représentations sociales qui peuvent dévaloriser des concurrents potentiels. Ce n’est donc pas un hasard que cette même période soit caractérisée par le retour de l’imaginaire « adulto-centrique », c’est-à-dire de dévalorisation de la jeunesse, de l’imaginaire sexiste, c’est-à-dire de légitimation d’une inégalité entre les hommes et les femmes et de l’imaginaire colonial, c’est-à-dire d’une vision culturaliste des places légitimes de chacun en fonction de son origine.

Ce premier processus est donc articulé à un second : celui des discriminations racistes. Au sein même des milieux populaires en paupérisation et en précarisation se produisent des inégalités dans les chances de s’en sortir. Si la situation se dégrade pour tous, elle se dégrade encore plus pour certains. Par endroit et pour certaines catégories d’âges et de sexes, les discriminations prennent la forme d’une véritable ségrégation. Si le taux moyen de chômage par exemple voisine les 10 % en moyenne nationale, il atteint les 40 % voir le 50 % pour les jeunes issus français issus de l’immigration postcoloniale. L’ampleur des écarts ne peut pas ne pas avoir de conséquence sur le rapport au monde, aux structures militantes et aux formes de contestations. Progressivement l’idée d’un destin social de parias se construit dans la jeunesse prolétarienne issue de l’immigration postcoloniale.

Le troisième processus en œuvre renforce ce sentiment d’être les « parias de la république » et même les « parias du monde populaire ». Ce processus relève de l’instance idéologique. Il est constitué par le discours dominant rendant compte de la dégradation des quartiers populaires et plus particulièrement de leur composante issue de l’immigration postcoloniale. Ce troisième processus peut être désigné selon nous comme étant une ethnicisation des grilles d’explications10 de la situation, conduisant elle-même à une ethnicisation des rapports sociaux. Du retour de l’intégrationnisme dans les discours politique et médiatiques à la fin des années 80, au dernier prix de Brice Hortefeux récompensant les « modèles de réussite » ou les « modèles d’intégration », en passant par le rapport Bénisti expliquant culturellement la délinquance et par les qualificatifs de « racaille » de Sarkozy pour désigner des sujets sociaux ou de « karcher » ( Sarkozy) et de « Destop» ( Fadéla Amara) pour proposer des méthodes de résolution des problèmes sociaux, etc., s’est bien un processus de négation sociale qui se met en place11. Outre les inégalités vécues, c’est bien un sentiment de mépris social qui est ressentis de manière plus ou moins consciente par les jeunes issus de l’immigration postcoloniale.

Les « émeutes urbaines » sont de ce fait une forme d’expression politique qui n’est compréhensible qu’en prenant en compte ce sentiment de « hoggra » qui s’est lentement installé dans les quartiers populaires tout au long de ces deux décennies12. Encore plus que pour la décennie 80, l’injustice et la « hoggra » faite aux palestiniens est vécue comme le point asymptotique d’une logique de traitement inégal et injuste vécue à un moindre degré et dans un autre contexte par les immigrés.

Le soutien à la résistance palestinienne n’est pas une réalité nouvelle dans l’histoire de l’immigration maghrébine mais bien une constante qui a marqué les différentes générations. Elle ne peut donc pas s’expliquer comme l’effet d’une brusque « islamisation » ou d’un soudain « repli communautaire ». Les racines de ce soutien sont profondes, même si les formes d’expressions sont dépendantes de chaque contexte historique. Tentons maintenant d’en dégager quelques causes en les recherchant dans des processus matériels objectifs et non dans des causalités de type idéaliste.

Un héritage et un habitus familial


Nous l’avons souligné avec Sayad, l’immigration maghrébine est fille de la colonisation. Chaque groupe familial porte dans sa trajectoire et dans sa mémoire les stigmates de la colonisation. C’est sous-estimer considérablement les dégâts de la colonisation sur chaque groupe familial que de considérer qu’une telle « expérience » puisse ne pas laisser de trace dans la quotidienneté, dans les habitus, dans les valeurs promues, dans les modèles éducatifs, etc. Cela est d’autant plus vrai que l’immigration s’est considérablement engagée dans le combat pour l’indépendance. Elle a de ce fait été l’objet de répressions, de contrôles, de tortures, etc. Des traces de cette période sont présentes dans chacune des histoires familiales.

Bien sûr, comme toutes les autres périodes sociales traumatisantes, un certain silence s’est imposé pour de multiples raisons dans les rapports parents-enfants. Dans nos différentes enquêtes auprès des parents nous avons pu mettre en évidence plusieurs raisons invoquées pour expliquer cette tendance à la non-transmission explicite : horizon d’attente énorme envers les nouvelles indépendances ; volonté de ne pas encombrer les enfants avec ces souffrances vécues ; désir d’oubli et de tourner la page ; difficulté à parler d’un traumatisme ; etc. Cependant il est erroné de conclure de cette difficulté à transmettre, l’absence de toute transmission.

D’une part, dans de nombreuses familles, la transmission explicite a eu lieu, même de manière partielle. D’autre part, l’absence d’explicite ne signifie pas qu’une transmission implicite, indirecte, involontaire, même, ne se déploie pas. Enfin, devant les questions des enfants découvrant les horreurs de la colonisation, ailleurs que dans le foyer familial, l’implicite tend à s’expliciter, de même, d’ailleurs, que les raisons du silence ou du silence partiel. Paradoxalement, l’effet du temps ne tend pas ici à diminuer la transmission et son explicitation, mais au contraire à les renforcer. Même de manière embryonnaire, une connaissance et une conscience de l’expérience coloniale existe dans la socialisation des jeunes issus de l’immigration maghrébine.

Une des rares études portant sur la connaissance du fait colonial en témoigne. Celle-ci13 réalisée en 2002 à Toulouse a consisté à une enquête par questionnaire auprès d’un échantillon de 400 personnes et à 68 entretiens individuels. Les conclusions de cette étude sont significatives. Citons en quelques-unes :

Citation :
L’hypothèse émise d’une faible connaissance de l’histoire coloniale et de l’histoire de l’immigration est confirmée en ce qui concerne Toulouse et sa périphérie, dans quasi toutes les catégories d’enquêtés : dates, personnalités, lieux et événements ne résonnent pas au sein des populations concernées, sauf sur un sujet : l’Algérie ; [souligné par nous]

Cette omniprésence de l’Algérie marque une particularité de la mémoire de la colonisation et par extension des mémoires liées à l’immigration postcoloniale : le fait historique colonial est identifié à son épisode le plus tragique (parmi un spectre de réponses d’une trentaine d’items), autrement dit à la guerre, et de façon plus spécifique, à la tortue ;

[Cela] renvoie à la cristallisation manifeste d’un ressentiment éprouvé par les immigrés et descendants d’immigrés originaires du Maghreb, d’Afrique Noire, de l’ex-Indochine ou des actuels dom-tom face à une histoire perçue comme globalement occultée.

Un jugement subjectif très négatif de la colonisation et de l’histoire de l’immigration perçue par une majorité de jeunes issus de l’immigration comme l’histoire d’une humiliation.

Il était nécessaire de nous étendre un peu sur ces quelques résultats dans la mesure où ils soulignent que difficultés de transmissions ne signifient pas absence totale de transmission. La découverte par les jeunes de la situation faite au peuple palestinien ne peut pas ne pas faire écho à ce « sentiment d’humiliation » et d’injustices héritées de leur propre histoire familiale. Nous ne sommes pas en présence ici d’une cause religieuse et/ou communautaire mais d’une sensibilité à certaines questions héritées.

La colonisation, comme l’a soulignée Frantz Fanon, marque durablement les sociétés colonisées et leurs peuples, d’une part, et les sociétés colonisatrices et leurs peuples, d’autre part. Pour les descendants de colonisés aujourd’hui français, les trajectoires familiales portent les traces des violences coloniales. Certes la transmission familiale de l’expérience coloniale n’a été que partielle, pour de multiples raisons que nous avons soulignées. Cependant, celle-ci a imprégné les socialisations de manière suffisante pour produire une sensibilité spécifique à l’endroit de la question coloniale. Le soutien au peuple palestinien dans sa constance comme dans son ampleur est un des effets parmi d’autres de cette sensibilité.

L’expérience des discriminations racistes systémiques


Nous avons souligné précédemment le développement de la décennie 80 à aujourd’hui de processus massifs et systémiques de discriminations racistes touchant spécifiquement les personnes issues de l’immigration postcoloniales, que celles-ci soit de nationalité étrangère, française par acquisition ou française de naissance. L’hypocrisie étatique consistant à refuser d’établir une statistique prenant en compte l’origine des personnes contribue à masquer cette réalité inégalitaire. Cependant les études partielles se sont multipliées et ces dernières convergent vers la même conclusion : les discriminations racistes existent, s’accroissent et font système (scolarité, emplois, logement, etc.).

Ainsi par exemple une étude du Bureau International du Travail (BIT) réalisée en 200714 souligne le caractère massif et systémique des discriminations racistes à l’encontre des « personnes d’origine maghrébine et noires-africaine » :
Citation :

Les analyses développées dans la section 11 du rapport ont toutefois permis de constater que la discrimination était très forte à l’encontre de tou.t.e.s les candidat.t.e.s minoritaires, tant de sexe féminin que de sexe masculin et d’origine « noire-africaine » ou d’origine « maghrébine ». Les écarts de traitement les plus importants ont été relevés à l’encontre des hommes et des femmes d’origine « noire africaine », avec des employeurs dans 4 cas sur 5 le/la candidat.e majoritaire. Lorsque les candidat.e.s minoritaires étaient d’origine « maghrébine », les employeurs ont favorisé 3 fois sur 4 le candidat majoritaire au sein des paires masculines, et 2 fois sur 3 la candidate majoritaire au sein des paires féminines 15.

La discrimination à l’embauche n’est, bien entendu, pas la seule subie (même si elle revêt une dimension essentielle compte-tenu de ses conséquences sur le destin social), mais se cumul à d’autres, dans les autres domaines de la vie sociale, à la fois en amont (dans la scolarité, la formation, les loisirs, logement, etc.) et en aval (type d’emploi occupé au regard de la qualification, le déroulement de la carrière, etc.). La rencontre avec la discrimination n’est pas unique mais multiple et cumulative. A bien des égards elle prend pour de nombreuses personnes la figure d’une « carrière » de discriminé.

Ces discriminations vécues par les personnes issues de l’immigration postcoloniale ne peuvent pas se comparer à la xénophobie vécue par les immigrations européennes dans les premières années de leur arrivée en France :

Citation :
De ces enquêtes 16, il ressort en effet que, depuis plusieurs décennies, deux phénomènes sont observables : d’une part, les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus dépréciées, les plus craintes ou les plus méprisées, tandis que le temps dissipe peu à peu cette crainte et ce mépris ; d’autre part, les immigrés issus de pays anciennement colonisés, notamment d’Afrique, font exception à cette première règle. En d’autres termes, il convient de distinguer le stigmate xénophobe, qui n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants, et le stigmate raciste, qui cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées, et qui par conséquent ne perd pas – ou très peu – de sa force avec le renouvellement des générations et leur enracinement en France. Contrairement aux enfants des immigrations précédentes, les enfants d’immigrés maghrébins ou noirs-Africains, sont les seuls condamnés à l’appellation absurde – mais éloquente politiquement – d’« immigrés de la deuxième ou troisième génération », et aux discriminations qui l’accompagnent 17.

Soulignons qu’une telle rencontre avec les discriminations racistes a un impact beaucoup plus important pour les enfants de l’immigration postcoloniale que pour leurs parents. Ces derniers sont, du moins pendant la première période de leur présence en France, protégés psychologiquement par leur statut d’étranger (c’est sans doute le seul exemple d’une protection issue du statut d’étranger en France). Pour de nombreux enfants nés français, les discriminations racistes sont un rappel permanent de la construction d’un statut de sous-citoyen, d’un traitement inégal permanent et d’une mise en illégitimité de présence chez soi.

Terminons enfin en soulignant la violence des processus de négation de la réalité discriminatoire vécue, que véhicule de nombreux discours politique, médiatique, du travail social, de la formation ou du monde de la recherche d’emploi, etc. A chaque fois que ces jeunes français issus de l’immigration postcoloniale se révoltent et même se contentent de mentionner les discriminations subies, il leur est opposé le soupçon d’exagérer, de victimiser, d’avoir du ressentiment, etc. A la négation de leurs droits que constitue la discrimination, s’ajoute la négation de la négation.

Or ces jeunes ne sont pas idiots et finissent par sentir pour certains, saisir pour d’autres et conscientiser pour d’autres encore, des éléments de similitude des logiques discriminatoires en œuvre en Palestine et ici (même si les degrés de déploiement de ces logiques sont incomparables dans leurs degrés comme dans leurs effets), d’une part, et surtout la similitude des logiques argumentaires mises en avant pour justifier la situation inégalitaire. Rien d’étonnant à cela : la colonisation n’est-elle pas la négation absolue du droit ? La généralisation et la légalisation absolutisées des discriminations ? La négation totale de la légitimité de séjourner chez soi ? Ne met-on pas en avant également pour les palestiniens qu’ils exagèrent et victimisent ?

La sensibilité à la question palestinienne n’est pas qu’un héritage du passé et de la transmission familiale. Elle est également une production de la vie présente. Les jeunes issus de l’immigration postcoloniale subissent des discriminations racistes systémiques dont la responsabilité leur est renvoyée par la fameuse thèse de la « victimisation ». Les mêmes logiques sont en œuvre en Palestine mais poussées dans ses limites extrêmes. Les mêmes logiques argumentaires sont avancées à longueur de médias pour délégitimer les revendications légitimes du peuple palestinien. Avec des degrés divers selon les personnes se produit dès lors un sentiment de solidarité.

Conclusion

Que ce soit par l’historicité de la question du soutien au peuple palestinien dans les luttes de l’immigration, par transmission plus ou moins explicite d’une expérience familiale porteuse d’une posture anticoloniale, par effets comparatifs avec les discriminations vécues et les logiques argumentaires les justifiants, les jeunes issus de l’immigration postcoloniale développent une sensibilité à la question palestinienne, qui pour être inégalement conscientisée et politisée n’en est pas moins structurelle de leur expérience sociale. Si nous ajoutons à cela les images stigmatisantes, réductrices et culturalistes de l’islam (les islamalgames) depuis le 11 septembre et les théorisations en termes de « choc des civilisations », le sentiment d’une communauté d’intérêt n’est pas étonnant. Nul besoin pour cela d’invoquer une quelconque cause religieuse ou communautaire. Que certains de ces jeunes invoquent le facteur religieux pour justifier de leur soutien au peuple palestinien ne change rien à la question et n’élimine pas les causes sociologiques et matérielles.


Notes

1  Voici ce qu’en disait Abdelmalek Sayad : « « Outre la série d’analogies qu’on peut saisir entre les deux phénomènes – analogies d’ordre historique (l’immigration est souvent fille de la colonisation directe ou indirecte) et analogies de structure (l’immigration, actuellement, occupe dans l’ordre des relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation) – l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée en système de la même manière qu’on disait que la « colonisation est un système » (selon l’expression de Sartre) », A. Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, La « faute » de l’absence, De Boeck Université, Paris-Bruxelles, 1997.

2  Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, CNERMNR, Alger, 2004, p.287.

3  Ibidem.

4  [4] El Maghrib El Arabi, 6 août 1948, in. Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, op. cit., pp.289-290.

5  Voici comment A. Sayad définit l’immigré : « qu’est-ce donc qu’un immigré ? Un immigré c’est essentiellement une force de travail ,et une force de travail provisoire ,temporaire, en transit ; C’est le travail qui fait naître l’immigré, qui le fait être »,L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Paris, Raisons d’agir, 2006.

6 Michelle Zancarini-Fournel, La question immigrée après 68, in Plein droit, n° 53-54, mars 2002.

7  Cf. « Comités Soutien à la Révolution Palestinienne. Éléments de travail proposés par le comité d’initiative. Bilan politique de deux semaines de travail », Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), Mfc 215/6.

8  CSRP, « Bilan Septembre 1971 », Mfc 215/6.

9  « Toute immigration de travail contient en germe l’immigration de peuplement », Abdelmalek Sayad, « Qu’est ce qu’un immigré ? », op.cit.

10  Un des effets de ces grilles culturalistes de lecture est le développement d’une mentalité de « petit blancs » au sein des milieux populaires qui n’est rien d’autre qu’un outil efficace pour diviser ceux qui socialement devraient s’unir et unir ceux que les intérêts sociaux devraient diviser.

11  La dimension internationale est également à prendre en compte en ce qui concerne ce sentiment de Hoggra. La période est en effet également celle de l’invention de la catégorie « musulman » comme symbole de danger. Les « musulmans » sont alors construits comme population « homogène », comme « communauté » compacte non traversée par des clivages de classes sociales ; de lieux de résidences, d’appartenances politiques, etc. L’ensemble de leurs comportements ne devenant dès lors explicable qu’à partir du référent « culturel » ou du « référent religieux » à l’exclusion de tous autres déterminants sociaux ou politiques. Qu’ils habitent à Sarcelles ou à Bagdad, qu’ils soient ouvriers ou chef d’entreprises, qu’ils soient de « droite » ou de « gauche », etc., les systèmes de comportements et les rapports au monde restent expliqués qu’à partir du seul référent religieux.

12  Il est à cet égard assez cocasse de voir certaines voix de « gauches » critiquer la forme prise par la révolte et bouder les initiatives de soutiens aux jeunes incarcérés. Devant une situation insupportable les dominés empruntent les canaux d’expression disponibles. Que ceux qui prétendent incarner une alternative sociale soient absents de ces quartiers populaires, participe donc des formes prises par la révolte. Si le fond de la révolte est le résultat de la domination, sa forme est, elle, issue de l’état des canaux d’espoirs sociaux dans ces quartiers populaires.

13  Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel et Emmanuelle Collignon, Mémoire coloniale- Mémoire de l’immigration- Mémoire urbaine, Achac, 2005.

14  Rapport du BIT intitulé « Les discriminations a raison de «l’ origine » dans les embauches en France ; Une enquête par tests de discrimination selon la méthode du BIT », E. Cediey et F. Foroni, BIT, 2007.

15  Ibidem, p. 110.

16  Cf. Y. Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la cinquième République, Seuil 1999

17  Saïd Bouamama et Pierre Tévanian, Peut-on parler d’un racisme post-colonial ?, in, ouvrage collectif « Culture postcoloniale 1961-2006, Traces et mémoires coloniales en France », Autrement, 2007.

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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Jeu 3 Mar - 0:23


De l'islamophobie à l'unité nationale, en passant par la surveillance de masse et la remise en cause du droit du travail...Le sociologue Saïd Bouamama passe en revue les nouveaux masques idéologiques de la domination dans la France de 2016.

Entretien

Citation :
Alex Anfruns : Comment analysez-vous, dans une perspective de long terme, les mesures gouvernementales mises en œuvre depuis plus d’un an pour la prévention du radicalisme dans les écoles ?

Saïd Bouamama : Ces mesures sont essentiellement centrées sur l’idée d’un apprentissage des « valeurs de la République » et de la « laïcité » au sein de l’école. Elles sont donc avant tout de nature idéologique. Or se limiter à cet aspect est à la fois inefficace socialement et politiquement, et dangereux dans le rapport aux élèves.

Inefficace parce que le processus du devenir nihiliste (nous préférons ce terme à radicalisation) est toujours la rencontre entre un sentiment d’exclusion et/ou de négation et/ou de discrimination et/ou de stigmatisation et une offre explicative conduisant au nihilisme que les jeunes rencontrent auprès de « prédicateurs » ou sur le net. L’approche gouvernementale ne se préoccupe que de l’offre et néglige la demande (ces sentiments de négation, de stigmatisation, etc.). En niant l’existence de cette demande, il s’agit de ne pas s’attaquer aux réalités concrètes inégalitaires qui la produisent.

Comment sérieusement croire qu’affirmer que la République est la « liberté, l’égalité et la fraternité » quand l’expérience quotidienne de ces jeunes leur démontre que la liberté leur est refusée, que l’égalité est un mythe et que la fraternité n’est qu’un discours ? Rappelons-nous la demande la Ministre de l’Education Nationale de signaler les élèves refusant « d’être Charlie ».

Ce n’est pas sur la base de la peur ou de la menace ou à partir d’une injonction que l’on peut agir sur les grilles explicatives du monde qu’ont les élèves. Les seuls comportements que peut créer ce type d’approche sont dangereux : soit les élèves se conforment en taisant ce qu’ils pensent réellement aboutissant ainsi à « invisibiliser » la réalité, soit ils en rajoutent (comme fréquemment devant une injonction) accélérant ainsi la tentation sécuritaire de l’institution scolaire. Dans les deux cas, l’inefficacité est au rendez-vous.

Dangereuse dans le rapport aux élèves car elle pose les enseignants comme défenseurs de la version officielle de la réalité. Comment parler de la réalité actuelle et être crédible sans parler des guerres, des discriminations systématiques ou de l’islamophobie par exemple ? Les enseignants sont ainsi pris en otages. Ils doivent aborder une réalité complexe en ayant l’interdiction d’évoquer certaines de ses causes structurelles. Le processus du devenir nihiliste peut se décrire comme un processus de dévoiement d’une révolte légitime. Pour combattre le dévoiement, il faut commencer par reconnaître la légitimité de la colère afin de pouvoir montrer qu’elle se trompe de cibles.


Quelles conséquences ces mesures peuvent-elles avoir sur la notion du vivre ensemble en général et sur la population d’origine immigrée en particulier ?

Une des conséquences possible est le renforcement de l’approche culturaliste déjà fortement diffusée médiatiquement et politiquement. Cette approche n’explique pas les faits sociaux à partir de causes économiques, sociales et politiques mais à partir des caractéristiques culturelles et/ou religieuses d’un groupe.

En n’abordant pas toutes les causes matérielles du « devenir nihiliste », le culturalisme est inévitablement au rendez-vous. Les populations perçues ou se percevant comme musulmanes seront ainsi l’objet volontairement ou non d’un processus de stigmatisation. Cela d’autant plus que nous ne sommes pas dans un contexte anodin. On demande aux enseignants d’effectuer cette mission idéologique dans un contexte où il est question d’intervention en Lybie et de déchéance de la nationalité.

Pour ces deux aspects, les débats médiatiques et politiques diffusent à longueur d’antenne une approche culturaliste homogénéisant les musulmans réels ou supposées et présentant la violence comme liée spécifiquement à une religion. Ce faisant c’est l’idée d’une frontières entre un « Nous » et un « Eux » (les musulmans) que l’on renforce à longueur d’antenne.

La question que se posent ces jeunes n’est pas celle du « vivre ensemble ». Celui-ci existe de fait dans leur quotidien : ils vont à l’école, prennent le métro, ont des amis ou des amours d’autres origines, etc. La question posée est tout autre : c’est celle du « vivre ensemble égalitaire » c’est-à-dire du refus d’assignation à une position subalterne et stigmatisée. De nouveau, pour être crédible le rapport aux élèves doit répondre à cette question c’est-à-dire aborder les faits qui créent cette inégalité : les discriminations, l’islamophobie, les contrôles au faciès, etc. Agir autrement est comparable à l’attitude consistant à demander à un esclave de débattre de la démocratie sans reconnaître et combattre le statut social qui l’opprime.


Pensez-vous que la prolongation de l’état d’urgence en France soit justifiée pour des raisons sécuritaires ? Quel projet de société se dessine à travers cette entrée dans une situation de danger permanent lié au phénomène du terrorisme ?

Par définition, l’état d’urgence n’est efficace que dans un laps de temps très court. Passé ce délai, les personnes que l’on est censé débusquer s’organisent, s’adaptent, sont plus vigilantes, etc. La réponse sécuritaire peut avoir une efficacité à court terme mais jamais en s’installant dans la durée. S’il en était autrement, les régimes qui se sont basés sur l’état d’urgence permanent (comme le colonialisme, l’apartheid ou le nazisme) seraient des réalités encore prégnantes.

L’état d’urgence prolongé porte toujours la tentation à dépasser les frontières qui l’ont motivé initialement. Une des caractéristiques de l’état d’urgence actuel est qu’il a été utilisé bien au-delà du « terrorisme » c’est-à-dire contre des « écologistes », des opposants à la guerre, des squatteurs, des militants syndicaux, etc. Il s’agit ni plus ni moins que d’habituer la population au renoncement à ses droits fondamentaux. Prétendre que le prix de la sécurité est le renoncement aux libertés est un mécanisme classique de la dérive totalitaire.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a plus aucun danger d’attentats en France mais que la réponse à ceux-ci ne peut être durablement la seule réponse sécuritaire. Si la question des causes n’est pas prise en charge, la réponse sécuritaire ne fait qu’écoper une barque trouée.


Quel regard portez-vous sur la loi de juillet 2015 relative au renseignement ?


La loi du 24 juillet 2015 diminue les libertés fondamentales, légalise des pratiques auparavant illégales et autorise une surveillance de masse. En fait, elle vient légaliser des pratiques existant déjà antérieurement mais qui étaient illégales. Il s’agit d’autoriser ce qui se faisait déjà et donc qui pouvait être contesté en justice. La loi autorise par exemple l’analyse automatique du trafic internet en vue de détecter « les comportements suspects ». L’émotion populaire liée aux attentats a été instrumentalisée pour faire passer cette surveillance de masse.

Un des articles de la loi étend quasi-explicitement le champ d’application de la loi aux mouvements sociaux. Il pose que la compétence des services de renseignement s’étend à la « prévention des violences collectives susceptibles de porter gravement atteinte à la paix publique ». Une telle formulation floue autorise l’utilisation de techniques exceptionnelles pour surveiller les mouvements sociaux.

Ces deux exemples parmi beaucoup d’autres suffisent à souligner les véritables objectifs de la loi : éliminer toutes les entraves juridiques à l’action gouvernementale en matière de renseignement. Sans le contexte des attentats, de telles mesures auraient soulevé une mobilisation massive. L’instrumentalisation de l’émotion permet de remettre en cause les libertés fondamentales conquises par les luttes sociales antérieures.

Le véritable sens de cette loi ne peut être perçu qu’en le situant dans le contexte global actuel. Celui-ci n’est pas seulement celui du terrorisme mais aussi celui d’un démantèlement accéléré des droits sociaux comme le démontre l’actuel projet concernant le droit du travail. Dans un tel contexte, le besoin de contrôler les colères sociales pousse à éliminer les entraves juridiques à la surveillance de masse. Ce projet est liberticide et constitue un outil de la dérégulation généralisée de l’ultralibéralisme.


Dans l’un de vos articles récents, vous avez parlé de la "Lepénisation des esprits". Comment analysez-vous ce processus et son impact sur la société ? Quels sont les principaux bénéficiaires d’une tendance à la banalisation de cet extrême de l’échiquier politique ?

La « Lepénisation des esprits » est le processus de diffusion à un éventail politique très large des mots, des logiques de raisonnement, des thèmes, des sujets, etc., qui étaient auparavant le propre de l’extrême-droite. Les thèmes de l’identité nationale qui serait menacée par nos concitoyens musulmans, celui de l’invasion par les réfugiés, celui d’une incompatibilité de l’Islam avec la « République », celui de la sécurité, etc., étaient auparavant le propre de l’extrême-droite et sont devenus des thèmes quasi-consensuels.

Un des seuils essentiels de la « Lepénisation des esprits » se trouve dans la phrase de Laurent Fabius en 1984 posant que « Le Pen pose de bonnes questions mais apporte de mauvaises réponses ». Un tel raisonnement occulte que l’acceptation d’une question ou d’une manière de poser une question entraîne inévitablement et logiquement un type de réponse.

La conséquence prévisible que nous avions déjà énoncée en 1984 est l’enclenchement d’un processus de droitisation de la société dont nous voyons aujourd’hui les résultats dans les urnes. Une seconde conséquence est la légitimation de la thèse de l’existence d’un « ennemi de l’intérieur » que constitueraient nos concitoyens musulmans et/ou issus de l’immigration réels ou supposés. La « Lepénisation des esprits » clivent notre société entre un « Nous » menacé et un « Eux » menaçant c’est-à-dire nous fait entrer dans le cœur de la pensée politique d’extrême-droite.

Ce processus a une base matérielle. Il s’agit de détourner les colères sociales que peuvent susciter les politiques libérales actuelles en produisant des débats-écrans, en proposant de fausses cibles, en masquant les enjeux réels. Ce détournement répond à des besoins de court-terme (faire passer une nouvelle mesure, éviter un mouvement social contre la guerre ou contre une nouvelle montée de l’austérité, etc.) mais a des effets de long terme sur la société en consolidant cette prétendue frontière entre un « Nous » et un « Eux ». De cette manière, on divise ceux qui devraient être unis et on unit ceux qui devraient être divisés.


Dans votre livre "Les discriminations racistes : une arme de division massive", vous vous montrez critique à l’égard du concept de "diversité", en décortiquant les aspects superficiels de ce modèle multiculturaliste qui célèbre l’entre soi et le cloisonnement. Il semblerait qu’une partie de ces critiques aient été assumées par le gouvernement français, lorsque le mot apartheid a été prononcé. Voyez-vous une évolution dans le traitement politique des quartiers populaires ?

La diversité fait diversion. Elle masque la question de l’égalité. Elle n’est que l’ouverture d’un système inégalitaire à l’égard de quelques-uns (quelques femmes, quelques personnes issus de l’immigration, quelques immigrés) pour mieux le reproduire pour les autres. L’image adéquate au concept de diversité est celle de la photo de famille. On prend une photo mettant en évidence la présence de noirs, d’arabes, de femmes, d’hommes, etc., sans préciser le nombre et la place de ces différentes catégories. Une telle image est bien différente de celle correspondant à l’égalité qui est celle de l’organigramme permettant de repérer la place de chaque catégorie sociale dans l’ensemble social.

Un autre avantage du discours de promotion de la diversité est de renvoyer l’échec de la majorité à sa propre responsabilité puisque certains minoritaires s’en sortent et réussissent. C’est loin d’être nouveau. Dans le passé, on mettait en avant des ouvriers étant devenus chef d’entreprises pour défendre le capitalisme ou quelques indigènes « évolués » pour défendre la colonisation.

La prononciation de l’expression « apartheid social » n’a rien changé à la situation. Elle n’a été suivie d’aucun effet concret ni d’aucune politique s’attaquant aux causes de l’inégalité. Pour cela, il aurait été nécessaire de mettre en œuvre une politique offensive de lutte contre les discriminations racistes qui sont massives et systématiques.


Par ailleurs, historiquement la société française s’est composée par le brassage de cultures. Quelles sont alors les étapes à franchir dans la reconnaissance et la participation réelle des populations aux identités multiples au sein d’une même société ? Quels sont les principaux obstacles ?


Il convient en premier lieu de rompre avec toutes les approches essentialistes de la culture et de la nation. Les nations et leur culture ne sont des réalités figées dont les identités resteraient les mêmes tout au long de l’histoire. Elles évoluent en fonction des changements de contextes et en fonction de la composition de leurs populations. Il faut cesser de confondre l’unité politique d’une nation et l’unicité culturelle. L’égalité des droits et des devoirs n’a rien à voir avec l’homogénéité culturelle.

Une seconde étape est de combattre les discriminations systémiques massives qui assignent des catégories de citoyens à des places sociales inégalitaires. Ce sont ces discriminations qui fragilisent nos sociétés et non sa composition plurielle. Enfin, ces éléments ne sont pas dissociables des politiques étrangères des Etats européens. On ne peut pas diaboliser des cultures ou des religions pour justifier des guerres et éviter que cette diabolisation ne touche ici ceux qui apparaissent issus de ces cultures ou de ces religions.


Vous avez déconstruit le mythe sur les supposées origines récentes du terme islamophobie, en revendiquant sa légitimité. L’emploi de ce mot continue à être tabou, y compris au sein d’une certaine "gauche". Pouvez-vous revenir sur cette question ?

L’islamophobie est l’une des formes essentielle du racisme contemporain. Le racisme a une histoire. Il s’adapte pour continuer à être efficace. Il est apparu au début du capitalisme pour justifier la destruction des civilisations amérindiennes, puis l’esclavage et la colonisation. Avant, il y avait des guerres mais elles ne se justifiaient pas par une hiérarchisation de l’humanité en inférieurs et supérieurs.

Il a pris un premier visage dans le biologisme, c’est-à-dire dans la double affirmation de l’existence de race biologiquement différentes et d’une hiérarchisation de celles-ci. Le combat des « inférieurs », l’expérience du nazisme (qui est l’application du biologisme entre « supérieurs ») ont rendu illégitime le biologisme.

Un second visage est apparu : celui du culturalisme, c’est-à-dire une hiérarchisation des cultures en supérieures et inférieures. Le besoin de justifier les nouvelles guerres coloniales, dont un des enjeux est le gaz et le pétrole, a nécessité une mutation du culturalisme en le centrant sur la religion musulmane présente massivement dans les pays où se trouvent ces richesses.

Telles sont selon nous les causes matérielles du développement contemporain de l’islamophobie. Elle existait auparavant et en particulier à l’époque coloniale mais pour d’autres raisons : la justification de la colonisation. C’est pourquoi des Etats laïcs comme la France ont pu promouvoir une évangélisation à certains moments.

Il existe tout un débat sur la pertinence du terme islamophobie. Celui-ci n’est pas dénué d’intérêts. Certains préfèrent utiliser l’expression « racisme anti-musulman » par exemple. Je ne suis pas entièrement satisfait moi-même de l’expression islamophobie. Nous ne sommes pas simplement en présence d’une « phobie » ou d’une « peur » mais bien d’un racisme c’est-à-dire à la fois une idéologie, des préjugés et des actes racistes.

Cela étant dit, le débat est, pour moi, clos depuis que les premiers concernés, c’est-à-dire nos concitoyens musulmans réels ou supposés, ont choisi ce terme pour désigner l’oppression qu’ils subissent. Le reste n’est que de la coquetterie intellectuelle ayant comme conséquence de ne pas prendre la mesure réelle de ce nouveau visage du racisme.

Bien sûr, pour d’autres critiques du terme islamophobie, il s’agit de nier l’existence du phénomène en refusant de le nommer. C’est en particulier le cas des discours gouvernementaux qui ont besoin de l’islamophobie pour justifier leurs politiques intérieures et extérieures sans pouvoir le reconnaître ouvertement.


Des penseurs comme le regretté Ilan Halevi, ont souligné les parallélismes inquiétants entre l’islamophobie et la judéophobie. Partagez-vous ce constat ?

Oui, bien sûr, en soulignant que les débats sur la pertinence du terme « judéophobie » ont été beaucoup moins importants que pour l’islamophobie. Nous gagnerions beaucoup pourtant à une approche comparative. Plus grave encore est la hiérarchisation des racismes que construit le discours gouvernemental. Elle produit ainsi une hiérarchisation des racismes en en reconnaissant certains et pas d’autres. En réaction, se développe une contre-hiérarchisation que l’on pourra alors épingler.


Dans les sources de l’islamophobie moderne a surgi le mythe d’Eurabie. Pensez-vous que cette notion complotiste qui pointe le risque constant d’une cinquième colonne au sein des sociétés européennes soit devenue un outil incontournable des classes dominantes ?

La frontière entre la politique intérieure et la politique extérieure n’a jamais été entièrement étanche. Il faut légitimer les agissements à l’extérieur pour justifier ceux de l’intérieur. C’est encore plus vrai à l’époque de la mondialisation capitaliste. Dès lors, le besoin de légitimer les guerres à l’extérieur rend nécessaire de produire de « l’unité nationale » en construisant un ennemi apparaissant d’autant plus menaçant qu’il est de l’intérieur. Masquer les intérêts économiques qui suscitent des guerres à l’extérieur et paupérisent à l’intérieur rend nécessaire l’existence d’une « cinquième colonne ». Les colères sociales sont ainsi détournées vers de fausses cibles, d’une part, et la remise en cause des guerres est plus difficile, d’autre part.


Sur la question des réfugiés, nous assistons à des récupérations politiques et à une agitation médiatique tous azimuts. Ce cocktail conduit souvent à des réactions d’hystérie et de rejet de l’autre. Croyez-vous que notre prise de conscience sur ce problème soit à la hauteur ? Quelle devrait être la réaction des mouvements et forces progressistes ?

Les forces progressistes ne sont pas du tout à la hauteur de la situation. On ne peut pas approuver des politiques économiques internationales qui produisent de la misère de masse dans les pays du tiers-monde, tolérer des guerres qui sapent les fondements matériels des nations agressées, et être à la hauteur de la question que posent les réfugiés.

Tant que les forces progressistes n’insisteront pas sur les causes qui poussent à la migration, elles seront en porte à faux sur la question des réfugiés. L’exode de masse ne cessera pas tant que les causes qui le suscitent n’auront pas disparu. Tel devrait être le point de départ de toute analyse sur les migrations contemporaines.


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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mer 16 Mar - 17:15


La Tricontinentale : qu’en reste-t-il 50 ans après ?


Alex Anfruns, Esteban Muñoz, Olivier A. Ndenkop, Saïd Bouamama



15 mars 2016

Citation :
La conférence tricontinentale est l'aboutissement des efforts pour réunir les révolutionnaires des trois continents opprimés par l'impérialisme : l'Asie, l'Afrique et l'Amérique latine. L'idée est évoquée dans les années 50, elle aura finalement lieu 10 ans plus tard, à la Havane, entre le 3 et le 15 janvier 1966. 500 délégués, représentant 82 pays du Tiers-monde, se réunirent pour fonder l'Organisation de solidarité OSPAAAL et poser les jalons d'une révolution mondiale. Absent de la conférence, Che Guevara est pourtant la figure qui incarne cette époque. Il parcourt le monde, avec une idée en tête, rassembler les peuples dans une lutte commune contre l'impérialisme. En 1967, il envoie un message à la Tricontinentale qui passera à la postérité : il faut créer deux, trois, plusieurs Vietnam. Investig'Action revient sur cet événement qui fit frémir les impérialistes et représente 50 ans après un moment majeur pour l'histoire du tiers-monde. Nous avons interviewé Said Bouamama, collaborateur régulier de notre rédaction, et qui prépare un livre sur les préparatifs et les conclusions de la conférence tricontinentale. En exclusivité, il aborde avec nous les faits qui ont entouré cet rencontre.

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MessageSujet: Re: FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos   Mer 16 Mar - 17:32


la critique de l'islamophobie, le PIR, Saïd Bouamama, et moi

mise au point

PRADES & Cie a écrit:
Je suis allé voir votre page, Patlotch, et je ne vois pas bien quelle "distance" vous prenez avec le concept d'islamophobie. Saïd Bouamama ne semble pas avoir de difficulté à l'utiliser, et je n'ai pas vu que vous critiquiez son analyse...

Patlotch a écrit:
merci de votre intérêt, vous n'aurez pas bien lu (c'est un peu touffu), ni ce que je ne cesse de répéter ici, entre autres dans des controverses avec Tertre, ou d'autres. J'ai il y a deux ans dit comprendre l'usage politique que faisait le PIR du concept d'islamophobie, tout en considérant que c'était une erreur. Le cas de Bouamama est différent, car il marie cette critique de l'islamophobie avec une position "marxiste", anticolonialiste, anti-impérialiste

je résume et cela vaudra pour ma position actuelle

je pense que ce concept d'islamophobie n'est pas pertinent, parce qu'il porte l'essentialisation, l'assignation à être "musulman" des Arabes, Orientaux, Africains, Indonésiens... comme d'autres l'ont dit, de même que la posture « Pour les musulmans » de Plenel. La critique de l'islamophobie est piégée sur son propre terrain

dans un premier temps, parce qu'on m'accusait d'« apporter une caution à Houria Bouteldja », j'ai précisé que parlant d'Indigènes, à la différence des approches des partis, je parle non du PIR, mais des populations qu'il se propose de représenter politiquement, comme au demeurant Saïd Bouamama et le FUIQP, Front uni des immigrations et quartiers populaires. J'ai critiqué, du FUIQP, l'usage qu'il fait d'auto-organisation, alors qu'il se constitue en parti politique : c'est une contradiction dans les termes. À une réunion de la région parisienne à laquelle j'avais été invité à Ivry, je suis parti en exprimant ce désaccord : il y avait parmi les présents une moitié d'élus à la municipalité communiste : auto-organisation ?

l'ambiguïté subsistant, j'ai forgé le concept de "prolétaires racialisé.e.s", qui me semble mieux à même de rendre compte des facteurs croisés de classe et d'origine ethniques, "raciales" ou religieuses

concernant le PIR, je ne le soutiens pas politiquement, pas plus qu'aucun parti, mais je considère qu'il participe, avec d'autres mouvements décoloniaux en France et dans le monde, d'une dynamique, traversée de contradictions de classe. C'est à cela que je suis attentif, parce que ça bouge, et ça bougera encore

cela rappelé ne signifie pas qu'il n'y a pas un racisme anti-Arabes et plus généralement anti-autres, anti «eux» de la part d'un «nous» qui produit son propre communautarisme, français, européen, occidental... "Arabe", disais-je, est la figure paradigmatique de cet autre, qui peut n'être pas plus arabe que musulman : l'Arabe a remplacé le Nègre, de façon post-raciale, comme le dit Achille Mbembe dans "Critique de la raison nègre". Même en faire un combat antiraciste est désormais réducteur et problématique

islamophobie en rend compte, mais mal, et si j'insiste aujourd'hui, c'est parce que ça s'enlise, on ne sort pas de ce bras de fer, l'anti-islamophobie est une "voie de garage", n'en déplaise à Marc Tertre

alors pour qui ma prise de distance avec islamophobie n'est pas claire, je ne peux rien


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