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 "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES

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MessageSujet: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Mer 29 Avr - 19:04

la nature n'est pas un donné originel extérieur aux humains depuis qu'il en existe, ils en font partie, ils se transforment réciproquement dans un rapport insécable. Ce rapport est rompu par l'histoire de l'humanité, particulièrement dans le mode de production capitaliste

nous entendons par 'écologie communiste' l'activité révolutionnaire qui dépasse, dans l'abolition du capital destructeur du vivant, cette séparation. Il ne s'agit pas d'un simple humanisme, mais du tissage d'un lien nouveau dans lequel les êtres humains sont partie de la nature lieu de leur nouvelle vie communautaire


Dernière édition par Admin le Mar 16 Aoû - 21:07, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Jeu 30 Avr - 14:02

j'avoue ne pas avoir beaucoup avancé sur cette question, toujours sensible pour des "marxistes" et des "écologistes" dans la mesure où :

- les "marxistes" considèrent souvent, comme avant pour les femmes soit la domination masculine, que ça peut attendre la révolution... D'autres en font une affaire de "convergence des luttes" ou pire d'alliance entre partis, ou encore de mélanges rouge&vert très à la mode, comme le genre communiste mais libertaire... Pour moi, on n'est pas communiste si l'on n'est pas libertaire. On n'est pas coco si on n'est pas écolo...

- les "écologistes" de leurs côtés ont parfois des billes "radicales" mais se noient le plus souvent dans les eaux tièdes de la politique institutionnelle : éco-rêves...

là encore, il faut aller au fond et sur la base du monde actuel et des résistances qui se mènent partout dans le monde sur ce terrain de la «terre-mère», parce que rien ne se produira par un grand bon vert en avant ni une longue marche de l'«homme» vers la nature enfin retrouvée (notons que les fachos y ont pensé et sont très actifs sur le mode néo-pétainiste : travaille la terre, fais des gosses et tais-toi en bon français de souche paysanne... ou de culture écologiste)

pour l'heure, quelques éléments dans

le plancher de terre : écologie radicale, luttes paysannes, environnement, ZAD...

au programme de travail, avant de l'abolir, la relation avec la question de la rente foncière, mais j'avoue mon inculture sur le sujet
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MessageSujet: "La nature n’existe pas" Paul Guillibert   Mer 13 Mai - 10:25


La nature n’existe pas

Paul Guillibert
revue Période juillet 2014

Pul Guillibert a écrit:
La nature n’est pas un terrain neutre, mais le nœud de conflits sociaux irréductibles. L’ouvrage de Razmig Keucheyan, « La nature est un champ de bataille », s’attache à déconstruire le discours de l’écologie politique dominante. Il y analyse en outre la place de l’écologie dans la réorganisation actuelle du capitalisme. En considérant l’environnement comme un lieu traversé par divers rapports de domination, Razmig Keucheyan s’attache à élaborer un concept de nature réinvesti par certaines problématiques issues de la théorie marxiste. Et c’est précisément cette perspective que se propose d’examiner Paul Guillibert dans cet article, en interrogeant le concept de nature ici mobilisé.

Autour de La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique. Razmig Keucheyan, 2014, La Découverte, Paris.

Des partis écologistes européens aux organisations non gouvernementales américaines, de Nicolas Hulot1 à Dipesh Chakrabarty2, la doxa écologiste soutient que le dépassement de la crise environnementale suppose de renoncer, au moins provisoirement, aux clivages idéologiques et aux conflits politiques. Rien de plus salutaire dès lors que le projet du dernier livre de Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique. L’auteur prend le contre-pied de ce « consensus bien installé [qui] soutient qu’afin de régler le problème du changement environnemental, l’humanité doit « dépasser ses divisions » » (p.11). L’objectif du livre est de battre en brèche l’idée vivace selon laquelle la préservation de la nature suspendrait les luttes dans les rapports de classe, de race et de genre. Là où de nombreux auteurs affirment la nécessité de faire passer au second plan la lutte des classes, les luttes anti-racistes et l’agenda féministe et de céder à l’urgence écologique, Razmig Keucheyan montre au contraire que les luttes environnementales ne sont pas neutres. Il y a « une écologie blanche » et une écologie non-blanche (p.22). L’écologie peut être raciste et favoriser la reproduction élargie du capital.

L’auteur se propose de saisir comment la crise environnementale accroît et révèle les inégalités sociales et raciales qu’elle présuppose (chapitre 1) puis de montrer deux tendances grâce auxquelles le capitalisme dépasse cette crise : la financiarisation de la nature par l’assurance des risques climatiques (chapitre 2) et la militarisation de l’écologie (chapitre 3).

On peut tenter de reconstruire les deux thèses de l’ouvrage. La première pose que « la nature est aujourd’hui l’objet d’une stratégie d’accumulation » (p.15) qui vise à la transformer, par l’intermédiaire de la finance et de l’assurance, en marchandise immédiatement appropriable par les capitalistes. La seconde thèse est que cette stratégie d’accumulation suppose et produit le concept abstrait d’une nature substantielle, c’est-à-dire d’une entité extérieure à l’homme et indépendante de lui. L’auteur définit ainsi la nature comme « abstraction réelle » (p.81, pp. 108-11), concept central de l’ouvrage sur lequel nous reviendrons. Dire de la nature qu’elle est un champ de bataille revient donc non seulement à affirmer que la nature est marchandisée par la finance mais encore qu’il existe une idéologie écologiste qui masque les rapports de production.

L’intérêt théorique 3 de l’ouvrage réside donc dans le fait qu’on peut y lire une critique de l’écologie dominante à partir d’une description de la marchandisation de la nature par la finance. L’idée de préservation de la nature suppose l’existence d’un monde non-humain distinct du monde humain. La critiquer suppose donc de déconstruire le concept d’une nature sauvage, sans histoire, extérieure aux sociétés4 que l’on peut nommer concept fétichiste ou substantialiste de nature. La critique de l’idée de nature ne va cependant pas sans poser problème dans l’économie de cet essai.

En effet, la tradition marxiste dont l’auteur se réclame a toujours supposé l’existence d’une nature extérieure à l’homme. Ceci ne repose pas sur un naturalisme clandestin mais sur la centralité de la production et du travail dans les relations métaboliques entre les sociétés et la nature.


Citation :
Le travail est d’abord un procès qui se passe entre l’homme et la nature, un procès dans lequel l’homme règle et contrôle son métabolisme avec la nature par la médiation de sa propre action 5.

Le procès de travail suppose bien l’existence d’un substrat naturel que les sociétés transforment pour produire des objets et leurs propres conditions matérielles d’existence. La crise écologique serait dès lors la conséquence d’une perturbation dans les échanges de matières entre les sociétés et leur environnement dérivant du mode de production capitaliste. L’exploitation de la nature dans les sociétés capitalistes se caractériserait ainsi par une « rupture de l’échange métabolique entre les sociétés et la nature6 ». L’existence d’une nature matérielle est donc la condition de possibilité d’une critique de l’exploitation capitaliste de l’environnement. Or, La nature est un champ de bataille présente une déconstruction originale du concept de nature à partir de l’idée « d’abstraction réelle ». D’autre part, la critique de l’exploitation de l’environnement à partir d’une analyse de la production est totalement absente de l’ouvrage.

Dès lors, se pose la question de l’objet spécifique de cet essai de théorie critique. Si sans un concept matérialiste de nature la critique de son exploitation semble impossible, il convient de s’interroger sur l’objet que cet essai entend critiquer. Razmig Keucheyan entend décrire la marchandisation de la nature par la finance et l’idéologie naturaliste qui en est solidaire. Pourtant, l’absence de distinction entre différents concepts de nature conduit parfois le lecteur à perdre de vue ce qui est désigné par le terme de « nature ». On peut même se demander si à déconstruire ce concept sans distinguer la nature substantielle de la nature matérielle, l’ouvrage du sociologue français ne court pas le risque de saper les fondements d’une critique matérialiste de l’exploitation de l’environnement. Notre hypothèse est la suivante : la déconstruction matérialiste du concept de nature permet d’envisager une critique de l’idéologie écologiste. Elle permet également de discuter les positions constructivistes de Bruno Latour ou de Philippe Descola7. Mais, l’absence de distinction entre un concept matérialiste et un concept fétichiste ou substantialiste de nature, conduit parfois à une indétermination de l’objet même de l’ouvrage : s’agit-il d’une critique de l’idéologie naturaliste ou d’une critique de l’exploitation de l’environnement ? Nous nous proposons de lire La nature est un champ de bataille à partir de cette tension et par une explicitation du concept de nature qu’il présuppose.

Il nous faut cependant faire une remarque préalable. Le lecteur pourrait être surpris de la différence de registre entre La nature est un champ de bataille, somme de sociologie empirique et historique, et cet article qui fait abstraction du contenu empirique pour se concentrer sur une étude des concepts. Il faut autant y voir une incapacité de l’auteur de cette recension à se positionner sur des phénomènes économique et politique dont il ignorait l’existence et une différence de champ : là où l’essai de Razmig Keucheyan utilise les méthodes de la sociologie empirique et historique, nous entendons mener une discussion conceptuelle des principales thèses de l’ouvrage. Cet écart explique notamment le fait que certains chapitres (notamment ceux sur la « militarisation de l’écologie ») ne seront pas étudiés ici.

Luttes environnementales et droits civiques : quelle stratégie pour une écologie radicale ?

Il convient de partir de l’exemple central de la première partie, le mouvement pour la « justice environnementale ». Il a pour fonction de montrer que « la race est […] un facteur explicatif de la localisation des déchets toxiques aux États-Unis » (p.20). Le mouvement américain pour la « justice environnementale » naquit dans le comté de Warren dans le nord-est de la Caroline du Nord en 1982. Cette mobilisation opposa les Noirs pauvres de la ville de Warrenton à la municipalité qui avait décidé d’enfouir les déchets d’une substance très cancérigène dans un terrain à proximité de la ville. Le mouvement pour la justice environnementale avait ceci de particulier qu’il lisait la question des inégalités écologiques à la lumière des questions raciales.

L’exemple intéresse notre auteur dans la mesure où « il rend visible l’injustice raciale et sociale qui sous-tend la gestion des déchets toxiques » (p.20). Ce sont les Noirs qui assument en effet la plus grande part des conséquences négatives de la production industrielle. L’ouragan Katrina (pp.25-8 ) ou l’explosion de l’usine AZF à Toulouse (pp.48-9) témoignent également du fait que les catastrophes socio-écologiques touchent toujours davantage les zones urbaines occupées par des non-blancs pauvres. La répartition des risques socio-écologiques est donc profondément inégalitaire. L’écologie ne transcende pas les divisions sociales et raciales : « la couleur de l’écologie n’est pas le vert mais le blanc » (p.24). Telle est en somme l’importante leçon que tire Razmig Keucheyan du mouvement pour la «justice environnementale».

Ce mouvement s’est donc centré au début des années 1980 sur la répartition socio-spatiale des inégalités écologiques. Citant Laura Pulido, il montre ainsi que ce mouvement a concentré ses luttes sur la « sédimentation spatiale des inégalités raciales » 8. Il est intéressant de constater que le mouvement pour la « justice climatique » plus récent et plus internationale n’est que brièvement évoqué au début du premier chapitre. Or, ce mouvement comme d’importants mouvements écologistes radicaux contemporains se fonde sur l’existence d’un « échange inégal » entre pays du centre et pays de la périphérie. L’« échange écologique inégal » désigne l’extraction des ressources naturelles des pays de la périphérie vers les pays du centre qui consiste, pour reprendre une expression utilisée par Alf Hornborg en une « appropriation d’espace-temps » 9 : appropriation de l’espace cultivable des pays périphériques et du temps de travail des colonisés. C’est cet échange inégal qui justifie la reconnaissance d’une « dette écologique » des pays du Nord envers les pays du Sud. Ce mouvement, à l’inverse du mouvement pour la justice environnementale qui se centrait sur la répartition socio-spatiale des inégalités écologiques, considère que c’est la production des inégalités environnementales à l’échelle globale qui doit être l’objet des luttes écologistes.

L’étude du « racisme environnemental » et du mouvement de la justice environnementale qui occupe toute la première partie de l’ouvrage permet de montrer que les inégalités écologiques recoupent des inégalités socio-raciales et que les luttes écologique ne peuvent pas faire abstraction de celles-ci.

Citation :
« Le mouvement pour la justice environnementale n’est issu ni du mouvement écologiste, qui nait dans les années 1950, ni du mouvement environnementaliste, qui apparaît au XIXe siècle mais du mouvement des droits civiques » (p.18).

L’écologie politique qui fait abstraction des rapports de production est une écologie politique au service des dominants. Aussi la première partie de l’ouvrage répond-elle parfaitement à l’objectif qu’il s’était fixé : montrer que l’écologie politique est structurée par des conflits sociaux, en l’occurrence de race et de classe. Mais, le choix de cet exemple s’il met l’accent sur « l’intersectionnalité » des luttes, pose réciproquement la question de l’autonomie des luttes écologistes. Si une lutte écologiste n’est radicale qu’à condition de « rencontrer » d’autres luttes (le combat pour les droits civiques, par exemple), il convient de se demander si les luttes et revendications strictement écologistes ont une autonomie. Il s’agit, en d’autres termes, de s’interroger sur l’objet spécifique de l’écologie politique.

L’objet de l’écologie politique.

Quel est l’objet de l’écologie politique ? 10 Cette question semble appeler une réponse évidente : l’étude et la préservation de la « nature ». Pourtant, comme le montre Razmig Keucheyan à la suite d’un certain nombre d’historiens de l’environnement11, cette réponse est loin d’aller de soi. Reprenant au Althusser de Lire le Capital l’idée que « lire […] en philosophe, c’est exactement mettre en question l’objet spécifique d’un discours spécifique, et le rapport spécifique de ce discours à son objet », nous voudrions pour répondre à cette question envisager les différents objets que construisent différents discours en écologie politique. On peut ainsi isoler à la lecture de La nature est un champ de bataille trois objets de l’écologie politique constitué par trois approches différentes 12.

L’approche qu’on qualifiera d’environnementaliste prend la « nature », comprise comme l’ensemble des êtres non-humains, pour objet. Cette conception de la nature fut mise en œuvre aussi bien par les Empires coloniaux anglais et français du XIXe siècle, que par les organisations non gouvernementales américaines. Ainsi en va-t-il des groupes environnementalistes telles que WWF ou le Sierra Club (organisation dont la feuille de mission est « d’explorer, d’apprécier et de protéger les lieux sauvages de la planète »13). Ces organisations refusent notamment de considérer comme écologistes les luttes dont le théâtre n’est pas une nature sauvage fantasmée (wilderness). La séparation qu’elles établissent entre enjeux écologistes et enjeux sociaux, permet de masquer la nature capitaliste de la crise environnementale. Dans tous les cas, il s’agit de préserver et de protéger une nature supposée « vierge » ou « sauvage » en la soustrayant aux pratiques supposées barbares et destructrices des populations locales. Ce préservationnisme a toujours accompagné les pratiques coloniales-impériales des États du centre capitaliste.

L’approche marxiste se concentre sur les relations métaboliques entre les sociétés et la nature dans le but de proposer une critique du productivisme capitaliste et d’assurer la soutenabilité des sols. Comme l’a récemment rappelé John Bellamy Foster14, l’objet de l’écologie politique marxiste est l’analyse de la « rupture de l’échange métabolique entre les sociétés et la nature ». Marx constatait déjà dans Le Capital que ce phénomène accompagne le développement du capitalisme à l’âge industriel15. La concentration des populations dans les villes à la suite de la concentration des terres pendant l’accumulation primitive et l’augmentation de la population qui l’accompagne a pour corollaire une demande croissante de biens agricoles. L’augmentation de la productivité agricole conduit à un appauvrissement des sols qui est compensé par l’importation massive d’engrais naturels. C’est précisément ce phénomène que le concept « d’échange écologique inégal » permet d’illustrer.

L’approche pragmatiste ou constructiviste prend pour objet les différentes constructions du rapport humain / non-humain pour interroger la pertinence de cette distinction dans le but d’intégrer l’ensemble des êtres au sein d’une même cosmologie. Ainsi autant les Politiques de la nature de Bruno Latour que l’anthropologie de la nature de Philippe Descola16 se proposent de déconstruire l’objet de l’écologie politique. Émilie Hache, dans l’introduction à l’ouvrage Écologie politique :Cosmos, communautés, milieux, livre un excellent résumé de ces positions : « Loin d’être universel, ce sur quoi porte l’écologie engage des conceptions du monde qui exigent – sauf à n’être qu’une forme d’impérialisme qui ne dit pas son nom – d’être explicitées et problématisées tout autant que les façons de s’y rapporter. »17 L’écologie ne porte pas « sur les mondes non humains » mais sur la « coexistence possible entre des êtres hétérogènes, humains, et non humains, dans un monde fini».18.

De quelle écologie politique l’ouvrage de Razmig Keucheyan se réclame-t-il et quel est son objet spécifique ? Il n’est évidemment pas besoin de montrer qu’il échappe à l’approche que nous avons qualifié d’environnementaliste. Tout le livre est construit comme une critique de « l’éconationalisme » des Empires coloniaux, des organisations non gouvernementales et des Etats émergents (l’Inde ou la Chine par exemple). Au contraire, l’ouvrage se présente lui-même comme un essai d’écologie politique marxiste. Le chapitre intitulé « Les inégalités écologiques : une approche marxiste » énonce ainsi que :

Citation :
« La boussole marxiste employée ici recherche en toutes circonstances les traces ou les effets de la logique du capital et de la lutte des classes, d’où une primauté de principe accordé à ce facteur. (p.42)

Pourtant, l’objet de La nature est un champ de bataille n’est pas d’analyser les relations métaboliques entre les hommes et la nature ce qui supposerait d’une part une analyse de la production capitaliste et d’autre part une analyse de la reproduction de la rupture du métabolisme à l’échelle mondiale19. L’auteur ne traite ni de l’une ni de l’autre de ces questions. Un certain nombre d’éléments semble montrer que la méthodologie marxiste qu’il met en œuvre n’est au contraire pas incompatible avec une approche pragmatiste ou constructiviste. A plusieurs reprises, l’auteur évoque ainsi la possibilité que le concept de nature soit une construction de la Weltanschauung occidentale servant à justifier les pratiques coloniales et impériales des pays du centre capitaliste : « La France est elle aussi, au XIXe siècle, le lieu d’une construction sociale et coloniale de la nature » (p.54). Ainsi l’auteur fait-il référence à la sociologie de Bruno Latour et notamment à l’ouvrage Politiques de la nature20 qui propose une déconstruction du concept de nature. Razmig Keucheyan remarque immédiatement et à juste titre, qu’elle est, malgré sa prétention, une sociologie a-politique dans la mesure où elle n’envisage jamais la conflictualité des rapports de production.

Citation :

L’épistémologie ‘pragmatiste’ dont procède la plupart de ces travaux est peu à même de rendre compte du caractère systémique et conflictuel des inégalités environnementales. Quelles finalités politiques le grand partage entre la nature et la culture sert-il ? En quoi est-il lié à la logique du capital, de la lutte des classes ou à la forme de l’État moderne ? Dans quelle mesure l’impérialisme et le colonialisme ont-ils influé sur ce processus ? […] Les aborder en marxiste, comme nous le faisons ici, suppose de les ‘brancher’ à une théorie du capitalisme et de ses effets dans toutes les sphères de la vie sociale. (p.43)

La tension entre constructivisme et matérialisme est centrale pour comprendre le déploiement de la problématique de cet essai. Afin de comprendre le type d’écologie politique mis en œuvre, il nous faut essayer de définir le concept de nature qui est présupposé.

La nature, enjeu des luttes ou construction idéologique

On trouve dans La nature est un champ de bataille plusieurs définitions concurrentes du concept de nature. Premièrement, la nature serait une « dimension des luttes » (p.14, 42). Deuxièmement, la nature serait une « construction » idéologique (p.54, 200). Troisièmement, la nature serait une « abstraction réelle » (p.81, pp. 108-11).

La nature comme « dimension des luttes »

Citation :
L’intersectionnalité entre la classe, la race et le genre doit ainsi être complétée par une quatrième dimension, qui vient la compliquer en même temps qu’elle est elle-même compliquée par les trois autres : la nature. Celle-ci possède elle-même une ontologie (politique) hautement problématique, qui ne se conçoit que dans un rapport dialectique avec les trois autres. (p.42)

A affirmer que la « nature » ne se conçoit que dans un rapport dialectique avec les trois autres « dimensions » des luttes, on suppose que les luttes écologistes n’ont aucune autonomie. Elles seraient dépendantes des rapports de domination qu’elles viennent servir ou desservir. Cette affirmation est cohérente avec l’idée qu’il n’existe pas une seule écologie ou une seule lutte pour l’environnement mais que l’écologie politique se construit dans les luttes sociales dans lesquelles elle est mobilisée. Cela signifie-t-il que la classe, la race et le genre — comme la nature — n’existent que dans un rapport dialectique avec les trois autres « dimensions » des rapports sociaux ? Ou bien, cela signifie-t-il que la nature, contrairement à la classe, à la race et au genre n’est pas un rapport social ? Autrement dit, la nature est-elle un rapport social ou bien est-elle une « dimension » de tous les rapports sociaux ?

La classe, la race et le genre désignent des rapports sociaux de production ou de reproduction. Autrement dit, des rapports entre groupes humains (par nature socialisés) : entre bourgeois et prolétaires, blancs et non-blancs, hommes et femmes (trans- ou cisgenre). Or, la nature ne désigne pas un rapport entre différents groupes humains. Elle engage au contraire un rapport entre humain et non-humain. S’agit-il d’un rapport social ? Une réponse positive, de type pragmatiste, suppose que le partage entre humain et non-humain ne recoupe pas le partage entre société et nature. Une réponse marxiste, serait sans doute négative : elle affirmerait plutôt que la nature intervient comme présupposé qui est trouvé là-devant dans le procès de production21. La nature interviendrait comme le donné de tout rapport social. La première définition de nature que livre l’auteur est donc problématique en ce qu’elle semble hésiter entre deux conceptions concurrentes. La seconde définition semble pencher en faveur du pragmatisme.

La nature comme construction idéologique

Citation :
La France est elle aussi, au XIXe siècle, le lieu d’une construction sociale et coloniale de la nature. (p.54)
L’Etat capitaliste a toutefois également pour fonction, on l’a vu au chapitre II, de construire la nature. (p. 200).

La thèse selon laquelle la nature serait construite est de prime abord une thèse pragmatiste ou constructiviste. L’idée d’une « nature » comprise comme entité « dont l’homme se retire et fait un pur ‘monde d’objets’»22 et servant d’opérateur de la domination impériale est conforme à la construction du mythe de la wilderness (nature sauvage) américaine et à celui de la « nature purifiée » (p.57) des Empires coloniaux. La déconstruction du concept de nature permet ainsi non seulement de lutter contre l’ethnocentrisme clandestin de l’anthropologue23 mais encore contre l’idéologie impérialiste de préservation de la nature. Pour autant, il existe bien un substrat matériel à la production et à la reproduction, un donné sur lequel l’homme agit. Il n’est pas nécessaire de considérer cette nature comme originaire mais il est nécessaire de considérer, au moins analytiquement, que ce à quoi le producteur fait face est un donné naturel :

Citation :
Avant toute intervention de sa part, l’homme trouve l’objet universel de son travail dans la terre (y compris du point de vue économique, l’eau), qui est sa pourvoyeuse originelle de nourriture, de moyens de subsistance tout préparés 24.

Du point de vue du procès de travail et donc du point de vue de la production, il existe toujours un donné transformé par le travail. La nature désigne ce donné, objet du travail. Que cette nature soit elle-même un produit du travail social antérieur ne change rien25. La nature ne désigne donc pas ici une substance ou une réalité extérieure et indépendante des sociétés. Elle est seulement ce qui est donné dans le procès de travail. Le concept d’une nature matérielle, substrat analytique de la production, est la condition de possibilité d’une critique de l’exploitation de la nature dans le capitalisme. Comment s’articule dès lors dans l’ouvrage de Razmig Keucheyan la critique de l’exploitation de la nature et la critique du concept substantialiste de nature (autrement dit, la critique ontologique et la critique idéologique) ? C’est à cette question nous semble-t-il que l’auteur apporte une réponse en définissant la nature comme « abstraction réelle ».

La nature comme abstraction réelle : le constructivisme à l’épreuve de la critique

Razmig Keucheyan émet l’hypothèse que la financiarisation de la nature consiste en un phénomène « d’abstraction-échange »26 par lequel la nature devient une « abstraction réelle ». Afin de saisir précisément ce que signifie une telle définition, il nous faut faire un double détour : par l’idée d’abstraction réelle telle qu’elle est définie par Alfred Sohn-Rettel d’une part, par le processus de financiarisation de la nature d’autre part.

L’« abstraction réelle » désigne une abstraction résultant d’un processus socio-historique et non d’un processus mental. Cette abstraction serait réalisée dans l’échange marchand en tant qu’il suppose de manière provisoire la suspension de l’usage de la marchandise échangée : la marchandise est l’objet de l’échange dans la mesure où sa valeur d’usage est provisoirement abstraite. En quoi cette analyse s’applique-t-elle à la nature ?

Répondre à cette question suppose d’étudier le mécanisme de financiarisation de la nature lui-même. Dans l’assurance classique, s’applique la loi des grands nombres qui permet de prévoir le nombre et la fréquence de survenue des risques à dédommager. Or, et là réside selon l’auteur l’une des clés de compréhension de la finance environnementale, les risques climatiques empêchent que soit appliqué la loi des grands nombres puisque les aléas qui surviennent touchent toute une zone géographique, parfois gigantesque. Les catastrophes climatiques peuvent conduire à la faillite de grandes compagnies d’assurances. D’où le fait que la constitution « d’assurance des assurances » ou de réassurances accompagnent le développement du capitalisme à l’époque moderne. Elle permet à la fois de trouver des contre-tendances à la baisse du taux de profit grâce à des débouchés extrêmement lucratif et permet de limiter les pertes financières lors des destructions occasionnées par les guerres, les catastrophes naturelles ou le terrorisme.

Pour pallier aux risques croissants en matière d’assurance des risques climatiques, les compagnies d’assurances se sont lancées dans la titrisation, c’est-à-dire dans la financiarisation de l’assurance. La thèse du second chapitre est que la financiarisation de l’assurance climatique correspond à un processus « d’accumulation par dépossession »27 de nouvel ordre qui accapare des biens jusque là non rentables, les biens naturels. Les cat bond ou catastrophe bond sont un nouveau mécanisme d’assurance qui permet de disperser les risques naturels dans l’espace et le temps. Ce produit dérivé permet aux compagnies d’assurances et de réassurances de faire supporter par des tiers les risques liés à la survenue de catastrophes naturelles. Dans le cas de survenue d’un sinistre le détenteur de l’obligation perd tout ou partie des intérêts. Les cat bonds ne concernent plus seulement les catastrophes naturelles. On apprend ainsi que certaines compagnies de réassurance tels que Swiss Re ou Axa ont mis en place des programmes de titrisation (« Vita Capital IV Ltd. » pour Swiss Re) qui leur permettrait de recevoir jusqu’à 2 milliards de dollars de dédommagement en cas de surmortalité liée à la survenue de certain type de maladie.

Or, le développement d’une finance de la catastrophe a pour corollaire le développement d’une modélisation de la nature (développée par les grands agences de modélisations que sont par exemple Applied Insurance Research, Eqecat, Risk Management Solutions). La nature devient une abstraction réelle, c’est-à-dire une abstraction qui « ne relève pas de la pensée »28 dans la mesure où la modélisation, processus d’abstraction mathématique, la transforme en bien échangeable. Cette « marchandisation par la modélisation »29 s’effectue en trois étapes (p.111) : construire l’objet, en délimiter les contours ; « désencastrer l’objet, c’est-à-dire l’isoler par rapport à son contexte » (p.111) ; enfin, instaurer une calculabilité généralisée. Ce mécanisme est parfaitement illustré par le marché des droits à polluer. L’ État ou des autorités publiques nationales ou transnationales fixent des plafonds d’émissions de CO2 inférieures à ses émissions passées. Si une entreprise les dépasse, elle paiera la différence. Or, ce mécanisme suppose bien la construction, le désencastrement et la calculabilité d’un objet (la tonne de carbone). Des organisations internationales comme l’OIT ou le Programme Alimentaire Mondial mènent de semblables politiques de « financiarisation de la vie quotidienne » notamment par l’intermédiaire de la micro-assurance.

Cette hypothèse semble induire que la financiarisation (c’est-à-dire l’échange sur le marché des produits dérivés) et la modélisation constituent toutes deux des moments du processus de l’abstraction-échange. Or, la modélisation mathématique de la nature n’est pas une abstraction « qui échappe à la pensée ». La modélisation mathématique correspond au contraire au moment idéel de l’abstraction. Il faudrait donc affirmer non que la nature « correspond » à un processus d’abstraction réelle mais que le concept fétichiste de nature dérive d’une double abstraction, réelle et idéelle, produite par la financiarisation de l’environnement et la modélisation de la nature. En ce sens, l’hypothèse de l’auteur semble à la fois confirmer et compléter (au niveau de l’intuition théorique là où le travail du philosophe francfortois s’expose au niveau de l’exigence philosophique) le travail de Sohn-Rethel :

Citation :
« Quelle est donc l’origine des concepts fétichistes tels que « sujet cognitif », « l’universel », « l’esprit », la « nature » dont l’homme se retire et fait un pur « monde d’objets », et autres concepts du même genre qui fournissent le matériel nécessaire à un monde habité par des intellects purs ? L’explication se trouve dans cette vérité que nous répétons selon laquelle les catégories de l’intellect indépendant constituent les fonctions de synthèse sociale par lesquelles une société productrice de marchandises forme un lien cohérent 30.


Autrement dit, les concepts fétichistes dont celui de nature seraient des produits du processus d’abstraction ayant la même valeur que les catégories kantiennes : assurer la synthèse. Là où les concepts purs de l’entendement sont, chez Kant, des règles de synthèse du divers de l’intuition en un objet, les concepts fétichistes, au premier rang desquels celui de nature, exprimeraient les règles permettant d’assurer le lien social. Le concept fétichiste de nature renverrait donc à « un pur monde d’objets »31 dont l’origine social serait abstraite. Quel est l’intérêt de cette étude du concept de nature à partir de l’analyse de Sohn-Rethel ?

Elle permet, d’une part, de décrire le processus réel par lequel la nature est transformé en marchandise par l’intermédiaire de la finance. Elle permet d’autre part de penser l’origine matérielle du concept substantialiste de nature tel qu’il est utilisé par l’écologie dominante et les défenseurs de la nature sauvage. Il faudrait donc, distinguer deux concepts de nature. Le premier désigne l’ensemble des processus matériels, qu’ils soient humains ou non-humains32. Dans sa seconde acception, la « nature » est un concept fétichiste produit par l’abstraction-échange (notamment l’échange de titres sur les marchés financiers). Cette thèse invite ainsi à penser que la « nature » comprise comme entité ou comme substance n’existe que dans la mesure où elle est produite par l’échange capitaliste.

Aussi la définition de la nature comme abstraction réelle permet-elle d’engager une discussion nourrie avec la sociologie pragmatiste de Bruno Latour ou avec l’anthropologie de la nature de Philippe Descola. Elle permet de déterminer l’origine économique matérielle du concept fétichiste de nature que le pragmatisme entend déconstruire. Que le concept substantialiste de nature, présupposé par l’écologie dominante, soit une construction de la Weltanschauung occidentale qui permet de justifier l’oppression coloniale, est une thèse partagée par certains pragmatistes33 et le sociologue marxiste. En revanche, l’idée que cette construction idéologique dérive de l’échange marchand capitaliste, autrement dit l’idée que le concept substantialiste de nature est produit par la matérialité des rapports sociaux, voilà qui distingue l’approche pragmatiste et l’approche marxiste de La nature est un champ de bataille.

Conclusion

Critiquer le caractère idéologique des discours écologistes dominants suppose d’en passer par une déconstruction du concept substantialiste de nature. La thèse selon laquelle ce concept est à la fois supposé et produit par le processus d’abstraction-échange et par la modélisation de la nature est l’une des thèses les plus originales et les plus fortes de l’ouvrage. Elle pourrait permettre d’expliquer l’origine matérielle du concept idéologique de nature et ainsi d’engager un débat extrêmement fructueux avec le pragmatisme. L’absence de distinction explicite entre le concept substantialiste de nature produit par l’abstraction-échange et le concept matérialiste d’une nature donnée dans le procès de travail conduit à un flottement concernant l’objet même de l’ouvrage : une critique de la marchandisation de la nature et de l’idéologie qui en est solidaire ou une critique de l’exploitation de l’environnement. Le choix des exemples et la méthodologie employée indique sans aucun doute qu’il s’agit bien d’une critique de la marchandisation de la nature et de l’idéologie écologiste.

On peut (et notre auteur nous y invite à plusieurs reprises, notamment dans le chapitre « L’écologie politique qui vient » et dans la conclusion du troisième chapitre) dégager des propositions négatives et positives pour une politique écologiste matérialiste. Elle doit, d’un point de vue idéologique, refuser l’idée que le rapport de l’homme à la nature transcenderait les rapports de production et les dominations de race, de classe et de genre. La préservation de la nature ne peut donc pas être un objectif des politiques écologistes radicales. Vouloir préserver la nature suppose d’appréhender l’environnement comme un domaine séparé du monde social et historique, alors qu’il est en permanence transformé et modifié par celui-ci. Une politique écologiste matérialiste doit, en revanche, du point de vue de la pratique, résister à l’exploitation capitaliste de l’environnement et permettre d’assurer les conditions de possibilité du « métabolisme sociétés-nature ».

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1.Le « pacte écologique » de Nicolas Hulot fut proposé à la signature des candidats à l’élection présidentielle de 2007. La plupart l’ont signé ainsi que des milliers de citoyens. Voir Nicolas HULOT, 2006, Pour un pacte écologique, Paris : Calmann-Lévy. [↩]
2.Dipesh CHAKRABARTY 2012, ‘The climate of history. Four theses’, Critical Inquiry, 35 : 197-222. [↩]
3. L’intérêt empirique de l’objet est absolument indéniable et remarquable. Il ne fait cependant pas l’objet de cette recension. [↩]
4.L’idée selon laquelle il y aurait une histoire de la nature n’est pas nouvelle mais elle a été récemment rappelé dans la littérature française par Christophe Bonneuil et Jean-Baptiste Fressoz dans L’évènement anthropocène, Seuil, Paris, 2013. Voir notamment p.52 : « Prendre l’Anthropocène au sérieux en tant qu’historien, c’est acter que cette vénérable discordance des temps [de l’histoire humaine et de l’histoire naturelle] ne vaut plus ». Autrement dit, l’histoire de la nature et l’histoire humaine doivent être étudiées ensemble. Voir également, Karl MARX, Le Capital, Livre 1, PUF, Paris, 1993, notamment p.203 [↩]
5.Karl MARX, Le Capital, Livre 1, PUF, Paris, p.199. [↩]
6.John BELLAMY FOSTER, « Marx’s Theory of Metabolic Rift : Classical Founadations for environmental Sociology », The American Journal of Sociology, vol.105, n°2, septembre 1999, p. 366-405. [↩]
7.Voir notamment Bruno LATOUR, Politiques de la nature, La Découverte, Paris, 1999 et Philippe DESCOLA, Par delà Nature et Culture, Gallimard, NRF, Paris, 2005. [↩]
8.Laura PULIDO, « Rethinking environmental racism. White privilege and urban development in Southern California », Annals of the Association of American Geographers, vol.90, n°1, 2000, p.16. [↩]
9.Voir notamment Alf HORNBORG, 2011, Global Ecology and Unequal exchange, New-York, Routledge. [↩]
10.Nous reprenons ici le titre d’un des chapitres introductifs de l’ouvrage dirigé par Emilie HACHE, Écologie politique, Cosmos, communautés, milieux, Éditions Amsterdam, Paris, 2012. [↩]
11.Voir notamment Fabien LOCHER et Grégory QUENET, « L’histoire environnementale : origines, enjeux et perspectives d’un nouveau chantier », Revue d’histoire moderne et contemporaine, vol.4, n°56, 2009, p.7-38. [↩]
12.Il est évident qu’aucune de ces approches ne constitue un champ homogène. Néanmoins, on retrouve dans chacune d’elle un type de discours constitutif d’un objet d’étude spécifique. [↩]
13.Extrait de la feuille de mission du Sierra Club intitulée « Our Wild America », http://content.sierraclub.org/ourwildamerica/about [↩]
14.Voir notamment John BELLAMY FOSTER, Marx’s ecology, materialism and nature, Monthly Review Press, New York, 2000 et en français, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, Paris, 2011. [↩]
15. Karl MARX, 1983, Le Capital, Livre 1, trad.coll. Sous la direction de J.P. Lefebvre, Paris : Éditions sociales, p. 791, note 186. [↩]
16.Philippe DESCOLA, Par delà Nature et Culture, Gallimard, NRF, Paris, 2005. [↩]
17.Émilie HACHE, Écologie politique, Cosmos, communautés, milieux, Amsterdam, Paris 2012, p.14. [↩]
18.Ibid., p. 13. [↩]
19.On peut ici se rapporter dans des registres différents aux travaux de Mike DAVIS, Late Victorian Holocaust,Verso, Londres, 2000 ; Jason W. MOORE, « Capitalism as World-Ecology: Braudel and Marx on Environmental History ». Organization & Environment 16(4), 2003, 431-458 ; Alf HORNBORG, Global Ecology and Unequal exchange, New-York, Routledge : 2011. [↩]
20.Bruno LATOUR, Politiques de la nature, La Découverte, Paris, 1999. [↩]
21.L’expression est évidemment d’origine hégélienne. Elle n’a rien d’exceptionnel chez Marx.
Voir notamment Karl MARX, Le capital, Livre I, Chapitre 4 « Transformation de l’argent en capital ». Dardot et Laval insistent sur la nature profondément hégélienne du modèle marxiste de système : le système absorbe ce qui lui était étranger et présupposé ; voir notamment Pierre DARDOT et Christian LAVAL, Marx, prénom Karl, Gallimard, Paris, 2012. En termes hégéliens, le système produit les présuppositions (Voraussetzungen) qu’il avait d’abord trouvé là-devant (Fortgefunden). Voir G.W.F. HEGEL, La Science de la Logique, trad. Jarczyk G., Labarrière J.-L., Aubier, Paris, 1981 ; notamment t. 2, La doctrine de l’essence. Il nous semble que la catégorie de nature dans l’analyse marxienne du procès de travail peut se penser sur ce modèle. La nature est le présupposé du procès de production qui est en même temps posé comme nature par ce procès lui-même. Hors de ce procès la nature peut être comprise comme le produit d’une histoire naturelle-humaine. C’est à notre avis le sens de la citation de MARX, Le Capital, op.cit., p.203 : « Les animaux et les plantes, qu’on a coutume de considérer comme des produits de la nature, sont en fait non seulement des produits du travail, peut-être de l’année écoulée mais dans leur forme actuelle, les produits d’une transformation poursuivie à travers de nombreuses générations, sous le contrôle de l’homme et grâce à la médiation du travail humain ». [↩]
22. Alfred SOHN-RETHEL, « Travail intellectuel et travail manuel », in La pensée-marchandise, Les éditions du croquant, Paris, 2010, p. 127. [↩]
23.Voir Philippe DESCOLA, Par-delà Nature et culture, Gallimard, NRF, Paris, 2005. [↩]
24.Karl MARX, Le Capital, Livre 1, op.cit., p. 201. [↩]
25.Karl MARX, Le Capital, op. cit., p.203. [↩]
26.Alfred SOHN-RETHEL, op.cit. [↩]
27.Voir David HARVEY, 2003, The new imperialism, Oxford : Oxford University Press. Pour la traduction fr. voir David HARVEY, 2010, Le nouvel impérialisme, Paris, Les Prairies Ordinaires, trad. Jean Batou et Christakis Georgiou. [↩]
28. Alfred SOHN-RETHEl, « Travail intellectuel et travail manuel. Essai d’une théorie matérialiste », in La Pensée-Marchandise, Éditions du Croquant, Boissieux. 2010. [↩]
29.L. LOHMANN, (2010), Uncertainty markets and carbon markets. Variations on polanyian themes », New Political Economy, vol. 15, n°2, p. 232. [↩]
30.Alfred SOHN-RETHEL, op.cit., p.143. [↩]
31.Ibid., p.144. [↩]
32. Karl MARX, Le Capital, Procès de travail, p.199 : L’homme « se présente face à la matière naturelle comme une puissance naturelle lui-même ». [↩]
33.Voir notamment Emilie HACHE, op. Cit. Nous n’entrerons pas ici dans le débat ouvert par James C. Scott avec Frantz Fanon sur le caractère colonial et capitaliste ou seulement étatiste de cette construction de la nature. Partant d’une citation de Fanon dans Les Damnés de la terre, l’anthropologue libertaire lui oppose l’idée que cette construction de la nature est propre aux États et à leur volonté de cartographier des territoires et non seulement aux politiques impérialistes des États coloniaux : « Mon seul désaccord avec l’observation acerbe de Fanon à propos du projet colonial tient au fait que, au moins pour ce qui concerne ‘’la brousse’’ et ‘’les indigènes’’, elle s’applique tout aussi bien aux époques précoloniales et postcoloniales. L’expansion et le peuplement de l’espace étatique ‘’lisible’’ ne pouvaient que s’avérer difficiles étant donné l’existence de frontières ouvertes. » voir James C. SCOTT, Zomia, ou l’art de ne pas être gouverné, Seuil, Paris, 2013. Je remercie Stany Grelet pour m’avoir fait connaître ce passage. [↩]

Paul Guillibert

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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Mar 16 Aoû - 21:31


'intersectionnalité' : la quatrième dimension

un article intéressant pour cerner la problématique, avec des références quant aux articulations avec la critique décoloniale évoquées par ailleurs. Sans doute un peu court au niveau théorique pour aller jusqu'à formuler une critique sans détour des approches intersectionnelles, où tout semble dans tout de façon indifférenciée (cf critiques de l'INTERSECTIONNALITÉ "CLASSE-GENRE-RACE", l'autre écueil étant, surtout dans les approches universitaires que chacun.e ramène la couverture du tout à sa partie...

la conclusion paraît rassurante, où il est question de "dialectique", mais celle-ci n'est pas à mon avis suffisamment construite dans cet article certes court, et à mon sens des « processus macrosociologiques » ne permettent à eux seuls de « relire l’histoire à partir de problématiques contemporaines, et même de problématiques futures, un futur où la lutte des classes sera de plus en plus inextricablement mêlée à des processus naturels. »

une seule solution, démêler tout ça dans et par les luttes


La lutte des classes dans la nature

Classe, race et environnement en perspective historique


Razmig Keucheyan, Cahiers d'histoire n+130 2016p. 91-104

« La nature et l’environnement constituent cependant le grand impensé des théories de l’intersectionnalité »


Résumé
Citation :
Nous nous intéresserons dans cet article à la façon dont les inégalités environnementales invitent à repenser la question de l’« intersection » de la classe et de la race à l’époque moderne. Les théories de l’« intersectionnalité » connaissent depuis quelques années un succès important dans les sciences sociales. Elles visent à analyser la manière dont les trois principales formes d’inégalités à l’œuvre dans les sociétés modernes, à savoir les inégalités de classe, de genre et de race, interagissent les unes avec les autres. La nature et l’environnement constituent cependant le grand impensé des théories de l’intersectionnalité. En nous basant sur une série de cas historiques et contemporains, nous tâcherons de comprendre comment l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement s’est opérée au cours des deux siècles passés, et comment elle pourrait évoluer dans un contexte de crise environnementale aggravée dans les décennies à venir.

Plan
Citation :

- Introduction
- La nature entre lutte des classes et colonisation
- Pétrole et révolution dans le Caucase
- Classe, race et ségrégation spatiale
- Le mouvement pour la « justice environnementale »

- Conclusion


Texte intégral

Citation :
Introduction

1
Dès les origines de l’époque moderne, la construction de la « nature » est étroitement liée à des dynamiques de classe, de genre et de race. L’accès aux ressources naturelles, en particulier, n’est pas équitablement réparti entre les catégories de la population, donnant lieu à ce qu’il est aujourd’hui convenu d’appeler des « inégalités environnementales »1. Celles-ci se définissent non seulement par l’accès inégal aux ressources naturelles, mais aussi par l’exposition différenciée des groupes sociaux aux nuisances ou « risques » environnementaux, comme les pollutions ou les catastrophes naturelles et/ou industrielles2. Ces inégalités existent depuis le début de l’époque moderne. La prise de conscience croissante du changement climatique tend cependant à les visibiliser, conduisant nombre d’historiens et de sociologues à relire l’histoire moderne à la lumière de cette idée3.

2
Dans cet article, nous nous intéresserons à la façon dont les inégalités environnementales invitent à repenser la question de l’« intersection » de la classe et de la race à l’époque moderne. Les théories de l’« intersectionnalité » connaissent depuis quelques années un succès important dans les sciences sociales4. Elles visent à analyser la manière dont les trois principales formes d’inégalités à l’œuvre dans les sociétés modernes, à savoir les inégalités de classe, de genre et de race, interagissent les unes avec les autres, donnant lieu à des effets cumulatifs dans certains cas, mais permettant aussi, dans d’autres, de faire surgir des espaces d’autonomie pour les individus concernés.

3
La nature, ou l’environnement, constitue le grand impensé des théories de l’intersectionnalité. À notre connaissance, aucune des principales conceptions de cette notion ne prend en considération la dimension environnementale des inégalités, dans son interaction complexe avec les trois autres dimensions évoquées ci-dessus. Cet impensé est dommageable pour au moins deux raisons. La première est que penser l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement5 permet de projeter un éclairage original sur la dynamique historique des inégalités dans le système capitaliste. Pour des raisons ayant trait à la fois à l’histoire des sciences sociales et à celle du mouvement ouvrier, la variable environnementale a jusqu’à récemment souvent été reléguée à l’arrière-plan des théories du monde social, qu’elles soient à prétention scientifique ou politique. En nous appuyant sur une série d’exemples historiques et contemporains, nous essaierons de lui donner la place centrale qui lui revient. Ces exemples nous permettront notamment de montrer que l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement peut être repérée, à l’époque moderne, dans des contextes très variés.

4
La seconde raison est que, comme le reconnaît le cinquième rapport du GIEC rendu public l’an passé6, avec le changement climatique les inégalités environnementales vont se creuser dans les décennies à venir, aussi bien à l’échelle internationale qu’à celle de chaque État-nation. Comprendre les transformations que subira la dynamique globale des inégalités dans un contexte de crise environnementale est de ce fait impératif, pour des raisons aussi bien théoriques que politiques. Nous tenterons de mettre en lumière certains des paramètres qui ont influé sur cette dynamique par le passé, et qui risquent par conséquent de peser sur elle à l’avenir.

La nature entre lutte des classes et colonisation

5
Le point de départ de notre réflexion se situe dans la première moitié du xixe siècle. En 1842, le jeune Karl Marx publie dans la Rheinische Zeitung une série d’articles consacrés au vol de bois. Ces textes célèbres réagissent à un débat portant sur la régulation de l’accès aux forêts, en cours à l’époque à la diète rhénane. Les autorités souhaitent mettre un terme à l’appropriation désormais considérée comme « illégale » – elle ne l’était pas jusque-là – de ces ressources par les classes subalternes. Dès le xviie siècle7, un aspect déterminant de la lutte des classes concerne la délimitation des « communs », de ce qui est librement appropriable par les subalternes, et de ce qui, au contraire, est sujet au droit de la propriété privée. Comme le remarque Daniel Bensaïd dans une préface à ces articles de Marx :


Citation :
« La distinction moderne entre privé et public, et son application au droit de propriété, est bien l’enjeu qui se profile derrière le débat de la diète sur le vol de bois. Attestée par les statistiques judiciaires de l’époque, l’importance quantitative du vol de bois illustre à la fois la vigueur des pratiques coutumières du droit d’usage et la pénalisation croissante de ces pratiques par la société capitaliste en formation. Cette période de transition représente donc un moment décisif dans la redéfinition des rapports de propriété. » 8

6
La question de la nature et de ses usages plus ou moins contrôlés se trouve au cœur de la construction moderne du privé et du public, c’est-à-dire de la consolidation de la propriété capitaliste, et l’émergence d’un droit y afférent. Cette construction est l’objet d’une lutte entre classes sociales. Les paysans n’hésitent pas à contester cette politique d’« endiguement » mise en œuvre par l’État. En 1829, par exemple, a lieu en Ariège la « guerre des demoiselles », une rébellion paysanne qui prend pour cible les propriétaires terriens et les gardes forestiers9. Cette révolte tient son nom du fait que les paysans s’étaient déguisés en femmes afin de surprendre leurs adversaires. Les années 1830 et 1840, plus généralement, sont le théâtre de violences récurrentes envers les gardes forestiers. C’est particulièrement le cas lors de la révolution de 1848, dont cette dimension est souvent méconnue10. Les gardes forestiers sont le symbole de la « pénalisation croissante » de l’usage des forêts dont parle Daniel Bensaïd.

7
Un premier « front » pour l’appropriation des ressources naturelles traverse donc la métropole. Il voit s’affronter, d’un côté, les classes subalternes, paysannerie en tête, et de l’autre, les propriétaires terriens et l’État. Après Marx, d’autres penseurs inspirés par ses analyses proposeront des généalogies de ce front, au premier rang desquels Edward P. Thompson. Dans Whigs and Hunters (première édition : 1975), Thompson s’interroge sur la genèse du Black Act qui, en 1723, punit de la peine de mort des actes jusque-là tolérés, mais désormais définis comme des atteintes à la propriété privée des ressources naturelles : bois, fruits, animaux destinés à la chasse, etc.11 L’histoire étudiée par Thompson se déroule en Angleterre un siècle avant celle qu’évoque Marx.

8
À cette époque, un second « front » sépare toutefois la métropole des colonies. En métropole, la nature est connotée de plus en plus positivement au xixe siècle. Dans les forêts s’incarne la mémoire collective de la France, qui rattache le temps présent aux étapes glorieuses de l’histoire nationale12. Les forêts sont en ce sens partie intégrante de l’histoire de France. La notion de « patrimoine » émerge à cette époque ; elle s’applique aussi bien à la nature qu’à des objets culturels. En ces temps de troubles révolutionnaires depuis la fin du xviiie siècle – c’est l’« ère des révolutions » décrite par Eric Hobsbawm13 –, les forêts constituent un havre de stabilité, ce qui n’empêche pas qu’elles soient aussi exploitées à des fins économiques ou militaires. C’est pourquoi se multiplient les mesures permettant leur préservation.

9
Dans les colonies, les forêts sont également l’objet de politiques de conservation, mais pour des raisons différentes. Comme l’écrit le colon et agronome François Trottier dans un ouvrage intitulé Reboisement et colonisation (1876) : « C’est par le reboisement que notre race conservera ses facultés européennes »14. La dégradation de la nature est perçue comme une menace pour la civilisation (européenne), non seulement parce qu’elle est une ressource dont il est possible de tirer profit, mais parce que, l’environnement forgeant le « caractère », sa détérioration conduira nécessairement à un affaiblissement de ce dernier. On a parlé à ce propos, en référence à l’ouvrage d’Edward Saïd consacré à la construction historique de l’Orient par l’Occident15, d’orientalisme climatique16 : la supériorité des races européennes est liée, entre autres, à leur capacité à prendre soin de leur environnement. Celui-ci, en retour, exerce une influence positive sur le caractère de leurs représentants. À l’inverse, les populations « orientales » laissent l’environnement se dégrader, ce qui est à la fois un symptôme et une cause de leur dégénérescence. Dans ces conditions, il s’agit de faire en sorte que les colons européens établis en Afrique ou en Asie ne succombent pas eux aussi à cette nature « dégradée ».

10
Au cours du « long » xixe siècle, l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement doit principalement être conçue en lien avec deux processus. D’abord, la consolidation de la propriété privée, et la généralisation de ce que Crawford B. Macpherson a appelé un « individualisme possessif »17. Cet individualisme a pour condition l’appropriation par les classes dominantes de portions croissantes de nature, et par-là même l’exclusion des classes subalternes de la jouissance « coutumière » (droit d’usage) de cette dernière (cette jouissance coutumière n’était elle-même pas exempte de luttes et de rapports de force, mais c’est un autre problème). La lutte des classes prend place dans la nature, elle a notamment pour enjeu les ressources que celle-ci renferme. L’environnement joue donc un rôle important dans la construction historique des classes sociales et de leur antagonisme.

11
L’impérialisme, ou le colonialisme, est une seconde expérience historique dans le cadre de laquelle classe, race et environnement se co-construisent. Dans ce cas, la dimension raciale est bien sûr déterminante. La nature des métropoles, on l’a vu, n’est pas celle des colonies. Les représentations et pratiques de conservation différentes qui les concernent contribuent à construire la hiérarchie des races, et par cette entremise à légitimer l’entreprise coloniale. Comme le dit Carolyn Merchant, il y a une « histoire environnementale de la race », autrement dit l’appartenance aux races « européennes » et l’expérience de soi qui l’accompagne sont définies en interaction avec des représentations de la nature18. Il y a également une « histoire raciale de l’environnement », car au caractère plus ou moins dégradé de ce dernier s’attachent dès cette époque des symboliques sociales.

Pétrole et révolution dans le Caucase

12
Au cours des décennies suivantes, l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement se manifeste dans des contextes très variés, et selon des modalités à chaque fois spécifiques. Deux situations historiques éloignées dans le temps et l’espace nous permettront d’étayer ce constat, et de complexifier le tableau esquissé ci-dessus.

13
Certains historiens ont observé que l’émergence du pétrole comme système énergétique global, dans les premières années du xxe siècle, a simultanément exploité et renforcé des divisions ethnoraciales préexistantes dans les régions productrices19. C’est par exemple le cas en Transcaucasie : Russie, Arménie, Géorgie, Iran… au début du siècle, dans les années qui précèdent et suivent immédiatement la révolution russe de 1905, laquelle a eu un écho important dans le Caucase20. Les luttes sociales qui devaient déboucher sur cette révolution sont d’ailleurs en partie apparues dans cette industrie.

14
La production de pétrole est à l’époque segmentée d’après des divisions ethnoraciales. Les travailleurs turcs musulmans, azéris et iraniens se trouvent au bas de l’échelle sociale, et constituent la main-d’œuvre la moins qualifiée. Les cadres intermédiaires sont souvent russes et arméniens. On trouve aussi un petit capital local arménien. Enfin, le grand capital transnational, représenté notamment par les Rothschild et les Nobel, est également présent dans ce secteur. Les villes dans lesquelles la production et la circulation du pétrole prennent place, comme Batoum (aujourd’hui en Géorgie, sur la mer Noire) ou Bakou (en Azerbaïdjan, sur la mer Caspienne), sont des lieux hautement pluri-ethniques. La Commune de Bakou de 1917-1918, emmenée par le « Lénine arménien » Stepan Chaoumian, en est un exemple21.

15
Les divisions ethniques et de classe jouent donc un rôle déterminant dans l’extraction et la circulation du pétrole. Comme le dit Timothy Mitchell, on observe dans ce secteur « un régime du travail racialisé »22. Lorsque la révolte gronde parmi les travailleurs, les compagnies pétrolières, avec l’appui de l’autorité impériale russe, jouent la « carte ethnique » afin de diviser et de monter les travailleurs les uns contre les autres. C’est notamment ce qui explique les fréquents pogroms qui jalonnent cette période. Lors de la révolution de 1905, puis celle de 1917, les divisions ethnoraciales sont pour un temps transcendées – ce qui ne signifie pas abolies – et les identités de classe prennent le dessus.

16
Une façon de diminuer la pression exercée par les luttes ouvrières pour les compagnies pétrolières consiste à déplacer la force de travail dans l’espace, en important et exportant des travailleurs de différentes nationalités ou ethnies, de lieux de production en lieux de production. Contrairement à la production de charbon, l’extraction du pétrole implique que les travailleurs demeurent en surface, ce qui permet de les contrôler plus facilement. La séparation physique des mineurs, sous terre, compte à l’inverse pour beaucoup dans la consolidation de leur identité de classe. De surcroît, comparé au charbon, le pétrole est une énergie rapidement internationalisée, pour des raisons techniques ayant trait aux propriétés matérielles de ce fluide. Le charbon circule par train, ce qui rend relativement aisé l’interruption des circuits d’approvisionnement par la grève. Le pétrole est quant à lui principalement transporté par pipelines et bateaux. Ceci permet aux compagnies et aux États de diversifier les sources d’approvisionnement, ou de contrecarrer un mouvement de grève en mobilisant d’autres groupes de travailleurs. Les propriétés matérielles du pétrole entrent donc dans des rapports complexes avec les dynamiques de classe et ethnoraciales.

17
Dans les dernières décennies du xixe siècle, le marché du travail – en l’occurrence le marché de la production pétrolière dans le Caucase – devient le lieu privilégié où s’opère l’articulation de la classe, de la race et de l’environnement. La « salarisation » des sociétés modernes et son impact sur toutes les sphères sociales est un processus bien connu des sociologues et des historiens23. Dans certains contextes apparaît ainsi un « régime du travail racialisé », selon l’expression de Mitchell, dans le cadre duquel prend place l’enchevêtrement des identités de classe et ethnoraciales. Selon la conjoncture, l’une ou l’autre de ces dimensions – la classe ou la race – est susceptible de « surdéterminer » plus ou moins durablement l’autre. Souvent, les mouvements sociaux et syndicaux composent avec les groupes ethniques existants, qui constituent des repères organisationnels pour les individus. Ils tendent également parfois à les transcender, comme dans le cas des révolutions de 1905 et 1917.

18
Ce cas montre par ailleurs que l’intersection de la classe et de la race est liée aux ressources naturelles – en l’occurrence aux ressources énergétiques – en circulation dans une société, et aux dispositifs sociotechniques qui permettent leur extraction et leur consommation. L’exploitation du charbon rend plus facile la constitution d’une identité de classe chez les mineurs, car elle s’effectue sous terre, hors du contrôle de l’encadrement, et parce que les modalités de transport de cette ressource rendent les grèves efficaces. Avec le pétrole, ces deux facteurs de mobilisation disparaissent, ce qui implique l’invention par les groupes subalternes de nouveaux « répertoires d’action ». En somme, comme l’avait déjà vu Marx, la lutte des classes a des conditions matérielles de possibilités, et l’évolution de ces conditions fait évoluer également les paramètres qui influent sur la construction des groupes sociaux.

Classe, race et ségrégation spatiale

19
L’intersection de la classe, de la race et de l’environnement peut également être observée de l’autre côté de l’Atlantique, aux États-Unis, notamment dans la seconde moitié du xxe siècle. Une série d’enquêtes sociologiques démontre ainsi que dans la ville de Los Angeles, les populations noires et latino-américaines sont surexposées au « risque industriel », pollutions et déchets toxiques en particulier, et plus généralement à des conditions environnementales dégradées. Mais elles ne le sont pas pour les mêmes raisons24.

20
À Los Angeles, les « Latinos » constituent historiquement une main-d’œuvre bon marché. L’histoire des vagues migratoires en provenance d’Amérique latine est indissociable de l’histoire industrielle de la région. Les « Latinos » ont toujours vécu près des zones industrielles, et ils ont été massivement embauchés dans les industries, légalement ou illégalement. S’ils ont été et sont encore victimes du risque industriel, c’est donc principalement en vertu de leur place dans le processus de production, dans la division raciale du travail qui les situe en bas de la hiérarchie salariale.

21
Les Noirs n’exercent pas historiquement la même fonction de main-d’œuvre bon marché dans l’histoire industrielle de la ville. Plus exactement, ils l’exercent mais de façon plus intermittente. De fait, ils vivent souvent dans des quartiers désindustrialisés, dont certains sont des ghettos sans vitalité industrielle. S’ils sont victimes d’une surexposition au risque industriel, c’est parce que ces quartiers attirent des installations polluantes, typiquement des incinérateurs à déchets émetteurs de différents types de pollution. C’est donc moins du fait de leur place dans la division raciale du travail, contrairement aux Latinos, que du fait de vivre dans des quartiers massivement ségrégués qu’ils subissent des inégalités environnementales.

22
Par conséquent, le facteur classe – au sens de la position dans la stratification sociale – joue un rôle plus important dans le cas des « Latinos ». Le facteur race exerce à l’inverse une fonction déterminante dans celui des Noirs, même si les deux sont importants dans les deux cas. La race est susceptible de produire de la différenciation à l’intérieur d’une position de classe, et inversement la classe de produire de la différenciation à l’intérieur d’une même appartenance ethnoraciale25. Il est intéressant de constater à cet égard que les ouvriers blancs ont depuis longtemps quitté les quartiers en question, à savoir le barrio latino et le ghetto noir, pour s’installer dans des endroits moins exposés aux risques industriels. Ceci montre que la classe sociale n’explique pas à elle seule les inégalités environnementales, et que penser son interaction avec la race et l’environnement est nécessaire.

23
Comme dans le cas du Caucase, l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement prend place à Los Angeles sur le marché du travail. Le processus qui conduit à l’enfermement de certaines populations dans des environnements dégradés diffère selon les cas : il peut être surdéterminé par la classe (« Latinos ») ou la race (Noirs), mais la dynamique de la production industrielle et ses effets environnementaux jouent toujours un rôle central. Les migrations internationales de travailleurs, au gré des cycles de production, mais aussi des luttes sociales, en constituent également un aspect déterminant.

24
Comme le dit la sociologue Laura Pulido, on observe dans les sociétés modernes – aux États-Unis et ailleurs, on y reviendra – une « sédimentation spatiale des inégalités raciales »26. Qu’il soit rural ou urbain, l’espace se structure d’après des lignes de fracture raciales et de classe. La métaphore géologique de la « sédimentation » employée par Pulido implique qu’il s’agit d’un processus qui s’inscrit dans la longue durée, qui conduit à la rigidification de « couches » sociospatiales différenciées. Cette inscription des inégalités dans l’espace est « multiscalaire », elle se déploie à plusieurs échelles : celle de l’individu, du quartier, de la région, de l’État-nation, et enfin l’échelon international. Ces échelles interagissent et s’entrechoquent en permanence les unes avec les autres.

Le mouvement pour la « justice environnementale »

25
L’environnement, on l’a dit en introduction, est le grand impensé des théories de l’intersectionnalité. La question de son intersection avec la classe et la race est toutefois présente dans certains mouvements sociaux contemporains, et en particulier dans le mouvement pour la « justice environnementale ». De quoi s’agit-il ?

26
À l’automne 1982, les habitants du comté de Warren, dans le nord-est de la Caroline du Nord, se sont mobilisés pendant plusieurs semaines contre l’installation d’une décharge de déchets toxiques27. Quatre ans plus tôt, une entreprise de gestion des déchets industriels avait entreposé illégalement dans cette région d’importantes quantités de biphényls polychlorés (BPC), une substance utilisée notamment dans les transformateurs électriques et la peinture.

27
Une fois ces déchets découverts, l’État décida d’acquérir un terrain pour les y enfouir. Les résidents du lieu choisi s’y opposèrent, craignant pour leur santé, le BPC étant une substance cancérigène. Ils entamèrent une action en justice afin d’empêcher que les déchets soient entreposés à cet endroit. Deux ans plus tard, le tribunal du district rejeta leur requête. C’est alors que la protestation pris une forme « extrajudiciaire » : manifestations, sit-in, boycotts, désobéissance civile, marches, meetings, coupures de routes…

28
Au départ, les arguments avancés par les protestataires avaient trait à la pollution de l’environnement (eau, sols) par le BPC, et aux risques qu’il présente pour la santé. Cependant, à mesure que le mouvement s’élargit et devint plus politique, ces arguments changèrent de nature. Si l’État choisit d’enfouir ces déchets toxiques à cet endroit, faisaient remarquer les résidents, c’est parce qu’y vivent des Noirs, des pauvres, et surtout des Noirs pauvres. Autrement dit, la décision d’installer la décharge a un fondement raciste et de classe. À l’époque, le comté où les déchets devaient être enfouis était composé à 64 % de Noirs. La région immédiatement à proximité de la décharge l’est à hauteur de 75 %.

29
Les protestataires faisaient remarquer que cette injustice dans la localisation des déchets toxiques avait cours non seulement en Caroline du Nord, mais aux États-Unis en général, et ce depuis la fondation du pays. Dans ses politiques de gestion de l’environnement et des ressources naturelles, l’État favorise systématiquement les populations blanches et les classes moyennes et supérieures, qu’il préserve de ce type de nuisances. À l’inverse, les minorités, à savoir non seulement les Noirs, mais aussi les Amérindiens, les Hispaniques et les Asiatiques, ainsi que les pauvres, assument la plus grande part des conséquences négatives de la production industrielle.

30
Aujourd’hui encore, on constate par exemple que les amendes pour traitement non conforme des déchets s’élèvent aux États-Unis à cinq fois plus dans le cas où elles sont proches de quartiers blancs, que lorsqu’elles sont proches de quartiers noirs ou hispaniques28. L’action protectrice de l’État dans ce domaine n’est donc pas la même selon les catégories de la population concernées. Cette discrimination raciale et de classe n’est pas forcément intentionnelle de la part des pouvoirs publics, même si elle peut l’être. Elle a un caractère « systémique », c’est-à-dire qu’elle procède d’une logique en partie indépendante de la volonté des individus.

31
L’épisode de Warren County est l’acte de naissance du mouvement pour la « justice environnementale ». C’est le point de départ d’un cycle de protestation de longue durée, dont l’une des expressions est née aux États-Unis, mais qui dispose d’importantes ramifications internationales, et dont la principale caractéristique est de mettre en rapport le social – classe, genre, race – et la nature. Le mouvement pour la justice environnementale porte sur l’environnement en général : gestion des déchets toxiques, mais aussi pollutions, catastrophes industrielles ou naturelles, accès aux aménités (parcs, plans d’eau)…

32
Le mouvement pour la justice environnementale est issu non du mouvement écologiste, mais du mouvement des droits civiques. Il constitue une bifurcation inattendue de ce dernier survenue dans les dernières décennies du xxe siècle, à une époque où ce mouvement est en perte de vitesse. Comme le mouvement des droits civiques, il se développe d’abord dans le sud des États-Unis, pour ne se diffuser à l’ensemble du pays que dans un second temps. Les modes d’action qu’il met en œuvre sont inspirés de ce dernier. Sit-in, boycotts, marches, coupures de routes… constituent en effet la marque de fabrique du mouvement des droits civiques.

33
Le mouvement pour la justice environnementale est également le point de départ d’un cycle d’élaboration intellectuelle fécond, en prise directe avec lui. En 1987, dans le sillage des événements de Warren County et d’autres mobilisations du même type, paraît une étude qui fait grand bruit : Toxic Waste and Race in the United States (« Déchets toxiques et race aux USA »). Elle établit pour la première fois analytiquement ce que les manifestants de Caroline du Nord avaient observé sur le terrain : que la race est un facteur explicatif, et dans bien des cas le principal facteur explicatif, de la localisation des décharges toxiques aux États-Unis. Cette étude a été commandée par une Église progressiste noire, l’United Church of Christ, déjà très active dans le mouvement des droits civiques dans les années 1950.

34
L’étude de l’United Church of Christ met en évidence l’existence d’un « racisme environnemental » (environmental racism) aux États-Unis. Cette expression, promise à une importante postérité, apparaît dans cette étude pour la première fois. La notion de « racisme environnemental » a été forgée par le révérend Benjamin Chavis, qui a coordonné le rapport sur le lien entre la race et les déchets toxiques, et qui était à l’époque directeur de la commission pour la « justice raciale » de l’United Church of Christ. Chavis est une figure du mouvement des droits civiques : il a été un compagnon de route de Martin Luther King. Il a également présidé, dans les années 1990, la National Association for the Advancement of Coloured People (NAACP), l’organisation cofondée par W.E.B. Du Bois au début du xxe siècle. Chavis incarne donc la continuité existante entre le mouvement des droits civiques et la question de la justice environnementale.

35
Le racisme environnemental, il est important de le relever, n’est pas un phénomène uniquement américain. L’histoire du racisme aux États-Unis a bien sûr ses spécificités, tout comme elle a des spécificités dans d’autres contextes nationaux, et notamment en France. Mais la reconnaissance de particularités nationales en la matière ne doit pas conduire à oublier que le racisme en général, et le racisme environnemental en particulier, résultent de la dynamique globale du capitalisme, des formes de ségrégation sociospatiale auxquelles elle donne lieu, et donc qu’ils sont présents sous des formes diverses partout29.

36
Ainsi, une étude statistique publiée en 2014 par le Journal of Environmental Planning and Management démontre qu’en France, chaque pourcentage supplémentaire de la population d’une ville né à l’étranger augmente de 29 % les chances pour qu’un incinérateur à déchets, émetteur de divers types de pollutions et donc nocif pour la santé des riverains, y soit installé30. En d’autres termes, les incinérateurs à déchets ont tendance à se trouver plus fréquemment à proximité de quartiers d’immigration récente, car les populations qui s’y trouvent ont une capacité moindre à se mobiliser contre l’installation de ce genre de nuisances environnementales, ou parce que les autorités publiques préfèrent préserver les catégories aisées et/ou blanches. La catégorie de « minorité » aux États-Unis et celle d’« immigré » en France ne sont pas synonymes, puisque les Noirs américains, par exemple, ne sont pas des immigrés. Mais dans les deux cas, le facteur classe et le facteur ethnique se combinent de manière complexe pour donner lieu à des inégalités dans le rapport à l’environnement.

37
Le mouvement pour la justice environnementale permet de mettre en évidence une dimension de l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement que nous n’avons pas ou peu évoquée jusqu’ici : le rôle de l’État. Le choix de l’emplacement d’un incinérateur, d’une décharge de déchets toxiques, la mise en œuvre (ou non) de mesures de lutte contre les pollutions, l’entretien d’un parc, la prévention des risques industriels, relèvent de politiques publiques. De toute évidence, l’influence des différentes catégories de la population sur ces dernières n’est pas identique, ce qui explique (en partie) les inégalités observées dans ce domaine.

38
En outre, la mise en œuvre de politiques « volontaristes » en matière environnementale suppose que l’État dispose de moyens financiers puisque, pour certaines d’entre elles en tout cas, elles sont coûteuses. Or, les moyens de l’État dépendent de sa capacité à lever l’impôt, et notamment celui des classes dominantes. Ils sont également tributaires du niveau de la croissance économique, qui fait fluctuer parfois considérablement les rentrées fiscales. On le voit, crise économique et crise écologique sont étroitement imbriquées. Elles constituent en ce sens les deux versants d’une même crise.

Conclusion

39
Les inégalités environnementales renvoient à une idée simple : le capitalisme à la fois suppose et génère des inégalités dans le rapport à l’environnement des individus et groupes d’individus. Si, comme le dit Marx, le capital est un « rapport social »31, ce rapport intègre à sa logique la « nature » ou l’« environnement ». En somme, l’intersection entre la classe, la race et le genre doit être complétée par une quatrième dimension, qui vient la compliquer en même temps qu’elle est elle-même compliquée par les trois autres : la nature. Celle-ci possède une ontologie (politique) problématique, qui ne se conçoit que dans un rapport « dialectique » avec les trois autres.

40
L’ordre et la prépondérance causale de l’une ou de plusieurs de ces logiques sont à chaque fois spécifiques. Parfois, les inégalités écologiques se mêlent à d’autres, au point qu’elles se distinguent difficilement d’elles. Dans d’autres cas, elles expliquent d’autres inégalités, comme lorsque ce qui apparaît de prime abord comme des inégalités « ethniques » est en réalité sous-tendu par des inégalités environnementales. Dans d’autres encore, elles aggravent des logiques inégalitaires qui trouvent leur origine ailleurs. En régime capitaliste, les inégalités ont une dimension cumulative ou auto-renforçante, même s’il arrive parfois aussi que la confrontation de deux formes d’inégalités ouvre des espaces de liberté pour les individus.

41
L’interaction de ces quatre logiques inégalitaires s’inscrit dans des processus macrosociologiques plus larges. Plusieurs d’entre eux ont été mis en évidence dans cet article, au fil des exemples évoqués : les formes de la propriété privée, l’impérialisme ou le colonialisme, la dynamique du marché du travail, les systèmes énergétiques en vigueur, les processus de ségrégation sociospatiale, les migrations internationales, ou encore l’action de l’État. Il y en aurait bien sûr d’autres. Ces processus situent l’intersection de la classe, de la race et de l’environnement dans des contextes spatiotemporels spécifiques.

42
Avec l’aggravation de la crise environnementale, la construction d’un cadre conceptuel permettant d’appréhender la dynamique globale des inégalités est urgente. Comme souvent dans ce genre de cas, cela suppose de relire l’histoire à partir de problématiques contemporaines, et même de problématiques futures, un futur où la lutte des classes sera de plus en plus inextricablement mêlée à des processus naturels.



Notes

1 La littérature est vaste sur le sujet, on se permet de renvoyer, pour une discussion de certains aspects de cette problématique, à Razmig Keucheyan, La nature est un champ de bataille. Essai d’écologie politique, Paris, La Découverte, 2014, chap. 1.

2 Voir pour le cas français Lucie Laurian, « La distribution des risques environnementaux : méthodes d’analyse et données françaises », Population, vol. 63, n° 4, 2008, p. 711-729.

3 Voir par exemple Jean-Baptiste Fressoz, L’apocalypse joyeuse. Une histoire du risque technologique, Paris, Seuil, 2012.

4 Pour une présentation synthétique, voir Alexandre Jaunait et Sébastien Chauvin, « Représenter l’intersection. Les théories de l’intersectionnalité à l’épreuve des sciences sociales », Revue française de science politique, vol. 62, n° 1, 2012, p. 5-20.

5 Faute de place, nous laisserons de côté dans cet article la dimension de genre.

6 Voir le site du GIEC à l’adresse : <https://www.ipcc.ch/home_languages_main_french.shtml>

7 Le processus des « enclosures » commence à la fin du xve siècle en Grande-Bretagne, mais nous laissons de côté ici la question de sa périodisation.

8 Voir Daniel Bensaïd, Les Dépossédés. Marx, les voleurs de bois, et le droit des pauvres, Paris, La Fabrique, 2007, p. 20.

9 Voir Nicolas Bourguinat, « La contestation paysanne, entre communauté et nation. Un temps de transition, 1830-1880 », dans Michelle Pigenet et Danielle Tartakowsky (dir.), Histoire des mouvements sociaux en France de 1814 à nos jours, Paris, La Découverte, 2014, p. 58-68.

10 Caroline Ford, « Nature, Culture and Conservation in France and her Colonies, 1840-1940 », Past & Present, vol. 183, mai 2004, p. 180.

11 Voir Philippe Minard, « Les dures lois de la chasse », dans Edward P. Thompson, La guerre des forêts. Luttes sociales dans l’Angleterre du xviiie siècle, Paris, La Découverte, 2014.

12 Caroline Ford, op cit., p. 181.

13 Voir Eric Hobsbawm, L’ère des révolutions. 1789-1848, Paris, Pluriel, 2011.

14 Cité par Caroline Ford, op cit., p. 174.

15 Voir Edward Saïd, L’orientalisme. L’Orient créé par l’Occident, Paris, Seuil, 2005.

16 Voir Fabien Locher et Jean-Baptiste Fressoz, « Modernity’s Frail Climate. A Climate History of Environmental Reflexivity », Critical Inquiry, vol. 38, n° 3, printemps 2012, p. 579-598.

17 Crawford B. Macpherson, La théorie politique de l’individualisme possessif. De Hobbes à Locke, Paris, Gallimard, 2004.

18 Voir Carolyn Merchant, « Shades of darkness. Race and environmental history », Environmental History, vol. 8, n° 3, 2003, p. 380.

19 Voir Timothy Mitchell, Carbon Democracy. Le pouvoir politique à l’ère du pétrole, Paris, La Découverte, 2011, p. 46-51.

20 Voir Ronald Grigor Suny, The Baku Commune, 1917-1918. Class and Nationality in the Russian Revolution, Princeton, Princeton University Press, 1972.

21 Voir Anahid Ter Minassian, « Le mouvement révolutionnaire arménien, 1890-1903 », Cahiers du monde russe et soviétique, vol. 14, n° 4, 1973, p. 536-697.

22 Voir Timothy Mitchell, op. cit., p. 46.

23 Voir par exemple Robert Castel, Les métamorphoses de la question sociale. Une chronique du salariat, Paris, Gallimard, 1999.

24 Voir Laura Pulido, « Rethinking environmental racism. White privilege and urban development in Southern California », Annals of the Association of American Geographers, vol. 90, n° 1, 2000, p. 12-40.

25 Voir Ellen Meiksins Wood, « Class, race, and capitalism », dans Diane E. Davis (dir.), Political Power and Social Theory, Londres, Emerald, 2002, p. 275-284.

26 Voir Laura Pulido, art. cit., p. 16.

27 Eileen Maura McGurty, « From NIMBY to civil rights. The origins of the environmental justice movement », Environmental History, vol. 2, n° 3, 1997, p. 301-323.

28 Marianne Chaumel, Stéphane La Branche, « Inégalités écologiques : vers quelle définition ? », Espace, populations, sociétés, n° 1, 2008, p. 107.

29 Pour une version de cet argument, voir David Roediger, The Wages of Whiteness : Race and the Making of the American Working Class, Londres, Verso, 2007.

30 Voir Lucie Laurian, Richard Funderburg, « Environmental justice in France ? A spatio-temporal analysis of incinerator location », Journal of Environmental Planning and Management, vol. 57, n° 3, 2014, p. 424-446.

31 Voir par exemple Karl Marx, Le Capital, livre 1, chapitre 1, section 4, Paris, PUF, 1993.


Pour citer cet article

Référence papier

Razmig Keucheyan, « La lutte des classes dans la nature », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 130 | 2016, 91-104.

Référence électronique

Razmig Keucheyan, « La lutte des classes dans la nature », Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique [En ligne], 130 | 2016, mis en ligne le 01 janvier 2016, consulté le 16 août 2016. URL : http://chrhc.revues.org/4978



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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Dim 21 Aoû - 13:57


importé de REDÉFINIR LE 'GENRE' pour la théorisation communiste, féministe et décoloniale, et la communisation. Conversations croisées, 21 août 2016


"nature" et "humanité" : sortir de la dichotomie

au risque de me répéter je reprends un point déjà discuté

Amer Simpson a écrit:
21/08/2016 à 02:32 | #29

La relation dialectique entre nature et société ne nous avance à rien si elle n’est pas définie de façon à rendre compte du champ d’application de chacun des termes… Sinon tout devient naturel et social à la fois.


"Redéfinir le genre?", à l'inverse, avait aussi tendance à conserver séparées les catégories de "nature" et d'"humanité", mais la seconde appartient à la première, si bien qu'il n'est pas possible d'en discuter le rapport à la manière ancienne de sa séparation par la modernité occidentale, qui hérite y compris dans les Lumières de la pensée religieuse notamment chrétienne

Amer Simpson se bloque à lui-même la possibilité de sortir de ses propres questions, posant que tout est dans tout, inextricable (« Sinon tout devient naturel et social à la fois.»). 'Redéfinir le genre ?' pose le problème en refusant cette dichotomie mais n'entre pas dans le vif du sujet, construire cette problématique du dépassement des deux, nature et social

voilà le blocage dont il convient de sortir


« Ce que nous appelons « nature » ne joue un rôle
que dans des dynamiques faites de situations et de contradictions sociales. »


Gilles Dauvé, Crise globale... DDT21 août 2016

l'humanité n'appartient pas à la "nature" comme totalité de l'existant (l'Univers) de la même façon que le prolétariat au capital comme tout, dont il est un pôle face à la classe-État capitaliste. La résolution de cette "contradiction" (en est-ce une ou plutôt une opposition idéologique ?) passe par la production du dépassement de cette séparation, dans la filiation des travaux de Camatte, et cela suppose de le faire en contenus autant que dans la méthode, c'est-à-dire dans la théorisation de ce problème sur la base de luttes qui le posent :

Marx a écrit:
l'humanité ne se pose jamais que des problèmes qu'elle peut résoudre, car, à y regarder de plus près, il se trouvera toujours, que le problème lui-même ne surgit que là où les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà ou du moins sont en voie de devenir.

Préface à la Critique de l'économie politique, 1859


quelles luttes et quelle théorie posent ensemble ce problème, sinon les luttes et la pensée décoloniales, et comment pourraient-elles le résoudre à elles seules sans prendre en considération la lutte de classe ? Reste à savoir si « les conditions matérielles pour le résoudre existent déjà », et disons avec optimisme qu'on peut faire comme si l'on en connaissait aujourd'hui les prémisses

dire qu'il faut décoloniser la lutte de classe, c'est aussitôt affirmer la réciproque, faire des luttes décoloniales et féministes des luttes de classe, et c'est tout le sens de "communisme féministe et décolonial" comme participant du moment présent des combats communistes dans la perspective de la communisation




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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Ven 26 Aoû - 12:36


l'essentialisme naturaliste n'a pas de frontière entre nature et "nature humaine"



via Segesta3756 Blog Médiapart 21 août 2016


Citation :
Réflexions sur l’histoire des concepts de hiérarchie et d’égalité, sur la sublimation de l’anarchie en Occident, et essais de comparaison avec d’autres conceptions de la condition humaine

http://www.lyber-eclat.net/lyber/sahlins/nature1.html 3

Avertissement

Au cours de ces dix ou vingt dernières années, l’enseignement connu sous le nom de «civilisation occidentale» a progressivement perdu de son importance dans le cursus des étudiants américains. L’objectif de cet ouvrage est d’accélérer ce processus en réduisant la «civi occidentale» à trois heures de lecture. J’en appelle au principe nietzschéen: les grands problèmes sont comme des bains d’eau glacée, il faut en sortir aussi rapidement qu’on y entre.

suite (le texte est très long)



Marshall Sahlins

Traduit de l’anglais (États-Unis) par Olivier Renaut, Terra Cognita,  Collection dirigée par Alexandre Laumonier

Édition originale : The western illusion of human nature, Prickly Paradigm Press, Chicago, 2008.




Quatrième de couverture
Citation :
Voici venu le temps de nous apitoyer sur notre misérable sort. Depuis deux millénaires, nous avons toujours été hantés par le spectre de notre propre nature : une nature humaine si cupide et si violente qu'elle livrerait la société à l'anarchie si on ne la soumettait pas à quelque gouvernement.

Cet ouvrage montre qu'il s'agit d'une conception typiquement occidentale, où l'opposition entre nature et culture est perçue comme le fondement de notre propre tradition (et de nos propres sciences sociales) et de notre différence par rapport à tous ceux qui considèrent que les bêtes sont fondamentalement humaines, et non que les hommes sont fondamentalement des bêtes.

Et ces derniers ont raison, du moins au sens où l'espèce humaine moderne, l'homo sapiens, est apparue il y a relativement peu de temps dans une histoire culturelle humaine beaucoup plus ancienne. La paléontologie nous l'apprend : nous sommes des animaux de culture ; notre patrimoine biologique, c'est de créer des symboles. Croire que nous sommes à la merci de nos penchants animaux est une illusion qui s enracine aussi dans la culture.


par le biais de cette réflexion sur la "nature" et la "nature humaine" et l'affirmation que ces concepts seraient d'origine occidentale, nous retrouvons une des thématiques majeures de la pensée décoloniale, et les débats sur le "genre" comme sexe historiquement et socialement construit

je confirme avec obstination qu'il n'est pas possible d'aborder une critique de classe du genre en se privant de la critique du paradigme occidental anthropocentré de la pensée


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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Ven 26 Aoû - 13:17


je ne savais trop où loger cet article, mais après tout quoi de plus en rapport entre humanité et nature que la nourriture ? Que vient faire la bouffe dans la lutte de classe ? Ne se posent la question que ceux qui n'ont jamais souffert de la faim, ou ne se sont pas interrogés sur la provenance de ce qu'ils ont dans leurs assiettes.

par ailleurs, chose promise chose due, je voulais aussi réagir à l'ironie suffisante et inculte de Ross Wolfe dans son texte Culinary materialism, qui passe complètement à côté du problème posé. Avec une telle fracassante capacité de jugement, l'on comprend mieux que Ross Wolfe considère la pensée décoloniale sans intérêt : il sait, comme tout le monde, sauf ce qu'il ne sait pas...


Abolish The Colonial Bourgeois Food System,

Morgana VisserFollow Jul 29·7 min read


[nombreux liens dans l'original]
Citation :
Several years ago the Food and Agriculture Organization of the United Nations released a study noting that in the U.S and west European countries, nearly 40% of food was being wasted. One of the major reasons for the absurdly high food wastage was because retailers and consumers were throwing away food because of the way the food looked, meaningless expiration dates and gluttony.

Last year the John Hopkins Bloomberg School of Public Health released a study that showed very little was changing. With very little changing in so much time, it is becoming more and more important for our society to talk about our food waste problem.

The people most harmed by our food system is marginalized people — in particular People of Color, single mothers and children. The USDA report noted:

• 40% of households under the poverty line struggled with food insecurity
• 35% of single mothers struggled with food insecurity
• 26% of Black households struggled with food insecurity
• 23% of Native households struggled with food insecurity
• 22% of Latinx households struggled with food insecurity

Those with the privilege to throw away food — to have access to food and live in food secure households tend to be white people. The national average food insecurity was 14% however only 10% of white households live in food insecure households. Black and Latinx households are more than twice as likely to struggle against food insecurity than white households. Native households are more than three times more likely to struggle against food insecurity than white ones. There is clear structural racism and white privilege in our food system. With overlapping oppressions: racism, misogyny, classism, the likeliness of struggling with food insecurity increases drastically.

As America throws away nearly 40% of the food we produce, millions of people, especially marginalized people, are struggling against food insecurity. This equals approximately 20 pounds of food per person each month that we throw away. The problem is not that we do not produce enough food to feed our communities; we produce more than enough food to end hunger.


Haleh Zandi a écrit:
Racism is an organizing process in the industrialized and globalized food system: People of Color disproportionately experience food insecurity, lose their farms, and face the dangerous work of food processing and agricultural labor. Between 1990 and 1998, the total number of young Indigenous Americans who deal with diabetes increased by 71% (Acton et al 2002), and Indigenous Americans are 2.6 times more likely than European Americans to have diabetes, which has a direct correlation with one’s diet. Likewise, African American and Latino American households experienced food insecurity at double the national average in 2003 (Weil 2004; or see Shields 1995). Indeed, the United States’ food system was built upon a foundation of genocide, slavery, and racist institutions which have dispossessed racialized groups of cultural pride, land use, and the right to a dignified livelihood through the overlapping dynamics of race, class, and gender disparities.

These disparities must be understood in relation to white privilege lived and experienced as dominant white land ownership, greater food security, and lesser vulnerability to malnutrition and disease, and also in relation to overlapping structures of class and gender inequities located within systems of domination (Slocum 2006). It is incredibly important for us to start tackling the issue of food waste as social injustice.


 Haleh Zandi, “The Need For Racial Equality Within The U.S Food System


The access of food to marginalized people needs to be acknowledged as a structural issue, as a social injustice. Under our current food system, due to the racial wealth gap, People of Color are more likely to struggle against food insecurity.

The right to food is recognized in the United Nations 1948 universal declaration of human rights. Almost 70 years later, the U.S has failed to structurally challenge the racist, classist and otherwise oppressive paradigm of our food system. While virtually every other country on Earth has taken steps to have a right to food — to end food insecurity. Our reforms to welfare over the last twenty years predominantly consisted attacking People of Color, single mothers and workers.

Bill Clinton ended welfare “as we know it”.
Hillary Clinton lobbied to get it through congress.
George W. Bush pushed to further end it as much as possible.
Obama cut $8.7 billion from snap benefits, tried cutting social security and tried cutting billions more.

Our Presidents are forcing austerity measures onto People of Color, single mothers, children, and the working class; forcing us struggle with food insecurity and poverty. Since the Great Recession, food insecurity has consistently been the same — poverty has consistently been the same. We shouldn’t ask for welfare to not be cut; we should demand a right to food, as is consistent with basic human rights.


Citation :
We use the term “modern/colonial” to strategically challenge the linear narrative of modernity as progress. This is a device of decolonial theorist Walter Mignolo, as he reminds us that modernity is not without its underside, its darker side, that is, what he calls “coloniality” (Mignolo 2005). For many in our families, and the world at large, the modernization of the food system has meant displacement from ancestral lands and foodways, resulting in hunger and malnutrition on one hand, and disease and overconsumption on the other. When we shift the geo- and body-politics of knowledge and situate our analysis of the food system from its underside, we point to how the modern has always been enabled by the colonial, how modernization is always already colonization. The linearity of modern history occludes its own coloniality of power through erasure. It rationalizes violence as a necessary part of the forward march of progress that begins and ends in Western Europe. In this paper, we enact the decolonial turn by always articulating the modern/colonial together, reminding us of the dual nature of modernization, and therefore unearthing and re-centering colonial violence in our understanding of the food system.

Native women’s voices and struggles inspire and situate our analysis in this project (Anzaldúa 2009; LaDuke 1999, 2005; ManKiller 2004; Mihesuah 2005; Smith 1999; Smith 2005). These voices are what make up the content of much of our paper. Our theoretical frameworks, however, will be placing these decolonial projects in conversation with critical theoretical interventions articulated inside and outside the dominant, imperial university (Marx 1887; Foucault 2003, 2008; Fanon 1954; Shiva 1997, 2005). Marx provides our understanding of labor and the structures of capital shaping relations of power between those who control the means of production and those who are consigned to exploitative conditions of work for survival. Marx traces how masses of people were legally forced off the land and ushered into urban areas, creating conditions by which labor becomes exploitable and disposable. The historical processes that Marx traces are important in understanding what has produced the conditions of alienation and dispossession between people and the land, which characterizes the modern/colonial food system.

Foucault’s notion of a biopolitical order — in which modern nation-states regulate their subjects through numerous and diverse techniques for achieving the subjugation of bodies and the control of populations — evidences how oppression shifts within the modern/colonial food system, becomes invisibilized within structures of liberal governmentality and the discourse of the state of exception. This shift, from dominant power that seeks to “make die, and let live” to a biopower that “makes live, and let's die” is one that the modern/colonial food system mobilizes in order to perform a paradigm of war. We also draw on Foucault’s genealogical method to locate the history of the present in institutions of power and the matrix of industrial complexes that interlock within the modern/colonial food system
.

source : The Modern/Colonial Food System in a Paradigm of War


In other words, our food system is a series of historically racist institutional forces that have “modernized” under the guise of “progress” while ignoring the coloniality. The food system did not progress and become anti-racist, it modernized the racism. With that, entailing environmental racism via toxic waste, pollution and grocery store redlining harming People of Color. Capitalism as a colonial tool of oppression was embedded within the food system as European colonialists forced native communities from their land, effectively being cut from traditional food sources. Native communities today are hit hardest in terms of food insecurity due to the historical reality of colonialism and theft of land.

The United States government’s solution was to give native communities “food commodities” opposed to decolonization. Indigenous people were forced from consuming traditional healthy food to rations of salty and otherwise unhealthy food causing adverse health problems for many native people. The modernity of the colonial food system continues to kill native people and the only solution is a right to food. With the right to food, there is also the decolonization of land in order to restore control and authority over the assets making up the food system for native communities.

It was founded on the basis of racism and colonialism and it never ceased being racist and colonialist. No amount of reforms or cosmetic changes, modernizing of the coloniality and racism, will make the food system not colonialist or racist.

[read more here and here]


Citation :
The colonial violence and the capitalist processes of commodification. But we refuse to collapse these categories of oppression, that is; they do have distinct technologies that we need strategic precision in building our movements to support Life and land. To decolonize, is to uproot, the colonizer/colonized relationship itself, in our bodies, in social structures. In our communities, we need new ways to (re)distribute food and health, provide access to those excluded from Life through the modern/colonial food system. We must also, however, shift our values, our culture, and our principles, in order to challenge a worldview, a world system, that not only produces ‘food deserts’ for academics to write about, but also produces death and disease in our families, in our communities. How this diet of genocide is distributed is our main concern here.


Our food system allows wealthy whites to throw food away for no other reason than they have the wealth to do so. For retailers to allow bread to sit on the shelf, to then be thrown away, because working class people can’t afford it. So it’s better to allow food to become moldy than it is to feed the hungry. The capitalist system’s allocation of resources, food in this case, is a crime against humanity. It is a war on People of Color, women & the working class. We should demand a right to food and the abolition of the modern colonial bourgeois food system.


que l'on (je) puisse considérer de telles certitudes ignorantes comme ni plus ni moins que racistes ne manque pas d'attirer plus encore d'ironie et de sarcasmes de la part de ces nouveaux croisés "marxistes" et "anarchistes" du déni anti-décolonial. Qu'ils profitent, en attendant la fin, de rire... jaune : rira bien qui rira le dernier

la question de la nourriture n'est évidemment pas considérée par tous ceux qui la promeuvent décoloniale comme une affaire de classe, certains en font aussi une affaire juteuse, mais c'est justement l'intéressant : aucune idée révolutionnaire ne peut devenir hégémonique sans s'enraciner dans les masses par les aspects les plus variés de la vie quotidienne, traversée de contradictions idéologiques, entre révolution et contre-révolution

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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Ven 9 Sep - 5:00


Une bataille juridique, médiatique et parfois physique s’est engagée depuis le mois d’avril aux Etats-Unis entre près d’un millier de manifestants – regroupés progressivement dans un camp dans la réserve indienne de la tribu sioux de Standing Rock, dans le Dakota du Nord – et les constructeurs d’un oléoduc censé passer non loin de ce territoire.


Des Amérindiens du Michigan rejoignent le camp de manifestants
dans le Dakota du Nord, le 7 septembre

Citation :
L’ouvrage de 1 800 kilomètres et d’un coût de 3,8 milliards de dollars doit acheminer du pétrole jusque dans l’Illinois en sillonnant quatre Etats. Il devait traverser la rivière Missouri au niveau de Bismarck, capitale du Dakota du Nord, mais les risques de contamination des eaux de la ville étaient trop grands pour les autorités. Elles ont donc déplacé le tracé de l’oléoduc 100 kilomètres plus au sud, près du lac Oahe, à 800 mètres à peine de la réserve, sur un terrain volé à la tribu dans les années 1950.

Les manifestants ont plusieurs griefs. Ils craignent que l’oléoduc contamine leur réserve d’eau potable en cas de fuite ; ils refusent qu’elle traverse un terrain qui, selon la tribu sioux, contient des « sites de valeur culturelle et historique significative » comme des cimetières ; enfin, ils estiment que l’agence fédérale chargée de réguler les grands chantiers a autorisé le projet sans prendre en compte toutes ses possibles conséquences.


Des Amérindiens se rendent sur un site de tombes sacrées, près du camp où des centaines de manifestants se sont rassemblés pour soutenir les habitants de la tribu sioux de Standing Rock. La veille, des bulldozers ont commencé à retourner la terre sur le site, déclenchant des affrontements entre les manifestants et des agents de sécurité. Près de Cannon Ball, Dakota du Nord, le 4 septembre. ROBYN BECK / AFP

« Tipis, cabanes et camping-cars »

Des Amérindiens se rendent sur un site de tombes sacrées, près du camp où des centaines de manifestants se sont rassemblés pour soutenir les habitants de la tribu sioux de Standing Rock. La veille, des bulldozers ont commencé à retourner la terre sur le site, déclenchant des affrontements entre les manifestants et des agents de sécurité. Près de Cannon Ball, Dakota du Nord, le 4 septembre.  

Depuis plusieurs mois, l’atmosphère autour de la zone de construction se détériore entre la compagnie Energy Transfer Partners, qui se plaint de harcèlement et de violences sporadiques de la part des manifestants, et les centaines, puis milliers de personnes qui ont convergé vers cette zone, issues de « plus d’une centaine de tribus différentes », selon le journaliste et militant écologiste Bill McKibben qui résume la situation dans le New Yorker. Le New York Times a résumé la situation avec une formule bien trouvée : « Occupy the prairie ». Un journaliste canadien de la chaîne CBC a photographié cet immense camp fait de « tipis, cabanes, tentes et camping-cars ».

La candidate écologiste à la présidence, Jill Stein, est allée sur place pour taguer un bulldozer et montrer publiquement son soutien aux Sioux.

La tension faite de petits incidents quotidiens, d’insultes d’un côté comme de l’autre et de provocations a finalement explosé le 3 septembre. La situation a brutalement dégénéré quand des bulldozers ont commencé à creuser. Des agents de sécurité privés ont lâché des chiens et gazé les manifestants, qui ont répondu par des jets d’objets. Des blessés ont été recensés des deux côtés, y compris un enfant, mordu par un chien.

Après être intervenu, le shérif local a estimé que la réponse des agents avait été proportionnée, les manifestants étant « entrés sur une propriété privée avec des chevaux, des voitures et des chiens ».




« Le prix de la prospérité américaine »

L’intervention des bulldozers, preuve que les constructeurs veulent accélérer la construction d’un projet qu’ils comptent terminer avant la fin de l’année, a poussé les Sioux de Standing Rock à réclamer une ordonnance pour suspendre le chantier afin de protéger les sites sacrés. Elle a été partiellement accordée par un juge, le 6 septembre. La justice doit se prononcer, le 9 septembre, sur la légalité des permis de construire accordés par le gouvernement fédéral. En attendant la décision, des pétitions ont été lancées en ligne pour tenter d’alerter la Maison Blanche et le hashtag #NoDAPL prend de l’ampleur.

Pour le militant Bill McKibben, ce qui se déroule actuellement dans les plaines du Dakota du Nord « rappelle les péchés originels de cette nation ». Standing Rock, la réserve menacée par le pipeline, est l’un des derniers territoires restants de la « grande réserve sioux », dont la création avait été décidée en 1868. Elle couvrait alors le Dakota du Sud, une partie du Nebraska et du Dakota du Nord.

Ce territoire a été morcelé et réduit progressivement au cours du siècle passé, toujours dans l’intérêt de projets extérieurs, imposés par la force aux Amérindiens.

■ A la fin du XIXe siècle, l’exploration de mines d’or des Black Hills (Dakota du Sud).
■ A la fin des années 1950, l’installation de deux barrages sur la rivière Missouri qui ont englouti des villages et obligé les Amérindiens à se déplacer.

Dans une tribune publiée le 24 août dans le New York Times, le chef de la réserve de Standing Rocks, David Archambault, déclare : « Qu’il s’agisse de l’or des Black Hills, de l’énergie hydraulique de la rivière Missouri ou des oléoducs qui menacent notre héritage ancestral, les tribus ont toujours payé le prix de la prospérité américaine. »

Selon Bill McKibben, l’un des manifestants aurait déclaré que ce qu’il se passait actuellement était « le plus grand rassemblement d’Amérindiens depuis la bataille de Greasy Grass », autrement connue sous le nom de « bataille de Little Bighorn », une campagne militaire lancée en 1876 contre les Sioux et les Cheyennes, qui s’était soldée par la première réduction de territoire de la réserve.

« Cette part honteuse de l’histoire de l’Amérique résonne encore, cet été, sur les rives du fleuve. »



Les drapeaux d’une douzaine de tribus amérindiennes flottent sur le camp des manifestants,
le 6 septembre 2016. ANDREW CULLEN / REUTERS


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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Ven 23 Déc - 3:58

importé de LES COMMUNISMES, UNE IDÉE NEUVE DANS LE MONDE


pour une dialectique historique et sociale de la nature

je n'ai pas relu depuis longtemps Dialectique de la nature de Friedrich Engels. Ce livre est certes resté inachevé, mais sauf erreur, il porte sur la nature comme si l'humanité n'en faisait pas partie, à l'exception du dernier chapitre : Le rôle du travail dans la transformation du singe en homme

je n'ai pas vu relevé cet aspect, comme si cela tenait d'une évidence qu'il y a la nature d'un côté, son évolution et les "lois" de celle-ci, dialectiques, et par ailleurs la dialectique matérialiste et historique de l'histoire des sociétés humaines

avec le recul, j'y vois une aberration "marxiste", du moins chez Engels sans que Marx n'y ait mis son grain de sel. Toujours est-il qu'aujourd'hui, il me semble impossible d'accepter une telle séparation. Cela posé, comment articuler dialectique de la nature et dialectique de l'histoire humaine, puisque cela serait présupposer que l'être humain n'appartient pas à la nature et que celle-ci évolue indépendamment de l'influence des activités humaines ?

j'en déduis qu'il conviendrait de produire une dialectique sociale de la nature. Ce n'est pas un titre très satisfaisant, mais on voit l'idée... Ce serait donc une double dialectique, ce qui renvoie encore à l'idée qu'une dialectique binaire fondée sur une contradiction propre à l'histoire humaine, rapportée aujourd'hui à l'implication réciproque prolétariat-capital, est décidément dépassée pour rendre compte de ce rapport entre deux champs que la rationalité occidentale a artificiellement séparés du point de vue épistémologique, donc culturel et idéologique

PS : je ne connais pas assez le domaine des "sciences de la vie" et les travaux sur l'écologie pour savoir si une telle entreprise a été tentée
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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Ven 23 Déc - 9:21

il est évident que je n'ai pas assez étudié ces questions. Voir la recherche à Marx écologie "Dialectique de la nature"

et cette remarque de Daniel Bensaïd dans Marx, productivisme et écologie en 1993

Citation :
Le découplement radical de la science de la nature et de la « science » de l’homme disjoint la détermination sociale de la détermination naturelle. Exit la nature : la critique de l’économie politique se tient alors tout entière du côté de l’histoire et de la culture, en tant que nature de part en part socialisée. Il convient cependant, à l’encontre des idées désormais reçues, de rendre justice à Engels. Si sa Dialectique de la nature a mauvaise presse, c’est surtout, et à juste titre, en raison de la célèbre formalisation des « lois de la dialectique », « déduites » de la nature, et du credo scientifique selon lequel, désormais, « toute la nature s’étale devant nous comme un système d’enchaînements et de processus expliqué et compris dans ses grandes lignes ».

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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Ven 23 Déc - 16:46

importé de LES COMMUNISMES, UNE IDÉE NEUVE DANS LE MONDE

la méthodologie dialectique complexe mise en œuvre pour le rapport capital/nature

pour comprendre les articulations dialectiques complexes évoquées dans le commentaire du 22 déc 22:10 crise écologique et capital, il faut se reporter à LA DIALECTIQUE MISE EN ŒUVRE : Le processus d’abstraction dans la méthode de Marx   points de vues et niveaux de généralités, et lire au moins, dans le chapitre 2, les points V. Les trois modes d’abstraction - L’extension p.61, VI. Les niveaux de généralité p.85, et VII. Le point de vue p.110

on y saisira bien mieux en quoi ma méthodologie, même quand elle n'est pas explicite dans les raisonnements (celle de Marx non plus, que décrit Ollman) est mise en œuvre derrière mes propositions de reconceptualisation des articulations entre les "points de vue" des rubriques de la page d'accueil de ce forum ou du livre électronique V. LES 'POINTS de VUES', PARTICULARITÉS articulées dans la GÉNÉRALITÉ capitaliste et humaine

on y verra à l'œuvre bien plus de complexité que dans les présentations habituelles de la dialectique marxienne, réduite à des schémas à partir de contradictions binaires et de 3 niveaux : totalité, particularités, et singularités. Selon Ollman, la dialectique de Marx comporte 7 niveaux de généralités, qu'Ollman présente du plus singulier au plus général : 1. Les qualités uniques ici et maintenant, 2. Le capitalisme moderne, 3. Le capitalisme, 4. La société de classe, 5. La condition humaine, 6. Le monde animal, 7. Qualités que nous possédons comme parties matérielles de la nature, comme le poids, l’étendue, le mouvement, etc.

Ollman a écrit:
p.104 : Ce qu’on appelle « les lois de la dialectique » sont ces mouvements que l’on peut trouver sous des formes reconnaissables sur chaque niveau de généralité, c’est-à-dire dans les relations entre les qualités qui relèvent de chacun de ces niveaux, y compris celui de la nature inanimée.
La transformation de la quantité en qualité et le développement à travers la contradiction, discutés plus haut, sont des exemples de ces lois dialectiques.
Deux autres lois qui jouent des rôles importants dans le travail de Marx, sont, d’une part, l’interpénétration des contraires (le procès par lequel un changement radical dans les conditions environnant deux ou plusieurs éléments abstraits temporairement, ou dans les conditions de la personne qui les observe, provoque une modification frappante, ou même un renversement complet, dans leurs relations), et de l’autre, la négation de la négation (le procès par lequel la phase la plus récente d’un développement qui est passé par au moins trois phases manifestera des similarités importantes avec ce qui existait dans la première phase).

p.106 : Il nous reste deux questions majeures à traiter en ce qui concerne ce mode d’abstraction. La première est de savoir comment les qualités situées sur chaque niveau de généralité affectent celles qui sont situées sur les autres. Et la seconde, quelle influence exerce la décision prise concernant l’abstraction d’extension sur le niveau de généralité que  l’on abstrait, et vice-versa ?
L’effet des qualités de chaque niveau sur celles des autres niveaux, allant du plus général (niveau sept) au plus spécifique (niveau un), est celui du contexte sur son contenu. Cela signifie que chaque niveau, à partir du septième, fournit un champ de possibilités pour ce qui peut se passer sur les niveaux plus spécifiques qui le suivent. L’effectivité de certaines de ces possibilités sur chaque niveau limite à son tour ce qui peut arriver sur les suivants jusqu’au niveau un, celui de ce qui est unique.


il convient naturellement de s'approprier la dynamique, cad le fonctionnement proprement dialectique, des relations que Bertell Ollman expose entre ces différents points de la méthode d'abstraction de Marx, extension, niveaux de généralité et point de vue, dont il donne des exemples concrets d'illustration. Concernant celui-ci :

Ollman a écrit:
p.110 : Le troisième mode d’abstraction de Marx est celui du point de vue (vantage point).

Comme nous l’avons vu, pour Marx, les capitalistes sont des « incarnations du capital »; mais il dit également que le capital fonctionne comme il le fait parce qu’il est entre les mains de gens qui l’utilisent pour faire du profit.96 Marx dit de l’Etat que c’est un instrument de la classe économique dominante; mais il le traite aussi comme un ensemble de structures objectives qui répondent aux exigences de l’économie, comme un aspect du mode de production lui-même.

Nombreuses sont les affirmations semblables et apparemment contradictoires dans les écrits de Marx. Elles résultent d’abstractions différentes, mais non d’abstraction d’extension ni de niveau de généralité. Elles sont dues à différentes abstractions du point de vue. Ici, la même relation est considérée de différents côtés, ou le même processus selon ses différents moments
.

si l'on se reporte à ma réponse à Tristan Vacances plus haut, 22 Déc. 22:10, on voit qu'elle concerne tous les niveaux de 2 à 7, si l'on admet que le niveau singulier (les individus) n'y entre pas en ligne de compte. Mais l'erreur de Tristan Vacances, à laquelle j'ai réagi, c'est de ne pas procéder à la réciprocité du point de vue, en gros, entre le capital 2,3,4) et la nature (5,6,7),  « la relation considérée de différents côtés... ». Il en résulte que là où, généralement, les marxistes n'ont que celui du capital sur la nature, lui inverse l'erreur en considérant que, puisque ce niveau de la nature (5 à 7) est plus général que celui du capital (2 et 3) et de la société de classe (4), il le subsume. C'est l'erreur classique des écologistes

remarque : j'ai utilisé en 2014/2015 une méthode comparable, en me référant cette fois à Meschonnic et son principe de mise en rotation de différents points de vue les uns sur les autres, depuis la classe, le genre, et la 'race'

PS : j'ai fait connaître au "milieu théorique radical" cette méthodologie de Marx selon Ollman dès 2005 ou 2006, mais je n'en ai vu depuis nulle prise en compte ni critique dans aucun texte ou commentaire en émanant...

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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Mer 18 Jan - 10:54




Value in Capitalist Natures
Miles Kenney-Lazar & Kelly Kay
Pages 1-6 | Published online: 13 Jan 2017



Citation :
Third, the pricing and commodification of nature have been accompanied by a parallel process of financializing nature, which brings up long-standing debates about how value is produced and accumulated by finance capital and about the relationship between the “financial” and “productive” economies. Understanding these new forms of accumulation is complex, because nature, like finance, is typically seen as not producing value on its own. Given the ascendance of finance across the Global North, and the increased entanglements between finance and the biophysical world (e.g. the great global land grab), there is a pressing need to understand and theorize value production in these contexts.

A number of publications over the past three years have recognized the importance of Marxian value theory for understanding nature–society relations at this current moment and have called for a re-engagement (Henderson 2013 Henderson, George. 2013. Value in Marx: The Persistence of Value in a More-Than-Capitalist World. Minneapolis: University of Minnesota Press.
[CrossRef]
; Robertson and Wainwright 2013 Robertson, Morgan M., and Joel D. Wainwright. 2013. “The Value of Nature to the State.” Annals of the Association of American Geographers 103 (4): 890–905. doi: 10.1080/00045608.2013.765772
[Taylor & Francis Online], [Web of Science ®]
; Moore 2015 Moore, Jason. 2015. Capitalism in the Web of Life. London: Verso.
; Christophers 2016 Christophers, Brett. 2016. “Risking Value Theory in the Political Economy of Finance and Nature.” Progress in Human Geography. Advance online publication. doi:10.1177/0309132516679268.
[CrossRef], [PubMed]
; Huber 2016 Huber, Matt T. 2016. “Resource Geographies I: Valuing Nature (or Not).” Progress in Human Geography. Advance online publication. doi:10.1177/0309132516670773.
[CrossRef], [PubMed]
; Walker 2016 Walker, Richard. 2016. “Value and Nature: From Value Theory to the Fate of the Earth.” Human Geography 9 (1): 1–15.
). A set of panel and paper sessions on this topic that we organized at the 2015 AAG Annual Meeting in Chicago has also ignited further interest, serving as a basis for this special issue as well as a forthcoming discussion paper (Kay and Kenney-Lazar, forthcoming Kay, Kelly, and Miles Kenney-Lazar. forthcoming. “Value in Capitalist Natures: An Emerging Framework.” Dialogues in Human Geography.
). Each of the papers or books that has been published recently pulls at different threads of the theoretical knot that is the value–nature relationship. Some of this work is rooted in the broad tradition of green Marxism (Moore 2015 Moore, Jason. 2015. Capitalism in the Web of Life. London: Verso.
; Huber 2016 Huber, Matt T. 2016. “Resource Geographies I: Valuing Nature (or Not).” Progress in Human Geography. Advance online publication. doi:10.1177/0309132516670773.
[CrossRef], [PubMed]
; Walker 2016 Walker, Richard. 2016. “Value and Nature: From Value Theory to the Fate of the Earth.” Human Geography 9 (1): 1–15.
) and builds on Marx’s point that nature is a source of wealth but not of capitalist value. They argue that the problem is precisely that nature is not valued within capitalism and thus is appropriated as “free gifts,” subsidizing and cheapening commodity production at the expense of the biophysical world. Others seek to innovate upon Marxian value theory. Christophers (2016 Christophers, Brett. 2016. “Risking Value Theory in the Political Economy of Finance and Nature.” Progress in Human Geography. Advance online publication. doi:10.1177/0309132516679268.
[CrossRef], [PubMed]
), for instance, argues that the source of value for finance is not labor but risk, such as the risk that homeowners bear when insuring their houses against catastrophes, the surplus value of which is extracted by insurance capital. Henderson (2013 Henderson, George. 2013. Value in Marx: The Persistence of Value in a More-Than-Capitalist World. Minneapolis: University of Minnesota Press.
[CrossRef]
) takes a more creative approach toward Marxian value, seeing it as a tool for thinking through the types of post-capitalist social forms that could develop, rather than viewing it solely as a means of describing the capitalist forms that already exist.

In our recent work on value and nature, both in this special issue and our discussion paper (Kay and Kenney-Lazar, forthcoming Kay, Kelly, and Miles Kenney-Lazar. forthcoming. “Value in Capitalist Natures: An Emerging Framework.” Dialogues in Human Geography.
), we seek to open up discussions on the value–nature relation under capitalism by bridging and integrating between traditional green Marxist approaches and alternatives that seek to come up with new ways of understanding value and nature under capitalism and beyond. We are not only interested in how value is produced in relationship to nature but also in the politics of value—such as how it is defined, measured, and appropriated—and in ways of thinking about value outside of or beyond capitalism. We aim to clarify, extend, and also challenge existing Marxian-inspired work on the value–nature nexus.

This research agenda is advanced in this special issue through four short theoretical interventions (Huber, Walker, Emel, Bigger and Robertson) and three full-length research articles (Collard and Dempsey, Knuth, Nelson). While each of the theoretical interventions takes a clear position on the explanatory power of Marxian value theory, the three empirical papers use case studies to demonstrate some of the major oversights in much of the green Marxist work published to date. Each of the papers in this collection considers some aspect of environmental degradation through a lens of value theory, and all of them move beyond simple explanations or mechanistic applications. We consider the major contributions of each paper below.

In their interventions, both Matt Huber and Richard Walker raise the possibility of a revitalized green Marxism that retains at its center an amended version of the labor theory of value. Huber’s paper, “Value, Nature, and Labor: A Defense of Marx,” argues that while many natures are not valued by capitalism, others certainly are (e.g. corn, coal), and this monetary valuation has not prevented ecological destruction. Noting that many “new” environmental commodities, like ecosystem services, are based on a politics of consumption that is drawn from marginalist understandings of value, Marxist scholars should continue to focus their analyses centrally on production. Huber advocates for an expanded conceptualization of production which recognizes and includes diverse forms, including the social production of nature (Smith 2008 Smith, Neil. 2008. Uneven Development: Nature, Capital, and the Production of Space. Athens: University of Georgia Press.
), arguing that

rooting value in production and not consumption/exchange yields more radical political questions based not on how consumers might subjectively “prefer” the existence of ecosystems, but rather how can we “produce” things differently in ways that avoid the destruction of ecological systems. A politics of production is quite different than one focused on consumption/exchange.

Walker is similarly concerned with production, and his paper, “Value and Nature: Rethinking Capitalist Exploitation and Expansion,” zeroes in on the need for a “unified measure of labor-nature time and joint exploitation of surplus value.” He raises the point that humans and non-humans are exploited in similar ways in the pursuit of surplus value: “[a] ploughman’s horse had better produce more in grain than it consumes or it will be put out to pasture; and the same is true of the wage worker.” Given this fact, labor and environmentalists must see their struggle as one and the same, and build alliances accordingly. A combined labor–nature theory of value is one potential way forward toward this goal.

Patrick Bigger and Morgan Robertson’s piece, “The Practices of Value,” takes a slightly different tack. Rather than arguing about whether Marxist and other eco-socialist approaches can fully explain or account for the value of nature, they instead point to value as multi-valent and processual. The authors draw on David Graeber’s tripartite conception of value (as consisting of moral, semiotic, and economic valences), as well as work from science and technology studies, to argue that while value is an extremely straightforward category, its complexity comes from the contestations and politics surrounding what should and should not be considered valuable. As they say, understanding “value as the capacity to be measured or compared lets us see how apparently incompatible value regimes flow from foundational choices about what is to be counted, visible and present.”

Jody Emel’s piece, “Valuing the Earth and Each Other,” also takes an approach that is not strictly Marxian. While Emel is skeptical about the possibility of a labor theory of value to capture complex human–environment entanglements—“a focus on labor alone is not helpful.” Having acknowledged the importance of labor for understanding exploitation in the capitalist present, Emel argues that we need to consider alternate politics and metrics of value for post-capitalist futures. She considers other ways of thinking about value and valuation when we imagine post-capitalist futures. After reviewing a range of ideas from indigenous, decolonial, posthumanist, critical animal studies, and socialist feminist perspectives, Emel suggests the Leap Manifesto, a Canadian movement based on caring for the earth and each other, as a possible starting point for imagining value in other worlds.

The full-length papers by Collard and Dempsey, Knuth, and Nelson provide useful analytics and case studies that challenge existing understandings of value, particularly in relation to the commodification of nature. Rosemary Clare Collard and Jessica Dempsey’s paper, “Capitalist Natures in Five Orientations,” provides a systematic typology which describes and categorizes the various ways that nature is valued (or not) within capitalist economies and societies. By bringing into their analysis not only those forms of life that are undervalued, but also those that are entirely unvalued (e.g. male chicks in a laying factory) or even mount threats (pests, threatening wild animals), they illustrate why analyses of nature–society relations should not be centered around commodification. Drawing comparisons to unwaged reproductive labor, they note that analyses that focus on the lifeforms which are officially valued (or commodified) are not representative of the full breadth of exploitation occurring in capitalist contexts. Furthermore, their analysis demonstrates that there is no singular, defining way that nature comes to be incorporated into and exploited by capitalism, and that continued “capitalist accumulation depends on and produces differently oriented natures.”

Sarah Knuth’s contribution, “Green Devaluation: Disruption, Divestment, and Decommodification for a Green Economy,” also focuses on what is overlooked in traditional analyses of value. Knuth focuses on processes of value destruction within the green economy, arguing that devaluation is just as important for understanding the value–nature relationship as growth or development. Drawing on Schumpeterian theories of creative destruction, Knuth shows how green economy is not just about enclosing formerly non-commodified realms, but instead entails huge amounts of intra-capitalist struggle and conflicts between state, activists, and capital in defining which markets and sectors can ultimately retain value.

Finally, Sara H. Nelson’s paper, “Containing Environmentalism: Risk, Rationality, and Value in the Wake of the Exxon Valdez,” examines the content of an expert panel convened by the US National Oceanic and Atmospheric Administration (NOAA) to determine the possible use of contingent valuation as a method for damage assessment after the Exxon Valdez oil spill. Drawing on work from Michel Foucault and Kristin Ross, Nelson argues for the need to excavate the specific histories of environmental valuation, because, as she says “[t]he problem of translating environmental values into monetary terms … was not simply about applying market logics to the natural world, but entailed redefining economic rationality itself.” The Valdez negotiations provide a fascinating case which illustrates that even neoclassical economists are not in agreement about how to value the natural world. The case also demonstrates some of the unintended consequences, or afterlives, of this historical event: out of the settlement payment scheme emerged the first credit default swap.

We believe that the articles in this special collection make an important contribution to emerging debates concerning the relationships between value and nature under contemporary capitalism. Collectively, the works exemplify much of what we would hope to see in future research. First, while generally rooted in Marxian scholarship, the authors advance theoretical approaches that integrate feminist, decolonial, and post-structuralist perspectives, which we find important for developing a re-invigorated nature–value analytical framework. Second, many of the papers in this collection put forth a number of exciting theoretical frameworks. Our hope is to see future research that operationalizes some of the theoretical contributions that are made in this issue, enriching them through robust and representative case studies. Third, many of the papers in this issue mount a challenge to existing theories and research, demonstrating the importance for future scholarship to continue questioning existing understandings of the value–nature relationship in capitalist societies. Finally, we should continue bridging various forms of critical scholarship to think through non- and post-capitalists values and to imagine new ways of valuing nature that are just and equitable for humans and non-humans alike.

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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: "NATURE", Rapports sociaux et LUTTES de CLASSES   Ven 20 Jan - 12:39

Dès le chapeau, on comprend que cette critique est limitée, à celle du "capitalisme financier", mais elle comporte des éléments intéressants.


La nature, nouvelle frontière du capitalisme financier

Jean Gadrey Alternatives économiques 21 juin 2012

On dit souvent que « le monde n’est pas une marchandise » ou que « la nature n’est pas à vendre ». On critique la « marchandisation » au nom des biens communs. On a souvent raison, mais c’est plus compliqué que cela : si l’on défend des coopératives locales d’énergies renouvelables ou une filière écologique régionale de production de bois de chauffage ou de bois construction en veillant à la biodiversité dans la gestion des forêts, on crée aussi des marchés et cela n’a rien de critiquable, au contraire.

Citation :
Si l’économie verte dont on nous parle c’était cela, on ne pourrait que la défendre. C’est ainsi que le PNUE nous la présente en des termes aimables : une économie qui « entraîne une amélioration du bien-être humain et de l’équité sociale tout en réduisant de manière significative les risques environnementaux et la pénurie de ressources ».

Quel est pourtant le problème posé aujourd’hui et révélé notamment par les mobilisations autour de Rio+20 ?

Il est dans les stratégies actuelles des multinationales (et de la finance actionnariale et spéculative qui les contrôle), appuyées par les États les plus expansionnistes, et exerçant leur influence jusqu’au sein des Nations Unies.

Le capitalisme financier est en crise profonde. Dans son aveuglement, il distingue des planches de salut vertes et il sait que des contraintes écologiques fortes se profilent avec lesquelles il va devoir composer.

Comment transformer – si possible - ces contraintes en opportunités ? Pour le capitalisme financier, il existe plusieurs stratégies, liées à une idée de valorisation lucrative de la nature et de ses biens communs, qu’il faut dé-communaliser pour les mettre à son service.

C’est sa version de l’économie verte, celle qu’il a infiltrée non sans succès au sein des Nations unies. C’est aussi celle de la commission européenne. Voici ce que dit Janez Potocnik, commissaire à l’environnement de l’Union Européenne : « Nous devons passer d’une situation où l’environnement était protégé du business au fait d’utiliser le business pour protéger l’environnement ».

Comment faire entrer cette conviction néolibérale dans les faits ? En suivant trois stratégies, ensemble ou séparément. Je mets délibérément de côté les stratégies de « greenwashing », importantes mais auxquelles ne sont pas associés des investissements aussi lourds que dans les stratégies qui suivent.

1. L’APPROPRIATION ELARGIE DES RESSOURCES

La première stratégie est celle de l’appropriation élargie des ressources naturelles existantes ou à découvrir : ressources du sol, des terres, du sous-sol, des océans, en eau potable, des pôles, des forêts, etc. Il s’agit de monter d’un cran dans l’exploitation rentable de ces ressources jugées indispensables à la prolongation de la croissance, de l’avidité consumériste, du « mode de vie occidental ».

C’est une sorte de nouvelle conquête de l’Ouest, mais ici l’Ouest est en général au Sud…

Sont en priorité visées l’appropriation et l’exploitation de la biomasse (toutes les matières organiques végétales ou animales) et de tous ses usages pour produire de l’énergie. Cela se traduit entre autres par la montée en puissance des agrocarburants et autres « pétroles verts ».

Mais dans cette stratégie on trouve aussi les sables bitumineux, les gaz et huiles de schiste, les forages en eau profonde, les méga-barrages, les achats de terres des pays pauvres, la conquête des pôles, la privatisation de la distribution de l’eau, la privatisation des semences et des gènes, etc.

2. ARTIFICIALISER-INDUSTRIALISER LA NATURE ET LE VIVANT

Un grand nombre de multinationales investissent depuis longtemps dans les OGM et cherchent à les imposer dans le monde, mais l’artificialisation du vivant va bien au-delà. On trouve dans le livre « Labo planète », dont j’ai déjà parlé, d’importants exemples relatifs aux NBIC (nanotechnologies, biotechnologies, informatique, sciences cognitives) et à leurs « avancées » dans l’artificialisation, y compris celle des êtres humains.

Selon un article récent de Basta, c’est la biologie de synthèse qui attire le plus les investisseurs. « Les entreprises de biologie synthétique fabriquent de l’ADN de synthèse pour créer sur mesure des algues et des microorganismes qui agissent comme des usines biologiques miniatures. Le but consiste à pouvoir convertir presque n’importe quel type de biomasse en presque n’importe quel produit. »

Le think tank canadien ETC Group a publié un excellent rapport « Qui contrôlera l’économie verte ? ». Extrait : « Jouissant d’investissements publics et privés (incluant les plus grandes entreprises énergétiques et chimiques au monde) totalisant plusieurs milliards de dollars au cours des dernières années, la biologie synthétique voit les divers produits de la nature comme des matières premières servant à alimenter leurs bestioles brevetées – c’est-à-dire des organismes conçus de toutes pièces qui seront utilisés pour transformer la cellulose extraite de plantes en carburants, produits chimiques, plastiques, fibres, produits pharmaceutiques ou même en aliments. »

3. FINANCIARISER LES SERVICES DE LA NATURE

La troisième stratégie vise à créer des marchés et des marchés financiers pour des fonctions techniques remplies par la nature ou « services écosystémique ». C’est plus subtil mais pas moins grave.

La nature nous rend bien des « services » (recycler dans certaines limites des émissions de gaz carbonique, filtrer des eaux, polliniser des plantes, recycler des nutriments, produire du carbone végétal, etc.) sans qu’on s’en rende toujours compte… tant que cette « production » n’est pas menacée ou tant qu’elle est gratuite, ce qui est scandaleux pour le capital financier. Il a bien compris que, puisqu’il y avait menace et risque d’épuisement de ces services, il y avait une opportunité de faire payer, pour peu que des droits de propriété soient instaurés et qu’on définisse des unités de services échangeables.

En plus, nous dit-on, ce serait une très bonne chose pour les pays et les peuples du Sud qui ont tant de services à proposer via leurs immenses ressources de forêts, de biodiversité ou de terres arables. Comment faire ? Il faut découper la nature en « ateliers fonctionnels » - à l’opposé de la logique des écosystèmes - chacun produisant un service mesurable et monnayable, avec des droits de propriété et des contrats de fermage ou de métayage pour ceux qui « produisent » ces services, et avec bien entendu des rentes pour les propriétaires ayant acquis les droits. Et il faut créer de toutes pièces d’abord un marché de ces services, puis des marchés dérivés pour qu’on puisse spéculer sur ces cours nouveaux.

Les plus sophistiquées de ces inventions reposent sur des produits financiers liés à des emprunts hypothécaires gagés sur l’environnement. C’est plus ou moins le modèle des subprimes. Ces emprunts hypothécaires sont proposés à des communautés locales du Sud, pauvres en ressources économiques mais riches en ressources naturelles. Ces communautés peuvent par exemple contracter des micro-crédits à condition qu’elles gèrent bien leur environnement naturel (selon des normes techniques imposées de l’extérieur, et si possible avec des OGM ou d’autres innovations brevetées…), avec l’aide de consultants eux aussi bien rémunérés. Ses promoteurs ne disent pas ce qui adviendra si les débiteurs sont dans l’impossibilité de rembourser, comme ce fut le cas dans la crise des subprimes. C’est ce que les auteurs du très instructif « La nature n’a pas de prix » (Geneviève Azam et Maxime Combes), à qui j’ai emprunté ce paragraphe et certaines autres idées, appellent « la financiarisation de la nature »
.


Citation :
L’économie verte est à l’honneur. Le sommet de la Terre à Rio de Janeiro en juin 2012 en a fait le nouveau récit pour une sortie de la crise globale. L’économie verte ne se résume pas au green-washing ou à la croissance verte. Elle se fonde sur l’octroi de nouveaux droits de propriété privée sur les biens naturels, sur le libreéchange et sur la négation des droits des populations. Une marche de plus est en passe d’être franchie. Les grandes fonctions écologiques de la planète – stockage du carbone, purification de l’eau, pollinisation – pourraient être transformées en « services écosystémiques » échangeables et valorisables ou en nouvelles marchandises globales et lucratives. Au lieu de prendre acte du fait que l’économie est un sous-système de la biosphère, cette « économie verte » transforme la nature en une entreprise géante, productrice de services, bientôt contrôlée, si les peuples ne s’en mêlent pas, par quelques firmes et fonds financiers. Biodiversité, climat, ressources minières et fossiles, trois cas étudiés dans ce livre, sont ainsi devenus de nouveaux terrains de jeu pour firmes transnationales et projets technoscientifiques. Les auteurs, de même que de nombreux mouvements sociaux, nous invitent à nous libérer de la finance verte et à récupérer les communs, ce qui ouvrira les voies vers des sociétés justes, démocratiques, soutenables et respirables.

Le livre est à 9 € (prix public) et à 7 € (frais de port compris) pour les comités qui le commandent à partir de 10 exemplaires. Les comités locaux d’Attac peuvent se procurer directement cet ouvrage auprès du siège d’Attac France en envoyant un mail à materiel-militant@attac.org (commande minimum de 10 ouvrages). Les comités Paris IDF peuvent passer au siège en nous téléphonant la veille.


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