PATLOTCH / COMMUNISME et CIVILISATIONS

CONTRE LE CAPITAL, LES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions

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Patlotch



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MessageSujet: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Lun 27 Aoû - 13:39


0. questionner le concept de révolution mondiale immédiate

hier, en chute d'un commentaire ICI, j'ai écrit :

Patlotch a écrit:
j'ai expliqué ailleurs pourquoi je maintenais le concept marxien de communisme comme mouvement au-delà de la théorie du prolétariat (de Marx, du programmatisme, et de la communisation), dans une réflexion qui, si elle est en partie théorique, théorisation, ne prétend plus se construire comme la théorie, ni même comme une théorie de la révolution parce que sur le concept de révolution mondiale "immédiate", j'ai maintenant quelques doutes et questions, et j'y reviendrai

j'y reviens donc

jusque-là mes considérations sur la révolution communiste ne m'ont pas conduit à m'écarter de la révolution comme communisation, en ce qu'il est processus de rupture "immédiate" avec ce qui définit le capitalisme, l'État, etc.

rappelons que pour ses théoriciens « La «communisation», pour simplifier, est le concept de l'abolition du capital, des classes, et du prolétariat par lui-même dans une révolution communiste, sans transition "socialiste", ni autogestion. » Ainsi l'avais-je définie dans un texte de 2006 qui fut repris (à mon insu), sur Wikipédia, entrée supprimée en 2013, qu'on trouve encore ici : http://www.marxisme.wikibis.com/communisation.php

n'y figurait pas explicitement la notion d'immédiateté, bien comprise selon ces théoriciens, tel que l'explique Bruno Astarian dans Activité de crise et communisation, III – Communisation, III.1 – Communisation et société de transition, juin 2010


B.A. a écrit:
Une des thèses majeures de la théorie de la communisation est le rejet de la notion de société de transition. Mais il ne faut pas confondre immédiateté et instantanéité. Par immédiateté du communisme, on pose que la révolution prolétarienne n’a plus pour objectif de créer une société intermédiaire entre le capitalisme et le communisme, mais le communisme directement. Du coup : plus de problème de prise du pouvoir politique, d’alliance avec d’autres couches sociales, ni d’effectuation de la transition sur le terrain (dépérissement de l’Etat etc.). Cela n’empêche pas que la révolution communiste ait une durée, une histoire, des phases d’avance et de recul, etc.

ajoutons que dans cette théorie, la révolution ne peut être que mondiale, c'est-à-dire simultanément mondiale, même si elle ne se déclenche pas en tous lieux de façon instantanée. Je laisse de côté ici, car discuté ailleurs, le fait que dans la théorie de la communisation, comme on le voit dans cet extrait, cette révolution ne peut être que prolétarienne

cette thèse est d'une nouveauté essentielle relativement à toutes les visions marxistes, voire anarchistes*, relevant du programmatisme prolétarien hérité de Marx lui-même, c'est-à-dire prise du pouvoir, avec ses variantes étatistes et autogestionnaires jusqu'aux conseils ouvriers et à la compréhension générale encore actuelle de l'autonomie (ouvrière), d'une belle vigueur... C'est donc à juste titre que ses inventeurs y ont vu une rupture dans la théorie de la révolution, même si le livre éponyme publié en 2003 par Senonevero la présente comme en entonnoir vers la conception qu'en a Théorie Communiste, ce qui n'a pas manqué de lui être reproché y compris par des partisans de la communisation

* un point que remet en cause par exemple "l'écrivain anarchiste" Claude Guillon en 2013 dans « Communisation » : l’impensable projet, à mon sens parce qu'il n'a pas compris la différence

nouveauté et rupture théorique par rapport à tout ce qu'on entendait jusque-là par révolution dans le champ historique et social, par rapport à ce qu'on entendait comme idée de la révolution du futur, et bien sûr à toutes les révolutions du passé. Pour le dire tout net, ce concept de révolution comme communisation n'appartient qu'à cette théorie, même si depuis la réception en a fait son chemin et qu'on le trouve dans un milieu élargi, auquel en ce sens j'appartiens

cela étant, les termes dans lesquels j'ai posé la possibilité d'une telle révolution ne manquent pas de questionner la définition communisatrice que je ne remettais pas en cause jusque-là. C'est à le discuter que sera consacré ce sujet



1. deux bornes à la réflexion

dans cette discussion, il y aura deux limites pour tourner la page. La première est donc toute définition programmatiste de la révolution communiste, la seconde est l'abandon du concept même de révolution historique comme rupture radicale, pour lui préférer une sorte d'évolutionnisme

concernant la première, et j'y reviendrai en détails, une bonne référence est Le concept de révolution chez Georges Labica par Stathis Kouvélakis, d'une colloque de février 2010 et publié par la revue Période. J'expliquerais la raison de ce choix d'un marxiste néo-classique, plutôt que de post-ultragauche conseilliste ou autonomiste, par le fait qu'elle est très en vogue dans les milieux post-trotskistes qui dominent le marxisme actuel notamment universitaire, et imprègnent les conceptions "révolutionnaires" de nombre de partis ou groupes ayant fait le choix de la démocratie politique, c'est-à-dire repoussé d'autant la perspective d'une révolution qu'ils prétendent pourtant préparer

concernant la seconde, je fais allusion à Jacques Camatte qui, en mai 1973, était encore partisan de « la révolution communiste, triomphe de la vie » (Contre la domestication), affirmait alors dans Errance de l’humanité – Conscience répressive – Communisme que


Jacques Camatte a écrit:
La révolution communiste est une révolution totale. Révolution biologique, sexuelle, sociale, économique ne sont que des déterminations particulières ; en privilégier une, c’est mutiler la révolution qui ne peut être qu’en étant tout.

après avoir soutenu que « La révolution doit se faire à un titre humain. » (Invariance Série I, ~1969), ce qui sera repris et amendé par le groupe-revue Temps Critiques, Camatte affirme ans la série II (~1971-1972), que « la théorie du prolétariat est une représentation inadéquate », en 1973 que « Pour la révolution communiste [...] ne sera pas l'œuvre d'une classe, mais de l'humanité se soulevant contre le capital », et, en août 1974 dans Ce monde qu'il faut quitter il abandonne la perspective même d'une révolution et la perspective marxiste, prolétarienne ou humaniste :

Jacques Camatte a écrit:
Il faut envisager une dynamique nouvelle, car le MPC ne disparaîtra pas à la suite d'une lutte frontale des hommes contre leur oppresseur actuel, mais par un immense abandon qui implique le rejet d'une voie empruntée désormais depuis des millénaires. Le MPC ne connaîtra pas de décadence, mais un écroulement.
[trouver des citations plus explicites, sans doute ultérieures]

remarque en passant, on voit que chez certains penseurs, l'évolution peut-être très rapide. Camatte de 1968 à 1974 n'est pas sans m'évoquer Marx entre 1944 et 1947 (Le Manifeste) puis les prémisses de la Critique de l'économie politique vers Le Capital, et l'on peut s'interroger devant la relative stagnation de la pensée révolutionnaire depuis plusieurs décennies, dont à mon avis témoigne sur l'essentiel depuis quarante ans la théorie de la communisation, et ceci en dépit des efforts de "colmatage" par Théorie Communiste

notre réflexion ne tombe donc pas du ciel puisque l'on constate qu'entre normativisme dogmatique et impossible fondement dans la réalité des rapports sociaux actuels


le concept de révolution est en crise

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Patlotch



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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Mar 28 Aoû - 13:07


2. l'auberge épanouie de la révolution loin de chez soi
le monde du 'marxisme' est devenu petits

revenons donc au texte Le concept de révolution chez Georges Labica, en rappelant que son auteur, Stathis Kouvélakis, après un passage au PCF, puis à la LCR devenue NPA, qu'il a « quitté pour soutenir le Front de gauche », et « par ailleurs fait partie des instances dirigeantes de Syriza de 2012 à l’été 2015, [et j’ai] quitté ce parti, avec des milliers d’autres militants et cadres, lorsqu’Alexis Tsipras a honteusement capitulé [sic] devant le diktat de la Troïka des créanciers. » (source entretien de 2017 autour de sa thèse "Philosophie et révolution de Kant à Marx")

pour mémoire, on a bien vu un ténor de SIC, revue pour la communisation sombrer de l'ère des émeutes  à un sous-ministère de Tsipras, et les contorsions qui ont suivi de la part de Théorie Communiste, infoutu d'assumer une certaine logique en la chose : qui n'a pas, confronté à des situations de luttes, rencontré de tels révolutionnaire de principe montés dans les étages par intérêt personnel ? Rien de flics infiltrés, un logique supra-gauchiste sans appel. Je dois dire que l'ayant rencontré une seule fois, il m'avait fait pensé à un énarque, mais bon, c'était à l'époque d'opportunité idéologique un pote à à R.S. et Léon de Mattis, il ne fallait pas juger sur l'apparence socio-culturelle, mais sur l'engagement communisateur... Woland, ce théoricien de la communisation selon SIC a donc fait pire que Kouvélakis, le trotskiste aile gauche de Syrisa, alors, pour ce qui est de leurs visions 'praxiques' respectives de la révolution communiste, tout est relatif

cela pour situer le parcours politique d'un philosophe qui, par ailleurs, n'est pas vraiment un premier venu comme connaisseur de Marx. Je ne développerai pas ici les raisons théoriques pour lesquelles l'héritage révolutionnaire marxo-trotskiste s'est muté en démocratisme radical, les théoriciens de la communisation l'ont bien fait. J'insiste sur le fait que ce marxisme-là, qui n'est pas exactement un dogme fossilisé, est idéologiquement et médiatiquement dominant, y compris dans ses versions frayant avec la pensée décoloniale (Période, Contretemps...), et l'idéologie des "Communs" dont sont théoriciens Dardot&Laval autant que Silvia Federici, dans une "cohorte" réciproque avec des Indigènes de la République à double-carte, comme Selim Nadi, ou Laurent Levy en version post-PCF

inutile de préciser qu'avec ces gens-là, que ce soit sous leur casquette marxiste ou décoloniale, je n'ai pu obtenir aucun échange en plusieurs années d'insistance, et je n'étais pas un "antiracialisateur" : les théoriciens 'indigènes" ne m'ont pas davantage répondu que ceux de la communisation, en quoi ils se ressemblent comme deux gouttes d'eau militantes, noire ou blanche, d'avant Nougaro Armstrong. Le "milieu théorique radical", comme coincés de la relation humaine immédiate, c'est gratiné, chacun dans sa secte, heureux qui comme "révolutionnaire", avec ou sans l'amour selon Houria, voyage près de chez lui. Dès lors qu'ils ne parlent qu'entre eux et à leur ouailles, ils sont par excellence incoinçables

extraits du texte, donc, avec ou sans commentaires, pour chercher quelle conception actuelle de la révolution communiste est mise en avant dans ces milieux à la fois théoriques et militants


Citation :
La thèse que je voudrais présenter dans ce qui suit est simple à énoncer : le concept de révolution occupe non pas une place centrale mais la place centrale dans l’ensemble de l’œuvre de Georges Labica. Pour le dire autrement, les divers thèmes qui, selon les périodes, y ont occupé une place prépondérante (le rapport du politique et de la religion, l’idéologie, le statut de la philosophie, Lénine, la violence) ne prennent sens que dans le champ ouvert par le concept de révolution. Ils sont placés sous la condition du concept de révolution. Ainsi, la religion, thème qui parcourt l’œuvre d’un bout à l’autre, est interrogée en tant que force active, dans le nexus du politico-religieux, du point de vue de sa fonction dans les processus de subjectivation et de fondation révolutionnaire de la souveraineté politique. De même, l’idéologie est saisie sous l’angle de son efficace – et nullement (à la Althusser) dans son opposition à la science – dans la structure des modes de production et des conjonctures de luttes.

C’est donc fort logiquement, nous y reviendrons dans un instant, que l’analyse de l’idéologie culmine dans la question de l’idéologie communiste, dont (là encore en complète opposition avec le rationalisme althussérien) l’existence sera défendue. La réflexion sur la violence, qui a valeur testamentaire, est, de son côté, tout entière polarisée par la question de la violence révolutionnaire et de son rôle fondateur. Quant à la philosophie, la question de la sortie de celle-ci ne prend sens que dans l’assomption de son rapport à la politique, dans le devenir pratique qui est celui de la science révolutionnaire et de la lutte idéologique. Le nom de Lénine, enfin, permet de nouer ensemble tous ces fils : unité vivante de la théorie et de la pratique, il fournit le paradigme de l’intervention marxiste dans les conjonctures théoriques et politiques.

[...]

Lénine concentre ainsi les trois aspects du concept de révolution que je voudrais à présent expliciter :

- La révolution comme événement fondateur, cassure du temps historique, à portée universelle et, en un sens, éternelle, qui ne peut s’oublier selon les termes de Kant.
- La révolution comme produit d’une longue préparation, d’une pratique politique donc, qui travaille dans les conjonctures et réalise l’unité de la théorie et de la pratique dans la pensée et la mise en œuvre d’une stratégie révolutionnaire.
- La révolution enfin comme création d’un pouvoir de type nouveau, d’une souveraineté politique qui s’incarne dans des formes institutionnelles, tout en les excédant, ce en quoi elle est à proprement parler interminable. Toute volonté de l’arrêter, de la déclarer finie, ne peut que conduire à signer son arrêt de mort.

En tant que marxiste et léniniste, sans le tiret emblématique que l’orthodoxie stalinienne a apposé entre les deux termes, Labica assumera et développera ces trois aspects dont l’unité constitue le concept de révolution, ou plus exactement le doublet démocratie-révolution, comme nous le suggérerons par la suite.

[ici, pas de surprise, alors qu'en revendiquant le marxisme-léninisme, on reste dans le programmatisme, avec la quête du pouvoir dans des formes institutionnelles, le concept de révolution devient doublet démocratie-révolution : ce passage au démocratisme radical résume le devenir historique du marxisme trotskiste antistalinien. Ce qui suit en découle]

[...]

Inutile de dire donc que la discussion de la révolution à partir du travail de Labica ne peut que paraître extrêmement inactuelle dans l’ambiance très libertaire qui domine actuellement les rangs de la pensée radicale du monde dit « occidental ». Il est par contre beaucoup moins sûr que ce soit le cas en Amérique latine, où l’on ne craint pas d’affirmer qu’il faut « prendre le pouvoir pour changer le monde » et qu’une révolution qui ne sait pas se défendre de ses adversaires internes et externes n’est pas digne de son nom.

[...]

Tout d’abord que la révolution est au sens strict fondatrice. Elle est l’acte qui abolit l’ordre précédent, elle est suspensive de toute loi, de toute norme préétablie. La révolution est illégale, elle est le « saut périlleux » pour parler comme Kant d’une légalité vers une autre, qui n’existe pas encore, et qui, du point de vue de la légalité qui n’est déjà plus, est inouïe, et même impensable.

De ce fait, la pensée de la révolution est invention permanente : elle ne saurait être le dérivé de principes préexistants, l’application d’une théorie ou d’une philosophie. Bien sûr elle ne part pas de rien, elle est elle-même le résultat de tout un travail pratique et intellectuel de préparation. Mais ce qui est décisif, c’est la transformation de ce matériau dans l’immanence du processus révolutionnaire. Dans le cas de Robespierre, c’est le « devenir vérité » d’une philosophie du droit naturel, qui « passe des abstractions à la pratique, où elle se régénère, en redéfinissant ses concepts ». La révolution « produit ainsi ses propres concepts », sa « politique ». Et Labica de citer ici Gramsci : « la philosophie doit devenir politique pour devenir vraie ». La vérité de cette politique ne sera donc pas autre chose que la pensée des conditions de la victoire de la révolution, de son acteur, le peuple, et de sa finalité interne, la conquête de la liberté et de l’égalité.

[Robespierre, peuple, liberté, égalité... ou comment ramener le concept de révolution (communiste) à celui de révolution pour le pouvoir d'une classe (dans la Révolution française, la bourgeoisie) en évacuant l'abolition de toutes les classes qui définit l'objectif de la révolution communiste. L'absence, dans les paragraphes qui suivent, des termes de prolétariat, classe, capital, est symptomatique]

[...]

Au grand dam de tous les marxismes qui s’obstinent à assimiler l’idéologie à la « fausse conscience », à l’anti-science ou à la représentation « imaginaire » du rapport au réel, Labica y revendique la nécessité d’une « idéologie communiste » : « que le marxisme en ce sens devienne lui-même idéologie n’emporte aucune contradiction. Il assure au contraire, dans la lutte idéologique, aux dominés le privilège d’une connaissance fondée ». Cette idéologie communiste n’est le privilège exclusif d’aucune classe dans la mesure où en sont porteuses l’ensemble des forces que la structure capitaliste dresse contre elle. On retrouve ici, une fois de plus, la leçon de Gramsci, à savoir l’idée que, dans un monde déchiré par l’antagonisme de classe, la vérité et l’idéologie sont toujours imbriquées, parce que la « pensée » est toujours « pratique », qu’elle est un fait politique, toujours partisane car toujours-déjà engagée [...]

[dans ce passage, il y a la reprise positive de l'idéologie en « idéologie communiste », ce qui en soi ne me gêne pas, ni même qu'en soient « porteuses l’ensemble des forces que la structure capitaliste dresse contre elle », mais à condition qu'on ne cesse d'y voir un rapport antagonique entre classes, restant à définir cette nouvelle classe révolutionnaire, et c'est à quoi je me suis attaché dans ce livre]

Pour revenir à, et pour conclure, notre propos sur la religion civique robespierriste, celle-ci, selon Labica, « s’intègre de façon tout à fait adéquate à sa pensée, à sa politique de la philosophie ». Ce n’est ni une mystique, ni même une utopie « sauf à considérer que le travail de la pâte historique, à plus forte raison l’inédit d’une révolution, frappe d’interdit tout volontarisme et tout désir d’inscription du rêve dans le cours des choses ».

Inscrire le rêve dans le cours des choses, tel est en fin de compte le point où le concept de révolution se dépasse lui-même, en tant que concept, pour devenir praxis : vérité militante et critique armée.

[la "vérité militante" est ici celle d'une avant-garde, non le combat d'une classe pour son émancipation par elle-même... La "critique armée" c'est voter Poutou...]

on a ici le passage du marxisme léninisme, programmatisme étatique, à la démocratie radicale, voire son glissement vers le populisme démocratique. Il n'est pas certain que Labica lui-même, mort en 2009, retrouve ses petits dans cette lecture de sa pensée

la centralité du concept de révolution

il y a toutefois une remarque intéressante de Kouvélakis à propos de Labica, mais qui peut se généraliser à toute pensée du mouvement communiste, c'est la centralité, pas nécessairement explicite, du concept de révolution, autour duquel s'articuleraient tous les autres. À l'autre pôle de l'héritage de Marx, aux antipodes du programmatisme et du démocratisme radical, c'est le concept central de la théorie de la communisation, et d'une certaine façon, il est central aussi dans mon approche, à preuve encore le titre général : COMMUNISME / un ART de la RÉVOLUTION

toute notre approche critique est comme déterminée par la perspective d'une future révolution communiste, et cela n'est pas sans introduire un biais idéologique déterministe dans notre analyse même du moment actuel du capital

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Patlotch



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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Mar 28 Aoû - 15:19


3. le concept d'inversion contre le concept de révolution
Jacques Camatte

il n'est pas aisé de s'y retrouver dans la pensée de Jacques Camatte. Nous l'avons laissé au point 1. dans son abandon en 1974 du concept de révolution, et nous le retrouvons en décembre 2012 définissant le concept d'inversion dans le texte Inversion et Dévoilement. Il est intéressant de voir comment Camatte analyse la crise du concept de révolution et comment il en envisage le dépassement par le concept d'inversion (inversion-dévoilement ou inversion-émergence)

courts extraits, le texte est très long et certains passages difficiles compte-tenu de l'élaboration conceptuelle propre à Camatte. Je souligne en gras relativement à notre sujet

Jacques Camatte a écrit:
Inversion, pour désigner la mise en place d’un devenir contraire à celui effectué jusqu'à nos jours, comportant en particulier: sortie de la nature, répression, refus, abstraïsation, émeutes (soulèvements, révolutions) mais aussi guerres et paix. Mais cette inversion n'est pas un détournement de ce qui fut détourné et n'est pas un retour au moment où ceci s'est imposé. Non, car c'est à partir du potentiel gemeinwesen en nous ici et maintenant et en la communauté de ceux et celles qui convergent et participent, que cela s'effectuera (et je pense que dans une petite mesure cela s'effectue). Il ne s’agit donc pas de retourner à une phase antérieure, à un comportement ancestral, mais d’accéder à quelque chose en germe en nous, en l’espèce: la naturalité profonde qui a toujours été réprimée, en grande partie occultée, ainsi que la continuité avec tous les êtres vivants, avec le cosmos.

L’émergence du concept d’inversion tel que je l’expose s’est effectué au cours d’une phase assez longue qui débute lors de la fin du procès révolution, où l’impasse, le blocage, le désarroi, s’imposèrent sans nous affecter du fait de notre tenace investigation au sujet de la répression tandis que celle-ci devenait de plus en plus évidente dans les divers domaines de la vie des hommes et des femmes.

[...]

En 1974 j’ai affirmé que le procès révolution était fini et je mettais en évidence que celui de libération pouvait aboutir à une vaste dépossession, que le résultat des révolutions consistait en définitive à renforcer le phénomène de répression, donc le pouvoir en place, car lutter contre celui-ci revient à lui donner plus d’assise, en lui fournissant un support. Le phénomène révolution prôné par les marxistes et les anarchistes, en ce qui concerne l’aire occidentale, n’était plus opérationnel pour une dynamique de libération-émergence, d’où s’imposait la solution, pour ne pas être uniquement la proie de la répression et contribuer à sa pérennisation, de quitter ce monde.

Mais le phénomène révolution n’est pas seulement prôné par ceux qui veulent abolir un ordre social car les tenants de la répression eux-mêmes y recoururent dans le but de maintenir ou de restaurer le pouvoir. Ce fut la révolution conservatrice du début du XX° siècle jusqu’à la seconde guerre mondiale, pour sa phase déterminante. Le discours de ses adeptes peut se traduire ainsi : je réprime pour votre bien en vous maintenant en continuité avec le passé, la tradition, et vous évite les égarements divers et multiples.

Le mouvement de mai-juin 1968 qui réactiva – tout au moins dans le discours – le phénomène révolutionnaire, bouscula les pouvoirs en place à tous les niveaux de la société-communauté du capital. La riposte qui s’ensuivit peut être désignée comme la révolution innovatrice [...]

L’affirmation de cette révolution constitua une profonde rupture dans le devenir de la répression jusque là effectuée en fonction du passé pour se garantir contre un futur que les révolutionnaires semblaient détenir, car constituant leur  territoire, leur utopie. Si l’on peut dire que la révolution conservatrice résulta d’un détournement de la révolution, celui-ci acquiert  une ampleur encore plus grande avec la révolution innovatrice. Les révolutionnaires sont expulsés du futur qui devient propriété et gisement de capitalisation, virtualisation, pour les tenants de la répression.

En ce qui me concerne cela m’obligea en fait à être cohérent avec la radicalité. Les concepts de temps et d’espace n’ont pas surgi avec la révolution bourgeoise et avec le phénomène capital, mais le déploiement de ce dernier exige une mise en forme, une opérationnalité de ces concepts. En conséquence pour envisager la société communiste, le mode de connaître communiste, ces concepts n’étaient pas utilisables, et se dévoilait, se révélait, la nécessité de se penser et de se vivre en l’éternité, ce qui est accessible à tout un chacun.

[...] [dans les années 60...] Sur le plan de la pensée au sein de ce qui restait du mouvement révolutionnaire s’imposèrent un blocage et l’interrogation Que Faire ? En fait, il se produisit un échappement du capital c’est-à-dire qu’au travers de la réalisation plénière de sa domination réelle sur la société, il échappa à toutes les déterminations limitatives. Et les révolutionnaires furent plongés dans la dépendance et le questionnement. [ici, on pense à ce que Temps Critiques nomme La révolution du capital]

[...]

Avant d’envisager de préciser en quoi consiste l’inversion, ce qui la fonde, je dois insister sur le fait que, dés le départ, mon investigation théorique est sous-tendue par la dynamique de son intuition, c’est pourquoi j’adoptai pleinement les thèmes d’A. Bordiga et j’essayai – par exemple avec Origine et fonction de la forme parti de 1961 – de montrer comment à partir de ceux-ci quelque chose de nouveau s’imposait et que tout un passé s’abolissait.

Cette ébauche d’inversion [chez Bordiga] ne put être développée du fait de difficultés à l’intérieur du parti communiste international. Après ma sortie de celui-ci (1966) la dynamique de recherche d’une radicalité fondamentale, déterminée en particulier par la constatation que d’autres, bien avant nous, avaient opté pour une dynamique que nous pensions nouvelle, par exemple celle d’abandonner ce monde, conduisit donc à mettre en évidence diverses insuffisances dans notre approche théorico-pratique et à tenter d’y pallier en recherchant le maximum de cohérence justement dans la recherche des racines profondes de l’errance. Mais tout cela participait en définitive d’une certaine inchoation et d’une procrastination du fait que rien ne s’imposait à nous comme donnée positive, affirmative, pouvant fonctionner comme support, d’où uniquement le maintien dans la dynamique de l’abandon de ce monde.

Pour parvenir à l’inversion il faut, d’autre part, percevoir en profondeur et en sa totalité toutes les horreurs et tous les blocages qui ont accompagné le devenir de Homo sapiens, sinon nous risquons encore de rejouer inlassablement ce qui, momentanément, peut enrayer tout élan.

[...]

On peut dire que s’est alors évanouie la perspective qui s’imposa dés le début du XIX° siècle avec Owen, Saint-Simon et tant d’autres dont K. Marx lui-même, d’utiliser le mode de production capitaliste pour accéder au communisme, ce qui conduisit à envisager une dynamique de libération-émergence en absence de support, et donc de dépendance vis-à-vis de ce qui fut posé ennemi.

L’impossibilité d’abandonner totalement la nécessité du développement des forces productives fut également due au fait que la crise était pensée nécessaire pour que le prolétariat se manifeste. Dans les années 1952 à 1962, ce dernier, second support important pour une investigation théorique de grande ampleur, était absent: le prolétariat révolutionnaire, classe pour soi, la classe qui devait réaliser la révolution et permettre l’instauration du communisme. La théorie devait expliquer cette déconnection du prolétariat d’avec sa mission et les conditions de sa réaffirmation révolutionnaire.

L’absence de prolétariat révolutionnaire conditionnait celle d’un autre support essentiel : le parti. C’est à propos de celui-ci que la dynamique de l’inversion s’amorça le plus, tout en étant assez contradictoire du fait même de la nécessité, pour pouvoir exister, de se distinguer de la société en place impliquant la recherche d’une certaine forme de reconnaissance faisant appel a une différenciation le : ce qui distingue le parti.

[...]

Revenons à nos jours.

La théorie de la décroissance, la volonté d’accroître la solidarité avec l’économie solidaire, et les expériences communautaires visant à limiter l’individualisme comme le covoiturage, tendance à l’instauration de la gratuité, la pratique des systèmes d’échange locaux (SEL), les Associations de Maintien de l’Agriculture Paysanne (AMAP), l’agriculture en ville, la perception de la faiblesse des relations affectives, la remise en cause de la rationalité, l’affirmation qu’un autre monde est possible, qu’il ne s’agit plus de conquérir le pouvoir, etc., tout cela pourrait former des éléments pour une inversion, mais il me semble qu’hommes et femmes recherchent surtout d’autres recouvrements. Ainsi, avec la revendication du développement durable, il s’agit de masquer une inquiétude au sujet de l’obsolescence de tout, et de l’espèce elle-même. Tout est repris mais doit devenir durable, l’adjectif de la conjuration. On demeure dans le cadre même de la société-communauté et de sa dynamique même quand il s’agit de tout repenser. De même il est souvent question de l’insurrection souhaitée des consciences qui sont en fait des condensés de répression, et l’on recherche la démocratie idéale, celle qui en définitive masque au mieux la répression.

On peut noter également d’autres données signalant le possible d’une inversion, comme une certaine tendance à s’ouvrir à la manifestation d’une spontanéité, d’un non prévu; remise en question de l’exploitation, ainsi que de la répression des hommes sur les femmes sans accéder réellement à son origine, de même que les mauvais traitements infligés aux enfants sont dénoncés mais la répression parentale n’est pas prise en compte. Or celle-ci est en liaison avec la séparation d’avec le reste de la nature qui, par là même, n’est pas dénoncée, remise en cause.

La fin d’un immense arc historique s’impose avec la reconstitution, à l’aide de prothèses, de la communauté telle qu’elle s’imposa avec l’émergence de Homo sapiens, en précisant que celle-ci ne put advenir que grâce à cette forme de communauté. Hommes, femmes, réduits, réduites à entités, toutes sortes de prothèses assureront le procès de vie; ils, elles, vivront sans la peine de vivre. Ce seront des êtres formels, exprimant la virtualité et la garantissant, rendant obsolète la nécessité de toute représentation.

[...]

Selon les marxistes et particulièrement A. Bordiga, répétons-le, la crise du capitalisme était nécessaire pour que la révolution se déclenche, grâce à la destruction des illusions et la radicalisation des masses devenant plus perméables aux positions défendues par le parti ce qui favorise une prise de conscience, ainsi que la sortie de la minorité, de la dépendance. Or, les effets psychiques de régression n’ont pas été considérés, par exemple lors de la crise de 1929. La récession économique est un analogon de la régression psychique. Dans les deux cas il y a retour à une mise en dépendance. Le phénomène révolution se heurte à une dynamique contradictoire : la volonté de se libérer se couplant avec la mise en dépendance provoquée par les chocs. Ainsi s’explique en partie l’inchoation des masses prolétariennes allemandes en 1919 qui avaient subi celui de la guerre et celui de la crise économique qui suivit celle-ci. En revanche pour les "néo-conservateurs" la réalisation de leurs objectifs est effectivement possible et les faits l’ont prouvée. Toutefois la contradiction n’est pas absente chez eux : mettre les gens en déréliction afin de les libérer, et confirmer par là l’illusion qu’eux-mêmes sont libres et qu’ils peuvent manipuler le mécanisme infernal.

[...]

Chez K. Marx et divers marxistes, initialement, la révolution apparaît comme un procès d’émersion d’une forme sociale du sein de l’ancienne, le procès de destruction est réduit, ainsi que la violence. Mais la perpétuation du MPC a conduit à une production énorme, et à un changement de comportement des gens et à un blocage. S’impose un rejouement et l’accroissement de la consommation, consommation destructrice pour régénérer le procès, engendre un comportement différent, c’est-à-dire un accroissement de l’utilisation de la violence. De nos jours la création, l’innovation, et le développement durable sont prônés en définitive en compensation à l’obsolescence.

[...]

Il est possible que la lutte - le conflit - ait été constamment présente depuis le début avec la tendance à la domination, à la mise en esclavage, mais en même temps s’est affirmé au sein de l’espèce le désir d’un autre mode de vie comme les récits sur l’âge d’or, ceux de divers poètes ou philosophes ou tout simplement d’hommes et de femmes, tentant de dévoiler un mode de vie en harmonie avec la nature. Il n’est pas possible de simplement considérer les horreurs commises comme relevant d’une condition humaine, du tragique de l’espèce, et que la  guerre est constitutive de son comportement.

[...]

J’ajoute en ce qui concerne les contradictions, particulièrement entre la théorie et la pratique que, tant sur le plan individuel que collectif, on veut déjouer et ne pas faire comme les autres, mais la dynamique du mécanisme infernal, conduit, plus ou moins insidieusement, à faire le contraire de ce qu’on a affirmé. De ce fait on ne peut pas seulement s’occuper des actions, mais on doit tenir compte aussi des intentions affirmées dans les discours, sinon la perception et la mise en évidence de ce mécanisme s’avéreront toujours impossibles. Aucune inversion ne pourra s’ébranler.

[...]

Ainsi il nous faut vivre le bout de l’impasse en son actualité qui est en même temps la voie royale à l’extinction, le bout de l’errance, l’immense catastrophe où l’on se trouve, et percevoir en quoi consiste l’inversion nécessaire et le dévoilement, déceler des signes de ceux-ci dans le comportement des hommes et des femmes ici et maintenant.

[...]En dépit de l'inflation dans l'utilisation du terme, la révolution subit une éclipse totale et cède la place à l'innovation. La séparation est achevée. Ce qui compte c'est ce qui se fait, se réalise, s'innove. La dissociation des contraires est escamotée et s’impose un essai de fonder un devenir unilinéaire pour un développement continu, durable, grâce à une multitude de prothèses, avec une espèce hors nature et essayant ainsi de résoudre le problème de son insatiabilité sans pouvoir y mettre fin, de compenser, de recouvrir son complexe d'infériorité. En ce sens on a la fin de l'histoire non parce que quelque chose serait réalisé, un objectif atteint, mais à cause de la discontinuité avec le récit - sa forme et son contenu - tel qu'il s'est imposé jusqu'à présent. Or le récit provient en grande partie des opprimés chez qui l’insatisfaction est la plus apparente et affirmée; avec l’innovation ce sont plutôt les dominants - ceux qui ont le plus de moyens pour recouvrir et qui intègrent au mieux le devenir de séparation sur lequel ils fondent – qui élaborent le récit (le marketing).

[...]On se trouve désormais dans un au-delà du phénomène de la révolution qui s’est imposé à partir de la période de domination formelle du capital dans le procès de production immédiat. La révolution fut en rapport avec le mouvement de ce dernier. Elle est d’abord politique avec un contenu social, puis technique lors de l’accès à la domination réelle du capital et s’est maintes fois répétée. Le capital a progressé par révolutions. Le mouvement ouvrier a essayé de détourner la révolution en la transformant en révolution sociale, comme il essaya de détourner le capital. Cet au-delà s’est imposé à partir des revendications du mouvement de Mai-Juin 1968 posant tout est possible et la nécessité de réaliser tous les désirs. [...]

Notre devenir est en dehors de toute révolution puisque nous n’avons pas d’ennemis et que nous opérons hors nostalgie et utopie.

[...]

Telle est la situation qui impose l'inversion.

Maintenant il est possible d’esquisser comment se présente la dynamique d’inversion dévoilement - qu’on peut désigner aussi inversion et émergence, celle-ci pouvant être considérée comme le contenu du dévoilement - qui nécessite un cheminement, préparé par celui de quitter ce monde, qui doit nous permettre de nous rendre apte à saisir et à percevoir la naturalité et, au cours duquel, se produira l’émergence d’un nouvel être. Cette inversion, rappelons-le, s’impose à la suite d’un dévoilement consécutif à la perception profonde d’une impasse, d’un blocage, forçant l’individu à trouver une solution hors du champ de ce qu’il a vécu jusqu’alors et, à partir de là, divers dévoilements s’opéreront lui révélant les possibles masqués habituellement par le recouvrement et par la réduction qu’il subit enfant, ainsi que ceux des hommes et des femmes ses contemporains et contemporaines, l’amenant à accéder à la dimension individualité-Gemeinwesen. Ceci est également vrai au niveau des groupes, des collectivités.

[...]

Le phénomène global de l’inversion s’impose comme la sortie d’une immense stagnation, voire d’une régression pour vivre en fonction de nos données naturelles en continuité avec tout le phénomène vivant; comme la reprise d’un devenir - à la suite d’une errance - à la réflexivité, à l’épanouissement de la pensée, forme d’énergie élaborée non seulement à partir des hommes et des femmes, mais à partir de tous les êtres vivants. C’est un phénomène d’ampleur géologique qui ne nécessite pas la création d’une nouvelle ère.

[...]

Le changement d’espèce s’impose comme une émergence qui s’effectue à partir d’Homo sapiens et de ce qui reste de la nature, à travers un changement de comportement, de procès de connaissance consistant en une autre modalité de l’utilisation de la pensée par rapport au monde, à la nature, au cosmos, rendue possible à cause d’une grande affectivité participative qui retentit sur le tout de l’espèce émergeante, comme sur l’intégralité de chacun, de chacune de ses membres. C’est l’action de tous les hommes, de toutes les femmes qui aboutira grâce à leur émergence, à celle de l’espèce Homo Gemeiwesen. C’est d’ailleurs ainsi que cela s’est produit au cours du devenir paléontologique. Ils, elles, engendreront une autre communauté au sein de la nature, une communauté en harmonie avec elle et avec ses membres constituants. Ce faisant, j’y insiste, la répression en tant que mode d’effectuation du vivre, sera éliminée.

Vivre l’émergence permet de vivre en harmonie théorie et pratique, le but étant inclus au sein du devenir de notre vie, l’effectuation pleinement ressentie de notre procès de vie, dans la certitude, la plénitude et la joie.

des remarques viendront...

1) le concept d'inversion ne me paraît pas moins que celui de révolution définir une rupture historique radicale. Dit autrement l'inversion est une autre forme de la révolution que celles du passé et de l'avenir selon les thèses marxistes. Il est indéniable que le changement vu comme nécessaire par Camatte est infiniment plus profond que ce qu'ont envisagé les marxistes, y compris les théoriciens de la communisation dans leurs récits les plus futuristes. Nous y retrouvons traces de ce que nous avons posé, bien qu'en des termes plus timides, comme conditions d'une révolution communiste...

2) la différence essentielle entre les deux processus révolutionnaires tient à la forme et au contenu de l'inversion relativement à la révolution comme communisation immédiate : Camatte rompt avec tout ce que nous pensions du moment révolutionnaire. Il n'y a pas à proprement parler de conjoncture, mais un processus d'évolution qui, par certains aspects, serait déjà engagé sous nos yeux de façon contradictoire, c'est-à-dire toujours dans une mouvement dialectique de dépassement à produire

3) quand je dis que la vision de Camatte suppose un changement plus profond que celui envisagé par les marxistes jusqu'aux théoriciens de la révolution, il me semble que cela tient, non à ce que le capitalisme ne dominerait pas toute l'existence sociale, ni à ce qu'il n'aurait pas absorbé les caractéristiques antérieures des sociétés de classes, mais à ce que Camatte ne considère pas que les dépasser se limiterait à une révolution prolétarienne. Quand il affirme, dès 1973, que « La révolution communiste est une révolution totale. Révolution biologique, sexuelle, sociale, économique ne sont que des déterminations particulières ; en privilégier une, c’est mutiler la révolution qui ne peut être qu’en étant tout. », on voit bien qu'il anticipe sur ce que les théoriciens marxistes, féministes, écologistes tenteront d'introduire dans la théorie de la révolution, y compris Théorie Communiste avec la double contradiction de classe et de genre dans TC23 en 2010

en d'autres termes, et je l'écrivais déjà en 2006, sortir des dominations et aliénations générées par les modes de production antérieurs ne peut se limiter à sortir du capital comme mode d'exploitation. Il faut en élargir les contenus de rupture, et la seule action de classe du prolétariat n'est pas à même de le porter

4. le véritable blocage à l'élaboration d'une théorie de la révolution communiste est fondamentalement de la concevoir comme révolution seulement prolétarienne, rejetant hors de son champ les autres rapports qui constituent avec l'exploitation le tout des rapports de l'humanité à la nature. Cela ne signifie pas le rejet du concept d'implication réciproque, mais l'élargit à ce qu'est devenu le capital, et par conséquent le contenu nécessaire d'une révolution pour en sortir. Pour le dire nettement, la théorie de la communisation est à cet égard extrêmement réductrice, et pour le dire méchamment, pas aussi révolutionnaire qu'elle se donne à l'être

ajout 12 septembre : 5. Camatte explique en 1989 : « Nous ne parlons plus de communisme (nous avons expliqué pourquoi). » Je n'ai pas trouvé Du fait qu'il affirme ensuite « la nécessite de l’instauration d’une communauté humano-féminine intégrée dans la nature. Le contenu essentiel demeure inchangé. » - c'est le sens du terme invariance - je n'ai pas vraiment compris cet abandon du terme de communisme comme mouvement vers la Gemeinwesen, et c'est pourquoi en juillet 2017 le chapitre 2 de mon livre était intitulé 2. LA RÉVOLUTION vers LA COMMUNAUTÉ HUMAINE : le mouvement du communisme

(à suivre)

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Patlotch



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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Mer 29 Aoû - 18:41


4. interlude hic



non, bien que paru en mars 2018, il ne s'agit pas d'une nouvelle version de la théorie de la communisation, mais de la réédition d'un livre de 1958, en quelque sorte une blague belge

« c'est tout le réel, d'un coup, qui sombre dans la fiction. »


Citation :
En 1958, Marcel Mariën élabore un programme de renversement du capitalisme à l'échelle internationale. Réalisable dans un délai d'un an. N'importe où, n'importe quand. Seul problème : trouver trois cents hommes prêts à mener à bien cette révolution. Au contraire des manuels à destination des révolutionnaires en herbe, Mariën ne cache pas combien la recette inratable qu'il détaille est vouée à l'échec. Son intention se veut avant tout performative : faire exister dans le monde une proposition d'action politique que personne, avant lui, n'avait osé formuler en ces termes. Et peut-être, qui sait, altérer le cours du monde. En introduisant le jeu au sein de la théorie, Mariën répond au constat suivant lequel, à l'âge atomique, "c'est tout le réel, d'un coup, qui sombre dans la fiction".

Marcel Mariën (1920-1993) est un surréaliste belge à la carrière protéiforme. Poète, éditeur, plasticien, photographe, cinéaste, il est l'auteur de tracts, de textes théoriques, de recueils de nouvelles (Figures de poupe, 1979, Les Fantômes du château de cartes, 1981), ainsi que du film censuré L'Invention du cinéma (1959). Entre humour et irrévérence, son style provocateur et farouchement indépendant en fait une figure essentielle de la littérature belge.


Marcel Mariën Tao 1976
dernier cycle de lutte ?

Pas de quartiers dans la révolution, Revue des Lettres belges francophones, 2018

Pierre Malherbe a écrit:
Quand Marcel Mariën publie en 1958, dans Les Lèvres Nues – revue qu’il a fondée en 1954 avec sa compagne Jane Graverol et Paul Nougé – la Théorie de la révolution immédiate, il en fait immédiatement imprimer un tiré-à-part, qu’il diffuse comme un petit volume, indépendant de la revue. Vaille que vaille, il assurera en Belgique et un peu en France, la diffusion de cet essai, qui se trouve aujourd’hui réédité sous cette forme dans la collection Espace Nord. Dès les premières pages, Mariën met en garde, non sans ironie, sur la portée de son texte. « Par révolution mondiale, il faut comprendre ici, très exactement, le renversement du capitalisme dans tous les pays du monde où ce renversement n’est pas accompli. » Et il ajoute, presque goguenard : « Par immédiate, il faut entendre que le programme que nous allons exposer s’inscrit dans une période fixée à un an (sic) ; délai approximatif au-delà duquel il serait oiseux d’escompter sa réussite, celle-ci étant obligatoirement tributaire d’une action intense et rapide. »

Cela pourrait apparaître comme une farce, mais Mariën n’est pas du genre à se contenter d’une plaisanterie gratuite, même d’un goût douteux. Encore faudrait-il, pour reprendre des mots appréciés de Nougé, qu’il y ait derrière la plaisanterie une forme d’efficacité, et de prise directe sur le réel. C’est ce à quoi ce petit traité va s’employer. Si Mariën avait pratiqué les arts du cirque, il aurait fait un savant équilibriste. Fort de ses convictions communistes encore fermes malgré la déstalinisation en cours, de son engagement antérieur au sein du groupe surréaliste en Belgique, et de ses échanges intellectuels avec Guy Debord et l’Internationale lettriste, devenue situationniste, Mariën tente un pari impossible : théoriser dans une grande fiction utopique les actions révolutionnaires aussi loin qu’il le faudra, pour faire advenir cette ère nouvelle où, s’il doit subsister encore des tyrans, ce sera pour le plus grand bien-être de tous (ou du moins, de ceux qui l’ont mérité).

Dans le même temps, Mariën s’emploie à démontrer par l’absurde, et point par point, que mener cette action d’une « révolution mondiale immédiate » est une tâche… impossible, dans une société où l’être humain brille surtout par son abrutissement personnel. Et cela, alors que « les hommes de l’action délibérée, assez audacieux pour affronter le monde de sang-froid et déclencher d’eux-mêmes l’attaque ne sont sans doute qu’une poignée. » Pour mener à son terme (et en pure perte, donc…) ce programme de révolution, Mariën imagine un large protocole d’actions. Cela va du recrutement d’individus déterminés, à la création d’un Parti Imaginaire, en passant par un Club des Loisirs pour tous et des cellules secrètes, ainsi que toute une chronologie d’activités précisément détaillée sur un an, avec pour objectif le passage de l’action politique à l’action culturelle, en employant pour ce faire les moyens (loisirs, publicité, propagande…) déjà mobilisés et vulgarisés par le système capitaliste mondialisé. Autrement dit, cette révolution impossible se fera au bénéfice de la masse humaine, et sans qu’elle s’en rende compte pour autant, tant elle est somnolente et peu réactive pour sortir de son propre abrutissement…

Il y a quelque chose de vertigineusement insolite à relire aujourd’hui cette Théorie de la révolution mondiale immédiate. Paru dix ans avant La société du spectacle (1967) de Guy Debord, l’ouvrage n’a pas autant marqué les lecteurs, même avertis ou sympathisants, de son époque. Mais Laurent de Sutter, dans la postface qu’il consacre à ce texte, souligne les points de convergence qui inscrivent l’essai de Mariën dans la pensée des années 1960, ainsi que dans des courants de pensée aujourd’hui revivifiés, où il s’agit, en tirant parti des leçons du passé, de combattre encore et toujours l’idéologie néo-libérale dominante.

PS : je jure qu'en écrivant 0. questionner le concept de révolution mondiale immédiate, je n'avais pas connaissance de cette petite merveille


autres œuvres de Marcel Mariën


5. interlude culturel
concept de révolution, révolution mondiale...

pour qui aurait envie de chercher par soi-même, voici quelques liens :

- concept de révolution

j'ai trouvé intéressants Autour du concept de Révolution : Jeux de mots et reflets culturels de Jean-Pierre Bardet, 1991 ; Le concept de révolution, Lesquin Jean-Louis, 2007...



- révolution mondiale

et là, on lit (Wikipédia) que « La Révolution mondiale est un concept de Karl Marx, qui s'inscrit dans sa vision de l'évolution des sociétés de l'esclavagisme au féodalisme, au capitalisme, au socialisme et au communisme », avec cette citation de Marx : « aucune révolution communiste ne saurait réussir si ne se déclenche pas en même temps une révolution mondiale ». Cette phrase ne renvoie, partout en ligne, qu'à une source unique : Jacques Attali, Karl Marx : ou l'esprit du monde, Fayard, Paris 2005. Problème de (re)traduction ? je n'ai pas trouvé d'où ça sort. Écrite comme ça sous la plume de Marx, je suppose que depuis un siècle, elle aurait obtenu un certain succès chez les camarades *

* où l'on voit l'intérêt d'élaborer collectivement, ou comme certains d'avoir des "petites mains" sous la sienne pour faire le sale boulot. Une amie me faisait remarquer que Roland Simon et son équipe de TC lui faisaient penser à une directeur de recherche et son unité + la discipline de parti (centralisme démocratique). Vive les soutiers ! Ils n'ont que leurs chaînes à perdre. Dis-moi, ma lectorate, t'imagines Patlotch avec sept collabos depuis quinze ans ?

je reviendrai sur cette évidence que je partage, une révolution communiste réussie ne peut être que mondiale, puisque si une partie de l'humanité n'en bénéficiait pas, comment parler de communisme comme communauté humaine (Gemeinwesen) ? Autre chose est d'imaginer, même en théorie, le processus simultané qui confère à la révolution communiste son caractère mondial...

recette du jour : Poulet aux crevettes au lait de coco


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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Jeu 30 Aoû - 21:10


6. D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?

nous, ici, c'est moi. Je viens de ceux qui ont cru à la révolution communiste. Je ne suis rien, ne soyons pas tout. Nous ne savons pas où nous allons

fort de ces propos rassurants, si nous interrogeons le concept de révolution, c'est, nous l'avons vu, qu'il tient une place centrale dans toutes les conceptions marxistes ou anarchistes, et la question se pose de savoir en quoi une théorie du communisme, de l'anarchisme (ici, la distinction est de nulle importance), passe par une théorie de la révolution. C'est pour cette raison que nous avons référencé Camatte, dont les travaux s'inscrivent dans une visée de la Communauté humaine et dont nous ne voyons pas pourquoi cesser de la nommer communiste, mais qui se passe du concept de révolution ou le dépasse

les théories communistes de la révolution, non contentes de proposer une sortie du capitalisme, s'excluent entre elles du fait que sur des points essentiels elles ne sont pas compatibles, et l'on sait que jusqu'au sein de la théorie de la communisation, la pratique théorique aveugle de Roland Simon (chef de Théorie Communiste) consiste à exclure/dénigrer/déglinguer les autres

très naïvement, je ne vois pas la valeur d'une théorie révolutionnaire qui ne commencerait par s'appliquer pratiquement les principes de ses objectifs, l'adéquation de ses moyens à ses fins. C'est d'ailleurs pourquoi je ne me sens aucune solidarité entre "camarades" en dehors de celle qui se tisse dans des actions communes de classe effectives, et je ne vois pas en quoi l'activité théorique et idéologique de ces milieux en relève. De ce point de vue, lire ces passages de Camatte cités plus haut :

Jacques Camatte a écrit:
Le phénomène révolution se heurte à une dynamique contradictoire : la volonté de se libérer se couplant avec la mise en dépendance provoquée par les chocs.
[...]
J’ajoute en ce qui concerne les contradictions, particulièrement entre la théorie et la pratique que, tant sur le plan individuel que collectif, on veut déjouer et ne pas faire comme les autres, mais la dynamique du mécanisme infernal, conduit, plus ou moins insidieusement, à faire le contraire de ce qu’on a affirmé. De ce fait on ne peut pas seulement s’occuper des actions, mais on doit tenir compte aussi des intentions affirmées dans les discours, sinon la perception et la mise en évidence de ce mécanisme s’avéreront toujours impossibles. Aucune inversion ne pourra s’ébranler.

Question

La peau traverse les langages
Patlotch, 18 octobre 2003

L'une
Et l'autre
Anonymes
Corps multitude
Unanimement
Songent où l’étranger
Habite leurs solitudes  


Peuplé de couleurs je suis
Nous la peau la traversée
Des siècles des peurs aux joies
D’être si même à mémoire
Cicatrice transpercée
De haines aux noms de gloires
Aux dieux tors vaines fois


Aux yeux violés des regards
Vides de l'avide d’avoir
Toujours plus de rien qui ne soit vivre
Tessons dardés d’un empire barbare
Bambins sans larmes à têtes de vieillards
Ou babouins mimant la grande personne ivre
Du leurre qui la possède avec l’argent du leurre


Où la raison s’endort en croyant s’éveiller
Aux Lumières que leurs ombres font vaciller
Continent entartré dans sa blancheur de plomb
Salivant seul à seul d’un ridicule aplomb
Sans dénouer son goût désuet d’unité
De part en part gonflé par tant de vanités
Cause qui cause en se mettant le doigt dans l’œil


Et ce pays non plus le mien j’arrive
Trop tard et je le trouve si petit
Si dérisoire d’oublier le temps
Passé à trier son passé ses Vive
La Républiqu’ désarmant l’appétit
D'un peuple souverain déjà vaincu
Dès qu'il entre à l’Eglise de l’Etat


Toutes voiles dehors le voile hors
L’école aux enchères des marchands
Du temple de l’égalité mord
La poussière épuisée de ses chants
Au miroir fétiche de ses ors
Chaire sévère de l’irréel
Quand le savoir n’est plus alléchant


Pas de quartier just the ghetto
French colored people en cage
D’escaliers pour tout bateau
De plaisance où le caïd nage
D’aisance et frime sur le dos
De gosses interdits de rage
Et bons pour la fosse commune


Pourtant qu’elle fut d’autant belle que n’étant plus depuis longtemps
À faire Trop bonne à la mise en scène d’un théâtre sans rêves
La révolution en attente la tentation de tant et tant
De croire au printemps de l’histoire oh mais quelle histoire irait sans trêves
De saison à saisons de raisons à raison et de militants
À gogos vers les urnes ou même dans la rue pour que se lèvent
Le grand matin les désirs de seuls pour tous se sortir du pétrin


Nous n'avons plus de nom nous sommes les sans
Noms nous n'avons plus de dieux nous sommes les
Sans horizon sans illusions et laissant
Les murs désolants les maisons isolées
Aux facteurs de ruines maculées de sang
Nos mains déduisent des lieux la parole et
Vont se fondre en chairs et autres en dansant


Je marche tu marches elle danse nous danse
Quand je nous décentre il vous la valse en transe
La flamme prend le dernier métro
Les papiers au feu et le maître au
Charbon à la mine ravie
Et si c'était ça la vie
Pour en avoir envie


Sur la branche il neige
Mon beau sapin endormi
À pas de loup de fougère
Tam-tam un ami
Blanche oublie l'eau du café
Un silence allège
Le merle en perd ses cerises


Comment fais-tu l'amour toi
Qui n'a pas de nom pour
Dormir sous mon toit
Plantant le jour
Un jardin
Sous la
Lune




Paul Gauguin, D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ? 1897

recette du jour : Fricassée de lapin à la sauge

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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Mar 4 Sep - 16:03


du 2 septembre, précisé et complété


7. quelle est la question ?
suivi de
8. une vieille question réveillée : la fin de la théorie du prolétariat

Tristan Vacances : - Je ne vois pas où vous voulez en venir avec ce nouveau sujet, si ce n'est à déconnecter révolution et communisme...

Patlotch : - je ne sais jamais où je veux en venir avant d'y être arrivé, mais disons que c'est assez bien formulé

Tristan Vacances : - Plus précisément, le communisme comme mouvement dans son aboutissement post-capitaliste ne serait pas pour vous le produit d'une révolution ?

Patlotch : - la révolution comme moment de rupture violent, immédiat, n'en est au mieux qu'un passage. Je pense, comme le dit Temps Critiques dans L’Insurrectionnalisme qui vient ? Gzavier, Jacques Wajnsztejn, octobre 2010,


Citation :
Si ce courant [insurrectionnalismte] se situe effectivement dans la continuité d’une partie de l’autonomie diffuse, c’est par contre dans une période qui se caractérise par l’absence de contexte pré-révolutionnaire. Nous pouvons même avancer qu’implicitement au moins, il s’exprime dans la conscience que le temps des révolutions est terminé.

5 Nous adoptons cette dénomination « d’insurrectionnalisme », pour désigner une tendance à l’œuvre aujourd’hui, opératoire, au moins pour la France. C’est bien parce qu’il y a des références partagées (Os Cangaceiros, L’Insurrection qui vient, 2007) et des pratiques militantes convergentes à visée insurrectionnelle (mise en avant de pratiques illégalistes, références à l’émeute *, centrage des luttes autour des symboles de la répression et de la « société carcérale », etc.), que nous parlons d’insurrectionnalisme comme d’un tout...

* cf depuis l'ouvrage de Joshua Clover traduit en français par L'émeute prime

la théorie de la communisation réduit la perspective communiste à celle de la révolution comme communisation, c'est-à-dire à l'émergence de la conjoncture produisant ce moment, et n'observe le monde actuel (et passé) qu'étroitement à l'aulne de ce modèle futur

Tristan Vacances : - La différence porterait sur la forme ?

Patlotch : - pas seulement, la question globale est celle du changement de civilisation, et se pose d'une part comme changement dans le  temps long, en amont et en aval de ce que serait ce moment révolutionnaire, et d'autre part dans tous les champs de la vie, ce que n'abordent pas les théories de la révolution, et encore moins les théories prolétaristes de la révolution*. C'est pourquoi leur conception de la révolution, du communisme se focalisent sur ce moment, d'une façon extrêmement réductrice et qui m'apparaît de plus en plus comme dépourvue de crédibilité même au plan théorique

* une idée du pire normatif : « notre époque est révolutionnaire » écrit la Tendance marxiste internationale dans Révolution n°27 de septembre 2018 dont le dernier article est importé par un militant sur son blog Médiapart La « révolution mondiale » : une utopie ?

Tristan Vacances : - crédibilité ?

Patlotch : - par crédibilité, je n'entends pas le réalisme opposé à l'utopie du "réaliser l'impossible", mais la pertinence intellectuelle de théories inchangées sur l'essentiel depuis quarante ans et complètement sourdes à des champs entiers de la pensée, de la connaissance (notamment des sciences), et de l'art : imaginez Marx pensant de cette manière, en monomaniaque !

pour le dire autrement, je m'interroge sur ce qu'est une révolution comme changement de civilisation, et je considère que le processus révolutionnaire ne se limite pas au moment dit de la révolution (ou des révolutions) comme rupture(s) violente(s) relativement courte(s) dans l'histoire, moment fort du basculement d'une civilisation à l'autre. Dit comme ça, cela peut paraître une évidence en partie compatible avec le modèle communisateur, à condition de l'étudier sur la longue durée, avant, pendant, et après. C'est en ce sens le mode de pensée de Camatte est intéressant

Tristan Vacances : - Mais alors, tout ce que vous avez écrit dans ce livre...

Patlotch : - ... serait à récrire, je l'ai dit. En gros, en inscrivant ma recherche dans une perspective de la révolution communiste, je n'ai fait que changer la classe-sujet de la révolution-communisation, en tentant de la définir au-delà du prolétariat sur des lignes de ruptures qu'il ne peut produire en tant qu'objet de l'exploitation économique. J'étais encore dépendant de ce que je critiquais comme insatisfaisant

Tristan Vacances : - Hé bé !

Patlotch : - ben oui

5 septembre


d'où étions-nous partis ?

8. une vieille question réveillée



puisqu'Entremonde/Senonevero a la bonne idée d'éditer Christian Charrier, on peut anticiper sur sa sortie fin octobre et relire ce qui me paraît être essentiel dans la controverse entre Charrier et Théorie Communiste (TC), LE SYLLOGISME MARXIEN DU PROLETARIAT (janvier 2003, p.45-49), et à la suite UNE LECTURE CRITIQUE DE LA MATERIELLE (TC février 2003, p.50-60), entre les deux se glissant un sous-titre à La Matérielle : Feuille épisodique pour l’autocritique de la théorie de la révolution communiste, ce qui peut se comprendre au-delà même d'une critique de la révolution prolétarienne. Ce point n'échappe pas à TC

Citation :
§ 2 –La critique de la Matérielle peut se résumer en une seule question : À suivre la problématique de la Matérielle, qu'est-ce qui théoriquement autorise à encore prononcer les mots de révolution et de communisme maintenant !?

en quoi je peux être d'accord à la fois avec la critique de Charrier et sa critique par TC. Je ne reviens pas sur l'usage que j'ai moi-même fait des thèses de Charrier, tout en considérant que mon point de vue ne tombait pas sous la critique de TC, puisqu'il se construit en cohérence à l'extérieur de la théorie de la communisation :

TC a écrit:
& 43 [...] son incapacité essentielle à être cohérente sur sa propre légitimité à prononcer les termes de révolution et de communisme du fait que sa cohérence, en tant que théorie, est à l'extérieur d'elle-même (dans les autres théories) [à savoir notamment la théorie de la communisation dont Charrier fait la critique interne comme défroqué de TC]

TC a écrit:
§ 3 – Dans la problématique de la Matérielle, c'est toute tentative d'articulation du présent avec la révolution qui tombe sous l'accusation de spéculation. La Matérielle devrait dire ouvertement qu'elle ne vise pas une théorie de la révolution mais une théorie de la lutte des classes. Mais une théorie de la lutte des classes qui n'est pas une théorie de la révolution et du communisme et qui se refuse à l'être et se construit comme ce refus ne peut plus être qu'une théorie du partage de la valeur ajoutée, de l'opposition entre pauvres et riches.

avec le chapitre 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?, où la classe révolutionnaire à constituer n'est plus le strict prolétariat, j'échappais à cette critique autant qu'à la réduction de cette classe virtuelle aux pauvres contre les riches*, cette dernière tirade n'étant valable que du point de vue de la théorie prolétarienne (encore la boucle syllogistique de TC)

* au demeurant, j'avoue ne pas saisir vraiment la différence entre "les pauvres", et le prolétariat devenu "sans réserve" relativement au prolétariat dans le rapport d'exploitation, puisque pour ces théories de la crise démiurge, tout s'arrête (sans toi, prolétariat, aucun rouage ne tourne), et deviennent alors sans réserve des millions d'individus qui n'appartenaient pas à ce prolétariat exploité (couches moyennes salariées, sous-prolétaires pas même chômeurs, expulsés du rapport, inexploitables...). Si "les pauvres face aux riches" n'a pas de sens théorique, les pauvres face au capital en a un, sur lequel TC fait ici à Charrier un mauvais procès (lui parlera de « tentative de disqualification théorique », méthode de R.S/TC que l'on retrouvera contre Bruno Astarian en 2009-2010, et contre la pensée décoloniale en bloc dans TC26 cette année). Ici, nous l'avons largement développé, c'est tout l'héritage marxiste comme théorie du prolétariat qui s'effondre, ou se dilue en jeux sur le sens des mots-concepts et pirouettes rhétoriciennes (cf 5.2. du LUMPENPROLETARIAT à la POPULATION en SURPLUS : quelle classe ? le SOUS-PROLÉTARIAT pour ou contre la révolution ?


mais il est vrai que ce faisant c'est bel et bien la perspective d'une révolution communiste* qui n'a plus de fondement théorique empirique, et c'est pourquoi il fallait y revenir avec ce sujet

* à titre prolétarien comme à titre humain chez Temps Critiques qui le reprend à Camatte, lui l'ayant abandonné en 1974, cf citations plus haut

je dois dire que c'est seulement maintenant que je découvre cette question fondamentale, telle que je l'ai résumée plus haut en questionnant le concept de révolution

Patlotch a écrit:
comme changement de civilisation, et je considère que le processus révolutionnaire ne se limite pas au moment dit de la révolution (ou des révolutions) comme rupture(s) violente(s) relativement courte(s) dans l'histoire, moment fort du basculement d'une civilisation à l'autre

par conséquent je considère moi aussi que « toute tentative d'articulation du présent avec la révolution tombe sous l'accusation de spéculation », et que si l'on veut maintenir l'idée du communisme comme mouvement produisant un changement de civilisation, il faut revoir les formes, les contenus et la temporalité de ce processus révolutionnaire de dépassement

je retourne donc à la cantonade la question de TC en 2003 : « qu'est-ce qui théoriquement autorise à encore prononcer les mots de révolution et de communisme maintenant !? »

ayant pour ma part répondu rien de vérifiable empiriquement, le plus intéressant sera les questions nouvelles auxquelles cette réponse invite qui veut encore penser le communisme comme mouvement d'un changement de civilisation

6 septembre

quelles seraient donc ces questions nouvelles pour penser le communisme comme mouvement d'un changement de civilisation ? Nouvelles du moins pour moi, étant donné que je ne suis pas le premier à les poser, mais que je ne conçois pas de le faire en les séparant, ou en les articulant après les avoir séparées, dans une sorte d'intersectionnalité de luttes convergentes. Mon approche 'dialectique complexe', avec le principe de 'points de vue' particuliers sur le tout, intégrait déjà ce souci méthodologique au-delà de la détermination de ce tout par l'économie politique, y compris "en dernière instance"

cette critique de la totalité dépasse donc d'une part celle du capitalisme comme économie politique déterminant tous les aspects de la vie humaine et ses 'rapports à la nature', et d'autre part, la conception du processus révolutionnaire qui en découle dépasse les acceptions courantes de la révolution comme moment historique court

l'immense mérite de Jacques Camatte, avec son étude de toute l'histoire de l'humanité dans ses rapports à la nature et dans sa perspective de la Gemeinwesen, c'est de ne pas considérer que la subsomption réelle du capital* signifie que toutes les contradictions des phases antérieures qu'il a englobées pourraient se résoudre dans une révolution d'abolition par le prolétariat du capitalisme comme seulement économie politique, ce qui le conduit très tôt à inclure ce que je nommerais la révolution écologique et la place des femmes dans le processus révolutionnaire qu'il appellera par la suite inversion (voir plus haut, ou la définition de sa terminologie dans le glossaire d'Invariance). C'est dès 2006 que j'ai formulé mes états d'âme sur cette vision totalement achevée de la subsomption réelle du capital sur tous les rapports sociaux et à la nature

* il écrivait en 1982 : « Comme on l'a maintes fois signalé, il n'est pas dit que le capital parvienne à la domination réelle sur la société dans toutes les régions du globe. » Évanescence du mythe anti-fasciste, Note 1, 3°

mais le corollaire c'est que cette étude, s'étendant sur plus de cinquante ans en différentes phases de son Cheminement, avec ses Point de départ, Point d’arrivée et Advenir, ne se comprend dans sa cohérence interne qu'en refaisant soi-même ce parcours truffé de concepts propres qui donnent à sa théorisation un fort caractère autoréférentiel. Et je ne vais pas devenir un camattiste critique comme j'ai été, de courtes années, un técéiste questionneur

de plus, pour avoir critiqué l'esprit déterministe de la théorie de la communisation, il ne m'échappe pas que Camatte n'est pas loin de l'être autant et le fait que sa perspective soit plus longue, plus large et plus profonde n'y change rien, peut-être même au contraire

ce qui peut cependant nous intéresser, c'est comment Camatte voit le moment historique actuel, où il repère ce qui serait l'équivalent d'écarts, de tendances à l'inversion, en quoi cela recoupe des dépassements à produire tels que nous les avons esquissés sur plusieurs lignes contre le capital, et en quoi cela peut être pensé en termes de constitution de classe comme posé dans ce livre

autrement dit, nous ne quittons pas notre cheminement propre, nous le poursuivons avec ce nouveau renversement, la mise en cause du concept de révolution mondiale immédiate

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Patlotch



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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Ven 7 Sep - 15:03


9. préciser notre recherche dans une nouvelle cohérence du forum

tout changement de paradigme théorique génère un autre regard sur les choses. Insensiblement, en mettant au centre de notre réflexion le changement de civilisation, tel que l'indique le nom du forum depuis janvier 2017 (civilisation-change), nous sommes amenés à faire évoluer les critères d'observation sur ce qui se passe, et à privilégier des phénomènes de masse sur des luttes plus radicales qui sont au cœur d'une veille pointant l'annonce d'une révolution, ceci d'autant qu'aujourd'hui elles sont davantage le fait de militants que définissant la majorité des luttes sociales (cf par exemple le printemps 2018 en France autour de la défense des services publics, ici)

c'est en janvier 2016 que nous avions engagé une réflexion CRISE et RÉVOLUTION de CIVILISATION : éléments... et conversation

c'est dans cet esprit que nous avons hier ouvert le sujet PETITS CHANGEMENTS DEVIENDRONT GRANDS ?

on connaît la critique communisatrice des modes de vie alternatifs, mais ce qui nous intéresse, ce n'est pas qu'ils se posent comme alternatifs (entre autre à la révolution, comme éloge de la fuite, parce qu'« il faut quitter ce monde », Camatte 1974), c'est qu'ils existent*, et nous les observons dans ce qu'ils portent en commun de sociétal, ou d'antisociétal, au sens des considérations de Raymond Williams sur la structure of feeling d'une époque, cad comme phénomènes sociaux suffisamment répandus pour être significatifs

* à cet égard je faisais remarquer dans une réunion de Meeting en 2006 ou 2007 à Montreuil que le phénomène des communautés ne se limite pas à celles portant un discours idéologique radical à prétention révolutionnaire - squats, Zads au demeurant très composites -, et je pense plus intéressant de les considérer ensemble d'un point de vue sociologique ou anthropologique que sous l'angle de leurs discours, serait-il ceux de sectes diverses. Les habitudes et l'entre-soi militant du milieu théorique radical le portent à ne voir les choses que sous l'angle de ses polémique internes, en quoi ils ne voient pas toujours ce qu'ils font en termes d'évolution de la société


voici un exemple de phénomène qui nous intéresse, puisqu'il met au centre un thème proprement communiste, même s'il le fait sur des bases discutables, qui frayent ici ou là avec l'idéologie des Communs


Vers une civilisation de la gratuité !
Observatoire International de la Gratuité via Le Grand Soir 5 septembre 2018


Citation :
A l’occasion de ses dix ans, l’Observatoire International de la Gratuité et ses 5000 coopérateurs lancent une grande campagne en faveur de la gratuité des services publics. Cette campagne, menée en trois temps, devrait permettre de mettre la gratuité au cœur des prochaines élections municipales : l’OIG publie, le 5 septembre, sous la signature de son directeur Paul Ariès, le livre-Manifeste Gratuité vs capitalisme (Editions Larousse), véritable bible des expériences de gratuité, une pétition nationale en faveur de la gratuité suivra en octobre, cette campagne débouchera sur la tenue à Lyon, début 2019, du IIe Forum international de la gratuité des services publics en présence de dirigeants des forces des gauches et de l’écologie, des collectifs luttant pour la gratuité et en partenariat avec des mouvements comme l’OMOS, l’ACU (Ensemble !) et notre journal militant d’information alternative préféré Le Grand soir. Défendre et étendre la sphère de la gratuité est au cœur d’une stratégie d’émancipation à la hauteur de la crise systémique, une façon de renouer avec la perspective éco-socialiste. Le Grand soir sera dans les prochains mois la principale tribune permettant de préparer cet événement. Nous publierons notamment une série de textes sur les expériences de gratuité donnant ainsi du grain à moudre à nos réflexions collectives, à nos espérances et à nos mobilisations ! Viv(r)e la gratuité !

Le poète Paul Valéry soutenait que toutes les civilisations sont mortelles. La nôtre ne fait pas exception comme l’atteste la crise systémique actuelle. Parler de crise systémique signifie que quelque chose fait lien entre toutes ses facettes (économique, financière, sociale, politique, écologique, anthropologique). Ce qui fait lien c’est que le modèle de marchandisation s’essouffle. Ce qui fait lien c’est que le système ne peut plus marchandiser de nouveaux domaines sans saper davantage encore les conditions de reproduction du vivant. Les alternatives proposées ne sont pas encore à la hauteur des enjeux. Les débats autour d’un revenu universels sont de bons symptômes de ce qui se cherche.

Comment apprendre à dissocier davantage les revenus du travail ? La gratuité est du côté d’un revenu inconditionnel mais au maximum démonétisé. La gratuité est bien mieux que toutes les formes de revenu universel même couplées à un revenu maximal autorisé afin de construire démocratiquement un véritable espace écologique des revenus. Le revenu universel pourrait permettre d’acheter des produits insoutenables écologiquement et ne romprait pas avec les logiques de marchandisation, de monétarisation et d’individualisme galopantes. La gratuité c’est le détour par la construction de communs, par l’intelligence collective. L’University College de Londres confirme les travaux de l’OIG en comparant le coût d’un revenu universel de base au Royaume-Uni à celui de la gratuité des services universels de base. Ces derniers coûteraient 42 milliards de livres contre 250 milliards pour le revenu universel, soit un dixième seulement de la somme. Ce coût représente 2,2 % du PIB britannique contre 13 % pour le revenu universel. La gratuité est donc beaucoup plus « réaliste » économiquement que le revenu universel.

Le Grand combat pour ce début du XXIe siècle reste donc la défense et l’extension de la sphère de la gratuité des services publics et des biens communs, comme l’ont rappelé, dès 2009, nos amis poètes antillais en exigeant la gratuité des « produits de haute nécessité ».

Parler de gratuité c’est, bien sûr, parler d’une gratuité construite. Economiquement construite, l’eau publique est gratuite mais payée par l’impôt. Socialement, culturellement, politiquement, juridiquement construite. La gratuité n’est pas le produit ou le service débarrassé du coût mais du prix.

L’Observatoire international de la gratuité (OIG) publie dix ans après sa fondation le Manifeste Gratuité vs capitalisme , un livre rendant compte de toutes les formes de gratuité qui se développent dans le monde et notamment en France : gratuité de l’eau et de l’énergie élémentaires, gratuité des transports en commun urbains et notamment des TER, gratuité de la restauration scolaire, gratuité des services culturels et funéraires, gratuité de l’accès aux données publiques, gratuité des services juridiques, gratuité de la participation politique, gratuité du beau, etc.

Le bilan des expériences est assez riche pour tirer, dès à présent, trois grands principes.

1) Premier principe : la gratuité n’a pas vocation à demeurer une exception face au marché. La gratuité ne relève pas de ce qui assure la survie et que le capitalisme n’assume pas. La gratuité de l’eau vitale, comme le propose la Fondation France-Libertés - Danielle Mitterrand est essentielle mais chaque collectivité peut décider de commencer sa longue marche vers une civilisation de la gratuité par d’autres choix. Nous appelons à constituer des îlots de gratuité qui deviendront des archipels puis des continents et enfin un nouveau monde accueillant bientôt dix milliards d’humains.

2) Deuxième principe : si tous les domaines de l’existence peuvent devenir gratuits, tout ne peut être gratuit dans chacun des domaines, c’est pourquoi nous proposons un nouveau paradigme « gratuité du bon usage face au renchérissement du mésusage ». Un exemple : pourquoi payer son eau le même prix pour faire son ménage et remplir sa piscine ? Ce qui vaut pour l’eau vaut naturellement pour l’ensemble des services publics et des biens communs !

3) Troisième principe : ce long chemin vers une civilisation de la gratuité ne consiste pas à rendre gratuits les services et produits existants mais à profiter du passage à la gratuité pour transformer ces produits et services et leur donner une valeur-ajoutée sociale, écologique et démocratique. La gratuité des cantines scolaires, comme en Suède, est ainsi la condition pour avancer vers une alimentation relocalisée, en harmonie avec les saisons, moins gourmande en eau, moins carnée, bio, etc.
La gratuité des médiathèques multiplie, certes, le nombre d’abonnés, notamment au sein des milieux populaires, mais se traduit par une diminution du nombre de livres/DVD empruntés. Cette mutation très rapide est le signe que les adhérents des médiathèques gratuites ne sont déjà plus des consommateurs (en voulant pour leur argent) mais des usagers davantage maîtres de leurs usages.

La gratuité, loin d’engendrer le gaspillage, comme le clame la fable de la « tragédie des communs » de Garnett Hardin et de tous les chiens de garde du système, contribue à responsabiliser. Le Nobel d’économie Elinor Ostrom a depuis tordu le cou à cette légende en montrant que les Communs n’existent toujours qu’avec des règles collectives encadrant leurs usages, sauf, bien sûr, dans l’imagination des dévots du capitalisme.

L’hypothèse de Hardin fonctionne dans le cadre de la rationalité de l’homo-economicus qui n’est justement pas celle des communautés d’hier et de la civilisation de la gratuité qui naît sous nos yeux.

La gratuité n’est pas une lubie de gosses de riches. Elle se développe autant dans les pays du Sud qu’au Nord. Offrir un repas gratuit à l’école, comme le recommande l’ONU, c’est re-scolariser des millions d’enfants, choisir des transports en commun gratuits c’est faciliter la transition écologique !

La gratuité n’est surtout pas un nouveau gadget par temps de crise. Elle peut être une chance pour commencer à desserrer l’eau de l’économisme (cette idée folle selon laquelle « plus » serait nécessairement égal à mieux), pour commencer à démarchandiser et à démonétariser nos sociétés, pour passer enfin d’une définition individualiste des besoins à une définition collective : que produit-on, comment et pour qui ?

La menace d’effondrement écologique oblige à passer d’une gratuité d’accompagnement du système (cette gratuité pour les seuls « naufragés » qui ne va jamais sans condescendance ni flicage) à une gratuité d’émancipation. Ce qui est beau avec l’école publique c’est qu’on ne demande pas à l’enfant s’il est gosse de pauvres ou de riches, pourquoi ce qui reste encore vrai pour l’école ou la santé ne pourrait-il pas l’être pour les autres piliers de l’existence comme le logement ou l’alimentation ? L’ONU ne cesse de rappeler que la planète est déjà bien assez riche pour permettre à huit milliards d’humains de vivre bien : 30 milliards de dollars par an pendant 25 ans permettraient de régler le problème de la faim dans le monde, 70 milliards résoudraient la question de la grande pauvreté. Les seuls gaspillages alimentaires nord-américains atteignent 100 milliards de dollars par an ! Nous sommes amoureux de la gratuité parce que nous ne voulons plus croire aux lendemains qui chantent et si nous ne croyons plus aux lendemains qui chantent, c’est parce que nous savons qu’il est possible de chanter au présent ! La gratuité est du côté du Grand désir de vivre (Gilles Deleuze). La gratuité n’est pas une machine à réprimer des besoins mais à satisfaire des droits !

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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Mar 11 Sep - 14:44


10. critique du concept de révolution comme étant celle de tout immédiatisme révolutionnaire

Camatte encore

extraits d'un texte du 31 Janvier 1994, ici en bas : communauté devenir

Jacques Camatte a écrit:
C'est ici qu’intervient à nouveau notre anti-immédiatisme. Celui-ci, en filiation avec celui de Bordiga, nous conduisit dés le début des années 60 à énoncer l’affirmation : il ne faut pas se laisser enfermer dans l'opposition capitalisme-communisme. L’antagonisme, plus ample selon nous, obligeait à tenir compte de tout le devenir de Homo sapiens. Les événements actuels nécessitent justement qu’on réfléchisse sur ce qu’on a nommé l’errance de l’humanité (1973). Cette réflexion permet de comprendre que la pratique pour réaliser le but : l’accession à la communauté, n’était pas adéquate, péchant par immédiatisme, ne tenant compte que des possibles immédiats (existence du prolétariat par exemple donc du heurt des classes, non fondation de l’enracinement de ce heurt dans une dynamique plus vaste, concernant l’opposition entre hommes et femmes, entre Homo sapiens et la nature, etc.).

La plupart des théoriciens se sont laissés piéger par les données historiques, par la perception que le but était proche, prêt à être atteint. Ils n’ont pas pensé que si la défaite survenait il faudrait battre en retraite. Or pour qu’une retraite soit efficace il faut qu’elle soit à même de préparer la phase de reprise. Celle-ci ne peut être affrontée avec un bagage théorique identique à celui qui a été utilisé pour affronter le conflit où l'on a été battu. Il y a forcément des données caduques. Ce qui génère la nécessité de comprendre à la racine ce qui met en mouvement hommes et femmes...

Or la défaite est totale, irréversible : le prolétariat a été battu (1919), intégré, puis de plus en plus éliminé.

La disparition du prolétariat implique-t-elle la caducité du projet communiste, l’inanité de la recherche de former une communauté humano-féminine intégrée en la nature ?

La réponse que nous donnons apporte un complément à ce que nous avons indique dans notre étude parue sous le nom de "Épilogue au Manifeste du Parti Communiste 1848". Elle consiste en ceci : la recherche de la communauté est une donnée constante dans le devenir de l’espèce depuis quelques milliers d’années, le programme communiste traçant le plan de vie de cette dernière exprime une exigence impérieuse la concernant en sa totalité. Le communisme naquit en tant que projet de l’espèce, en étant la dissolution des énigmes (Marx).

Avoir lié indissolublement la réalisation d’un tel projet a l’action d'une classe bien déterminée - même si elle avait un caractère universel qui lui conférait la potentialité de le réaliser - a constitué une forme d'immédiatisme.

Maintenant que cette classe, le prolétariat, a été battue, intégrée, puis dissoute dans la société communauté actuelle, le projet demeure : invariance. Nous ne parlons plus de communisme (nous avons déjà expliqué pourquoi). Nous affirmons la nécessite de l’instauration d’une communauté humano-feminine intégrée dans la nature. Le contenu essentiel demeure inchangé.

La disparition du sujet de la transformation, donc de la réalisation du projet va de pair avec la fin du procès révolution. On n'a pas a chercher un autre sujet révolutionnaire (préoccupation importante au cours des années soixante et soixante-dix). Ceci nous permet d’ailleurs de ne plus nous laisser piéger par l’opposition intérieur-extérieur, sujet-objet, etc. En conséquence il n’est pas question non plus de dire que l'espèce deviendrait un tel sujet. Tout d’abord Homo sapiens se dissout dans la société communauté actuelle; elle subit effectivement un procès de dissolution dont nous avons parlé, procès de dissolution qui concerne également toutes les productions de ce dernier et nous avons montré que ce phénomène affecte aussi la dimension biologique de l’espèce*; ce qui se traduit en particulier par un accroissement du nombre de ce que les médecins nomment maladies. La réalisation de ce projet est indissolublement lié à la genèse d’une autre espèce: Homo Gemeinwesen, et le tout ne peut s’effectuer que si simultanément la nature est régénérée.

* voir ce jour le commentaire à Sommes-nous des mutants ?. Jean-François Bouvet : « Homo sapiens apparaît à l'évidence placé dans une situation nouvelle sur le plan évolutif : il a tellement modifié son environnement chimique que sa biologie s'en trouve durablement affectée. »

Nous tenons à bien faire remarquer qu’en affirmant cela nous maintenons la continuité avec le mouvement prolétarien, c’est-à-dire avec l’ensemble des hommes et des femmes (prolétaires ou non) qui opérèrent en pensant que le projet ne pouvait être réalisé que par le prolétariat. En effet nous ne faisons qu’exprimer sous une forme radicale, expurgée de tous les compromis avec les traditions diverses, le programme, le projet communiste. C’est une démarche que nous avons initiée depuis de nombreuses années par exemple en ce qui concerne la question de la démocratie, de la communauté, etc. En outre l'œuvre de Bordiga constitue le moment charnière entre celui de l'affirmation originale du projet et celui où nous produisons cette affirmation. En effet c’est lui qui plus que quiconque - avec une puissance extraordinaire - a mis en avant la dimension de l’espèce tout en affirmant la nécessité de l’intervention du prolétariat, en même temps qu il a montré à quel point cette classe était assujettie au système capitaliste. Nous avons plusieurs fois mis en évidence la critique implacable qu’il fit de cette dernière et souligné les invectives qu’il lui lança.

[...]

Nous affirmons la continuité fondamentale du programme communiste et nous rompons totalement avec l'immédiatisme qui affectait ses défenseurs.

Le fait de ne pas avoir accepté de raisonner uniquement en fonction de l’opposition capitalisme-communisme a permis de saisir le phénomène du communisme mystifié, celui du socialisme en un seul pays dans ses diverses variantes, de comprendre que les caractérisations qui déterminent le communisme selon Marx sont insuffisantes pour définir la communauté à venir, ce qui ne nie pas la continuité entre ce dernier et nous.

Il est bien évident que sans une telle prise de position nous n’aurions pas affirmé en 1974 : il faut quitter ce monde; de même qu’il nous aurait été impossible d'individualiser la mort potentielle du capital.

En ayant évité de nous rendre dépendant d'un moment historique donné nous avons pu opérer hors ce monde et être en état de continuer à affirmer le programme de l'effectuation de la communauté, de l'être vivant en tant que Gemeinwesen des hommes et des femmes. En effet nous avons mis en évidence qu’on ne devait pas raisonner uniquement en fonction de Homo sapiens, d’autant plus que cette espèce est parvenue au bout de son cycle de vie, mais en fonction de tout le phylum qui au sein du phénomène vie tend a l’accession à la réflexivité ce qui implique de tenir compte de l’immédiateté de tous les êtres vivants.

[...]

En ce qui concerne Marx, nous avons insisté à diverses reprises que, dans les Grundrisse, il émet souvent l'hypothèse que le capital peut échapper à ses contradictions, dépasser les limites, etc. Cependant il pensait toujours que le prolétariat interviendrait avant et détruirait le mode de production capitaliste. Mais la défaite du prolétariat, son intégration, son élimination ainsi que l'émergence d’un prolétariat semblable à celui de l’antiquité, c'est-à-dire vivant aux dépens de la société-communauté en place a facilité l’autonomisation du capital. Il y a donc caducité totale de la théorie du prolétariat, mais l'investigation théorique qui permit de dévoiler le devenir du capital et les possibles d'une communauté humaine dénommée alors communisme, s'est avérée puissamment exacte. De même que la critique de Marx au système capitaliste demeure pleinement pertinente comme tous les événements actuels de par le monde le montrent à suffisance : accroissement de l'insécurité de la vie; catastrophe généralisée, même si elle est délayée, etc. En conséquence ce qu’il faut préciser et réaffirmer c’est la donnée invariante: la tendance à réimposer une communauté non isolée de la nature, celle à briser la séparation d’avec cette dernière qui fonde toutes les autres : entre les sexes, les générations, etc.

[...]

Nous devons rassembler tous les hommes et toutes les femmes des différentes générations qui s'opposèrent au devenir hors-nature et toutes les espèces pour affirmer l’essentialité du phénomène vie sur terre ainsi que pour enclencher une dynamique de sortie de ce monde, point de départ de l’émergence de Homo Gemeinwesen.

Un tel programme présuppose que j’ai (individualité-Gemeinwesen) fondé ma perspective-conception du monde sur tout le phénomène humain et sur tout ce qui l'a permis et le permet.

cette critique de l'immédiatisme est à comprendre comme critique de la révolution immédiate, intégrant la communisation, cad au-delà de celle, par ses théoriciens, de l'immédiatisme activiste voulant engager la révolution ici et maintenant sans attendre la conjoncture la rendant possible

je suis bien conscient que ce sujet mettant en question le concept de révolution immédiate revient à ouvrir une boîte de Pandore sur la perspective que nous continuons à nommer communisme, et qu'aux yeux de ses partisans cela fait de moi un contre-révolutionnaire. Il n'y a rien à leur répondre, ou comme Camatte en 1989, en des termes nous rappelant quelques épisodes traversés récemment encore :
Citation :
En ce qui concerne les critiques qui nous ont été adressées, il est indéniable que certaines contiennent des remarques intéressantes, mais elles sont, en général, trop inspirées par un racketisme pour pouvoir être prises en considération. En effet, elles ne visent qu’à diffamer, en catégorisant, d’une façon qui se veut infamante. Que certains veuillent à toute force nous instaurer petits-bourgeois, paumés des classes moyennes, paumés parce qu’isolés, etc., cela ne nous concerne pas. Cela reflète seulement le désir de nos critiques de se situer et de s’exhiber révolutionnaires authentiques et leur inquiétude de ne pas être reconnus en tant que tels.

Il faut espérer qu’ils se rendront compte que cette dernière n’a plus raison d’être puisque le phénomène révolution est désormais fini, ce qui implique également (sans découler uniquement de cette constatation) qu’ils réfléchiront sur le problème de l’intervention et sur la nécessité de mobiliser, diriger, conseiller, etc., les autres. Dès lors ayant perdu cette mauvaise inquiétude, ils seront à même de réaliser leur œuvre humaine.

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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Mer 12 Sep - 7:56


11. le charme persistant du concept de révolution
suivi de
12. le concept de révolution comme structure d'horizon

nous nous en tiendrons ici, comme dans tout ce sujet, au sens de révolution sociale et politique, laissant de côté tant les dérivés de la naissance du terme (Mouvement en courbe fermée autour d'un axe ou d'un point, réel ou fictif, dont le point de retour coïncide avec le point de départ. Astronomie : Mouvement orbital d'un corps céleste qui repasse à intervalles réguliers par le même point. Révolution de la lune, des planètes), que les révolutions scientifiques, techniques, culturelles, artistiques...

nous donnons quelques exemples témoignant, depuis 1968, du fait que la révolution sociale n'a pas cessé d'être une référence idéologique, et pas seulement chez les marxistes et anarchistes

nous l'avons vu, les théoriciens de la communisation tournant la page du programmatisme ouvrier (transition par le pouvoir politique et économique du prolétariat), disent avoir participé à une rupture dans la théorie de la révolution,



dans la même période héritant de Camatte, Temps Critiques fait l'hypothèse d'une révolution à titre humain, et s'ils reconnaissent avoir abandonné marxisme et communisme*, nous n'avons pas bien compris si cela procède encore d'une révolution comme moment immédiat

* « nous ne sommes tout sim­ple­ment plus com­mu­nis­tes car nous pen­sons que les condi­tions posées par Marx ne sont plus présentes (« réelles ») aujourd’hui. » Allusion au Manifeste : « Les concep­tions théori­ques des com­mu­nis­tes [...] ne sont que l’expres­sion générale des condi­tions réelles d’une lutte de clas­ses exis­tante, d’un mou­ve­ment his­to­ri­que qui s’opère sous nos yeux. » Nous ne sommes plus communistes au sens de Marx Temps Critiques, avril 2012



en 1979, le PCF remplace à la fois France Nouvelle et La Nouvelle Critique, respectivement hebdomadaire culturel et mensuel théorique, par l'hebdomadaire Révolution destiné aux intellectuels. Il disparaît en 1995 et fait place à Regards dont la direction ne sera bientôt plus liée au PCF (Roger Martelli, Clémentine Autain, Emmanuelle Cosse...). Il était sous-titré "Nous vivons le temps des révolutions", ce qui vaut son pesant de cacahuètes, puisqu'il aura duré le temps de la mitterrandie, avant le passage du PCF au démocratisme radical qui renvoie la révolution aux calendes grecques


au début des années 2000, Théorie communiste édite une compilation exposant ses fondements


Révolution permanente est, de 2011 à 2015, le journal du Courant communiste révolutionnaire du NPA, transformé depuis en site Internet. Leur révolution est permanente car, comme tout ce qui est trotskiste, elle tourne en rond


Révolution est encore le titre du journal de la Tendance marxiste internationale, un autre courant trotskiste


n'oublions pas que, « moyen pacifique et démocratique de tourner la page de la tyrannie de l'oligarchie financière et de la caste à son service [...] qui se fait avec des arguments et des bulletins de vote »,


2016

mais que « l'imminence de la révolution est très exagérée » (Mélenchon à Marseille, 7 septembre)

Arrow

nous présentons nos humbles excuses aux "camarades" et "compagnons" dont nous n'aurions pas cité les journaux, livres, et œuvres immortelles annonçant leur glorieuse révolution, un concept dont aucun d'entre eux ne s'est jamais donné la peine d'interroger la pertinence ; le concept en étant posé là, elle ne peut que venir plus tard. Relevons que leur révolution réelle est fidèle au sens premier du mot : « Mouvement en courbe fermée autour d'un axe ou d'un point, réel ou fictif, dont le point de retour coïncide avec le point de départ »

sans attendre la leur, voici celle que nous vivons




Arrow

12. le concept de révolution comme structure d'horizon

en étant un peu lacanien, on pourrait dire que le concept de révolution est structuré comme un horizon de langage, et l'on connaît cette définition qui  amusait les citoyens soviétiques : « le communisme c'est ce qu'on voit à l'horizon, et l'horizon ce qui recule quand on avance. »

toujours est-il, on le voit, que la révolution a du charme, surtout pour ses adeptes, mais comme disait Oscar Wilde,


« Le seul charme du passé, c'est qu'il est le passé. »

nous essaierons de nous en passer pour penser le communisme

Arrow

mais d'où vient ce charme, avec ses vieux relents de romantisme ? On pourrait multiplier les exemples, et l'on sait qu'en France, la matrice du concept de révolution est dans la Révolution française. Il en va de même chez Marx, qui à vrai dire n'a pas d'autre exemple de révolution immédiate comme passage du pouvoir politique monarchique (féodal) au pouvoir politique de la bourgeoisie se constituant alors comme classe, modèle chez Marx de la constitution en classe du prolétariat révolutionnaire (voir 7. LE LIVRE COMPLET : du capitalisme à la communauté humaine, UNE CLASSE pour LA RÉVOLUTION septembre 2017
Patlotch a écrit:
1. LES CLASSES SOCIALES, COMPOSITION et CONSTITUTION d'HIER à AUJOURD'HUI
1.1. les classes pour Marx, constitution historique, classe au sens générique et au sens spécifique
1.2. la bourgeoisie et sa constitution en classe capitaliste
1.3. le prolétariat, la classe ouvrière et sa constitution, classe en soi, classe pour soi
[...]

romantisme, disais-je. Voici Hugo, parlant de révolution, donc de la Révolution française

ACTES ET PAROLES
Hugo a écrit:
X

Dans tout ce que nous disons ici, nous n'avons qu'une prétention, affirmer l'avenir dans la mesure du possible.

Prévoir ressemble quelquefois à errer; le vrai trop lointain fait sourire. `
Dire qu'un œuf a des ailes, cela semble absurde, et cela est pourtant véritable.
L'effort du penseur, c'est de méditer utilement. Il y a la méditation perdue qui est rêverie, et la méditation féconde qui est incubation. Le vrai penseur couve.

C'est de cette incubation que sortent, à des heures voulues, les diverses formes du progrès destinées à s'envoler dans le grand possible humain, dans la réalité, dans la vie.

Arrivera-t-on à l'extrémité du progrès ? Non.

Il ne faut pas rendre la mort inutile. L'homme ne sera complet qu'après la vie.
Approcher toujours, n'arriver jamais; telle est la loi. La civilisation est une asymptote.

Toutes les formes du progrès sont la Révolution.

La Révolution, c'est là ce que nous faisons, c'est là ce que nous pensons, c'est là ce que nous parlons, c'est là ce que nous avons dans la bouche, dans la poitrine, dans l'âme,

La Révolution, c'est la respiration nouvelle de l'humanité.

La Révolution, c'est hier, c'est aujourd'hui, et c'est demain.


De là, disons-le, la nécessité et l'impossibilité d'en faire l'histoire.

Pourquoi ?

Parce qu'il est indispensable de raconter hier et parce qu'il est impossible de raconter demain. On ne peut que le déduire et le préparer. C'est ce que nous tâchons de faire.

Insistons, cela n'est jamais inutile, sur cette immensité de la Révolution.

XI

La Révolution tente tous les puissants esprits, et c'est à qui s'en approchera, les uns, comme Lamartine, pour la peindre, les autres, comme Michelet, pour l'expliquer, les autres, comme Quinet, pour la juger, les autres, comme Louis Blanc, pour la féconder.

Aucun fait humain n'a eu de plus magnifiques narrateurs, et pourtant cette histoire sera toujours offerte aux historiens comme à faire.

Pourquoi ? Parce que toutes les histoires sont l'histoire du passé, et que, répétons-le, l'histoire de la Révolution est l'histoire de l'avenir. La Révolution à conquis en avant, elle a découvert et annoncé le grand Chanaan de l'humanité, il y a dans ce qu'elle nous a apporté encore plus de terre promise que de terrain gagné, et à mesure qu'une de ces conquêtes faites d'avance entrera dans le domaine humain, à mesure qu'une de ces promesses se réalisera, un nouvel aspect de la Révolution se révélera, et son histoire sera renouvelée. Les histoires actuelles n'en seront pas moins définitives, chacune à son point de vue, les historiens contemporains domineront même l'historien futur, comme Moïse domine Cuvier, mais leurs travaux se mettront en perspective et feront partie de l'ensemble complet. Quand cet ensemble sera-t-il complet ? Quand le phénomène sera terminé, c'est-à-dire quand la révolution de France sera devenue, comme nous l'avons indiqué dans les premières pages de cet écrit, d'abord révolution d'Europe, puis révolution de l'homme quand l'utopie se sera consolidée en progrès, quand l'ébauche aura abouti au chef-d'œuvre quand à la coalition fratricide des rois aura succédé la fédération fraternelle des peuples, et à la guerre contre tous, la paix pour tous. Impossible, à moins d'y ajouter le rêve, de compléter dès aujourd'hui ce qui ne se complétera que demain, et d'achever l'histoire d'un fait inachevé, surtout quand ce fait contient une telle végétation d'événements futurs. Entre l'histoire et l'historien la disproportion est trop grande.

Rien de plus colossal. Le total échappe. Regardez ce qui est déjà derrière nous. La Terreur est un cratère, la Convention est un sommet. Tout l'avenir est en fermentation dans ces profondeurs. Le peintre est effaré par l'inattendu des escarpements. Les lignes trop vastes dépassent l'horizon. Le regard humain a des limites, le procédé divin n'en a pas. Dans ce tableau à faire vous vous borneriez à un seul personnage, prenez qui vous voudrez, que vous y sentiriez l'infini. D'autres horizons sont moins démesurés. Ainsi, par exemple, à un moment donné de l'histoire, il y a d'un côté Tibère et de l'autre Jésus. Mais le jour ou Tibère et Jésus font leur jonction dans un homme et s'amalgament dans un être formidable ensanglantant la terre et sauvant le monde, l'historien romain lui-même aurait un frisson, et Robespierre déconcerterait Tacite. Par moments on craint de finir par être forcé d'admettre une sorte de loi morale mixte qui semble se dégager de tout cet inconnu. Aucune des dimensions du phénomène ne s'ajuste à la nôtre. La hauteur est inouïe et se dérobe' à l'observation. Si grand que soit l'historien, cette énormité le déborde. La Révolution française racontée par un homme, c'est un volcan expliqué par une fourmi.

noter qu'on y trouve la structure d'horizon évoquée plus haut. Hugo est aussi poète. J'emprunte la formule à Michel Colot, La poésie moderne et la structure d'horizon, 1989

Citation :
l'horizon apparaît comme une véritable structure régissant à la fois le rapport au monde, la constitution du sujet et le fonctionnement du langage. La notion de structure d'horizon permet de mieux comprendre la solidarité qui unit, en poésie, le sujet et l'objet, le visible et l'invisible, l'imaginaire et le réel, l'élaboration d'une structure déterminée et l'ouverture d'une marge inépuisable d'indétermination.

mais Hugo en semble conscient, qui écrit (cité par Collot) :
Citation :
« Placer la Liberté ou la Justice à l’horizon c’est la faire descendre du ciel des valeurs éternelles pour la ramener au niveau de l’humanité et la proposer pour but à ses efforts. Mais c’est en même temps la désigner comme inaccessible, comme un pur idéal. » (cet idéal est la « Mecque du genre humain » Hugo)

« Ils vont ! Les horizons aux horizons se succèdent, Les plateaux aux plateaux, les sommets aux sommets. On avance toujours, on n'arrive jamais; » Hugo, Les Châtiments

le début sonne un peu comme du Marx feuerbachien, et Hugo avait même anticipé la blague soviétique citée plus haut

Twisted Evil

l'horizon à nos pieds ?

mon intuition est qu'il y a quelque chose à renverser, de cette structure d'horizon révolutionnaire. C'est Edgar Morin qui parlait en substance d'un horizon à nos pieds. Mais ne serait-ce pas faire rentrer par la fenêtre l'immédiatisme révolutionnaire que nous avions, avec Camatte, sorti par la porte ? Voire...

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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Mer 12 Sep - 16:13


un peu décalé par rapport à l'avancement du sujet


deux trouvailles, une même idée :
13. l'insurrectionnisme mettrait en cause le concept de révolution

Quarante ans plus tard : retour sur la revue Invariance, Temps critiques, novembre 2012
Citation :
Camatte rajoute [en 1972], mais dans le même sens : à la fic­ti­vité du capi­tal (moment d’affir­ma­tion posi­tif), il faut oppo­ser le négatif du com­mu­nisme.

[Idée de rup­ture abso­lue qui nous semble datée aujourd’hui où se dis­cu­tent les liens entre alter­na­ti­ves et révolu­tion, où l’insur­rec­tion­nisme se mani­feste comme pro­ces­sus et où, malgré ses limi­tes, il ques­tionne le concept de Révolu­tion]

remarque incidente : ce texte de Temps Critiques est une bonne introduction à la lecture et à la compréhension d'Invariance

Spontanéité, Médiation, Rupture Endnotes #3 septembre 2013
Citation :
note [19] Les insurrectionnalistes pourraient très bien être les authentiques héritiers de la théorie « transcroissante » de la révolution. Pour eux, l’intensification des luttes existantes constitue d’ores et déjà la rupture. Le concept de révolution est par conséquent abandonné, étant par trop « holistique », une fausse universalisation dans le temps et l’espace. En fait, les luttes s’universalisent d’elles-mêmes, non en convergeant, de sorte que chacun puisse marcher derrière la même banderole, mais en posant des questions universelles sur le dépassement de ce monde. De la sorte, les luttes elles-mêmes construisent l’universel, non comme l’objet abstrait d’une révolution idéalisée, mais comme objet concret d’une révolution réelle.

j'ai d'abord eu du mal à suivre la remarque de Temps Critiques, parce que pour moi, l'insurrectionnisme est lié à l'activisme immédiatiste, la révolution sans attendre la conjoncture qui la rend possible

l'explication de Endnotes m'a éclairé, sans me convaincre. La catégorie insurrectionn(al)isme n'a rien d'homogène, et l'on y trouve des variantes activistes comme d'autres plus communisatrices, ce qui n'a rien d'étonnant puisque pour la théorie de la communisation, la révolution est d'abord insurrection se généralisant (cf Hic Salta, texte cité en 0.). Bruno Astarian écrit (id. Crise capitaliste et subjectivité révolutionnaire) :

BA a écrit:
Et il faudra que le caractère limité des émeutes actuelles soit dépassé, quantitativement et qualitativement, pour qu’une réelle possibilité de communisation existe.

c'est au demeurant une même idée que l'on retrouve chez Joshua Clover, Riot, Strike, Riot, qui voit les émeutes comme primordiales d'ici à la révolution, où elles deviendraient proprement insurrection révolutionnaire, sous réserve d'effectuer le dépassement quantitatif et qualitatif évoqué par Astarian :

Joshua Clover a écrit:
les émeutes entretiennent entre elles une complicité secrète, qui devient de plus en plus visible au fil du temps ; et plus concrètement, on peut imaginer qu’à un moment, deux foyers d’émeute seront suffisamment rapprochés pour se rencontrer et n’en faire plus qu’un – alors on se demandera si l’on ne peut pas parler de révolution. Je ne pense pas que l’émeute puisse se généraliser : l’émeute telle que je la définis est limitée à un certain rapport au marché qui disparaîtra à un moment. Pour moi, il y a des luttes après l’émeute mais pour l’heure, il est capital de comprendre chaque émeute comme une extension, sur le plan concret, dans un moment et un lieu déterminés, de la substance de la politique (« substance », au sens spinozien du mot).

source : Émeute, grève, émeute entretien avec Nicolas Vieillescazes, revue Période 30 septembre 2016

par conséquent, sauf à préciser quel insurrectionnalisme est visé* par cette idée, je ne vois pas en quoi l'insurrectionnalisme s'opposerait en tant que tel et en général au concept de révolution, bien au contraire parfois. C'est affaire de contenu, pas de forme, ni même de moment plus ou moins immédiatiste, que ce soit au sens critique communisateur ou plus large de Camatte pour qui, de fait, toute révolution est considérée comme immédiate

* une réponse est sans doute à trouver dans La tentation insurrectionniste J. Wajnsztejn et C. Gzavier, 2012



Citation :
dans une période qui paraît sans perspectives révolutionnaires, [les tendances insurrectionnistes] réapparaissent dans un tout autre contexte alors même que l'idée de révolution semble s'être perdue. Elles prennent donc plusieurs formes, de la plus modérée avec l'« insurrection des consciences » de l'Appel des appels, à des formes plus basiques comme dans certaines actions des indignados espagnols ou des Occupy Wall Street américains, ou encore des formes plus radicales quand elles restent inscrites dans une perspective anti-étatique. C'est sur ces dernières que porte cet ouvrage, parce qu'elles reposent des questions essentielles telles que celle du rapport à la violence et à la légalité, entre perspectives révolutionnaires et pratiques alternatives voire sécessionnistes. Mais en même temps elles n'échappent pas toujours à une pose idéologique « insurrectionnaliste », mélange d'activisme, de triomphalisme et d'absence de questionnement sur ses présupposés. Il s'ensuit des ambiguïtés sur la nature de l’État et une méconnaissance de ce qu'est le capital.

pour Jacques Guigou, toujours de Temps Critiques, à propos du livre de Clover qu'il voit comme Une thèse émeutiste, 31 mai 2018, (sur ce coup je suis d'accord avec lui, c'est rare)
Citation :
Contrairement à l’insurrection (qu’on nommait jadis une « émotion sociale ») qui peut, dans certaines conjectures historiques être annonciatrice de bouleversements politiques et sociaux, l’émeute est immédiatiste [au sens de faire tout de suite] ; elle n’est pas porteuse d’un horizon, d’une visée, d’une autre voie pour les émeutiers et les autres humains. L’acte émeutier contient son commencement et sa fin ; il est clos sur lui-même. Expression d’une révolte instantanée et momentanée, l’émeute ne contient pas de médiation autre que sa propre immédiateté. En ce sens, le sous-titre du livre de Clover : « Une nouvelle ère des soulèvements » n’est pas approprié à son objet car au-delà de leurs particularités conjoncturelles, les émeutes comportent une dimension d’invariance historique, de répétition, qui ne permet pas, en tant qu’émeutes, de définir une période historique.

tiens, revoilà l'horizon...

cela dit, je partage la remarque d'Endnotes pour qui « les luttes s’universalisent d’elles-mêmes, non en convergeant... ». Je l'ai développée tout au long du sujet PRINTEMPS 2018, la convergence sans luttes vers les vacances, chronique et théorie

ces trouvailles nous font certes régresser dans l'avancement du sujet, mais je pense qu'elles méritaient de s'y arrêter

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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Jeu 13 Sep - 15:23


14. retour sémantique et historique, bilan d'étape

la recherche sur le concept de révolution étant moyennement fructueuse, je l'ai étendue à l'idée de révolution

voici un premier texte, de 14 pages, dont je donne les cinq premières. Il est de 1952, l'auteur est un juriste qui n'aborde pas la question sous un angle théorique, mais certaines de ses remarques générales ne sont pas sans intérêts pour notre sujet


Remarques sur le mot et l'idée de Révolution
Robert Pelloux, Revue française de science politique  Année 1952  2-1  pp. 42-55






[...]


on trouvera un point de vue plus historique dans le texte ci-dessous, dont je ne donne que l'introduction, le plan et une annexe distinguant révolution, émeute, insurrection... Comme dans le texte précédent et la plupart des textes que j'ai trouvés en dehors de la problématique élargie (communisation, Camatte...), la révolution, y compris communiste, n'est conçue qu'en tant que programmatique (prise de pouvoir politique et transformations économiques et sociales), ce qui confirme trois choses :
1) la conception marxienne découle de la Révolution française et ne la dépasse pas du point de vue conceptuel, c'est un changement de sujet de classe, le prolétariat succédant à la bourgeoisie, même s'il est vu comme sujet de l'abolition de toutes les classes,
2) la théorie de la communisation est bel et bien une rupture dans cette conception, tout en conservant le prolétariat comme sujet révolutionnaire,
3) la révolution à titre humain change le sujet chez Temps Critiques, inspiré par Camatte qui l'abandonne en 1974, ce qui pose ce groupe théorique comme intermédiaire entre abandon de la théorie du prolétariat et abandon de la révolution pour sortir du capitalisme


La notion de Révolution
Germinal n° 6 – novembre 2011

Citation :
Aujourd’hui, le terme de révolution est utilisé à tort et à travers. On l’utilise pour parler de simple mobilisation, d’émeute, d’insurrection[1], voire même pour définir des événements qui se seraient appelés il y a quelque temps contre-révolution (comme les événements survenus en 1989 en Union soviétique). Le mot, rappelons-le, fut aussi utilisé par Pétain et le régime de Vichy, sous occupation allemande, sous l’appellation « révolution nationale », et les fascistes eux-mêmes se présentaient volontiers comme “révolutionnaires”. Une multiplicité d’usages, ou de contre-emplois du mot se sont développés. On nomme aussi révolution un coup d’État, une rébellion, fut-elle réactionnaire, voire la contre-révolution, sans compter des usages publicitaires dérisoires, comme lorsqu’on parle de « lessive révolutionnaire ».

La notion de révolution a ainsi perdu le sens clair qu’elle pouvait receler, plus spécialement à l’époque de la Révolution française ou de la révolution soviétique. Pour rétablir un peu de clarté, on va s’intéresser à l’évolution des significations du mot.

Le mot révolution vient de la racine latine volvere : rouler, le préfixe re (revolvere) y ajoute l’idée de rouler en arrière, ou de retour au point de départ, à l’image de la révolution des planètes. L’étymologie peut aussi contenir l’idée d’un mouvement en sens contraire ou de changement brusque [tourner (en autre chose), ou (se) retourner (contre quelque chose)]. De même racine, le mot révolte (d’origine italienne) signifie se retourner, puis par extension : se soulever.

Jusqu’au XVIIe siècle, le mot révolution semble surtout lié à l’idée du mouvement cyclique des astres, à la géométrie ou à l’histoire naturelle, puis il commence à s’appliquer au domaine politique, à la substitution d’un régime à un autre. On trouve des références aux révolutions de l’Antiquité (révolutions des empires ou au sein de la république romaine)[2]. Les révolutions anglaise et américaine des XVIIe et XVIIIe siècles, conduisent à ce que le mot s’applique désormais couramment à l’histoire politique, avec un sens proche du sens moderne : mutation, renversement de l’ordre ancien et avènement d’un ordre politique et social nouveau[3]. À la fin du XVIIIe siècle, et plus encore avec la Révolution française, s’opère une modification décisive des significations attachées au mot. L’idée de révolution est désormais associée principalement à celle de bouleversement affectant des affaires humaines, et sociales. Le mot change de sens, entre dans la durée et la temporalité historique, il ne s’agit plus d’indiquer par révolution de simples substitutions de gouvernements, mais des transformations profondes intervenues dans l’histoire humaine.

Au XIXe siècle, le mot révolution, fortement valorisé, s’enrichit de valeurs nouvelles, associées à l’idée de progrès : progrès social, progrès scientifique, révolution industrielle, etc. Au XXe siècle, avec la révolution soviétique, qui se positionne pour partie dans le sillage de la Révolution française, de nouvelles valeurs se surajoutent. Le même mot désigne toute mutation sociale profonde, affectant les fondements du régime économique. Comme cela avait été le cas après le retournement de la période d’essor de la Révolution française, les phénomènes qui accompagnent la dissolution de l’Union soviétique, conduisent à une subversion du contenu sémantique essentiel du mot révolution, jusqu’à l’usage d’expressions telles que « révolution dans la révolution » qui, appliquées au régime socialiste, masquent le processus effectif de restauration du capitalisme en cours, c’est-à-dire la contre-révolution.

Le tournant historique de la Révolution française

L’usage du terme révolution chez Marx et pour les marxistes


ANNEXE
Révolution, émeute, insurrection, coup d’État, révolte, mutinerie…

Dans un article publié en 1991, Jacqueline Picoche, linguiste, analyse les significations différentes de mots qui ont pu être associés aux événements de 1968, en se centrant sur l’opposition entre ceux qui défendent et ceux qui contestent ou veulent renverser l’ordre établi. Ses observations ne sont pas sans intérêt lorsqu’il s’agit de caractériser le sens de tel ou tel épisode historique.

Selon son analyse, émeute se rapporterait à une situation ou des individus qui ne détiennent pas le pouvoir politique se rassemblent dans la rue, de façon ponctuelle, à propos d’une décision particulière, de façon spontanée et inorganisée. Ils peuvent ou non commettre des actions violentes.

Le mot insurrection pour sa part, se rapporte toujours à des individus ou groupes ne détenant pas le pouvoir, mais ils sont plus ou moins organisés, pour mener une action violente avec une certaine continuité contre le pouvoir en place.

S’agissant du coup d’État, un petit groupe de personnes prémédite un projet précis pour se substituer au pouvoir en place, en contradiction avec la légalité. Ce groupe met son projet à exécution, par surprise et rapidement, il réussit et prend la place du pouvoir.

La rébellion n’est pas forcément d’ordre politique. Les noms rebelle et rébellion ont pour complément et contrepartie les verbes mater, réprimer. Lorsque un pouvoir se sent attaqué, il a tendance à traiter de rebelles (sans cause) ceux qui s’opposent à lui. Rebelle, rébellion, se rebeller sont des mots à tendance péjorative, qui ne semblent pas obéir à des motivations claires.

La révolte prend davantage en compte les motivations de ceux qui s’insurgent contre une autorité en place, éventuellement leur bon droit. Le sentiment de révolte peut s’extérioriser par la violence, mais pas nécessairement.

Le soulèvement évoque un mouvement de bas en haut, faisant appel à la métaphore du passage de l’homme couché, passif, en sommeil, à l’homme debout, en pleine force, en pleine action. Cela évoque le passage d’une position de soumission à une position volontaire, de décision.

La révolution est davantage associée à l’idée de bouleversement, retournement des choses, ou mise des choses “sens dessus dessous”. Il y a la notion de retournement complet, subi ou volontairement produit, plus spécialement par la société, et depuis la Révolution française, sans retour au point de départ (l’idée qu’on ne peut “retourner en arrière”). Avec le mot révolution, rien cependant n’impliquerait spécifiquement la violence.

la critique du concept de révolution se résout entre critique de la théorie du prolétariat et réflexions sur une perspective révolutionnaire sans révolution, ou une fonction historiquement limitée de celle-ci

corollaire : critiquer le concept de révolution, c'est critiquer l'histoire comme étant réduite à celle de la lutte des classes

la critique du concept de révolution n'est pas en soi contre-révolutionnaire. La perspective communiste de la communauté humaine (Gemeinwesen) n'implique pas la centralité du concept de révolution

PS : ces résultats valent dans la mesure où nous avons distinguer moment court d'une révolution et processus révolutionnaire sur le temps long d'un changement de civilisation

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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Jeu 13 Sep - 22:56

note provisoire

pour aller plus loin...

...il me faudra approfondir en quoi, si j'arrive à certains résultats de Camatte, ce n'est pas par le même cheminement, et la différence réside dans ses considérations sur les rapports du capital et de la valeur : « La domination du capital sur la valeur », « Au-delà de la valeur, la surfusion du capital », la « Révolution du capital » de Temps Critiques, tout cela n'est ni clair ni probant pour moi. À mon avis, c'est la grande faiblesse de Camatte et cela tient au moment, début des années 1970, où il a posé les bases de sa reconstruction d'ensemble en élargissant le contenu et l'arc historique du concept d'invariance

le débat porte au fond sur la domination-subsomption réelle du capital* sur tous les rapports sociaux au-delà de la problématique de l'implication réciproque prolétariat-capital (Théorie Communiste TC). J'affirmais en 2006 dans Communisation, troisième courant, thèse 1, et je maintiens que cette domination réelle n'est pas totale, et moins encore en la considérant dans la seule dimension de l'économie politique et de l'exploitation du prolétariat. Cela ne signifie pas que le processus révolutionnaire s'inscrirait extérieurement à ce rapport comme TC le prête à tous ceux qui sortent de la théorie du prolétariat, mais qu'il inclue d'autres dimensions (en gros les mêmes chez moi et Camatte)

* Camatte fait évoloer sa terminologie, au texte de 1969, Le développement du capitalisme :
4.1.3. - La vie historique du capital est remplie par ses luttes pour lever les barrières, les obstacles à sa valorisation, pour se rendre autonome et détruire toute fixation. Deux période essentielles :
a - Phase de domination formelle οù la production de plus-value absolue est déterminante.
b - Phase de domination réelle οù la production de plus-value relative relaie la précédente et devient prépondérante. Le procès de valorisation l’emporte de plus en plus sur celui de travail et le masque. Sur le plan social cela implique que le capital tend de plus en plus à dominer le prolétariat

il ajoute une
note en avril 2013 : Plutôt que de formelle et de réelle je préfère parler de superficielle et substantielle.  En outre, il s’agit de la domination au sein du procès de production immédiat du capital. Les concepts de domination superficielle (formelle) puis substantielle (réelle) opèrent également en ce qui concerne le procès de production total, et donc en ce qui concerne la société.


Théorie Communiste (TC26) tente de s'en sortir en bricolant son « kaléidoscope du prolétariat » avec le genre et la race, sans sortir de son dogme de départ, prétendant disposer d'une « théorie suffisamment forte et cohérente pour appeler et produire son propre colmatage » et « depuis le n°2 [janvier 1979], [avoir] produit un socle théorique qui inclut le caractère « falsifiable » de [ses] propositions ». Délectable clin d'œil à Popper*, si n'était que TC n'a rien falsifié du tout de ce qui définit essentiellement sa théorie. On va bien rire quand il introduira l'écologie radicale dans sa théorie du prolétariat kaléidoscopé

* « Une théorie qui n’est réfutable par aucun événement qui se puisse concevoir est dépourvue de caractère scientifique. Pour les théories, l’irréfutabilité n’est pas (comme on l’imagine souvent) vertu mais défaut » Karl Popper, Conjectures et réfutations, 1962


dans tout ça, une des apories des deux TC est leur désintérêt des sciences de la vie, très loin de celui que Marx portait à Darwin. Alors, prétendre que l'évolution voire le dépassement d'Homo Sapiens ne bousculerait pas la mission communisatrice du prolétariat...  Rappelons qu'en dehors d'être un théoricien communiste, Jacques Camatte fut  professeur de Sciences de la vie et de la terre (SVT) et que ses écrits sont truffés de références dans ce domaine



Dernière édition par Patlotch le Lun 17 Sep - 13:29, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Lun 17 Sep - 13:30


15. révolution, inversion... bifurcation ?

j'ai affirmé plus haut que je n'allais pas devenir camattiste. Il me faut questionner le concept d'inversion autant que je l'ai fait du concept de révolution. Ironie commune aux deux termes :

- le premier sens de révolution est « Mouvement en courbe fermée autour d'un axe ou d'un point, réel ou fictif, dont le point de retour coïncide avec le point de départ. » (CNRTL). On admettra que jusqu'ici c'est un peu ce qui s'est passé puisque les résultats de toutes les révolutions ont été la domination d'une nouvelle classe, autrement « l'exploitation de l'homme par l'homme » formule un peu rapide que l'on trouve néanmoins dans la Manifeste de 1847 : « Abolissez l’exploitation de l’homme par l’homme, et vous abolirez l’exploitation d’une nation par une autre nation. »

- le premier sens d'inversion est « Action d'invertir, de mettre dans un sens opposé, contraire; le résultat de cette action.» (CNRTL)

si l'on revient à la définition par Camatte de l'inversion...

Citation :
Désigne la mise en place d’un devenir contraire à celui effectué jusqu'à nos jours, comportant en particulier : sortie de la nature, répression, refus, abstraïsation, émeutes (soulèvements, révolutions) mais aussi guerres et paix. Elle n'est pas un détournement de ce qui fut détourné et n'est pas un retour au moment où ceci s'est imposé. Non, car c'est à partir du potentiel gemeinwesen en nous ici et maintenant et en la communauté de ceux et celles qui convergent et participent, que cela s'effectuera. Il ne s’agit donc pas de retourner à une phase antérieure, à un comportement ancestral, mais d’accéder à quelque chose en germe en nous, en l’espèce : la naturalité profonde qui a toujours été réprimée, en grande partie occultée, ainsi que la continuité avec tous les êtres vivants, avec le cosmos.

... on voit que ce non-retour au point de départ n'est pas sans ambiguïté. Il est difficile de trouver chez Camatte des formulations concrètes de ce qu'il imagine ou projette, mais voici deux passages significatifs :

Marx et la Gemeinwesen, Jacques Camate, Invariance, octobre 1976
Citation :
Pour qu’il y ait communauté humaine, il faut une réduction de la population. Le trop grand nombre dilue la dimension Gemeinwesen; elle ne peut plus s’effectuer en l’être individuel. En outre la communauté sera l’intégrale d’une foule de petites communautés vivant uniquement dans les zones aptes à un épanouissement humain. Notre espèce abandonnera de ce fait toute une série de régions qui ont été conquises, mais où les êtres humains se sont perdus parce qu’ils ont dû dépenser trop d’énergie pour pouvoir subsister, ou parce qu’ils sont devenus trop dépendants de la technique.

Inversion et Dévoilement, Invariance, Décembre 2012
Citation :
Telle est la situation qui impose l'inversion.

Maintenant il est possible d’esquisser comment se présente la dynamique d’inversion dévoilement[130] - qu’on peut désigner aussi inversion et émergence, celle-ci pouvant être considérée comme le contenu du dévoilement - qui nécessite un cheminement, préparé par celui de quitter ce monde, qui doit nous permettre de nous rendre apte à saisir et à percevoir la naturalité et, au cours duquel, se produira l’émergence d’un nouvel être. Cette inversion, rappelons-le, s’impose à la suite d’un dévoilement consécutif à la perception profonde d’une impasse, d’un blocage, forçant l’individu à trouver une solution hors du champ de ce qu’il a vécu jusqu’alors et, à partir de là, divers dévoilements s’opèreront lui révélant les possibles masqués habituellement par le recouvrement et par la réduction qu’il subit enfant, ainsi que ceux des hommes et des femmes ses contemporains et contemporaines, l’amenant à accéder à la dimension individualité-Gemeinwesen. Ceci est également vrai au niveau des groupes, des collectivités.

[130] Ce qui suit ne peut être que l’amorce d’une étude, voire un simple énoncé, des diverses questions intervenant dans la dynamique d’inversion. Elles sont d’une très grande ampleur et nécessitent, pour être exposées substantiellement, une maturation au cours du cheminement. Leur exposition résultera d’une union geste parole, pratique théorie, activité, récit; tout au moins c’est ce qui sera recherché.

[...]

Dans cette perspective on peut envisager un arrêt assez rapide de la domestication des animaux. En ce qui concerne les plantes cela dépend de la réduction du nombre de la population et de la potentialisation de la nature sauvage. La disparition de l’agriculture prendra probablement des siècles.

Camatte ne le dit pas explicitement, mais sa critique de la science ne laisse-t-elle pas entendre qu'il faut en finir avec elle ? Pourtant, dans le passage qui précède, il ne rejette pas complètement la technique :

Citation :
De même que pour les supports, on ne peut pas immédiatement se passer de prothèses dans quelque domaine que ce soit. C’est là que se pose le problème de la technique. Celle-ci n’est pas, comme beaucoup de théoriciens le posent, le mal, voire le mal absolu, car c’est la spéciose-ontose résultant de la dynamique de séparation induisant la répression qui fut et est maléfique. Car, dit globalement, c’est pour réaliser une séparation et une protection, visées comme devant être définitives, que l’homme s’est adonné à un développement hypertélique* de la technique. Celle-ci est déjà présente chez les animaux et leur permet de réaliser au mieux leur procès de vie en continuité avec le reste de la nature. Il doit en être de même pour l’espèce humaine.

* l'hypertélie est un terme de biologie qui signifie « développement exagéré de certains organes pouvant occasionner une gêne (ex. les bois de certains cervidés). »

les techniques utilisées par les animaux (non humains) ne sont pas le produit d'une science, mais peut-on envisager qu'il en aille de même pour l'espèce humaine, des techniques sans la science ? Nous avions ouvert en mars dernier un sujet SCIENCES et PERSPECTIVE COMMUNISTE, mais sans envisager ces problèmes

à ce stade nous ne pouvons quère qu'affirmer un accord global avec la perspective de Camatte de mettre fin à la séparation des humains avec la nature, qu'il définit comme « Ensemble des êtres vivants, Homos sapiens inclus, et de leurs relations réciproques, ainsi que de celles avec le support inorganique de la planète terre.» Est inorganique « ce qui n'a pas l'organisation d'un être vivant ; dont l'origine n'est ni animale ni végétale. » et pour la biologie,

Citation :
le vivant est caractérisé par sa capacité à échanger avec son milieu des matériaux, de l’énergie et de l’information et à se reproduire. Qu’il s’agisse de la cellule unique formant certains microorganismes, comme les bactéries, ou des milliards de cellules formant les organismes de grande taille, comme les animaux ou les plantes, toutes les cellules présentent l’ensemble de ces propriétés. C’est pourquoi la cellule est considérée comme la plus petite unité qui mérite le qualificatif de vivant.

mais quant aux modalités qu'il envisage dans son récit futuriste sur l'inversion, je reste dubitatif

avec la révolution et l'inversion, un troisième concept pourrait nous aider à penser le changement en histoire, celui de bifurcation, dont on sait qu'il est en relation avec ceux d'auto-organisation et d'émergence dans les théories de la complexité à quoi Lucien Sève ajoute la dialectique (sources). Nous ne l'avions pas encore mis en chantier, mais nous sommes en terrain familier, avec le sujet DIALECTIQUE COMPLEXE et MÉTHODOLOGIE : DÉPASSEMENTS À PRODUIRE

mais là encore, nous ne sommes pas au bout de nos peines, le concept de bifurcation en histoire est à la mode, soit pour dire que nous vivons une grande bifurcation (chacun la sienne) soit qu'il faut en promouvoir une contre celle qui semble s'imposer. Et il y a du monde pour en parler. Exemples :

- La grande bifurcation, En finir avec le néolibéralisme, Gérard Duménil et Dominique Lévy, 2014

- Jean-Luc Mélenchon : « L’écologie doit être un stimulant d’enthousiasme », Reporterre, 12 mars 2018

Citation :
Il y a le temps de la prédation et le temps de la reconstitution par la nature de ce qu’on lui a pris. Cela implique un concept nouveau : à la place de celui de révolution, c’est le concept de bifurcation. En changeant un paramètre de la trajectoire générale, la dynamique de l’histoire peut changer de cours du tout au tout. Ces trois idées me placent sur le terrain de l’écologie politique mais dans une vision matérialiste.

bifurcation a l'avantage de ne pas connoter un retour au départ, mais une « séparation en deux voies distinctes », sur lesquelles s'engager est l'objet d'un choix. Les hommes font leur histoire, tout n'est pas perdu...

Karl Marx a écrit:
« Les hommes font leur propre histoire, mais ils ne la font pas arbitrairement, dans les conditions choisies par eux, mais dans des conditions directement données et héritées du passé. La tradition de toutes les générations mortes pèse d'un poids très lourd sur le cerveau des vivants. »
Le 18 brumaire de L. Bonaparte, 1851


sommaire glissant

0. questionner le concept de révolution mondiale immédiate
1. deux bornes à la réflexion / le concept de révolution en crise

2. la centralité du concept de révolution: Le concept de révolution chez Georges Labica
3. le concept d'inversion (dévoilement -émergence) contre le concept de révolution, Jacques Camatte
4. interlude hic
: Théorie de la révolution mondiale immédiate, Marcel Mariën, 1958
5. interlude culturel : concept de révolution, révolution mondiale...
6. D'où venons-nous ? Que sommes-nous ? Où allons-nous ?
7. quelle est la question ?
conversation
8. une vieille question réveillée : la fin de la théorie du prolétariat
9. préciser notre recherche dans une nouvelle cohérence du forum
10. critique du concept de révolution comme étant celle de tout immédiatisme révolutionnaire
, Camatte encore
11. le charme persistant du concept de révolution
12. le concept de révolution comme structure d'horizon
13. l'insurrectionnisme mettrait en cause le concept de révolution
, discussion
14. retour sémantique et historique, bilan d'étape : critiquer le concept de révolution, c'est critiquer l'histoire comme étant réduite à celle de la lutte des classes. Dans la mesure où un processus révolutionnaire de changement de civilisation s'entend dans le temps long, la critique du concept de révolution n'est pas en soi contre-révolutionnaire. La perspective communiste de la communauté humaine (Gemeinwesen) n'implique pas la centralité du concept de révolution
15. révolution, inversion... bifurcation ?

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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Dim 23 Sep - 11:08


la page des révolutions est tournée par Jacques Camatte en 1974, et depuis celle des controverses directes avec les marxistes, qui l'ont traité en chien crevé contre-révolutionnaire, la plupart ignorant depuis son cheminement. C'est bien évidemment avec ce Camatte-là que nous pouvons penser le présent et l'avenir, et sortir des ornières théoriques dans lesquelles nous étions embourbés. Un thème (un concept ?) revient régulièrement dans les derniers textes de Camatte, l'inimitié. Nous tentons d'éclairer par les extraits ci-dessous ce que signifie la phrase en bas de la page d'accueil d'Invariance :


Je n'ai pas d'ennemis : l'enfermement s'abolit.

la dynamique de l'inimitié

Inversion et dévoilement, décembre 2012
Jacques Camatte a écrit:
L’affirmation selon laquelle le "désir de recouvrer cette Unité.-perdue", "contraint l'homme à concevoir les opposés comme les aspects complémentaires d'une réalité unique", escamote tout un devenir : c’est la séparation d’avec la nature, celle au sein de la communauté qui va fonder la dynamique de l’inimitié, et donc le surgissement des contraires. Poser l’unité des contraires et donc retrouver l’union primordiale, l’unité perdue revient à escamoter toute la dynamique du conflit présente dans le devenir d’errance. L’ennemi est le support de l’autre et réciproquement. L’homme est à la recherche du "totalement autre que lui-même" afin de pouvoir se confronter à lui en une dynamique que GWF Hegel a décrite comme étant celle de la reconnaissance. Pour être reconnu il lui faut toujours trouver un ennemi puissant et s’il ne le trouve pas il l’invente. L’homme en tant que mâle a inventé la femme en tant qu’autre constitutif et constituant, et l’a posée en ennemi qu’on hait et qu’on aime (ce qui est le support de tout ennemi), lui permettant d’exalter sa virilité, propriété inventée, bien que fondée sur une donnée naturelle, ce qui conduisit, et cela persiste de nos jours, à l’exécution de toutes sortes d’horreurs. Or cette inimitié est pour ainsi dire une inimitié recouvrante, masquant celle fondamentale, tant que persiste la répression parentale, vis-à-vis de la mère. Autrement dit la recherche d’un ennemi implique souvent un escamotage, un masquage et donc une mystification

Le devenir à l'inversion Octobre 2017
Jacques Camatte a écrit:
Afin de bien présenter ce devenir il faut le situer au sein de divers phénomènes historiques de plus ou moins grande amplitude. Pour commencer envisageons-le en rapport à l'ensemble du mouvement prolétarien puisque c'est à partir de son étude que nous sommes parvenus à penser et à proposer celui-ci comme nous l'avons exposé dans Inversion et dévoilement. Ce mouvement émerge à la fin du XVIII° siècle lors de la réalisation de la domination substantielle (réelle) du capital dans le procès de production immédiat et commence à s'imposer comme force sociale importante qui contribue fortement à la destruction d'une totalité c'est-à-dire tous les restes du mode de production féodal et surtout ceux des reliquats importants des formes communautaires qui avaient survécu au sein de ce dernier, ce qui potentiellement impliquait de reformer une autre totalité, en fait une autre communauté. Or justement le vaste mouvement qui opéra de part et d'autre de l'Atlantique nord engloba non seulement des salariés de diverses nationalités mais des esclaves provenant de pays différents, des déracinés, des révoltés de toutes sortes et même des natifs amérindiens, donc tous ceux qui ne toléraient pas l'ordre établi, comme l'ont bien montré M. Rediker et P. Linebaugh, tendit à opérer dans ce sens. La répression violente qu'il subit au début du XIX° siècle s'accompagna de la floraison du nationalisme, du racisme et du sexisme, phénomènes favorisés par la classe dominante qui contribuèrent à son affaiblissement final. Le mouvement prolétarien reprit ultérieurement mais sur une base plus étroite : la classe. Cependant la tendance à l'inversion se manifesta à nouveau comme lors de la révolution de 1848 avec la revendication de la fraternité universelle.

On peut ne pas se limiter au mouvement prolétarien et considérer qu'également au cours des révolutions bourgeoises particulièrement celle de 1789, un certain dépassement s'est imposé, un aller au-delà de la limite historique, une transcendance eurent lieu, fondant une certaine ambiguïté dans le discours des révolutionnaires, dans le discours sur la libération. Une ambiguïté entre la visée immédiate individualiste et une visée universelle concernant la réalisation du bonheur pour tous. Elle ne relève pas seulement d'un objectif conscient afin de manipuler les masses mais dérive de phénomènes inconscients liés au poids du passé, à la dynamique de la répression et de l'inimitié.

Ceci dit nous pouvons envisager les deux moments constitutifs de la mise en place du surgissement de la nécessité de l'inversion du fait de la perte objective de ce qui fonde la dynamique de l'inimitié : l'ami et l'ennemi.

Dans les années 1970 -1980 on a eu la disparition du prolétariat, donc de l'ami. D'où le grand désarroi et la recherche de substituts. Dans les années 1990- 2000 ce fut le tour du capital et donc la perte de l'ennemi d'où la thématique de à qui s'en prendre désormais car sa disparition s’est accompagnée en fait par une péjoration des conditions de vie. De là aussi le fait que l'ennemi est très souvent perçu comme insaisissable et la floraison de théories sur le complot – alors qu'en fait tout est bien apparent – ce qui est la reconnaissance que l'on a de prise sur rien, qu'on est manipulé, mais par la totalité englobée par la forme autonomisée du capital, par la virtualité.
[...]
Ainsi encore l'espèce ne pourra éviter son obsolescence, sa dissolution préludant à son extinction, que si s'ébranle une vaste inversion. Pour le moment [l'espèce humaine] rejoue le risque d'extinction en quelque sorte commandé par la menace de celle-ci, ce qui implique que pour que l'inversion devienne effectivement réalisable, il est nécessaire qu'elle n'appréhende plus la nature, le cosmos à travers la déréliction (l'angoisse d'être seuls) et l'inimitié qui l'affectent depuis des milliers d'années.

Rupture de continuité et Inversion juin 2018
Jacques Camatte a écrit:
Pour situer vraiment et pleinement, à la fois le moment actuel d'errance et l'urgence du devenir à l'inversion, il convient d'apporter des précisions sur deux phénomènes fondamentaux de la répression, piliers de l'autodomestication de l'espèce et de son enfermement: la répression parentale conjointe à la mise en place de la dynamique de l'inimitié et l'élimination de l'affectivité couplée au triomphe de l'indifférence, elle-même en accord avec le procès d'indifférenciation des êtres. En ce qui concerne la première je tiens à préciser qu'elle est initialement inconsciente : les parents ne faisant que réactualiser les schémas comportementaux qu'ils ont subi au cours de leur éducation, depuis leur naissance.

Sortir du piège, À propos du cinquantième anniversaire de Mai-Juin 1968, 4 juillet 2018
Jacques Camatte a écrit:
L'immédiatisme c'est l'enfermement dans l'immédiateté et le blocage du procès de connaissance qui de ce fait ne se déploie plus à partir d'elle, de la concrétude, du ressenti, pour parvenir à la pleine réflexivité; c'est un blocage dans l'apparence. Ainsi s'en prendre à des individus comme étant les responsables des maux dont souffre le monde en place est de l'immédiatisme. Certes dans l'immédiat ce sont les dominants qui opèrent, mais ils ne font qu'appliquer les règles d'un "mécanisme infernal" (ersatz d'une loi divine ou naturelle) qui les domine et dont, inconsciemment, ils essaient de se libérer, grâce à un détournement, en opprimant les autres. L'inimitié est, pour une bonne part, fille de l'immédiatisme.

hasard ou nécessité, observons que c'est dans le même temps, en 2016, qu'Achille Mbembe publie


Citation :
Cet essai explore cette relation particulière qui s’étend sans cesse et se reconfigure à l’échelle planétaire : la relation d’inimitié. S’appuyant en partie sur l’œuvre psychiatrique et politique de Frantz Fanon, l’auteur montre comment, dans le sillage des conflits de la décolonisation du XXe siècle, la guerre – sous la figure de la conquête et de l’occupation, de la terreur et de la contre-insurrection – est devenue le sacrement de notre époque.

Cette transformation a, en retour, libéré des mouvements passionnels qui, petit à petit, poussent les démocraties libérales à endosser les habits de l’exception, à entreprendre au loin des actions inconditionnées, et à vouloir exercer la dictature contre elles-mêmes et contre leurs ennemis.

Dans cet essai brillant et brûlant d’actualité, Achille Mbembe s’interroge, entre autres, sur les conséquences de cette inversion, et sur les termes nouveaux dans lesquels se pose désormais la question des rapports entre la violence et la loi, la norme et l’exception, l’état de guerre, l’état de sécurité et l’état de liberté.

Dans le contexte de rétrécissement du monde et de son repeuplement à la faveur des nouveaux mouvements migratoires, l’essai n’ouvre pas seulement des pistes neuves pour une critique des nationalismes ataviques. Il pose également, par-delà l’humanisme, les fondements d’une politique de l’humanité.

chapitre 2
La société d’inimitié
L’objet affolant
L’ennemi, cet Autre que je suis
Les damnés de la foi
État d’insécurité
Nanoracisme et narcothérapie

Montaigne a écrit:
Nos disputes devraient être défendues et punies, comme d’autres crimes verbaux. Quel vice n’éveillent-elles et n’amoncellent, toujours régies et commandées par la colère ? Nous entrons en inimitié, premièrement contre les raisons, et puis contre les hommes. Nous n’apprenons à disputer que pour contredire : et chacun contredisant et étant contredit, il en advient que le fruit du disputer, c’est perdre et anéantir la vérité. Ainsi Platon en sa République, prohibe cet exercice aux esprits ineptes et mal nés.

Essais - Livre III - Chapitre VIII - De l’art de conférer

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MessageSujet: Re: LE CONCEPT DE RÉVOLUTION en questions   Hier à 14:58


petite synthèse

s'il est difficile de tirer un bilan de ce sujet, c'est-à-dire d'apporter des réponses définitives aux questions que nous pose le concept de révolution, on peut dire à ce stade qu'il s'avère trop étroit pour rendre compte des processus de changements de civilisations, dont nous considérons qu'ils sont proprement révolutionnaires, en maintenant le terme de communisme comme mouvement vers la communauté humaine

le sujet tend, à plusieurs reprises, à sortir de son sujet tel qu'en son titre, puisqu'il déborde sur l'idée que ces processus révolutionnaires s'étendent sur la longue durée historique, d'une part en intégrant parfois des révolutions au sens devenu commun de moment insurrectionnel depuis la Révolution française et celle d'Octobre, d'autre part d'autres phénomènes de changement bouleversant en profondeur les rapports sociaux et 'à la nature'. Aucune de ces "révolutions" n'a permis de sortir des sociétés de classe, et le prolétariat ouvrier lui-même ne semble pas pressé d'assumer sa supposée mission universelle d'abolition de toutes les classes, idée marxienne sur laquelle reposent encore tous les marxismes, théorie de la communisation comprise

je vois donc une bifurcation dans la conception même des changements révolutionnaires de civilisation, qui me semble d'autant plus s'imposer à la réflexion théorique concernant la sortie du capitalisme que nous appelions jusque-là "révolution communiste" (cf le livre livre et nouvelle théorie : LUTTE d'une CLASSE pour une RÉVOLUTION COMMUNISTE)

les concept de classe, et de lutte des classes comme moteur de l'histoire, ne me semblent ni dénués de pertinence, ni incontournables pour théoriser la perspective révolutionnaire telle qu'elle se présente aujourd'hui à nos yeux. C'est au fond un peu une question de présentation terminologique et conceptuelle, puisque la classe révolutionnaire telle que je la concevais dans ce livre dépasse les conceptions prolétariennes héritées de Marx, et tend à englober des catégories sociales qui ne se définissent pas face au capital dans les seuls rapports de production économique. Appeler classe ce sujet révolutionnaire est donc fort discutable, en quoi je rejoins d'une certaine façon Jacques Camatte, et par certains aspects "la révolution à titre humain" de Temps Critiques, dont il convient néanmoins de définir les contenus de rupture, et les formes dans lesquelles ils peuvent se manifester, aujourd'hui et demain

pour ce qui me concerne, et comme je l'ai expliqué ici le 22 septembre, je me vois tenu de procéder par continuités et ruptures dans mon cheminement théorique


Patlotch a écrit:
il s'agirait de poursuivre le travail dans plusieurs directions, avec plus ou moins de continuités et ruptures. Les facteurs d'incertitudes quant aux bifurcations possibles de l'histoire humaine sont tels que l'hypothèse communiste elle-même ne peut être mise en chantier de manière univoque. Il conviendrait d'élargir encore la réflexion de Christian Charrier qui, en 2005 dans La communisation... point d’orgue, écrivait :

Citation :
« explorer les voies de la communisation » (Invite à Meeting), ce doit être, simultanément, explorer les voies de l’exploration ou, comme cela a été dit plus haut, explorer de manière critique les présupposés et les origines de la théorie de la révolution comme communisation de la société.

en somme, sans rejeter totalement mes travaux antérieurs, je les vois présupposés par des concepts insuffisamment interrogés qui verrouillaient les possibilités d'aller plus loin

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