PATLOTCH / COMMUNISME / un ART de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens

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Patlotch



Messages : 1552
Date d'inscription : 22/04/2017

MessageSujet: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Jeu 19 Avr - 14:40


LA FRANCE
roman initiatique imprévisé

. Préface
. chapitre 1 : Rêve ça loupe ! Trois hommes et un bon coup
. chapitre 2 : la cheminote rouge et le merle noir en langage d'oiseaux
. chapitre 3 : le vieux qui ramassait des vers de terre altofiction


préface
19 avril 14:38

voici un feuilleton improvisé, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens. Si le rythme d'écriture s'en soutient, il devrait s'achever avant le 14 juillet 2018

un roman initiatique est traditionnellement le « récit de l'évolution d'un personnage qui tente de comprendre le monde ou lui-même. ». Dit aussi roman d'apprentissage, c'est « la confrontation d'un personnage central avec différents domaines du monde ». Ici, le personnage central, c'est LA FRANCE
l'esprit en est résolument loufoque et débridé, utilisant les événements et leurs protagonistes réels en tous sens et non sens. Comme l'écrit Jorge Volpi en avertissement à La Fin de la folie en 2003, « Ce livre est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. »
l'ambition est que de ce capharnaüm ressorte paradoxalement une image rendant subjectivement compte de la France contemporaine, ou passée, en ce printemps 2018

l'écriture est imprévisée, c'est-à-dire improvisée sans prévision de la suite, sans canevas ni synopsis préalable


study

chapitre 1
épisodes 1 à 12
Rêve ça loupe !
Trois hommes et un bon coup

1. mardi 10 avril 05:57

Le professeur Friedrich Lorduron, après son cours de rattrapage aux studieux de Toulbac qui n'imaginaient pas ce qu'ils faisaient, car l'inconscience précède l'existence, tomba nez à nez avec les Forces du désordre dépliant un grand rouleau de printemps sur lequel était écrit : « Ne dites plus : Monsieur le Professeur, dites : rêve ça loupe ! »

Salairpipopète ! jura Lémérite. Quel contretemps trotskien !, renchérit Lorduron.

Avec son confrère Lémérite Friant de salaire avide, ils avaient projeté un Midweek dans la cabane du Baron perché d'Aigruffin, pour une partie de jambes en l'air en zone humide, car, disait Lorduron, la zad fait bien les choses, ce à quoi Friant ajoutait d'un sourire entendu : « Ach, bite macht frei ! »

C'est l'heure d'étai, prenons le train en marche, suggéra Friant, la grève est finie, espérons que Julien n'a rien coupé. Lorduron l'arrêta : Prenons plutôt ma deuche Über à l'aise. Il montèrent dans la deux pattes, mais Lorduron ne put la démarrer. Lémérite descendit et poussa, alors que Friedrich passait les rapports sociaux de la boîte à vitesse. Mais rien n'y fit. Ils étaient en panne d'essence, qui précède l'existence de l'automobile.

Ils se résolurent donc à y aller à pied, Lorduron en tête de cortège, Friant traînant la patte dans la manifestation qui suivait.


2. 13:40

Ils marchèrent ainsi l'un derrière l'autre six jours et six nuits, et le septième se reposèrent. Ils ne faisaient qu'Un qui savait tout, mais ne voyaient rien que la fumée des lacrymogènes, et se demandèrent comment trouver la cabane du Baron perché d'Aigruffin. Ils n'eurent pas à la chercher, celui-ci sortant du brouillard tel un spectre pour hanter la lande, en Zarathousdétraque descendu de la canopée zadienne.

Il les accueillit avec son sourire légendaire et cinématographique (il avait vu Le jeune Marx) : « Nous voici tous les trois réunis pour un grand mouvement tous ensemble. » Lorduron l'approuva : « Pour aller où et quand ! »

Lémérite Friand restait à l'écart, singeur à l'idée de devoir grimper dans les arbres d'où l'Homme était descendu pour toucher terre et un salaire avide. Friedrich Lorduron s'approcha de lui, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit : « La clef de l'anatomie du singe, c'est l'anatomie de l'homme, mais je ne sais plus où est celle de la deuche. »

D'Aigruffin les rassura : « Tout est bloqué, c'est l'essence qui manque le plus aux rapports sociaux, allons boire un communard au bar de l'Ensemblée nationale. »


3. 15:01

À peine avaient-ils fait un pas en avant, qu'ils durent en faire deux en arrière. La police les cernait, ils étaient bien nassés, et même trop. @Gendarmerie nationale ne se dérida pas, encore que : « #NDDL Le travail de déconstruction est toujours en cours. » (twitter 10 avr. 2018 02:09)

D'Aigruffin, qui s'y connaissait en (maillot de) rugby leur conseilla d'adopter la position de la tortue, célèbre formation stratégique des légionnaires romains détournée par Astérix dans la Guerre du Larzac. Lémérite eut quelque mal à plier ses lombaires, mais voyant la tête furibonde de Lorduron, la flicaille désemparée accéléra sa déconstruction et s'enfuit toutes affaires pendantes au cul de la Préfète. Celle-ci en référa à Christophe Collomb, qui condamna aussitôt ce petit délit.

Nos trois amis en profitèrent pour autoorganiser une AG autonome et ouverte à huis clos, en comité invisible, qui dure encore. Il va falloir attendre.


4. jeudi 12 avril

Demain fut un autre jour, que l'on n'attendait pas. Pas comme ça.

Les yeux rougis par les pétards, nos trois fêtards ouvrirent leur dernière bouteille d'Elixir de la Zad, une piquette autorisée par la préfette, qui sans se prendre le melon lui préférait le Bourgogne à levure indigène, mais d'ailleurs.

Friant tomba de l'arbre à l'heure où Jupiter tombait sur les télés. Lorduron appela le streetmédoc de Toulbac, mais celui-ci refusa de se déplacer en un lieu sans rues que mal barrées.

D'Aigruffin prétexta une grosse commission à l'Ensemblée nationale.

Tous ensemble, ils étaient dans la merde.


5. vendredi 13 avril

Après avoir passé la nuit debout, d'Aigruffin et Lorduron, face au débordement qui ne vint pas, s'en prirent à Lémérite qui traînait la patte après sa chute. Ce dernier arborait son sale air avide, minant le moral des troupes radicales alors que la relaxe de nos ami.e.s faisait la Une des gazettes de têtes, annonçant l'ère des émeutes jupitériennes.

L'unité était fragmentée, la convergence compromise, et pire, absents de Toulbac où c'était tous les jours la fête, ils n'avaient pas pris leur pied tous ensemble dans les arbres. À la gare de Nantes, ils apprirent qu'il n'y avait plus de train pour Paris, et furent traités de briseurs de grève par les camarades cheminots : « Quand on soutient, on ne prend pas le train ! »

Revenant sur leurs pas, ils se heurtèrent à un barrage policier, qu'ils contournèrent pour se faire accueillir comme déserteurs par les zadistes : « Les barricades n'ont que deux côtés ! » (Elsa Triolet). Ils n'étaient pas du bon.

L'histoire n'avait plus rien de drôle. Vendredi 13, il y a des jours comme ça...


6. samedi 14 avril

Soucieux de se refaire une santé dans le mouvant social, nos trois amis décidèrent de participer incognito à la la manifestation de soutien à Nantes, afin d'y prendre un bain de foule psycho-réparateur, disait Le Bon Gustave.

Tout en marchant péniblement, Lémérite Friant songeait à reformuler son SAV de Salaire à vie en Service après vente de la force de travail, car, ressassait-il depuis des années en bon servile public : « le salaire n'est pas le prix d’une force de travail valorisant du capital, la classe ouvrière a réussi à imposer des institutions anticapitalistes, la Sécurité sociale est révolutionnaire... ».

Tout le monde s'en contrefoutait, même Lorduron, qui déplorait surtout de ne compter que pour un dans la manif, dont il ressortit par les canons à eau trempé jusqu'à l'os, substantifique moelle de son bide annoncé : il avait plus que dépassé la mise en quarantaine avec retraite nanticipée.

D'Aigruffin n'était pas couché, il passerait la nuit debout dans les studios à promouvoir son débordement du 5 mai boudé par El Moustachos Martinez.


7. dimanche 15 avril

« Luttes picnicatoires, vacances luttatoires, mouvement convergeatoire, non-violence pacificatoire, avide incantatoire... », ainsi parlait zad à tout' c' tas, avec les concepts fumistogènes forgés par Lorduron lecteur de Douleuze et Berdieu. C'était dimanche, il faisait beau, même la boue aimait les gendarmes et les barricades n'avaient plus de côtés. Des centaines de poulets venaient jusque dans nos bras allonger nos files à la campagne.

Lémérite, gazé au poivre, ne put mettre son grain de sel. Il remplissait un formulaire simplifié de déclaration d'invalidité à la Sécurité sociale révolutionnaire.

D'Aigruffin s'était couché tard. Après sa grasse mâtinée insoumise, il suivait les événements à la télévision, et préparait son discours à l'Ensemblée nationale, dans lequel il affirmait « ne pas se sentir "un enfant de 68", [préfèrant] s'en référer à "la Révolution française, Jaurès, le Front populaire" ».

Dimanche à Orly, on annonçait un projet d'agrandissement aussi grand que Notre-Dame-des-Landes, jusqu'à 400.000 vols par an, soit 68 par heure. 68, année volatoire.


8. lundi 16 avril

Lundi matin, nos trois amis récupèrent les débris de la cabane du Baron perché d'Aigruffin et les apportèrent au Gourbi, pour participer à sa reconstruction, mais ils arrivèrent trop tard, et leurs morceaux s'avérèrent inutiles. Il faut bien dire qu'ils cherchaient encore la pratique de leur théorie.

Durant ce temps-là, la gendarmerie déridée déconstruisait sans fin, accomplissant comme prévu les instructions jupitériennes, et les zaditistes addictés poursuivaient leur mythe incisif.

Lémérite tirait de la situation un profond questionnement sur les perspectives : « Comment assurer le SAV dans un monde sans marchandise ? » Lorduron fébrile trépignait : « Mais où sont les clefs de ma deuche ? » D'Aigruffin exultait, se repassant en boucle les moments d'émotions puncho-macronistes de la veille, sous la Tour Eiffel, exactement.

La terre continuait de tourner, le capital de danser la bourrée. Travaillant, prenant de la peine, tous savaient attendant la mort que le travail est un trésor.

Le monde est puni, Gourbi et Orbi.


9. mardi 17 avril

Confronté au blocage du bocage, le trio parisien se résigna à déposer à la Préfecture une demande individuelle de résidence secondaire dans la ZAD. Ils avaient un projet, faire appel à des artisans locaux pour construire la cabane de leurs rêves. Ils envisageaient d'y passer, loin du bruit et de la fureur de Toulbac, des « week-end soutenatoires ».

Pour limiter le temps de transports, ils viendraient en hélicoptère. Ils avaient proposé la construction sur la lande d'un héliport écologiste autogéré, et comptaient en faire accepter le principe à l'Ensemblée Nationale Autonome (ENA). Ils avaient commandé au magasin général de Tarnac des boules Quies, « la fabrique du silence ».

Ainsi, inspirée par les grands moments révolutionnaires de l'histoire, la vie redeviendrait « meilleure et plus joyeuse » après la purge des professionnels du désordre émeutatoire. Dernier des anneaux jupitériens, ils avaient par affinité élective trouvé une troisième voie entre le stalinisme et l'anarchie.

En attendant ces lendemains qui chantent, d'Aigruffin passait une pommade au camphre sur les ecchymoses d'Émérite Friant, et Lorduron en aspirait les vapeurs qui, disait-il, chassaient le sale air des lacrimos.


10. mercredi 18 avril

Alors que la température montait sur la lande, se tint à Nantes une ensemblée raisonnable pour trancher du sort des derniers parvenus au Larzad. Elle conclut au rejet unanime de leur projet, par un compromis historique associant la préfète, les délégués des zadistes mous, les purs durs zaditants, les black blocs et redskins, les blanc-becs et bleus bites, les croquants et croquantes, les boueux, l'éboueur, les faiseurs, les taiseux, les minorités agitantes et la majorité sentencieuse. Seule s'abstint la gendarmerie, par devoir de réserve.

Le trio dut payer une sale amende commune et fut tous ensemble consigné à résidence au dernier étage de Toulbac. Lorduron y peaufina une visioconférence pour les étages inférieurs, d'Aigruffin soumis un hologramme à la France d'en-bas, tandis que Lémérite, mis sous perfusion sur imprimante 3D, méditait sur la différence conceptuelle entre une vie payée un salaire avide à rien foutre et le droit à la paresse.

La suite s'annonçait improbable mais, pas sans pénétration, hypothèse supposatoire.


11. jeudi 19 avril

Chaque nuit, la fête battait son plein chez les Enragés de Toulbac, Sex, Drugs and Johnny Hallyday, sous l'impulsion du président de l'université réconciliée. Lorduron fumait, d'Aigruffin filmait, Friant prenait des notes pour son prochain ouvrage, Salaire ou Barbarie.

Hélas, les bonnes choses ont une fin. La police intervint à l'aube et entreprit la désoccupation des lieux. Qu'il se jetât ou qu'on le poussât, le trio fut défenestré. Dieu sait par quel miracle il rebondit sur la capote de la deuche. Lorduron mis le contact avec les fils du démarreur et de la batterie, et voilà nos trois amis repartis à la conquête de l'Ouest.

Cette fois, ils avaient concocté un projet sans faille, élevage de cochons casher et jardinage de grosses légumes véganes, qui reçut l'approbation enthousiaste de la préfète et les félicitations du ministère de l'égalité et de la réconciliation écologique.

Ils s'installèrent au bord de la route sans chicanes et ne tardèrent pas à recevoir une clientèle des quatre coins de l'autre monde possible. Jupiter même y faisait escale avec Brigitte Marie-Claude qui ne manquait jamais de leur offrir une boîte de macareux trognons.

Jusque-là tout allait bien, quand arriva le mois de mai...


12. vendredi 20 avril

Fin avril, une rumeur courrait : il n'y aurait pas de muguet pour le 1er mai. Il n'y aurait pas de muguet en mai. Il n'y aurait de muguet ni à Nantes, ni ailleurs. Le muguet serait interdit non parce qu'il est toxique, mais pour « atteinte symbolique nocive à la réconciliation nationale ».

En lieu et place, la culture du chanvre, sa transformation en cannabis et sa vente seraient autorisées. Les partisans de sa délepénisation écologique auraient gagné.

Le 1er mai serait instauré Fête nationale à la place du 14 juillet, transformé en deuxième lundi de Pentecôte laïque, travaillé et non-payé par solidarité avec les migrants et migrantes. Nantes devint capitale de la France et Paris décrété Zad urbaine et Parc mondial d'attractions, le Zoo de Vincennes transformé en camp de rétention européen.

Un grand défilé militaire serait organisé, avec les trumpes de Black Blocs Beurs Rouges en tête du cortège, suivies immédiatement par les majorettes jupitériennes conduites par Brigitte Marie-Claude.

La Révolution française est en marche, rien désormais ne pourra l'arrêter.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Mer 2 Mai - 0:05


chapitre 2
épisodes 13 à 24
la cheminote rouge et le merle noir
en langage d'oiseaux

13. vendredi 20 avril

Sur un quai de la gare Saint-l'Hasard, un merle chanteur s'était égaré.

Une cheminote qui passait par là lui demanda : - Quel train attends-tu, bel oiseau ?
Le merle secoua la tête, puis les plumes, et chanta : - Le train qui sifflera trois fois.
La cheminote : - Et pourquoi ça ?
Le merle : - Quand j'entends siffler le train, je suis gai le soir.
La cheminote : - Les trains ne sifflent plus, et ni les chefs de gare.
Le merle : - Je suis merle d'avant.
La cheminote : - D'avant ?
Le merle : - D'avant la SNCF.
La cheminote : - Du temps des cerises ?
Le merle : - Et des merles moqueurs.
La cheminote : - Tu as peur des chagrins d'amour ? Tu évites les belles ?
Le merle : - Preuve que non, je ne vous ai point fui.

La cheminote, qui était fort belle en effet, devint écarlate puis, confuse, s'envola. Le merle sautilla de gauche à droite, puis de droite à gauche, et d'un coup d'aile se percha sur un caténaire. Il s'y remit à chanter, en attendant des lendemains qui sifflent.


14. samedi 21 avril

L'explosion ne la surprit pas. La terre se mit à trembler, mais elle avait l'habitude de ces pétards signalant un danger. Un train frôla son gilet orange alors qu'elle serrait un boulon de l'éclisse jointant deux rails sur la voie Paris-Rouen. Couinements, grincements de freins, les trains ne sifflent plus, ils crissent, ils crispent.

Mécanicienne de maintenance ferroviaire, la cheminote s'appelait Célanie Béchet, comme Sydney, le musicien de jazz, de l'ancien savoyard 'bec', ça va de soi pour un saxophoniste... ou une parisienne : « Il n'est bon bec que de Paris ». Elle était de Marie-Galante, chabine rouge, peau d'or, cheveux roux, yeux verts.

Célanie Béchet, CB, ses collègues l'appelaient Carte bleue, soit qu'à la pause elle tapât la réussite, soit qu'elle ne payât jamais en liquide, va savoir. Pour la vie du rail, elle n'était pas roulante, mais pour la vie tout court, bien roulée, et dans la mécanique...

Quand elle avait pris son service à 5 heures, le merle était là, perché sur le panneau interdit au public, et jouait de sa flûte à bec Paris s'éveille, les banlieusards sont dans les gares... Il descendait d'un vieille famille de Turdus merula installée à Paris en 1871 dans ce quartier alors riche en jardins. Ses ancêtres aimaient les trains à vapeur, parce qu'ils sifflent. Lui, merle absolument moderne, s'était épris d'une chabine.

Célanie avait un secret, elle préférait les femmes, alors un merle mâle, à bec orange, et plumes bleues... Orange was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk


15. dimanche 22 avril

Célanie faisait grève... un jour sur sept : « Trop cher pour des cloupinettes ! » Avec le merle noir, elle était toto-organisée en non-mixité : Blackbird waiting to be free !

N'entravant couic au ramage de Lorduron et d'Aigruffin venus en meeting de souchien, elle avait balancé son port de tête altier de reine yoruba et son soutien-rouge-gorge au merle volant dans leurs plumes artifiçatoires. La queue dépit entre les jambes, ils avaient pris à Montparnasse un train pour Nantes, retour convergeatoire à la ferme des anime-haut de la France d'en-bas.

Elle partageait certes la colère de ses camarades cheminots, mais, radicalement pour l'amacronisme et le retour vers le futur, elle vantait l'émeute en prime time : « Faute de grève, chantent les merles ! »

Le bruit courait que Lémérite était tombé dans le coma avidique depuis la déconstruction évacuatoire de Toulbac. La rue meurt dans la laïc cité, l'odieux est tombé sur la tête, le pieux est la religion du peuple : « Sex, Drogs, and Hi-Pope ! » Le merle se shootait aux graines de chanvre, Célanie se nassait au beurre de karité, car, disait-elle : « Tout le monde ne déteste pas la peau lisse ! »

En guise d'amour révolutionnaire et d'échanges de valeurs, le merle lui faisait des jazzouillis, qu'elle payait en chatouillis.


16. lundi 23 avril

Tout le monde aime le soleil. Au Parc du Cerisier, Célanie dorait, le merle chantait Everybody Loves The Sunshine, Ayers, ailleurs... Elle habitait tout près, Allée des merles. On était lundi jour de grève, mais elle avait posé congé. Sans l'argent pour partir en vacances, elle les passait ici, à Argendeuil, qu'elle prononçait.

Elle avait la veille au merle montré, 21 boulevard Karl Marx, la maison de Claude Monet, et celle au 27 de Charles et Jenny Longuet, fille de Marx, où il avait séjourné en 1882 avant d'aller en Algérie pour sa santé. Ils s'étaient baladés sur les berges de Seine, cherchant le pont du chemin de fer des toiles d'antan, et rêvant aux régates du temps où les vapeurs sifflaient gare Saint-Lazare.

C'était à l'heure où d'Aigruffin tweetait sa profondeur lombricatoire : « Le déficit de vers de terre devrait être considéré comme beaucoup plus grave pour l'humanité que le déficit budgétaire ! »

Pas un seul petit vermisseau, et la fontaine pleurait sec. Le merle gobait les mouches. Célanie vivait sans amour et se lavait d'eau fraîche, mais buvait du Père Labat de Marie-Galante. En attendant on ne sait quoi, tout le monde avait droit au rhum, et à la paresse.

N'espérant plus la révolution, les travailleurs aimaient le dimanche. Les grèves du lundi ? Sur leurs congés payés.


17. mardi 24 avril

Paul Pépite, dit Paupiette, PDG Oui.sncf, l'affirma en conférence de près : « Un train à moitié vide n'est qu'à moitié plein ». En découlait sa décision  : couper les trains en deux. Le problème fut confié à la Direction Recheminot & Innovention (DRI), de savoir quelle partie garder. Avec l'arrière-train, les retards seraient inévitables, et donc, considérant de sus l'intérêt d'une locomotive, le choix se porta sur le chaud-devant.

Deuxième bénéfice selon notre énarque, les cheminots travaillant à l'arrière, rendus improductifs, seraient mis sur voie de garage, avec perte des avantages aux roulants et roulantes. Troisième aubaine, les trains étant moins longs, on verrait plus tôt la sortie du tunnel. Enfin, avec des trains moins lourds, les rails s'useraient moins vite, et la maintenance en serait allégée.

Cette dernière mesure frappa de plein fouet Célanie et ses collègues mécaniciens au sol. Mis au chômage technique les jours de grève, il était vain de prendre des congés, en conséquence de quoi l'on en supprima la moitié, arguant que les vacances n'étaient pas faites pour rester chez soi, facteur de pertes pour la société.

Face à la grogne cheminote, le Président Paupiette, dit Pepe@sndf, fit appel à l'esprit d'entreproie en servile public : « La SNCF est un morceau de France. »

La rousse cheminote rouscailla : « Marie-Galante est un morceau de France privé de trains ! » et l'assemblée totonome des cheminots chabins (Chu chu Train) exigea un tunnel ferroviaire entre la métropole et la Caraïbe déconoliale, avec billets gratuits, congés bonifiants, et réductions là-bas. Ils vidèrent ici des tonneaux de Labat, pour engager la construction avide d'une barricade sur la voie Paris-Argenteuil.

Au comble du bonheur enrhumé, le merle, qui ne pépie, composa l'Ode à la chabine rouge : « Ô Célanie, l'Océan nie ! »


18. mercredi 25 avril

En 1833, un fabricant anglais d'instruments de musique conçoit un sifflet de train nommé « trompette à vapeur ».

Mais c'est un véritable sifflet de la SNCF, avec sa bille de bois à l'intérieur, que le merle trouva sur Le bon coup, et Célanie une flûte à coulisse avec laquelle elle imitait à s'y tromper le chant du merle. Ainsi pouvaient-ils communiquer au nez et à la barbe des gendarmes, qui n'avaient pas l'oreille musicale.

Comme une griotte jouant du tambour dans les champs pour encourager les cultivateurs, Célanie flûtait pour scander l'érection de la barricade par ses camarades, et bien vite la voie fut barrée. On rebaptisa la gare Saint-Lazad, et s'y tint un Comité d'initiative blocatoire, où se pointèrent Lorduron et d'Aigruffin. Ils avaient offert à Lémérite indisposé une maquette de train miniature qui inspirerait sa thèse Le salaire de vapeur.

C'est alors que les Gilets jaunes voulurent à la chabine rouge couper le sifflet, en langue merle clouer le bec. Ceux que Paupiette appellait « collaborateurs » usaient des us âgés des "jaunes", tels l'Union Scab travaillant pour la compagnie ferroviaire South Pacific Railway, dont Joe Hill et Pete Seeger se moquent dans Casey Jones - Union Scab : « Vous n'êtes qu'un homme, et nos musiciens sont en grève. » En version Célanie : « Je vous emmerle ! »

Le merle est un maître chanteur, tel le poète il chante parce qu'il est « en grève devant la société. » Mallarmé célébré, Célanie câlinée.


19. jeudi 26 avril

Au septième jour, pas de repos, les cheminots se relayèrent jusqu'au bout de la nuit pour tenir la barricade. Là, tout est désordre et bonté, lutte, flamme et volonté.

Mais des dissensions apparurent entre Antillais et Français métropolitains, à propos des vertus respectives du rhum Labat et du Vieux Papes. S'interposèrent les Maghrébins car la bataille de Sidi-Brahim, en 1845, avait été une débâche pour les troupes françaises. En comparaison de ce « nectar de l'Atlas », le Vieux Papes n'était pour eux qu'un rouquin de curé et le Père Labat un moine esclavagiste.

La prise de bec gagna le merle et Célanie :
- Pourquoi qu' ton bec est jaune ? À Marie-Galante, même les merles ont le bec noir.
- Le quiscale ? Un vulgaire corbeau ! Si là-bas tout est noir, pourquoi toi t'es rouquine ?


La question raciale était-elle en train de troubler l'unité des prolétaires du rail, auxquels le merle s'était assimilé par solidarité avec Célanie ? Voilà ce que c'est, d'être un oiseau solitaire et réfractaire aux groupes organisés, que seul rend sociable l'amour.

Le merle se dit que leur dispute était au fond sans rapport avec la lutte des cheminots, et leur béguin sans lendemain qui chante. Sentant venir la vie duraille, siiiih ! srrri ! et d'un battement d'ailes il planta là Célanie, sa barricade et sa gare, pour aller voir ailleurs s'il y serait entrain.


20. vendredi 27 avril

De rage Célanie jeta son pipeau dans le brasero qu'entretenaient les cheminots, traits tirés, nez rougis par le froid. Les plaisanteries fusaient : « - Flûte ! Adieu ramage et gazouillis. - Faute de merle, on mange du givre. - Merlot d'en-haut, Labat d'en-bas. »...

Mais elle n'avait pas le cœur à rire. Entourée de ses camarades, elle se sentait encore plus seule, en exil intérieur. Alors elle quitta la barricade en se disant qu'une voie bloquée sur vingt-sept ne changerait rien à l'issue de ce combat perdu d'avance.

Elle se rendit au Parc du Cerisier pour peaufiner son look de chabine dorée, en espérant y retrouver le merle. En vain. On n'y entendait que pies jacasser et corbeaux croasser, avions passer et repasser, motos pétarader. Une vague de nostalgie pour son île la submergea. Lui revenaient les chants bariolés des oiseaux de Marie-Galante, leurs noms égayants de fou-fou, coulicou, fal rouge, didine, pipirine, père-noir, tremblette, paille en queue....

En guise de couleurs chatoyantes, quoi d'autre ici que le gilet fluo de technicien de maintenance, rendant son tain si terne et son train-train si triste ? Elle eut le sentiment que la France était un pays assommant d'ennui, un pays de supermarchés et de supercheries, un pays vaniteux de souche. Un pays qu'il fallait quitter.

Elle se mit à rêver d'être migrante, flâneuse migratoire, migrateuse en un lieu où l'on n'a pas à gratter à plein temps pour vivre, où l'on peut vivre à temps plein sans gratter. Les chants les plus beaux sont des plus espérés.


21. samedi 28 avril

Le merle pensa d'abord se poser au Parc du Cerisier d'Argenteuil, mais l'idée d'y revoir Célanie l'en dissuada, comme celle d'y croiser la racaille des corvidés, ou que son chant soit couvert par le bruit des avions et bécanes.

Il mit le cap à l'Est, survolant Paris pour atteindre les confins du 9.3. et les hauteurs du Parc Montreau, là-bas où les oiseaux sont ivres et l'on entend le chant des merles haut. Mais à son arrivée il découvrit le parc colonisé par les perruches à bec rouge, venues des Tropiques par avion, comme une expulsion à l'envers pour une invasion migratoire, bref, le grand remplacement des espèces en voie de disparition.

Que faire ? Il décida d'y nicher un temps et d'aviser plus tard. Ici proliféraient les mouches autour des deux bassins et de l'étang. Ici, les pêcheurs grattaient la terre en quête d'appâts. Ici grouillaient les vermisseaux.

Le merle, sur un arbre perché, surprit un vieux à l'air renard, qui prenait des photos de n'importe quoi, ramassait des pissenlits montés en graine, et remplissait de vers de terre les poches crevées de son paletot, comme un trésor de guerre. Tout à coup le vieux sénile, poing levé, se mit à injurier les perruches immigrées. Le sang du merle ne fit qu'un tour, et sur le coup le prit un fou désir prolétavien de communauté aviaire. Le vieux con s'en allait, et le ciel devenait idéal.

En même temps, le merle se dit qu'on peut en penser ce qu'on veut, la France est un pays où l'on ne s'ennuie pas. Il resterait donc là, avienne que pourra.


22. dimanche 29 avril

Cherchant une solution structurale à son problème communautaviaire, le merle en trouva la théorie en ligne aérienne : « La plupart des représentants de la classe des oiseaux maîtrisent l'environnement sol-air. [...] Conclusion : La classe des oiseaux en grève dans leur diversité est adaptée à voler en raison des particularités de leur structure interne et externe. »

Partant du fait que, dialectiquement, « La tristesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de locomotion ferroviaire s'amasse comme une immense accumulation de trains de marchandises », le merle en tira pour le prolétaviat la nécessité historique de créer une association où le libre envol de chacun serait la condition du survol par tous. Il prônait l'auto-organisation de l'espace aérien du sol (EADS) : « La révolution aviaire, c'est l'airbus ! La priorité, c'est le vol ! Non au leader, oui au lit d'air ! »

Partout et non par un s'auto-organisaient de drôles d'oiseux en communautés volatiles, des zones volatoires non mautorisées, des comités aux normes ailatoires révolutionnaires (CONAR). Tout le monde s'envoyait en l'air dans un débordement manifeste. On vit des canards sauvages faire des enfants au bon dieu sans confession, une oie blanche harceler un perdreau de l'année prochaine, une triple buse abuser d'une bécassine double dans un miroir aux alouettes.

La poésie montait de la rue à l'assaut du ciel : « L'oxygène de l'air est public ! Nous sommes les allergènes de la République ! L'exogène ou la mort ! » En attendant, sous le soleil exactement, la mer d'éternité, on proclama la Commune libre de Toulbec et déclara la grève huppée : « Fiente luxe ! »

Ce fut en même temps que Célanie obtint sa mutation dans une équipe volante de techniciens au sol, qui est à tout le monde : Sol lucet omnibus !


23. lundi 30 avril

En même temps qu'avec le merle, la critique de la terre se transforme en critique du ciel, avec Célanie, les cheminotes « se mettent à penser, à vivre en dehors des rails ». Ainsi soit-elle, l'unité de la pratique et de la théorie a pris le train en marche.

Un spectre hante leur hope, la vie devenue chouette, un oiseau de bonheur, une idée nouvelle en syncope, suspendue à la lutte conjointe du prolétaviat d'en-haut et des femmes d'en-bas sur le chemin de faire.

Mais il n'est pas donné à tout le monde de prendre le train en marche à pied (Non licet omnibus adire Paradisum, pedibus cum cuissus Jupiter), ça tourne en rond à l'arrêt du bus (Volubilis rotundus gyraret bus). La priorité c'est le vol (bis). Comme on fait son lit d'air on se couche léger. Le martinet (apus apus) dort en vol, sans roupiller ses chants sont nets (clarus cantus). Le vol est le premier acte de la gratuité, la fuite se fait en avant (sic). La chouette s'envole au crépuscule des dieux (Deus terminus).

Célanie avait le merle dans l'appeau. Alors que son équipe volante intervenait en gare de Rosny-sous-Bois, le merle venait du Parc Montreau faire ses courses à Rosny 2 en compagnie de la pie voleuse, pour la reprise individuaile. Quand Célanie l'entendit siffler le tango habanera de Kurt Weill dans Marie Galante, elle fit fi de son dégoût et fila à l'hypermarché, où elle tomba bec à nez avec la pie, symbole ailé de l'unité dialectique du noir et du blanc. Le merle en la voyant en perdit ses cerises (Merulus perdidit cerasus). Les retrouvailles furent enflammées (Ignus reperire). Tous en fête et la folie en tête, ils rêvèrent à nouveau qu'un lendemain déjante.

Et comme en France tout finit par des chansons, en attendant la fin, même la pie eut voix au chapitre. C'est si bon, l'happy qui chante.


24. mardi 1er mai

Jour férié, tu fais rien ; fête des travailleurs, jouir sans entrave ailleurs. Il suffit que l'amour paraisse et c'est le droit à la paresse. Le merle muguette et Célanie mue gaie. Ils n'iront d'ailes qu'un printemps, où loin de la manif la vie était plus belle. Si aujourd'hui leur chante et si demain déchante, n'avoir de la pie cure et que vive Épicure. Prenez la réalité pour vos désirs. Cueillez dès aujourd'hui le muguet de la vie.

C'est ainsi qu'ils tournèrent le dos à leurs passions d'hier, loin des dieux, loin du chœur, loin du train-train de vie, convergence des luths pour sarabande à part, « si lascive dans ses paroles, si impudique dans ses mouvements qu’elle suffit à enflammer même les personnes les plus honnêtes. » Leur flamme déclarée, le feu couvait sous l'aile du désir, flemme avenir de l'homme-oiseau, soif de brûler ses ailes en Icarie. Volubie.

La révolution sexuaile de la classe des aves débordait la manifestation de ru.t.e et son monde. Le merle et Célanie passèrent la journée au plume à se bécoter de tous les côtés. Le passé oublié, l'avenir repoussé, le présent leur appartenait. Demain serait un autre jour.

Demain 2 mai, le professeur Friedrich Lorduron prononcerait un discours intempestif aux colloquataires dans la cour de l'ENS avide de sa voie sans maître, ni marteau, ni martinet, ni Martinez, ni marabout lisant dans les marmites l'avenir.

Mais demain est un autre chapitre.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Dim 13 Mai - 9:17


chapitre 3
épisodes 25 à 36
le vieux qui ramassait des vers de terre
altofiction

25. mercredi 2 mai

Le vieux, qui allait sur ses septante ans, marchait depuis ses sept mois, et depuis il marchait sans compter ses pas. Il marchait mais, disait-il, « dans les manifs, on ne marche pas pour aller quelque part. On va quelque part pour marcher. C'est pour marcher qu'on marche. Pour dire qu'on marche. Marcher c'est dire. Qu'on Y va. Plupart du temps on n'Y arrive pas.»

Mais ça, c'était avant, du temps où il allait encore aux manifs, du temps où il était à l'Ouest quand il y avait un Est, dont aujourd'hui ne restait que la gare, et lui n'allait en gare qu'hagard, attendre personne, ou des trains égarés qui n'étaient plus en marche. Il avait ajouté : « Parfois, moi, c'est pareil. Sauf que je marche seul. Je suis manif à moi seul. Contre tout et pour rien. Non. Pour tout et contre rien. Non. Contre tout et pour tout. Non. Envers et... rien à faire... Je manifeste seul. Je me manifeste. Je manifeste que je suis seul. Qui m'aime ne me suis pas. J'espère. »

Maintenant, il marchait seul sans quitter son quartier, ne prenait plus ni le train, ni l'avion, et pensait comme Thomas Bernhard que « les voyages autour du monde, une fois qu'on les regarde de plus près, ne valent pas beaucoup plus qu'une promenade au Prater ». Son Prater à lui, c'était le Parc Montreau et d'autres proches de chez lui, qu'il appelait Prater Noster, comme si ces parcs étaient pour lui une sorte de zad en puissance, qui autant que Paris valait bien une messe.

Il était en lutte contre la disparition des vers de terre, et c'est pourquoi, paradoxalement, il s'en remplissait les poches, afin de les « enfouir dans un compost », selon la méthode Bouvard&Pécuchet. Comme eux, « Ce qui l'ébahit par-dessus tout, c'est que la terre, comme élément, n'existe pas.»

Tout à son élevage de vers au service de l'humanité en péril, il n'avait ce faisant point songé qu'il volait leur pitance aux oiseaux, ces petits morceaux mêmes, de vermisseaux.


26. jeudi 3 mai

« Et il sortirait, il entrerait dans le bois, où les oiseaux chantent encore pour eux seuls, son manuscrit, son stylo à la main, travaillant en marchant. » (Montherlant, Les lépreuses)

Son appareil photo à la main, le vieux entrait dans le parc dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne. Il descendait au bord de l'étang, où les perruches vertes se disputaient dans les pommiers leurs fruits pareils à des cerises. Leurs couleurs éblouissantes le fascinaient, mais le boucan strident de leurs cris "kii-aa" "kiy-ak" troublait l'harmonie matinale des lieux et le concert familier des oiseaux de chez nous.

Alors, le poing levé, il couvrait d'invectives ces envahisseurs irrespectueux des mœurs et coutumes de leur terre d'accueil, la France. En même temps, comme notre Président l'avait souligné, ce n'était pas conforme à la civilité française, au rapport entre les hommes et les oiseaux dans notre pays.

Un merle l'ayant surpris à gesticuler ainsi comme un dément, il s'éclipsa penaud, le dos courbé, marchant les yeux fixés sur ses pensées, sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, avec le sentiment que cet oiseau s'était moqué de lui. Vexé, il rentra, but un café, alluma une cigarette et son ordinateur, et commença sa journée de travail par la lecture de la presse en ligne.

La nouvelle le fit bondir : une voiture sans chauffeur ni chauffeuse, Toutonome Uber Alles (TUA) modèle Firebird 1968, avait foncé sur le Marché aux oiseaux dans l'Ile de la Hic Cité. On ne déplorait aucune victime humaine, ni féminine, mais des centaines d'oiseaux exotiques s'étaient échappés, dont les redoutables Black becs à capuchons (Cucullus blocus negrum), farouches rapaces à la furtivité stupéfiante, apprivoisés pour combattre les drones en zones urbaines, mais allergiques aux cages comme à l'oisellerie.
L'attentat était revendiqué via par l'ALO, Association pour la Libération des Oiseaux. Le vieux se dit que l'invasion des perruches à collier n'était que l'annonce du déferlement sur la France de millions d'oiseux migratoires qui se reproduiraient comme des rats dégoûtants, et envahiraient le Prater Noster. Il en serait fini de ses ballades matutinales dans le calme légendaire de la banlieue rouge.


27. vendredi 4 mai

Depuis longtemps, il ne s'était pas levé de bonne heure. Il avait cette nuit rêvé d'être enlevé par Métis, l'épouse de Zeus transformée en aigle, qui l'avait saisi dans ses serres pour en faire son amant. Tout à l'espoir d'un rêve prémonitoire, il revint sur terre à grand-penne. Il avala un café et une madeleine de plus, puis se mit en marche vers le parc, afin d'y surveiller et punir l'arrivée des migreux échappés de leurs cages.

À peine entré du côté Bois Ruffin les vit-il dans les arbres autour du bassin circulaire, où n'étaient d'ordinaire que colverts enchanteurs et vieux rats déchantés : toutes sortes d'oiseaux évadés de la Hic Cité, communs tels canaris, inséparables, colibris, perruches calopsittes ou ondulées, ou plus rares comme les grands Alexandre d’Asie, paddas de Java, kakarikis, Diamant de Gould d’Australie...

Il fut tout ébaubi de ce spectacle éblouissant, émerveillé par tant de splendeurs symphoniques et multicolores dont sa vie si terne lui avait jusque-là caché l'existence. Alors lui vint l'idée que ces migrants n'étaient peut-être pas aussi nuisibles qu'il le pensait la veille, et qu'il y avait sûrement moyen de tirer parti de leur présence, de la mettre à profit.

C'est ainsi qu'il trouva tout naturellement une finalité à son élevage de vers de terre, qu'il pourrait avantageusement transformer en auto-entreprise écologique pour la préservation des oiseaux de ce monde, et participer à peu de frais à la sauvegarde du vivant, en toute modestie (La modestia es la actitud tendiente a moderar y templar las acciones externas). Inch Allah, Dieu est grand et Jupiter est son prophète !

Mais ce n'était pas sur son balcon hors-sol qu'il pourrait mettre en œuvre son projet. Il lui fallait un lieu où les oiseaux se sentiraient chez eux, pourraient jouir sans entraves, libres de toute attache à la société de l'antivol et de la chasteté en sainture. Dès lors s'imposait indubitablement, indiscutablerasement, incontesticulablement, manifestivement, pugnaciquement et diantautrement la création d'une Zad aérienne au Prater Noster.


28. samedi 5 mai

En ce temps-là, la vie est ainsi fête, les feuilles d'examen se ramassaient à peine que les autos brûlaient à grand bruit.

À Paris, la Zad de Toulbac, impulsifiée par Friedrich Lorduron, avait tantôt organisé un collook intempesté. Ils sont venus, ils sont tous là, ya même Giorgio di Lagambete, qui appelle les étudiants normaux supérieurs (ENS) à repenser le concept de traction avant dans la lutte contre Le train d'exception, devant une cour de spectateurs adoratifs, dont trois cheminots constituent le conseil ouvrier. Tu vois, on a tout oublié.

Il est vrai qu'à Paris, au printemps, les girouettes tournent au premier vent, indifférent et nonchalant, soulevant les jupes des filles qui passent non châlées sur des pavés d'adage ; comme on se promenait hier en collégiens sans se frapper des cognes ; comme aujourd'hui on se rendrait à la Bastille et dans tous les faubourgs, avec les potes au feu du Baron perché d'Aigruffin, pour le Festum Jupiter Optimus Maximus.

Mais ici au Prater Noster, Paris était si loin, et l'air dans les lilas si doux, pour rien au monde on n'aurait pris le train en marche, qu'emporte en grève un vent mauvais. Car ici les oiseaux sont ivres et sans cages gais tôt. Ici l'on détruirait la ville à la campagne, pour que l'air reste pur. Les grèbes huppés danseraient le tango bec dans l'eau, l'oiseau de paradis sur les feuilles mortes où l'histoire s'efface sans laisser de trace. Avec l'oiseau de feu, c'est la lutte finale, le sacre du printemps. Ici a commencé la révolution.

Le vieux, toute la nuit debout et de bonne intention, avait écrit sa partition pavée d'enfer et contre tous tourné la page en se disant : « Hic Rhodus, hic salta ! »


29. dimanche 6 mai

En la Hic Cité, le dimanche aboli, le septième jour comme les autres on travaille. À l'inverse, à la Zad de Prater Noster, le travail aboli, les individus au complet développement font de la paresse productive l’activité libre de leur passionnante existence. La cueillette bénévole des vers de terre en fournit l'illustration paradigmatique.

Encore vert nonobstant solitaire, le vieux s'y adonnait sans repos, mais regrettait de ne pouvoir partager son plaisir. Comme entropreneur indépédant tel qu'il ne pouvait avoir d'associés, il contourna outre-gauchement la loi et passa une annonce sur les réseaux soucieux des zaditistes, zavapatistes et sympatitistes : « Cherche #compagnon ou @compagne aimant la #terre et ses vers, pour jouir sans trèves (Trier) de la cueillette en #commune. Faire proposition. »

En attendant une réponse il poursuivait l'auto-organisation de son projet de toutonomie (Toutonomus project), qui avait reçu l'agrément d'« Entreprise solidaire d'utilité sociale », avec les félicitations du chouette Hulot, à la réputation indue de chat puant. Comme il l'avait appris de Robinson Crusoé, il lui fallait un terrain bien défendu par une palissade, que ceux du dedans pourraient franchir mais que ceux du dehors ne pourraient forcer, et qu'elle n'haie aucun défoe. Robinsonnade en apparence. Lapalissade en vérité.

Quant aux oiseaux, ils le regardaient labeurer en chantant ou baillant aux corneilles, assurés qu'ils étaient désormais de recevoir leur ration journalière de vermisseaux. Au niveau pratique de l'infrastructure, les vers de terre enfouis fouissaient, trituraient, grignotaient, ingéraient, digéraient, secrétaient, réalisant l'essence écologiste de leur existence quotidienne dans un ultime cycle de lutte pour la vie éternelle. En termes théoriques, la race des vers de terre est le prolétariat de la classe des bilatériens et bilatériennes : en tant qu'hermaphrodistes, ils ont comme aboli le genre avant la lettre et réalisé le communisme primitif intemporel, un temps pour lui.

Tout semblait aller pour le mieux dans #etsonmonde meilleur possible, mais le ciel n'allait-il pas leur tomber sur la tête dans un #cortège de malheurs, et ses bémols ?


30. lundi 7 mai

« Son terrible gang, à cette heure, devait avoir, presto, changé de quartier général, s'être un peu évaporé dans la nature. » Albert Simonin, Touchez pas au grisbi, 1953

La semaine commença mal. Le vieux se réveilla avec un affreux lumbago, à croire qu'il revenait d'un nassage tant triste par une escorte policière. Il comptait passer la journée au pieu à plumarder et soigner son dos en lisant des polars, quand des coups violents retentirent sur la palissade et qu'une voix hurla : « Police, ouvrez ! » Il n'y avait pas de porte et l'intrusion s'annonçait musclée.

Il ne bougea pas, non en raison de son blocage lombaire, mais assuré que la palissade retiendrait les bourres le temps qu'on vienne lui prêter main-forte. Il envoya un essèmesse en l'air aux Black Becs à capuchons, et patienta en passant en boucle l'attaque des Oiseaux d'Hitchcock, volume à fond pour impressionner les pandores, qui continuaient à cogner sur la barricade comme des malades, et s'efforçaient d'arracher les pieux enfoncés dans le sol. Soudain, la bande-son fut redoublée de cris assourdissants : les vrais rapaces arrivaient, le vieux était sauvé.

Aux vociférations de la soldatesque jointes au vacarme des oiseaux se surajoutèrent les explosions des grenades de désencerclage, mais, envoyées sur les volatiles à la verticale, elles retombaient sur la flicaille, mêlées d'un déluge de fientes pires que des bombes puantes et plus efficientes que ses lacrymogènes. Manifestement prise au dépourvu faute d'une stratégie adéquate, la gendarmerie conchiée s'avéra plus mobile que son nom, et les poulets s'enfuirent en traînant leurs éclopés, tandis que les Blacks Becs s'évaporaient dans la nature.

Plus tard, la ministre de l'antérieur, Géraldine Colombe de la Paix Gardée, publia un communiqué par lequel elle assurait n'avoir commis aucune erreur et tenir la situation sous contrôle, se faisant menaçante : « L'étendard des glands est levé contre ces féroces harpies, qui viennent jusqu'en nos campagnes chier sur nos zéroïques gendarmes. » Elle y posait un ultimatum pour l'évacuation, à une date indéterminée, de la Zad du Prater Noster.

Le vieux se dit qu'Hulot était vraiment un chat puant et son agrément par l'État qu'un chiffon de papier, mais en attendant, il pourrait souffler. Il avala un antalgique et repris son programme de grasse journée oblomoviste. « Dans un lit bien bordé la paresse déborde », telle était sa conception du débordement rêvolutionnaire.


31. mardi 8 mai

« Comme chacun sait, les Français ne sont pas un peuple paresseux. Ils sont probablement le peuple qui possède l'intelligence la plus vive de tout le monde moderne, et cela tient à la fois à un instinct naturel et à un entraînement, créé par les circonstances de leur vie, où la concurrence joue un si grand rôle. » Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 23 avril 1910

Commémorer un armistice par un autre avec un rail de grève, que demande le peuple de la paresse ? Ce matin, le chœur de l'aube avait célébré l'accalmie venue, et dès l'aurore la grive musicienne s'exerçait à l'art de la conversation avec le merle moqueur. Le vieux était sorti de son enclos prendre un bain de jouvence dans le bassin carré, entouré de sa cour huppée, sous la haute protection des hirondelles venues confirmer le printemps.

Il faisait si chaud, la terre était si sèche qu'il eut fallu creuser profond pour y trouver des vers. Ils avaient migré pour exercer ailleurs leur activité minière dont le vieux tirait sa rente foncière. Il touchait là aux limites de l'extractivisme écologique, et prenait conscience que la terre appartient à ceux qui la travaillent. De bonne guerre, les vers avaient aussi leur zone à défendre.

Ainsi la communauté humaine devrait-elle apprendre à composer avec le vivant, dont les vers étaient l'avant-garde du prolétariat animal kaléidoscopique. La segmentation des vers ne signifie pas que, coupés en deux, leur nombre serait doublé. Ils ont, comme les humains, une tête et un derrière. Darwin lui-même, qui les étudiait en dilettante dans son jardin (The Formation of Vegetable Mould through the Action of Worms, with Observations on their Habits), accordait aux lombriciens une intelligence relative, mais n'a jamais prétendu qu'ils pensaient avec leur cul, ce qui est le propre de l'homme aliéné par le capitalisme.

Le vieux, qui n'avait pas lu tous les livres, était bien mal armé en théorie. Son truc était la pratique poétique en situation, la praxis. Quant à la chair, c'est vrai, elle était triste, et il n'avait reçu aucune réponse à son annonce sur les réseaux soucieux.

Pourtant, il ne partirait pas, il attendrait ici, évitant les naufrages dans la nature indigène d'une république qu'il n'aimait certes pas, mais d'un pays qu'il avait adopté, songeant qu'aucun n'était parfait, que fuir ne valait pas ici le rhum Labat.


32. mercredi 9 mai

« Bien creusé, vieille taupe ! » Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, d'après Hamlet de Shakespeare.

La menace par le gouvernement d'une expulsion était à prendre au sérieux. Le vieux savait que la trêve ne serait que de courte durée et qu'il devait en tirer parti pour parfaire la défense de Prater Noster, mais aussi prévoir une solution d'urgence pour le cas probable d'une destruction de son lieu de vie libérée.

Il se documenta sur les tunnels secrets dans le Ghetto de Varsovie, à Berlin-Est, à Gaza. Il en étudia les détails techniques dans La grande évasion, avec Steve McQueen. Privilégiant l'expérience des luttes in situ, il observa les vers de terre creuser leurs galeries, et plus encore les taupes car elles créaient de véritables réseaux pour échapper à leurs poursuivants, comme aux redoutables déconstructeurs du concept même de tunnel.

Il lui fallait aussi prévoir les sorties en des lieux où il serait certain de ne pas être attendu par les services secrets qu'un traître à la cause aurait pu informés. Les issues du parc seraient vraisemblablement surveillées. Les tunnels devaient donc être assez longs pour déboucher en dehors de ce périmètre de tous les dangers. Il n'avait aucune envie de se retrouver au bagne des îles Kerguelen.

Le Square Gardebled, près de la gare de Rosny-sous-Bois, lui parut tout indiqué, car de là il pourrait prendre un train, comme Fernandel dans La vache et le prisonnier. De même le parking du centre commercial de Rosny2, tout proche de la gare Bois Perrier. Jamais deux sans trois, le cimetière communal de Montreuil, près du Parc des Beaumonts avec sa richesse ornithologique, lui donnait espoir de reprendre son projet.

Il dessina le plan de ses galeries, prévit le soutènement des tunnels et l'étayage de leurs parois, puis se mit à l'ouvrage sans tarder. L'avenir se ramasse à la pelle ! Il se voyait déjà tout en bas de la friche, en Robinson Creusoé.


33. jeudi 10 mai

« J'étais partie ce matin, au bois,
Cueillir les premières fraises des bois,
Je t'avais laissé encore endormi
Au creux du petit jour. »

Barbara, Ce matin-là, 1963

Durant tout ce temps-là, le merle avait chaque jour observé l'installation du vieux dans le parc, sa création d'une Zad et sa construction d'une fortification, la victoire des Blancs Becs et la déroute de la police, le bain de jouvence... Il n'avait rien ni pour ni contre. C'était comme ça, il fallait faire avec. Il s'en moquait et rien ne l'empêcherait de chanter. Tant qu'il avait ses vers...

Ce matin-là, le vieux dormait encore, tout était étonnamment calme, mais ça ne dura pas. Le merle vit arriver le convoi, des centaines de gendarmes mobiles, des dizaines de cars, des blindés équipés de lance-missiles de la dernière génération. L'armada encercla le Parc Montreau, les militaires et leurs blindés se planquèrent dans le bosquet autour du fortin, des hommes-grenouilles dans le bassin. Des hélicoptères tournoyaient, alouettes ou faucons ? Depuis des années, les Présidents français martelaient à l'envi « nous sommes en guerre ! » sur le territoire national. Il fallait désormais les croire.

Le vieux se réveilla en sursaut. Il comprit que l'ultimatum de l'État arrivait à son terme, que le moment venait de mettre en œuvre son plan d'évasion. Il lui fallait faire vite, mais sans précipitation. Il lança par imailes un appel à soutien aux réseaux soucieux, informés de la situation au Prater Noster, et qui en connaissaient l'enjeu déterminant pour leurs luttes communes de libération de ce monde.

Il entreprit ensuite de consolider ses tunnels vers les trois sorties prévues. Il choisirait à la dernière minute par laquelle assurer sa fuite. Il déposa à leur carrefour un sac à dos avec de la nourriture, de quoi se changer et se grimer afin de ressortir incognito.

Quand il revint dans l'enclos, la ronde des hélicoptères avait cessé, le concert des oiseaux repris, comme s'ils avaient compris qu'en attendant cette ultime bataille, il fallait plus que tout affirmer la beauté révolutionnaire contre ce monde à la laideur inouïe.


34. vendredi 11 mai

« Là où est le danger, là est ce qui sauve. » Friedrich Hölderlin

La matinée fut paisible. Le vieux la consacra à effacer les traces qui auraient pu l'identifier, les empreintes de ses chaussures de trappeur, celles de ses doigts sur la végétation. Il brûla ses papiers d'identité nationale. Vers midi, il reçut la visite d'un pigeon voyageur arborant un badge CIA (Courrier International Aérien). Il ouvrit le pli avec fébrilité. C'était une réponse à sa recherche d'une compagnie pour désennuyer sa solitude zadaire.

« Cher vieux et ses vers, comment te cimèr de votre offre ? Ready pour la vraie ive. Je débecte le travail salarien mais je gode l'activité libre et consciente, comme caractère générique de l'homme et de la femme. J'ai trente ans mais je les fais. J'aime pas les hommes. Motivée je suis et aussi sec dispo. Ci-joint une tof en noir et blanc, pour me choisir parmi trop d'alléchiantes propositions. Si ça le fait on se rencarde au reureu Rosny2, c'est là que j'ai ma volante équipe ici et maintenance. »

Elle signait Célanie, la cheminote rouge, et joignait son numéro de portable. « Parmi trop d'alléchiantes... » Tu parles d'un choix, elle est l'unique, et que lui dire maintenant qu'il allait partir ? Elle arrive un peu tard, mais comment refuser ? D'après sa photo, elle est accorte et dans ses cordes, mais n'aime pas les hommes. Une lesbienne créole ! Lui revint son rêve d'être enlevé par Métis, la femme de Zeus, prémonitoire si on veut... Mais elle anticipait une solution qui collait avec son propre plan d'évasion, dont la réussite serait plus sûre avec cette complice extérieure. Il décida de tenter le diable sans la queue, de lui expliquer la situation et d'auto-organiser avec elle les détails de leur rendez-vous à sa sortie.

Il l'appela donc. Elle avait une voix chaude comme le blues qui lui plut immédiatement, des tournures un peu spéciales, des mots savants qu'ils ne comprenaient pas, mais un accent de la banlieue ne laissant aucun doute sur ses origines sociales, et cela aussi lui parut de bonne augure. Ses propos décousus et sa façon de lui couper la parole rendaient la conversation difficile, qui se prolongea de digressions interminables, si bien qu'ils ne conclurent qu'à la fin de l'après-midi, alors que le merle se mettait à chanter. Voici de quoi ils convinrent.

Dès l'offensive gendarmesque, il la préviendrait, qu'elle se tienne prête. La connexion étant impossible dans le tunnel, ils communiqueraient en morse avec une ficelle de la grosseur d'un câble. La traversée serait longue et périlleuse, mais comme disait Robinson Crusoé « La crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent. »


35. samedi 12 mai

« Entendez-vous dans nos campagnes Mugir ces féroces soldats ? » La Marseillaise

L'assaut policier fut donné dans la nuit. Fusées éclairantes, fumées opaques, tirs de sommation, sono à fond braillant La Marseillaise. On ne savait pas trop si c'était la guerre ou sa mise en scène destinée aux médias. Le vieux fit sa toilette, pris son café avec une madeleine de plus, envoya comme convenu un essèmesse à Célanie, et s'engagea dans le tunnel avant de refermer la trappe végétale derrière lui. Ils n'y verraient que du feu.

Des explosifs firent sauter la palissade, un robot tueur pénétra dans l'enclos, et tomba dans le piège d'une fosse couverte de branchages où il s'empala sur un vieux pieu. Les gendarmes se ruèrent à sa suite en criant Alăla ! Alăla ! Constatant qu'il n'y avait personne, ils restèrent là, les bras ballants, à attendre les ordres.

Un lieutenant-colonel héroïque, à l'uniforme impeccablement repassé de mode et droit dans ses bottes rutilantes, monta sur un tonneau de rhum Labat, et leur dit : « Soldats, la France est fière de vous, elle pleure ses morts, soigne ses blessés, mais elle est fière que ses enfants se battent pour la protéger et la construire demain. ». Les militaires du rang n'ont pas la réputation d'être des lumières, mais les gars se regardèrent songeurs : « Quel taré, ce type, on voit bien qu'il sort de Saint-Cyr ! »

La troupe se replia alors que le soleil allait se lever, et dans le calme revenu les oiseaux entamèrent en chœur leur concert matinal, comme si rien ne s'était passé. Plus tard, la ministre de l'Intérieur publia un communiqué : « Conformément à l'ultimatum d'évacuation de la Zad Montreau, nos forces de police ont dégagé la zone cette nuit. Faisant preuve d'une grande retenue, elles ont été d'une remarquable efficacité. Tout s'est bien passé. On ne déplore aucun blessé. Tous les occupants rencontrés sur place ont été interpellés et seront déférés à la justice. »

Le soir venu, le merle montait la garde à côté des trous de grenades, qu'il prenait pour des taupinières, en espérant attraper des vers au vol au moment où ils tenteraient de fuir les taupes.


36. dimanche 13 mai

« Il cracha et ravala ses paroles avec une lampée de rhum. » Robert Lautner, La promesse de l'Ouest

Quand le vieux s'engagea dans le tunnel, laissant derrière lui le spectacle national, il progressa d'abord rapidement, mais des infiltrations d'eau commençaient à produire d'inquiétants éboulements. Maugréant et jurant, il parvint néanmoins au carrefour où il retrouva son sac à dos et sa nourriture. Il marqua une pause pour reprendre des forces, avala un sandwich aux herbes et fleurs de nos parcs, qu'il fit passer d'une lampée de rhum.

Alors qu'il s'enfilait dans la galerie conduisant à Rosny2, la terre de plus en plus humide obstruant le boyau, il ne put bientôt plus avancer. Dans le faisceau de sa lampe frontale de mineur, il voyait grouiller les vers de terre, qu'il maudit comme étant la cause de ses malheurs, eux qui avaient nourri son rêve : « La dialectique peut-elle casser des lombrics ? »

Il décida d'alerter Célanie, et lui transmis un câble : « Tunnel effondré, moi aussi. Je sors rond-point Rue Babeuf - Rue des Blancs Vilains, sous le sapin. Viens ! » Elle lui répondit « les émotions, ça creuse ». C'était bien le moment de faire des calembours... Il entreprit avec son Opinel de percer un puits au-dessus de lui, comme une taupe.

La terre lui tombait dessus et la boue l'aveuglait, mais la glaise s'accumulant sous ses pieds lui procurait un appui dans l'ascension, élévation au ciel de circonstance. Il finit par déboucher à l'air libre et se hissa sur la terre ferme dans la nuit sombre. Il chercha sa complice sous le sapin, comme un enfant perdu son cadeau de Noël. Mais il n'y avait personne. Il brouillassait. Il avait froid, il avait faim. Une vague de désespoir le submergea. Il perdit connaissance.

Dans "Vendredi ou la vie sauvage", quand Robinson reprend connaissance et se trouve seul, il mange un ananas sauvage à la fin du chapitre. Mais la vie du vieux n'était pas un roman, et la nana sauvage l'avait laissé tomber.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Hier à 12:30


en attendant le 12e épisode de ce chapitre 4/7, il sera présenté de bas en haut. Les liens sont en gris italique


chapitre 4
épisodes 37 à 48
le vieux blanc et la cheminote noire
ménage à trois

44. lundi 21 mai

« La dernière fois que j'ai fait mes courses, j'en ai encore eu pour 200 euros (sans la viande) pour à peine 2 semaines, et je suis juste en couple, sans enfants. Bref, je cherche à faire des économies, et je lis souvent que certains produits de marques distributeurs, ou bien discount, sont au moins d'aussi bonne qualité que les produits de marque. Sauf qu'il faut trouver lesquels, car il faut bien avouer que certains sont de qualité merdique. » fatah93 Les produits sans marque ou discount de qualité et pas cher forum 2011

Le lendemain matin, Célanie avait envoyé le vieux repriser des produits de ménage à trois, et précisé : « Tu prendras des "sans marque", l'auteur ne veut pas de publicités dans son roman. » En vérité, elle escomptait franchir le pas de la chair avec AliBlabla, qui dormait encore ayant lu jusque tard dans la nuit. Le vieux parti, elle se glissa sous la couette du jeune homme et entreprit de le baisoter, en fredonnant Maladie d'Amour.

AliBlabla sitôt réveillé l'avertit : « Célanie, je t'aime, bien, mais pas comme ça. Ne le prends pas à mal, je te trouve fort belle, mais n'aime pas les femmes. » Célanie sans se démonter : « Tu n'as pas le choix, ainsi le veut l'auteur de ce roman, et nous n'en sommes que les personnages. » Que n'avait-elle pas dit !

AliBlabla : « Écoute, je le connais bien, j'ai déjà joué dans une de ses pièces le rôle d'une marionnette*. Ce type est maboul, et de plus incapable d'écrire un roman qui se tienne. Il commence tout, ne finit rien. Non seulement il ne faut pas vivre dans les livres, mais éviter de crever dans les siens que personne ne lit.
- Je te dis que nous n'avons pas le choix, et je me fous de devenir un personnage célèbre, sur qui viendront se branler des siècles de vieux lecteurs en manque. Madame Bovary, c'est pas moi.
- T'es bien une cheminote, toujours aux ordres, mais on n'est pas à la SNCF, il n'y a pas de syndicat pour les personnages de romans. Leur ennemi principal, c'est l'auteur. Le livre, il n'y a qu'à l'auto-organiser.
- Et tu comptes t'y prendre comment ?
- Pour commencer, il faut quitter ce monde... »


À cet instant la trappe s'ouvrit, le vieux était revenu, les mains vides : « Il n'y avait pas de sans-marque. » Célanie vit la ruse : « Prends-moi pour une buse, si tu crois comme ça éluder la vaisselle, t'as loosé, tu la feras avec du sable. - Lequel ? le marchand de sable est passé. - T'as qu'à en repriser, c'est chantier permanent, ouste et magne-toi le train, hic salta ! » Et le vieux ressortit quinaud.

AliBlabla prit sa défense : « Tu es dure avec lui... - Je n'y suis pour rien lui non plus, c'est dans le scénario. - Raison de plus pour en sortir. - Par le haut ? - Très drôle. Nous partirons ce soir. Arrange-toi pour embrouiller le vieux. » Sur ces mots, il reprit sa lecture.

* SEXE, DÉSIR, PLAISIR, RÉVOLUTION et COMMUNISME, essai théorique et poétique + théâtre-roman de marionnettes


43. dimanche 20 mai

« Les jours passaient comme le temps qu'il faisait dehors, dans un va-et-vient hésitant. Il faisait froid et, le lendemain, de nouveau chaud. » Peter Stamm, Tous les jours sont des nuits, 2014

Les jours passaient du coq à l'âne, et le trio du chaud au froid. AliBlabla bien que rétabli n'allait pas à ses cours, Toulbac était fermée. Du matin au soir le nez dans ses livres, qu'il avait récupérés, il était cet enfant gâté par le hasard d'une rencontre aléatoire, contingente et pourtant nécessaire dans la déviation du climat même de ces temps agités et confus.

Ils dormiraient ensemble entre hier et demain, et n'auraient plus qu'eux de chemin. Le vieux boudait. Le vieux buvait et Célanie cheminotait de l'un à l'autre, pétillante et mutine, bienveillante et badine. AliBlabla lisait. AliBlabla disait : « Il faut lire pour vivre, et non point vivre dans les livres », ce qui faisait bondir le vieux : « Mieux vaut entendre ça que d'être sourd, et savoir qui, qui, qui fait à manger... »

Célanie les séparaient avec un sens tout personnel de l'impartialité : « Le vieux, ne voudrais-tu point descendre au Franprix repriser quelques aliments de base ? » Autant que faire enrager le vieux, elle aimait les moments en tête à tête avec le jeune homme, à deux doigts de l'intimité. AliBlaBla la troublait par sa grâce d'éphèbe à la beauté encore indécise entre les deux sexes, dans la lacune de l'adolescence. Elle n'aimait pas les hommes, mais...

AliBlaBla semblait ne pas s'en souciller, la tête ailleurs et tout à ses comparaisons : « "Toutes choses sont bonnes ou mauvaises par comparaison", disait Edgar Allan Poe ». Il citait si abondamment qu'on l'eût jugé inapte à parler par lui-même. L'étendue de son érudition n'avait de limites que celles d'Internet. Il ne sortait du reste que pour recharger son smartphone.

Ainsi dans leur vie de château, chacun vaquait à ses soucis, « un pour tous, tous pour un », tels les Trois Mousquetaires unis contre l'adversité comme les quatre doigts d'un yakuza. Ne leur manquait plus qu'un ennemi principal.


42. samedi 19 mai

« Te souviens-tu du long orphelinat des gares
Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages »

Apollinaire, Alcools, 1913

Crâne bandé de gaze et l'air gazé, tel un poète blessé à la guerre, ses beaux yeux gris tournaient au gré de Célanie, qui s'affairait pour lui comme une mère, et le vieux se sentant abandonné tournait lui comme un lion en cage, maudissant l'âge et la jeunesse, harcelant l'importun de questions : « Qui es-tu ? d'où viens-tu ? et que faisais-tu là ? »

« Watashi wa Ariburabura to mōshimasu, yoroshiku oneigaishimasu*. Je suis d'ici, j'y vis depuis...
- De quoi, bel Ali bourré d'alibis ?
- De l'air du temps mauvais.
- Mais encore ?
- J'étudie la linguistique comparative, à la faculté de Toulbac.
- Un incomparable bobo et ses bobos, nous manquait plus que ça !
- Je ne vous ai rien demandé.
- Nous n'allions pas te laisser dans ton sang...
- Si je suis là, vous n'y êtes pour rien...
- Ah ça ! s'il n'en avait tenu qu'à moi... »


Célanie les interrompit :
« Le vieux, ne voudrais-tu point faire la vaisselle ?
- Tout le monde déteste la vaisselle !
- « Le secret du bonheur spirituel est de ne pas faire la vaisselle pour que la vaisselle soit faite, mais pour faire la vaisselle. »
- C'est ça, la vaisselle est un bonheur nouveau en Europe, quand il y en a pour deux, il y en a pour trois...
- Quand tu auras fini la vaisselle, ne voudrais-tu point préparer la soupe ?
- Je préférerais ne pas... »


AliBlabla sursauta :
« Vous connaissez Bartleby ?
- C'est un copain à toi ?
- « Homo quodammodo omnia »
- À Toulbac un saint homme en quelque sorte ?
- He would prefer not to...
- Tu me les casses avec tes mystères comparés, et puis fiche-moi la paix, j'ai la vaisselle à faire. »


Ainsi s'installait au château une nouvelle vie dans laquelle surgissaient des segmentations linguistiques objectives. AliBlabla les compara : « Conflictus Antiquarum Culturarum, CAC40 vaut leurre, Fuck Cultural conflicts old business. » Célanie lui sourit, le vieux tirait la gueule.

* note de l'auteur : Je m'appelle AliBlaBla, enchanté. Nous traduisons le reste pour nos lecteurs français.


41. vendredi 18 mai

« De mille erreurs l’âme affranchie,
Me voilà vieux avant le temps.
Vapeurs qui brillez peu d’instants,
Voyez-vous ma tête blanchie ?
Des sages m’ont ouvert les yeux ;
Mais j’admirais bien plus l’aurore
Quand je connaissais moins les cieux.
Du savoir le flambeau dévore
Les sylphes qui nous ont bercés.
Ah ! je voudrais vous craindre encore.
Follets, dansez, dansez, dansez.. »

Béranger, Les feux follets

Ayant ouï dire que les excréments humains recèlent d'importantes quantités de biogaz inexploitées, le vieux et Célanie se lancèrent dans l'étude du méthane. Ils apprirent que cet hydrocarbure de la famille des alcanes, produit par la fermentation de matières organiques animales ou végétales en l'absence d'oxygène, était autrefois appelé gaz inflammable des marais, ou formène.

Ils entreprirent de construire un méthaniseur, mais, par quelque défaut de fabrication, l'engin fuyait, et des flammèches dansaient au sol. Tombant par les fissures, elles éclairaient le ciel dans leur chute. Ils avaient inventé les feux follets volants à la merde, qui conféraient le soir au château d'eau une atmosphère parfumée de sons et lumières, car les voisins accouraient, chantaient et dansaient, accompagnés par des tambours de toutes sortes.

La fête se donnait tous les soirs de beau temps, et prenait dans la nuit l'allure d'une danse de sabbat. Célanie, avec sa chevelure de feu, y faisait montre de tels talents endiablés de danseuse que l'assistance la sacra reine des sorcières. Le vieux se prit pour le roi lion des lieux, à quoi personne n'aurait songé, vu sa trogne enrhumée, son allure chétive et sa façon croquignolesque de se contorsionner.

Mais ce bacchanal n'était pas du goût de tous dans le quartier. S'il n'était pas dans la coutume de faire appel à la police, un voisin excédé par le tintamarre y rajouta des coups de feu, qu'il tirait au milieu des fêtards. Ce qui devait arriver arriva, il y eut des blessés, un jeune homme resta à terre dans une mare de sang.

Célanie se précipita. L'éphèbe était évanoui, touché à la tête. Elle nettoya la blessure à l'eau cristalline avec son mouchoir de dentelle, comme elle avait lavé le visage du vieux. Par chance, la balle ne l'ayant qu'effleuré, il n'était qu'assommé. Elle et le vieux le hissèrent au château pour prendre soin de lui sans être importunés. Et c'est de là qu'ils firent ménage à trois.


40. jeudi 17 mai

« Les deux électricités opposées de la comédie et de la tragédie se rencontrent, et l'étincelle qui en jaillit, c'est le drame. » Victor Hugo Préface à Ruys Blas 1838

Le château d'eau n'était pas un palais, il y manquait l'électricité. Le vieux et Célanie n'en firent pas un drame. Ils vivraient au rythme des jours et des nuits, à l'ancienne, plus le camping-gaz, et moins les soviets. Les batteries de leurs portables se vidant, ils furent bientôt coupés du monde virtuel, et leur monde réel se réduisit à ce qu'ils avaient sous les yeux, au gré de leurs pas, dans l'utopie d'une autonomie absolue.

Ainsi leur Zad se réduisit-elle à ce quartier mouchoir de poche. Ils étaient les seuls à la défendre par la puissance de leurs désirs qu'ils prenaient pour la réalité. Ils la vivaient en rêve. Leur rêvolution avait commencé. Tout ce qui existait méritait d'être vu autrement.

Tels deux Don Quichotte privés du bon sens de Sancho Pança, ils tissaient leurs fantasmes d'illusions et désillusions, de vrai et de faux indiscernables. Et rien ni personne ne viendrait leur prouver qu'ils étaient dans l'erreur, à qui ils auraient rétorqué par Lacan : « Si vous avez compris, vous avez sûrement tort. »

Ils n'en pensaient pas moins suivre une démarche scientifique, Buvard et Pécouchette des temps modernes réinventant la terre qui, en tant que telle, n'existait pas, preuve par le compostage. La grande expérience du vieux avec les vers de terre, ces prolétaires du vivant, s'était portée à un niveau conceptuel qui feraient d'eux, ils n'en doutaient pas, les plus grands penseurs (et penseuses) depuis Aristote, Marx, et Stephen Hawking.

En attendant, Célanie et le vieux furent confrontés à une difficulté pratique : comment traiter leurs déchets en général, et en particulier leurs excréments ? Car s'ils ne se prenaient pas pour de la merde, ils étaient pourtant assurés de vivre dedans, devant, derrière, et de tous les côtés, la mer d'éternité allée, moins l'électricité.


39. mercredi 16 mai

« C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. » Victor Hugo, Les Misérables livre sixième, Le petit Gavroche, 1862

Il y avait rue du Bel Air une tour de bois et béton qui ressemblait à un éléphant croisé avec un moulin à vent sur une table à en découdre. On y montait par un escalier en colimaçon et l'on accédait par une trappe à une salle circulaire de belle dimension. C'est ici à l'aube, après avoir sous une pluie battante erré toute la nuit, que s'installèrent le vieux et Célanie. Ce serait leur château, et comme il y avait des fuites, ils l'appelèrent le château d'eau.

La pièce disposait tout autour de lucarnes d'où l'on dominait les environs à des kilomètres à la ronde. À leur arrivée, les deux amis auraient pu contempler le lever du soleil sur la vallée de la Marne, mais fourbus qu'ils étaient, ils n'avaient pas l'esprit au romantisme. Le vieux, perclus de courbatures, se fit masser thaïement par Célanie body-body, et les deux y prirent un plaisir indicible qui les conduisit bientôt au sommeil des justes, blottis l'un contre l'autre dans le froid revenu troubler le printemps.

Réveillés dans l'après-midi par les cris d'un match de fatboule au stade des Grands-Pêchers, ils grignotèrent les restes du méchoui de la veille avec les Chibanis, et auto-organisèrent une palabre pour envisager la suite de leur instablation en mixité hétéro-autonome. Il en ressorti qu'ils devaient sortir faire des courses, avec leurs dernières pêches.

Ils n'eurent qu'à traverser la rue pour entrer au Franprix du coin. Seulement voilà, ce commerce n'étant pas écolo-local-citoyen n'acceptait pas les pêches. Il allait falloir passer à la reprise bidividuelle. Ils auto-décidèrent d'une causerie pour la bidouiller tous ensemble, et remontèrent au château se coucher tous les deux.

La reprise s'avéra facile. Le préposé aux caméras de surveillance était un pote de maternelle que le vieux avait retrouvé sur Copains d'avant. Il s'appelait Charlie et si l'on se demandait où il était, hé bien il était là. Ils emmenèrent de quoi subsister dans l'immédiat.


38. mardi 15 mai

En «banlieue» nord et est de Paris, qu'ils contrôlent, les Prussiens laissent passer les Versaillais qui veulent contourner Paris. En accord avec le gouvernement Thiers, ils occupent le Chemin de fer du Nord, établissent un barrage de troupes de la Marne à Montreuil et massent 80 canons et 5000 soldats près de la Porte et du fort de Vincennes (tenus par les Fédérés de la Commune de Paris) bloquant ainsi la sortie des Communards par l'est de la capitale. D'après Le gouvernement de Versailles contre la Commune de Paris

Babeuf ou Camélinat ? Célanie et le vieux hésitèrent avant de descendre vers l'est les rues du quartier, jusqu'à l'angle des Jules, Vallès et Guesde, et de s'offrir à la Taverne de Joâo un café bica avec des pastéis de nata, petits flans portugais.

Il est cinq heures, Rosny s'égaye, aucun banlieusard dans les gares, fermées, journée sans cheminots ni cheminotes. À vrai dire ils tournaient en rond, sans savoir où aller ni s'en préoccuper, tout au bonheur d'ensemble errer sans but, insoumis chemineaux.

Ils remontèrent la rue des Ruffins jusqu'aux Grands Pêchers à Montreuil, et là changèrent leurs euros pour des pêches, monnaie locale et citoyenne, écologique, sociale, culturelle et solidaire, bref, des pêches qui comptaient pour des prunes, mais leur donnaient un sentiment d'autonomie.

Poursuivant leur déambulation, ils tombèrent sur un attroupement devant le bidonville rom des Murs-à-Pêches. La police était là, des vérifications d'identité. Le vieux ayant brûlé ses papiers, ils rebroussèrent chemin, et se réfugièrent au foyer de travailleurs immigrés, la plupart du Mali. Sous les arbres, ils papotèrent autour d’un thé offert par des résidents chibanis, les « cheveux blancs » en arabe. Ils fêtaient leur victoire sur la SNCF, qui leur avait enfin lâché dommages et intérêts pour leur traitement salarial discriminatoire relativement aux cheminots français, décennies plus tôt. La plupart étant morts, ça ne coûtait pas cher...

Aucun merle pour s'en moquer, c'était ici le royaume des pies, la vie en noir et blanc, les couleurs de la banlieue grise, mais l'on pouvait y faire le tour du monde en quelques pas. Le vieux et Célanie s'y sentirent chez eux. Il leur fallait trouver un nid.


37. lundi 14 mai

« La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. » Aragon, Aurélien, 1944

Quand Célanie trouva le vieux, elle le prit franchement pour un nègre. Il lui plut, mais enfin, fort sale... Il dort étendu dans l'herbe, à l'ombre du sapin, les semelles devant, la main sur sa poitrine. Tranquille.

Le soleil était levé depuis un certain temps déjà, sur la plus haute branche un merle noir chantait. Elle eut le cœur à rire, avec l'envie d'aimer. À la claire fontaine allons nous promener.

En attendant, il fallait nettoyer le vieux de sa boue. Célanie dégrafa son corsage, en tira un mouchoir de dentelle, l'humecta d'une eau cristaline, et fit la toilette du vieux avec des gestes si doux qu'il ne se réveilla pas avant d'être propre comme un sou neuf, mais blanc comme un linge. Un toubab ! pas un nègre sorti d'un trou noir.

Le vieux émit un soupir d'aise, ouvrit les yeux, et découvrit un gracieux visage penché sur le sien, dans une chevelure enflammée du soleil de midi, Chabine in the Sky ! Reprenant ses esprits, il se souvint qu'ils étaient au carrefour près la cité du Morillon, où un jeune était mort sous les balles d'un épicier à qui l'on avait volé sa bouteille de Ricard, sinon rien. Il eut soif.

Célanie lui tendit sa flasque de rhum Labat en disant : « Prenez et buvez en tout, ceci est mon corps...». Il but une gorgée avant de lui répondre : « Que vous savez de beaux yeux ! » Elle du tac au tac : « Que tu m' prennes pour le p'tit chap'ron rouge ou Michèle Morgane de toi, t'es pas prêt de m' croquer ! » Ils éclatèrent de rire. Elle aida le vieux à se lever, il frotta son dos endolori, et ils se mirent en marche côte à côte, bien décidés à frapper ensemble, sans trop savoir sur qui.

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