PATLOTCH / COMMUNISME et CIVILISATIONS

CONTRE LE CAPITAL, LES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens

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Patlotch



Messages : 1635
Date d'inscription : 22/04/2017

MessageSujet: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Jeu 19 Avr - 14:40


MICROCOSME
roman initiatique imprévisé

. Préface
. chapitre 1 : Rêve ça loupe ! Trois hommes et un bon coup
. chapitre 2 : la cheminote rouge et le merle noir en langage d'oiseaux
. chapitre 3 : le vieux qui ramassait des vers de terre altofiction
. chapitre 4 : le vieux blanc et la cheminote noire ménage à trois
. chapitre 5 : AliBlaBla et l'écart hante vos leurres


préface
29 mai 13:39

voici un feuilleton improvisé, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens. Si le rythme d'écriture s'en soutient, il devrait s'achever avant le 14 juillet 2018

un roman initiatique est traditionnellement le « récit de l'évolution d'un personnage qui tente de comprendre le monde ou lui-même. ». Dit aussi roman d'apprentissage, c'est « la confrontation d'un personnage central avec différents domaines du monde ». Ici, le personnage central, c'est LA FRANCE vue du petit coin où je vis, et c'est pourquoi, initialement titré LA FRANCE, roman initiatique, j'ai préféré MICROCOSME, « Abrégé, image réduite du monde, de la société. »

si l'on trouve comme dans tout roman des personnages qui en sont les héros, il comporte aussi des personnages secondaires, comme le langage même, et d'autres que je laisse découvrir, peut-être dont je n'ai pas conscience moi-même [...]

l'esprit en est résolument loufoque et débridé, utilisant les événements et leurs protagonistes réels en tous sens et non sens. Comme l'écrit Jorge Volpi en avertissement à La Fin de la folie en 2003, « Ce livre est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. »

l'écriture est imprévisée, c'est-à-dire improvisée sans prévision de la suite, sans canevas ni synopsis préalable


study

chapitre 1
épisodes 1 à 12
Rêve ça loupe !
Trois hommes et un bon coup

1. mardi 10 avril 05:57

Le professeur Friedrich Lorduron, après son cours de rattrapage aux studieux de Toulbac qui n'imaginaient pas ce qu'ils faisaient, car l'inconscience précède l'existence, tomba nez à nez avec les Forces du désordre dépliant un grand rouleau de printemps sur lequel était écrit : « Ne dites plus : Monsieur le Professeur, dites : rêve ça loupe ! »

Salairpipopète ! jura Lémérite. Quel contretemps trotskien !, renchérit Lorduron.

Avec son confrère Lémérite Friant de salaire avide, ils avaient projeté un Midweek dans la cabane du Baron perché d'Aigruffin, pour une partie de jambes en l'air en zone humide, car, disait Lorduron, la zad fait bien les choses, ce à quoi Friant ajoutait d'un sourire entendu : « Ach, bite macht frei ! »

C'est l'heure d'étai, prenons le train en marche, suggéra Friant, la grève est finie, espérons que Julien n'a rien coupé. Lorduron l'arrêta : Prenons plutôt ma deuche Über à l'aise. Il montèrent dans la deux pattes, mais Lorduron ne put la démarrer. Lémérite descendit et poussa, alors que Friedrich passait les rapports sociaux de la boîte à vitesse. Mais rien n'y fit. Ils étaient en panne d'essence, qui précède l'existence de l'automobile.

Ils se résolurent donc à y aller à pied, Lorduron en tête de cortège, Friant traînant la patte dans la manifestation qui suivait.


2. 13:40

Ils marchèrent ainsi l'un derrière l'autre six jours et six nuits, et le septième se reposèrent. Ils ne faisaient qu'Un qui savait tout, mais ne voyaient rien que la fumée des lacrymogènes, et se demandèrent comment trouver la cabane du Baron perché d'Aigruffin. Ils n'eurent pas à la chercher, celui-ci sortant du brouillard tel un spectre pour hanter la lande, en Zarathousdétraque descendu de la canopée zadienne.

Il les accueillit avec son sourire légendaire et cinématographique (il avait vu Le jeune Marx) : « Nous voici tous les trois réunis pour un grand mouvement tous ensemble. » Lorduron l'approuva : « Pour aller où et quand ! »

Lémérite Friand restait à l'écart, singeur à l'idée de devoir grimper dans les arbres d'où l'Homme était descendu pour toucher terre et un salaire avide. Friedrich Lorduron s'approcha de lui, lui mit la main sur l'épaule, et lui dit : « La clef de l'anatomie du singe, c'est l'anatomie de l'homme, mais je ne sais plus où est celle de la deuche. »

D'Aigruffin les rassura : « Tout est bloqué, c'est l'essence qui manque le plus aux rapports sociaux, allons boire un communard au bar de l'Ensemblée nationale. »


3. 15:01

À peine avaient-ils fait un pas en avant, qu'ils durent en faire deux en arrière. La police les cernait, ils étaient bien nassés, et même trop. @Gendarmerie nationale ne se dérida pas, encore que : « #NDDL Le travail de déconstruction est toujours en cours. » (twitter 10 avr. 2018 02:09)

D'Aigruffin, qui s'y connaissait en (maillot de) rugby leur conseilla d'adopter la position de la tortue, célèbre formation stratégique des légionnaires romains détournée par Astérix dans la Guerre du Larzac. Lémérite eut quelque mal à plier ses lombaires, mais voyant la tête furibonde de Lorduron, la flicaille désemparée accéléra sa déconstruction et s'enfuit toutes affaires pendantes au cul de la Préfète. Celle-ci en référa à Christophe Collomb, qui condamna aussitôt ce petit délit.

Nos trois amis en profitèrent pour autoorganiser une AG autonome et ouverte à huis clos, en comité invisible, qui dure encore. Il va falloir attendre.


4. jeudi 12 avril

Demain fut un autre jour, que l'on n'attendait pas. Pas comme ça.

Les yeux rougis par les pétards, nos trois fêtards ouvrirent leur dernière bouteille d'Elixir de la Zad, une piquette autorisée par la préfette, qui sans se prendre le melon lui préférait le Bourgogne à levure indigène, mais d'ailleurs.

Friant tomba de l'arbre à l'heure où Jupiter tombait sur les télés. Lorduron appela le streetmédoc de Toulbac, mais celui-ci refusa de se déplacer en un lieu sans rues que mal barrées.

D'Aigruffin prétexta une grosse commission à l'Ensemblée nationale.

Tous ensemble, ils étaient dans la merde.


5. vendredi 13 avril

Après avoir passé la nuit debout, d'Aigruffin et Lorduron, face au débordement qui ne vint pas, s'en prirent à Lémérite qui traînait la patte après sa chute. Ce dernier arborait son sale air avide, minant le moral des troupes radicales alors que la relaxe de nos ami.e.s faisait la Une des gazettes de têtes, annonçant l'ère des émeutes jupitériennes.

L'unité était fragmentée, la convergence compromise, et pire, absents de Toulbac où c'était tous les jours la fête, ils n'avaient pas pris leur pied tous ensemble dans les arbres. À la gare de Nantes, ils apprirent qu'il n'y avait plus de train pour Paris, et furent traités de briseurs de grève par les camarades cheminots : « Quand on soutient, on ne prend pas le train ! »

Revenant sur leurs pas, ils se heurtèrent à un barrage policier, qu'ils contournèrent pour se faire accueillir comme déserteurs par les zadistes : « Les barricades n'ont que deux côtés ! » (Elsa Triolet). Ils n'étaient pas du bon.

L'histoire n'avait plus rien de drôle. Vendredi 13, il y a des jours comme ça...


6. samedi 14 avril

Soucieux de se refaire une santé dans le mouvant social, nos trois amis décidèrent de participer incognito à la la manifestation de soutien à Nantes, afin d'y prendre un bain de foule psycho-réparateur, disait Le Bon Gustave.

Tout en marchant péniblement, Lémérite Friant songeait à reformuler son SAV de Salaire à vie en Service après vente de la force de travail, car, ressassait-il depuis des années en bon servile public : « le salaire n'est pas le prix d’une force de travail valorisant du capital, la classe ouvrière a réussi à imposer des institutions anticapitalistes, la Sécurité sociale est révolutionnaire... ».

Tout le monde s'en contrefoutait, même Lorduron, qui déplorait surtout de ne compter que pour un dans la manif, dont il ressortit par les canons à eau trempé jusqu'à l'os, substantifique moelle de son bide annoncé : il avait plus que dépassé la mise en quarantaine avec retraite nanticipée.

D'Aigruffin n'était pas couché, il passerait la nuit debout dans les studios à promouvoir son débordement du 5 mai boudé par El Moustachos Martinez.


7. dimanche 15 avril

« Luttes picnicatoires, vacances luttatoires, mouvement convergeatoire, non-violence pacificatoire, avide incantatoire... », ainsi parlait zad à tout' c' tas, avec les concepts fumistogènes forgés par Lorduron lecteur de Douleuze et Berdieu. C'était dimanche, il faisait beau, même la boue aimait les gendarmes et les barricades n'avaient plus de côtés. Des centaines de poulets venaient jusque dans nos bras allonger nos files à la campagne.

Lémérite, gazé au poivre, ne put mettre son grain de sel. Il remplissait un formulaire simplifié de déclaration d'invalidité à la Sécurité sociale révolutionnaire.

D'Aigruffin s'était couché tard. Après sa grasse mâtinée insoumise, il suivait les événements à la télévision, et préparait son discours à l'Ensemblée nationale, dans lequel il affirmait « ne pas se sentir "un enfant de 68", [préfèrant] s'en référer à "la Révolution française, Jaurès, le Front populaire" ».

Dimanche à Orly, on annonçait un projet d'agrandissement aussi grand que Notre-Dame-des-Landes, jusqu'à 400.000 vols par an, soit 68 par heure. 68, année volatoire.


8. lundi 16 avril

Lundi matin, nos trois amis récupèrent les débris de la cabane du Baron perché d'Aigruffin et les apportèrent au Gourbi, pour participer à sa reconstruction, mais ils arrivèrent trop tard, et leurs morceaux s'avérèrent inutiles. Il faut bien dire qu'ils cherchaient encore la pratique de leur théorie.

Durant ce temps-là, la gendarmerie déridée déconstruisait sans fin, accomplissant comme prévu les instructions jupitériennes, et les zaditistes addictés poursuivaient leur mythe incisif.

Lémérite tirait de la situation un profond questionnement sur les perspectives : « Comment assurer le SAV dans un monde sans marchandise ? » Lorduron fébrile trépignait : « Mais où sont les clefs de ma deuche ? » D'Aigruffin exultait, se repassant en boucle les moments d'émotions puncho-macronistes de la veille, sous la Tour Eiffel, exactement.

La terre continuait de tourner, le capital de danser la bourrée. Travaillant, prenant de la peine, tous savaient attendant la mort que le travail est un trésor.

Le monde est puni, Gourbi et Orbi.


9. mardi 17 avril

Confronté au blocage du bocage, le trio parisien se résigna à déposer à la Préfecture une demande individuelle de résidence secondaire dans la ZAD. Ils avaient un projet, faire appel à des artisans locaux pour construire la cabane de leurs rêves. Ils envisageaient d'y passer, loin du bruit et de la fureur de Toulbac, des « week-end soutenatoires ».

Pour limiter le temps de transports, ils viendraient en hélicoptère. Ils avaient proposé la construction sur la lande d'un héliport écologiste autogéré, et comptaient en faire accepter le principe à l'Ensemblée Nationale Autonome (ENA). Ils avaient commandé au magasin général de Tarnac des boules Quies, « la fabrique du silence ».

Ainsi, inspirée par les grands moments révolutionnaires de l'histoire, la vie redeviendrait « meilleure et plus joyeuse » après la purge des professionnels du désordre émeutatoire. Dernier des anneaux jupitériens, ils avaient par affinité élective trouvé une troisième voie entre le stalinisme et l'anarchie.

En attendant ces lendemains qui chantent, d'Aigruffin passait une pommade au camphre sur les ecchymoses d'Émérite Friant, et Lorduron en aspirait les vapeurs qui, disait-il, chassaient le sale air des lacrimos.


10. mercredi 18 avril

Alors que la température montait sur la lande, se tint à Nantes une ensemblée raisonnable pour trancher du sort des derniers parvenus au Larzad. Elle conclut au rejet unanime de leur projet, par un compromis historique associant la préfète, les délégués des zadistes mous, les purs durs zaditants, les black blocs et redskins, les blanc-becs et bleus bites, les croquants et croquantes, les boueux, l'éboueur, les faiseurs, les taiseux, les minorités agitantes et la majorité sentencieuse. Seule s'abstint la gendarmerie, par devoir de réserve.

Le trio dut payer une sale amende commune et fut tous ensemble consigné à résidence au dernier étage de Toulbac. Lorduron y peaufina une visioconférence pour les étages inférieurs, d'Aigruffin soumis un hologramme à la France d'en-bas, tandis que Lémérite, mis sous perfusion sur imprimante 3D, méditait sur la différence conceptuelle entre une vie payée un salaire avide à rien foutre et le droit à la paresse.

La suite s'annonçait improbable mais, pas sans pénétration, hypothèse supposatoire.


11. jeudi 19 avril

Chaque nuit, la fête battait son plein chez les Enragés de Toulbac, Sex, Drugs and Johnny Hallyday, sous l'impulsion du président de l'université réconciliée. Lorduron fumait, d'Aigruffin filmait, Friant prenait des notes pour son prochain ouvrage, Salaire ou Barbarie.

Hélas, les bonnes choses ont une fin. La police intervint à l'aube et entreprit la désoccupation des lieux. Qu'il se jetât ou qu'on le poussât, le trio fut défenestré. Dieu sait par quel miracle il rebondit sur la capote de la deuche. Lorduron mis le contact avec les fils du démarreur et de la batterie, et voilà nos trois amis repartis à la conquête de l'Ouest.

Cette fois, ils avaient concocté un projet sans faille, élevage de cochons casher et jardinage de grosses légumes véganes, qui reçut l'approbation enthousiaste de la préfète et les félicitations du ministère de l'égalité et de la réconciliation écologique.

Ils s'installèrent au bord de la route sans chicanes et ne tardèrent pas à recevoir une clientèle des quatre coins de l'autre monde possible. Jupiter même y faisait escale avec Brigitte Marie-Claude qui ne manquait jamais de leur offrir une boîte de macareux trognons.

Jusque-là tout allait bien, quand arriva le mois de mai...


12. vendredi 20 avril

Fin avril, une rumeur courrait : il n'y aurait pas de muguet pour le 1er mai. Il n'y aurait pas de muguet en mai. Il n'y aurait de muguet ni à Nantes, ni ailleurs. Le muguet serait interdit non parce qu'il est toxique, mais pour « atteinte symbolique nocive à la réconciliation nationale ».

En lieu et place, la culture du chanvre, sa transformation en cannabis et sa vente seraient autorisées. Les partisans de sa délepénisation écologique auraient gagné.

Le 1er mai serait instauré Fête nationale à la place du 14 juillet, transformé en deuxième lundi de Pentecôte laïque, travaillé et non-payé par solidarité avec les migrants et migrantes. Nantes devint capitale de la France et Paris décrété Zad urbaine et Parc mondial d'attractions, le Zoo de Vincennes transformé en camp de rétention européen.

Un grand défilé militaire serait organisé, avec les trumpes de Black Blocs Beurs Rouges en tête du cortège, suivies immédiatement par les majorettes jupitériennes conduites par Brigitte Marie-Claude.

La Révolution française est en marche, rien désormais ne pourra l'arrêter.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Mer 2 Mai - 0:05


chapitre 2
épisodes 13 à 24
la cheminote rouge et le merle noir
en langage d'oiseaux

13. vendredi 20 avril

Sur un quai de la gare Saint-l'Hasard, un merle chanteur s'était égaré.

Une cheminote qui passait par là lui demanda : - Quel train attends-tu, bel oiseau ?
Le merle secoua la tête, puis les plumes, et chanta : - Le train qui sifflera trois fois.
La cheminote : - Et pourquoi ça ?
Le merle : - Quand j'entends siffler le train, je suis gai le soir.
La cheminote : - Les trains ne sifflent plus, et ni les chefs de gare.
Le merle : - Je suis merle d'avant.
La cheminote : - D'avant ?
Le merle : - D'avant la SNCF.
La cheminote : - Du temps des cerises ?
Le merle : - Et des merles moqueurs.
La cheminote : - Tu as peur des chagrins d'amour ? Tu évites les belles ?
Le merle : - Preuve que non, je ne vous ai point fui.

La cheminote, qui était fort belle en effet, devint écarlate puis, confuse, s'envola. Le merle sautilla de gauche à droite, puis de droite à gauche, et d'un coup d'aile se percha sur un caténaire. Il s'y remit à chanter, en attendant des lendemains qui sifflent.


14. samedi 21 avril

L'explosion ne la surprit pas. La terre se mit à trembler, mais elle avait l'habitude de ces pétards signalant un danger. Un train frôla son gilet orange alors qu'elle serrait un boulon de l'éclisse jointant deux rails sur la voie Paris-Rouen. Couinements, grincements de freins, les trains ne sifflent plus, ils crissent, ils crispent.

Mécanicienne de maintenance ferroviaire, la cheminote s'appelait Célanie Béchet, comme Sydney, le musicien de jazz, de l'ancien savoyard 'bec', ça va de soi pour un saxophoniste... ou une parisienne : « Il n'est bon bec que de Paris ». Elle était de Marie-Galante, chabine rouge, peau d'or, cheveux roux, yeux verts.

Célanie Béchet, CB, ses collègues l'appelaient Carte bleue, soit qu'à la pause elle tapât la réussite, soit qu'elle ne payât jamais en liquide, va savoir. Pour la vie du rail, elle n'était pas roulante, mais pour la vie tout court, bien roulée, et dans la mécanique...

Quand elle avait pris son service à 5 heures, le merle était là, perché sur le panneau interdit au public, et jouait de sa flûte à bec Paris s'éveille, les banlieusards sont dans les gares... Il descendait d'un vieille famille de Turdus merula installée à Paris en 1871 dans ce quartier alors riche en jardins. Ses ancêtres aimaient les trains à vapeur, parce qu'ils sifflent. Lui, merle absolument moderne, s'était épris d'une chabine.

Célanie avait un secret, elle préférait les femmes, alors un merle mâle, à bec orange, et plumes bleues... Orange was the Colour of Her Dress, Then Blue Silk


15. dimanche 22 avril

Célanie faisait grève... un jour sur sept : « Trop cher pour des cloupinettes ! » Avec le merle noir, elle était toto-organisée en non-mixité : Blackbird waiting to be free !

N'entravant couic au ramage de Lorduron et d'Aigruffin venus en meeting de souchien, elle avait balancé son port de tête altier de reine yoruba et son soutien-rouge-gorge au merle volant dans leurs plumes artifiçatoires. La queue dépit entre les jambes, ils avaient pris à Montparnasse un train pour Nantes, retour convergeatoire à la ferme des anime-haut de la France d'en-bas.

Elle partageait certes la colère de ses camarades cheminots, mais, radicalement pour l'amacronisme et le retour vers le futur, elle vantait l'émeute en prime time : « Faute de grève, chantent les merles ! »

Le bruit courait que Lémérite était tombé dans le coma avidique depuis la déconstruction évacuatoire de Toulbac. La rue meurt dans la laïc cité, l'odieux est tombé sur la tête, le pieux est la religion du peuple : « Sex, Drogs, and Hi-Pope ! » Le merle se shootait aux graines de chanvre, Célanie se nassait au beurre de karité, car, disait-elle : « Tout le monde ne déteste pas la peau lisse ! »

En guise d'amour révolutionnaire et d'échanges de valeurs, le merle lui faisait des jazzouillis, qu'elle payait en chatouillis.


16. lundi 23 avril

Tout le monde aime le soleil. Au Parc du Cerisier, Célanie dorait, le merle chantait Everybody Loves The Sunshine, Ayers, ailleurs... Elle habitait tout près, Allée des merles. On était lundi jour de grève, mais elle avait posé congé. Sans l'argent pour partir en vacances, elle les passait ici, à Argendeuil, qu'elle prononçait.

Elle avait la veille au merle montré, 21 boulevard Karl Marx, la maison de Claude Monet, et celle au 27 de Charles et Jenny Longuet, fille de Marx, où il avait séjourné en 1882 avant d'aller en Algérie pour sa santé. Ils s'étaient baladés sur les berges de Seine, cherchant le pont du chemin de fer des toiles d'antan, et rêvant aux régates du temps où les vapeurs sifflaient gare Saint-Lazare.

C'était à l'heure où d'Aigruffin tweetait sa profondeur lombricatoire : « Le déficit de vers de terre devrait être considéré comme beaucoup plus grave pour l'humanité que le déficit budgétaire ! »

Pas un seul petit vermisseau, et la fontaine pleurait sec. Le merle gobait les mouches. Célanie vivait sans amour et se lavait d'eau fraîche, mais buvait du Père Labat de Marie-Galante. En attendant on ne sait quoi, tout le monde avait droit au rhum, et à la paresse.

N'espérant plus la révolution, les travailleurs aimaient le dimanche. Les grèves du lundi ? Sur leurs congés payés.


17. mardi 24 avril

Paul Pépite, dit Paupiette, PDG Oui.sncf, l'affirma en conférence de près : « Un train à moitié vide n'est qu'à moitié plein ». En découlait sa décision  : couper les trains en deux. Le problème fut confié à la Direction Recheminot & Innovention (DRI), de savoir quelle partie garder. Avec l'arrière-train, les retards seraient inévitables, et donc, considérant de sus l'intérêt d'une locomotive, le choix se porta sur le chaud-devant.

Deuxième bénéfice selon notre énarque, les cheminots travaillant à l'arrière, rendus improductifs, seraient mis sur voie de garage, avec perte des avantages aux roulants et roulantes. Troisième aubaine, les trains étant moins longs, on verrait plus tôt la sortie du tunnel. Enfin, avec des trains moins lourds, les rails s'useraient moins vite, et la maintenance en serait allégée.

Cette dernière mesure frappa de plein fouet Célanie et ses collègues mécaniciens au sol. Mis au chômage technique les jours de grève, il était vain de prendre des congés, en conséquence de quoi l'on en supprima la moitié, arguant que les vacances n'étaient pas faites pour rester chez soi, facteur de pertes pour la société.

Face à la grogne cheminote, le Président Paupiette, dit Pepe@sndf, fit appel à l'esprit d'entreproie en servile public : « La SNCF est un morceau de France. »

La rousse cheminote rouscailla : « Marie-Galante est un morceau de France privé de trains ! » et l'assemblée totonome des cheminots chabins (Chu chu Train) exigea un tunnel ferroviaire entre la métropole et la Caraïbe déconoliale, avec billets gratuits, congés bonifiants, et réductions là-bas. Ils vidèrent ici des tonneaux de Labat, pour engager la construction avide d'une barricade sur la voie Paris-Argenteuil.

Au comble du bonheur enrhumé, le merle, qui ne pépie, composa l'Ode à la chabine rouge : « Ô Célanie, l'Océan nie ! »


18. mercredi 25 avril

En 1833, un fabricant anglais d'instruments de musique conçoit un sifflet de train nommé « trompette à vapeur ».

Mais c'est un véritable sifflet de la SNCF, avec sa bille de bois à l'intérieur, que le merle trouva sur Le bon coup, et Célanie une flûte à coulisse avec laquelle elle imitait à s'y tromper le chant du merle. Ainsi pouvaient-ils communiquer au nez et à la barbe des gendarmes, qui n'avaient pas l'oreille musicale.

Comme une griotte jouant du tambour dans les champs pour encourager les cultivateurs, Célanie flûtait pour scander l'érection de la barricade par ses camarades, et bien vite la voie fut barrée. On rebaptisa la gare Saint-Lazad, et s'y tint un Comité d'initiative blocatoire, où se pointèrent Lorduron et d'Aigruffin. Ils avaient offert à Lémérite indisposé une maquette de train miniature qui inspirerait sa thèse Le salaire de vapeur.

C'est alors que les Gilets jaunes voulurent à la chabine rouge couper le sifflet, en langue merle clouer le bec. Ceux que Paupiette appellait « collaborateurs » usaient des us âgés des "jaunes", tels l'Union Scab travaillant pour la compagnie ferroviaire South Pacific Railway, dont Joe Hill et Pete Seeger se moquent dans Casey Jones - Union Scab : « Vous n'êtes qu'un homme, et nos musiciens sont en grève. » En version Célanie : « Je vous emmerle ! »

Le merle est un maître chanteur, tel le poète il chante parce qu'il est « en grève devant la société. » Mallarmé célébré, Célanie câlinée.


19. jeudi 26 avril

Au septième jour, pas de repos, les cheminots se relayèrent jusqu'au bout de la nuit pour tenir la barricade. Là, tout est désordre et bonté, lutte, flamme et volonté.

Mais des dissensions apparurent entre Antillais et Français métropolitains, à propos des vertus respectives du rhum Labat et du Vieux Papes. S'interposèrent les Maghrébins car la bataille de Sidi-Brahim, en 1845, avait été une débâche pour les troupes françaises. En comparaison de ce « nectar de l'Atlas », le Vieux Papes n'était pour eux qu'un rouquin de curé et le Père Labat un moine esclavagiste.

La prise de bec gagna le merle et Célanie :
- Pourquoi qu' ton bec est jaune ? À Marie-Galante, même les merles ont le bec noir.
- Le quiscale ? Un vulgaire corbeau ! Si là-bas tout est noir, pourquoi toi t'es rouquine ?


La question raciale était-elle en train de troubler l'unité des prolétaires du rail, auxquels le merle s'était assimilé par solidarité avec Célanie ? Voilà ce que c'est, d'être un oiseau solitaire et réfractaire aux groupes organisés, que seul rend sociable l'amour.

Le merle se dit que leur dispute était au fond sans rapport avec la lutte des cheminots, et leur béguin sans lendemain qui chante. Sentant venir la vie duraille, siiiih ! srrri ! et d'un battement d'ailes il planta là Célanie, sa barricade et sa gare, pour aller voir ailleurs s'il y serait entrain.


20. vendredi 27 avril

De rage Célanie jeta son pipeau dans le brasero qu'entretenaient les cheminots, traits tirés, nez rougis par le froid. Les plaisanteries fusaient : « - Flûte ! Adieu ramage et gazouillis. - Faute de merle, on mange du givre. - Merlot d'en-haut, Labat d'en-bas. »...

Mais elle n'avait pas le cœur à rire. Entourée de ses camarades, elle se sentait encore plus seule, en exil intérieur. Alors elle quitta la barricade en se disant qu'une voie bloquée sur vingt-sept ne changerait rien à l'issue de ce combat perdu d'avance.

Elle se rendit au Parc du Cerisier pour peaufiner son look de chabine dorée, en espérant y retrouver le merle. En vain. On n'y entendait que pies jacasser et corbeaux croasser, avions passer et repasser, motos pétarader. Une vague de nostalgie pour son île la submergea. Lui revenaient les chants bariolés des oiseaux de Marie-Galante, leurs noms égayants de fou-fou, coulicou, fal rouge, didine, pipirine, père-noir, tremblette, paille en queue....

En guise de couleurs chatoyantes, quoi d'autre ici que le gilet fluo de technicien de maintenance, rendant son tain si terne et son train-train si triste ? Elle eut le sentiment que la France était un pays assommant d'ennui, un pays de supermarchés et de supercheries, un pays vaniteux de souche. Un pays qu'il fallait quitter.

Elle se mit à rêver d'être migrante, flâneuse migratoire, migrateuse en un lieu où l'on n'a pas à gratter à plein temps pour vivre, où l'on peut vivre à temps plein sans gratter. Les chants les plus beaux sont des plus espérés.


21. samedi 28 avril

Le merle pensa d'abord se poser au Parc du Cerisier d'Argenteuil, mais l'idée d'y revoir Célanie l'en dissuada, comme celle d'y croiser la racaille des corvidés, ou que son chant soit couvert par le bruit des avions et bécanes.

Il mit le cap à l'Est, survolant Paris pour atteindre les confins du 9.3. et les hauteurs du Parc Montreau, là-bas où les oiseaux sont ivres et l'on entend le chant des merles haut. Mais à son arrivée il découvrit le parc colonisé par les perruches à bec rouge, venues des Tropiques par avion, comme une expulsion à l'envers pour une invasion migratoire, bref, le grand remplacement des espèces en voie de disparition.

Que faire ? Il décida d'y nicher un temps et d'aviser plus tard. Ici proliféraient les mouches autour des deux bassins et de l'étang. Ici, les pêcheurs grattaient la terre en quête d'appâts. Ici grouillaient les vermisseaux.

Le merle, sur un arbre perché, surprit un vieux à l'air renard, qui prenait des photos de n'importe quoi, ramassait des pissenlits montés en graine, et remplissait de vers de terre les poches crevées de son paletot, comme un trésor de guerre. Tout à coup le vieux sénile, poing levé, se mit à injurier les perruches immigrées. Le sang du merle ne fit qu'un tour, et sur le coup le prit un fou désir prolétavien de communauté aviaire. Le vieux con s'en allait, et le ciel devenait idéal.

En même temps, le merle se dit qu'on peut en penser ce qu'on veut, la France est un pays où l'on ne s'ennuie pas. Il resterait donc là, avienne que pourra.


22. dimanche 29 avril

Cherchant une solution structurale à son problème communautaviaire, le merle en trouva la théorie en ligne aérienne : « La plupart des représentants de la classe des oiseaux maîtrisent l'environnement sol-air. [...] Conclusion : La classe des oiseaux en grève dans leur diversité est adaptée à voler en raison des particularités de leur structure interne et externe. »

Partant du fait que, dialectiquement, « La tristesse des sociétés dans lesquelles règne le mode de locomotion ferroviaire s'amasse comme une immense accumulation de trains de marchandises », le merle en tira pour le prolétaviat la nécessité historique de créer une association où le libre envol de chacun serait la condition du survol par tous. Il prônait l'auto-organisation de l'espace aérien du sol (EADS) : « La révolution aviaire, c'est l'airbus ! La priorité, c'est le vol ! Non au leader, oui au lit d'air ! »

Partout et non par un s'auto-organisaient de drôles d'oiseux en communautés volatiles, des zones volatoires non mautorisées, des comités aux normes ailatoires révolutionnaires (CONAR). Tout le monde s'envoyait en l'air dans un débordement manifeste. On vit des canards sauvages faire des enfants au bon dieu sans confession, une oie blanche harceler un perdreau de l'année prochaine, une triple buse abuser d'une bécassine double dans un miroir aux alouettes.

La poésie montait de la rue à l'assaut du ciel : « L'oxygène de l'air est public ! Nous sommes les allergènes de la République ! L'exogène ou la mort ! » En attendant, sous le soleil exactement, la mer d'éternité, on proclama la Commune libre de Toulbec et déclara la grève huppée : « Fiente luxe ! »

Ce fut en même temps que Célanie obtint sa mutation dans une équipe volante de techniciens au sol, qui est à tout le monde : Sol lucet omnibus !


23. lundi 30 avril

En même temps qu'avec le merle, la critique de la terre se transforme en critique du ciel, avec Célanie, les cheminotes « se mettent à penser, à vivre en dehors des rails ». Ainsi soit-elle, l'unité de la pratique et de la théorie a pris le train en marche.

Un spectre hante leur hope, la vie devenue chouette, un oiseau de bonheur, une idée nouvelle en syncope, suspendue à la lutte conjointe du prolétaviat d'en-haut et des femmes d'en-bas sur le chemin de faire.

Mais il n'est pas donné à tout le monde de prendre le train en marche à pied (Non licet omnibus adire Paradisum, pedibus cum cuissus Jupiter), ça tourne en rond à l'arrêt du bus (Volubilis rotundus gyraret bus). La priorité c'est le vol (bis). Comme on fait son lit d'air on se couche léger. Le martinet (apus apus) dort en vol, sans roupiller ses chants sont nets (clarus cantus). Le vol est le premier acte de la gratuité, la fuite se fait en avant (sic). La chouette s'envole au crépuscule des dieux (Deus terminus).

Célanie avait le merle dans l'appeau. Alors que son équipe volante intervenait en gare de Rosny-sous-Bois, le merle venait du Parc Montreau faire ses courses à Rosny 2 en compagnie de la pie voleuse, pour la reprise individuaile. Quand Célanie l'entendit siffler le tango habanera de Kurt Weill dans Marie Galante, elle fit fi de son dégoût et fila à l'hypermarché, où elle tomba bec à nez avec la pie, symbole ailé de l'unité dialectique du noir et du blanc. Le merle en la voyant en perdit ses cerises (Merulus perdidit cerasus). Les retrouvailles furent enflammées (Ignus reperire). Tous en fête et la folie en tête, ils rêvèrent à nouveau qu'un lendemain déjante.

Et comme en France tout finit par des chansons, en attendant la fin, même la pie eut voix au chapitre. C'est si bon, l'happy qui chante.


24. mardi 1er mai

Jour férié, tu fais rien ; fête des travailleurs, jouir sans entrave ailleurs. Il suffit que l'amour paraisse et c'est le droit à la paresse. Le merle muguette et Célanie mue gaie. Ils n'iront d'ailes qu'un printemps, où loin de la manif la vie était plus belle. Si aujourd'hui leur chante et si demain déchante, n'avoir de la pie cure et que vive Épicure. Prenez la réalité pour vos désirs. Cueillez dès aujourd'hui le muguet de la vie.

C'est ainsi qu'ils tournèrent le dos à leurs passions d'hier, loin des dieux, loin du chœur, loin du train-train de vie, convergence des luths pour sarabande à part, « si lascive dans ses paroles, si impudique dans ses mouvements qu’elle suffit à enflammer même les personnes les plus honnêtes. » Leur flamme déclarée, le feu couvait sous l'aile du désir, flemme avenir de l'homme-oiseau, soif de brûler ses ailes en Icarie. Volubie.

La révolution sexuaile de la classe des aves débordait la manifestation de ru.t.e et son monde. Le merle et Célanie passèrent la journée au plume à se bécoter de tous les côtés. Le passé oublié, l'avenir repoussé, le présent leur appartenait. Demain serait un autre jour.

Demain 2 mai, le professeur Friedrich Lorduron prononcerait un discours intempestif aux colloquataires dans la cour de l'ENS avide de sa voie sans maître, ni marteau, ni martinet, ni Martinez, ni marabout lisant dans les marmites l'avenir.

Mais demain est un autre chapitre.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Dim 13 Mai - 9:17


chapitre 3
épisodes 25 à 36
le vieux qui ramassait des vers de terre
altofiction

25. mercredi 2 mai

Le vieux, qui allait sur ses septante ans, marchait depuis ses sept mois, et depuis il marchait sans compter ses pas. Il marchait mais, disait-il, « dans les manifs, on ne marche pas pour aller quelque part. On va quelque part pour marcher. C'est pour marcher qu'on marche. Pour dire qu'on marche. Marcher c'est dire. Qu'on Y va. Plupart du temps on n'Y arrive pas.»

Mais ça, c'était avant, du temps où il allait encore aux manifs, du temps où il était à l'Ouest quand il y avait un Est, dont aujourd'hui ne restait que la gare, et lui n'allait en gare qu'hagard, attendre personne, ou des trains égarés qui n'étaient plus en marche. Il avait ajouté : « Parfois, moi, c'est pareil. Sauf que je marche seul. Je suis manif à moi seul. Contre tout et pour rien. Non. Pour tout et contre rien. Non. Contre tout et pour tout. Non. Envers et... rien à faire... Je manifeste seul. Je me manifeste. Je manifeste que je suis seul. Qui m'aime ne me suis pas. J'espère. »

Maintenant, il marchait seul sans quitter son quartier, ne prenait plus ni le train, ni l'avion, et pensait comme Thomas Bernhard que « les voyages autour du monde, une fois qu'on les regarde de plus près, ne valent pas beaucoup plus qu'une promenade au Prater ». Son Prater à lui, c'était le Parc Montreau et d'autres proches de chez lui, qu'il appelait Prater Noster, comme si ces parcs étaient pour lui une sorte de zad en puissance, qui autant que Paris valait bien une messe.

Il était en lutte contre la disparition des vers de terre, et c'est pourquoi, paradoxalement, il s'en remplissait les poches, afin de les « enfouir dans un compost », selon la méthode Bouvard&Pécuchet. Comme eux, « Ce qui l'ébahit par-dessus tout, c'est que la terre, comme élément, n'existe pas.»

Tout à son élevage de vers au service de l'humanité en péril, il n'avait ce faisant point songé qu'il volait leur pitance aux oiseaux, ces petits morceaux mêmes, de vermisseaux.


26. jeudi 3 mai

« Et il sortirait, il entrerait dans le bois, où les oiseaux chantent encore pour eux seuls, son manuscrit, son stylo à la main, travaillant en marchant. » Montherlant, Les lépreuses

Son appareil photo à la main, le vieux entrait dans le parc dès l'aube, à l'heure où blanchit la campagne. Il descendait au bord de l'étang, où les perruches vertes se disputaient dans les pommiers leurs fruits pareils à des cerises. Leurs couleurs éblouissantes le fascinaient, mais le boucan strident de leurs cris "kii-aa" "kiy-ak" troublait l'harmonie matinale des lieux et le concert familier des oiseaux de chez nous.

Alors, le poing levé, il couvrait d'invectives ces envahisseurs irrespectueux des mœurs et coutumes de leur terre d'accueil, la France. En même temps, comme notre Président l'avait souligné, ce n'était pas conforme à la civilité française, au rapport entre les hommes et les oiseaux dans notre pays.

Un merle l'ayant surpris à gesticuler ainsi comme un dément, il s'éclipsa penaud, le dos courbé, marchant les yeux fixés sur ses pensées, sans rien voir au dehors, sans entendre aucun bruit, avec le sentiment que cet oiseau s'était moqué de lui. Vexé, il rentra, but un café, alluma une cigarette et son ordinateur, et commença sa journée de travail par la lecture de la presse en ligne.

La nouvelle le fit bondir : une voiture sans chauffeur ni chauffeuse, Toutonome Uber Alles (TUA) modèle Firebird 1968, avait foncé sur le Marché aux oiseaux dans l'Ile de la Hic Cité. On ne déplorait aucune victime humaine, ni féminine, mais des centaines d'oiseaux exotiques s'étaient échappés, dont les redoutables Black becs à capuchons (Cucullus blocus negrum), farouches rapaces à la furtivité stupéfiante, apprivoisés pour combattre les drones en zones urbaines, mais allergiques aux cages comme à l'oisellerie.
L'attentat était revendiqué via par l'ALO, Association pour la Libération des Oiseaux. Le vieux se dit que l'invasion des perruches à collier n'était que l'annonce du déferlement sur la France de millions d'oiseux migratoires qui se reproduiraient comme des rats dégoûtants, et envahiraient le Prater Noster. Il en serait fini de ses ballades matutinales dans le calme légendaire de la banlieue rouge.


27. vendredi 4 mai

Depuis longtemps, il ne s'était pas levé de bonne heure. Il avait cette nuit rêvé d'être enlevé par Métis, l'épouse de Zeus transformée en aigle, qui l'avait saisi dans ses serres pour en faire son amant. Tout à l'espoir d'un rêve prémonitoire, il revint sur terre à grand-penne. Il avala un café et une madeleine de plus, puis se mit en marche vers le parc, afin d'y surveiller et punir l'arrivée des migreux échappés de leurs cages.

À peine entré du côté Bois Ruffin les vit-il dans les arbres autour du bassin circulaire, où n'étaient d'ordinaire que colverts enchanteurs et vieux rats déchantés : toutes sortes d'oiseaux évadés de la Hic Cité, communs tels canaris, inséparables, colibris, perruches calopsittes ou ondulées, ou plus rares comme les grands Alexandre d’Asie, paddas de Java, kakarikis, Diamant de Gould d’Australie...

Il fut tout ébaubi de ce spectacle éblouissant, émerveillé par tant de splendeurs symphoniques et multicolores dont sa vie si terne lui avait jusque-là caché l'existence. Alors lui vint l'idée que ces migrants n'étaient peut-être pas aussi nuisibles qu'il le pensait la veille, et qu'il y avait sûrement moyen de tirer parti de leur présence, de la mettre à profit.

C'est ainsi qu'il trouva tout naturellement une finalité à son élevage de vers de terre, qu'il pourrait avantageusement transformer en auto-entreprise écologique pour la préservation des oiseaux de ce monde, et participer à peu de frais à la sauvegarde du vivant, en toute modestie (La modestia es la actitud tendiente a moderar y templar las acciones externas). Inch Allah, Dieu est grand et Jupiter est son prophète !

Mais ce n'était pas sur son balcon hors-sol qu'il pourrait mettre en œuvre son projet. Il lui fallait un lieu où les oiseaux se sentiraient chez eux, pourraient jouir sans entraves, libres de toute attache à la société de l'antivol et de la chasteté en sainture. Dès lors s'imposait indubitablement, indiscutablerasement, incontesticulablement, manifestivement, pugnaciquement et diantautrement la création d'une Zad aérienne au Prater Noster.


28. samedi 5 mai

En ce temps-là, la vie est ainsi fête, les feuilles d'examen se ramassaient à peine que les autos brûlaient à grand bruit.

À Paris, la Zad de Toulbac, impulsifiée par Friedrich Lorduron, avait tantôt organisé un collook intempesté. Ils sont venus, ils sont tous là, ya même Giorgio di Lagambete, qui appelle les étudiants normaux supérieurs (ENS) à repenser le concept de traction avant dans la lutte contre Le train d'exception, devant une cour de spectateurs adoratifs, dont trois cheminots constituent le conseil ouvrier. Tu vois, on a tout oublié.

Il est vrai qu'à Paris, au printemps, les girouettes tournent au premier vent, indifférent et nonchalant, soulevant les jupes des filles qui passent non châlées sur des pavés d'adage ; comme on se promenait hier en collégiens sans se frapper des cognes ; comme aujourd'hui on se rendrait à la Bastille et dans tous les faubourgs, avec les potes au feu du Baron perché d'Aigruffin, pour le Festum Jupiter Optimus Maximus.

Mais ici au Prater Noster, Paris était si loin, et l'air dans les lilas si doux, pour rien au monde on n'aurait pris le train en marche, qu'emporte en grève un vent mauvais. Car ici les oiseaux sont ivres et sans cages gais tôt. Ici l'on détruirait la ville à la campagne, pour que l'air reste pur. Les grèbes huppés danseraient le tango bec dans l'eau, l'oiseau de paradis sur les feuilles mortes où l'histoire s'efface sans laisser de trace. Avec l'oiseau de feu, c'est la lutte finale, le sacre du printemps. Ici a commencé la révolution.

Le vieux, toute la nuit debout et de bonne intention, avait écrit sa partition pavée d'enfer et contre tous tourné la page en se disant : « Hic Rhodus, hic salta ! »


29. dimanche 6 mai

En la Hic Cité, le dimanche aboli, le septième jour comme les autres on travaille. À l'inverse, à la Zad de Prater Noster, le travail aboli, les individus au complet développement font de la paresse productive l’activité libre de leur passionnante existence. La cueillette bénévole des vers de terre en fournit l'illustration paradigmatique.

Encore vert nonobstant solitaire, le vieux s'y adonnait sans repos, mais regrettait de ne pouvoir partager son plaisir. Comme entropreneur indépédant tel qu'il ne pouvait avoir d'associés, il contourna outre-gauchement la loi et passa une annonce sur les réseaux soucieux des zaditistes, zavapatistes et sympatitistes : « Cherche #compagnon ou @compagne aimant la #terre et ses vers, pour jouir sans trèves (Trier) de la cueillette en #commune. Faire proposition. »

En attendant une réponse il poursuivait l'auto-organisation de son projet de toutonomie (Toutonomus project), qui avait reçu l'agrément d'« Entreprise solidaire d'utilité sociale », avec les félicitations du chouette Hulot, à la réputation indue de chat puant. Comme il l'avait appris de Robinson Crusoé, il lui fallait un terrain bien défendu par une palissade, que ceux du dedans pourraient franchir mais que ceux du dehors ne pourraient forcer, et qu'elle n'haie aucun défoe. Robinsonnade en apparence. Lapalissade en vérité.

Quant aux oiseaux, ils le regardaient labeurer en chantant ou baillant aux corneilles, assurés qu'ils étaient désormais de recevoir leur ration journalière de vermisseaux. Au niveau pratique de l'infrastructure, les vers de terre enfouis fouissaient, trituraient, grignotaient, ingéraient, digéraient, secrétaient, réalisant l'essence écologiste de leur existence quotidienne dans un ultime cycle de lutte pour la vie éternelle. En termes théoriques, la race des vers de terre est le prolétariat de la classe des bilatériens et bilatériennes : en tant qu'hermaphrodistes, ils ont comme aboli le genre avant la lettre et réalisé le communisme primitif intemporel, un temps pour lui.

Tout semblait aller pour le mieux dans #etsonmonde meilleur possible, mais le ciel n'allait-il pas leur tomber sur la tête dans un #cortège de malheurs, et ses bémols ?


30. lundi 7 mai

« Son terrible gang, à cette heure, devait avoir, presto, changé de quartier général, s'être un peu évaporé dans la nature. » Albert Simonin, Touchez pas au grisbi, 1953

La semaine commença mal. Le vieux se réveilla avec un affreux lumbago, à croire qu'il revenait d'un nassage tant triste par une escorte policière. Il comptait passer la journée au pieu à plumarder et soigner son dos en lisant des polars, quand des coups violents retentirent sur la palissade et qu'une voix hurla : « Police, ouvrez ! » Il n'y avait pas de porte et l'intrusion s'annonçait musclée.

Il ne bougea pas, non en raison de son blocage lombaire, mais assuré que la palissade retiendrait les bourres le temps qu'on vienne lui prêter main-forte. Il envoya un essèmesse en l'air aux Black Becs à capuchons, et patienta en passant en boucle l'attaque des Oiseaux d'Hitchcock, volume à fond pour impressionner les pandores, qui continuaient à cogner sur la barricade comme des malades, et s'efforçaient d'arracher les pieux enfoncés dans le sol. Soudain, la bande-son fut redoublée de cris assourdissants : les vrais rapaces arrivaient, le vieux était sauvé.

Aux vociférations de la soldatesque jointes au vacarme des oiseaux se surajoutèrent les explosions des grenades de désencerclage, mais, envoyées sur les volatiles à la verticale, elles retombaient sur la flicaille, mêlées d'un déluge de fientes pires que des bombes puantes et plus efficientes que ses lacrymogènes. Manifestement prise au dépourvu faute d'une stratégie adéquate, la gendarmerie conchiée s'avéra plus mobile que son nom, et les poulets s'enfuirent en traînant leurs éclopés, tandis que les Blacks Becs s'évaporaient dans la nature.

Plus tard, la ministre de l'antérieur, Géraldine Colombe de la Paix Gardée, publia un communiqué par lequel elle assurait n'avoir commis aucune erreur et tenir la situation sous contrôle, se faisant menaçante : « L'étendard des glands est levé contre ces féroces harpies, qui viennent jusqu'en nos campagnes chier sur nos zéroïques gendarmes. » Elle y posait un ultimatum pour l'évacuation, à une date indéterminée, de la Zad du Prater Noster.

Le vieux se dit qu'Hulot était vraiment un chat puant et son agrément par l'État qu'un chiffon de papier, mais en attendant, il pourrait souffler. Il avala un antalgique et repris son programme de grasse journée oblomoviste. « Dans un lit bien bordé la paresse déborde », telle était sa conception du débordement rêvolutionnaire.


31. mardi 8 mai

« Comme chacun sait, les Français ne sont pas un peuple paresseux. Ils sont probablement le peuple qui possède l'intelligence la plus vive de tout le monde moderne, et cela tient à la fois à un instinct naturel et à un entraînement, créé par les circonstances de leur vie, où la concurrence joue un si grand rôle. » Le Figaro, Supplément littéraire du dimanche, 23 avril 1910

Commémorer un armistice par un autre avec un rail de grève, que demande le peuple de la paresse ? Ce matin, le chœur de l'aube avait célébré l'accalmie venue, et dès l'aurore la grive musicienne s'exerçait à l'art de la conversation avec le merle moqueur. Le vieux était sorti de son enclos prendre un bain de jouvence dans le bassin carré, entouré de sa cour huppée, sous la haute protection des hirondelles venues confirmer le printemps.

Il faisait si chaud, la terre était si sèche qu'il eut fallu creuser profond pour y trouver des vers. Ils avaient migré pour exercer ailleurs leur activité minière dont le vieux tirait sa rente foncière. Il touchait là aux limites de l'extractivisme écologique, et prenait conscience que la terre appartient à ceux qui la travaillent. De bonne guerre, les vers avaient aussi leur zone à défendre.

Ainsi la communauté humaine devrait-elle apprendre à composer avec le vivant, dont les vers étaient l'avant-garde du prolétariat animal kaléidoscopique. La segmentation des vers ne signifie pas que, coupés en deux, leur nombre serait doublé. Ils ont, comme les humains, une tête et un derrière. Darwin lui-même, qui les étudiait en dilettante dans son jardin (The Formation of Vegetable Mould through the Action of Worms, with Observations on their Habits), accordait aux lombriciens une intelligence relative, mais n'a jamais prétendu qu'ils pensaient avec leur cul, ce qui est le propre de l'homme aliéné par le capitalisme.

Le vieux, qui n'avait pas lu tous les livres, était bien mal armé en théorie. Son truc était la pratique poétique en situation, la praxis. Quant à la chair, c'est vrai, elle était triste, et il n'avait reçu aucune réponse à son annonce sur les réseaux soucieux.

Pourtant, il ne partirait pas, il attendrait ici, évitant les naufrages dans la nature indigène d'une république qu'il n'aimait certes pas, mais d'un pays qu'il avait adopté, songeant qu'aucun n'était parfait, que fuir ne valait pas ici le rhum Labat.


32. mercredi 9 mai

« Bien creusé, vieille taupe ! » Marx, Le 18 brumaire de Louis Bonaparte, d'après Hamlet de Shakespeare.

La menace par le gouvernement d'une expulsion était à prendre au sérieux. Le vieux savait que la trêve ne serait que de courte durée et qu'il devait en tirer parti pour parfaire la défense de Prater Noster, mais aussi prévoir une solution d'urgence pour le cas probable d'une destruction de son lieu de vie libérée.

Il se documenta sur les tunnels secrets dans le Ghetto de Varsovie, à Berlin-Est, à Gaza. Il en étudia les détails techniques dans La grande évasion, avec Steve McQueen. Privilégiant l'expérience des luttes in situ, il observa les vers de terre creuser leurs galeries, et plus encore les taupes car elles créaient de véritables réseaux pour échapper à leurs poursuivants, comme aux redoutables déconstructeurs du concept même de tunnel.

Il lui fallait aussi prévoir les sorties en des lieux où il serait certain de ne pas être attendu par les services secrets qu'un traître à la cause aurait pu informés. Les issues du parc seraient vraisemblablement surveillées. Les tunnels devaient donc être assez longs pour déboucher en dehors de ce périmètre de tous les dangers. Il n'avait aucune envie de se retrouver au bagne des îles Kerguelen.

Le Square Gardebled, près de la gare de Rosny-sous-Bois, lui parut tout indiqué, car de là il pourrait prendre un train, comme Fernandel dans La vache et le prisonnier. De même le parking du centre commercial de Rosny2, tout proche de la gare Bois Perrier. Jamais deux sans trois, le cimetière communal de Montreuil, près du Parc des Beaumonts avec sa richesse ornithologique, lui donnait espoir de reprendre son projet.

Il dessina le plan de ses galeries, prévit le soutènement des tunnels et l'étayage de leurs parois, puis se mit à l'ouvrage sans tarder. L'avenir se ramasse à la pelle ! Il se voyait déjà tout en bas de la friche, en Robinson Creusoé.


33. jeudi 10 mai

« J'étais partie ce matin, au bois,
Cueillir les premières fraises des bois,
Je t'avais laissé encore endormi
Au creux du petit jour. »

Barbara, Ce matin-là, 1963

Durant tout ce temps-là, le merle avait chaque jour observé l'installation du vieux dans le parc, sa création d'une Zad et sa construction d'une fortification, la victoire des Blacks Becs et la déroute de la police, le bain de jouvence... Il n'avait rien ni pour ni contre. C'était comme ça, il fallait faire avec. Il s'en moquait et rien ne l'empêcherait de chanter. Tant qu'il avait ses vers...

Ce matin-là, le vieux dormait encore, tout était étonnamment calme, mais ça ne dura pas. Le merle vit arriver le convoi, des centaines de gendarmes mobiles, des dizaines de cars, des blindés équipés de lance-missiles de la dernière génération. L'armada encercla le Parc Montreau, les militaires et leurs blindés se planquèrent dans le bosquet autour du fortin, des hommes-grenouilles dans le bassin. Des hélicoptères tournoyaient, alouettes ou faucons ? Depuis des années, les Présidents français martelaient à l'envi « nous sommes en guerre ! » sur le territoire national. Il fallait désormais les croire.

Le vieux se réveilla en sursaut. Il comprit que l'ultimatum de l'État arrivait à son terme, que le moment venait de mettre en œuvre son plan d'évasion. Il lui fallait faire vite, mais sans précipitation. Il lança par imailes un appel à soutien aux réseaux soucieux, informés de la situation au Prater Noster, et qui en connaissaient l'enjeu déterminant pour leurs luttes communes de libération de ce monde.

Il entreprit ensuite de consolider ses tunnels vers les trois sorties prévues. Il choisirait à la dernière minute par laquelle assurer sa fuite. Il déposa à leur carrefour un sac à dos avec de la nourriture, de quoi se changer et se grimer afin de ressortir incognito.

Quand il revint dans l'enclos, la ronde des hélicoptères avait cessé, le concert des oiseaux repris, comme s'ils avaient compris qu'en attendant cette ultime bataille, il fallait plus que tout affirmer la beauté révolutionnaire contre ce monde à la laideur inouïe.


34. vendredi 11 mai

« Là où est le danger, là est ce qui sauve. » Friedrich Hölderlin

La matinée fut paisible. Le vieux la consacra à effacer les traces qui auraient pu l'identifier, les empreintes de ses chaussures de trappeur, celles de ses doigts sur la végétation. Il brûla ses papiers d'identité nationale. Vers midi, il reçut la visite d'un pigeon voyageur arborant un badge CIA (Courrier International Aérien). Il ouvrit le pli avec fébrilité. C'était une réponse à sa recherche d'une compagnie pour désennuyer sa solitude zadaire.

« Cher vieux et ses vers, comment te cimèr de votre offre ? Ready pour la vraie ive. Je débecte le travail salarien mais je gode l'activité libre et consciente, comme caractère générique de l'homme et de la femme. J'ai trente ans mais je les fais. J'aime pas les hommes. Motivée je suis et aussi sec dispo. Ci-joint une tof en noir et blanc, pour me choisir parmi trop d'alléchiantes propositions. Si ça le fait on se rencarde au reureu Rosny2, c'est là que j'ai ma volante équipe ici et maintenance. »

Elle signait Célanie, la cheminote rouge, et joignait son numéro de portable. « Parmi trop d'alléchiantes... » Tu parles d'un choix, elle est l'unique, et que lui dire maintenant qu'il allait partir ? Elle arrive un peu tard, mais comment refuser ? D'après sa photo, elle est accorte et dans ses cordes, mais n'aime pas les hommes. Une lesbienne créole ! Lui revint son rêve d'être enlevé par Métis, la femme de Zeus, prémonitoire si on veut... Mais elle anticipait une solution qui collait avec son propre plan d'évasion, dont la réussite serait plus sûre avec cette complice extérieure. Il décida de tenter le diable sans la queue, de lui expliquer la situation et d'auto-organiser avec elle les détails de leur rendez-vous à sa sortie.

Il l'appela donc. Elle avait une voix chaude comme le blues qui lui plut immédiatement, des tournures un peu spéciales, des mots savants qu'ils ne comprenaient pas, mais un accent de la banlieue ne laissant aucun doute sur ses origines sociales, et cela aussi lui parut de bonne augure. Ses propos décousus et sa façon de lui couper la parole rendaient la conversation difficile, qui se prolongea de digressions interminables, si bien qu'ils ne conclurent qu'à la fin de l'après-midi, alors que le merle se mettait à chanter. Voici de quoi ils convinrent.

Dès l'offensive gendarmesque, il la préviendrait, qu'elle se tienne prête. La connexion étant impossible dans le tunnel, ils communiqueraient en morse avec une ficelle de la grosseur d'un câble. La traversée serait longue et périlleuse, mais comme disait Robinson Crusoé « La crainte du danger est mille fois plus terrifiante que le danger présent. »


35. samedi 12 mai

« Entendez-vous dans nos campagnes Mugir ces féroces soldats ? » La Marseillaise

L'assaut policier fut donné dans la nuit. Fusées éclairantes, fumées opaques, tirs de sommation, sono à fond braillant La Marseillaise. On ne savait pas trop si c'était la guerre ou sa mise en scène destinée aux médias. Le vieux fit sa toilette, pris son café avec une madeleine de plus, envoya comme convenu un essèmesse à Célanie, et s'engagea dans le tunnel avant de refermer la trappe végétale derrière lui. Ils n'y verraient que du feu.

Des explosifs firent sauter la palissade, un robot tueur pénétra dans l'enclos, et tomba dans le piège d'une fosse couverte de branchages où il s'empala sur un vieux pieu. Les gendarmes se ruèrent à sa suite en criant Alăla ! Alăla ! Constatant qu'il n'y avait personne, ils restèrent là, les bras ballants, à attendre les ordres.

Un lieutenant-colonel héroïque, à l'uniforme impeccablement repassé de mode et droit dans ses bottes rutilantes, monta sur un tonneau de rhum Labat, et leur dit : « Soldats, la France est fière de vous, elle pleure ses morts, soigne ses blessés, mais elle est fière que ses enfants se battent pour la protéger et la construire demain. ». Les militaires du rang n'ont pas la réputation d'être des lumières, mais les gars se regardèrent songeurs : « Quel taré, ce type, on voit bien qu'il sort de Saint-Cyr ! »

La troupe se replia alors que le soleil allait se lever, et dans le calme revenu les oiseaux entamèrent en chœur leur concert matinal, comme si rien ne s'était passé. Plus tard, la ministre de l'Intérieur publia un communiqué : « Conformément à l'ultimatum d'évacuation de la Zad Montreau, nos forces de police ont dégagé la zone cette nuit. Faisant preuve d'une grande retenue, elles ont été d'une remarquable efficacité. Tout s'est bien passé. On ne déplore aucun blessé. Tous les occupants rencontrés sur place ont été interpellés et seront déférés à la justice. »

Le soir venu, le merle montait la garde à côté des trous de grenades, qu'il prenait pour des taupinières, en espérant attraper des vers au vol au moment où ils tenteraient de fuir les taupes.


36. dimanche 13 mai

« Il cracha et ravala ses paroles avec une lampée de rhum. » Robert Lautner, La promesse de l'Ouest

Quand le vieux s'engagea dans le tunnel, laissant derrière lui le spectacle national, il progressa d'abord rapidement, mais des infiltrations d'eau commençaient à produire d'inquiétants éboulements. Maugréant et jurant, il parvint néanmoins au carrefour où il retrouva son sac à dos et sa nourriture. Il marqua une pause pour reprendre des forces, avala un sandwich aux herbes et fleurs de nos parcs, qu'il fit passer d'une lampée de rhum.

Alors qu'il s'enfilait dans la galerie conduisant à Rosny2, la terre de plus en plus humide obstruant le boyau, il ne put bientôt plus avancer. Dans le faisceau de sa lampe frontale de mineur, il voyait grouiller les vers de terre, qu'il maudit comme étant la cause de ses malheurs, eux qui avaient nourri son rêve : « La dialectique peut-elle casser des lombrics ? »

Il décida d'alerter Célanie, et lui transmis un câble : « Tunnel effondré, moi aussi. Je sors rond-point Rue Babeuf - Rue des Blancs Vilains, sous le sapin. Viens ! » Elle lui répondit « les émotions, ça creuse ». C'était bien le moment de faire des calembours... Il entreprit avec son Opinel de percer un puits au-dessus de lui, comme une taupe.

La terre lui tombait dessus et la boue l'aveuglait, mais la glaise s'accumulant sous ses pieds lui procurait un appui dans l'ascension, élévation au ciel de circonstance. Il finit par déboucher à l'air libre et se hissa sur la terre ferme dans la nuit sombre. Il chercha sa complice sous le sapin, comme un enfant perdu son cadeau de Noël. Mais il n'y avait personne. Il brouillassait. Il avait froid, il avait faim. Une vague de désespoir le submergea. Il perdit connaissance.

Dans "Vendredi ou la vie sauvage", quand Robinson reprend connaissance et se trouve seul, il mange un ananas sauvage à la fin du chapitre. Mais la vie du vieux n'était pas un roman, et la nana sauvage l'avait laissé tomber.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Ven 25 Mai - 5:42


chapitre 4
épisodes 37 à 48
le vieux blanc et la cheminote noire
ménage à trois


37. lundi 14 mai

« La première fois qu'Aurélien vit Bérénice, il la trouva franchement laide. Elle lui déplut, enfin. » Aragon, Aurélien, 1944

Quand Célanie trouva le vieux, elle le prit franchement pour un nègre. Il lui plut, mais enfin, fort sale... Il dort étendu dans l'herbe, à l'ombre du sapin, les semelles devant, la main sur sa poitrine. Tranquille.

Le soleil était levé depuis un certain temps déjà, sur la plus haute branche un merle noir chantait. Elle eut le cœur à rire, avec l'envie d'aimer. À la claire fontaine allons nous promener.

En attendant, il fallait nettoyer le vieux de sa boue. Célanie dégrafa son corsage, en tira un mouchoir de dentelle, l'humecta d'une eau cristaline, et fit la toilette du vieux avec des gestes si doux qu'il ne se réveilla pas avant d'être propre comme un sou neuf, mais blanc comme un linge. Un toubab ! pas un nègre sorti d'un trou noir.

Le vieux émit un soupir d'aise, ouvrit les yeux, et découvrit un gracieux visage penché sur le sien, dans une chevelure enflammée du soleil de midi, Chabine in the Sky ! Reprenant ses esprits, il se souvint qu'ils étaient au carrefour près la cité du Morillon, où un jeune était mort sous les balles d'un épicier à qui l'on avait volé sa bouteille de Ricard, sinon rien. Il eut soif.

Célanie lui tendit sa flasque de rhum Labat en disant : « Prenez et buvez en tout, ceci est mon corps...». Il but une gorgée avant de lui répondre : « Que vous savez de beaux yeux ! » Elle du tac au tac : « Que tu m' prennes pour le p'tit chap'ron rouge ou Michèle Morgane de toi, t'es pas prêt de m' croquer ! » Ils éclatèrent de rire. Elle aida le vieux à se lever, il frotta son dos endolori, et ils se mirent en marche côte à côte, bien décidés à frapper ensemble, sans trop savoir sur qui.


38. mardi 15 mai

En «banlieue» nord et est de Paris, qu'ils contrôlent, les Prussiens laissent passer les Versaillais qui veulent contourner Paris. En accord avec le gouvernement Thiers, ils occupent le Chemin de fer du Nord, établissent un barrage de troupes de la Marne à Montreuil et massent 80 canons et 5000 soldats près de la Porte et du fort de Vincennes (tenus par les Fédérés de la Commune de Paris) bloquant ainsi la sortie des Communards par l'est de la capitale. D'après Le gouvernement de Versailles contre la Commune de Paris

Babeuf ou Camélinat ? Célanie et le vieux hésitèrent avant de descendre vers l'est les rues du quartier, jusqu'à l'angle des Jules, Vallès et Guesde, et de s'offrir à la Taverne de Joâo un café bica avec des pastéis de nata, petits flans portugais.

Il est cinq heures, Rosny s'égaye, aucun banlieusard dans les gares, fermées, journée sans cheminots ni cheminotes. À vrai dire ils tournaient en rond, sans savoir où aller ni s'en préoccuper, tout au bonheur d'ensemble errer sans but, insoumis chemineaux.

Ils remontèrent la rue des Ruffins jusqu'aux Grands Pêchers à Montreuil, et là changèrent leurs euros pour des pêches, monnaie locale et citoyenne, écologique, sociale, culturelle et solidaire, bref, des pêches qui comptaient pour des prunes, mais leur donnaient un sentiment d'autonomie.

Poursuivant leur déambulation, ils tombèrent sur un attroupement devant le bidonville rom des Murs-à-Pêches. La police était là, des vérifications d'identité. Le vieux ayant brûlé ses papiers, ils rebroussèrent chemin, et se réfugièrent au foyer de travailleurs immigrés, la plupart du Mali. Sous les arbres, ils papotèrent autour d’un thé offert par des résidents chibanis, les « cheveux blancs » en arabe. Ils fêtaient leur victoire sur la SNCF, qui leur avait enfin lâché dommages et intérêts pour leur traitement salarial discriminatoire relativement aux cheminots français, décennies plus tôt. La plupart étant morts, ça ne coûtait pas cher...

Aucun merle pour s'en moquer, c'était ici le royaume des pies, la vie en noir et blanc, les couleurs de la banlieue grise, mais l'on pouvait y faire le tour du monde en quelques pas. Le vieux et Célanie s'y sentirent chez eux. Il leur fallait trouver un nid.


39. mercredi 16 mai

« C’était un éléphant de quarante pieds de haut, construit en charpente et en maçonnerie, portant sur son dos sa tour qui ressemblait à une maison, jadis peint en vert par un badigeonneur quelconque, maintenant peint en noir par le ciel, la pluie et le temps. » Victor Hugo, Les Misérables livre sixième, Le petit Gavroche, 1862

Il y avait rue du Bel Air une tour de bois et béton qui ressemblait à un éléphant croisé avec un moulin à vent sur une table à en découdre. On y montait par un escalier en colimaçon et l'on accédait par une trappe à une salle circulaire de belle dimension. C'est ici à l'aube, après avoir sous une pluie battante erré toute la nuit, que s'installèrent le vieux et Célanie. Ce serait leur château, et comme il y avait des fuites, ils l'appelèrent le château d'eau.

La pièce disposait tout autour de lucarnes d'où l'on dominait les environs à des kilomètres à la ronde. À leur arrivée, les deux amis auraient pu contempler le lever du soleil sur la vallée de la Marne, mais fourbus qu'ils étaient, ils n'avaient pas l'esprit au romantisme. Le vieux, perclu de courbatures, se fit masser thaïement par Célanie body-body, et les deux y prirent un plaisir indicible qui les conduisit bientôt au sommeil des justes, blottis l'un contre l'autre dans le froid revenu troubler le printemps.

Réveillés dans l'après-midi par les cris d'un match de fatboule au stade des Grands-Pêchers, ils grignotèrent les restes du méchoui de la veille avec les Chibanis, et auto-organisèrent une palabre pour envisager la suite de leur instablation en mixité hétéro-autonome. Il en ressorti qu'ils devaient sortir faire des courses, avec leurs dernières pêches.

Ils n'eurent qu'à traverser la rue pour entrer au Franprix du coin. Seulement voilà, ce commerce n'étant pas écolo-local-citoyen n'acceptait pas les pêches. Il allait falloir passer à la reprise bidividuelle. Ils auto-décidèrent d'une causerie pour la bidouiller tous ensemble, et remontèrent au château se coucher tous les deux.

La reprise s'avéra facile. Le préposé aux caméras de surveillance était un pote de maternelle que le vieux avait retrouvé sur Copains d'avant. Il s'appelait Charlie et si l'on se demandait où il était, hé bien il était là. Ils emmenèrent de quoi subsister dans l'immédiat.


40. jeudi 17 mai

« Les deux électricités opposées de la comédie et de la tragédie se rencontrent, et l'étincelle qui en jaillit, c'est le drame. » Victor Hugo Préface à Ruys Blas 1838

Le château d'eau n'était pas un palais, il y manquait l'électricité. Le vieux et Célanie n'en firent pas un drame. Ils vivraient au rythme des jours et des nuits, à l'ancienne, plus le camping-gaz, et moins les soviets. Les batteries de leurs portables se vidant, ils furent bientôt coupés du monde virtuel, et leur monde réel se réduisit à ce qu'ils avaient sous les yeux, au gré de leurs pas, dans l'utopie d'une autonomie absolue.

Ainsi leur Zad se réduisit-elle à ce quartier mouchoir de poche. Ils étaient les seuls à la défendre par la puissance de leurs désirs qu'ils prenaient pour la réalité. Ils la vivaient en rêve. Leur rêvolution avait commencé. Tout ce qui existait méritait d'être vu autrement.

Tels deux Don Quichotte privés du bon sens de Sancho Pança, ils tissaient leurs fantasmes d'illusions et désillusions, de vrai et de faux indiscernables. Et rien ni personne ne viendrait leur prouver qu'ils étaient dans l'erreur, à qui ils auraient rétorqué par Lacan : « Si vous avez compris, vous avez sûrement tort. »

Ils n'en pensaient pas moins suivre une démarche scientifique, Buvard et Pécouchette des temps modernes réinventant la terre qui, en tant que telle, n'existait pas, preuve par le compostage. La grande expérience du vieux avec les vers de terre, ces prolétaires du vivant, s'était portée à un niveau conceptuel qui feraient d'eux, ils n'en doutaient pas, les plus grands penseurs (et penseuses) depuis Aristote, Marx, et Stephen Hawking.

En attendant, Célanie et le vieux furent confrontés à une difficulté pratique : comment traiter leurs déchets en général, et en particulier leurs excréments ? Car s'ils ne se prenaient pas pour de la merde, ils étaient pourtant assurés de vivre dedans, devant, derrière, et de tous les côtés, la mer d'éternité allée, moins l'électricité.


41. vendredi 18 mai

« De mille erreurs l’âme affranchie,
Me voilà vieux avant le temps.
Vapeurs qui brillez peu d’instants,
Voyez-vous ma tête blanchie ?
Des sages m’ont ouvert les yeux ;
Mais j’admirais bien plus l’aurore
Quand je connaissais moins les cieux.
Du savoir le flambeau dévore
Les sylphes qui nous ont bercés.
Ah ! je voudrais vous craindre encore.
Follets, dansez, dansez, dansez.. »

Béranger, Les feux follets


Ayant ouï dire que les excréments humains recèlent d'importantes quantités de biogaz inexploitées, le vieux et Célanie se lancèrent dans l'étude du méthane. Ils apprirent que cet hydrocarbure de la famille des alcanes, produit par la fermentation de matières organiques animales ou végétales en l'absence d'oxygène, était autrefois appelé gaz inflammable des marais, ou formène.

Ils entreprirent de construire un méthaniseur, mais, par quelque défaut de fabrication, l'engin fuyait, et des flammèches dansaient au sol. Tombant par les fissures, elles éclairaient le ciel dans leur chute. Ils avaient inventé les feux follets volants à la merde, qui conféraient le soir au château d'eau une atmosphère parfumée de sons et lumières, car les voisins accouraient, chantaient et dansaient, accompagnés par des tambours de toutes sortes.

La fête se donnait tous les soirs de beau temps, et prenait dans la nuit l'allure d'une danse de sabbat. Célanie, avec sa chevelure de feu, y faisait montre de tels talents endiablés de danseuse que l'assistance la sacra reine des sorcières. Le vieux se prit pour le roi lion des lieux, à quoi personne n'aurait songé, vu sa trogne enrhumée, son allure chétive et sa façon croquignolesque de se contorsionner.

Mais ce bacchanal n'était pas du goût de tous dans le quartier. S'il n'était pas dans la coutume de faire appel à la police, un voisin excédé par le tintamarre y rajouta des coups de feu, qu'il tirait au milieu des fêtards. Ce qui devait arriver arriva, il y eut des blessés, un jeune homme resta à terre dans une mare de sang.

Célanie se précipita. L'éphèbe était évanoui, touché à la tête. Elle nettoya la blessure à l'eau cristalline avec son mouchoir de dentelle, comme elle avait lavé le visage du vieux. Par chance, la balle ne l'ayant qu'effleuré, il n'était qu'assommé. Elle et le vieux le hissèrent au château pour prendre soin de lui sans être importunés. Et c'est de là qu'ils firent ménage à trois.


42. samedi 19 mai

« Te souviens-tu du long orphelinat des gares
Te souviens-tu des banlieues et du troupeau plaintif des paysages »

Apollinaire, Alcools, 1913


Crâne bandé de gaze et l'air gazé, tel un poète blessé à la guerre, ses beaux yeux gris tournaient au gré de Célanie, qui s'affairait pour lui comme une mère, et le vieux se sentant abandonné tournait lui comme un lion en cage, maudissant l'âge et la jeunesse, harcelant l'importun de questions : « Qui es-tu ? d'où viens-tu ? et que faisais-tu là ? »

« Watashi wa Ariburabura to mōshimasu, yoroshiku oneigaishimasu*. Je suis d'ici, j'y vis depuis...
- De quoi, bel Ali bourré d'alibis ?
- De l'air du temps mauvais.
- Mais encore ?
- J'étudie la linguistique comparative, à la faculté de Toulbac.
- Un incomparable bobo et ses bobos, nous manquait plus que ça !
- Je ne vous ai rien demandé.
- Nous n'allions pas te laisser dans ton sang...
- Si je suis là, vous n'y êtes pour rien...
- Ah ça ! s'il n'en avait tenu qu'à moi... »


Célanie les interrompit :
« Le vieux, ne voudrais-tu point faire la vaisselle ?
- Tout le monde déteste la vaisselle !
- « Le secret du bonheur spirituel est de ne pas faire la vaisselle pour que la vaisselle soit faite, mais pour faire la vaisselle. »
- C'est ça, la vaisselle est un bonheur nouveau en Europe, quand il y en a pour deux, il y en a pour trois...
- Quand tu auras fini la vaisselle, ne voudrais-tu point préparer la soupe ?
- Je préférerais ne pas... »


AliBlabla sursauta :
« Vous connaissez Bartleby ?
- C'est un copain à toi ?
- « Homo quodammodo omnia »
- À Toulbac un saint homme en quelque sorte ?
- He would prefer not to...
- Tu me les casses avec tes mystères comparés, et puis fiche-moi la paix, j'ai la vaisselle à faire. »


Ainsi s'installait au château une nouvelle vie dans laquelle surgissaient des segmentations linguistiques objectives. AliBlabla les compara : « Conflictus Antiquarum Culturarum, CAC40 vaut leurre, Fuck Cultural conflicts old business. » Célanie lui sourit, le vieux tirait la gueule.

* note de l'auteur : Je m'appelle AliBlaBla, enchanté. Nous traduisons le reste pour nos lecteurs français.


43. dimanche 20 mai

« Les jours passaient comme le temps qu'il faisait dehors, dans un va-et-vient hésitant. Il faisait froid et, le lendemain, de nouveau chaud. » Peter Stamm, Tous les jours sont des nuits, 2014

Les jours passaient du coq à l'âne, et le trio du chaud au froid. AliBlabla bien que rétabli n'allait pas à ses cours, Toulbac était fermée. Du matin au soir le nez dans ses livres, qu'il avait récupérés, il était cet enfant gâté par le hasard d'une rencontre aléatoire, contingente et pourtant nécessaire dans la déviation du climat même de ces temps agités et confus.

Ils dormiraient ensemble entre hier et demain, et n'auraient plus qu'eux de chemin. Le vieux boudait. Le vieux buvait et Célanie cheminotait de l'un à l'autre, pétillante et mutine, bienveillante et badine. AliBlabla lisait. AliBlabla disait : « Il faut lire pour vivre, et non point vivre dans les livres », ce qui faisait bondir le vieux : « Mieux vaut entendre ça que d'être sourd, et savoir qui, qui, qui fait à manger... »

Célanie les séparaient avec un sens tout personnel de l'impartialité : « Le vieux, ne voudrais-tu point descendre au Franprix repriser quelques aliments de base ? » Autant que faire enrager le vieux, elle aimait les moments en tête à tête avec le jeune homme, à deux doigts de l'intimité. AliBlaBla la troublait par sa grâce d'éphèbe à la beauté encore indécise entre les deux sexes, dans la lacune de l'adolescence. Elle n'aimait pas les hommes, mais...

AliBlaBla semblait ne pas s'en souciller, la tête ailleurs et tout à ses comparaisons : « "Toutes choses sont bonnes ou mauvaises par comparaison", disait Edgar Allan Poe ». Il citait si abondamment qu'on l'eût jugé inapte à parler par lui-même. L'étendue de son érudition n'avait de limites que celles d'Internet. Il ne sortait du reste que pour recharger son smartphone.

Ainsi dans leur vie de château, chacun vaquait à ses soucis, « un pour tous, tous pour un », tels les Trois Mousquetaires unis contre l'adversité comme les quatre doigts d'un yakuza. Ne leur manquait plus qu'un ennemi principal.


44. lundi 21 mai

« La dernière fois que j'ai fait mes courses, j'en ai encore eu pour 200 euros (sans la viande) pour à peine 2 semaines, et je suis juste en couple, sans enfants. Bref, je cherche à faire des économies, et je lis souvent que certains produits de marques distributeurs, ou bien discount, sont au moins d'aussi bonne qualité que les produits de marque. Sauf qu'il faut trouver lesquels, car il faut bien avouer que certains sont de qualité merdique. » fatah93 Les produits sans marque ou discount de qualité et pas cher forum 2011

Le lendemain matin, Célanie avait envoyé le vieux repriser des produits de ménage à trois, et précisé : « Tu prendras des "sans marque", l'auteur ne veut pas de publicités dans son roman. » En vérité, elle escomptait franchir le pas de la chair avec AliBlabla, qui dormait encore ayant lu jusque tard dans la nuit. Le vieux parti, elle se glissa sous la couette du jeune homme et entreprit de le baisoter, en fredonnant Maladie d'Amour.

AliBlabla sitôt réveillé l'avertit : « Célanie, je t'aime, bien, mais pas comme ça. Ne le prends pas à mal, je te trouve fort belle, mais n'aime pas les femmes. » Célanie sans se démonter : « Tu n'as pas le choix, ainsi le veut l'auteur de ce roman, et nous n'en sommes que les personnages. » Que n'avait-elle pas dit !

AliBlabla : « Écoute, je le connais bien, j'ai déjà joué dans une de ses pièces le rôle d'une marionnette*. Ce type est maboul, et de plus incapable d'écrire un roman qui se tienne. Il commence tout, ne finit rien. Non seulement il ne faut pas vivre dans les livres, mais éviter de crever dans les siens que personne ne lit.
- Je te dis que nous n'avons pas le choix, et je me fous de devenir un personnage célèbre, sur qui viendront se branler des siècles de vieux lecteurs en manque. Madame Bovary, c'est pas moi.
- T'es bien une cheminote, toujours aux ordres, mais on n'est pas à la SNCF, il n'y a pas de syndicat pour les personnages de romans. Leur ennemi principal, c'est l'auteur. Le livre, il n'y a qu'à l'auto-organiser.
- Et tu comptes t'y prendre comment ?
- Pour commencer, il faut quitter ce monde... »


À cet instant la trappe s'ouvrit, le vieux était revenu, les mains vides : « Il n'y avait pas de sans-marque. » Célanie vit la ruse : « Prends-moi pour une buse, si tu crois comme ça éluder la vaisselle, t'as loosé, tu la feras avec du sable. - Lequel ? le marchand de sable est passé. - T'as qu'à en repriser, c'est chantier permanent, ouste et magne-toi le train, hic salta ! » Et le vieux ressortit quinaud.

AliBlabla prit sa défense : « Tu es dure avec lui... - Je n'y suis pour rien lui non plus, c'est dans le scénario. - Raison de plus pour en sortir. - Par le haut ? - Très drôle. Nous partirons ce soir. Arrange-toi pour embrouiller le vieux. » Sur ces mots, il reprit sa lecture.

* SEXE, DÉSIR, PLAISIR, RÉVOLUTION et COMMUNISME, essai théorique et poétique + théâtre-roman de marionnettes


45. mardi 22 mai

« Je pensais en moi-même : “J’ai déjà ennuyé mes lecteurs avec des centaines et des centaines de nouvelles. Pourquoi devrais-je les ennuyer encore avec le récit des tristes aventures de ces six malheureux ?” » Luigi Pirandello, Six personnages en quête d’auteur. Préface. 1921

L'auteur, qui trouvait son roman mal barré, était venu sur place collecter des éléments pour relancer l'intrigue. Quand il parvint au pied du château, il trouva bizarre qu'il ne ressemble en rien à un éléphant. S'approchant de la grille, il vit une affichette : « Danger. Chantier littéraire interdit au public. Transformation en pile poétique en cours. »

Comme il ne fallait pas complètement le prendre pour un imbécile, il en déduisit que le monde réel bénéficiait d'une autonomie relative par rapport à la littérature réaliste, dont il se disait partisan. Le monde des livres dans son ensemble n'était qu'un tissu de mensonges et de fantasmes, des romans aux essais théoriques en passant par les sciences sociales. Il eut alors cette révélation : le monde réel est le seul possible, et de plus, il est libre !

« Ah ah ah, se dit-il, le monde libre... c'est le monde renversé, et la littérature son inconscient détournement ! C'est donc que tout personnage de roman n'est jamais qu'un objet conceptuel dans une abstraction le détournant de la vraie vie. » Et il comprit que Célanie, le vieux et AliBlabla s'étaient fait la malle pour échapper à son emprise, qu'ils étaient devenus de vrais sujets autonomes dans le monde concret.

Sur le coup, il fut embarrassé ; qu'allait-il advenir de ce chapitre et des trois restant à écrire ? Qu'allait en penser sa lectorate ? Assurément qu'il commençait tout, ne finissait rien, incapable d'écrire un roman qui se tienne, et qu'il avait de plus fait fuir ses personnages, qui ne voulaient pas crever dans son livre que personne ne lisait.

D'un autre côté, il ressentit un soulagement. Si la suite n'était plus de son invention, il n'avait aucune responsabilité dans ce fiasco littéraire, d'autant qu'il ne s'était jamais pris pour un écrivain et n'avait jamais été reconnu comme tel. Que les personnages se débrouillent, après tout, s'ils voulaient faire la révolution, Alea jacta best : les aléas c'est mieux.


46. mercredi 23 mai

Bizarre déité, brune comme les nuits,
Au parfum mélangé de musc et de havane,
Œuvre de quelque obi, le Faust de la savane,
Sorcière au flanc d'ébène, enfant des noirs minuits,
[...]

Charles Baudelaire, Sed non satiata, Les Fleurs du mal

Le trio libéré avait quitté le château sans y faire le ménage. C'était le deal de Célanie avec le vieux, le libérer de son travail domestique s'il voulait la liberté avec eux. Il avait beau faire le bravache, « Tu parles d'un cadeau, comme si restant tout seul je n'aurais pas moins de vaisselle ! », il savait au fond qu'il ne pouvait se passer de Célanie et devrait faire avec le damoiseau comparatiste, l'auteur n'étant plus là pour l'en débarrasser.

Il descendirent au Café Gabriel, en bas des Beaumonts ; la patronne antillaise était payse à Célanie. Elle leur offrit le dîner de spécialités caribéennes et de passer la nuit dans des hamacs en madras qu'elle installa dans le restaurant quand tous les clients furent partis, après qu'ils eurent fini leur mangé sur un ti punch au Père Labat avec un Chocolat à la vanille, en dansant la biguine.

Durant le repas, ils avaient palabré sur leur nouvelle vie auto-organisée de sujets libres dans le monde réel. Le vieux ayant retrouvé une raison de vivre ne fut pas le moins inventif. Il proposa de créer une nouvelle Zad au Parc des Beaumonts, dans la partie protégée, inaccessible au public, où l'écopâturage était assuré par deux vaches et huit boucs dans l'esprit biodiversitaire.

« C'est cela, objecta Célanie, après la merde, les boucs, t'es vraiment un expert en parfums ! » AliBlaBla soutint la proposition du vieux en arguant que « le musc du bouc est une fragrance recherchée en parfumerie, et possède de plus des vertus aphrodisiaques. Tout bien comparé, comme dit un proverbe peul, “Même si le bouc pue, ce ne sont pas les chèvres qui lui marqueront du dégoût.” » Célanie s'esclaffa : « Qui peul le plus pue le moins... Avec vous deux incomparables, un dont je ne veux pas et l'autre pas de moi, c'est à devenir chèvre ! »

À défaut d'autre proposition, celle-ci l'emporta, qu'ils agiraient communicationnellement le lendemain. Pour conclure l'épisode, ils firent sans l'auteur. Le vieux : « Jeunesse a la folie, vieillesse la sagesse. » AliBlaBla : - Proverbe finlandais, à comparer avec cet autre, rrom : "Jeunesse est diablerie, vieillesse est ânerie". Célanie : - Avec les rrom, là-bas tous vos chemins mènent au rhum Labat. »


47. jeudi 24 mai

« Rusé, drôle, subtil fourbe. La peste que c'est un fin merle. » Philibert-Joseph Le Roux, Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial, 1718


Levés tôt, ils entrèrent dans le parc à l'heure où les oiseaux chantent encore pour eux seuls. La voix d'un merle se détacha des autres et leur flûta : « Les Trois Mousquetaires étaient quatre. Je suis le quatrième. » Célanie seule pouvait traduire, qui avait reconnu le chant incomparable de son merle noir.

AliBlaBla en resta baba, car aucune catégorie linguistique de sa connaissance ne rendait compte du langage des oiseaux, et moins encore eût-il imaginé qu'un être humain pût échanger avec eux, sauf dans les fables, qui appartiennent au monde faux des livres, et ils l'avaient quitté.

Célanie et le merle étant entrés dans une conversation que ni lui ni le vieux ne comprenaient, ils s'en désintéressèrent et se mirent en quête d'un terrain où construire leur futur abri. Ils trouvèrent un amas de pierres et de terre qui évoquait un tumulus. En en faisant le tour, ils découvrirent, cachée par un touffu buisson de ronces, une ouverture permettant d'accéder sous le dôme, et réalisèrent qu'il s'agissait d'un blockhaus.

Du moins est-ce le mot qu'avança le vieux, aussitôt corrigé par AliBlaBla : « Les Français sont les seuls à appeler les casemates par ce mot allemand "blockhaus", à contre-emploi. Les Allemands disent "Bunker", comme les Anglo-Saxons. » Le vieux voulant se comparer lui répondit : « Ah oui, c'est comme pour Vasistas-Was ist das... », mais AliBlaBla, qui poursuivait la visite et ne voulait pas blesser le vieux, esquiva cette balourdise : « À titre de comparaison, il n'y a pas ici de vélux. »

Célanie les avait rejoints et le reprit au vol : « Ni vélux, ni grand luxe, on a l'habitude. » Le vieux fit son latiniste : « Fiat lux et facta est lux / Vé luxe Fiat, et le ravan fut »*. AliBlaBla avait désormais un challenger de taille marseillaise : « Bonus Lingua Pasticium ! / Mets nous un autre Pastaga ! » Célanie de conclure : « An kay fè on ti poz », pour s'aller allonger dans l'herbe, tendre et le merle entre les roberts.

* « Ravan : Objet en mauvais état et vieux, souvent employé pour une vieille voiture. » Le dictionnaire made in Marseille du parler marseillais


48. vendredi 25 mai

« nous savons que, pour rendre à l'écriture son avenir, il faut en renverser le mythe : la naissance du lecteur doit se payer de la mort de l'Auteur. » Roland Barthes, Le bruissement de la langue, 1984

L'auteur avait trouvé sur Internet un forum où son roman était publié en feuilleton quotidien. Il y suivait les aventures de ses héros perdus et constatait, mi-rassuré mi-envieux, qu'ils ne s'en tiraient pas trop mal sans lui.

Certes, ils usaient de jeux de mots laids, que lui jamais n'aurait osés, et tout y était réellement invraisemblable au regard de son mentir-vrai réaliste. C'était comme ça. Dans sa liberté même, la réalité en avait décidé autrement. Il pouvait encore excuser l'inexpérience littéraire des deux jeunes, mais le vieux ne relevait pas le niveau, loin de là. Dire qu'il avait conçu ce guignol en s'inspirant de lui-même, dans une sorte d'autofiction dont il voulait tirer une manière de conte philosophique à la Voltaire ou Diderot, et que le vieux était devenu le turlupin d'une informe écrivaillerie, indigne de sa lectorate !

Atteint dans son orgueil, auteur trahi bien qu'en réalité rateur, l'idée lui vint d'écrire en secret la véridique histoire de cette histoire, à lire pour lui-même comme le livre de ses rêves, qu'à ses yeux la vie ne pourrait jamais qu'imiter. Et le reste est littérature, dit le poète, et le romancier : « Autant travailler pour soi seul. On fait comme on veut et d’après ses propres idées. On s’admire, on se fait plaisir à soi-même, n’est-ce pas le principal ? et puis le public est si bête ! et puis qui est-ce qui lit ? et que lit-on ? et qu’admire-t-on ? » *

Ainsi, dans ce dernier épisode, s'il n'avait pas perdu la main, aurait-il pu trucider le vieux d'une grenade providentielle et se désencercler d'un sort funèbre, au lieu de crever d'impuissance et de baver d'envie en lecteur de son œuvre détournée. Mais le destin avait voulu que ce bouffon devint au contraire un leader objectif de la fuite autoorganisée de ses personnages. Et maintenant le cours quotidien du roman lui échappait, comme si son propre enfant devenait une racaille, ce que prétendait Aureste Bigarde, son voisin flic à la retraite qui surveillait le quartier derrière sa vitre et se voyait déjà sous-chef de la milice.

Mais l'auteur le savait, ses digressions égotistes n'avaient pas leur place dans un roman, et il se reprocha de voler aux véritables héros la suite de leurs aventures, qu'à n'en point douter attendait dans l'impatience l'improbable résidu de sa lectorate. « Qui libet videbit ! / Quel bide et débile délire ! »

* Pensées de Gustave Flaubert, Texte établi par Caroline Franklin Grout, Louis Conard, 1915 (pp. titre-103)

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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Mer 6 Juin - 8:56


le chapitre 5/7 complet. Liens-notes, images et musiques en gris


chapitre 5
épisodes 49 à 60
AliBlaBla
et l'écart hante vos leurres

49. samedi 26 mai

«... une matière d’œuvre qui travaille à partir d’un écart, d’une distance… l’écart littéraire étant, à partir d’un visible, manière d’inventer un im-prévisible, c’est-à-dire d’écrire. » L’art entre fiction et réalité  Espèce d'espace théorique

« Comparare the visible y lo impredecible, und nicht to fall in the gap de vos leurres au train (trans) donde van las coses (ba'alo'ob), e pericoloso sporgersi (exterior) ! » Ainsi pensait AliBlaBla en péripatéticien polyglotte, tout en faisant le trottoir de gauche, d'où il comptait en occurrence les manifestants de la dénommée marée humaine. Il devait en écrire la narration comparée dans une perspective diasystémique de la distance métadialectale qui les sépare d'on ne sait quoi et presque tout, structurellement parlant bien sûr. Tel était le sujet de la thèse qu'il présenterait à Toulbac pour devenir docteur en linguistique incomparable.

Après avoir fait le ménage à trois du nouveau domicile fixe (dndf) laissé à la garde du merle, le trio avait opté pour l'immersion anonyme dans la vague populaire et antipolicière, chacun de son côté pour maximiser leurs plongées singulières. Le vieux pataugerait avec la CGT en tradi de souche, Célanie se noierait dans le cortège de tête en black loque infiltrée, tandis qu'AliBlaBla jaugerait le débordelment pour établir le rapport flux/reflux à l'angle de la rue là-bas. Ils étaient convenus d'un rendez-vous au tas de sable, du côté de chez Swam, autour de minuit.

Mais pour le doctorant, il était exclu d'en palabrer avec cette exogène et cet indigeste, qui ne sauraient saisir dans sa subtile complexité la potentialité épique et romanesque de cet événement historique. Ils n'étaient pas passés de l'autre côté du miroir, n'avaient pas encore quitté leur oripeaux de personnages entièrement dévoués aux directives de l'auteur, quand lui AliBlaBla n'en avait jamais fait qu'à sa tête depuis son stage de marionnette anti-travail avec cet autocrate.

Près du Pont neuf, parmi de nombreuses vedettes du spectacle (Méchenlouk, Anita Mandarine, Perlerang, Boni Motion, Felipe Bigote, Joliver Pourtou, Faucile Marthaud...), il vit passer amarrés l'un à l'autre Friedrich Lorduron et le Baron perché d'Aigruffin, suivis du professeur Lémérite Friant traînant la patte. Lorduron mégaphonait « Présemption salariale ! », Friant pancartait « Vive le salaire avide ! », d'Aigruffin souriniait aux caméras. Comme la foule défilant en file défoulante, eux n'avaient pas besoin d'auteur pour être entièrement déterminés par leur aliénation nationale.

Portées par le courant tidal, AliBlaBla recevait quelques effluves de gaz lacrymogène et se demandait comment en rendre compte dans sa thèse, car, dit le proverbe latin, « Litterus non olet / L'écrit n'a pas d'odeur », ni le papier bible celle de sainteté. Le problème se ramenant à faire sentir ce qui sent dans le monde réel par ce qui ne sent rien dans l'écrit théorique, il tenait là un exemple concret de l'écart entre l'odorable et le parfum secret de l'indicible.


50. dimanche 27 mai

Dans la rue de Lappe, quand vient la nuit
Les peinards s'avancent
Et glissent dans l'ombre sans faire de bruit
Sifflant une danse
Puis rentrent au musette faire à p'tits pas
La valse des frappes
[...]
Il arrive souvent, comme on y chahute
Qu' pour le cœur d'une femme deux hommes se disputent
On sort dans la rue... Ca n' dure qu'une minute...
Car sitôt dehors
On r'connaît ses torts
Et l'on s' met d'accord !

Dans la rue de Lappe, Frehel 1928

À minuit Célanie était là, ponctuelle horloge antillaise. AliBlaBla se pointa à deux heures du mat', « Je m'a gouré de fuseau horaire ». Quand il la vit, des bleus sur le visage, pâle au tain blanc et le nez rouge, il s'enquit de son état national : « Pa ni pwoblèm. Je m'ai cognée à la vitre du MacDo, et quand j'ai allée en face, j'ai pris un CRS là-bas. - Un CRS !? - Un punch Citron, Rhum, Sucre. I bon memm. - Je te crois, mais le créole j'arrive pas à le comparer... - An nou pran on lagout. - Encore ? - An swèf. Vini. - Du vin, en plus !? - Ça veut dire "viens", compare ton latin, Doudou. »

Elle menait la danse à deux temps comme à trois, et Ali ébloui la suivit rue de Lappe. Au Havanita Café, ils se posèrent près d'une fenêtre pour guetter l'arrivée du vieux, et sirotèrent des rons vieux jusqu'à la fermeture en écoutant des classiques cubains. Le vieux n'arriva pas. Ils s'inquiétèrent et par la Préfecture de police apprirent 43 interpellations et plus de 26 gardes à vue ; leur compagnon devait en être. On verrait plus tard... Ils rentrèrent à la Zad Beaumont au petit matin par le Noctilien N16 et se couchèrent dans la case mate, mais avec le raffut des oiseaux ne purent s'endormir. Depuis la nuit des temps que ses créatures bossent le dimanche, jour par Lui posé de repos, le bon dieu ne dit rien

Plus tard, « l’air était chaud et bleu. Un merle gazouillait, tout semblait vivre dans une douceur profonde », alors, d'un cœur simple, ils glandouillèrent jusqu'à la fin du jour, montèrent en haut du parc admirer le coucher du soleil sur Paris, sans cesser de se demander ce qu'était devenu le vieux. Télépathie ou pas, le portable d'Ali sonna...

Le vieux : « C'est moi. - T'es où ? - Aux Invalides. - T'es blessé ? - Nan, à l'hôtel. - À l'Hôtel des Invalides ? - Nan, à l'Hôtel de L'Empereur. - Qu'est-ce tu fous là ? - J'ai retrouvé une ex. à la manif. - De la CGT ? - Oui. - Et elle a la thune pour se payer une chambre à 200 balles ? - Non, elle est femme de chambre. - Tu reviens quand ? - Ché pô. La bise à Célanie. » Il avait raccroché. La lutte des classes favorise la convergence des vieilles et des vieux, trop humain trop humaine, et ça nous fait marrer...

La promise marée monta plus basse en haut qu'en bas grandes marées, comme prévu par l'astre du désastre et le calendrier des luttes depuis lustres, vérifiant empiriquement le proverbe « Il faut croire la lutte, pas qui promet la lune. » Ali cita dans son rapport les chiffres à comparaître. À titre de comparaison, Célanie s'endormit.


51. lundi 28 mai

« Dans les rapports de l’homme au monde des oiseaux, des rencontres ont été faites avec des siffleurs de danse dans les veillées ou dans les bals. Cette pratique ne se limite pas à la danse. Elle apparaît comme un ensemble extrêmement riche qui met en jeu des compétences diverses et complexes. Au point de vue musicologique, le sifflé joue un rôle primordial... D’un point de vue anthropologique, il existe un véritable chemin initiatique vers l’apprentissage du langage aviaire qui n’est en réalité qu’une métaphore du langage amoureux. » Projet Bestias

Ç'allait comme un lundi. La cheminote était au piquet, dans l'équipe volante de maintenance au sol, en grève au dépôt de Saint-Lazare. AliBlabla, resté seul avec le merle, tenta d'entrer en conversation avec lui pour s'initier au langage des oiseaux. Tandis que le merle chantait, il tailla dans une branche de sureau, avec l'opinel du vieux, un mirliton. Aux premiers sons qu'il en tira, le merle s'envola, une pie se posa, s'imposa, dont il avait vaguement reproduit la mitraillette jacassante. Tant pis, « Faute de merle, copie la pie. »

La pie se prêta à l'exercice et manifesta vite une capacité à imiter la voix d'Ali plus convaincante que l'inverse. C'est néanmoins ainsi qu'ensemble ils inventèrent une langue nouvelle, le créole pie. AliBlaBla en induisit l'extension du concept glissant de créolisation au tout-monde des oiseaux et des hommes, piaffant de partager sa découverte avec Célanie dès son retour.

« Mon Doudou, mwen konnen creole pie, une tourte au pâté de Louisiane, sou koté Bâton rouge. - What a stupie dictée ! 'Pie' c'est la tarte, in english. - Ou toujou gen bon, mwen gason. » De dépit, Célanie se tapit par la piste à papi, et le merle en groupie sans répit là pépia. La pie, qui s'en moquait, un papier de bonbon dans le bec, joua la fille de l'air d'un vol à la tire d'aile.

AliBlaBla se proposa d'ajouter une annexe culinaire à sa thèse sur les langues incomparables, mais ça, c'était pas de la tarte. D'un point de vue analphadiabétique, sauvage et dadaïstement poématique, c'était reprendre les travaux d'Asger Jorn dans La langue verte et la cuite, tirer verlan vers la langue ouste, étudier la cuisine des sons, la gastrophonie, La Madelon en prouts, les rots et pets biturologiques. Ce dernier point lui parut susceptible d'un palabre fécond avec la rousse cheminote, sur le thème Larousse pète, L'art rouspète, Le rouspet des autres, etc.

Célanie, revenue tout sourire, lui simplifia la tâche : « An nou pran on lagout. » Alors, sous l'alibi, l'Ali s'y mit : « Fait bon i bon memm ! » et, dansant sur la Mazurka Rhum là et Bon ti punch là, ils trinquèrent aux amours du vieux là-bas, aux corps beaux invalides, aux perdreaux du bon dieu, aux canards de l'année, aux juives de sarcelles, à la poule et à l'œuf, au coq à l'âme en pâte, aux bécasses cocues, aux cocos perroquets, à la vache au pis vert, aux martinets de queer, au sexe des mésanges, aux lents demains qui changent, à la toupie du monde et pis au pis qui vient.


52. mardi 29 mai

« Notre public, qui est singulièrement impuissant à sentir le bonheur de la rêverie ou de l'admiration (signe des petites âmes), veut être étonné par des moyens étrangers à l'art, et ses artistes obéissants se conforment à son goût ; ils veulent le frapper, le surprendre, le stupéfier par des stratagèmes indignes, parce qu'ils le savent incapable de s'extasier devant la tactique naturelle de l'art véritable. » Baudelaire, Curiosités esthétiques, 1868

L'auteur lisait chaque jour le feuilleton et se réjouissait de la mise à l'écart du vieux à son insu, berné par le retour d'âge au démon de minuit. Le hasard avait bien fait les choses et la réalité retrouvé son empire, telle qu'en son œuvre même !

En même temps, il maudissait « le sabir intello du bobo » autant que « le charabia de la négresse », lui Auvergnat de souche*. « C'est-i pas malheureux, cette franco-cacophonie ! » Comment y mettre le holà ? Il lui fallait intervenir dans le roman sous un prétexte et un masque quelconques, se glisser dans la peau d'un personnage qui remettrait la réalité française sur ses rails. « Ah Ah, l'auteur dans l'intrigue incognito, quel truculent renversement de situation ! »

Anatomiquement parlant, ne pouvant jouer ni une jouvencelle ni une cougar, ni un beau blond ni un grand Noir, il devrait se rabattre sur un modèle entre Tullius Détritus dans La Zizanie et Iznogoud en mal de califat, pour en finir avec la domination de l'Arabe Ali, et qu'il ravale ses balivernes et son verbalisme.

Tactiquement, user d'un stratagème serait indispensable pour s'introduire dans le scénario, le détourner en sa faveur, et reprendre les commandes en tant qu'auteur et seul maître à bord du roman. « Patience et longueur de temps Font plus que force ni que rage. » Il attendrait le moment propice, et sachant que cela nécessiterait bien un chapitre, se contenterait dans celui-ci d'un second rôle, voire de fugitives apparitions en figurant, tel Hitchcock dans ses films.

Tapinoisement, il faudrait encore que ni sa lectorate ni les vrais protagonistes ne se doutassent de rien, et son déguisement devrait atteindre à cet effet la perfection, car comme l'écrit le romancier Jiang Zilong, « Est-ce que ceux qui ne savent pas dissimuler leur ruse peuvent encore passer pour rusés ? » Alors il relut et relut Les 36 stratagèmes de Tan Daoqi, hésitant entre le 7. 無中生有 « Créer quelque chose ex nihilo », le 12. 順手牽羊 « Emmener la chèvre en passant », le 22. 關門捉賊 « Verrouiller la porte pour capturer les voleurs », et le 31. 美人計 « Le piège de la belle ». Quoi qu'il en soit recourir au 35. 連環計 « Les stratagèmes entrelacés ». Qui lira saura / Qui leget saperpet.

* charabia : à l'origine, patois auvergnat ou personne qui parle auvergnat. Par extension « Langage parlé ou écrit qui est ou qui semble incompréhensible parce qu'il est inconnu, incorrect ou hétéroclite » mais aussi « jargon, langage très spécialisé et, de ce fait, difficilement accessible » CNRTL
sabir : « Parler composite mêlé d'arabe, d'italien, d'espagnol et de français parlé en Afrique du Nord et dans le Levant » ou « Langue mixte, née du contact de communautés linguistiques différentes, formée d'éléments hétéroclites, difficilement compréhensible. »



53. mercredi 30 mai

« Ah ! qu'elle était jolie la petite chèvre de M. Seguin. Qu'elle était jolie avec ses yeux doux, sa barbiche de sous-officier, ses sabots noirs et luisants, ses cornes zébrées et ses longs poils blancs qui lui faisaient une houppelande ! et puis docile, caressante, se laissant traire sans bouger, sans mettre son pied dans l'écuelle ; Un amour de petite chèvre. » Alphonse Daudet, La chèvre de Monsieur Seguin, 1866

Dans sa partie la plus sauvage, le parc des Beaumonts est fréquenté par des promeneurs, joggeurs, dragueurs, pique-niqueurs, chiens tirant leurs maîtres ou mères poussant leurs progénitures, mais aussi par des photographes ornithologues guettant les migrations, entomologistes en quête d'insectes rares, ou botanistes de plantes immigrées. Les premiers ne sortent pas des chemins balisés, les seconds s'aventurent par les sentiers ronceux, pénétrant parfois dans les espaces interdits au public, comme les amoureux pour s'y bécoter à l'abri du regard oblique des passants honnêtes.

Dans le pacage où le trio avait investi le blockhaus, on ne croisait que d'audacieux contrevenants, peu enclins à le dénoncer, et les employés municipaux du service espaces verts assurant quotidiennement l’entretien et le nettoyage, qui vaquaient à leurs occupations en fermant les yeux sur cette présence illicite. Le seul danger apparent venait de la police montée ; la brigade équestre de Montreuil sillonnait une zone définie par les parcs Beaumont et Montreau, en passant par les cités du Morillon, des Grands-Pêchers et de Bel-Air. Mais elle n'entrait pas dans l'enclos où paissaient une vache pie bleu, une pie noire - des bretonnes -, et huit boucs des fossés, véritables tondeuses à gazon et plus si affinités.

Ce jour-là, Célanie était seule, Ali sorti imprimer son rapport. Devant la casemate, la chabine mijotait des bouillons aux recettes improbables relevant plus de la magie que de maggi, dans une marmite posée sur un foyer de trois bûches en étoiles. AliBlaBla faisait mine de s'en lécher les babines, mais à la cuisine suspecte de son amie préférait la gastronomie kebab. Soudain, un bruit dans le sentier la fit se retourner, pour voir apparaître, entre les hautes herbes, une chèvre blanche, barbiche en pointe et grands yeux tristes lui donnant un air vague d'Émile Pouget en prison.

« C'est bon pour l'âne ou pour le bœuf de brouter dans un clos !... Les chèvres, il leur faut du large. - A défo chyen, kabrit ay la chas. Viens avec moi ramasser des herbes sauvages, pour la soupe. - An pa ka manjé soup. - Tu parles créole ? - J'ai une amie câpresse là-bas. - Capri, c'est fini, mwenn manjé kassav, du zouk au manioc. - Cé la Fèt a Kabrit ! »

AliBlaBla de retour, découvrant Célanie en grande conversation avec une chèvre, se dit qu'il n'était pas au bout de ses comparaisons. Il lui faudrait ajouter une annexe sur la langue des chèvres, qu'on dit râpeuse.


54. jeudi 31 mai

« La présence du loup en Ile-de-France s'explique par l'important braconnage dans l'est du pays. Ainsi, un loup a été braconné en janvier 2014 dans la Marne. Les braconniers n'en sont certainement pas restés à ce stade. Cela a donc entraîné des dispersions vers l'ouest. On a aussi constaté la présence de trois canidés dans l'Aude et en Haute-Marne, eux aussi chassés, qui se sont d'abord dispersés dans le sud avant de remonter sur la région parisienne : deux en forêt de Rambouillet et un dans la forêt de Fontainebleau. » d'après Les loups vont-ils bientôt entrer dans Paris ? RMC 17 janvier 2017


Depuis la veille, la chèvre n'avait pas lâché Célanie d'un sabot. Ali se moquait de « sa beauté sabotée, rendue chèvre... » Mais c'était une odeur qu'il faudrait écrire, et ça rentrait dans son sujet, en théorie. Célanie emmenait la chèvre partout, et cela plut beaucoup à ses collègues cheminots, qui plaisantaient sur « la grève perlée, mi chèvre mi-tchoutchou. » La chèvre quant à elle y voyait un compromis acceptable depuis que Célanie pour l'endormir lui avait lu l'histoire de Blanquette mangée par le loup, bien qu'en la rassurant : les loups n'étaient pas encore entrés dans Paris.

Dans la matinée, le vieux appela. Non, il n'allait pas rentrer encore, sa bien-aimée l'hébergeait gratos dans sa chambre à l'hôtel, et son dos vermoulu appréciait ce confort. Il s'enquérait d'eux dont il était en manque... « Quel tartuffard de libidineux, il a pas pu me baiser dans la merde, alors il saute la soubrette dans la soie. » Mais Célanie trouvait ça de bonne guerre et Ali ne s'en plaignait pas : « Du point de vue linguistique, le vieux n'est pas comparable à la chèvre, et n'est oiseau que de mauvais augure. »

Le thésard passait maintenant ses journées vautré dans un hamac, à écouter les oiseaux, dont il relevait les chants, une activité complexe et paradoxale, faisant appel à l’onomatopée, au mimologisme, à la transposition musicale, à l’enregistrement, à l'herméneutique phonologique, à l’inspiration poétique ou ésotérique, le tout entre transcription et interprétation. Il fut bientôt persuadé comme Olivier Messiaen que « l'oiseau incarne la liberté totale dans la pulsation métrique, la sûreté absolue dans l'improvisation. »

Dans sa perspective comparatiste, il se passait en boucle Le thème de l'oiseau dans Pierre et le loup et la Conférence des oiseaux du quartet de Dave Holland. Et c'est ainsi que de fil en aiguille il s'écarta du sujet proprement linguistique, et non musicologique, de sa thèse. Incapable de rester concentré sur sa tâche principale, attiré par ce qui se passait à côté, il papillonnait, sautait d'un sujet à l'autre comme un colibri qui butine. Il avait glissé de Toulbac à tout l'bec, du langage des mots à celui des sons, et de comparaison n'est pas raison à la déraison pure et simple d'une tête de linotte les doigts de pied en éventail.

Tout allait cependant pour le mieux dans la meilleure des zad possibles, quand survinrent plusieurs événements sans rapports, qui bouleversèrent peu à peu la vie quotidienne du quartier et la leur en particulier. Ce fut d'abord la conséquence de l'évacuation des migrants de Paris, décidée par la ministre de l'Intérieur Géraldine Colombe de la Paix Gardée, et intervenue la veille au matin.

(Ici, chère lectorate, contraints par le nombre de caractères pour la publication de l'épisode, il nous faut remettre la suite à demain.)


55. vendredi 1er juin

« La terre souriait au ciel bleu. L’herbe verte
De gouttes de rosée était encor couverte.
Tout chantait par le monde ainsi que dans mon cœur.
Caché dans un buisson, quelque merle moqueur
Sifflait. Me raillait-il ? Moi, je n’y songeais guère.
Nos parents querellaient, car ils étaient en guerre
Du matin jusqu’au soir, je ne sais plus pourquoi.
Elle cueillait des fleurs, et marchait près de moi.
Je gravis une pente et m’assis sur la mousse
A ses pieds. Devant nous une colline rousse
Fuyait sous le soleil jusques à l’horizon.
Elle dit : « Voyez donc ce mont, et ce gazon
Jauni, cette ravine au voyageur rebelle ! »
Pour moi je ne vis rien, sinon qu’elle était belle. »


Maupassant, Promenade à seize ans, 1866 ? *


L'évacuation des migrants de Paris n'était pas encore intervenue que nombre d'entre eux l'avaient anticipée pour échapper aux contrôles policiers ou à une extradition assurée. Ils erraient alentour, destin de sans-papiers qu'être en errance entre frontières extérieures ou intérieures.

Plusieurs de ces indésirables - n'étant pas des héros honneurables et promouvables à l'ascension sociale au balcon des valeurs françaises -, arrivaient à Montreuil, en bas au Foyer de travailleurs migrants Bara, en haut au Centre d'accueil pour sans-abris Adoma, aux Grands Pêchers. Tous n'y étaient pas accueillis, beaucoup tournaient autour, se réfugiaient où ils pouvaient, donc aussi dans les parcs. Aux Beaumonts, ils avaient provoqué une regain de surveillance policière qui menaçait tous ceux vagabondant par là.

Il n'y a pas que la police pour faire la police, et tout bon citoyen y était invité par l'État. Les gestionnaires du parc, qui jusque-là avaient fermé les yeux, furent plus à cheval sur le règlement, qui stipulait notamment l'interdiction des feux. Or du foyer de Célanie, qu'elle alimentait de bois humide, montait une épaisse fumée blanche. Un de ces gardes l'avertit : « Nous apprécions votre contribution bénévole au nettoyage du sous-bois, mais ne pouvons accepter vos manquements à la loi. En cas de récidive, nous vous expulserons. »

En conséquence de quoi nos deux zadistes furent privés du chaud. Pour le manger, AliBlaBla s'en passait déjà, mais Célanie en vint à regretter « le feu de merde » du vieux, qui puait sans fumer. Les nuits étant froides, ils prirent la chèvre avec eux dans « la chambre » : « Elle pue mais ne fume pas, c'est déjà ça. - C'est la vie, Célanie. "Sic vita hominum est, ut ad maleficium nemo conetur". Cicéron c'est carré. - Mon doudou Alikebaba, bwè tout, manjé tout, pa di tout. »

Ça, pour tenir sa langue, il en tournait plus de sept dans la bouche. Quand la rebelle lui clouait le bec, il ne voyait rien, sinon qu’elle était belle. Le merle s'en moquait. Pour lui ça ne rimait à rien, ni moqueur au mot cœur, ni comparer l'amour à l'amour, ni la faim à la fin. En attendant, le merle chantait.

* né en 1850, Maupassant a pu emprunter ce merle moqueur au Temps des Cerises de Jean-Baptiste Clément, écrit en 1866, mis en musique en 1868, et associé à la Commune de Paris de 1871, l'auteur étant communard. L'inverse semble exclus, le poème ayant été publié bien plus tard ; l'année d'écriture de cette "Promenade à seize ans" reste controversée entre les chercheurs spécialistes de Maupassant.


56. samedi 2 juin

« Comme il y a quatre éléments, et que les combinaisons possibles, pour quatre termes, sont au nombre de six ; mais, comme aussi les contraires ne peuvent pas être accouplés entre eux, le froid et le chaud, le sec et l'humide ne pouvant jamais se confondre en une même chose, il est évident qu'il ne restera que quatre combinaisons des éléments : d'une part chaud et sec, chaud et humide ; et d'autre part, froid et sec, froid et humide. Ceci est une conséquence toute naturelle de l'existence des corps qui paraissent simples, le feu, l'air, l'eau et la terre. Ainsi, le feu est chaud et sec ; l'air est chaud et humide, puisque l'air est une sorte de vapeur ; l'eau est froide et liquide ; enfin, la terre est froide et sèche. Il en résulte que la répartition de ces différences entre les corps premiers se comprend très bien, et que le nombre des uns et des autres est en rapport parfait. » Aristote, De la génération et de la corruption, livre II, chap. 3

Un second événement chambarda la vie du nouveau ménage à trois que formaient désormais Ali, la chèvre, et Célanie : la météo. Des orages et pluies diluviennes s'abattaient sur la région parisienne, et des torrents de boue dévalaient les pentes des Beaumonts.

Dans leur installation précaire, plus rien n'était au sec, et l'interdit du feu n'arrangeait rien. La terre était liquide, l'air chaud, humide, électrique. Ali avait peur des éclairs et du tonnerre. Célanie gardait son flegme, et face aux éléments se déchaînait : « Le communisme, c'est l'électricité plus les serviettes, essuyons les intempéries. » La chèvre se faisait littéralement bouffer par les mouches des cornes, qui s'en prenaient aussi à la nourriture, où elles pondaient leur descendance. Comme disait Fabre, l'entomologiste, « L'égalité, la seule égalité en ce monde, l'égalité devant l'asticot. »

À quelque chose malheur fut bon. Avec la pluie, les vers de terre remontaient à la surface du sol, et le merle s'en piffrait. Avec la boue il avait entrepris de colmater son nid, en franc maçon aviaire, et proverbeux : « Comme on fait son nid, on se loge. »

Mais jamais deux sans trois. Un campement de cabanons en bois avait pris feu, le bidonville de La Boissière où vivaient deux cents roms. Une cinquantaine furent hébergés dans un gymnase, mais plusieurs grossissaient les rangs des sans abris, décuplant les ardeurs policières. La combinaison de ces événements et de leurs conséquences gonflaient comme un orage portant la guerre sur les têtes zadistes. Et dire que le vieux, par son infaillibilité tactique, aurait pu les tirer de là. Que faire ?

L'auteur de son côté se frottait les mains en voyant empirer la situation de ses personnages, l'occasion rêvée de la reprendre en main en déclenchant les stratagèmes entrelacés : « Une victoire résulte souvent d'un plan de bataille circonspect consistant en plusieurs ruses interconnectées. Mis en œuvre avec promptitude, ils entraînent un réaction en chaîne qui démoralise, affaiblit et, finalement défait les troupes ennemies. Typiquement, deux opérations conjointes sont entreprises. La première vise à réduire la marge de manœuvre adverse, et la seconde à annihiler sa force effective. »


57. dimanche 3 juin

« Je préfère jouer aux boules que travailler. Mais ce que les gens ne savent pas, c’est que pendant que je joue aux boules, je compose », Henri Salvador, Paroles et musique, octobre 1985.

Aux Invalides, le vieux poursuivait sa lune de miel à l'hôtel. Pendant le service en chambre de sa dulcinée, il descendait sur l'esplanade regarder les joueurs de pétanque. Il lia connaissance avec des spectateurs férus de ce jeu et s'aboucha avec un amateur de son âge qui cherchait un partenaire pour constituer une doublette. Sur le conseil de ce fin connaisseur il acheta trois boules d'occasion, des "JB H. Salvador "aucun cœur" gravé, au carbone très tendre". Et les voilà partis pour une partie de pétanque sans fin.

Au début, il était plutôt maladroit, mais il fit de rapides progrès, car il passait des heures à s'entraîner seul, à tirer, à pointer, guidé par son mentor qui lui enseigna les bons coups : l'effet rentrant sorti, sauter sans casquette, faire un palouf, un nari, un trou ; raspailler, braquer l'adversaire ou lui casser le bras, noyer le cochonnet, escamper ses boules, tuer le chien..., et se repassait les propos d'Henri Salvador comme des mantras, « Je ne joue pas pour rigoler. La pétanque, c'est sérieux ! C'est un jeu scientifique, il faut se concentrer, il faut penser... » Le chanteur disait aussi qu'« aux boules, en une partie, on sait immédiatement à qui on a affaire, si c'est un mec bien ou pas... », et le vieux fut vite convaincu que tel était le cas de son partenaire.

Le nouveau copain du vieux s'appelait Henry Lassagne, il était comme lui auvergnat, et veuf. Quand ils ne jouaient pas, ils allaient prendre un pot de rouge limé à deux pas de l'hôtel, au Petit Cler où cet Henry avait ses entrées. Le vieux lui conta par le menu ses exploits. Henry l'écoutait, le laissant parler, remplissant son verre, lui posant des questions auxquelles le vieux répondait en bidouillant l'histoire à son avantage, se présentant comme le leader objectif du trio, « AliBlabla n'est qu'un pédant bobo, Célanie une sauvageonne... »

À l'inverse, le vieux n'apprit pas grand-chose sur son nouvel ami. Il ne faisait pas de politique, « bonne pour les couillons », n'avait ni portable, « mauvais pour les yeux du pointeur », ni ordinateur, « néfaste pour la vue du tireur », mais s'intéressait aux gens, car « leurs histoires sont plus vraies que les romans. D'ailleurs, je n'en lis jamais. » Il disait vivre de l'héritage d'un oncle d'Amérique parti là-bas faire fortune dans le Bleu d'Auvergne pasteurisé, « Quels cons, ces Américains ! » Il habitait seul un meublé à Ivry, direct Invalides par la ligne 7 du métro. La pétanque était toute sa vie.

Ils devinrent comme cul et chemise, on les voyait toujours ensemble, un grand maigre et un petit gros. Par mimétisme ils portaient maillot et casquette frappés du coq tricolore de la Fédération Française de Pétanque & Jeu Provençal. Sur le terrain de boules on les appelait la doublette des jumeaux de tête, Castoux et Poindor. On les charriait, « Castor pointe dehors et Pollux casse tout », mais gentiment, car en Bouvard et Pécuchet de la pétanque ils ne gagnaient jamais et se faisaient régulièrement escagasser, ce qui les rendaient sympathiques. Comme dit le proverbe latin, « Quod est participare aliquid magni momenti / L'important, c'est de participer. »


58. lundi 4 juin

« Et, sûr que désormais tout effort serait vain,
Je dormirai, tranquille, au bruit de la tempête. »

Jean Polonius, À la Nécessité, 1829


Comme un lundi ça commençait mal. AliBlaBla descendait prendre son petit-déjeuner au Café Gabriel, quand il tomba sur la BAC* à la sortie du parc rue Jean Moulin. Au keuf qui lui demandait ses papiers il répondit : « All cops are bastards, et vous m'ACABlez. Poil au Bled ! comme dit ma grammaire ». On lui signifia un Outrage à agent public, et il se retrouva en GAV** au Comico*** boulevard Vaillant-Couturier.

On lui fit enlever ses lacets de chaussures et vider ses poches. On y trouva l'Opinel du vieux, une « arme par destination ». On lui prit son portable, son carnet Moleskine, son stylo à plume d'oie et son flacon d'encre de Chine. On l'enferma dans la cellule, la crasse et la puanteur, les odeurs de pisse, de merde et de vomis, plus le confort incomparable d'un banc de béton armé. Dans le placard résidaient déjà un jeune Black chétif et une femme rrom hors d'âge. Encore un ménage à trois, et bienvenue au club Bloc Black too BAC ! Le garçon était là pour un joint, elle mendicité dans le métro.

Au bout de deux heures un flic lui demanda, cauteleux : « T'as peut-être faim ? On va t'apporter quelque chose », mais deux heures plus tard ne voyant rien venir il tapa au judas, et l'onctueux : « Tu nous GAV, on ne demande pas deux fois ! Caprice de caractère. » Il le félicita pour son « humour comparatiste ». Le flic lui fit un doigt d'honneur et les deux autres le regardèrent interloqués, mais il renonça à leur expliquer et se promit de caser cette réaction littéralement littéraire en annexe de son rapport de thèse, « Caractères de police et doigté linguistique ».

Dans la soirée, il reconnut la sonnerie de son portable, Le chant des oiseaux de Clément Janequin (« Réveillez vous, cœurs endormis, Le dieu d’amour vous sonne... »). Célanie s'inquiétait, il le comprit à la réponse du condé : « - Pas de Doudou ici, juste un bicot qui pue le bouc ». Il sourit en lui-même imaginant la cheminote répliquer « Tout moun ki pa renmen polis ! », alors que le flic marmonnait : « - Rebeu, renoise, ça veut des noises ». Il était un bourre poète, il faut de tout pour faire un monde... « It takes omnes facecia mundi ».

Vers minuit, ses deux codétenus furent libérés. Le poète avait terminé son service. Son remplaçant lui apporta un sandwich miteux au pain sec et sauciflard suant la graisse, histoire de titiller sa supposée islamité. Il avait l'habitude et demanda « T'as pas du pinard ? », avant d'engloutir son casse-dalle, fusillé par le regard porcin du poulet tirant sur son pétard. « Trajectoire à balle dans le cul », traduisit Ali. Il dormirait tranquille et sans nécessité, rêvant sur son divan en désirant demain.

* BAC : brigade anti-criminalité. **GAV : garde à vue. *** Comico : commissariat.


59. mardi 5 juin

« Pour emmener une chèvre, il faut choisir la bonne heure, un moment où il y a le moins de risques de voir intervenir une tierce personne. Si, par exemple, quelqu'un vient juste d'emmener la chèvre quand survient un loup, le résultat sera imprévisible. Le loup pourrait à la fois manger la chèvre et l'homme, ou bien il pourrait y avoir un âpre combat entre l'homme et le loup pendant que la chèvre s'enfuirait. Dans chaque cas, il est peu probable que l'homme parvienne à « emmener la chèvre » sans être lui-même blessé... » 12e stratagème, « Emmener la chèvre en passant »

Le temps s'était lavé, la terre avait séché. Les mouches envolées, l'air sentait bon l'été. La chèvre se grattait encore entre les cornes, et Célanie se dit « Je vais lui faire les puces. » En fait de puce elle trouva un minuscule bouton noir qu'elle identifia aussitôt comme un micro-espion. Plutôt que le détruire elle le confia au merle en lui suggérant de le placer dans son nid, il deviendrait une vedette de la chanson.

Ainsi donc, depuis des jours, ils étaient écoutés, et la chèvre n'était pas arrivée par hasard, mais introduite par quelqu'un pour les surveiller. Chinoisement lettrée, Célanie se souvint du stratagème douze. Un fin merle en avait usé, ayant assurément prévu des stratagèmes entrelacés. Pour l'identifier s'en défier, et dénicher les fourberies de ce faquin.

Car à la réflexion, à qui profitait l'espionnage ? et quel était son but ? Elle n'était qu'une héroïne de roman, mais elle l'ignorait, et l'eût-elle su qu'elle aurait été à cent lieues de soupçonner l'auteur, pour la bonne raison qu'un romancier sait tout de ses personnages, en principe. Célanie se gratta la tête et, se trouvant un peu parano, se dit qu'après tout AliBlaBla aurait voulu enregistrer Blanquette pour comparer son langage, puis, songeant à sa disparition, « Mais non, suis-je bête, mon doudou est en garde à vue ! »

Aux Invalides, Henry, en pleine partie de pétanque, s'apprêtait à faire un trou, quand le chant d'un oiseau dans son écouteur lui cassa le bras. Il avait reconnu le merle noir, à son incomparable improvisation mélodique et rythmique, « une vraie vedette de la chanson. » Il foira son coup, mais avec une excuse : « J'avais une puce dans le slibard », à quoi le vieux répondit : « Je croyais que t'en portais pas, et qu'on était cul et chemise*. »

Mais voilà justement Ali de retour, frais et dispo. Rien de tel qu'une nuit au poste pour vous requinquer un jeune homme. Laissons-le trio à ses heureuses retrouvailles, et remettons à demain ce que nous pourrions conter aujourd’hui.

*Comme cul et chemise : l'expression est d'une époque où « les sous-vêtements n’existaient pas encore. Elle qualifiait l’intimité, et se référait à celle unissant alors directement la peau des fesses à la toile de la chemise. » d'après Wiktionnaire


60. mercredi 6 juin

« Ali reste baba (impossible de la laisser passer, celle-là) en me découvrant sur le pas of the lourde... »
San Antonio, On liquide et on s'en va, 1981


Couché depuis longtemps et de bonne heure, Ali fut réveillé par son portable. « Allo, c'est moi - T'es où ? - Aux Invalides. - On te manque, c'est ça ? - Nan, j'ai les boules, je rentre. - Avec ta chambrière ? - Nan, mon copain. - T'es homomane, maintenant ? - Nan, boulomane. - Moi je suis homophile et boulophobe. - Je préfère jouer aux boules que travailler et je te cause pétanque, d'un projet vraiment tous terrains. - Comment ça ? - Pour la zad sous la pluie, "La boule et la boue." - C'est sec, il fait beau maintenant. - "Après le beau temps vient la pluie" - T'arrives quand ? - Demain, avec Henry. - Henri Salvador ? - Nan, il est mort. - Henri Cochet ? - Nan, lui c'est le tennis, les Quatre mousquetaires. En ricochet, c'est un ciseau, d'un coup deux boules. - D'une pierre deux coups, tu veux dire. Bon, amène-vous, si ton Henri bouldingue est pas pue-du-bec. - « Il n'est bon bec que de Paris », il est d'Ivry. - D'ivresse tel François vilons, aboule du gros rouge en attendant la flotte. »

Ali rapporta l'échange à Célanie. « C'est qui ce bouleur* ? Fréquenté chien ou ka trapé pice (À fréquenter les chiens, on attrape des puces.) - Tu le connais même pas. - Mwé pa santi nonm sa. Cétipatwakadi le vieux zwazo mové ? - Je ne faisais qu'en augurer. - Zauguwé avan, mon Doudou, apwé mwen conpawé. »

Ali n'insista pas. Il avait écouté l'histoire du micro d'une oreille distraite par le chant du merle, qui lui semblait s'appliquer plus que de coutume, comme s'il répétait pour une séance d'enregistrement. C'est vrai que ç'eût pu être lui, la chèvre sur écoute, et du coup il craignit qu'un voleur en voulût à sa thèse... « Impossible, je prends des notes muettes. Et je les prends à qui ? La langue de chèvre relève de la culture**, qui n'est à personne. »

AliBlaBla n'était pas un grand penseur mais n'arrêtait pas de penser, un peu, beaucoup, passionnément, à la folie, et pas du tout comme un penseur, plutôt comme un oiseau, un butineur, un colibris. Voilà son truc, la colibriété, l'ivresse permanente, en baladin en badaud ivre, en rêveries d'un meneur solidaire, voleur de grand chemin non tracé de trouvailles, faille que vaille, maille que j'aime, à l'envers à l'endroit, la mayonnaise du langage en gage, engagé, en oiseau décagé des loisirs des oiseux, en amouré du penser-bête, en penseur hors-la-tête en senteur par les pieds. Et voilà qu'on voulait l'épier.

Célanie le tira de ses pensées : « An nou pran on lagout ! - Tous nos blablas mènent au rhum***. - Ababa****, nou té déja di. - C'était avant. - De bon augure ! » Célanie dégrafa son corsage, en sortit une fiole de Père Labat. «  Bwè tout, manjé tout, pa di tout, mon Doudou, lé zespions nou va lé zouké, au bal masqué ! »

* bouleur : (argot) acteur qui a hâte d'arriver au bout de son rôle et qui se soucie surtout d'avoir fini.
** Langue de chèvre : surnom de Jack Lang, ministre de la culture, dans Le Bêbête-Show.
*** Selon certaines sources le baba au rhum tiendrait son origine de la lecture par le roi Stanislas de Pologne d'Alibaba et les quarante voleurs, mais en vérité « Le “baba” est un gâteau polonais aussi bien que russe. Le mot “baba” n’a rien à voir avec Ali Baba. Il signifie “vieille femme”. » (source)
**** Ababa : en créole martiniquais, individu idiot ou imbécile, stupéfait, ou admiratif (cf le rester baba français).


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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Lun 18 Juin - 10:41


les liens-notes, images et musiques sont en gris.


chapitre 6
épisodes 61 à 72
le loup dans la chèvrerie
l'auteur en quête d'un personnage

61. jeudi 7 juin

« Quand un hôte est si maladroit qu'il ne sait pas comment recevoir un invité, ce dernier peut en arriver à dicter au nom de son hôte le déroulement nécessaire de la rencontre. [...] Il devra alors assumer le rôle de l'hôte, et l'allié venu à son secours agira comme l'invité. Devant la faiblesse de l'hôte, l'invité pourra secrètement subvertir l'autorité de l'hôte et prendre le contrôle de ses troupes. Cela fini, l'invité sera devenu l'hôte. » Stratagème 30. 反客為主 Changer la position de l'invité et de l'hôte.

Le vieux et son compère se pointèrent - pétanque oblige -, à l'heure de l'apéro, avec un litre de pastaga. Quand Célanie les vit abouler, en grand appareil tricolore de la FFPJP, sacoches à boules en bandoulière et le nez déjà rouge, elle se dit « é ja boulé », et qu'abri il fallait à la chèvre.

Henry s'avançait pour lui claquer la bise ; elle stoppa son élan : « na pa gadé kosoné ansanm ! », alors il s'approcha de Blanquette et l'air de rien la caressa entre les cornes, « C'est bien ça, la chabine* a trouvé le micro et doit se douter de quelque chose. Soyons stratagémique, utilisons le 30. "Changer la position de l'invité et de l'hôte". » Il prit le pastis des mains du vieux qui le servait en tremblotant.

Célanie n'aimait pas l'anisette, Ali trinqua par politesse et, l'air ailleurs, versa son verre par terre. Les tournées succédant aux tournées, les duettistes étaient passablement éméchés. « Et si on se faisait une petite partie ? » suggéra le vieux. Ils sortirent les boules et tirèrent à la courte paille qui commencerait. Le vieux l'emporta, traça un cercle, lança le cochon et pointa. Sur le terrain en pente, sa boule s'emballa. Ils se mirent à courir derrière, mais elle prenait de la vitesse et termina sa course dans la mare, provoquant un envol de colverts et la panique chez les gallinules.

Tandis qu'Henry reprenait son souffle sur le bord, le vieux entra dans la mare, pataugea sur un mètre, glissa sur la vase, s'étala de tout son long dans l'eau bourbeuse, but la tasse, se mit à tousser et cracher, mais l'honneur était sauf, il brandissait la boule en se marrant : « La boule et la boue, c'est parti ! » Henry se dit : « Mon dieu qu'il est con ! » Il le sortit de l'eau en lui tendant une branche morte trouvée là, et le ramena au campement en le soutenant, songeant par-devers lui : « Doudoukipudonktan ? Toubonpourmonroman ! »

Quand Célanie vit le vieux dans cet état, elle se dit « Mon dieu qu'il est con ! », mais dégrafa son corsage, en tira sa flasque de rhum qu'elle lui enfila dans le gosier. Henry matait ses seins les yeux exorbités comme s'il allait la dévorer, mais elle l'avertit : « Tu veux faire un biberon avec moi, mon petit cochonnet ? J'aurai balancé tes boules avant ! », puis elle mit le vieux à poil, ses habits à sécher au soleil, et le frictionna en fredonnant Biberon de racines, et puis Domi bien propre. Elle allait se reposer (An kay fè on ti poz) quand elle s'avisa qu'Henry avait disparu, et la chèvre avec. « Y'a un loup... »

* chabin/chabine : chabin est le nom vulgaire des hybrides du bélier (ovin) et de la chèvre (caprin). En toute rigueur l'inverse est l'ovicapre (bouc et brebis). Par transposition péjorative, il désigne aux Antilles une personne métisse à la peau très claire, avec une forte connotation sexuelle. S'il a à l'origine une connotation raciste, courante à l'époque de l'esclavage et des colonies, il peut désigner aujourd'hui une phénotypie objective, être porté avec fierté au sens de la négritude, et même posséder une connotation sympathique, dans un élargissement sémantique indépendant de la couleur de peau, ce qu'explique l'écrivain Raphaël Confiant dans Le mythe du «chaben».


62. vendredi 8 juin

« Quatre jeunes Tourangeaux ont volé et mangé, grillée au barbecue, une petite chèvre angora qui gambadait avec des congénères dans le parc Honoré de Balzac de la ville de Tours. » RTL 11 décembre 2013
« Morbihan : Une grenade retrouvée sur un terrain de pétanque près d’un plan d’eau. » Ouest France 4 juin 2018


Henry revint le lendemain, un grand sac poubelle sur l'épaule : « Où qu'est l'vieux ? » Célanie : « Minute ! A' roupille encore, t'attendras. Et la chèvre ? » Il la sortit du sac par les cornes, embrochée de la barbe au cul, et la jeta à ses pieds en disant : « La v'là, prête à rôtir. » Célanie ne répondit pas, elle s'engouffra dans le blockhaus pour en ressortir aussitôt, armée d'un pistolet Jack Sparrow pointé sur lui. Il se dit « Merde, elle a vu Pirates des Caraïbes et me joue la version Black Feminism auto-défense ! » Elle lui cria : « Fais un trou, un grand, magne-toi, c'est moi qui tire. » Il crut sa dernière heure arrivée...

Sous la menace de l'arme en plastique, Henry s'exécuta, et Célanie pu offrir à Blanquette une sépulture décente. Elle allait ouvrir la bouche quand le vieux se frottant les yeux émergea : « Et si on se faisait une petite partie ? Henry : - En v’là une idée qu’elle est bonne ! » De guerre lasse, elle se tut et se retira, « An kay fè on ti poz. » À la courte-paille, le vieux gagna, dessina le cercle et jeta le bouchon dans la pente... ils le trouvèrent au bord de l'eau*, une boule à côté que le vieux ramassa : « Tu connais ce modèle ? - C'est pas une boule, c'est une grenade, donne-moi ça ! », et sur ces mots Henry la balança vers le Blockhaus... quelques secondes... l'explosion...

« Ma main ! my Hand ! mea manu ! » Ali hurlait, la main en sang. Henry qui revenait : « Voilà ce qui arrive quand on veut vivre à la zad en ignorant des règles », puis en lui-même : « J'ai repris la situation en main, poussons l'avantage. » S'adressant à ses personnages : « Puisque vous n'aimez pas la blanquette, je vous offre le restaurant. Que voulez-vous manger ? » Le vieux : « Du chou farci à l'auvergnate ! » Ali : « Un méchoui berbère ! » Célanie : « Un bébélé de Marie-Galante ! » Henry : « Bande de communautaristes identitaires, vous n'arrivez même pas à vous mettre d'accord. Vous me rendez la tâche impossible. On va aller au McDo faire un vrai repas internationaliste prolétarien, de l'authentique cuisine universelle. »

La main d'Ali n'était qu'égratignée. Célanie l'avait désinfectée au rhum et pansée avec son mouchoir en dentelle. Ils prirent à Mairie de Montreuil le bus 102 jusqu'au McDonald's Rosny golf. Henry commanda quatre Menus Maxi best Of et des Coca-Cola**, qu'il paya. Ils s'installèrent autour d'une table. Le romancier leur tint à peu près ce langage : « Voilà, je vous ai réunis pour vous sortir de vos petites habitudes, loin de votre monde sans rêve où vous prenez la réalité pour vos désirs, et vous faire découvrir un autre monde possible, un monde inversé, la vraie vie, là où il est interdit d'interdire. » Ali n'écoutait pas. Le vieux avala de travers. Célanie lui balança son Coca à la figure et lui vida son plateau sur la tête. Ils sortirent en le plantant là. Ali traduisit : « Planteur planté, arroseur arrosé. »

Tout en s'essuyant, l'auteur pensait : « Je ne peux pas leur en vouloir s'ils n'ont aucun respect pour moi, ils ne savent toujours pas qu'ils sont mes personnages, ils ignorent ce qu'est la littérature réaliste et vivent dans un grand récit idéologique. Mais il faut tout de même que j'avance dans le roman. Je vais provoquer un nouveau rebondissement, car la provocation est une façon de remettre la réalité sur ses pieds.*** » Et il rentra chez lui à Fontenay-sous-Bois, il n'avait jamais habité Ivry.

* c'est une chanson, et comme dit Saint-Antoine du polar, impossible de la laisser passer, celle-là
** McDo, Coca-Cola : sponsors du roman.
*** Bertolt Brecht : « La provocation nous fait retrouver la réalité dans toute sa vigueur. [Elle] est une façon de remettre la réalité sur ses pieds. » Écrits sur le théâtre.



63. samedi 9 juin

« La réalité est irréfutable et adaptée à chacun et à chaque chose... Allah sait mieux. » Farida, forum seneweb.com, juin 2012
« Dieu est mort ! Dieu reste mort ! Et c’est nous qui l’avons tué ! [...] La grandeur de cet acte n’est-elle pas trop grande pour nous ? Ne sommes-nous pas forcés de devenir nous-mêmes des dieux pour du moins paraître dignes des dieux ? » Nietzsche, Le Gai savoir - l'insensé, 1882
« Ce n'est que lorsque nous aurons revêtu la panoplie complète que Dieu nous offre que nous serons réellement équipés et prêts pour un combat victorieux. » Léopold Guyot, pasteur, Saint-Paul et Toute l'armure de Dieu


Le ménage à trois de Célanie, d'Ali et du vieux avait repris du poil de la bête, comme au bon temps du Château d'eau*, mais rien n'était plus comme avant. Célanie portait le deuil de la chèvre, Ali d'en comparer le langage, le vieux de son partenaire de pétanque et du projet de zad boue-bouliste. Célanie se doutait bien de quelque chose mais, n'ayant pas fait le lien entre Henry et le micro, l'énigme restait pour elle entière.

Ce n'en était pas une pour le merle, qui perfectionnait son chant dans l'espoir d'une carrière dans la Bird Music. Il comptait bien détrôner Le merle noir d'Olivier Messiaen, cette pâle imitation d'un merle corrompu, pas bon-bec, impie qui chante !

Chez lui à Fontenay, Henry Lassagne se lamentait sur son sort d'auteur qui n'en était pas un, viré de son propre roman comme personnage raté, en proie au doute du créateur, assailli d'un trouble obsessionnel de la personnalité bipolaire : « Qui suis-je ou un autre ? » En suivant au quotidien le feuilleton, il en vint à se demander : « Puisque je n'écris plus et que je suis écrit, quel est le véritable auteur de ce roman ? » Il avait trouvé quelque part que « les auteur(e)s ne sont que des accidents de la pensée », et son questionnement existentiel lui fit envisager la possibilité d'un créateur au-dessus de toutes choses, tirant les ficelles de la totale réalité, dont le roman ne serait qu'une infime partie dans la complexité de l'univers, et dont le véritable auteur ne pouvait être que ce dieu.

Que son roman lui échappât comme au chercheur l'objet de sa science établissait ainsi la preuve rationnelle irréfutable de l'existence de dieu. Mais alors, il pouvait en tirer parti, faire comme s'il en était encore l'auteur, et se présenter de surcroît comme le plus grand penseur de tous les temps, ce qui valait bien un mauvais livre que personne ne lirait - d'ailleurs, Socrate n'a jamais rien écrit. Il pourrait jouer le personnage de dieu, devenir dieu à la place de dieu ! To be God is no good?

Pour commencer, il lui fallait un nouveau déguisement. Il se rendrait à L'Académie du bal costumé pour choisir une panoplie complète de dieu : « La ceinture pour vérité. La cuirasse comme justice. La chaussure pour zèle de l'évangile. Le casque pour salut. Le bouclier pour foi. L'épée pour Parole de Dieu. Enfin, la prière. » Bien sûr, ce n'était là que métaphores anciennes, il lui faudrait adopter un costume faisant appel aux toutes nouvelles technologies transhumanistes, à la bio-robotique, à la réalité augmentée, à la connexion intégrale de l'homme bionique, etc. Toute la vie ne serait plus qu'un bal masqué, et la réalité virtuelle plus vraie que la réelle !

* voir chapitre 4, épisode 39 et suivants


64. dimanche 10 juin

Il se retire dans la montagne et redescend parmi les hommes pour leur parler. Prologue de Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche, 1885


Un inconnu entra dans le parc à l'heure où les oiseaux chantent encore pour eux seuls, et monta sur la butte d'où l'on dominait le parc et le tout Paris qui s'éveille. Il est cinq heures, il n'a pas sommeil, il descend, ne rencontre personne. Sans témoin, comment se le représenter ? Il porte un froc en bure de moine Jaidi*, un casque de réalité augmentée Disnez*, un masque virtuel Facebouc*, un bracelet Pokémoon GORE*, et des chaussures hydrauliques NTM* à turbine d'autogestion électrique.

Lorsqu'il arriva dans le bois, soudain se dressa devant lui le vieux qui avait quitté le camp pour ramasser des vers de terre**. Et ainsi parla le vieillard et il dit : « Il ne m’est pas inconnu, ce voyageur, mais il s’est transformé. » L'inconnu répondit : « J’aime les hommes », et le vieux : « Maintenant j’aime Dieu : je n’aime point les hommes. L’homme est pour moi une chose trop imparfaite. »

L'auteur saisit l'occasion pour révéler sa nouvelle identité : « Vous tombez bien, Dieu, c'est moi. » Mais en lui-même : « Serait-ce possible ! Ce vieux con n’a pas encore entendu dire que Dieu est mort ! » Il poursuivit : « Moi, je préfère les femmes. » Le vieux : « Vous tombez bien, j'en connais une trop parfaite. Je vais de ce pas vous la présenter. »

Et c'est ainsi que Célanie rencontra Dieu. « Mwen pa kwè nan Bondye. Ki sa ki digizmann sa a ? » L'auteur ne se démonta pas : « C'est plutôt toi, la diablesse déguisée en belle chabine. » Elle rétorqua : « Je ne pourrais croire qu'à un Dieu qui saurait danser », et lui : « Pas de problème ! » et sur ces mots sortant de sous son froc un mini-Teppaz* à piles, il joua La salsa du démon, ajoutant « Maintenant je suis léger, maintenant je vole, maintenant un dieu danse en moi. »

Le vieux retrouvant sa jeunesse entra dans la danse : « Oui, je suis Belzébuth. Je suis un bouc, je suis en rut. Oui, oui, oui, je vis dans l'ordure. Je pue la sueur et la luxure... » Célanie prit Ali à part : « Laissons ces deux pervers à leurs transes sexistes. An nou pran on lagout. » AliBlaBla : « "Mille viae ducunt homines per saecula Romam Qui Dominum toto quaerere corde volunt", en clair "depuis toujours tous les chemins mènent au rhum les hommes qui cherchent Dieu sans le trouver." » Joignant le geste à la parole divine, il dégrafa le corsage de Célanie, et but goulûment la gougoutte à son téton d'enfer. Elle l'encouragea : « Prenez et buvez en tous, camarades, car ceci est du lait de coco. »

* ces marques sponsorisent le roman
** voir le chapitre 3



65. lundi 11 juin

« Tué par l’explosion d’une boule de pétanque oubliée dans un barbecue. » dans la presse 19 avril 2018
« En 1394, le cimetière de Champfleury en Avignon devenant un lieu de débauche, [il fut] interdit à quiconque de danser, lutter,  projeter des barres de fer ou de bois, de jouer à la roue, aux boules [l'ancêtre de la pétanque au cimetière !]... » Jacques Chiffoleau, La Comptabilité de l'au-delà : hommes, mort et religion dans la région d'Avignon à la fin du Moyen âge, 1982


Pour un lundi, ça commençait bien. Leur réconciliation œcuménique fêtée au punch coco, ils avaient dormi comme des masses populaires assommées de travail, ainsi parlait Zola. Célanie fut debout la première et, toute au respect de sa quarantaine sans viande, décida de leur faire une surprise, un barbecue vegan : brochettes de bananes planteurs, merguez de haricots rouges, ignames et giromons grillés, piment z'oiseau... le tout arrosé de vin de banane, autorisé durant le deuil pour noyer son chagrin.

Hélas il avait plu toute la nuit, pas de feu mouillé sans fumée. Un gardien se pointa : « Vous étiez prévenue, en cas de récidive, vous seriez expulsée. » À peine sa phrase achevée retentit une explosion et des éclats de métal le frappèrent à la tête, provenant d'une boule oubliée par le vieux dans le barbecue. Malgré les tentatives de Célanie pour le réanimer, le garde succomba à ses blessures. Les autres sortaient du blockhaus la gueule dans le cul. « Vous qui êtes bons tireurs, vous reste plus qu'à faire un trou...» Ils enterrèrent le cadavre à côté de la chèvre, car après tout, ajouta-t-elle, « le saigné était son gardien et celui du troupeau. »

« "Bienheureux les simples d'esprit..." Des boules de cette qualité, introuvables, t'as vraiment rien dans le ciboulot, mon vieux. » Henry le sermonnait sur la butte Beaumonts, accomplissant désormais sa mission, tel père tel fils, être dieu descendu sur la terre pour sauver le monde et les hommes. « "Panem et circenses". Du pain et des jeux. La pétanque est l'opium du pauvre qui a les boules et se console en jouant aux boules. » Ainsi parlait AliBlaBla.

L'auteur songea que ce jeune homme aurait pu devenir un grand penseur, et méritait le purgatoire des innocents, étant de ces vaillants étudiants occupant Toulbac, à qui le professeur Friedrich Lorduron avait dit : « Ce que vous faites est encore plus important que vous ne l'imaginez. »* Mais lui, en tant que dieu, était naturellement doué d'une imagination inimaginable, et incomparable.

Alors que le niveau du roman montait, comme à l'assaut du ciel, le merle se mit à répéter La Commune n'est pas morte, qu'il comptait mettre à son répertoire de Bird Music pour le concours de la mondovision. L'auteur ressentit une poussée d'envie : « Il ne faudrait tout de même pas que ce Common Blackbird devienne plus connu que moi ! »

* Voir le chapitre 1.


66. mardi 12 juin

« Avec les coordonnées des postulants, il décide d'éliminer toutes les personnes qui auraient de meilleures qualifications que lui au poste désiré. » Donald Westlake, Le couperet, 1997
« Parmi l'énumération nombreuse des droits de l'homme que la sagesse du XIXème siècle a recommencée si souvent et si complaisamment, deux assez importants ont été oubliés, qui sont le droit de se contredire et le droit de s'en aller. » Préface de Baudelaire aux Histoires extraordinaires d'Edgar Poe, cité ici, 18 novembre 2011


La disparition du gardien avait déclenché une enquête et des recherches dans le parc. Une « battue citoyenne » fut organisée à laquelle nos trois amis se sentirent tenus de participer afin d'écarter les soupçons. À leur grand soulagement le corps ne fut pas découvert. 40.000 personnes disparaissent France chaque année, et 10.000 ne sont pas retrouvées, une de plus ou de moins...

Cet incident donna au vieux l'idée d'améliorer leur ordinaire en posant sa candidature pour l'emploi qui ne manquerait pas d'être libéré au service des espaces verts. Ainsi pourrait-il soulager sa conscience écologiste d'avoir, même involontairement, provoqué la mort d'un protecteur de la nature. À 10 € de l'heure, ce serait un contrat moral plus que salarial, mais toute peine mérite salaire, et la sienne, comme toutes valeurs humaines, n'avait pas d'équivalent monétaire : la douleur n'est pas une marchandise.

Dieu avait disparu la veille, la vie repris son cours comme s'il n'existait pas, à moins qu'il ne fût mort, comme il était écrit. Célanie ayant adopté la « CookSolution* pour cuire sans feu au bivouac », ils retrouvèrent le plaisir de manger chaud, sans odeurs ni fumées. Ali se concentrait sur la rédaction de sa thèse comparatiste. Le merle nourrissait ses petits entre deux répétitions du Temps des Cerises.

À Fontenay, Henry Lassagne méditait sur le maigre bilan de sa vie et son pitoyable échec littéraire, ressassant les paroles de Pessoa, « En fin de compte, qui suis-je, lorsque je ne joue pas ? Un pauvre orphelin abandonné dans les rues des Sensations, grelottant de froid aux coins venteux de la Réalité, obligé de dormir sur les marches de la Tristesse et de mendier le pain de l'Imaginaire. »

Ainsi, chacun vaquant à ses occupations vérifiait-il cette affirmation de L'idéologie allemande : « Les individus sont toujours et en toutes circonstances "partis d’eux-mêmes", mais ils n’étaient pas uniques au sens qu’ils ne pouvaient se passer d’avoir des relations entre eux ; au contraire, leurs besoins, leur nature par conséquent, et la manière de les satisfaire les rendaient dépendants les uns des autres (rapport des sexes, échanges, division du travail) : aussi était-il inévitable que des rapports s’établissent entre eux. » Quant aux rapports qui s'établissaient entre nos héros dans le petit monde des Beaumonts, ils suivaient inexorablement la loi de la tendance à la baisse du romanesque dans la vraie vie. S'il ne se passait rien qui ne la contre-tendançat, à quoi bon prolonger le roman ?

* Cette marque sponsorise le roman.


67. mercredi 13 juin

« Dieu est fatigué, tellement fatigué. Les hommes le sentent. Il n’y a jamais eu autant de tornades dévastatrices, autant d’inondations, autant de séismes. Le climat se dérègle, les hommes errent en quête de bras protecteurs, de valeurs sûres, de phares. Dieu est fatigué mais de ce qui se passe sur terre Il n’a cure... » Lucien Tenenbaum  Dieu est vraiment très fatigué
« I'll burn my books! » Christopher Marlowe, Doctor Faustus, scène 2, 1604
« On croirait lire d'anodines nouvelles et c'est au moment où l'on s'y attend le moins, que s'opère brusquement un basculement du récit vers l'impensable. » Les Embuscades d'Alcapone
« "Au nom du ministre de l'Intérieur, je te décerne la médaille d'honneur de la Police nationale": l'œil qui brille et la queue qui frétille, Choc, un chien a été distingué mardi à Marseille. » FranceBleu 29 mars 2016
« Un homme écrasé par un météorite en Inde. » dans la presse, 9 février 2016


L'auteur était fatigué. Il s'ennuyait. Il ne se passait rien ni dans le monde ni dans son quartier qui vaille la peine de l'écrire. « Dans une époque comme celle-ci, le poète est en grève devant la société. » Ainsi parlait Mallarmé, ainsi devrait-il mettre un terme à cette mascarade, brûler son livre sur l'hôtel du non-sens.

Pourtant, c'est au moment où l'on s'y attend le moins que la réalité réserve ses plus fortes surprises. Alors que dans un ultime sursaut missionnaire, il avait rendossé son costume de Dieu et s'apprêtait à retourner prêcher sur la butte au parc, il croisa son voisin Aureste Bigarde, le flic à la retraite*. Sur la pelouse devant sa maison, dite « Au Paradis des loups », il avait trouvé son chien mort, un bâtard de races incertaines. Il accusait Henry de l'avoir empoisonné.

« Bonne nouvelle ! C'est ton chien qui nous empoisonnait, à clabauder sur les passants honnêtes, drôle d'éducation pour un chien policier. - Il mérite la médaille de meilleur gardien de la paix du quartier ! - Et toi celle de maître aboyeur ! - Et tes chats qui chient sur mes fraises ! - Ça t'évitera de les sucrer, et dieu merci, il n'y a pas de chats policiers. » Ainsi mettaient-ils en pratique la théorie du bon voisinage.

Il faut dire, avec Baudelaire, que la vie quotidienne est passionnante pour qui sait l'observer, et pas meilleur roman que la rubrique des chiens écrasés. Car telle est la vérité, le chien du voisin avait été victime de la chute d'un météorite. Le ciel lui était tombé sur la tête. La nouvelle fit rapidement un buzz mondial. Une alerte antiterroriste fut déclenchée, la Russie soupçonnée, l'affaire longuement débattue au G7. Donald Trump tweeta « If the French dogs were armed with missiles, it wouldn't have happened. » Jupiter dieu du ciel lui broya la main.

La rue Jean Jaurès fut envahie par les journalistes. Bigarde avait changé son fusil d'épaule, accordant des interviews à la presse internationale. Le quartier devint pour quelques heures le centre du monde et du cosmos, le microcosme macrocosme, et l'auteur se dit qu'il fallait tirer parti de cet événement local-global, qui déplaçait le centre de gravité de l'intrigue. L'heure de sa célébrité avait sonné. Le merle pouvait toujours chanter, il en était fort aise, qu'il danse maintenant !

* Voir chapitre 4, épisode 48.


68. jeudi 14 juin

« Aux Celtes venus avec le désir d’obtenir l’amitié d’Alexandre, celui-ci demanda ce qu’ils redoutaient le plus, espérant qu’ils allaient lui dire que c’était lui qu’il redoutait le plus au monde, mais ils lui dire qu’ils redoutaient rien que de voir le ciel tomber sur eux. » D’où viennent ces expressions gauloises ?
« L’un des principes essentiels de l’art moderne, de la poésie, des arts figuratifs et du cinéma est de faire violence au quotidien, de détruire le quotidien » Karel Kosik, La dialectique du concret 1970
« La tradition de toutes les générations mortes pèse d’un poids très lourd sur le cerveau des vivants. Et même quand ils semblent occupés à se transformer, eux et les choses, à créer quelque chose de tout à fait nouveau, c’est précisément à ces époques de crise révolutionnaire qu’ils évoquent craintivement les esprits du passé, qu’ils leur empruntent leurs noms, leurs mots d’ordre, leurs costumes, pour apparaître sur la nouvelle scène de l’histoire sous ce déguisement respectable et avec ce langage emprunté. » Marx, Le 18 brumaire


Le lendemain, l'auteur descendit de la butte et s'adressa au trio de pauvres pêcheurs au bord de la mare - on n'y trouvait que têtards et poissons rouges de fête foraine -, « Craignez que le ciel ne vous tombe sur la tête ! », mais sa mise en garde tomba comme un cheveu sur la soupe aux canards ; il ne parlait qu'à lui-même, dans un miroir. Ils ne se retournèrent même pas quand il leur raconta ce qui était arrivé à deux pas d'ici ; ils l'ignoraient et s'en contrefichaient.

Au demeurant, la presse, passée à autre chose, n'en parlait plus, et le quartier avait retrouvé sa sérénité, à peine troublée par les rondes de Vigipirate et les nouveaux venus à têtes de métèques. Ainsi le long cours de l'histoire mondiale efface-t-il sur le sable banal des jours les traces de son devenir non-écrit dans ses marges. Il n'en reste rien dont on garde mémoire, ou si peu que l'avoir su ou pas n'y change rien. Les générations nouvelles n'apprennent rien des anciennes. Tout serait à refaire, alors que l'humanité bégaye. Les livres se répètent. À quoi bon en écrire de nouveaux ?

L'auteur se dit que sa lectorate pourrait se contenter de bonnes citations et quelques paraphrases. . Il en parlerait à Tristan Vacances, son documentaliste chargé des exergues. Et comme AliBlaBla, autant que la promesse d'un grand penseur, se révélait une encyclopédie de morceaux choisis, il pourrait lui passer le témoin et prendre des vacances avant la fin annoncée du roman. Après tout, il avait bien droit à la paresse.

Mais, répugnant à voyager seul, et vu qu'elle ne payait pas le train, il invita la cheminote. « Je prendrai des vacances quand la grève sera terminée, pour m'éviter le traumatisme brutal de la reprise. Mais après pourquoi pas, si dieu le veut... » L'auteur n'en revint pas d'avoir si facilement convertie Célanie, et se dit qu'une fois seul avec elle et fini le roman, il pourrait envisager en privé un tournant érotico-romantique. Puis il soumit sa proposition à Ali, qui avait le sexe d'un ange et ne couchait qu'avec ses bouquins. « Cela te dirait-il de devenir l'auteur à la place de Dieu ? - Neither. I would prefer not to. Is no good idea. Je suis linguiste, pas créateur, c'est incomparable. »

Une fois de plus, il pouvait se la remettre dans la culotte, ce n'était pas demain la veille qu'il serait romancier défroqué pour le plaisir de s'envoyer son héroïne. Il s'en fit une raison en songeant que même Flaubert n'avait pas couché avec Emma Bovary. Le soir tombait sur les Beaumonts, le merle se mit à chanter Faut rigoler, pour empêcher le ciel de tomber.


69. vendredi 15 juin

« On ne se passera jamais du roman, pour cette raison que la vérité fera toujours peur, et que le mensonge romanesque est le seul moyen de tourner l'épouvante des ignorantins dans le domaine propre au romancier. » Louis Aragon Les cloches de Bâle 1934
« Un cygne noir est un événement dont personne ne prévoit la survenance et dont les conséquences, s’il survient, sont d’une portée majeure. » Théorie du cygne noir
« Je ne suis que l'émanation du goût du peuple français pour le romanesque » Emmanuel Macron, entretien à la NRF, avril 2018


À Dieu il plut qu'il plût toute la nuit toute la pluie du monde sur la terre. L'auteur avait rêvé qu'il se noyait dans la mare aux canards et qu'au bord le trio se moquait de lui. Il était en nage mais le cauchemar n'y était pour rien, ni la transpiration créatrice. Le toit de sa chambre fuyait et son lit était inondé, il dormait sous les combles du romanesque.

Au parc aussi la mare avait monté, et formé comme un petit lac. Un couple de cygnes s'y était posé, un blanc et un noir. AliBlaBla s'était approché pour comparer la langue des signes au chant du cygne sur le lac du même nom, un grand classique du romantisme, symbole de lumière, de pureté et d'amour, d'élégance, de noblesse et de courage dans de nombreuses cultures, et même, attribut d'Apollon, de la poésie. Mais il n'est là question que de cygnes blancs. Pour les anciens, le cygne noir avait une signification occulte et inversée, mais ils ignoraient le paradoxe de Hampel portant sur les corbeaux, tous noirs, et du coup le cygne noir est devenu aujourd'hui le signe de tout ce qui nous paraît impossible si nous en croyons notre expérience limitée.

Plus haut, le campement affrontait l'inondation. Le glissement de terrain avait déterré le cadavre du gardien, emporté par la coulée de boue vers la mare, où il fut becqueté par un des cygnes, sans qu'on sût lequel. Ali : « Le crime était vraiment parfait, l'enquête établira qu'il est mort du côté de chez Swan. What a romanticism we feel! » Dans les armoiries australiennes, le cygne blanc représente les colons britanniques, le cygne noir les aborigènes, que les premiers prétendaient anthropophages, mais la preuve ne fut jamais apportée que l'un d'entre eux ait été mangé.

L'événement était donc d'une portée anthropologique majeure et l'auteur y vit un signe d'étant marécageux en constatant la montée subite de la marée populaire de ses lecteurs (et lectrices), preuve que son livre était l'émanation du goût du peuple français pour le romanesque. Marx lui-même ne l'aurait détrompé, qui fêta le réveillon 1847-48 à la Maison du cygne, à Bruxelles où il venait d'achever l'écriture du Manifeste.

Et dire qu'on trouvera encore des incrédules pour ne voir entre ces observations aucun rapport, incapables qu'ils sont de prendre en compte la réalité que le roman leur met sous les yeux. Le cygne lui, noir ou blanc, n'y va pas par quatre chemins, pour qui la preuve de l'homme, blanc ou noir, c'est qu'on le mange ! What a Pudding!


70. samedi 16 juin

« 1. Le Seigneur dit à Noé : Entre dans l'arche, toi et toute ta maison ; car je t'ai vu juste devant moi parmi cette génération.
2. Tu prendras auprès de toi sept couples de tous les animaux purs, le mâle et sa femelle ; une paire des animaux qui ne sont pas purs, le mâle et sa femelle ;
3. Sept couples aussi des oiseaux du ciel, mâle et femelle, afin de conserver leur race en vie sur la face de toute la terre.
4. Car, encore sept jours, et je ferai pleuvoir sur la terre quarante jours et quarante nuits, et j'exterminerai de la face de la terre tous les êtres que j'ai faits.
[...] »
Le déluge Genèse 7, 1–12
« Nos auteurs (tendance situ ?) frôlent la vieille idée de complot. [...] On pourrait parler aussi de la trahison des prolétaires, qui ne rêvaient que d'imiter le bourgeois. [...] Les grands manipulateurs se savent manipulés et emportés par un système plus fort qu'eux : ils en profitent jusqu'au bout tout en pensant "après nous le déluge". Est-il bien raisonnable de faire lire ce livre au lieu de laisser l'humanité s'endormir - pour toujours - devant la télé ? » Michel Polac, cité dans Elle aime ça, 2001


Quand le niveau baissa les cygnes s'envolèrent, l'étang redevint mare à bout de la boue terre, et le temps retrouvé comme avant le déluge. Les personnages étaient sauvés, la zad était leur arche et l'auteur leur bouée, leur Noé déboulé dans la boue nuit debout. Sans dieu ni maître il était le sauveur suprême de ses ouailles, un anarchiste en chef tel qu'annonçait la théorie révolutionnée par ses célibataires mêmes.

L'auteur lança sur les réseaux soucieux un appel anonyme à rejoindre ce centre objectif de l'autonomie relative du roman contre l'empire des apparences, l'autogestion des personnages, la police des caractères, la trahison des prolétaires, les maximums asociaux, la segmentation communautarisque, la convergence sans luttes, la loi du milieu, la Bonne Mère et l'omerta de merde : « Jésus, Marie, Osef !* » Tout ça qui existait méritait de périr sans transaction dans la conjoncture du changement clinamique immédiat. Son invite proposait une ensemblée généreuse au premier épisode du septième chapitre, qui déclencherait l'émeute primordiale et la grève de la grève.

En attendant la faim, Célanie, Première dame de la zad, avait commandé la vaisselle pour un service public dont « chacune des assiettes comporterait un extrait du roman et serait unique. Lors de cette grande réception, les insurgés dîneraient dans la littérature plurivaisselle déconniale. » AliBlaBla, nommé responsable au langage incomparable, assurerait les traductions en babil imbitable. Le vieux était chargé de l'autoorganisation du Camp meeting international des zadeptes.

Le merle, promu le plus beau barde du village franco-mondial, révisait son répertoire de chants révolutionnaires sans queue ni tête ni cortège.

L'auteur se félicitait de ce tournant hystérico-cogitatoire, allucinaire et manifeste. Le mot avait surgi de son inconscient préviseur : un Manifeste ! Tel serait l'objectif de l'ensemblée et l'objet central du septième chapitre, le premier acte de la rêvolution, la suite effacturée sans lui**.

* ironème trouvé sur twweter. Osef : On s'en fout !
** note de l'éditeur : ici, le manuscrit ne précise pas si la rêvolution se fait sans l'auteur ou sans le manifeste. Sûrement un ultime stratagème pour maintenir, aux yeux de sa lectorate, le suspense à sa plus haute tension entre l'individu et la communauté humaine.



71. dimanche 17 juin

« Au septième jour Dieu avait terminé tout son ouvrage. Le dimanche, jour du Seigneur, il se reposa... » Genèse 2.3.
« Ah! si l'on n'avait pas la religion, la prière dans les églises, les soirs de morne purée et de détresse morale, si l'on n'avait pas la Sainte-Vierge et saint Antoine de Padoue, et tout le bataclan, on serait bien plus malheureux, ça c'est sûr...» Octave Mirbeau, Le Journal d'une femme de chambre,1900


Quel boulot qu'être Dieu le dimanche ! L'auteur croulait sous le courrier des lecteurs (et lectrices) répondant à l'appel par pigeons voyageurs. Sous leur fiente il était, au sens propre du mot, pigeonné. « Fiente sans méfiance n'est qu'urine de l'âne », un pipi d'âne bien bon pour les apéros marais-poitevins dans la zad de toutes les défaites. Les réponses se partageaient entre les pour, les contre, et les perplexes.

Il y avait ceux (et celle) d'outre-gauche qui déclinaient l'invitation, arguant que ce n'était pas assez loin et manquait d'« un intérêt réciproque chez les animateurs respectifs », elle qu'elle ne viendrait pas à ce « camp retranché au créneau trop étroit, où [sa] présence serait plus qu’importune. » Il y avait les dubitatifs, le genre qui coche « ne sais pas » dans les sondages d'opinions. Il y avait enfin la minorité silencieuse des idiots utiles perroquétant les termes d'une invite qu'ils croyaient comprendre.

L'auteur trouva, parmi les engagements à participer, une « lettre ouverte à la zad de toutes les zad » signée Émérite Friand, Friedrich Lorduron, et Baron perché d'Aigruffin. En voici les extraits les plus trouducultants : « Ce que vous faites est encore plus important que vous ne l'imaginez. [...] La présemption du salaire avide révolutionnaire, l'électeur et l'élu insoumis nuit debout tous ensemble, sont les deux mamelles de la France qui marche à côté de ses pompes citoyennes avec le souchien des basketvilles. [...] Si notre présence pouvait avoir avant tout le sens du plus vif des encouragements, au moins ne ferions-nous pas le voyage pour rien. [...] Il faut un pôle, un lieu, si possible physique, symbolique, politique, où se produit le rassemblement, et vous le proposez. Comment nous dérober sans honte au front uni des luttes ? »

AliBlaBla ne fut pas peu gai que son professeur à EHEHS les soutiennent et en deçà. Il se ferait un plaisir de traduire sa langue de vil père en babil de bois dont on fait les pipeaux, et de fournir ainsi à la rêvolution des éléments de langage incomparable de lapine du facteur Cheval, « Poil au book ! »

Le vieux prévoyait aussi des moments de repos du guerrier (et de la guerrière), genre immédiatiste « le plaisir est dans la tente », et, cerise sur les gâté.e.s, un grand concours de pétanque désaliénée de la réification par le jeu, qui inscrit la coupe mondiale de fatboule dans la concurrence capitaliste entre individus sans tension à la communauté humaine. Il créa sur les réseaux sociaux un hashtag #balancetonsport et reçut le soutien de Si Médine Zidoine. Le merle envisagea un concert au Bataclan : « Tout ce que je voulais faire c'était le Bataclan. » Célanie de conclure : « An kay fè on ti poz », puis s'alla allonger sur la tombe de la chèvre.


72. lundi 18 juin

« Ce qui a fait, dans la langue populaire de Paris, le succès durable du ruralisme dépiauter, enlever la peau, c’était l’impossibilité de former dépeauter en face de dépoter. » Albert Dauzat, Précis d’histoire de la langue et du vocabulaire francais, 1949
« L'écrivain laisse mourir à petit feu le peintre qui a commis l'erreur de blesser son orgueil de romancier. En d'autres termes, [il] fait passer sa fierté avant la vie du peintre, dont l'artiste qu'il prétend être aurait dû se sentir particulièrement solidaire. » Karim Benmiloud, Les astres noirs de Roberto Bolaño, 2007
« Je n'écris que pour être relu », André Gide, Journal des Faux-Monnayeurs, 1926


Célanie fut tirée du sommeil par une langue râpeuse lui léchant la joue. Ouvrant les yeux elle en resta baba : devant elle Blanquette était ressuscitée ! Aucun doute n'était permis, c'était bien elle, sa barbiche en pointe et ses grands yeux tristes lui donnant un air vague d'Émile Pouget en prison*.

La chèvre n'avait pourtant pas pu sortir de la tombe sur laquelle elle était allongée - elle ne croyait pas aux miracles -, et donc la bique enterrée, celle embrochée de la barbe au cul par Henry Lassagne**, cette chèvre n'était pas Blanquette. Il est vrai que dans sa colère, à ses yeux morts, dépoilée sinon dépeautée, cette chèvre étrangère avait pu l'abuser, et le pétanqueux la rouler dans la farine par une chinoiserie de son cru. Et dire qu'elle avait dormi sur le tombeau de la chèvre inconnue, morte dans un combat qui n'était pas le sien !

Célanie : « Où étais-tu passée, nous te croyions morte et t'avions enterrée ? La chèvre : - Je m'ennuyais ici, et quand j'ai vu entrer le loup dans la chèvrerie, je me suis dit : il faut quitter ce monde... » Ali qui passait par là : « Ça alors, une chèvre invariante, et qui a lu Camatte ! » Il en déduisit que certains animaux aussi peuvent s'approprier le langage de la théorie, et décida d'une nouvelle annexe à sa thèse, la chèvre comme cas limite de la théorie du langage incomparable.

L'auteur sentit regonfler son orgueil de romancier, maître à bord du récit, entre les mains duquel les personnages ne seraient jamais que des marionnettes dans le théâtre du réel romanesque, dont le mensonge est le seul moyen de tourner l'épouvante des ignorantins de la vraie vie. Il avait réussi, il pouvait quitter le roman en laissant là ses oripeaux de personnages masqués, Dieu compris.

Tout était désormais en place pour tourner la page après l'avoir écrite, lue, et relue. Tout était prêt pour passer au chapitre suivant, l'histoire concrète, insolite et secrète, le Manifeste du parti romanesque. Le merle l'approuva en sifflant La chanson de Roland.

* Voir chapitre 5, épisode 53.
** Voir dans ce chapitre l'épisode 62.


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Patlotch



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MessageSujet: Re: MICROCOSME, roman initiatique, en 7 chapitres de 12 épisodes quotidiens   Sam 30 Juin - 11:19


Dernier épisode en haut, le chapitre complet dessous. Liens en gris


chapitre 7
épisodes 73 à 84
le Manifeste du Parti romanesque

84. samedi 30 juin

Au matin du dernier jour, la situation de nos amis était désespérée. Ils n'avaient pas dormi, rien mangé rien bu depuis vingt-quatre heures, et grelottaient de froid et de fièvre. Le portable d'Ali était déchargé, il n'avait reçu aucune réponse à ses appels de détresse.

Ils attendraient la fin en tirant à la courte paille qui qui serait mangé. Le sort tomba sur le plus jeune et c'est donc lui qui, qui, qui fut désigné. Le vieux sortit son Opinel et s'apprêtait à égorger Ali. Célanie eut un geste pour l'arrêter, mais au même instant un grand miracle ! Un petit point noir apparut à l'horizon. Il grossit peu à peu. Un hélico les survolait qui se stabilisa au-dessus de l'îlot. Un câble en descendit et ils furent treuillés l'un après l'autre, Célanie, le vieux, Ali et la chèvre, dans l'appareil. Ils étaient sauvés.

À l'intérieur il y avait déjà trois personnes. Ils reconnurent Henry Lassagne, mais pas le pilote, ni la femme à ses côtés. Henry les présenta : « Aux commandes, un ami ; Monsieur écrit des romans-feuilletons. Madame représente sa lectorate préférée. » Elle avait dans la quarantaine, les cheveux colorés au henné, et ses yeux lançaient des éclairs. Elle portait un tailleur Chanel* vintage, en tweed écru, gansé bleu marine pour les finitions, boutons métalliques de couleur écru, quatre sur le devant, deux aux poignets. Quatre poches, une doublure en soie. L'élégance en soi. Le passé en soi. La mort en soi.

La femme se tourna vers eux et, dans un sourire énigmatique, leur dit d'une voix douce : « La vie est ailleurs. Nous y allons. » L'hélico prit de l'altitude et s'orienta vers l'Ouest, mais alors qu'il mettait les gaz, le moteur eut des ratés, puis s'arrêta. Ils avaient "oublié" de faire le plein de carburant. Elle le savait. L'appareil perdit de la hauteur et s'abîma dans les eaux troubles à l'endroit exact de la mare aux canards, qui serait leur dernière demeure.

Plus tard, quand le niveau baissa, on retrouva sept cadavres putréfiés. Ils étaient si décomposés que rien de lisible ne permit au légiste de les identifier. Tout au plus remarqua-t-il des signes de morsures, et l'analyse révéla qu'elles avaient été provoquées par des oiseaux, probablement des cygnes, assurément sauvages**.

L'évainement ne passerait pas inaperçu. La presse locale et nationale en ferait plusieurs jours ses titres racoleurs. Un plumitif pensant avoir du talent en tirerait un roman qui serait publié en feuilleton gratuit sur son blog. Tout ce qu'il y contait était pure invention, ce qu'il ne cacha pas : « Ce livre est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. »

Mais si tu passes par là-bas, tu pourras voir, sur la plus haute branche, chanter, moqueur, un merle noir.

* Sponsor du roman.
** Voir chapitre 6, épisode 69


study

73. mardi 19 juin

« Mais "le seul devoir du poète", pour repartir de Mallarmé, car d’abord il y en a un, et seul le poème peut nous donner ce qu’il est seul à faire, c’est l’écoute de tout ce qu’on ne sait pas qu’on entend, de tout ce qu’on ne sait pas qu’on dit et de tout ce qu’on ne sait pas dire, parce qu’on croit que le langage est fait de mots. » Henri Meschonnic, Manifeste pour un parti du rythme, 1999
« Aux champs et à la ville, on traite les esclaves comme de véritables animaux domestiques ; on leur refuse le titre d’hommes » Victor Schœlcher
« Dans cette perspective on peut envisager un arrêt assez rapide de la domestication des animaux. En ce qui concerne les plantes cela dépend de la réduction du nombre de la population et de la potentialisation de la nature sauvage. La disparition de l’agriculture prendra probablement des siècles. » Jacques Camatte, Inversion et Dévoilement, décembre 2012
« Il est avéré désormais que le plus pur moyen de témoigner de l'amour à son prochain est bien de le manger. »
Georges Ribemont-Dessaignes, Dada


« bé, bê, bébé / mē, mémé, mais / mah, mama, bah / hein, hein, hébé... », c'est par ces mots incomparables que la chèvre accueillait les participants au Camp Meeting, selon la retranscription d'AliBlaBla dans son carnet de notes. Un continent d'onomatopées animalières en différentes langues s'offraient à lui par la médiation d'écoutes étrangères.

Leurs réactions étaient diverses et reflétaient tout l'éventail de l'anthropocentrisme chez qui n'a pas l'oreille animale. Pour la plupart des êtres humains, une chèvre n'a rien à dire. Pour nos révolutionnaires en général, ceux qui pensaient le contraire n'étaient que d'abêtis bovido-gauchistes, pour d'autres des entrepreneurs en déracisation du genre animal responsables de la segmentation des espèces.

Autant dire que si les chèvres, et l'immense troupeau à l'animalité non humaine, n'avaient pas voix au chapitre 7, le Manifeste du parti romanesque trancherait promptement la question : « S'agit-il de faire la rêvolution pour la communauté humaine ou la communauté du vivant ? », et l'on voit déjà à quelles manœuvres théoricistes se livreraient d'aucuns humano-centrés pour qui le communisme, loin d'abolir l'élevage, serait compatible avec l'esclavage animal*. Pour aborder ce désaccord essentiel il fut convenu de deux ateliers en mixité, contradictions entre classes en nature et en espèces, et animalité humaine, inhumanité animale, et abêtissement des non-humains, avec la participation des animaux du parc et migrants de passages.

Le vieux, qui ne connaissait que le français et des bribes d'un sabir anglo-parisien, ne faisait guère la différence entre les langues non indo-européennes et les langages animaux, et pour cette raison même, aimait les bêtes comme son prochain ou son lointain cousin des continents non occidentaux. Qu'il les aimât ne l'empêchait pas d'en manger certaines, ou de dévorer des yeux Célanie, mais ce sujet n'étant pas à l'ordre du jour, il ne s'occuperait que de la logistique.

Célanie, bilingue de par ses origines, en savait un peu plus, mais quoi qu'il en soit refusait de participer à cette blaguette internationaliste caractérisée par la séparation du travail intellectuel, de la plurivaisselle déconniale et du traitement des déchets humains.

AliBlaBla tout à sa tâche de transcription phonético-sémantique dans le double cadre de sa thèse comparatiste et du compte-rendu du Meeting, dont il était chargé, n'interviendrait que pour faire préciser ce qu'il n'entendait pas de cette oreille.


74. mercredi 20 juin

« Tu m’avais parlé quelquefois de ce que tu pourrais faire du côté du cinéma. [...] je ne te cache pas que, si tu baisais au moins des starlettes, la différence serait très agréablement sensible, sinon à toi s’il te plaît de jouer les aveugles, à tes amis fatigués de l’odeur de graillon social et du goût d’eau de vaisselle intellectuelle des personnes dont tu t’entoures, par une sorte de méchanceté aliénée dont tu es finalement la seule victime. » Guy Debord à Gianfranco Sanguinetti, 21 février 1974
« Une équipe de militants-cuisiniers ambulants, habitués des manifs altermondialistes, débarque aussitôt avec ses gamelles, ses micro-ondes, ses sacs de patates. Elle repartira dès le mercredi, «très fâchée» par la tournure des événements, selon un étudiant. » L'EHESS encore marquée par l'occupation de l'ultragauche, Libération 31 mars 2018


Lorduron, Friant et d'Aigruffin arrivèrent bons derniers, parmi une délégation conduite par Anexis Corbec dit Le Bouc au vu de sa barbe, député insoumis est un sou dans la circonspection locale, dont la réputation était l'absence hors périodes électorables, et qui représentait là Jean-Lunch Melon, sous-pape de décharge populaire. Suivaient, derrière, les députées Anita Mandarine, de la Commission des Affaires étranges et vice-présidente du groupe d'études viles banlieues ; et Leonea Bidono, gabonnée du Melon.*

Plusieurs discussions étant déjà en cours pour définir l'ordre du jour, Célanie qui les accueillit les orienta vers la cuisine, Lorduron à la plonge, Friant à la pluche, d'Aigruffin au compost, ce qui provoqua l'ire du vieux : « Bas-les-milles-pattes, nous n'avons pas gardé les vers de terre ensemble ». Au Bouc elle suggéra du balai, aux femmes une tisane de brisée au gingembre.

En même temps, le vieux avait constaté l'envahissement de son compost par des larves de mouches-soldats, et comptait bien le jour venu les faire entrer, comme « Section Dassault », dans la guerre de classe prôle et terrienne qui ne s'annonçait pas mais viendrait à son heure.

À l'apéro dîfanatoire du soir, plusieurs campeurs (et campeuses) se plaignirent de la vaisselle sale, de patates terreuses, ou d'avoir trouvé des larves dans la salade. La fronde grondait contre les trois préposés à la cuisine, et Célanie eut beau leur assurer que tout était non seulement comestible, mais bon pour la santé, la plupart n'y touchèrent pas et s'allèrent de la peur dîner de gala, qui au McDo*, qui à la Villa9trois**.

Nos trois héros, la chèvre et le merle noir purent ainsi, en attendant l'été, profiter de leur intimité, et goûter là, où tout est calme et volupté, loin des mondes impossibles dont les humains nourrissent leurs songes et mensonges, la poétique du romanesque, qui seul peut dire la vérité à ceux (et celles) qu'elle épouvante.

Plus tard, AliBlaBla nota dans son carnet cette remarque du professeur Lorduron de retour, ventre plein et rot hic, du restaurant gastronomique : « La révolution n’est pas un pique-nique, il faudrait avant tout s'organiser, pour que tout le monde ait de quoi manger. » Il ajouta pour lui en marge : « Manger manège ment. Ménage conf edere. »

* La lectorate excusera ces précisions en reconnaissant qu'elles sont indispensables à la véritraçabilité d'un roman néo-réaliste digne d'un genre littéreux certes fictionnel, mais à la logique interne pas moins rigoureuse que bien des théories. L'auteur la remercie pour sa compréhension.
** Sponsors du roman.



75. jeudi 21 juin

« Il avait lié amitié avec une chèvre qui grimpait dans une fourche d'olivier - un endroit facile, à deux pieds de terre - où plus exactement appuyait là ses deux pattes de derrière ; lui, descendait jusqu'à la fourche avec un seau et trayait la bête. » Italo Calvino, Le Baron perché, 1957

Le jour de l'été fut, très naturellement, consacré au plus chaud des thèmes, La grève déprime et l'émeute frime, retransmis en direct sur la chaîne Notube du Blag Blog. Les contributeurs (shooter était dans l'air) avaient reçu des masques pour protéger leur anonymalité : de chèvre, de loup, de corbeau, etc. En contrepoint, pour les extimes, Pratique théorique et inaction directe.

Dans ce grand show émancipéteur, étaient particulièrement attendues les interventions théoriques de Ruben de Meubus, Savior Trèvol (en différé de l'hôpital), Alian Bouda, Jamas Delouze (à titre posthume), Giorgio dit Lagambete et Julie Botelair ; leurs implications pratiques par Junie Copulat, Tonic Bernalos et Morvane Merdeuil ; énocomique par Edy Last Monet et Mike Ousson (nos rêves d'antan ?), littéraire de Placide Amuso, féminciste de Lisbeth Salander, et communisatristes de Gils Dévalué, Nicos Bastarien et N.D. Monorails. La « communicaction » de Friedrich Lorduron, jugée timoreuse et soporifiante, n'avait pas été retenue, et considéré qu'il devait d'abord faire ses preuves en vaisselle manuelle.

Le preux (ou prou) Monorails, finaliste d'un championnat de pétanque, justifia son absence par essèmesse : « l'ordre règne à Montreuil, je bois la coupe, pas la lie ». AliBlaBla nota en marge : « Ah là est gris. Pointe alalie. » Les autres divinvités furent instablés sur les plus hautes branches, de sorte que leurs voix portassent et que tous (et toutes) les entendrissent, s'en abreuvassent et inspirassent, et transpirassent social pour en jouir sans entraves en position du lecteur couché.

Lagambete, Botelair et Morvane disparurent dans l'éfeuillage avec Bernalos et Copulat. Savior Trèvol victime d'un accident de la circulation du capital, sa performance fut annulée. Dévalué tomba de son barrot de chaise plus haut que son culte, entraînant Bastarien dans sa chute, gémissant : « Hic Saltan !...  - Pour les mouches », ajouta le vieux, en verve.

Les autres secrétairent tant et si bien que le débat fut annulé, pour canicule au solstice d'été. Comme en témoigne la vidéo, les visages dégoulinaient de sueur sous les masques, et les corps transpiraient autant que les esprits. Tous (et toutes) s'allèrent de torpeur rafraîchir dans la mare, et s'égayèrent en toutes langues de bois jolies fourrées, Mesdames, Messieurs, et AutrEs. Ali nota : « Les seins suent, saints suaires, privez por nos. »

Cette bande de sous-mandarins post-datés et de sous-marins auto-mandatés insupportant Célanie et le vieux, ils s'étaient réfugiés en contre-bas, dans le sous-bois de chênes, pour y perdre leurs chaînes serins, dans un délicieux lait de chèvre au rhum, à la banane, vanille et cannelle (macération : 2 mois) : « Sa se bon kaprit se dé dieu lagout ! »

note : Les interventions au Meeting Camp feront prochainement l'objet d'une brochure au juste prix de 12 €, reversés à la SPAHI2, Société Protectrice des Auteures Hermétiques Inédites Idoines.


76. vendredi 22 juin

« C'est « surréaliste » au sens « vulgaire » que donne à ce terme le langage contemporain le plus ordinaire, parlé souvent dans un genre distingué qui le conforte ! Avatar de sens bien plus riche encore de sens que les sens « vulgaires » ordinairement donnés à « romantique ». » Lucien Bonnafé, Désaliéner ? Folie(s) et société(s), 1991
« Il nous reste du moins cet amer plaisir-là. Vitupérer l'époque ». Aragon, Le Roman inachevé, Les fourreurs (Léo Ferré)
« J'ai seulement rencontré [dans Montreuil endormi] un greffier, un beau noir qui s'est tiré à mon approche. » Albert Simonin, Touchez pas au grisbi, 1953
« Quand la merde vaudra de l'or, le cul des pauvres ne leur appartiendra plus. » Henry Miller. « Les pauvres ont si peu de chance que si la merde valait de l'or, ils viendraient au monde sans trou du cul. » Eddie Murphy


Sous les tentes s'étaient formés de nouveaux couples, d'autres défaits aux lois d'amour et du hasard. Les affinités électives traversaient les convictions et transgressaient les règles tacites de la solidarité doctrinaire des dogmes. On se sauvait la face à coups de dés pipés, qui jamais n'auraient pu abolir l'imprévu, et la partie truquée étalait sa praxis au pied des murs à pêches.

La journée était consacrée aux rapports de classes et de genre entre couches moyennes et sans-culottes, autrement dit Être ou ne pas être cul et chemise* dans les luttes communes, sachant ce que coûte la peau des fesses selon qu'on vit avec ou sans réserves. L'absence manifeste de prolétaires au Meeting conférait à l'exercice un caractère "surréaliste", comme on dit vulgairement.

Un spectre hantait leur hope, le prolétariat conceptuel et son destin révolutionnaire gravé dans le papier glacé des revues radicales, qui prendraient la poussière pour l'éternité, allées sans le soleil noyer l'ennui du temps. Le messie viendrait, mais il fallait attendre la fin, c'était trop loin pour la vue basse du vulgum pecus ; il fallait l'éclairer d'exquises prophéties, comme on dit des cadavres, mais tout en maudissant la religion des autres, et, sans perdre un instant, vitupérer l'époque.

Ces discussions furent introduites par Ruben de Meubus. Il exprosa à l'ensemblée surlecutée qu'il fallait franchir le bord pour se retrouver plus vite de l'autre côté. Ali, qui ne voyait qu'un côté au ruban de l'histoire, voulut poser une question, mais Friedrich Lorduron, promu au perchoir de l'ensemblée internationale**, le renvoya à ses notes et citations, de ces alexandrins balourds ayant fait sa réputation : « Mon cher Aliquote et jadis disciple inné, dois-je te rappeler que tu n'es qu'un greffier ? » Ali, se voyant piétiné en Boul'vard PQ cher, par le prof qu'il conchiait, les planta en chantant : « Ah ! chat ira, chat ira, chat ira, les aristocrates on les pendra ! »

Il n'en fallut pas plus aux redoutables Black becs à capuchons*** pour qu'ils déferlassent sur cette tête raide de Herr Professor et tant fort la fientassent qu'elle n'eut de salut qu'en s'allant démerder dans la mare. De mémoire de roman on n'avait vu trou d'eau et trou du cul aussi bien accordés.

À quelque chose bonheur est bon, Ali s'occuperait désormais de sa thèse, et voilà pourquoi, chère lectorate, il ne faudrait pas attendre de verbatim des véridiques échanges au Camp Meeting. « Verbum nullum fecit / Il n'a rien dit ».

* Comme cul et chemise, cf note chapitre 5, épisode 59 : l'expression est d'une époque où « les sous-vêtements n’existaient pas encore. Elle qualifiait l’intimité, et se référait à celle unissant alors directement la peau des fesses à la toile de la chemise. »
** Célanie l'avait déchargé de vaisselle manuelle, il en cassait trop, et mieux valait encore qu'il parlât pour ne rien dire.
*** Voir chapitre 3, épisodes 26 et 30



77. samedi 23 juin

« Le sabbat sans queue ni tête que les hommes menaient sur terre pouvait intriguer des spécialistes : il n’était pas digne d’occuper le philosophe. Somme toute, quand celui-ci avait compris qu’il ne savait rien et qu’il n’y avait rien à savoir, il savait tout. » Simone de Beauvoir, Mémoires d'une jeune fille rangée, 1958
« Vous me rappelez soudain les juifs qui croient à l'existence des juifs, ce qui m'a toujours mis en colère. » Aragon, Traité du style, 1927
« L'effort par lequel toute chose tend à persévérer dans son être n'est rien de plus que l'essence actuelle de cette chose. » Spinoza, Éthique III, Proposition VII. Conatus


Samedi oblige, un grand sabbat fut auto-organisé, « une synagogue du diable », comme disait les Chrétiens par méprise antijudaïste. Au demeurant ici, dieu merci, ne risquait-on pas de rencontrer officiellement "un Juif", "un Musulman", ou tout autre croyant en un dieu qui ne soit l'homme (donc la femme) en version compagnon (ou camaradE), ni aucun.e se revendiquant « juif athée » ou « athée musulman », selon la mode idéologique qui voulait « voir le musulman autrement que par sa religion »*. L'époque était aux théologistes supposés athées qui croyaient lire "Allah" sur la gueule du métèque. Athées ratés, ils avaient lu Marx de travers - « La question juive a perdu sa signification théologique pour devenir une question purement profane » -, et mis les voiles à l'intérieur des têtes.

Mais revenons à nos sorcières, puisqu'en ce jour elles menaient la danse, Célanie en tête retrouvant sa frénésie du Château d'eau**. Son but était la pure jouissance et, citant Montaigne, « Quand je danse je danse », elle n'était pas du genre à faire les choses "pour voir", persuadée que dans ce cas l'on ne voit rien.

Aujourd’hui la sorcière est féministe, politique et souvent queer. Les femmes mirent leurs différends idéologiques de côté et leurs atouts en avant, Mandarine son minois radicalement télégénique, Bidono sa gironde exogénie, Julie Botelair son charme dur à queer, sous les regards de tous sexes exorbités par l'effet de quelque philtre aphrodisiaque à la cannelle et au gingembre, secret de la chabine. Mais tout le monde n'entrait pas en trans.e.

La plupart des présents (et présentes), venu.e.s surtout pour cogiter - Cogito, ergo sum -, se tortillaient avec ce ridicule propre aux cérébraux quand ils dansent. Le corps n'est pas leur fort. Pourtant la danse est l'un des moyens les plus égayants de combattre le vieillissement cérébral. Les penseurs devraient y penser. Aux antipodes, Friedrich Lorduron se voyait déjà, en grand bouc, diriger le rituel comme dans la toile de Goya, mais Blanquette la chèvre le prit mal, lui fonça dessus cornes devant et l'envoya valdinguer dans la mare. Il en fut pour son frais, lui qui voulait y jeter son pavé de bonnes intentions. Ali nota : « À bal dingue valdingue, à bastringue baltringue. Aqua ite nune paveo, in ridiculum humus. ».

À voir le professeur en émancipation, ruisselant de la boue fienteuse qui avait macéré depuis la veille, tiré de la barbotière par son compère l'Émérite que ses rhumatismes dispensaient de danser, ce cabotin mondain, qui voulait « affecter les gens en étant affecté par eux », s'était manifestement surpassé. Devenu le clou du spectacle et la risée de tous et toutes, il « persévéra dans son être » et quitta l'ensemblée en bougonnant contre « la servitude passionnelle universelle ». Ali nota : « Conatus toi-même, marre des connardus ! Qu'anars sauvages, nom de Dieu ! »

Et la fête reprit de plus belle jusqu'à l'orgie libératrice, car l'émeute sexuelle prime, annonciatrice des aspects les moins théorisés de l'insurrection révolutionnaire. Le vieux revivait sa jeunesse, avant qu'il n'eût que les vers dans la vie, en attendant les asticots de la concorde des temps, car comme disait Fabre, l'entomologiste, « L'égalité, la seule égalité en ce monde, l'égalité devant l'asticot. »*** Ali ne nota rien, il était bourré.

* Médine au Bataclan, Communiqué des Jeunes communistes du Havre
** Voir chapitre 4, épisode 41
*** Voir chapitre 5, épisode 56



78. dimanche 24 juin

« C'est pourquoi fault ouvrir le livre et soigneusement peser ce que y est déduict. [...] Puis, par curieuse leçon et méditation fréquente, rompre l'os, et sugcer la substantificque moelle. » François Rabelais, La vie très horrifique du grand Gargantua, père de Pantagruel, 1534
« Personne ne lit la feuille du Journal officiel affichée au mur de la mairie. Si, la chèvre. Elle se dresse sur ses pattes de derrière, appuie celles de devant au bas de l’affiche, remue ses cornes et sa barbe, et agite la tête de droite et de gauche, comme une vieille dame qui lit. Sa lecture finie, ce papier sentant bon la colle fraîche, la chèvre le mange. Tout ne se perd pas dans la commune. » Jules Renard, Histoires naturelles, La Chèvre, 1894


Le dimanche, jour sacré de repos, un grand débat s'auto-instaura sur la nature de la théorie : était-elle un travail comme les autres ou une activité libre et gratuite ? On trouva chez N.D. Monorails la substantifique moelle de la réponse : « Le travail théorique est gratuit, c’est sûr, et malheureusement, souvent, dans tous les sens du terme; mais les imprimeurs et la poste ne sont pas encore « communisés », que l'on confronta à la position de Nicos Bastarien pour qui le communisme instaure la « production sans productivité ».

Fallait-il en déduire que dans la communisation triomphante, les queues s'allongeraient comme à la belle époque du socialisme réel, pour attendre des « non-marchandises » qui n'arriveraient pas ? Certain.e.s arguèrent que « La théorie n'est pas une marchandise ! » et prônèrent la reprise des revues radicales. Celles qui circulaient dans le Meeting disparurent au nez et à la barbe de leurs vendeurs, chacun piquant celles des autres pour les détruire, car « la théorie est la lutte des classes entre théoriciens ».

Le vieux, sous sa casquette de nouvel employé du service des espaces verts*, fit un rappel au règlement du parc : « Je jette mes détritus dans la poubelle. » En attendant, avec la paperasse conceptuelle qu'il ramassait, il alimentait le barbecue, tel Pepe Carvalho brûlant Hegel et les autres dans sa cheminée. C'est ainsi, car la pratique prime sur la théorie, que les révolutionnaires autogéraient harmonieusement leurs nourritures célestes et leurs aliments terrestres, selon leur conception écologique d'un circuit court de production, consommation, et recyclage. Rien ne se perd dans la Commune.

Blanquette l'assistait dans sa tâche en mangeant une partie du papier radical, tout en prenant une revanche historique sur le fait qu'au Moyen Âge, la peau de chèvre étaient transformée en parchemin, et devint le support le plus couramment utilisé pour l'écriture.

Il faut dire que les considérations matérielles, bien qu'elles s'imposassent dans leur vie quotidienne, n'embarrassaient pas les projections utopiques des révolutionnaires de papier. On avait de la peine à croire que Marx ait jamais été leur maître à penser. Le dernier mot, selon Bastarien théorisant l'abolition de la valeur, c'est qu'« il faut assumer parfois de ne pas être réaliste », un écho à peine assagi de 1968 : « Soyez réalistes, demandez l'impossible ! »

Célanie, voulant vérifier empiriquement la thèse de Ruben de Meubus, s'appliqua à fabriquer le fameux ruban puis à le découper à l'infini. Elle en déduisit que la théorie est comme « un slip impossible à enfiler », mais elle en fut si fatiguée qu'elle en conclut : « An kay fè on ti poz ». AliBlaBla nota : « To sleep and not too slip. Déprimerie ou palimpsieste ? »

* Voir chapitre 6, épisode 66


79. lundi 25 juin

« Pôvre communisation... Tu voulais être une symphonie, on te fait polyphone et tu te retrouves cacophone. À qui la faute ? » Christian Charrier, La communisation... point d’orgue, Meeting n°2, 3 avril 2005
« Les principes de l’art de la guerre définis par Sun Tzu restent inchangeables, le concept de « maîtrise des hauteurs » est resté vrai à nos jours et continue de causer la victoire des uns et défaites des autres, dont la maîtrise du ciel est devenue la condition. » d'après La maîtrise du ciel El Jeich El Malaki
« Il faut quitter ce monde. » Jacques Camatte, Invariance, Août 1974
« - Ah! mon Dieu ! Blanquette, tu veux me quitter ! » Alphonse Daudet, La chèvre de Monsieur Seguin, 1869


Pour un lundi, ça s'annonçait exceptionnel. Le jour était arrivé de l'atelier contradictions entre classes en nature et en espèces. Il se tiendrait dans la clairière en pente au bas du parc, plus grande qu'un stade de fatboule. Toutes les espèces présentes ou migrantes y seraient représentées, et le vieux, président à l'auto-organisation, avait fait poser une piscine (hors-sol afin de respecter les lieux classés) pour les animaux aquatiques, les hommes-grenouilles du service d'ordre, et la Première dame, Célanie.

En haut les mammifères dont, au milieu, les humains. Dans les arbres, les oiseaux. Dans l'herbe, les reptiles. Partout, les insectes. En bas, la piscine. C'était, en réalisation grandeur nature, la classification animale de souche française, issue de l'immigration, ou venue d'ailleurs.

Ce fut, essentiellement, non la symphonie espérée, mais une grande cacophonie. Il faut bien dire que les animaux non-humains, et principalement les oiseaux, furent les plus ardents opposants au démocratisme d'assemblée, et même au principe de la succession des prises de parole. Cela se rapprochait plutôt d'une réunion de famille imbibée, quand on y parle tous ensemble, c'est-à-dire tous en même temps, de politique, personne n'écoutant personne. Les volatiles n'eurent pas à s'en expliquer, car leur pratique prima sur leur théorie. Le rapport des forces fut tel que la victoire fut accordée par chaos à l'espèce aviaire sur toutes les autres, et la défaite de l'humanité cuisante et sans appel.

Les humains unanimes en déduisirent qu'il n'y aurait pas de transcroissance de la discussion à la révolution, et quittèrent d'un commun accord un Meeting devenu inutile, hormis ce résultat théorique incontestable puisqu'empirique. AliBlaBla fut complètement dépassé, et sa prise de notes se solda par des gribouillis illisibles, une transcription du son à l'écrit ne manquant pas de réalisme.

Après une accalmie, le soir venu, le concert des oiseaux reprit, duquel se dégageait, moqueur, le chant du merle noir. Au campement, tout avait été nettoyé. Le quatuor de nos amis prit l'apéro à la fraîche, qui son rhum Labat, qui son Vieux Papes, qui son Sidi-Brahim*, qui son eau de source.

Et qu'il faisait bon vivre loin des blablas et des bruits d'un monde qu'il faudrait quitter, si l'on pouvait. Voilà l'objectif que se fixèrent, sans transition, Ali, Célanie et le vieux, repris en chœur par le merle et la chèvre : « Ah mè ! »

* Voir chapitre 2, épisode 19


80. mardi 26 juin

« La communisation n'est pas un programme qu'il faudrait appliquer, ni même quelque chose que l'on pourrait d'ores et déjà définir comme un but à atteindre. [...] Toute organisation de classe permanente, préalable aux luttes ou persistant au-delà, est aujourd’hui confrontée à son échec. » Adresse de Meeting, 2003
« Tout ce qui est rationnel est réel; tout ce qui est réel est rationnel. » Hegel, Préface de la Philosophie du Droit
« Il est préférable d'être ailleurs lorsqu'autre part n'est plus ici. » Pierre Dac Les pensées de -
« Ô colosses ! le monde est trop petit pour vous. » Victor Hugo, Le poète, 1847


Quitter ce monde n'était pas un programme à appliquer ni un but à atteindre. Nos amis avaient de la classe et luttaient en permanence sans connaître l'échec, car pour eux tout était réel et rationnel, et le réel ne connaît pas l'échec : il est, c'est comme ça.

Par contre, ils n'avaient pas d'adresse, dans le sens qu'ils étaient maladroits. Outre gauches, ils étaient paresseux. Ils en avaient le droit, ils l'avaient pris. D'ailleurs, la paresse se passe d'adresse, et sur le plan pratique, à la question « Que faire ? », ils avaient répondu « Mais il n’y a rien à faire ! »*

Cela posé, leur fallait-il vraiment quitter ce monde, alors qu'ils étaient déjà ailleurs ? À qui prétendait qu'il ne suffit pas d'avoir l'air pour être, ils répondaient : « Vous ne manquez pas d'air, pour nous gonflez ! » Et d'avoir l'air ailleurs, on n'est pas plus absent puisqu'on est là. Allés voir ailleurs s'ils y étaient, et s'y étant perdus, ils en étaient revenus, pour en déduire que la vie ne valait pas la peine d'être vécue ailleurs qu'ici, où d'ailleurs à en croire la chèvre l'herbe était plus verte.

Ils allaient donc quitter ce monde en restant sur place, sans adresse, comme s'ils étaient ailleurs. Voilà le résultat théorique auquel les avaient conduits leurs cogitations. Ce n'était certes pas un programme, mais sur la suggestion de Célanie - « An kay fè on ti poz » -, ils le mirent sans attendre en application, l'air de rien. Ali ne prit pas de notes, pour quoi faire ?

Tout allait pour le mieux dans le meilleur des mondes d'ailleurs, quand ils furent réveillés par une forte odeur de crottin. Kicékipudonktan ? Les policiers de la brigade équestre** étaient là, et malgré leurs grands airs d'être ailleurs, les poulets leur intimèrent de se lever et de les suivre.

Ils se retrouvèrent en garde-à-vue au Comico de Montreuil*** où le cogne poète, de service et voyant Ali, lui demanda : « Ne nous serions-nous pas déjà vus quelque part ? », à quoi il répondit : « Impossible, j'étais ailleurs ! » Et le bourre : « Ô beau gosse, le monde est si petit pour nous... » Ali : « Ô molosse, il faut quitter ce monde ! » Le flic : « Profitez donc ici de la vie intérieure. » Loin de ces aménités rimées, Célanie et le vieux se dirent : « Notre vie intérieure est ailleurs qu'en prison, que faire pour sortir d'ici ? »

* BL, Questions préliminaires, Meeting, 29 juin 2005
** Voir chapitre 5, épisode 53
*** Ibid. épisode 58



81. mercredi 27 juin

« Ainsi les formules très employées par les dénigreurs de poésie : solution poétique ou solution humoristique qui s'équivalent par l'emploi qu'on en fait, sont des non-sens pas drôles, des galipettes d'individus médiocres, des contradictions dans les termes. Et les partisans de l'évasion, etc. qui ont repris à leur actif d'une façon qu'ils croient lyrique cette vulgaire connerie, pèchent par un vocabulaire emprunté aux professeurs de troisième. » Aragon, Traité du style, 1927
« La révolution sociale du XIXe siècle ne peut pas tirer sa poésie du passé, mais seulement de l’avenir. Elle ne peut pas commencer avec elle même avant d’avoir liquidé complètement toute superstition à l’égard du passé » Karl Marx, 18 Brumaire 1851
« L’émeute poétique vibre elle aussi hors de toute frontière du sens, et de recherche d’unité ; elle est plutôt polyphonie, plutôt terre d’accueil. » Annabelle Aubin-Thuot, La poésie comme pratique viable du dissensus Front culturel 1, 2015
« Plus je réfléchissais, plus il me semblait évident que je reproduisais, en petit, à mon échelle (celle de l’individu, ou si l’on veut du philosophe) le drame général des intellectuels. Eux aussi, ou beaucoup d’entre eux, avaient accepté une histoire à laquelle ils espéraient contribuer efficacement et dont ils croyaient qu’elle se déroulerait selon leurs normes, leurs buts, leur idéal. Pour eux, l’histoire historique et l’histoire de la raison devaient coïncider, de même que celle de la liberté et celle de la pensée. Beaucoup crurent et croient encore selon ce schéma de la réalisation de la philosophie ! » Henri Lefebvre, La somme et le reste, 1959


Quand autour de minuit, le poète parti, le releva le poulet porcin, il apparut à nos amis que tenter l'évasion était vain, qu'il n'y aurait pas de solution romanesque, ni clé de vers pour quitter la prison avant l'expiration du délai légal. Ils furent jugés en comparution immédiate, décidés à se taire et laisser le baveux les sortir du flagrant délit d'occupation privée d'un espace public.

Ils furent libérés avec pour peine le ramassage du crottin de la brigade équestre dans les rues de Montreuil, aux fins d'enrichir la terre des parcs et diminuer la composition organique du capital agraire pour maintenir le taux de profit*. Sur leur passage, la foule les applaudissait et plusieurs s'enhardirent à jeter sur les cognes les ordures accumulées par la grève des éboueurs. Des dizaines, puis des centaines de personnes en colère les suivirent dans une manifestation spontanée d'une ampleur réveillant la mémoire de Montreuil la rouge.

Un étrange cortège de la tête à la queue s'était ainsi constitué, mené par les gendarmes à cheval. La réaction ne tarda pas, en les personnes du maire, Patrac Bissec, et du député Anexis Corbec, ceints de leurs écharpes tricolores, appelant à cesser les violences et la provocation pour épargner au peuple la répression. Mais le dit peuple en décida autrement et les notables furent bientôt ensevelis sous une montagne d'immondices, aux cris de « À chacun sa merde, reprenez vos ordures ». Et toute la poésie du présent surgissait là de la merde économique.

L'émeute se répandit dans toute la ville et gagna les quartiers populaires des hauteurs, de Bagnolet à Rosny et Noisy-le-Sec, mais, refusant le rôle de leaders et de ce chaos ne croyant pas à l'issue victorieuse, nos trois amis prirent la tangente et s'allèrent réfugier au parc qui avait retrouvé sa tranquillité, faisant dans l'immédiat mentir les réformards écolo-bobos comme le père Engels, « La suppression de la séparation de la ville et de la campagne n'est pas une utopie... »**

Blanquette et son troupeau avait parachevé le nettoyage du campement et de ses alentours, et toute trace de pensée révolutionnaire et de rumination intellectuelle avait été engloutie par la panse caprine. Célanie mit à cuire un Colombo de poulet antillais, le vieux avec son Opinel tailla une pipe en bois dont on les fait***, et Ali corrigea le manuscrit de sa thèse en y introduisant des fautes, car, comme dit l'autre : « Je sais bien qu’on ne s’excuse pas, mais qu’on prie quelqu’un de vous excuser, seulement quand t’écris en bon français les lecteurs débandent. »***

La lectorate débandait et fuyait le roman par la bande, sans attendre la fin. Les dieux avaient-il abandonné l'auteur, ou bien l'avait-il pris d'achever la littérature, la somme, et le reste ?

* Voir Composition organique du capital Wikirouge
** Friedrich Engels, Anti-Dühring, 1878
*** San Antonio Du bois dont on fait les pipes




82. jeudi 28 juin

« L'absence, hic et nunc, comme la pluralité des lecteurs possibles entraînent la création d'un discours plus polyphonique que diaphonique. » Claude Springer, Les linguistiques appliquées et les sciences du langage, 1998
« Combien je vais aimer ma retraite profonde ! Pour vivre heureux, vivons caché. »
Jean-Pierre Claris de Florian, Le grillon Fables, Livre II, 1792
« Pour qu’il y ait communauté humaine, il faut une réduction de la population. Le trop grand nombre dilue la dimension Gemeinwesen; elle ne peut plus s’effectuer en l’être individuel. En outre la communauté sera l’intégrale d’une foule de petites communautés vivant uniquement dans les zones aptes à un épanouissement humain. » Jacques Camatte, Marx et la Gemeinwesen, 1976
« L'épicurisme est un eudémonisme qui place le bonheur dans le plaisir sensible du corps. Son but est d'arriver à un état de bonheur constant, une sérénité de l'esprit, tout en bannissant toute forme de plaisir non utile. Il repose également sur la pratique de la philosophie, seul moyen de libérer l'âme de ses tourments et d'atteindre la sérénité et l'amitié. » Epicure dans eudémonisme Wikipédia


Alors que résonnaient encore les explosions de l'émeute, grenades et cocktails Molotov mêlés aux pétards et feux d'artifices des fêtes alentour, le trio avait réussi à se faire oublier. Leur existence rejoignait leur essence, l'absence hic et nunc, l'ailleurs dont ils rêvaient. Bientôt, ils le sentaient, ils rejoindraient le silence des oiseaux et disparaîtraient à tout jamais du monde qu'ils voulaient fuir, le monde des mots, auquel ils auraient préférer ne pas naître, car s'y sentant les jouets d'un grand Autre.

Le vieux en rajoutait : « Je n'ai pas demandé à venir au monde, mes parents mêmes ne me désiraient pas, alors pourquoi rendre des comptes, et à qui ? - À moi ! réagit Célanie, à qui tu fais porter la charge mentale de laver tes slips, faire ta bouffe, plus ton sale caractère et ta déprime chronique. » Il ne répondait pas.

Ali releva que s'inscrivait « entre eux par le langage un rien d'incomparable », mais ne jugea pas nécessaire d'en faire une annexe. Il lui faudrait d'ailleurs changer de directeur de thèse, car il était exclu que Friedrich Lorduron supervisât un travail qui ne lui devait rien, auquel il ne comprendrait rien, et qu'il ne manquerait pas de démolir avant d'en piquer quelque idée en son nom. Ou bien il abandonnerait là son avenir de "docteur" promis à caissier à Super-U*, équipier au McDo* ou vendeur de chaussures chez Shinzo*, pour lesquels ce diplôme n'était pas exigé.

Célanie songeait à stopper sa carrière de cheminote pour ouvrir un restaurant Marie-galantais, comme chez Man Yéyette. Maintenant, elle n'allait plus ni travailler ni faire la grève, persuadée que les deux convergeaient nulle part où elle eût envie d'aller.

Le merle aussi avait laissé tomber sa vocation de crooner dans la Bird Music**, considérant que ce serait trahir ses origines prolétaviaires que s'engager dans une carrière de m'as-tu-vu de l'aérostar system. La chèvre n'avait jamais eu aucun projet auquel renoncer, ayant toujours improvisé sa vie au gré de l'herbe la plus verte et la plus grasse, « savoureuse, fine, dentelée, faite de mille plantes...  » Elle disait « trouver son bonheur dans le près. »

Chacun partait de lui-même et pourtant aucun n'eût pu se séparer des autres, quelles que fussent les tensions entre eux. Leur communauté trans-animale étant réduite mais solide et viable, ils ne voyaient pas pourquoi en changer, tant qu'entre eux régnait l'amitié et qu'ils vivaient dans le souci de s'épargner les uns aux autres le malheur. Ali nota : « Horace Ô des espoirs ! Carpe diem*** quam minimum credula postero / Cueille le jour présent sans te soucier du lendemain. »

* Ces marques sponsorisent le roman.
** Voir chapitre 6, épisode 63.
*** Carpe : ce verbe a pour signification primitive « brouter » (de l'herbe).




83. vendredi 29 juin

« La signification du mot « Corbeau » vient de l'ancien français corp, issu du latin corvus qui signifie la malédiction. Ce terme générique regroupe les corbeaux et les corneilles. Ces oiseaux sont, généralement, considérés comme de mauvais augure. Le corbeau, au plumage noir, messager des ténèbres, est entouré de nombreuses superstitions qui ont perduré jusqu'à aujourd'hui.» Dinosoria

Le lendemain les soucis qu'ils ne voulaient pas cueillir la veille leur tombèrent dessus sans philosophie. Épicure l'avait dans le baba, par quelque déviation climanétique du destin, qui n'était pas écrit dans le grand rouleau. Ils ne surent pas par qui ou quoi fut porté l'orage mais c'est bien sur eux qu'il se déchaîna, par tombereaux de grêle, sur leurs têtes fragiles.

Le blockhaus fut noyé et la mare devint mer et le parc océan de calamités pour tous ceux qui survivaient là et les moustigres tiques proliférèrent et la population environnante se recouvrit de voiles moustiquaires et les moukères n'étaient plus distinguables et le monde d'ici se découvrait comme il était couvert et le couvercle du réel s'abattit sur tout rêve d'ailleurs l'évasion dans la religion l'opium du peu qui peut quand il pleut la misère et la couleur des peaux s'unit dans le chaos déterministe et l'imprévisibilité des temps du temps et de l'espace dans lesquels s'agitaient les esprits immédiats. Ali nota : « Carpe diem mon cul ! »

Et la marée monta contre le populaire de toutes politiques au parloir des malheurs dans la prison du monde qui les fabriquait, industrie du désastre annoncé, du nouvel esclavage, avec ou sans exploitation. La réduction de la population se ferait pour une communauté humaine de privilégiés, meilleur des mondes qu'il eût été cynique de nommer communisme ? À quoi bon se sauver par dix au prix de mille qui périssent ? Éthique étique et morale merdique, la belle affaire que soient la valeur et le capital abolis, s'il fallait y substituer les valeurs du plus faible devenu plus fort, ou du plus fort reconverti plus fort, chaque fois dans l'histoire qu'une classe l'emporte sur l'autre ?

Et l'océan monta tant et tant qu'une cascade se forma, plus grande que les chutes du Niagara, Iguazú et Victoria réunies, et Montreuil englouti et Paris inondé, et les crues de la Seine ramenées à des gouttes faisant déborder le verre de l'anecdote.

Ali, le vieux et Célanie étaient montés sur la plus haute butte, qui devint un îlot au milieu des flots et fléaux. Ali nota : « Vendredi ou la vie sauvage... » Le vieux se cura les ongles des pieds avec son Opinel. Célanie tomba son paréo et bas pour en faire un drapeau d'alerte, des fois que, du haut de son hélico, un policier poète en serait médusé, la prenant pour quelque sirène de l'amour en détresse dont il pourrait user comme une muse.

Mais le ciel n'était sillonné que de corbeaux en signe de malheur. Ali précisa : « Du latin Corvus, malédiction », tout en tripotant son portable en quête de réseau pour envoyer un appel au secours tant qu'il avait de la batterie. Mais qui pourrait répondre à l'alerte, si tous les organismes de secours étaient noyés ?


84. samedi 30 juin

Au matin du dernier jour, la situation de nos amis était désespérée. Ils n'avaient pas dormi, rien mangé rien bu depuis vingt-quatre heures, et grelottaient de froid et de fièvre. Le portable d'Ali était déchargé, il n'avait reçu aucune réponse à ses appels de détresse.

Ils attendraient la fin en tirant à la courte paille qui qui serait mangé. Le sort tomba sur le plus jeune et c'est donc lui qui, qui, qui fut désigné. Le vieux sortit son Opinel et s'apprêtait à égorger Ali. Célanie eut un geste pour l'arrêter, mais au même instant un grand miracle ! Un petit point noir apparut à l'horizon. Il grossit peu à peu. Un hélico les survolait qui se stabilisa au-dessus de l'îlot. Un câble en descendit et ils furent treuillés l'un après l'autre, Célanie, le vieux, Ali et la chèvre, dans l'appareil. Ils étaient sauvés.

À l'intérieur il y avait déjà trois personnes. Ils reconnurent Henry Lassagne, mais pas le pilote, ni la femme à ses côtés. Henry les présenta : « Aux commandes, un ami ; Monsieur écrit des romans-feuilletons. Madame représente sa lectorate préférée. » Elle avait dans la quarantaine, les cheveux colorés au henné, et ses yeux lançaient des éclairs. Elle portait un tailleur Chanel* vintage, en tweed écru, gansé bleu marine pour les finitions, boutons métalliques de couleur écru, quatre sur le devant, deux aux poignets. Quatre poches, une doublure en soie. L'élégance en soi. Le passé en soi. La mort en soi.

La femme se tourna vers eux et, dans un sourire énigmatique, leur dit d'une voix douce : « La vie est ailleurs. Nous y allons. » L'hélico prit de l'altitude et s'orienta vers l'Ouest, mais alors qu'il mettait les gaz, le moteur eut des ratés, puis s'arrêta. Ils avaient "oublié" de faire le plein de carburant. Elle le savait. L'appareil perdit de la hauteur et s'abîma dans les eaux troubles à l'endroit exact de la mare aux canards, qui serait leur dernière demeure.

Plus tard, quand le niveau baissa, on retrouva sept cadavres putréfiés. Ils étaient si décomposés que rien de lisible ne permit au légiste de les identifier. Tout au plus remarqua-t-il des signes de morsures, et l'analyse révéla qu'elles avaient été provoquées par des oiseaux, probablement des cygnes, assurément sauvages**.

L'évainement ne passerait pas inaperçu. La presse locale et nationale en ferait plusieurs jours ses titres racoleurs. Un plumitif pensant avoir du talent en tirerait un roman qui serait publié en feuilleton gratuit sur son blog. Tout ce qu'il y contait était pure invention, ce qu'il ne cacha pas : « Ce livre est une œuvre de fiction. Toute ressemblance avec la réalité est à imputer à cette dernière. »

Mais si tu passes par là-bas, tu pourras voir, sur la plus haute branche, chanter, moqueur, un merle noir.

* Sponsor du roman.
** Voir chapitre 6, épisode 69


fin

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