PATLOTCH / COMMUNISME / un ART de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Lun 5 Fév - 13:04


il fallait s'y attendre, le cinquantenaire d'un événement qu'on a vécu à 15 ou 25 ans est l'occasion de faire parler les vieux de leur jeunesse, ils adorent ça. Et donc vont se multiplier les témoignages et souvenirs, avec des limites à l'exercice qu'a soulignées Jacques Wajnsztejn dans Mai 68 à Lyon : Trimards, Mouvement du 22 mars et mémoire rétroactive (commentaire précédent)

il me semble que les témoignages d'«anonymes» sont une caractéristique qui distingue cet anniversaire des précédents, notamment 2008, en pleine crise économique. L'intérêt en sera une masse de matériaux nouveaux propres à renouveler la compréhension de l'événement historique, une matière singulièrement différente des points de vue des leaders de l'époque et de la plupart des historiens depuis, qui ne peut qu'enrichir l'analyse théorique

comme signalé pour d'autres organes de presse, un appel à témoignages de Médiapart. On en trouve déjà quelques-uns dans les commentaires de ce "billet"



Un appel dans le Club, une adresse mail et un ouvrage à paraître le 22 mars prochain qui vise à repenser Mai 68 contre la mémoire officielle, grâce au recours aux témoignages de ceux qui ont fait l'événement mais que l'on n'entend jamais raconter leur Mai 68. Mediapart et Les éditions de l’Atelier vous proposent dans le Club un rendez-vous hebdomadaire dans le cadre du cinquantenaire de Mai 68.



Citation :
Encore un bouquin sur les événements de 68. Un de plus. On peut jouer les blasés, les rabat-joie et voir ce travail par le petit bout de la lorgnette historique. Avant de le remiser sur la pile. Ce serait une erreur d’appréciation pour cette élaboration singulière. Ce livre original n’est pas un conte merveilleux ou fantastique qui commencerait par "il était une fois". Mais un ouvrage collectif nourri par le vécu et les histoires d'anonymes de Mai 68, résultat d’une collecte participative via le Club Mediapart, tiré à 10 000 exemplaires et distribué dans 1000 librairies.

Tout a commencé par un billet et un appel à témoignages
pour aboutir à un livre dont la parution est fixée au 22 mars 2018 avec une présentation lors d'un colloque dans les locaux de la fac de Nanterre. Tout un symbole ! Loin des images d’Epinal, des débats et rétrospectives, cette publication, fruit de la sélection de plus de 2 000 pages de textes reçus lors de cette collecte, a été orchestrée par trois universitaires spécialistes de Mai 68 : Christelle Dormoy-Rajramanan ; Boris Gobille; Erik Neveu.

En la matière il n’existe aucune règle. L’idée séduisante de solliciter les anonymes, les inconnus qui ont vécu mai 68 qu’ils soient abonnés ou pas relevait de la gageure. Car cet appel pouvait devenir lettre morte. D’où une somme d’interrogations. L’adresse mai68parceuxquilontfait@editionsatelier.com ouverte à cet effet allait-elle être le réceptacle de nombreux "documents" d’anonymes ou rester vide ? Plus de 320 témoignages seront finalement reçus entre juin et mi-septembre 2017 (dont des photos, des tracts, des affiches...). Et 500 messages divers sur la boîte mail… Un véritable trésor mais un flux qu’il a fallu analyser, trier et sélectionner. Un travail de fourmi pour dénicher les pépites qui deviendront archives après la parution du livre.

Mais revenons à la genèse. Remontons le temps jusqu’à l’idée originelle. « Cet ouvrage vise à repenser Mai contre la mémoire officielle, grâce au recours aux témoignages de ceux qui ont fait l'événement mais que l'on n'entend jamais raconter leur Mai 68. L'intention est de sortir d'une histoire édifiante, racontée par des "héros" ou des "vedettes", et de faire vivre la multiplicité des expériences, engagements, ébranlements, luttes, déceptions, joies, tristesses, espoirs, emballements, déplacements, etc., suscités par Mai-Juin 1968, à la fois dans l'instant et dans la longue durée personnelle, familiale ou collective » explique Charlotte Goure, responsable d’édition et de fabrication à l’Atelier, et cheville ouvrière de ce projet inédit porté par Bernard Stephan, le directeur des Editions. Pour ce dernier, plusieurs éléments convergent pour aboutir à ces recensions. En 6 points :

Le chapitre écrit par Erik Neveu dans Mai-Juin 68 (collectif aux Ed. de l’Atelier en 2008) sur les trajectoires de soixante-huitards ordinaires.

L’introduction de Mai-Juin 68 (collectif aux Ed. de l’Atelier en 2008) écrite par Boris Gobille qui indique que l’événement 68 a, outre ses racines historiques, une dynamique propre qui reste encore à explorer.

Le désir des Editions de l'Atelier, fidèle en cela aux orientations du Dictionnaire biographique du mouvement ouvrier/mouvement social (Maitron) qu'elles publient, de rendre compte des engagements « ordinaires » qui font l’histoire et dont la trace se perd souvent.

La volonté de tordre le coup au discours sentencieux et très médiatisés depuis les 40 ans de 68 : le discours réactionnaire qui considère que 68 est à l’origine de la crise de la société française («C’est la faute de 68 ! » Zemmour a vendu 500 000 exemplaires du Suicide français sur ce thème !) et le discours qui stipendie les acteurs de 68 coupables de « jouir sans entrave » des postes de pouvoir qu’ils ont conquis après la révolte, et ce aux dépens des jeunes générations.

Au lieu de produire un essai contrant ces discours sur le même registre que les critiques de 68, est née l'idée d’un livre qui rende compte de l’événement et de ses différentes dimensions sur un mode narratif et subjectif en laissant la place à la contribution d’un grand nombre de personnes ayant vécu 68.

Les conversations avec Edwy Plenel à l’occasion de l’édition de « Voyage en terre d’espoir » ont permis que Mediapart s’intéresse au projet ; l'accompagnement scientifique, essentiel et si précieux des 3 auteurs a garanti la qualité de la démarche.

Le contexte exposé, restait à mettre en place cette expérience nouvelle. Et à lancer l’appel à témoignages dans un blog dédié. De juin à mi-septembre 2017. Relayé dans de nombreux réseaux associatifs.

« Dans l'ouvrage, nous avons retenu environ 150 témoignages » souligne Charlotte Goure. Avant de dévoiler les grandes lignes du plan de ce livre. « L’ouvrage permettra à chacun de voyager à travers les dimensions les plus fortes de Mai-Juin 1968».

Au sommaire :

1. Avant Mai
2. Soulèvements étudiants et lycéens
3. A hauteur d'enfant
4. Grève générale et occupations d’usines
5. Vu de loin
6. Rencontres improbables
7. Où va-t-on ?
8. Révolutions intimes
9. Maintien de l’ordre ?
10. Et si c'était à refaire...

Dans le prolongement du livre, nous publierons, le vendredi 9 février, un extrait de l'introduction intitulée « La flamme de mai » où les trois universitaires expliquent leur méthode de travail. Puis le Club de Mediapart mettra en ligne chaque semaine une série de témoignages originaux non utilisés dans l’ouvrage et publiera quelques bonnes feuilles du livre au moment de sa sortie du livre. Une incise avant de reprendre une valorisation, jusqu’au bout de l'été, des textes qui n'ont pas pu été conservés dans le livre, et une partie de ceux qui surgiront à la lecture du livre.

Au vu de la réussite de ce projet, nous encourageons donc, encore et toujours, tous les lecteurs de Mediapart à poursuivre l'envoi de témoignages à l'adresse mai68parceuxquilontfait@editionsatelier.com

Et à participer à des événements d’ores et déjà programmés dans toute la France métropolitaine. Car la diffusion de l’ouvrage est soutenue par une proposition d’une cinquantaine de rencontres-débats, notamment en librairies et bibliothèques.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Lun 5 Fév - 15:17


toujours à propos de Claire Auzias et de son livre Trimards, « pègre » et mau­vais garçons de Mai 68, un autre éclairage. Sa proximité avec certains événements pose des questions à son investissement d'"historienne", non en ce qu'elle manquerait d'"objectivité", mais que son expérience personnelle douloureuse la porte à des considérations théoriques douteuses



Témoignages. Sept militants anarchistes, très actifs pendant les événements de Mai 68 prennent les armes pour commettre une série de braquages plus ou moins foireux.


L'aventure dure plusieurs mois mais s'arrête net, le soir où une fusillade éclate. L'affaire dite de la "rue des Tables Claudiennes" solde le Mai 68 lyonnais. Deux des trois survivants de la bande nous racontent.

Citation :
Dans la nuit du 12 au 13 août 1971, un homme ouvre le feu à la mitraillette sur un fourgon de police, à proximité du Jardin des plantes, dans le premier arrondissement de Lyon. Sans motif. Des renforts arrivent sur les lieux et bouclent tous le quartier. Une heure plus tard, l'homme est maîtrisé par sept balles dans le corps. Transporté aux urgences, il refuse de donner son nom.

La police pense tout d'abord à un règlement de comptes entre truands. Les journaux peuvent alors titrer sur "Lyon à l'heure de Chicago". Rapidement, les enquêteurs remontent jusqu'à un appartement de la rue des Tables Claudiennes, loué par Claire Auzias, une étudiante en sociologie, connue pour ses idées "subversives". C'est là qu'ils trouvent un petit arsenal constitué de trois armes à feu de petits calibres et de munitions.

En quelques jours, la conviction des enquêteurs est faite. L'homme de la fusillade s'appelle Didier Gelineau. C'est un étudiant anarchiste. Il n'est pas question de grand banditisme, ni de terrorisme révolutionnaire, mais de braquages. Sept jeunes gens, entre 21 et 25 ans, militants anarchistes, sont tenus pour responsables d'attaques à main armée qui ont eu lieu les mois précédents la fusillade.

Les Lyonnais sont sous le choc : Comment leurs "enfants" ont-ils pu sombrer dans le banditisme ? Le milieu gauchiste soixante-huitard lyonnais, aussi, ne s'en remettra pas.

Traqués, les six autres membres de la bande sont rapidement arrêtés. A l'exception de Claudine qui, après huit mois de cavale, finit par se rendre.

Quand l'échec de Mai 68 conduit aux braquages


La révolution à laquelle ont cru les étudiants n'est pas advenue. La déprime a gagné tous les militants d'extrême-gauche. Y compris les anarchistes.

"Puisque tout était perdu et que les pavés n'avaient pas suffit il ne restaient que les armes, explique aujourd'hui Claire Auzias. 20 ans après la guerre, les armes étaient très présentes dans les esprits". Déjà en 1969, ils ont regardé avec attention le développement du terrorisme international, notamment en Allemagne avec la Fraction armée rouge. Mais très vite, ils ont su que "ça ne leur ressemblait pas". "C'était des marxistes, ils pensaient qu'on allait s'attaquer à l'Etat par des actions contre lui. Nous ne croyions pas à cela. Nous étions pour l'abandon des formes traditionnelles de la politique. Pour nous, tout était politique. Et tout ce qu'on fait pour résister est une résistance politique. Donc si l'on va piquer la caisse de n'importe quel exploiteur notoire, c'est un geste aussi radical que les attentats terroristes".

Ils se considèrent comme une "avant-garde" au sens artistique du terme. Drogue, vie communautaire, refus du travail et "récupération individuelle" : ils ont le sentiment de créer un mode de vie. Ils volent dans les supermarchés pour se nourrir, rentrent au cinéma et au théâtre sans payer ou photocopient des places de concert pour aller voir les Rolling Stones. "On voulait toujours aller plus loin dans les expériences. Faire des choses exceptionnelles", raconte Claudine, braqueuse en 1971. Ils se défoncent "tout le temps". Surtout au haschich mais aussi aux acides, aux amphétamines et à l'héroïne. Tout est prétexte à expériences. "Certains pétaient régulièrement les plombs à cause des drogues, poursuit Claudine. C'est d'ailleurs dans une sorte de crise de paranoïa due aux acides que Didier a ouvert le feu sur le fourgon de la police... qui ne venait pas du tout pour lui !"

Dans ce contexte de défonce, où l'"on vole des voitures comme on prend le métro" (dixit Claudine), l'idée de faire des braquages est venue naturellement, sans problème. Sur l'air de "Tous les révolutionnaires l'ont fait, même Staline !"

Des braqueurs plus Pieds Nickelés que gangsters

"A la rentrée 1970, Patrick (Küntzmann, ndlr) a ramené une mitraillette acheté aux gangsters". C'est le point de départ des braquages. Ils sont trois au départ puis un quatrième se rajoute, Didier Gelineau, le compagnon de Claire Auzias, l'homme de la fusillade d'août 1971. "Mais nous n'étions pas les seuls à Lyon à le faire, tient à préciser Claire Auzias. Certains faisaient un coup et s'arrêtaient".

Rapidement, un braquage en entraîne un autre. Au début les femmes attendent leurs hommes. Puis elles se joignent au groupe sauf Claire, "trop jeune".

"Ça ne ramenait pas grand-chose, se souvient Claudine. Un jour j'ai donné un plan à des copains. Je faisais une mission intérimaire dans une régie. Tous les jours je voyais le comptable poser du liquide dans le coffre. J'ai donc noté le code pour le casse. Les copains ont donc pu sans problème récupérer les deux ou trois milles francs du coffre. Ils m'ont donné ma part. Le soir même, j'invitais tout le monde au restau. Le lendemain, je faisais la manche devant le restau U pour un ticket !"

Car l'idée n'est pas de flamber à la manière des gangsters ou de consommer comme leur parents mais de tout dépenser avec leurs copains, qui sont, du coup, tous au courant de leurs activités.

Anticonformistes et nihilistes, ils vivent "dans l'immédiat, sans projet".


Au final, à l'actif de la bande, on compte au moins sept braquages, dont celui du CROUS, d'une société d'intérim et de deux pharmacies. Leur plus "beau coup" reste celui de l'attaque de la poste, rue Dugesclin, où 36 000 francs ont été dérobés le 3 août 1971 (soit 9 jours avant la fusillade). Claudine participe pour la première fois : "je louais un appartement rue Bossuet avec mon copain, Everest (lui aussi membre de la bande). La poste était juste à côté. On devait neutraliser les employés à leur arrivée. Mais vu qu'on était des branquignols, on est arrivé trop tard. Du coup on est entré par la grande porte. Patrick avait la mitraillette. Moi, j'avais un revolver mais il n'était pas chargé. J'étais contente d'avoir vécu ce moment. C'était comme au théâtre quand on entre en scène". Ce coup est "moins minable que les autres" et permet à Didier de s'acheter une guitare "Fender" et à Claudine et Everest de partir en vacances en Turquie où ils apprennent, dans le journal Le Monde, qu'ils sont recherchés après la fusillade.

Le procès de la bande devient celui de Mai 68

Quand s'ouvre le procès de la bande des Tables Claudiennes, tout Lyon veut des réponses à la question que pose Jean-Claude Gallo, dans son article du Progrès du 27 mars 1973 : "pourquoi et comment, ces "enfants" de mai 1968 en sont-ils arrivés là où nous les trouvons aujourd'hui, devant une cour d'assise ?" Mais le procès prend une autre tournure. Même si les accusés évoquent les événements de Mai, ils restent très évasifs et peu combattifs. "Nous étions complètement cassés par la mort de Didier, explique Claudine. Pendant les suspensions de séances, nous passions notre temps à nous embrasser, à nous coller. Après la prison, c'était du bonheur". Didier, l'homme de la fusillade, est en effet mort un mois avant l'ouverture du procès après avoir absorbé des barbituriques. Quelques mois plutôt il s'était marié avec Claire Auzias.

Pour elle, "ce procès a été dégueulasse. On nous a demandé de faire profil bas, de jouer aux gamins pour que ça nous coûte moins cher. Une sorte de marché a été passé. Nos avocats communistes acceptaient de nous défendre et de ne pas nous enfoncer mais il fallait que l'on se taise. Du point de vue de notre dignité, ça aurait été plus payant de faire une défense politique. Nous aurions dû dire que la propriété c'est le vol, et que quand on traite les humains comme on les traite, on a le devoir de se révolter !"

Après quatre jours de procès, des peines allant de cinq ans de prison avec sursis à neuf années de prison fermes sont prononcées. Claire Auzias prend du sursis. Elle qui a fait huit mois de préventive, ne retourne pas en prison. Sa copine Claudine est condamnée à quatre ans fermes. Elle en fera deux et demi.

40 ans après, avec Everest, elles sont les seules survivantes des Tables Claudiennes. Elles se disent toujours anarchistes. Claire Auzias "persiste et signe". Quant à Claudine, elle s'est efforcée de vivre dans cette société "le moins mal possible".



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mer 7 Fév - 8:32


fin 68, quelque chose avait changé



le nombre de ménages équipés de téléviseurs

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 11 Fév - 12:04



Citation :
Cinquante ans après, quel regard jeter sur le Mai 68 bordelais, avec ses occupations d’usines, ses grandes manifestations, sa nuit des barricades ? Quelles ressemblances, quelles différences avec le Mai parisien qui est dans toutes les mémoires au point que parfois le Mai de Bordeaux est oublié ?

Deux acteurs bordelais de ce mois de mai, un syndicaliste et une étudiante, tous deux historiens et politiques, ont voulu faire revivre ces moments intenses. Ils ont interrogé les archives, retrouvé les tracts, compulsé les comptes rendus de police, retrouvé les photos des tags sur les murs et des manifestations. Cinquante ans après, ils ont réuni des témoignages, redonné la parole aux acteurs, avec leur diversité, leurs incompréhensions, leurs oppositions parfois. Ils ont fait revivre l’occupation du Grand-Théâtre, les manifestations, les débats, la nuit des barricades, la grève générale et les occupations d’entreprises, temps forts de ce mouvement social qui reste un des plus importants du xxe  siècle.

Mai 68 reste un moment unique d’un mouvement de masse réunissant salariés et étudiants. Un mouvement qui, à Bordeaux comme ailleurs, porte aussi en lui les changements profonds qui devaient se produire dans notre société.






comme annoncé par Jacques Wajnsztejn sur le site de Temps Critiques dans Mai 68 à Lyon : Trimards, Mouvement du 22 mars et mémoire rétroactive


Citation :
« Nous avons bien été battus, mais nous ne voulions pas non plus "gagner" ; ce que nous voulions, c'était tout renverser… ».

Mai-68 n'a pas été une révolution, mais plutôt un mouvement d'insubordination qui n'a pas connu son dépassement. Il trouve son sens dans le moment de l'événement lui-même, où les individus, au-delà de leur particularité sociale, sont intervenus directement contre toutes les institutions de la domination et de l’exploitation capitalistes.  

À Lyon, étudiants du campus de la Doua, élèves du lycée Brossolette à Villeurbanne, jeunes prolétaires de la M.J.C. du quartier des États-Unis, trimards des bords de Saône, mais aussi ouvriers de Berliet dévoilant l'anagramme "Liberté" y ont joué un rôle de premier plan.

Mouvements ouvrier et étudiant paraissaient capables de converger à la faveur des liens tissés dès 1967 pendant les grèves exemplaires de la Rhodiacéta. Les conditions plus favorables de la grève généralisée en mai 1968 ne débouchent pourtant pas sur une union décisive et les grévistes de la Rhodiacéta n'assument pas le rôle d'entraînement auquel on aurait pu s'attendre, auprès des autres ouvriers de la région.

Le mouvement collectif, exubérant et anonyme connaît son acmé pendant la manifestation et la nuit du 24 mai. Son reflux se manifeste d'abord par l'attaque de la faculté des Lettres par l'extrême droite et les milices gaullistes le 4 juin, puis par la reprise du travail aux P.T.T. dès le 8 juin et à la Rhodiacéta le 10, même si à Berliet, la grève s’étire jusqu’au 20 juin.

Ni témoignage ni travail d’historien, Mai-68 à Lyon est le récit circonstancié et argumenté de ce mouvement par l'un de ses protagonistes, alors membre du Mouvement du 22 mars lyonnais et actuellement co-directeur de la revue Temps Critiques.

pour ma part je dirais plutôt que 68 a été le début d'une révolution dans le capitalisme dont le dépassement a été constaté dans les années suivantes. Les contradictions de ce mouvement d'insubordination ont donné exactement ce qu'elles contenaient en gésine vers la restructuration sans fin du capitalisme

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Lun 12 Fév - 16:09


autre temps autres mœurs

à la lumière des luttes antimachistes d'aujourd'hui
le plus réac fut-il celui qu'on pense ?


Mai 68 « fut un temps d'abus et de transgressions extrêmement violentes »
Entretien avec Violaine de Montclos Le Point 12/02/2018


©️️ DR

Dans "L'Autre Héritage de 68, la face cachée de la révolution sexuelle"(Albin Michel), l'historienne Malka Marcovich raconte, témoignages à l'appui, le climat d'abus et de confusion dans lequel la génération post-68 a grandi. Saisissant.

Citation :
Le Point : Pourquoi cet inventaire ?

Malka Marcovich : J'avais 9 ans en 1968. Les acteurs de Mai 68, c'étaient nos grands frères, nos grandes sœurs. Ma génération est devenue adolescente juste après ce basculement, à un moment où quantité de règles et de tabous étaient tombés, en particulier en matière de sexualité. Or, découvrir sa sexualité dans les années 70, ce n'était pas rien, nous avons vraiment été en première ligne. Ce fut un formidable souffle de liberté, il n'est pas question de le nier. Mais ce fut aussi un temps d'abus et de transgressions extrêmement violentes que nous avons pour beaucoup vécu sans rien en dire et sans même nous en rendre compte. Pourtant, ces transgressions ont laissé des traces…

Que voulez-vous dire ?

Le maître mot de ces années-là, c'était la jouissance sans entrave, mais dans un incroyable bazar mental. Il n'y avait plus de limites, et en ces temps où il était impossible de dire « non », interdit d'interdire, même en matière de sexualité, les abus des plus vieux sur les plus jeunes étaient extrêmement fréquents, les témoignages que j'ai recueillis le démontrent. Et puis voyez l'affaire David Hamilton. Voyez l'histoire d'Irina Ionesco faisant commerce des photos sulfureuses et transgressives de sa propre fille, Eva.

Relisez évidemment les propos ahurissants de Daniel Cohn-Bendit sur la sexualité des enfants ou les petites annonces ouvertement pédophiles publiées à l'époque par Libération, sans que cela ne pose problème à personne. Relisez surtout les tribunes des grands intellectuels de l'époque soutenant des pédophiles, des violeurs. Il fallait avoir du cran, à l'époque, pour se plaindre d'être victime de viol quand la majorité soixante-huitarde confondait allégrement libertinage et abus sexuels… Il y avait une sorte d'aveuglement collectif, dont nous ne nous réveillons qu'aujourd'hui, 50 ans plus tard.

À l 'époque, on commence à s 'intéresser à la sexualité des Français, à publier des études, des encyclopédies. Il y a désormais un discours scientifique et déculpabilisé sur la sexualité, c'est plutôt bien, non ?

Oui. Mais ce discours est loin d'être neutre. Un exemple ? La sexologie est en effet la nouvelle discipline à la mode, et le président de l'Association de sexologie, Gilbert Tordjman, est pendant des années la coqueluche des médias, il est absolument partout, interviewé à longueur d'antenne pour expliquer comment il s'y prend « scientifiquement » pour soigner les femmes de leur frigidité. Or, il sera, trente ans plus tard, mis en examen pour viol à la suite de la plainte d'innombrables patientes.

exemple : en 1973, sort l'Encyclopédie de la vie sexuelle en 5 tomes. Et que voit-on sur la couverture du tome consacré aux 7-9 ans ? Deux jeunes enfants, nus, assis sur un fauteuil dit « Emmanuelle ». Ahurissant pour notre regard contemporain. D'ailleurs, les enfants sont montrés nus absolument partout, dans les publicités, les clips, sans que jamais ne se pose la question de leur intimité. Quant à l'impact du film Emmanuelle, il est phénoménal. Quand un homme, même un quasi-inconnu, vous disait « fais-moi l'Emmanuelle », on passait pour une gourde, une coincée si on rechignait… En ces temps d'incroyable confusion, la question du consentement de l'autre, même enfant, même en position d'infériorité, ne se posait pas du tout de la même manière qu'aujourd'hui.

Vous évoquez l'incroyable procès de Luc Tangorre alors que le viol vient juste, en 1981, d 'être reconnu comme un crime passible de 15 ans de prison.

Luc Tangorre a en effet été condamné à quinze ans de prison pour quatre viols, une tentative de viol et plusieurs atteintes à la pudeur. C'est donc un serial violeur, mais son comité de soutien, qui compte 2 000 personnes, dont d'innombrables intellectuels, est composé entre autres de Marguerite Duras, Françoise Sagan, Claude Mauriac, mais aussi Pierre Vidal-Naquet, Jean-Claude Gaudin, Dominique Baudis… Robert Badinter lui obtiendra finalement une grâce présidentielle en 1988. Trois mois plus tard, il récidive en violant deux auto-stoppeuses… Que lui écrit alors Marguerite Duras ? « Tu resteras mon ami. [...] Je crois toujours que tu as été la victime d'une petite garce. »

Bien sûr, il n'est pas question de regretter la libération des mœurs qui s'est produite après 68, la révolution sexuelle, ce fut formidable ! Il y a eu du bon. Mais il y a eu du très mauvais… Et le moment de l'inventaire est venu.


certes Clouscard "récupéré" par la droite identitaire (Soral...) et honni par les "communisateurs"  (Gilles Dauvé), mais il est passionnant de suivre comment aujourd'hui, à la faveur des luttes des femmes contre le machisme (#BalanceTonPorc, #Metoo...) ce sont les Causeur, Boulevard Voltaire, Élisabeth Levy et Finkelkraut qui s'en prennent au so called puritanisme, au coude à coude avec certains anarchistes et autre marxiste Moine Bleu

bien des aspects de l'idéologie française se présentent à front renversé, et les marxistes libertaires y perdent leur boussole : ah si les prolétaires pouvaient être des cochons plus propres, pour faire leur révolution universelle, et l'homme "révolutionnaire" avenir de la femme...

toujours est-il que cette révolution sexuelle-là, pour le plaisir des hommes d'abord et de "la femme libérée", ne saurait, "insubordination" oblige (Wajnsztejn) s'analyser comme révolution communiste ratée. Les faits et résultats sont têtus, 1968 fut, du point de vue sexuel aussi, une révolution restructurant cul-turellement le capitalisme et le patriarcat

voir les sujets de la rubrique ET LE SEXE DANS TOUT ÇA ?

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Lun 12 Fév - 18:21


à propos de Narita 68, sur la page facebook de Conséquences qui projette le film


Patlotch/Henry Lassagne a écrit:
un film à voir absolument, et certes des conditions différentes de la ZAD NDDL, puisque le capitalisme japonais et la ville de Tôkyô vu leur développement international, pouvaient alors difficilement se passer de cet aéroport

en France à Nantes, un compromis a eu lieu, le capitalisme vert a gagné, point barre

signé Patlotch http://civilisation-change.forumactif.org/

Citation :
Votre commentaire sur la publication de Conséquences a été marqué comme indésirable. Relisez-le et corrigez si...


comme disait l'autre, je ne suis pas quelqu'un qu'on corrige


Evil or Very Mad

avis aux amateurs : plus ça va plus on le vérifie, la plupart des gauchistes et ultragauchistes au net sont de petits fachos en puissance : bonjour la libération de l'humanité...

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mer 14 Fév - 12:38


certes pas une approche "révolutionnaire", mais chez les pauvres dont il est question ici, pas moins de Lumpenprolétariat que chez les Trimards, « pègre » et mau­vais garçons de Claire Auzias


mai 68 et le Lumpenprolétariat
document


Mai 1968, un tournant dans l’histoire du Quart Monde ?
Jean Tonglet Revue Quart Monde N°205-206 - Année 2008
Résumé
Quarante ans après mai 1968, prenant appui sur les archives du Mouvement rassemblées au centre international Joseph Wresinski, l’auteur revient sur la manière dont cet événement a marqué l’histoire du "Mouvement ATD Quart Monde."


Citation :
Mai 1968 : encore ! Fallait-il céder à la fièvre commémorative qui marque en France et ailleurs le quarantième anniversaire de l’année 1968, et en particulier des « événements de mai » ? En quoi les plus pauvres et le combat contre la misère étaient-ils concernés par ces événements ? Pour trancher et prendre finalement la décision d’écrire cet article et d’ouvrir quelques pistes qui pourront inspirer des recherches plus approfondies, la consultation des archives disponibles a été décisive. Les lignes qui suivent vous proposent de les parcourir et de découvrir ainsi ce qu’ont représenté les événements de mai 1968 pour les populations les plus défavorisées.

Commençons par un extrait de Feuille de route (juin 1968), titré : « Le sous-prolétariat et les équipes Aide à toute Détresse face à la situation actuelle » :

Un temps d’angoisse

L’apparition des grèves a vu naître dans les bidonvilles et cités d’urgence, une nouvelle inquiétude qui venait s’ajouter à l’insécurité quotidienne. Les familles françaises pensaient à 1936, ces temps durs où la faim, la peur, avaient mis leurs parents aux abois. Les Gitans, eux, évoquaient les camps de concentration et les troubles politiques qu’ils avaient déjà vécus ailleurs : « On nous massacrera tous », disaient-ils. Quant aux travailleurs migrants, ils n’avaient qu’une consigne : se tenir tranquilles sous peine d’être expulsés. Certains d’entre eux parmi les Portugais ont préféré retourner chez eux : « Si c’est la misère en France, mieux vaut vivre la misère chez nous ».

Que faire ?

Comment empêcher que des familles, pendant des semaines, ne se nourrissent que de croûtons ramassés ça et là ? Comment éviter que s’installent la mendicité, la dépendance, la perte de la dignité humaine, les bagarres internes ? Telles furent les préoccupations de chaque équipe dans la mise en œuvre d’un programme d’action.

Des comités de solidarité

Toujours nous avons voulu que les familles soient responsables de leur propre destin et du destin de leur groupe. Les équipes ne doivent être que des terrains de rencontre où les habitants trouveront les moyens de bâtir ensemble une communauté ouverte au monde environnant. Chaque équipe a donc demandé à la population à laquelle elle était attachée, d’élire des comités. A ces derniers, seront remis les dons en espèces ou en nature que des amis récoltèrent nuit et jour à Paris. Les comités décideront du mode de distribution : soit suivant un partage pur et simple entre toutes les familles, en tenant compte de leur importance, soit suivant un système de coopérative.

Le même numéro de Feuille de Route annonçait la rédaction d’un manifeste, rédigé sur la base de « cahiers de doléances » que les équipes du Mouvement avaient fait circuler dans les cités de France où elles étaient présentes. Le père Joseph Wresinski les y avait poussées en leur disant : « Les étudiants s’expriment sur les murs, les bourgeois, les ouvriers, tout le monde dialogue et s’exprime. Tous, sauf les plus pauvres ! Il faut que nous fassions passer des cahiers dans nos cités où les gens puissent dire ce à quoi ils aspirent, quelle société ils veulent pour demain ».



mars-juin 1966

Quelques semaines plus tard, la revue Igloos y revenait et y consacrait son numéro 41-42, daté mai, juin, juillet et août 1968, sous le titre « Un peuple parle ».

Des comités de solidarité aux cahiers de doléances

Ce numéro d’Igloos ouvrait sur une adresse :

Citation :
En mai et juin 1968, les familles qui vivent dans les bidonvilles et les quartiers vétustes subirent peut être plus que beaucoup d’autres, les contrecoups des événements et se trouvèrent sans ressources. Partout où le Mouvement "Science et Service" fut présent, il suscita alors, parmi la population, la création de comités de solidarité. Ceux-ci organisèrent la réception et le partage des sommes et des denrées recueillies par le Mouvement, au bénéfice de leurs familles.

Les liens et les responsabilités qui unirent les uns aux autres les membres des comité de solidarité les amenèrent à se poser de nombreuses questions : devons-nous toujours vivre ici ? … Pourquoi nos enfants n’aiment pas la classe ? ... Pourquoi nous refuse t-on le travail, quand l’on sait que nous sommes du Camp ou de la Cité... Et puis, l’hiver avec la boue et le froid, les enfants sont toujours malades, il est impossible de les soigner, on n’a pas ce qu’il faut, il n’y a pas d’hygiène. Chez nous c’est trop petit, les voisins entendent et voient tout ce que l’on fait.... Pourquoi nous refuse-t-on un certificat de domicile ?

Afin d’informer les gens de leur situation et de leur condition de vie, les membres des comités ouvrirent des cahiers de doléances sur lesquels chacun fut invité à inscrire ses doléances et à les signer. Par ces cahiers, ce peuple témoignait du désir d’en sortir, mais ayant pris conscience de son impossibilité de changer seul de condition, il faisait appel à tous.

Ce peuple des cités d’urgence et des taudis compte sur vous pour soutenir leur demande. Il ne réclame que des choses justes et raisonnables, c’est-à-dire la santé, le travail, l’école, l’habitat en un mot d’être traité avec honneur, comme toute autre personne; n’est-ce pas incompréhensible qu’il ne l’ait pas déjà obtenu ?

Un manifeste

Suivaient, sur plusieurs pages, des reproductions en fac-similé de quelques-unes des milliers de pages manuscrites recueillies par les équipes du Mouvement auprès des habitants de bidonvilles et de cités d’urgence de Stains, Mulhouse, Orly, Créteil, Reims, La Courneuve, Saint-Denis, Toulon, Noisy-le-Grand et d’autres lieux encore.

Adressé « aux plus hautes instantes de la Nation, aux responsables de la Charte des Droits de l'homme, à tous ceux qui croient en l'homme »,ce manifeste s’ouvrait en ces termes :


Citation :
Nous qui, avec nos enfants, sommes contraints de vivre dans les conditions de vie les plus difficiles, nous qui, en France ou dans notre pays d’origine, avons de père en fils été mis à l’écart des fruits des réformes et du progrès, demandons aujourd’hui les moyens et les pouvoirs de participer à la transformation de la société et d’en être les bénéficiaires au même titre que tous les autres.

Nous qui avons été condamnés à demeurer au bas de l’échelle sociale, demandons d’être des hommes reconnus comme tels, c’est-à-dire capables d’assumer nos droits et nos responsabilités.

Evoquant successivement le droit à un habitat humain, au savoir, à la sécurité de l’emploi et à la sécurité matérielle, ce manifeste débouchait sur une revendication centrale :

Citation :
Nous demandons finalement comme tout le monde la participation à la gestion de notre destin comme à celle de la marche du pays. Cette participation est la condition de la dignité de l’homme de notre temps.

Nous demandons à être consultés sur tout ce qui concerne directement l’amélioration de nos conditions de vie et sur toute décision prise à notre égard et à être désormais représentés par des personnes que nous aurons désignées nous-mêmes dans les institutions où les citoyens sont appelés à déléguer leur porte-parole.

Nous rappelons que nous n’avons jamais été associés à la gestion des affaires qui nous concernent ; que nous avons été représentés dans certaines conseils et commissions par des organisations que nous n’avions pas choisies et qui ne pouvaient pas être solidaires de nous.

Pour la première fois, les pauvres se racontaient eux-mêmes, disaient eux-mêmes ce qu’ils voulaient, révélaient leur pensée, leur volonté d’être des parents, des travailleurs, des citoyens comme les autres.

Quelle réponse ?

A ses lecteurs, Igloos proposait de ne pas laisser cet appel sans réponse. Il les invitait au contraire à répondre, en apposant leur signature au bas d’une carte-réponse, encartée dans le numéro, qui reprenait le texte suivant :

« Ainsi un peuple parle pour la première fois. Entendrons nous, répondrons nous ?

Citation :
Depuis toujours nous pensons qu’en dessous d’un certain seuil social et culturel, l'homme est incapable de penser, de parler, d’agir comme nous l’entendons ; qu’il est nuisible et dangereux. Aussi, quelles que fussent nos convictions idéologiques, nous avons exclu d’office de l’idéal et de l’espoir ceux qui sont trop usés pour servir notre cause. Quelles que fussent nos divergences, nous avons tous été d’accord sur la valeur négligeable des hommes et des femmes situés au bas de l’échelle sociale. Ils ne méritaient pas la parole et n’avaient qu’à se terrer au fond des taudis de nos villes, de nos banlieues et de nos villages, accueils de tous les sans voix.

Leur répondre aujourd’hui signifie renverser l’histoire. Non pas l’histoire du progrès, mais celle de la répartition de tous ses bienfaits.

Car si nous invitons enfin les exclus à participer à la marche du pays, il faudra bien que nous allions jusqu’au bout de cette transformation de nos mentalités, en leur fournissant les moyens de la participation. Parmi ces moyens, il  y aura en tout premier lieu le savoir et la culture.

Céder une part de notre propre intérêt

Nous accepterons donc de céder une part de notre propre intérêt pour que ceux, dont l’intérêt a été négligé depuis toujours, rattrapent leur retard. Nous accepterons de réclamer moins de moyens pour nos réformes universitaires afin d’en procurer davantage aux pré-écoles et aux écoles primaires des zones de taudis. Nous voudrons que ces écoles en milieu culturel défavorisé soient aussi bien dotées en maîtres et en moyens que celles de nos quartiers les plus aisés.

De même, nous nous contenterons d’augmentations moins progressives de nos salaires et autres revenus, afin que les travailleurs aux moindres revenus puissent améliorer les leurs et ainsi se rapprocher de nous.

La Nation emploiera le meilleur de son intelligence à inventer les moyens d’une accélération du développement culturel, professionnel et économique au bas de l’échelle sociale. Chacun de nous sera personnellement prêt à payer de ses propres privilèges, à donner de lui-même et à permettre que sa part soit diminuée pour que les défavorisés soient enfin favorisés.

Nous tous qui envisageons des réformes au nom d’une plus grande justice, sommes-nous prêts à aller jusque là ? Alors seulement la participation deviendra une réalité autour de laquelle tous les hommes de bonne volonté pourront s’unir ».

Opération « Le savoir dans la rue »

Mai 68 fut aussi l’occasion d’une autre évolution significative dans l’histoire du Mouvement ATD Quart Monde, avec la naissance du « Savoir dans la rue ». Interrogé en novembre 1987 par une jeune journaliste, Claudine Faure, le père Joseph Wresinski revenait sur cette création. Questionné sur l’importance qu’il accordait, dans la lutte contre la misère, à l’accès au savoir, il répondait :


Citation :
Je pense que le savoir est devenu une banalité et je ne sais pas comment expliquer ça, il y a un espèce de sentiment de dégoût. Quand on sait, on se croit supérieur, on ne se rend pas du tout compte que le savoir, on ne l’a obtenu que parce que d’autres se sont donné la peine de vous le transmettre, ils se sont usés. Ceux qui sont à l’université ne se rendent pas toujours compte et c’est très grave, qu’en réalité, leur savoir, ils l’ont obtenu à cause des sacrifices imposés aux ouvriers, aux travailleurs, à ceux qui n'ont eu comme savoir que leur métier, leur certificat d’études. Il y a une inconscience, et c’est pourquoi le Mouvement essaie de sensibiliser les jeunes. C’est en 1968, que j’ai découvert ça, pendant le mouvement de contestation des étudiants. A l’université, ils discutaient des nuits entières. Je voyais tous ces jeunes plein d’intelligence, avec des possibilités considérables, et je me disais : « Ils sont en train de perdre leur temps à faire des discussions, alors que dans les quartiers pauvres, il y a des millions d’enfants qui ne savent même pas lire et écrire ». C'est là, que j’ai inventé le « savoir dans la rue » en disant : il faut que les étudiants viennent apprendre ce qu’ils savent, ce qu’ils ont appris, qu’ils le partagent avec ceux qui malheureusement n’auront jamais la possibilité d’aller à l’université, qui n’auront même pas la possibilité d’apprendre un métier, de suivre une formation. Alors j’ai été dans les bistrots, j’ai été discuter avec eux, et puis j’ai réussi à en gagner quelques-uns, qui sont venus nous rejoindre.

En effet, à l’époque, le Mouvement diffusait un tract qui appelait à cette mobilisation en faveur du partage du savoir :

« Les étudiants », pouvions-nous y lire, « ont contesté leur université et la diffusion traditionnelle de la culture, notre société dans ses structures et son mode de vie. Ils ont pris conscience du monde des sous-prolétaires, ce peuple rejeté dans une marginalité définitive et héréditaire, ce peuple qui ne possède plus aucune culture et se voit privé des moyens d’y accéder, ce peuple qui verra l’exclusion dont il est l’objet se renforcer puisqu’il est, de fait, inapte à participer à la vie publique.

Le moment est venu de rendre la culture à ceux qui en sont privés. Que faire ? Pour essayer de résoudre ce problème crucial que les équipes vivant en bidonville côtoient depuis dix ans, l’Aide à Toute Détresse invite enseignants, étudiants et tous les privilégiés de la culture à venir partager leur culture avec ceux qui en manquent si profondément. Ils constitueront des équipes d’action. Ensemble, ils réfléchiront aux liens audiovisuels qui permettront d’instaurer de véritables courants culturels stimulants. En équipe, ils organiseront une forme non encore expérimentée mais qui se veut dynamique, d’action culturelle et promotionnelle en bidonville. Venez nombreux à l’opération "Le savoir dans la rue".
»

Beaucoup d’autres choses pourraient encore être dites, et une étude approfondie reste à faire. Je conclurais cette première approche du mai 1968 du Quart Monde, en citant une note manuscrite du père Joseph. S’adressant à un interlocuteur non-identifié, il écrit : «  [Tu dis :’Le sous-prolétariat est la première victime du système (gaulliste)’]. Cela est vrai mais cela est aussi incomplet et partisan. Il laisse entendre que le seul système (gaulliste) a créé le sous-prolétariat et l’exploite. Or tout système actuel existant dans le monde crée et exploite le sous-prolétariat qu’il soit rural ou urbain. Je pense que le slogan eût été plus vrai si tu l’avais ainsi libellé : ‘Le sous-prolétariat est la première victime de tout système qui exploite l’homme ou écrase l’homme, ou ignore l’homme...’. Ainsi tu fais une assertion politique, mais tu restes dans la vérité et dans des dimensions plus exactes ».

Quelques mots à propos de Jean Tonglet
Volontaire du Mouvement ATD Quart Monde depuis 1977, Jean Tonglet est responsable du centre international Joseph Wresinski à Baillet-en-France et directeur de la Revue Quart Monde.




1969

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Ven 16 Fév - 12:48


déjà signalé et attendu, sorti hier



Citation :
Paroles de francs-tireurs des années 68.

« Ni bottin mondain, ni roman à clefs, ni polar, ce livre propose simplement un voyage d’initiation aux aventures et perspectives de l’outre-gauche des années 68. »

De 1968 en France, on ne retient en général que des clichés chocs ou chics : les barricades au Quartier latin, les voitures qui brûlent, des slogans (« il est interdit d’interdire », « sous les pavés la plage »), la pénurie d’essence, les soixante-huitards baba cools et ceux qui, passés « du col Mao au Rotary », ont fait depuis de « belles » carrières.

On oublie que mai 68 n’a été que le point culminant d’un mouvement de révolte des ouvriers et des jeunes qui avait débuté bien avant et s’est prolongé largement au-delà, que ce mouvement a été très actif loin de la capitale et que les étudiants ou les groupuscules maoïstes et trotskistes n’en constituaient que les composantes les plus visibles.

C’est une autre vision de cette période que l’auteure donne à connaître et à comprendre, celle d’une mouvance hétérogène, « l’archipel outre-gauche », qui va des anarchistes indépendants à l’ultragauche en passant par les situationnistes.

Des témoignages de trente individus qui se trouvaient alors à Paris, Nantes, Angers, Lyon, Chambéry, Strasbourg, Toulouse, Bordeaux ou Marseille, elle tire un récit choral subjectif, fait de vécu et de théorisation, d’anecdotes et de réflexion, d’espérances et de désespérance, sans oublier une bonne pincée d’humour et même un peu de sex, drugs, free jazz and rock’n’roll.

Citation :
« Je me trouve dans cette mouvance que j’appelle “l’outre-gauche” depuis 1967 et, aujourd’hui, mes jeunes camarades me considèrent comme une de leurs ancêtres politiques. C’est un peu vexant certes, parce qu’on ne se voit pas vieillir, mais cela ne me semblait pas bien grave jusqu’à ce que je sois sommée de dévoiler tous ces événements des années 68 que nous leur aurions cachés, et d’éclairer ou contrer ainsi le récit dominant de cette période avant qu’il ne soit trop tard. Il est vrai que notre histoire risque bel et bien de sombrer dans l’oubli au fur et à mesure de la disparition de ses acteurs. Bien sûr, on peut toujours rédiger seul ses Mémoires mais ce n’est pas en solo que j’avais envie de rendre compte de cette aventure collective […]. Ils sont trente à avoir accepté ma démarche ; en mai 68 ils étaient à Paris, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, à Lyon, à Nantes, à Angers ou à Strasbourg. »

Née en 1947 à Marseille, de parents émigrés russes. Ayant grandi dans un milieu libertaire, Lola Miesseroff avait 19 ans lorsqu’elle a lu De la misère en milieu étudiant. À la suite de cette rencontre avec les idées de l’Internationale Situationniste, elle quitte rapidement l’université, « lieu d’ennui et d’abrutissement », pour opter pour la lutte et la critique sociales. Depuis, elle n’a cessé de participer aux divers mouvements sociaux et à nombre de collectifs de discussion, d’édition, de diffusion théorique. Voyage en outre-gauche est son premier ouvrage.

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PEUTÊTRE



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Lun 26 Fév - 22:41


lignes de faiblesses

«Voyage en outre-gauche», de Lola Miesseroff (Libertalia)
Claude Guillon, Lignes de force 26 février 2018


Claude Guillon a écrit:
Dans cette détestable année de « commémoration » de Mai 1968, les éditions Libertalia ont fait un choix sobre et pertinent. [première faiblesse : l'«écrivain anarchiste» qui de toute sa carrière n'a cessé de flatter ses éditeurs. Cf les liens de son site]

J’ai déjà évoqué ici la réédition du « Journal des barricades » de Pierre Peuchmaurd.

J’en viens aujourd’hui au Voyage en outre-gauche de Lola Miesseroff, sous-titré « Paroles de francs-tireurs des années 68 ». Lesquelles « années 68 » s’entendent jusqu’aux années 70 du même siècle.

Notons au passage l’heureuse invention de l’expression « outre-gauche », assez parlante, et qui évite un long et fastidieux débat sur les caractéristiques d’une hypothétique « ultra-gauche ». [bien vu de Lola pour "outregauche", moins bien du Guillon incapable de discerner dans les sens d'ultragauche (ultragauche ouvrière historique/ultragauche pour l'État et sa police), preuve par le niveau pitoyable de ses analyses "de classe". Deuxième faiblesse]

L’autrice a réalisé un patchwork par thèmes, à partir des matériaux fournis par trente entretiens au long cours. Connaissant la difficulté du décryptage d’entretiens et de la reconstitution d’un chant à plusieurs voix, on peut dire que le résultat est remarquable.

Certes, traiter de questions vastes ou au contraire très précises, à partir de témoignages, dont on sait le caractère subjectif et anecdotique peut mener à des raccourcis dommageables. Tel est le cas, à mon humble et subjectif avis, du sort fait à l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), qui mérite mieux que d’être mise dans le même sac que les organisations léninistes. [certes, si tel est le cas]

Par ailleurs – on connaît mon irritabilité sur le sujet – je suis lassé de voir ressasser, ici sous la plume de Gilles Dauvé, la légende « communisatrice » selon laquelle envisager une révolution sans « période de transition » serait une nouveauté, alors qu’il s’agit du programme anarchiste de toujours. [troisième faiblesse : Guillon n'a rien compris à la théorie de la communisation]

Critique plus importante : parmi les nombreux thèmes abordés, qui firent l’ordinaire contestataire, de 1968 à la fin des années 1970, je ne trouve pas mentionnés les enfants et mineurs en lutte. Certes il est question d’école, mais justement pas des luttes qui la visaient directement (parmi d’autres institutions coercitives). Il faut en conclure probablement que parmi les trente personnes interrogées aucune n’a eu à en connaître. Dommage !

Ces remarques formulées, je ne peux que recommander la lecture de ce livre collectif – les interviewé·e·s sont anonymes, et c’est très bien ainsi [non ! Quatrième faiblesse : que sont-ils devenus et d'où parlent-ils, ? Passés de l'«outre-gauche» à quoi , au juste ? Perso j'ai repéré quelques-uns des ces outregauchistes dans le consulting et le management d'entreprise, sans parler des so called artistes marchands d'eux-mêmes : on a la radicalité et la fidélité qu'on peut] – qui donne une image fidèle et vivante de l’ébullition d’une époque autrement « porteuse » de subversions diverses que le triste aujourd’hui.

Lola Miesseroff a entamé une tournée de présentation, dont je pense qu’elle se prolongera toute cette année 2018.

Elle sera ainsi à Toulouse au local Camarade, 54, Bd Déodat de Sévérac, le dimanche 11 mars à 16h.

rétrospectivement : bande de faux-culs qui souhaiteraient se distinguer comme anciens combattants, alors qu'ils ont pour la plupart eu des vies des plus intégrées dans le capitalisme consumériste, et fût-ce la mort dans l'âme, une carrière réussie de petits bourges, qui aujourd'hui n'osent trop la ramener qu'anonymement, infoutus de se regarder dans le miroir de ce qu'ils sont devenus

bandes de lâches ! et bonjour les coucouches moyennes prolétaristes : ça ne mange pas de pain

PS 1 : je doute qu'en milieux anarchistes des jeunes d'aujourd'hui, cet appui de Guillon à Lola soit des plus efficients, compte tenu de ses positions sur certaines problèmes actuels, au coude à coude avec Yves Coleman, Temps Critiques, non fides...

PS 2 : j'écrirai un jour quelques considérations sur ce qu'on peut globalement nommer "le gauchisme"

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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mar 27 Fév - 11:12


au registre des témoignages



Citation :
Mai 68 est une période durant laquelle s’est déroulée une série d’événements… etc. etc.

Grèves générales, occupations d’usines, révolte de la jeunesse étudiante, De Gaulle vacille, conquêtes sociales, avènement d’une nouvelle société, jouir sans entrave…

50 ans après, presque tout a été dit.  Dans le flot des commémorations, les Éditions du Caïman offrent une carte blanche à des auteurs très divers afin qu’ils vous racontent un mai 68, vécu ou non.

Voici donc « Des nouvelles de Mai 68 » où se mêlent témoignages, fictions, humour, anecdotes, histoires vécues ou imaginaires, souvenirs romancés ou transgressés.

Vous pensiez tout savoir sur Mai 68 ? Vous réviserez votre jugement en découvrant sœur Emiliana et les Katangais, le débrayage de Jocelyne, les amants de mai, Mika Etchebéhère, la garde-robe de l’Odéon, tonton Marcel,  la Simca 1501 de la Banque de France, des CRS et du LSD, Claude - délégué CGT d’Orly Nord, le lycée de Chantilly, les colères de Roger, Mariette l’étudiante de la Sorbonne,  la Coupe Davis 1968, Marie et Daniel sur la route, les souvenirs de Pierre,  le commando Camembert, l’abeille de mai , le footballeur de l’ASSE Rachid Mekhloufi, le tableau Meurtres 10/2 1968, Marie-Lise et sa sœur Jackie,  la Fiat-Abarth miniature,  Bettenfeld le flic rescapé du Vel d’Hiv… et que dire du fameux « Mémé », hier agitateur lycéen dans le Jura, aujourd’hui homme politique bien connu, cerise sur le gâteau d’anniversaire !

Préface de Daniel Prévost

Avec des nouvelles, des BD, des nouvelles dessinées de : Patrick Amand, Luc Baranger, Laurence Biberfeld, Jof Brigandet, Pierre D’Ovidio, Didier Daeninckx, Gilles Del Pappas, Jeanne Desaubry, Michel Embareck, Maurice Gouiran, Tomas Jimenez, Fabien Lacaf, Jean-Noël Levasseur, Dominique Manotti, Roger Martin, Claude Mesplède, Nelly Morriquand, Jean-Louis Nogaro, Philippe Paternolli, Tito Topin, Olivier Truc, Astrid Waliszek et Eric Yung

Ce livre historique prend une dimension exceptionnelle avec les dessins inédits des plus grands humoristes/dessinateurs de presse de l’Hexagone qui n’ont pas hésité à mettre leur grain de sel sur le gâteau d’anniversaire : Ballouhey, Bar, Baru, Berth, Besse, Biret-Chaussat, Bouzard, Cambon, Chereau, Decressac, Deligne, Faujour, Gab, Gros, Jiho, Krokus, Lacombe, Lardon, Large, Lasserpe, Marandin, Mric, Pakman, Rémi Malingrey, Nadine et Mako, Samson, Valère, Willis from Tunis.



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PEUTÊTRE



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mer 28 Fév - 13:15


importé du sujet du GAUCHISME en général et de l'ULTRAGAUCHISME en particulier


de quelques slogans de 68 objectivement gauchistes

chacun son gauchisme et ses gauchistes, disions-nous, et nous les avons définis plus haut. C'est notre "objectivité" au demeurant avec sa part de subjectivité...

nous allons sélectionner quelques slogans de la liste importée le 15 janvier dans 1968 POÈMES et SLOGANS, AFFICHES, ARTS et LUTTES..., et tenter de dire en quoi nous les considérons comme gauchistes, au sens critique des critères vus plus haut. Elle est là : Des slogans de Mai 68. Nous laisserons de côté tout ce qui est pour ainsi dire à notre goût mauvais ou puéril, et c'est beaucoup

- Camarades, si tout le peuple faisait comme nous...
typiquement avantgardiste, la révolution n'a pas eu lieu par la faute du peuple, il faut donc en changer comme disait Brecht

- Le discours est contre-révolutionnaire
aucun discours n'a de contenu hors de ce qu'il dit dans le contexte où il le dit

- L'ennui est contre-révolutionnaire
ça dépend s'il ligote ou pas. Il peut aussi pousser à de désennuyer

- Exagérer c'est commencer d'inventer / Exagérer, voilà l'arme
on peut aussi inventer des conneries désarmantes

- Les frontières on s'en fout
sauf qu'elles existent, c'est encore prendre ses désirs pour la réalité, faire semblant, 68 comme révolution-simulacre

- Il est interdit d'interdire
censé dire l'absolu de la liberté, il se retourne contre elle, car il n'y a pas de communauté humaine possible sans loi commune, et donc des interdits, seraient-ils de l'ordre symbolique, non transcrits dans un droit commun et sa juridiction d'État

- L'imagination prend le pouvoir
quand elle le fait elle cesse d'imaginer

- L'insolence est la nouvelle arme révolutionnaire
insubordination puérile

- Jouissez sans entraves
sans entraves, il n'y a pas de jouissance possible, car elle est aussi transgression d'une entrave... à jouir

- Je prends mes désirs pour la réalité car je crois en la réalité de mes désirs / Mes désirs sont la réalité
les désirs sont une réalité, mais leur réelisation, même possible, n'est pas immédiate. Une fois réalisés, ce ne sont plus à proprement parler des désirs, ou seulement de recommencer

- Ne travaillez jamais !
même dans le sens situationniste, c'était une contradiction dans les termes, puisque l'IS voulait le pouvoir des Conseils ouvriers, les travailleurs d'Arlette Laguiller : une apologie du travail !

- La révolution a besoin d'argent et vous, aussi; les banques sont là pour nous en fournir !
elle a plutôt besoin d'abolir l'argent...

- La révolution cesse dès l'instant qu'il faut se sacrifier pour elle / Une révolution qui demande que l'on se sacrifie pour elle est une révolution à la papa
un dîner de gala ?

- La révolution doit se faire dans les hommes avant de se faire dans les choses
elle est transformation du rapport entre les humains et entre eux et les choses, leurs activités

- La révolution prolétarienne est l'acte intellectuel par excellence
j'ignore ce qu'est un acte non "intellectuel", si ce n'est un acte manqué

- Le sacré, voilà l'ennemi
voire. Tout sacré n'est pas religieux... Il y a dans la loi non juridique du communisme quelque chose de sacré

- Soyez réalistes, demandez l'impossible
déjà discuté plus haut

- Tout le pouvoir aux conseils ouvriers (un enragé) / Vive le pouvoir des conseils ouvriers étendu à tous les aspects de la vie
l'affirmation qui n'en finira jamais avec le prolétariat

- Vous finirez tous par crever du confort
concernant les 68tards officiels, souvent prémonitoire, mais tous n'en sont pas morts : « Ils ne mouraient pas tous, mais tous étaient frappés »

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Jeu 1 Mar - 14:26


mai 68 événement gauchiste

dans l'esprit de notre sujet le GAUCHISME : une catégorie pertinente pour la critique ?, nous pourrions dire que mai 68 fut historiquement un événement gauchiste, la fumée qui cachait la révolution du capital à venir

qui a suivi ce sujet entendra que le gauchisme dont nous parlons ici n'est bien sûr ni celui de Lénine, ni celui de Marchais. Sans doute le meilleur résumé en est-il la figure de Cohn Bendit



c'est donc prendre le contrepied de qui affirme qu'« il ne faut pas réduire l’événement à sa façade gauchiste ». Exemple dans Le moment 68 à Lyon en milieu scolaire, universitaire et éducatif : contestations, mutations, résistances, trajectoires :

Citation :
Mai 68 est un événement protéiforme. C’est une crise estudiantine, mais c’est aussi une crise sociale. Ces crises doivent être elles-mêmes replacée dans le cadre d’une séquence plus longue, le moment 1968, pour reprendre l’expression initiée par Michelle Zancarini-Fournel : car « Mai 1968 est en fait l’épicentre d’une large contestation, galaxie de mouvements sociaux, politiques et culturels très divers, qui se juxtaposent dans le temps et interfèrent avec des transformations structurellement lisibles avant 1968 ».

Protéiforme, Mai 68 l’est aussi par l’idéologie portée par ses acteurs (ou du moins ses leaders) : marxistes-léninistes de diverses obédiences, situationnistes, etc. Au sérieux révolutionnaire des uns s’oppose l’humour contestataire des autres ; les uns entendent « accélérer le cours de l’histoire », tandis que d’autres voudraient arrêter le temps et (se) poser des questions sur le sens de la vie.

De fait, si Mai 68 se transforme un moment en crise généralisée, c’est parce qu’il est à la fois le révélateur et l’accélérateur de changements profonds des valeurs et des normes. Car il ne faut pas réduire l’événement à sa façade gauchiste. Mai 68 révèle la distorsion qui s’est instaurée entre d’une part le système d’autorité et de valeurs hérité des générations précédentes et d’autre part les comportements et valeurs qu’adoptent ou veulent adopter les générations nées pendant l’aube des Trente Glorieuses.

on trouve assez de textes insistant sur le fait que mai 68 connut « la plus grande grève générale de l'histoire des luttes de classes en France », mais les grèves et la contestation étudiante sont les deux faces d'une même monnaie qui n'est fondamentalement pas une remise en cause de la « société de consommation »* mais la revendication commune d'une libération étendue de la consommation, puisque les marchandises qui n'étaient accessibles qu'aux couches moyennes - dont proviennent les étudiants révoltés -, le deviennent plus largement aux prolétaires salariés par l'augmentation des salaires

sur plusieurs centaines de slogans, je n'en ai trouvé aucun remettant en cause "la marchandise", thèse pourtant développée en 1967 par Debord dans La société du Spectacle et par Vaneigem dans Le Traité de savoir-vivre à l'usage des jeunes générations. La critique de "la société de consommation" n'est pas centrale comme celle de toute autorité, et avec moins d'autorité, c'est le marché capitaliste qui se développera. Avec le weekend entier chômé (avant 68, on travaillait le samedi matin) on a plus de temps pour consommer...


Vaneigem a écrit:
La société de consommation mène au vieillissement précoce ; n’a-t-elle pas trouvé sous l’étiquette teen-ager un nouveau groupe à convertir en consommateurs ? Celui qui consomme se consume en inauthentique ; il nourrit le paraître au profit du spectacle et aux dépens de la vraie vie. Il meurt où il s’accroche parce qu’il s’accroche à des choses mortes, à des marchandises, à des rôles.Tout ce que tu possèdes te possède en retour. Tout ce qui te rend propriétaire t’adapte à la nature des choses ; te vieillit.  Le temps qui s’écoule est ce qui remplit l’espace vide laissé par l’absence du moi. Si tu cours après le temps, le temps court plus vite encore : c’est la loi du consommable. Veux-tu le retenir ? Il t’essouffle et te vieillit d’autant. Il faut le prendre sur le fait, dans le présent ; mais le présent est à construire. Nous étions nés pour ne jamais vieillir, pour ne mourir jamais. Nous n’aurons que la conscience d’être venus trop tôt ; et un certain mépris du futur qui nous assure déjà une belle tranche de vie.

il est donc faux d'affirmer que « Parler de société de consommation en 1968 est un anachronisme. L'expression n'est apparue que deux ans plus tard sous la plume du sociologue et philosophe Jean Baudrillard.» source

mais l'avertissement de Vaneigem en 1967 est loin d'aboutir à une "victoire du situationnisme", puisque « s'accrocher à des choses mortes, des marchandises, à des rôles », n'a cessé de s'étendre jusqu'à aujourd'hui, et ceci dès les lendemains de 68 (voir équipement des ménages en appareils ménagers, téléviseurs, voitures... concernant les catégories sociales inférieures, et pour tous le développement des loisirs et de la "culture")

en 68 il n'y a pas eu d'écart, de remise en cause du rapport capitaliste, mais un remodelage de ce rapport poursuivant le compromis keynésien entre prolétariat et capital, et c'est ensemble y compris à travers leurs affrontements que l'ont produit toutes les classes de la société de l'époque. La preuve, comme nous l'avons écrit, par le résultat, dans la restructuration mondiale du capital, donc aussi du marché capitaliste global donc local

nous pensons d'ailleurs que les "révolutions" doivent être analysées dans la totalité des rapports entre classes en actions et non dans le seul affrontement binaire structurel supposé entre deux classes antagoniques : le sens historique d'une révolution est donné par son résultat (en faire l'histoire à rebours selon Marx/Ollman)

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Ven 2 Mar - 13:21


erreur d'hier quand j'affirmais : « sur plusieurs centaines de slogans, je n'en ai trouvé aucun remettant en cause "la marchandise" »


« La marchandise est l'opium du peuple. »
Slogan sur le mur d'une banque, le 6 Mai 1968





mais il n'empêche que le slogan détournant Marx ne mange pas de pain, qu'il est signé par quelqu'un qui n'avait pas de problème pour "faire les magasins", et qui vraisemblablement continuera à les faire après 68. Typiquement gauchiste, donc

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Sam 10 Mar - 21:53


nous avons par maladresse supprimé le dernier commentaire de ce fil en voulant le compléter de cet entretien avec José Bové. Nous posions la question : 'mai 68' fut-il réellement un mouvement contre le capital ?, et nous invitions à considérer les slogans et les luttes en fonction d'une critique de l'économie politique, où l'on verra que le bilan est bien maigre

Bové donc, dont les premières réponses pourraient rejoindre notre analyse, mais ça ne dure pas, et l'on en voit la raison dans la suite de l'entretien



L’élan révolutionnaire de mai 68 a ouvert la voie au consumérisme. Ce n’est pas un paradoxe mais une conséquence logique. Le point avec José Bové en vue du débat du 19 mars à l’espace Bernanos entre le militant écologiste et le philosophe Jean-Luc Marion, qui sera animé par des journalistes de "Famille Chrétienne".


en 1968, José Bové a 15 ans. Ici, en 1999, 46 ans

Citation :
Comment le mouvement révolutionnaire de Mai 68 peut-il déboucher ensuite sur la société de consommation ?

La contradiction existe dès le départ. La première réalité de Mai 68, c’est d’abord un décalage total entre des institutions issues de la fin du XIXe siècle – politiques, religieuses ou sociales – et la société. Cela se traduit par une révolte contre la légitimité de l’autorité. Mais il y a un autre décalage qui concerne les modes de vie remis en cause par les effets du « fordisme » (le fait d’accroître la productivité en réorganisant le travail NDLR). Je veux parler de cette seconde industrialisation portée par le développement de l’industrie automobile et ménagère, elle va de pair avec une augmentation des salaires et un consumérisme naissant. Mai 68, ce n’est donc pas uniquement une révolte. C’est aussi une tentative d’adaptation à cette révolution du fordisme – en attendant celle du numérique – avec son lot de nouvelles libertés ou pseudo libertés… Les gens ne se rendent pas encore compte que ce modèle dominant sera destructeur des liens sociaux, des libertés et finalement de la planète.

C’est quand même un paradoxe énorme d’aboutir au contraire des slogans gauchistes de l’origine, qui prétendaient mettre à bas le capitalisme ?

Je ne parlerai pas de paradoxe. Ceux qui ont porté la révolte en Mai 68 voulaient mettre à bas l’idéologie dominante. Ce faisant, ils ont mis sur les rails une nouvelle idéologie qui a pris le dessus. Au XIXe, la première industrialisation brutale s’est imposée sur une opposition Travail / Capital qui se manifeste par la prise de conscience de l’aliénation des exploités. Ce qui symbolise la seconde industrialisation et Mai 68, c’est une autre aliénation beaucoup plus insidieuse. Elle passe par un consumérisme encouragé par une nouvelle propagande qui prend la forme de la publicité et qui est beaucoup plus difficile à faire émerger.

Il y a donc une dérive de Mai 68 ?

Il ne faut pas parler de dérive car ce mouvement est consubstantiel à Mai 68. Il existe une logique de récupération du système technicien [il ne s'agit pas essentiellement de cette question]. La force du modèle dominant, c’est de savoir toujours tout récupérer ! Autrement dit, le capitalisme est capable de tout récupérer y compris sa propre contestation. Dans ce système, les moyens prévalent sur les fins et tout a vocation à être intégré. On ne présente jamais un « progrès » en disant que c’est potentiellement dangereux ! La justification est toujours un mieux-être : « cela libère du temps », « cela permet de mieux soigner », etc.  Celui qui conteste passe pour un imbécile ou un criminel. C’est un cercle vicieux et infernal.

Autrement dit, Mai 68 n’a rien changé ?!

Ce n’est pas avec le fantasme de la Révolution politique que nous sortirons du système. Je plaide pour des révoltes enracinées localement. Des causes qui peuvent ensuite s’élargir. Pour vous répondre, je crois que Mai 68 a signé la fin de l’idéologie de la révolution comme mode de transformation du monde.

Qu’est-ce qui peut nous protéger à l’avenir de la logique folle du consumérisme ?

On doit s’interroger sur ce qui peut entraver l’emballement technicien et les pseudos libertés qui vont avec. C’est un fait, le capitalisme veut intégrer tous les éléments de notre vie. Il en va désormais de la génétique et de la procréation. Il y a un emballement technique au service de ce système qui prétend englober l’ensemble de nos activités. Cette logique folle a pour conséquence de marchandiser le vivant, que ce soit les plantes, les animaux ou les humains... La menace est continue avec la perspective de l’intelligence artificielle. On nous présente sans cesse des « avancées » (sic) mais sans jamais prendre le temps de s’interroger sur le sens de la vie.

À propos de sens, les écologistes et les chrétiens n’ont-ils pas vocation à dénoncer d’une même voix la marchandisation du vivant ?

Pourquoi pas ! La question n’est pas tant de savoir d’où nous venons mais où nous voulons aller. Ce qui m’importe, c’est de savoir ce que les gens peuvent construire ensemble. En évitant les malentendus évidemment. Les chrétiens sont les bienvenus pour poser cette question sans tabou et de manière radicale. Sinon nous resterons dans l’accompagnement du système. L’écologie finira par être recyclée demain par le modèle dominant.


Hulot, Bové, Joly, Cohn-Bendit, Joly, Bové...2011

mais on sera plus surpris encore de la proximité de nos propos avec ceux-ci, dont je laisse à ma lectorate le plaisir de découvrir l'auteur, ici
Citation :
Maintenant on sait. On sait que Mai 68 n'était qu'une ruse de l'histoire. On sait que le marxisme emphatique des jeunes révolutionnaires n'était qu'une manière détournée de faire le jeu du marché. On a lu Régis Debray, dès 1978, et Luc Ferry, au milieu des années 1980. Avant eux, l'Américain Christopher Lasch, et tous les autres depuis. On sait que la «crise de civilisation» diagnostiquée alors par Georges Pompidou était surtout une mutation du capitalisme, qui passait d'un système fondé sur la production, l'industrie et l'épargne, à une économie basée sur la consommation, les services et la dette.

On sait que même la «grève générale», rêve séculaire de tous les syndicalistes, a été noyée sous les augmentations de salaires - bientôt dévorées par la dévaluation du franc et l'inflation - et le retour de l'essence dans les stations-service pour les départs du week-end de la Pentecôte.


«Jouissons sans entraves», l'un des slogans phare de Mai 68 s'est transformé en pulsion de consommation.

On sait que le talent du slogan travaillé dans les ateliers de la Sorbonne s'est reconverti dans les agences de publicité. On sait que la libido des étudiants de Nanterre qui voulaient aller dans le dortoir des filles s'est transmuée en pulsion de consommation. On sait que leur universalisme utopique a fait le lit du marché mondial des capitaux et des marchandises.

[...]

où l'on ne s'étonnera pas d'une continuité sans rupture de l'idéologie française, et de raisons rouges-brunes trouvées ici ou là, dans la logique d'une commune surinterprétation de 'mai 68' : si nos gauchistes peuvent être les leurs, ce n'est pas pour les mêmes raisons



vieux, catho, mais pas con :
« Cette révolution culturelle était essentiellement
une révolution favorable au capitalisme »


Jean-Luc Marion : « Mai 68 a montré l’impossibilité d’instaurer le paradis sur la terre »
famille chrétienne 13/03/2018 | Par Samuel Pruvot avec Clotilde Hamon et Clémence Barral

Comment les anciens gauchistes de Mai 68 sont-ils devenus des businessmen ? Pourquoi les agitateurs trotskystes se sont-ils transformés en gardiens du consumérisme ? Pour l’académicien Jean-Luc-Marion, cette évolution n’est pas paradoxale mais complétement logique. Entretien en avant-première du débat avec José Bové sur « les promesses non tenues de Mai 68 » à l’espace Bernanos lundi 19 mars.


©️W.ALIX-CIRIC

Citation :
Comment se fait-il que les têtes pensantes de Mai 68 soient devenus cinquante ans plus tard des figures de proue du consumérisme ?

Je suis d’accord avec José Bové. Cette révolution culturelle était essentiellement une révolution favorable au capitalisme et à la transformation du modèle du citoyen comme travailleur et producteur en un nouveau modèle du citoyen comme consommateur et d’abord de spectacles.

Mai 68 apparaît pourtant à l’époque comme une dangereuse poussée du communisme ?

Mai 68 est une supposée révolution qu’il faut lire à deux niveaux : politique et culturel. Sur le plan politique d’abord, comme l’ont aussitôt interprété l’union de la gauche et le parti gaulliste, c’était une poussée du communisme soviétique plus ou moins volontairement relayée par les mouvements maoïstes et tiers-mondistes, sur fond de guerre du Vietnam. Des courants qui fascinaient, parce que le totalitarisme fascine toujours les petits philosophes qui veulent penser la totalité.

Cette force supposée révolutionnaire devait être contrée par un sursaut républicain et national. Et c’est ainsi que les choses se sont passées. La révolution politique n’a pas pris. De cette lecture politique il faut tout de même retenir une chose évidente pour les gens qui étaient sur le terrain – c’était mon cas – et qui n’a pas été comprise par les politiques eux-mêmes. Car les politiques ne comprennent pas grand-chose à la politique, et ce n’est pas une surprise !

De quoi voulez-vous parler ?

Ils n’ont pas vu que pour la première fois le système soviétique était critiqué par la gauche et l’ultra gauche, mais aussi par une grande partie des syndicats. Et c’est à ce moment-là que s’est mis en place ce qui devait donner, dix ans plus tard, les dissidences dans l’empire soviétique : le ralliement du syndicalisme français aux Solidarnosc. Ce fut le début de la fin de la domination intellectuelle du Parti communiste sur les intellectuels français. Il y a donc eu un aspect très positif de Mai 68 qui a complètement échappé aux protagonistes d’alors.

[...]
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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mar 13 Mar - 8:50


d'hier avec un ajout

appel à contributions d'un journal 'conseilliste', avec une bonne question


Where Was Marx in 1968?
An Invitation From the Editors of Insurgent Notes March 11, ’18

study

Edgar Morin est ce qu'il est, depuis longtemps, on ne va pas le refaire, mais il est tout sauf un imbécile. Son témoignage est intéressant par certaines remarques, mais on y relèvera un grand absent : le capital, comme si tout ce qu'il note, de changements surtout dans la subjectivité emportant les transformations de la vie quotidienne dans le grand vent de l'économie politique, n'avait été qu'une histoire de mœurs. Mais en creux, son analyse confirme la nôtre : il n'y a pas eu de conjoncture de rupture avec le capital, et l'aspiration à la 'communauté humaine', qui rappelle l'interprétation de Temps Critiques, devait jouer son rôle dans la restructuration du capitalisme, au point que même les plus radicaux (voir le livre de Lola et sa lecture 'outrée' plus haut bas) ne pouvaient que s'inscrire dans cette défaite. C'est à notre sens ainsi que l'on doit comprendre l'histoire : à rebours


extraits commentés
Citation :
Edgar Morin : - Les cabinets de psychanalystes se vidaient brusquement...
[qui les remplissait ?]

- guerre civile sans mort, sauf à Flins
[c'est un peu plus, nous l'avons vu]

- les syndicats au début réticents [] se sont finalement rués dans cette brèche pour arracher au gouvernement des concessions fondamentales. Une fois obtenues ces concessions, ils ont apaisé les choses. Ce qui m’a frappé aussi, c’était la volonté de Georges Pompidou de calmer le jeu en négociant et en accordant des concessions.

[nous avons parlé de l'intelligence politique de Pompidou, homme d'État et banquier, qui a bien vu la nécessité de transformer non seulement la politique mais l'économie, et qui anticipe ce que mettra en œuvre Giscard d'Estaing... ça pourrait annoncer un Macron]

- Il y a eu des changements de mœurs bien que rien ne changeât dans la société. [...] Je maintiens que beaucoup de choses ont changé sans que rien ne change. Surtout sur le plan des mœurs, des sentiments, des idées.

[c'est un peu ça et plus, les "changements de mœurs" sont un produit et une condition de transformations plus profondes, implication réciproque, résolution par le capital d'une de ses contradictions sur le terrain sociétal et "culturel" qui ne sont pas moins des rapports sociaux au sens de Marx, l'idéologie si l'on préfère (Raymond Williams, Structure of Feeling]


de tels témoignages, nous en avons vus d'autres de cette tonalité (Jacques Wajnsztejn à Lyon...) nous donnent à penser que cet anniversaire, peut-être en raison de l'âge des témoins réveillant leurs souvenirs avec distanciation, apportera une vision plus réaliste de ce qui s'est vraiment passé à l'échelle historique. Rappelons que 1968 se situe au mitan d'Octobre 1917 et d'aujourd'hui, et 1945 au mitan d'aujourd'hui et de la Commune de 1871, etc. Les décalages de perceptions générationnelles sont considérables mais dans une histoire qui au fond avance plutôt lentement, sur quoi nous reviendrons plus théoriquement

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mer 14 Mar - 1:59


ça cause aussi de 68 (via Henri Simon sur Cohn-Bendit), mais ça se baladait dans la bibliographie depuis janvier 2016, ché pu pourquoi. Yavait encor Corinne Cerise, c'était l'bon temps


Citation :
un siècle de "gauchismes"
en raccourci

corinne cerise a écrit:
ULTRAGAUCHE OUVRIÈRE et ANARCHISANTE (Conseils ouvriers), dont hérite le situationnisme et la théorie de la communisation : se reporter aux textes en ligne de
Hermann GORTER Lettre ouverte au camarade Lénine

Quand même, ça avait de l'allure ce genre de textes. Et ça reste fort encore aujourd'hui.

d'autant que cette réponse était au Lénine de : La maladie infantile du communisme (le "gauchisme")

j'ai choisi ce texte de Gorter pour ça, parce que moi, en 1971 à l'UEC (étudiants ~ PCF), on m'a donné à lire le Lénine mais on m'a caché la réponse... que je n'ai découverte que 35 ans plus tard ! Nul doute que je serais resté con moins longtemps, alors si ça peut inspirer quelque jeunesse...

quand on voit le sommaire, c'est tout un programme, si j'ose dire :
Gorter a écrit:
Lettre ouverte au camarade Lénine
I. Masses et chefs
II. La question syndicale
III. Le parlementarisme
IV. L'opportunisme dans la troisième Internationale
V. Conclusion

cela étant, les "gauchisses" du PCF, c'était tous les autres, pas seulement les Enragés de Nanterre ou les Situs, mais les maoïstes, les trotskistes (« Le trotskisme, cet anti-léninisme » 1969), et même certains à l'UEC, que Krivine avait quittée en 1965 pour cofonder la LCR... et bien sûr Dany le rouge


il n'a pas dit : « nous sommes tous des Nègres et des Africains »
pour l'Occident, le crime nazi, c'est d'avoir exterminé des Blancs
certains ont bien vu le piège idéologique de l'antifascisme ou de l'antiracisme
mais sont tombés dans celui de l'eurocentrisme prolétarien universel :
on ne change pas le monde avec des abstractions
ni des attractions...

le 2 mai, Minute, journal d'extrême-droite : « Ce Cohn-Bendit, parce qu’il est juif et allemand, se prend pour un nouveau Karl Marx »
le 3 mai, Georges Marchais, dans l'Humanité : « ces groupuscules dirigés par l’anarchiste allemand Cohn-Bendit »

témoignage d'Henri Simon sur la manif du 13 mai 68 extrait
Citation :
Je m’y étais retrouvé avec un groupe de camarades qui gravitaient autour du groupe ICO, dont Christian Lagant, d’ICO et du groupe Noir et Rouge, et un peu par hasard, aux côtés de Daniel Cohn-Bendit, alors militant du mouvement du 22-Mars et proche de Noir et Rouge (à ce moment il n’était pas encore une vedette médiatique, bien qu’ayant quelque peu fait parler de lui dans le milieu étudiant à Nanterre et à la Sorbonne).
[...]
En arrivant à Denfert, toute cette « avant-garde » tourna à droite par le boulevard Raspail pour gagner le lointain Champ-de-Mars. Cohn-Bendit resta là avec une mission bien précise. J’abandonnai les copains qui poursuivaient et me souviens avoir dit : « Je reste, c’est ici que ça va se décider. » La mission de Cohn-Bendit, armé d’un mégaphone, consistait à haranguer la foule des travailleurs qui suivaient pour les persuader de tourner à droite, et non à gauche pour une dispersion par le boulevard Arago. Pour ce faire, il monta avec son mégaphone sur le Lion de Belfort, ce qui était effectivement une excellente position pour lancer la bonne parole vers la foule des arrivants.

Mais c’était compter sans le pouvoir, non seulement des staliniens mais aussi de tous les appareils syndicaux – et c’était là une incroyable naïveté, doublée d’un avant-gardisme élitiste en même temps qu’une ignorance totale des rapports de force dans le mouvement ouvrier. De plus, les premiers rangs des manifestants syndicaux étaient peuplés des bonzes syndicaux et de leurs services d’ordre.

A peine Cohn-Bendit chevauchait-il le Lion et entamait son slogan « Tous au Champ-de-Mars… », qu’une voiture sono du PCF vint s’installer au pied du Lion et commença à diffuser à plein volume de la musique entrelardée du mot d’ordre syndical « Dispersion par la gauche, par le Boulevard Arago ». Rapidement le cavalier du Lion comprit sa méprise, descendit de sa monture et tenta, avec son mégaphone, de rentrer dans les rangs des manifestants pour y porter la bonne parole. Mais là il se trouva en présence du service d’ordre qui ne faisait pas de cadeaux ; l’un des sbires, d’un coup de poing lui enfonça le mégaphone dans les dents. Cette violence souleva des protestations dans les rangs qui s’avançaient « Laissez le parler ». Le service d’ordre adopta, devant ces protestations un autre tactique : l’isolement et la sortie discrète de la manifestation.

J’étais resté près de Cohn-Bendit, assez isolé car tous ses copains étaient partis vers le Champ-de-Mars pour organiser les débats ouvriers-étudiants. Nous fûmes rapidement entourés par les sbires syndicaux musclés, et gentiment poussés hors de la manifestation. Je me souviens d’un petit du service d’ordre qui me collait aux fesses en proférant des menaces : « On te fera la peau, salope ». Il ne devait pas être très loin de penser que j’étais un provocateur. Je ne sais ce que devint alors Cohn-Bendit (il a d’ailleurs survécu). Quant à moi, je quittai la manifestation et n’allai pas au Champ-de-Mars.

Les « prétentions » avant-gardistes étudiantes m’en avaient suffisamment appris (et j’y ai souvent réfléchi par la suite), et j’avais pas mal à faire quant à mon militantisme dans la boîte où je travaillais : le mai des travailleurs venait de commencer.

Aragon disait en 1968 : « Les jeunes gauchistes feront les vieux cons », ça fait pas mal de candidats aujourd'hui : LO, le NPA... "gauchistes" mais tout ce qu'il y a de plus électoralistes ! Ensemble soutiennent la gauche radicale... de Syrisa : la plate forme de gauche

quelle chance, Corinne, pas de gauchisme chez nous, mais...

le purisme, maladie sénile du communisme

Corinne Cerise a écrit:

Une question de spécialistes

Vous parlez tous en spécialistes. Qui de la communisation, qui de l'anarchisme, ou qui du communisme.

C'est à qui, dans cette discussion de comptoir qui plane plus bas que son ombre, sera le plus près de la "pureté" théorique, de la prétendue vérité "révolutionnaire". Et ce, sans un regard sur les luttes concrètes[...]

Oui, vous restez des "spécialistes", c'est à dire, au final, des anti-communistes [...] la lutte de classes est impure dans son concret et faite de contradictions de tous ordres (ce guide n'est surement pas parfait), mais qu'elle seule peut produire un dépassement malgré/avec toute sa crasse. [...] vos rôles de "spécialistes" sont de toute façon destinés à crever de leur belle mort.

Restez donc avec vos querelles intestines, dans vos postures, "en attendant les luttes", pour détourner DNDF... C'est très confortable, et ça ne risque pas de faire peur à un patron (même pas à un flic).

hier dans AUTONOMIE, INTERVENTION, ACTIVISME...

purisme qui s'accompagne parfois de purinatisme, mais c'est une autre histoire...



la philosophie est au mondé réel
ce que la masturbation est au sexe




Dernière édition par Admin le Sam 17 Mar - 17:01, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Jeu 15 Mar - 11:57


du 11 mars redescendu et complété d'un avis dans Le Monde des livres



déjà signalé, mais pas encore lu, et nous espérons en tirer autre chose de moins outré...



Compte-rendu de lecture 9 mars 2018

Dans cet ouvrage indispensable, l’auteur dresse le tableau affligeant d’une mouvance influencée à la fin des années 60 par l’internationale situationniste, et pour certains, par les courants communistes oppositionnels (ultra-gauche).

Un salutaire exercice de dégrisement.


Citation :
Tout au long ses années 70, j’ai des amis qui sont mort, suicidés, victimes d’accidents de moto, et d’autres qui ont fini en asile psychiatrique, quand ils ont compris, ou pressenti, que la « révo­lu­tion dans un pays capi­ta­li­ste fonc­­­tion­nant bien » lais­sait la place à une révo­lution qui n’était pas la leur, d’au­tant plus difficile à com­prendre et à com­battre qu’elle avan­çait mas­quée des ori­peaux de l’ima­­­­gi­naire et du désir, et que les véri­­tables lignes de dé­mar­ca­tion s’étaient brouil­­lées à leur insu ; que l’as­pi­ra­tion au chan­ge­ment ren­­con­­­­trait les pro­jets du nou­veau pou­voir, résolu de ba­layer les archa­­ïs­mes en­tra­vant la mo­­­der­ni­sation de l’en­tre­­prise Fran­ce en pous­­sant partout les feux de la con­som­­­ma­tion ; quand ils s’est avéré, avec le reflux, qu’en ébranlant l’ordre ancien, mais sans l’abattre, ils n’avaient fait que se creuser un tombeau.

Si l’on peut consulter les ouvrages des éditions Libertalia en Enfer, au Paradis, ou au Purgatoire, ceux-là vont se retourner dans leur tombe, quand ils prendront connaissance de ce petit ouvrage, où l’on trouve merde, baiser, bouffer, picoler, bordel, con, foutre, connerie, gueule, chier, foutre, à presque toutes les pages. où une litanie de vieux radicaux ravis, semble-t-il, qu’on leur donne une dernière fois la parole, 50 ans après, pour étaler leur trivialité, et bien souvent leur vulgarité, rabâchant les formules creuses de leur jeunesse, dont ils espèrent tirer sans risque aujourd’hui un petit bénéfice, peut-être, en terme d’aura sulfureuse et de reconnaissance sociale. Car la radicalité, la rébellion de nos jours, ça se porte bien, et ça se monnaye. Et eux qui n’ont jamais travaillé qu’à détruire le vieux Monde, j'imagine, comme leur maître Guy Debord, ils aimeraient bien que ça se sache et qu'on leur en tienne gré.

Ils comprendront en outre que pour leurs anciens camarades, qui sont bien sur terre, eux, cinquante ans après, et qui n’ont rien appris : « tout ce qu'on veut, c'est bien bouffer, bien boire, bien baiser et trouver à faire quelque chose de marrant » (p.109).  Cette phrase restera, grâce à vous, Lola, comme un étendard, un marqueur (comme on dit aujourd’hui) de cette radicalité situationniste, aussi prétentieuse que trompeuse. Peu ragoutante, à vrai dire.

Consternant. Je ne sais pas quelles sont les motivations de la camarades qui a réalisé cette compilation, ni ce qui a convaincu les éditions Libertalia de publier ça. S’agit-il d’un règlement de compte avec le passé ? Certains diront : Quel effet auprès des jeunes générations ! Pourquoi dégrader encore l’image de notre parti libertaire ?

Je pense autrement. Même si j’ai pris une belle claque à l’occasion de cette lecture, j’approuve cette publication, qui m'a été salutaire. Pour préparer l’avenir, il faut regarder la réalité en face, il n’est jamais trop tard pour démystifier le passé, et renoncer pré­­ci­sé­ment « aux idées clefs, aux plus cer­taines, aux plus con­­so­la­trices », comme nous y invi­­taient  André Prudhommeaux ou Pasolini dans ses Let­tres lu­thé­­­rien­nes. Et donc aux imageries qu’on entretient comme un petit trésor pour affronter l’adversité, en gardant une belle image de soi, de son parcours, de sa jeunesse, de ses rêves.

Même si c’est pénible. Alors merci Libertalia, merci Lola, de m’avoir éclairé, dessillé !  Merci de m’avoir donné ces clés, moi qui ai côtoyé ce milieu, et partagé les outrances, sans comprendre.

Il m’est douloureux d’amettre que c’est chez les extrémistes, les enragés, les plus irréductibles au compromis et les plus défiants par rapport à la récupération, ceux qui comme nous furent influencés par les situationnistes, et non chez les gauchistes, qu’on trouve les comportements, les formules, les idées qui vont façonner la société que l’on connaît aujourd’hui.

Ainsi, la pro­testation séculaire contre l’hy­po­crisie des conventions qui rég­laient les re­la­tions entre les êtres humains, jusqu’à la reven­dication d’une liberté sexuelle absolue, aboutit à la dé­ché­ance de toutes les formes de savoir-vivre inven­tées par l’homme pour faci­liter les relations avec ses sem­bla­bles. En réac­tion aux formes exéc­rables de capo­ra­lisme qui sévis­saient dans ce temps-là, le re­fus de toute discipline, de toute hiérarchie, de toute con­trainte et de toute autorité, et en apparence seulement de toute norme, dé­bou­chait sur le refus con­­for­table d’assu­mer quel­­ques res­pon­sa­bi­lités que ce soit – ce qui pose prob­lème pour qui appelle à bou­le­verser l’ordre des choses – contribuant finalement à la mise en place des modes hypo­crites et cul­pa­bi­li­sants d’eu­phé­misation du com­­man­de­ment qui pré­valent encore au­jourd’hui. L’exal­ta­tion du désir et les pra­tiques autrefois con­sidérées comme dé­vi­antes ou perverses sont démo­cra­­ti­sée par les maga­zines fé­minins, c'est ainsi que "la fellation est devenue le ciment du couple" (Elle), ce qui enrichit fina­le­ment la qua­lité de vie du con­som­mateur. La libération de la parole, bien réelle en Mai, ouvre la voie à la toute puis­sance de la com­­mu­ni­ca­tion, qui va pro­liférer comme un cancer, le dis­cré­dit porté sur le sens com­mun, la répudiation de tout héritage et l’idolâtrie de la jeu­nesse inau­gurée jadis par les fascistes con­tri­buent à rendre pres­que impos­sible toute trans­mission entre les géné­ra­tions. La critique du salariat, devenue inaudible avec la montée du chômage, a été instrumentalisée pour justifier l'autoentreprenariat et l'ubérisation, la confusion du travail et de la vie privé, la critique du militantisme a débouché sur un apolitisme qualunquiste et abject. Et le relâchement des con­traintes finit par distendre jusqu'aux ressorts d’une révolte presque ancestrale, le caractère du réfractaire se constituant par confrontation avec l’au­to­rité perdant toute sub­stance, persis­tant seulement comme un rôle et sous per­fu­sion des médias, comme ex­pression de la déso­béis­sance rhé­to­rique, qui est en réalité la « vraie obéis­sance ».

Triste bilan, donc, mais qui ne doit pas nous faire renoncer. D’au­­tres vien­dront, dont le ju­ge­ment se forme au­jour­d’hui, qui me liront au­tre­ment. Moins en­com­brés de leurs sou­­ve­nirs, ils ne se lais­seront pas domi­­ner par le poi­son de la nos­­talgie, ou par l’amertume, et ils ver­ront les rai­sons d’es­pérer qui m’échap­pent.

Et si la vie n’est peut-être qu’une ombre qui passe, l’histoire humaine, quant à elle, ne saurait se réduire à ce récit plein de bruit et de fureur raconté par un fou et qui ne signifie rien, comme on nous le suggère avec une in­sis­­tance suspecte, à l’issue duquel notre es­pèce dis­pa­raî­trait dans la nuit après avoir ré­duit à néant les efforts et les peines de géné­ra­tions innombrables, ruiné les acquis des plus grandes civili­sa­tions, ravagé son milieu na­turel, sapé jusqu’aux bases de sa propre repro­duction, et en­traî­né « dans sa dé­­ca­dence les pré­misses elles-mê­mes de la révo­lution socia­­liste », selon l’hypothèse for­mu­lée en 1949 déjà par Pierre Chaulieu. [pseudo de Castoriadis à Socialisme ou Barbarie]

Les témoignages d’une autre vie possible sont trop nom­breux, et le simple plaisir que les hommes ont tou­jours éprouvé en coopérant libre­ment à l’exécution d’une tâche qu’ils ont librement choisie est une autre preuve. L’homme vit dans un en­vi­ronnement façonné par les luttes des hommes qui l’ont précédé, par leurs échecs et par leurs renoncements, il ne tient qu’à lui de le cons­truire librement et con­sciem­­­ment, en met­tant fin à un état transitoire qui se prolonge au-delà de toute mesure.

rappelons l'intention de Lola

Citation :
Je me trouve dans cette mouvance que j'appelle l'outre-gauche depuis 1967 et aujourd'hui mes jeunes camarades me considèrent comme une de leurs ancêtres politiques. C'est un peu vexant certes, parce qu'on ne se voit pas vieillir, mais cela ne me semblait pas bien grave jusqu'à ce que je sois sommée de dévoiler tous ces événements des années 68 que nous leur aurions cachés, et d'éclairer ou contrer ainsi le récit dominant de cette période avant qu'il ne soit trop tard. Il est vrai que notre histoire risque bel et bien de sombrer dans l'oubli. Ce n'est pas en solo que j'avais envie de rendre compte de cette aventure collective [...]. Ils sont trente à avoir accepté ma démarche ; en mai 68 ils étaient à Paris, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, à Lyon, à Nantes, à Angers ou à Strasbourg.

il serait déprimant que ce qui se présentait, et se présente encore, comme la critique la plus radicale de l'époque, ne s'avère avoir été que l'avant-garde à son insu d'une révolution du capital... Va savoir

Question

une lecture moins outrée incitant davantage à le lire

Serge Audier dans Le Monde des livres, 8 mars 2018

Citation :
Voilà un livre qui participe salutairement de l’inflexion historique consistant à « décentrer » Mai 68. Comme le montre Lola Miesseroff, la révolte ne fut pas seulement parisienne mais provinciale, à la fois étudiante et ouvrière, animée par une multitude d’acteurs fuyant la notoriété, soucieux de réaliser ici et maintenant un monde libéré de la marchandise et de la hiérarchie. La limite et la beauté de ce livre tiennent à son absence de visée scientifique : en se fondant sur son expérience de militante forgée autour de Marseille, et sur une trentaine de témoignages anonymes, l’auteure déploie des « mémoires croisées » qui rappellent comment, à partir du milieu des années 1960, la révolte s’est cristallisée à partir de foyers de contestation radicaux et atypiques.

Elle baptise « outre-gauche » cet archipel hétérogène, à la fois anticapitaliste et antistalinien, qui rêvait de démocratie des conseils, dans le sillage du groupe Socialisme ou barbarie et sous l’influence de l’Internationale situationniste. Chahutant les organisations maoïstes et même trotskistes, cette nébuleuse libertaire a joué un rôle-clé dans le déclenchement de la révolte. À Strasbourg, puis Nantes et Bordeaux, elle a débordé les bureaucraties syndicales étudiantes et ouvrières, sous le signe de la démocratie directe, de l’anarchie et du surréalisme. On apprend beaucoup de choses, par exemple comment, sur la plage d’Arcachon, avaient été expérimentés des pyramides humaines – les « tas » – entre gens qui ne se connaissaient pas : dans ce cas-là du moins, « l’idée n’était pas de baiser, mais de sentir les corps ». Dénonçant la civilisation du travail et de la consommation, exaltant la libération de la parole, ce mouvement était aussi porteur de contradictions et d’illusions que les décennies 1970-1980 allaient révéler.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 18 Mar - 11:02


l'essaim des saints de (Mamie) Lola

repris tel quel du sujet le GAUCHISME : une catégorie pertinente pour la critique ?, avant d'y revenir, ou pas car on peut franchement se demander : à quoi bon ? Nous répugnons en effet à considérer l'histoire sous l'angle des groupes quels qu'ils soient, parce qu'elle tend toujours à tordre les choses (comme "L'histoire critique de l'ultragauche" de Roland Simon, quand on songe à son poids historique réel, ou "l'histoire sincère du PCF" par Roger Martelli)

à la lecture, nous avons vérifié qu'il est totalement faux d'affirmer que dans « ce petit ouvrage, l’on trouve merde, baiser, bouffer, picoler, bordel, con, foutre, connerie, gueule, chier, foutre, à presque toutes les pages », mais pas incongru de s'interroger quant « aux imageries qu’on entretient comme un petit trésor pour affronter l’adversité, en gardant une belle image de soi, de son parcours, de sa jeunesse, de ses rêves.»

bonnes feuilles




S'affronter aux gauchistes p. 59-60

Lola Miesseroff a écrit:
Aujourd'hui, nous employons le terme «gauchiste» pour désigner globalement les différentes variantes de trotskistes et de maoïstes des années 68. Mais il s'agirait d'une « projection anachronique », « un peu comme maintenant le pouvoir politique utilise le terme ultragauche », parce qu'« à l'époque, on ne disait pas les gauchistes, on disait les groupuscules, "gauchistes" c'est venu après », sans qu'on sache exactement à quel moment, peut-être « à l'époque de Mitterrand », dans les années 1980. Ce qui fait que, en 1968, on peut dire que « les gauchistes c'était nous », au sens où nous étions confondus avec l'ensemble des groupes et courants d'extrême-gauche sous ce vocable employé par l'État, le Parti communiste et les médias.
[...]
Mais de l'eau a coulé sous les ponts et, à présent, la quasi-totalité de mes interviewés utilisent, comme je le fais, le terme « gauchiste » uniquement pour qualifier l'ensemble des groupes d'obédience trotskiste ou maoïste de 1968. Notons en outre que l'Internationale situationniste parlait déjà des « partis gauchistes » en 1969.

Ce qui nous opposait d'abord aux gauchistes, c'était leur aspiration à devenir « l'avant-garde du prolétariat », prolétariat auquel ils prétendent « porter la bonne parole » et qu'ils cherchent (plutôt vainement) à « recruter » pour le compte de leurs organisations afin de « prendre la direction de la révolution », laquelle devra, bien sûr, aboutir à la « dictature du prolétariat » (ce qui n'est pas son émancipation !). Il s'agit d'une logique de pouvoir, de direction du parti et de la classe, totalement à rebours de la nôtre, fondée sur l'autonomie de la classe : « Le pouvoir ne nous a jamais intéressé. Notre défiance par rapport au pouvoir est viscérale, c'est notre côté libertaire, notre côté radical. »
[...]
Nous critiquions aussi, à l'instar des situationnistes, le comportement aliéné de tous ces militants ; «militant» est d'ailleurs rapidement devenu une insulte. On y voyait notamment une forme de religiosité : « On ne peut qu'être frappé par les innombrables ressemblances qui rapprochent militantisme et activité religieuse. On retrouve les mêmes attitudes psychologiques : esprit de sacrifice, mais aussi intransigeance, volonté de convertir, esprit de soumission. » (Le militantisme, stade suprême de l'aliénation). La langue de bois, l'adhésion religieuse, la rentrée en confession, c'était visible très rapidement. » [...]
Ce militantisme dévot et sacrificiel se retrouvait dans leur comportement « coincé » et leur « total manque d'humour » : « Les gauchistes, c'étaient déjà des gens pas drôles, tu ne pouvais pas déconner avec eux, tu ne pouvais pas parler musique, ils ne s'intéressaient à rien. » [...]
En témoigne leur attitude rigoriste « de petits curetons puritains »...

nous ne pouvons, par expérience, que souscrire à ces critiques, mais nous aurions préféré que l'essaim des saints de Lola n'en soit pas épargné, comme si elle ne savait pas... Disons que sans son charisme légendaire, ce livre n'aurait pu construire cette "outre-gauche" à travers ses désaccords parfois rédhibitoires, et que le sectarisme d'un groupe à l'autre (car ils ne furent ni ne demeurent tous des « francs-tireurs ») construit à bon compte un "milieu" comme préservé par essence des tares des autres. À d'autres, et cela ne correspond pas vraiment à ce que nous avons pu en vivre dans les années 2000, qui n'avait rien à envier à ce qu'on trouvait au sein du PCF, et de toutes autres orgas structurées, y compris les plus "libertaires". Nous n'avons pas manqué de relever dans la post-ultragauche de ces attitudes de curetons, puritains ou pas, qui ne déméritaient pas par rapport aux maoïstes que nous avons croisés à Lyon en 1971

nous ne choisirons pas entre l'esprit de sacrifice et de sacristie et l'individualisme réel tout-pour-ma-gueule de certains interviewés, quand il est mis en avant au prétexte d'un "Nous ne travaillerons jamais" au nom du "Droit à la paresse", assez loin de la critique du travail exploité

il y a les chefs « gauchistes » qui n'auraient pas eu à trahir l'idéologie qu'ils portaient déjà (là-dessus nous sommes d'accord), et eux qui seraient restés purs, d'où l'intérêt de ne pas s'appesantir sur ce que sont devenus les unes et les autres, avec les contorsions habituelles sur la façon dont ils auraient gagné leur vie plus honorablement que d'autres : tout cet (outre)gauchisme de posture est là...

c'est pourquoi cette construction d'une "outre-gauche", si elle ne manque pas de pertinence pour cerner ce qui les différenciait de leurs gauchistes, n'en comporte pas moins le risque de l'entre-soi et d'une identité communautariste avec son pesant d'avant-gardisme, de suffisance et d'esprit "militant" pourtant critiqué chez les autres, et c'est bien cela que nous avons constaté chez certains que nous connaissons

le choix de l'anonymat, que nous ne critiquons pas, amplifie cette construction d'un "milieu radical" quasi-identitaire, et que beaucoup semblent vivre comme ça, avec l'inconvénient de rompre la logique d'une citation à l'autre, puisqu'on ne peut pas rattacher les propos d'une même source, alors que certaines positions sont absolument incompatibles : les rapprocher aujourd'hui ne tient plus qu'à la nostalgie de Mamie Lola [comme son « ami Claude Guillon » « ayant refusé d'engendrer [...] elle promet un coup de pied au cul [à qui la traitera] de "maman" » p.126. Merci pour toutes les femmes que leurs enfants « traitent » de « maman »]


Citation :
bien d'autres chemins [que la communisation] ont été empruntés par les uns et les autres, beaucoup de nos camarades se refusant à envisager par avance le chemin et les processus de la révolution. On n'en est pas fâchés pour autant et on se retrouve souvent, avec plaisir, au coude à coude dans des discussions, dans les mouvements et les manifestations. p. 209

c'est un joli nom "camarade"...

Twisted Evil

pour revenir au "gauchisme", nous avions déjà vu que cette définition du gauchisme par "l'outre-gauche" renversait en quelque sorte celle de Lénine (sur le parlementarisme notamment, contre les Conseillistes). Quant à nous, nous préférons la définition que nous avons donnée d'un gauchisme entre surenchère radicale (en paroles ou en actes) et réformisme de contenu. Au demeurant, Lola en montre à la fin du livre quelques aspects avec un ton sainement autocritique dans sa réflexion sur les slogans, ou sur la psychanalyse et l'antipsychiatrie, avec cette idée rejoignant la nôtre que Mai 68 fut aussi Un tremplin pour la nécessaire modernisation du capital

Arrow

nous conseillons la lecture de ce livre surtout à qui ne connaît pas cette nébuleuse d'outre-gauche, ses exploits en 1968 et l'intérêt alors incontournable de ses points de vue

ne l'ayant découverte, hormis l'Internationale situationniste, qu'au début des années 2000, nous n'y avons pas appris grand chose quant à ses idées théoriques, contenus et pratiques, puisqu'avec "Communisation ressources classées", nous avions regroupés la plupart des textes disponibles aujourd'hui en ligne. Par contre davantage à travers témoignages et anecdotes

par ailleurs, il nous faudrait en dire les limites, le retour critique esquissé dans les derniers chapitres, qui signe le coup de vieux pris par ce milieu, et son incapacité à ouvrir des questionnements théoriques qui émergent dans la situation actuelle

ce qui fait que nous ne pouvons nous considérer ni comme gauchiste, ni comme ultragauchiste, ni outregauchiste... Ils nous le rendent bien, et nous les en remercions, car quoi de plus triste de savoir que bientôt et grâce à ce livre, certains se réclameront de l'outregauche avec leur galerie de papas et mamans géniteurices, et sans un poil de l'humour de Mamie Lola

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mar 20 Mar - 18:20


"Le prolétariat universel" a lu Lola

par delà ses errements et son peu de fond théorique, on n'enlèvera pas au maximaliste Roche un certain feeling de classe, et quand il sent quelque malaise, de mettre le doigt dessus, ici, un peu comme nous, un peu, hein, faut pas pousser pépé dans les sorties !

RIEN A FOUTRE DE VOS COMMÉMORATIONS DE MAI 68
Le prolétariat universel 19 mars 2018


Un vieux embrasse un jeune.

Jean-Louis Roche a écrit:
« Je voyage, non pour connaître l'Italie, mais pour me faire plaisir ». Stendhal (soixantehuitard écrivain)
« Les feux d'artifice de Lamartine se sont transformés en fusées incendiaires de Cavaignac ». Marx (anti-romantique professionnel)

Gare ! On va nous en mettre plein les oreilles et les mirettes via la télé d'Etat (la 5) avec les crétins Cohn-Bendit et Goupil pour ossifier et ridiculiser un peu plus et toujours la signification de mai 68. Une armada d'anciens cons battus va défiler plus nombreux que ceux de 14-18. On va gazer le spectateur avec la poudre sociologique et l'auguste geste du lanceur de pavé, quand depuis le début de l'an 2018, c'est le cinquantenaire de la mystification syndicaliste gauchiste qui rape le grand soir commémoratif, et fait croire aux gamins et gamines des lycées huppés qu'ils sont promis à une répétition victorieuse du baiser sans entraves et jouir sans fin. Les vedettes soixantehuitardes et leurs petits imitateurs de l'ombre trotskiste sont devenus ministres, journalistes, magistrats, mais il reste des miettes pour les anonymes qui le resteront, qui ont marché, jeté leur pavé, fumé en AG, migré au Larzac et voté Giscard pour l'avortement.

Avant de me rendre au bar à vins où devait être présenté le livre de Lola Miesseroff « Voyage en outre-gauche » (Libertalia), que j'avais apprécié pour son aspect chorale de témoignages plutôt rafraîchissant et pas barbant essai de politisation, j'avais lu une critique sur le site bordélique Indymédia, critique bordélique également mais qui pouvait ponctuellement sonner juste : « … une litanie de vieux radicaux ravis, semble-t-il, qu’on leur donne une dernière fois la parole, 50 ans après, pour étaler leur trivialité, et bien souvent leur vulgarité, rabâchant les formules creuses de leur jeunesse, dont ils espèrent tirer sans risque aujourd’hui un petit bénéfice, peut-être, en terme d’aura sulfureuse et de reconnaissance sociale. Car la radicalité, la rébellion de nos jours, ça se porte bien, et ça se monnaye. Et eux qui n’ont jamais travaillé qu’à détruire le vieux Monde, j'imagine, comme leur maître Guy Debord, ils aimeraient bien que ça se sache et qu'on leur en tienne gré. Ils comprendront en outre que pour leurs anciens camarades, qui sont bien sur terre, eux, cinquante ans après, et qui n’ont rien appris : « tout ce qu'on veut, c'est bien bouffer, bien boire, bien baiser et trouver à faire quelque chose de marrant » (p.109).  Cette phrase restera, grâce à vous, Lola, comme un étendard, un marqueur (comme on dit aujourd’hui) de cette radicalité situationniste, aussi prétentieuse que trompeuse. Peu ragoutante, à vrai dire »1.

Problème, ce critique n'a pas retenu des témoignages pas du tout baba cool ni hédonistes, ni un sérieux effort de l'auteure pour donner en note des précisions sur tel groupe ou individu pour les néophytes. Il y a il est vrai hélas toute une partie vers la fin consacrée à une triste mouvance « communisatrice » exaltant cette vieillerie de refus du travail et cette lubie d'une disparition du rôle révolutionnaire du prolétariat [pour lire comme ça la théorie de la communisation, il faut être très fort]; les variétés de salaire étudiant ou citoyen étant le luxe aléatoire des bobos germanopratins revenus de leur gauchisme infantile. Par contre ces remarques acerbes de ce critique du livre de Lola (qui l'a apprécié comme moi) conviennent pleinement à la présentation littéraire que nous eûmes à subir ce dimanche après-midi au bar du coin, la Vierge de la Réunion [Paris 20è].



Attablée, l'assemblée n'était composée que de vieux, pas des demi-vieux mais de vrais vieux, comme on les voyait jadis quand on était jeune, sans imaginer que quand on est vieux on ne se voit pas vieux, quoique, je peux en témoigner, l'esprit reste en éveil pas forcément gaga mais catalogué et ostracisé par l'apparence. Pas des vieux bêtes mais pas une chère tête blonde au milieu des vieux machins grisonnant c'est moche, ça fait Ehpad. Tant mieux. Preuve de plus que les jeunes n'ont que foutre de conférences ou de vente boutiquière de livres sur mai 68. Laissez-nous mourir nous les vieux, mourir de notre belle mort rentière et nostalgique mais qu'il vous soit interdit de découper bêtement la société entre jeunes et adultes comme s'en moquait Bordiga début 1968. Je le craignais, mais ce fut bien : « pépé ! Raconte-nous ta guerre de 14-18 ». Et fixette sur l'événement franco-français, rivalité Paris/province et pas à l'aune de la crise économique ni des événements précédents au niveau mondial.

On ne nous présenta pas un mais trois livres, le premier d'un soixante-huitard décédé dont il ne restait que le préfacier [Plus vivants que jamais : Journal des barricades, de Pierre Peuchmaurd, Préface de Joël Gayraud], et l'autre traitant des trimards, c'est à dire artisans marginaux itinérants et katanguais de la Sorbonne [Claire Auzias, « Trimards », pègre et mauvais garçons en mai 68]. Ce n'était pas du tout le programme attendu. Mais le pire. On égrena moult souvenirs d'anciens combattants de la « révolution », voire de la poésie barricadière ; ce pauvre auteur disparu croyant intelligent de critiquer les limites des barricades « alors qu'il eût fallu mener la lutte de guérilla armée dans les rues de Paris ». Quant aux trimards ce n'était pas ces beaufs sédentaires cloîtrés devant leur TV, mais des types qui bougeaient qui faisait le coup de poing. L'auteure témoigna de la nécessité de ces costauds pour protéger les étudiants aux mains fragiles, mais aussi de la fable du meurtre du commissaire à Lyon, mort en réalité d'une crise cardiaque. Entre témoignage ras-du-bitume et nostalgie hédoniste d'une vie irrémédiablement gâchée après un mois de bonheur, on était édifié à pleurer devant le monument aux morts des arpèges soixantehuiteux.

Une bonne partie de la salle était constituée de mes anciens camarades du CCI éjectés à des périodes successives de ce qui est devenu une secte disparue (sur Paris) et d'ailleurs une bonne moitié de l'ancienne section parisienne. J'observais leur mine effarée pour ne pas dire contrite ou empreinte de commisération pour ce qu'il fallait entendre. J'ai d'ailleurs signalé cela au début de ma critique : « mesdames les écrivaines, une grande partie des éléments fondateurs du groupe Révolution Internationale en 68 vous fait l'honneur de sa présence ! ».

- oui mais après, dit le dadet préfacier de la table dite tribune (il n'avait que 15 annuités en 68 et prétendait tout connaître des situs et du monde entier au volant de son solex).
- Mais son produit surtout, ce qui importe plus que l'événement passé, rectifiai-je.

Quitte à doucher les enthousiasmes gériatriques, j'ai déploré l'excès de romantisme consacré au souvenir de mai 68 et la stupidité de l'idéologie barricadière qui aurait dû s'émanciper par la guérilla urbaine alors qu'il ne pouvait être question d'aller plus loin ni de jouer au far west.

insert


Libertalia a écrit:
Pierre Peuchmaurd, poète et éditeur surréaliste décédé en 2009, avait 20 ans en 1968. Publié peu après les Journées de Mai, ce « journal des barricades » n’avait jamais été réédité.

« Simplement entre deux pavés passés d’une main à l’autre, au plus tournoyant de notre sueur, nous venons de comprendre que ce que nous faisons est grave, que cette nuit est sans pareille, que nous n’avions pas vraiment vécu jusqu’alors, que nous tenons le rêve entre nos doigts : il est cubique et gris, il est rouge et noir, il a le poids qu’il faut, il est réalité. Et c’est vrai, cette nuit-là, que nous avons refait la Commune. C’est à elle que nous pensons tous. »

[voir aussi les extraits du livre chez lundimatin, toujours complaisamment relayés par Lola. Niveau théorique affligeant, idéologie barricadière au raz des pavés, dites-moi le rapport avec la théorie de la communisation dont elle se réclame ?]

Le titre de l'ouvrage de Lola « outre gauche » est fort bien trouvé car il brise les qualifications idiotes telle la notion d'ultra-gauche alors que 68 a mis à bas la gauche et le syndicalisme comme références prolétariennes. Alors que le qualificatif de maximalisme, comme je le défends après Rosa et Bordiga, convient mieux pour définir ce milieu révolutionnaire qui est réapparu après 1968, distinct d'une certaine petite marge anarchiste. Quoique mai fût libertaire plus que anar dans le sens étroit du terme. Quoique nous eussions été plus grèvegénéraliste nous les militants que prenant en compte à côté un ébranlement de la société, certes impulsé par la pression de la classe ouvrière, mais à la fois culturel et sociétal.

La caractérisation comme romantiques attardés de nos écrivains attablés les fit bondir d'indignation, et foncer se faire servir un verre de rouge. J'avais pris soin pourtant de ne pas les qualifier de bobos ringards, mais ils avaient bien perçu pleinement le sens de ma saillie. Cultivés, ces auteurs savent très bien que le romantisme est le goût des chimères des intellos désoeuvrés et des suites amères de la révolution française. Comparaison est offense. Et pourtant ils ne font que véhiculer les mythes de 68, et vanter la vie marginale, zappant leur propre passé hippie.

Heureusement, ils eurent un soutien en la personne de Max, ex militant dilettante du CCI, les yeux embués par l'alcool au point de ne plus voir les classes sociales et, mielleux, de communier au charme désuet de la nostalgie barricadière2. Deux autres femmes, déjà éméchées vinrent poser des questions pas bêtes du genre « quel espoir aviez-vous ? », « à quoi pouvez-vous servir aujourd'hui aux jeunes ? ». Hic ! Beueueueu... Mais le brouhaha des buveurs avait déjà coulé toute discussion sérieuse. Michel tenta bien de rappeler l'aspect dominant du mouvement de la classe ouvrière, les grèves depuis plusieurs années dans les autres pays et l'inanité des propositions alternatives de violences3. Mais on ne pouvait plus vraiment discuter à l'eau vive du sens général de 68, en particulier du fait étonnant que les termes « classe ouvrière » étaient le credo de tous, des étudiants comme des journalistes, et que comme je l'avais dit au début que Mai avait été provoqué initialement par la vision des violences policières contre ces braves ouvriers ou passants, simples téléspectateurs ni trimards ni militants excités. L'aspect massif du mouvement concernant autant la classe prolétarienne que les couches moyennes avait montré un phénomène déjà décrit par Marx, la petite bourgeoisie tombant (certes provisoirement) dans le prolétariat par le truchement de ces milliers d'étudiants poursuivant des cursus universitaires inutiles, gonflement d'effectifs inattendus mais ne remettant pas en cause sélection bourgeoise et inégalités sociales. J'ai dû répondre à l'insistance d'une des deux femmes (« mais comment allez-vous leur transmettre aux jeunes ? ») : « et bien ils se transmettront eux-mêmes, ils boufferont certainement plus de vache enragée que nous, ils feront leur expérience, voilà tout ». Bonsoir m'sieur dames !

Ma compagne, enfant à l'époque et loin d'être une prolétaire, avait été choquée par la violence du débat qui se terminait en querelle d'ivrognes. Elle ne comprenait pas que deux mondes s'affrontaient, non pas les anciens et les modernes ni les anciens contre les anciens, mais les tenants de la théorie de l'émancipation du prolétariat et les petits commerçants des idéologies parcellaires et hippies. Elle me fit cependant cette réflexion très très pertinente : « ce ne fut pas une révolution mais une évolution qui a cassé jusqu'à nos jours rapports hiérarchiques et autorité de façade ». Bien dit. Je vous laisse y réfléchir.

En conclusion, n'attendez surtout pas que des cuistres littérateurs allument l'étincelle de la révolution, surtout prolétarienne.

NOTES

1 https://nantes.indymedia.org/articles/40314 Evidemment Indymédia, coin anarcho-stalinien a supprimé mes commentaires sur ce texte dans l'ensemble imbécile. [il s'agit du texte rapporté le 15 mars, voir plus haut]

2 Malheureusement on trouve toujours dans les différentes époques dans les milieux révolutionnaires ou aux alentours des gens de mauvais esprit, calculateurs, avides de reconnaissance, mais aussi délateurs et lyncheurs, qui favorisent une ambiance délétère, mais au niveau de leur voisin de palier. On a connu ainsi plusieurs individus dans les 70 et 80 qui se faisaient passer pour des groupes, qui n'étaient souvent guère plus de deux, qui se dénommaient « guerre de classe », « La guerre sociale », « La banquise », etc. qui se prenaient pour des caïds ou des clones de Guy Debord en passant leur temps à calomnier. Il n'en reste rien que quelques dérangés du ciboulot qui animent telle radio masquée, tel forum à voyeurs qui se fait appeler « socialisme ou barbarie » ou « bignole ou grosse vache », qui ne connaissent rien à rien, demi-cloches qui passent leur temps à poster leurs insultes grossières ; ces courageux ventripotents du clavier doivent pourtant savoir que leurs déjections partent automatico à la poubelle sur farce book ou depuis mon blog, malgré leur obstination caractérielle de marginaux désœuvrés. Politiquement ils sont comme les "invisibles", ils n'existent pas. Et ne se montrent jamais en public.

3 Ton intervention Michel était claire dans l'ensemble, sauf lorsque tu as dit « la bourgeoisie tente de faire oublier la plus grande grève générale de l'histoire », non, les termes « grève générale » c'est du bidon, on n'a pas de grève générale en pleine révolution russe et la grève générale est impossible (cf. approvisionnements) en période moderne, non ce que la bourgeoisie veut faire oublier c'est la « généralisation » des luttes hors des consignes syndicales, c'est ce souvenir qui est le plus dérangeant. De même lorsque tu as dit que ces auteurs défendaient les libérations nationales, non c'est l'olibrius préfacier qui rapportait le désir de guérilla de l'auteur disparu, une pitrerie gauchiste soixantehuitarde et incongrue pour la classe ouvrière, et même irresponsable.

la photo interdite
« T'es qui toi ? On t'a jamais vu... Les photos c'est interdit, un principe... »


Lola Missieroff, de dos, à une réunion d'outregauche à Paris
Patlotch 2015

PS1 : Lola diffusant ses portraits sur sa page facebook, attirant les commentaires sur la longueur de ses cheveux et ses lunettes noires revenues du froid, nous en déduisons qu'elle ne craint plus la police, ni de dos, ni de face

PS2 : nous nous souhaitons de ne jamais écrire un livre pour le présenter assis derrière une table. Les livres que nous écrivons n'ont pas de fin, moins encore celle-ci. Écrivain.e.s, suicidez-vous !

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mar 20 Mar - 22:58


le mai 68 ordinaire d'un lycéen de province

Patlotch a écrit:
en mai 68, je venais d'avoir 17 ans, je n'avais aucune idée politique. J'étais en première Mathématiques et techniques au Lycée Carnot de Roanne, qui comportait aussi un Collège technique (préparant divers CAP en mécanique et métallurgie). Roanne n'avait pas d'Université, Lyon et Saint-Étienne étaient les plus proches. Roanne était encore massivement une ville ouvrière, hommes et femmes en raison des productions textiles, et la plupart des usines étaient occupées, y compris dans les petits bourgs des environs (cf Un témoignage sur Mai 68 dans le Roannais)


il n'y avait au lycée que des garçons, dont une grande partie étaient d'origine ouvrière ou paysanne, d'autres fils de cadres et techniciens dans les usines. Le Lycée dit "classique" cad classieux, avec les classes littéraires et philo, drainait les enfants des couches moyennes et petites bourgeoises, les filles avaient leur lycée. Également plusieurs établissements confessionnels

notre lycée technique fut occupé plusieurs jours et nuits, sous la surveillance des CRS. Cela s'explique largement par le fait que nombre d'élèves étaient des internes, qui ne rentraient chez eux qu'en fin de semaine : ils étaient sur place, ils le restaient. Comme externe, je rentrais à midi déjeuner, à vélo. Les plus combatifs physiquement étaient sur le toit du lycée, armés de toutes sortes de pièces de métal provenant des ateliers, dont à ma connaissance ils n'ont pas eu à se servir. À Roanne au demeurant, il y eut très peu de violences durant les événements, quelques provocations fascisantes dans certaines usines

la seule activité tolérée dans le cadre du lycée était les réunions de l'aumônerie, auxquelles j'assistais bien que n'ayant plus la foi depuis bien avant la communion solennelle, qu'on m'infligea à 11 ans en commun avec mon frère de 12, pour diminuer les frais (une communion, c'était inviter au restaurant toute la famille, comme baptême, mariage ou enterrement, les seules occasions alors d'y aller). À ces réunions de l'aumônier, de mémoire, on discutait de sujets de société plus que de questions religieuses. C'est dans ces années-là que j'ai lu Teilhard de Chardin qui fut en quelque sorte mon premier philosophe, pas spécialement dans la ligne de l'Église

je n'ai aucun souvenir de groupe politique organisé dans ce lycée, et je suis même un peu surpris que Ludivine Bantigny, dans 1968 - De grands soirs en petits matins, puisse écrire (source) :

Citation :
À Roanne, c'est l'aumônier d'un lycée technique qui est dénoncé pour avoir cédé son local à des réunions politiques de tendance maoïste.

quand le même aumônier* a marié mon frère, qui était son assistant dans les camps cyclistes qu'il organisait chaque été, j'ai refusé d'entrer à l'Église, mais à la sortie de la messe, on s'est retrouvé à la même table au café d'en face. *Antoine Girardin, un curé moins con que bien des militants athées :
Citation :
En 1941, c'était la guerre... Avec un événement capital : l'appel du S.T.O. (Service du Travail Obligatoire), pour moi début 44. La fin de la guerre était proche... Comme d'autres jeunes, je suis parti travailler dans une usine à Rive-de-Gier. Rencontre avec des camarades qui, comme moi, faisaient partie du premier contingent 44 du S.T.O. : on aurait tous dû partir travailler pour l'agence Todt, à la construction du Mur de l'Atlantique, sous les bombes... Mais d'autres filières se mettaient en place pour «cacher les jeunes » et proposaient : 6 mois de travail à l'usine.

L'usine, c'était un laminoir, avec une immense cheminée (toujours visible depuis l'autoroute !). Le souvenir de la première nuit de travail ? Le boucan !! Le charbon et le minerai de fer étaient envoyés dans des hauts-fourneaux et la fonte qui en sortait était récupérée dans des lingotières, à leur tour déposées sur des ponts-roulants... Notre travail ? Avec un burin, déceler les impuretés ou les fissures avant le laminage (aplanissement), pour éviter l'éclatement des lingots. Très vite, nous avons appris à saboter ! On recouvrait la « crique » pour la masquer... Quand ça pétait, tout le monde criait !!... Dans les ateliers, il faisait très chaud et c'était très dur. Mais on se parlait, on faisait connaissance. Je me souviens encore des discussions tous azimuts... de la solidarité devant l'allemand... Deux camarades communistes, des « Ajistes » comme moi, me demandaient « pourquoi la religion ? » L'un ne croyait pas en « l'après »... L'autre me disait qu'après avoir endossé ma soutane, je ne lui parlerais même plus !... Mon désir ? Être d'abord un homme et le rester... J'avais fait une plongée dans le monde ouvrier, très loin de l'Eglise et de la Foi, avec l'attente du salaire en fin de mois. Mais nos rapports étaient vraiment fraternels.

mon seul souvenir de tentative de "politisation" est la venue de leaders lyonnais de différentes officines gauchistes (Coordination lycéenne ?), qui avaient tenu le crachoir des heures, ce qui me passait par-dessus la tête, puisque je l'avais totalement creuse de tout repère politique

j'occupais le lycée avec les copains et j'étais content, j'ai même voté soulagé la "suppression des prix" - que je ramassais pourtant à la pelle pour aller les changer aussitôt à la librairie -, parce que j'avais toujours trouvé cette distribution humiliante. J'avais un certain charisme, j'étais "délégué de la classe", plutôt indiscipliné et insolent donc abonné aux punitions, mais je bossais dur, et je crois que j'aimais ça

pour le reste j'étais amoureux d'une fille de CRS, ce qui n'arrangeait pas les choses [...]

ce n'est qu'en 1971, partant à Lyon en mathSup/math Spé technique à La Martinière Monplaisir dans le 8è, que je rencontrais des militants, et c'est un authentique anarchiste de Chambéry qui me fit adhérer... à l'UEC. Je fus conquis par les cours que nous avions de "philosophie marxiste", la lecture des classiques (alors Marx et Lénine), et pour le reste, les manifs contre la guerre du Vietnam, les réunions houleuses sur la Palestine, la libération d'Angela Davis... J'ignorais totalement qu'il existait d'autres courants marxistes, hormis les trotskistes, dont un de mes premiers exemplaires en chef fut Jean-Luc Mélenchon, à Besançon, de quoi vous vacciner à vie



j'étais donc un "stalinien", mais je ne savais pas encore ce que ça voulait dire, et quoi qu'il en soit le PCF ne l'était plus, ayant amorcé son tournant démocrate pour l'alliance avec le PS, annonçant le démocratisme radical des années 1995-2007. Quant aux méthodes dites staliniennes, on les trouve dans tous les partis, y compris chez les anarchistes

les militants les plus cons que j'ai rencontrés alors étaient sans concurrence possible les maoïstes. Pour le reste, et comme partout, j'ai toujours été par caractère et sans attendre 68 contre l'autorité, ce qui me plaça dans la minorité peu recommandable partout où je suis passé, du PCF et de la CGT à Meeting-Communisation, sans parler du boulot, ce qui m'a valu de terminer ma non-carrière par cinq ans de placard. J'en ai tiré trop tard la leçon que le mieux pour moi était de me passer de toute forme d'organisation même informelle (mais réelle car affinitaire voire identitaire) : franc-tireur me va bien, mais pas au sens des corps-francs de l'auberge espagnole outre-gauche selon Lola Miessiroff

ce qui m'a réellement sauvé de l'idéologie militante, c'est l'art, pas la posture artiste, l'esprit de l'art, son éthique, et doublement : le jazz dès le milieu des années 60 (j'apprenais la clarinette), et la rencontre d'une peintre qui se destinait à l'enseignement des arts plastiques et qui deviendrait ma compagne. Je connaissais alors tous les groupes avant-gardistes en peinture, mais étonnamment pas l'Internationale situationniste. Je m'intéressais aux œuvres, pas aux discours sur l'art et ce qu'il devait être ou non


Philippe Soupault a écrit:
Un militant doit obéir à des règles... dès qu'un poète veut faire de la politique, il doit s'affilier à un parti et alors, en tant que poète il est perdu, il lui faut dire adieu à sa liberté d'esprit, à l'impartialité de son coup d'œil et tirer au contraire, jusqu'à ses oreilles, la cagoule de l'étroitesse d'esprit et de l'aveugle haine...

en 1973, j'abandonne mes études d'ingénieur à Besançon, que je ne suivais que de loin passant mon temps à militer, et je rejoins à Cachan ma compagne élève à l'ENSET en arts plastiques, avant de résilier mon sursis et faire l'armée, quelques mois de chômage et petits boulots, puis d'entrer au Ministère de l'Équipement comme "non-titulaire de catégorie B". Dire que j'ai abandonné mes études « pour ne pas servir les patrons » serait exagéré, je n'étais certes pas empressé mais c'est un concours de circonstances, et par-dessus tout l'amour qui m'a alors dicté ce choix

avec le recul, à lire les récits d'ancien.ne.s combattant.e.s prétendus anti-militants mais distribuant quand même leurs conseils ouvriers, je me dis que ce serait bien, une révolution complètement apolitique autant qu'antipolitique, avec des gens qui ne feraient les choses que pour leurs contenus concrets immédiats. Une révolution avec un caractère de masse, qui dépasserait toutes les prétentions d'avants-gardes


ma classe, mais pour une raison obscure, je n'y figure pas
on relèvera la non-mixité absolue, de classe, de race, et de genre
on remarquera aussi le grand succès des pulls Jacquard
de fabrication locale, et bon marché

Roanne à rebours, d'Élisée Reclus au premier parti marxiste français
et moi et moi émois

1er décembre 2017


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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mer 21 Mar - 16:52


non à la catégorie idéologique d'outre-gauche

Tristan Vacances : - Peut-être, cher Patlotch, en faites-vous un peu trop avec, ou plutôt contre Lola Miesseroff, non ?

Patlotch & PEUTÊTRE : - nous avons conseillé son livre, pour les informations qu'il comporte « pour les néophytes », comme dit le maximaliste

Tristan Vacances : - Mais vous ne cessez de l'étriller à propos d'art, de sciences, de rock en roll...

Patlotch & PEUTÊTRE : - nous jugeons en fonction de nos critères. Passé le moment de la séduction, car Lola ne manque pas de charme, il nous est apparu que son livre, sans doute à son insu, construit une catégorie problématique : l'outre-gauche, par delà des différences dont certaines irréductibles, en commun selon elle d'avoir été ou de s'être vécue comme une avant-garde, même si elle récuse le terme

même si elle prend la précaution d'affirmer que

Citation :
mai 68 n’a été que le point culminant d’un mouvement de révolte des ouvriers et des jeunes qui avait débuté bien avant et s’est prolongé largement au-delà, que ce mouvement a été très actif loin de la capitale et que les étudiants ou les groupuscules maoïstes et trotskistes n’en constituaient que les composantes les plus visibles.

il reste que ces innombrables apparaissent comme les figurants d'un film dont les héros modestes sont les potes à Lola, un peu comme Les Jeunes Marx montrés en exemple aux jeunes générations que Lola va instruire en faisant la tournée des librairies anarchistes de France et de Navarre. Nous avions montré cette fonction du film de Raoul Peck pour flatter les jeunes aspirants leaders d'aujourd'hui, des intellos petits-bourgeois parlant aux prolos en version démocrate radicale, aux costumes près...


le Comité visible ?

Tristan Vacances : - N'est-il pas normal qu'un éditeur, pour vendre ses livres, mette en avant ses auteur.e.s dans les lieux où ils ont le plus de chance d'être bien reçus ?

Patlotch & PEUTÊTRE : - là n'est pas la question, le livre et son contenu, y compris théorique, sont une chose, sa présentation publique relève d'une intervention, dont il nous appartient de décrypter le sens aujourd'hui, car il ne s'agit plus seulement d'histoire, ni de celle de Lola et ses ami.e.s

Tristan Vacances : - Pouvez-vous préciser ?

Patlotch & PEUTÊTRE : - disons franchement que nous nous demandons lesquels des interviewés peuvent être satisfaits du choix et de la présentation qui est faite de leurs positions diverses et avariées. Il y a des amorces de propos passionnants et puis on sent que ça coupe au montage, que ça fabrique une histoire biaisée. À moins de les connaître on ne peut en raison de l'anonymisation en suivre les traces. Ce sont en fait de faux anonymes. Les vrais anonymes qui ont généralisé 68 un peu partout n'avaient pas à se réclamer des situs ou d'autres, parce qu'ils ne les connaissaient pas et que dans une telle situation, il y a de l'invention et de l'audace de la part de personnes dont on ne l'aurait pas dit la veille. Pour notre part c'est ça que nous voulons retenir, pas des héros et leur mythologie

le résultat, du point de vue théorique, est de semer la confusion en mettant en avant des affinités dont tout le monde se fout, ou devrait se foutre, alors que les clivages se sont approfondis, notamment entre ultra-gauche conseilliste et 'communisateurs', et que cela peut être présenté de façon claire : c'est tout sauf une affaire de « On n'en est pas fâchés pour autant et on se retrouve souvent, avec plaisir, au coude à coude dans des discussions, dans les mouvements et les manifestations.». Là franchement, ça frise une "histoire de bonnes femmes", même chez les mecs. Le fait de se percevoir depuis un demi-siècle comme différents de tout le monde, et d'ignorer superbement tout ce qui vient d'ailleurs, finit par crever l'écran. Je comprendrais que certain.e.s aient refusé de se prêter au jeu

Tristan Vacances : - La présentation du livre peut être l'occasion d'expliquer tout ça...

Patlotch & PEUTÊTRE : - à qui et pour quoi faire ? On retrouve cette sorte de fraîcheur intemporelle de Lola dans les paroles et les actes des activistes de tous poils, de l'infantilisme des cortègeux à la sénilité des quadras de lundi matin. On peut combattre les sectarismes et exiger des propos clivants sur le plan théorique. Dans ce bouquin, c'est l'auberge espagnole, chacun prend ce qui lui plaît plaît plaît

Tristan Vacances : - C'est le cas de tout livre...

Patlotch & PEUTÊTRE : - arrêtez de jouer au plus con. Ce qui ressort, c'est un avant-gardisme affinitaire in fine sans clarté théorique, et du point de vue de ce qui est supposé défendu par l'auteure, c'est une contradiction dans les termes, mais une contradiction majeure : un retour du refoulé

Tristan Vacances : - La situation n'était donc pas révolutionnaire...

Patlotch & PEUTÊTRE : - lisez le bouquin, il y a encore de ces vieux pour penser qu'on aurait pu aller plus loin, ce qui signifie qu'à 1968 un demi-siècle après ils n'ont toujours rien compris ! Une analyse théorique d'un conflit de classe se fait par celle d'activités de masse au sein de la classe, pas dans les oppositions entre groupes ou pire individualités, surtout aussi groupusculaires et même s'ils peuvent ici ou là (comme à Censier) traduire des contradictions, une dynamique générale, et des limites, pour le dire dans les termes de Théorie Communiste. Nous y revenons ci-dessous avec des extraits de 68, année théo­rique…, etc. De l’ultragauche à la théo­rie de la communisation

et mettez-vous ça dans la tronche une fois pour toutes : nous ne voulons plus de vedettes révolutionnaires, même anonymes !

Tristan Vacances : - Vous avez fait connaître vos critiques à Lola ?

Patlotch & PEUTÊTRE : - à quoi bon ? Je n'en fais pas une affaire personnelle et j'ai pas envie de l'emmerder. Elle sait lire et dans ce milieu tout se sait, elle est donc libre d'accepter ou non ce débat, mais elle est comme les autres, elle met en avant sur facebook les éloges et les "j'aime", le reste n'existe pas

Tristan Vacances : - Pourquoi n'allez-vous pas à une de ses présentations lui porter la contradiction ?

Patlotch : - je ne pense pas que l'ambiance s'y prête, car avant de pouvoir me faire comprendre, je serai déjà l'emmerdeur de service servant sa tête sur un plateau. Et encore une fois, à quoi bon ? Ce milieu ne détermine que le spectacle de son narcissisme, la farce avant la tragédie : nous n'avons rien à nous dire



Dernière édition par Tristan Vacances le Mer 21 Mar - 17:40, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mer 21 Mar - 17:35


document



Ce texte est la pré­face de la réédi­tion aug­men­tée de “L’ HISTOIRE CRITIQUE DE L’ULTRA GAUCHE”, 2015

extraits : LA PÉRIODE 68 le gras est de nous
Citation :
La période de la fin des années 1960 et du début des années 1970 fut la période de la pre­mière crise et du pre­mier mou­ve­ment révo­lu­tion­naire rele­vant des contra­dic­tions et de l’histoire de la sub­somp­tion réelle du tra­vail sous le capi­tal. Mais en rai­son des carac­té­ris­tiques de cette pre­mière phase de la sub­somp­tion réelle, nous pou­vons dire main­te­nant que les ques­tions spé­ci­fiques de la révo­lu­tion en sub­somp­tion réelle du tra­vail sous le capi­tal ne furent pra­ti­que­ment posées qu’au tra­vers de la liqui­da­tion du mou­ve­ment ouvrier et de tout ce qui pou­vait se fon­der sur une iden­tité ouvrière ouvrant la voie à l’affirmation du pro­lé­ta­riat comme classe domi­nante. Ce qui fut entrevu, c’est que le com­mu­nisme n’est pas un mode de pro­duc­tion et que l’abolition du capi­tal ne pou­vait être que la néga­tion des classes et du pro­lé­ta­riat lui-même dans la pro­duc­tion de ce qui fut appelé à l’époque « la com­mu­nauté humaine ». Le contenu cri­tique essen­tiel de Mai 68 et de toute cette période fut de se heur­ter pra­ti­que­ment au fait que la révo­lu­tion n’est pas une ques­tion de ges­tion, d’érection du pro­lé­ta­riat en classe domi­nante qui géné­ra­lise sa situa­tion, uni­ver­sa­lise le tra­vail comme rap­port social et l’économie comme objec­ti­vité de la société en tant que rap­port entre les choses.

Le Mai fran­çais : quand une grève en cache une autre

En France, les ouvriers ont fui les usines occu­pées par les syn­di­cats, les plus jeunes et d’autres ont rejoint la contes­ta­tion étu­diante. Mai 68 était la cri­tique en actes et sou­vent « avec les pieds » de la révo­lu­tion comme mon­tée en puis­sance et affir­ma­tion de la classe. Les ouvriers n’ont réin­vesti les usines qu’au moment de la reprise, sou­vent pour s’y oppo­ser violemment.

Durant le mai 68 fran­çais, la grève bien visible, plus ou moins bien accom­pa­gnée ou même contrô­lée par les syn­di­cats, en cache une autre, celle plus dif­fi­ci­le­ment repé­rable de ces ouvriers qui partent en grève plus ou moins spon­ta­né­ment dans une rela­tion très ambigüe aux reven­di­ca­tions et qui, en masse, dis­pa­raissent le temps de la grève et reprennent le tra­vail sans rien avoir obtenu. Ce n’est pas une grève sau­vage pro­pre­ment dite, mais une grève qui se serait comme « déca­lée ailleurs » des rap­ports habi­tuels de la conflic­tua­lité des rap­ports de tra­vail. Dans Le Roman de nos ori­gines, les rédac­teurs de La Ban­quise (n° 2, p. 26) notent très jus­te­ment : « Bizar­re­ment, alors qu’on parle tant de ges­tion, on constate que les ouvriers se dés­in­té­ressent de toute grève ges­tion­naire. Aban­don­ner aux syn­di­cats la maî­trise des usines est un signe de fai­blesse mais aussi du fait qu’ils ont conscience que le pro­blème est ailleurs (sou­li­gné par nous) ».

La plu­part des comi­tés d’action tentent de pro­mou­voir l’auto-organisation et pour­quoi pas la reprise des usines, ils n’agissent qu’au niveau « visible » de la grève et n’ont que très peu d’accroches sur elle, et se trouvent en rap­port conflic­tuel avec la CGT. Les comi­tés d’action ne voient que l’activité syn­di­cale et cherchent à « l’améliorer » : que les occu­pa­tions se rejoignent, que les reven­di­ca­tions s’unissent. Bien sûr, dans la réa­lité, les choses ne sont pas aussi simples, il y a des ouvriers dans les usines et tous les syn­di­ca­listes ne sont pas des bureau­crates. Le besoin de contact est une réa­lité, mais son échec constant n’est peut-être pas le fruit du hasard ou de l’omniprésence syn­di­cale. De ce point de vue, les regrou­pe­ments les plus radi­caux comme les CA(Comi­tés d’action) de Cen­sier[6] ou le Conseil pour le main­tien des occu­pa­tions (CMDO) ne peuvent faire guère plus que les autres face à la grande force tran­quille de la CGT.

« La mino­rité radi­cale, elle, quitte l’entreprise et se retrouve avec d’autres élé­ments mino­ri­taires, en com­pa­gnie d’étudiants, de gau­chistes, de révo­lu­tion­naires. Le CMDO[7] est l’un de ces lieux où le gau­chisme est tenu en lisière. Cen­sier en est un autre. (…) Un peu avant 1968, l’IS, dans le n° 11 de la revue, répon­dait aux ultra­gauches que les situa­tion­nistes ne se sou­ciaient pas de regrou­per autour d’eux des ouvriers pour mener une action “ouvrière” per­ma­nente. Le jour où il y aurait quelque chose à faire, disait l’IS, les révo­lu­tion­naires seraient avec les ouvriers révo­lu­tion­naires. C’est ce qui se passa. Cen­sier sti­mula et coor­donna l’activité de mino­ri­tés radi­cales, sinon révo­lu­tion­naires, dans de nom­breuses entre­prises. La cri­tique des syn­di­cats, timide au début, devint plus viru­lente à la fin des grèves. Les frac­tions extré­mistes iso­lées sur les lieux de tra­vail, trou­vèrent là un point de ren­contre. » (« Le Roman de nos ori­gines », La Ban­quise n° 2, 1983, p. 26) Cela n’alla pas plus loin que la cri­tique des syn­di­cats car, pour­suit le texte de la Ban­quise : « Mai 68 ne posa pas la ques­tion com­mu­niste. Les dons de ravi­taille­ment témoi­gnèrent d’une soli­da­rité, non d’un début de dépé­ris­se­ment de l’échange mar­chand. La pers­pec­tive com­mu­niste exista dans l’indéniable assou­plis­se­ment des rap­ports immé­diats, la rup­ture des bar­rières socio­lo­giques, la vie sans argent pen­dant plu­sieurs semaines, dans le plai­sir d’agir ensemble, en un mot dans cette esquisse com­mu­nau­taire qu’on observe à chaque grand mou­ve­ment social, même non révo­lu­tion­naire (Orwell, en Cata­logne, en 1936). Les divers comi­tés qui sié­geaient à Cen­sier débat­taient natu­rel­le­ment de ce qu’il fal­lait faire pour aller plus loin. Il n’est pas si fré­quent que de grandes assem­blées comp­tant de nom­breux ouvriers dis­cutent du com­mu­nisme. Le tract Que faire ?, réédité et dif­fusé à une cen­taine de mil­liers d’exemplaires, indique ce que le mou­ve­ment doit faire pour aller plus loin, ou sim­ple­ment conti­nuer : prendre un cer­tain nombre de mesures simples mais qui rompent avec la logique capi­ta­liste, afin que la grève démontre sa capa­cité de faire fonc­tion­ner autre­ment la société ; répondre aux besoins sociaux (ce qui ral­lie­rait les hési­tants, la classe moyenne, que la vio­lence – pro­duit d’un blo­cage, réac­tion impuis­sante devant l’impasse – inquiète) par la gra­tuité des trans­ports, des soins, de la nour­ri­ture, par la ges­tion col­lec­tive des centres de dis­tri­bu­tion, la grève des paie­ments (loyers, impôts, traites) ; et mon­trer ainsi que la bour­geoi­sie et l’Etat sont inutiles. Le com­mu­nisme ne fut pré­sent en 1968 que comme vision. » (Idem, p. 26 – 27).

On ne peut pas cher­cher la limite d’un mou­ve­ment dans ce qu’il n’a pas fait, car non seule­ment on fait du com­mu­nisme une réa­lité intem­po­relle et nor­ma­tive, mais encore on n’explique pas pour­quoi il ne l’a pas fait. Ce que La Ban­quise appelle « le com­mu­nisme comme vision » est entiè­re­ment inclus dans la limite interne de la période 68 qui, sur la base de l’identité ouvrière, veut la néga­tion par elle-même de la classe ouvrière. Rap­pe­lons ici ce qui fut l’attente et l’espoir des situa­tion­nistes : « Si, dans une seule grande usine, entre le 16 et le 30 mai une assem­blée géné­rale s’était consti­tuée en Conseil déte­nant tous les pou­voirs de déci­sion et d’exécution, chas­sant les bureau­crates, orga­ni­sant son auto-défense et appe­lant les gré­vistes de toutes les entre­prises à se mettre en liai­son avec elle, ce der­nier pas qua­li­ta­tif fran­chi eût pu por­ter le mou­ve­ment tout de suite à la lutte finale dont il a tracé his­to­ri­que­ment toutes les direc­tives. » (IS, n ° 12, p. 12).

C’est pris dans ses propres limites his­to­riques spé­ci­fiques, dans ses propres contra­dic­tions, que le mou­ve­ment pro­duit cette « vision » et il la pro­duit pré­ci­sé­ment en tant que telle : comme vision. Sa limite ne consiste pas à ne pas avoir accom­pli cette vision, mais dans ce qui fai­sait qu’elle existait.

Ces CA veulent « faire pas­ser de la grève pas­sive à la grève active ». Mais qu’aurait pu être la grève de mai 68, comme grève active ? On peut pré­sen­ter l’Italie en exemple, comme si les choses y avaient été plus « graves ». Ce n’est pas si sûr. En Ita­lie, le mou­ve­ment de la fin des années 60 et du début des années 70 a été plus pro­fond, plus long, plus ample, mais il est demeuré dans les cadres connus de la conflic­tua­lité liée à « l’ouvrier masse », de façon radi­cale mais tout de même dans ce cadre. En France, nous avons affaire à un objet plus dif­fi­ci­le­ment identifiable.

Contrai­re­ment à ce qui se passe en Ita­lie entre 1969 et 1972, en France, toutes les ten­ta­tives auto-organisatrices res­tent bal­bu­tiantes. C’est même à se deman­der si les syn­di­cats n’ont pas repré­senté l’auto-organisation pour ce qu’il pou­vait encore y avoir à auto-organiser. De façon moins « pro­vo­ca­trice », au-delà des alter­na­tives exclu­sives à pro­pos de reven­di­ca­tion / sans reven­di­ca­tion ou sec­tions syn­di­cales de base / spon­ta­néisme, on peut consi­dé­rer qu’auto-organisation et acti­vité syn­di­cale s’excluent tout autant qu’elles se nour­rissent. Ne faudrait-il pas aller cher­cher l’auto-organisation là où on ne la cherche pas c’est-à-dire dans les aléas de l’activité syn­di­cale ? Dans l’enquête de Phi­lippe Gavi inti­tu­lée Les Ouvriers, publiée au Mer­cure de France (1970), un ouvrier lui-même res­pon­sable syn­di­cal de Rhône-Poulenc-Vitry raconte : « Main­te­nant on entend par­ler cou­ram­ment de “grève sau­vage” ou d’organisation spon­ta­née. C’est faux. Ce sont les mili­tants qui sont à l’origine de la grève qui lui ont donné sa struc­ture. Ceci dit, si ces mili­tants avaient suivi les orien­ta­tions de leurs délé­ga­tions syn­di­cales, il n’y aurait pas eu une telle grève. Théo­ri­que­ment la consigne aurait été de refu­ser de par­ti­ci­per à des comi­tés non syn­di­caux com­po­sés d’inorganisés. On a fait le contraire. On allait bien plus en avant que la Fédé­ra­tion. Tout au long de la grève, la Fédé­ra­tion a suivi. La base a pu prendre en main sa grève sans que nous soyons de nou­veau chefs. Chaque comité de base a pris en main sa grève. Cela a beau­coup mieux mar­ché que lorsqu’on a voulu orga­nisé cela cen­tra­le­ment. (…) La CGT pen­sait noyau­ter la grève en coif­fant les comi­tés de base avec l’exécutif syn­di­cal où elle était majo­ri­taire. En fait, à la longue, les comi­tés de base vont se ren­for­cer et l’exécutif marche à vide. » (op. cit., pp. 312 – 313)

Si l’auto-organisation n’a pas pu prendre en France cette forme nette et dis­tin­guable que l’on repère en Ita­lie (mais rapi­de­ment réin­ves­tie dans l’activité syn­di­cale), c’est que la mas­si­vité de la grève rele­vait peut-être d’autre chose, infor­ma­li­sable posi­ti­ve­ment dans les rap­ports conflic­tuels classiques.

En 68, en France, la vague de grève s’est impo­sée à tous comme une évi­dence. Qu’est-ce qui est évident dans cette vague de grèves ? L’extension des grèves bien sûr, mais aussi peut-être que cela va de soi que l’on arrête de tra­vailler. Et là, nous ne sommes pas dans ce que l’on entend d’ordinaire par « grève sau­vage ». A par­tir de là, deux grèves coexistent (jusqu’au moment de la reprise du tra­vail qui va les faire se ren­con­trer) : une grève mas­sive très dif­fi­ci­le­ment défi­nis­sable et une grève en gros syn­di­cale qui n’englobe pas ni ne contrôle la pre­mière, mais se super­po­ser à elle.

Il est vrai que les syn­di­cats ont soi­gneu­se­ment lutté contre l’unité du mou­ve­ment et contre « l’unité des reven­di­ca­tions », mais la rédac­tion de ces reven­di­ca­tions ne fut, sauf quelques rares excep­tions, qu’un pur exer­cice syn­di­cal[8]. Les tra­vailleurs non plus n’ont jamais tenté d’unifier la grève et les reven­di­ca­tions. Les syn­di­cats n’ont pas lutté contre l’unité du mou­ve­ment, ils ont plu­tôt enté­riné une situa­tion. La grève « visible » en a caché une autre dont l’unité ne pou­vait pas prendre de forme.

L’activité syn­di­cale a prin­ci­pa­le­ment consisté à empê­cher la fuite des tra­vailleurs, sur­tout les OS. Dans la fuite hors de l’usine et le débat « ouver­ture / fer­me­ture », c’est par un vote avec les pieds que l’usine appa­rut comme n’étant plus la base d’une réor­ga­ni­sa­tion ouvrière de la société. Il n’y eu aucune acti­vité auto­ges­tion­naire dans aucune entre­prise même si on en par­lait presque par­tout. Il y eut une solu­tion de conti­nuité entre le déclen­che­ment de la grève et l’occupation, ce furent deux acti­vi­tés dif­fé­rentes dans leur nature, la seconde n’était pas la suite natu­relle de la pre­mière ; mais aussi solu­tion de conti­nuité dans leurs acteurs : ceux qui déclen­chèrent les grèves ne s’investirent pas majo­ri­tai­re­ment dans les occu­pa­tions et ceux qui occu­pèrent n’étaient pas majo­ri­tai­re­ment à l’initiative de l’arrêt du tra­vail.

En enca­drant, frei­nant, contrô­lant, et pre­nant la tête de cette grève « visible », l’activité syn­di­cale n’organisa fina­le­ment qu’elle-même. C’est toute la contra­dic­tion de l’époque qui tra­verse la classe ouvrière, l’activité syn­di­cale se super­po­sant à « l’autre grève », ne la bri­sant qu’en s’y super­po­sant (et parce qu’elle a la pos­si­bi­lité de s’y super­po­ser) et non en en pre­nant la tête et en la contrô­lant. C’est au moment de la reprise que la ren­contre est deve­nue momen­ta­né­ment conflictuelle.

Si la reprise du tra­vail, contrai­re­ment à l’idée cou­rante et sou­vent juste qui en fait le moment de l’abattement et de la dis­per­sion, fut, avec son déclen­che­ment, le moment le plus déli­cat, c’est qu’il fut le moment où la masse des ouvriers « éva­po­rés » durant la grève réap­pa­raît. C’est à ce moment que sur de nom­breux sites, para­doxa­le­ment, la grève se dur­cit. Dans cette « relance de la grève », une unité (une syn­thèse des « deux » grèves) peut s’ébaucher, dans la mesure où à Gre­nelle les syn­di­cats ont joué gros et ont semble-t-il perdu. Ce moment de la reprise du tra­vail est cer­tai­ne­ment le moment le plus inté­res­sant de la grève. Dans la grève de 68, ce moment doit être consi­déré comme une phase par­ti­cu­lière et pas seule­ment comme l’achèvement du mou­ve­ment qui l’a pré­cédé. C’est le moment de la ren­contre, le moment où l’on voit que la grève « visible » avait non pas englobé ou contrôlé la grève géné­rale mais s’était super­po­sée à elle. Au moment de la reprise, elle doit s’imposer comme la forme unique de cette grève et cela ne va pas de soi. Les ten­ta­tives d’unité prennent à ce moment là un autre contenu reliant la grève « visible » à « l’autre ». Dans les usines, la par­ti­ci­pa­tion aux opé­ra­tions de dépouille­ment des votes de reprise est plus impor­tante que la par­ti­ci­pa­tion aux occu­pa­tions. On voit les gens qui s’étaient « éva­po­rés » venir deman­der des comptes. Tout le monde connaît le petit film « la Reprise du tra­vail aux usines Won­der » : face à une ouvrière qui hurle son refus de « retour­ner dans cette taule », on voit les délé­gués syn­di­caux mais aussi des gau­chistes (cer­tai­ne­ment des « maos ») cher­cher à la convaincre de ren­trer en lui disant que le com­bat conti­nuera à l’intérieur. Per­sonne n’y croit. C’est le moment de peur de Séguy à Billan­court, c’est le moment où à Peu­geot (Sochaux) deux ouvriers sont tués par les CRS et l’un de ces der­niers jeté dans une cuve d’acide.

C’est ainsi que deve­nait évident que la révo­lu­tion n’était plus l’aboutissement de la mon­tée en puis­sance de la classe à l’intérieur du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, mon­tée en puis­sance s’achevant dans son affir­ma­tion en classe domi­nante, en pou­voir des Conseils ouvriers ou en Etat socia­liste. « Mai 68 » ne resta pas dans cette néga­tion car le capi­tal en sub­somp­tion réelle du tra­vail sous le capi­tal avait sou­mis toute la repro­duc­tion sociale, tous les aspects de la vie.

Le Mai fran­çais : de la révolte ouvrière à la com­mu­nauté humaine en pas­sant par l’aliénation

La révo­lu­tion ne pou­vait plus se limi­ter à chan­ger les pro­prié­taires des usines, ni même se limi­ter au pro­cès de pro­duc­tion. En englo­bant toute la vie quo­ti­dienne, la révo­lu­tion était la néga­tion de la condi­tion pro­lé­ta­rienne et ne pou­vait être révo­lu­tion qu’à cette condi­tion. C’est de cette façon que le mou­ve­ment de mai posa, dans l’histoire de la lutte de classe, la néces­sité d’abolir le pro­lé­ta­riat, mais ce ne fut que de cette façon.

La révolte ouvrière contre la condi­tion ouvrière, révolte contre tous les aspects de la vie, était prise dans un déchi­re­ment. Elle ne pou­vait s’exprimer, deve­nir effec­tive qu’en se retour­nant contre sa base réelle, la condi­tion ouvrière, mais non pour la sup­pri­mer, car elle ne trou­vait pas en elle-même le rap­port au capi­tal qui eut été cette sup­pres­sion, mais pour s’en sépa­rer. D’un côté, un mou­ve­ment ouvrier fort aux racines encore solides, la confir­ma­tion dans le capi­tal d’une iden­tité ouvrière, une puis­sance recon­nue de la classe mais une impos­si­bi­lité radi­cale à trans­for­mer cette puis­sance en force auto­nome et en affir­ma­tion révo­lu­tion­naire de la classe du tra­vail, de l’autre, cette impos­si­bi­lité était posi­ti­ve­ment l’extension de la révolte à toute la repro­duc­tion sociale, révolte au tra­vers de laquelle le pro­lé­ta­riat se niait.

La révo­lu­tion ne pou­vait être que la néga­tion de la condi­tion ouvrière mais il fal­lait cher­cher celle-ci, non dans le rap­port du pro­lé­ta­riat au capi­tal, mais dans l’universalité de l’aliénation. Alié­na­tion uni­ver­selle et par là humaine, celle-ci se jus­ti­fiait elle-même par la contes­ta­tion des modes de vie impo­sés, de la consom­ma­tion, de la « pros­pé­rité capi­ta­liste ». Cette révolte contre la condi­tion ouvrière qui s’étendait hors du pro­cès de tra­vail pro­dui­sait sa rai­son d’être en dehors d’elle-même. Comme uni­ver­sa­lité de l’aliénation, elle s’autonomisait de ses condi­tions réelles, elle appa­rais­sait non pas décou­ler direc­te­ment de la situa­tion de l’ouvrier, mais être un fait de l’ensemble de la société, de l’ « alié­na­tion uni­ver­selle » dont l’ouvrier était le résumé, la conden­sa­tion (Mar­cuse et les théo­ri­ciens de l’Ecole de Franc­fort devinrent à la mode). Ce n’est pas un hasard si cette révolte ne devint effec­tive que dans sa ren­contre avec la contes­ta­tion étu­diante. Elle se déta­cha d’elle-même, devint étran­gère à elle-même et se dédou­bla en une révolte ouvrière enfer­mée dans son impasse et la même ayant pris, pour elle-même, une forme auto­nome et mys­té­rieuse : la révolte contre tous les aspects de la vie met­tant l’ouvrier en lumière et en mou­ve­ment en tant qu’être uni­ver­sel et par là humain. Si cette révolte contre la « tota­lité de la vie » a été com­prise comme « révolte humaine », c’est que l’on ne pou­vait alors consi­dé­rer que le pro­lé­ta­riat puisse abou­tir, à par­tir de sa situa­tion même en tant que classe, à autre chose que son affir­ma­tion et au mieux à l’impossibilité de celle-ci.

Durant toute la période de la fin des années 1960 et du début des années 1970, en France, en Ita­lie et ailleurs, la remise en cause de l’affirmation du pro­lé­ta­riat et de la révo­lu­tion comme éman­ci­pa­tion du tra­vail, n’a été qu’une déter­mi­na­tion interne de cette affir­ma­tion et de cette éman­ci­pa­tion. Le mou­ve­ment demeu­rait pro­gram­ma­tique y com­pris dans sa remise en cause.

L’enjeu sur la com­pré­hen­sion de cette période est actuel et il est double : c’est une phase spé­ci­fique de la lutte de classe qui s’achève et non des pra­tiques éter­nel­le­ment adé­quates à ce qu’est le com­mu­nisme, mais conjonc­tu­rel­le­ment inabou­ties ; les contra­dic­tions que le pro­gram­ma­tisme déve­loppe à par­tir de lui-même ne sont pas la fin de la lutte de classe et de la révo­lu­tion comme pra­tique de classe.

Déta­chées du reste du mou­ve­ment, les pra­tiques qui remettent en cause l’affirmation de la classe et l’émancipation du tra­vail deviennent des élé­ments pré­cur­seurs d’une pers­pec­tive aclas­siste de la révo­lu­tion. A contra­rio, se trou­ve­rait ainsi jus­ti­fiée l’identification de toute lutte ouvrière au pro­gram­ma­tisme. La cri­tique du pro­gram­ma­tisme se confond alors avec un aban­don de la révo­lu­tion comme action du pro­lé­ta­riat, c’est-à-dire d’une classe. Le pro­gram­ma­tisme deve­nant iden­tique à l’action ouvrière et vice versa, toute remise en cause ou mani­fes­ta­tion des impasses de la lutte pro­gram­ma­tique dans cette période de la fin des années 1960-début des années 1970 est assi­mi­lée à un dépas­se­ment, à un au-delà de l’action en tant que classe et du simple fait qu’il y ait encore des classes.

Dans la « période 68 » la lutte de classe exprime mais ne dépasse pas les limites et les impasses de l’ancien cycle de luttes, celui de l’identité ouvrière, de l’autonomie, de l’auto-organisation. L’affirmation de la classe et l’émancipation du tra­vail était le contenu de ces mou­ve­ments, ce n’est que dans ce contenu et à par­tir de lui que l’on peut com­prendre sa crise et sa remise en cause. Rien d’étonnant alors à ce que l’on ait vu appa­raître une puis­sante affir­ma­tion auto­nome de la classe mais, ne sachant quoi faire d’elle-même, elle n’a pas tran­ché dura­ble­ment avec l’activité syn­di­cale. En cela, elles dif­fèrent fon­da­men­ta­le­ment des actions menées durant la période des années 1920.

dans le brouillage sympathique qu'offre le « récit choral » de Lola, ce qui disparaît, c'est le clivage théorique essentiel pour les communisateurs, et d'une certaine façon pour nous aussi :

Citation :
Nous consi­dè­re­rons l’ultragauche comme une chose abso­lu­ment pas­sée. Ce livre est un bilan, bilan cri­tique et non exhaus­tif, bilan cepen­dant. Nous mon­tre­rons dans cette intro­duc­tion à la seconde édi­tion de ce livre que, pour effec­tuer ce bilan, il fal­lait qu’au tra­vers des luttes de la « période 1968 » émerge par bribes, de façon heur­tée, et par des cri­tiques suc­ces­sives, un nou­veau para­digme théo­rique de la lutte de classe et de la dis­tinc­tion de genre, de la révo­lu­tion et du com­mu­nisme que nous qua­li­fions comme celui de la com­mu­ni­sa­tion.

ensuite, que tout ce texte, comme l'ensemble du livre, et comme le faisait déjà en 2003 celui de François Danel Rupture dans la théorie de la Révolution - Textes 1965-1975, aboutisse en entonnoir à la théorie de la communisation en version TC, c'est une autre affaire, et celle d'autres désaccords. Mais avant de savoir en quoi l'on diverge, encore faut-il s'entendre sur ce qu'on partage, et non pas noyer le bébé théorique dans la bouillabaisse de l'outre-gauche comme le fait Lola, tout en s'affirmant partisane de cette théorie. C'est déjà assez compliqué comme ça

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PEUTÊTRE



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Jeu 22 Mar - 11:58


un mythe peut en cacher un autre

narcissisme avantgardiste ou lutte des classes ?

encore cette étrange affirmation, pour des marxistes, selon laquelle « l’Histoire démontre que le mouvement naît et vit à travers son autre face, la plus radicale », et non comme lutte entre classes dans son ensemble, avec ses contradictions, dynamiques et limites. Ironie du sort, si tel était le cas, le résultat de mai-juin 68, la révolution pour le capital, devrait donc tout à cette radicalité-là ?

ainsi l'histoire de mai-juin 68 pourrait se réduire à « l’activité spécifique du « milieu radical communiste » lors de ces deux mois », avec le listing à la Prévert de cette avant-garde, l'outre-gauche de Lola sans oublier les Trimards de l'écurie d'Auzias. On notera que le contenu et l'esprit de ce texte se réclamant de la communisation est en totale contradiction avec celui de Théorie Communiste que nous avons reproduit ci-dessus. Ainsi va, prétendu contre les « lectures réactionnaires comme pseudo-émancipatrices – analyses univoques et idéalistes d’un moment historique complexe », la fabrique d'un mythe par ses célibataires mêmes, « camarades derrière cette page plus ou moins dispersés »

nous leur souhaitons de belles retrouvailles d'anciens combattants pour « un nouveau 22 mars ». Bien le bonjour à Dany le rouge


Marxismes et communisation
facebook 22 mars 2018

[RÉACTIVATION DE LA PAGE A L'OCCASION DU CINQUANTENAIRE DE « MAI 68 »]


Les camarades derrière cette page s'étant plus ou moins dispersés, nous en avions cessé l'activité. Cela ne pouvait, de toutes manières, qu'être temporaire.

Citation :
A l’approche du mois de mai 2018, nous voyons surgir toutes sortes de gestes « commémoratifs » à l’égard de « mai 68 » – qu’ils proviennent du pouvoir, d’institutions encadrantes, d’intellectuels et autres experts de salons ou même du « milieu autonome ».

Ces discours s’inscrivent, au choix ou simultanément, dans des lectures bien particulières de l’évènement : libérales, culturalistes/essentialistes, complotistes, générationnelles, dualistes, ouvriéristes, « veille France » décadentiste, réductrices, « parisianistes » ou même gauchistes (et nous en passons sûrement).

Nous postulons que toutes ces lectures – réactionnaires comme pseudo-émancipatrices – sont des analyses univoques et idéalistes d’un moment historique complexe.

Pour autant, nous n’avons pas la prétention de fournir une analyse exhaustive de ce moment international, ni même du « mai-juin » en France : celle-ci serait bien trop longue d’autant plus que, comme chaque évènement majeur et pivot, il est chargé de plusieurs possibles, orientations, angles de vues, trajectoires, intrigues… pour autant de dénouements. C'est le processus historique et pas grand-chose d’autre qui intéresse la théorie, même si celui-ci s’appuie nécessairement sur des exemples factuels et subjectifs pour être saisi.

Ce que nous pouvons tout de même faire pour contribuer à diffuser un autre discours à propos de mai-juin 1968, c’est publier des documents ayant rapports avec l’activité spécifique du « milieu radical communiste » lors de ces deux mois : des documents annonçant la crise ; des réflexions ou des témoignages tenus dans l’événement, émanant d’activités de lutte ; ou encore des analyses théoriques développées a posteriori, sur ses conséquences… Ces documents sont nombreux à être disponibles aujourd’hui.

Au-delà de ces diffusions, quelques contributions moins connectées au milieu antiléniniste seront aussi partagées. Qu’elles soient académiques ou anecdotiques, nous aurons estimées qu'elles portent des réflexions ou des éléments historiques rendant la compréhension de mai-juin 1968 plus concrète : souvent, ce seront des récits de luttes trop peu exposés, qui aideront à se rendre compte de la teneur de ce « retour de l’Histoire ».

Car c’est bien ce qu'une analyse sérieuse de ces deux mois peut nous apprendre : les mois de mai-juin 68 ont représenté un véritable « orgasme de l’histoire », pour reprendre l'expression d'Yves Frémion, qui a éclot spontanément aux dépens des grandes organisations d'encadrements militantes traditionnelles, sur les braises de la guerre d’Algérie, des insubordinations ouvrières et de la révolte juvénile diffuse. Tandis que les organisations classiques, les « gauchismes » néo-léninistes et autres groupuscules attachés au schéma révolutionnaire putschiste furent rythmés par des jeux de pouvoirs classiques entre organisations qui voulaient faire de la politique, et remporter son jeu, l’Histoire démontre que le mouvement naît et vit à travers son autre face, la plus radicale : celle de la spontanéité révolutionnaire des « trimards », « loulous » et autres « mauvais garçons » ; celle des « rencontres improbables » formées dans la rue, dans la convivialité des occupations, dans le bouillonnement d’idées provoquée par l’action ; celle des fêtes, des ivresses, des danses et de la radicalité immanente contenue dans chaque geste du quotidien transformé sous le poids de l'événement ; celle de la négativité portée par les pavés et la réappropriation du mobilier urbain autant que celle de la positivité portée dans les dons, les solidarités et les camaraderies ; celle des formes d’organisations horizontales et autonomes développées dans le milieu étudiant (à l’image des Mouvement du 22 Mars parisien et lyonnais, ou des prises de pouvoir syndicales nantaises et strasbourgeoises par des pro-situs) ; enfin, celle du débordement des principales organisations existantes à l’extrême-gauche depuis une dizaine d’années (de l’implosion progressive du syndicalisme étudiant jusqu’au congrès de Bordeaux de la Fédération Anarchiste en 1967, marquant une rupture (anti-)politique générale dans l’anarchisme, en passant par la popularité de Socialisme ou Barbarie et sa remise en cause interne du trotskysme, ou encore par le développement du « situationnisme » dirigé contre la sphère artistique [sic]).

Cette « deuxième face », témoignage du caractère contradictoire de la dynamique du capital comme de chaque moment insurrectionnel, est celle de la subversion, de la remise en cause des ordres traditionnels et économique, du renversement de la temporalité imposée par la valorisation ; c'est elle qui vient interrompre l'ordre normal des choses et qui alimente ensuite sa propre brèche, tant dans les partages et les vols que dans les destructions et les créations, mais c'est aussi elle qui, dans sa défaite, va se confronter à ses propres limites et à ses propres conditions.

Le cinquantenaire de « mai 68 » ne peut plus être l'occasion de ressasser indéfiniment les mêmes plats mais, étant donné les multiples interventions à son égard et la réalité historique de ces deux mois, il s'agit tout de même de tenter d'y trouver notre place. Ainsi, nous proposerons de comprendre ensemble d'une part la réalité du mouvement réel en mai-juin (à travers une foule de documents témoignant de l’activité de crise), d'autre part les conséquences pratiques et théoriques de cet assaut du ciel prolétarien, jusqu'à encore aujourd'hui (conséquences elles-mêmes encore débattues)...

[ET PUISQU'IL N'Y A PAS QUE LE PASSÉ, BONNE MANIF A TOUS ET TOUTES DEMAIN, POUR CEUX ET CELLES QUI SORTENT CONTRE LA « MACRONIE » aux côtés des cheminots, de la fonction publique, des lycéens, des étudiants, des salariés de l'associatif... et de toutes et tous les autres... VERS UN NOUVEAU 22 MARS ?]

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Jeu 22 Mar - 13:36


Nanterre ou la fragmentation

Mai 68 vu par les immigrés des bidonvilles de Nanterre
David Baché rfi 22 mars 2018


Des habitants viennent retirer leur courrier aux boîtes aux lettres du bidonville de Nanterre au mois de mars 1964. ©UPI/AFP
 
Mai 68, il y a 50 ans... la révolte part de l'université de Nanterre, en région parisienne. C'est le mouvement du 22 mars, lancé par les étudiants. Collés à cette université, 10 000 immigrés, en majorité des Algériens, vivent dans des bidonvilles... La Folie, rue des Prés, avenue de la République : les habitants de ces bidonvilles de Nanterre étaient aux premières loges des évènements de Mai 68. Y ont-ils pris part ? Comment ont-ils perçu le coup de colère des étudiants français ? S'en sont-ils servis pour leurs propres revendications ? Ecoutez ces témoignages d'anciens des bidonvilles de Nanterre qui se souviennent de leur Mai 68.

Entretien de deux anciens habitants des bidonvilles de Nanterre

Citation :
Brahim Benaïcha est un ancien habitant des bidonvilles de Nanterre. En mai 68, il a 16 ans et vit avec toute sa famille au 102 rue des Pâquerettes, avec près de 300 familles d’immigrés, pour la plupart algériens.


Brahim Benaïcha : âgé de 15 ans en 1968. A l'époque, lui et sa famille font partie des quelque 10 000 immigrés, principalement algériens, qui vivent dans les bidonvilles de Nanterre.
©️RFI/David Baché

« On ne comprenait pas la casse »

Brahim Benaïcha, ancien habitant des bidonvilles de Nanterre
21/03/2018 - par David Baché Écouter

Vous vous souvenez de l’université de Nanterre ? Elle était proche ?

Elle était quasiment mitoyenne. On l’a vue se construire. Les étudiants qui venaient au bidonville ont créé un lien très fort avec les jeunes que nous étions à l’époque. Le jeudi et le samedi après-midi, ils nous emmenaient à la piscine, au cinéma, ils faisaient du soutien scolaire. Ils étaient à la faculté de Nanterre qui venait juste de se construire, et ils vivaient majoritairement à Paris. Et ce qui était… pas choquant, mais source d’interrogation pour nous, un non-sens, c’était la casse. Nous on voyait la casse, on ne comprenait pas qu’on puisse casser quelque chose qui était neuf. Eux nous disaient que c’était la révolte, que c’était contre le capitalisme.

Est-ce que vous vous souvenez comment ce mouvement étudiant a commencé ?


Il y avait un lien permanent avec les étudiants, car ils venaient tous les jeudis et samedis. Dès que ça a démarré, ça faisait caisse de résonnance. On nous en parlait. On en entendait parler. Et mon frère aîné, Ali, qui est décédé, était étudiant à Nanterre. On voyait aussi ce qui se passait parce qu’on traversait la faculté de Nanterre, ils étaient permissifs à notre égard. On allait voir cette bibliothèque toute neuve. Et on a eu cette idée et on leur a dit : « mais pourquoi vous cassez la faculté de Nanterre, toute neuve ? Venez brûler le bidonville et laissez-nous habiter dans la fac ! ». Quand on traversait la faculté de Nanterre, on voyait ces manifestations, ces dégâts, ces papiers qui volaient, tout ce désordre… ça courrait dans tous les sens ! Il y avait une confrontation étudiants-policiers quand même. Donc nous, on rentrait, certains gamins cavalaient dans tous les sens. On était spectateurs, on a vu les choses se faire.

Votre première réaction, à vous comme à celle des autres habitants des bidonvilles de Nanterre, c’était d’être choqué par l’attitude des étudiants ?

C’était la désolation et l’incompréhension. Qu’on puisse casser pour revendiquer ou pour faire valoir quelque chose… et le nec plus ultra, c’est qu’ils nous disaient : « c’est contre le capitalisme, c’est pour les ouvriers comme vos parents !» On ne comprenait plus rien.

Vous désapprouviez ou vous aviez du mal à comprendre la méthode… mais est-ce que vous compreniez les revendications de fond ? Est-ce qu’elles paraissaient faire écho à votre propre quotidien ?

Totalement, sauf le côté des mœurs. Nous, on était en recul par rapport à ça. On était gênés, c’est clair, gênés, pour ne pas dire choqués. Surtout, il ne faut pas oublier que nous, nous étions élevés par des gens, nos parents, qui avaient une certaine éducation.

On peut dire que les habitants des bidonvilles n’étaient pas encore prêts, encore moins que le reste de la France, pour ce genre de libération sexuelle ou des esprits ?

Nos parents, ça les choquait. Ils fermaient les yeux lorsqu’un étudiant ou une étudiante venait au bidonville, ils les acceptaient parce qu’ils sentaient qu’il y avait une sincérité. Mais de là à faire sienne ou avoir une écoute à leurs revendications, non. Ils ne pouvaient pas apprendre la révolte, ils ne pouvaient pas se révolter. C’est une génération de gens qui ne faisaient pas de bruit, qui disaient « Inch’Allah ». C’était des gens besogneux, qui travaillaient et moins ils faisaient de bruit, mieux ça valait. C’était la culture et l’attitude à l’époque.

C’était aussi une question de sécurité pour eux de ne pas faire de vagues ?

Totalement, parce qu’il ne faut pas oublier qu’en 68… L’indépendance, je parle pour les Algériens, c’était 1962, donc on était en train de prendre nos marques. Et d’une manière générale, c’était des gens qui ne faisaient pas de bruit.

Si les habitants du bidonville n’ont pas pris part aux évènements de mai 68, est-ce que vous pensez que cela a pu forger une prise de conscience collective des droits de chacun, des revendications possibles ? Je pense notamment au fait que c’est dès le début des années 70 qu’on a vu apparaître des mouvements pour le relogement dans des endroits décents des habitants des bidonvilles, qu’on a vu des destructions d’ailleurs de certains immeubles… Est-ce que Mai-68 a pu jouer un rôle pour ces revendications futures ?

Je suis convaincu que même si les gens qui vivaient dans les bidonvilles n’ont pas revendiqué directement là-dessus, cela a eu un effet de levier. C’est certain. Il y a eu un éclairage pour qu’il y ait un mouvement fort de relogement dans les cités de transit. Il y avait déjà une cause qui était activée en permanence, ne serait-ce que par les étudiants. C’était quelque chose qui leur tenait à cœur. Pour eux, c’était inadmissible de maintenir des gens dans ces conditions-là. C’est clair que l’attitude des étudiants a eu un effet positif.

Vous avez 16 ans en Mai-68, vous êtes sensibilisé aux problématiques sociales, économiques, qui sont soulevées par les étudiants. Est-ce que vous, vous avez fait Mai-68 ? Est-ce que vous avez pris part à cette révolte ?

Non. On était informés par nos amis étudiants. On était aux premières loges et en plus, on avait la faculté de Nanterre. Dès qu’on entendait un évènement, on allait tout de suite à l’université.

En tant qu’observateur ou tant que participant ?

Non, observateur. On était des gamins. Et puis, on faisait attention.

Et vous n’avez jamais eu envie de revendiquer vos droits, de jeter des pavés avec les autres ?

Non. On se serait fait casser la tête par nos parents ! A l’époque, moi je disais que la dictature du prolétariat, ce n’était pas Georges Marchais, c’était le père, ouvrier spécialisé, qui disait « chut ! ». Là, tu as beau être sportif, tout ce que tu veux, tu te calmes !

---------------------


Monique Hervo a 89 ans. En 68, elle en avait 39. Dont plus de dix années passées dans les bidonvilles de Nanterre, où elle a monté une antenne du Service civil international.
©️RFI/David Baché

« Deux mondes parallèles »

En Mai-68, qu’est-ce que vous faisiez dans les bidonvilles de Nanterre ?

Monique Hervo : Je m’étais engagée au départ avec le Service civil international, une association. On répondait à divers besoins puisque les autorités, surtout après l’indépendance de l’Algérie, ne voulaient plus reloger aucune famille du bidonville. Dans un bidonville avec autant de baraques, vous avez souvent un incendie, ou des agrandissements que les familles voulaient faire, donc nous faisions cela, toujours en collaboration avec les hommes, les plâtriers, les maçons sur le terrain.

Est-ce que vous avez des souvenirs des débuts de la révolte étudiante de Mai 68, comment elle était perçue à Nanterre, dans les bidonvilles ?

Vous savez, quand on a une fontaine pour 10 000 habitants, le début de Mai 68 on s’en fout. Les étudiants avaient leur fac. Les habitants des bidonvilles pensaient qu’on aurait mieux fait d’en faire des logements pour les reloger eux, que de mettre une fac ! Ce sont deux mondes parallèles, même si après il y a eu ce slogan « Français-immigrés même combat ». Non, ce n’est pas le même combat ! Ce n’est pas ça qui les intéressait. Ils prenaient leur transistor pour avoir des nouvelles d’Algérie, du Maroc... C’était deux mondes parallèles.

Vous vous souvenez de tentatives des étudiants de la faculté de Nanterre pour essayer de rallier les immigrés des bidonvilles de Nanterre à leur cause ?

Oui, très bien. Un jour, ils sont venus avec un grand camion rempli de pommes de terre et ils ont contacté les hommes en disant : « On vous apporte des pommes de terre ». Les hommes ont répondu : « mais nous, on ne mange pas de pommes de terre, on mange de la semoule, on mange du couscous ! » Ça s’est mal emmanché, il y a eu une incompréhension et le camion a vidé toutes les pommes de terre dans la boue du bidonville. Alors là, ça a été le choc suprême : des femmes venaient chercher des pommes de terre boueuses, les hommes disaient : « non, on ne prend pas leurs patates toutes boueuses, ils nous insultent. » C’était au moment de Mai 68.

Des étudiants qui pensaient faire une bonne action ?

Oui, exactement, c’est ça. On fait une bonne action. Ça pose d’ailleurs tout le problème des services sociaux : on fait une bonne action, mais on vient avec son propre programme.

En dehors de cet épisode des pommes de terre, dont on comprend que c’est une tentative un peu maladroite de bonne action qui a été mal perçue, est-ce que vous avez le souvenir d’irruption d’étudiants dans les bidonvilles de Nanterre avec des motivations plus politiques pour expliquer, voire rallier les habitants à la cause du mouvement étudiant qui était à l’époque à l’œuvre ?

Oui, effectivement. Il y a des étudiants qui sont venus, mais peu. En fait, ce sont les jeunes du bidonville qui sont allés à la fac, qui n’était pas très loin. Là-bas, ils ont été reçus à bras ouverts, ils pouvaient manger tout ce qu’ils voulaient, dire tout ce qu’ils voulaient etc. Et puis au bout d’un moment, ils ont essayé de comprendre qui étaient les étudiants qui venaient. Ils ont vu qu’un certain nombre venait avec des bagnoles. Alors ils se sont dit : « on vient nous jeter des patates dans la boue… eux ils ont des bagnoles, et nous on a un point d’eau pour 10 000 habitants. » Alors là, les choses ont commencé à aller mal, puisqu’un certain nombre des jeunes des bidonvilles ont le matin guetté ceux qui arrivaient avec leur bagnole et crevé les pneus. Ils se sont rendu compte qu’on leur promettait tout et qu’en définitive, rien n’a changé sur les bidonvilles. Mai 68 s’est éteint, et voilà.

Vu des bidonvilles de Nanterre, finalement, Mai 68 c’était une révolte de petits bourgeois ?

Oui, je pense. Je ne dirais pas forcément qu’ils étaient tous des petits bourgeois, mais ils n’avaient pas connu la misère. A partir de là, vous ne pouvez pas comprendre.

Vous-même, à l’époque, vous étiez jeune, Française, plutôt de gauche, engagée, militante auprès de ces immigrés algériens dont personne ne s’occupait vraiment. A priori, vous aviez le profil idéal pour être une soixante-huitarde, et en même temps, vous étiez proche de ces immigrés algériens qui vivaient dans une misère qui était tellement autre... Comment avez-vous vécu Mai 68, vous, à ce moment-là ?

D’abord, « de gauche », qu’est-ce que ça veut dire ? Moi je restais sur le bidonville. Je n’allais pas sur les barricades, crier tel ou tel slogan. Ce sont quand même des gens qui ne sont pas à la rue, qui ne sont pas sous trois planches qui risquent de brûler… On ne mesure pas le décalage qu’il pouvait y avoir.

Donc à vos yeux aussi, les révoltés de Mai 68, c’était surtout des privilégiés ?


C’était la France… la France qui laissait des familles depuis plus de dix ans dans leur merde.

Est-ce que, justement, Mai 68 n’était pas l’occasion pour les habitants des bidonvilles, de sortir « de cette merde », pour reprendre votre expression ? Une manière de sortir de leur quotidien, de sortir de leur bidonville, d’aspirer à mieux ?

Non, parce qu’ils n’étaient pas pris en compte. Même à la faculté, c’était le Français qui avait la parole. On ne leur a jamais demandé, à eux, de prendre la parole, de dire ce qu’ils souhaitaient, ce qu’ils attendaient. C’était toujours tourné vers nous, voilà. Et c’est ça le grand fiasco, c’est qu’on n’écoute pas l’autre.

Est-ce que vous pensez malgré tout que Mai 68 a pu avoir une influence dans la population des bidonvilles pour la suite des luttes qui ont été menées là-bas, notamment pour le relogement ?

Pas du tout. Les gens ont fait leur cirque là-bas à la fac, et puis nous (comprendre « les habitants des bidonvilles », ndlr), on reste, on continue toujours à demander une seconde fontaine... on ne l’a pas... Ça n’a jamais eu d’incidence. Je dirais qu’au contraire, certains jeunes en voulaient terriblement aux étudiants.



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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Jeu 22 Mar - 14:45


le mai 68 ordinaire d'un lycéen de province
suite du 20 mars

Tristan Vacances : - Revenons sur la façon décalée dont vous vous situez par rapport à cette période. Vous ne l'avez manifestement pas vécue comme les militants dont vous parlez et dont vous partagez néanmoins de certains le point de vue rétrospectif...

Patlotch : - j'avais 17 ans et j'étais moins averti, instruit 'politiquement' que certaines protagonistes qui pouvaient avec 13 ans en 68, c'est l'âge des plus jeunes interviewés de Lola...

Tristan Vacances : - L'âge ne fait rien à l'affaire, quand on est con...

Patlotch : - effectivement, tout est relatif. Là je rame pour comprendre au plus près ce que j'ai vécu, sans doute comme des milliers d'autres, d'un événement historique dans lequel j'ai été embarqué bien plus que je n'y suis intervenu consciemment


je n'ai pas fait 68, j'ai été fait par 68

Tristan Vacances : - N'y a-t-il pas de votre part de la jalousie, de n'avoir pas été aux avant-postes ?

Patlotch : - pas du tout, je dirais même au contraire. Mai 68 arrive pour moi en pleine adolescence alors que je n'étais à aucun point de vue, sexuel, politique... très éveillé pour mon âge. Mais j'étais curieux, disponible, une véritable éponge. L'esprit contestataire de 68 m'a pénétré et construit de façon assez naturelle, car comme je l'ai dit, j'étais indiscipliné, ou comme disait mon père : « pour ce qui est contre, et contre ce qui est pour », à quoi il ajoutait « sans ambitions »

Tristan Vacances : - Et aujourd'hui, votre compréhension théorique de ce qui s'est passé ne change pas cette perception ?

Patlotch : - j'essaye de comprendre, et je découvre les vertus d'une non-politisation dans un mouvement culturel et sociétal de masse. Je fais l'hypothèse qu'il y avait surtout en province (les villes sans fac) beaucoup plus de jeunes de mon âge aussi ingénus que moi, que d'avertis des choses, ce qui porte effectivement à se distinguer quand on fut de ces ceux-ci, mais au fond, qu'est-ce qui est le plus significatif ?

revendiquer cette non-politisation ne me semble pas aller à l'encontre des thèses communisatrices, au contraire, et je fulmine de voir qu'on puisse les présenter dans une nébuleuse avantgardiste

Tristan Vacances : - Il faut sans doute distinguer les positions théoriques des vécus individuels...

Patlotch : - absolument, et je déplore que ce ne soit pas fait clairement, comme si certains se faisaient une gloire d'en avoir été mieux que d'autres, sans parler de leur concurrence sur ce terrain (Jean-Louis Roche et ses ex-amis du CCI à la présentation de Lola et Auzias...)

ce n'est pas d'aujourd'hui que je critique la tendance de partisans de la communisation à présenter une version trompeuse de son contenu. Là, avec ces relectures de 68, on retourne sur leur terrain d'intervention privilégiée dans les milieux anarcho-activistes en tous genres : c'est leur sujet révolutionnaire ? le problème serait d'en être à titre individuel ? Où l'on voit que les enjeux sont actuels, cf tous ceux qui des gauchistes aux cortégeux veulent refaire 68, et même le 22 mars !



#22mars #Nantes

cette lecture est le renversement militant débilitant de ce qu'est une classe, une activité de classe ! Il me semble que tant Henri Simon (ex ICO/Échanges) que Roland Simon (TC) sont assez clairs avec ça, quitte à paraître eux aussi décalés

Tristan Vacances : - étonnant de les regrouper... Vous vous prenez pour le gardien de leur temple ?

Patlotch : - à eux d'en chasser les marchands... cette absence de clarté est un symptôme de régression théorique, et d'éloignement des débats possibles. Sale temps de commémoration !

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   

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1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques
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