PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

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 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE

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MessageSujet: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Dim 7 Jan - 18:08


ce sera une ballade aléatoire et sans prétention théorique ni à l'exhaustivité. Autant que possible des faits moins connus que les événements répertoriés partout, de Paris, d'Italie, des USA, de Prague ou de Mexico... également des témoignages... en insistant sur le caractère mondial de l'événement historique 1968 (intro à venir)



La figure de l'étudiant domine parmi les militants des années 68 en Suisse : 43% des soixante-huitards se sont mobilisés pendant leurs années d'université (archives).


Keystone/PHOTOPRESS-ARCHIV/FRITZ GRUNDER

Citation :
Le militant type des années 68 en Suisse était un étudiant en sciences humaines d'origine aisée, dont l'engagement s'est prolongé au sein d'une organisation de la nouvelle gauche radicale. L'ouvrier, lui, est peu descendu dans la rue.

Le militant de la décennie 68 était souvent engagé sur plusieurs fronts, des collectifs d'étudiants à l'extrême gauche, en passant par les mouvements anti-impérialistes, écologistes ou autres, explique à l'ats Nuno Pereira, chercheur à l'Université de Lausanne en se basant une étude forte de plus de 1300 témoignages.

Celle-ci, dont il est co-auteur, montre que la figure de l'étudiant domine: 43% des soixante-huitards se mobilisent pendant l'université.

Plus de 32% d'entre eux suivent un cursus en lettres, 20% en sciences sociales ou politiques et 11% en psychologie ou pédagogie. En comparaison, seuls 8% étudient la médecine, choisie pourtant par un quart des universitaires. "Les étudiants en sciences huMaines avaient tendance à être plus sensibles aux questions politiques et à avoir davantage de temps libre pour s'engager", note M. Perreira.

Beaucoup d'étudiants militants se sont rapprochés d'organisations de la nouvelle gauche radicale. Selon l'enquête, 72% de ceux qui ont milité au sein d'un mouvement étudiant ont adhéré à un tel groupe, souvent en prolongement de l'engagement estudiantin. Preuve de la multi-appartenance des militants, ceux des mouvements anti-impérialistes étaient même 81% à rejoindre l'extrême gauche.

Parmi les organisations les plus influentes, on trouvait à Genève, Lausanne ou Zurich la Ligue marxiste révolutionnaire (LMR), le Centre de liaison politique à Genève, Rupture pour le communisme à Lausanne ou les POCH en Suisse alémanique. Mais on compte alors bien davantage de groupuscules anarchistes, marxistes, maoïstes, trotskistes ou spontanéistes nés avec le "Printemps de Prague".

Ouvrier plutôt discret

Université mise à part, 13% des 1366 anciens militants interrogés se sont engagés pendant l'école secondaire ou professionnelle, et 4% durant l'apprentissage. Quant aux soixante-huitards ayant déjà un métier, ils sont 40% à s'être mobilisés. Près de la moitié de ces actifs exercent des professions présentées comme intellectuelles ou scientifiques: c'est neuf fois plus que dans la population.

Viennent ensuite 28% de soixante-huitards exerçant des professions dites intermédiaires, dont de nombreux enseignants. Seuls 15% des militants actifs exercent une profession d'employé administratif ou travaillent dans les services. Les métiers d'artisan et d'ouvrier occupent eux le bas du tableau, ne rassemblant que 12% des soixante-huitards, bien qu'ils emploient 43% de la population adulte.

L’engagement politique des ouvriers ne sortait pas souvent du contexte de l'usine, précise Nuno Pereira. "Les travailleurs immigrés, dont bon nombre d’Italiens et Espagnols, ont peu investi les mouvements car il leur était interdit de participer à des activités politiques." Ils ont davantage été actifs pendant la série de grèves des années 1970, concentrées en Suisse romande.

L'ouvrier non qualifié, très souvent saisonnier et qui représentait 3% des militants salariés, risquait plus qu'à l'étranger de se faire licencier ou de voir son contrat non renouvelé. En Suisse, où régnait la "paix du travail" depuis 1937, ils pouvaient moins compter sur les syndicats qu'en France ou en Italie. Par prudence, les ouvriers engagés laissaient peu de traces de leur passage.

Un long engagement

Plus que des travailleurs immigrés, les années 68 ont été surtout portées par des Helvètes: 91% des militants étaient suisses et 5% double-nationaux, selon l'étude "Soixante-huitards helvétiques" menée entre 2007 et 2011 par les universités de Berne et Lausanne, qui fait partie d'un projet plus large financé par le FNS. Les ex-militants interrogés venaient surtout des villes de Genève, Lausanne, Berne, Zurich et Bâle, Mais aussi de plus petites.

L'engagement souvent multiple et radical des années 68 s'installait également dans la durée : 45% des militants ont été actifs durant 13 ans ou plus, 23% entre 9 et 12 ans et 25% entre 5 et 8 ans. Dans les années 2000, le tiers adhérait encore à un parti de gauche. Un tiers restait affilié à un syndicat et 40% avaient rejoint des mouvements de défense des droits humains, des sans-papiers ou de l'écologie.

Plus de la moitié des militants des années 68 avaient en outre, avant eux, au moins un membre de leur famille proche engagé dans un parti politique, mouvement social ou syndicat, dont deux tiers dans des formations de gauche. Par ailleurs, comme on peut l'observer à l'étranger, bon nombre de militants en Suisse sont nés dans une famille où les parents ont eu accès à l'enseignement supérieur.


C’est à cette question que vont s’atteler les sociologues du politique Cécile Péchu, Philippe Gottraux et Olivier Fillieule (IEPI), et l’historien Nuno Pereira (IHES), dans le cadre d’une recherche de trois ans financée par le FNS qui débutera en janvier prochain.

Citation :
Les anciens soixante-huitards sont souvent présentés comme ayant retourné leur veste, passant « du col mao au Rotary ». Or, des études menées aux Etats-Unis ou en France tendent à montrer que les militants restent plutôt fidèles à leur passé, leur vie étant affectée par leur expérience militante : ils sont plus à gauche que leurs contemporains, et ont des carrières professionnelles et des vies familiales plus chaotiques que ces derniers.

La recherche analysera cette question en Suisse, sur deux familles de mouvements encore peu étudiées : la Nouvelle Gauche Radicale et les mouvements de travailleurs. Elle observera la manière dont les caractéristiques des individus avant l’engagement, les spécificités des groupes dans lesquels ils s’intègrent, et les contextes dans lesquels ils agissent, pèsent sur les conséquences biographiques de l’engagement durant la « décennie mouvementée » (1968-1978).

Ces conséquences seront analysées dans trois sphères de vie : politique, professionnelle et familialo-affective. En travaillant sur deux villes, Genève et Zurich, et en collaborant avec une enquête similaire portant sur plusieurs villes de France (SOMBRERO, dirigée par Olivier Fillieule), nous pourrons comparer l’effet de contextes plus ou moins favorables aux mouvements sociaux, la Suisse étant sur ce plan plus répressive face à la contestation. Pour chaque famille de mouvement, il s’agira de contraster des groupes plus ou moins inclusifs et des militants plus ou moins impliqués, pour faire ressortir l’effet de la socialisation organisationnelle.

L’étude relève d’un mixed-method design : elle exploitera une base de données existante produite par l’équipe des Prof. Jean Batou et Brigitte Studer, analysera 112 récits de vie recueillis auprès d’anciens militants, et traitera quantitativement des questionnaires administrés à cette occasion.

Au final, trois objectifs sont visés: 1) étudier empiriquement ce que sont devenus les personnes engagées dans deux familles de mouvements 2) enrichir les travaux historiques sur l’engagement durant la décennie 1968-1978 3) formuler un modèle théorique pour l’étude des effets socialisateurs multiples des mouvements sociaux, en intégrant le rôle des contextes nationaux et subnationaux.

Cécile Péchu, MER (IEPI)
Philippe Gottraux, MER (IEPI)
Olivier Fillieule, professeur ordinaire (IEPI)
Nuno Pereira (IHES)

extraits de l'étude Le Mouvement Social 2012/2 (n° 239) Cairn.Info


Manifestation de solidarité avec
le mouvement étudiant français
devant la gare de Lausanne, 13 mai 1968

quelques dates :

Mars 68 à Locarno: occupation de l'Ecole normale.

14 mai, Genève : manif contre les Journées de l'armée.

22 juin : manifestations contre la guerre du Vietnam dans les grandes villes.



Bern

28/30 juin, Zurich : manifestation contre l'évacuation du centre autonome dans l'ancien magasin Globus. 60 blessés.

Février 69, Genève : occupation du rectorat de l'Université.



En 1969, le livre de la "Défense civile" est distribué à tous les foyers du pays,
avec des instructions pour résister à une potentielle attaque des forces du Pacte de Varsovie.
Le 29 novembre 1969, de jeunes Jurassiens en brûlent une centaine devant le parlement fédéral
(photo Keystone)

Juin, Bâle : les manifs pour la gratuité des transports publics s'étendent à d'autres revendications.

Mai 71, Lausanne : le Comité Action Cinéma dénonce le prix des entrées puis élargit le cercle de ses revendications. [sic]






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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Dim 7 Jan - 19:39


suite suisse

Mai 68 au Tessin, c'était en mars
Le Courrier 03 janvier

La contestation à l'Ecole normale de Locarno est l'une des premières actions estudiantines en Suisse. "Dans l'aula 20, on a appris à penser", écrivent les étudiants à l'époque.

Citation :
Au Tessin, durant l'année 1968, un groupe d'étudiants de l'Ecole normale à Locarno se bat pour un changement radical du système scolaire. En mars, les revendications culminent avec l'occupation, durant trois jours, de l'aula de l'Ecole normale, par 300 élèves.

"Notre école n'enrichit ni notre culture ni notre esprit: elle se limite à verser une infinité de notions inutiles dans nos caboches", peut-on lire dans la revue estudiantine de la "Magistrale" de Locarno pendant l'année scolaire 67-68, quelques mois avant l'occupation.

Dès 1966, un groupe d'élèves dénonce une distance entre l'école et la vie qui s'accroît de jour en jour. Il affirme la nécessité de changer les programmes scolaires dans l'intérêt de la société et exige une dépolitisation de l'Ecole normale, explique l'historien Mauro Stanga, qui a étudié ces événements.

Les étudiants expriment leur mécontentement d'abord en diffusant des tracts, puis dans une revue estudiantine qu'ils créent à ce moment-là.

L'opposition se cristallise contre la figure de Carlo Speziali, le directeur de l'Ecole normale et syndic radical de Locarno. "Il incarne cette gestion de l'école, jugée dépassée et est de plus en plus critiqué, également par une partie des enseignants", explique l'historien tessinois.

Climat autoritaire


Je me rappelle très bien "le climat autoritaire et paternaliste de ces années", raconte un ancien étudiant qui a pris part à ce mouvement. Il a alors 17 ans.

Il évoque notamment les internats de la "Magistrale". "Il s'agissait de structures rigides, gérées par l'école, où régnait une discipline militaire", décrit l'historien Mauro Stanga. Un "régime sévère", résume de son côté l'ancien étudiant. Près de deux tiers des 900 élèves de l'institut, dont lui, y séjournent.

À l'époque, les filles venaient de conquérir le droit de porter un pantalon à l'école après d'interminables discussions avec la direction, ajoute M. Stanga. "Certaines coiffures" ne laissaient pas indifférent le conseiller d'Etat en charge de l'éducation de l'époque. Selon lui, celles-ci ne devraient pas être tolérées en cours.

D'autres décisions ne font que renforcer le mécontentement, notamment quand M. Speziali exige plus de sévérité dans l'assignation des bourses d'études.

Contre le directeur

C'est dans ce contexte qu'un noyau contestataire de douze étudiants - six femmes et six hommes - se constitue durant l'année scolaire 1968 . Ils sont appelés "il clan". Tous viennent de régions urbaines du canton et logent dans les internats, qui se transforment fréquemment en lieux de discussion où des actions sont imaginées.

Peu à peu, le dialogue se dégrade entre le directeur et le comité estudiantin mené par le "clan". Les élèves sont toujours plus sûrs d'eux tandis que M. Speziali perd progressivement son autorité.

Il finit par ne plus reconnaître le comité. Le gouvernement tessinois a finalement vent de ce conflit.

Les problèmes internes de l'Ecole normale se conjuguent avec la révolte qui émerge en 1968 à travers le monde. Des livres que l'on ne trouve pas dans les rayons de la bibliothèque de l'Ecole normale circulent de main en main : ils parlent d'approches éducatives innovantes et antiautoritaires. Selon M. Stanga, cette littérature commune a agi comme un "détonateur".

La contestation à l'Ecole normale de Locarno est l'une des premières actions estudiantines en Suisse. La proximité avec Milan, qui a connu des situations semblables en janvier et février 1968, a probablement joué un rôle.

La goutte d'eau qui fait déborder le vase

Vendredi 8 mars 1968, M. Speziali veut confirmer son statut de syndic de Locarno lors des élections communales. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

Le soir même, durant une réunion en internat, les jeunes, menés par le clan, votent l'occupation de la grande salle numéro 20 de l'Ecole normale. Elle commence dès le lendemain matin.

Ils sont quelque 200 au début, mais le nombre augmente ensuite pour atteindre plus de 300. "Nous étions tous ensemble dans le même espace, mais je me rappelle ce grand silence et ce respect. Notre contestation était très différente du chaos de Paris", raconte une ancienne contestataire. Et c'est toujours ce "grand silence" qui est bien présent dans les souvenirs quelque peu flous de l'étudiant de 17 ans.

"Il s'agit d'une action à la fois libératoire et très bien organisée", explique Mauro Stanga. Les participants se déclarent "Costituente" (constituante). Ils participent à des "commissions de travail", débattent pour définir leurs revendications avant de rédiger des communiqués de presse.

Mardi 12 mars, c'est la fin de l'occupation. Quelque 900 étudiants réunis dans la salle de gym de l'Ecole normale adoptent une charte qui contient leurs revendications. Elle demande une réforme de la "Magistrale", la création d'un parlement estudiantin avec les mêmes droits et devoirs que le plenum des profs ainsi qu'une séparation nette entre l'école et l'internat.

"Ce furent des journées de vraie maturation, plus en trois jours qu'en vingt ans d'éducation", résume l'ancienne contestataire.

"Dans l'aula 20, on a appris à penser",
écrivent les étudiants à l'époque. "Aussi à agir dans une société vraiment démocratique. Chacun pouvait parler, donner son point de vue. La personnalité de chaque personne était respectée. Personne n'avait plus de pouvoir que les autres".

Cinquante ans plus tard, "entendre ces paroles me donne la chair de poule", confie l'ancienne contestataire. "Ces valeurs sont encore bien vivantes en moi".


L'armée constitue une cible de choix pour les soixante-huitards en Suisse. Le nombre d'objecteurs de conscience grimpe tandis que les comités de soldats donnent du fil à retordre aux gradés.


Photo : KEYSTONE/STR

Citation :
'On trouve en Suisse en 1968 les mêmes élites, les mêmes personnes aux affaires que durant l'Entre-deux-guerres', explique à l'ats le Genevois Jean Batou, professeur honoraire d'histoire contemporaine et spécialiste des mouvements de contestation des années 1960-1970. Dans ce contexte, la jeunesse se mobilise contre l'armée, l'institution qui incarne le plus une Suisse 'conservatrice'.

L'armée perd aussi en crédibilité à cette époque, surtout en raison du scandale des chasseurs Mirages aux coûts d'acquisition majorés de 66%. Une affaire qui force le conseiller fédéral radical vaudois Paul Chaudet à renoncer à un nouveau mandat en 1966. Les offensives politiques se multiplieront dès 1970, telles une initiative pour un service civil ou une proposition de réduire le budget militaire.

A la même époque chez les jeunes, au centre de la contestation, les objecteurs de conscience sont toujours plus nombreux. 'Ils passent de 22 en 1956 à 128 en 1969', précise M. Batou, citant des chiffres parus alors dans le Journal de Genève. Ceux qui revendiquent leur droit au service civil écopent de peines de prison, au nom de la 'défense nationale spirituelle', pilier de l'esprit régnant pendant la Guerre Froide.

Un guide anticommuniste

La grogne antimilitariste gagne aussi l'espace public, avec des rassemblements notamment à Genève et à Berne. Le 14 mai 1968, dans la cité de Calvin, une manifestation d'un millier de jeunes contre les 'Journées militaires' dégénère en affrontements avec la police. 'Notre armée est l'instrument de la classe au pouvoir, c'est-à-dire du grand capital', lit-on sur le tract de l'événement.

La réaction des autorités fédérales ne se fait pas attendre: quelques jours plus tard, le gouvernement promeut un nouveau concept de 'défense globale' - militaire, civile et spirituelle -, et en septembre 1969, le Département de justice et police (DFJP) distribue à tous les foyers le 'Petit livre rouge de la Défense civile', qui avertissait de la présence d'ennemis et d'agents de Moscou en Suisse.

Les objecteurs de conscience n'étaient le plus souvent pas des communistes, mais des chrétiens de gauche, note Jean Batou, 62 ans, qui se souvient d'actions pour brûler ces petits livres dans les rues de Genève. Quant aux hippies, ils étaient souvent recalés d'office du service militaire..

Moqueries ciblant l'armée

Le rassemblement antimilitariste le plus important restera celui du 9 novembre 1972. Environ 3000 protestataires convoqués par la gauche radicale défilent à Genève, relate M. Batou dans son ouvrage 'Quand l'esprit de Genève s'embrase'. L'événement a lieu 40 ans jour pour jour après que des recrues ont tiré sur des ouvriers manifestant contre le fascisme à Plainpalais, faisant 13 morts et 65 blessés.

Dès le début des années 1970, la contestation gagne également le coeur de l'armée, où les abandons de poste et les refus d'ordre se multiplient. Et ils sont pour la première fois rendus publics: ainsi, à Lausanne, un canonnier est condamné à deux mois et demi de prison pour 'désertion' et un autre soldat à un mois de détention pour 'insoumission institutionnelle'.

D'autres militaires sont arrêtés à Zurich pour des contributions parues dans la revue Offensiv, tenue par des objecteurs de conscience. En été 1972, selon le Journal de Genève, des soldats de l'école de recrues de Lausanne lancent des fusées depuis les fenêtres d'un dortoir et traitent de nazi un adjudant arrivé sur les lieux, alors que la chambrée entonne l'Internationale.

Soldats surveillés et fichés

'Il suffit d'une forte tête pour que des soldats mettent le feu aux poudres', commente M. Batou, qui a co-dirigé entre 2007 et 2011 l'étude 'Le mouvement de 68 en Suisse', financée par le Fonds national suisse. Mais les comités de soldats, parfois organisés à l'image de groupuscules politiques, ne font pas qu'organiser des brimades: ils veulent aussi redéfinir le rôle de l'armée.

Ils diffusent des tracts ou des journaux dénonçant le discours de la Suisse sur la neutralité. Les militants soulignent que Berne exporte des armes, reste proche de pays peu recommandables et accueille l'argent de dictateurs.

Ces comités sont perçus comme des repères d'agitateurs par les autorités. Les activités de leurs membres sont surveillées par les services de renseignement, comme celles des militants de la gauche radicale et des mouvements de 68. Le scandale des fiches de 1989 mettra au jour des données récoltées sur près de 700'000 personnes, avec pour but avoué de faire barrage au communisme.

Le service civil bousculé

Quant au service civil, enfant de l'objection de conscience, le peuple lui dira 'oui' en 1992, après des refus en votations en 1977 et 1984. Mais le service civil est aujourd'hui victime de son succès. Fin novembre 2017, le Conseil fédéral a décidé d'intervenir pour 'réduire substantiellement les admissions', qui sont passées de 4670 en 2011 à 6169 en 2016. Le but est de garantir les effectifs de l'armée, qui ne cesse de s'effriter.


Quand la nouvelle gauche s’enthousiasmait pour les minijupes
David Eugster, Lena Rentsch swissinfo.ch 21 décembre 2017

1968 n’est pas sorti de nulle part: cette année est restée dans les mémoires comme le point culminant et le symbole d’une grande variété de bouleversements. Notre série «Avant 1968» présente différentes facettes des mutations intervenues en Suisse après 1945. L’émergence de la nouvelle gauche en fait partie.


Brandissant des drapeaux et des affiches de Rosa Luxemburg et Mao Zedong,
des manifestants courent dans une rue de Zurich, en Suisse, le 1er mai 1969.

(Keystone)

Citation :
Durant l’été 1967 à Zurich, le patron du café de l’Odeon expulsa une jeune femme parce qu’elle portait une minijupeLien externe. Dans les jours suivants, des rassemblements bruyants exigèrent, banderoles à l’appui, qu’on accepte ces jupes. Des mini-manifestations de ce type avaient déjà eu lieu à Londres l’année précédente lorsque Dior avait voulu les retirer de son assortiment. La minijupe était devenue le symbole des mutations qui secouaient le monde des années 60. Et une ombre révolutionnaire touchait à nouveau l’Odeon, l’établissement où Lénine venait lire son journal au début du siècle.

De la discussion à la révolution


Cette question de mode fut également copieusement abordée lors d’une réunion conspiratrice d’une Section jeunesse du Parti du travailLien externe (communisteLien externe). Les manifestations en faveur des minis montrent qu’il est possible de mobiliser les jeunes pour des actions politiques, déclara notamment un des intervenants, selon un protocole établi à son insu par la police. Il souligna qu’à l’époque de la pop music, ce genre de polémiques pouvait jouer un rôle important pour l’action politique, ajoutant qu’il fallait maintenant essayer « de l’amener à un niveau supérieur » ceux qui avaient spontanément participé aux manifestations. Autrement dit : les fans des minis et de la pop devaient devenir des révolutionnaires utiles.


Le 23 novembre 1967, Bahman Nirumand, un exilé iranien vivant à Berlin, parle de "la contre-révolution permanente de l'Occident contre les pays sous-développés" dans l'auditorium de l'Université de Zurich dans le cadre d’une série de conférences sur le «Tiers-Monde».

L’adieu à la gauche prolétarienne

La Section jeunesse du Parti du travail de Zurich n’était pas bien grande. Dans ses meilleurs jours, elle n’a pas compté plus de deux ou trois douzaines de membres – et elle n’a existé que de 1964 à 1969. Mais sa brève histoire reflète celle de la gauche dure ou néo-révolutionnaire dans les années 60: du rejet du socialisme prôné par la direction du parti à la recherche de nouveaux acteurs révolutionnaires en lieu et place du prolétariat. Le conflit de générations entre la vieille et la nouvelle gauche a marqué cette époque aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. Il a aussi touché le Parti du travail dans d’autres cantons, notamment à Bâle, Genève, au Tessin et dans le canton de Vaud où il est connu sous le nom de Parti ouvrier populaire (POP).

Conflit de générations au sein du parti

Dépassé, sclérosé, le PdT/POP du début des années 60 portait encore les stigmates de sa marginalisation suite à la répression de l’insurrection de Budapest par l’armée soviétique. C’est pourquoi la fondation d’une Section jeunesse en 1964 a été bien accueillie. La plupart des nouveaux membres du parti s’étaient politisés dans le sillage des marches de Pâques contre les armes atomiques du début des années 60. Or, cette jeunesse antinucléaire avait été si souvent acculée dans l’extrême gauche qu’elle avait fini par s’y installer. Elle contestait et dénonçait ouvertement les médias de masse et les partis traditionnels – autrement dit, «le système». Mais les noces entre les jeunes et les anciens du PdT/POP furent de courte durée. Bientôt, la vieille garde ne fut plus disposée à tolérer « l’impatience et l’arrogance » des jeunes. En 1969, toutes les sections de jeunes de Suisse furent démantelées.

Critique de la civilisation

Pourquoi cette fin précipitée? Après le stalinisme et l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956, les dissidents arrivés de l’Est et les socialistes de l’Ouest avaient cherché de nouvelles formes de socialisme. Et la plupart de ceux qu’on aurait si volontiers expédiés à Moscou en 1968 auraient été immédiatement renvoyés en raison de leur idéologie. Les divergences avec l’orthodoxie communiste étaient profondes. Ainsi, les théoriciens de la nouvelle gauche ne voyaient plus dans les usines l’instrument principal de l’oppression, mais dans les médias de masse. Dans sa déclaration constitutive, les Jeunes du PdT zurichois écrivaient que le combat devait être mené davantage « au niveau moral et culturel (idéologique) ». Il ne faut plus se concentrer sur la détresse économique, mais sur la misère morale des travailleurs suisses. La haute conjoncture des années 60 reléguait au second plan le combat pour la subsistance matérielle et, dans les années précédant 1968, la gauche réorienta sa critique de la société vers une critique de la civilisation. Pour révolutionner les conditions sociales, il fallait d’abord mettre fin à la crise morale et culturelle.



Le 1er octobre 1967, des étudiants protestent à Zurich contre la guerre du Vietnam.
(Keystone)

Les étudiants font la révolution

Les désaccords portaient aussi sur la question des principaux acteurs de cette révolution. Pour les anciens, ce rôle revenait au prolétariat, donc à la classe ouvrière. Mais les adeptes de la nouvelle gaucheLien externe, et donc les jeunes du PdT zurichois, donnaient une réponse bien différente. Pour eux, la révolution ne serait pas portée par les travailleurs, mais par une jeunesse révoltée sous la conduite des étudiants critiques. Ils s’appuyaient sur des théoriciens tels que Herbert Marcuse qui allaient chercher dans les groupes marginaux le potentiel explosif que l’on prêtait auparavant aux ouvriers. L’enthousiasme de la gauche pour les manifestations en faveur des minijupes et pour les fans de musique pop était un rejeton des théories marxistes les plus récentes.

Plus de radicalisme et d’humour

Pour enthousiasmer cette nouvelle clientèle, il fallait également recourir à d’autres instruments politiques. On se prononça pour des actions de taille réduite, mais passibles de connaître un large écho médiatique. Les jeunes communistes zurichois demandaient « Plus de choses intéressantes, plus d’extraordinaire, plus de radicalisme et plus d’humour ! ». Le PdT était, lui, plutôt irrité, comme l’a écrit il y a quelques années un ancien un membre de la SJ, Franz Rueb:

« Les gars et les filles de la Section jeunesse de ce parti virevoltaient dans les rues et sur les places, distribuaient des tracts de style pop dont ils étaient incroyablement fiers, organisaient des sit-in, de teach-in et dénonçaient dans la rue en colonnes de douze, la police, la justice, la répression et l’éducation. Et tout cela sans l’approbation du parti. Les anciens camarades secouaient leurs têtes grisonnantes avec des mines dégoutées. »

Les actions se multiplièrent au cours du printemps de 1968. Les jeunes descendirent dans les rues de la ville après l’assassinat de Martin Luther King, brûlèrent une effigie devant le siège de la société Dow Chemical, la principale productrice de napalm utilisé au Vietnam, et perturbèrent fin mai le traditionnel cortège aux flambeaux des étudiants de l’Université de Zurich. Entretemps, les jeunes communistes avaient constitué avec d’autres formations de la nouvelle gauche, le Groupement des ouvriers, étudiants et écoliers progressistesLien externe (FASS). Il comprenait non seulement les Etudiants progressistes de Zurich, les organisations d’écoliers du secondaire et la Jeunesse socialiste, mais aussi le groupe de rock Lone Star Gang.



Jimmy Hendricks
(zVg)

A la fin du mois de mai 1968, Jimi Hendrix donna un concert au Hallenstadion [audio intégral 1h40 ci-dessous] – la police était présente avec des chiens et des marchands furent violemment expulsés vers la fin. Dans une action planifiée de longue date, le FASS y distribua un tract et pour un instant, théorie et pratique se rejoignirent: les jeunes dansaient alors que les tracts révolutionnaires arrivaient de la scène. Le tract avait été conçu par Roland Gretler, un graphiste qui avait participé à la fondation des jeunes PdT. Il reproduisait le portrait de Jimi Hendrix et pouvait également servir de poster, comme ceux qu’on trouvait dans les magazines en vogue tels que la revue alémanique «Pop». Le texte, lui, voulait faire vibrer la fibre anti-autoritaire des jeunes et transformer leur enthousiasme pour la musique en énergie révolutionnaire.

« Le Beat est une révolution culturelle… Si nous ne pouvons trouver aucune satisfaction, c’est la faute de ceux qui veulent nous faire croire qu’il n’y a rien d’autre dans la vie que la soumission et l’avancement, le respect et la carrière, les études et les diplômes, le travail et le jour de paie, le zèle et les économies, l’ordre et le calme, les convenances et les lois, VW et Opel, les saucisses à rôtir et les röstis. »

Les émeutes qui suivirent le concert furent entièrement mises sur le dos de la Section jeunesse. Indignée, la «Zürcher Woche» écrivit: «On distribue ce tract à 10 000 jeunes, on les bombarde de beat, de pop et de hurlements pendant des heures et on se régale du résultat (…) C’est ainsi que la Section du PdA et ses jeunes anti-autoritaires fomentent la révolte».

Le chaos en France

Entretemps, le chaos avait gagné la France. Mai 68Lien externe avait élargi le champ des possibles et la presse bourgeoise craignait que le pays ne sombre dans l’anarchie. A fin juin, Zurich rejoignit elle aussi la liste des villes touchées par les révoltes précisément autour de la création d’un centre autonome pour la jeunesse, un lieu de liberté où conjuguer musique et politique.

Traduction de l’allemand : Olivier Hüther


Hallenstadion, Zurich, Switzerland 5/30/68 and 5/31/68

1. Intro
2. Tax Free  
3. Fire
4. Hey Joe
5. Foxy Lady
6. Red House
7. Purple Haze

5/31/68

1. Intro
2. Voodoo Child
3. Stone Free
4. I Don't Live Today
5. Red House
6. Hey Joe
7. Foxy Lady
8. Manic Depression
9. Fire
10. Purple Haze
11. Manic depression (FD Stereo Merge of 1st and 2nd Sources)

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Lun 8 Jan - 9:35



il faudrait toujours rapporter les luttes que mènent les un.e.s et les autres à ce qu'ils font dans la vie, notamment à comment ils gagnent leur vie, quelles sont leurs ressources, leur travail...

aujourd'hui, dans les comptes-rendus de luttes, ce n'est pas transparent, même quand elles portent sur le travail, ses conditions, les salaires... Mais sans cela comment les rapporter à l'exploitation capitaliste ?

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Mar 9 Jan - 14:01


j'ai dit focalisé sur des événements moins connus, mais comme il faut situer...



c'est un peu en désordre, mais c'est l'année qui voulait ça...
Citation :
2 janvier 1968, Italie : l’université de Padoue est occupée. Début du bienno rosso, deux années de luttes étudiantes et ouvrières intenses, aussi appelées le « Mai rampant italien ».

31 janvier, Vietnam
: lors de la fête du Têt, 80 000 combattants du Viêt Công lancent l’offensive contre une centaine de villes du Sud-Vietnam.

Février, Algérie
: l’université d’Alger est fermée pendant un mois pour éviter l’extension de la contestation réclamant la liberté d’expression.

8 mars, Pologne : à Varsovie, l’interdiction d’un spectacle jugé antisoviétique provoque une révolte étudiante.

20 mars, Jordanie
: le Fatah tient tête à l’armée israélienne à Karameh. Moins d’un an après la déroute arabe durant la guerre des Six Jours, les fedayins palestiniens démontrent leur capacité de résistance indépendamment des États arabes. Le Fatah en tire un immense prestige et multiplie ses effectifs par 15 en un an.

22 mars, France : la présidence de la fac de Nanterre est occupée, le « Mouvement du 22 mars » est créé.

4 avril, États-Unis : suite à l’assassinat de Martin Luther King, des émeutes éclatent dans 125 villes, faisant 45 morts (lire AL n°171).

11 avril, Allemagne de l’Ouest : la tentative d’assassinat contre le leader étudiant Rudi Dutschke provoque une vague d’émeutes (2 morts à Munich).

1er mai, Espagne : point culminant des grèves qui marquent les année 1968- 1969. La contestation montante accélère la décomposition du franquisme.

10 mai, France : à Paris, « nuit des barricades » au Quartier latin.

24 mai, Nigeria : chute de Port Harcourt, dernier accès à la mer de la république indépendantiste du Biafra (soutenue par la France), qui en 1967 avait fait sécession du Nigeria (soutenu par l’URSS, les États-Unis et la Grande-Bretagne). Le blocus et la famine au Biafra vont faire un million et demi de morts.

29 mai, Sénégal : grève générale réprimée par l’armée : 1 mort et 20 blessés.

juin, Tchécoslovaquie : apparition de conseils ouvriers qui prennent en main les entreprises.

3 juin 1968, Yougoslavie : les étudiantes et les étudiants de l’université de Belgrade lancent le slogan « la révolution n’est pas terminée, nous en avons assez de la bourgeoisie rouge ». La répression fait une centaine de blessés.

12 juin, Uruguay : émeutes étudiantes à Montevideo. L’état de siège est décrété et les libertés publiques suspendues. Le mouvement des Tupamaros s’engage dans la guérilla urbaine.

21 juin, Brésil : une manifestation à Rio de Janeiro est réprimée par la dictature (6 morts, 1 000 arrestations). Le lendemain le Parlement est occupé à Brasilia.

24 juin, Canada : 290 Québécoises et Québécois sont arrêtées à Montréal suite à des manifestations indépendantistes. C’est le « lundi de la matraque ».

21 août, Tchécoslovaquie : l’entrée des chars soviétiques met fin au Printemps de Prague (lire AL n°170).

26-29 août, États-Unis : manifestations antiguerre du Vietnam à l’occasion de la convention du Parti démocrate à Chicago. Violents affrontements.

Septembre, États-Unis : à Atlantic City, manifestation des Radical Women contre le concours de Miss America. Point de départ du Women’s Lib (« mouvement de libération des femmes »).

2-3 octobre, Mexique : l’armée ouvre le feu sur la foule rassemblée sur la place des Trois-Cultures à Mexico. Bilan : plus de 200 morts et 2 000 arrestations.

5 octobre, Royaume-Uni : la première marche pour les droits civiques en Irlande du Nord est violemment réprimée à Derry. Début de la révolte populaire contre l’occupation britannique.

17 octobre, Mexique : sur le podium olympique, les coureurs Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés de noir – symbole des Black Panthers – pendant l’hymne états-unien.

22 octobre, Japon : le mouvement de jeunesse Zengakuren, organise l’« assaut de Tokyo ». Durant trois jours, le Parlement, l’ambassade états-unienne et divers points stratégiques sont assiégés.

27 avril 1969, Bolivie : la mort accidentelle du dictateur Barrientos déstabilise le régime. Début d’un mouvement d’auto-organisation populaire qui prendra un caractère révolutionnaire en 1970.

29 mai, Argentine : grève insurrectionnelle dans la ville industrielle de Cordoba ; 10 000 grévistes chassent la police et occupent la ville. Le Cordobazo est le point de départ d’un intense cycle de lutte de classe dans tout le pays.

28 juin, États-Unis : à New York, les émeutes de Stonewall, suite à une descente de police dans un bar homosexuel, marquent le point de départ du mouvement gay.

11 septembre, Italie : grève de la métallurgie donnant le coup d’envoi de « l’automne chaud », pendant lequel les grèves se succèdent, débordant les centrales syndicales, jusqu’en novembre.

Empire portugais : depuis le début des années 1960, les guérillas harcèlent l’occupant au Mozambique, en Angola, en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, dans le dernier empire colonial en Afrique. En 1968 et 1969, les combats n’ont cessé de croître en intensité. L’ultime empire colonial en Afrique disparaîtra en 1974.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Mar 9 Jan - 20:22


via Lola Miesseroff facebook





Atelier de création libertaire a écrit:
Hier, à 18:16

Claire Auzias sera présente pour parler de son livre sur Mai 68 et les trimards:
- le samedi 13 janvier à 17 h au CIRA Marseille
- le samedi 27 janvier à 15 h à la librairie @LaGryffe à Lyon

Un aspect de Mai 68 que les diverses commémorations s'empresseront de camoufler

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Mer 10 Jan - 9:33


Citation :
Résumé
Au travers de trois conflits sociaux en Bretagne au cours des années 68, cet article ambitionne de cerner les représentations de la femme au travail dans une région à l’industrialisation diffuse. Au fil des parcours de vie révélés par les sources orales et le recours aux multiples archives concernant la période, l’objet est de cerner les réalités d’une présence féminine au sein d’une activité industrielle qui ne cesse de poser la question de la légitimité de la présence des femmes en son sein. L’entrée dans l’usine, les difficultés des parcours professionnels, les contraintes qui pèsent sur les femmes au travail sont autant d’étapes de vie qui portent en elles des questionnements révélateurs des rapports de genre à l’œuvre dans la diversité des activités étudiées. C’est aussi l’occasion de souligner les permanences, liées à l’inégal accès à la formation, d’un statut des femmes au travail, mais également d’évoquer les spécificités bretonnes par le poids de l’exode des travailleurs dans les représentations ouvrières et l’adaptation précoce des femmes aux contraintes de la modernité.


Plan
La Bretagne ouvrière des années 1968
- L’impossible typologie
- Les ouvrières en Bretagne dans les années 1968 : les figures des absentes

L’ouvrière au travail en Bretagne dans les années 1968 : trois étapes
- L’entrée dans l’usine
- Le travail
- La progression professionnelle



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Ven 12 Jan - 13:05


Algérie


Citation :
Production:
Office national de radiodiffusion télévision française
Journaliste : Robert Bouchard
Monteur : Jean Pierre Caussidery
Opérateur de prise de son : Roger Vieyra

"Ce reportage rend compte de la situation de la femme en Algérie, au travers de témoignages d'Algériennes engagées dans la lutte pour l'émancipation féminine et qui ont participé à la révolution. Elles relatent leur vie quotidienne et se confient sur la vision qu'elles ont des hommes et les rapports qu'elles entretiennent avec eux.- Dans un magasin de haute couture, rencontre avec Yasmina, ancienne militante, épouse d'un ancien chef FLN de la zone autonome d'Alger pendant la guerre. Elle évoque les tenues vestimentaires des Algériennes, et leurs sorties entre femmes. Elle ne souhaite pas parler de sa relation avec son mari.- Interview d'une Algérienne dans le magasin de haute couture. Elle se confie sur sa relation avec son mari avec retenue.- Interview de Fadéla M'rabet, militante FLN, auteur de deux livres dénonçant la condition de la femme en Algérie, pays de tradition musulmane. Elle souligne quelques aspects du sort qui est réservé aux femmes dans le pays, met en cause les privilèges des hommes, et révèle que cette situation est la même parmi les militants FLN, qui se plient, eux aussi, aux traditions. Elle déplore le suicide de nombreuses femmes qui ont refusé de se soumettre au mariage traditionnel. Elle défend la mixité dès l'école maternelle. Tout au long de l'entretien, elle développe les solutions politiques visant à améliorer la condition de la femme algérienne. Elle défend notamment la mixité dès l'école maternelle.- Interview de Mamia Chentouf, secrétaire générale de l'UNFA (Union Nationale des Femmes Algériennes) à propos des préoccupations des femmes en Algérie.- Interview d'une ancienne militante du FLN, Zohra Sellami, emprisonnée à deux reprises sous le régime d'Ahmed Ben Bella. Elle développe ses idées révolutionnaires. Elle note que la situation de la femme n'a pas changé depuis l'indépendance de l'Algérie, et ne changera qu'avec un renouvellement des structures sociales et une véritable révolution. Elle fait part de sa relation conflictuelle avec son père qui fut lui aussi un militant communiste au sein du FLN.- Dans une voiture, interview d'un Algérien, qui, en écoutant une chanson d'Enrico Macias ("Les filles de mon pays"), parle de la femme et de sa place dans la société algérienne."

Source : INA (France)


Citation :
Ce livre réunit en un seul volume deux études parues dans la collection "Cahiers Libres" en 1965 et en 1967. L’auteur est algérienne musulmane ; née dans le Constantinois et élevée dans un milieu oulémiste dont son père, proche ami de Ben Badis, fut un brillant animateur, elle a fait des études supérieures de sciences et enseigne dans un lycée d’Alger. Elle a écrit « La Femme algérienne » alors qu’avec son mari, algérien, elle animait le magazine féminin de la radio d’Alger. Partant du projet de dresser un tableau de la condition féminine réelle en Algérie, au moment même où son "évolution" était à l’ordre du jour, elle devait susciter, à la publication de ce premier livre, des réactions diverses, en Algérie comme à l’étranger : approbations, encouragements, discussions, polémiques et même injures violentes… Le deuxième livre, « Les Algériennes », est né de l’expérience de cette confrontation. Fadéla M’Rabet y analyse à nouveau la nécessité d’une "évolution" de la situation de la femme algérienne : elle examine ce que recouvre cette notion d’évolution, par rapport aux traditions et à la personnalité arabo-islamique, et elle revient avec plus de force encore que dans le premier livre sur la réalité présente et ses conséquences : les mariages forcés, les suicides, les abandons familiaux, à l’heure du planning familial et de l’instauration du nouveau code de la famille.



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Ven 12 Jan - 22:33


il y a des sujets, allez savoir pourquoi, qui ne marchent pas. Mon avis est que ça reviendra en mai

bof, tant pis, en 68 j'étais un petit con, mais au final pas plus con que les gauchistes devenus des vieux cons. J'attends de lire



Citation :
« Ni bottin mondain, ni roman à clefs, ni polar, ce livre propose simplement un voyage d’initiation aux aventures et perspectives de l’outre-gauche des années 68. »

L’AUTEURE
Née en 1947 à Marseille, de parents émigrés russes. Ayant grandi dans un milieu libertaire, Lola Miesseroff avait 19 ans lorsqu’elle a lu De la misère en milieu étudiant. À la suite de cette rencontre avec les idées de l’Internationale situationniste, elle quitte rapidement l’université, « lieu d’ennui et d’abrutissement », pour opter pour la lutte et la critique sociales. Depuis, elle n’a cessé de participer aux divers mouvements sociaux et à nombre de collectifs de discussion, d’édition, de diffusion théorique. Voyage en outre-gauche est son premier ouvrage.

LE LIVRE
« Je me trouve dans cette mouvance que j’appelle “l’outre-gauche” depuis 1967 et, aujourd’hui, mes jeunes camarades me considèrent comme une de leurs ancêtres politiques. C’est un peu vexant certes, parce qu’on ne se voit pas vieillir, mais cela ne me semblait pas bien grave jusqu’à ce que je sois sommée de dévoiler tous ces événements des années 68 que nous leur aurions cachés, et d’éclairer ou contrer ainsi le récit dominant de cette période avant qu’il ne soit trop tard. Il est vrai que notre histoire risque bel et bien de sombrer dans l’oubli au fur et à mesure de la disparition de ses acteurs. Bien sûr, on peut toujours rédiger seul ses Mémoires mais ce n’est pas en solo que j’avais envie de rendre compte de cette aventure collective […]. Ils sont trente à avoir accepté ma démarche ; en mai 68 ils étaient à Paris, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, à Lyon, à Nantes, à Angers ou à Strasbourg. »

je me demande si les 30 interviewés disent ce qu'ils sont devenus (.nues ?) depuis, qui ne manquerait pas d'être intéressant, au regard de leurs positions d'alors. Sans quoi, la nostalgie n'est que ce qu'elle est, un égotisme, d'outre-gauche serait-il

PS : je confirme, nonobstant Claude Guillon*, ne pas aimer la raideur du graphisme de Bruno Bartkowiak pour les couvertures de Libertalia, un must du gauchisme esthétique qui n'a rien à voir avec l'art, et tout avec sa mauvaise copie
* « Bruno Bartkowiak, graphiste auquel on doit les magnifiques couvertures qui font une partie de la réputation de Libertalia » > ICI

j'en connais les références plastiques dans les avant-gardes des années 20 et ses reprises en 68, dont elles n'ont ni l'imagination ni la fraîcheur, mais reflètent bien le contenu, réputable par les Guillon, de cette maison d'édition, qui sent le vieux, le revival, la fossilisation du spontané des murs. Bref, le musée + l'écrivain anarchiste lèche-botte de ses éditeurs marchands

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Sam 13 Jan - 15:19


avant mai et la pollution aux gaz lacrymogènes

L'Express, janvier 1968 : le monde se mobilise contre la pollution

Gérard Bonnot L'Express 04/01/2018

Respirer devient un luxe: un article du numéro de L'Express du 8 janvier 1968. Il y a cinquante ans, on ne parlait pas encore de réchauffement climatique, mais la pollution était déjà une inquiétude criante. La preuve, cet article de L'Express, du 8 janvier 1968. Extrait.


Citation :
Au début de l'année 1968, la pollution de l'air est déjà au cœur des préoccupations mondiales. Contrairement àaujourd'hui, le président américain Lyndon Johnson alerte ses concitoyens sur les dangers de ce fléau et fait voter un budget spécial pour la préservation de l'environnement. De Los Angeles à Nice, le sujet préoccupe les politiques et mobilise les chercheurs.

En France même, la direction générale pour la Recherche scientifique et technique, qui dépend du Premier ministre, lance ce mois-ci une action concertée. Il était temps. Plaidant pour son budget, le président Johnson a déclaré que si les Américains continuaient à déverser sans précaution dans l'atmosphère poussières industrielles et gaz toxiques, ils seraient bientôt condamnés "à porter en permanence des masques à gaz, errant à tâtons dans des cités vouées à la mort". Exagération rhétorique?

En guise de message de voeux, un chercheur de l'université Cornell, Lamont C. Cole, annonçait à l'Association américaine pour l'avancement des sciences que, dès maintenant, autour de New York et de Philadelphie, le taux de consommation d'oxygène, dans l'atmosphère terrestre, dépassait celui de sa formation par les végétaux.

"Par comparaison, Paris est épargnée"

Au Japon, le pays qui s'est industrialisé le plus vite depuis vingt ans, mais aussi de la façon la plus anarchique, à Yokhaichi, un port situé au sud-est de Tokyo, les écoliers sont obligés de porter toute la journée un masque protecteur en étoffe. Dans dix quartiers de la capitale japonaise, les agents de police qui règlent la circulation ont droit, toutes les demi-heures, à une pause oxygène.  

A Londres, à Los Angeles, à New York, il suffit d'un accident météorologique, d'une nappe de brouillard qui concentre sur la ville l'air empoisonné, pour créer de sérieux problèmes de santé publique. A plusieurs reprises, ces dernières années, la municipalité de Los Angeles a dû instituer l'état d'alerte, de même que celle de New -York, l'an dernier. En 1952, à Londres, quatre jours de brouillard ont été officiellement responsables de quatre mille décès.

Par comparaison, Paris est une ville épargnée. Pourtant, pendant les douze derniers mois, ses habitants ont respiré 230 000 tonnes d'anhydride sulfureux, l'un des gaz considérés comme les plus irritants pour les muqueuses pulmonaires. Chiffres officiels, communiqués par le laboratoire municipal de la Police. [...]  

La pollution n'est pas une maladie qu'on pourrait caractériser une fois pour toutes, puis traiter. "Entre la pollution de Londres, à dominante de fumées de charbon dans une atmosphère perpétuellement humide, et la pollution de Los Angeles, provoquée par les gaz d'essence dans un climat sec et ensoleillé, il n'y a pas de rapport", explique le Pr Roussel. Ni dans les causes ni dans le traitement.  

"En France, on pense à Paris, à Rouen. C'est le modèle londonien. Mais la ville la plus menacée est peut-être Nice, sur la Côte d'Azur. Si le trafic automobile continue d'augmenter, toutes les conditions sont réunies pour faire naître un petit Los Angeles."

Témoignage d'un CRS


Boulevard Saint-Germain, 6 mai

extrait
Citation :
La rue était plongée dans une semi-obscurité, un épais brouillard de gaz lacrymogène, une odeur tenace, étouffante, accompagnait chacune de nos charges, tout ceci dans le bruit assourdissant de l'éclatement des grenades. A chaque repli, nous étions accompagnés de collègues blessés, qui regagnaient nos arrières, où ils étaient transportés, toutes sirènes hurlantes, vers les hôpitaux. Ça et là, des véhicules en flammes (incendiés par des cocktails Molotov) continuaient à brûler ajoutant à cette nuit cauchemardesque, un intense sentiment d'angoisse et de stress.

Et puis, l'hostilité des Parisiens à l'égard des forces de l'ordre (tout au moins au début du conflit), qui n'hésitaient pas à jeter de leurs balcons tout ce qui pouvait servir de projectile, rendant dangereuse et hasardeuse notre progression.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Sam 13 Jan - 18:37


Où sont passés les soixante-huitards ?
France Culture 30min 13/01/2018
avec Julie Pagis, auteure de


2014

Citation :
« Qui sont celles et ceux qui ont fait Mai 68? Pourquoi et comment leur trajectoires individuelles sont-elles alors entrées en résonance avec l’histoire? Le cours de leur existence en a-t-il été dévié? En portent-ils encore aujourd’hui les marques? Leurs enfants en ont-il hérité? » C’est à partir de ce questionnement multiple (p.14), pouvant être résumée dans une problématique mettant en relation l’évènement et la socialisation politique, que Julie Pagis, chercheuse au CNRS et fille d’agriculteurs néo-ruraux[1], mène une enquête d’ampleur auprès de ceux et celles qu’elle qualifie de « soixante-huitards ordinaires » (p.17).

Loin des représentations médiatiques dominantes, faisant état d’une « génération opportuniste, bien reconvertie, occupant des postes de pouvoir dans les champs politique, médiatique et littéraire, et humainement convertie au libéral-libertarisme » (p.17), l’auteure questionne tout d’abord la pertinence du prisme générationnel pour décrire les protagonistes du Mai français : il s’agit pour elle de « déconstruire la catégorie génération soixante-huitarde par la mise en évidence empirique de différentes micro-unités de génération, irréductibles à une interprétation univoque » (p.18). S’en suit un raisonnement articulant le temps long – l’analyse des trajectoires antérieures et postérieures à 1968 – et le « temps court de l’évènement » (p.22). Julie Pagis essaie de montrer, d’une part, que l’investissement dans la mobilisation est extrêmement variable, à l’image du parcours – familial, religieux ou politique – de ses acteurs : Mai 68 peut ainsi recouvrir des rôles aussi différents que « l’entretien de dispositions et de convictions antérieures, […] [le] renforcement [de ces dernières], [la] prise de conscience ou encore [la] conversion [au militantisme] » (p.23). D’autre part, la chercheuse entend mettre en évidence d’éventuels effets propres – et durables – de la participation elle-même à l’évènement : si Michel Dobry avait déjà montré que les conjonctures de « crise politique » sont susceptibles de produire des modifications substantielles des visions du monde sur le court terme[2], Julie Pagis questionne de manière originale les répercussions du mouvement de Mai sur le parcours ultérieur de ses protagonistes (voire des enfants de ces derniers), ce qui donne tout son sens au titre de l’ouvrage (« un pavé dans leur histoire »). Ce double programme de recherche, impliquant de rassembler in fine « les différentes pièces du puzzle pour relier l’« amont », le « pendant » et l’« après » Mai 68 », vise à dessiner un « espace social des micro-unités de génération » et à étudier « les éventuelles transmissions d’une génération à l’autre » (p.24).

C’est précisément à partir de ce dernier objectif que Julie Pagis construit le terrain empirique de son investigation. Comment retrouver des participants « lambda » à l’évènement, au-delà des figures de proue régulièrement remises sur le devant de la scène médiatique? La chercheuse suggère de se tourner vers la « deuxième génération » pour remonter à la première : l’accès aux registres – entre 1972 et 1980 – de deux écoles primaires expérimentales, Vitruve (Paris XXe) et Ange-Guépin (Nantes), semble constituer une entrée particulièrement féconde, car ces institutions sont susceptibles d’accueillir des enfants de soixante-huitards « caractérisés par des stratégies éducatives singulières » (p.26). Si ce choix peut paraître à première vue en contradiction avec la volonté d’étudier les protagonistes « ordinaires » du mouvement de Mai, il est en réalité justifié – et pleinement assumé – par l’auteure : bien qu’alternatives, ces deux écoles n’en demeurent pas moins publiques[3]; elles constituent à la fois une opportunité de terrain et un moyen de rassembler un échantillon cohérent, « ni égo-centré, ni parisiano-centré, ni fondé sur des figures publicisés des évènements » (p.26-27) ; elles permettent enfin de confirmer l’hypothèse selon laquelle la scolarisation des enfants n’est pas sans lien avec une certaine « humeur anti-institutionnelle » des parents, caractérisant le parcours de ces derniers en amont, durant et après Mai. Après avoir eu accès aux registres et avoir retrouvé un certain nombre de familles[4], Julie Pagis entreprend une double démarche, quantitative et qualitative – dont l’ampleur mérite d’être soulignée (analyse de 350 questionnaires, réalisation de 89 entretiens biographiques) – pour construire un propos en 7 chapitres chronologiques.

Dans un premier temps, la chercheuse s’intéresse aux racines de l’engagement en Mai. Si l’ensemble des enquêtés ont tous participé à 1968, « ils n’ont fait l’évènement ni de la même manière, ni pour les mêmes raisons » (p.33) : les explications causales les plus répandues – dévalorisation des diplômes, crise universitaire, « déclassement » – sont ici rejetées par la mise en évidence empirique de quatre grandes « matrices », renvoyant à la socialisation familiale, religieuse, scolaire ainsi qu’aux « incohérences statutaires »[5] des futurs militants. Le mythe d’une « génération soixante-huitarde » monolytique vole en éclat au profit d’une analyse fine de l’extraordinaire diversité des parcours des participants à la lutte : Julie Pagis en conclut qu’il est possible d’établir, au mieux, différentes cohortes en fonction du lien entre « dispositions contestataires » et « évènements déclencheurs » de l’engagement – la guerre d’Algérie pour les individus issus de familles communistes, l’anti-impérialisme[6] pour ceux ayant connu une socialisation religieuse, Mai 68 lui-même pour les « intellectuels de première génération »[7] et les jeunes femmes issues des classes supérieures[8] – tout en suggérant l’hypothèse de l’existence d’une sorte de « matrice supérieure », « l’érosion progressive du consentement dans le cadre des « crises sectorielles d’autorité » touchant, au cours des années 1950-1960, les principales institutions qui assurent le maintien de l’ordre social (famille, école, église, etc.) » (p.73). Les profils étudiés sont en effet, dans leur ensemble, des « outsiders, susceptibles de porter un regard critique sur leurs institutions d’appartenance » (ibid.) : bien souvent « dominés parmi les dominants », ils se retrouvent projetés dans un univers qui ne leur est ni totalement familial, ni totalement étranger. C’est au sein de cette contradiction qui se situe le développement d’une « humeur anti-institutionnelle » – dont la généralisation de l’enseignement supérieur et la dévalorisation des diplômes ne sont que deux symptômes parmi d’autres[9] – se concrétisant dans la révolte de Mai.

Le deuxième chapitre est consacré aux « effets socialisateurs » de l’évènement lui-même. Comment le temps court de la crise contribue à façonner « ses » protagonistes? Prolongeant la réflexion entamée dans la partie précédente, Julie Pagis montre, d’un côté, qu’il n’existe pas un seul mais une pluralité de « Mai »[10], ce qui détermine une hétérogénéité de participation et de représentations de 1968[11]. De l’autre, elle analyse les principales manières dont l’évènement – ou, plus précisément, le vécu des évènements – agit sur ceux qui le(s) font. Quatre registres sont mis en évidence, en fonction des ressources accumulées et de l’intensité de la participation : Mai 68 peut représenter une occasion pour les acteurs les plus doués en capitaux militants soit de renforcer leur engagement (« socialisation de renforcement », concernant les enquêtés les plus actifs en 1968), soit de confirmer le bien fondé de leurs convictions antérieures (« socialisation d’entretien » pour les moins exposés à l’évènement). De la même manière, le mouvement offre la possibilité à ceux qui s’engagent pour la première fois[12] soit de « se convertir » à la politique (« socialisation de conversion », touchant ceux qui participent le plus en Mai), soit de « découvrir » l’existence d’une alternative (« socialisation de prise de conscience » en ce qui concerne les moins impliqués). Cette « typologie des formes de politisation induites par Mai 68 » (p.88) ne saurait toutefois masquer l’existence de deux autres facteurs communs à l’ensemble des acteurs, la « dérégulation de l’économie émotionnelle » (p.108) et les « rencontres improbables » avec des « figures charismatiques » (p.111), susceptibles d’infléchir leurs trajectoires – militantes – de manière plus ou moins durable.

Les déplacements du temps court de la crise au « temps biographique »[13] des enquêtés constituent précisément le cœur du chapitre successif, dans lequel la chercheuse questionne les « empreintes sur le long terme de Mai 68 » (p.115). Poursuivant son œuvre de déconstruction de l’existence d’une seule « génération soixante-huitarde », Julie Pagis entame la transition entre l’évènement et le devenir de ses « ex » : si la démarche elle-même n’est pas originale – plusieurs travaux américains des années 1970-1980 montrant que les anciens étudiants contestataires ont plus de chances de se déclarer « radicaux » par rapport aux non-engagés, que ce soit dans le domaine des opinions, du vote ou encore du militantisme[14] – la manière dont elle est adaptée ici ainsi que ses résultats le sont davantage. L’analyse quantitative ne semble en effet fournir que quelques pistes partielles de compréhension de « comment » Mai 68 affecte durablement les sphères professionnelle, affective et militante de la vie des enquêtés. Certes, les statistiques montrent, par exemple, que les participants partagent majoritairement, sur le plan politique, des idées actuellement plus orientées à gauche, anti-libérales ou vouées à l’acceptation des différences culturelles (p.128-129) ; toutefois, s’arrêter à ce constat équivaudrait à gommer les différences intragénérationnelles et à admettre un rôle quasi-mécaniciste de l’évènement dans la formation des opinions[15]. La chercheuse suggère, au contraire, de se tourner vers l’analyse qualitative de quelques récits de parcours dans l’après-mai – que ce soit dans les domaines du travail, du couple, de l’éducation des enfants ou de l’engagement – pour démontrer une thèse véritablement novatrice : ce ne serait pas tant « la participation active aux évènements de Mai 68 qui déstabilise des trajectoires, que ses conséquences en termes d’insertion dans des réseaux de sociabilité postérieurs à Mai 68 » (p.134). Le rôle du mouvement pourrait ainsi être comparé à celui d’un « prisme générationnel qui diffracte les trajectoires antérieures – plutôt que de simplement les refléter – et qui produit plusieurs unités de générations aux empreintes spécifiques » (ibid.), dont rendent compte les deux chapitres qui suivent.

Le quatrième est consacré aux « inflexions biographiques » et aux « rénégociations identitaires » dans la sphère professionnelle des enquêtés : Julie Pagis montre que bon nombre de « soixante-huitards [ordinaires] travaillent – dans l’après-Mai – à ne pas reproduire l’ordre social » (p.135), que ce soit en allant « s’établir » à l’usine[16] (ou, au contraire, en empruntant des passerelles du monde du travail à celui de l’Université[17]), en transformant leur engagement en faveur de l’éducation populaire en véritable profession ou encore en reconvertissant des ressources militantes dans la recherche en sciences sociales[18]. Une fois de plus, la chercheuse rejette empiriquement les idées reçues autour de l’unanimité des destins des protagonistes du mouvement de 1968 : les cas de Colette, Paul, Gilles, Francis ou Louis remplacent ici ceux de Serge (July), Daniel (Cohn-Bendit), Alain (Finkielkraut), André (Glucksmann) ou Regis (Debray), afin de signifier au lecteur que « l’engagement produit tantôt du déclassement […] tantôt de la promotion sociale. Inversement, il peut résulter de l’ascension sociale […] ou être investi comme un moyen de compenser la mobilité sociale descendante » (p.178).

L’hétérogénéité des parcours (post-)soixante-huitards est également mise en évidence dans un autre domaine, la sphère privée : « dès le début des années 1970 – écrit l’auteure – nombre d’enquêtés cherchent […] à perpétrer leur militantisme en s’attaquant aux logiques familiales et sociales de la reproduction sociale. La participation à Mai 68 se trouve ici à l’origine d’une rédéfinition critique des rapports sociaux de sexe, de génération et des métiers de parents d’enfants » (p.181). Dans ce cinquième chapitre, Julie Pagis s’intéresse, en particulier, aux destins de celles et ceux pour qui l’évènement a joué un rôle de prise de conscience : ces derniers, dans l’après-Mai, investissent politiquement leur quotidien, que ce soit en militant contre le patriarcat dans les mouvements féministes, en expérimentant des modes de vie communautaire ruraux ou urbains, en refusant l’héritage[19], en donnant une éducation anti-autoritaire à leurs enfants[20], etc. . Ces différentes formes de « marginalité » ne vont pas sans leur lot de ruptures, de bouleversements et de stratégies de reclassement plus ou moins réussies. Si certains signes de cette période sont encore visibles à l’heure actuelle – hexis corporelle anticonformiste[21], trajectoire professionnelle chaotique, isolement, recours à la psychanalyse, etc. – les enquêté(e)s[22] de cette portion de l’échantillon partagent – du moins, à un certain moment de leur vie – un « habitus utopique » forgé par les évènements de Mai : l’ouverture temporaire du champ des possibles en 1968 produit des « aspirations nouvelles sans assurer, dans la plupart des cas, les moyens de les satisfaire. Cette dissonance entre aspirations et possibilités de les satisfaire se trouve à l’origine de représentations utopiques du monde social »[23] (p.216), dont les fuites individuelles (dans la drogue, sur la route, dans la dépression), l’humeur anti-institutionnelle et les communautés[24] représentent autant de conséquences visibles (et, selon les cas, relativement durables). La double imbrication du tempo de la crise dans la biographie des participants – d’une part – et de la cohorte dans l’ensemble des soixante-huitards interrogés – de l’autre – anticipe les résultats du chapitre qui suit, dans lequel la chercheuse s’attaque à rassembler les différentes pièces de son « puzzle » pour dégager un « espace social des micro-unités de génération 68 ».

Synthétisant les résultats de son enquête, l’auteure isole une quinzaine de groupes de profils de participants ordinaires à l’évènement : les deux premiers sont établis en fonction du genre des protagonistes, car les femmes semblent avoir été davantage marquées par la mobilisation de 1968 que les hommes[25]. Les micro-unités restantes sont dégagées en combinant plusieurs autres critères[26], dont l’âge et les schèmes de politisation sont les principaux[27]. Ce qui frappe, une nouvelle fois, c’est l’extraordinaire diversité des protagonistes du mouvement de Mai (et de leurs devenirs) : à titre d’exemple, les enfants de juifs communistes politisés pendant la guerre d’Algérie, les « établis » maoïstes issus de familles croyantes, les ouvriers non-bacheliers qui s’inscrivent à Vincennes et les étudiantes bourgeoises qui expérimentent le « retour à la terre »[28] ne partagent entre eux – au mieux – que quelques caractéristiques formelles[29], sans pour autant avoir fait le même évènement, pour les mêmes raison et sans en avoir été affectés de la même manière. Julie Pagis observe, néanmoins, que la participation à – ou, mieux, « aux » – 68 produit l’infléchissement de la trajectoire d’une majorité d’enquêtés : loin de représenter une contradiction vis-à-vis des résultats exposés précédemment, cette remarque les nuances de manière constructive, car, selon la chercheuse, Mai 68 ouvre la voie à « de nouvelles fréquentations politiques, professionnelles, amicales ou amoureuses » (p.252). Autrement dit, le temps court de l’évènement se répercute – avant tout – sur le temps biographique des participants par l’insertion dans de nouveaux réseaux de sociabilité, susceptibles de déstabiliser leur parcours ultérieur : si le caractère novateur de cette thèse a déjà été souligné, sa portée semble encore plus grande lorsque sont analysées les conséquences du mouvement sur les trajectoires des enfants des enquêtés.

Dans le septième et dernier chapitre, l’auteure interroge les ricochets intérgénérationnels de Mai 68 : « un évènement politique peut-il avoir, et sous quelles conditions, des répercussions sur la génération suivante, qui n’y a pas été exposée directement ? » Pour tenter de répondre à cette question (p.255), Julie Pagis mobilise les outils qui lui ont servi tout au long de son enquête, notamment les entretiens et les questionnaires fournis par les enfants scolarisés à Vitruve et à Ange-Guépin. La chercheuse montre, d’une part, que la mémoire des évènements et les préférences politiques semblent se transmettre assez bien au sein des familles soixante-huitardes, même si la « deuxième génération » apparaît nettement moins militante que la première. De l’autre, elle s’attaque à dessiner « un espace social [du devenir] des enfants des soixante-huitards » (p.271). Cette tâche est ardue à plus d’un titre : porteurs de dispositions contradictoires, la plupart de ces enfants, jadis élèves dans des écoles primaires expérimentales, se retrouvent rapidement propulsés dans des collèges, lycées (voire des universités) « traditionnels » avant d’intégrer – ou de réfuter – un monde du travail en évolution par rapport à celui de leur parents. Ce conflit « entre une socialisation primaire contre-culturelle et la socialisation secondaire […] [qu’ils connaissent] dès l’intégration du système scolaire classique » produit ce que l’auteure qualifie de « dyssocialisation »[30] (p.262) : la confrontation avec des pairs éduqués, voire habillés de manière plus « normale », possédant une télévision, ne manifestant pas depuis leur plus jeune âge, etc. façonne, sur un terme plus ou moins long, tantôt le rejet des stratégies éducatives singulières qu’ils ont connues, tantôt leur approbation, tantôt un regard critique. Si l’on ajoute à ces facteurs des éléments d’ordre conjoncturel – la précarisation du marché du travail, l’étiolement de la conflictualité sociale, etc. – propres aux années 1980-1990, il semble très difficile de pouvoir dégager des micro-unités de génération des « héritiers » de 1968 aux contours aussi nets que celles de leurs parents. Julie Pagis y parvient néanmoins en élaborant une typologie en fonction de deux facteurs principaux : le regard rétrospectif porté sur la (dys)socialisation vécue par les enfants et le rapport que ces derniers entretiennent actuellement avec la politique. Il en résulte, comme pour les protagonistes du Mai, une grande diversité de profils, allant des « héritiers du quotidien » à ceux qui réfutent l’héritage de 68, en passant par des enquêtés devenus aujourd’hui militants à l’extrême gauche ou qui se réclament de manière ambivalente de leur enfance contre-culturelle. Cette esquisse, mettant un terme à l’enquête, permet de comprendre une fois de plus comment un évènement d’envergure, voyant la participation de protagonistes aussi hétérogènes que les soixante-huitards, ne peut « faire ricochet » sur la génération suivante qu’en produisant des micro-unités aux empreintes spécifiques. Elle corrobore par ailleurs les hypothèses les plus connues sur la transmission familiale des préférences politiques, tout en introduisant une double spécificité – conjoncturelle et (dys)socialisatrice – qui ouvre la voie au développement de recherches ultérieures sur les enfants des participants au mouvement de Mai. Cependant, il est quelque peu regrettable qu’elle se cantonne à un seul chapitre de l’ouvrage, eu égard du rôle spécifique joué par les écoles expérimentales en matière d’« entrée sur le terrain »[31] et de la vocation intergénérationnelle de l’enquête, exposée dès ses premières pages.

En conclusion, Mai 68, un pavé dans leur histoire constitue un apport indéniable à la recherche en « sciences historiques »[32], quelle qu’elle soit la branche prise en considération. D’un point de vue proprement historiographique, l’enquête permet de porter un regard sérieux, différent et différencié sur des cohortes réduites, la plupart du temps, à une seule et même unité générationnelle, tout en contribuant à l’écriture d’une histoire sociale des « années 68 » en général, de la mobilisation de Mai en particulier. D’un point de vue plus sociologique, l’ouvrage aborde une multitude de questions – les générations, les conséquences biographiques de l’engagement, les rapports entre les évènements et la (re)socialisation politique, etc. – de manière novatrice, en proposant à chaque fois des pistes solidement étayées par l’obtention de résultats qualitatifs ou quantitatifs. Du point de vue qui intéresse le plus les lecteurs des cahiers du GERME, enfin, l’enquête participe à l’analyse des mobilisations étudiantes en France à deux titres principaux : si, d’un côté, elle remet en question les principales explications causales de Mai 68, elle invite, de l’autre, à saisir toute la diversité des motivations – et des profils – des participants à la lutte. Elle ouvre ainsi un vaste champ de recherche sur ces milliers d’anonymes qui ont croisé, d’une manière ou de l’autre, la question universitaire dans les années 1960-1970, au delà des figures de proue bien connues dans le champ médiatique et, avouons-le, trop souvent mises en avant par le champ scientifique.

[1]Comme le précise l’auteure elle-même dans l’introduction, l’enquête a des origines autobiographiques : Julie Pagis est en effet fille de soixante-huitards aux origines bourgeoises et cultivées, ayant vécu un temps en communauté, installés depuis 1974 dans la Drôme en tant qu’éleveurs.
[2]Voir Michel DOBRY, Sociologie des crises politiques. Les Dynamiques des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de Sciences Po, 1986.
[3]Excluant, de facto, les « utopies éducatives parallèles », caractérisant une fraction réduite de participants aux évènements (« écoles sauvages », éducation à la maison, etc.). Pour un panorama de ces différentes expériences, voir Luc BERNARD, Les écoles sauvages, Paris, Stock 2, coll.« Vivre », 1977.
[4]Après avoir passé plus de 2 ans à rechercher leur traces dans l’annuaire, avoir envoyé plus de 660 questionnaires par la poste et avoir essuyé un certain nombre de refus.
[5]Matrice spécifique aux étudiants, concernant notamment les jeunes femmes les moins dotées en capital militant qui se politisent avec (et dans) les évènements de Mai.
[6]En particulier, les luttes contre la guerre du Vietnam et celles en faveur des mouvements de libération en Amérique Latine, caractérisant des reconversions – improbables – entre la sphère religieuse et la sphère politique (par exemple, de jeunes catholiques d’origine bourgeoise en militants maoïstes).
[7]C’est-à-dire les individus bénéficiant pour la première fois dans leur famille de l’enseignement secondaire.
[8]Correspondant à la quatrième matrice décrite supra.
[9]Et, en aucun cas, pas les seules causes, loin d’une vision mécaniciste de l’évènement-68.
[10]Apportant une réponse empirique à la suggestion d’analyser l’existence de plusieurs « Mai », formulée par Bernard Lacroix dans la préface d’ouvrage relativement ancien : « un Mai 68 universitaire et un mai 68 social, […] un ou des Mai 68 ouvriers, un ou des Mai 68 paysans, un ou des Mai 68 syndicaux, des Mai 68 provinciaux ». Voir Bernard LACROIX, L’utopie communautaire. Histoire sociale d’une révolte, Paris, Presses Universitaires de France, 2006, (1981).
[11]Au sens de visions de l’évènement déployées par les participants : par exemple, le sentiment de « vivre un moment d’histoire », de « faire la révolution, mais sans trop y croire », etc. (p.77).
[12]En réalité, cette répartition introduit une troisième variable, l’âge, car ces deux derniers ensembles d’enquêtés sont sensiblement plus jeunes que ceux décrits dans les deux catégories précédentes.
[13]Entendu, ici, comme le long terme, en adaptant librement une notion élaborée par Olivier Fillieule. Voir Olivier FILLIEULE, « Temps biographique, temps social et variabilité des rétributions » in Olivier FILLIEULE (dir.), Le désengagement militant, Paris, Belin, coll. « Sociologiquement », 2005.
[14]Voir par exemple Doug Mc ADAM, Freedom Summer, New York, Oxford University Press, 2006, (1988).
[15]Le même discours pourrait être fait pour les sphères professionnelle et affective.
[16]L’« établissement » désigne, dans les années 1968, une pratique touchant les étudiants d’extrême-gauche (en général maoïstes) qui abandonnent les bancs des universités pour se faire embaucher en usine.
[17]Le cas des « établis » et celui des « ouvriers à l’Université » (en particulier à Vincennes, ouverte aux non bacheliers) témoignent, de manière complémentaire, d’un décloisonnement social entre le monde étudiant et celui du travail dans l’après-68.
[18]Autrement dit, « la reconversion d’intérêts militants pour la politique en intérêts savants pour le politique » (p.175). L’auteure présente ici les parcours d’une quinzaine de spécialistes reconnus en sciences sociales épousant la cause de la « sociologie critique » bourdieusienne dans l’après-68 : « en faisant de la rupture avec le sens commun leur métier, ces jeunes chercheurs ont réussi à négocier la douloureuse sortie d’identités révolutionnaires sans renier leurs dispositions à la critique sociale. Ce faisant, ils ont participé à la rédéfinition d’objets, de méthodes, voire de sous-champs disciplinaires des sciences sociales » (p.178).
[19]Au sens matériel du terme.
[20]Comme l’écrit l’auteure, « l’enfance est en effet investie par la sous-population qui nous intéresse comme un champ d’expérimentation politique » (p.193).
[21]Sur ce point, voir également Julie PAGIS, Conditions sociales de l’accord dans un contexte d’action collective. Attac et la Confédération Paysanne. Enquête ethnographique sur deux configurations locales, Paris, ENS-EHESS, mémoire de DEA, 2003.
[22]Les femmes étant plus touchés que les hommes par ces phénomènes.
[23]Cette hypothèse, par admission de l’auteure, rejoint celle développée par Bernard Lacroix dans l’ouvrage L’Utopie Communautaire (op.cit.), à la différence près qu’elle est moins mécaniciste, ne ramenant pas systématiquement la dissonance entre les aspirations et leur satisfaction au déclassement des acteurs.
[24]Nous pourrions néanmoins objecter un trop grand lien entre ces expériences et la mobilisation de Mai, comme le montrent un certain nombre de contre-exemples communautaires antérieurs à 1968. Voir Paolo STUPPIA, De la communauté à l’éco-village. L’expérience des néo-ruraux, trente ans après, Université Paris I, mémoire de Master 2, 2008.
[25]Ainsi, « quand « ils » déclarent avoir « fait 68 », « elles » déclarent « avoir été faites » par 1968 » (p.226) : les féministes, issues des classes moyennes de gauche, politisées avec la guerre du Viet-Nam et les enquêtées aujourd’hui seules, déclassées, dépressives constituent les deux premières micro-unités de génération (p.235).
[26]L’âge, le sexe, les schèmes de politisation, la trajectoire militante antérieure et postérieure à 1968, le registre de participation aux évènements, le statut occupé en Mai, l’incidence de la mobilisation sur la sphère professionnelle et privée, le comportement électoral en 2002.
[27]Constituant, ainsi, trois sous-ensembles distincts : le premier, formé par les enquêtés les plus âgés, politisés avec la guerre d’Algérie, regroupe quatre cohortes (intellectuels de première génération issus des familles catholiques de droite, enfants de juifs communistes en ascension sociale, ouvriers non-bacheliers syndicalistes en 68, étudiants d’origine aisée contestant les rapports éducatifs). Le deuxième, intermédiaire en terme d’âge, concerne les soixante-huitards politisés dans les luttes tiers-mondistes. Trois micro-unités sont mises en évidence : les étudiants issus des familles catholiques de droite, les étudiants bourgeois qui deviennent permanents politiques après Mai, les enseignants d’origine populaire qui n’ont jamais cessé de militer. Le troisième sous-ensemble, enfin, est constitué par les enquêtés les plus jeunes, politisés dans l’évènement lui-même. Trois cohortes sont isolées par l’auteure : les enquêtées féministes, d’origine moyenne-supérieure ayant connu un mode de vie communautaire, les trotskistes reconvertissant leurs ressources militantes dans la contre-culture et, enfin, les intellectuels de première génération qui militent par leur profession.
[28]Les « néo-ruraux » évoqués supra.
[29]La date de naissance – aux nuances près évoquées précédemment – et le fait de prendre partie à une conjoncture spatio-temporelle particulière, Mai 68 en France.
[30]En adaptant librement une notion élaborée par Louis Chauvel. Voir Louis CHAUVEL, Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, PUF, 2002.
[31]L’auteure précise néanmoins que des indications plus complètes peuvent être retrouvées dans le chapitre préliminaire de sa thèse, dont le présent ouvrage est une adaptation. Voir Julie PAGIS, Les incidences biographiques du militantisme en Mai 68. Une enquête sur deux générations familiales : des « soixante-huitards » et leurs enfants scolarisés dans deux écoles expérimentales, Paris, ENS-EHESS, Thèse de Doctorat, 2009.
[32]C’est-à-dire l’ensemble des disciplines enquêtant « sur des « faits » qu’on peut observer dans le monde historique », se distinguant de la position des sciences de la nature. Voir Jean Claude PASSERON, Le raisonnement sociologique. Un espace non-poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, 2è éd., 2006, (1991).


Paris 29 mai 1968

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Dim 14 Jan - 14:48


1968 dans les Amériques / 1968 in the Americas / 1968 en las Américas

Arts – Histoire – Littérature – Sciences Politiques – Sciences sociales
Colloque international - Université de Poitiers
24, 25 et 26 octobre 2018

Citation :
1968-2018. Cinquante ans se sont écoulés depuis les mouvements de contestation de mai et juin 1968 en France, depuis que la convergence des crises (estudiantine, sociale et politique) et des luttes a conduit à une « révolution » qui a marqué les esprits par son caractère à la fois inédit mais également par son internationalisation. Un demi-siècle plus tard, cependant, nous proposons de relire la portée de ce mouvement en décentrant le regard outre-Atlantique et en l’abordant dans sa dimension transaméricaine et caribéenne.

L’abondante bibliographie qui a analysé le mouvement le place, pour ce qui concerne l’Hexagone, dans une perspective qui le situe souvent comme centre de l’extension européenne de la « contestation » et, selon les points de vue, comme source de désordres ou, à l’inverse, pour les progressistes notamment, comme simple mouvement anti-autoritaire. Toutefois, on constate que les lectures dominantes cherchent à évacuer de cette année symbolique et charnière pour la seconde moitié du XX°, ce qui en fait sa nature, à savoir sa dimension d’insubordination anti-systémique, qu’elle soit sociale –ouvrière- ou géopolitique. En effet, on ne saurait circonscrire 1968 aux barricades de la rue Gay-Lussac et du Boulevard Saint-Michel de la nuit du 10 au 11 mai, pas plus qu’à un simple mouvement de contestation étudiant ou générationnel. Si le mouvement de mai-juin 68 représente, en France, la plus grande grève de l’histoire du mouvement ouvrier occidental, il déborde largement les frontières nationales et continentales et « court-circuite » le monde tel qu’il semblait exister depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la division de la planète en deux blocs.

S’inaugurant avec l’offensive du Têt, pour le Nouvel-An vietnamien, 1968 parcourt et secoue la planète, d’Ouest en Est, en passant par le Sud et le Nord, des campus de Berkeley aux rues de Prague, de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, jusqu’à Santiago du Chili. Symboliquement, « 68 » marque le début d’un cycle de contestation sociale et politique qui remet en cause autant le capitalisme des Trente Glorieuses, tel qu’il est décliné à échelle globale, que le socialisme réellement existant.

En ce sens, les Amériques et la Caraïbe représentent des aires qui se retrouvent traversées et interconnectées par les enjeux majeurs posés par le « mouvement 1968 ». De ce point de vue, les « années 1968 », années de révoltes, ne sera clos que par la « (contre)-révolution conservatrice » qui commence au Chili en septembre 1973 et triomphe entre janvier 1981, avec l’élection de Ronald Reagan, et 1983, avec l’opération militaire étatsunienne « Urgent Fury », contre la Grenade de Thomas Bishop.

Pour les États-Unis, 1968 s’inscrit dans le sillage de ce que certains ont pu appeler, en amont, les « long sixties » et qui, pour l’Amérique latine, sera un moment plus fondateur de ce que seront, en aval, « los setenta ». L’année 1968 étatsunienne est marquée par des secousses d’une intensité inédite, tel le signal d’un nouveau cap passé dans la multiplication des fronts contestataires (mouvement de libération noire, pour la liberté d’expression, combat féministe et opposition massive à la guerre du Vietnam, etc). Au Canada, la fondation, en octobre 1968, du PQ, signifie une nouvelle approche et une définition innovante de la politique régionale et semble une réponse à la montée en puissance du FLQ dont les actions spectaculaires ne sont pas sans rappeler celles du MLN-Tupamaro uruguayen.

L’Amérique latine et la Caraïbe, le « back yard » étatsunien –et européen, dans le cas de certains territoires- connaissent un ébranlement inégal mais similaire en intensité à celui que connaît l’Amérique du Nord avec, notamment, les premières grandes manifestations antidictatoriales que vit le Brésil au mois de mars ou, pour ce qui est de l’aire caribéenne anglophone, la contestation du gouvernement Hugh Shearer au cours des Rodney Riots de Kingston en octobre.

Le 68 sud-américain apparaît dans un temps plus large qu’une seule année. Mais il est traversé par les mêmes besoins de redéfinition de la gauche traditionnelle et par les questionnements que propose la « nouvelle gauche » au moment où la Révolution cubaine, – face à l’assassinat de Guevara en octobre 67, au désastre des guérillas non-urbaines et à son positionnement vis-à-vis du Printemps de Prague – réoriente ses stratégies continentales et extra-continentales. Le FSLN nicaraguayen est à cet égard un bon exemple de la rénovation stratégique qui va marquer la décennie suivante. Dans le cas du Cône sud, il convient d’observer la mise en place d’une évolution de l’articulation du contact des luttes entre monde rural, monde urbain-ouvrier et les nouveaux acteurs que sont les jeunes engagés. A un niveau plus institutionnel, Au Pérou, le général Velasco Alvarado prend la tête d’un « gouvernement révolutionnaire » qui va structurer l’horizon de la décennie suivante.

Toutefois, du point de vue transaméricain, le point d’orgue de l’année se concentre sur Mexico et autour des quelques jours séparant d’un côté, le massacre de la Place des Trois Cultures et, de l’autre, tel un écho, l’acte de Tommie Smith et John Carlos qui transforment par leur poing levé les Jeux Olympiques qui se tiennent dans la capitale mexicaine et connectent les mouvements des Amériques du nord.

A l’aune du feuilletage de lectures souvent dissensuelles et parfois radicalement opposées qui caractérisent les « anniversaires décennaux » de l’année 1968, 2018 sera l’occasion de confronter l’état de la recherche portant sur cette période. Ce colloque a donc pour but de tracer des liens entre les multiples configurations sociales, politiques, théoriques et artistiques qui ont caractérisé la vague « soixante-huitarde » dans les Amériques. Son approche se veut ainsi résolument comparatiste, transaméricaine et interdisciplinaire.

Le Colloque International « 1968 dans les Amériques et la Caraïbe » se donne pour objectif de s’intéresser spécifiquement à l’année 1968 et à ses effets, en embrassant largement l’aire caribéenne ainsi que nord, méso et sud-Américaine. Les organisateur-trice-s entendent favoriser les approches pluridisciplinaires et mettre en lien les aires géo-culturelles, de façon à insister sur les transversalités, les échanges, les transferts culturels et politiques ainsi que les parallélismes dont l’année 1968 est porteuse. Des communications, ateliers ou workshops thématiques pourront être proposés autour des axes suivants listés de façon non-exhaustive. Nous proposons de décliner l’année 1968 à l’aune de plusieurs prismes, lectures et présentations issus des champs d’investigations suivants : Littérature, Arts (arts visuels, cinéma, musique), Archives et Manuscrits, Histoire, Sciences Politiques et Sociologie. Le colloque est largement ouvert aux approches transdisciplinaires « informatisées » dans une perspective dite des « humanités numériques ».

Les axes de réflexion suggérés sont les suivants :

A- Internationalismes

*Solidarités internationales
*Discordances et ruptures
* Les « Mais » en échos : « mai français » dans les Amériques, « mai » latino-américain en Europe

B- Contestations et droits

*Afro-américanité(s)
*Féminismes transaméricain(s) ?
*Revendications autochtones, indigènes, émancipation et luttes d’indépendance
* Premières contestations environnementales

C- Figures de la révolte

*Les étudiants transforment le monde
*Jeunesse et Contre-culture
*La révolution dans et sur les corps

D- Révolutions et revers de la révolution

*Contre-révolution et doctrine de sécurité nationale
*Radicalités, canalisations gouvernementales de la contestation
*Emeutes, riots, revueltas, guérillas et luttes armées : violence et modalités de l’affrontement
*Églises et révolutions dans les Amériques et la Caraïbe
*La « nouvelle gauche » et 1968

E- Insubordinations ouvrières

*Situations d’usine : la révolution sur la chaîne
*Le syndicalisme et 68
*Ouvrier, masse et nouvelles figures prolétariennes

Les propositions (sous la forme de résumés de 15 à 20 lignes), devront être déposées sur ce site avant le 18-04-2017. Pour nous adresser votre proposition et réaliser votre inscription, vous devez ouvrir un compte sur sciencesconf.org.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Dim 14 Jan - 15:35


Citation :
Avant 1968, les célébrations du 24 juin étaient certes associées aux Canadiens-français, mais la Saint-Jean-Baptiste était surtout folklorique, raconte l'historien Jean-Claude Germain. Ce dernier considère que la présence de Pierre Elliott Trudeau au défilé de la Saint-Jean-Baptiste en 1968, puis les émeutes qui ont suivi, ont été un moment décisif de l'histoire du nationalisme québécois. Cette soirée a cristallisé la Saint-Jean comme fête nationale officielle du Québec.  

Un vent de contestation  

Avec le « Vive le Québec libre! » de Charles de Gaulle en 1967 et la Révolution tranquille qui avait déjà commencé à transformer la société québécoise, la table était mise pour un soulèvement populaire. « Il y avait une ferveur, quelque chose dans l'air qui n'était pas là auparavant, explique M. Germain. À partir de ce moment, on se débarrasse des signes religieux et l'affirmation de la nation devient politique. »

Le début de la violence

La présence de Pierre Elliott Trudeau était calculée et lui a servi à se faire réélire par l'électorat du reste du Canada. Sa présence a été considérée comme un geste de provocation auquel les souverainistes ont répondu par une manifestation menée par Pierre Bourgault. La police a mené une répression brutale que Radio-Canada a à l'époque hésité à couvrir. Claude-Jean Devirieux a été le seul journaliste qui a à rapporter les événements, ce qui lui a valu d'être suspendu. Voici comment le journaliste a à l'époque décrit la scène : « La répression a été sauvage. Ceci n'est pas un jugement de valeur, j'ai vu des policiers frapper des jeunes gens de façon fort sauvage. [...] Moi aussi, j'ai été frappé. »

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE sociale et politique MONDIALE   Dim 14 Jan - 19:01




« Face aux déformations de Mai 68, l’histoire restitue le vif de l’événement »

Lucie Fougeron L'Humanité 7 janvier 2018

Mai 68 est un de ces moments qui provoquent de vives tensions sur son « héritage », en fait largement amputé et déformé. À l’aube du 50e anniversaire et de son programme commémoratif, et face aux lieux communs et aux instrumentalisations, l’historienne Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences à l’université de Rouen Normandie, publie « 1968. De grands soirs en petits matins » (Seuil). Renouant avec une lecture sociale et politique, elle y saisit l’événement à tous ses niveaux, puisant à ses sources pour en restituer la vie, dans toutes ses dimensions.



Citation :
HD. À l’aube du 50e anniversaire de Mai 68, qu’avez-vous souhaité apporter, en tant qu’historienne, avec votre nouvel ouvrage, « 1968. De grands soirs en petits matins » ?

Ludivine Bantigny. Les nombreuses déformations véhiculées au sujet de 1968 sont problématiques, pour les historiens mais aussi au-delà de la discipline : cela n’aurait été qu’une révolte de petits-bourgeois, de « fils à papa » devenus ces « soixante-huitards » qui auraient sacrifié l’esprit du mouvement, une génération parfaitement intégrée à un système néolibéral au nom d’une supposée idéologie libérale-libertaire, et qui serait responsable des maux actuels. Face à cela, il importait de revenir à l’événement, donc aux innombrables archives produites en son cours qui permettent de l’envisager à tous les niveaux, dans son éclat et sa diversité.

HD. « 1968 est une marqueterie », écrivez-vous, « partout quelque chose arrive » et « nulle part on ne rencontrera d’indifférent à l’événement ». D’où votre recherche de tous les points de vue à partir de la notion de protagonisme : que recouvre-t-elle ?

Ludivine Bantigny. Elle a été forgée par un historien italien spécialiste de la Révolution française, Haim Burstin, au sens d’« expérience personnelle de l’histoire en acte » : son approche anthropologique montre que tout un chacun et chacune, les individus ordinaires, deviennent protagonistes lorsque leur quotidien rencontre l’événement et provoque leur engagement, sans forcément avoir le « bagage » présumé nécessaire pour l’action politique. L’événement crée de la capacité à agir, à se sentir légitime pour définir des revendications et des projets. L’analyser invite à proposer une histoire compréhensive, qui entend saisir chez l’ensemble des protagonistes les motivations, les ressorts de l’action et les répertoires mobilisés – ici, les manifestants et les grévistes, mais aussi les forces de l’ordre, le pouvoir et les divers opposants à la contestation…

HD. Du côté des acteurs, des participants au mouvement, qu’en est-il de leur composition sociale ?

Ludivine Bantigny.  Une certaine histoire a ancré l’idée, devenue un cliché, d’un événement qui se serait déroulé en trois étapes : d’abord les étudiants, ensuite le monde salarié, puis le pouvoir qui reprend la main. Alors qu’à partir des archives et avec l’apport d’une historiographie renouvelée, notamment en histoire sociale, on voit que bien avant le début de l’événement entendu au sens strict – le 22 mars 1968, le 3 mai, la « nuit des barricades » au soir du 10 mai –, des brassages sociaux ont lieu. Dès 1967, de fortes mobilisations créent des rencontres entre univers sociaux à travers des actes de solidarité entre ouvriers, paysans, étudiants. Dès le 3 mai 1968, les archives issues des interpellations et des arrestations attestent d’une gamme très étendue de métiers, de statuts, et aussi d’une communauté d’âge. Ce brassage se rapporte aussi à un projet politique : une volonté de sortir des identités assignées, à l’instar, entre mille autres expériences, de ces étudiants qui réfléchissent à l’Université mais, au-delà, à une société différente où seraient surmontés les clivages entre manuels et intellectuels, où le travail serait redistribué.

HD. Les revendications composent aussi un portrait de la France d’alors…

Ludivine Bantigny. En nous montrant « en creux » le travail, les archives de la grève permettent de reconsidérer les « trente glorieuses », notamment en termes de réalité des conditions de travail et d’existence. Cinq millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, une réalité occultée de détresse sociale. La question de l’emploi commence à être une inquiétude lancinante – concernant les jeunes et leurs débouchés ; elle renvoie aux fermetures d’entreprises et à la mise en concurrence, avec de nombreuses références au Marché commun qui vient l’accentuer.

HD. Vous interrogez aussi l’événement d’un point de vue géographique…

Ludivine Bantigny.  D’une part, il s’agit de décentrer l’événement par rapport à ce que l’on en dit toujours, concentré à Paris, en prenant à la fois l’échelle de l’ensemble du territoire et du plus local. D’autre part, on ne peut pas considérer les événements français sans le monde dans lequel ils prennent appui. Le livre espère montrer comment opère, concrètement, cette dimension à la fois internationaliste ­­­- une tradition réactivée et mise en pratique –  et internationale – les mouvements de contestation qui se développent de par le monde sont mobilisés comme source d’inspiration. Elle est aussi transnationale : des militants, aussi oubliés aujourd’hui  que cruciaux alors, franchissent les frontières : il y a une véritable circulation et des transferts d’expériences. Sans oublier les étrangers qui vivent et travaillent en France et s‘y mobilisent, confrontés à la répression, aux expulsions – ce qui est largement méconnu –, comme ces ouvriers espagnols antifranquistes reconduits à la frontière…

HD. Autres protagonistes dont le point de vue est méconnu : les forces de l’ordre. Que révèlent vos recherches ?

Ludivine Bantigny. C’est en réaction à l’intervention policière que l’événement 68 stricto sensu est déclenché, et tout au long elles sont un protagoniste majeur. Mais rien n’est lisse ni linéaire non plus de leur côté. Les archives montrent leur désarroi, leurs doutes, à différents niveaux et égards : idéologique et politique, quand les policiers ont le sentiment d’être « lâchés » par le gouvernement alors qu’ils sont sur-sollicités et exposés à une situation inédite. D’un point de vue professionnel aussi, par rapport au contrôle de l’espace public, à leur équipement et à leurs armes, notamment face au savoir-faire du camp adverse. Pour l’institution policière, dans ses diverses composantes, l’événement a pu également être un dévoilement.

HD. Mai 68 est souvent considéré comme l’année zéro du féminisme ou encore un événement dans la révolution sexuelle : qu’en est-il réellement ?

Ludivine Bantigny. Les sources montrent que de très nombreuses femmes s’impliquent, avec ce paradoxe qu’elles s’engagent comme telles mais voudraient aussi se faire oublier comme femmes. Et elles sont confrontées à des contradictions de toutes sortes (y compris en elles-mêmes, comme quand elles ne se sentent pas légitimes pour prendre la parole) : les pratiques sexistes existent aussi au sein d’un mouvement qui prône pourtant la fin des dominations et des aliénations. Leur volontarisme est impressionnant au vu de ces multiples contraintes. En outre, alors que des slogans du type « Jouir sans entraves » sont attachés à Mai 68, la question des sexualités est peu posée durant l’événement : globalement cela reste largement un tabou, même si des groupes, minoritaires, commencent à en faire un enjeu.

HD. Face aux déformations et au dénigrement des projets portés par le mouvement, vous choisissez, écrivez-vous, de les « prendre au sérieux »…

Ludivine Bantigny. Il ne s’agit pas de faire, à l’inverse, de « 68 » un modèle ou un fétiche. Je souhaitais montrer, par rapport à tout ce qu’on a pu dire de supposés « petits-bourgeois sans projets » dont on ne retient que la « pensée par slogans », que ces slogans sont très importants, mais sont issus de tout petits groupes à mettre en rapport avec l’immensité des revendications, pratiques, projets, réflexions qui émanent de partout. Qu’il s’agisse des lycéennes et lycéens élaborant des projets de réforme pédagogique d’une grande maturité, de ce qui se passe dans l’Église ou encore chez les danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris, chez les artistes, les artisans, des boulangers aux chauffeurs de taxi…

Et tout part du quotidien : c’est important car on a longtemps opposé les revendications matérielles, salariales, à d’autres aspirations - avec d’un côté supposément la CGT et de l’autre la CFDT. Or c’est à partir des revendications matérielles qu’on tire des fils vers l’élaboration d’alternatives à l’ordre social : avec les augmentations de salaire on acquiert une dignité ; quand on met en question les hiérarchies on en vient à imaginer une société sans patrons, l’autogestion, on interroge le sens et le partage du travail… cela va très loin. On part de l’ordinaire pour imaginer des extra-ordinaires, et souvent de manière très construite, du plan local à d’autres échelles. Or pour cela il faut du temps. Un temps que viennent métamorphoser la grève et l’occupation : tout d’un coup, on a la possibilité de se poser, discuter, réfléchir. L’événement, en son cours, fait alors revisiter la définition et la conception du politique, dépassant sa dimension politicienne et institutionnelle qui alimente chez les personnes « sans responsabilités » le sentiment de ne pas être concernées ni légitimes. L’événement ouvre à cette légitimité et montre la politique dans son sens le plus fort, la capacité à faire société et à prendre en charge ses propres affaires, en se les réappropriant. Ce qui va inspirer les luttes des années suivantes. Ces expériences, dont le point commun est d’élaborer un avenir hors du marché et de la compétition, nous apprennent beaucoup sur les possibles démarches de pensée et de pratiques – et cela peut nous inspirer encore aujourd’hui.

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