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LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques

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MessageSujet: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 7 Jan - 18:08


ce sera une ballade aléatoire et sans prétention théorique ni à l'exhaustivité. Autant que possible des faits moins connus que les événements répertoriés partout, de Paris, d'Italie, des USA, de Prague ou de Mexico... également des témoignages... en insistant sur le caractère mondial de l'événement historique 1968 (intro à venir)

ajout du 28 janvier : le sujet a un peu bifurqué en chemin, non tracé...



La figure de l'étudiant domine parmi les militants des années 68 en Suisse : 43% des soixante-huitards se sont mobilisés pendant leurs années d'université (archives).


Keystone/PHOTOPRESS-ARCHIV/FRITZ GRUNDER

Citation :
Le militant type des années 68 en Suisse était un étudiant en sciences humaines d'origine aisée, dont l'engagement s'est prolongé au sein d'une organisation de la nouvelle gauche radicale. L'ouvrier, lui, est peu descendu dans la rue.

Le militant de la décennie 68 était souvent engagé sur plusieurs fronts, des collectifs d'étudiants à l'extrême gauche, en passant par les mouvements anti-impérialistes, écologistes ou autres, explique à l'ats Nuno Pereira, chercheur à l'Université de Lausanne en se basant une étude forte de plus de 1300 témoignages.

Celle-ci, dont il est co-auteur, montre que la figure de l'étudiant domine: 43% des soixante-huitards se mobilisent pendant l'université.

Plus de 32% d'entre eux suivent un cursus en lettres, 20% en sciences sociales ou politiques et 11% en psychologie ou pédagogie. En comparaison, seuls 8% étudient la médecine, choisie pourtant par un quart des universitaires. "Les étudiants en sciences huMaines avaient tendance à être plus sensibles aux questions politiques et à avoir davantage de temps libre pour s'engager", note M. Perreira.

Beaucoup d'étudiants militants se sont rapprochés d'organisations de la nouvelle gauche radicale. Selon l'enquête, 72% de ceux qui ont milité au sein d'un mouvement étudiant ont adhéré à un tel groupe, souvent en prolongement de l'engagement estudiantin. Preuve de la multi-appartenance des militants, ceux des mouvements anti-impérialistes étaient même 81% à rejoindre l'extrême gauche.

Parmi les organisations les plus influentes, on trouvait à Genève, Lausanne ou Zurich la Ligue marxiste révolutionnaire (LMR), le Centre de liaison politique à Genève, Rupture pour le communisme à Lausanne ou les POCH en Suisse alémanique. Mais on compte alors bien davantage de groupuscules anarchistes, marxistes, maoïstes, trotskistes ou spontanéistes nés avec le "Printemps de Prague".

Ouvrier plutôt discret

Université mise à part, 13% des 1366 anciens militants interrogés se sont engagés pendant l'école secondaire ou professionnelle, et 4% durant l'apprentissage. Quant aux soixante-huitards ayant déjà un métier, ils sont 40% à s'être mobilisés. Près de la moitié de ces actifs exercent des professions présentées comme intellectuelles ou scientifiques: c'est neuf fois plus que dans la population.

Viennent ensuite 28% de soixante-huitards exerçant des professions dites intermédiaires, dont de nombreux enseignants. Seuls 15% des militants actifs exercent une profession d'employé administratif ou travaillent dans les services. Les métiers d'artisan et d'ouvrier occupent eux le bas du tableau, ne rassemblant que 12% des soixante-huitards, bien qu'ils emploient 43% de la population adulte.

L’engagement politique des ouvriers ne sortait pas souvent du contexte de l'usine, précise Nuno Pereira. "Les travailleurs immigrés, dont bon nombre d’Italiens et Espagnols, ont peu investi les mouvements car il leur était interdit de participer à des activités politiques." Ils ont davantage été actifs pendant la série de grèves des années 1970, concentrées en Suisse romande.

L'ouvrier non qualifié, très souvent saisonnier et qui représentait 3% des militants salariés, risquait plus qu'à l'étranger de se faire licencier ou de voir son contrat non renouvelé. En Suisse, où régnait la "paix du travail" depuis 1937, ils pouvaient moins compter sur les syndicats qu'en France ou en Italie. Par prudence, les ouvriers engagés laissaient peu de traces de leur passage.

Un long engagement

Plus que des travailleurs immigrés, les années 68 ont été surtout portées par des Helvètes: 91% des militants étaient suisses et 5% double-nationaux, selon l'étude "Soixante-huitards helvétiques" menée entre 2007 et 2011 par les universités de Berne et Lausanne, qui fait partie d'un projet plus large financé par le FNS. Les ex-militants interrogés venaient surtout des villes de Genève, Lausanne, Berne, Zurich et Bâle, Mais aussi de plus petites.

L'engagement souvent multiple et radical des années 68 s'installait également dans la durée : 45% des militants ont été actifs durant 13 ans ou plus, 23% entre 9 et 12 ans et 25% entre 5 et 8 ans. Dans les années 2000, le tiers adhérait encore à un parti de gauche. Un tiers restait affilié à un syndicat et 40% avaient rejoint des mouvements de défense des droits humains, des sans-papiers ou de l'écologie.

Plus de la moitié des militants des années 68 avaient en outre, avant eux, au moins un membre de leur famille proche engagé dans un parti politique, mouvement social ou syndicat, dont deux tiers dans des formations de gauche. Par ailleurs, comme on peut l'observer à l'étranger, bon nombre de militants en Suisse sont nés dans une famille où les parents ont eu accès à l'enseignement supérieur.


C’est à cette question que vont s’atteler les sociologues du politique Cécile Péchu, Philippe Gottraux et Olivier Fillieule (IEPI), et l’historien Nuno Pereira (IHES), dans le cadre d’une recherche de trois ans financée par le FNS qui débutera en janvier prochain.

Citation :
Les anciens soixante-huitards sont souvent présentés comme ayant retourné leur veste, passant « du col mao au Rotary ». Or, des études menées aux Etats-Unis ou en France tendent à montrer que les militants restent plutôt fidèles à leur passé, leur vie étant affectée par leur expérience militante : ils sont plus à gauche que leurs contemporains, et ont des carrières professionnelles et des vies familiales plus chaotiques que ces derniers.

La recherche analysera cette question en Suisse, sur deux familles de mouvements encore peu étudiées : la Nouvelle Gauche Radicale et les mouvements de travailleurs. Elle observera la manière dont les caractéristiques des individus avant l’engagement, les spécificités des groupes dans lesquels ils s’intègrent, et les contextes dans lesquels ils agissent, pèsent sur les conséquences biographiques de l’engagement durant la « décennie mouvementée » (1968-1978).

Ces conséquences seront analysées dans trois sphères de vie : politique, professionnelle et familialo-affective. En travaillant sur deux villes, Genève et Zurich, et en collaborant avec une enquête similaire portant sur plusieurs villes de France (SOMBRERO, dirigée par Olivier Fillieule), nous pourrons comparer l’effet de contextes plus ou moins favorables aux mouvements sociaux, la Suisse étant sur ce plan plus répressive face à la contestation. Pour chaque famille de mouvement, il s’agira de contraster des groupes plus ou moins inclusifs et des militants plus ou moins impliqués, pour faire ressortir l’effet de la socialisation organisationnelle.

L’étude relève d’un mixed-method design : elle exploitera une base de données existante produite par l’équipe des Prof. Jean Batou et Brigitte Studer, analysera 112 récits de vie recueillis auprès d’anciens militants, et traitera quantitativement des questionnaires administrés à cette occasion.

Au final, trois objectifs sont visés: 1) étudier empiriquement ce que sont devenus les personnes engagées dans deux familles de mouvements 2) enrichir les travaux historiques sur l’engagement durant la décennie 1968-1978 3) formuler un modèle théorique pour l’étude des effets socialisateurs multiples des mouvements sociaux, en intégrant le rôle des contextes nationaux et subnationaux.

Cécile Péchu, MER (IEPI)
Philippe Gottraux, MER (IEPI)
Olivier Fillieule, professeur ordinaire (IEPI)
Nuno Pereira (IHES)

extraits de l'étude Le Mouvement Social 2012/2 (n° 239) Cairn.Info


Manifestation de solidarité avec
le mouvement étudiant français
devant la gare de Lausanne, 13 mai 1968

quelques dates :

Mars 68 à Locarno: occupation de l'Ecole normale.

14 mai, Genève : manif contre les Journées de l'armée.

22 juin : manifestations contre la guerre du Vietnam dans les grandes villes.



Bern

28/30 juin, Zurich : manifestation contre l'évacuation du centre autonome dans l'ancien magasin Globus. 60 blessés.

Février 69, Genève : occupation du rectorat de l'Université.



En 1969, le livre de la "Défense civile" est distribué à tous les foyers du pays,
avec des instructions pour résister à une potentielle attaque des forces du Pacte de Varsovie.
Le 29 novembre 1969, de jeunes Jurassiens en brûlent une centaine devant le parlement fédéral
(photo Keystone)

Juin, Bâle : les manifs pour la gratuité des transports publics s'étendent à d'autres revendications.

Mai 71, Lausanne : le Comité Action Cinéma dénonce le prix des entrées puis élargit le cercle de ses revendications. [sic]






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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 7 Jan - 19:39


suite suisse

Mai 68 au Tessin, c'était en mars
Le Courrier 03 janvier

La contestation à l'Ecole normale de Locarno est l'une des premières actions estudiantines en Suisse. "Dans l'aula 20, on a appris à penser", écrivent les étudiants à l'époque.

Citation :
Au Tessin, durant l'année 1968, un groupe d'étudiants de l'Ecole normale à Locarno se bat pour un changement radical du système scolaire. En mars, les revendications culminent avec l'occupation, durant trois jours, de l'aula de l'Ecole normale, par 300 élèves.

"Notre école n'enrichit ni notre culture ni notre esprit: elle se limite à verser une infinité de notions inutiles dans nos caboches", peut-on lire dans la revue estudiantine de la "Magistrale" de Locarno pendant l'année scolaire 67-68, quelques mois avant l'occupation.

Dès 1966, un groupe d'élèves dénonce une distance entre l'école et la vie qui s'accroît de jour en jour. Il affirme la nécessité de changer les programmes scolaires dans l'intérêt de la société et exige une dépolitisation de l'Ecole normale, explique l'historien Mauro Stanga, qui a étudié ces événements.

Les étudiants expriment leur mécontentement d'abord en diffusant des tracts, puis dans une revue estudiantine qu'ils créent à ce moment-là.

L'opposition se cristallise contre la figure de Carlo Speziali, le directeur de l'Ecole normale et syndic radical de Locarno. "Il incarne cette gestion de l'école, jugée dépassée et est de plus en plus critiqué, également par une partie des enseignants", explique l'historien tessinois.

Climat autoritaire


Je me rappelle très bien "le climat autoritaire et paternaliste de ces années", raconte un ancien étudiant qui a pris part à ce mouvement. Il a alors 17 ans.

Il évoque notamment les internats de la "Magistrale". "Il s'agissait de structures rigides, gérées par l'école, où régnait une discipline militaire", décrit l'historien Mauro Stanga. Un "régime sévère", résume de son côté l'ancien étudiant. Près de deux tiers des 900 élèves de l'institut, dont lui, y séjournent.

À l'époque, les filles venaient de conquérir le droit de porter un pantalon à l'école après d'interminables discussions avec la direction, ajoute M. Stanga. "Certaines coiffures" ne laissaient pas indifférent le conseiller d'Etat en charge de l'éducation de l'époque. Selon lui, celles-ci ne devraient pas être tolérées en cours.

D'autres décisions ne font que renforcer le mécontentement, notamment quand M. Speziali exige plus de sévérité dans l'assignation des bourses d'études.

Contre le directeur

C'est dans ce contexte qu'un noyau contestataire de douze étudiants - six femmes et six hommes - se constitue durant l'année scolaire 1968 . Ils sont appelés "il clan". Tous viennent de régions urbaines du canton et logent dans les internats, qui se transforment fréquemment en lieux de discussion où des actions sont imaginées.

Peu à peu, le dialogue se dégrade entre le directeur et le comité estudiantin mené par le "clan". Les élèves sont toujours plus sûrs d'eux tandis que M. Speziali perd progressivement son autorité.

Il finit par ne plus reconnaître le comité. Le gouvernement tessinois a finalement vent de ce conflit.

Les problèmes internes de l'Ecole normale se conjuguent avec la révolte qui émerge en 1968 à travers le monde. Des livres que l'on ne trouve pas dans les rayons de la bibliothèque de l'Ecole normale circulent de main en main : ils parlent d'approches éducatives innovantes et antiautoritaires. Selon M. Stanga, cette littérature commune a agi comme un "détonateur".

La contestation à l'Ecole normale de Locarno est l'une des premières actions estudiantines en Suisse. La proximité avec Milan, qui a connu des situations semblables en janvier et février 1968, a probablement joué un rôle.

La goutte d'eau qui fait déborder le vase

Vendredi 8 mars 1968, M. Speziali veut confirmer son statut de syndic de Locarno lors des élections communales. C'est la goutte d'eau qui fait déborder le vase.

Le soir même, durant une réunion en internat, les jeunes, menés par le clan, votent l'occupation de la grande salle numéro 20 de l'Ecole normale. Elle commence dès le lendemain matin.

Ils sont quelque 200 au début, mais le nombre augmente ensuite pour atteindre plus de 300. "Nous étions tous ensemble dans le même espace, mais je me rappelle ce grand silence et ce respect. Notre contestation était très différente du chaos de Paris", raconte une ancienne contestataire. Et c'est toujours ce "grand silence" qui est bien présent dans les souvenirs quelque peu flous de l'étudiant de 17 ans.

"Il s'agit d'une action à la fois libératoire et très bien organisée", explique Mauro Stanga. Les participants se déclarent "Costituente" (constituante). Ils participent à des "commissions de travail", débattent pour définir leurs revendications avant de rédiger des communiqués de presse.

Mardi 12 mars, c'est la fin de l'occupation. Quelque 900 étudiants réunis dans la salle de gym de l'Ecole normale adoptent une charte qui contient leurs revendications. Elle demande une réforme de la "Magistrale", la création d'un parlement estudiantin avec les mêmes droits et devoirs que le plenum des profs ainsi qu'une séparation nette entre l'école et l'internat.

"Ce furent des journées de vraie maturation, plus en trois jours qu'en vingt ans d'éducation", résume l'ancienne contestataire.

"Dans l'aula 20, on a appris à penser",
écrivent les étudiants à l'époque. "Aussi à agir dans une société vraiment démocratique. Chacun pouvait parler, donner son point de vue. La personnalité de chaque personne était respectée. Personne n'avait plus de pouvoir que les autres".

Cinquante ans plus tard, "entendre ces paroles me donne la chair de poule", confie l'ancienne contestataire. "Ces valeurs sont encore bien vivantes en moi".


L'armée constitue une cible de choix pour les soixante-huitards en Suisse. Le nombre d'objecteurs de conscience grimpe tandis que les comités de soldats donnent du fil à retordre aux gradés.


Photo : KEYSTONE/STR

Citation :
'On trouve en Suisse en 1968 les mêmes élites, les mêmes personnes aux affaires que durant l'Entre-deux-guerres', explique à l'ats le Genevois Jean Batou, professeur honoraire d'histoire contemporaine et spécialiste des mouvements de contestation des années 1960-1970. Dans ce contexte, la jeunesse se mobilise contre l'armée, l'institution qui incarne le plus une Suisse 'conservatrice'.

L'armée perd aussi en crédibilité à cette époque, surtout en raison du scandale des chasseurs Mirages aux coûts d'acquisition majorés de 66%. Une affaire qui force le conseiller fédéral radical vaudois Paul Chaudet à renoncer à un nouveau mandat en 1966. Les offensives politiques se multiplieront dès 1970, telles une initiative pour un service civil ou une proposition de réduire le budget militaire.

A la même époque chez les jeunes, au centre de la contestation, les objecteurs de conscience sont toujours plus nombreux. 'Ils passent de 22 en 1956 à 128 en 1969', précise M. Batou, citant des chiffres parus alors dans le Journal de Genève. Ceux qui revendiquent leur droit au service civil écopent de peines de prison, au nom de la 'défense nationale spirituelle', pilier de l'esprit régnant pendant la Guerre Froide.

Un guide anticommuniste

La grogne antimilitariste gagne aussi l'espace public, avec des rassemblements notamment à Genève et à Berne. Le 14 mai 1968, dans la cité de Calvin, une manifestation d'un millier de jeunes contre les 'Journées militaires' dégénère en affrontements avec la police. 'Notre armée est l'instrument de la classe au pouvoir, c'est-à-dire du grand capital', lit-on sur le tract de l'événement.

La réaction des autorités fédérales ne se fait pas attendre: quelques jours plus tard, le gouvernement promeut un nouveau concept de 'défense globale' - militaire, civile et spirituelle -, et en septembre 1969, le Département de justice et police (DFJP) distribue à tous les foyers le 'Petit livre rouge de la Défense civile', qui avertissait de la présence d'ennemis et d'agents de Moscou en Suisse.

Les objecteurs de conscience n'étaient le plus souvent pas des communistes, mais des chrétiens de gauche, note Jean Batou, 62 ans, qui se souvient d'actions pour brûler ces petits livres dans les rues de Genève. Quant aux hippies, ils étaient souvent recalés d'office du service militaire..

Moqueries ciblant l'armée

Le rassemblement antimilitariste le plus important restera celui du 9 novembre 1972. Environ 3000 protestataires convoqués par la gauche radicale défilent à Genève, relate M. Batou dans son ouvrage 'Quand l'esprit de Genève s'embrase'. L'événement a lieu 40 ans jour pour jour après que des recrues ont tiré sur des ouvriers manifestant contre le fascisme à Plainpalais, faisant 13 morts et 65 blessés.

Dès le début des années 1970, la contestation gagne également le coeur de l'armée, où les abandons de poste et les refus d'ordre se multiplient. Et ils sont pour la première fois rendus publics: ainsi, à Lausanne, un canonnier est condamné à deux mois et demi de prison pour 'désertion' et un autre soldat à un mois de détention pour 'insoumission institutionnelle'.

D'autres militaires sont arrêtés à Zurich pour des contributions parues dans la revue Offensiv, tenue par des objecteurs de conscience. En été 1972, selon le Journal de Genève, des soldats de l'école de recrues de Lausanne lancent des fusées depuis les fenêtres d'un dortoir et traitent de nazi un adjudant arrivé sur les lieux, alors que la chambrée entonne l'Internationale.

Soldats surveillés et fichés

'Il suffit d'une forte tête pour que des soldats mettent le feu aux poudres', commente M. Batou, qui a co-dirigé entre 2007 et 2011 l'étude 'Le mouvement de 68 en Suisse', financée par le Fonds national suisse. Mais les comités de soldats, parfois organisés à l'image de groupuscules politiques, ne font pas qu'organiser des brimades: ils veulent aussi redéfinir le rôle de l'armée.

Ils diffusent des tracts ou des journaux dénonçant le discours de la Suisse sur la neutralité. Les militants soulignent que Berne exporte des armes, reste proche de pays peu recommandables et accueille l'argent de dictateurs.

Ces comités sont perçus comme des repères d'agitateurs par les autorités. Les activités de leurs membres sont surveillées par les services de renseignement, comme celles des militants de la gauche radicale et des mouvements de 68. Le scandale des fiches de 1989 mettra au jour des données récoltées sur près de 700'000 personnes, avec pour but avoué de faire barrage au communisme.

Le service civil bousculé

Quant au service civil, enfant de l'objection de conscience, le peuple lui dira 'oui' en 1992, après des refus en votations en 1977 et 1984. Mais le service civil est aujourd'hui victime de son succès. Fin novembre 2017, le Conseil fédéral a décidé d'intervenir pour 'réduire substantiellement les admissions', qui sont passées de 4670 en 2011 à 6169 en 2016. Le but est de garantir les effectifs de l'armée, qui ne cesse de s'effriter.


Quand la nouvelle gauche s’enthousiasmait pour les minijupes
David Eugster, Lena Rentsch swissinfo.ch 21 décembre 2017

1968 n’est pas sorti de nulle part: cette année est restée dans les mémoires comme le point culminant et le symbole d’une grande variété de bouleversements. Notre série «Avant 1968» présente différentes facettes des mutations intervenues en Suisse après 1945. L’émergence de la nouvelle gauche en fait partie.


Brandissant des drapeaux et des affiches de Rosa Luxemburg et Mao Zedong,
des manifestants courent dans une rue de Zurich, en Suisse, le 1er mai 1969.

(Keystone)

Citation :
Durant l’été 1967 à Zurich, le patron du café de l’Odeon expulsa une jeune femme parce qu’elle portait une minijupeLien externe. Dans les jours suivants, des rassemblements bruyants exigèrent, banderoles à l’appui, qu’on accepte ces jupes. Des mini-manifestations de ce type avaient déjà eu lieu à Londres l’année précédente lorsque Dior avait voulu les retirer de son assortiment. La minijupe était devenue le symbole des mutations qui secouaient le monde des années 60. Et une ombre révolutionnaire touchait à nouveau l’Odeon, l’établissement où Lénine venait lire son journal au début du siècle.

De la discussion à la révolution


Cette question de mode fut également copieusement abordée lors d’une réunion conspiratrice d’une Section jeunesse du Parti du travailLien externe (communisteLien externe). Les manifestations en faveur des minis montrent qu’il est possible de mobiliser les jeunes pour des actions politiques, déclara notamment un des intervenants, selon un protocole établi à son insu par la police. Il souligna qu’à l’époque de la pop music, ce genre de polémiques pouvait jouer un rôle important pour l’action politique, ajoutant qu’il fallait maintenant essayer « de l’amener à un niveau supérieur » ceux qui avaient spontanément participé aux manifestations. Autrement dit : les fans des minis et de la pop devaient devenir des révolutionnaires utiles.


Le 23 novembre 1967, Bahman Nirumand, un exilé iranien vivant à Berlin, parle de "la contre-révolution permanente de l'Occident contre les pays sous-développés" dans l'auditorium de l'Université de Zurich dans le cadre d’une série de conférences sur le «Tiers-Monde».

L’adieu à la gauche prolétarienne

La Section jeunesse du Parti du travail de Zurich n’était pas bien grande. Dans ses meilleurs jours, elle n’a pas compté plus de deux ou trois douzaines de membres – et elle n’a existé que de 1964 à 1969. Mais sa brève histoire reflète celle de la gauche dure ou néo-révolutionnaire dans les années 60: du rejet du socialisme prôné par la direction du parti à la recherche de nouveaux acteurs révolutionnaires en lieu et place du prolétariat. Le conflit de générations entre la vieille et la nouvelle gauche a marqué cette époque aussi bien en Europe qu’aux Etats-Unis. Il a aussi touché le Parti du travail dans d’autres cantons, notamment à Bâle, Genève, au Tessin et dans le canton de Vaud où il est connu sous le nom de Parti ouvrier populaire (POP).

Conflit de générations au sein du parti

Dépassé, sclérosé, le PdT/POP du début des années 60 portait encore les stigmates de sa marginalisation suite à la répression de l’insurrection de Budapest par l’armée soviétique. C’est pourquoi la fondation d’une Section jeunesse en 1964 a été bien accueillie. La plupart des nouveaux membres du parti s’étaient politisés dans le sillage des marches de Pâques contre les armes atomiques du début des années 60. Or, cette jeunesse antinucléaire avait été si souvent acculée dans l’extrême gauche qu’elle avait fini par s’y installer. Elle contestait et dénonçait ouvertement les médias de masse et les partis traditionnels – autrement dit, «le système». Mais les noces entre les jeunes et les anciens du PdT/POP furent de courte durée. Bientôt, la vieille garde ne fut plus disposée à tolérer « l’impatience et l’arrogance » des jeunes. En 1969, toutes les sections de jeunes de Suisse furent démantelées.

Critique de la civilisation

Pourquoi cette fin précipitée? Après le stalinisme et l’invasion soviétique de la Hongrie en 1956, les dissidents arrivés de l’Est et les socialistes de l’Ouest avaient cherché de nouvelles formes de socialisme. Et la plupart de ceux qu’on aurait si volontiers expédiés à Moscou en 1968 auraient été immédiatement renvoyés en raison de leur idéologie. Les divergences avec l’orthodoxie communiste étaient profondes. Ainsi, les théoriciens de la nouvelle gauche ne voyaient plus dans les usines l’instrument principal de l’oppression, mais dans les médias de masse. Dans sa déclaration constitutive, les Jeunes du PdT zurichois écrivaient que le combat devait être mené davantage « au niveau moral et culturel (idéologique) ». Il ne faut plus se concentrer sur la détresse économique, mais sur la misère morale des travailleurs suisses. La haute conjoncture des années 60 reléguait au second plan le combat pour la subsistance matérielle et, dans les années précédant 1968, la gauche réorienta sa critique de la société vers une critique de la civilisation. Pour révolutionner les conditions sociales, il fallait d’abord mettre fin à la crise morale et culturelle.



Le 1er octobre 1967, des étudiants protestent à Zurich contre la guerre du Vietnam.
(Keystone)

Les étudiants font la révolution

Les désaccords portaient aussi sur la question des principaux acteurs de cette révolution. Pour les anciens, ce rôle revenait au prolétariat, donc à la classe ouvrière. Mais les adeptes de la nouvelle gaucheLien externe, et donc les jeunes du PdT zurichois, donnaient une réponse bien différente. Pour eux, la révolution ne serait pas portée par les travailleurs, mais par une jeunesse révoltée sous la conduite des étudiants critiques. Ils s’appuyaient sur des théoriciens tels que Herbert Marcuse qui allaient chercher dans les groupes marginaux le potentiel explosif que l’on prêtait auparavant aux ouvriers. L’enthousiasme de la gauche pour les manifestations en faveur des minijupes et pour les fans de musique pop était un rejeton des théories marxistes les plus récentes.

Plus de radicalisme et d’humour

Pour enthousiasmer cette nouvelle clientèle, il fallait également recourir à d’autres instruments politiques. On se prononça pour des actions de taille réduite, mais passibles de connaître un large écho médiatique. Les jeunes communistes zurichois demandaient « Plus de choses intéressantes, plus d’extraordinaire, plus de radicalisme et plus d’humour ! ». Le PdT était, lui, plutôt irrité, comme l’a écrit il y a quelques années un ancien un membre de la SJ, Franz Rueb:

« Les gars et les filles de la Section jeunesse de ce parti virevoltaient dans les rues et sur les places, distribuaient des tracts de style pop dont ils étaient incroyablement fiers, organisaient des sit-in, de teach-in et dénonçaient dans la rue en colonnes de douze, la police, la justice, la répression et l’éducation. Et tout cela sans l’approbation du parti. Les anciens camarades secouaient leurs têtes grisonnantes avec des mines dégoutées. »

Les actions se multiplièrent au cours du printemps de 1968. Les jeunes descendirent dans les rues de la ville après l’assassinat de Martin Luther King, brûlèrent une effigie devant le siège de la société Dow Chemical, la principale productrice de napalm utilisé au Vietnam, et perturbèrent fin mai le traditionnel cortège aux flambeaux des étudiants de l’Université de Zurich. Entretemps, les jeunes communistes avaient constitué avec d’autres formations de la nouvelle gauche, le Groupement des ouvriers, étudiants et écoliers progressistesLien externe (FASS). Il comprenait non seulement les Etudiants progressistes de Zurich, les organisations d’écoliers du secondaire et la Jeunesse socialiste, mais aussi le groupe de rock Lone Star Gang.



Jimmy Hendricks
(zVg)

A la fin du mois de mai 1968, Jimi Hendrix donna un concert au Hallenstadion [audio intégral 1h40 ci-dessous] – la police était présente avec des chiens et des marchands furent violemment expulsés vers la fin. Dans une action planifiée de longue date, le FASS y distribua un tract et pour un instant, théorie et pratique se rejoignirent: les jeunes dansaient alors que les tracts révolutionnaires arrivaient de la scène. Le tract avait été conçu par Roland Gretler, un graphiste qui avait participé à la fondation des jeunes PdT. Il reproduisait le portrait de Jimi Hendrix et pouvait également servir de poster, comme ceux qu’on trouvait dans les magazines en vogue tels que la revue alémanique «Pop». Le texte, lui, voulait faire vibrer la fibre anti-autoritaire des jeunes et transformer leur enthousiasme pour la musique en énergie révolutionnaire.

« Le Beat est une révolution culturelle… Si nous ne pouvons trouver aucune satisfaction, c’est la faute de ceux qui veulent nous faire croire qu’il n’y a rien d’autre dans la vie que la soumission et l’avancement, le respect et la carrière, les études et les diplômes, le travail et le jour de paie, le zèle et les économies, l’ordre et le calme, les convenances et les lois, VW et Opel, les saucisses à rôtir et les röstis. »

Les émeutes qui suivirent le concert furent entièrement mises sur le dos de la Section jeunesse. Indignée, la «Zürcher Woche» écrivit: «On distribue ce tract à 10 000 jeunes, on les bombarde de beat, de pop et de hurlements pendant des heures et on se régale du résultat (…) C’est ainsi que la Section du PdA et ses jeunes anti-autoritaires fomentent la révolte».

Le chaos en France

Entretemps, le chaos avait gagné la France. Mai 68Lien externe avait élargi le champ des possibles et la presse bourgeoise craignait que le pays ne sombre dans l’anarchie. A fin juin, Zurich rejoignit elle aussi la liste des villes touchées par les révoltes précisément autour de la création d’un centre autonome pour la jeunesse, un lieu de liberté où conjuguer musique et politique.

Traduction de l’allemand : Olivier Hüther


Hallenstadion, Zurich, Switzerland 5/30/68 and 5/31/68

1. Intro
2. Tax Free  
3. Fire
4. Hey Joe
5. Foxy Lady
6. Red House
7. Purple Haze

5/31/68

1. Intro
2. Voodoo Child
3. Stone Free
4. I Don't Live Today
5. Red House
6. Hey Joe
7. Foxy Lady
8. Manic Depression
9. Fire
10. Purple Haze
11. Manic depression (FD Stereo Merge of 1st and 2nd Sources)

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mar 9 Jan - 14:01



il faudrait toujours rapporter les luttes que mènent les un.e.s et les autres à ce qu'ils font dans la vie, notamment à comment ils gagnent leur vie, quelles sont leurs ressources, leur travail...

aujourd'hui, dans les comptes-rendus de luttes, ce n'est pas transparent, même quand elles portent sur le travail, ses conditions, les salaires... Mais sans cela comment les rapporter à l'exploitation capitaliste ?




j'ai dit focalisé sur des événements moins connus, mais comme il faut situer...



c'est un peu en désordre, mais c'est l'année qui voulait ça...
Citation :
2 janvier 1968, Italie : l’université de Padoue est occupée. Début du bienno rosso, deux années de luttes étudiantes et ouvrières intenses, aussi appelées le « Mai rampant italien ».

31 janvier, Vietnam
: lors de la fête du Têt, 80 000 combattants du Viêt Công lancent l’offensive contre une centaine de villes du Sud-Vietnam.

Février, Algérie
: l’université d’Alger est fermée pendant un mois pour éviter l’extension de la contestation réclamant la liberté d’expression.

8 mars, Pologne : à Varsovie, l’interdiction d’un spectacle jugé antisoviétique provoque une révolte étudiante.

20 mars, Jordanie
: le Fatah tient tête à l’armée israélienne à Karameh. Moins d’un an après la déroute arabe durant la guerre des Six Jours, les fedayins palestiniens démontrent leur capacité de résistance indépendamment des États arabes. Le Fatah en tire un immense prestige et multiplie ses effectifs par 15 en un an.

22 mars, France : la présidence de la fac de Nanterre est occupée, le « Mouvement du 22 mars » est créé.

4 avril, États-Unis : suite à l’assassinat de Martin Luther King, des émeutes éclatent dans 125 villes, faisant 45 morts (lire AL n°171).

11 avril, Allemagne de l’Ouest : la tentative d’assassinat contre le leader étudiant Rudi Dutschke provoque une vague d’émeutes (2 morts à Munich).

1er mai, Espagne : point culminant des grèves qui marquent les année 1968- 1969. La contestation montante accélère la décomposition du franquisme.

10 mai, France : à Paris, « nuit des barricades » au Quartier latin.

24 mai, Nigeria : chute de Port Harcourt, dernier accès à la mer de la république indépendantiste du Biafra (soutenue par la France), qui en 1967 avait fait sécession du Nigeria (soutenu par l’URSS, les États-Unis et la Grande-Bretagne). Le blocus et la famine au Biafra vont faire un million et demi de morts.

29 mai, Sénégal : grève générale réprimée par l’armée : 1 mort et 20 blessés.

juin, Tchécoslovaquie : apparition de conseils ouvriers qui prennent en main les entreprises.

3 juin 1968, Yougoslavie : les étudiantes et les étudiants de l’université de Belgrade lancent le slogan « la révolution n’est pas terminée, nous en avons assez de la bourgeoisie rouge ». La répression fait une centaine de blessés.

12 juin, Uruguay : émeutes étudiantes à Montevideo. L’état de siège est décrété et les libertés publiques suspendues. Le mouvement des Tupamaros s’engage dans la guérilla urbaine.

21 juin, Brésil : une manifestation à Rio de Janeiro est réprimée par la dictature (6 morts, 1 000 arrestations). Le lendemain le Parlement est occupé à Brasilia.

24 juin, Canada : 290 Québécoises et Québécois sont arrêtées à Montréal suite à des manifestations indépendantistes. C’est le « lundi de la matraque ».

21 août, Tchécoslovaquie : l’entrée des chars soviétiques met fin au Printemps de Prague (lire AL n°170).

26-29 août, États-Unis : manifestations antiguerre du Vietnam à l’occasion de la convention du Parti démocrate à Chicago. Violents affrontements.

Septembre, États-Unis : à Atlantic City, manifestation des Radical Women contre le concours de Miss America. Point de départ du Women’s Lib (« mouvement de libération des femmes »).

2-3 octobre, Mexique : l’armée ouvre le feu sur la foule rassemblée sur la place des Trois-Cultures à Mexico. Bilan : plus de 200 morts et 2 000 arrestations.

5 octobre, Royaume-Uni : la première marche pour les droits civiques en Irlande du Nord est violemment réprimée à Derry. Début de la révolte populaire contre l’occupation britannique.

17 octobre, Mexique : sur le podium olympique, les coureurs Tommie Smith et John Carlos lèvent leurs poings gantés de noir – symbole des Black Panthers – pendant l’hymne états-unien.

22 octobre, Japon : le mouvement de jeunesse Zengakuren, organise l’« assaut de Tokyo ». Durant trois jours, le Parlement, l’ambassade états-unienne et divers points stratégiques sont assiégés.

27 avril 1969, Bolivie : la mort accidentelle du dictateur Barrientos déstabilise le régime. Début d’un mouvement d’auto-organisation populaire qui prendra un caractère révolutionnaire en 1970.

29 mai, Argentine : grève insurrectionnelle dans la ville industrielle de Cordoba ; 10 000 grévistes chassent la police et occupent la ville. Le Cordobazo est le point de départ d’un intense cycle de lutte de classe dans tout le pays.

28 juin, États-Unis : à New York, les émeutes de Stonewall, suite à une descente de police dans un bar homosexuel, marquent le point de départ du mouvement gay.

11 septembre, Italie : grève de la métallurgie donnant le coup d’envoi de « l’automne chaud », pendant lequel les grèves se succèdent, débordant les centrales syndicales, jusqu’en novembre.

Empire portugais : depuis le début des années 1960, les guérillas harcèlent l’occupant au Mozambique, en Angola, en Guinée-Bissau et au Cap-Vert, dans le dernier empire colonial en Afrique. En 1968 et 1969, les combats n’ont cessé de croître en intensité. L’ultime empire colonial en Afrique disparaîtra en 1974.
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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mer 10 Jan - 9:33


9 janvier



via Lola Miesseroff facebook





Atelier de création libertaire a écrit:
Hier, à 18:16

Claire Auzias sera présente pour parler de son livre sur Mai 68 et les trimards:
- le samedi 13 janvier à 17 h au CIRA Marseille
- le samedi 27 janvier à 15 h à la librairie @LaGryffe à Lyon

Un aspect de Mai 68 que les diverses commémorations s'empresseront de camoufler


Citation :
Résumé
Au travers de trois conflits sociaux en Bretagne au cours des années 68, cet article ambitionne de cerner les représentations de la femme au travail dans une région à l’industrialisation diffuse. Au fil des parcours de vie révélés par les sources orales et le recours aux multiples archives concernant la période, l’objet est de cerner les réalités d’une présence féminine au sein d’une activité industrielle qui ne cesse de poser la question de la légitimité de la présence des femmes en son sein. L’entrée dans l’usine, les difficultés des parcours professionnels, les contraintes qui pèsent sur les femmes au travail sont autant d’étapes de vie qui portent en elles des questionnements révélateurs des rapports de genre à l’œuvre dans la diversité des activités étudiées. C’est aussi l’occasion de souligner les permanences, liées à l’inégal accès à la formation, d’un statut des femmes au travail, mais également d’évoquer les spécificités bretonnes par le poids de l’exode des travailleurs dans les représentations ouvrières et l’adaptation précoce des femmes aux contraintes de la modernité.


Plan
La Bretagne ouvrière des années 1968
- L’impossible typologie
- Les ouvrières en Bretagne dans les années 1968 : les figures des absentes

L’ouvrière au travail en Bretagne dans les années 1968 : trois étapes
- L’entrée dans l’usine
- Le travail
- La progression professionnelle



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Ven 12 Jan - 13:05


Algérie


Citation :
Production:
Office national de radiodiffusion télévision française
Journaliste : Robert Bouchard
Monteur : Jean Pierre Caussidery
Opérateur de prise de son : Roger Vieyra

"Ce reportage rend compte de la situation de la femme en Algérie, au travers de témoignages d'Algériennes engagées dans la lutte pour l'émancipation féminine et qui ont participé à la révolution. Elles relatent leur vie quotidienne et se confient sur la vision qu'elles ont des hommes et les rapports qu'elles entretiennent avec eux.- Dans un magasin de haute couture, rencontre avec Yasmina, ancienne militante, épouse d'un ancien chef FLN de la zone autonome d'Alger pendant la guerre. Elle évoque les tenues vestimentaires des Algériennes, et leurs sorties entre femmes. Elle ne souhaite pas parler de sa relation avec son mari.- Interview d'une Algérienne dans le magasin de haute couture. Elle se confie sur sa relation avec son mari avec retenue.- Interview de Fadéla M'rabet, militante FLN, auteur de deux livres dénonçant la condition de la femme en Algérie, pays de tradition musulmane. Elle souligne quelques aspects du sort qui est réservé aux femmes dans le pays, met en cause les privilèges des hommes, et révèle que cette situation est la même parmi les militants FLN, qui se plient, eux aussi, aux traditions. Elle déplore le suicide de nombreuses femmes qui ont refusé de se soumettre au mariage traditionnel. Elle défend la mixité dès l'école maternelle. Tout au long de l'entretien, elle développe les solutions politiques visant à améliorer la condition de la femme algérienne. Elle défend notamment la mixité dès l'école maternelle.- Interview de Mamia Chentouf, secrétaire générale de l'UNFA (Union Nationale des Femmes Algériennes) à propos des préoccupations des femmes en Algérie.- Interview d'une ancienne militante du FLN, Zohra Sellami, emprisonnée à deux reprises sous le régime d'Ahmed Ben Bella. Elle développe ses idées révolutionnaires. Elle note que la situation de la femme n'a pas changé depuis l'indépendance de l'Algérie, et ne changera qu'avec un renouvellement des structures sociales et une véritable révolution. Elle fait part de sa relation conflictuelle avec son père qui fut lui aussi un militant communiste au sein du FLN.- Dans une voiture, interview d'un Algérien, qui, en écoutant une chanson d'Enrico Macias ("Les filles de mon pays"), parle de la femme et de sa place dans la société algérienne."

Source : INA (France)


Citation :
Ce livre réunit en un seul volume deux études parues dans la collection "Cahiers Libres" en 1965 et en 1967. L’auteur est algérienne musulmane ; née dans le Constantinois et élevée dans un milieu oulémiste dont son père, proche ami de Ben Badis, fut un brillant animateur, elle a fait des études supérieures de sciences et enseigne dans un lycée d’Alger. Elle a écrit « La Femme algérienne » alors qu’avec son mari, algérien, elle animait le magazine féminin de la radio d’Alger. Partant du projet de dresser un tableau de la condition féminine réelle en Algérie, au moment même où son "évolution" était à l’ordre du jour, elle devait susciter, à la publication de ce premier livre, des réactions diverses, en Algérie comme à l’étranger : approbations, encouragements, discussions, polémiques et même injures violentes… Le deuxième livre, « Les Algériennes », est né de l’expérience de cette confrontation. Fadéla M’Rabet y analyse à nouveau la nécessité d’une "évolution" de la situation de la femme algérienne : elle examine ce que recouvre cette notion d’évolution, par rapport aux traditions et à la personnalité arabo-islamique, et elle revient avec plus de force encore que dans le premier livre sur la réalité présente et ses conséquences : les mariages forcés, les suicides, les abandons familiaux, à l’heure du planning familial et de l’instauration du nouveau code de la famille.



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Ven 12 Jan - 22:33


il y a des sujets, allez savoir pourquoi, qui ne marchent pas. Mon avis est que ça reviendra en mai

bof, tant pis, en 68 j'étais un petit con, mais au final pas plus con que les gauchistes devenus des vieux cons. J'attends de lire



Citation :
« Ni bottin mondain, ni roman à clefs, ni polar, ce livre propose simplement un voyage d’initiation aux aventures et perspectives de l’outre-gauche des années 68. »

L’AUTEURE
Née en 1947 à Marseille, de parents émigrés russes. Ayant grandi dans un milieu libertaire, Lola Miesseroff avait 19 ans lorsqu’elle a lu De la misère en milieu étudiant. À la suite de cette rencontre avec les idées de l’Internationale situationniste, elle quitte rapidement l’université, « lieu d’ennui et d’abrutissement », pour opter pour la lutte et la critique sociales. Depuis, elle n’a cessé de participer aux divers mouvements sociaux et à nombre de collectifs de discussion, d’édition, de diffusion théorique. Voyage en outre-gauche est son premier ouvrage.

LE LIVRE
« Je me trouve dans cette mouvance que j’appelle “l’outre-gauche” depuis 1967 et, aujourd’hui, mes jeunes camarades me considèrent comme une de leurs ancêtres politiques. C’est un peu vexant certes, parce qu’on ne se voit pas vieillir, mais cela ne me semblait pas bien grave jusqu’à ce que je sois sommée de dévoiler tous ces événements des années 68 que nous leur aurions cachés, et d’éclairer ou contrer ainsi le récit dominant de cette période avant qu’il ne soit trop tard. Il est vrai que notre histoire risque bel et bien de sombrer dans l’oubli au fur et à mesure de la disparition de ses acteurs. Bien sûr, on peut toujours rédiger seul ses Mémoires mais ce n’est pas en solo que j’avais envie de rendre compte de cette aventure collective […]. Ils sont trente à avoir accepté ma démarche ; en mai 68 ils étaient à Paris, à Marseille, à Toulouse, à Bordeaux, à Lyon, à Nantes, à Angers ou à Strasbourg. »

je me demande si les 30 interviewés disent ce qu'ils sont devenus (.nues ?) depuis, qui ne manquerait pas d'être intéressant, au regard de leurs positions d'alors. Sans quoi, la nostalgie n'est que ce qu'elle est, un égotisme, d'outre-gauche serait-il

PS : je confirme, nonobstant Claude Guillon*, ne pas aimer la raideur du graphisme de Bruno Bartkowiak pour les couvertures de Libertalia, un must du gauchisme esthétique qui n'a rien à voir avec l'art, et tout avec sa mauvaise copie
* « Bruno Bartkowiak, graphiste auquel on doit les magnifiques couvertures qui font une partie de la réputation de Libertalia » > ICI

j'en connais les références plastiques dans les avant-gardes des années 20 et ses reprises en 68, dont elles n'ont ni l'imagination ni la fraîcheur, mais reflètent bien le contenu, réputable par les Guillon, de cette maison d'édition, qui sent le vieux, le revival, la fossilisation du spontané des murs. Bref, le musée + l'écrivain anarchiste lèche-botte de ses éditeurs marchands

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Sam 13 Jan - 15:19


avant mai et la pollution aux gaz lacrymogènes

L'Express, janvier 1968 : le monde se mobilise contre la pollution

Gérard Bonnot L'Express 04/01/2018

Respirer devient un luxe: un article du numéro de L'Express du 8 janvier 1968. Il y a cinquante ans, on ne parlait pas encore de réchauffement climatique, mais la pollution était déjà une inquiétude criante. La preuve, cet article de L'Express, du 8 janvier 1968. Extrait.


Citation :
Au début de l'année 1968, la pollution de l'air est déjà au cœur des préoccupations mondiales. Contrairement àaujourd'hui, le président américain Lyndon Johnson alerte ses concitoyens sur les dangers de ce fléau et fait voter un budget spécial pour la préservation de l'environnement. De Los Angeles à Nice, le sujet préoccupe les politiques et mobilise les chercheurs.

En France même, la direction générale pour la Recherche scientifique et technique, qui dépend du Premier ministre, lance ce mois-ci une action concertée. Il était temps. Plaidant pour son budget, le président Johnson a déclaré que si les Américains continuaient à déverser sans précaution dans l'atmosphère poussières industrielles et gaz toxiques, ils seraient bientôt condamnés "à porter en permanence des masques à gaz, errant à tâtons dans des cités vouées à la mort". Exagération rhétorique?

En guise de message de voeux, un chercheur de l'université Cornell, Lamont C. Cole, annonçait à l'Association américaine pour l'avancement des sciences que, dès maintenant, autour de New York et de Philadelphie, le taux de consommation d'oxygène, dans l'atmosphère terrestre, dépassait celui de sa formation par les végétaux.

"Par comparaison, Paris est épargnée"

Au Japon, le pays qui s'est industrialisé le plus vite depuis vingt ans, mais aussi de la façon la plus anarchique, à Yokhaichi, un port situé au sud-est de Tokyo, les écoliers sont obligés de porter toute la journée un masque protecteur en étoffe. Dans dix quartiers de la capitale japonaise, les agents de police qui règlent la circulation ont droit, toutes les demi-heures, à une pause oxygène.  

A Londres, à Los Angeles, à New York, il suffit d'un accident météorologique, d'une nappe de brouillard qui concentre sur la ville l'air empoisonné, pour créer de sérieux problèmes de santé publique. A plusieurs reprises, ces dernières années, la municipalité de Los Angeles a dû instituer l'état d'alerte, de même que celle de New -York, l'an dernier. En 1952, à Londres, quatre jours de brouillard ont été officiellement responsables de quatre mille décès.

Par comparaison, Paris est une ville épargnée. Pourtant, pendant les douze derniers mois, ses habitants ont respiré 230 000 tonnes d'anhydride sulfureux, l'un des gaz considérés comme les plus irritants pour les muqueuses pulmonaires. Chiffres officiels, communiqués par le laboratoire municipal de la Police. [...]  

La pollution n'est pas une maladie qu'on pourrait caractériser une fois pour toutes, puis traiter. "Entre la pollution de Londres, à dominante de fumées de charbon dans une atmosphère perpétuellement humide, et la pollution de Los Angeles, provoquée par les gaz d'essence dans un climat sec et ensoleillé, il n'y a pas de rapport", explique le Pr Roussel. Ni dans les causes ni dans le traitement.  

"En France, on pense à Paris, à Rouen. C'est le modèle londonien. Mais la ville la plus menacée est peut-être Nice, sur la Côte d'Azur. Si le trafic automobile continue d'augmenter, toutes les conditions sont réunies pour faire naître un petit Los Angeles."

Témoignage d'un CRS


Boulevard Saint-Germain, 6 mai

extrait
Citation :
La rue était plongée dans une semi-obscurité, un épais brouillard de gaz lacrymogène, une odeur tenace, étouffante, accompagnait chacune de nos charges, tout ceci dans le bruit assourdissant de l'éclatement des grenades. A chaque repli, nous étions accompagnés de collègues blessés, qui regagnaient nos arrières, où ils étaient transportés, toutes sirènes hurlantes, vers les hôpitaux. Ça et là, des véhicules en flammes (incendiés par des cocktails Molotov) continuaient à brûler ajoutant à cette nuit cauchemardesque, un intense sentiment d'angoisse et de stress.

Et puis, l'hostilité des Parisiens à l'égard des forces de l'ordre (tout au moins au début du conflit), qui n'hésitaient pas à jeter de leurs balcons tout ce qui pouvait servir de projectile, rendant dangereuse et hasardeuse notre progression.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Sam 13 Jan - 18:37


Où sont passés les soixante-huitards ?
France Culture 30min 13/01/2018
avec Julie Pagis, auteure de


2014

Citation :
« Qui sont celles et ceux qui ont fait Mai 68? Pourquoi et comment leur trajectoires individuelles sont-elles alors entrées en résonance avec l’histoire? Le cours de leur existence en a-t-il été dévié? En portent-ils encore aujourd’hui les marques? Leurs enfants en ont-il hérité? » C’est à partir de ce questionnement multiple (p.14), pouvant être résumée dans une problématique mettant en relation l’évènement et la socialisation politique, que Julie Pagis, chercheuse au CNRS et fille d’agriculteurs néo-ruraux[1], mène une enquête d’ampleur auprès de ceux et celles qu’elle qualifie de « soixante-huitards ordinaires » (p.17).

Loin des représentations médiatiques dominantes, faisant état d’une « génération opportuniste, bien reconvertie, occupant des postes de pouvoir dans les champs politique, médiatique et littéraire, et humainement convertie au libéral-libertarisme » (p.17), l’auteure questionne tout d’abord la pertinence du prisme générationnel pour décrire les protagonistes du Mai français : il s’agit pour elle de « déconstruire la catégorie génération soixante-huitarde par la mise en évidence empirique de différentes micro-unités de génération, irréductibles à une interprétation univoque » (p.18). S’en suit un raisonnement articulant le temps long – l’analyse des trajectoires antérieures et postérieures à 1968 – et le « temps court de l’évènement » (p.22). Julie Pagis essaie de montrer, d’une part, que l’investissement dans la mobilisation est extrêmement variable, à l’image du parcours – familial, religieux ou politique – de ses acteurs : Mai 68 peut ainsi recouvrir des rôles aussi différents que « l’entretien de dispositions et de convictions antérieures, […] [le] renforcement [de ces dernières], [la] prise de conscience ou encore [la] conversion [au militantisme] » (p.23). D’autre part, la chercheuse entend mettre en évidence d’éventuels effets propres – et durables – de la participation elle-même à l’évènement : si Michel Dobry avait déjà montré que les conjonctures de « crise politique » sont susceptibles de produire des modifications substantielles des visions du monde sur le court terme[2], Julie Pagis questionne de manière originale les répercussions du mouvement de Mai sur le parcours ultérieur de ses protagonistes (voire des enfants de ces derniers), ce qui donne tout son sens au titre de l’ouvrage (« un pavé dans leur histoire »). Ce double programme de recherche, impliquant de rassembler in fine « les différentes pièces du puzzle pour relier l’« amont », le « pendant » et l’« après » Mai 68 », vise à dessiner un « espace social des micro-unités de génération » et à étudier « les éventuelles transmissions d’une génération à l’autre » (p.24).

C’est précisément à partir de ce dernier objectif que Julie Pagis construit le terrain empirique de son investigation. Comment retrouver des participants « lambda » à l’évènement, au-delà des figures de proue régulièrement remises sur le devant de la scène médiatique? La chercheuse suggère de se tourner vers la « deuxième génération » pour remonter à la première : l’accès aux registres – entre 1972 et 1980 – de deux écoles primaires expérimentales, Vitruve (Paris XXe) et Ange-Guépin (Nantes), semble constituer une entrée particulièrement féconde, car ces institutions sont susceptibles d’accueillir des enfants de soixante-huitards « caractérisés par des stratégies éducatives singulières » (p.26). Si ce choix peut paraître à première vue en contradiction avec la volonté d’étudier les protagonistes « ordinaires » du mouvement de Mai, il est en réalité justifié – et pleinement assumé – par l’auteure : bien qu’alternatives, ces deux écoles n’en demeurent pas moins publiques[3]; elles constituent à la fois une opportunité de terrain et un moyen de rassembler un échantillon cohérent, « ni égo-centré, ni parisiano-centré, ni fondé sur des figures publicisés des évènements » (p.26-27) ; elles permettent enfin de confirmer l’hypothèse selon laquelle la scolarisation des enfants n’est pas sans lien avec une certaine « humeur anti-institutionnelle » des parents, caractérisant le parcours de ces derniers en amont, durant et après Mai. Après avoir eu accès aux registres et avoir retrouvé un certain nombre de familles[4], Julie Pagis entreprend une double démarche, quantitative et qualitative – dont l’ampleur mérite d’être soulignée (analyse de 350 questionnaires, réalisation de 89 entretiens biographiques) – pour construire un propos en 7 chapitres chronologiques.

Dans un premier temps, la chercheuse s’intéresse aux racines de l’engagement en Mai. Si l’ensemble des enquêtés ont tous participé à 1968, « ils n’ont fait l’évènement ni de la même manière, ni pour les mêmes raisons » (p.33) : les explications causales les plus répandues – dévalorisation des diplômes, crise universitaire, « déclassement » – sont ici rejetées par la mise en évidence empirique de quatre grandes « matrices », renvoyant à la socialisation familiale, religieuse, scolaire ainsi qu’aux « incohérences statutaires »[5] des futurs militants. Le mythe d’une « génération soixante-huitarde » monolytique vole en éclat au profit d’une analyse fine de l’extraordinaire diversité des parcours des participants à la lutte : Julie Pagis en conclut qu’il est possible d’établir, au mieux, différentes cohortes en fonction du lien entre « dispositions contestataires » et « évènements déclencheurs » de l’engagement – la guerre d’Algérie pour les individus issus de familles communistes, l’anti-impérialisme[6] pour ceux ayant connu une socialisation religieuse, Mai 68 lui-même pour les « intellectuels de première génération »[7] et les jeunes femmes issues des classes supérieures[8] – tout en suggérant l’hypothèse de l’existence d’une sorte de « matrice supérieure », « l’érosion progressive du consentement dans le cadre des « crises sectorielles d’autorité » touchant, au cours des années 1950-1960, les principales institutions qui assurent le maintien de l’ordre social (famille, école, église, etc.) » (p.73). Les profils étudiés sont en effet, dans leur ensemble, des « outsiders, susceptibles de porter un regard critique sur leurs institutions d’appartenance » (ibid.) : bien souvent « dominés parmi les dominants », ils se retrouvent projetés dans un univers qui ne leur est ni totalement familial, ni totalement étranger. C’est au sein de cette contradiction qui se situe le développement d’une « humeur anti-institutionnelle » – dont la généralisation de l’enseignement supérieur et la dévalorisation des diplômes ne sont que deux symptômes parmi d’autres[9] – se concrétisant dans la révolte de Mai.

Le deuxième chapitre est consacré aux « effets socialisateurs » de l’évènement lui-même. Comment le temps court de la crise contribue à façonner « ses » protagonistes? Prolongeant la réflexion entamée dans la partie précédente, Julie Pagis montre, d’un côté, qu’il n’existe pas un seul mais une pluralité de « Mai »[10], ce qui détermine une hétérogénéité de participation et de représentations de 1968[11]. De l’autre, elle analyse les principales manières dont l’évènement – ou, plus précisément, le vécu des évènements – agit sur ceux qui le(s) font. Quatre registres sont mis en évidence, en fonction des ressources accumulées et de l’intensité de la participation : Mai 68 peut représenter une occasion pour les acteurs les plus doués en capitaux militants soit de renforcer leur engagement (« socialisation de renforcement », concernant les enquêtés les plus actifs en 1968), soit de confirmer le bien fondé de leurs convictions antérieures (« socialisation d’entretien » pour les moins exposés à l’évènement). De la même manière, le mouvement offre la possibilité à ceux qui s’engagent pour la première fois[12] soit de « se convertir » à la politique (« socialisation de conversion », touchant ceux qui participent le plus en Mai), soit de « découvrir » l’existence d’une alternative (« socialisation de prise de conscience » en ce qui concerne les moins impliqués). Cette « typologie des formes de politisation induites par Mai 68 » (p.88) ne saurait toutefois masquer l’existence de deux autres facteurs communs à l’ensemble des acteurs, la « dérégulation de l’économie émotionnelle » (p.108) et les « rencontres improbables » avec des « figures charismatiques » (p.111), susceptibles d’infléchir leurs trajectoires – militantes – de manière plus ou moins durable.

Les déplacements du temps court de la crise au « temps biographique »[13] des enquêtés constituent précisément le cœur du chapitre successif, dans lequel la chercheuse questionne les « empreintes sur le long terme de Mai 68 » (p.115). Poursuivant son œuvre de déconstruction de l’existence d’une seule « génération soixante-huitarde », Julie Pagis entame la transition entre l’évènement et le devenir de ses « ex » : si la démarche elle-même n’est pas originale – plusieurs travaux américains des années 1970-1980 montrant que les anciens étudiants contestataires ont plus de chances de se déclarer « radicaux » par rapport aux non-engagés, que ce soit dans le domaine des opinions, du vote ou encore du militantisme[14] – la manière dont elle est adaptée ici ainsi que ses résultats le sont davantage. L’analyse quantitative ne semble en effet fournir que quelques pistes partielles de compréhension de « comment » Mai 68 affecte durablement les sphères professionnelle, affective et militante de la vie des enquêtés. Certes, les statistiques montrent, par exemple, que les participants partagent majoritairement, sur le plan politique, des idées actuellement plus orientées à gauche, anti-libérales ou vouées à l’acceptation des différences culturelles (p.128-129) ; toutefois, s’arrêter à ce constat équivaudrait à gommer les différences intragénérationnelles et à admettre un rôle quasi-mécaniciste de l’évènement dans la formation des opinions[15]. La chercheuse suggère, au contraire, de se tourner vers l’analyse qualitative de quelques récits de parcours dans l’après-mai – que ce soit dans les domaines du travail, du couple, de l’éducation des enfants ou de l’engagement – pour démontrer une thèse véritablement novatrice : ce ne serait pas tant « la participation active aux évènements de Mai 68 qui déstabilise des trajectoires, que ses conséquences en termes d’insertion dans des réseaux de sociabilité postérieurs à Mai 68 » (p.134). Le rôle du mouvement pourrait ainsi être comparé à celui d’un « prisme générationnel qui diffracte les trajectoires antérieures – plutôt que de simplement les refléter – et qui produit plusieurs unités de générations aux empreintes spécifiques » (ibid.), dont rendent compte les deux chapitres qui suivent.

Le quatrième est consacré aux « inflexions biographiques » et aux « rénégociations identitaires » dans la sphère professionnelle des enquêtés : Julie Pagis montre que bon nombre de « soixante-huitards [ordinaires] travaillent – dans l’après-Mai – à ne pas reproduire l’ordre social » (p.135), que ce soit en allant « s’établir » à l’usine[16] (ou, au contraire, en empruntant des passerelles du monde du travail à celui de l’Université[17]), en transformant leur engagement en faveur de l’éducation populaire en véritable profession ou encore en reconvertissant des ressources militantes dans la recherche en sciences sociales[18]. Une fois de plus, la chercheuse rejette empiriquement les idées reçues autour de l’unanimité des destins des protagonistes du mouvement de 1968 : les cas de Colette, Paul, Gilles, Francis ou Louis remplacent ici ceux de Serge (July), Daniel (Cohn-Bendit), Alain (Finkielkraut), André (Glucksmann) ou Regis (Debray), afin de signifier au lecteur que « l’engagement produit tantôt du déclassement […] tantôt de la promotion sociale. Inversement, il peut résulter de l’ascension sociale […] ou être investi comme un moyen de compenser la mobilité sociale descendante » (p.178).

L’hétérogénéité des parcours (post-)soixante-huitards est également mise en évidence dans un autre domaine, la sphère privée : « dès le début des années 1970 – écrit l’auteure – nombre d’enquêtés cherchent […] à perpétrer leur militantisme en s’attaquant aux logiques familiales et sociales de la reproduction sociale. La participation à Mai 68 se trouve ici à l’origine d’une rédéfinition critique des rapports sociaux de sexe, de génération et des métiers de parents d’enfants » (p.181). Dans ce cinquième chapitre, Julie Pagis s’intéresse, en particulier, aux destins de celles et ceux pour qui l’évènement a joué un rôle de prise de conscience : ces derniers, dans l’après-Mai, investissent politiquement leur quotidien, que ce soit en militant contre le patriarcat dans les mouvements féministes, en expérimentant des modes de vie communautaire ruraux ou urbains, en refusant l’héritage[19], en donnant une éducation anti-autoritaire à leurs enfants[20], etc. . Ces différentes formes de « marginalité » ne vont pas sans leur lot de ruptures, de bouleversements et de stratégies de reclassement plus ou moins réussies. Si certains signes de cette période sont encore visibles à l’heure actuelle – hexis corporelle anticonformiste[21], trajectoire professionnelle chaotique, isolement, recours à la psychanalyse, etc. – les enquêté(e)s[22] de cette portion de l’échantillon partagent – du moins, à un certain moment de leur vie – un « habitus utopique » forgé par les évènements de Mai : l’ouverture temporaire du champ des possibles en 1968 produit des « aspirations nouvelles sans assurer, dans la plupart des cas, les moyens de les satisfaire. Cette dissonance entre aspirations et possibilités de les satisfaire se trouve à l’origine de représentations utopiques du monde social »[23] (p.216), dont les fuites individuelles (dans la drogue, sur la route, dans la dépression), l’humeur anti-institutionnelle et les communautés[24] représentent autant de conséquences visibles (et, selon les cas, relativement durables). La double imbrication du tempo de la crise dans la biographie des participants – d’une part – et de la cohorte dans l’ensemble des soixante-huitards interrogés – de l’autre – anticipe les résultats du chapitre qui suit, dans lequel la chercheuse s’attaque à rassembler les différentes pièces de son « puzzle » pour dégager un « espace social des micro-unités de génération 68 ».

Synthétisant les résultats de son enquête, l’auteure isole une quinzaine de groupes de profils de participants ordinaires à l’évènement : les deux premiers sont établis en fonction du genre des protagonistes, car les femmes semblent avoir été davantage marquées par la mobilisation de 1968 que les hommes[25]. Les micro-unités restantes sont dégagées en combinant plusieurs autres critères[26], dont l’âge et les schèmes de politisation sont les principaux[27]. Ce qui frappe, une nouvelle fois, c’est l’extraordinaire diversité des protagonistes du mouvement de Mai (et de leurs devenirs) : à titre d’exemple, les enfants de juifs communistes politisés pendant la guerre d’Algérie, les « établis » maoïstes issus de familles croyantes, les ouvriers non-bacheliers qui s’inscrivent à Vincennes et les étudiantes bourgeoises qui expérimentent le « retour à la terre »[28] ne partagent entre eux – au mieux – que quelques caractéristiques formelles[29], sans pour autant avoir fait le même évènement, pour les mêmes raison et sans en avoir été affectés de la même manière. Julie Pagis observe, néanmoins, que la participation à – ou, mieux, « aux » – 68 produit l’infléchissement de la trajectoire d’une majorité d’enquêtés : loin de représenter une contradiction vis-à-vis des résultats exposés précédemment, cette remarque les nuances de manière constructive, car, selon la chercheuse, Mai 68 ouvre la voie à « de nouvelles fréquentations politiques, professionnelles, amicales ou amoureuses » (p.252). Autrement dit, le temps court de l’évènement se répercute – avant tout – sur le temps biographique des participants par l’insertion dans de nouveaux réseaux de sociabilité, susceptibles de déstabiliser leur parcours ultérieur : si le caractère novateur de cette thèse a déjà été souligné, sa portée semble encore plus grande lorsque sont analysées les conséquences du mouvement sur les trajectoires des enfants des enquêtés.

Dans le septième et dernier chapitre, l’auteure interroge les ricochets intérgénérationnels de Mai 68 : « un évènement politique peut-il avoir, et sous quelles conditions, des répercussions sur la génération suivante, qui n’y a pas été exposée directement ? » Pour tenter de répondre à cette question (p.255), Julie Pagis mobilise les outils qui lui ont servi tout au long de son enquête, notamment les entretiens et les questionnaires fournis par les enfants scolarisés à Vitruve et à Ange-Guépin. La chercheuse montre, d’une part, que la mémoire des évènements et les préférences politiques semblent se transmettre assez bien au sein des familles soixante-huitardes, même si la « deuxième génération » apparaît nettement moins militante que la première. De l’autre, elle s’attaque à dessiner « un espace social [du devenir] des enfants des soixante-huitards » (p.271). Cette tâche est ardue à plus d’un titre : porteurs de dispositions contradictoires, la plupart de ces enfants, jadis élèves dans des écoles primaires expérimentales, se retrouvent rapidement propulsés dans des collèges, lycées (voire des universités) « traditionnels » avant d’intégrer – ou de réfuter – un monde du travail en évolution par rapport à celui de leur parents. Ce conflit « entre une socialisation primaire contre-culturelle et la socialisation secondaire […] [qu’ils connaissent] dès l’intégration du système scolaire classique » produit ce que l’auteure qualifie de « dyssocialisation »[30] (p.262) : la confrontation avec des pairs éduqués, voire habillés de manière plus « normale », possédant une télévision, ne manifestant pas depuis leur plus jeune âge, etc. façonne, sur un terme plus ou moins long, tantôt le rejet des stratégies éducatives singulières qu’ils ont connues, tantôt leur approbation, tantôt un regard critique. Si l’on ajoute à ces facteurs des éléments d’ordre conjoncturel – la précarisation du marché du travail, l’étiolement de la conflictualité sociale, etc. – propres aux années 1980-1990, il semble très difficile de pouvoir dégager des micro-unités de génération des « héritiers » de 1968 aux contours aussi nets que celles de leurs parents. Julie Pagis y parvient néanmoins en élaborant une typologie en fonction de deux facteurs principaux : le regard rétrospectif porté sur la (dys)socialisation vécue par les enfants et le rapport que ces derniers entretiennent actuellement avec la politique. Il en résulte, comme pour les protagonistes du Mai, une grande diversité de profils, allant des « héritiers du quotidien » à ceux qui réfutent l’héritage de 68, en passant par des enquêtés devenus aujourd’hui militants à l’extrême gauche ou qui se réclament de manière ambivalente de leur enfance contre-culturelle. Cette esquisse, mettant un terme à l’enquête, permet de comprendre une fois de plus comment un évènement d’envergure, voyant la participation de protagonistes aussi hétérogènes que les soixante-huitards, ne peut « faire ricochet » sur la génération suivante qu’en produisant des micro-unités aux empreintes spécifiques. Elle corrobore par ailleurs les hypothèses les plus connues sur la transmission familiale des préférences politiques, tout en introduisant une double spécificité – conjoncturelle et (dys)socialisatrice – qui ouvre la voie au développement de recherches ultérieures sur les enfants des participants au mouvement de Mai. Cependant, il est quelque peu regrettable qu’elle se cantonne à un seul chapitre de l’ouvrage, eu égard du rôle spécifique joué par les écoles expérimentales en matière d’« entrée sur le terrain »[31] et de la vocation intergénérationnelle de l’enquête, exposée dès ses premières pages.

En conclusion, Mai 68, un pavé dans leur histoire constitue un apport indéniable à la recherche en « sciences historiques »[32], quelle qu’elle soit la branche prise en considération. D’un point de vue proprement historiographique, l’enquête permet de porter un regard sérieux, différent et différencié sur des cohortes réduites, la plupart du temps, à une seule et même unité générationnelle, tout en contribuant à l’écriture d’une histoire sociale des « années 68 » en général, de la mobilisation de Mai en particulier. D’un point de vue plus sociologique, l’ouvrage aborde une multitude de questions – les générations, les conséquences biographiques de l’engagement, les rapports entre les évènements et la (re)socialisation politique, etc. – de manière novatrice, en proposant à chaque fois des pistes solidement étayées par l’obtention de résultats qualitatifs ou quantitatifs. Du point de vue qui intéresse le plus les lecteurs des cahiers du GERME, enfin, l’enquête participe à l’analyse des mobilisations étudiantes en France à deux titres principaux : si, d’un côté, elle remet en question les principales explications causales de Mai 68, elle invite, de l’autre, à saisir toute la diversité des motivations – et des profils – des participants à la lutte. Elle ouvre ainsi un vaste champ de recherche sur ces milliers d’anonymes qui ont croisé, d’une manière ou de l’autre, la question universitaire dans les années 1960-1970, au delà des figures de proue bien connues dans le champ médiatique et, avouons-le, trop souvent mises en avant par le champ scientifique.

[1]Comme le précise l’auteure elle-même dans l’introduction, l’enquête a des origines autobiographiques : Julie Pagis est en effet fille de soixante-huitards aux origines bourgeoises et cultivées, ayant vécu un temps en communauté, installés depuis 1974 dans la Drôme en tant qu’éleveurs.
[2]Voir Michel DOBRY, Sociologie des crises politiques. Les Dynamiques des mobilisations multisectorielles, Paris, Presses de Sciences Po, 1986.
[3]Excluant, de facto, les « utopies éducatives parallèles », caractérisant une fraction réduite de participants aux évènements (« écoles sauvages », éducation à la maison, etc.). Pour un panorama de ces différentes expériences, voir Luc BERNARD, Les écoles sauvages, Paris, Stock 2, coll.« Vivre », 1977.
[4]Après avoir passé plus de 2 ans à rechercher leur traces dans l’annuaire, avoir envoyé plus de 660 questionnaires par la poste et avoir essuyé un certain nombre de refus.
[5]Matrice spécifique aux étudiants, concernant notamment les jeunes femmes les moins dotées en capital militant qui se politisent avec (et dans) les évènements de Mai.
[6]En particulier, les luttes contre la guerre du Vietnam et celles en faveur des mouvements de libération en Amérique Latine, caractérisant des reconversions – improbables – entre la sphère religieuse et la sphère politique (par exemple, de jeunes catholiques d’origine bourgeoise en militants maoïstes).
[7]C’est-à-dire les individus bénéficiant pour la première fois dans leur famille de l’enseignement secondaire.
[8]Correspondant à la quatrième matrice décrite supra.
[9]Et, en aucun cas, pas les seules causes, loin d’une vision mécaniciste de l’évènement-68.
[10]Apportant une réponse empirique à la suggestion d’analyser l’existence de plusieurs « Mai », formulée par Bernard Lacroix dans la préface d’ouvrage relativement ancien : « un Mai 68 universitaire et un mai 68 social, […] un ou des Mai 68 ouvriers, un ou des Mai 68 paysans, un ou des Mai 68 syndicaux, des Mai 68 provinciaux ». Voir Bernard LACROIX, L’utopie communautaire. Histoire sociale d’une révolte, Paris, Presses Universitaires de France, 2006, (1981).
[11]Au sens de visions de l’évènement déployées par les participants : par exemple, le sentiment de « vivre un moment d’histoire », de « faire la révolution, mais sans trop y croire », etc. (p.77).
[12]En réalité, cette répartition introduit une troisième variable, l’âge, car ces deux derniers ensembles d’enquêtés sont sensiblement plus jeunes que ceux décrits dans les deux catégories précédentes.
[13]Entendu, ici, comme le long terme, en adaptant librement une notion élaborée par Olivier Fillieule. Voir Olivier FILLIEULE, « Temps biographique, temps social et variabilité des rétributions » in Olivier FILLIEULE (dir.), Le désengagement militant, Paris, Belin, coll. « Sociologiquement », 2005.
[14]Voir par exemple Doug Mc ADAM, Freedom Summer, New York, Oxford University Press, 2006, (1988).
[15]Le même discours pourrait être fait pour les sphères professionnelle et affective.
[16]L’« établissement » désigne, dans les années 1968, une pratique touchant les étudiants d’extrême-gauche (en général maoïstes) qui abandonnent les bancs des universités pour se faire embaucher en usine.
[17]Le cas des « établis » et celui des « ouvriers à l’Université » (en particulier à Vincennes, ouverte aux non bacheliers) témoignent, de manière complémentaire, d’un décloisonnement social entre le monde étudiant et celui du travail dans l’après-68.
[18]Autrement dit, « la reconversion d’intérêts militants pour la politique en intérêts savants pour le politique » (p.175). L’auteure présente ici les parcours d’une quinzaine de spécialistes reconnus en sciences sociales épousant la cause de la « sociologie critique » bourdieusienne dans l’après-68 : « en faisant de la rupture avec le sens commun leur métier, ces jeunes chercheurs ont réussi à négocier la douloureuse sortie d’identités révolutionnaires sans renier leurs dispositions à la critique sociale. Ce faisant, ils ont participé à la rédéfinition d’objets, de méthodes, voire de sous-champs disciplinaires des sciences sociales » (p.178).
[19]Au sens matériel du terme.
[20]Comme l’écrit l’auteure, « l’enfance est en effet investie par la sous-population qui nous intéresse comme un champ d’expérimentation politique » (p.193).
[21]Sur ce point, voir également Julie PAGIS, Conditions sociales de l’accord dans un contexte d’action collective. Attac et la Confédération Paysanne. Enquête ethnographique sur deux configurations locales, Paris, ENS-EHESS, mémoire de DEA, 2003.
[22]Les femmes étant plus touchés que les hommes par ces phénomènes.
[23]Cette hypothèse, par admission de l’auteure, rejoint celle développée par Bernard Lacroix dans l’ouvrage L’Utopie Communautaire (op.cit.), à la différence près qu’elle est moins mécaniciste, ne ramenant pas systématiquement la dissonance entre les aspirations et leur satisfaction au déclassement des acteurs.
[24]Nous pourrions néanmoins objecter un trop grand lien entre ces expériences et la mobilisation de Mai, comme le montrent un certain nombre de contre-exemples communautaires antérieurs à 1968. Voir Paolo STUPPIA, De la communauté à l’éco-village. L’expérience des néo-ruraux, trente ans après, Université Paris I, mémoire de Master 2, 2008.
[25]Ainsi, « quand « ils » déclarent avoir « fait 68 », « elles » déclarent « avoir été faites » par 1968 » (p.226) : les féministes, issues des classes moyennes de gauche, politisées avec la guerre du Viet-Nam et les enquêtées aujourd’hui seules, déclassées, dépressives constituent les deux premières micro-unités de génération (p.235).
[26]L’âge, le sexe, les schèmes de politisation, la trajectoire militante antérieure et postérieure à 1968, le registre de participation aux évènements, le statut occupé en Mai, l’incidence de la mobilisation sur la sphère professionnelle et privée, le comportement électoral en 2002.
[27]Constituant, ainsi, trois sous-ensembles distincts : le premier, formé par les enquêtés les plus âgés, politisés avec la guerre d’Algérie, regroupe quatre cohortes (intellectuels de première génération issus des familles catholiques de droite, enfants de juifs communistes en ascension sociale, ouvriers non-bacheliers syndicalistes en 68, étudiants d’origine aisée contestant les rapports éducatifs). Le deuxième, intermédiaire en terme d’âge, concerne les soixante-huitards politisés dans les luttes tiers-mondistes. Trois micro-unités sont mises en évidence : les étudiants issus des familles catholiques de droite, les étudiants bourgeois qui deviennent permanents politiques après Mai, les enseignants d’origine populaire qui n’ont jamais cessé de militer. Le troisième sous-ensemble, enfin, est constitué par les enquêtés les plus jeunes, politisés dans l’évènement lui-même. Trois cohortes sont isolées par l’auteure : les enquêtées féministes, d’origine moyenne-supérieure ayant connu un mode de vie communautaire, les trotskistes reconvertissant leurs ressources militantes dans la contre-culture et, enfin, les intellectuels de première génération qui militent par leur profession.
[28]Les « néo-ruraux » évoqués supra.
[29]La date de naissance – aux nuances près évoquées précédemment – et le fait de prendre partie à une conjoncture spatio-temporelle particulière, Mai 68 en France.
[30]En adaptant librement une notion élaborée par Louis Chauvel. Voir Louis CHAUVEL, Le Destin des générations. Structure sociale et cohortes en France au XXe siècle, Paris, PUF, 2002.
[31]L’auteure précise néanmoins que des indications plus complètes peuvent être retrouvées dans le chapitre préliminaire de sa thèse, dont le présent ouvrage est une adaptation. Voir Julie PAGIS, Les incidences biographiques du militantisme en Mai 68. Une enquête sur deux générations familiales : des « soixante-huitards » et leurs enfants scolarisés dans deux écoles expérimentales, Paris, ENS-EHESS, Thèse de Doctorat, 2009.
[32]C’est-à-dire l’ensemble des disciplines enquêtant « sur des « faits » qu’on peut observer dans le monde historique », se distinguant de la position des sciences de la nature. Voir Jean Claude PASSERON, Le raisonnement sociologique. Un espace non-poppérien de l’argumentation, Paris, Albin Michel, 2è éd., 2006, (1991).


Paris 29 mai 1968

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 14 Jan - 14:48


1968 dans les Amériques / 1968 in the Americas / 1968 en las Américas

Arts – Histoire – Littérature – Sciences Politiques – Sciences sociales
Colloque international - Université de Poitiers
24, 25 et 26 octobre 2018

Citation :
1968-2018. Cinquante ans se sont écoulés depuis les mouvements de contestation de mai et juin 1968 en France, depuis que la convergence des crises (estudiantine, sociale et politique) et des luttes a conduit à une « révolution » qui a marqué les esprits par son caractère à la fois inédit mais également par son internationalisation. Un demi-siècle plus tard, cependant, nous proposons de relire la portée de ce mouvement en décentrant le regard outre-Atlantique et en l’abordant dans sa dimension transaméricaine et caribéenne.

L’abondante bibliographie qui a analysé le mouvement le place, pour ce qui concerne l’Hexagone, dans une perspective qui le situe souvent comme centre de l’extension européenne de la « contestation » et, selon les points de vue, comme source de désordres ou, à l’inverse, pour les progressistes notamment, comme simple mouvement anti-autoritaire. Toutefois, on constate que les lectures dominantes cherchent à évacuer de cette année symbolique et charnière pour la seconde moitié du XX°, ce qui en fait sa nature, à savoir sa dimension d’insubordination anti-systémique, qu’elle soit sociale –ouvrière- ou géopolitique. En effet, on ne saurait circonscrire 1968 aux barricades de la rue Gay-Lussac et du Boulevard Saint-Michel de la nuit du 10 au 11 mai, pas plus qu’à un simple mouvement de contestation étudiant ou générationnel. Si le mouvement de mai-juin 68 représente, en France, la plus grande grève de l’histoire du mouvement ouvrier occidental, il déborde largement les frontières nationales et continentales et « court-circuite » le monde tel qu’il semblait exister depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale et la division de la planète en deux blocs.

S’inaugurant avec l’offensive du Têt, pour le Nouvel-An vietnamien, 1968 parcourt et secoue la planète, d’Ouest en Est, en passant par le Sud et le Nord, des campus de Berkeley aux rues de Prague, de Pine Ridge, dans le Dakota du Sud, jusqu’à Santiago du Chili. Symboliquement, « 68 » marque le début d’un cycle de contestation sociale et politique qui remet en cause autant le capitalisme des Trente Glorieuses, tel qu’il est décliné à échelle globale, que le socialisme réellement existant.

En ce sens, les Amériques et la Caraïbe représentent des aires qui se retrouvent traversées et interconnectées par les enjeux majeurs posés par le « mouvement 1968 ». De ce point de vue, les « années 1968 », années de révoltes, ne sera clos que par la « (contre)-révolution conservatrice » qui commence au Chili en septembre 1973 et triomphe entre janvier 1981, avec l’élection de Ronald Reagan, et 1983, avec l’opération militaire étatsunienne « Urgent Fury », contre la Grenade de Thomas Bishop.

Pour les États-Unis, 1968 s’inscrit dans le sillage de ce que certains ont pu appeler, en amont, les « long sixties » et qui, pour l’Amérique latine, sera un moment plus fondateur de ce que seront, en aval, « los setenta ». L’année 1968 étatsunienne est marquée par des secousses d’une intensité inédite, tel le signal d’un nouveau cap passé dans la multiplication des fronts contestataires (mouvement de libération noire, pour la liberté d’expression, combat féministe et opposition massive à la guerre du Vietnam, etc). Au Canada, la fondation, en octobre 1968, du PQ, signifie une nouvelle approche et une définition innovante de la politique régionale et semble une réponse à la montée en puissance du FLQ dont les actions spectaculaires ne sont pas sans rappeler celles du MLN-Tupamaro uruguayen.

L’Amérique latine et la Caraïbe, le « back yard » étatsunien –et européen, dans le cas de certains territoires- connaissent un ébranlement inégal mais similaire en intensité à celui que connaît l’Amérique du Nord avec, notamment, les premières grandes manifestations antidictatoriales que vit le Brésil au mois de mars ou, pour ce qui est de l’aire caribéenne anglophone, la contestation du gouvernement Hugh Shearer au cours des Rodney Riots de Kingston en octobre.

Le 68 sud-américain apparaît dans un temps plus large qu’une seule année. Mais il est traversé par les mêmes besoins de redéfinition de la gauche traditionnelle et par les questionnements que propose la « nouvelle gauche » au moment où la Révolution cubaine, – face à l’assassinat de Guevara en octobre 67, au désastre des guérillas non-urbaines et à son positionnement vis-à-vis du Printemps de Prague – réoriente ses stratégies continentales et extra-continentales. Le FSLN nicaraguayen est à cet égard un bon exemple de la rénovation stratégique qui va marquer la décennie suivante. Dans le cas du Cône sud, il convient d’observer la mise en place d’une évolution de l’articulation du contact des luttes entre monde rural, monde urbain-ouvrier et les nouveaux acteurs que sont les jeunes engagés. A un niveau plus institutionnel, Au Pérou, le général Velasco Alvarado prend la tête d’un « gouvernement révolutionnaire » qui va structurer l’horizon de la décennie suivante.

Toutefois, du point de vue transaméricain, le point d’orgue de l’année se concentre sur Mexico et autour des quelques jours séparant d’un côté, le massacre de la Place des Trois Cultures et, de l’autre, tel un écho, l’acte de Tommie Smith et John Carlos qui transforment par leur poing levé les Jeux Olympiques qui se tiennent dans la capitale mexicaine et connectent les mouvements des Amériques du nord.

A l’aune du feuilletage de lectures souvent dissensuelles et parfois radicalement opposées qui caractérisent les « anniversaires décennaux » de l’année 1968, 2018 sera l’occasion de confronter l’état de la recherche portant sur cette période. Ce colloque a donc pour but de tracer des liens entre les multiples configurations sociales, politiques, théoriques et artistiques qui ont caractérisé la vague « soixante-huitarde » dans les Amériques. Son approche se veut ainsi résolument comparatiste, transaméricaine et interdisciplinaire.

Le Colloque International « 1968 dans les Amériques et la Caraïbe » se donne pour objectif de s’intéresser spécifiquement à l’année 1968 et à ses effets, en embrassant largement l’aire caribéenne ainsi que nord, méso et sud-Américaine. Les organisateur-trice-s entendent favoriser les approches pluridisciplinaires et mettre en lien les aires géo-culturelles, de façon à insister sur les transversalités, les échanges, les transferts culturels et politiques ainsi que les parallélismes dont l’année 1968 est porteuse. Des communications, ateliers ou workshops thématiques pourront être proposés autour des axes suivants listés de façon non-exhaustive. Nous proposons de décliner l’année 1968 à l’aune de plusieurs prismes, lectures et présentations issus des champs d’investigations suivants : Littérature, Arts (arts visuels, cinéma, musique), Archives et Manuscrits, Histoire, Sciences Politiques et Sociologie. Le colloque est largement ouvert aux approches transdisciplinaires « informatisées » dans une perspective dite des « humanités numériques ».

Les axes de réflexion suggérés sont les suivants :

A- Internationalismes

*Solidarités internationales
*Discordances et ruptures
* Les « Mais » en échos : « mai français » dans les Amériques, « mai » latino-américain en Europe

B- Contestations et droits

*Afro-américanité(s)
*Féminismes transaméricain(s) ?
*Revendications autochtones, indigènes, émancipation et luttes d’indépendance
* Premières contestations environnementales

C- Figures de la révolte

*Les étudiants transforment le monde
*Jeunesse et Contre-culture
*La révolution dans et sur les corps

D- Révolutions et revers de la révolution

*Contre-révolution et doctrine de sécurité nationale
*Radicalités, canalisations gouvernementales de la contestation
*Emeutes, riots, revueltas, guérillas et luttes armées : violence et modalités de l’affrontement
*Églises et révolutions dans les Amériques et la Caraïbe
*La « nouvelle gauche » et 1968

E- Insubordinations ouvrières

*Situations d’usine : la révolution sur la chaîne
*Le syndicalisme et 68
*Ouvrier, masse et nouvelles figures prolétariennes

Les propositions (sous la forme de résumés de 15 à 20 lignes), devront être déposées sur ce site avant le 18-04-2017. Pour nous adresser votre proposition et réaliser votre inscription, vous devez ouvrir un compte sur sciencesconf.org.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 14 Jan - 15:35


Citation :
Avant 1968, les célébrations du 24 juin étaient certes associées aux Canadiens-français, mais la Saint-Jean-Baptiste était surtout folklorique, raconte l'historien Jean-Claude Germain. Ce dernier considère que la présence de Pierre Elliott Trudeau au défilé de la Saint-Jean-Baptiste en 1968, puis les émeutes qui ont suivi, ont été un moment décisif de l'histoire du nationalisme québécois. Cette soirée a cristallisé la Saint-Jean comme fête nationale officielle du Québec.  

Un vent de contestation  

Avec le « Vive le Québec libre! » de Charles de Gaulle en 1967 et la Révolution tranquille qui avait déjà commencé à transformer la société québécoise, la table était mise pour un soulèvement populaire. « Il y avait une ferveur, quelque chose dans l'air qui n'était pas là auparavant, explique M. Germain. À partir de ce moment, on se débarrasse des signes religieux et l'affirmation de la nation devient politique. »

Le début de la violence

La présence de Pierre Elliott Trudeau était calculée et lui a servi à se faire réélire par l'électorat du reste du Canada. Sa présence a été considérée comme un geste de provocation auquel les souverainistes ont répondu par une manifestation menée par Pierre Bourgault. La police a mené une répression brutale que Radio-Canada a à l'époque hésité à couvrir. Claude-Jean Devirieux a été le seul journaliste qui a à rapporter les événements, ce qui lui a valu d'être suspendu. Voici comment le journaliste a à l'époque décrit la scène : « La répression a été sauvage. Ceci n'est pas un jugement de valeur, j'ai vu des policiers frapper des jeunes gens de façon fort sauvage. [...] Moi aussi, j'ai été frappé. »

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 14 Jan - 19:01




« Face aux déformations de Mai 68, l’histoire restitue le vif de l’événement »

Lucie Fougeron L'Humanité 7 janvier 2018

Mai 68 est un de ces moments qui provoquent de vives tensions sur son « héritage », en fait largement amputé et déformé. À l’aube du 50e anniversaire et de son programme commémoratif, et face aux lieux communs et aux instrumentalisations, l’historienne Ludivine Bantigny, maîtresse de conférences à l’université de Rouen Normandie, publie « 1968. De grands soirs en petits matins » (Seuil). Renouant avec une lecture sociale et politique, elle y saisit l’événement à tous ses niveaux, puisant à ses sources pour en restituer la vie, dans toutes ses dimensions.



Citation :
HD. À l’aube du 50e anniversaire de Mai 68, qu’avez-vous souhaité apporter, en tant qu’historienne, avec votre nouvel ouvrage, « 1968. De grands soirs en petits matins » ?

Ludivine Bantigny. Les nombreuses déformations véhiculées au sujet de 1968 sont problématiques, pour les historiens mais aussi au-delà de la discipline : cela n’aurait été qu’une révolte de petits-bourgeois, de « fils à papa » devenus ces « soixante-huitards » qui auraient sacrifié l’esprit du mouvement, une génération parfaitement intégrée à un système néolibéral au nom d’une supposée idéologie libérale-libertaire, et qui serait responsable des maux actuels. Face à cela, il importait de revenir à l’événement, donc aux innombrables archives produites en son cours qui permettent de l’envisager à tous les niveaux, dans son éclat et sa diversité.

HD. « 1968 est une marqueterie », écrivez-vous, « partout quelque chose arrive » et « nulle part on ne rencontrera d’indifférent à l’événement ». D’où votre recherche de tous les points de vue à partir de la notion de protagonisme : que recouvre-t-elle ?

Ludivine Bantigny. Elle a été forgée par un historien italien spécialiste de la Révolution française, Haim Burstin, au sens d’« expérience personnelle de l’histoire en acte » : son approche anthropologique montre que tout un chacun et chacune, les individus ordinaires, deviennent protagonistes lorsque leur quotidien rencontre l’événement et provoque leur engagement, sans forcément avoir le « bagage » présumé nécessaire pour l’action politique. L’événement crée de la capacité à agir, à se sentir légitime pour définir des revendications et des projets. L’analyser invite à proposer une histoire compréhensive, qui entend saisir chez l’ensemble des protagonistes les motivations, les ressorts de l’action et les répertoires mobilisés – ici, les manifestants et les grévistes, mais aussi les forces de l’ordre, le pouvoir et les divers opposants à la contestation…

HD. Du côté des acteurs, des participants au mouvement, qu’en est-il de leur composition sociale ?

Ludivine Bantigny.  Une certaine histoire a ancré l’idée, devenue un cliché, d’un événement qui se serait déroulé en trois étapes : d’abord les étudiants, ensuite le monde salarié, puis le pouvoir qui reprend la main. Alors qu’à partir des archives et avec l’apport d’une historiographie renouvelée, notamment en histoire sociale, on voit que bien avant le début de l’événement entendu au sens strict – le 22 mars 1968, le 3 mai, la « nuit des barricades » au soir du 10 mai –, des brassages sociaux ont lieu. Dès 1967, de fortes mobilisations créent des rencontres entre univers sociaux à travers des actes de solidarité entre ouvriers, paysans, étudiants. Dès le 3 mai 1968, les archives issues des interpellations et des arrestations attestent d’une gamme très étendue de métiers, de statuts, et aussi d’une communauté d’âge. Ce brassage se rapporte aussi à un projet politique : une volonté de sortir des identités assignées, à l’instar, entre mille autres expériences, de ces étudiants qui réfléchissent à l’Université mais, au-delà, à une société différente où seraient surmontés les clivages entre manuels et intellectuels, où le travail serait redistribué.

HD. Les revendications composent aussi un portrait de la France d’alors…

Ludivine Bantigny. En nous montrant « en creux » le travail, les archives de la grève permettent de reconsidérer les « trente glorieuses », notamment en termes de réalité des conditions de travail et d’existence. Cinq millions de personnes vivent sous le seuil de pauvreté, une réalité occultée de détresse sociale. La question de l’emploi commence à être une inquiétude lancinante – concernant les jeunes et leurs débouchés ; elle renvoie aux fermetures d’entreprises et à la mise en concurrence, avec de nombreuses références au Marché commun qui vient l’accentuer.

HD. Vous interrogez aussi l’événement d’un point de vue géographique…

Ludivine Bantigny.  D’une part, il s’agit de décentrer l’événement par rapport à ce que l’on en dit toujours, concentré à Paris, en prenant à la fois l’échelle de l’ensemble du territoire et du plus local. D’autre part, on ne peut pas considérer les événements français sans le monde dans lequel ils prennent appui. Le livre espère montrer comment opère, concrètement, cette dimension à la fois internationaliste ­­­- une tradition réactivée et mise en pratique –  et internationale – les mouvements de contestation qui se développent de par le monde sont mobilisés comme source d’inspiration. Elle est aussi transnationale : des militants, aussi oubliés aujourd’hui  que cruciaux alors, franchissent les frontières : il y a une véritable circulation et des transferts d’expériences. Sans oublier les étrangers qui vivent et travaillent en France et s‘y mobilisent, confrontés à la répression, aux expulsions – ce qui est largement méconnu –, comme ces ouvriers espagnols antifranquistes reconduits à la frontière…

HD. Autres protagonistes dont le point de vue est méconnu : les forces de l’ordre. Que révèlent vos recherches ?

Ludivine Bantigny. C’est en réaction à l’intervention policière que l’événement 68 stricto sensu est déclenché, et tout au long elles sont un protagoniste majeur. Mais rien n’est lisse ni linéaire non plus de leur côté. Les archives montrent leur désarroi, leurs doutes, à différents niveaux et égards : idéologique et politique, quand les policiers ont le sentiment d’être « lâchés » par le gouvernement alors qu’ils sont sur-sollicités et exposés à une situation inédite. D’un point de vue professionnel aussi, par rapport au contrôle de l’espace public, à leur équipement et à leurs armes, notamment face au savoir-faire du camp adverse. Pour l’institution policière, dans ses diverses composantes, l’événement a pu également être un dévoilement.

HD. Mai 68 est souvent considéré comme l’année zéro du féminisme ou encore un événement dans la révolution sexuelle : qu’en est-il réellement ?

Ludivine Bantigny. Les sources montrent que de très nombreuses femmes s’impliquent, avec ce paradoxe qu’elles s’engagent comme telles mais voudraient aussi se faire oublier comme femmes. Et elles sont confrontées à des contradictions de toutes sortes (y compris en elles-mêmes, comme quand elles ne se sentent pas légitimes pour prendre la parole) : les pratiques sexistes existent aussi au sein d’un mouvement qui prône pourtant la fin des dominations et des aliénations. Leur volontarisme est impressionnant au vu de ces multiples contraintes. En outre, alors que des slogans du type « Jouir sans entraves » sont attachés à Mai 68, la question des sexualités est peu posée durant l’événement : globalement cela reste largement un tabou, même si des groupes, minoritaires, commencent à en faire un enjeu.

HD. Face aux déformations et au dénigrement des projets portés par le mouvement, vous choisissez, écrivez-vous, de les « prendre au sérieux »…

Ludivine Bantigny. Il ne s’agit pas de faire, à l’inverse, de « 68 » un modèle ou un fétiche. Je souhaitais montrer, par rapport à tout ce qu’on a pu dire de supposés « petits-bourgeois sans projets » dont on ne retient que la « pensée par slogans », que ces slogans sont très importants, mais sont issus de tout petits groupes à mettre en rapport avec l’immensité des revendications, pratiques, projets, réflexions qui émanent de partout. Qu’il s’agisse des lycéennes et lycéens élaborant des projets de réforme pédagogique d’une grande maturité, de ce qui se passe dans l’Église ou encore chez les danseurs et danseuses de l’Opéra de Paris, chez les artistes, les artisans, des boulangers aux chauffeurs de taxi…

Et tout part du quotidien : c’est important car on a longtemps opposé les revendications matérielles, salariales, à d’autres aspirations - avec d’un côté supposément la CGT et de l’autre la CFDT. Or c’est à partir des revendications matérielles qu’on tire des fils vers l’élaboration d’alternatives à l’ordre social : avec les augmentations de salaire on acquiert une dignité ; quand on met en question les hiérarchies on en vient à imaginer une société sans patrons, l’autogestion, on interroge le sens et le partage du travail… cela va très loin. On part de l’ordinaire pour imaginer des extra-ordinaires, et souvent de manière très construite, du plan local à d’autres échelles. Or pour cela il faut du temps. Un temps que viennent métamorphoser la grève et l’occupation : tout d’un coup, on a la possibilité de se poser, discuter, réfléchir. L’événement, en son cours, fait alors revisiter la définition et la conception du politique, dépassant sa dimension politicienne et institutionnelle qui alimente chez les personnes « sans responsabilités » le sentiment de ne pas être concernées ni légitimes. L’événement ouvre à cette légitimité et montre la politique dans son sens le plus fort, la capacité à faire société et à prendre en charge ses propres affaires, en se les réappropriant. Ce qui va inspirer les luttes des années suivantes. Ces expériences, dont le point commun est d’élaborer un avenir hors du marché et de la compétition, nous apprennent beaucoup sur les possibles démarches de pensée et de pratiques – et cela peut nous inspirer encore aujourd’hui.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mar 16 Jan - 14:59


il y a cinquante ans, un Notre-Dame des Landes au Japon

c'est un article du Figaro qui m'a rappelé cet épisode "soixante-huitard", Il y a cinquante ans au Japon, paysans et ultragauche contre l'aéroport de Narita (Vincent Jolly 14/01/2018), mais il n'est pas en libre accès


Déterminés, armés de lances en bambou, les manifestants de la Zengakuren
(un syndicat d'étudiants japonais d'extrême gauche ) affrontent les forces de l'ordre à Narita, en 1968.
The Asahi Shimbun

un film de l'époque raconte l'événement, mais il n'est pas diffusé sur internet



Nihon Kaiho sensen-sanrizuka
L'été a Narita

Shinsuke Ogawa 1968

Citation :
1968 – l’année où, partout dans le monde, les étudiants et les travailleurs se sont révoltés contre l’autorité établie. À Narita, les habitants du village Sanrizuka s’élèvent contre le projet de nouvel aéroport international de Tokyo, projet mis en place sans aucune considération pour les intérêts locaux. Ce film est le premier d’une série de sept sur Narita. C’est à travers cette série qu’Ogawa et Ogawa Productions ont établi leur méthode de tournage : vivre avec les gens filmés. La caméra suit la "Brigade de la jeunesse" lorsqu’elle décide d’utiliser les armes contre la police. Ogawa a dit à propos de ce film : "Tous les plans ont été faits du côté des fermiers – nous étions toujours parmi eux, filmant leur perspective. Même alors qu’ils tiraient sur les autorités, nous avons tout filmé."

extrait


La revue Provoke, bombe visuelle japonaise
Magali Jauffret, L'Humanité 20 septembre 2016


Photo anonyme, Contestation autour de la construction de l’aéroport de Narita.
Photo : Collection Art/Institute of Chicago/1969
En 1968, alors que le pays est politiquement et socialement à feu et à sang, une revue, devenue culte, traduit formellement, expérimentalement, en trois numéros, l’onde de choc de la rue. À méditer aujourd’hui.


Citation :
Une nouvelle fois, le Bal nous offre le meilleur. D’abord, en étant l’initiateur, depuis trois ans, avec trois musées, une cohorte d’historiens, chercheurs, prêteurs de tous les continents, d’une exposition époustouflante sur les trois numéros de la revue culte nippone Provoke, dont les férus de photographie ont le plus souvent entendu parler sans jamais l’avoir vue. En 1968-1969, lors de sa sortie, la revue, si éphémère, est en effet restée très confidentielle.

Le Bal est, de plus, exemplaire en matière de contextualisation. Car, comment comprendre la rage qui s’empare de la création, ces années-là, au Japon, comment interpréter le contenu des images si on n’a pas pris la mesure de l’état d’esprit de cette société à la fin des années 1960 ?

Le pays, bon élève du système libéral, est prospère, alors qu’il se relève, pourtant, de la guerre et du carnage de la bombe atomique. Mais il est à feu et à sang. Plusieurs vagues de manifestations atteignent une puissance et une violence inégalées. La ratification, en 1960, du traité de sécurité entre le Japon et les États-Unis déclenche la colère du peuple. La présence de bases américaines à Okinawa, qui plus est dans un contexte d’escalade de la guerre au Vietnam, met le feu aux poudres.

Un front paysan, ouvrier, étudiant

Un autre front, et pas des moindres, s’installe à Sanrizuka, contre un deuxième aéroport tokyoïte, dont la construction doit chasser de leurs terres des centaines de fermiers. Mais comme, dans le même temps, les droits d’inscription à l’université ont terriblement augmenté et que sur un campus, des manifestants étudiants ont été blessés par la police, un front commun se crée entre paysans, étudiants, ouvriers. On réalise la sauvagerie de ce climax dans la salle du rez-de-chaussée où, aux tirages d’artistes et aux images anonymes de manifestations, s’ajoute un film-cri documentaire sidérant de Shinsuke Ogawa qui montre la résistance effrénée et la solidarité des paysannes, acculées à s’enchaîner avec leurs enfants, à bâtir des forteresses, creuser des tunnels, pour échapper à la violence meurtrière des forces de police. Comment ces luttes à la vie, à la mort ont poussé les avant-gardes visuelles dans leurs retranchements formels, les amenant à dépasser les témoignages de la première salle pour se lancer dans les expérimentations de la revue Provoke, c’est ce que l’on découvre dans la grande salle du Bal…

Du vertige, du trou noir, du flou

« J’ai rendu visite pour la première fois aux étudiants sur la barricade. Néanmoins, ce qui m’attendait là-bas n’était qu’interrogatoire de leur part sur “pourquoi faire des photos”, sur ce que j’allais “faire de ces photos” et une extrême méfiance à mon égard. (…) Mes photographies me semblaient celles d’un vieux loup solitaire s’éloignant du soleil pour se diriger vers une terre stérile »,
écrit le photographe Shômei Tômatsu, résumant l’état d’esprit dans lequel se trouvent aussi les photographes Takuma Nakahira, Yutaka Takanashi, Daido Moriyama, le critique Köji Taki et le poète Okada Takahiko lorsque, fuyant leurs pratiques éprouvées, ils se jettent dans la performance de rue, qu’ils accompagnent d’un graphisme imprimé, autoproduit, puissant.

De la matière à provoquer la pensée

Leurs images, influencées par la photo de William Klein, le cinéma de Godard, les textes de Camus, leurs visions proches de la voyance, sont de la dynamite. À vouloir traduire l’onde de choc de la rue, le collectif dépasse le document, provoquant de l’accident, du court-circuit, du trou noir, du granuleux, du décadrage, de la saturation, du vertige, du flou. La chimie, la matière se mettent au service de cette déflagration formelle et théorique. C’est dans le chaos, le destroy que ce mouvement punk va jusqu’à nier les possibles du médium, dissoudre le collectif, fusiller la revue. En ces temps troublés où, à force de souffrance sociale, la radicalité s’empare de la rue française, on se prend à réfléchir. Constatera-t-on, un jour, que les tensions hexagonales actuelles se sont traduites dans l’art ?



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Ven 19 Jan - 4:56


Citation :
"Dakar a été au cœur du mouvement social mondial en Mai 1968 à l’instar de Paris, Prague, Rome, Chicago, Columbia et d’autres grandes villes. Comme leurs collègues du monde, les étudiants de la « 18e université française » de Dakar, soutenus par les lycéens, les travailleurs et certaines franges de la population furent le détonateur d’une des plus profondes crises politiques du Sénégal indépendant. Le mouvement de contestation parti de la capitale, se généralisa à l’ensemble du pays et prit rapidement la tournure d’une défiance à l’égard du régime du Président Léopold Sédar Senghor.

Cet ouvrage revisite les événements de Mai 1968 au Sénégal à la faveur de la floraison de nouvelles sources d’archives et de nombreux témoignages à l’orée de leur cinquantième anniversaire.

Sa perspective est, d’abord, de replacer le mouvement des étudiants dakarois au cœur du mouvement social mondial et d’en montrer la spécificité, et, ensuite, de mettre en relief le face-à-face entre le régime de Senghor et son opposition syndicale dans le contexte de tension idéologique internationale et des paradigmes en débat dans les années soixante en Afrique."

Omar Gueye est professeur au Département d’Histoire de l’Université Cheikh Anta Diop. Il est titulaire d’un PhD en Histoire sociale de l’Université d’Amsterdam, d’un doctorat en Histoire moderne et contemporaine de l’Université Cheikh Anta Diop et d’un MBA en Gestion du patrimoine culturel de l’Université Internationale francophone Léopold Sédar Senghor d’Alexandrie. Ancien Fellow à Harvard-WIGH, ancien résident de l’Institut d’Etudes Avancées de Paris, ancien Fernand Braudel Fellow à l’European University Institute de Florence et ancien Fulbright à l’Université du Michigan, il consacre l’essentiel de ses travaux à la problématique du travail et des questions sociopolitiques en Afrique
.


Mai 68 à Dakar, Senghor et « con-bandit »
Anaïs Angelo The Conversation 23 mai 2016
Ph.D. Researcher in African Postcolonial History, European University Institute

Alors que les pavés volaient dans les rues de Paris, mai 1968 aussi enflammait les rues de la capitale du Sénégal, Dakar. Au commencement : une révolte étudiante contre les mesures d’austérité imposées depuis Paris et une réforme du baccalauréat qui diminuait les bourses d’études des étudiants. S’ensuivent trois jours de révolte, du 29 mai au 31 juin, qui font plusieurs morts.

Citation :
Léopold Sédar Senghor surprend

« Tout était possible », raconte l’historien Omar Guèye, professeur d’histoire à l’Université Cheikh anta Diop à Dakar et dont le prochain livre retrace en détail cette crise (à paraître aux éditions Karthala). « Mai 1968 fut la seule vraie contestation qui fit chanceler le pouvoir de Léopold Sédar Senghor ». Le président du Sénégal surprit par la répression féroce qu’il orchestra, saisissant immédiatement l’armée pour mater les étudiants.

En 1966 déjà, il avait fermé l’Université lorsque les étudiants avaient manifesté pour la défense du président ghanéen déchu Kwame Nkrumah. Léopold Sédar Senghor avait apaisé la scène politique pour pouvoir organiser le Festival mondial des Arts nègres en 1966. Les conflits resurgirent en 1967, au sein du parti et contre le président, visé par un attentat manqué.



André Malraux visite le premier festival des arts nègres, en 1966, à Dakar.  
Jean-Pierre Dalbéra/Flickr, CC BY

Senghor avait réussi à apprivoiser les syndicats, acteurs clés dans le processus de décolonisation. À l’indépendance, le président avait théorisé « la participation responsable », qui accordait un quota spécifique aux syndicalistes dans le parti, à l’Assemblée nationale et au gouvernement : les syndicats participaient à toutes les instances de décision de la République du Sénégal.

Dakar, Université française en ébullition

Ce sont les étudiants qui mirent le feu aux poudres en mai 1968, comme en France. Senghor profitera de la similitude pour accuser les étudiants de Dakar de « singer » ceux de Paris. La brutalité de la répression, raconte Omar Guèye, s’explique par le fait que l’université était le dernier bastion de l’opposition :

L’Université de Dakar abritait les membres de partis de gauche radicale dissous à l’indépendance, (devenus) clandestins. Les organisations étudiantes aussi avaient une longue tradition de contestation politique. De plus, l’Université était encore une Université française en 1968. Jusqu’en 1967, il y avait plus d’étudiants français et africains que sénégalais, l’atmosphère même était parisienne, la mode, la musique, le cinéma, les idées circulaient. Senghor savait ce qu’il se passait en France, et il voyait son sort aussi menacé que celui du général De Gaulle. Il a vu les manifestations comme une tentative de renversement, d’où la déclaration de l’état d’urgence et le déploiement de l’armée qui avait ordre de tirer.


Si la crise s’enflamma si rapidement, c’est que le campus universitaire était une « micro société » où les commerçants, parents ou simples badauds côtoyaient les étudiants, eux-mêmes très liés aux quartiers environnants. « Lorsque l’armée a envahi le campus, souligne l’historien Omar Guèye, c’est tout ce petit monde qui essuya les coups ! L’atmosphère était si tendue que dès que les gens ont eu vent de la répression, tous les quartiers périphériques sont sortis ! »

Les syndicats décidèrent in extremis de se joindre au mouvement, pour protester contre la violence d’État et soutenir les étudiants grévistes. Mais la solidarité de circonstance entre étudiants et ouvriers ne déboucha pas sur une unité organique entre leurs deux mouvements. Au Sénégal, comme en France, étudiants et syndicalistes appartenaient à deux mondes distincts :

Il ne faut pas oublier qu’à l’époque, quand on était étudiant, on se destinait à être futur cadre. C’était une sorte de « gauche caviar », traversée par de multiples courants idéologiques. Les syndicats aussi manquaient de cohésion, et la prise de décision politique était bien plus compliquée. D’ailleurs c’est la section de Dakar qui a imposé la grève à la direction nationale.

Senghor le comprit vite, et engagea des négociations avec les syndicats pour briser l’alliance avec les étudiants.

Le soutien déterminant des marabouts

Il fallait aussi reconquérir les masses, et parmi elles, les parents d’élèves tentés de soutenir leurs enfants. Senghor, qui se montra fin stratège, avait à disposition un propagandiste de taille, Ousseynou Seck, le présentateur de l’unique radio de l’époque, connu pour ses discours forts en verbes et en images. La propagande se faisait le soir, quand les notables du quartier venaient à la mosquée pour la dernière prière :

Là, on disait que les jeunes sont en train de suivre les étudiants de Paris, qui sont dirigés par un allemand, qui s’appelle « con-bandit » ! C’était, bien sûr, la déformation de Cohn-Bendit. Et là je le dis en français, mais imaginez l’effet sur des gens qui ne sont jamais allés à l’école ! Senghor avait aussi reçu le soutien des marabouts, qui contrôlaient l’arrière-pays et envoyaient des messages de paix, même si, finalement, la grève étudiante continua.

La répression, la propagande et les négociations parallèles avec les syndicats épuisèrent le mouvement. Selon Guèye, la crise a révélé un président Senghor bien plus autoritaire que son aura de poète laisse croire :

Tout au départ lui était défavorable, mais il se montra très dur avec ses opposants, reprenant en main l’armée, son parti (il rappelle les anciens, qui étaient mêlés à des affaires de corruption mais contrôlaient la base populaire dont il avait besoin), et organise les jeunesses du parti et leurs milices. En même temps, Senghor abdique sur toutes les revendications des ouvriers dès le mois de juin (dont l’augmentation des salaires, bloqués depuis les indépendances). Coup de théâtre quelques mois plus tard : il négocie avec les étudiants et « capitule » sur tous les points. Il a tellement bien repris en main la situation qu’un an plus tard, une nouvelle grève des étudiants sera un véritable échec.

Par ailleurs, Senghor cherchait peut-être à soigner son image à l’étranger, puisqu’en septembre, il allait recevoir le prix de la paix attribué par l’association des libraires à Francfort, qu’il est allé chercher malgré les manifestations organisées par Daniel Cohn-Bendit, qui fut arrêté.

Détonateurs de crise

Que nous apprend ce passé de protestations, à l’heure des manifestations en France contre la loi travail du gouvernement Hollande ou du mouvement Nuit debout qui peine à s’affirmer ? Omar Guèye répond en historien prudent :

De fait, l’Université pose des questions de société, et a toujours joué cette fonction de veille. Il faut un mouvement politique pour en prendre le relais, mais ce genre de mouvement porte en lui une insuffisance organique qui l’empêche de conquérir ou d’exercer le pouvoir, ce qui n’est pas d’ailleurs sa vocation.

En 1968, l’Université à Dakar comme à Paris était devenu un lieu de formation et d’information politique, elle était une sorte de miroir où chacun pouvait se voir. Aujourd’hui, même au Sénégal, l’Université est bien trop souvent paralysée par de multiples turbulences, dont les grèves. Finalement, les jeunes, et les étudiants en particulier, sont plus des détonateurs de crise qu’une force sociale que l’on cherche d’ailleurs toujours à contrôler.


Le Président de l’UDES, Mbaye Diack, entouré de Birahim Diagne et de Moussa Kane
lors des négociations avec le gouvernement (Dakar, 1968)

autres textes :

- Mai 68 à Dakar Omar Gueye, entretien à Libération-Afrique, 23 novembre 2017

- Mai 1968 au Sénégal Françoise Blum, Maitron

- Sénégal 1968 : révolte étudiante et grève générale
Françoise Blum, Revue d’histoire moderne et contemporaine 2012/2 (n° 59-2)
Citation :
UNE UNIVERSITÉ PLURINATIONALE
UNE UNIVERSITÉ MULTINATIONALE DES ANNÉES 1960
MOTS D’ORDRE MONDIAUX ET IMPÉRIALISME VÉCU
LE SYNDICALISME : RÉSISTANCES ET CONNEXIONS INTERNATIONALES
GRÈVE SCOLAIRE ET ÉTUDIANTE
RÉPRESSIONS
GRÈVE GÉNÉRALE
L’ARMÉE ENTRE EN LICE
NÉGOCIATIONS


Ah oui... petit rappel :
Citation :
L'élection présidentielle sénégalaise de 1968 a eu lieu le 25 février 1968. Léopold Sédar Senghor l'a emporté avec 100 % des suffrages. Participation : 94,7 %.

Les élections législatives sénégalaises de 1968 ont eu lieu le 25 février 1968. Elles ont été remportées par le Union progressiste sénégalaise, avec 100 % des suffrages. Participation : 93%.

L'élection présidentielle sénégalaise de 1973 a eu lieu le 28 janvier 1973. Léopold Sédar Senghor l'a emporté avec 100 % des suffrages. etc.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Ven 19 Jan - 10:57




Étudiants africains en mouvements. Contributions à une histoire des années 1968

Françoise Blum, Pierre Guidi et Ophélie Rillon
Paris, Publications de la Sorbonne, janvier 2017


Citation :
L'expression "les "années 1968" concerne une décennie de mouvements étudiants à l'échelle internationale. Mais cette histoire mondiale des contestations oublie souvent l'Afrique. Or la jeunesse africaine a participé à ces mouvements sociaux, avec une particularité qui tient au contexte des indépendances qui venaient d'être gagnées dans nombre de ces pays.
Le livre collectif "Etudiants Africains en mouvements - contribution à une histoire des années 1968", dirigé par Françoise Blum, Pierre Guidi et Ophélie Rillon, étudie ces années 1968 dans la diversité des pays africains.

Ce film du CHS vise à mettre le focus sur l'un de ces pays, le Congo-Brazzaville. Héloïse Kiriakou, co-auteur avec Matt Swagler du chapitre du livre "Etudiants Africains en mouvements" consacré à ce pays, retrace cette histoire des années 68 au Congo et montre en quoi cela s'est traduit, de 1963 à 1968 par la mise en place d'un régime où l'organisation de jeunesse, la JMNR, prenait les décisions à la place du gouvernement et apportait l'impulsion à la politique du régime jusqu'en 1968...

On retrouve dans ce documentaire des dirigeants et militants politiques de l'époque : André Hombessa, Massamba-Débat,  Mbéri Martin, Adelaïde Mougani,  Claude Ernest Ndalla, Jeanne Djambila, Gabriel Nzambila.

Production : CHS - Réalisatrice : Jeanne Menjoulet

Citation :
Ce livre propose une analyse inédite des années 1968 vues du continent africain, en examinant les pratiques militantes, les circulations ainsi que les transferts politiques et culturels qui ont nourri les révoltes africaines post-coloniales des décennies 1960 et 1970. Revisitant la chronologie mondiale des années 1968, les études ici réunies travaillent les décalages chronologiques qu'illustre chaque situation nationale. Tant pour l'Afrique du Nord que pour l’Afrique subsaharienne, ces décennies ont été celles de la construction de nouvelles nations en un laboratoire expérimental complexe, celles aussi de multiples mouvements sociaux et politiques, longtemps réduits par une imagerie d’Épinal à des successions de coups d’État militaires. Centré sur les mouvements étudiants, sans perdre de vue leurs connexions avec d’autres groupes sociaux, cet ouvrage offre plusieurs lectures d’un phénomène générationnel caractérisé par le désenchantement politique, plus ou moins aigu selon les régimes en place. Ce faisant, les contributions utilisent un levier qui n’exclut pas l’analyse de la complexité sociale sur le terrain. En plaçant au cœœur de leur analyse les étudiants, ces textes donnent accès à des révoltes souvent plurielles, et contribuent à inscrire l’histoire sociale de l’Afrique contemporaine dans la perspective globale des années 1968.

table des matières

Préface Francoise Raison-Jourde
Avant-Propos Michelle Zancarini-Fournel
Introduction Françoise Blum, Pierre Guidi et Ophélie Rillon

La fabrique de la nation

Indépendance, nation, révolution : les enjeux du « complot des enseignants » de 1961 en Guinée

Céline Pauthier
Autonomous Youth Organizations' Conquest of Political Power in Congo-Brazzaville, 1963-1968
Matt Swagler et Héloïse Kiriakou
Double protestation et rupture politique : contribution à l’étude du « 68 égyptien », Didier Monciaud
1965-1971 en Algérie. Contestation étudiante, parti unique et enthousiasme révolutionnaire
Malika Rahal
De l’université au maquis. Les militants étudiants engagés dans la guérilla de l’armée nationale de résistance pendant la guerre civile de 1981-1986 en Ouganda, Pauline Bernard

Transformer la société, imaginer l’école, réinventer les luttes

Cinéphilie et engagement estudiantin en Tunisie durant les années 1968
, Morgan Corriou
Le Mai dahoméen : mouvement étudiant pour une université au Dahomey (Bénin), Aimé Hounzandji
Mobilisations des scolaires et des étudiants nigériens dans les années 1957-1974 : imaginaires, enseignement supérieur et « extérieur », Tatiana Smirnova
Sekoly vaovao : de l’espoir d’une « école nouvelle » en Mai 1972 à Madagascar, Irène Rabenoro
Quand les filles s’en mêlent. Le mouvement étudiant à l’épreuve des rapports de genre au Mali (1977-1980), Ophélie Rillon
Student Activism and the Birth of the Tunisian Human Rights Movement, 1968-1978, Burleigh Hendrickson
Entre mouvement étudiant et révolte paysanne : la campagne d’éradication des voleurs dans le sud de l’Éthiopie (1970), Pierre Guidi

Diasporas : connexions et circulations

Ce que les indépendances firent à la FEANF : des étudiants en diaspora face à leurs États, Françoise Blum
Sawaba’s Maquis in Niger and its Students in Eastern Europe, 1958-1969, Klaas van Walraven
Engagements politiques et mobilisations des étudiants africains en URSS (1960-1974), Constantin Katsakioris

En guise de conclusion

Les trois âges du mouvement étudiant dans les pays d’Afrique subsaharienne francophone, Pascal Bianchini

Bibliographie générale • Sigles • Index noms de personnes • Index noms de lieux • Les auteurs

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Ven 19 Jan - 13:53


allez les vieux, au parloir !

je poursuis ce tour d'horizon au fur et à mesure de mes trouvailles, tant sur le plan mondial que de témoignages en France hors des documents les plus connus. Il ne faut pas croire que l'on saurait tout de 1968, ni que les analyses théoriques en auraient fait le tour. Si l'histoire est la politique (et la théorie) projetée sur le passé, c'est bien évidemment à partir de mes propres critères que je pourrai peut-être proposer une telle analyse

dans l'avertissement à son texte de mai 2003, Les grèves en France en Mai-Juin 1968, Bruno Astarian précise :


B.A. a écrit:
La littérature accessible ne contient aucun récit systématique des grèves de 1968. C’est même étonnant de voir qu’il y a tant d’interprétations et de points de vue sur le mouvement de mai, mais qu’on est bien en peine de savoir avec un peu de détail ce qui s’est passé dans les usines et les bureaux pendant ces quatre ou cinq semaines. Je pense donc que ma compilation peut rendre d’utiles services à ceux qui veulent savoir ce que les salariés ont fait pendant les grandes grèves de Mai 68.

de l'eau a certes coulé sous les ponts de Paris et d'ailleurs, l'anniversaire de 2008, des livres ont paru et paraissent dont j'ai signalé quelques récents, et l'on est qu'au début de l'année

en 2008, L'Obs publiait "J'ai vécu Mai 68", série de témoignages classés : A la fac, Au lycée, A l'usine, Au bureau, En manif, A l'armée, De l'étranger, Des tranches de vie. En voici quelques-uns :


Citation :
à l'usine

Luc de Charentenay, 70 ans, retraité, 30 ans en 1968
Je l'ai vécu
J'avais 30 ans, ingénieur de fabrication dans une usine du Nord de 550 personnes. L'usine a été bloqué 5 semaines par les grévistes. Nous étions deux cadres seulement, dont un grand contremaître jeune et culotté, à pouvoir rentrer dans l'usine , pour assurer la sécurité. On pouvait parler avec le piquet de grève qui avait barbouillé la grille d'entrée avec de la graisse pour que personne ne puisse la franchir! Les autres cadres étaient complètement perdus devant cette situation. Au bout de quelques jours des réunions de cadres se sont tenus en ville pour faire le point de l'avancement des débats. A ce moment là les cadres se sont découverts et se sont parlés sur le fond.
C'était assez extraordinaire. J 'arrivais à parler avec tout le monde même si le délégué CGT avec sa casquette bleu de chauffe et ses moustaches me disait : tout ce qu'on dit c'est pas pour vous on vous en veut pas, on vous connaît. Célibataire j'avais une voiture de sport blanche qui servait en même temps de banc d'essai pour des nouveaux produits que j'avais développé au laboratoire d'où je venais. Je faisais l'allée retour Nord Paris certains WE pour voir ma famille et tâter l'ambiance. Des amis de mes frères et sœurs plus jeunes parlaient des manifs du Quartier latin, ça paraissait exaltant et en même temps irréel.
Mon père commençait à avoir des problèmes d'approvisionnement d'essence pour aller faire ses voyages professionnels en France. On voyait les jerricans américains de la guerre 40 refaire leur apparition. La production des usines étaient totalement perturbée.
Il y a eu trois votes dont le dernier à bulletin secret, avant l'arrêt de la grève.
Et puis tout a recommencé comme si de rien était; il a fallu rattraper les retards dans les fabrications.On faisait plutôt 45 heures!
Ce qui restera c'est la chaleur et l'authenticité des relations. J'étais copain avec l'autre chef d'atelier et j'avais l'impression que les autres ne me regardaient pas comme avant. Faut-il de l'exceptionnel pour que le monde soit plus humain.

Au bureau

J… Françoise, 24 ans en 1968, employée boulevard Saint-Germain

Étant donné le manque de transports nous venions travailler à pied 1 jour sur 2.
Je n’ai fait grève que le 13 mai 1968 où j’ai participé à la grande manifestation. Je travaillais alors dans une sous-branche professionnelle du CNPF.
Mon bureau était situé au rez-de-chaussée sur le boulevard Saint-Germain, en première ligne sur les cars de CRS qui stationnaient pendant des heures devant. Ceux-ci étaient enfermés dedans pendant des heures, et lorsqu’ils en descendaient ils étaient tellement déchainés, que leurs supérieurs les remettaient en rangs à coup de matraques.
Depuis cet observatoire (nous ne travaillions pas beaucoup), nous assistions aux charges sur le boulevard St-Germain, je voyais les manifestants qui se réfugiaient dans les immeubles (les concierges coupaient l’électricité), et les CRS secouaient les portes de dépit, car ils ne pouvaient pas les poursuivre à l’intérieur.

Je me souviens du grand souffle de liberté qui régnait alors.
En dehors de nos heures de travail, ne rejoignions les groupes qui se formaient dans la rue et nous parlions beaucoup ensemble.
J’allais au Théâtre de l’Odéon, à la Sorbonne, aux cours d’économie politique de la rue d’Ulm. Tout les matins en arrivant au Quartier latin, nous découvrions les lieux de bataille, nous toussions beaucoup, des étudiants sympas nous mettaient des gouttes dans les yeux car il restait des lacrymogènes dans l’air.
Je n’ai pas participé directement aux événements, mais le cœur y était. Une de mes collègues qui habitait à la Mouff’ est arrivée un matin avec la cheville enflée, elle avait pris une grenade pendant la nuit.
J’ai failli en prendre une près de la Gare du Nord pendant une charge, je l’ai vu rouler vers moi, j’étais seule sur le trottoir, tout le monde était réfugié dans les cafés, et ils ne voulaient plus ouvrir, heureusement un automobiliste m’a fait monter dans sa voiture pour me mettre à l’abri. Je me suis fait traiter de greluche par un CRS (ou garde mobile)

Nous étions à l’écoute des postes de radio qui ont fait un boulot formidable. Beaucoup de disputes avec mon mari, nous avons divorcé ensuite.

Puis il y a eu les accords de Grenelle, beaucoup d’acquis, il y aurait pu y en avoir davantage.

A l'armée

Alain Loréal : A deux doigts de la guerre civile...

En Mai 68 j'étais à l'armée depuis quelques mois, le service de 16 mois était alors obligatoire, et je venais d'avoir 21 ans.

J'ai très peu lu sur l'engagement de l'armée à cette époque et, actuellement où certains aimeraient éradiquer l'esprit de 68, il est courant de limiter les "événements" à quelques échauffourées entres étudiants "enragés" et CRS aux alentours de la Sorbonne.
En fait après le déclanchement de la grève générale et le durcissement des manifs, le pouvoir a paniqué et dès le retour de De Gaulle d'Allemagne où il a rencontré Massu afin de s'assurer du soutien de l'Armée nos instructions furent très claires :

* tous les relais de communication (Relais télé et radio, centraux téléphoniques, imprimerie nationale), les lieux considérés stratégiques (préfectures, bâtiments publics, stocks de pétrole, usines "sensibles") furent gardés nuit et jour par des bidasses armés avec ordre de tirer en cas de tentative de sabotage.

* les soldats professionnels (les engagés) furent en charge de garder et protéger les lieux militaires (casernes, cantonnements, réserves garages, munitions...)

* les troupes d'élite (parachutistes, commandos...) étaient sur le pied de guerre et prêts à intervenir contres les manifestants "révoltés".

Des copains furent d'urgence ramenés d'Allemagne sur Paris -ils stationnaient dans le Bois de Vincennes- et les chars étaient à une portée de tir des portes de Paris.

Clairement ces instructions étaient sujets de discussions et désaccords au sein des appelés et, au fur et à mesure de l'avancée du mouvement (nous écoutions clandestinement les infos sur des transistors) l'opinion s'est globalement tournée en faveur des grévistes. Il était clair pour beaucoup qu'en cas d'affrontement avec le peuple les armes seraient retournées contre "les chefs" et la fraternisation assurés.

Des tranches de vie

Pedrortega, 18 ans en 1968

Bonjour, voila je vais vous raconter en quelques phrases mon mai 1968.
J'avais 18ans, et j'étais en train de passer mon CAP, juste après les épreuves pratiques,tout les enseignants se sont mis en grève et le lycée à fermé. Comme j'étais membre d'un mouvement de jeunes qui encadrait les enfants le jeudi après-midi dans un centre aéré de la ville ou j'habitais, le directeur m'a contacté ainsi que plusieurs de mes copains, nous étions une vingtaine de garçons et filles pour encadrer les enfants des grévistes des différentes usines de la ville.
Nous l'avons fait bénévolement, nous avions juste le repas du midi qui était préparé par des bénévoles dans la cuisine centrale de la mairie, beaucoup de lentilles ,du riz ,des pâtes avec de la viande de temps en temps. On occupait les enfants avec des jeux de piste, des promenades en foret, des chants des travaux manuels avec ce que l'on avait de matériel qui nous restait etc...
Cela a duré 3 semaines qui on trop vite passé à mon goût.
En ville il y avait des meetings, des défilés ,des piquets de grèves dans les usines occupées et toute une vie qui essayait de se faire avec la pénurie qui commençait a venir les magasins n'étaient plus approvisionnés, et les stations services n'avaient plus de carburant.
Malgré cela ça a été un joli mois de mai car après les accords de Grenelles beaucoup on vu leur salaire augmenter et comme après les événements au mois de juillet j'ai passé l'écrit et que j'ai eu mon CAP, je suis rentré sur le marché du travail, ces 3 semaines ont été pour mois la liaison entre mon adolescence et ma vie d'adulte.

La Nouvelle République lance un appel : Événements de mai 1968 : à vos témoignages


20 mai 1968 : l’usine Virax-Debard à Châteauroux est occupée. ©️ Photo NR

Citation :
Cinquante années après, que reste-t-il de ce grand mouvement d’émancipation sociale, sinon des barbes de plus en plus blanches et des souvenirs de plus en plus lointains ? En parlant de souvenirs, les vôtres nous intéressent au plus haut point. Comme nous l’avions fait l’an passé pour le cinquantenaire du départ des troupes américaines survenu en mars 1967, le prochain anniversaire à venir donnera en effet lieu à de nombreuses publications dans les colonnes de la NR au cours du mois de mai 2018.

Syndicalistes étudiants ou patrons
Étudiants à la Sorbonne ou à l’École Normale, syndicalistes, ouvriers chez Rousseau-Boussac, aux Cent Mille Chemises, aux Chaussures André, à l’Urssaf, aux Allocations familiales ou chefs d’entreprises, petites filles et garçons, heureux ou pas, d’avoir été privés d’école, fervents communistes ou défenseurs ardents de Charles de Gaulle, vous avez forcément plein de sacrées tranches de vie à faire partager aux lecteurs de la NR. Aux plus jeunes, notamment, dont l’appréhension de cette déjà lointaine période ne peut être que le fruit d’articles ou de reportages télévisés forcément réducteurs.

N’hésitez pas, meilleur accueil garanti. La rédaction de La Nouvelle République peut être jointe au 02.54.61.15.15, ou à l’adresse mail suivante : nr.chateauroux@nrco.fr
bruno.mascle@nrco.fr

tous ceux (et celles...) qui ont vécu 68 adultes ou adolescents ont aujourd'hui l'âge de la retraite. S'ils ne sont pas mortes, ils ont le temps et souvent l'envie de parler ou d'écrire. Gage que cette année sera riche en informations de premières mains, celles qui manquent le plus, une fois que les chefs et autres "avant-gardistes" ont donné la version, comme on l'a vu, qui les arrange sans trop les déranger

 

esprit de 68, es-tu là ?

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Lun 22 Jan - 11:58


1968 comme histoire, donc idéologie

comme en écho aux questions que je voudrais poser ici, sans les connaître encore, cet article. Nommer révolution l'événement 68 n'est en soi un problème que pour qui considère qu'il aurait pu être révolution communiste de sortie du capitalisme, et donc en tant que tel son échec. Or de quelque point de vue que l'on se place, on ne peut plus y voir que la réussite d'une révolution dans le capitalisme, pour ne pas dire une révolution du capitalisme

à cet égard, l'examen des mots d'ordre, des contenus et objectifs des luttes diverses ne doit laisser aucune illusion, et par conséquent d'autres nostalgies que celles d'individus l'ayant vécu comme un moment déterminant de leur jeunesse. Il n'empêche que la multiplication de témoignages, particulièrement d'anonymes, permettra de creuser le caractère historique dans sa dimension culturelle-sociétale, au sens de la 'structure of feeling' de Raymond Williams

c'est à partir de là que l'on peut mesurer l'ampleur de la restructuration globale du capital mondial qui s'ensuivra à partir des années 70, avec la défaite du mouvement ouvrier visant le pouvoir du prolétariat comme étape révolutionnaire, tout en se gardant de chercher dans 68 plus que dans La Commune ou Octobre 17 les ingrédients de ce que pourrait être une future révolution. Il apparaît que les so called marxistes, en commémorant le centenaire de la révolution russe, sont encore loin du compte. L'histoire ne repasse pas les plats. Qu'elle soit tournée vers le passé ou le futur, son écriture est idéologie


1968, il y a un Mai
Sonya Faure et Cécile Daumas Libération 19 janvier 2018

Cinquante ans après, la contestation inédite en France garde toujours son mystère. L’ouverture publique des archives va permettre de nouvelles lectures historiques d’un mouvement qui n’a pas encore trouvé sa fin.


Les ouvriers en grève de l’usine Citroën à Balard et leurs familles
assistent à une représentation gratuite du théâtre Gérard-Philipe de Saint-Denis,
lui aussi en grève, le 26 mai 1968 à Paris. Photo Georges Azenstarck  

Citation :
A l’automne, Emmanuel Macron avait émis l’idée, selon un indiscret du journal l’Opinion, de commémorer le 50e anniversaire de 1968. Mais qu’allait-il célébrer ? La plus grande grève que la France ait jamais connue, lui qui a mené tambours battants une réforme libérale du code du travail ? Ou bien, alors qu’il vient de donner une victoire aux zadistes de Notre-Dame-des-Landes, la joie bruyante d’investir la rue, d’occuper des usines et l’Odéon ? Sans doute le Président a-t-il rapidement senti les contradictions dans lesquelles il s’embarquait. «L’Etat a pris conscience que fixer l’image de l’événement, fermer les conflits d’interprétation était risqué», note le politiste Laurent Jeanpierre.

Pour l’instant, il n’y a pas de commémoration politique du joli mois. Mais, comme à chaque date anniversaire, une commémoration événementielle : des livres sortent, des débats, des expos sont organisés… Il y avait quelque chose d’amusant à voir, jeudi, toutes les grandes institutions culturelles parisiennes (des Beaux-Arts au centre Pompidou, en passant par le Palais de Tokyo ou les Archives nationales) dérouler les (passionnants) événements prévus cette année autour du cinquantenaire, et répétant comme un mantra «nous ne voulons pas célébrer, encore moins commémorer…», «surtout pas de nostalgie !»

«Le temps de l’histoire»

Pourquoi alors encore tant de gêne ? «68 n’est pas inscrit dans l’histoire, affirme le philosophe Patrice Maniglier, qui animera au printemps, avec Laurent Jeanpierre, un "Atelier de création théorique" autour de la période, au centre Pompidou. Il reste suspendu comme un événement qui n’a pas abouti. Il a certes produit des changements, mais nous ne savons pas où.» Comprendre 68 dans sa pluralité, lui redonner une densité historique, devrait être le fil conducteur de ce cinquantenaire. «68, c’est un pays en grève, mais c’est surtout une incroyable mise au travail intellectuelle pour changer le monde, dans les usines, dans les bureaux, parmi les cinéastes », s’enthousiasme l’historien Philippe Artières, cheville intellectuelle des nombreux événements parisiens qui se dérouleront cette année.

Le cinquantenaire est aussi l’occasion de restituer le mouvement dans toutes ses dimensions sociales et politiques, pour ne pas laisser à la seule droite l’exploitation de son interprétation. Dissolution de l’autorité et des mœurs, méfaits du «pédagogisme», toute-puissance de l’individu au détriment du collectif et de la nation : le procès de 68 fournit depuis des années un solide argumentaire idéologique à la droite, de Nicolas Sarkozy qui fit campagne en 2007 en voulant liquider l’héritage de 68, à la génération Wauquiez, qui préfère «célébrer Austerlitz» que «Mai».

Paradoxalement, cette surexploitation a vidé 68 de sa puissance contestataire. «Il y a eu tout un travail de délégitimation, réduit à la révolte d’une minorité d’étudiants parisiens, individualistes, contre le père, explique le philosophe Serge Audier, auteur de la Pensée anti-68 (La Découverte, 2008). Ce discours a été puissant car il venait aussi bien des milieux gaullistes traumatisés, des communistes qui n’avaient pas digéré leur remise en question par les gauchistes, puis par la droite libérale, néoconservatrice - le tout synthétisé ensuite par Henri Guaino, Patrick Buisson et Nicolas Sarkozy. Il s’agissait de dépolitiser 68. En faire une révolte nihiliste pour le désactiver.»

2018 :«Voici venu le temps de l’histoire, estime Philippe Artières. En 2008 encore, il fallait se battre contre les "témoins" de l’événement pour en dresser un récit historique.» «Il s’agissait de "mettre 68 en histoire"», analyse l’historienne Michelle Zancarini-Fournel, pionnière dans le domaine dès la fin des années 80.

Le cinquantenaire sonne un nouveau retour aux sources. «L’ouverture des archives publiques, cinquante ans après, va multiplier les possibilités d’appropriation», a expliqué jeudi la directrice des Archives nationales, Françoise Banat-Berger, lors d’une conférence de presse au centre Pompidou.

L’une des tendances de ce travail est la place un peu plus grande donnée à la mémoire du pouvoir : police, Etat, préfet. L’historienne Ludivine Bantigny y consacre une partie de son livre publié ce mois-ci, 1968, de grands soirs en petits matins, et les Archives nationales présenteront, pour le 50e anniversaire, les événements vus du pouvoir en place. «Il y avait jusqu’à présent, dans les travaux d’historiens, une asymétrie de fait entre le point de vue des soixante-huitards et celui du pouvoir : les témoignages sont plus rares du côté des policiers et des préfets - même si on connaissait le journal du préfet Grimaud ou celui d’Alain Peyrefitte - et les archives des institutions sont de plus en plus accessibles», estime Laurent Jeanpierre.

Mettre en histoire 68 ne veut pas dire pour autant le refroidir. Ecrire l’histoire, c’est aussi redonner au mouvement sa dimension contestataire. Le livre de Ludivine Bantigny est une forme de réhabilitation. Un travail d’archives salué par le milieu, mais qui n’exclut pas le «je». «J’admire le courage [de ces protagonistes de la contestation], leur détermination, leur rire et par-dessus tout leur grand désir de changer, au moins un peu, le monde tel qu’il est, écrit-elle en introduction. Je me sens de leur côté.» Une autre équipe de chercheurs, emmenée par le politiste Olivier Fillieule, s’est intéressée aux anonymes de 68, ceux que la gloire des Cohn-Bendit et des étudiants parisiens a effacés. Que sont devenus ces militants ordinaires des syndicats ou des mouvements féministes qui habitaient Marseille, Lille ou Rennes ? Le livre Changer le monde, changer sa vie, à paraître mi-mars chez Actes Sud, restitue les quatre années de recherches menées par ce collectif de trente spécialistes.

«Un événement pas clos»

Acteur devenu critique sur les conséquences de 68, le sociologue Jean-Pierre Le Goff se demande, lui, dans la France d’hier, récit d’un monde adolescent des années 50 à Mai 68 (Stock, février), quelle est la signification historique du mouvement. «Depuis l’origine, ce qui fait 68, c’est aussi le conflit d’interprétations qui le traverse et qui s’en est suivi et qu’on n’est pas prêt de voir s’éteindre, note Laurent Jeanpierre. C’est justement cela qui définit un événement historique : un conflit de mémoire. Un événement consensuel, ça n’existe pas.»

Au fond, 68 reste toujours un «mystère», estime le philosophe Patrice Maniglier. Raymond Aron posait la question dès le printemps historique : comment une révolte locale d’étudiants a pu aboutir à une crise nationale ? «C’est un événement profond qui pèse encore sur les mémoires, individuelles et collective, précise Michelle Zancarini-Fournel, et qui est aussi difficile à qualifier.» Révolution avortée, révolte contre l’Etat, mouvement social ou prise de parole : la commémoration devient quasi impossible tant les qualificatifs ont du mal à nommer. «On ne peut pas célébrer un événement qui n’est pas clos : le retour à l’ordre de juin 68 ne signe pas la fin de l’événement ; il laisse des traces, une ouverture, estime Laurent Jeanpierre. Deleuze et Guattari disaient de manière très provocante : "Mai 68 n’a pas eu lieu."» Il est à écrire.

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Sam 27 Jan - 11:13


via Elsa Dorlin, sur facebook les archives de la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC)


Nanterre 26 janvier 1968, naissance du groupe Les ENRAGÉS




@VCodaccioni a écrit:
Les archives de la BDIC (Université Nanterre) sont trop peu connues alors que ce sont, sur certains sujets, des mines d'or. Comme par exemple sur les mouvements d'extrême gauche à partir de 68 ou sur l'anticolonialisme (des avocates et avocats y ont versé leurs archives privées) :

BIDC a écrit:
[COLLECTIONS BDIC]
Avant 68, il y eut 1967 ! Les collections de la BDIC documentent également les mobilisations sociales qui touchèrent la France cette année-là. Le fonds Claude et Michelle Durand (F delta 1961) renferme ainsi plusieurs études sociologiques sur le monde du travail et le film "A bientôt, j'espère" de Chris Marker et Mario Marret retrace la grève de la Rhodiaceta (DVD 1033). Deux fonds abordent plus particulièrement la situation sur le campus de Nanterre : le fonds "Mémoires de 68" (sous-fonds Guilbaud Marianne. F delta 0813) et le fonds "Mai-juin 68. Université de Nanterre" (F delta res 0106). #mai68 #UParisNanterre

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Sam 27 Jan - 11:46


France. Janvier 1968 :
Grève de Caen, l’émergence de la figure du «jeune révolté», ouvrier et étudiant

Xavier Vigna Alencontre le 27 janvier 2018

La mémoire collective évoque Caen et la grève des ouvriers spécialisés [OS – plus exactement ouvrier sans qualification professionnelle qui exécute un travail précis sur une machine, après une brève période d’apprentissage] de janvier 1968, qui culmine le 26 janvier, lors d’une nuit d’affrontements en ville avec les forces de l’ordre. Répercuté par la presse nationale, la presse régionale et la presse d’extrême gauche, le sens de l’événement est donné dans le moment même: une révolte ouvrière dans une ville qui a grandi très vite: entre 1954 et 1968, la population est passée de 90’000 à 150’000 habitants, dont plus de la moitié ont moins de 30 ans.


Manifestation ouvrière étudiante à Caen en janvier 1968

Citation :
L’initiative n’appartient pas au bastion caennais traditionnel, la Société métallurgique de Normandie, mais revient aux ouvriers spécialisés des usines qui ont poussé à la faveur de la décentralisation industrielle. Certains de ces OS aux origines rurales sont parfois qualifiés – près d’un quart d’entre eux ont un CAP (Certificat d’aptitude professionnelle) – et sont venus travailler à Caen.

A la Saviem [entreprise de camions et d’autobus, issue de la fusion, en 1955, entre la firme Latil, les poids lourds de Renault et de SOMUA, puis les cars Chausson en 1959; elle «disparaît» en 1978], les plus de 3000 salariés [sur quelque 4000] de cette filiale de Renault se sont prononcés majoritairement le 19 janvier pour une grève illimitée à partir du 23: pour revendiquer 6% d’augmentation des salaires, un fonds de garantie de ressources et l’extension des droits syndicaux.

Il en est de même dans plusieurs autres entreprises, dont celle des Etablissements Jaeger, dont la main-d’œuvre est très majoritairement féminine, où la pression des cadences est telle que les ouvrières dénoncent: «Les compteurs défilent, les ouvrières tombent.» [Voir à ce propos l’ouvrage L’insubordination ouvrière dans les années 1968. Essai d’histoire politique des usines, de Xavier Vigna, Presses universitaire de Rennes, 2007.]



Citation :
La mémoire de 68 a largement valorisé le mouvement étudiant. Pourtant, 68 constitue également le plus puissant mouvement de grèves ouvrières que la France a connu [avant 1995...], et qui ouvre ensuite une phase décennale de contestation dans les usines. C'est cette séquence d'insubordination ouvrière que Xavier Vigna retrace dans une étude historique pionnière qui s'appuie sur des archives inédites. En croisant tracts, rapports de police et films militants, ce livre analyse d'abord l'événement que constituent les grèves de mai-juin 1968, bien au-delà de la seule scène parisienne souvent réduite à la " forteresse de Billancourt ", et en montre le caractère inaugural. Dès lors, l'insubordination perdure et se traduit par de multiples illégalités. La parole ouvrière qui la nourrit conteste l'ensemble de l'organisation du travail. Relayée selon des modalités complexes par les organisations syndicales et les groupes d'extrême-gauche, cette insubordination échoue pourtant face à la crise économique. Ainsi, ces années 68 constituent également une séquence ouvrière, dont cet essai d'histoire politique des usines entend restituer l'ampleur. Livre d'histoire par conséquent à rebours des discours convenus sur " Mai 68 ", et d'une histoire ouvrière qui se confronte à la sociologie du travail d'alors, il renouvelle largement notre connaissance d'une période ardente et cruciale, celle des années 68.

Un escadron de gendarmes mobiles est envoyé par le préfet devant la Saviem pour «protéger» les quelque 300 personnes qui veulent travailler et qui sont empêchées de le faire par un piquet de grève. Le conflit se déplace de l’usine à la ville, où des affrontements ont lieu entre forces de l’ordre et ouvriers. Deux jours plus tard, le 26 janvier, les revendications salariales s’effacent devant la mise en cause des violences policières: la protestation du personnel de plusieurs entreprises caennaises, auquel se joignent une centaine d’étudiants, dégénère en bataille rangée: une nuit d’émeutes.

La figure de l’OS est remplacée par celle du jeune révolté

Le préfet souligne la récurrence de la liaison ouvriers-étudiants: lors d’une manifestation étudiante à Caen contre le ministre de l’Education nationale, Alain Peyrefitte, le 18 janvier 1968, deux jeunes ouvriers avaient été arrêtés. La CFDT locale a une tradition ancienne de contacts suivis avec le syndicat étudiant depuis les luttes communes pendant la guerre d’Algérie. En effet, les dirigeants de l’Unef ont en commun avec les syndicalistes d’être passés par l’Action catholique ou la Jeunesse étudiante chrétienne (JEC).

En responsable du maintien de l’ordre, le préfet incrimine un état d’esprit local favorable à la violence, perceptible selon lui dans les incidents qui se produisent dans les bals et les bagarres au restaurant universitaire et qui remontent au moins à la manifestation paysanne du 2 octobre 1967, au cours de laquelle les abords de la préfecture avaient été dévastés.

Il note aussi la présence active de groupes extrémistes, «JCR et prochinois», contenus par le service d’ordre de la CGT lors des cortèges de salariés. Les incidents du 18, du 24 et surtout du 26 janvier 1968 ont montré chez les manifestants, selon le préfet, une détermination et même un courage physique lors des «attaques contre les symboles de la société en place: préfecture, chambre de commerce, banques, magasins» qui ont provoqué des bris de vitrines mais pas de pillage. Il s’agissait donc d’un «désir profond de présence en ville», un rappel de l’existence de la jeune génération, un marquage symbolique de la centralité urbaine. La moitié des 83 manifestants arrêtés avaient moins de 22 ans; les ouvriers prédominaient (54, dont la moitié de la Saviem), les autres étaient étudiants ou enseignants.

En somme, diagnostique le préfet, on avait assisté à Caen à la crise de croissance d’une génération qui s’était exprimée par la violence. La figure de l’OS, privilégiée au début par les journalistes, est remplacée par celle du jeune révolté, ouvrier ou étudiant, encadré par des «meneurs», au premier rang desquels figure la CFDT locale.

Cette représentation n’est sans doute pas étrangère à une étude monographique effectuée par des chercheurs en sciences sociales du CNRS et à l’existence à Caen, à l’initiative de la préfecture, d’un observatoire de la jeunesse, qui a notamment mis en place un dispositif d’enquête permanent auprès des soldats du contingent.

Au printemps 1968, les grèves et les manifestations de Caen en janvier deviennent des emblèmes de la révolte et les symboles d’une possible convergence sociale entre étudiants et ouvriers. Le récit de ces «luttes exemplaires» et des leçons que l’on peut en tirer est récurrent dans les tracts, la presse, voire les slogans des étudiants contestataires et parfois de la CFDT. Caen en janvier 1968 est ainsi relu comme un possible après-midi anticipant ce qui devient pour certains un grand soir. (26 janvier 2017)

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 28 Jan - 14:12


littéralement : un chef-d'œuvre
... dans son genre


L'Humanité 3 mai 1968

la suite
Citation :
Bien entendu, les adeptes de Marcuse, chez nous, doivent tenir compte de la force, de l’influence du Parti Communiste Français et de la combativité de la classe ouvrière. Mais tout en y mettant des formes, ils portent leurs coups contre notre parti - et la CGT- et cherchent à mettre en cause le rôle fondamental de la classe ouvrière dans la lutte pour le progrès, le démocratie, le socialisme.

Les thèses et l’activité de ces « révolutionnaires » pourraient prêter à rire. D’autant qu’il s’agit, en général, de fils de grands bourgeois - méprisant à l’égard des étudiants d’origine ouvrière – qui, rapidement, mettront en veilleuse leur « flamme révolutionnaire » pour aller diriger l’entreprise de papa et y exploiter les travailleurs dans les meilleures traditions du capitalisme.

Cependant, on se saurait sous-estimer leur malfaisante besogne qui tente de jeter le trouble, le doute, le scepticisme parmi les travailleurs et, notamment, les jeunes. D’autant que leurs activités s’inscrivent dans le cadre de la campagne anticommuniste du pouvoir gaulliste et des autres forces réactionnaires. De plus, des journaux, des revues, des hebdomadaires - dont certains se réclament de la gauche - leur accordent de l’importance et diffusent à longueur de colonnes leurs élucubrations. Enfin et surtout, parce que l’aventurisme gauchiste porte le plus grand préjudice au mouvement révolutionnaire.

En développant l’anti-communisme, les groupuscules gauchistes servent les intérêts de la bourgeoisie et du grand capital.

Le Parti Communiste Français est le meilleur défenseur des revendications immédiates des travailleurs manuels et intellectuels. Il représente une force essentielle dans le combat pour éliminer le pouvoir des monopoles et lui substituer un régime démocratique nouveau permettant d’aller de l’avant dans la voie du progrès social, de l’indépendance nationale et de la paix. Il est le meilleur artisan de l’union des forces ouvrières et démocratiques, de l’entente entre tous les partis de gauche, condition décisive pour atteindre des objectifs. Sans le Parti Communiste, il n’est pas véritable gouvernement de gauche, il n’est pas de politique de progrès possible.

Mais notre Parti n’a pas comme seul objectif de lutter contre la malfaisance politique du pouvoir des monopoles et de lui substituer un authentique régime démocratique. Effectivement, il lutte pour l’abolition du capitalisme et l’instauration d’une société socialiste où sera bannie à tout jamais l’exploitation de l’homme par l’homme. Pour une société qui stabilisera l’entière égalité sociale de tous ses membres et où le but de la production ne sera plus le profit d’une petite minorité mais la satisfaction des besoins matériels et culturels de tous.

Pour atteindre ces objectifs, notre Parti Communiste fonde son action avant tout sur la classe ouvrière qui est la force sociale décisive de notre époque.

La grande mission historique de la classe ouvrière est de liquider le capitalisme et d’édifier le socialisme, seule société véritablement humaine.

Il en est ainsi parce que la classe ouvrière ne possède toujours aucun moyen de production, qu’elle est la classe la plus exploitée et, par conséquent, la seule classe véritablement révolutionnaire jusqu’au bout. Il en est ainsi parce que les conditions mêmes de développement de la production font que la classe ouvrière est la mieux organisée, la plus disciplinée et la plus consciente.

Les pseudo-révolutionnaires de Nanterre et d’ailleurs auront beau faire, ils ne changeront rien à cette réalité historique. D’ailleurs, c’est bien la classe ouvrière qui a donné naissance au système socialiste qui libère l’homme de toute forme d’exploitation et d’oppression et assure progressivement la satisfaction de ses besoins matériels et culturels. Au système socialiste qui apporte tout son appui à la lutte des peuples pour leur indépendance nationale. Au système socialiste qui, par son exemple, convaincra toujours plus les travailleurs des pays capitalistes qu’il est de leur intérêt de s’engager dans la voie du socialisme.

Ces vérités élémentaires qui prouvent que le Parti Communiste Français est en France le seul parti révolutionnaire, dans le bon sens du terme, nous devons les rappeler énergiquement à ces pseudo-révolutionnaires. Nous devons leur rappeler aussi ces paroles d’Anatole France à l’intention des intellectuels: « Pour combattre et vaincre nos adversaires rappelez-vous, citoyens, que vous devez marcher avec tous les artisans de l’émancipation des travailleurs manuels, avec tous les défenseurs de la justice sociale, et que vous n’avez pas d’ennemis à gauche. Rappelez-vous que, sans les prolétaires, vous n’êtes qu’une poignée de dissidents bourgeois et qu’unis, mêlés au prolétariat, vous êtes le nombre au service de la justice. »

Mais il est bien évident que nous ne confondons pas les petits groupuscules gauchistes s’agitant dans les universités avec la masse des étudiants. Au contraire, ceux-ci bénéficient de notre entière solidarité dans la lutte qu’ils mènent pour la défense de leurs légitimes revendications contre la politique désastreuse du pouvoir gaulliste dans le domaine de l’éduction.

Les étudiants ont besoin du soutien  actif des travailleurs, c’est pourquoi ils doivent s’appuyer sur eux dans leur combat.  Et la classe ouvrière la plus intérêt d’avoir à ses côtés les étudiants en lutte pour leur propres objectifs et pour ceux qui leur sont communs.

En effet, pour autant qu’elle a un rôle décisif à jouer dans la lutte pour le progrès, la démocratie et le socialisme, la classe ouvrière ne saurait prétendre y parvenir seule. Elle a besoin d’alliés. Les étudiants, la jeunesse en général, sont parmi ces alliés indispensables. C’est pourquoi il faut combattre et isoler complètement tous les groupuscules gauchistes qui cherchent à nuire au mouvement démocratique en se couvrant de la phraséologie révolutionnaire. Nous les combattons d’autant mieux que nous faisons toujours plus connaître les propositions du Parti et de sa politique unitaire pour le progrès social, la démocratie, la paix et le socialisme.


Manifestation de la Gauche Unie et de sympathisants pour le droit de la liberté.
Henri Krasucki, Georges Séguy, Georges Marchais, Jacques Duclos et Michel Rocard.


Rolling Eyes

un autre chef-d'œuvre
toujours dans son genre...


Pompidou sur la révolte de la jeunesse universitaire et le PCF
14 Mai 1968 Journal télévisé 20h


Débat parlementaire en plein cœur de mai 68 : passage sur le malaise de la jeunesse étudiante qui ne respecte plus les valeurs de "l'effort" et réponse à l'intellectuel du PCF Pierre Juquin en matière de liberté des droits de l'homme en Europe de l'Est

Georges Pompidou : "Paris vient de vivre des journées graves..."

Le 14 mai 1968, Georges Pompidou, premier ministre, s'exprime devant l'Assemblée nationale. Les évènements se multipliant, il souhaite "un retour à la paix", et lance un "appel au calme".

Citation :
Mesdames et Messieurs,

Paris vient de vivre des journées graves. Si sérieuses que le Président de la République s'est longuement interrogé sur la possibilité de tenir ses engagements en partant en visite officielle pour la Roumanie. Après réflexion, il a jugé que les devoirs d'État et la situation internationale de la France l'exigeaient.

Au demeurant, Paris n'est qu'à quatre heures d'avion de Bucarest. De plus, le Président de la République m'a remis avant son départ l'autorisation d'user des pouvoirs dont la Constitution prévoit délégation au Premier ministre en cas d'empêchement momentané ou d'absence du Chef de l'État. Enfin, le général de Gaulle s'adressera, le 24 mai, au pays.

Quant à moi, j'ai jugé évidemment indispensable de faire dès aujourd'hui une déclaration à l'Assemblée. Cette déclaration ne se substitue pas au large débat qui ne pourra manquer d'avoir lieu prochainement sur les problèmes de l'Éducation nationale. Elle se veut brève et synthétique. Je traiterai d'abord des événements récents puis des problèmes de fond.

(…)

Car il va de soi qu'au-delà des circonstances du moment, ces événements traduisent un mal dont nous devons chercher les racines et que le premier problème posé est évidemment celui de l'Université.

On me permettra de rappeler, sans aucune forfanterie, l'effort accompli par le gouvernement en la matière. Face à l'appétit du savoir, au développement des connaissances, à la nécessité d'ouvrir l'enseignement supérieur aux enfants du peuple, aux besoins considérables de l'enseignement et de la recherche modernes, nous avons fait un effort immense. De 1958 à 1968, le nombre des étudiants dans l'enseignement supérieur est passé de 175 000 à 530 000. Le nombre des maîtres, professeurs, maîtres assistants et assistants de 5 870 à 25 700. Le budget consacré à cet enseignement supérieur, tout compris, est passé, ramené au nouveau franc, de 635 millions à 3 milliards 790 millions, soit en anciens francs plus de 700 000 frs par étudiant. Et, je l'ai déjà rappelé, nous avons mis en service depuis six ans des locaux universitaires dont la superficie dépasse celle de toutes les facultés existant en 1962.

Au total, et en dépit d'inadaptations locales dues à des mutations soudaines dans le choix des étudiants entre les diverses disciplines, les besoins ont été couverts.

Mais cet effort ne peut se suffire à lui-même. Encore convient-il que les enseignements soient adaptés aux besoins de notre société, afin que les jeunes gens puissent, à l'issue de leurs études, et les fluctuations passagères de la conjoncture économique mises à part, trouver l'emploi, la situation correspondant à leurs acquis.

(…)

En bref, le professeur dictant un cours à des élèves qu'il ne connaît pas ou peu, l'étudiant bachotant les matières de l'examen ont vécu. Tout est à repenser, y compris nos méthodes de sélection. Qu'on me permette de dire que nul ne détient la solution de problèmes entières nouveaux et dont les données ont aussi complexes que récentes et d'ailleurs variables. Des mesures hâtives ne sauraient faire que passagèrement illusion. Il faudra procéder par étapes, par approches successives et dans un esprit de collaboration constructive. Si les enseignants et les étudiants s'y prêtent, le Gouvernement ne pourra que s'en féliciter.

D'ores et déjà, j'ai décidé de faire appel à un comité de réflexion, qui comprendra des représentants des professeurs, des étudiants, des parents d'élèves et des personnalités représentatives de toutes les familles spirituelles, à qui nous demanderont de nous fournir des suggestions et de nous proposer sinon des solutions, du moins des expériences.

Je pense, depuis longtemps, que c'est dans la voie d'une autonomie plus large de chacune des universités, dans leur ouverture sur la vie extérieure et dans leur adaptation aux activités économiques et sociales que se trouve l'issu la plus certaine. L'heure est venue pour que cèdent les résistances à ces réalités évidentes. De tout cela, le Parlement aura à prendre connaissance en temps utile.

Mesdames et Messieurs, rien ne serait plus illusoire que de croire que les événements que nous venons de vivre constituent une flambée sans lendemain. Rien ne saurait plus illusoire également que de croire qu'une solution valable et durable puisse naître du désordre et de la précipitation. La route est longue et difficile. Il ne sera pas trop de la collaboration de tous pour atteindre le but. Le Gouvernement, pour sa part, est prêt à recueillir les avis, à étudier les suggestions, à en tirer les conséquences pour ses décisions. Mais il demande qu'on veuille bien mesurer les difficultés de la tâche.

C'est qu'il ne s'agit pas simplement de réformer l'Université. À travers les étudiants, c'est le problème même de la jeunesse qui est posé, de sa place dans la société, de ses obligations et de ses droits, de son équilibre moral même. Traditionnellement, la jeunesse était vouée à la discipline et à l'effort, au nom d'un idéal, d'une conception morale en tout cas.

La discipline a en grande partie disparu. L'intrusion de la radio et de la télévision a mis les jeunes dès l'enfance au contact de la vie extérieure. L'évolution des mœurs a transformé les rapports entre parents et enfants comme entre maîtres et élèves. Les progrès de la technique et du niveau de vie ont, pour beaucoup, supprimé le sens de l'effort. Quoi d'étonnant enfin si le besoin de l'homme de croire à quelque chose, d'avoir solidement ancrés en soi quelques principes fondamentaux, se trouve contrarié par la remise en cause constante de tout ce sur quoi l'humanité s'est appuyée pendant des siècles: la famille est souvent dissoute, ou relâchée, la patrie discutée, souvent niée, Dieu est mort pour beaucoup et l'Église elle-même s'interroge sur les voies à suivre et bouleverse traditions.

Dans ces conditions, la jeunesse, non pas tant peut-être la jeunesse ouvrière ou paysanne qui connaît le prix du pain et la rude nécessité de l'effort, mais qui est plus inquiète que d'autres aussi pour son avenir professionnel, la jeunesse universitaire en tout cas, se trouve désemparée. Les meilleurs s'interrogent, cherchent, s'angoissent, réclament un but et des responsabilités. D'autres, et qui ne sont pas toujours les pires, se tournent vers la négation, le refus total et le goût de détruire.

"Détruire quoi ?"


Détruire quoi ? Ce qu'ils ont sous la main d'abord, et, pour les étudiants, c'est l'Université. Et puis la société, non pas la société capitaliste comme le croit M. Juquin (qu'il demande donc l'avis des étudiants de Varsovie, de Prague ou même de Moscou), mais la société tout court, la société moderne, matérialiste et sans âme.

Je ne vois de précédent dans notre histoire qu'en cette période désespérée que fut le XVe siècle, où s'effondraient les structures du Moyen Age et où, déjà, les étudiants se révoltaient en Sorbonne.

À ce stade, ce n'est plus, croyez-moi, le Gouvernement qui est en cause, ni les institutions, ni même la France. C'est notre civilisation elle-même. Tous les adultes et tous les responsables, tous ceux qui prétendent guider les hommes se doivent d'y songer, parents, maîtres, dirigeants professionnels ou syndicaux, écrivains et journalistes, prêtres et laïcs. Il s'agit de recréer un cadre de vie accepté de tous, de concilier ordre et liberté, esprit critique et conviction, civilisation urbaine et personnalité, progrès matériel et sens de l'effort, libre concurrence et justice, individualisme et solidarité.


Je ne cherche pas, Mesdames et Messieurs, à éviter le débat politique. Nous aurons l'occasion d'ici peu d'en parler et d'en parler complètement. Mais, en évoquant rapidement le fond des problèmes qui sont en fin de compte d'ordre philosophique plus encore que politique ou du moins relèvent de la politique au sens le plus élevé du terme, je ne crois pas m'éloigner de la question immédiate, qui est celle de notre jeunesse. Il y a trois jours, au lendemain d'une nuit d'émeute, j'ai délibérément choisi avec l'accord du général de Gaulle, l'apaisement et j'ai fait les gestes nécessaires. Aujourd'hui, je fais appel à la coopération de tous, et d'abord des étudiants, et je ferai les gestes nécessaires. Notre pays veut la paix. Notre peuple veut être heureux. Ce n'est que dans le calme et dans la collaboration de tous qu'il en trouvera la voie. Puisse, cette fois aussi, mon appel être entendu.

le moins qu'on puisse dire, c'est que par la voix de Georges Pompidou - homme d'État et banquier chez Rothchild en alternance, ou en même temps (suivez mon regard) -, la grande bourgeoisie française ne manque pas de lucidité historique. La gouvernance gaulliste est peut-être décalée, mais elle se ressaisira très vite après le départ (volontaire) de de Gaulle en avril 1969 (après son échec au référendum sur la régionalisation). J'y reviens ci-dessous à propos du sens historique général de 1968

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 28 Jan - 21:26


68 année révolutionnaire... du capital

« Pour nous, Mai 68 reste ce qu'il faut refaire...»
Alain Krivine et Alain Cyroulnik

Le magazine du Monde 6 janvier 2018

je ressors un texte du dixième anniversaire, en 1978. Ni Cassen ni Debray n'ont jamais été ma tasse de thé, mais lisons



« Mai exauce génialement les vœux du capital,
quitte à violer ses tabous et à encourir ses foudres.
Mai 68 est le berceau de la nouvelle société bourgeoise.
La bourgeoisie se trouvait politiquement et idéologiquement en retard
sur la logique de son propre développement économique. »

Régis Debray, 1978


Une « modeste contribution » de Régis Debray
Mai 68 comme révolution culturelle du capitalisme

Bernard Cassen Le Monde diplomatique septembre 1978

Citation :
On l’aura deviné à l’ironie swiftienne de son titre (1) : le dernier livre de Régis Debray ne se situe pas précisément dans la lignée des ouvrages, articles, essais ou débats suscités par la commémoration de mai 68 et qui ont rassemblé dans la ferveur et l’émotion tout ce qui, dans ce pays, à un nom, une autorité, une décoration.

Ce n’est pas un témoignage (l’auteur était à l’époque emprisonné en Bolivie), pas davantage un arbitrage de la polémique classique entre le P.C. (« nous avons évité la provocation ») et les gauchistes (le P.C. a trahi la « Révolution »), moins encore un hymne, d’espoir (« Comme une grenade qui n’en finit pas d’éclater de toutes ses promesses (2)  »). - Non, avec le même courage qu’il avait déployé, dans la Critique des armes, Régis Debray n’hésite pas à s’en prendre à toute la mythologie de mai pour argumenter sa thèse centrale : « Mai exauce génialement les vœux du capital, quitte à violer ses tabous et à encourir ses foudres. »

Non pas que soit nié ce qui a appartenu à l’instant, au vécu des acteurs de mai, « la foudre au creux des reins, le vacillement des certitudes, l’étincelle de l’amour, le passage de l’OVNI  », mais l’important, c’est ce que l’histoire a fait du Mouvement et non pas ce qu’il a cru y faire. Et à cet égard, pour l’auteur, il faut regarder les choses en face : « Mai 68 est le berceau de la nouvelle société bourgeoise. » En quelque sorte le laboratoire d’idées du libéralisme avancé et de Démocratie française . On va crier au scandale, au crime de lèse-mai. Et pourtant.

Régis Debray montre que pendant les « événements » les frontières entre les deux camps opposés sont des plus floues. De part et d’autre, on ne distingue pas d’ennemis, pas de cibles, pas d’objectifs : « On haïssait Franco, on haïssait Laval, on haïssait Ridgway, on ne hait pas de Gaulle. » D’ailleurs pouvait-il y avoir concordance de vues entre ceux qui voulaient «  être  », mieux (les étudiants) et ceux qui voulaient « avoir » plus (les ouvriers), alors que dans les révolutions il s’agit d’abord de « faire » ?

Il y a certes un vainqueur - la majorité, qui augmente sa majorité aux élections de juin-mais pas de vaincus : les syndicats ont eu Grenelle et les étudiants, un nouveau ministre, M.Edgar Faure, qui met lui-même « l’imagination au pouvoir ». Un an après, on voit déjà plus clair avec le départ de de Gaulle, chassé par la voix combinée des agents de change de la Bourse et des agents du changement de la Sorbonne et l’arrivée de la «  nouvelle société  » de M. Chaban-Delmas qui préfigure «  l’ère nouvelle  » de M. Giscard d’Estaing, on mesure symboliquement la nature de la gigantesque mutation en cours. Il ne s’agit ni plus ni moins que, de mettre la France des mentalités, des mœurs et des comportements - «  branchée sur 110 volts  » - à l’heure des besoins du capitalisme français et international qui «  tourne sur 220  » : « La bourgeoisie se trouvait politiquement et idéologiquement en retard sur la logique de son propre développement économique  ». Est-ce à dire que la bourgeoisie en était consciente ? Non. Il aura même fallu se battre contre elle pour qu’elle accepte de satisfaire ses propres intérêts, ceux de la S.A. France.

C’est le passage de ce que Régis Debray appelle « l’idéologie française » du travail, de la famille et de la patrie, des contraintes et des interdits, à l’idéologie capitaliste : « la culotte de peau, le célibat des prêtres, la virginité des demoiselles, les mitards vétustés, la prohibition des drogues et la discrimination des homosexuels, l’écrasement des identités régionales (ou « fédérales ») sous le poids d’un Etat central abstrait, représentent plus des obstacles que des adjuvants pour le maintien du taux de profit à l’échelle mondiale.  »

Brandissant bien haut le « petit livre rouge », les enfants de mai croyaient découvrir la Chine. Comme Christophe Colomb et ils abordaient en Californie : « Fallait-il se rêver, maoïste pour devenir Américain » ? Grâce à eux la France va enfin accéder, avec dix ou vingt ans de retard aux délices de l’innovation sociale de la contre-culture, qui « marchent très fort » depuis longtemps aux Etats-Unis, au grand dam des ligues de vertu mais avec le soutien enthousiaste de Madison Avenue et la bienveillance amusée de Wall Street. Alors, soyons américains jusqu’au bout avec un président anglophone. A la trappe la question du pouvoir et de l’Etat, les concepts de nation et de classe ouvrière : « Ce gui reste de 68 en 78, au fond des cornues de l’expérimentation sociale (...) ; c’est ce plus petit dénominateur commun : on peut changer la vie sans changer l’Etat. » La voie est libre pour la grande réconciliation entre la jouissance sans entraves et un capitalisme multinational tout aussi libertaire, sauvage et même anarchiste (c’est le dernier concept à la mode aux Etats-Unis) dont MM. Giscard d’Estaing, Barre et Monory sont aujourd’hui les chantres. Les occupants de la Sorbonne ont ainsi bien mérité de l’Ecole de Chicago. Telle est l’ironie d’une histoire qui se joue de ses acteurs.

Il faudrait presque citer chacune des lignes de ce petit ouvrage de quatre-vingt-dix pages, étincelant d’idées, foisonnant d’analyses, d’Intuitions, de formules, et dont chaque chapitre pourrait fournir la matière d’un livre complet. Cela bien sûr si on lisait encore. Car l’un des thèmes, les plus brillamment articulés de cette « modeste contribution », c’est celui de la dictature des grands médias audiovisuels d’où tout critère de vérité, de réalité est évacué. C’est l’apparition de la « langue de vent », parole flottante sans ancrage dans « la matérialité sensible ou historique » où sont passés maîtres les Clavel, Gluksmann, Lardreau et autres « professionnels du repentir », ou saltimbanques du « Goulag-circus » à qui Régis Debray réserve - suprême cruauté - quelques citations d’eux-mêmes.

C’est désormais le règne du n’importe quoi, du pourquoi pas, où « la valeur spectacle dévore la valeur d’usage » des bouffons de cour, que le souverain convie à sa table entre un petit déjeuner pour éboueurs et un safari africain. Le plus grave, c’est que, cette dépolitisation massive, « cette inculture grosse de catastrophes, les anciens de mai l’ont déjà enveloppée dans le drapeau du combat « antirationaliste » et « antitotalitaire », développée et légitimée sous l’étiquette d’« anti-marxiste ». Le nouveau culte de l’individu, de la sphère privée, qui correspond si bien, aux intérêts du capital (« autogérez-vous, nous gérons pour vous »), vise à déconsidérer par avance tout projet politique construit, tout grand dessein collectif qui donne une raison de vivre. La question du pouvoir n’était pas à l’ordre du jour en 1968. Pas davantage en mars 1978.

Les mécanismes d’autorégulation du capitalisme, qui « fabrique de l’ordre avec du désordre », font baisser les bras à ses adversaires patentés.

Et, puisqu’il ne faut pas sombrer dans le désespoir, Régis Debray rappelle à l’Européen qu’il lui reste toujours la faculté d’enlever son grain de sable aux murailles de la forteresse Occident en prêtant main-forte aux « barbares » en lutte, hors les murs, contre notre « barbarie sophistiquée ». S’il veut bien prendre conscience, au risque d’y perdre son confort intellectuel, que tout ce que le capital concède dans les métropoles pour maintenir la paix sociale ; il le récupère en se « payant sur la bête » de la périphérie, Jaguar et légionnaires à l’appui si nécessaire. Régis Debray n’est pas suffisamment explicite sur l’articulation des luttes, qu’il faudrait convergentes, en Occident et dans le tiers-monde. On attend maintenant de lui qu’il indique comment, ici et maintenant, hors des chemins faciles des révolutions vécues par procuration, on peut prendre sa place dans ce combat.

Mais déjà ces pages magistrales, où l’exceptionnelle « patte » du polémiste est au service d’une rigoureuse clarté dans l’analyse, sont autant d’antidotes si « modestes » soient-ils au décervelage et au bourrage de crâne ambiants.

(1) Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire, Maspero, 1978, 96 pages, 14 F.

(2) Article d’Anne Tristan dans le numéro spécial « 68-69 », de Politique aujourd’hui (numéro 5-6, 1978, 20 F.)

le livre est réédité en 2008 avec un nouveau titre


Régis Debray a écrit:
Quelques préhistoriens de mes amis, bibliophiles et mal-pensants, ont souhaité voir exhumer un opuscule enfoui dans les tréfonds et devenu trente ans après rareté bibliographique. Cela était paru chez Maspero au printemps 1978, sous un titre assez peu engageant : Modeste contribution aux discours et cérémonies officielles du dixième anniversaire. Sous-entendu : de Mai 68. Le coup de pistolet dans un concert d'autosatisfactions lyriques sombra illico dans un épais silence réprobateur. Car, c'est à repérer la contre-révolution dans la révolution que ce pamphlet, à contretemps, s'était attaché. Aujourd'hui, cette contre-révolution apparaît à tous éclatante, rebaptisée depuis lors " néo-libérale ". Ce livre, introuvable incongruité, a plutôt gagné que perdu en actualité, ce dont je suis bien le dernier à me réjouir.

j'ignorais ce texte, qui rejoint évidemment mon affirmation d'hier dans le fil d'à côté, sur l'art et les luttes : 68 est une révolution petite bourgeoise qui a réussi : une révolution dans le capitalisme, vers son résultat, la restructuration mondiale du capitalisme

bien sûr, Debray, qui est tout sauf un critique de l'économie politique au sens du Capital de Marx, n'a pas le concept de restructuration du capital qui a fait les beaux jours de Théorie Communiste depuis à peu près la même époque, et ce groupe n'a pas exactement la même analyse de 68 (voir 68, année théo­rique…, etc. De l’ultragauche à la théo­rie de la communisation)

pour TC, 1968 démontre « la caducité du programmatisme »

Citation :
Dans l’élan de la grève de masse de mai-juin 1968 et, tan­dis que l’automne chaud ita­lien de 1969 et le sou­lè­ve­ment polo­nais de décembre 1970 suc­cé­daient au prin­temps fran­çais, que les conflits sou­vent vio­lents et sans reven­di­ca­tions se mul­ti­pliaient aux Etats-Unis et que toutes les ins­tances de la repro­duc­tion de la force de tra­vail et de la néces­sité du renou­vel­le­ment de son rap­port au capi­tal étaient remise en cause, on pou­vait pen­ser que le réfor­misme ouvrier, l’emprise des par­tis com­mu­nistes et des syn­di­cats sur la classe, et le grand bat­tage gau­chiste n’en avaient plus pour long­temps, que toutes ces luttes encore limi­tées annon­çaient un nou­vel « assaut pro­lé­ta­rien » débou­chant à court terme sur la lutte finale. Mais les limites des luttes de la période appa­rais­sant à mesure qu’elles se déve­lop­paient, des ques­tions déci­sives durent être posées, por­tant à la fois sur le bilan des révo­lu­tions pas­sées, sur l’analyse des luttes en cours, sur les pers­pec­tives de déve­lop­pe­ment du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, et sur la concep­tion géné­rale du communisme.

De notre point de vue actuel, parce qu’a dis­paru, dans la restruc­tu­ra­tion qui a suivi cet assaut, toute affir­ma­tion du pro­lé­ta­riat, on peut aujourd’hui com­prendre toute l’action his­to­rique du « vieux mou­ve­ment ouvrier » et de la « période 68 » sous le concept de pro­gram­ma­tisme.

la suite est logique
TC a écrit:
Si nous consi­dé­rons main­te­nant que les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires pas­sés ont été bat­tus à par­tir de ce qu’ils étaient, qu’en eux se trou­vait leur liai­son intime avec leur contre-révolution, si nous ne refai­sons pas l’histoire en sup­po­sant que ces révo­lu­tions auraient pu être autres, pour autant nous ne consi­dé­rons en elles aucun manque, nous ne leur attri­buons pas, en creux, la conscience actuelle qui est pré­ci­sé­ment le résul­tat de leurs échecs et des contre-révolutions. Les pro­lé­taires russes de 1917, alle­mands de 1919, espa­gnols de 1936, fran­çais ou ita­liens de 1968, ont agi en tant que tels, ils ont mené les mou­ve­ments révo­lu­tion­naires ou les révoltes qui étaient les leurs en toute conscience et dans toutes leurs contra­dic­tions. Aucune de leurs actions n’étaient pour eux contin­gentes, la limite de leur mou­ve­ment leur a été imposé par la contre-révolution qu’ils avaient à com­battre. Elle n’était pas pour eux une limite interne a priori indé­pas­sable, mais la nature même de leur combat.
[...]
Ce mou­ve­ment fut brisé, il y eut défaite ouvrière. « Mai 68 » est battu, « l’automne chaud » ita­lien (qui dura trois ans) aussi, les vagues de grèves sau­vages amé­ri­caines et bri­tan­niques éga­le­ment, comme le mou­ve­ment assem­bléiste espa­gnol, etc., sans oublier toute l’insubordination sociale qui avait gagné toutes les sphères de la société. La défaite n’a pas l’ampleur de celle de 1917 – 1936, mais la restruc­tu­ra­tion en jeu n’est pas non plus de même ampleur, on reste dans le même mode de sub­somp­tion. Ce qui n’empêche qu’il y ait défaite et restruc­tu­ra­tion / contre-révolution.

qu'on l'appelle contre-révolution (capitaliste) après la supposée défaite de 68 comme révolution est évidemment tout-à-fait différent d'appeler l'événement 68 révolution du capitalisme dans le capitalisme. C'est pourtant bien plus logique y compris à mon sens du point de vue de l'analyse communisatrice. Mais c'est beaucoup moins joli dit comme ça, et ça bouscule par trop l'esprit des commémorations marxistes. Pourquoi ?

ce qui n'est pas démontré par Théorie Communiste, c'est qu'en 68 le prolétariat aurait voulu faire la révolution pour prendre le pouvoir. Désolé, je n'ai pas vu ce programmatisme révolutionnaire-là dans ses mots d'ordres et le contenu de ses revendications. Paradoxalement, et pour le dire comme une vacherie, Jacques Duclos était plus près de la vérité en réfutant le caractère révolutionnaire de mai 68 et en considérant que « ce mouvement était avant tout revendicatif » (source : film Réflexions sur mai). Ce qui n'ôte rien à la fonction contre-révolutionnaire du PCF, fonction d'accompagnement d'un mouvement dont le caractère révolutionnaire contre le capital relève du mythe. Et cela, Pompidou sur le coup et Debray dix ans après l'ont mieux compris que tous les marxistes réunis dans l'attente du prolétariat révolutionnaire

TC pratique bien la méthode de Marx comme histoire écrite à rebours (cf Bertell Ollman "L'étude de l'histoire à rebours"), mais pour l'éternel retour du même sujet révolutionnaire. Cela dit, au moins les 'communisateurs' à rebours ne sont-ils pas bourrins : très tôt ils ont compris qu'il ne s'agissait pas, pour "réussir la révolution", de généraliser ce qui aurait été la pointe avancée du mouvement, en l'occurrence les derniers feux du conseillisme ouvrier (ICO, IS...)

et l'on ne refait pas l'histoire ni ne fait la révolution avec des si, comme semblait le croire Debord dans ce texte de L'internationale situationniste


“Le commencement d’une époque” IS no 12, octobre 1969
Guy Debord a écrit:
Si, dans une seule grande usine, entre le 16 et le 30 mai, une assemblée générale s’était constituée en Conseil détenant tous les pouvoirs de décision et d’exécution, chassant les bureaucrates, organisant son auto-défense et appelant les grévistes de toutes les entreprises à se mettre en liaison avec elle, ce dernier pas qualitatif franchi eût pu porter le mouvement tout de suite à la lutte finale dont il a tracé historiquement toutes les directives. Un très grand nombre d’entreprises aurait suivi la voie ainsi découverte. Immédiatement, cette usine eût pu se substituer à l’incertaine et, à tous égards, excentrique Sorbonne des premiers jours, pour devenir le centre réel du mouvement des occupations : de véritables délégués des nombreux conseils existant déjà virtuellement dans certains bâtiments occupés, et de tous ceux qui auraient pu s’imposer dans toutes les branches de l’industrie, se seraient ralliés autour de cette base. Une telle assemblée eût pu alors proclamer l’expropriation de tout le capital, y compris étatique ; annoncer que tous les moyens de production du pays étaient désormais la propriété collective du prolétariat organisé en démocratie directe ; et en appeler directement — par exemple, en saisissant enfin quelques-uns des moyens techniques des télécommunications — aux travailleurs du monde entier pour soutenir cette révolution. Certains diront qu’une telle hypothèse est utopique. Nous répondrons : c’est justement parce que le mouvement des occupations a été objectivement, à plusieurs instants, à une heure d’un tel résultat, qu’il a répandu une telle épouvante, lisible par tous sur le moment dans l’impuissance de l’État et l’affolement du parti dit communiste, et depuis dans la conspiration du silence qui est faite sur sa gravité. Au point que des millions de témoins, repris par « l’organisation sociale de l’apparence » qui leur présente cette époque comme une folie passagère de la jeunesse — peut-être même uniquement universitaire — doivent se demander à quel point n’est pas elle-même folle une société qui a pu ainsi laisser passer une si stupéfiante aberration.

Naturellement, dans cette perspective, la guerre civile était inévitable. Si l’affrontement armé n’avait plus dépendu de ce que le gouvernement craignait ou feignait de craindre quant aux mauvaises intentions éventuelles du parti dit communiste mais, tout objectivement, de la consolidation d’un pouvoir prolétarien direct dans une base industrielle (pouvoir évidemment total, et non quelque « pouvoir ouvrier » limité à on ne sait quel pseudo-contrôle de la production de sa propre aliénation), la contre-révolution armée eût été déclenchée sûrement aussitôt. Mais elle n’était pas sûre de gagner. Une partie des troupes se serait évidemment mutinée ; les ouvriers auraient su trouver des armes, et n’auraient certainement plus construit de barricades — bonnes sans doute comme forme d’expression politique au début du mouvement, mais évidemment dérisoires stratégiquement (et tous les Malraux qui disent a posteriori que les tanks eussent emporté la rue Gay-Lussac bien plus vite que la gendarmerie mobile ont certes raison sur ce point, mais pouvaient-ils alors couvrir politiquement les dépenses d’une telle victoire ? Ils ne s’y sont pas risqués, en tout cas, ils ont préféré faire les morts ; et ce n’est certainement pas par humanisme qu’ils ont digéré cette humiliation). L’invasion étrangère eût suivi fatalement, quoi qu’en pensent certains idéologues (on peut avoir lu Hegel et Clausewitz, et n’être que Glucksmann), sans doute à partir des forces de l’O.T.A.N., mais avec l’appui indirect ou direct du « Pacte de Varsovie ». Mais alors, tout aurait été sur-le-champ rejoué à quitte ou double devant le prolétariat d’Europe.

ce qui prête à sourire, c'est sauf erreur qu'en France , sous la répression si sauvage de l'État policier, il n'y a pas eu un seul mort en mai 68 ! Ce qui est loin d'être le cas ailleurs, dans des situations qui ne se disaient pas "révolutionnaires". Les Français ont le goût de se croire exceptionnels pour pas grand-chose, y compris en théorie communiste. J'y reviendrai

comme nous ne sommes qu'au début de l'année commémorative, il faut s'attendre, fétichisme des nombres en sus en ce cinquantenaire, à ce que certains nous promettent « un nouveau 68 »*, dont bien sûr les contenus sont d'ores et déjà lisibles dans les luttes "radicales" de ces dernières années. Je prends un peu d'avance théorique pour 'annoncer' le flop

De 2018, faisons le nouveau Mai 68 Texte (de la CGT ?) sur un blog Médiapart, 29 décembre 2017

Citation :
Le souffle de Mai 68, en cette année du cinquantenaire, est une source d’inspiration. La plus importante grève générale de notre histoire, entre 7 et 10 millions de grévistes, fit apparaître la richesse de la créativité collective et le désir d’en finir avec le carcan de l’ordre capitaliste.

Nous avons besoin d’un Mai 68 réussi. Nous voulons sortir du commentaire impuissant de l’ordre libéral. Nous voulons réussir le prochain Mai 68.

PS : avec ça, il semble que mon sujet ait pris un chemin non tracé... J'annonçais aucune prétention théorique, elle est venue de surcroît. À rebours je renomme donc ce sujet 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents et propositions théoriques

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Lun 29 Jan - 14:52


en 68, l'échec du programmatisme prolétarien n'est pas celui d'une révolution communiste

« Pour que la classe ouvrière soit trahie,
encore eût-il fallu qu’il y eût quelque chose à trahir. »

reprenons : relativement à l'étude de l'histoire à rebours, nous avons l'habitude d'interroger le mouvement communiste de chaque époque et ses moments révolutionnaires comme autant d'échecs. Toutefois, étant obligés d'admettre après coup que les contenus de ces luttes révolutionnaires n'étaient pas à la hauteur de dépasser le capitalisme, nous devons interroger le sens historique de ces révolutions dans l'histoire du capitalisme. Il n'y a aucune honte à considérer aujourd'hui que Mai 68 ne contenait pas les ingrédients d'une révolution communiste, mais bel et bien ceux d'une victoire du capital. Nous devons le comprendre non comme échec d'un rapport de forces défavorable aux révolutionnaires, mais dans les contenus mêmes qu'ils portaient

ce n'est pas ainsi que le voit Bruno Astarian, ou du moins que je le comprends, dans Solitude de la théorie communiste, Hic Salta août 2016


B.A. a écrit:
Après la défaite de l’insurrection, après que l’ouverture sur tous les possibles a disparu dans le retour à la routine du travail, la théorie communiste se donne pour tâche de comprendre pourquoi ça a raté. Presque par essence, la théorie communiste se développe post festum, et donc dans la séparation d’avec le rapport social qui est sa source. Si la révolution avait réussi, la théorie aurait disparu dans le dépassement de la séparation entre conscience immédiate et conscience abstraite, dans la production d’une forme de conscience de soi réconciliée avec l’immédiateté de la vie sociale. Mais les révolutions ont échoué, et la théorie communiste doit rendre compte de ces échecs. Elle doit d’une part expliquer ce qui s’est passé en fonction de la situation d’avant l’insurrection, elle doit d’autre part analyser les options prises par les insurgés – qui doivent elles-mêmes être expliquées par le contexte historique – et elle doit enfin tenir compte des objectifs qu’ils s’était donnés, implicitement ou explicitement. La théorie communiste procède de façon itérative entre ces trois moments : analyse du mouvement de la société capitaliste et de sa contradiction fondamentale (critique de l’économie politique, théorie de la valeur, théorie des crises), étude critique des tentatives révolutionnaires du passé (théorie de la révolution), et définition du but communiste qui donne sens aux deux moments précédents (projection du capitalisme aboli). C’est ainsi que la théorie communiste procède à partir de la phase révolutionnaire qui vient d’échouer, qu’elle cherche dans les conditions qui ont présidé à la crise et à l’insurrection l’explication de l’action des insurgés. Elle analyse de façon critique les options qu’ils ont suivies et pose à nouveau le problème pour la prochaine fois. Encore faut-il prouver qu’il y en aura une (critique de l’économie politique, théorie des crises) et définir, de façon critique par rapport aux tentatives précédentes, aussi bien le but communiste que la méthode, politique ou non, organisationnelle ou non, d’y parvenir.

le produit historique de la période incluant l'événement "Mai 68" a été entièrement déterminé par l'évolution du capital comme toujours victorieux dans la confrontation de classe, et rétrospectivement nous pouvons lire cet événement comme préparant cette victoire du capital. Nous devons comprendre non seulement ce qui aurait échoué du point de vue prolétarien, le programmatisme, mais en quoi le conflit de 68 comportait, y compris chez les "révolutionnaires", les ingrédients d'une victoire du capital

en effet, nous ne pouvons pas en même temps considérer que la défaite ouvrière, celle du programmatisme prolétarien, était réellement défaite d'une révolution communiste, sauf à prendre au pied de la lettre les termes de ce qui était dans les discours des "avant-gardes" une révolution, sans quoi comme pour Krivine et Cie, « Mai 68 reste ce qu'il faut refaire...» pour le réussir. La seule réussite possible de 68, avec les "si" de Debord, aurait été la victoire du programmatisme ouvrier en mode conseilliste (ce qui n'est pas la vision trotskiste de Krivine), donc pour nous aujourd'hui, dans les termes ici partagés avec les théoriciens de la communisation, une défaite de la révolution communiste. Dans la réalité, seule reste la victoire du capitalisme restructuré

il ne fait pour moi aucun doute qu'avec le temps, c'est ainsi que nous relirons, en communistes, cet événement. Le plus tôt sera le mieux, pour éviter de recommencer


à relire en conséquence : Les « événements » de mai–juin 1968 : L’exception sociale française, Christian Charrier La Matérielle N°14, septembre 2005. Extrait

Christian Charrier a écrit:
Au–delà du mythique « mouvement des occupations » dont l’Internationale Situationniste à fait l’(auto)apologie et même de l’éphémère Comité inter–entreprise de Censier [(Astarian 2003 : 88), (Le Mouvement communiste 1972 : 219) c’est dans la journée du 27 mai que l’« âme politique » des « évènements » se révèle le plus clairement dans le fossé qui sépare la matinée de Billancourt au cours de laquelle les ouvriers de Renault rejettent le protocole d’accord signé par le CGT et refusent de retourner dans les usines qu’ils n’ont pas (ou très peu) occupées [je souligne], et la soirée de Charletty qui réunit le ban et l’arrière ban de la « gauche non communiste » (non stalinienne) sous le drapeau de la « révolution sociale », au cours de laquelle Barjonnet, ancien militant de la CGT passé au PSU de Rocard, proclame que « la situation est révolutionnaire. » : « Tout est possible grâce aux comités d’action. Vous allez rentrer et discuter avec les gens, et constituer des comités d’action de quartier. Il y a aujourd’hui dans ce stade une flamme qui ne doit plus s’éteindre.» (Joffrin 1988: 253).

Vingt ans après Cohn–Bendit conclut : « Toutes ces forces rassemblées qui cherchaient une issue politique, c’était notre seule chance. Et notre chance s’appelait Mendès. » (Joffrin 1988 : 254). « Lourde affirmation » de la classe prolétaire dans son rejet des « accords de Grenelle »6, d’un côté, gesticulation et tactique politique des leaders et autres « hommes providentiels » de l‘autre côté avec, dans les coulisses du show celui qui incarnera treize ans plus tard la « restructuration » de la société française avec les résultats que l’on sait. Pour cette raison, malgré toutes les qualités du travail de recherche d’Astarian sur les grèves et les occupations d’usines [Les grèves en France en Mai-Juin 1968], je ne peux partager le paradoxe qu’il voit entre « cette lourde affirmation de la classe « et son manque de dynamisme, entre la force d’une grève et sa soumission à des appareils qui la trahissent même au niveau revendicatif élémentaire. » (Astarian 2003 : 69) Pour que la classe ouvrière soit trahie, encore eût-il fallu qu’il y eût quelque chose à trahir [je souligne], or, la « passivité » même de la classe indique indubitablement que ce quelque chose n’était qu’un rien, mais un rien plein de politique – sans compter que ce thème de la trahison des syndicats suppose que la classe prolétaire puisse être autres chose qu’une classe capitaliste, c’est–à–dire une catégorie du capital.

6 J’ai abordé à propos du mouvement de mai–juin 2003 la question de la modernité des « événements » de mai–juin 1968, à travers le déplacement du lieu des négociations qui, pour l’essentiel, se transporte de l’État aux branches d’industrie. Astarian y voir un élément de la défaite et une forme du démantèlement de l’unité du mouvement (Astarian 2003 : 56), j’y vois au contraire le début de ce que j’ai appelé l’« immédiateté sociale des classes. » (Charrier 2005 : 5).

Le retrait ouvrier est la marque de la dimension politique qui constitue ce retrait
. Ce n’est qu’à partir du moment où la reprise est programmée par l’État et les syndicats, alors que la manifestation des Champs–Élysées du 30 mai voit défiler les momies du gaullisme [quand même 2 millions de "momies"], qu’en refusant avec acharnement la reprise du travail [ce point est à vérifier, en quantité et qualité] contre les charges policières menées avec non moins d’acharnement (Astarian 2003 : 63 et suiv.)*, que la classe prolétaire quitte son absentéisme et sort de l’exception française pour rejoindre le cour international normal des luttes de la période qui se terminera avec les années quatre–vingt. Mais cette exception ne fait que commencer pour la théorie française de la révolution qui, comme la chouette de Minerve, ne prend son vol qu’à la tombée de la nuit.

* pour démentir une précédente affirmation de ma part : « Six morts sont comptabilisés du 24 mai au 11 juin 1968 : un commissaire de police est tué sur le pont La Fayette, à Lyon, par un camion lancé par les manifestants, un lycéen se noie près de Flins lors d'une charge de CRS, un gérant d'immeuble reçoit un éclat de grenade en plein coeur, rue des Écoles, à Paris, deux ouvriers sont tués par des balles perdues tirées par les forces de l'ordre dans le Calvados et chez Peugeot à Sochaux-Montbéliard où un troisième, déséquilibré par une grenade offensive, tombe d'un parapet et se fracture le crâne. Selon les informations disponibles, les balles en question étaient en caoutchouc. » note de Michel Rocard dans Si la gauche savait, entretiens avec Georges-Marc Benamou, Robert Laffont 2005, p. 138

Charrier analyse dans le texte qui suit « Le milieu d’origine de l’exception théorique française » et conclut ainsi :
Citation :
Naturellement, dans l’éclectisme de cet élément théorique, c’est de là que part la théorie française à partir de l’exception sociale des « événements » de mai–juin 1968 dans leur surdétermination politique : « La classe ouvrière est–elle ou non porteuse d’une volonté et d’une capacité de transformation révolutionnaire ? Est–elle capable de réaliser à l’échelle mondiale la véritable communauté humaine, l’humanité sociale ? » (Guillaume 1969 : 119)

en remettant en cause l'universalisme révolutionnaire prolétarien, je n'ai fait que prolonger cette question d'une réponse que Jacques Camatte formulait déjà en 1976 en ces termes :
Jacques Camatte a écrit:
Affirmer que tout mouvement social révolutionnaire ne peut qu’alimenter la contre-révolution à partir du moment où en Occident le prolétariat ne fait rien, équivaut à vouloir faire tout graviter autour de l’Occident, c’est faire preuve d’eurocentrisme ou justifier le colonialisme, etc. et surtout c’est faire peu de cas de la tragique impasse dans laquelle seront et sont acculée une multitude de femmes et d’hommes des diverses zones qu’on dit sous-développées. En dernier lieu, cela exprime de la manière la plus aiguë l’inversion de la proposition « le prolétariat n’attend pas de sauveur suprême », devenue « le prolétariat est le sauveur suprême qu’il faut attendre. »
Vers la communauté humaine, Invariance, 1976

cité dans Jacques Camatte et «le chaînon manquant» de la critique sociale contemporaine, Federico Corriente, 2014, traduction Adé 2015

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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Mar 30 Jan - 18:00


du "pouvoir des travailleurs" au "questionnement existentiel"
en passant par les "revendications" : rendez-vous au tas de sable !

Tristan Vacances : - Excusez-moi, cher Patlotch, mais je ne vois pas très bien où vous voulez en venir en avançant que 68 fut dans le capitalisme une révolution qui n'a jamais eu un contenu, même marginal, de dépassement du capitalisme, que ce soit chez les étudiants révoltés ou chez les ouvriers en grève...

Patlotch : - pour quelqu'un qui ne voit pas, c'est bien vu, du moins par la reformulation. Je ne veux en venir nulle part ailleurs, et c'est tout vu, sauf par ceux qui s'évertuent à y voir une révolution prolétarienne ratée

je l'ai montré par les contenus des mots d'ordres étudiants, dont les plus avancés (Enragés, ICO, IS...) relèvent du conseillisme ouvrier, donc encore du programmatisme, ici autonomiste et auto-gestionnaire. Ce point relève de l'analyse des théoriciens de la communisation, et je le partage

concernant la reprise après le protocole de Grenelle (dit "accord" mais qui n'en ai pas un, puisqu'aucun syndicat ne l'a signé), si Seguy est "hué" à Billancourt, c'est pour les passages où il donne le niveau de ce qui a été lâché par le gouvernement Pompidou-Chirac. S'il a trahi quelque chose, ce n'est pas en appelant à la reprise, justifiant qu'il n'avait pas à le faire puisque la CGT n'avait pas appelé à la grève nationale (sic, mais c'est comme ça), renvoyant aux accords par branches et cassant donc une éventuelle dynamique d'élargissement, d'où ce qui s'en suit, qu'explique bien Christian Charrier (« Pour que la classe ouvrière soit trahie, encore eût-il fallu qu’il y eût quelque chose à trahir. »)

il n'y a pas eu de mots d'ordres ouvriers de prise du pouvoir politique mais Charlety à l'appel de Unef, SNESup, FEN, CFDT (et PSU), sans les "staliniens", avec Michel Rocard et Pierre Mendès France, et Jacques Sauvageot récemment disparu



il y a eu fort peu d'occupations d'usines et encore moins de "conseils ouvriers", puisque les syndicats étaient encore puissants et localement dans les boîtes, c'est eux qui massivement menaient la danse, ou la contredanse quand ils étaient "débordés par la base". Politiquement, la CGT était accrochée au PCF et porteuse de son mot d'ordre de "gouvernement populaire", donc avec le PCF, ce qui fut l'enjeu des rapports de force et tractations entre partis de gauche jusqu'à la signature du Programme commun de gouvernement en 1972, et qui échoue devant Giscard D'Estaing en 1974

toujours est-il que si la question de prendre le pouvoir est marginalement posée en 1968, aucune initiative n'est envisagée, et pour l'extrême-gauche cela veut dire par les urnes (Krivine égal à lui-même de 1968 à 2018). Le courant anarchiste n'a pas de poids réel

Daniel Cohn-Bendit : “Oubliez Mai 68 ! Télérama 28 mars 2008

Daniel Cohn-Bendit a écrit:
Seul le PSU de Pierre Mendès France et de Michel Rocard était en phase avec Mai 68.

À part moi, les seuls à s'en réclamer sont à l'extrême gauche. Mais eux veulent « réussir » Mai 68, c'est-à-dire faire la révolution que nous n'avons pas menée au bout. C'est mal comprendre ce qui s'est passé, car, à part quelques groupes politisés, personne ne voulait prendre le pouvoir. Il s'agissait de bien autre chose.

Tout de même, c'est drôle de voir que les communistes sont aujourd'hui les plus accros à 68 !


Télérama : - Et les trotskistes de la Ligue communiste révolutionnaire...

Effectivement, mais eux étaient là en 68 et ils y sont toujours aussi attachés. Même s'ils n'y ont pas compris grand-chose.

"bien autre chose" ? une aspiration à plus de liberté tous azimuts, et donc une autre dimension de 68 (celle mise en évidence par Temps Critiques et sa révolution à titre humain, puisque c'est leur analyse, après coup, de 68), mais sinon les contenus concrets sont massivement revendicatifs, même chez les étudiants, ce qu'on retrouve aujourd'hui autour des réformes Macron de l'entrée à l'Université et autres joyeusetés pour les étudiants les plus pauvres

Tristan Vacances : - Mais quel est l'enjeu aujourd'hui ?

Patlotch : - comprendre ce qui s'est passé et le nommer en conséquence comme on veut, mais pas "révolution communiste qui a échoué". Ce qui a échoué, c'est le programmatisme aussi bien étatiste (PCF, LCR, Maos...) qu'autogestionnaire (Conseillistes, Anarchistes, Situationnistes),

ce qui a gagné, c'est le capital pour sa restructuration avec les bonnes idées "culturelles" fournies par Cohn-Bendit et ses amis, qui en ce sens n'ont pas trahi non plus. Dans cet interview de 2008, il considère que « les Verts sont les plus proches de l'esprit de mai 68, dans le sens d'une révolution des consciences politiques, d'un questionnement existentiel. »



Sorbonne mai 68

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Jeu 1 Fév - 13:08


31 janvier


la fabrique de la vulgate et du mythe

plusieurs ouvrages et textes nous parlent de 68 comme "année révolutionnaire", des événements comme étant une révolution, à tel point que le terme est hémiplégique : d'un côté il veut bien dire quelque chose, de l'autre on ne sait plus quoi. Petite recension

1968, une année révolutionnaire à travers le monde
Carlo Bata et‎ Gianni Morelli, septembre 2017

Citation :
Une année à marquer d'une pierre blanche. Une année de bouleversements sociaux et politiques, de contestations à l'échelle planétaire. Et surtout de la remise en question des modèles de société : ouvriers, étudiants et minorités ethniques exigent des réformes, une meilleure justice et l'amélioration de leurs conditions de vie. Dans toutes les capitales, des cortèges envahissent les rues. Du Mexique au Japon, de la France à l'Italie, on assiste à des batailles de rues parfois réprimées dans le sang. Le Printemps de Prague est étouffé par les chars soviétiques. Des hommes politiques sont assassinés : Robert Kennedy, Martin Luther King... 1968 ne se réduit toutefois pas à ces crispations : c'est aussi l'année des missions dans l'espace, tandis que fleurissent la culture hippie et la Beat Generation, que s'affirment les droits des femmes et que le pacifisme déferle sur les mentalités et les modes de vie. Cet ouvrage, richement illustré de photos des meilleurs journalistes reporters de l'époque, expose et détaille les nombreux aspects de cette année culte. Des textes clairs reviennent sur le contexte de chaque événement. Souvenirs émouvants pour ses contemporains, découvertes passionnantes pour d'autres, 1968 demeure une année intense.

68, année révolutionnaire
Grace An, Associate Professor of French and Cinema Studies, Oberlin College

Mai 68 : Une Révolution Culturelle
Laura Sharpe University of Rhode Island 2006

Dossier 68 : 1968, révolution manquée ?
Alternative libertaire 30 juin 2008

Citation :
Crise politique, conflit social, explosion hédoniste, Mai 68 ce fut tout cela à la fois. Mais « révolution manquée » ? Était-il possible, en mai, de pousser l’avantage ? De passer d’une situation prérévolutionnaire à une crise révolutionnaire ?

Pour exploiter cette situation prérévolutionnaire et pousser l’avantage, il aurait fallu une minorité révolutionnaire libertaire expérimentée et influente dans un mouvement syndical libre, bien implanté et acquis aux pratiques d’auto-organisation et d’autogestion.



Mai 68 : grand soir d’un syndicalisme révolutionnaire étudiant ?
Jean-Philippe Legois, Matériaux pour l'histoire de notre temps 2004

le syndicalisme révolutionnaire a existé comme mouvement et idéologie, mais il s'agit au fond d'un oxymore




Bruxelles



une révolution faite à moitié ne fait pas la moitié d'une révolution



ça c'est bien vrai, mais la suite a dit la vérité de 68 comme révolution du et dans le capital

Arrow

BHL : J'ai fait un rêve

Mai 68, maintenant !
Bernard-Henri Lévy La Règle du jeu 30 janvier 2018

Et si la célébration de Mai 68 échappait à la pompe prévisible, aux doctes études et aux récits d’anciens combattants ?



Tags dans la rue en Mai 68

BHL a écrit:
L’anniversaire de Mai 68 arrive au grand galop.

Et si la célébration échappait à la pompe prévisible, aux doctes études et aux récits d’anciens combattants ? et si, ne serait-ce qu’un soir, ou une heure, ou le temps d’un rêve éveillé, elle voulait bien s’abreuver à la source de l’événement, à la cascade d’impertinence, de rage ironique, de fraternité érudite qui présidèrent, il y a cinquante ans, aux barricades enchantées, aux amphithéâtres en révolte et à ces jours de folie tête-bêche où Paris retrouva des airs d’éducation sentimentale ?

L’insoumission ne serait plus l’apanage d’un parti, et les tenants de la vieille gauche, celle aux idées de plomb, s’exileraient – mais pour de bon – à Baden-Baden.

Les socialistes feraient des rêves plutôt que des motions. Les zadistes seraient des Zazie dans le métro et des fusées d’espoir s’envoleraient des non-tarmacs de Notre-Dame-des-Landes.

Les hommes et les femmes cesseraient d’aller chacun de leur côté et les amoureux, les amoureuses, les amis du désir et de la passion balanceraient, non des porcs, mais des pavés sur les instigateurs du nouvel ordre moral qui s’annonce.

On expliquerait aux féministes assermentées que Catherine Deneuve a plus fait, avec ses films, pour desserrer le joug des femmes qu’elles ne le feront jamais avec leurs tribunes grondeuses et leurs invitations à la délation.

On distribuerait, sur les places en liesse, un petit livre rouge faits d’extraits de Marivaux, d’une chanson de Ronsard et des pages les plus hot de «A la recherche du temps perdu».

On se souviendrait que les longues marches finissent toujours par tourner en rond et que leurs timoniers sont des Timon de Shakespeare coupés de la vraie vie par la fausse amitié des courtisans.

Paul Ricœur ressuscité viendrait constater qu’un fils de Mai, son disciple, semble avoir tout de même appris l’art de faire respirer une société.

Le Parlement ne serait plus en marche mais en vadrouille ; il irait, oblique, sur des sentiers de traverse et des chemins sans douane idéologique ; on y lirait Rimbaud, Baudelaire et Romain Gary autant que des rapports de la Cour des comptes.

On préférerait vivre à Montevideo en souvenir de Lautréamont plutôt que mourir à Caracas pour Maduro.

On crierait aux Birmans, aux Egyptiens, aux Algériens, que la volonté générale prime la volonté de tout général.

On interpellerait, aux Etats-Unis, les industriels véreux et les fossiles de l’énergie pour les inviter à relire Günther Anders ou André Gorz – et, ainsi, make the planet great again.

On dissiperait, dans tous les Quartiers latins du monde, les lacrymogènes poisseux et les fumerolles des pensées brunes : Orban serait mis au ban ; on crierait «ni patrie ni Poutine !» ou «FSB, SS !» ; on comprendrait qu’un Donald ne vaut même pas un Mickey et on prierait Erdogan de faire l’amour à la paix plutôt que la guerre aux Kurdes d’Afrin.

Les sorbonnards préféreraient Kundera à Guevara.

On érigerait une statue de Guy Hocquenghem devant les locaux de la Manif pour tous.

Les nanterriens du jour et les odéonistes du temps occuperaient la rue Sébastien-Bottin jusqu’à ce que Gallimard se décide à mettre Sagan en «Pléiade».

On lirait Lacan plutôt que Laclau – et on danserait, boulevard Saint-Michel, en se riant des populistes, enracinés et autres «souchiens» trop heureux d’être nés quelque part.

On vendrait à la Chine les livres que nous avons trop lus et peut-être, alors, les missions diplomatiques deviendraient-elles les bras chargés, non de contrats, mais de dissidents libérés.

On fermerait les télés de propagande pour ouvrir les yeux sur les tragédies du monde (ou alors on contraindrait Russia Today, sous peine d’amende monstre, à diffuser en boucle des images des guerres de Tchétchénie, d’Ukraine et de Syrie).

On sommerait, sur Twitter, les trolls de se démasquer et de sortir de leur bouge anonyme et 2.0.

On serait rusé comme des goupils face à ces autres polices que sont les Gafa.

On distribuerait des «J’aime» aux policiers d’antan, ceux qui veillent devant Charlie, les synagogues et les gares – et, aussi, aux paysans de Paris, piétons des révolutions pour de vrai, pas dans un clic instagramesque ; le chapeau d’Aragon serait porté au Panthéon ; et chacun voudrait mourir à 30 ans plutôt que de se renier à 60.

Le fond de l’air redeviendrait rouge écarlate – et non plus anthracite de nos passions tristes.

On rappellerait aux Corses que les frontières, de toute façon, n’existent pas.

Aux Catalans que Mario Vargas Llosa vaut mieux que Carlos Pousse-Démon.

Paris deviendrait une seconde Commune où l’on redirait au monde que nous sommes tous des juifs allemands, des Iraniens libres, des Turcs insurgés, des Irakiens rêveurs et des Rohingyas menacés.

On ferait des barricades de Vélib’ ; on déguiserait la rue des Ecoles en place Maïdan ou en parc Gezi pour dire que les vrais insoumis sont toujours des cosmopolites ; on projetterait, place de la Concorde, sur écran géant, des images de demandeurs d’asile injustement déboutés ; les voies sur berge seraient réouvertes pour des défilés de psychanalystes et de chômeurs en colère, de patrons foucaldiens et de défenseurs du droit à la paresse, d’écologistes californiens, de carnivores non repentis, de lecteurs d’Abdelwahab Meddeb scandant «ni djihad ni foulards», d’admirateurs de Rushdie et de Polanski – soyons réalistes, demandons l’impossible.

Ainsi, plutôt qu’invoquer les mânes éteintes des trois frondeuses des Trente Glorieuses, plutôt que de se repasser en boucle les diapositives en noir et blanc de nos Gavroche aujourd’hui chenus, plutôt que de disséquer, en pays vieux, ce que nous avons eu de meilleur, nous retrouverons le sel de nos semaines saintes.

j'avoue avoir hésité à le verser dans le fil sur la poésie de 68, en prose, naturellement

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Jeu 1 Fév - 13:58


beaucoup plus intéressant, sur l'histoire de l'ORA et environs. Rappelons que 'Bernard Lyon' (BL), du groupe 'communisateur' Théorie communiste (TC), appartenait à ce milieu militant sous le nom d'Alain Dreyfus (voir ici). BL est l'ORAcle de TC


Être anarchistes et révolutionnaires à Orléans dans les années 68
Théo Roumier, Blog À celles et ceux qui luttent et qui résistent 1er février 2018

Deuxième billet sur l’histoire de l’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA). Cette fois consacré à l’activité d’un de ses groupes locaux, celui d’Orléans : entre antimilitarisme, luttes ouvrières et intervention de quartier, petit survol de près de dix années de militantisme libertaire de l’après 68 à la fin des années 70.

Citation :
Lorsqu’on évoque Mai 1968 et l’essor de l’extrême gauche qui l’a accompagné, les courants maoïstes et trotskystes sont régulièrement cités. Il n’en est pas de même pour le courant libertaire. Sans avoir eu l’audience (publique et médiatique) des courants inspirés du léninisme dans les années 68, les anarchistes ont pourtant, à la mesure de l’espace politique qu’ils et elles ont occupé, construit une action militante, élaboré des pratiques, des stratégies de mobilisation, des discours…

L’Organisation révolutionnaire anarchiste (ORA) est un des outils collectif qui a permis cela. Localement, ce sont plus d’une trentaine de groupes qui ont assuré une activité régulière sur toute la période des années 68 (et au-delà, mais c’est une autre histoire) ; d’abord de 1968 à 1976, sous le sigle ORA, puis, à l’issue d’une scission, sous ceux de l’OCL (Organisation communiste libertaire) et de l’UTCL (Union des travailleurs communistes libertaires, ancêtre d’Alternative libertaire, qui existe toujours). Ce billet se propose de suivre l’évolution d’un de ces groupes locaux, celui d’Orléans.

Dans la foulée de Mai

En mai 1968, à vrai dire peu de choses retiennent l’attention. Le mouvement libertaire est atone. Il y aurait eu un groupe d’étudiants à l’Université d’Orléans adhérents de la Confédération nationale du travail (CNT) française. Il faut ajouter à cela une forte concentration d’anarcho-syndicalistes de la CNT espagnole (pour l’essentiel maçons et métallos), mais dont l’activité est, comme souvent, centrée sur l’exil. C’est tout. Et c’est bien faible pour espérer voir apparaître un mouvement anarchiste structuré dans les années 68. Pourtant c’est pour l’essentiel dans sa composante « lutte de classe » que va bel et bien se développer à Orléans le courant libertaire.

Entre 1969 et 1972, dans la foulée des évènements de mai, le mouvement communiste libertaire se crée ex-nihilo. Un premier groupe libertaire se manifeste. Il se compose de militants venus de l’Union fédérale anarchiste1, donc plutôt « individualistes » au départ, et de jeunes militants plutôt proches de l’ORA. Ces derniers constituent assez vite un Cercle Front libertaire (CFL), du nom du journal publié par cette organisation2. Principalement lycéen et étudiant, ce CFL réussit à agglomérer une petite dizaine de membres.

Il co-signe des tracts unitaires avec le reste de l’extrême-gauche orléanaise, trotskyste ou maoïste, non sans polémiques caractéristiques du climat politique de la période. Une certaine proximité existe avec les espagnols de la CNT, même si cette dernière peut parfois être conflictuelle ; les cénétistes se méfiant des accointances « marxistes » du CFL. On a ainsi vu l’ORA faire un cortège remarqué à Paris lors de la manifestation unitaire pour l’enterrement du militant maoïste Pierre Overney3 en mars 1972. En janvier 1973, un unique tract signé CFL, « L’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes », est distribué sur le quartier de l’Argonne à Orléans. Ce quartier sera un des « territoires » de l’ORA sur toute la période.

Mais Mai c’est aussi le plongeon dans un bain de contre-culture dans lequel s’épanouissent de nombreux anars, « tendance Charlie Hebdo » d’après Alexandre, ancien militant orléanais de l’ORA4. Sur le campus universitaire, une association, « Vendange 72 », voit le jour s’inscrivant dans cette veine subversive. Pour les très institutionnelles fêtes de Jeanne d’Arc de l’année 1972, un éphémère « Comité » est par exemple créé qui édite une affiche couleur grand format annonçant crânement : « Orléans, 7-8 mai, Fêtes de Jeanne d’Arc : le Pape montrera sa bite ! ». Un regroupement qui n’a évidemment pas vocation à quelque intervention sérieuse, ni même politique, que ce soit.

« La nécessité d’une organisation »

1973, le groupe libertaire né de 68, lui, se métamorphose. Baptisé Anarchistes communistes libertaires orléanais (ACLO), il se voulait une tentative de regroupement unitaire « durable ». Ce regroupement prend notamment appui sur la mobilisation contre la Loi Debré qui a vu se créer sur Orléans une section du Mouvement anti-autoritaire contre l’armée (MACA), publiant un bulletin local de Rompons les rangs5.

Cette même année 1973, lors de sa rencontre nationale de juin, l’ORA décide d’intégrer les CFL en son sein. Le CFL d’Orléans suit le mouvement. Le groupe ORA est désormais véritablement né. Son premier acte est de rompre avec ACLO. Un texte6 du 13 août 1973, rendu public, fait le bilan à la hache du travail antimilitariste mené en commun, « le seul travail “cohérent”, bien que cela soit fort discutable », et explique sa démarche. Intransigeants, les jeunes militants de l’ORA ne font pas dans la demi-mesure : « Seul le prolétariat a une potentialité révolutionnaire. Notre travail militant doit se diriger en priorité vers ce front de lutte (usines, CET, lycées techniques…). Nous refuser cet axe d’intervention, c’est nous condamner à une pratique petite-bourgeoise. ». Le texte se termine par un appel « aux camarades d’accord avec ces bases » : soit ils intègrent le groupe, soit ils travaillent avec le groupe, sans rejoindre l’ORA, mais « sur les bases de celle-ci » !

L’appel a-t-il été entendu ? L’ORA réussit quoi qu’il en soit à s’élargir comme en attestent deux bilans d’activité internes successifs destinés aux bulletins intérieurs de l’organisation7. En novembre 1973, il est fait mention d’un collectif de 14 militant.es, dont la composition est ainsi répartie : 2 instituteurs (École Émancipée), 2 étudiants salariés (Sgen-CFDT et SNES, tous deux également à l’École Émancipée), 4 autres étudiants, 1 lycéen, 1 étalagiste, 1 secrétaire, 1 agent d’entretien dans la métallurgie, 1 plombier (CNT), 1 maçon (CNT). Le groupe cotise régulièrement : 160 francs en octobre, 145 en novembre et 140 en décembre selon un rapport de trésorerie nationale de janvier 19748. Si l’on rapporte ces montants au salaire moyen net, d’à peu près 1500 francs mensuels pour un ouvrier et 1600 francs pour un employé à cette période, et aux règles de cotisation à l’ORA en vigueur9, cela équivaut à cotiser pour à peine plus d’un salarié à temps plein ! En revanche, ce sont 50 numéros de Front libertaire, destinés à la diffusion, qui sont commandés et payés chaque mois.


Le groupe ORA d'Orléans en manifestation, janvier 1974 ©️ archives privées

Cinq mois plus tard, en avril 1974, le groupe a connu une défection, compensée par une adhésion et des contacts prometteurs avec un étudiant et deux lycéens. La composition indiquée est sensiblement identique (un ouvrier en conserverie a remplacé le plombier cénétiste), mais plus formalisée. Sont distingués les cinq militants intégrés à proprement parlé à l’ORA (deux instituteurs et trois étudiants dont un surveillant d’externat), des sept sympathisants. Le noyau dur est très nettement polarisé sur le secteur de l’éducation. Le groupe d’Orléans participe d’ailleurs aux commissions nationales Enseignement et Lycées de l’ORA10.

Il faut aussi pointer un autre aspect de ces bilans : la répartition femmes/hommes n’est jamais mentionnée, même si le groupe est, d’après plusieurs indices et sources concordantes, quasi-exclusivement composé d’hommes. Enfin l’ORA peut également compter sur Orléans sur plusieurs dizaines de sympathisant.es, capable de « constituer des cortèges de 50 personnes en manifestation et de rassembler 150 personnes en meeting » selon Alexandre. Mais c’est aussi un groupe humain, d’une moyenne d’âge plutôt jeune qui plus est. L’activisme débridé qui est le sien peut parfois créer des tensions : l’année 1975 sera visiblement une année quelque peu « chahutée » en interne, entre prises de distance et coups d’éclats.

Reste que dans le landernau local de l’extrême-gauche, qui rassemble en tout plus d’une centaine de militant.es à l’époque, l’ORA est une organisation qui compte à côté des différents groupes trotskystes (LC, LO et OCI/AJS) ou maoïstes (Front Rouge, PCMLF). Dans ces années d’effervescence, le groupe doit parfois s’imposer, que ce soit dans la rue face au service d’ordre de la CGT, ou face aux tentatives d’intimidations de la police ou des barbouzes qui perturbent les collages et les diffusions de Front libertaire. Solidarité avec LIP, le Chili… l’ORA prend toute sa place dans les grandes causes unitaires de cette première moitié des années 70. Une mention particulière doit être accordée à l’Espagne.


Article paru dans « La Nouvelle République » le 18 janvier 1974 sur l'occupation du Consulat espagnol d'Orléans. Sur la photo, l'un des occupants brandit un pied-de-biche. ©️ archives privées

En 1974, l’ORA reconstitue la section locale de Solidarité internationale antifasciste (SIA), association née lors de la guerre et la révolution en Espagne, ce qui permet de resserrer les liens avec les militants orléanais de la CNT. L’activité de SIA est pour l’essentiel consacrée au soutien aux luttes de la péninsule ibérique, Portugal compris : 3000 francs de l’époque seront ainsi récoltés à destination du mouvement anarcho-syndicaliste portugais, livrés en mains propres à Lisbonne à l’été 1975 par un militant de l’ORA d’Orléans. Et la mobilisation pour la libération des emprisonné.es de l’ex-Mouvement ibérique de Libération (MIL)11 – dont Salvador Puig Antich, qui meurt garroté le 2 mars 1974 – est l’occasion de plusieurs initiatives publiques dont une action d’éclat avec l’occupation du consulat espagnol à Orléans en janvier 1974.

Pour un anarchisme ouvrier

Mais, en adéquation avec le « principe de la lutte des classes » que fait sienne l’ORA, c’est surtout sur ce front de lutte qu’il s’agit d’intervenir activement. À Orléans, les militants décident de publier un bulletin au titre générique, La Taupe libertaire, qui sera diffusé auprès des jeunes scolarisé.es des lycées et des collèges d’enseignement technique, les CET, mais aussi en direction de deux entreprises de l’agglomération orléanaise, la fonderie Chenesseau de Saint-Jean-de-Braye et la tuilerie Redland de Saint-Jean-le-Blanc.

Il est difficile de ne pas s’arrêter ici sur le nom de « Taupe libertaire » choisi par les militants de l’ORA pour baptiser leur bulletin. Ce nom, ils ne l’ont pas inventé. En 1972, de janvier à mai, le groupe ORA parisien des PTT publie une Taupe libertaire-PTT12. Et c’est une citation de Karl Marx qui est placée en épigraphe : « Aux actions qui mettent en émoi la bourgeoisie et les malheureux prophètes, nous reconnaissons notre vieille amie, notre Robin des Bois à nous, notre vieille taupe qui sait si bien travailler sous terre pour apparaître brusquement : la révolution. ». Dans la même période où le groupe ORA d’Orléans fait paraître ses tracts « Taupe libertaire », le CFL de Roubaix fait également paraître une Taupe roubaisienne reproduisant la même épigraphe que celle de la Taupe libertaire-PTT13.

Ce choix n’est pas un hasard et correspond à la volonté d’ouverture au marxisme revendiquée par l’ORA14, dans la lignée d’un Daniel Guérin, auteur de Pour un marxisme libertaire en 1969. Pour l’occasion, s’il s’agit de se revendiquer de Marx, il y a aussi ici une proximité avec les pratiques d’autres groupes d’extrême gauche. Par exemple, la Ligue communiste développe depuis sa création en 1969 une stratégie de développement en entreprise et de rassemblement de ce qu’elle appelle « l’avant-garde ouvrière large ». Cette organisation diffuse depuis 1970, sur l’ensemble du territoire et dans plusieurs secteurs, d’innombrables tracts baptisés « Taupe rouge » qui, avec les groupes d’entreprise du même nom, sont les vecteurs de cette stratégie, accélérée par le « tournant ouvrier » de cette organisation15. D’autres organisations partagent le même type de préoccupation.

Et dès 1973/1974, le groupe ORA d’Orléans s’inscrit dans une pratique similaire. Le premier numéro de La Taupe libertaire-Chenesseau est daté du 21 mai 1973 et est rédigé en trois langues : français, portugais et arabe. Son titre : « À bas la circulaire Fontanet, loi esclavagiste »16. La fonderie Chenesseau, qui emploie pour l’essentiel une main d’œuvre immigrée, sera un haut lieu de l’activisme de l’ORA Orléans17. D’après un texte interne, la fonderie emploie140 salarié.es, dont les quatre cinquièmes sont originaires du Maghreb (Algérie, Maroc, Tunisie) ou du Portugal. L’ORA réussi à y prendre pied par l’entremise d’un de ses militants, Luis Garcia, ouvrier d’entretien dans la fonderie.


Affiche de soutien à la grève de la fonderie Chenesseau (détail), 1978 ©️ CIRA

En 1975, il y monte une section CFDT dont l’activité sera marquée par la combativité et l’insolence. Ainsi, en mai 1976, une grève d’une semaine permet d’obtenir une augmentation des salaires… anti-hiérarchique : « Le type d’augmentation n’était pas sans intérêt puisque nous obtenions une moyenne de 1,00 F de l’heure, répartie de façon suivante : de 0,70 F pour les plus hauts salaires à 1,30 F pour les plus bas salaires ». En décembre 1976, le n°3 de Liaisons-Centre, « bulletin communiste libertaire » qu’anime le groupe d’Orléans, publie un article « Le Bal Chenesseau ou le Bal des Maudits » qui raconte avec verve comment et pourquoi le bal de fin d’année de la direction est délibérément « gâché » par « les sans-culottes de la fonderie » (l’article est reproduit en fin de billet). La fonderie Chenesseau restera un lieu d’intervention privilégié jusqu’à la fin des années 1970.

S’il n’y a plus de Taupe libertaire diffusée à Orléans au-delà de 1974, la question d’intervenir sur des « secteurs » reste cruciale pour l’ORA. En mars 1976, un nouveau bilan d’activité présente ainsi la récente constitution d’un groupe de « travailleurs communistes libertaires de la Santé » composé de très proches sympathisant.es ORA. Ce regroupement, d’une dizaine de personnes édite un bulletin, À vot’ santé, qui connaît quatre numéros en 1976/1977. Il est diffusé sur le Centre hospitalier régional d’Orléans, la médecine du travail, la maison de l’enfance et l’école d’infirmière18. Le bilan de mars 1976 mentionne également qu’une « sympathisante PTT » diffuse Le Postier affranchi19, bulletin qui sera aussi distribué sur le centre de tri-Gare de Fleury-les-Aubrais.

Mais intervenir dans le champ de la lutte des classes c’est fatalement se poser la question du syndicalisme. Lorsque la brochure Dialogue avec l’Organisation révolutionnaire anarchiste, publiée en 1974, préconise l’action syndicale c’est sans ambiguïtés au sein de la CFDT autogestionnaire : « Aujourd’hui la CFDT par ses mots d’ordres, même s’ils ne sont qu’opportunistes, offre davantage de possibilités pour accentuer le fossé qui sépare la base du sommet ». En 1986, dans son livre Etat des lieux… et la politique bordel !, l’OCL (qui est l’une des deux organisations ayant succédé à l’ORA), revient d’ailleurs sur cette période et estime que « la CFDT est alors apparue pour beaucoup de copains comme le lieu privilégié où un courant ouvrier radical pouvait s’exprimer. »20.

Les militant.es de l’ORA d’Orléans vont se retrouver sur cette ligne. Dans les manifestations syndicales, c’est drapeau rouge et noir en main qu’on les retrouve dans le cortège CFDT. Les étudiants-surveillants se syndiquent au Sgen-CFDT avec leurs camarades enseignants en 1976/1977. On a vu un peu plus haut que la fonderie Chenesseau voit naître une section CFDT. Les adhérent.es ou sympathisant.es du groupe dans la santé, la métallurgie, les PTT interviennent de concert dans l’UIS (Union interprofessionnelle de secteur). Dans cette CFDT alors encore ouverte à « l’esprit de 68 » les militant.es ORA (puis OCL) ne sont pas seul.es et côtoient notamment celles et ceux de la LCR, très présent.es dans le secteur de la Santé (outre un Centre hospitalier régional, l’agglomération orléanaise compte un Hôpital psychiatrique) ou les maoïstes du PCMLF, solidement implanté.es à l’usine de la Compagnie européenne pour l’équipement ménager, la CEPEM (future Brandt), qui compte alors près de 2 000 salarié.es.


Illustration de l'article sur la plateforme CFDT dans « Front libertaire » qui fait dire à Edmond Maire, secrétaire général de la CFDT, qu'il est « contre la hiérarchie... tout contre ! » ©️ FACL

Cette CFDT, c’est aussi la leur, et les libertaires orléanais.es n’y sont pas des « petites mains ». Ainsi le groupe publie-t-il une analyse approfondie de la plate-forme revendicative CFDT de juin 1977. Dans ce texte publié dans Liaisons, puis repris dans Front libertaire21, il s’agit de mettre en lumière les errements d’une direction confédérale qui envisage dans une optique « cogestionnaire » (ce que dénonce le groupe communiste libertaire d’Orléans) la victoire de l’Union de la Gauche aux législatives de mars 1978. Vouloir « peser » sur son organisation syndicale, c’est de fait vouloir la construire.

Et Alexandre n’hésite d’ailleurs pas à dire que « la construction de l’interpro CFDT sur l’orléanais doit beaucoup à l’extrême gauche ». En 1977, le titre d’une déclaration de l’UIS-CFDT est effectivement sans conteste marqué de cette influence : « Nous rejetons radicalement le pouvoir patronal, la hiérarchie, la propriété privée des moyens de production et la légalité qui tend à les défendre »22.

Vive la Commune !

À partir de 1974 et jusqu’en 1976, s’adossant à cette stratégie sur le « front de la lutte de classe », le groupe ORA met en place une intervention sur le quartier de l’Argonne à Orléans et sur la commune de Saint-Jean-de-Braye, qui le jouxte. L’Argonne comme Saint-Jean-de-Braye sont alors vus comme des espaces populaires. Témoignant de la massification urbaine (pour partie liée à la politique des grands ensembles), la population de cette dernière commune a quasiment doublé sur la période, passant de 7 601 habitant.es en 1968 à 12 120 en 1975. C’est sur cet espace géographique que l’ORA souhaite animer un « groupe large anti-autoritaire », selon la terminologie utilisée alors par cette organisation.

Ce « groupe large » va compter jusqu’à une quinzaine de participant.es, militant.es et sympathisant.es ORA. D’avril à décembre 1974, il édite d’abord une feuille militante mensuelle intitulée La Commune et diffusée dans les boîtes aux lettres. Passé dix numéros, il est décidé de ne plus sortir de bulletins réguliers mais un vrai journal vendu sur les marchés. Une pratique qui a été expérimentée ailleurs. Dans sa présentation de La Commune, la rédaction de Front libertaire rappelle que ce nouveau titre prend place aux côtés d’autres expériences du même type : « comme Klapperstei 68 [en Alsace], L’Anti-brouillard à Besançon, Le Clampin libéré à Lille, etc. [qui] ont ou ont eu un écho non négligeable. »

L’adhésion à ce groupe se fait sur la base d’une plate-forme qui cherche à faire le lien entre problématiques « de quartier » et « lutte de classe » : « Le système contre lequel nous luttons est le système capitaliste (…) et son État auquel nous nous trouvons confrontés tous les jours : dans notre travail et notre quartier. (…) Nous voulons (…) que change notre vie quotidienne, que changent les rapports entre habitants, pour que naisse une véritable solidarité de classe dans la lutte et dans l’organisation future de la vie de notre quartier »23.

Concrètement cela peut passer par le soutien aux grèves en entreprises, un délégué CFDT étant membre du groupe large (peut-être celui de la fonderie Chenesseau ?) ; mais aussi par la participation à une grève des loyers, comme dans deux cités de Saint-Jean-de-Braye – Les Châtaigniers et Clos-Moulin – dont au moins une a été impulsée par des militants ORA habitants le quartier ; ou encore par l’investissement dans la Maison de la jeunesse et de la culture de l’Argonne (où un atelier poésie rédige des « odes » aux usines du coin en lutte).


« La Commune » n°1, 1976 ©️ Médiathèque d'Orléans

Le premier numéro de La Commune « nouvelle série »24 paraît début 1976. Il s’écoule à 150 exemplaires, dont 90 dans le quartier de l’Argonne25. Sa Une est un résumé des préoccupations du groupe : on y voit une enfilade de tours d’immeubles, chacune affublée d’une antenne télé, et sur lesquelles poussent, moitié-enseignes, moitié-greffons, les mots « usine », « caserne », « école », « ORTF ». Les lieux de l’exploitation, de la contrainte ou de l’endoctrinement sont autant de corps étrangers polluant la vie quotidienne (et, oui, même l’école en fait les frais).

Un second numéro sort au mois de mars. Sur la couverture, c’est cette fois un court texte qui annonce ses intentions : « Refusons de passer par les spécialistes de la politique qui prétendent penser pour nous et veulent nous réduire à n’être qu’une masse de manœuvre ! PRENONS NOS LUTTES EN MAINS ! Dans nos quartiers et sur nos lieux de travail, AUTO-ORGANISATION ! ». Particularité, liée sans doute à la volonté de s’adresser à la population immigrée, cette déclaration est également traduite en portugais.

Mais de quoi traitent-ils ces deux numéros ? En tout ce sont 23 articles qui y sont publiés, de formats variés. Sur ces 23 articles, 8 concernent le syndicalisme et les luttes en entreprise (Fonderie Chenesseau et établissements Rivierre-Casalis, dédiés à la fabrication de matériel agricole). Puis viennent les articles sur l’antimilitarisme (4), les quartiers et la politique de la ville (3), l’international (3), les éléments de politique libertaire (2) et l’écologie (2). Un seul article est consacré à l’école, alors qu’on l’a vu plus haut le noyau militant travaille dans l’éducation.

Si les deux instituteurs privilégient le travail au sein du Sgen-CFDT et de la tendance École Émancipée, il faut toutefois préciser que des lycéens et étudiants de l’ORA tentent d’animer un « secteur » autour d’une feuille, Le Père fouettard, dont le premier numéro paraît en mars 1976 (il n’y en aura que deux). Une intervention étudiante un peu plus coordonnée fait également suite à la grande grève générale étudiante de 1976 contre la réforme du deuxième cycle.

Fin 1976 en tout cas il semble que la dynamique autour du « groupe large » de quartier se soit épuisée, la diffusion de La Commune ne rencontrant pas le succès escompté.

Combler un vide


Mais au préalable, et cela témoigne malgré tout de sa bonne santé, Orléans a accueilli en avril 1976 un congrès national décisif pour l’ORA. Congrès qui se solde par sa transformation en Organisation communiste libertaire (OCL) et l’exclusion de la tendance Union des travailleurs communistes libertaires (UTCL). Il serait fastidieux de revenir ici sur l’ensemble des raisons qui ont présidé à cette évolution et à cette rupture26.

Disons, pour aller vite, qu’une série de désaccords se font jours, notamment à Paris : sur l’analyse de la période – possibilité d’un « nouveau mouvement de masse » ou reflux des luttes ; sur l’attitude à entretenir vis-à-vis du syndicalisme – rejet/défiance ou adhésion ; sur les rapports unitaires à entretenir avec le reste de l’extrême gauche – affirmation d’un camp « autonome » ou dialogue ouvert des anticapitalistes. La tendance UTCL tendant plutôt pour les seconds termes à chaque fois. En régions, les positions peuvent être plus nuancées : ainsi, malgré son engagement syndicaliste, le groupe d’Orléans va faire le choix de l’OCL.

Maintenant son activité en entreprise et son intervention dans la CFDT, il publie d’octobre 1976 à mai 1978 treize numéros d’un nouveau titre, Liaisons-Centre, auquel participe également un militant de Tours. Moins « tout feu, tout flamme » que leurs homologues parisien.nes, les communistes libertaires orléanais.es (15 membres ou très proches dont 3 femmes), estiment qu’il faut tempérer les espoirs dans un « nouveau mouvement de masse », jugeant que « le degré de conscience (…) n’est pas identique dans tous les secteurs, dans toutes les régions ». Pour cela il faut faire un travail d’organisation, ce que vise précisément Liaisons : « non pas pour nous gargariser de grandes phrases et de beaux discours sans retombées pratiques, mais pour créer des noyaux pour l’autonomie ouvrière et/ou communistes libertaires dans notre région. En effet nous constatons qu’actuellement, c’est le vide dans la région, les militants du courant “pour l’auto-organisation” du prolétariat en étant absents ou isolés. »27

Il y a nécessité à faire œuvre de (re)politisation. Deux meetings successifs sont organisés dans ce but. Le premier fin avril 1976 à propos de la situation en Chine… où, devant un auditoire de 70 personnes, un ex-garde rouge chinois, exilé et rallié à l’anarchisme, vient prendre la parole (au grand damn des maoïstes encore actifs sur la ville) ! Le second fin novembre 1976, sur le Communisme libertaire, en présence de Daniel Guérin, qui réunit près de 150 personnes salle Hardounineau.


Dessin du numéro hors-série de « Liaisons » de février 1977 consacré aux « élections et leur ménagerie » moquant la récupération du thème de l'autogestion par le Parti socialiste ©️ Médiathèque d'Orléans

Mais cette seconde moitié des années 70 est aussi celle où les espoirs électoraux autour du programme commun d’Union de la Gauche polarisent plus en termes de « débouché politique » que les luttes elles-mêmes. Les élections législatives de mars 1978, puis, après l’échec de la gauche lors de cette échéance, les présidentielles de 1981, constituent l’horizon d’une grande partie des classes populaires. Pour dessiller les yeux de celles et ceux à qui l’OCL veut s’adresser, Liaisons consacre des pages et des pages à dénoncer les illusions électoralistes. Mais il faut faire avec des luttes « le dos au mur », ce qu’accentuera la crise économique née des chocs pétroliers, sonnant le glas de toute une période d’insubordination ouvrière28.

Il faut aussi faire parfois avec sa propre organisation, dont une partie des militant.es parisien.nes s’inscrit de plus en plus dans le phénomène « autonome ». Ces militant.es participeront à l’occupation spectaculaire du quotidien Libération fin octobre 1977, lui reprochant son traitement médiatique de l’affaire Baader. À la suite de ça, plusieurs numéros de Front libertaire attestent, par le biais du courrier des lecteurs notamment, du malaise saisissant plusieurs groupes et militant.es de région face à ce qui est considéré comme une dérive parisienne. Ainsi « Philippe de Marseille » interpelle ses camarades : « En quoi les camarades qui se sont commis dans cette occupation ont-ils été mandatés par les groupes de l’OCL, pour une action revendiquée par des groupes autonomes (…). Est-ce que cette pratique relève de la démocratie directe ? (…) En quoi, donc, se sont-ils sentis le droit d’engager TOUTE l’organisation et son journal dans cette action que je trouve pour le moins trouble d’un point de vue purement politique (sans parler des violences qui semblent avoir accompagné les actes). Est-ce que l’OCL considère comme démocratique ce genre de putsch vis-à-vis d’un journal dont on peut au moins dire qu’il n’est pas de droite ? »29

Le groupe communiste libertaire d’Orléans, doté désormais d’un local rue de Bourgogne, se lancera dans une dernière aventure autour d’un journal d’expression libre, La Crue, « anti-autoritaire et anticapitaliste »30, qui dure huit numéros de décembre 1977 à octobre 1980. La Crue est diffusée par quatre groupes de quartiers comptant chacun 10 à 15 personnes (poursuivant en cela ce qui avait été tenté autour de La Commune) et se réunissant une semaine sur deux. C’est aussi l’expérience – qui mériterait une analyse en tant que telle – dans laquelle se dilue un groupe communiste libertaire délaissant progressivement son apparition spécifique. Et ce malgré la tentative de faire vivre un Collectif communiste libertaire orléanais (CCLO), de concert avec le petit groupe local de l’UTCL constitué parallèlement en 1979.

Au final, le groupe ORA puis OCL d’Orléans a tout de même fait paraître 220 articles, animé trois titres de presse, publié, distribué et collé 127 communiqués, tracts et affiches. Il a tenu des réunions publiques et des meetings qui ont rassemblé des centaines de personnes en tout. Il a parcouru le bitume de la rue Jeanne d’Arc et de la rue de la République plus d’une fois, arpenté la place du Martroi comme le quartier de l’Argonne et la commune de Saint-Jean-de-Braye. Des ouvriers fondeurs, des instituteurs et institutrices, des infirmiers et infirmières, des postier.es, des étudiant.es et lycéen.nes… l’ont fait vivre près de dix ans. Ils et elles ont dénigré l’Armée, conspué l’école de la reproduction sociale. Ils et elles ont fait grève, construit des syndicats, défié des petits chefs, contesté leur hiérarchie. Et ont essayé, en somme, de changer le monde en anarchistes et en révolutionnaires.

Le Bal Chenesseau ou le Bal des Maudits


Citation :
À la fonderie Chenesseau, nous apprenions par les coulisses le lundi 29 novembre 1976 que le groupe Chenesseau organisait un bal à la salle des fêtes de Saint-Jean-de-Braye le samedi 4 décembre 1976. Je dis : « nous apprenions par les coulisses », car seule la maîtrise et quelques privilégiés français devaient être au courant de cette soirée.

Il ne fallait pas ébruiter dans l’entreprise que ce bal avait lieu, et pour cause !

La direction et son encadrement ne voulaient pas à cette soirée des immigrés travaillant à la fonderie, leur présence aurait évidemment gêné cette belle bourgeoisie. Cette belle bourgeoisie qui pendant cette soirée aurait revêtu queue-de-pie et, madame, robe de circonstance ! Elle aurait bien avec cynisme détourné la tête devant les petites gens, en l’occurrence les travailleurs français de la fonderie, mais devant les étrangers ç’aurait été la syncope, ou pour les plus solides seulement, le dégueulis de leurs toasts au caviar.

Cette puante bourgeoisie qui n’hésite pourtant pas à employer ces immigrés aux tâches les plus désagréables, aux salaires les plus bas, les exploitant jusqu’à la moelle tels des condamnés aux travaux forcés, seule la cravache manque, quel dommage pour elle ! En effet, là, à la besogne, ces travailleurs ne les écœurent pas car leur travail ne fait qu’enrichir ces fumiers de seigneurs qui se mordent les doigts en pensant au bon vieux temps de l’esclavagisme dont ils ont hérité en même temps qu’ils héritaient de leurs usines. Mais, à l’heure des réjouissances, à l’heure où cette haute société sable le champagne, les immigrés deviennent indésirables, tels des lépreux, des pouilleux, des parasites.

Que pouvions-nous attendre d’autre de la part des Chenesseau dont l’esprit moyenâgeux considère tous ses travailleurs comme des serfs ?

Heureusement la chose fût ébruitée et l’intervention d’un cariste portugais, qui placarda sur son charriot qu’un bal avait lieu mais qu’il était interdit aux étrangers, obligea la direction à afficher que tous pouvaient participer à ce bal. Quelle belle soirée gâchée, devait-elle penser…

Mais notre récit ne se termine pas là : la fonderie Chenesseau s’étant mis en grève le mercredi 1er décembre pour des causes qui vaudront un prochain article, la direction décida d’annuler le bal de peur que les sans-culottes de la fonderie entraînent dans leur lutte les brebis des autres établissements Chenesseau (ateliers de mécanique, magasin).

Voilà un exemple de plus qui montre comment sont traités les travailleurs par le patronat et comment la devise « diviser pour mieux régner » est toujours appliquée.

Oui, nous sommes toujours, sous des formes camouflées, au temps des Louis XV et XVI ; 1789 est évanoui, mais aujourd’hui nous pouvons faire mieux, n’attendons plus, libérons-nous du joug des capitalistes.

Des communistes libertaires travailleurs de la fonderie Chenesseau.

Epilogue : on a appris depuis que le bal avait eu lieu à un autre endroit ! Seuls les gentils employés du magasin Chenesseau de la rue André Dessault l’ont su. »

Liaisons-Centre n°3, décembre 1976


Notes :

1 : Dont la figure la plus connue est Henri Bouyé. L’UFA se transformera en 1971 en Confrontation anarchiste (CA) avec l’apport de militants de la FA. En 1976, CA deviendra l’Organisation combat anarchiste (OCA) dont l’orientation « lutte de classe » sera de plus en plus affirmée jusqu’à sa fusion en 1979 avec l’UTCL, ce qui permettra à cette organisation de prendre pied à Orléans à ce moment-là.

2 : Front libertaire (dont l’intitulé exact est Front libertaire des luttes de classes) est le journal de l’ORA, le titre ayant succédé à L’Insurgé en 1970. Le rythme de parution en sera variable. Front libertaire paraît jusqu’à l’été 1979. L’intégralité de la collection est consultable en ligne sur le site Archives autonomies.

3 : Pierre Overney est un membre de la Gauche prolétarienne assassiné par un agent de sécurité de Renault. Dans la manifestation parisienne, l’ORA organise un cortège remarqué.

4 : Le témoignage d’Alexandre (le prénom a été changé à sa demande) a été recueilli le 18 janvier 2011.

5 : Voir la fiche n° 1916 de René Bianco sur le site « 100 ans de presse anarchiste ». Sur l’action antimilitariste de l’ORA, on peut consulter le précédent billet de cette série, « Astérix et la hiérarchix : histoire d’une affiche ».

6 : Signé des militants du CFL : « Alain, Bernard, Denis, Georges, Jean-Michel ».

7 : Bilans d’activités du groupe d’Orléans dans les Bulletins intérieurs n°4 de décembre 1973 et le Bulletin du Centre de recherches et d’informations (nouveau nom du BI, non numéroté) d’avril 1974, carton ORA 3.3, Fonds d’archives communistes libertaires (FACL), Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil.

8 : Compte-rendu de trésorerie du 23 juin 1973 au 14 janvier 1974, Bulletin intérieur n°7, février 1974, Carton ORA 3.3, FACL, Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil.

9 : Qui sont assez complexes en plus d’être très exigeantes : il faut multiplier par 5/1000 son salaire pour obtenir le taux d’imposition. Concrètement pour 1500 francs de salaire il faut cotiser 7,5 % soit 112,50 francs. Il est toutefois prévu un abattement de 300 francs par personne à charge. La réalité indique qu’il s’agissait d’un barème indicatif...

10 : Bulletin intérieur n°8, mars 1974, Carton ORA 3.3, FACL, Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil.

11 : Le MIL se voulait un « groupe de soutien aux luttes radicales du mouvement ouvrier révolutionnaire de Barcelone », évidemment clandestin.

12 : Voir le descriptif qu’en fait René Bianco, fiche n°2040 sur « 100 ans de presse anarchiste ».

13 : Bulletins d’entreprises, carton ORA 2.3, FACL, Musée de l’Histoire Vivante de Montreuil.

14 : Qu’étudie notamment un travail universitaire : Philippe Dubacq, Anarchisme et marxisme dans l’après 68. Le cas de l’organisation révolutionnaire anarchiste (ORA), mémoire de maîtrise de sociologie politique, Université Paris X, 1992.

15 : Sur ce sujet, voir Jean-Paul Salles, La Ligue communiste révolutionnaire, (1968-1981), instrument du Grand Soir ou lieu d’apprentissage, PUR, 2005, et plus particulièrement les pages 111 à 127.

16 : Jean-Michel Lebas, Le mouvement libertaire et/ou antiautoritaire à Orléans, 1970-1979, pages 5-10, in CPCA, revue du Centre de propagande et de culture anarchiste, n°7, avril 1980, il s’agit d’un inventaire très précieux des tracts et bulletins libertaires publiés à Orléans. Jean-Michel Lebas a par ailleurs été militant de l’ORA puis de l’OCL. Les circulaires Marcelin-Fontanet, publiées en 1972, ont pour objectif de réduire drastiquement l’accès au séjour des travailleurs et travailleuses immigré.es.

17 : Sur les luttes de la fonderie voir Grève et conflit à la fonderie Chenesseau, article non signé, pages 4 et 5 in La Crue n°4, novembre 1978, reproduit et commenté en 2012 pour le site Autre Futur.

18 : « Bilan du groupe OCL d’Orléans », juillet 1977, transmis par un ancien militant.

19 : Le Postier affranchi, « Journal des travailleurs libertaires des PTT », est publié par des militants ORA des PTT parisiens. Le premier numéro paraît en janvier 1974. Les militants UTCL héritent du titre en 1976. Tous les numéros sont consultables au FACL.

20 : OCL, Etat des lieux… et la politique bordel !, page 66, éditions Acratie, 1986.

21 : Le texte est publié dans Liaisons-Centre n°8 de juillet-août 1977 et en pages centrales de Front libertaire n°74, 10 au 25 septembre 1977.

22 : Reproduit dans Liaisons-Centre n°6 de mai 1977, H2503, Médiathèque d’Orléans.

23 : « Plate-forme du groupe des quartiers Argonne et Saint-Jean-de-Braye (banlieue orléanaise) », Front libertaire n°48, février 1976.

24 : La collection de La Commune est conservée à la Médiathèque d’Orléans sous la côte H2402.

25 : Ces informations proviennent du texte de bilan de mars 1976 cité plus haut ainsi que d’un texte plus conséquent, de 15 pages, intitulé « GCL Orléans – Bilan de pratique du groupe, perspectives, articulation OCL et nouvelle gauche… », publié en décembre 1976 et transmis par un ancien militant.

26 : On peut se reporter au livre Syndicalistes et libertaires, une histoire de l’Union des travailleurs communistes libertaires (1974-1991), éditions d’Alternative libertaire, 2013, dans lequel j’ai déjà évoqué, plus brièvement, le groupe ORA d’Orléans.

27 : « GCL Orléans – Bilan de pratique du groupe, perspectives, articulation OCL et nouvelle gauche… », décembre 1976.

28 : Xavier Vigna, L’insubordination ouvrière dans les années 68, Presses universitaires de Rennes, 2008.

29 : Front libertaire n°78, du 10 au 25 novembre 1977.

30 : Une collection complète de La Crue est conservée à la Médiathèque d’Orléans sous la côte H399.

le premier billet sur l'ORA est du 6 janvier dernier


« Y’en a marre des chefs ! »… et d’une baffe, Obélix envoie voler un centurion. L’image provient de l’affiche « Astérix et la hiérarchix » publiée en 1974 par l’Organisation révolutionnaire anarchiste, détournement antimilitariste (mais pas seulement) d’une planche des aventures des deux célèbres gaulois.




Détail de l'affiche dans « Front libertaire » n°36 de décembre 1974 ©️ FACL

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MessageSujet: Re: 1968 ANNÉE révolutionnaire pour le CAPITAL : documents, récits, et considérations théoriques   Dim 4 Fév - 20:02


à propos du récent livre de Claire Auzias dont j'ai parlé le 9 janvier (page précédente), une très intéressante lecture de Jacques Wajnsztejn pour Temps Critiques. Le texte est long, je donne l'intro et le plan, renvoyant à l'original


Mai 68 à Lyon : Trimards, Mouvement du 22 mars et mémoire rétroactive
Jacques Wajnsztejn Temps Critiques février 2018


Citation :
Question de méthode

Tout exer­cice de mémoire, toute remémora­tion sup­pose une vigi­lance scru­pu­leuse qui permet de s’appro­cher au maxi­mum d’une vérité par réflexi­vité et non pas d’une vérité abso­lue. Cela impli­que un effort de dis­tinc­tion entre sa propre per­cep­tion sub­jec­tive — avec le risque annexe des illu­sions de mémoire tou­jours aux aguets — et la simple res­ti­tu­tion des choses et des faits. Il s’agit de séparer juge­ments de valeur et juge­ments de fait, en cou­pant à la racine toute ten­ta­tion de recons­truc­tion contre-fac­tuelle.

Regard rétros­pec­tif donc et non pas réécri­ture rétroac­tive abou­tis­sant à pro­je­ter sur le passé une interprétation de celui-ci avec des clés empruntées au présent.

Nulle inten­tion de ma part de nier l’impor­tance des tri­mards dans le mou­ve­ment de Mai-68 à Lyon puis­que j’en parle abon­dam­ment dans mon propre livre Mai 68 à Lyon, retour sur un mou­ve­ment d’insu­bor­di­na­tion (À plus d’un titre, février 2018), mais le point de vue de Claire Auzias développé dans son der­nier livre Trimards, « pègre » et mau­vais garçons de Mai 681 (ACL, 2017) est en soi un choix, certes légitime, mais qui porte à confu­sion. En effet, comme son livre est centré sur les tri­mards, elle en fait une catégorie par­ti­culière sur le modèle des clas­ses socia­les au sein des­quel­les les indi­vi­dus sont comme soumis à celles-ci, à savoir que l’indi­vidu, par ailleurs prolétaire, par exem­ple, y est sur­tout considéré en tant que prolétaire et seu­le­ment par ailleurs en tant qu’indi­vidu. Or, c’est ce modèle qui entre en crise dans les années soixante sous les coups de la moder­ni­sa­tion sociale de la société qui devient plei­ne­ment capi­ta­liste et d’une révolte de la jeu­nesse contre les valeurs de l’ancienne société de classe (la société bour­geoise). À cette aune, les tri­mards sont typi­que­ment des indi­vi­dus-prolétaires plus que des sous-prolétaires ou des mem­bres d’un lum­pen­prolétariat, pers­pec­tive qui nous ramènerait à une ana­lyse en termes de clas­ses ou de catégories socio­lo­gi­ques.

Je pense que c’est parce que le procès d’indi­vi­dua­li­sa­tion s’accélère dans cette époque des années soixante que nous ren­controns ces indi­vi­dus-prolétaires qui vont pro­gres­si­ve­ment deve­nir des indi­vi­dus à part entière du mou­ve­ment et dans le mou­ve­ment.

Le mou­ve­ment de Mai-68 avait jus­te­ment, parmi ses caractéris­ti­ques, celle de bous­cu­ler toutes les assi­gna­tions : ouvrière, étudiante, jeune mineur ou adulte majeur, femme ou homme. Comme le disait une féministe ita­lienne de la première heure, elle ne s’était jamais aussi peu sentie définie par sa spécifi­cité de femme que pen­dant cette période-là2. Il n’y a pas de raison de penser qu’il en a été autre­ment pour les tri­mards, sauf à les pren­dre sim­ple­ment pour une tribu, fût-elle “d’apa­ches”.

On ren­contre le même problème, à la fois métho­do­lo­gi­que et théorique quand Claire Auzias cher­che à faire des tri­mards, zonards ou autres lou­lous de ban­lieue une frac­tion du prolétariat en leur don­nant une homogénéité qu’ils n’ont jus­te­ment pas. Il est en effet dif­fi­cile de dire d’un côté que les tri­mards se rat­ta­chent fina­le­ment à des “En-dehors”, situa­tion typi­que d’une période où les his­to­riens et socio­lo­gues uti­li­saient le terme vague et péjora­tif de “clas­ses dan­ge­reu­ses” pour désigner les pau­vres ou prolétaires qui n’ont pas encore été intégrés au sala­riat ; et de l’autre qu’ils res­sor­tent de l’assis­tance publi­que ou sociale, mise en place par l’État-pro­vi­dence, qui pense ainsi avoir donné sa réponse à l’ancienne “Question sociale” qui han­tait jus­te­ment l’État à l’époque des “En-dehors”. [...]

- Les dangers d’une lecture rétroactive

- Sociologie et politique de la marge

- Le Mouvement du 22 mars et les trimards

- Témoignages à toutes les sauces

- Le concept de prolétariat était déjà en crise en 1968, en appeler au lumpenprolétariat pouvait être une tentation, non une solution

à vrai dire je n'ai pas grand chose à ajouter aux passages constituant un contre-témoignage très informé, qui met les choses au point quant à la méthode et à l'interprétation. Témoignage très intéressant sur le caractère "non organisé" de nombre de participants, et donc la différence déjà soulignée entre ce qu'en disent aujourd'hui les anciens leaders et les "anonymes". Pour le reste ce sont les positions de Wajnsztejn dont j'ai discuté ailleurs, et il confirme que c'est à partir des événements de 1968 que Temps Critiques a théorisé sa "Révolution à titre humain" : « pour moi, le mou­ve­ment de Mai-68 dévoile une dis­conti­nuité entre l’ancien (le fil rouge des luttes de clas­ses) et le nou­veau (l’exi­gence d’une révolu­tion à titre humain), ce que j’ai appelé ailleurs10 la double nature de Mai-68. »

10. J. Guigou et J. Wajnsztejn, Mai 1968 et le mai ram­pant ita­lien, l’Harmattan, 2008 ; réédition aug­mentée, prin­temps 2018 chez le même éditeur et en pdf sur le site de la revue Temps cri­ti­ques à partir du prin­temps 2018.

un passage rejoint en partie mes considérations sur la double définition du prolétariat dans le "milieu" et son rapport avec le Lumpenprolétariat

J.W. a écrit:
Quand Claire Auzias dis­tin­gue noblesse du prolétariat et indi­gnité du prolétariat en haillons chez Engels et Marx, elle ne men­tionne pas ce qui est à la source de la dis­tinc­tion : la posi­tion vis-à-vis du tra­vail et au tra­vail. Ce n’est donc pas au prolétariat comme classe des “sans réserves” (« qui n’ont que leurs chaînes à perdre ») auquel Marx fait allu­sion quand il parle de noblesse ou de dignité, mais à la classe du tra­vail, à la classe ouvrière. La noblesse en ques­tion, si noblesse il y a, est donc celle de l’ouvrier pro­duc­tif. De cet ouvrier aux mains cal­leu­ses que “l’En-dehors” Rimbaud dénon­cera dans Une saison en enfer, mais que les syn­di­ca­lis­tes révolu­tion­nai­res et autres anar­cho-syn­di­ca­lis­tes chan­te­ront à lon­gueur de temps pour l’oppo­ser à l’homme aux écus de la finance et du com­merce ou aux fonc­tion­nai­res inu­ti­les et fainéants.

Le fait que Marx n’ait pas vérita­ble­ment théorisé sa concep­tion des clas­ses, pris qu’il était par son ana­lyse du capi­tal, ne faci­lite certes pas la tâche, mais il ne fait pas de doute que pour lui le prolétariat est la classe abs­traite de la révolu­tion et la classe ouvrière est la classe concrète de la lutte des clas­ses. Le prolétaire est à l’ori­gine en tant que “sans réserves” et à la sortie en tant que membre d’une classe qui doit se nier, mais l’ouvrier qui est au cœur de la pro­duc­tion/trans­for­ma­tion du monde est ce qui lui donne sa sub­stance, à tra­vers le tra­vail. Prolétaires et ouvriers, ouvriers et prolétaires ont situa­tion et destin liés. Ce n’est pas le cas du lumpen qui, dans cette ana­lyse, est lui aussi à l’ori­gine (quand il n’appar­tient pas encore à la classe pro­duc­tive) et à la sortie (quand le tra­vail pro­duc­tif ne sera plus qu’une acti­vité comme une autre), mais en atten­dant, il serait comme sans consis­tance car même quand il est ouvrier il l’est de façon occa­sion­nelle et rare­ment dans la grande usine. Pour Marx, il est extérieur à la puis­sance ouvrière et comme le paysan, dans les rares moments où il fait masse, ce ne peut être qu’une mau­vaise masse, une foule faci­le­ment mani­pu­la­ble.

75 Il ne me semble pas néces­saire d’adhérer intégra­le­ment à la vision de Marx, une vision bien évidem­ment datée, pour en déduire quand même que toute démarche sta­tis­ti­que ou socio­lo­gi­que pour savoir si les tri­mards font partie du prolétariat ou des ouvriers est vaine car ils ne peu­vent prétendre attein­dre à une posi­tion de classe. Pas avant car ils n’en font pas encore partie ou ne veu­lent pas en faire partie (cf. Libertad et son Culte de la cha­ro­gne, les chan­sons de Couté et Bruant sur les pros­tituées et les mar­lous), pas après car c’est la référence même à la classe comme concept qui rentre en crise en Mai-68 et dans les années 70. Les trims ne cher­chent pas un rat­ta­che­ment à une classe, ou à qui que ce soit. Leur lien aux étudiants est d’une autre nature. C’est jus­te­ment sur la base de cette impos­si­ble rat­ta­che­ment qu’ils ont pu trou­ver/cons­truire des rap­ports inter-indi­vi­duels avec nous ou avec de jeunes ouvriers/prolétaires. C’est parce que dans un mou­ve­ment qui atteint une grande inten­sité, une forte ten­sion vers la com­mu­nauté humaine se mani­feste. Le “sujet” ou le pro­ta­go­niste y est alors tou­jours autre que lui-même, dans l’excès, donc pour­quoi le limi­ter en le ren­voyant à une iden­tité49 ?

si « Marx n’a pas vérita­ble­ment théorisé sa concep­tion des clas­ses » il a tout de même montré comment pour lui, à son époque, le prolétariat (classe ouvrière) se constituait en classe révolutionnaire. C'est cela qui ne fonctionne plus, ouvrant selon moi la question d'une nouvelle constitution en classe au-delà du prolétariat

si « la référence même à la classe comme concept qui rentre en crise en Mai-68 et dans les années 70 », c'est en tant que prolétariat constitué en classe ("classe pour soi"), ce que Théorie Communiste appelle « perte de l'identité ouvrière » tout en pariant sur la reconstitution en classe du prolétariat dans la communisation

fonder la perspective d'une révolution à titre humain sur « une forte ten­sion vers la com­mu­nauté humaine » ne me semble pas ouvrir des perspective très concrètes sur les chemins qui seraient pris pour le faire, et c'est ici que j'introduis le problème d'une nouvelle composition de classe révolutionnaire. Cf 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire ?

pour le dire autrement, sur le plan théorique, ce n'est pas « le concept de classe » qui est définitivement en crise, mais le concept du prolétariat révolutionnaire le moment venu de la révolution

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