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 vous avez dit "OUVRIER" ?

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Patlotch



Messages : 1595
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MessageSujet: vous avez dit "OUVRIER" ?   Sam 7 Oct - 8:37


il est des mots qui disparaissent des écrans, et pour peu aussi des nôtres, si l'on n'y prend garde

l'ouvrier y revient, mort, ce dont j'ai rendu compte dans le TRAVAIL TUE plus que les violences policières... et les attentats : ACCIDENTS et MALADIES du TRAVAIL, et qui se vérifie chaque jour en cliquant sur ouvrier Google actualités, avec une telle régularité qu'on s'en frotte les yeux

morts réels pour une mort symbolique et médiatique, la classe ouvrière aurait disparu en perdant son identité, et depuis le prolo ne fait plus la littérature


L'ouvrier, ce héros romanesque

Chantal Guy La Presse.ca (Montréal) 06 octobre 2017

Qu'est devenu le personnage de l'ouvrier dans la littérature d'aujourd'hui ? A-t-il disparu ou fait-il un retour en force? Entrevues avec Sorj Chalandon, dont le plus récent livre rend hommage à la dignité des mineurs, ainsi qu'avec deux spécialistes de la représentation du travail en littérature, qui nous expliquent pourquoi l'ouvrier mérite encore et toujours son roman.


Citation :
Sorj Chalandon : à la mémoire des gueules noires

Pour son huitième roman, Sorj Chalandon est descendu au fond de sa «première colère d'homme», comme il dit, afin de rendre hommage, à sa façon, aux 42 mineurs qui ont trouvé la mort lors de la catastrophe de Saint-Amé de Liévin-Lens, en 1974. Un roman qui fait l'éloge de la fraternité et de la dignité ouvrières, ce qui est assez rare dans le paysage littéraire.

Sorj Chalandon est un écrivain aimé au Québec, où il a reçu le Prix des libraires en 2014 pour Le quatrième mur, bouleversant roman librement inspiré de ses souvenirs de reporter de guerre au Liban.

Le jour d'avant est peut-être son roman le moins autobiographique, mais on y retrouve, intacte, la puissance de son indignation face aux injustices de ce monde. Chalandon est un maître dans l'art de toucher droit au coeur tout en éveillant les consciences. Et c'est par la fiction qu'il veut faire de la tragédie de Liévin-Lens, où 42 mineurs sont morts dans l'explosion d'une mine en 1974, la catastrophe nationale qu'elle aurait dû être. Il l'écrit en toutes lettres: «Notre deuil n'a pas été national. À l'heure de dire au revoir au charbon, la France a oublié de dire adieu à ses mineurs.

« Que vous, au Québec, vous n'ayez jamais entendu parler de cette catastrophe, je trouve ça normal, lance Sorj Chalandon au bout du fil. Mais ce qui me met extrêmement en colère, c'est qu'en France, cela n'ait jamais été une catastrophe française. Comme si les larmes, la douleur, le désarroi, la sidération, tout cela était resté dans le Nord-Pas-de-Calais. À aucun moment, la France ne s'est dit "ce sont nos mineurs". Lors de la grande cérémonie pour les 42 morts, le président Valéry Giscard d'Estaing ne s'est même pas déplacé, il a envoyé son premier ministre Jacques Chirac qui revenait de vacances en Afrique et on s'est retrouvé avec cette image absolument terrible de gueules noires - c'est comme ça qu'on appelle les mineurs en France - face à un homme bronzé. C'est terrible et c'est tout. Et les médias sont repartis à Paris en laissant les mineurs seuls.»

En 1974, Sorj Chalandon était un jeune journaliste qui venait d'entrer au journal Libération. Il se souvient de cette tragédie comme de la première fois où il s'est rendu compte qu'on pouvait mourir en allant au travail. « On avait créé Libération pour qu'il y ait un ton différent et j'ai compris vraiment pourquoi on l'avait créé. Nos envoyés spéciaux ont écrit - c'était exagéré, mais c'était le ton -: "Ils ont assassiné 42 mineurs." C'était le titre.» Ce qui l'avait frappé est que dans tous les autres médias, on parlait de la mort des mineurs comme d'une fatalité, d'un sacrifice. « Comme si la mort faisait partie du contrat de travail », note-t-il, alors que l'écrivain détaille tous les manquements à la sécurité de la mine. « C'est la première fois que j'ai ressenti une colère d'homme. »

Sorj Chalandon portait cette histoire en lui depuis longtemps, mais ne voulait pas se l'approprier. Aussi a-t-il créé un personnage fictif, Michel Flavent, qui a pleuré toute sa vie la mort de son frère adoré, Joseph, un mineur. Il s'est promis de venger la famille de la mine qui leur a tout pris. « Je ne me sentais pas le droit d'être un des 42 ni même l'un des parents des 42 », explique l'écrivain, qui cite à la fin de son roman les noms des mineurs disparus. « Pour moi, ces noms sont sacrés, je ne pouvais en ajouter un. C'est par souci de respect que mon personnage n'est pas mineur. Je fais extrêmement attention de ne pas abîmer la réalité, tout en la contournant pour lui rendre hommage. C'était aussi un moyen de rappeler que la mine est un ogre, un dévoreur, que même si vous en sortiez vivant, vous pouviez mourir de silicose 10 ans, 20 ans plus tard dans votre lit. »

« Jusqu'au bout, la mine est en vous et elle ne vous lâchera jamais. Et on n'est pas chez Zola au XIXe siècle, on est dans les années 70, dans l'ère du flower power, et il y avait des ouvriers au fond de la terre qui travaillaient exactement comme 100 ans auparavant. »

Donner une voix aux sans-voix

C'est bien ce qui étonne à la lecture de ce roman, alimenté par des faits révoltants (le journaliste Chalandon n'est jamais loin), que de découvrir des conditions de travail qu'on trouve anachroniques, même pour les années 70. Mais justement, le travail de l'écrivain permet de donner une voix aux sans-voix, et on se demande pourquoi l'ouvrier est si peu présent dans la littérature contemporaine.

Sorj Chalandon ricane gentiment. « Je pense que ça ne les intéresse pas, parce que ceux qui écrivent ne sont pas des ouvriers. Il se trouve que j'ai eu beaucoup de prix littéraires, mais ça fait deux fois que je ne suis absolument sur aucune liste de prix. Je pense que d'inviter 42 ouvriers morts dans un restaurant parisien, ce n'est pas convenable. J'ai même lu dans une critique que mon roman était "archaïque". Je pense que ceux qui écrivent sont loin d'autres réalités que la leur et c'est vrai qu'il est frappant que dans beaucoup de romans, les narrateurs sont soit dans la publicité, soit médecins, ou soit c'est le romancier qui n'arrive pas à écrire un roman, mais qui heureusement tombe amoureux d'une femme qui va lui permettre d'écrire un roman... [rires] Je crois que les ouvriers ne font pas rêver. La catastrophe de Liévin non plus. Je n'ai pas écrit ce livre pour faire rêver, mais parce que j'estime qu'on leur doit ça.»

« Si la littérature française ne s'intéresse plus à ses ouvriers, c'est peut-être parce qu'elle pense qu'ils n'existent plus, mais ils existent. Ils ont d'autres noms, d'autres couleurs.»


L'auteur souligne que Le jour d'avant apparaît de prime abord comme un roman de la vengeance, mais qu'il est avant tout un roman de la culpabilité - et nous taisons le revirement étonnant qu'il contient. Tout de même, cela doit être une douce revanche pour lui que d'être actuellement en tête du palmarès 2017 des libraires français. « Ce livre n'est évidemment pas une réparation, ce n'est pas un tract non plus, mais l'idée qu'il soit lu dans la France entière fait que la catastrophe de Liévin devient de fait une catastrophe nationale. J'ai un bonheur et une fierté absolus aujourd'hui d'avoir écrit un roman qui leur rend hommage, un roman d'amour et de fraternité. »



Les nouveaux visages du travailleur

Nous avons demandé à deux spécialistes ce qu'est devenue la figure de l'ouvrier dans la littérature contemporaine, où l'on constate un retour du roman social, comme le roman de Sorj Chalandon en France ou, ici, Le plongeur de Stéphane Larue. Et on dirait bien que les transformations du monde du travail transforment même le roman.

De l'usine à la désindustrialisation


La condition ouvrière a déjà eu ses lettres de noblesse. On n'a qu'à penser aux romans de Zola (Germinal), Dickens (Les temps difficiles) ou Steinbeck (Les raisins de la colère). Qu'en est-il aujourd'hui ? « Le travail n'a pas disparu de la littérature, mais il se présente sous d'autres formes, explique le professeur de littérature à l'Université de Montréal Pierre Popovic. C'est un peu comme la folie. À l'époque romantique, nous avions le mot "mélancolie", ensuite sont venus les mots "hystérie", "névrose", etc. Pour le travail, c'est la même chose, du milieu du XIXe siècle jusqu'à Sartre, plusieurs noms désignent le spécimen: ouvrier, prolétaire, employé, mais une caractéristique traverse l'ensemble, et c'est le fait que le travail est vu comme un projet collectif. Cette espèce de continent est en train de s'effriter à cause d'un phénomène majeur lié à la mondialisation et la désindustrialisation. La forme même du travail change, d'où des expressions comme "l'ouvrier doit être mobile, flexible"... Toute une série de choses nouvelles font que le travail est devenu problématique.»

Des images qui ont la couenne dure

Selon la docteure en littérature Anne-Marie David, les grands romans français du XIXe siècle ont jeté les bases de la représentation de l'ouvrier, mais sa figure a commencé à s'effacer progressivement après la Seconde Guerre mondiale.

« L'importance symbolique de l'ouvrier a baissé dès lors que la figure ne représentait plus aussi fortement l'espoir révolutionnaire selon les grandes idéologies du XXe siècle. Tout le monde est devenu salarié, ça s'est banalisé, il y a eu une augmentation assez générale du niveau de vie, si bien que les conditions matérielles de l'ouvrier n'étaient plus si distinctes des autres groupes de la société. C'est un peu comme si la figure perdait de son particularisme dans les représentations.» Mais ce qui l'étonne est que la littérature du travail aujourd'hui conserve une imagerie ancrée dans le XIXe siècle: l'usine, la chaîne de montage, les mains abîmées du travailleur... « Les représentations mentales que l'on se fait du travail sont toujours très manuelles, note-t-elle. Lorsqu'on interroge les gens dans la rue sur ce qu'il est pour eux, l'image qui ressort est quelqu'un qui travaille de ses mains.»

Le chômeur et le SDF

Avec le chômage de masse, le monde du travail est aussi devenu le monde du «non-travail». Et de nouveaux personnages deviennent emblématiques de cette situation, révèle Pierre Popovic. « Ce qui vient en premier lieu quand on parle du travail, ce n'est plus l'ouvrier ou le prolétaire, mais le chômeur et l'itinérant. Pas mal de textes mettent en scène des SDF, comme récemment avec "Vernon Subutex" de Virginie Despentes, qui est une remarquable analyste de l'état social contemporain.» Rejetés hors du marché de l'emploi, ils permettent d'avoir un regard autre sur une société où l'on est très défini par ce que l'on fait. À cela, on pourrait ajouter de nouvelles formes d'aliénation non par l'exploitation du prolétaire, mais par des emplois absurdes et la précarité. « Le chômeur lui-même est devenu suspect, observe Popovic. Il y a deux façons globales de le considérer : de façon morale - toujours soupçonné de frauder - et de façon statistique, comptable, ce qui est très abstrait. C'est contre ces représentations morales et abstraites que les écrivains essaient de réagir, de montrer qu'il y a de la chair humaine là-dedans. Un exemple très fort est "Chroniques d'une branleuse" d'Anne David, qui reprend l'injure faite aux chômeurs.»

Statut précaire, littérature éclatée

Anne-Marie David croit qu'un roman comme Germinal d'Émile Zola ne pourrait être écrit aujourd'hui. « Il dressait une situation de travail au complet, des mineurs aux propriétaires en passant par les gérants, mais aujourd'hui, plus personne ne sait à qui appartiennent les entreprises. Les étapes de production sont situées sur différents continents, on n'a plus de panorama comme ça. Cette expérience fragmentée et éclatée du travail se reflète dans la forme des textes contemporains tout en ayant une imagerie commune à Germinal. On y a toujours l'impression que les personnages n'ont plus aucune prise sur le travail, dans des environnements hostiles et déshumanisants. Comme si les gens ne se trouvaient plus opposés au patron, mais les uns aux autres.»

« Les écrivains renoncent à la forme de la tradition réaliste pour raconter cette expérience nouvelle,
résume Pierre Popovic. Le récit fragmenté correspond bien à l'expérience du temps, quand on n'a plus de projet. Par exemple, ce qui se passe après la perte d'un emploi. Un roman très fort là-dessus est "C.V.", roman de Thierry Beinstingel, qui est structuré comme un C.V.»

Le job de l'écrivain

Puisqu'on parle de travail, quel est donc celui de l'écrivain, dans la société ? « On n'a jamais vu un roman qui changeait le monde, note Pierre Popovic, mais la littérature aura à faire son devoir de critique. Un nouveau thème qui sera sûrement abordé et qui se produit un peu partout est la réforme du Code du travail, son assèchement. Tout ce qui menace le progrès social qui a été porté par la modernité. Si c'est pour revenir à une sorte de servage où les travailleurs sont là pour servir de bétail, je pense qu'il va y avoir des problèmes sociaux très graves. Et la littérature va continuer de faire sa job.»

Anne-Marie David constate un intérêt renouvelé des auteurs pour les questions politiques. « Le travail cristallise les tensions sociales et politiques, c'est assez évident dans les textes, dit-elle. J'ai l'impression que c'est quelque chose qui ne peut pas s'épuiser, puisque la réalité sociale est là et qu'elle semble durable.»

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Patlotch



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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Sam 7 Oct - 10:27


alors on répétera des banalités de base...


Les ouvriers ont-ils disparu ?

franceTVéducation 14-09-2017

Citation :
En 1970, il y avait 7,2 millions d’ouvriers en France. Ils sont aujourd’hui un peu plus de 6 millions. Si leur nombre a diminué, ils sont loin d’avoir disparu, contrairement aux idées reçues.
Ces 7,2 millions représentaient en effet 40% de la population active en 1970.  Mais depuis, la population a augmenté et les ouvriers ne représentent plus aujourd’hui qu’environ 20% des actifs. Et pour cause, les métiers dont les effectifs ont le plus augmenté durant les dernières décennies se trouvent dans le secteur tertiaire.

Si on a tendance à associer les ouvriers à l’industrie, rappelons que les « ouvriers » sont les salariés qui effectuent un travail manuel. Plus de la moitié d’entre eux aujourd’hui travaille dans les services, en particulier le bâtiment et la construction. Et l’évolution de l’emploi rend floue la différence entre ouvriers et employés : une hôtesse de caisse dans un supermarché effectue un travail physiquement éprouvant et répétitif, sans pour autant être considérée comme ouvrière.

Les entreprises employant des ouvriers ont elles aussi changé. Dans les années 70, les grands bastions ouvriers étaient les mines, la sidérurgie, les grandes entreprises automobiles et le textile. Aujourd’hui, certains de ces secteurs, les mines et le textile, ont pratiquement disparu. De plus, les entreprises industrielles se sont automatisées et réorganisées, en faisant fortement appel à la sous-traitance. Résultat, plus de la moitié des ouvriers travaille dans des entreprises de moins de 50 salariés.

Ces changements font que les ouvriers sont aujourd’hui bien moins visibles qu’autrefois. Leur taux de syndicalisation a chuté et le parti communiste qui se présentait comme le parti de la classe ouvrière a pratiquement disparu. Si les ouvriers représentent 13% de la population totale, à la télévision ils constituent seulement 3% des personnes qui apparaissant à l’écran, et il y a zéro député ouvrier à l’Assemblée Nationale.

La vision des ouvriers a elle aussi changé. Les métiers manuels sont dévalorisés par rapport aux activités intellectuelles : le taux de chômage des ouvriers est plus élevé que celui de la population en général, et ils occupent plus souvent des emplois précaires : les ouvriers ne sont plus aussi valorisés qu’autrefois. Leurs rares moments de visibilité médiatique se font lors d’occupation d’usines qui ferment*, pour évoquer les délocalisations ou le vote front national, donnant l’image de métiers déclassés, d’un univers vieillissant. Les ouvriers n’ont donc pas disparu : c’est leur place dans la société qui a complètement changé.

* et quand ils meurent, comme dit dans le commentaire précédent

Qui sont les ouvriers d’aujourd’hui ?

Perrine Mouterde Le Monde 07.06.2016

De moins en moins nombreux et particulièrement exposés à la précarité, les ouvriers occupent encore deux emplois sur dix en France. Ils souffrent d’un manque de représentation.



Dans l’espace de stockage des gros articles de l’entrepôt Amazon de Lauwin-Planque, dans le Nord

Citation :
Lorsque Martin Thibault, sociologue du travail à l’université de Limoges, a entamé son enquête, Ouvriers malgré tout (Raison d’agir éditions, 2013), auprès des agents de maintenance de la RATP, l’entreprise lui a répondu qu’il n’y avait pas d’ouvrier chez elle. Souvent, les agents eux-mêmes ne se disaient pas ouvriers, jusqu’à ce qu’ils soient rattrapés par la réalité de leur métier – physique, répétitif, très encadré et exercé dans des hangars où il fait trop chaud ou trop froid. Dans les entrepôts de la grande distribution, même constat : ni les préparateurs de commandes ni les caristes ne se disent ouvriers. Et chez Amazon, les salariés sont des « associates ».

Mais alors, comment définir les ouvriers d’aujourd’hui si eux-mêmes ne se disent pas ouvriers ? Où est la classe ouvrière qui, au moins en partie, se vivait comme telle, avec ses codes, ses fiertés, ses savoir-faire et ses représentants ? Où sont les bataillons d’ouvriers entrant et sortant en même temps de l’usine ? L’ouvrier est-il une espèce en voie de disparition ? La notion de classe ouvrière a-t-elle encore un sens ?

Un monde ouvrier tertiarisé

Maçons, chauffeurs, soudeurs, jardiniers, métalliers, commis de cuisine, dockers, ostréiculteurs… Selon l’Insee, la France compte 6,3 millions d’ouvriers, classés en trois catégories : qualifiés, non qualifiés et agricoles. Un chiffre en net recul par rapport aux années 1970. Alors qu’ils occupaient 40 % des emplois il y a quarante ans, ils n’en occupent plus que 20,5 % aujourd’hui. Continental, Metaleurop, Goodyear… Ce sont avant tout des postes non qualifiés du secteur industriel qui ont disparu : en moins de quinze ans, l’industrie a perdu près de 1,4 million d’emplois.

Mais si la figure mythique de l’ouvrier en bleu de travail sur une chaîne de production n’est plus centrale, les ouvriers ont investi d’autres secteurs : la moitié d’entre eux travaillent désormais dans le tertiaire, ils sont 15 % dans le bâtiment et, dans certains domaines, comme la logistique, leur nombre augmente.

Au total, un homme français sur trois ayant un emploi est encore un ouvrier. Et s’ils ont vieilli, les ouvriers restent plus jeunes que les « jeunes cadres dynamiques » : un sur quatre a moins de 30 ans, contre un cadre sur huit. « Leur déclin numérique est réel mais relatif, affirme David Gaborieau, sociologue du travail. Les ouvriers représentent encore près du quart (21,5 %) de la population active, c’est important. Ce qui a vraiment décliné, c’est leur visibilité. »

Des ouvriers invisibles

« Avant, il y avait les mines, la sidérurgie, Boulogne-Billancourt, de gros établissements dans de grandes régions industrielles où les ouvriers étaient regroupés, observe Roger Cornu, sociologue et chercheur au Centre national de la recherche scientifique (CNRS). Depuis, il y a eu une baisse drastique de la main-d’œuvre dans les grandes unités de production * : aujourd’hui, plus de la moitié des ouvriers travaillent dans des établissements de moins de cinquante salariés, souvent situés dans des zones rurales. Tout ce qui était spectaculaire s’est démantelé progressivement. Du coup, les ouvriers disparaissent. »

* et du coup, a disparu, du moins en Europe, une des conditions qui faisait pour Marx du prolétariat ouvrier une classe révolutionnaire

« ON S’INTÉRESSE RAREMENT À L’INTÉRIEUR DES USINES, COMME S’IL N’Y AVAIT PLUS QUE DES OUVRIERS SANS EMPLOI. »

Peu visibles dans l’espace public, les ouvriers le sont aussi dans les médias. A la télévision, seules 3 % des personnes interviewées sont des ouvriers, contre 61 % de cadres, selon le baromètre de la diversité du Conseil supérieur de l’audiovisuel (CSA). « Lorsqu’ils apparaissent dans les médias, les ouvriers sont soit accusés d’être responsables de la montée du Front national, ce qui est en partie faux puisqu’ils sont très largement abstentionnistes, soit interrogés alors qu’ils viennent de perdre leur emploi après une délocalisation, regrette Martin Thibault. Ils apparaissent comme un monde vieux, finissant. On s’intéresse rarement à l’intérieur des usines, comme s’il n’y avait plus que des ouvriers sans emploi. »

Un autre facteur a contribué à la perte de visibilité des ouvriers : l’affaiblissement des organisations syndicales et politiques qui parlaient en leur nom – même si elles n’ont jamais représenté tous les ouvriers, et notamment les immigrés et les femmes. Le Parti communiste français (PCF), en particulier, a considérablement perdu de son influence. Il a aussi cessé, dès les années 1980, d’œuvrer à former et promouvoir des élites ouvrières militantes. Dans le champ de la représentation politique, plus personne, ou presque, n’est issu du monde ouvrier. « Dans certains secteurs d’activité, le groupe [ouvrier] n’a plus les moyens de se représenter en tant que tel », résume David Gaborieau.



Un ouvrier de l’usine Renault de Flins, à l’ouest de Paris, en mai 2015

Ouvriers et employés, une frontière floue

Autre évolution, la frontière entre le monde des ouvriers et celui des employés n’a jamais été aussi floue. Une caissière qui accomplit une tâche d’exécution répétitive, codifiée et fortement encadrée n’est-elle pas, d’une certaine façon, une ouvrière ? Et un employé d’un centre d’appel ? D’une chaîne de restauration rapide ? Les classifications de l’Insee disent-elles tout du travail ouvrier ?

En décembre, la revue Savoir/Agir (éditions du Croquant) titrait : « De la classe ouvrière aux classes populaires ». « La notion de classe populaire, qui rassemble ouvriers et employés, permet de prendre en compte un double mouvement, explique Cédric Lomba, chargé de recherche au CNRS. D’un côté, le travail des employés s’est industrialisé, standardisé. Et à l’inverse, une partie des ouvriers réalise des tâches éloignées du monde manuel. Dans la sidérurgie par exemple, les opérateurs de production interviennent assez peu sur le produit et contrôlent un processus informatique. »

La notion de « classes populaires » traduit aussi une mixité nouvelle. Avec l’arrivée des femmes sur le marché du travail, les familles ouvrières ont été remplacées par des familles « hybrides », avec un père ouvrier – le secteur reste masculin à 80 % – et une mère employée – plus de 75 % des employés sont des femmes. « C’est une évolution importante, insiste Henri Eckert, professeur de sociologie à l’université de Poitiers. Historiquement, ouvriers et employés n’avaient pas les mêmes comportements vis-à-vis de la propriété, de la consommation… Et pendant longtemps, être employé était plus prestigieux. »

Si le monde employé a perdu de son aura, c’est aussi le cas du monde ouvrier. « A l’époque, quand on obtenait un CAP ou que l’on était apprenti, c’était une promotion, indique Roger Cornu. Aujourd’hui, si vous n’avez pas le bac, vous êtes considéré comme un déchet. Devenir ouvrier ne fait plus rêver. »

« Beaucoup d’enfants deviennent ouvriers comme leurs parents – plus d’un ouvrier sur deux est un enfant d’ouvrier, quasiment comme il y a trente ans –, alors qu’ils ont fait des études beaucoup plus longues, ajoute Martin Thibault. Ils ont une autre grille de lecture et sont plus sensibles à la représentation dominante, très dévalorisante. Mais la position ouvrière est souvent la seule à laquelle on peut accéder sans diplôme d’enseignement général. »

Les ouvriers, des précaires

De fait, les ouvriers sont les premiers touchés par la précarisation de la société. Ils sont la catégorie professionnelle la plus frappée par le chômage (14,7 % en 2014) et la plus exposée aux contrats temporaires. Dans les grands groupes, le chômage partiel se multiplie. « Les fermetures d’usine ne sont souvent que l’aboutissement d’une longue série de restructurations partielles, détaille Cédric Lomba. A chaque fois, on diminue le nombre d’intérimaires, on ne reconduit pas un CDD, on licencie une partie des travailleurs stables ou on ne remplace pas des départs à la retraite… Cette condition d’incertitude, cet état de restructuration permanente font partie du quotidien des ouvriers. »

« BEAUCOUP DE JEUNES SONT PRÉCAIRES AVANT D’ÊTRE OUVRIERS. »

« Des jeunes travaillent six mois dans une usine, puis sont au chômage, puis se retrouvent deux mois dans une société de surveillance, ajoute Henri Eckert. Ils vivotent d’emplois ouvriers en emplois non ouvriers. Ce sont des précaires avant d’être des ouvriers. »

Si une partie des emplois se sont qualifiés, par exemple dans l’automobile, l’automatisation n’a pas toujours permis de rendre le travail plus gratifiant, et les possibilités d’ascension sociale se sont tassées. Avec la réduction des effectifs, les postes d’encadrement sont moins nombreux ou réservés aux plus diplômés. « Dans la logistique pharmaceutique par exemple, quand il y a deux chefs d’atelier pour 150 personnes, les ouvrières essaient au fil des années de trouver un poste un peu moins pénible mais ne changent pas de salaire ni de statut, raconte Cédric Lomba. Ce sont des carrières horizontales. »

Invisibles et souvent précaires, privés d’une représentation forte et valorisante, les ouvriers n’ont pourtant pas disparu. « La notion de classe populaire a un sens, assure Cédric Lomba. La bourgeoisie est la classe la plus mobilisée pour défendre ses intérêts, mais ce n’est pas parce que les autres classes sont moins mobilisées qu’elles n’existent pas. »

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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Dim 22 Oct - 11:09


femmes et ouvrières : la double peine

Pour la santé des femmes, une précarité lourde de conséquences

Anaïs Moran Libération 7 juillet 2017


Le taux de fréquence des troubles musculo-squelettiques chez les ouvrières est de 8,4 pour un million d’heures salariées
contre 2,4 pour les ouvriers.
Photo Charly Triballeau. AFP  

Le Haut Conseil à l’égalité publie ce vendredi un rapport alarmant sur l'accès aux soins des femmes en situation de précarité.

Anaïs Moran a écrit:
«Urgence.» Voilà le message passé à Marlène Schiappa. Ce vendredi, la secrétaire d’Etat chargée de l’Egalité entre les femmes et les hommes a reçu des mains de la présidente du Haut Conseil à l’égalité (HCE) le tout dernier rapport de l’organisation. 120 pages, une myriade d’études détaillées, des chiffres alarmants, et un sujet : la santé des femmes en situation de précarité. En France, si la pauvreté recouvre une hétérogénéité de destins, les femmes sont les premières concernées. Elles représentent 57% des bénéficiaires du Revenu de solidarité active (RSA), 82% des emplois à temps partiel, 70% des travailleurs pauvres (vivant en dessous du seuil de pauvreté). Des données consternantes aux impacts physiques et psychologiques déplorables, désossés méthodiquement dans ce nouveau rapport du HCE, dont Libération présente ici les grandes lignes.

Risque accru de maladies cardiovasculaires

Selon le HCE, les «femmes ouvrières» présentent, en moyenne, un taux de mortalité trois fois supérieur aux femmes ayant exercé la «fonction de cadre» ou une «profession intellectuelle supérieure». Plus précisément : le taux de mortalité lié aux maladies cérébro-vasculaires se situe entre 9 et 12,2 pour 100 000 femmes ayant exercé la profession d’ouvrière, contre 1,6 et 5,3 pour 100 000 femmes cadres et de professions intellectuelles supérieures. «Le manque de ressources et de suivi médical, la consommation de tabac et d’alcool, le manque d’exercice physique, l’alimentation déséquilibrée… C’est l’accumulation des facteurs qui crée le risque», explique Claire Mounier-Vehier, présidente de la Fédération Française de cardiologie. Des facteurs semble-t-il accrus en situation de précarité : les chômeuses seraient particulièrement concernées par le tabagisme (45%), la consommation d’alcool à haut risque (13,8%) et l’obésité (35,1 %).

Troubles psychologiques et affections psychiatriques multipliés

21% contre 7,5%. D’après le document, les femmes sont trois fois plus concernées que les hommes par les troubles anxieux (états de stress post-traumatique, anxiété généralisée et troubles de l’adaptation). Des troubles accentués dans le cas des femmes sans domicile fixe (35%) et des cheffes de familles monoparentales. Au-delà de la fameuse «charge mentale» vécue par ces dernières, le «fardeau» physique, le «sacrifice» de la vie personnelle et la gestion financière sont autant de motifs prédisposant aux détresses psychologiques et autres épisodes dépressifs. De manière plus générale, le rapport souligne que «ces troubles psychologiques des femmes en situation de précarité sont liés à l’absence de soin, conditions hygiéniques de logement et à désintérêt total de son propre corps».

Manque de suivi cancérologique et gynécologique

Un «gradient social» corrélé à l’état de santé. Auditionné par le HCE, l’épidémiologiste Thierry Lang explique que «plus une femme est pauvre, moins elle participe aux dépistages». Les données parlent pour lui : 52,4% des femmes ne disposant pas d’une complémentaire santé privée n’ont pas réalisé de dépistage par frottis cervico-utérin dans les trois dernières années. A l'inverse, 73,9% des femmes en ayant une l'ont fait. De même, les femmes ayant des revenus inférieurs à 2 000 euros sont moins dépistées (31,48%) que celles qui ont un revenu plus conséquent (19,2%). Ce dépistage empêcherait pourtant les quelque 1 000 décès chaque année en France d’un cancer du col de l’utérus. Concernant les suivis médicaux, le rapport signale aussi les inégalités en matière d’accompagnement des grossesses. Parmi les femmes qui n’ont pas déclaré leur grossesse au premier trimestre, 20% bénéficient de la couverture maladie universelle (CMU) ou de l’Aide médicale de l’Etat et 39% n’ont pas de couverture sociale. Une situation qui augmente l’incidence des pathologies périnatales, notamment le retard de croissance intra-utérine ou le risque de morbidité néonatale.

Vulnérabilité face aux violences de genre

A la maison : la part des femmes déclarant être victimes de violences conjugales s’élève à 36% pour celles appartenant aux 10% de ménages ayant les revenus les plus faibles, tandis qu’elles ne sont que 8,3% pour celles appartenant aux 10% de foyers ayant les revenus les plus élevés. Au travail : 74% des femmes non-cadres estiment que les femmes sont régulièrement confrontées à des attitudes ou des décisions sexistes. Des statistiques encore plus significatives si on prend en compte que les femmes en situation de précarité sont davantage exposées au système prostitutionnel. 10,6% des étudiantes interrogées déclarent avoir déjà eu recours à la prostitution ou envisagé de le faire. Parmi elles, 91% rencontrent des difficultés financières et envisagent l’échange d’actes sexuels comme un moyen d’obtenir un bien, un service ou un logement.

Maladies professionnelles et catégories sociales

Entre 2000 et 2015, les maladies professionnelles reconnues ont connu une hausse de 155% chez les femmes. «Cette évolution s’explique à la fois par une augmentation de la déclaration par les médecins (de plus en plus vigilants), par une meilleure reconnaissance des maladies des femmes et par la concentration des femmes sur certains types de postes», démêle le HCE. De plus, les catégories les plus confrontées à la précarité, employées et ouvrières, sont de loin les plus concernées par les troubles musculo-squelettiques (TMS) qui représentent la majorité des maladies professionnelles reconnues. Le taux de fréquence des TMS chez les ouvrières est de 8,4 pour un million d’heures salariées contre 2,4 pour les ouvriers.

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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Lun 23 Oct - 4:38


vous avez dit "OUVRIER" ? renvoie à deux choses :

- comment on parle des ouvriers aujourd'hui. Cf le TRAVAIL TUE plus que les violences policières... et les attentats

voir ouvrier dans Actualités de Google

- comment on ne parle pas des ouvrièrEs

la recherche dans les actualités ouvrière ne renvoie pratiquement jamais à des vies (ou des morts) d'ouvrières, mais à FO (Force ouvrière), LO (Lutte ouvrière), et parfois Classe ouvrière... qui, au demeurant ne parlent pas, ou pas spécifiquement, des ouvrières

ah oui, à la disparition des abeilles, aussi...

Citation :
Lorsque la molécule se retrouve dans le système des abeilles, elle affecte directement le système nerveux. Mme Fournier a expliqué qu’en forte dose, le produit causait la paralysie et la mort de l’animal. En revanche, dans le cas des abeilles ouvrières, elles sont exposées à de plus petites doses, mais sur une plus longue période de temps, une exposition dite chronique.

Les effets sont sous-létaux, c’est-à-dire que l’abeille ne meurt pas sur le coup. Le produit a plutôt un impact sur le système nerveux, créant notamment de la confusion. Les abeilles mettent donc plus de temps à regagner la ruche après être allées butiner. Il réduit de plus la durée de vie des insectes d’environ cinq jours, ce qui est non négligeable lorsqu’on considère que leur espérance de vie totale est d’environ 30 jours.

en somme, cela nous ramène au commentaire précédent :
Citation :
les « femmes ouvrières » présentent, en moyenne, un taux de mortalité trois fois supérieur aux femmes ayant exercé la «fonction de cadre» ou une «profession intellectuelle supérieure»

il y a encore quelques différences et points communs relativement à la procréation, à l'élevage, au travail domestique, à la production, et à la police :


Citation :
Les ouvrières sont des femelles ordinairement stériles [chaque patron en rêve, mais pas le capital, sans quoi, pfff, plus de prolétariat]. Elles peuvent cependant, dans certaines circonstances, pondre des œufs, qui se développent normalement. Tentative vaine, car les œufs des ouvrières ne donnent naissance qu’à des mâles. L’anatomie des ouvrières leur interdisant tout accouplement, leurs œufs ne sont jamais fécondés. Dans le cas des abeilles, un œuf non fécondé donne toujours naissance à un mâle ; un œuf fécondé à une femelle. [...]

Le rôle des ouvrières est l’entretien du logis, l’approvisionnement, les soins à la progéniture alors que celui de la reine est la procréation.
On a constaté que les ouvrières changent de travail au fur à mesure qu’elles avancent en âge et elles le font sans apprentissage, passant d’une activité à l’autre  et disposant, au moment voulu, des instruments et des connaissances nécessaires. Ainsi, au cours de sa vie, chaque abeille aura participé à tous les travaux de la ruche. Et même, dans cet ordre parfait, des fluctuations peuvent se produire si le besoin s’en fait sentir ; des ouvrières sont capables de changer de fonction et de s’adapter aux exigences du moment. Relevons que toute la vie des abeilles est déterminée par les glandes. Suivant que telle ou telle glande se développe, l’abeille entreprend une fonction donnée :

1. Durant les trois premiers jours, elle joue le rôle de nettoyeuse, elle veille à la propreté des cellules.
2. Sa deuxième mission est celle de nourricière...
3. De 11 à 20 jours, les abeilles vaquent aux travaux de nettoyage, débarrassent la ruche des détritus, des cadavres de leurs sœurs...
4. Leur quatrième activité est d’être les bâtisseuses de rayons...
5. Du 18 au 21ème jour, elles deviennent les gardiennes en prenant part à la défense de la ruche et montent la garde au trou de vol à l’affût des pillards comme des bourdons, guêpes ou abeilles de ruches voisines...
6. L’activité de butineuse  (ou pourvoyeuse) est la dernière et la plus longue tâche d’une ouvrière qui s’y consacre de son 21ème jour jusqu’à sa mort. Elle part récolter le pollen et le nectar des fleurs pour la production de miel.

La société des abeilles et son mode de fonctionnement



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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Mer 29 Nov - 14:36


des mineuses ?

Les femmes à la rescousse des mines
Pierre Couture Le Journal du Québec 29 novembre 2017

Elles ne représentent que 17 % des travailleurs de l’industrie minière, mais leur nombre est appelé à croître. À court de travailleurs dans plusieurs régions du Québec, l’industrie minière a peut-être trouvé son filon d’or avec l’embauche de femmes.


mine d’or Éléonore

Citation :
« On aura un important besoin de travailleurs au cours des prochaines années et on croit que les femmes ont leur place », soutient le vice-président aux ressources humaines de Ressources Falco, Claude Léveillée.

Actuellement, les femmes ne représentent que 17 % de la main-d’œuvre dans l’ensemble de l’industrie minière. Dans les métiers de production, cette proportion chute à 4 % au pays.

Ressources Falco et son partenaire Osisko planifient un projet de mine d’or, de zinc, de cuivre et d’argent (appelé Horne 5) d’un milliard de dollars à Rouyn-Noranda.

Osisko croit que le projet Horne 5 pourrait voir le jour en 2019-2020 alors que 525 postes permanents seront créés.
Plus au nord, Osisko a un autre projet de mine d’or appelé Windfall Lake. Ce projet de 500 millions $ créerait 500 emplois permanents et la construction d’une usine de transformation du minerai d’or à Lebel-sur-Quévillon.

Selon M. Léveillée, les minières ont développé de nouvelles techniques de forage et de production qui permettent maintenant aux femmes de s’intégrer plus facilement à un milieu de travail dominé autrefois par des hommes.

Il n’y a pas que les femmes qui sont ciblées par les minières, les communautés autochtones sont également courtisées.
Sur la Côte-Nord, près de Schefferville, la minière Tata Steel Canada embauche tout près de 150 travailleurs autochtones, soit 25 % de sa main-d’œuvre.

Retombées

« Les communautés veulent être consultées en amont de projets. Il y a beaucoup de retombées potentielles pour les Autochtones au Québec avec l’industrie minière », souligne le chef de l’Assemblée des Premières Nations du Québec et du Labrador, Ghislain Picard.

Il faut dire que plusieurs compagnies minières ont déjà conclu par le passé des ententes avec les Innus, les Naskapis, les Inuit et les Cris.

Ces pactes prévoient notamment des compensations financières, de la formation et des emplois pour les membres de la communauté où la mine est exploitée.

LES TRAVAILLEURS ÉTRANGERS CIBLÉS PAR LES MINIÈRES

Pour contrer la pénurie de main-d’œuvre au Québec, de plus en plus de sociétés minières ont l’intention d’embaucher des travailleurs étrangers.

En Abitibi, certaines minières pourraient éventuellement se tourner vers des travailleurs expérimentés du Mexique et du Chili pour combler leurs besoins.

« C’est une option qui est envisagée », soutient le vice-président aux ressources humaines de Ressources Falco, Claude Léveillée.

Avec plus de 25 projets d’investissements dans les cartons des promoteurs au Québec, l’industrie minière aura besoin d’un nombre important de travailleurs pour répondre à la demande.

« Les besoins de main-d’œuvre seront significatifs. On espère que les processus administratifs soient plus simples pour les minières », souligne la présidente de l’Association minière du Québec, Josée Méthot.

Ouverture de Québec

« On est ouvert à cela », lance le ministre de l’Énergie et des Ressources naturelles du Québec, Pierre Moreau, qui est d’avis que les besoins de main-d’œuvre à combler seront immenses dans le secteur minier au cours des prochaines années.

Le ministre Moreau dit avoir rencontré au cours des dernières semaines de nombreux maires de villes et de municipalités qui lui ont démontré une volonté à recruter des travailleurs à l’étranger.

« Les gens nous le disent. Ils sont ouverts à aller chercher des travailleurs de l’extérieur », a-t-il indiqué au Journal.
M. Moreau prévoit aller faire la promotion du Québec et de ses projets miniers au cours des prochains mois à l’étranger. Des présentations sont prévues au Mexique, à Toronto et à New York.

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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Dim 3 Déc - 19:58


ouvrier vert du capital

J'ai été ouvrier dans une usine de tri de déchets,
voici ce qu'il s'y passe vraiment

François Haslé HuffPost 03/12/2017

Il y a un an et demi, après avoir enchaîné les déceptions et les échecs professionnels, je me retrouve là, à 6h du matin, tenue bleue de l'usine exigée et gilet jaune.


HROE

Citation :
Il y a un an et demi, après avoir enchaîné les déceptions et les échecs professionnels, je me retrouve là, à 6h du matin, tenue bleue de l'usine exigée et gilet jaune. Je suis ouvrier dans une usine de tri de déchets industriels et ménagers dans la zone industrielle déprimante d'une petite ville de province. Une usine qui marche bien et qui fait du chiffre. Un fleuron, un moteur de la région, en somme. J'étais pourtant à deux doigts de devenir journaliste...

Les temps modernes

Les temps changent mais pas tant que ça. Me voici dans un nouveau monde où il n'y a pas de temps à perdre. Après cinq minutes, me voilà déjà à la chaîne, dans une cabine, à devoir trier du bois (en réalité, distinguer le bois du "faux bois") qui passe à grande vitesse sur le tapis devant moi. Mes collègues m'expliquent rapidement comment procéder mais je me sens perdu.

S'en suit un apprentissage sur le terrain, avec les indications des collègues comme seule boussole. Le chef d'équipe ne joue pas le chaperon, à moi de me débrouiller et d'éviter les blessures. Pourtant, mon corps va souffrir pendant ces mois difficiles: sciatique, allergies, membres endoloris et écorchures multiples. L'usine et son travail de sape.

Vos micro-ondes, vos cafetières, vos ordinateurs, vos frigos, tout ce que vous avez balancé passe par là, entre mes mains, sur ce tapis qui ne s'arrête jamais. Il y traîne parfois quelques souris, voire des chats morts... entre autres.

Nous trions le plastique, la ferraille, les piles, les câbles, les cartouches d'encre, je pourrais continuer longtemps comme ça. La liste est presque infinie.

Lentement, tous les gestes deviennent habitude et l'impression de vivre dans un film se dissipe tout doucement.

Les quelques rendez-vous avec la conseillère d'insertion semblent être des sketches tant elle n'a rien à proposer réellement. Le passage du permis de conduire, passer d'autres permis pour devenir cariste...

Somme toute, tous les moments hors de la chaîne sont autant de plaisir de pouvoir enfin respirer quelques minutes.

Quoi qu'il en soit, les rêves semblent lointains.

Si ce n'est pas Germinal, on s'en rapproche par moment. De la crasse des doigts jusqu'aux épaules, le visage parsemés de tâches de je ne sais quoi. Les jours de froid, l'usine est un congélateur ( je suis très frileux ), les jours de chaleur il fait parfois jusqu'à 40°, les mouvements sont lents et deviennent une épreuve. Il n'est rien d'enviable dans tout ceci et il faut bien être obligé de travailler ici pour le faire. Ce n'est pas un destin.

Prendre des notes chaque jour en rentrant me permet de me projeter et de trouver un peu de sens à ce que je fais. Heureusement.

Vincent, François, Paul et les autres

Dans cette expérience éprouvante, les relations entre collègues prennent une place centrale au quotidien. Les complicités aident à tenir et à persévérer dans les moments de découragement. La galère rapproche, c'est évident.

Peu de conflits finalement, hormis dans les relations avec les différents chefs, et il y en a un paquet ! Mais l'un d'entre eux l'emporte haut la main: froid et cassant au possible, s'exprimant avec maladresse au mieux, avec dédain le plus souvent. Le genre de mec qui essaye, dès que possible, de te mettre dans des situations délicates. Une fois, on me fait changer de poste, je m'exécute sagement; celui-ci me voit travailler pendant deux, peut-être trois heures, avant de venir me dire que tout ce que je faisais était nul et non avenu. Peut-être était-il simplement maladroit...

Les manques de reconnaissance ou même d'encouragements m'ont souvent déçu, voire choqué. Malgré le "label" d'entreprise d'insertion, produire reste, d'après moi, le seul projet réel. Le turnover est incessant car les contrats durent quatre mois ( renouvelables potentiellement quatre fois ). Ceci explique peut-être cela.

Mes anciens collègues m'ont facilité la tâche pour l'écriture de ce livre en me donnant du grain à moudre chaque jour grâce à leurs anecdotes ou histoires personnelles tantôt drôles, tantôt déchirantes. Le panel de personnalités est très large ( contrairement à ce qu'on pourrait en penser de prime abord ); les parcours professionnels sont plutôt variés, de l'ancien commercial, au chef d'entreprise, du bûcheron à l'ancien animateur pour enfants.

Les discussions à la pause sont parfois lunaires, certains jours j'ai prié pour être ailleurs. Littéralement ailleurs.

Je garde quelques connexions avec certains de mes anciens collègues, encore aujourd'hui.

Le premier jour du reste de ta vie

C'est ainsi que j'ai vécu le premier jour post-usine. Libre. Tout redevenait possible. Une renaissance. Un souffle nouveau.

Finis les bruits, les bruits des véhicules, ceux de la ferraille qui tape sur encore plus de ferraille et qui résonnent dans la tête pour la journée entière. Fini d'ingurgiter des tonnes de poussière après le balayage du soir, en bas des cabines de tri. Fini le mal partout, le port des radiateurs, les chaussures de travail, les casques anti-bruits, les odeurs improbables, les levers à 4h35, les couchers à 22h. Tout ça est bien fini.

Et il fallait que j'en parle. Pour moi et aussi pour les autres, ceux qui y travaillent toujours et à qui personne ne donne la parole, ceux qui se casseront le dos et la santé des mois, des années encore.

Je ne suis pas un porte-parole, mais un ancien acteur et spectateur d'une vie d'un autre âge mais toujours existante. Au mieux, un porte-voix.


Citation :
L'auteur propose à travers ce livre le récit d'une expérience personnelle dans les coulisses d'une entreprise de tri de déchets. Journaliste infiltré, il raconte sous la forme d'un journal son point de vue, son quotidien et celui de ses collègues de labeur, entre petites joies et espoirs d'une vie meilleure.

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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Mar 5 Déc - 15:07


la race française des ouvriers d'usine...

il est certain que la diminution en France du nombre d'ouvriers de l'industrie n'est pas de nature à faire prendre en considération leur augmentation dans le monde... N'oublions pas qu'ils ne représentent, même "chez nous", qu'une part de ce qu'il en convenu d'appeler le prolétariat et même de la classe ouvrière, dans laquelle on peut compter les ouvriers agricoles, ceux des transports, manutentionnaires, caissières de magasins, employé.e.s des services... Pas étonnant qu'ils ne se reconnaissent plus comme identité que celle des "gens d'en-bas"

Le recul de l’industrie continue d’écraser le nombre d’ouvriers en France
Charlotte Charlier Décider & entreprendre, la voix des entreprises 5 décembre 2017


Citation :
Les métiers de l'industrie sont en recul. Et ils perdent considérablement des emplois entre 1982 et 2014, rapporte l'Insee. Ce recul est lié aux progrès techniques qui ont réduit les besoins en main d'oeuvre, et à la concurrence internationale. Mais il est aussi à relier aux emplois souvent temporaires, chose que ne fait pas l'institut.


Force est de constater que l'industrie ne cesse de reculer. Depuis 1975, le nombre d'ouvriers est en déclin, et particulièrement les ouvriers non qualifiés. Sur le graphique ci-dessus, l'INSEE rapporte une baisse d'1,2 millions d'emplois en 32 ans. La faute à l'automatisation des postes, mais ce que ne dit pas l'institut, c'est que ce sont souvent des emplois temporaires.

Les fermetures de gros établissements en cause...


Avec le recul de l’industrie, les ouvriers non qualifiés occupent deux fois moins de postes. De 1982 à 2014, le nombre d’ouvriers non qualifiés diminue de 1,2 million. Le taux d'emplois métropolitains occupés par ces derniers passe de 15,6 % à 8,4% . Face à la concurrence internationale, la France délocalise ou automatise pour rester compétitif et optimiser sa production.

Les ateliers textiles ferment devant la poussée de l’activité dans les pays émergents et les usines automobiles sont automatisées ou délocalisées. C'est notamment le cas de l’entreprise DMC située dans le Haut-Rhin fermée en 2000, qui employait 1 500 personnes en 1982. De gros établissements automobiles ferment également comme l’historique usine Renault de Boulogne-Billancourt, dont le site a été vendu pour y accueillir des entreprises innovantes.

... mais aussi l'instabilité de l'emploi

Mais la baisse des ouvriers non qualifiés au fil des années est aussi la conséquence de l'instabilité de ces emplois. Rappelons le, ces emplois sont souvent temporaires. En 1995 déjà, un ouvrier non qualifié sur quatre occupait un contrat à durée limitée (intérim, apprentissage, CDD ou stage). 14% des ouvriers étaient dans ce cas cette même année. Et cela continue, puisque c'est l'intérim qui prédomine aujourd'hui chez les ouvriers du secteur industriel.

Le CDI chantier peut-il changer la donne ? Le gouvernement lutte pour son instauration quand l'opposition et les syndicats craignent une précarisation sans précédent de l'emploi. Cependant à l'heure de la course à la compétitivité, la généralisation de ce genre de contrat pourrait permettre de nouvelles embauches, et pourquoi pas, de relancer des secteurs en crise. Affaire à suivre...

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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Mar 9 Jan - 13:15


Sorties d’usine
Entretien avec Henri Eckert


Laurent Aucher & Frédérique Barnier La vie des idées 9 janvier 2018

Fragilisée par le chômage de masse, l’insertion professionnelle difficile de ses jeunes, précarisée et individualisée, la classe ouvrière doit cependant encore être nommée et demeure, pour le sociologue Henri Eckert, une force politique à interroger

Sociologue, Henri Eckert est professeur émérite à l’Université de Poitiers et chercheur associé au Groupe de Recherches Sociologiques sur les Sociétés Contemporaines (GRESCO). Il a publié notamment L’Orientation professionnelle en Allemagne et en France. Utopie et réalité (L’Harmattan, 1993), Avoir vingt ans à l’usine (La dispute, 2006), et, en collaboration avec Sophie Béroud, Paul Bouffartigue et Denis Merklen, En quête des classes populaires. Un essai politique (La dispute, 2016).

L’entretien a été réalisé le 31 mars 2017 à Bourges suite à la projection-débat du film d’Olivier Babinet, Swagger, organisée dans le cadre d’un partenariat entre le cinéma de la Maison de la Culture de Bourges, l’IUT de Bourges et le Centre d’Études pour le Développement des Territoires et l’Environnement (CEDETE) de l’Université d’Orléans.



Citation :
Les jeunes des classes populaires : l’insertion professionnelle en galère

La vie des idées : Dans vos travaux, la question de l’insertion professionnelle occupe une place importante. À quelles problématiques les jeunes sont-ils actuellement confrontés ?

Henri Eckert : Pour beaucoup de jeunes qui sortent de formation aujourd’hui, l’insertion professionnelle se passe à peu près comme dans les années 1960-1970. Si on prend les statistiques de l’enquête Génération 2010-2013, réalisée par le Centre d’Études et de Recherches sur les Qualifications [CEREQ], on voit près de deux tiers des individus accéder soit immédiatement, soit très rapidement à des emplois relativement stabilisés. Pour 44 % d’entre eux, l’entrée sur le marché de l’emploi est quasi immédiate. Pour 20 % d’entre eux encore, l’entrée est à peine différée de quelques mois, souvent deux, trois ou quatre mois. Ce sont des jeunes qui rentrent très rapidement dans l’emploi et s’y installent, en trouvant soit directement des emplois pérennes, soit des emplois d’abord précaires mais qui se transforment rapidement en emplois à durée indéterminée. Donc, il y en a un peu plus de six sur dix pour qui l’insertion professionnelle, l’entrée dans la vie active, se passe à peu près comme à l’époque d’avant la montée du chômage des jeunes. Parmi ces jeunes-là, il n’y a pas que des super-diplômés même s’ils sont largement majoritaires. Ces jeunes ont généralement des diplômes soit assez élevés, soit adaptés au bassin de l’emploi et monnayables relativement facilement. Quand on rentre dans le troisième tiers, on découvre des cas de figures très divers. Certains de ces jeunes passent de petits boulots en périodes de chômage, avec retour à des petits boulots et de nouveau chômage, etc. Ils sont pris dans les mouvements d’appel et de rejet sur le marché du travail. D’autres se retirent carrément, c’est le cas des jeunes filles qui se marient très tôt, qui ont des enfants, qui reviendront plus tard vers l’emploi mais difficilement, très difficilement parfois… Et puis il y a des jeunes qui, après avoir galéré quelque temps, reprennent des formations.

La vie des idées : Qu’en est-il du cas spécifique des jeunes issus des classes populaires ?

Henri Eckert : Ce sont eux qui galèrent le plus parce que, trop souvent, leur capital scolaire s’avère insuffisant ou moins valorisable. Ils ont passé un CAP ou un BEP, comme l’ont fait leurs pères ou leurs aînés, en pensant qu’ils auraient au moins le même avenir qu’eux. Or c’est terrible mais leur diplôme s’avère trop souvent dévalorisé. Les conditions économiques ont changé et il n’est plus adapté à la réalité actuelle du marché de l’emploi. Dans ce tiers qui galère, on constate une surreprésentation des enfants d’immigrés.

La vie des idées : Dans vos travaux, vous soulignez ce paradoxe sur le plan des qualifications : il y a à la fois un phénomène de dévalorisation des diplômes et en même temps le diplôme reste fondamental pour l’insertion professionnelle ?

Henri Eckert : Certains jeunes sont confrontés à la question de la dévalorisation de leurs titres ou diplômes, c’est un aspect que j’ai abordé dans Avoir vingt ans à l’usine. Avec un CAP ou un BEP, par exemple, il est aujourd’hui difficile d’accéder à un véritable emploi dans une activité qui corresponde à la formation et au désir du jeune, en particulier dans le monde industriel. Et, dans le même temps, mon expérience personnelle et les enquêtes du CEREQ le montrent, le diplôme constitue toujours une « arme », « l’arme des faibles » selon la formule de Tristan Poullaouec. Le discours qui tend à dire qu’en France on accorde trop d’importance au diplôme, que le diplôme n’atteste de rien du tout, est suspect. Il y a là un discours idéologique qui vise à le dévaloriser au détriment de ceux pour qui le diplôme demeure la seule ressource individuelle qu’ils puissent mobiliser. Mais un vrai « désenchantement », au sens où Stéphane Beaud emploie ce mot, apparaît quand le diplôme ne permet plus d’accéder aux positions que l’on espérait. C’est le cas par exemple de ce jeune titulaire d’un baccalauréat professionnel, à qui son diplôme laissait entrevoir une sortie du monde ouvrier, et qui se retrouve finalement derrière une machine, à « tourner des manivelles ». Vivre une telle situation, être ainsi confronté à la dévalorisation de son diplôme, provoque alors une sorte de désenchantement et des sentiments et attitudes parfois ambivalents. Ils échappent certes au chômage, il n’en reste pas moins qu’ils se sentent généralement floués, trompés… C’est en ce sens qu’il y a ambivalence des sentiments ou des attitudes. Cette situation concerne avant tout les enfants d’ouvriers et répond davantage à un processus de dévalorisation des diplômes qu’à un déclassement des individus.

Changement de paradigme éducatif


La vie des idées : Dans Avoir vingt ans à l’usine, vous faites également des baccalauréats professionnels des supports d’intériorisation de la culture technique et industrielle. Quelles conséquences cela a-t-il ?

Henri Eckert : Entre le BEP et le baccalauréat professionnel, lorsqu’on regarde de près les contenus de formations, les programmes, on se rend compte qu’il y a, certes, un approfondissement des connaissances techniques transmises aux jeunes mais pas réellement de saut qualitatif. On constate, en revanche, une transmission d’autres contenus, qui visent à l’incorporation du schéma productif et de la contrainte industrielle. Pour le dire en langage tourainien, on est passé de problèmes de fabrication à des problèmes de production. Le titulaire du baccalauréat professionnel est censé assumer la continuité du flux productif et donc, à ce niveau-là, les questions de production (entendre : assurer la production) l’emportent largement sur les questions de technique de fabrication. Les filières du baccalauréat professionnel préparent davantage à cette culture industrielle et parfois de façon assez stupéfiante. Leurs programmes comprennent en effet une initiation à l’économie et à la gestion, plus accessoirement à leurs droits, leur statut, les aspects de savoir-être, etc. Mais on leur inculque avant tout – et j’emploie le terme dans son sens bourdieusien – un langage gestionnaire que ces jeunes doivent s’approprier. Ce qui se joue pour ces futurs ouvriers lors de cette inculcation, de cette incorporation du langage gestionnaire, c’est leur adhésion aux exigences de ceux qui les emploieront. Cette adhésion entraîne l’abandon de toute référence aux luttes menées par leurs pères ou grands-pères, voire même de tout souvenir des résistances qu’ils avaient mises en place. Celles-ci étaient certes liées à des formes particulières d’exercice de l’activité ou du métier, résultant pour partie, au nom du travail bien fait, de la volonté de maintenir un contrôle sur son activité et de défendre les intérêts des ouvriers.

Petit à petit, on s’est écarté de ce modèle et aujourd’hui, il s’agit de faire en sorte que les « opérateurs » s’identifient à l’entreprise, qu’ils en intériorisent les buts. Il s’agit de modeler leur subjectivité en les faisant parler comme le font les gestionnaires. Dans les manuels proposés aux élèves de baccalauréat professionnel, on trouve ainsi un langage, un discours managérial ; les contenus de formation, les programmes et les manuels ou cahiers d’exercices utilisent et véhiculent ce langage de l’entreprise, le langage des classes dominantes. C’est une tentative d’anéantissement d’une culture ouvrière qui venait de la base, de l’expérience concrète des situations de travail, qui se disait à travers des mots qui étaient produits, mobilisés par les ouvriers eux-mêmes. Là, on leur impose un autre langage : ils ne peuvent plus parler avec leurs propres mots, on les amène à parler avec les mots que leur proposent, que leur inculquent, que leur imposent les managers.

L’indicible des sociétés modernes

La vie des idées : Dans la même logique, vous expliquez aussi dans Avoir vingt ans à l’usine que les conditions de production sont une sorte d’indicible des sociétés modernes. Pouvez-vous préciser ?

Henri Eckert : C’est une idée chipée dans Le Capital ! Karl Marx y écrit que nos sociétés se présentent comme une immense accumulation de marchandises. Aujourd’hui, quand on voit une voiture neuve exposée dans un hall, on voit un objet rutilant sous les néons mais on ne sait rien de la manière dont cet objet a été produit, de ce qu’il a coûté d’efforts, de sueur, voire de souffrances pour certains. Cet objet est devenu quelque chose de presque magique. C’est ce que Marx désigne par le fétichisme de la marchandise, en faisant le parallèle avec la religion dont on a oublié également, d’une certaine façon, l’origine. On a oublié qui a imaginé l’existence de Dieu comme on oublie qui a produit ces voitures rutilantes et dans quelles conditions elles ont été produites. De ce point de vue, Marx n’a pas été dépassé, ou peut-être par les situationnistes lorsqu’ils parlent de la « société spectaculaire marchande », en insistant sur la manière dont ces biens de consommation sont mis en scène, notamment par le biais de la publicité. Cette mise en scène des marchandises peut être vue du point de vue historique comme le stade ultime de ce processus d’occultation des conditions de production et d’invisibilisation de ceux qui produisent.

Les « classes populaires » contre la classe ouvrière

La vie des idées : Ouvriers, employés, les contours des classes sont devenus plus flous comme leurs actuelles dénominations. C’est l’un des propos de l’ouvrage En quête des classes populaires auquel vous avez participé ?

Henri Eckert : Il y a dans le monde ouvrier et le monde agricole quelque chose de profondément ancré et qui s’apparente à une éthique du travail. Cette éthique existe de façon presque indépendante ou, pour être plus précis encore, elle est tellement ancrée qu’elle est comme « incorporée ». Quand on ne peut vendre que sa force de travail, sur le marché, c’est de la qualité du travail produit seulement qu’on peut tirer sa fierté. « On travaille. Il faut bosser ! » Un jeune de Valenciennes parti se faire embaucher à Mulhouse par PSA, me disait : « C’est bosser ou partir en vrille ». Cette situation renvoie à « la double vérité du travail » dont parlait Pierre Bourdieu. Le travail est aliénation, exploitation, mais on ne peut pas ignorer ses autres aspects, d’investissement dans l’agir, de plaisir du « travail bien fait », et de source de dignité. La condition de la dignité c’est de gagner sa vie honnêtement. Cela a pris des formes très différentes, dans le monde ouvrier, ça a pris des formes très variables mais cette exigence de dignité était à la base d’une certaine fierté ouvrière. les mineurs par exemple, il y avait une vraie fierté, sensible dans leur manière de se tenir et de se présenter, dans leur manière d’être. Pendant longtemps, le monde des employés a été un monde éloigné du monde ouvrier. Ce n’est pas pour rien que Bourdieu faisait une distinction nette : pour lui, les classes populaires étaient formées par les ouvriers et les ouvriers agricoles, les employés n’en faisaient pas partie.

Il a fallu attendre plusieurs décennies pour que s’impose la représentation actuelle des « ouvriers et employés », unis dans cette notion de « classes populaires » qui a émergé récemment et dont l’usage inflationniste me laisse circonspect. Sur le terrain idéologique, l’expression « classes populaires » a clairement permis de gommer celle de « classe ouvrière », participant par la même occasion à son invisibilisation. Il y a, derrière cette expression, une euphémisation insupportable. Il y a, aujourd’hui, des batailles de mots. La lutte politique passe aussi, et peut-être surtout, Vygotsky l’avait bien montré, par ce genre d’enjeux. Il y a là le terrain principal, sur lequel peuvent intervenir les intellectuels, à condition de mettre en évidence l’implicite de certains mots, de dévoiler les enjeux idéologiques et permettre ainsi l’émergence d’autres mots. Personnellement, je fais partie de ceux qui considèrent que ce mot, « ouvrier », est un mot qu’il faut défendre. Il y a un réel enjeu dans la dénomination et la manière de concevoir les classes sociales et de les nommer. Est-il pertinent aujourd’hui, sur fond d’effacement de l’expression « classe ouvrière », de les nommer « classes populaires », ou est-ce qu’il ne serait pas plus pertinent et plus actuel de les désigner comme la classe des nouveaux précaires, comme un « précariat », en reprenant l’expression proposée par Robert Castel ?

Comment le précariat fracture la classe ouvrière

La vie des idées : Quelles sont les conséquences de l’apparition de ce précariat au sein de la classe ouvrière ?

Henri Eckert : Un clivage est apparu, devenu de plus en plus fort au sein de ces classes populaires (entendues provisoirement comme les employés et ouvriers), c’est la question de la précarité. Il y a, d’un côté, des catégories ouvrières et employées déjà précarisées, notamment parmi les plus jeunes et les anciens revenus à l’emploi après le chômage, et de plus en plus exposées aux aléas de l’activité économique, et, de l’autre côté, des catégories d’ouvriers et d’employés qui sont encore – et j’insiste sur le mot « encore » – protégées. Je pense que le clivage est en train de se durcir et qu’une distance se crée entre ces catégories parce que ceux qui bénéficient toujours du compromis salarial sont, du fait de la relative stabilité de leur situation, rapprochés des classes moyennes, s’identifient à elles et se vivent comme telles. Ils ne se diront pas ouvrier, ni employé, ni appartenant à la classe ouvrière ou aux classes populaires. Dans ce schéma, un peu à la manière d’Hoggart, on retrouve « ceux d’en haut », ceux qui vivent bien, ceux qui, sans vivre dans le luxe, ne s’en sortent « pas trop mal », et jouissent d’un certain confort et puis « ceux d’en bas », les autres…

Je pense vraiment qu’il y a aujourd’hui un groupe social qui émerge et qu’on peut assez tranquillement, à la suite de Robert Castel, désigner comme « précariat ». Dans un texte de Pierre Simula, extrait du livre Quand les jeunes entrent dans l’emploi que j’avais coordonné avec Michel Arliaud [2002], on trouve ce type de parcours. Ainsi, aujourd’hui, un jeune sortant de l’école peu ou pas assez diplômé commence, par exemple, par trouver un emploi précaire à durée déterminée dans une usine, pour deux ou trois mois. Ensuite, il se retrouve au chômage quelque temps puis va trouver un autre emploi, peut-être comme veilleur de nuit dans une société de surveillance, et travailler quelques mois comme agent de sécurité dans une galerie marchande. Il se retrouve à nouveau au chômage, trouve un petit emploi comme employé magasinier puis un autre encore, dans une petite société où là, il va faire à nouveau un travail d’ouvrier, etc. Ces individus sont pris dans un mouvement incessant d’appel et de rejet du marché du travail. Ils vont d’activité en activité qui ne sont plus liées entre elles par l’idée de métier ni même de type d’activité. Ces individus effectuent des tâches extrêmement hétérogènes qui font qu’ils ne sont ni employé, ni ouvrier. Simplement précaires, parce que leurs conditions d’emplois sont précaires ! Ils sont souvent fils d’ouvriers, et parmi eux souvent issus de familles migrantes, se heurtant aux discriminations liées à leur nom ou à leur quartier d’origine. Ils en sont plus violemment soumis aux mouvements d’appel et de rejet que les autres. Ils ne sont plus ni ouvriers ni employés, ils sont galériens !

Une remise en cause du compromis salarial

La vie des idées : Peut-on préserver une certaine protection des salariés et comment ?

Henri Eckert : Il s’est constitué sur le marché du travail une zone qu’on peut dire périphérique – mais le sera-t-elle encore longtemps ? On ne recrute plus les gens selon les modalités en vigueur pendant les Trente Glorieuses, à l’époque où le compromis salarial a été mis en place. On est entré dans une phase où ce compromis tend à s’effriter, à être démantelé par tous les bouts et où émerge aujourd’hui un précariat dont les caractéristiques sociales se rapprochent de celles du prolétariat du XIXᵉ siècle. Pour reprendre la distinction des économistes entre « segment primaire et secondaire du marché du travail », on secondarise de plus en plus le marché du travail. Cette remise en cause du compromis salarial fragilise les protections dont bénéficiaient les salariés, cette « sécurité de destin » dont parlait Jean-René Tréanton dans les années 1950. Cette même sécurité de destin que Castel associe à la propriété collective, à la sécurité sociale, cette propriété sociale qui joue le rôle de propriété individuelle pour ceux qui ne possèdent rien en nom propre, joue le même rôle que la propriété privée pour les classes possédantes. Dans les années 1950-1960, la classe ouvrière, connaissait de rudes conditions d’existence mais petit à petit, elle est entrée dans une certaine aisance, qui s’est traduite par l’accès à la propriété du logement, l’accès aux vacances, à la consommation, à l’éducation pour les enfants, etc. Cette aisance relative a été à la fois une force et un piège. Elle a joué comme force et comme piège parce qu’une partie de cette classe s’est perdue dans la volupté de la consommation de masse et s’en est trouvée fragilisée. C’est ce qui a permis, sans trop de heurts, d’en finir avec un certain nombre d’acquis sociaux et de renvoyer à des situations d’exposition aux risques comparables à celles, comme je le disais précédemment, du XIXᵉ siècle pour une certaine partie des salariés. Surgit alors cette question : est-il encore possible d’assurer une protection sociale appuyée avant tout sur l’emploi stable ? Ou ne faut-il pas plutôt – et j’argumenterais plus volontiers dans cette direction – repenser les conditions d’emploi et d’activité de tous ?

La permanence du rapport d’opposition

La vie des idées : Dans En quête des classes populaires, vous réaffirmez l’idée que le salariat d’exécution n’a pas abandonné la dimension politique. Vous montrez également qu’il est inscrit dans un rapport d’opposition qui, s’il n’est pas exclusif n’en reste pas moins central.

Henri Eckert : Les discours sur la non-politisation, la dépolitisation ou la dérive vers le Front National de la classe ouvrière et des catégories populaires en général sont stériles parce qu’ils ne correspondent guère à ce qui s’observe dans la réalité. Il apparaît en revanche que le rejet du jeu politique traditionnel et de la participation électorale épisodique – l’abstention – l’emporte sur l’adhésion aux thèses du Front national. Mais, plus encore, il y a une réelle affirmation politique dans l’attitude actuelle des classes populaires qu’il faut aller chercher là où elle s’exprime au lieu de se lamenter sur la disparition des partis politiques ouvriers traditionnels. Ceux-ci se sont effectivement étiolés mais cela n’empêche pas, dans les classes populaires elles-mêmes, l’affirmation d’une « politicité populaire » selon l’expression de Denis Merklen. La situation politique actuelle, marquée par la très forte précarisation des catégories populaires et la crise des partis qui ont prétendu les défendre, entraîne certes le développement d’attitudes paradoxales, contradictoires qui peuvent aller de l’opportunisme immédiat des « gagne-petit » à des formes d’organisation émergentes dans les luttes pour le droit au logement ou des formes d’expression culturelles par exemple.

La vie des idées : Justement, vous insistez beaucoup sur le caractère individualiste des classes populaires, en faisant référence à l’individualisme négatif de Castel. Cet individualisme est-il un obstacle à la mobilisation collective ?

Henri Eckert : La question du commun est la question politique actuelle : comment restaurer ou réinventer ce quelque chose qui puisse fédérer, comme l’ont fait en leur temps les efforts de solidarité collective et les mesures de protection sociale dont ont bénéficié les salariés, et reconstruire des forces politiques qui, à l’instar des partis ouvriers ou des syndicats, avaient contribué à constituer la classe ouvrière en classe pour elle-même ? L’une des grandes forces du PC, par exemple, a été de réussir à agréger toute une partie de l’électorat populaire dans le sillage de la classe ouvrière industrielle. Avec l’effondrement du PC, c’est cette capacité qu’a eue une fraction de la classe ouvrière d’entraîner avec elle tout le reste de la classe, d’en favoriser l’homogénéisation, qui s’est étiolée. Aujourd’hui on est dans une phase où on se demande quelle force – pas forcément politique (parce qu’on pose trop souvent la question en termes de force politique) – mais quels groupes sociaux ou quel groupe social sera en mesure de jouer ce rôle d’entraînement et d’agrégation. De briser la torpeur dans laquelle un consumérisme débridé a enfermé des consommateurs qui oublient les turpitudes de la production… De mon point de vue, même s’il y a du « je », c’est-à-dire de l’engagement ou de l’action individuelle, la question du « nous » est plus que jamais d’actualité.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Lun 15 Jan - 6:19


de l'ouvrier mort au meilleur ouvrier

quand on parcourt la rubrique ouvrier de Google actualités, je l'ai dit, dominent les accidents du travail. Tout de suite après, vient le "Meilleur ouvrier", qui n'est pas en fait un ouvrier d'usine, mais un artisan, sauf exception :

Les Meilleurs ouvriers de France sont aussi la fierté des usines
Jean-Marc Petit La Voix du Nord 11/01/2018

On les connaît plutôt dans les métiers de bouche, la restauration ou l’artisanat. Mais les Meilleurs ouvriers de France concernent aussi les métiers industriels. Les épreuves qualificatives dans le domaine « Outillage, prototypage mécanique » viennent de se tenir à l’École nationale supérieure des arts et métiers de Lille.


Matthieu Lando et Sébastien Veiller, viennent de Marignane où ils travaillent chez Airbus Hélicoptères. À Lille, ils ont participé aux épreuves qualificatives du concours du Meilleur ouvrier de France dans le domaine très pointu de l’outillage et prototypage mécanique.

Citation :
C’est sans doute le concours le plus sélectif de l’Éducation nationale, qui valorise les savoir-faire d’excellence. Depuis 1924, tous les quatre ans, le concours «  Un des Meilleurs ouvriers de France  » récompense « l’élite » de l’artisanat, du commerce, mais également du monde ouvrier. Avec à la clé un diplôme de niveau 3 (équivalent Bac+2) qui valorise la carrière de gens à l’origine souvent peu diplômés, voire complètement autodidactes.

Les MOF, comme ils s’appellent, ne sont que 2 000 en France (moins que le nombre de candidats qui se présentent au concours). Une petite centaine en Nord – Pas-de-Calais, comme la « dynastie » des Fayolle, tapissiers d’art à Cassel, le restaurateur de meuble de Calais Nicolas Boucher, ou encore le tôlier de Béthune Olivier Roger, créateur d’une cheminée monumentale. Mais on trouve également des Meilleurs ouvriers de France en usine, comme à Méaulte chez Stelia Aerospace où l’on construit le nez des Airbus. Arborant fièrement leur ruban tricolore, ils sont un peu « l’élite » de leur profession.

Revaloriser des métiers

«  Il est important de revaloriser tous ces métiers, notamment dans des filières en tension, comme le soudage, la chaudronnerie, l’usinage  », explique Frédéric Dedeken, inspecteur de l’Éducation nationale dans notre région pour les sciences et techniques industrielles. Il est également le président de la « classe » outillage-prototypage mécanique du concours 2018 «  Un des meilleurs ouvriers de France  », dont les épreuves qualificatives ont eu lieu ces mercredi et jeudi à l’Ensam (École nationale supérieure des arts et métiers) de Lille.

Quatorze candidats venus de toute la France (mais aucun de notre région) ont participé à un « grand oral » de quatre heures autour de la thématique de l’usinage des métaux. S’ils sont qualifiés, ils participeront ensuite au concours national où ils devront réaliser une « œuvre » imposée, mettant à l’épreuve toutes les compétences de leur métier.

Matthieu et Sébastien sont venus de Marseille où ils travaillent tous deux chez Airbus hélicoptères. «  Il y a plusieurs MOF en mécanique de haute précision dans notre usine. Ce concours, c’est un challenge, une performance. Le réussir c’est franchir une étape dans sa carrière  ».

Cette année, ils sont 2 850 à concourir dans 170 métiers. À peine 200 seront lauréats. Bonne chance.

Les MOF en quelques chiffres
1919 : Création du Comité d’organisation des expositions du travail (COET).
1925 : Organisation du premier concours des Meilleurs ouvriers de France.
9 006 : 9 006 diplômés depuis 1925, entre 1 800 et 2 000 en activités à ce jour, une centaine en Hauts-de-France dont la moitié en Nord et Pas-de-Calais.
37 ans : L’âge moyen des candidats au concours (entre 8 et 15 ans d’expérience métier en moyenne).
232 : Le nombre total de métiers représentés dans les 17 groupes professionnels.

« Apprendre la perfection »

Son grand-père était maréchal-ferrant. C’est sans doute de là qu’Olivier Bousquet pense tenir sa passion du travail du métal. Meilleur ouvrier de France 2011 dans le domaine de l’outillage-prototypage (ce qui lui permet d’être membre du jury du concours MOF 2018 dans ce domaine), Olivier Bousquet travaille à l’école polytechnique de Palaiseau, un laboratoire de recherche du CNRS (Centre national de la recherche scientifique) qui réalise notamment des recherches sur le réchauffement climatique. Son savoir-faire, Olivier Bousquet l’utilise pour réaliser des prototypes, des instruments métalliques embarqués. «  Certains de mes instruments sont partis dans l’espace  », explique-t-il fièrement.

Meilleur ouvrier de France 2011, Olivier Bousquet est membre du jury du concours MOF 2018 dans sa catégorie outillage-prototypage.


«  J’étais un cancre à l’école, jusqu’au moment où je suis rentré au lycée technique. Là, je me suis révélé. Je voulais faire du tournage, fraisage, travailler les aciers, les métaux, de la micro-mécanique  ». Une spécialité qui lui permet de rentrer dès 1977 à l’école polytechnique de Palaiseau où il a fait toute sa carrière.

«  Le concours du Meilleur ouvrier de France j’y ai longtemps pensé avant de me lancer. C’est un copain souffleur de verre qui m’a décidé. Ce concours c’est un vrai challenge, une école d’excellence absolue dans le métier.  »

Olivier Bousquet a consacré 1 000 heures de travail à la réalisation de son « chef-d’œuvre » qui lui vaudra le prix en 2011 : un ballon de rugby sculpté, à la mécanique intérieure complexe, véritable casse-tête de luxe en acier, bronze, aluminium, où chaque pièce de ce puzzle de métal est usinée et s’emboîte au centième de millimètre près. «  Avec ce concours, j’ai appris la perfection !  »

le Meilleur ouvrier est donc au moins un ouvrier professionnel, pas un OS
il existe également la meilleure ouvrière, mais aussi le meilleur patron. Exemple :



Citation :
Alerte ! On a trouvé le meilleur patron du monde et en plus, il est français. On en parle ce matin dans le Virgin Tonic.

Non, tous les patrons ne sont pas des capitalistes radins. On pourrait croire que la majorité des patrons n'ont les yeux rivés que sur les chiffres et qu'ils se fichent des employés qui se saignent pour eux toute l'année. Or, un chef d'entreprise français a prouvé le contraire en offrant 1,6 millions à ses salariés.  Jean-Louis Brissaud est à la tête de la sociéré Starterre (une entreprise spécialisée dans la vente de véhicules) depuis 25 ans et pour célébrer cet anniversaire particulier, il a choisi de faire un geste. Et le plus beau, c'est qu'il considère ce fameux geste comme "normal". [...]

increvables patrons ?

par contre, en consultant la rubrique Google patron, je n'ai pas trouvé de patron mort, ni même accidenté du travail. Ce qui ne prouve pas qu'ils sont increvables

François Michelin est mort
Le Monde  29.04.2015

L'ancien patron s'est éteint mercredi à l'âge de 88 ans. Il avait dirigé le groupe Michelin pendant plus de 40 ans, élevant le petit pneumaticien de province au rang de leader mondial.


l'histoire ne dit pas s'il a crevé d'une pneumonie

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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Dim 4 Fév - 19:02


Reportage
Lutte des classes dans une usine russe

Courrier International 22/01/2018
original en russe dans Kommersant 27.11.2017

Après avoir passé un an incognito dans une usine moderne gérée à l’occidentale, cette sociologue russe décrit la vie ouvrière et le mur invisible qui sépare les ateliers des bureaux, les “vrais” travailleurs des “pique-assiette”.


Dessin de Tiounine paru dans Kommersant, Moscou

Citation :
9 octobre 2016. Il s’est passé quelque chose d’absolument inhabituel. L’autocar de l’usine a eu quarante minutes de retard. Pratiquement toute l’équipe qui devait nous remplacer se trouvait dans ce car. Tous ceux qui ont voulu quitter l’atelier ont été bloqués par la chef de fabrication en personne. ‘Retour en URSS’, a lancé un de mes collègues. Ma coéquipière est furieuse : ‘J’en ai ras le bol de tout ça ! De ce collectivisme ! Et si je ne veux pas ?’

“16 novembre. J’ai passé l’examen pour être agent de conditionnement de première classe.

“10 février 2017. Cela fait longtemps que Natalia est houspillée par une collègue qui la pousse au conflit. À bout, elle a décidé de démissionner. Ils ne l’ont pas laissée partir, une ouvrière avec neuf ans d’expérience. Elle a été transférée dans un autre secteur. La collègue en question a téléphoné au responsable de l’éthique, Natalia a été accusée de provoquer des conflits, on lui a signifié qu’elle serait ‘sanctionnée’. Et si ça se reproduit, elle sera ‘sévèrement sanctionnée’. SÉVÈREMENT !

25 février. Une collègue n’a pas reçu sa prime, ça fait deux mois qu’elle se plaint auprès de nous au lieu d’aller aux ressources humaines : ‘À quoi ça va servir ? Je suis qui, moi ?’…”


Ces notes sont tirées du journal que j’ai tenu au cours d’un projet de recherche auquel j’ai participé : travailler un an à l’usine pour l’observer de l’intérieur. À un certain stade, j’ai arrêté de partager mon journal avec mes collègues de recherche que je rencontrais chaque semaine : mes notes devenaient de plus en plus personnelles et je tissais des liens d’amitié de plus en plus étroits avec mes collègues d’atelier.

L’idée de ce projet est née au cours de l’été 2016 alors que je revenais d’un voyage d’étude dans la ville minière de Bouribaï [république du Bachkortostan, sur la Volga] avec Dmitri Rogozine, directeur du laboratoire de méthodologie de la recherche en sociologie à l’Académie russe de l’économie nationale et du service public.

“On a signé ce que vous nous avez dit de signer”

Nous avions interrogé les mineurs à l’aide de questionnaires standardisés sur l’augmentation de l’âge de départ à la retraite. Une majorité absolue y était favorable, ce qui nous a étonnés. Nous avons alors commencé à bavarder, à récolter des rumeurs, et nous avons constaté tout l’inverse. “On a signé ce que vous nous avez dit de signer”, répondaient les mineurs à nos questions sur les différences entre leurs opinions et leurs réponses à notre sondage. C’est ainsi qu’est née l’idée de vivre parmi des ouvriers pendant une année.

L’usine de la région de Moscou que nous avons choisie était exemplaire : pas de passé soviétique, pas de conflits sociaux, un management lisse à l’occidentale, et personne pour s’étonner qu’une jeune femme diplômée veuille venir y travailler. Ouvriers en blouses blanches, propreté absolue, une même cantine pour tous, de la direction aux agents de conditionnement…

Concilier travail physique et intellectuel s’est avéré difficile

Je pensais n’y rester que trois jours, histoire d’obtenir un tampon dans mon livret de travail, puis démissionner pour aller ailleurs, là où les problèmes des ouvriers semblent bien plus aigus. Or il m’a suffi d’une semaine pour découvrir que les mœurs ouvrières ne différaient guère entre cette usine moscovite et Bouribaï. Les antagonismes entre les ateliers et les bureaux, entre les machines et la paperasse étaient même exacerbés par la transparence à l’occidentale censée les éluder. C’est ainsi que j’y suis restée jusqu’en août 2017.

Pour être franche, je n’ai jamais travaillé à plein temps durant ces mois de terrain. Arrêts maladie, congés… Concilier travail physique et intellectuel s’est avéré plus difficile que je ne le pensais. Extrait de mon journal, janvier 2017 :

"Vous voulez voir la vie avec les yeux d’un ouvrier ? Essayez de travailler une semaine en équipe de nuit, debout huit heures d’affilée. À trimballer de lourds plateaux, à emballer des choses à la main.

Puis dormir par bribes, manger sans appétit, ouvrir un livre et désespérer de n’avoir pas la force de pratiquer un loisir intellectuel. Je comprends maintenant pourquoi à la fin de la semaine la main de l’ouvrier se tend vers la canette de bière, pourquoi il préfère les séries policières et les jeux en ligne aux livres, au théâtre et aux discussions philosophiques. Plus la force.”


En janvier 2017, lorsque ma fatigue a atteint un niveau critique et que j’ai voulu prendre un mois sans solde, une de mes amies de l’usine a demandé à son chef si ça se faisait. Il a répondu :

Ah, c’est sûrement cette fille bizarre qui veut s’en aller ? Elle, elle peut, on la laissera partir ! On aime bien les gens comme ça ! Avec son éducation, sa façon de parler, je vois bien qu’elle est venue pour passer le temps, pour pouvoir dire à ses parents : ‘Voilà, vous voyez, je travaille !’”

En fait, dans mon équipe, mon inefficacité était compensée par le fait que je les aidais à écrire tous les textes officiels (rapports, notices explicatives, courriers à la direction) que l’usine produisait sans cesse. Et je les signais de mon nom, les collègues préférant généralement ne pas assumer cette responsabilité, pensant que la prise d’initiative pourrait être répréhensible.

L’histoire de ces courriers a mis au jour une première couche de problèmes liés au “mur invisible” qui sépare les ouvriers de la direction. Non, il n’y a aucun interdit, transmettez-nous vos souhaits, s’il vous plaît, nous sommes en démocratie…

Sauf qu’il faut formuler ses requêtes dans les termes que l’administration pourra comprendre : un langage bureaucratique avec des emprunts occidentaux. Or les ouvriers sont loin de tous savoir utiliser ce langage sans que cela nuise à leur réputation. Je faisais cela avec facilité, sans doute parce que j’en redoutais bien moins qu’eux les conséquences. Tandis que, au lieu de jouir des fruits de la démocratie, les ouvriers restent muets. Ce qui est perçu par l’administration comme un indicateur favorable : aucun conflit, aucune plainte.

Les ouvriers expriment parfois grossièrement leur ressenti

Alors que des plaintes, il y en a, bien sûr. Sauf qu’elles s’expriment dans un lieu plus sûr, comme le local fumeurs. La cantine est un autre endroit où l’administration et la production se rencontrent quotidiennement. Certes, tout le monde fait la queue ensemble, mange à la même table, mais sans qu’il y ait aucun dialogue. Au contraire, l’incompréhension y est renforcée.

Les ouvriers expriment vivement (parfois même grossièrement) leurs sentiments concernant l’administration qu’ils “nourriss[ent] à [leurs] frais”. Souvent sans baisser le ton, assis dos à dos avec les employés de bureau. Ces derniers, dont toute la carrière dépend de leur dévouement à la culture d’entreprise, font semblant de ne rien entendre, soulevant ainsi une vague d’indignation plus grande encore.

Cela se produit en particulier avec l’équipe du matin qui a juste une pause de trente minutes et qui doit faire la queue avec des employés ayant tout leur temps. Tu te dis parfois que tu devrais être gênée d’avoir des collègues si “expressifs”, mais tu comprends rapidement que ce n’est pas des gens qu’il faut avoir honte, mais des curieuses règles du jeu qu’on leur impose.

Une équipe soudée autour d’un but commun

Dans toutes les entreprises étrangères, des moyens énormes sont injectés dans ce que l’on appelle la culture d’entreprise, pour qu’on soit fier d’appartenir à une usine, pour qu’on soit une équipe soudée autour d’un but commun. Et personne n’oserait dire que cet argent est dépensé en pure perte. Pourtant, c’est bien là l’une des premières conclusions de notre enquête : les ouvriers et l’administration sont deux groupes absolument distincts, aux rapports conflictuels, qui vivent dans le paradigme de la confrontation permanente entre travail manuel et bureaucratie, à peine dissimulée sous une couche d’occidentalisme.

L’atelier ne comprend pas le langage des “missionnaires” du management à l’occidentale, tandis que son propre langage est jugé soviétique, maladroit, inapproprié. Du coup, l’atelier ne comprend pas le reste non plus – pourquoi on aurait besoin d’autant de monde dans les bureaux, pourquoi ces gens passent des heures à la cantine, pourquoi ils se déplacent en troupeau pour aller fumer dehors, pourquoi ils organisent des matches de volley en été, pourquoi tu as trois pauses de quinze minutes par jour alors que les gratte-papier se baladent dans l’usine et qu’à chaque fois que tu as besoin de parler à un manager il n’est pas à son bureau…

Des pique-assiette qui ont juste eu de la chance dans la vie

Le fonctionnement des managers est complètement opaque aux yeux des ouvriers : pour ces derniers, ils ne participent en rien à la mission de l’usine, à savoir la production de marchandises. Ils sont des pique-assiette qui ont juste eu de la chance dans la vie.

Les ouvriers ont du mal à fonder leurs récriminations, mais j’ai vu comment grandit l’incompréhension. Dans leur esprit, les ressources humaines sont là pour parler aux employés, leur expliquer leurs tâches et répondre de leur salaire. La plupart des ouvriers ont une famille, des crédits, et il est important pour eux de savoir, par exemple, combien ils recevront à la fin du mois.

Sauf que la somme change à chaque fois. Ils vont voir les RH, et là on leur montre un calcul encore plus compliqué que le calcul russe des retraites. L’ouvrier regarde la quittance, ne veut pas paraître idiot, la prend et va raconter à l’atelier qu’ils l’ont encore “roulé”. Il n’a finalement pas compris pourquoi ni combien il a été payé, donc dans son esprit les RH n’ont pas rempli leur mission.

L’incompréhension génère des rumeurs invraisemblables sur la richesse de l’administration. En réalité, les ouvriers sont bien payés : plus de 40 000 roubles [575 euros] avec les heures supplémentaires. Dans les bureaux, certains ont des salaires moins élevés. Mais dans les ateliers on est persuadé qu’ils se gavent parce que, dans l’esprit des ouvriers, la culture de bureau en soi, la bureaucratie et le management reposent sur le vol du fruit du travail d’autrui.

Les bureaux sont vus comme un lieu indéfini et abstrait

Pourtant, dans mon atelier, la plupart de mes collègues n’ont pas travaillé dans l’industrie soviétique, ne sont pas des enfants de dynasties ouvrières, mais des gens de la nouvelle Russie, élevés dans la transition vers le mode de vie occidental. Ils veulent cette transition pour leurs enfants : pour que ceux-ci ne travaillent pas à l’usine mais dans des bureaux. En même temps, les bureaux sont vus comme un lieu indéfini et abstrait où se retrouvent les détenteurs de diplômes universitaires, un lieu où on ne fait rien. Et où l’on peut s’enrichir.

J’en suis venue à conclure que l’exemple de cette usine illustre un certain échec dans la transition. Dans cette usine, tout a déjà eu lieu, tout est devenu occidental. Mais en réalité rien n’a changé, tout cela est rejeté, n’est pas assimilé. Les failles dans la culture d’entreprise et la tension sociale sont noyées dans une paperasserie sans fin, qui nécessite encore plus de cadres, condamnés à devenir des bureaucrates. L’administration, coupée de la production par une barrière culturelle, est fermée sur elle-même, elle génère des protocoles qui ne prennent pas en compte la vraie vie.

En réponse, la production prend l’habitude d’ignorer ces protocoles sans se faire “attraper”, en misant sur les pratiques informelles et l’entraide. Lorsque quelqu’un se blesse, il dira aux urgences, avec la complicité de son chef d’atelier, que cela s’est passé à la maison. Si les objectifs de production ne sont pas atteints à cause d’une défaillance technique, tout l’atelier pointera en rangs serrés pour travailler le week-end ; et si, là encore, à cause d’une mauvaise organisation du travail, d’un manque de personnel ou de cette même machine défaillante, la production est défectueuse, ils resteront après le service pour réparer sans déclarer leurs heures. L’atelier survit ainsi, en s’efforçant d’avoir le moins possible affaire à l’administration.

On ne parle presque pas de politique

Quant aux tentatives de cette dernière pour améliorer la production, elles s’avèrent souvent maladroites, en l’absence d’échange d’informations. Mes discussions avec les managers montrent qu’ils ont du mal à évaluer la main-d’œuvre nécessaire à un volume donné de production. Les changements sont permanents, mais aucun n’émane des ouvriers, ils semblent absurdes, sortis de nulle part.

On ne parle presque pas de politique à l’usine : on pourrait dire que l’isolement des ouvriers (dans un esprit assez marxiste) au sein de leur propre entreprise est une sorte de métaphore de leur isolement dans le pays.

Plusieurs mois avant de partir, j’ai avoué à mes collègues pourquoi j’étais là. Ils se sont montrés intéressés, mais ma confession n’a pas provoqué de révolution. Ils vivent dans leur réalité et ont leurs propres problèmes : même si je m’étais postée au milieu de l’atelier pour déclamer mon projet, personne n’aurait vraiment pris cela au sérieux. La direction a laissé entendre qu’elle aurait aimé me recevoir en consultation, avoir des informations sur la véritable vie de l’usine, mais seulement de manière informelle, parce qu’un rapport écrit pourrait remonter au siège, or personne n’a besoin de ça. Au reste, quel genre de consultations peut-il y avoir ici ?


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Patlotch



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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Sam 10 Fév - 22:05


on ne le répétera jamais assez, pour la grande presse, l'ouvrier, c'est l'ouvrier mort, physiquement, ou donc symboliquement comme classe... ouvrière



pour le reste, des vieux machins du NPA ou de LO sur la classe ouvrière et sa fossilisation prolétariste de rigueur dogmatique, tout ça pour se présenter aux élections, genre Poutou... Misère du programmatisme ouvriériste !

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Patlotch



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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Mer 14 Fév - 19:49


INFOGRAPHIE - Selon l'Insee, 27.300 entreprises industrielles ont disparu entre 2006 et 2015. Alors que 2017 marque un rebond, Emmanuel Macron défend la « destruction créatrice ».


Les baisses les plus importantes ces dix dernières années ont concerné les industries du textile,
de l'habillement et du cuir : la concurrence asiatique a eu raison de 3100 établissements du secteur (- 37 %)

Kzenon - stock.adobe.com

Citation :
L'industrie française, on le sait, est en déclin. Les chiffres publiés ce mercredi en confirment l'ampleur. Entre 2006 et 2015, l'industrie manufacturière a perdu 27.300 établissements (- 18 %) et 530.000 salariés (- 16 %). « La crise de 2008-2009 a durement touché ce secteur, déjà en repli auparavant ; cette tendance s'est poursuivie ensuite », relève l'Insee. Fin 2015, on ne décomptait ainsi plus que 123.300 entreprises et 2,7 millions de salariés dans l'industrie manufacturière. « Plusieurs causes structurelles sont généralement évoquées, notamment les gains de productivité, l'externalisation vers les services, une concurrence étrangère accrue, parfois accompagnée de délocalisations, ou encore la déformation de la demande au profit des services », indique l'Institut de la statistique.

Entre 2008 et fin 2015, la production industrielle a reculé de 15 %. Son poids dans le PIB a chuté de 2 points, à 11,2 %. Bien qu'elle demeure le deuxième secteur employeur - en 2009, le commerce lui était passé devant -, l'industrie souffre plus que les autres activités. Dans la construction, par exemple, le nombre d'établissements a diminué de 19.200 (- 9%) et le nombre de salariés de presque 100.000 (-7%). Elle est à la peine en outre dans presque toutes ses composantes. Les baisses les plus importantes ces dix dernières années ont concerné les industries du textile, de l'habillement et du cuir: la concurrence asiatique a eu raison de 3100 établissements du secteur (- 37 %).

Bonne santé de l'aéronautique

Suivent celles du bois-papier-imprimerie, la fabrication de produits en caoutchouc et en plastique, la métallurgie et la fabrication de produits métalliques. Dans la fabrication de matériel de transports, l'industrie automobile est très fortement touchée, notamment ses établissements de plus de 250 salariés. Le secteur agroalimentaire, lui, résiste mieux. Certaines activités très spécifiques, enfin, sont en essor, notamment la construction aéronautique et spatiale.

Enfin, l'étude montre que l'industrie est en repli dans l'ensemble du territoire, « et plus particulièrement dans le bassin parisien, le nord, l'est et le centre de la France ».

La situation française est-elle périlleuse? Emmanuel Macron, devant la presse présidentielle mardi soir, a donné sa réponse : « Le fait qu'il y ait des destructions d'emplois ne doit pas conduire à une préoccupation politique. Dans la vie économique, il y a des emplois qui meurent et d'autres qui naissent. Si on se met à vouloir bloquer cette transformation, on enraye tout dans la vie économique.»

Et le chef de l'État d'insister : « Il peut y avoir du volontarisme politique - je crois dans la défense des intérêts stratégiques -, mais quand il y a des changements technologiques, il est normal que des emplois disparaissent.»

Bref, déclinant sa vision  de l'interventionnisme de l'État - qui ne doit pas jouer le rôle de pompier dès lors qu'une usine en danger est à la une des journaux -, Emmanuel Macron en a profité pour défendre la «destruction créatrice» à l'œuvre. In fine, cela pourrait même « recréer de l'emploi industriel », a-t-il conclu.

De fait, en 2016, les annonces d'ouverture d'usines ont compensé exactement les fermetures, avec 136 sites ouverts et autant arrêtés, selon le cabinet Trendeo. En 2017, la production manufacturière a rebondi de 4,9 % et l'industrie a cessé de détruire des emplois. Mais la situation demeure fragile - très dépendante de mesures fiscales ponctuelles et de la conjoncture internationale.

L'investissement et l'innovation dans les années à venir seront cruciaux pour le renouvellement de l'outil productif vieillissant des entreprises industrielles françaises, mais aussi pour assurer la transition vers des produits dans lesquels le numérique va prendre une place de plus en plus importante.

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PEUTÊTRE



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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Jeu 22 Mar - 11:53


quand faire grève signifiait rechercher du travail

Les sentiers de l’ouvrier : le Paris des artisans britanniques (1815-1850)
Jean-Louis Legalery Diacritik 20 mars 2018

Fabrice Bensimon, enseignant-chercheur à l’université Paris-Sorbonne, spécialiste de la Grande-Bretagne au XIXè siècle, Research Fellow au London University College, et Sabine Reungoat, maître de conférences en civilisation britannique à l’Université Paris-Est Créteil, ont uni leurs efforts — le premier pour ce qui concerne la recherche, la seconde pour la traduction des textes ainsi trouvés — pour faire découvrir un pan méconnu et commun à l’histoire de la France, du Royaume-Uni et de Paris : le résultat est un ouvrage tout à fait édifiant et inattendu de 136 pages, publié aux éditions de la Sorbonne en novembre 2017.


Citation :
Au XIXè siècle, des milliers de Britanniques émigrent vers le continent. Parmi eux, des artisans qui sont venus travailler quelque temps, avec l’idée de dispenser leur savoir-faire acquis et développé de l’autre côté de la Manche, mais aussi de mieux gagner leur vie. Mécaniciens, ouvrières du lin et du jute, dentelliers, cheminots, terrassiers ou bien encore travailleurs du fer, la variété des talents et des métiers est large et étonnante. Ils et elles sont venus utiliser leurs compétences en Europe et, en particulier, à Paris. Trois d’entre eux ont retenu l’attention des deux auteurs, John Colin, écossais de son état, apprêteur du cuir et, semble-t-il « ivrogne réformé » ; Charles Manby Smith, typographe érudit qui compose des livres en anglais à Paris ; et William Duthie, orfèvre itinérant. Tous trois étaient employés dans cette « fabrique collective » que Paris était alors, capitale de l’échoppe et de l’atelier et également destination de centaines de milliers de migrants provinciaux et étrangers.

En fait, ils étaient nombreux, très nombreux, mais ce qui fait la particularité de Colin, Smith et Duthie, c’est qu’une fois rentrés en Angleterre et en Écosse, ils ont raconté leur vie puis rédigé et publié des témoignages écrits sur leur expérience dans la capitale française. Et la force et l’originalité de Fabrice Bensimon et Sabine Reungoat est d’avoir rassemblé et traduit ces textes étonnants et riches. Le récit de John Colin paraît sous le titre de Autobiography of A Reformed Drunkard, en août 1855 jusqu’en juillet 1856 à raison d’une publication mensuelle, dans le Bristol Temperance Herald. Il sera tiré à 1.500 exemplaires sous les auspices de la Bristol Total Abstinence Society, non pas dans un but littéraire mais avec la finalité salvatrice de participer activement au mouvement pour la tempérance qui se développe activement dans la Grande-Bretagne victorienne. La vie de John Colin fut assez rocambolesque et aurait pu servir de trame romanesque à Thomas Hardy ou Charles Dickens.

Formé en Écosse, où il naquit en 1794, comme leather dresser (apprêteur du cuir), il va rapidement devenir maître de son art et en vivre grassement. Seulement John Colin, dès le plus jeune âge (14 en fait !), a un fâcheux problème, un sérieux penchant pour la boisson, la bière en particulier, sans oublier le whisky. Pour cette raison, et malgré sa maîtrise de son art, il perd tous ses emplois, les uns après les autres, et sa vie devient une longue errance qui le conduit aux quatre coins du royaume puis de la planète par le biais de la Navy et il participe notamment à la bataille d’Alger, où il rencontre un pasteur anglais qui vit à Saint-Denis. Colin s’y installe et trouve un emploi chez un maître tanneur dont l’atelier se situait au bord de la Bièvre et rapporte le début de son expérience ainsi « C’est là que j’appris l’art de tanner le cuir marocain et de le teindre en différentes couleurs, ainsi que d’autres procédés utiles de ce métier lucratif… Mais pendant des années, à cause de mon ivrognerie, mes talents ne furent que sagesse dans la main d’un insensé, qui n’avait pas assez de courage pour en tirer profit. » (p. 31) Après quelques mois de cette vie chaotique, John Colin rentra au pays, à Edimbourg où il devint le domestique de deux riches Écossais rencontrés au Havre.



Charles Manby Smith and the Ragged Grecian


Charles Manby Smith (1804-1880) eut un profil de carrière un peu plus apaisé. Compagnon-imprimeur de talent ses souvenirs furent publiés d’abord en Écosse, dans le Tait’s Edinburgh Magazine en 1853, puis à Londres l’année suivante. Son expérience plus professionnelle, sociale et politique que le cheminement romanesque de Colin engendra beaucoup d’intérêt chez les lecteurs et les historiens, ensuite. Né dans une famille de sept enfants dans le Devon, le jeune Charles doit, à la suite de la faillite de son père, ébéniste pourtant reconnu, aller apprendre un métier à Londres — il n’a que treize ans ! — chez un imprimeur. L’apprentissage et la passion pour l’imprimerie et la typographie lui permettent de rester à Londres jusqu’à l’âge de 22 ans, en 1826 donc, année où la petite entreprise de son patron donne des signes de faiblesse. Il traverse la Manche et se fait alors embaucher par Galignani, libraire et éditeur à Paris d’un journal anglais, Galignani’s Messenger, figure britannique du Paris de la Restauration. Smith y devient typographe et compose des ouvrages en anglais, à des tarifs bien plus bas qu’en Angleterre. Smith participe ainsi activement à la publication des œuvres de Byron, Shelley, Coleridge et Keats. Côté américain, il compose la publication de The Last of the Mohicans de James Fenimore Cooper, dont la rumeur publique assure que le manuscrit a été dérobé (par Smith…) à l’éditeur anglais qui devait le publier.

A l’occasion Smith est professeur de langue et vit bien. Il fait même partie d’une sorte d’aristocratie ouvrière d’autant qu’il est devenu une référence dans son métier. Les pages de ses souvenirs à Paris sont tout à la fois pittoresques et édifiantes, ici une baignade près du Pont-Neuf où il manque de se faire dérober ses habits, ici une excursion dominicale à Versailles, là un spectacle à l’Odéon, là encore la pénurie du bois de chauffe ou un duel au clair de lune. Sa vue globale de Paris est presque universelle et furieusement contemporaine, là il n’est pas encore cinq heures quand Paris s’éveille mais quatre… « Le soleil n’était pas encore levé, mais beaucoup de patrons de cafés et de restaurants étaient déjà debout et s’activaient. » Ou bien encore sous un angle plus professionnel « à vrai dire il n’était pas encore six heures que presque tout le monde…avait déjà quitté les lieux pour se rendre place de Grève, où d’autres groupes étaient déjà rassemblés dans l’espoir de trouver du travail… le fait de chercher du travail est désigné chez les artisans parisiens de toutes catégories par l’expression "faire grève." » (p-39) Le retour de Smith vers sa terre natale se fit, de façon dramatique, sur fond de révolution de 1848.

Du troisième, William Duthie on ne connaît guère la date de naissance. Ce que l’on sait de façon sûre est qu’il est issu d’une famille ouvrière de Londres. Il y apprend le métier d’orfèvre et devient ouvrier qualifié. La seule année de référence est 1850, il part pour Hambourg exercer son art, puis pour Leipzig, enfin Vienne d’où il aurait rejoint Strasbourg à pied, puis Paris en calèche. Il y restera dix-sept mois, expérience plus courte que celle des deux précédents personnages, mais Duthie possédait un avantage non négligeable sur eux, il était l’ami de Charles Dickens qui va publier, entre 1852 et 1855, le récit de l’expérience parisienne de son ami Duthie dans la revue qu’il a créée, Household Words. A partir de ses articles Duthie va publier un ouvrage récapitulatif, A Tramp’s Wallet (1858), littéralement « le portefeuille d’un vagabond ». Son récit fait étalage du monde cosmopolite qu’il a côtoyé, trois Russes, deux Allemands, un autre Anglais, un Italien, un Français. Duthie est allé à l’opéra, au vaudeville, à des bals masqués et à des concerts, bref une vie sociale intense et riche. Ses souvenirs reflètent la diversité de l’expérience vécue (p. 101) « J’ai eu beaucoup de ‘patrons’ à Paris. J’ai connu un établissement où trois ouvriers étaient employés à plein temps à fabriquer des croix d’honneur en or et en argent, destinées à récompenser le mérite, ou à acheter l’affection et le soutien des Français », en 1850 déjà… Avec Colin on a un gros buveur qui gâche son immense talent, avec Smith un filou assez opportuniste et avec Duthie un bon vivant à l’aise dans cette société française qui n’était pas la sienne.

Cet ouvrage si étonnant et décapant n’est pas réservé aux seuls civilisationnistes et les deux auteurs ont su le rendre passionnant et largement accessible à tous.

Sabine Reungoat et Fabrice Bensimon, Les sentiers de l’ouvrier, le Paris des artisans britanniques (1815-1850), éditions de la Sorbonne, janvier 2018, 136 p. 15 €.

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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: vous avez dit "OUVRIER" ?   Sam 28 Avr - 10:01


signalé par le très intéressant Sylvain, cheminot @amv_ac, cet article parmi d'autres de son blog, sur le travail des cheminots. Un blog qui n'aura pas manqué d'inspiré un certain roman initiatique. Merci donc à Sylvain... et Sylvette



Nous sommes un certains nombre de cheminots à avoir vécu cette scène alors que nous étions simple passager d’un train : au bord de la voie, une dizaine de gilet oranges qui regardent passer le train et là, un voyageur se lâche : « Regarde moi ça, ils sont payés à regarder passer les trains ! ».

On peste intérieurement sur le niveau de bêtise de la remarque et on se retient de ne pas lui dire que, s’ils étaient resté à bosser sur la voie, ils seraient tous morts au passage du train.

Mais au fait, comment fait on pour éviter l’accident lors de ces chantiers ? Voyons voir ça…


Citation :
Du monde plein les voies…
C’est que ça en concerne du monde, les travaux sur les voies ! Qui sont ces intervenants en gilet orange fluo ?


Agents du service mécanique au travail sur une aiguille double.

Il s’agit le plus souvent des agents SNCF de l’infrastructure :

– Les agents voie : Ils interviennent sur la voie elle même : changement d’un morceaux de rail, de traverses, reprise de nivellement…
– Les brigades caténaire : Leur spécialité, c’est l’ensemble des élements permettant l’alimentation des trains en électricité. Changement de câble, d’isolateurs, …
– Les agents du SE (Service Electrique) : Chargés de l’entretien de la signalisation, ils interviennent aussi sur les voies pour réparer ou entretenir les pédales, les crocodiles et diverses balises placées dans les voies.
– Les agents du SM (Service Mécanique) : Responsables de toute la partie mécanique des aiguillages, ils interviennent sur les voies pour la maintenance des transmissions rigides ou funiculaires.

Il peut également s’agir des salariés d’entreprises privées : les gros chantiers de rénovation leur sont confiés. Ils interviennent pour des renouvellements de voie, de ballast ou les grosses modifications de l’infrastructure.


Des équipes Colas Rail et une bourreuse FRA au travail.

Bien entendu, tout ce monde ne débarque pas à la dernière minute, sauf détection d’une anomalie à corriger en urgence. Les travaux, petits ou gros, sont planifiés à l’avance. Cela peut être fait quelques jours avant quand les équipes travaillent entre les trains ou des mois à l’avance quand il faut modifier la circulation des trains et apporter de grosses modifications aux infrastructures.

La sécurité, encore…
Bien entendu, les agents n’interviennent pas sans un minimum de mesures de sécurité. On ne se promène pas n’importe comment sur des voies où les trains circulent à 160 km/h.

Lors de petits travaux, les équipes peuvent intervenir en étant protégées par un annonceur. Cet agent est chargé d’annoncer l’arrivée des trains. Un annonceur est placé de chaque côté du chantier et lance l’alerte à l’approche d’un train en utilisant une trompe. Ce mode de protection n’est suffisant que lorsque l’intervention sur les installations permet de continuer à faire circuler les trains et que les agents peuvent dégager la voie immédiatement quand ils entendent l’annonce d’un train.

Dans le cas où le chantier nécessite l’utilisation de matériel encombrant, de démonter une partie des installations ou d’utiliser un train de travaux, il faudra mettre en place des mesures plus lourdes pour ne mettre en danger ni les agents présents sur la voie, ni les trains. En effet, un train qui arriverait sur un chantier où l’on a démonté une partie de la voie, cela ferait très mauvais genre.

Se protéger des trains…
Lorsqu’il faut obtenir l’arrêt des trains, les agents du chantier doivent se mettent en relation avec ceux chargés de gérer la circulation. Un des agents du chantier sera désigné pour être leur unique interlocuteur. Avant les travaux, il prendra contact avec l’agent circulation du secteur dans lequel il va travailler et va lui déposer une DFV (Demande de Fermeture de Voie).

Vous l’avez vu, il arrive de croiser des agents au travail sur les voies alors que votre train circule normalement à côté. Comment est ce possible ?

Prenons le cas de cette gare :



Afin de permettre les travaux, on pourrait simplement couper toute circulation en gare. Pas terrible car, vu le nombre de voies, il est largement possible de travailler sur une partie des voies tout en continuant de faire circuler les trains dans le reste de la gare.

Les voies seront donc divisées en différentes parties que les agents circulation pourront fermer indépendamment les unes des autres afin que les chantiers ne bloquent pas toute une gare. Chaque portion de voie ainsi créée est nommée ZEP (Zone Elementaire de Protection). Voila ce que ça pourrait donner dans cette même gare :


En couleur, les différentes ZEP.

Vous le voyez, avec le découpage de cette gare, une équipe pourra travailler sur une seule voie pendant que les trains circuleront normalement sur les autres.

Afin d’aider les équipes de l’infrastructure, les limites des ZEP sont souvent repérées sur les voies. Les plus curieux d’entre vous ont donc peut être déjà vu ce genre de plaque :


Plaque de ZEP

Dans la pratique…
Le responsable du chantier va donc se rapprocher de l’agent circulation dont dépend la ZEP sur laquelle il veut travailler. Ce dernier prendra alors contact avec le régulateur de la ligne afin de savoir si aucun train supplémentaire, retardé ou circulant en avance ne pourrait être touché par les travaux.

Une fois cette information obtenue, l’agent circulation pourra dire au responsable des travaux quel créneau horaire il peut lui accorder. La demande de fermeture de voie sera alors formalisée par écrit.

Comme toujours en matière de sécurité, tout est effectivement fait par écrit. L’agent du chantier et l’agent circulation ont chacun à leur disposition un carnet sur lequel ils prennent note de l’ensemble de la procédure de fermeture de voie.

Sur le sien, l’agent du chantier va noter sa demande puis la transmettre à l’agent circulation qui en prendra note sur son carnet. La demande comporte le nom du demandeur, la ZEP demandée ainsi que les heures de début et de fin du chantier. Cet échange d’information étant fait, l’agent circulation va pouvoir effectuer la fermeture de voie proprement dite.

Dans son poste, il a à sa disposition une consigne qui reprend la procédure à suivre pour fermer chaque ZEP à la circulation. Il va donc l’utiliser pour fermer des signaux et placer des aiguilles dans une position donnée et enfin installer sur les commandes des signaux et aiguilles concernés des dispositifs interdisant leur manoeuvre.

Fermeture de voie



Les boutons d’itinéraire d’un PRS pendant une fermeture de voie.

La voie étant fermée, l’agent circulation devra encore vérifier qu’elle n’est pas occupée par un train. Il le fera en regardant son T.C.O ou simplement en sortant la tête du poste si la ZEP est bien visible.

Il est donc sûr qu’aucun train ne peut s’engager sur la partie de voie fermée et qu’aucun train n’y est présent. La voie est donc bien fermée et libre. A ce moment, il pourra accorder la fermeture de voie à son interlocuteur sur le chantier. Là aussi, tout l’échange sera soigneusement consigné dans les carnets de l’agent circulation et de l’agent du chantier.

En complément des mesures prises par l’agent circulation, les agents du chantier vont installer divers dispositifs sur la voie pour compléter la protection déjà effectuée. Ceci permettrait de palier à une erreur de l’agent circulation : la sécurité, encore et toujours.

A partir de ce moment, l’agent circulation ne touchera plus à rien tant que l’agent de l’infrastructure ne lui aura pas signalé la fin des travaux et, pour ce dernier, le chronomètre tourne déjà pour qu’il rende son chantier en temps et en heure. Il est effet très courant que la fermeture de voie lui soit accordée entre deux trains. Il faudra donc qu’il rende la voie avant le passage du prochain. Cela donnera encore lieu à un échange écrit entre agents.

La voie étant rendue, l’agent circulation pourra ôter les dispositifs installés sur les commandes de signaux ou d’aiguilles et laissera de nouveau circuler les trains.

Un autre agent aura été tenu au courant de la procédure : le régulateur de la ligne. Il est en effet important qu’il ai connaissance des heures de début et de fin des travaux accordés pour le cas où il aurait besoin de détourner un train ou de faire circuler un train supplémentaire.

Et les interventions sur la caténaire ?
Concernant les interventions sur la caténaire, le travail de sécurisation à faire est double. Les agents caténaire vont devoir se protéger des trains et déposeront donc également une demande de fermeture de voie. Par ailleurs, ils devront également faire couper l’alimentation électrique de la caténaire.

Sur le même principe que les ZEP, la caténaire est également découpée en plusieurs éléments qu’il sera possible de priver d’alimentation indépendamment les uns des autres. Les équipes caténaires déposeront donc une demande de consignation à l’agent chargé de la gestion de la caténaire. Il s’agit bien souvent de l’agent circulation. Celui-ci, toujours au moyen d’une consigne dédiée, prendra les mesures pour interdire le passage des trains électriques sous la caténaire qui va être coupée puis manipulera les interrupteurs ou sectionneurs permettant de stopper l’alimentation en électricité.

Comme dans le cas d’une demande de fermeture de voie, toutes ces opérations feront l’objet d’échanges qui seront consciencieusement notés dans des carnets dédiés.

Et s’il y a besoin d’un train de travaux ?

Pour certaines opérations, que ce soit sur la caténaire ou la voie, les équipes des chantiers peuvent avoir besoin de l’intervention d’un ou de plusieurs trains de travaux. Vous l’avez vu, dans le cas d’une fermeture de voie, l’agent circulation ferme la voie à toute circulation puis s’assure que la partie de voie où va avoir lieu le chantier est libre. Dans ce cas, comment un train de travaux peut il y accéder ?

Là encore, on va échanger des communications entre l’agent circulation et l’agent du chantier et tout sera bien noté dans le carnet dédié. Lors de la demande, l’agent du chantier aura précisé la présence d’un ou de plusieurs trains de travaux ainsi que les extrémités de la ZEP par lesquelles il vont entrer ou sortir du chantier.


Un train de travaux en cours de préparation.

Une fois la fermeture de voie effectuée, l’agent circulation sera en mesure d’envoyer le train de travaux sur le chantier. Vu qu’il va y avoir du monde sur la voie, il ne pourra pas le faire sans avoir, au préalable, obtenu l’autorisation du responsable du chantier. L’agent circulation devra donc reprendre contact avec lui afin de formaliser par écrit l’autorisation d’envoyer le train sur le chantier. Celle ci obtenue, il pourra exceptionnellement manoeuvrer le signal ou l’aiguillage donnant accès à la ZEP, laisser passer le train de travaux puis remettre en place la protection du chantier.

A la fin de son travail, le train pourra ressortir de la ZEP, là aussi après un échange formalisé entre les agents.

Alors, heureux d’en savoir plus ?

Et voila, vous en savez plus sur l’organisation des travaux sur les voies. Vous l’avez vu, la sécurité est encore au coeur du dispositif et les procédures sont donc lourdes.

La prochaine fois que vous verrez des agents en gilet fluo au bord des voies, vous saurez que, derrière le passage de votre train, ils vont attendre encore quelques minutes que leur protection soit assurée pour se remettre au travail… en attendant de s’écarter avant le prochain train… puis d’attendre quelques minutes…

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