PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

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 'TRAVAILLEURS IMMIGRÉS' / les "immigrés" et le travail

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Patlotch



Messages : 1103
Date d'inscription : 22/04/2017

MessageSujet: 'TRAVAILLEURS IMMIGRÉS' / les "immigrés" et le travail   Jeu 5 Oct - 22:47


je n'avais pas jusque-là d'entrée spécifique sur ce thème, les textes s'y référant étant distribués ici ou là...

je l'ouvre à l'occasion de l'interview de l'auteur de ce livre



2012

Le Mai 68 des immigrés en France. Entretien avec Daniel A. Gordon par Selim Nadi

Daniel A. Gordon est maître de conférences en histoire européenne à l’Université Edge Hill et membre du comité éditorial de la revue Modern and Contemporary France. Il a obtenu le Alistair Horne Fellowship du St Antony’s College pour son ouvrage

Certaines parties de l’ouvrage ont, depuis, été traduites en français :

« Le 17 octobre 1961 et la population française: la collaboration ou la résistance? »
in Aïssa Kadri, Moula Bouaziz et Tramor Quemeneur (dir.) La guerre d’Algérie revisitée : nouvelles générations, nouveaux regards, Editions Karthala, 2015.

« Sans Frontière et la fin des années 68 en France »
in Caroline Rolland-Diamond, Xavier Landrin, Anne-Marie Pailhès et Bernard Lacroix, Les contrecultures: genèses, circulations, pratiques, Editions Syllepse, 2015.


Il revient dans cet entretien sur la participation des travailleurs immigrés à Mai 68, et sur la façon dont les luttes de l’immigration se sont développées en France dans la foulée du soulèvement ouvrier et étudiant.

Citation :
Contretemps : Dans votre livre Immigrants & Intellectuals. May ’68 & the rise of anti-racism in France, vous vous intéressez à la manière dont Mai 68 fut vécu du côté de l’immigration en France ; comment en êtes-vous venu à vous intéresser à ce sujet ?

Daniel A. Gordon : L’idée m’est venue, pour la première fois, en 1998, en lisant Sixty-Eight: The Year Of the Barricades de David Caute. Caute mentionne, en passant, que l’Université de Nanterre, où les événements de Mai ont commencé, était bâtie près d’un bidonville algérien, mais il en reste là. Je me suis alors demandé ce que pensaient les Algériens de la révolte de campus devenue grève générale ? N’ayant que peu à perdre, les ont-ils rejoints avec enthousiasme, ou alors se demandaient-ils, avec incompréhension, contre quoi des étudiants de la classe moyenne pouvaient bien se révolter ? A quoi ressemblait 1968 depuis le bidonville ? De la même façon : à quoi ressemblait le bidonville pour les révoltés de 1968 ? Immigrants & Intellectuals est donc le produit de ma recherche pour mettre au jour cette rencontre entre deux mondes différents.

Comment définiriez-vous le tiers-mondisme ? Comment expliquer qu’avant 1968, la gauche française se soit passionnée pour le « tiers-monde » mais que, paradoxalement, cet intérêt ait amené cette même gauche à sous-estimer la question des immigrés en France ? Dans votre livre, vous expliquez que cela est notamment dû à des raisons structurelles, pourriez-vous expliciter cela ?

Le tiers-mondisme était une idée très influente au sein de l’extrême gauche de nombreux pays, mais particulièrement en France, où elle se cristallisa durant la période de concrétisation des indépendances des anciens pays colonisés – autour des années 1960-1962. Selon ce courant, la classe ouvrière européenne n’était plus révolutionnaire, tandis que les masses des pays nouvellement indépendants étaient la nouvelle force révolutionnaire au niveau mondial. Ainsi, entre 1962 et 1968, une période d’apparente stabilité politique en France, il y avait une tendance à voir la tâche principale de la gauche radicale française comme étant de l’autre côté de la Méditerranée, à aller aider à bâtir le socialisme dans le Tiers-Monde. On n’a donc pas immédiatement remarqué que le « Tiers-Monde » pouvait commencer aux portes de Paris, les ouvriers immigrés allant dans la direction contraire de la gauche radicale tiers-mondiste : vers le Nord afin de trouver du travail grâce au boom économique de la France, s’entassant dans des bidonvilles tentaculaires, boueux et avec des risques d’incendies mortels. Pour comprendre le sous-développement, il n’était en fait pas nécessaire de faire tout le trajet jusqu’en Algérie ou en Bolivie : il suffisait d’aller à Aubervilliers ou Bobigny. Mais les radicaux du Quartier Latin n’ont pas immédiatement vu cela, puisqu’il ne s’agissait pas d’endroits qu’ils fréquentaient. Ainsi, la raison structurelle de cette absence de rencontre avant 1968 résidait dans une ségrégation de classe tacite entre une extrême gauche intellectuelle du centre de Paris, qui était assez cosmopolite et radicalement internationaliste, mais souvent ignorante des réalités de la vie de la classe ouvrière, et une classe ouvrière, dominée par la gauche communiste, dans les banlieues, où vivait en fait la masse des ouvriers immigrés. Ainsi, pour la gauche estudiantine émergente dans les années précédant directement 1968, la question immigrée ne faisait pas partie de leurs priorités politiques car il ne s’agissait pas encore d’une réalité concrète pour eux. Dans le même temps, dans les banlieues, les préoccupations de la plupart des ouvriers immigrés étaient bien plus concrètes comme, par exemple, faire des économies afin d’aider leur famille. Les actions politiques, en France, représentaient une prise de risque pour les étrangers, et même la minorité que constituaient les immigrés qui était des militants politiques s’intéressaient, à l’époque, principalement au changement en cours dans leurs pays d’origine.

Les grèves ouvrières de Mai 1968 en France eurent-elles un impact sur l’organisation politique et la conscience de classe des ouvriers immigrés ?

Absolument. Cela a été le moment clé qui a vu une sorte de conscience de classe émerger parmi les ouvriers immigrés, comme ayant un intérêt commun avec leurs collègues français. Des grandes usines automobiles, comme Renault ou Citroën, aux chantiers à travers toute la France, de nombreux immigrés ont participé à la grève générale, que ce soit en tant que grévistes passifs ou actifs, certains d’entre eux jouant un rôle important lors des piquets de grève. La CGT et la CFDT possédaient des sous-organisations dédiées aux ouvriers immigrés et leurs publications soulignaient le rôle des immigrés dans la grève. Si l’on regarde des enquêtes de l’époque, conduites par des organisations comme la JOC quant à la participation de leurs adhérents immigrés à la grève, on trouve des preuves qui rompent avec l’idée qui dominait avant 1968 selon laquelle les immigrés étaient des briseurs de grève. D’ailleurs, comme chez de nombreux ouvriers français, on trouve chez nombre d’ouvriers immigrés un sens aigu du fait que la grève allait au-delà d’une simple question d’argent – il s’agissait de dignité humaine. On trouve donc, bien que pour une courte et intense période, un sentiment de camaraderie et d’unité entre les ouvriers immigrés et français, brisant l’isolement social dans lequel les immigrés vivaient avant 1968.

Comme vous l’écrivez dans votre livre, Mai 68 a, parfois, été caractérisé de « révolution des mots », afin de désigner les interminables débats qui secouèrent les mouvements de grève et d’occupation d’usines ou d’universités à cette époque : à quel point les travailleurs immigrés, qui étaient acteurs de ces mobilisations, jouèrent-ils un rôle dans ces discussions ?

Beaucoup d’immigrés suivaient ces débats qui avaient court dans des bâtiments occupés. Dans de nombreux cas, il s’agissait d’une participation passive : tout comme pour les membres du public français, les gens y allaient par curiosité et étaient soit fascinés, soit rebutés par ce qu’ils entendaient, en fonction de leur point de vue. Dans certains cas, la participation était plus active : les étrangers pouvaient participer, dans les mêmes conditions que n’importe qui, aux débats, rencontrant des accords et des désaccords en fonction des arguments mobilisés plutôt qu’en fonction de qui ils étaient. Il semble qu’il y ait eu un tabou entourant le racisme explicite lors de ces occupations : à de rares occasions, lorsque les participants immigrés étaient critiqués suivant la ligne « tu es un étranger, tu n’as pas le droit de faire une révolution en France », la foule huait ce type de commentaire. En revanche, les immigrés étaient plus réticents à prendre part à des activités plus risquées en dehors de tels espaces libérés. Certains ouvriers immigrés participaient aux manifestations les plus ordonnées, d’un point A à un point B, organisées par la CGT, mais ils évitaient, généralement, les confrontations dans la rue et les émeutes, car ils savaient à quel point la police française pouvait être brutale, spécialement envers les non-blancs – des centaines d’étrangers furent expulsés en juin 68.

La mobilisation des immigrés vivant en France en 1968 (et dans les années qui suivirent) se doubla-t-elle de structures organisationnelles propres aux immigrés ou alors leur politisation se fit elle au sein des nouveaux groupes de la gauche radicale française ?


Les deux. Dès avant 1968, il y avait eu quelques groupes radicaux auto-organisés, comme l’Union Générale des Travailleurs Sénégalais en France par exemple, et toute une galaxie d’organisations par nationalité, qui s’opposaient aux gouvernements de leurs pays d’origine, fleurirent après 1968. Dans le même temps, dans l’immédiat après Mai, il y avait une tendance certaine à la fois à vouloir recruter des ouvriers immigrés et à définir les immigrés comme les victimes emblématiques de l’oppression capitaliste, dans les multiples groupes de la gauche radicale française. Or, vers 1972, certains immigrés ayant vécu cette expérience exprimaient des velléités d’autonomie, puisqu’ils se demandaient s’ils étaient instrumentalisés dans une veine paternaliste par l’extrême-gauche française, d’une manière pouvant être dangereuse pour les étrangers. Quoiqu’il en soit, numériquement, la plus grande présence des ouvriers immigrés au sein d’organisations politiques, dans la période post-1968, ne se fit pas dans la nouvelle extrême-gauche, mais plutôt au sein d’organisations ouvrières plus traditionnelles, comme celles liées au Parti Communiste par exemple.

Le rapport entre les intellectuels de gauche français et les immigrés résulta-t-il en une théorisation de la « question immigrée » en France ?

Oui, il y eut de nombreux débats théoriques sur la situation des immigrés en France. Certains théoriciens de la nouvelle gauche, comme André Gorz, étaient pessimistes quant à la possibilité de politiser les immigrés : de ce point de vue, tout l’objectif du capitalisme en employant une force de travail immigrée était de diviser la classe ouvrière et de réduire sa force politique. Mais les événements de 1968 allaient à contre-courant de cette analyse. Ainsi, au contraire, certains groupes, comme les maoïstes, devinrent assez largement sur-optimistes, fétichisant les ouvriers immigrés en tant qu’avant-garde révolutionnaire exoticisée. Mais il y avait également d’autres points de vue à gauche, il est donc difficile de généraliser autrement que de dire qu’entre 1971 et 1975, la question de l’immigration était assez importante dans l’agenda de l’intelligentsia de gauche en France, car les immigrés devenaient eux-mêmes politiquement actifs.

Pourriez-vous revenir sur la naissance des « Comités Palestine » ? En quel sens la cause palestinienne représentait-elle une possibilité de jonction entre les immigrés arabes et le mouvement ouvrier français ?

Les Comités Palestine puisent leurs origines dans une double radicalisation des militants Nord-Africains de gauche vivant en France, influencés d’une part par Mai 68 et d’autre part par la défaite arabe pendant la guerre des Six Jours en 1967. Pour commencer, il faut noter que le militantisme pro-palestinien en France était assez marginal, comprenant surtout des étudiants Nord-Africains ainsi que quelques militants français. Toutefois, après les événements sanglants de Septembre noir en 1970, lorsque des guérilleros palestiniens furent massacrés par l’armée jordanienne, les Comités Palestine commencèrent à compter une large masse d’ouvriers immigrés d’Afrique du Nord : ce fut un élément significatif dans les origines d’un mouvement d’ouvriers immigrés de masse en France. Mais il serait exagéré de voir les Comités Palestine comme la rencontre entre les immigrés arabes et le mouvement ouvrier français. Les Français qui y prenaient part étaient généralement des intellectuels d’extrême gauche. Dans les années 1970, il y avait une conscience moins importante quant à la question palestinienne au sein du grand public comparé à aujourd’hui, et elle était filtrée par la question du terrorisme.

Rétrospectivement, comment évaluez-vous l’expérience du Mouvement des Travailleurs Arabes (MTA) ? Cette expérience a-t-elle permis de lutter contre le racisme d’une frange de la classe ouvrière française ? Quels furent ses rapports aux organisations de gauche ?

Le MTA était sans aucun doute la plus importante et influente organisation des immigrés de gauche de cette période. Il a été fondé par des militants marocains et tunisiens ayant une expérience du mouvement français de Mai 1968, des Comités Palestine, et des mouvements de solidarité avec l’opposition à la répression dans leurs pays d’origine. Mais leur expérience de rencontres avec des ouvriers immigrés, dans des endroits comme La Goutte d’Or, les a convaincu qu’un ouvrier nord-africain qui avait constamment peur de se faire tuer simplement en rentrant du travail le soir avait des préoccupations bien plus immédiates que celles, lointaines, de la Palestine. La formation du MTA fut un tournant pour les immigrés qui commençaient alors à voir leur futur sur le long terme en France, à questionner le « mythe du retour » et à affirmer leur place dans la société française. Le MTA mobilisait largement autour des questions de violences racistes et des tentatives du gouvernement pour freiner les droits des ouvriers immigrés. Ils jouèrent un rôle déterminant en lançant la première grève de la faim des sans-papiers en 1972-1973, qui amena à la régularisation de 35 000 personnes. Étant donné la récurrence des mouvements de sans-papiers dans les périodes plus récentes, c’est là un exemple de la manière dont le MTA commença quelque chose qui dure toujours, même si l’organisation n’exista qu’entre 1972 et 1976. Le MTA fut fermement condamné par le PCF et la CGT pour ce que ces dernières organisations voyaient comme une « division de la classe ouvrière », mais il avait de plutôt bons rapports avec la CFDT, avec d’autres groupes de gauche comme le PSU ou certains mouvements chrétiens. Sur le long terme, on peut également voir l’influence culturelle du MTA : depuis le magazine Sans Frontière, à la fin des années 1970 au début des années 1980, jusqu’à l’ONG Génériques qui promeut depuis 1987 la compréhension publique de l’histoire de l’immigration en France, puis à travers le Musée national de l’histoire de l’immigration, d’anciens militants du MTA ont joué un rôle crucial pour la mémoire et l’histoire de l’immigration. L’un d’eux, Saïd Bouziri, que j’ai interrogé pour mon livre, a désormais un square à son nom dans le 18ème arrondissement de Paris.

L’un des intérêts de votre livre est que vous ne vous intéressez pas qu’à l’immigration issue des anciennes colonies françaises, mais également à l’immigration issue de pays européens : qu’en était-il de la politisation de l’immigration portugaise, espagnole et grecque des années 1970 ? La chute des régimes dictatoriaux de ces pays changea-t-elle la donne quant à l’organisation politique des immigrés d’Europe du sud ?

Oui, pour moi il était très important de saisir l’histoire de l’immigration dans sa totalité durant cette période, à rebours de cette tendance réductrice dans la France d’aujourd’hui à voir les « immigrés » simplement comme des synonymes d’ « Arabes » ou de « Musulmans ». Dans les années 1970, la plupart des personnes entendait le terme « immigrés » essentiellement comme un synonyme d’« ouvriers immigrés » au sens économique plutôt que comme une supposée catégorie culturelle séparée du reste de la population française, ce qui signifie que les ouvriers portugais – qui vivaient souvent dans les bidonvilles – étaient tout autant des « ouvriers immigrés » que les Algériens. Je souhaitais également interroger le stéréotype qu’avaient les syndicats français de l’époque, selon lequel les ouvriers portugais et espagnols étaient dociles et n’avaient pas de conscience de classe (une perception renforcée par le haut niveau de pratique religieuse catholique dans ces groupes, ce qui rompait avec le sécularisme de la gauche française). Contrairement à ce stéréotype, j’ai trouvé nombre d’exemples de cas dans lesquels les ouvriers d’Europe du sud participèrent aux événements de 1968. Néanmoins, il était également vrai qu’ils avaient de bonnes raisons de rester discrets sur cela, car la police secrète portugaise gardait un œil sur la subversion au sein de leurs compatriotes à l’étranger – il y avait beaucoup de déserteurs de la conscription dans l’armée portugaise qui vivaient en France. Ainsi, la chute des dictatures en 1974-1975 a été un moment important pour les immigrés d’Europe du sud en France, engendrant une floraison d’activités au sein des associations immigrées, mais également une réaction contre ce que certains percevaient comme les excès de la période révolutionnaire : la révolution comme la contre-révolution au Portugal ont eu des échos en France.

Vous terminez votre ouvrage par la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 ; vous qualifiez l’année 1983 de « mort des années 1960 » (The Death of the Sixties), pourriez-vous expliquer cette expression ? Notamment en ce qui concerne la politisation des immigrés…

Il y a beaucoup de débats chez les historiens quant à la date exacte de la fin des « années 68 », des estimations précédentes rangeant celle-ci dans une période comprise entre 1972 et 1981. Dans le dernier chapitre de mon livre, je plaide en faveur de l’année 1983 comme tournant décisif. C’était l’année au cours de laquelle de nombreux paramètres de la vie politique française contemporaine sont apparus, le plus évident étant une extrême droite remportant des succès électoraux, un aspect dont l’absence était notoire durant la période couverte par le livre, le FN n’arrivant même pas à récolter 1% des votes. Ce n’est pas un hasard si cela a été le moment du « tournant de la rigueur », accompagné par un retournement partiel des politiques initialement pro-immigrés du gouvernement Mitterrand. Ainsi, les ouvriers immigrés se trouvaient embourbés dans des luttes défensives très dures pour défendre leur place difficilement acquise dans la société française, à une époque où ils semblaient désuets – à la fois parce que l’idée même d’ouvriers étaient désormais perçue comme archaïque, mais aussi parce qu’ils vieillissaient, tandis ce que les orientations de la jeunesse faisaient du soi-disant « beur » un nouvel objet de fascination. En fait, même la politisation de la « seconde génération » ne commença pas avec la Marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983 : elle trouvait également ses racines dans la fin de la culture d’extrême gauche post-68, durant la seconde moitié des années 1970. Mais tout cela est devenu sujet à une certaine amnésie : l’idée se répandit que la « première génération » d’ouvriers immigrés avaient simplement pâti du silence. Ainsi, si une nouvelle ère dans l’histoire de l’antiracisme en France s’est ouverte le 3 décembre 1983, lorsque Mitterrand accueillit les marcheurs à l’Élysée, la précédente fut occultée. C’est pour cette raison que je perçois 1983 comme « la mort des années 1960 ».

Ces longues années 1968 de l’immigration ont-elles laissé une trace dans le paysage français politique ou relèvent-elles plutôt de la « simple » érudition historique ?


Oui, elles ont laissé une trace, en partie parce que certains des acteurs majeurs ont – contrairement à certaines idées reçues sur les soixante-huitards qui auraient tous été « vendus » – continué à être actifs politiquement depuis, notamment sur la question du droit de vote des étrangers. Le 1er mai 2017, je me suis rendu, en compagnie de deux personnes que j’ai interrogées pour mon livre, à la commémoration annuelle du meurtre de Brahim Bouarram (1995), sur le Pont du Carrousel, et il était frappant de voir le nombre de personnes avec lesquelles j’ai parlé qui étaient des militants dont l’engagement date de l’époque de la première génération de militants de l’immigration, et qui sont toujours engagés dans les campagnes pour le droit de vote. De telles questions restent pertinentes au-delà du temps et de l’espace, et même lorsqu’il n’y a pas de lien causal direct, des questions et formes d’actions similaires tendent à réapparaître avec chaque vague d’immigration et chaque contrecoup anti-immigrés. Par exemple, en septembre 1973, à la suite d’une série de meurtres racistes dans la région de Marseille, le MTA lança une grève générale des immigrés d’une journée contre le racisme, particulièrement bien suivie dans la région du Midi. Il est donc intéressant que le 20 février 2017, des immigrés au Royaume-Uni aient lancé une journée d’action sous le slogan « Une journée sans nous » (One Day Without Us) pour protester contre la montée du racisme anti-immigrés depuis le vote en faveur du Brexit et pour accentuer la contribution invisible de leur travail à la bonne marche quotidienne du pays – ce qui sonne à mes oreilles quelque peu comme ce qu’essayait de faire le MTA en 1973.

Un problème est que si les jeunes militants n’étudient pas l’histoire, ou l’étudient de manière a-critique en cherchant uniquement des héros et des méchants, alors ils risquent de répéter les mêmes erreurs. Je pense, par exemple, que tous ceux qui participent aux polémiques actuelles sur les organisations anti-racistes en France pourraient profiter d’une compréhension de l’histoire des « années 68 », celle-ci faisant écho aux débats sur l’autonomie durant les années du MTA. Il y a, aujourd’hui, un danger de polarisation entre, d’une part, un néo-républicanisme très rigide, qui perçoit toute auto-organisation des minorités comme illégitime et, d’autre part, une importation tout aussi dogmatique de certains des aspects les plus discutables des politiques de l’identité américaine, où la présence de blancs dans le militantisme anti-raciste est perçu comme illégitime. Alors que si l’on retourne dans la France des années 1970, on peut trouver des manières plus fluides et créatives de s’attaquer à ces questions. Le MTA, malgré ce que pourrait laisser supposer son appellation, était assez ouvert au travail avec des membres d’autres communautés immigrées, européennes comme non-européennes, tout comme avec des Français – l’autonomie n’était, dans la pratique, qu’un concept assez relatif. Néanmoins, les alliés français qu’ils se sont fait faisaient plutôt partie de la petite bourgeoisie intellectuelle : l’unité entre les ouvriers immigrés et français était plus compliquée à réaliser hors de certains moments d’exceptions comme Mai 68. Les « années 68 » démontrent qu’il existe toujours des rapports de pouvoir au sein des mouvements politiques, et que ces rapports de pouvoir ne sont pas uniquement réductibles à une opposition entre « Français » et « immigrés », mais doivent être également rapportés au genre, à la classe et au capital culturel.

Entretien réalisé et traduit de l’anglais par Selim Nadi.
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MessageSujet: Re: 'TRAVAILLEURS IMMIGRÉS' / les "immigrés" et le travail   Jeu 5 Oct - 23:29


« C’est important de se construire en se disant que nos parents n’ont pas passé leur temps à baisser la tête. Parce que j’entends beaucoup dire, nos parents rasaient les murs, nos parents baissaient la tête. Ce n’est pas vrai ! Nos parents se sont battus et ont très tôt revendiqué des choses. Les luttes d’aujourd’hui sont les héritières de ces luttes là ».
Rokhaya Diallo, dans Noirs de France (2011)

Citation :
     Au cours des années 70, la condition des travailleurs immigrés sur le territoire français fait son entrée sur la scène politique et sociale. En effet, depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, le nombre d’étrangers installés dans l’hexagone a plus que doublé. Ces personnes sont venues participer à la reconstruction du pays et fournir une main d’œuvre nécessaire à la production, notamment dans l’industrie. Ainsi, dans certaines usines (automobile…), les immigrés représentent parfois l’essentiel des travailleurs. Cependant, leurs conditions de travail, mais aussi de vie, sont très précaires. Exploités, logés dans des taudis, ils doivent affronter la peur de la police en raison de l’instabilité de leur statut juridique, mais aussi les agressions racistes. La France ne peut alors plus ignorer l’insupportable situation de ces populations. Considérés comme des travailleurs passagers, constamment sous pression, tout est cependant fait pour éviter l’émergence de luttes autour de leur sort. Et pourtant, de grandes mobilisations vont voir le jour à l’époque. Celles-ci sont une part importante et pourtant souvent négligée, de l’histoire des luttes ouvrières, politiques et sociales sur le sol français.


1975 Résidents du foyer Sonacotra de Saint-Denis en grève

Ils ont eu le courage de dire « non » aux atteintes à la dignité humaine

    Les luttes menées par les travailleurs immigrés au cours des années 70 visent avant tout à améliorer les conditions de vie et de travail de ces déracinés qui ont rejoint la France dans l’espoir d’améliorer leur sort. Cependant, il est nécessaire de ne pas les réduire uniquement à cela. En effet, ces combats sont avant tout des mouvements sociaux pour la dignité humaine dont les conséquences seront bénéfiques pour l’ensemble de la société.

On peut déterminer quatre grands types de mobilisations. Les luttes ouvrières tout d’abord. C’est probablement dans ce domaine que l’appellation « lutte de l’immigration » est justement la plus inappropriée. En effet, les revendications des grévistes concernent les cadences, les inégalités salariales ou encore l’insalubrité de l’activité dans certaines usines (comme sur les sites de la société Penarroya), des problèmes qui touchent alors l’ensemble des travailleurs.

Si les conditions de travail des ouvriers sont difficiles, leurs conditions de vie le sont tout autant. Dans les bidonvilles, notamment en région parisienne, les drames se multiplient. C’est justement dans le domaine du logement que les travailleurs immigrés vont mener l’une des luttes les plus emblématiques de l’époque, la grève des loyers dans les foyers Sonacotra.

Le années 70 se caractérisent aussi par le durcissement des politiques en ce qui concerne le séjour et l’emploi des immigrés en France (circulaires Fontanet-Marcellin, suspension de l’immigration de travail…). Face aux expulsions de sans-papiers, d’importants mouvements de protestation vont se mettre en marche. Ces luttes prendront alors une forme singulière, celle de la grève de la faim. Elles permettront notamment l’assouplissement des différentes mesures et conduiront aux régularisations de 1981.

Le dernier domaine dans lequel les travailleurs immigrés vont se mobiliser est celui de la lutte contre le racisme. En effet, une vague de xénophobie traverse la France à l’époque. Les ratonnades sont quotidiennes et la parole raciste se libère. Les maghrébins en sont les premières victimes. En 1973, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) organise une grève générale contre le racisme qui sera très suivie dans les Bouches-du-Rhône.

Par leur forme (grève des loyers, grève de la faim…), leur organisation (création de mouvements autonomes, indépendance vis-à-vis des partis et syndicats…), leur capacité à mobiliser (en nombre et dans le temps), ces différentes luttes menées par les travailleurs immigrés sur le sol français vont considérablement marquer les années 70.

La lutte des ouvriers de Penarroya pour le droit à la santé (1971-1977)


    Au cours du XXe siècle, le secteur industriel a beaucoup fait appel à la main d’œuvre immigrée. Ceci à tel point, que dans certaines usines les chaines de production sont exclusivement composées d’étrangers. Durant les années 70, les mouvements de grève vont s’y multiplier. Si des formes de racisme sont dénoncées (usine Renault à Aulnay en 1971, Girosteel au Bourget en 1972…), ce sont les conditions de travail et la question des salaires qui mobilisent principalement (Renault à Boulogne en 1973…).

L’une des luttes les plus emblématiques reste celle des ouvriers de Penarroya (1) entre 1971 et 1977. Premier producteur de plomb au monde, le groupe possède à l’époque de nombreuses usines dans tout l’hexagone. Parmi elles, celles de St-Denis et de Lyon, constituées essentiellement d’ouvriers maghrébins. Sur ces lieux de production, l’activité principale repose sur le retraitement du plomb. Un travail alors extrêmement dangereux, car effectué sans réelle protection et dans des locaux insalubres.


Rassemblement d’ouvriers en grève devant l’usine Penarroya de Lyon, dans le quartier de Gerland, 1972 ©️ Michel Leclercq

« L’air que nous respirons est plein de vapeur et de poussière de plomb qui donne la maladie professionnelle que certains d’entre vous ne connaissent que trop : le saturnisme. Cette maladie détruit le sang, attaque les articulations. Certains d’entre nous ont une grande difficulté à fermer les mains, à marcher même. […] La direction ne veut pas admettre que cette maladie est dans l’usine. […] Si un ouvrier se plaint des mauvaises conditions de travail, la direction répond toujours que c’est de sa faute, qu’il n’applique pas les “règles de sécurité”… Quoi qu’il arrive dans l’usine, c’est toujours nous qui sommes fautifs ! » (2).

Un état des choses alarmant qui pousse les près de 130 ouvriers de Saint-Denis à se mettre en grève et à occuper leur usine entre le 19 janvier et le 6 février 1971 (3). Hausse des salaires, réparation des douches, entretien des vestiaires, lavage des bleus de travail ou encore gratuité des chaussures de sécurité, la quasi-totalité de leurs revendications sont alors satisfaites.

La singularité de cette lutte réside principalement dans la forme qui va lui être donnée par les ouvriers. Tout d’abord, ceux-ci décident rapidement de s’approprier leur combat en imposant l’élection de leurs délégués du personnel. Ainsi, pour la première fois, la quasi-totalité d’entre eux sont immigrés bien que la loi impose alors d’être français pour cela (4). Les grévistes décident par ailleurs de mettre en place leur propre comité de sécurité.

« Depuis la grève, nous avons compris que les ouvriers doivent défendre leur santé. Après avoir été traités comme des bêtes pendant des années, nous avons compris que, pour la sécurité comme pour les salaires, seule la lutte dans l’unité peut faire reculer le patron. (…) Nous obligeons la direction à donner par écrit, à chaque ouvrier, le résultat des analyses de sang. Aidés par un médecin, nous apprendrons à connaître la maladie du plomb pour mieux nous défendre contre elle » (5).

Sortis victorieux de leur conflit avec la direction, les ouvriers dionysiens décident de nouer des contacts avec leurs collègues des usines d’Escaudoeuvres (Nord-Pas-de-Calais) et Gerland (Lyon). L’idée est simple, ensemble les travailleurs seront plus fort pour lutter contre le patronat et la maladie. Ainsi, pendant plusieurs mois, des rencontres ont lieu entre représentants des différents lieux de production.

Il ressort alors de ces échanges la décision d’un mouvement de grève sur chacun des sites avec des revendications communes pour le début de l’année 1972. Le mot d’ordre est simple, « notre santé n’est pas à vendre » (6). Le 9 février, le conflit débute à Saint-Denis et Lyon. Cependant, c’est cette fois dans le Rhône qu’il va prendre de l’ampleur. En effet, les 105 grévistes de Gerland vont tenir tête au patronat pendant plus d’un mois (7).

Durant toute la durée du conflit ils vont bénéficier de la solidarité locale (dons des producteurs locaux…) et surtout de l’activité du comité de soutien créé pour l’occasion. Composé notamment de médecins et de chercheurs spécialisés dans la question du saturnisme, celui-ci va apporter une expertise médicale et sensibiliser l’opinion publique sur les maladies liées à l’exposition au plomb. L’intoxication de certains ouvriers est ainsi révélée grâce aux « consultations médicales militantes » (Cool réalisées par certains spécialistes.

« Au terme d’un mois d’une grève au retentissement national, les ouvriers de l’usine de Lyon obtiennent de la direction de l’établissement que celle-ci « [s’engage] enfin à étudier un système d’élimination des fumées et des poussières de plomb », en même temps qu’une diminution des horaires de travail, une augmentation de salaires, l’embauche d’une infirmière à plein temps et la communication de leurs analyses médicales« .


Cette grève va être à l’origine d’une campagne nationale de sensibilisation pour que le saturnisme soit reconnu comme une maladie professionnelle. Ce sera finalement chose faite le 2 juin 1977, après plusieurs années de lutte de la part des ouvriers immigrés de Saint-Denis et de Lyon. Par leur unité, leur détermination et leur organisation, ceux-ci vont ainsi participer à l’amélioration des conditions de travail dans toutes les usines de France, en faisant de la question de la santé un enjeu central des luttes ouvrières.

La grève des loyers dans les foyers Sonacotra (1974-1980)

    Le 1er janvier 1970, 5 locataires d’un foyer d’Aubervilliers (4 sénégalais et 1 mauritanien) meurent asphyxiés. Loin d’être un cas isolé, ce drame de la misère illustre pleinement les conditions scandaleuses dans lesquelles vivent les travailleurs immigrés à l’époque. Exploités à l’usine, ils sont contraints d’accepter des logements insalubres, parfois dans de véritables bidonvilles. Le combat pour un habitat décent va alors prendre une place importante au cœur des luttes de l’immigration. La plus emblématique d’entre elles, reste celle des foyers Sonacotra entre 1974 et 1980.


Résidents des foyers Sonacotra en grève (1977), ©️ Armand Borlant

Créée en 1956, la Société nationale de construction de logement pour les travailleurs (Sonacotra) est à l’époque le principal organisme chargé de la gestion des foyers accueillant la main d’œuvre immigrée. Plusieurs dizaines de milliers de personnes (essentiellement des africains subsahariens et des maghrébins) vivent alors dans ces hébergements généralement situés en zone périurbaine à proximité des sites industriels. Loin des villes et des réseaux de transports, à l’écart de la société donc.

« Les ouvriers immigrés sont obligés de vivre dans les foyers (…). Ailleurs c’est interdit pour eux ou c’est trop cher. Le système des foyers prisons, c’est fait pour emprisonner les ouvriers immigrés, c’est fait pour les mettre à part, pour les diviser d’avec les ouvriers français et pour les diviser entre eux. Ce système des foyers prisons c’est fait pour empêcher les ouvriers immigrés de défendre leurs droits » (9).

Quelques années après sa création, la Sonacotra est confrontée à des difficultés financières. Pour y faire face, elle décide à plusieurs reprises d’augmenter les loyers de ses résidents. En 1974, une partie d’entre eux décident de dire « non » et se lance dans une lutte qui va durer près de 5 ans avec un mode d’action singulier, la grève des loyers.

Rapidement, ils mettent en place un comité de coordination des établissements Sonacotra en grève afin de structurer le mouvement et de mener les négociations au niveau national et non foyer par foyer. Composé de 27 foyers à l’origine, le comité en regroupe près de 130 en juillet 1978. Les revendications de l’ensemble des résidents en grève sont donc communes.

Au-delà d’une baisse de 50% des loyers ou encore de la reconnaissance du statut de locataires (10), ils réclament le droit de pouvoir vivre dans la dignité. « Nous on demande de la liberté dans ces foyers, on ne réclame pas de dominer la France. (..) Je suis d’accord pour payer un loyer, mais un loyer juste, ni plus, ni moins » (11). Les résidents dénoncent notamment le manque de confort. En effet, les chambres sont exigües (270 F la pièce de 6 m²) mal isolées, le mobilier et la literie vétustes.

Ils jugent par ailleurs les règlements intérieurs des foyers trop arbitraires et dénoncent l’autoritarisme de ceux qui les gèrent. Nombreux sont à l’époque les gardiens accusés de racisme et d’atteinte aux libertés des résidents. Ainsi, ceux-ci réclament tout particulièrement le droit de recevoir des visites quand ils le souhaitent, le droit de se réunir ou encore celui de d’organiser des activités sans que les gérants exercent un quelconque contrôle sur leur vie.

C’est dans l’est parisien que le mouvement éclot, au foyer Romain-Rolland de Saint-Denis. Il s’étend ensuite en Seine-Saint-Denis, à Bagnolet, Montreuil, puis il touche ensuite le Val-de-Marne. En mars 1976, près de 63 foyers sont touchés et plus de 20 000 résidents mobilisés. Dans chaque foyer, un comité de grève se met en place. Au niveau national, la coordination, rassemblant près de 30 nationalités, réunie régulièrement les délégués des différents établissements en lutte afin de structurer et d’organiser le mouvement.

Un rapport de force se met alors en place avec la Sonacotra. Pour répondre à la grève des loyers, celle-ci notifie dans un premier temps des avis d’expulsions aux grévistes. Puis, en avril 1976, elle parvient à faire expulser du territoire 16 résidents, délégués au sein de leur foyer. Cet acte marque alors un tournant.

En effet, un mois plus tôt, un premier grand meeting organisé à la Mutualité avait rassemblé près de 4000 personnes derrière les résidentes en lutte. L’ampleur des manifestations suite aux expulsions est alors tout autre. Le 24 avril, près de 25 000 personnes descendent dans les rues de Barbès à l’appel du comité de coordination des Foyers Sonacotra en lutte. La répression policière est d’autant plus un échec pour le logeur, que sur le plan juridique, les avocats du mouvement parviennent à faire annuler les expulsions et obtiennent le retour des 16 délégués. Quelques semaines plus tard, ceux-ci sont accueillis triomphalement à Orly par près de 20 000 personnes.

Si de nouvelles mobilisations d’ampleur (meetings, marches silencieuses…) voient le jour durant les mois qui suivent, une bataille juridique s’engage aussi entre les avocats du mouvement et la Sonacotra. C’est la commission technique créée dès 1975 qui est chargée de contester les expulsions mais aussi de construire une expertise solide visant à dénoncer les conditions de vie au sein des foyers. Elle recevra notamment le soutien et l’assistance technique d’avocats, de spécialistes du droit, de médecins ou encore d’associations comme la Cimade ou le Gisti. Suite à ses travaux, plusieurs plaintes seront déposées contre la Sonacotra.


Comité de coordination des foyers Sonacotra en grève, à la Mutualité de Paris, 21 février 1976 ©️ Armand Borlant

Au la fin de l’année 1978, près de 130 foyers sont touchés par le mouvement de grève. 30 000 résidents cessent de payer leur loyer. Cependant, en 1979, la Sonacotra procède, avec l’aval de la justice, à des saisies-arrêts sur salaires et expulse des résidents partout en France. Plusieurs milliers de travailleurs immigrés se retrouvent alors à la rue. Entre autres mesures de représailles, la société ira jusqu’à procéder à la fermeture de certains foyers.

Au cours du mois de juin, les résidents occupant l’établissement de Garges-lès-Gonesse (Val-d’Oise) sont ainsi évacués par les CRS. Ne s’avouant pas vaincus, ils décident alors d’organiser un camp de fortune au pied du foyer. Un acte qui participera à médiatiser la lutte contre la Sonacotra. L’établissement ne rouvrira cependant ses portes que près d’un an plus tard.

Il faut finalement attendre l’année 1980 pour que cette longue et âpre lutte aboutisse enfin. Après cinq années de résistance les résidents en grève obtiennent en partie satisfaction. Foyer par foyer des accords sont signés avec la société Sonacotra. Les règlements intérieurs sont réformés (liberté de réunion, de visite…), la gestion des foyers se démocratise et les arriérés sont annulés (les saisies-arrêts sur salaires sont cassés par les tribunaux). Cependant, les grévistes n’obtiennent pas le statut de locataire, ni la reconnaissance du comité de coordination.

Si l’issue de ce mouvement d’ampleur a de quoi laisser un goût amer, les grévistes n’ayant pas obtenu gain de cause sur l’ensemble de leurs revendications, le combat des résidents au sein des foyers Sonacotra va profondément marquer la lutte pour le droit au logement en France. Malgré la répression et les difficultés quotidiennes rencontrées, celui-ci va prendre une ampleur nationale et rester sur le devant de la scène pendant plusieurs années. Probablement plus que tout autre, il va participer à éveiller les consciences quant aux conditions de vie des travailleurs immigrés sur le sol français.

Les grèves de la faim contre les expulsions (1972-1981)

    Si au quotidien les travailleurs immigrés sont confrontés à des conditions de vie et de travail extrêmement précaires, ils doivent par ailleurs faire face à un arsenal de mesures prises par l’État visant à durcir leurs conditions d’entrée et de séjour sur le territoire français. Cependant, dans ce domaine comme dans ceux de l’emploi et du logement, une résistance farouche va se mettre en place afin de faire face aux circulaires et autres expulsions.


Manifestation contre les circulaires Marcellin-Fontanet, Paris (1973), ©️ Jacques Pavlovsky

C’est en 1972, par l’intermédiaire des circulaires Marcellin-Fontanet (12), que l’État pose les jalons de sa politique de contrôle de l’immigration. Dorénavant, pour obtenir une carte de séjour, un travailleur doit présenter un contrat de travail d’un an et une attestation de « logement décent ». « Dans ces conditions, tout étranger qui perd son emploi se trouve en situation irrégulière, créant de la sorte la catégorie des étrangers « sans-papiers » en faveur desquels un vaste mouvement se constitue dès la fin de l’année 1972″ (13).

En effet, dès le mois de novembre une mobilisation d’ampleur se met en branle autour du cas de Saïd Bouzhiri et de sa femme. Arrivé en France en 1966, ce tunisien se voit refuser le renouvèlement de ses papiers sous prétexte qu’il a dépassé le délai légal de quelques jours. En réalité, c’est son activisme politique pour la défense du peuple palestinien et son implication au sein du Mouvement des Travailleurs Arabes qui font de lui une cible privilégiée pour la justice.

Refusant de se résigner, Said Bouzhiri et plusieurs autres migrants entament alors un grève de la faim au sein de l’église Saint-bernard à Paris. Un comité de soutien, composé notamment de personnalités comme Jean-Paul Sartre, se met en place rapidement et un premier rassemblement réunis près de 2000 personnes. Face à la pression les autorités doivent céder. Le militant tunisien et sa femme sont régularisés. C’est le début de l’important mouvement de défense des sans-papiers qui va toucher la France au cours des années 70.

A la suite de cette lutte victorieuse, des travailleurs menacés d’expulsion entament des grèves de la faim sur tout le territoire. En avril 1973, un meeting à la Mutualité rassemble plus de 3000 personnes autour de leur cause. Un mois plus tard, une grève de la faim illimitée est débutée dans l’église de Ménilmontant par 56 tunisiens. De nouveau sous pression, le gouvernement est contraint de faire marche arrière. Par la circulaire Gorse (14), il assouplit les précédentes mesures ce qui provoque la régularisation de près de 35 000 personnes. Une première grande victoire dans la lutte pour les sans-papiers.

L’année suivante cependant, dans un contexte de crise économique et de montée du chômage, Valéry Giscard d’Estaing, tout fraichement élu président de la République, décide de mettre fin à l’immigration de travail et de suspendre le regroupement familial (15). S’ouvre alors une longue période, durant laquelle des mesures vont se multiplier afin de limiter l’arrivée et le séjour d’étrangers sur le sol français.

Les travailleurs sont incités au retour vers leurs pays d’origines, les renouvellements de carte de séjour limités, et le regroupement familial (de nouveau autorisé à partir de 1975) restreint. Les expulsions se multiplient. Créé en 1972, le Gisti (Groupe d’information et de soutien des immigrés) apporte un soutien moral mais aussi juridique aux sans-papiers menacés. Il participe notamment à faire annuler par le Conseil d’État les circulaires Marcellin-Fontanet en janvier 1975.


Travailleurs tunisiens de Ménilmontant en grève de la faim (1973)

Les mesures répressives continuent de se multiplier cependant. Parmi elles, le recours à la double peine. Il est demandé aux préfets d’expulser automatiquement un étranger condamné à une peine de prison. « La double peine introduit une inégalité intolérable, car fondée sur la seule différence de nationalité, devant la justice : à délit égal, un étranger et un français ne sont pas punis de la même manière » (16).

Les militants politiques, les travailleurs engagés dans des luttes au sein de leur entreprise ou de le leur foyer, mais aussi et surtout les immigrés maghrébins, sont les plus touchés par le recours à la double peine. Un simple délit mineur peut par ailleurs engendrer une expulsion. « Un yougoslave condamné pour « ivresse », un tunisien taxé de « vagabondage », un espagnol, fils de réfugiés, qui est condamné à deux mois de prison et 500 frs. d’amende pour avoir volé des livres d’occasion, un cambodgien condamné à 2 mois fermes pour vol de livres, tous ont été expulsés pour « comportement préjudiciable à l’ordre public ».

En janvier 1980, la loi Bonnet est promulguée. Celle-ci rend notamment « plus strictes les conditions d’entrée sur le territoire ; elle fait de l’entrée ou du séjour irrégulier un motif d’expulsion au même titre que la menace pour l’ordre public ; elle permet donc d’éloigner du territoire les « clandestins » ou ceux dont le titre de séjour n’a pas été renouvelé ; enfin, elle prévoit la reconduite de l’étranger expulsé à la frontière et sa détention dans un établissement pénitentiaire pendant un délai pouvant aller jusqu’à sept jours s’il n’est pas en mesure de quitter immédiatement le territoire » (17).

Un mois plus tard, 17 travailleurs turcs du Sentier, employés clandestinement dans le secteur textile, lancent une grève de la faim afin d’obtenir la régularisation de leur situation. La question des conditions de travail des ouvriers employés au noir surgit alors sur la scène politico-médiatique. Après un mois de lutte (18), ils obtiennent la régularisation de près de 3000 travailleurs.


Paris, Ménilmontant

De son coté, le mouvement contre la double peine ne faiblit pas. Si des drames, comme l’immolation du jeune Ali gare Saint-Lazare en 1980, font resurgir la question sur le devant de la scène, c’est de nouveau une grève de la faim qui va pousser l’Etat à faire machine arrière. En effet, en avril 1981, à Lyon, un prêtre catholique (Christian Delorme), un pasteur protestant membre de la Cimade (Jean Costil) et un travailleur algérien en sursis d’expulsion (Hamid Boukhrouma) lancent une action de protestation au sujet du sort réservé aux enfants d’immigrés nés sur le sol français.

« L’expulsion est la grande peur chez les jeunes maghrébins et les jeunes immigrés en général (…). Nous avons choisi de mener cette action un peu dure, cette grève de la faim, pour obtenir du ministère de l’intérieur une circulaire stipulant que ne peuvent pas être expulsés des jeunes qui sont nés ou qui ont passé plus de la moitié de leur vie en France. Des jeunes qui sont peut être de nationalité étrangère au regard de l’administration mais qui sont français de fait. »
(19).

En pleine campagne présidentielle, ils obtiennent le soutien de François Mitterrand qui dans une lettre leur promet de mettre « immédiatement fin » aux expulsions de jeunes immigrés si il est élu. Après 29 jours de lutte, le gouvernement, sous pression, décide de suspendre pour trois mois les expulsions (sauf en cas de délits graves). C’est une victoire pour les trois grévistes de la faim.

Quelques jours plus tard, François Mitterrand remporte les élections présidentielles. Le nouveau ministre de l’Intérieur, Gaston Defferre, annonce la suspension de toutes les expulsions et l’ interdiction d’expulser des étrangers nés en France ou entrés en France avant l’âge de dix ans. En quelques mois, 130 000 travailleurs immigrés sont régularisés, une partie des lois et circulaires des précédents gouvernement est par ailleurs abrogée (loi Bonnet…).

Ainsi, après une décennie de luttes, notamment caractérisée par les grèves de la faim, le combat contre les expulsions prend un nouveau tournant au début des années 80. Face à la multiplication des mobilisations sur l’ensemble du territoire, les gouvernements successifs ont à de nombreuses reprises été contraints de faire marche arrière. La cause des sans-papiers a fait son irruption sur le devant de la scène. En quête d’un statut juridique stable, les travailleurs immigrés obtiennent en 1984 la mise en place d’une carte de séjour unique de 10 ans suite à la marche pour l’égalité et contre le racisme.

Cependant, beaucoup reste alors encore à faire. Avec la montée du Front national, un discours xénophobe anti-immigration se propage au sein de la société française. De retour au pouvoir en 1986, le RPR adopte rapidement de nouvelles mesures répressives (loi Pasqua…). La promesse du candidat Mitterrand concernant le droit de vote des étrangers reste par ailleurs lettre morte.

La grève générale contre le racisme (1973)

     Pour les travailleurs immigrés, vivre en France dans les années 70, c’est aussi faire face à un déchainement de violence raciste sans précédent. En effet, la décennie est marquée par la multiplication des ratonnades et des meurtres, notamment perpétrés à l’encontre de la communauté algérienne. Face à un État inerte et une justice souvent complice, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA) va se mobiliser et impulser une dynamique protestataire. Point d’orgue de cette lutte, la grève générale contre le racisme de 1973.


Extraits de la loi Pléven (1972)

Dix ans après la signature des accords d’Evian, haine, rancœur et esprit de revanche habitent encore les nostalgiques de l’Algérie française. Des mouvements d’extrême droite comme Ordre nouveau (organisme à l’origine de la création du Front national en 1972) contribuent à exacerber les haines et attiser les colères en diffusant un discours raciste et xénophobe dans lequel l’immigré est désigné comme l’unique responsable des mots de la société. De nombreux meetings sont organisés autour de la question de « l’immigration sauvage ». Sous la protection des forces de l’ordre (20), Ordre nouveau parcourt ainsi tranquillement la France afin de diffuser son message haineux.

Dans ce contexte, les crimes racistes se multiplient sur l’ensemble du territoire. Le 27 octobre 1971, à la Goutte d’or (Paris), le jeune Djilali Ben Ali, algérien de 15 ans, est assassiné de sang froid d’une balle dans la nuque par le concierge de son immeuble. Cet effroyable meurtre déclenche une mobilisation antiraciste d’envergure. A l’appel du Mouvement des travailleurs arabes, près de 3000 personnes manifestent leur peine et leur colère suite aux obsèques du jeune adolescent. Des personnalités comme Jean-Paul Sartre ou Michel Foucault s’engagent au coté du « Comité Djilali », créé au lendemain du meurtre, afin de dénoncer le climat raciste qui règne alors dans le pays.

Cette mobilisation provoque un début de prise de conscience au sein de la société française. Votée à l’unanimité des députés, la loi Pléven, qui vise à réprimer les actes racistes et xénophobes, est promulguée quelques mois plus tard, le 1er juillet 1972. L’incitation à la haine raciale et la provocation à la discrimination deviennent alors des délits.

Cependant, l’année 1973 est caractérisée par une effroyable recrudescence des actes et crimes racistes, notamment dans le sud de la France. Le 12 juin, des travailleurs immigrés qui manifestent dans les rues de Grasse pour l’obtention d’un titre de séjour sont pris à partie par des habitants. En quelques minutes, l’affrontement vire à la ratonnade générale dans les rues de la ville. A l’issue de ce déchainement de violence et de haine, le maire de la commune, Hervé de Fontmichel déclare : « Les arabes se comportent dans la vieille ville comme en terrain conquis (…), ces gens-là sont différents de nous, ils vivent la nuit (…), c’est très pénible d’être envahi par eux » (21).

C’est cependant à Marseille que l’été va être le plus meurtrier. On dénombre en effet pas moins de 11 algériens assassinées et plus de vingt blessés pour des mobiles racistes. Fin aout, le meurtre d’un conducteur de bus par un déséquilibré algérien contribue à exacerber la haine et provoque une explosion des violences. Une partie de la presse participe à jeter de l’huile sur le feu en publiant des articles xénophobes et en pointant du doigt la communauté algérienne. Dans son éditorial du 26 aout, le rédacteur en chef du Méridional, Gabriel Domenech (futur leader du Front national dans la région PACA) déclare par exemple :

« Assez des voleurs algériens, assez des casseurs algériens, assez des fanfarons algériens, assez des trublions algériens, assez des syphilitiques algériens, assez des violeurs algériens, assez des proxénètes algériens, assez des fous algériens, assez des tueurs algériens. Nous en avons assez de cette immigration sauvage qui amène dans notre pays toute une racaille venue d’outre-Méditerranée ».

Malgré la multiplication des crimes, la justice fait preuve d’une insupportable clémence envers les assassins. Les enquêtes sont bâclées, elles ne voient parfois même pas le jour. Les non-lieux et reconnaissances de légitime défense se succèdent. Sur onze meurtres au sein de la cité phocéenne, seuls deux des présumés coupables seront arrêtés. Un seul passera devant une cour d’assise. Il n’écopera que de 5 mois de prison avec sursis (22)…

A Marseille comme dans le reste du le sud de la France, on trouve au sein des effectifs de police de nombreux anciens d’Algérie. Certains de ces agents, qui gardent une rancœur tenace depuis 1962 et pensent pouvoir agir en toute impunité, n’hésitent pas à passer à l’acte. C’est notamment le cas dans la nuit du 28 au 29 aout où le jeune Lhadj Lounès, tout juste âgé de 16 ans, est assassiné de trois balles dans le corps par un policier (hors service). Le même jour, un cocktail Molotov est projeté sur les murs d’une usine de la Ciotat employant majoritairement des algériens. Un nouvel acte de représailles qui fait sombrer la cité phocéenne dans la peur et la violence.

Ces évènements vont cependant provoquer une réaction immédiate de la part des travailleurs immigrés de la région. Dès le 31 aout, 1500 ouvriers des chantiers navals de la Ciotat se mettent en grève (23). Le lendemain, le Mouvement des travailleurs arabes (MTA), lance un appel à la grève générale contre le racisme pour le 3 septembre.

Fondé en 1972 par des proches de la Gauche prolétarienne et des militants arabes (algériens, tunisiens…) des comités Palestine, le MTA est à l’époque de toutes les luttes pour la défense des immigrés sur le sol français. Il « inscrivait son action non seulement dans une perspective ethno politique spécifique, mais aussi dans la longue tradition ouvrière et syndicaliste de France (…). Celle-ci visait à établir un front de solidarité de la classe ouvrière de France qui ne se limiterait pas aux seuls travailleurs nord-africains, mais qui regrouperait tous les travailleurs » (24).



Le 3 septembre, près de 30 000 personnes répondent à l’appel du MTA dans les Bouches-du-Rhône. « 100 % des travailleurs des chantiers navals et des employés municipaux de la Ciotat, 60 % des travailleurs de Marseille et 100 % à Aix-en-Provence »(25). En réponse à la mobilisation phocéenne des grèves sont déclenchées les jours suivants dans de nombreuses villes (Toulon, Toulouse…). Les crimes racistes continuent cependant de se multiplier.

Un appel à la grève est lancé sur Paris mi-septembre. « Dans la région parisienne, le vendredi 14 septembre sera pour nous une grande journée à la mémoire des victimes du racisme et une journée de lutte pour notre dignité et nos droits. Nous appelons tous nos frères arabes à se mettre en grève pendant 24 heures pour protester contre le racisme et avertir tous les racistes que nous ne nous laisserons pas faire »(26).

Si sur certains chantiers le mouvement est très suivi par les ouvriers et provoque une grève massive chez les commerçants arabes de quartiers comme Barbès ou Belleville, la mobilisation reste cependant modeste. L’appel à la grève, uniquement adressé aux travailleurs arabes, est par ailleurs très critiqué. On reproche notamment au MTA d’ainsi provoquer des divisions au sein la classe ouvrière mais aussi parmi les victimes du racisme.

Les années 70 voient donc l’émergence d’un véritable mouvement antiraciste en France. Impulsé par le Mouvement des travailleurs arabes celui-ci va parvenir à faire du racisme, jusque-là considéré comme une opinion, un délit puni par la loi. La lutte contre la haine raciale va mobiliser du travailleur immigré à l’intellectuel de renom (Sartre, Foucault…). Elle atteint son paroxysme avec les grèves de septembre 1973. Cependant, face à un État davantage préoccupé par la chasse aux immigrés que par leur sécurité sur le sol français, elle ne va pas permettre d’endiguer réellement la vague de crimes racistes qui s’abat alors sur l’hexagone.

     Malgré la précarité de leurs conditions de travail, l’insalubrité de leurs logements, l’instabilité de leurs statuts juridiques ou encore la menace des crimes racistes, les travailleurs immigrés vont parvenir à s’organiser afin de résister. Par leurs luttes, face à l’État, face aux patronats, face à la justice, ils vont provoquer d’importants changements dans différents domaines et réussir à améliorer leurs conditions de vie et de travail sur le sol français. Malheureusement méconnus, ces combats pour la dignité humaine ont marqué l’histoire des luttes ouvrières, politiques et sociales des années 1970. Loin de l’image de l’immigré soumis, qui baisse la tête et ne revendique rien, ils sont la preuve de la capacité de ces travailleurs déracinés à s’unir, s’organiser et se battre pour davantage d’humanité. Par leurs victoires, bien que parfois modestes et éphémères, ils sont parvenus à remettre en cause l’invulnérabilité des « puissants » et ont démontré tout l’intérêt de la résistance populaire.


(1) Entreprise dont le principal actionnaire est le groupe Rothschild.

(2) « Penarroya. Lettre des ouvriers de Saint-Denis aux travailleurs du trust », Cahiers de mai, n° 28, mars 1971.

(3) Mouvement de grève soutenu par la CGT.

(4) Il faut attendre la loi du 10 juillet 1975 pour que les immigrés puissent être élus comme représentants des salariés dans l’entreprise.

(5) « Penarroya. Lettre des ouvriers de Saint-Denis aux travailleurs du trust », Cahiers de mai, n° 28, mars 1971.

(6) Tract CFDT du 20 février 1972

(7) Mouvement de grève soutenu par la CFDT.

(Cool Propos de Michel Leclercq, membre actif du comité de soutien aux ouvriers de Penarroya, dans Santé et Travail.

(9) Plateforme du Comité de coordination des foyers Soncacotra en grève, cité par Choukri Hmed dans « Sonacotra cédera ! », revue Agone 40, 2008.

(10) « Les résidents des foyers Sonacotra ne possèdent pas le statut de locataire. Ils ne payent donc pas de loyer mais une « redevance » et n’ont pas de contrat mais un règlement intérieur » (gisti.org).

(11) Résident en grève, Journal Antenne 2, 16 septembre 1979.

(12) Noms des ministres du travail et de l’intérieur de l’époque.

(13) Lilian Mathieu, La double peine, Histoire d’une lutte inachevée, La Dispute, 2006.

(14) Nom du ministre du travail.

(15) L’immigration des travailleurs reste suspendue jusqu’en 1977, l’immigration des familles est à nouveau autorisée dès 1975.

(16) Lilian Mathieu, La double peine, Histoire d’une lutte inachevée, La Dispute, 2006

(17) http://www.vie-publique.fr/politiques-publiques/politique-immigration/chronologie-immigration/

(18) Mouvement appuyé par la CFDT.

(19) Christian Delorme, Ina.fr

(20) Des heurts éclates à plusieurs reprises entre manifestants antifascistes venus exprimer leur colère face à la tenue de meetings racistes dans leur ville et les forces de l’ordre alors chargées de la protection de ces événements.

(21) Cornu Francis, Le Monde, 25-26 juin 1973, « L’Ordre règne à Grasse ».

(22) Morad Aït-Habbouche et Hervé Corbiere, Lundi investigation, Marseille 73, la ratonnade oubliée, 2006

(23) Abdellali Hajjat, Le MTA et la « grève générale » contre le racisme de 1973, Plein droit n° 67, décembre 2005

(24) Rabah Aissaoui , Immigration et marché du travail – N°1263 – Septembre-Octobre 2006

(25) Abdellali Hajjat, Le MTA et la « grève générale » contre le racisme de 1973, Plein droit n° 67, décembre 2005

(26) Tract français/arabe cité dans la Note de la préfecture de police de Paris du 15 septembre 1973.

Principales sources :

– site du GISTI : http://www.gisti.org/index.php

– site de l’INA : http://www.ina.fr/

– GISTI, Mémoire des luttes de l’immigration en France, 2014

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'TRAVAILLEURS IMMIGRÉS' / les "immigrés" et le travail
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