PATLOTCH / COMMUNISME et CIVILISATIONS

CONTRE LE CAPITAL, LES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   Jeu 28 Déc - 16:47


pas de processus révolutionnaire sans classe révolutionnaire constituée

quand des 'communisateurs' ne comprennent pas leur propre théorie...

quelques remarques sur la prolongation d'un débat chez dndf qui, s'il ne porte pas explicitement sur ma théorisation, s'y réfère implicitement et indirectement à travers les commentaires de Adé, dont dit-il les positions « doivent beaucoup à Patlotch », ainsi que les réponses qui lui sont opposées par les membres ou proches de Théorie Communiste, Pepe et Stive, dont il serait hasardeux de considérer qu'ils expriment la position de son théoricien, RS

Stive a écrit:
@Adé #38

ta ‘’« classe » révolutionnaire’’ est en réalité un parti politique avec ce qu’une cela implique de délimitation programmatique. On croit innover, on fait du neuf avec du vieux. En mettant en exergue tes trois piliers tu évacues l’exploitation qui reste le fondement de la lutte des classes et de classe.

les critiques de Stive n'ont guère d'intérêt puisqu'il ne comprend tout simplement pas de quoi il s'agit. Il est évident que dans ma proposition théorique, ni le rapport d'exploitation ni le prolétariat (en tant que classe productrice de plus-value) ne sont évacués, qu'ils y tiennent même une place structurelle mais que l'implication réciproque, l'antagonisme avec le capital, ne se réduit pas à cette seule contradiction, ce que même TC a commencé à théoriser avec le genre. Quant à moi, j'ai parlé d'implication réciproque complexe dès 2006 dans Communisation troisième courant. La critique de cette conception comme voulant construire un parti politique de façon programmatique est sans fondement

1) constitution en classe révolutionnaire et programmatisme
sont des processus historico-politiques découplés

la constitution en classe révolutionnaire n'est pas en elle-même programmatique : quand la bourgeoisie se constitue en classe pour asseoir le capitalisme comme mode de production, son "programme" intervient dans le processus révolutionnaire politique, en France à partir de 1789. La montée en puissance de la classe ouvrière, classe en soi sous les yeux de Marx, dans le processus d'exploitation au sein de la grande usine qui crée les conditions de cette constitution par la lutte de classe, n'est pas programmatique. Ce n'est qu'ensuite que le prolétariat se constitue en classe révolutionnaire, donc en parti (Le Manifeste), et c'est le début du programmatisme marxiste, dont nous avons connu l'effondrement historique il y a quarante ans

ce qui importe là, ce ne sont pas tant les classes comme "catégories sociales" (Stive) que la dynamique de leurs rapports conflictuels qui présupposent leur constitution en classes (pour soi, donc en luttes conscientes). Il est évident qu'aujourd'hui seuls les capitalistes sont véritablement constitués en classe de lutte, sous tous les aspects économiques, politiques, idéologiques et culturels (sociétaux), et c'est pourquoi se pose la constitution d'un sujet en classe révolutionnaire, problème incontournable du dépassement des contradictions que n'évacue d'ailleurs pas la théorie de la communisation


2) la théorie de la communisation pose la question de la constitution en classe du prolétariat
sur la base de son auto-négation dans le processus communisateur

cette question est commune à la théorie de la communisation et à la mienne

rappelons à Pepe et Stive que dans la théorie de la communisation dont ils se réclament avec TC, le prolétariat, s'il n'a pas de "nature révolutionnaire" (ce qui est discutable dans certaines formulations de TC), le prolétariat se constitue néanmoins en classe dans le processus de communisation, et TC ne fait bien à ce stade que l'imaginer (abstraction théorique de même que ma vision de la constitution en classe révolutionnaire en est une également). Pour la théorie de la communisation, le prolétariat se (re)constitue en classe sur une base différente du programmatisme poursuivant son pouvoir économique et politique : cette théorie ne fait bien qu'imaginer sa constitution pour son auto-abolition dans le processus de communisation

c'est donc à juste titre que Adé (#37) affirme que « Le point essentiel est celui de la constitution d’une classe révolutionnaire dans/contre le MPC [mode de production capitaliste]», alors que Pepe en vient à affirmer (#39) : « Pas de classe révolutionnaire à constituer, renforcer, imaginer. Une classe du rapport n’est en rien révolutionnaire en elle même et ne le sera jamais. C’est le rapport entre les deux qui se reproduit et peut (pourrait) exploser. »

de deux choses l'une : soit le sujet révolutionnaire ne pré-existe pas et il s'agit qu'il se constitue comme classe, soit il est de nature révolutionnaire, essentialisme prolétarien et déterminisme idéaliste : Pepe navigue entre sa position et celle de son propre groupe, Théorie Communiste...

ce point essentiel, partagé avec les théoriciens de la communisation, est donc bel et bien la constitution en classe d'un sujet révolutionnaire, qui pour eux reste le prolétariat, ce qui précisément « fait du neuf avec du vieux » (Stive #38), puisqu'il a été dé-constitué comme classe (pour soi) dans la faillite du programmatisme prolétarien et la perte de l'identité ouvrière (de classe)


3) l'implication réciproque entre classes antagoniques est un rapport entre sujets,
l'un révolutionnaire, l'autre contre-révolutionnaire

quand Pepe affirme « Il me semble que la notion même d’implication réciproque exclue toute nature révolutionnaire du prolétariat. Seul le rapport entre les deux classes peut devenir révolutionnaire...», il joue sur les mots en évacuant le sujet révolutionnaire pour conférer ce caractère au "rapport" lui-même, ce qui n'est pas très loin d'un automatisme sans sujet : l'implication réciproque signifie plutôt qu'il s'agit d'un rapport entre deux sujets, l'un révolutionnaire, l'autre contre-révolutionnaire

mauvaise polémique au demeurant puisque Adé parle de « constitution d’une classe révolutionnaire dans/contre le MPC », donc nullement en dehors du rapport. Simplement, il ne voit pas de dynamique au sein de l'implication réciproque prolétariat-capital, et c'est ici que sa formulation est critiquable, puisque dans ma vision (et je le suppose pour Adé aussi) cette dimension prolétarienne de l'implication réciproque, ou cette implication réciproque partielle via l'exploitation, participe de la problématique du dépassement comme chez Théorie Communiste mais pour qui elle englobe tout (genre et sexe, 'race', et rapports à la nature dont il n'est pas question, tout devant faire l'objet d'un « achèvement de la prolétarisation » par le prolétariat communisateur...)

le problème à résoudre, auquel s'est pourtant attaqué Théorie Communiste avec le genre, puis récemment avec la question raciale, le "prolétariat kaléidoscopique", c'est bien celui du dépassement à produire des limites d'une lutte de classe non révolutionnaire, et c'est par conséquent un problème de classe à constituer, et d'en imaginer la résolution tant qu'il n'apparaît pas explicitement pris en charge par la lutte de classe réelle et concrète, et demeure donc à l'état de prospective théorique

inutile donc d'imaginer des désaccords qui n'en sont pas par une rhétorique paranoïde pour sauver la théorie de la communisation dont on se réclame de façon sectaire, et c'est un comble en la contredisant dans le seul but de dénigrer un point de vue sans même l'avoir compris... Ce débat pourrait au contraire devenir intéressant en prenant en compte sérieusement, rigoureusement et honnêtement ce qui fait problème, accords et désaccords. On en est loin...

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   Jeu 28 Déc - 21:51


retour sur la 'conscience de classe'... conscience du capital...
conscience d'un nécessaire dépassement pluri-universel du 'pour-soi'

à constater ce qui précède, je me perds en conjectures et désespère devant l'improbabilité de débats qui en vaudraient la peine, c'est-à-dire qui confronteraient des points de vue théoriques maîtrisés par ceux qui y participent, à commencer par ceux dont ils se réclament et font la promotion, de sorte qu'ils pourraient alors exprimer des désaccords réels et argumentés. Reste donc à reformuler avec espoir et confiance que l'incompréhension ne tienne pas seulement à la mauvaise volonté, ni à une indécrottable "crétinerie" sectaire (cf LE GRAND PEUT-ÊTRE)

concernant cette question de la constitution en classe révolutionnaire, je me demande si les notions de classe en soi, classe pour soi, conscience de classe sont bien comprises, puisque les commentaires des 'communisateurs' n'y font pas référence. Il est vrai qu'elles appartiennent au vocabulaire du programmatisme ouvrier, que les théoriciens de la communisation ne les utilisent qu'en référence à cette période, et non comme notions ou concepts pour leur gouverne. Pour TC par exemple, la conscience, c'est la théorie dont les luttes sont porteuses, ce qui ne me dérange pas. C'est pourquoi l'on trouve ces notions sclérosées par les formulations dogmatiques des fossiles du marxisme ancien, qui rabâchent la même chose depuis la nuit des temps

il est vrai aussi que plus l'on voit la révolution comme un processus quasi-automatique sans sujet (ici, bien que sans nier le "moteur de la lutte des classes", Pepe s'approche du capital-automate de Postone et de la Wertkritik, et je ne suis pas le premier à pointer cette proximité entre le déterminisme de cette théorie et celle de TC), moins l'on se préoccupe de conscience de classe, d'intelligence collective des actes d'une classe, de sa subjectivité et de sa subjectivation comme celle d'individus qui la constituent par leurs activités collectives, puisqu'elle n'aurait qu'à réaliser son être, et que tout ce qui est subjectivité relève pour TC de l'humanisme théorique (critique portée par TC à Troploin, Gilles Dauvé/Karl Nesic)

ces notions, je les ai explicitées dans l'exposé principal de mon livre
:
Citation :
1. LES CLASSES SOCIALES, COMPOSITION et CONSTITUTION d'HIER à AUJOURD'HUI
1.1. les classes pour Marx, constitution historique, classe au sens générique et au sens spécifique
1.2. la bourgeoisie et sa constitution en classe capitaliste
1.3. le prolétariat, la classe ouvrière et sa constitution, classe en soi, classe pour soi

et je prends soin de les convoquer si nécessaire pour les béotiens qui prendraient le train théorique en marche. Il s'agit encore de discerner ce qu'il en reste de valide

- quand on parle en marxiste de conscience de classe, c'est lié à la classe pour soi, consciente de la nécessité de son unité comme classe des prolétaires ("Prolétaires de tous les pays, unissez-vous"), et non sauf pour les militants subjectivistes à la conscience qu'un prolétaire a d'appartenir à la classe ouvrière. En effet, peu de prolétaires ne sont pas conscients d'être exploités, donc point besoin de théorie communiste pour qu'ils le sachent, ce qu'expliquait déjà Althusser dans une introduction à la lecture du Capital

c'est pourquoi l'idée que la conscience de classe doit être en ce sens transmise par une avant-garde intellectuelle* éclairée, parti ou autre, n'a pas d'intérêt dans le contexte de notre (la communisation et la mienne) conception du communisme, opposée à la nécessité d'un parti ou d'une théorie d'avant-garde (comme la communisation en version Don Quichotte de Léon de Mattis, en guerre à mort à la démocratie quand les prolos, d'eux-mêmes, ne l'ont pas attendu pour déserter les urnes)

* voir une critique à mi-mots de la "classe moyenne contre-révolutionnaire" de Hic Salta (Le ménage à trois...), AC/Carbure, Sortir du capitalisme... Portrait du travailleur intellectuel en « capitaliste du savoir » Lola Miesseroff DDT21 décembre 2017

- la conscience de classe révolutionnaire du prolétariat aujourd'hui, comme dit Endnotes, ce serait la conscience du capital, cad du fait que le prolétariat n'existe qu'en tant qu'objet du capital, et donc qu'envisager l'abolition du capital implique d'envisager celle du prolétariat (c'est une implication réciproque, dans une reformulation propre à Endnotes de la théorie de la communisation. Voir 9. l'apparition plurielle d'une nouvelle théorie communiste ? questions parentes)

- la conscience de classe selon ma théorisation, c'est la conscience des dépassements concomitants à produire, c'est-à-dire pas seulement pour soi comme individus ou classe, mais comme dépassement de leur perspective partielle, autrement dit faussement universelle

c'est en somme à quoi s'arrêtent ceux qui ont une vision essentialiste des identités de luttes, qu'elles soient de genre, de 'race', de nation, ou même de classe prolétarienne universelle promise à tout régler, questions de classes, de genre et de sexe, de rapports à la nature, etc.

et c'est ce avec quoi la théorie de la communisation a un problème qu'elle ne sait pas résoudre du fait de son ancrage dans l'universalisme prolétarien, et qu'elle croit le résoudre par la dialectique conceptuelle ou la rhétorique de l'exposition du même : la conception prolétarienne de la communisation bute sur son impossibilité intrinsèque à résoudre la question d'une révolution universelle-plurielle. Au mieux, Théorie Communiste noiera tant et si bien le poisson du "prolétariat kaléidoscopique" qu'il finira par théoriser quelque chose approchant ma propre conception, sans le dire... RS a déjà commencé, laissons à ses adeptes le temps de le comprendre

sur ces aspects, voir le sujet 10. pour un UNIVERSALISME PLURIEL : le communisme et les particularités


d'où venons-nous, où allons-nous...

pourquoi ce débat ultra-limité à quelques personnes est-il néanmoins intéressant et fécond ? Parce que toute vision marxiste du prolétariat universel révolutionnaire trouvera un jour sa limite dans la théorie de la communisation au-delà des thèses autonomistes d'ultra-gauche, et que sa critique englobe celle de toutes ses variantes, y compris (néo-)trotskistes, bordiguistes, anarcho-marxistes et néo-opérationnistes (Negri, Viewpoint...), 7québécquiennes et CCI-Jean-Louis-Rochistes etc. Parce qu'en ferraillant avec des "partisans de la communisation" non-théoriciens mais adeptes à la remorque, nous prenons le pouls de l'état d'un débat à son acmé, dans sa plus grande tension théorique

où l'on voit qu'il s'agit à proprement parler d'un problème d'auto-subjectivation révolutionnaire par la lutte, c'est-à-dire de constitution en classe d'un sujet révolutionnaire nouveau, à la hauteur des enjeux de civilisation de la crise du capitalisme contemporain

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Patlotch



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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   Mar 16 Jan - 15:27


petite relance marxienne de la problématique

“Les individus ne CONSTITUENT UNE CLASSE
que pour autant qu’ils ont à soutenir une lutte commune contre une autre classe ;
pour le reste, ils s’affrontent en ennemis dans la concurrence”


Karl Marx L'Idéologie allemande 1845-1846

c'était à l'époque où Marx avait bien vu la constitution en classe de la bourgeoisie notamment dans la Révolution française, mais pas encore défini, comme dans le Manifeste en 1847, le prolétariat comme cette classe en voie de constitution révolutionnaire, classe depuis dé-constituée dans l'effondrement du programmatisme ouvrier et la restructuration globale du capitalisme depuis les années 1970

c'est au début de cette genèse théorique que je suis remonté pour asseoir l'hypothèse de la question que pose ce sujet et plus largement mon livre

chemin faisant, je critique les marxistes partisans du seul prolétariat universel révolutionnaire, car ils n'ont plus de base dans le cours quotidien du capitalisme pour soutenir leur position, et ne font plus qu'alimenter en boucle leur croyance

à vrai dire, il y a déjà chez Marx (citation à retrouver), l'idée qu'au fond de la misère, les individus se révoltent et font les révolutions. C'est l'idée du prolétariat comme catégorie des "sans réserve", qui n'est pas celle de la classe ouvrière productrice de plus-value, ni celle du prolétariat des salariés ou chômeurs n'incluant pas les sous-prolétaires, le nouveau lumpenprolétariat des expulsés

il ne fait pas un doute que les individus dans la misère, sauf rares exceptions, cherchent à en sortir, à survivre, mais les révoltes qu'ils fomentent dans ce but ont-elles un contenu propre à abolir le capitalisme ? Rien ne l'a démontré dans le passé, et pour moi il n'est pas crédible de fonder pour l'avenir une révolution sur un si mince espoir, quel que soit l'habillage théorique que l'on enfile à cette idée

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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   Mer 28 Fév - 17:26


je verse cet article dans ce sujet et non dans 9. l'apparition plurielle d'une nouvelle théorie communiste ? questions parentes dont il ne relève manifestement pas. Toutefois, avec sa notion d'indigence, les indigents distingués du prolétariat renvoient à ce qu'on nomme ailleurs sous-prolétariat, et de ce point de vue pose une question parente à celle de la composition d'un sujet historique que l'auteur n'appelle pas sujet révolutionnaire : je dis bien composition, et non constitution qui est notre sujet théorique



Citation :
La philosophie de l’indigence ouvre une nouvelle philosophie politique : l’indigent doit être mis au centre, au cœur, principe premier de l’orientation, du choix de la décision politique. Poser le sujet-indigent comme auteur-acteur brise les représentations-enfermements mortifères où il se trouve relégué. En nommant l’indigent, je déclôture la tragédie des vaincus demeurée singulièrement silencieuse malgré la percée historique de Walter Benjamin et Giorgio Agamben. L’indigent est le sujet de la philosophie, l’homme-réel. La condition in­digente éclaire la condition humaine.

Je réalise l’indigence comme condition humaine prévalente, marquée du sceau de la précarité, vulnérabilité, celui où la survie précède la vie ; de cette détresse essentielle le sujet inaugure un savoir, une éthique. Ici, dans les colonnes de l’Humanité, toute la difficulté (impensée) de l’alliance entre prolétaires et indigents s’expose enfin.

La prépondérance de la perte, l’hyperconscientisation de la mort (individuelle et sociale) obligent l’indigent à une tension éthique continue. La contradiction n’est pas entre « l’être et le néant » mais entre « l’être et le non-être », le « mourir » du point de vue de la survie du corps, de l’âme, ici la survie anticipe la vie ; tout bascule : le rapport au corps, à la valeur, au travail, à l’amour, la transgression et la mort. « Quand le pauvre mendie pour aider le pauvre », nous sommes au-delà de l’éthique…

Le concept d’indigence est un impensé de l’indigence elle-même, comme si l’indigent ne pouvait se penser comme indigent, comme condition, totalité, comme Histoire. La philosophie et la politique participent de la forclusion – sans appel – de la représentation.

Allons plus avant dans la condition. L’humilité est le cœur de la conversion éthique indigente. L’humilité, véritable « sas » entre soi et le monde, entre soi et soi, entre soi et l’autre, l’humilité est la vertu cardinale de l’être indigent, elle préserve la valeur et pour le coup protège l’humanité. Je le souligne avec gravité : quand le pauvre quitte la zone de l’humilité, le pire est à craindre. Valeur conquise de hautes luttes millénaires, l’humilité révèle le « trésor des affects » signifiants indigents. La fonction « Nebenmensch » en est le pivot central.

Initié par Hermann Cohen, saisi par Sigmund Freud, développé par Monique Schneider, le Nebenmensch, proximité à l’autre secourable, déplacement de l’écoute, soin et consolation, responsabilité pour autrui, signe la percée de l’éthique dans la condition humaine. Le dire conteste l’indigence comme manque absolu, total ; au contraire j’initie une analyse dialectique où l’homme sauve l’homme, il engendre un incommensurable « Nebenmensch social généralisé », constitutif et coextensif à l’indigence, à chaque instant et pour tous, il sauve l’humanité.

Il nous faut maintenant étayer le concept d’Histoire avancé par Walter Benjamin.

Impossible ici de décrire toute l’histoire sociale, le passage, la transition du Moyen Âge au capitalisme, la mise au travail dominé de pans entiers de l’humanité, le salariat. Cette disciplinarisation, mais aussi à terme éducation et formation, a permis au prix de luttes et sacrifices incessants l’émergence d’une conscience de classe. Conscience forgée au nom du « prolétaire » et des organisations ouvrières. Ce mouvement ne concerne pas la totalité de l’humanité, loin de là, dans les pays où il a existé, des millions de personnes paupérisées demeurent dans l’indigence, cependant la naissance d’une nouvelle classe sociale a été nommée, organisée, structurée, l’histoire sociale se conscientise. Pour Walter Benjamin, cette histoire progressiste sur le plan technique est une barbarie, elle occulte les victimes, les vaincus, les « sans-nom ».

Ce déni a des conséquences éthiques et politiques désastreuses ; dans l’incapacité relative de symboliser le sujet historique, l’indigent ne peut se nommer lui-même comme acteur-auteur de l’Histoire, voire de sa propre histoire. Dé-symbolisation et dé-subjectivation historique vont de pair. Paraphrasant Jacques Lacan, « la forclusion du nom des sans-nom » décline un « schize » dévastateur dans la condition indigente.

Le travail réalisé par et pour les prolétaires a du mal à « mordre » chez les indigents ; la classe indigente est à construire. Du coup, tout un pan de l’espérance sociale s’écroule. Le principe espérance, l’émancipation de tous semble impensable, irréalisable, infranchissable ; la condition se fige dans un destin où le « principe de réalité » devient « principe de fatalité ». La jeunesse mondiale est frappée de plein fouet par cette « forclusion du principe espérance ».

L’émergence de « travailleurs pauvres » dément la conception d’une histoire progressiste, linéaire, hors crise. Elle ajoute à l’indigence structurelle une composante qui a pu être consciente, sa dévalorisation en termes d’identités fragilise encore plus les conditions de l’alliance. De l’indigent au prolétaire et aujourd’hui du prolétaire à l’indigent, l’histoire bégaie. Hors une politique d’alliances inédites, tout progrès social général semble inenvisageable.

En insistant sur l’impérieuse nécessité pour la philosophie à penser la condition indigente de l’homme-réel, j’ouvre un chantier ambitieux à hauteur de la détresse humaine. Au-delà du constat de la souffrance-revendication, analyser la logique d’un mode de production qui génère des milliards d’indigents…

Dans le même geste, je pointe la puissance anthropologique d’une condition insue. Emmanuel Levinas nous invite à penser l’immémorial, trace qui n’a pas laissé de trace. L’immémorial est-il la mémoire millénaire de l’indigence ? Trace qui n’a pas laissé de trace, en quête d’un Nom.


(1) L’auteur tient à disposition des lecteurs les écrits, conférences, impulsés à Marseille au seuil de ces hypothèses. Pour le joindre : cdccdc12@gmail.com

en affirmant que « La philosophie de l’indigence ouvre une nouvelle philosophie politique : l’indigent doit être mis au centre, au cœur, principe premier de l’orientation, du choix de la décision politique », l'auteur semble faire de l'indigent le nouveau sujet historique, et donc en quelque sorte marginalise le rôle assigné par le marxisme au prolétariat comme salariat exploité, avec lequel il s'agit alors de faire alliance

on retrouve le sujet révolutionnaire du prolétariat, mais en tant que "sans réserve", et cela suffit à nous écarter de cette thèse qui ressemble comme deux gouttes d'eau à ce qu'elle critique. Pour le reste, l'absence de toute référence au concept de classes antagoniques comme celles à Benjamin et surtout Lévinas nous paraissent un rien fumeux

nous n'en partageons guère que le constat de la production d'un sujet historique qui « bégaie »

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PEUTÊTRE



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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   Lun 12 Mar - 14:55


du 8 mars, ajout en bas sur le "prolétariat révolutionnaire" de la communisation


un cheminement théorique proche du nôtre

"penser dans son mouvement même l’émergence
de nouveaux sujets révolutionnaires, nécessairement pluriels
"

nous avions déjà cité ce n° de Réfractions, mais pas le texte anarcho-marxiste qui suit, de 2010. Il arrive un peu tardivement par rapport à notre construction théorique, mais l'on verra qu'en plusieurs points il la rejoint. Nous faisons quelques remarques dans le texte, et nous y reviendrons éventuellement. De quoi se sentir moins seul...

je souligne en gras
Citation :
Un concept kitsch

Dans la tradition marxiste, qui passe pour celle dans laquelle elle a été forgée, la notion de sujet révolutionnaire repose sur un double implicite: qu’une société donnée est vouée à connaître une transformation révolutionnaire, et que cette transformation aura pour moteur un sujet qu’il y aurait lieu d’identifier comme tel. Dans ce même cadre, ces deux implicites sont à leur tour lourds de plusieurs présupposés, notamment en matière de philosophie de l’histoire : le devenir historique serait orienté vers une certaine fin, dont l’accomplissement constituerait la mission d’un sujet particulier, peut-être en raison de certaines propriétés qu’il tiendrait de son essence ou des circonstances historiques et sociales dans lesquelles il se trouve plongé.

Dans cet article, je parlerai peu des problèmes que soulève la notion marxiste de sujet révolutionnaire en tant qu’elle a partie liée avec une philosophie de l’histoire1 et des questions qui en découlent, touchant aux rapports entre classe et conscience de classe ou entre classe et parti de classe (questions qui ne peuvent manquer de surgir dès lors qu’on se demande si le sujet révolutionnaire, identifié comme une classe sociale particulière, est spontanément conscient de la mission qui lui échoit, ou bien si cette conscience lui est apportée comme du dehors par une avant-garde éclairée), bien que ces problèmes et ces questions aient un intérêt évident, tant du point de vue de l’histoire des mouvements révolutionnaires que d’un point de vue pratique immédiat.

Je souhaite plutôt interroger d’une manière critique la démarche qui transparaît dans les tentatives qui ont scandé l’histoire du marxisme dans ses efforts pour identifier ce sujet révolutionnaire tout en en construisant le concept, et en tirer quelques enseignements sur les résurgences actuelles de la thématique du sujet révolutionnaire, avant de conclure sur les pratiques politiques qui ont pu être associées à cette recherche du sujet révolutionnaire et sur les critiques dont elles sont susceptibles. En somme, avant de se demander si le sujet révolutionnaire, c’est le prolétariat (et dès lors de se demander ce qu’il faut entendre par là), ou la classe ouvrière, ou l’ensemble des personnes qui sont soumises au salariat, etc., il me semble important d’interroger la démarche même consistant à repérer un sujet révolutionnaire dans l’histoire. Le choix du marxisme comme terrain d’investigation n’est pas le fruit du hasard puisque c’est dans cette tradition de pensée que le concept a été, sinon forgé, du moins popularisé.

1. Je renvoie sur ce point à l’article de Daniel Colson dans ce même numéro.

Ce n’est donc pas à la quête du sujet révolutionnaire que je souhaite me livrer pour commencer, mais plutôt à une enquête sur la construction de la notion, et de la problématique qu’elle véhicule, dans l’histoire du marxisme – ce qui n’est pas nécessairement chose plus évidente.

Comme on va le voir, les auteurs qui sont réputés avoir conceptualisé la notion de sujet révolutionnaire (à commencer par Marx lui-même, mais aussi Lukács et Lénine) n’emploient pas ce syntagme, et ceux qui l’emploient (par exemple Marcuse) le font avec des guillemets, soit par réticence à employer une formule qui risque de réifier une réalité nécessairement mobile, soit tout simplement parce qu’ils considèrent que le terme est bien connu et fait référence à quelque chose dans l’histoire du marxisme. On trouve toutefois cette notion expressément revendiquée dans la période contemporaine par trois auteurs qui semblent incarner l’actualité du marxisme : Toni Negri, qui identifie la multitude à un nouveau sujet révolutionnaire2, Slavoj Zizek, qui tente d’allier une réactivation de la notion de sujet révolutionnaire à une réflexion d’orientation plus psychanalytique (lacanienne) sur une crise actuelle du sujet en général3, et Alain Badiou qui, depuis le début des années 1980 4, n’a cessé de penser la possibilité qu’émerge un sujet révolutionnaire à partir d’une situation donnée (qualifiée comme événement).

2. Outre Empire, coécrit avec Michael Hardt, Paris, UGE, 2004, on consultera l’entretien accordé à l’hebdomadaire Politis, n° 822 et 823, sous le titre « La multitude, nouveau sujet révolutionnaire».


Je soutiendrai dans cet article l’hypothèse suivante : le concept de sujet révolutionnaire tel qu’il a été élaboré dans
l’histoire du marxisme constitue aujourd’hui un concept kitsch, si l’on entend par là un concept formaté à partir d’une réception qui est étrangère à l’activité à laquelle elle se réfère pourtant, un concept philosophiquement surchargé et qui représente un substitut à une conception indexée sur une véritable pratique
[c'est en gros ce que je nomme en l'idéalisme de la méthode, fondé sur une certitude, croyance non interrogée]. Pour reprendre une formule forgée par Thomas Bernhard dans Maîtres anciens à propos de la philosophie de Heidegger, la notion de sujet révolutionnaire ne représenterait rien d’autre que la kitschification5 philosophique de la révolution. Mais ce processus de transformation en objet kitsch n’est lui-même pas dénué de signification.

3. Voir notamment Le sujet qui fâche, Paris, Flammarion, 2007.
4. Voir en particulier Théorie du sujet, Paris, Seuil, 1982 et Logique des mondes, Paris, Seuil, 2006.
5. Thomas Bernhard, Maîtres anciens, Paris, trad. Gilberte Lambrichs, Folio Gallimard, 1999, p. 74 : « Heidegger […] a kitschifié la philosophie».


En effet, on ne parle jamais tant du sujet révolutionnaire que lorsqu’on pense l’avoir perdu [on ne pense pas, on l'a perdu dans la disparition de l'identité ouvrière, la déconstitution du prolétariat universel comme sujet dans la restructuration globale/mondiale du capital] : il semble devoir n’être évoqué que comme le grand disparu à la recherche duquel on part. Le concept de sujet révolutionnaire pourrait ainsi apparaître comme le concept d’intellectuels révolutionnaires appartenant à des époques et à des aires géographiques qui semblent avoir été désertées par toute perspective – d’où la tentative de repérer dans l’état de choses actuel les éléments qui pourraient en effectuer la dissolution. Cela permet, à mon avis, de rendre compte de l’apparition tardive de la notion de sujet révolutionnaire, au moment précisément où, dans les sociétés occidentales, des intellectuels révolutionnaires s’interrogent sur la possibilité d’un retour de la révolution. Les relectures de Marx à la lumière de la conjoncture actuelle sont de ce point de vue très éclairantes : il n’est pas anodin, par exemple, de plaquer la notion de sujet révolutionnaire sur le Manifeste communiste 150 ans après sa parution (bien entendu à propos du rôle historique du prolétariat), en s’interrogeant en même temps sur le moment de crise du sujet révolutionnaire6. Enquêter sur la construction du concept de sujet révolutionnaire dans l’histoire du marxisme, ce n’est peut-être rien d’autre qu’enquêter sur un symptôme de la décomposition du marxisme [on peut le dire comme ça, du fait de la sclérose théorique ou de la pente réformiste de la plupart de ses courants] : la recherche, en tous points misérable, du sujet révolutionnaire par des intellectuels intégrés devenus étrangers à tout processus révolutionnaire et qui ne se rapportent à ce dernier que par l’intermédiaire de sa représentation réifiée.

6. Je songe ici à l’article de Marco Aurélio Garcia, «Le Manifeste et la refondation du communisme», dans l’ouvrage collectif Le Manifeste Communiste aujourd’hui, Paris, Éditions de l’Atelier, 1998, p. 79-92.

L’une des spécificités de la notion de sujet révolutionnaire telle qu’elle a été discutée et élaborée dans l’histoire du marxisme, c’est qu’elle ne cesse d’être construite à partir de références marxiennes, sans pour autant se trouver dans quelque texte de Marx que ce soit. C’est pourtant chez ce dernier que les théoriciens du sujet révolutionnaire, jusqu’aux plus récents, ont tenté de trouver une légitimation à leur quête – ce qui apparaît comme caractéristique de l’histoire du marxisme en général, où l’une des principaux enjeux des discussions entre chapelles consiste à se disputer la référence à Marx. Dans cette quête, plusieurs textes sont mis à contribution – comme si, en l’absence de l’expression, la chose du moins pouvait néanmoins s’y trouver. J’en retiendrai deux: l’Introduction à la Critique du droit public hégélien, rédigée par Marx au tournant des années 1843-1844 et publiée dans l’unique numéro des Annales francoallemandes en février 18447, et le Manifeste communiste de 1848.

7. Je cite ce texte dans la traduction d’Albert Baraquin in Marx, Critique du droit politique hégélien, Paris, Éd. Sociales, 1975, p. 197-212.

Le premier de ces deux textes est resté célèbre parce qu’on y trouve la première référence marxienne positive au prolétariat. Il est en outre important parce qu’il est longtemps demeuré le seul texte du jeune Marx auquel pouvaient avoir accès ceux que l’on considère comme les principaux élaborateurs de la problématique du sujet révolutionnaire dans la tradition marxiste.

C’est le cas en particulier d’Histoire et conscience de classe de Lukács, ouvrage antérieur (1922) à la redécouverte des Manuscrits de 1844 et de L’idéologie allemande (1932), mais qui est incontestablement nourri d’une confrontation avec les problématiques esquissées dans ce texte de Marx et fortement empreintes d’hégélianisme. L’une des questions que n’ont pas manqué de soulever les commentateurs a consisté à interroger la référence marxienne qui sous-tend l’une des distinctions centrales qu’on trouve chez Lukács : la distinction entre classe ouvrière et prolétariat, qui correspond à l’écart entre une catégorie sociale objective et un sujet révolutionnaire conscient de soi, le mouvement de l’un à l’autre désignant à proprement parler la conscience de classe8. Mais ce qui vaut pour Marx vaut aussi pour Histoire et conscience de classe de Lukács, où l’expression «sujet révolutionnaire» ne se trouve pas davantage, ce qui n’empêche pas les commentateurs de l’y commenter.

8. Voir notamment l’ouvrage du futur sénateur socialiste Henri Weber, alors l’un des dirigeants de la Ligue Communiste Révolutionnaire, Marxisme et conscience de classe, Paris, 1975.

Marx et les classes révolutionnaires

Je souhaiterais à présent examiner ce qui dans les deux textes de Marx a pu donner lieu à une conceptualisation d’un sujet révolutionnaire, mais aussi éventuellement ce qui y résiste et ce qu’on peut en penser. Soit d’abord le texte de 1843-1844, Critique du droit public hégélien. Introduction. Lorsqu’il rédige ce texte, Marx ne s’est pas encore déclaré communiste et il n’est pas non plus en possession d’une quelconque critique de l’économie politique. De fait, bien que ce texte contienne certaines des formules les plus célèbres de Marx (la religion est l’opium du peuple, l’arme de la critique ne peut remplacer la critique des armes) et bien qu’il ait été mis à contribution par tout un courant marxiste hétérodoxe (on songe notamment à l’usage que les situationnistes ont pu faire de la conceptualisation des rapports entre théorie et pratique que propose ce texte), il n’y est fait mention des classes sociales que très tardivement, et du prolétariat lui-même que dans la dernière page.

Le contexte de cette intronisation du prolétariat dans la réflexion de Marx est le suivant : Marx s’interroge dans l’Introduction
sur les conditions auxquelles une révolution est possible en Allemagne. Le texte contient d’ailleurs certaines des formules les plus dures de la gauche hégélienne sur le marasme politique allemand, vécu comme un sempiternel retard sur l’agitation révolutionnaire permanente qui est réputée régner en France. Ce retard, qui implique que la France soit capable de faire des révolutions politiques, est aussi ce qui justifie pour Marx l’espoir d’une révolution beaucoup plus radicale en Allemagne, une révolution qui serait davantage qu’une révolution politique et qui s’enracinerait dans la manière même dont les besoins fondamentaux des hommes sont (ou bien plutôt ne sont pas) satisfaits. Marx explique ainsi qu’une révolution simplement politique consiste en ceci: « une classe déterminée entreprend, à partir de sa situation particulière, l’émancipation générale de la société », ce qui implique également qu’une autre classe sociale personnifie l’abjection sociale. L’archétype d’une révolution de ce genre est fourni par la Révolution française, où la bourgeoisie est parvenue à entraîner le reste de la société en utilisant le clergé et la noblesse comme repoussoirs. Or une telle révolution, limitée à l’action politique d’une classe déterminée, n’est pas possible en Allemagne en raison de l’étroitesse de vues de la bourgeoisie. En France, un processus d’universalisation par étapes de la révolution à partir d’une situation sociale particulière est possible, parce que toute classe sociale ne prend conscience d’elle-même qu’en se représentant ses propres besoins comme des besoins universels. En Allemagne au contraire, cette même dialectique de l’universel et du particulier produit cette conséquence que la «liberté totale» ne peut naître que de l’impossibilité d’une libération par étapes. La révolution allemande ne peut naître, de ce fait, que de « la formation d’une classe sociale aux chaînes radicales, d’une classe de la société civile qui ne soit pas une classe de la société civile, d’un état social qui soit la dissolution de tous les états sociaux, d’une sphère qui possède un caractère d’universalité par l’universalité de ses souffrances, […] d’une sphère enfin qui ne puisse s’émanciper sans s’émanciper de toutes les autres sphères de la société et sans émanciper de ce fait toutes les autres sphères de la société. » Et Marx conclut: « cette dissolution de la société réalisée dans un état social particulier, c’est le prolétariat »9.

Dans l’horizon d’une enquête généalogique sur les origines de la thématique marxiste du sujet révolutionnaire, le texte
de Marx appelle trois séries de remarques.

La première est attenante au contexte étroitement allemand des déclarations que ce texte contient. Il ne s’agit pas de désigner d’une manière universelle un sujet révolutionnaire, mais de penser à quelles conditions sociales et politiques une révolution est possible dans l’Allemagne du milieu des années 1840, la réponse de Marx consistant à dire qu’une telle révolution ne peut venir que de cette classe (ou non-classe) en formation que constitue le prolétariat. S’il faut chercher sous la plume du jeune Marx une théorie plus générale de la révolution, elle vaut pour les révolutions politiques, dont la Révolution française fournit l’archétype :
une classe parvient à faire représenter ses propres intérêts pour des intérêts universels
.

Une deuxième série de remarques consiste à souligner la grande indécision de ce qu’il faut mettre sous la notion de prolétariat : tout au plus Marx précise-t-il que ce dernier est le résultat d’un processus de paupérisation lié au développement industriel. En somme, le prolétariat, c’est une classe sociale paupérisée en raison de facteurs artificiels et non naturels.

Mais une troisième série de remarques doit alors nécessairement souligner qu’en dépit de l’imprécision de la référence, la notion de prolétariat désigne avant tout une catégorie objective, indépendante de toute interrogation sur la conscience qu’une telle classe sociale aurait d’elle-même. De sorte que les élaborations ultérieures, consistant par exemple à distinguer, comme chez Lénine, ou plus encore chez Lukács, une classe ouvrière résultant d’un processus économique objectif et un prolétariat qui serait la classe ouvrière prenant conscience d’elle-même, une telle distinction n’a pas lieu de s’autoriser de ce texte de Marx, qui pour la partie intellectuelle, s’en remet encore à la philosophie10 : « la philosophie trouve dans le prolétariat ses armes matérielles comme le prolétariat trouve dans la philosophie ses armes intellectuelles ».

Résumons : l’Introduction de 1843-1844 est un texte où la possibilité d’une révolution allemande est suspendue au développement en Allemagne du prolétariat, c’est-à-dire d’une classe sociale paupérisée par l’industrialisation, un texte dont est absente toute interrogation sur un quelconque processus de subjectivation révolutionnaire, un texte enfin qui propose deux schémas pour qu’une classe sociale accomplisse une révolution, un schéma général qui vaut pour les révolutions politiques et un schéma d’exception qui vaut pour l’Allemagne.

Qu’en est-il maintenant dans le Manifeste ? La théorie du prolétariat comme classe universelle et donc comme classe révolutionnaire, exposée dans l’Introduction de 1843-1844 à propos de l’Allemagne, est-elle reconduite en l’état, voire généralisée, quatre ans plus tard ? Ce qu’ajoute d’une manière spectaculaire le Manifeste, ce sont les acquis de la conception
matérialiste de l’histoire exposée en 1845-1846 dans la première partie de L’idéologie allemande. Mais contre l’idée selon laquelle interviendrait chez Marx une « rupture épistémologique » (thèse initiée par Louis Althusser), on ne peut manquer de souligner les éléments de continuité entre le Marx de l’Introduction et celui du Manifeste. Marx récupère en effet dans ce dernier texte des éléments des deux thèses sur la révolution qu’on trouvait dans le texte de 1843-1844 : d’une part, la révolution se joue bien dans l’action d’un élément social qui porte sa particularité à l’universalité ; mais d’autre part, ce processus, s’agissant du prolétariat, est censé avoir pour originalité irréductible qu’il ne s’agit plus de l’un de ces mouvements qui « ont été […] accomplis par des minorités ou au profit des minorités », mais d’un « mouvement spontané de l’immense majorité au profit de l’immense majorité »11. La lutte entre la bourgeoisie et le prolétariat est la forme que prend l’éternelle lutte entre oppresseurs et opprimés dans l’histoire de l’humanité, lutte qui aboutit ou bien à la transformation révolutionnaire de la société dans laquelle elle intervient, ou bien à la destruction des deux termes en conflit.

Néanmoins, ce qui fournit le modèle de cette transformation révolutionnaire des sociétés, c’est la lutte que la bourgeoisie a menée contre l’ordre féodal, mais aussi la manière dont elle ne cesse de bouleverser les instruments de production. Comme l’indiquent les auteurs du Manifeste12, « la bourgeoisie a joué dans l’histoire un rôle éminemment révolutionnaire ». Simplement, au moment où écrivent Marx et Engels, la domination de la bourgeoisie est censée être entrée en crise, de sorte que ce n’est plus elle qui est la « classe révolutionnaire», qui «porte en elle l’avenir», mais le prolétariat, dont les rangs ne cessent de grossir : « de toutes les classes qui, à l’heure présente, s’opposent à la bourgeoisie, le prolétariat seul est une classe vraiment révolutionnaire »13. Comme dans l’Introduction, le prolétariat n’est pas tant défini par sa conscience de classe que par sa situation objective, et c’est cette situation même qui fait de lui un élément de dissolution de la société existante.

Dans la deuxième partie du Manifeste, on peut toutefois avoir le sentiment d’un écart, non pas entre classe ouvrière et prolétariat comme ce sera le cas chez Lukács, mais entre prolétaires et communistes : par rapport à l’ensemble du prolétariat, les communistes sont censés avoir une conscience plus claire que le reste du prolétariat, mais n’en partagent pas moins les buts, qui sont les suivants: « constitution des prolétaires en classe, renversement de la domination bourgeoise, conquête du pouvoir politique »14, ce qui est explicité un peu plus loin comme « la conquête de la démocratie » et le fait de « centraliser tous les instruments de production entre les mains de l’État »15.

11. Marx & Engels, Manifeste du parti communiste, Paris, Éditions Sociales, 1966, p. 49-50.
12. Ibid., p. 33.
13. Ibid., p. 47.
14. Ibid., p. 54.
15. Ibid., p. 67.


De Lénine au néo-stalinisme

Si ce parcours mérite d’être rappelé, c’est qu’il porte en lui certaines des ambiguïtés qui seront ensuite développées par la réception de Marx: d’un côté, le prolétariat est désigné comme classe révolutionnaire, et sa révolution comme un mouvement spontané de l’immense majorité, de l’autre il apparaît que c’est l’organisation politique du prolétariat (son organisation en vue de la conquête du pouvoir) qui le constitue en classe et qu’en son sein, la fraction des communistes bénéficie de lumières qui lui permettent d’entraîner les autres fractions; de même, la révolution dont le prolétariat est l’agent est censée être d’une originalité radicale par rapport à celles qui l’ont précédé. Mais on peut en même temps avoir le sentiment que Marx pense la révolution sur le modèle de celle que la bourgeoisie est censée avoir accompli, notamment pour ce qui regarde la conquête du pouvoir politique. [on retrouve ici le mouvement que j'ai montré d'une modélisation de la constitution en classe révolutionnaire, de la bourgeoisie puis du prolétariat par Marx. L'auteur a suivi le même cheminement dans l'œuvre de Marx]

Conformément aux théories de la réception qui veulent que la réception d’une œuvre actualise les potentialités que cette œuvre contient, l’histoire ultérieure du marxisme, envisagée au travers du prisme du sujet révolutionnaire, semble n’avoir fait qu’actualiser les potentialités contradictoires qu’on trouve dans le Manifeste. [ce sont les contradictions des marxistes programmatistes en général, avec le parti constituant littéralement le prolétariat en classe de la révolution]

Cette histoire peut être sommairement résumée autour d’une double ligne. La première s’enracine dans une distinction entre classe économique et sujet révolutionnaire, distinction qu’on trouve chez Lénine, chez qui elle était due à une prise en compte de l’inadéquation de la théorie marxienne pour rendre compte de la réalité révolutionnaire en Russie. Selon cette première orientation, c’est de l’extérieur de la classe ouvrière que la conscience de classe y est importée : le parti se veut une avant garde (entendons qu’il est en fait un état-major), ce que théorisent des textes comme Que faire ? (1902) et Un pas en avant, deux pas en arrière (1904). Si l’on interprète ce texte dans l’horizon d’une théorie du sujet révolutionnaire, cela signifie que le processus de subjectivation de la classe ouvrière n’est pas immanent au devenir de cette classe et que celle-ci réclame une intervention, celle d’intellectuels révolutionnaires, pour parvenir à la conscience claire de ses buts, de sa mission historique et de sa stratégie. Cette distinction entre classe économique et sujet politique fut ensuite approfondie et hégélianisée par Lukács dans Histoire et conscience de classe, qui creuse un écart entre la classe ouvrière, dont il est possible de fournir une délimitation économique objective, et le prolétariat, qui est cette même classe parvenue à la conscience d’elle-même – ce que l’on désignera ultérieurement comme sujet révolutionnaire.

Mais cette orientation fut d’emblée contestée par des penseurs, davantage enracinés dans la réalité sociale de l’Europe occidentale, et qui défendirent une ligne plus spontanéiste : ainsi Rosa Luxemburg et Anton Pannekoek [et l'ultragauche conseilliste en général]. Derrière l’idée selon laquelle il y aurait un sujet révolutionnaire élu par le devenir historique et dont la mission serait essentiellement d’être l’opérateur de la révolution, il y a toutefois une ambiguïté. Les choses sont en effet compliquées du fait que les versions staliniennes du marxisme ont consisté à essentialiser le prolétariat comme sujet révolutionnaire (ce qu’illustre exemplairement l’opposition entre une science bourgeoise et une science prolétarienne selon Jdanov).

D’où l’ambiguïté du retour contemporain des thématiques du sujet révolutionnaire. Ainsi Negri et Hardt semblent-ils, à l’instar de Marx et Engels, osciller entre une conception spontanéiste, qui indexerait le caractère révolutionnaire d’un sujet sur sa situation socio-économique objective, et une vision plus léniniste insistant sur la nécessaire construction volontariste du sujet révolutionnaire: d’un côté, la multitude, nouvelle figure du sujet révolutionnaire, n’est rien d’autre que « l’ensemble de ceux qui travaillent sous la tutelle du capital »16, ce qui constitue indéniablement une définition objective; mais d’un autre côté, la multitude, pour devenir un « sujet social actif »17, doit être construite18, ce qui semble davantage renvoyer à un processus de subjectivation révolutionnaire, sans pour autant que soit précisé le passage de l’une à l’autre de ces deux dimensions. Les choses sont encore plus inquiétantes chez des auteurs comme Badiou et Zizek19, où la thématisation du sujet révolutionnaire semble réactiver des schèmes de pensée directement dérivés du stalinisme: affirmation de la nécessité de processus de purification par Zizek dans Parallaxe ou éloge de figures de «onnaires» d’État chez le Badiou de Logiques des mondes.

16. Negri & Hardt, Empire, édition citée, p. 132.
17. Ibid., p. 126.
18. Voir l’entretien donné à Politis, avec notamment cette déclaration : « il faut maintenant construire ce nouveau sujet révolutionnaire qu’est la multitude». Dans le même entretien, Negri explique également que Marx a « inventé la classe ouvrière révolutionnaire ».
19. Pour une critique marxiste de ces deux auteurs, voir Alex Callinicos, « Alain Badiou et Slavoj Zizek ou les nouveaux théoriciens de la dialectique ? » in Actuel Marx, n° 43, Paris, PUF, 2008, p. 154-162.


Éléments de critique

Au rebours de cette thématisation à la fois glauque et kitsch, je souhaite pour conclure examiner un usage critique de la notion de
sujet révolutionnaire dans certains courants hétérodoxes du marxisme, avant de voir dans quelle mesure une critique anarchiste de la thématique du sujet révolutionnaire telle qu’elle se présente dans le marxisme est possible.

Cet usage, c’est celui qu’on trouve par exemple dans une lettre de Marcuse. Marcuse est en effet célèbre pour avoir prononcé, au cours des années 1960, que la classe ouvrière ne pouvait plus être considérée comme révolutionnaire dans la mesure où elle avait été intégrée à la société capitaliste – ce dont témoignait notamment, selon Marcuse, la manière dont fonctionnaient désormais les syndicats.

Cette thèse, Marcuse la remet en cause au moment des révoltes de 1968. Lorsqu’il écrit à Dutschke en 1971, Marcuse est en train de travailler à Contrerévolution et révolte, qui paraîtra en 1972, et il explique qu’il souhaiterait proposer « une analyse marxiste du mouvement radical au sein du capitalisme monopoliste » en évitant « toute fétichisation des concepts marxistes, notamment la réification du ‘‘sujet révolutionnaire’’ – comme si c’était quelque chose que l’on découvrait en cherchant seulement correctement, alors que c’est pourtant quelque chose qui ne peut voir le jour que dans la praxis même »20.

20. Lettre de Marcuse à Rudi Dutschke le 16 avril 1971, in H. Marcuse, Nachgelassene Schriften, Bd 4: Die Studentenbewegung und ihre Folgen, p. 209-210.Traduite par Igor Krtolica dans son article «Herbert Marcuse, penseur de la révolte des étudiants allemands », disponible à l’adresse : http://www.europhilosophie.eu/ recherche/IMG/pdf/GRM_3annee_9janvier20 10_IGOR_KRTOLICA.pdf (consulté la dernière fois le 28 septembre 2010) adressée à l’une des figures du mouvement des étudiants allemands de 1968, Rudi Dutschke.

Cette déclaration me semble manifester une tentative de sortir du marxisme par le marxisme : le sujet révolutionnaire, qui est mentionné entre guillemets comme pour souligner la difficulté qu’il y a à reprendre cette expression sans la resémantiser, est le concept dans lequel se réifie la pratique politique et sociale des éléments qui sont susceptibles de révolutionner la société. Or c’est précisément dans la référence à une pratique autonome, auto-organisée [dans ce contexte auto-organisation et autonomie ne s'opposent pas, il s'agit clairement d'autonomie vis-à-vis des partis et intellectuels dirigeants] et spontanée que me semble pouvoir résider une critique anarchiste de la conception marxiste du sujet révolutionnaire, en tant que cette conception est inévitablement associée à une pratique politique consistant pour l’essentiel à consacrer tel ou tel élément social, réel ou fantasmé, comme révolutionnaire, avec ce que cela implique d’extériorité par rapport au mouvement par lequel la société est censée se transformer d’une manière révolutionnaire, avec ce que cela implique aussi comme position d’auto-consécration pour celui qui prononce ce verdict. [on retrouve, même s'ils se défendent de considérer le prolétariat comme d'essence révolutionnaire, ma critique des thèses communisatrices, et leur flottement entre objectivité et subjectivité pour définir ledit prolétariat, ceci faut d'avoir creusé ces points : la subjectivation révolutionnaire, la constitution en classe comme différente de la construction de ce sujet comme composition de classe]

Parce qu’elle a pour trait constant de s’être située dans l’immanence des transformations sociales et dans la résistance
à toutes les formes de fixation, la pensée anarchiste apparaît comme la meilleure prophylaxie contre la résurgence de cette thématique stérilisante, en même temps qu’elle permet de penser dans son mouvement même l’émergence de nouveaux sujets révolutionnaires, nécessairement pluriels. [CQFD, l'auteur aboutit en gros à la même conclusion que moi : sortir de l'universalisme prolétarien et envisager un sujet universel pluriel, voir les sujets du livre en question]

l'auteur pousse plus loin que moi la mise en cause du sujet révolutionnaire en le démultipliant comme "pluriel", mais à l'inverse si nous n'"avons plus à le chercher, c'est que nous l'avons trouvé, dans le contenu diversifié de ses antagonismes au capital, base sur laquelle il peut se constituer

vraie bouffée d'oxygène que cette lecture serrée des textes de Marx et la suite...


Arrow

nous rappelons également la découverte d'un texte signalé hier dans le sujet SCIENCES et PERSPECTIVE COMMUNISTE, en rapport avec notre conception du dépassement des identités de lutte et de la  subjectivation révolutionnaire :


nous y reviendrons dans le sujet ad'hoc. ce qui nous intéressera n'est pas tant le contenu, de rupture ou non, que le processus de subjectivation en conjoncture :

Citation :
La subjectivation politique, quant à elle, n’est pas une suridentification, mais, reprenant l’idée de Rancière, une désidentification. Agençant un blocage des mécanismes de l’ordre social, elle investit, non pas une suridentité mesurant l’injustice de la ségrégation, mais un tort à traiter dans un horizon diffus et indéterminé.
[...]
la subjectivation politique n’est que le blocage pratique des mécanismes de reproduction « normale », ce qui met en scène un sujet polémique qui insiste sur la nécessité de traiter ses problèmes, qui les font circuler en vue de la transformation de l’ordre qui ne cesse de les reproduire. [...] Cette notion risque de faire croire qu’il s’agit de se libérer de tout trait identitaire, et de dépasser un ordre social essentiellement conservateur et réactif. Or ce n’est pas ainsi que le mouvement s’est réfléchi à Montgomery. C’est aussi que la ségrégation nie et refoule ce que le « Noir » est véritablement, où des cultures, des héritages, des modes de vie et des appartenances sont conçus comme immédiatement contraires à la ségrégation, comme si celle-ci ne leur laissait que des identités fausses, vides, des masques. Si la croyance religieuse et la subjectivation politique trouvent à s’embrancher dans ces circonstances, c’est aussi en raison de l’idée de libérer un peuple qui est à la recherche de son monde, de sa justice. La désidentification, en ce sens, n’est pas le dépassement de tout trait d’identité, mais plutôt une coupe mobile qui les emporte dans une contradiction polémique avec les règles de l’ordre social, situation dans laquelle ils sont aussi susceptibles de métamorphoser.

Au lieu donc de surdéterminer les situations politiques par un schéma conceptuel qui polarise nettement les situations en dynamiques dominatrices et émancipatrices, il me semble plus intéressant de les étoffer par des couches d’indécidabilité, non pas pour ajourner à l’infini la question de l’émancipation, mais pour refléter l’imprévisibilité concrète et les différents registres entre lesquels circulent les identités, les mobilisations, les espoirs, registres qui produisent des effets, parfois en convergence, parfois en dissonance, parfois menant à l’éclatement.

en termes de rupture révolutionnaire, ces considérations sont moins proches des nôtres que celles du premier texte, mais ils sont complémentaires, les deux nous permettant, par l'introduction de nouvelles notions ou concepts, ou simplement par leur raisonnement, d'envisager une démultiplication de la formulation de nos thèses, et par suite d'améliorer leur compréhension

il n'y a pas que la cuisine dans notre vie     Evil or Very Mad

ajout 12 mars, sur "la dislocation du marxisme" prolétarien


le "prolétariat révolutionnaire" de la communisation

je soutiens que dans le texte qui suit le caractère révolutionnaire (à venir...) du prolétariat et la supposée essence contre-révolutionnaire de la classe moyenne ne sont pas démontrés, pour des raisons moult fois exposées. Cette partition en trois classes reste statiquement dépendante d'une vision essentialiste du prolétariat comme sujet révolutionnaire, qui plus est contradictoire, comme le montre l'extrait cité, dernière phrase du texte (remarque : je ne discute pas la qualité ni l'intérêt de l'étude et de l'analyse, mais sa logique théorique)


Citation :
Notre analyse a montré que, en 2011, la classe moyenne (salariée ou pas) et le prolétariat ont lutté côte à côte pour renverser le régime de Ben Ali et ses survivances dans les gouvernements suivants. Dans cette lutte commune pour la fin de l’État policier et corrompu, pour l’instauration d’un État de droit, les deux classes font valoir des revendications normales et légitimes. Toutes les deux souffraient également de la dictature, de la corruption et du racket. Leurs luttes ont engendré un maëlstrom de grèves, de manifestations, d’émeutes où il n’a pas été facile de distinguer les actions propres de chaque classe. Mais il est clair qu’aucune n’a fait preuve d’anti-capitalisme dans la pratique. Au contraire, la lutte a été, globalement, pour l’emploi, pour les salaires, pour l’investissement. Et s’il y a eu des initiatives plus radicales de la part du prolétariat (pillages, attaques de bâtiments publics, incendies, etc.), elles sont restées dispersées et n’ont jamais atteint un point de rupture d’avec l’interclassisme – condition nécessaire, sinon suffisante, d’une avancée vers l’éclatement d’une insurrection comportant un potentiel communiste.

nous sommes d'accord, cet épisode de luttes ne comporte rien de rupturiste, ni de la part de la "classe moyenne", ni de celle du "prolétariat"

mais ici, ce qui définirait des activités de rupture du prolétariat, ce sont les formes « pillages, attaques de bâtiments publics, incendies, etc. », dont on sait bien qu'elles peuvent être tout autant "interclassistes". Autrement dit, à moins qu'elles ne définissent le prolétariat révolutionnaire (il suffirait d'y participer pour être "prolétarisé" par les communisateurs ?), c'est comme nous le soutenons un type d'activités qui définit selon leur contenu (qualité et quantité) le caractère révolutionnaire, non une stricte appartenance de classe et encore moins sa définition pour la prétendue "démonstration", une tautologie

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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   Ven 18 Mai - 18:45


du 15 mai avec une précision de RS et la publication le 18 de « un avertissement en forme d’éditorial »


1) vous avez dit "segmentation objective" ?

nous poursuivons la publication éclatée des extraits de TC n°26 publiés par dndf. Certains entrent plus que d'autres en résonance avec nos considérations sur la constitution en classe qui reste à produire par le dépassement de "segmentations" objectives, porteuses de contradictions réelles elles-mêmes sources possibles de ces dépassements. Le terme de "segmentation" est au demeurant discutable concernant un sujet révolutionnaire qui n'existe pas (encore). Le prolétariat comme classe ne peut être segmenté que de son unité toujours déjà-là dans une compréhension (post-)programmatiste

la classe révolutionnaire n'est pas donnée dans une unité qui affronterait le capital avant d'engager la révolution comme rupture. En ce sens, l'appartenance au prolétariat d'un "ouvrier conceptuel" n'a pas de sens, jusqu'à bousculer le concept de prolétariat lui-même, du moins dans sa compréhension marxiste classique, programmatiste. C'est un vrai plaisir pour nous de lire une phrase telle que « la dénégation de l’objectivité de la segmentation raciale est le plus important des interclassismes »

il nous faudra lire l'ensemble de TC26 pour mesurer en quoi, dans cet affinement de sa théorie, ce groupe théorique franchit un pas aussi important et de plus grande ampleur, que dans sa conceptualisation de la contradiction de genre



TC a écrit:
« L’unité de la classe »

Quand au début des années 1970, les ouvriers des grandes presses de Billancourt, ou ceux de Rhodiaceta mènent une grève mobilisant les travailleurs immigrés, il est regrettable qu’il n’y ait eu personne pour leur dire qu’ils n’agissaient pas « en tant que prolétaires comme tels » et que, divisant la classe, ils répondaient ainsi aux « desiderata du capital ».

Lorsque nous disons simultanément que le prolétariat est segmenté y compris par les constructions raciales et entre hommes et femmes, et que les prolétaires  partagent une condition commune à laquelle ils sont confrontés, la segmentation et la condition commune ne sont pas des contraires exclusifs. Le sujet homogène n’a jamais existé et n’existera jamais ; le dernier en date fut celui de l’identité ouvrière et nous savons que ce fut une construction historique qui, au prix d’une occultation des segmentations raciales et de genre, pouvait apparaître comme objectivement identique aux rapports de production. « Sans réserves » ou exploités, pour s’unir les prolétaires doivent briser les rapports dans lequel le capital les rassemble. Les luttes, comme l’a montré la « réaction » à la « Loi travail » en France en 2016 avec la quasi absence des travailleurs précaires et racisés, peuvent se dérouler sans sortir de la segmentation. Dans la mesure même où la contradiction entre le prolétariat et le capital se situe au niveau de la reproduction du rapport et donc se déroule sous toutes les catégories de cette reproduction, la situation commune n’est plus un préalable à une activité révolutionnaire, si tant est qu’elle le fût un jour.

La contradiction entre le prolétariat et le capital comporte l’implication réciproque qui fait que n’importe quel « nous » est toujours problématique, conflictuel, imparfait et inadéquat : tout le monde ne se fait pas simplement et purement écraser et pas de la même façon, pas sur les mêmes bases et contenus, bref nous n’avons pas tous et toutes le même vécu de ce qui ne serait que des modalités variées de l’exploitation. Ce qui divise encore plus, c’est que ces « modalités », n’existent que les unes vis-à-vis des autres, n’ont de sens que dans une concurrence, des « privilèges » et des brimades, des confirmations et des relégations. Tout cela n’est pas un problème de répartition inégalitaires de miettes, donc de gestion (le « y’en n’a pas assez pour tout le monde »). Il suffirait de dire à ceux et celles qui pensent que ça les détermine dans leur quotidien comme destin/identité particularisée, différente et verrouillée qu’ils/elles se trompent à tous niveaux, qu’ils/elles n’ont plus rien à gagner, qu’ils/elles sont détournés de la vérité de la classe telle qu’elle est et doit être, tout embarqués et imbriqués qu’ils et elles sont dans les catégories du capital. L’ennemi désigné ne serait alors rien de plus fouillé que les fameux « communautarismes » dont on parle dans les médias et en politiques. Il faudrait combattre ceux et celles qui mettent en avant leurs conditions spécifiques et différenciées d’existence car ils ne comprennent pas qu’il ne s’agit que d’un détournement de ce qu’il faudrait appeler simplement et abstraitement des « modalités particulières de l’exploitation ». Cela serait sans conséquences et sans effets. Dans une approche normative de l’ « être du prolétariat », la segmentation n’est là que pour disparaître aussitôt car si de ces modalités particulières émergent des différences concrètes et visibles dans la vie de tous les jours, tu perds tes points de prolétaires « en tant que tels ». Et vlan, t’es remis à ta place, celle de celui/celle qui au mieux n’a rien compris et au pire peut servir de figure de « l’ennemi ». Ce n’est qu’un mauvais remake du programmatisme le plus plat, écrasant et dogmatique, mais aujourd’hui impuissant car il lui manquera toujours la confirmation de l’identité et de l’unité dans la reproduction du capital et, par là, les grandes organisations ouvrières. (…)

On ne peut pas vouloir simultanément l’unité du prolétariat et la révolution communiste, c’est-à-dire cette unité comme un préalable à la révolution, une condition (ce qui reviendrait également à concevoir une simple linéarité croissante en intensité entre les luttes revendicatives et la révolution). Il n’y aura plus d’unité que dans la communisation, c’est elle seulement qui en s’attaquant à l’échange et au salariat unifiera le prolétariat, c’est-à-dire qu’il n’y aura plus d’unité du prolétariat que dans le mouvement même de son abolition. Et encore… Si cette « unité » (guillemets) est pour le prolétariat, le procès de son abolition, c’est alors, comme nous l’avons dit, un nœud de contradictions et de conflits. La classe ne se manifestera jamais « en tant que classe », au sens où une vision essentialiste donne à ce « en tant que classe ».

Ce n’est qu’ainsi que la segmentation est posée comme problème, quand elle se confond avec l’appartenance de classe elle-même et non quand c’est cette appartenance de classe qui est supposée contenir l’unité. C’est un point théorique et pratique essentiel qui distingue les théories de la communisation d’un bricolage programmatique new look qui fait de l’abolition des classes le vrai résultat enfin possible de la montée en puissance de la classe et qui n’a rien changé à la problématique générale du programmatisme.

L’Ouvrier conceptuel

A l’intérieur de sa classe sociale, celui qui apparaît comme le « prolétaire majoritaire » ne se définit jamais comme particularité, son groupe est la généralité de la classe. Face à la particularité des « autres » il proclame : « soyez des ouvriers tout court, c’est-à-dire comme moi qui suis le concept d’ouvrier ». Quand « l’autre » dit : « mais je ne suis pas dans la même situation que toi » (par exemple le syndicaliste noir), cela ne lui apparaît que comme une particularité qui n’est, à l’inverse de sa situation, en aucun cas porteuse de la totalité de la classe. L’ « autre », le minoritaire ne fait que se limiter à actualiser son groupe alors que lui, l’ouvrier conceptuel, en tant qu’individu, est porteur de la totalité des manifestations possibles de la classe. Il n’est confiné dans aucune spécificité et dispose d’une multiplicité de possibilités de définitions et de pratiques. Cette particularité personnelle que s’accorde l’ouvrier conceptuel appartient à la généralité qu’il accorde à son propre groupe (sous le nom de peuple) au-delà de sa propre classe sociale (la dénégation de l’objectivité de la segmentation raciale est le plus important des interclassismes). A l’inverse, l’ouvrier si « particulier » qu’est « l’autre » n’est que l’expression unilatérale (unidimensionnelle) de ce qui est censé caractériser son groupe.

          Pour l’ouvrier conceptuel et le théoricien de « l’unité de la classe », l’ouvrier « minoritaire » (qui peut être quantitativement majoritaire dans certains secteurs) apparaît comme un incurable particulariste, il est lassant, il exagère, il ne se préoccupe que de lui-même, alors que de temps en temps il pourrait parler de ce qui préoccupe « tout le monde ». Bref, les derniers mots de l’ouvrier conceptuel se résument à la boutade de Coluche : « Le racisme, c’est comme les Nègres, ça ne devrait pas exister. »

Il faut se poser la question relative à la définition de ce point de référence qu’est l’ouvrier conceptuel. Ce dernier est silencieux, nul ne le nomme jamais, au contraire de l’autre qui est toujours nommé, catégorisé, c’est pourtant la référence autour de laquelle se marquent les différences. Cette absence de référence catégorielle se manifeste dans l’ouvrier conceptuel (le « vrai »), non seulement comme norme jamais dite et silencieuse (longtemps dans les syndicats américains de l’automobile il était impossible que certains ateliers soient représentés par une majorité d’ouvriers noirs même s’ils y étaient majoritaires car ils pourraient agir en faveur de leur groupe, les ouvriers blancs n’appartenant évidemment à aucun groupe…), mais plus encore comme la généralité de la situation de classe inhérente à chacun individuellement, comme disponibilité à toutes les variations et possibilités individuelles de l’action de classe. Le paroxysme de la catégorisation est atteint quand il est demandé à l’ouvrier racisé (catégorisé) de ne pas exister et agir « en tant que tel », mais comme l’ouvrier en général, c’est alors dire, dans le plus pur style « antiraciste » accueillant et « effaçant » les différences,  qu’aucune de ses particularités individuelles n’est autre chose que l’incarnation de sa race. C’est alors le racisé qui dit « les races ça existe, je suis bien placé pour le savoir » qui devient raciste, confortant par contrecoup le défenseur de l’ouvrier conceptuel dans sa conscience d’antiraciste universel.

Parce que pour l’ouvrier blanc, mâle, etc. n’existe aucune contrainte culturelle ou sociale à se définir et à dire ce qu’il est, les théoriciens de l’unité en soi de la classe n’en voient pas la contrainte pour les autres. Ils entérinent l’existence de l’ouvrier conceptuel comme étant le « dieu caché » par quoi se définit l’ensemble de la classe et c’est alors toujours l’autre qui est un « problème » : « problème des immigrés », « problème noir », « problème des femmes ».

La segmentation raciale est un phénomène objectif

Une approche objective des constructions et des segmentations raciales part du fait que les mécanismes de production et de reproduction relevant des catégories du capital se combinent de façon historiquement mouvante pour construire des différences hiérarchiques définissant des cultures et des populations surdéterminant toutes les modalités d’appropriation du surtravail dans la mesure où ces différenciations hiérarchiques sont le fait des catégories concourant à cette appropriation. Le bouclage des causalités est très important car cela explique pourquoi ces catégories peuvent avoir ces effets : la surdétermination ne vient pas brouiller une entité préexistante et une. Du fait des catégories en jeu et de la définition même du mode de production capitaliste, la segmentation de la force de travail (c’est-à-dire de la classe ouvrière)  devient la segmentation raciale première, c’est-à-dire causale, qui fait apparaître ou disparaître l’infériorisation raciale affectant d’autres catégories sociales d’origine ou de culture identiques, cela peut même aller jusqu’à dispenser de la stigmatisation certaines fraction des classes sociales de même origine ou de même culture. Est racisé d’abord (en premier et logiquement) celui qui est exploité.

Il y a toujours eu segmentation de la force  de travail, il faut la prendre comme une détermination objective de la force de travail face au capital, cela tient naturellement à la division du travail, mais là on pourrait n’avoir que le découpage dans un matériau homogène et une simple gradation quantitative de la valeur de cette force de travail (travail simple ou travail complexe, fonctions « supérieures » relevant dans le mode de production capitaliste de l’osmose entre contrainte au surtravail et travail spécifique de direction de la coopération, etc.). Cette segmentation est fondamentale, mais jusque là elle n’est qu’un découpage quantitatif dans un matériau homogène. Deux processus interviennent alors qui s’entrecroisent : d’une part, le mode de production capitaliste est mondial, il peut s’approprier et détruire tous les modes de production tout en conservant en lui des caractéristiques de ces modes de production qu’il redéfinit ; d’autre part la valeur de la force de travail comporte une composante morale, culturelle et historique.

Parce que l’exploitation capitaliste est universelle, parce que le capital peut s’emparer de tous les modes de production ou les faire coexister avec lui, en exploiter toutes les formes du travail ou détacher le travailleur partiellement ou totalement de ses anciennes conditions d’existence (ce que nous avons appelé précédemment une « semi-prolétarisation »), le mode de production capitaliste est une construction historique qui fait coexister dans son moment présent les différentes strates de son histoire. La segmentation n’est pas une « manipulation ». Il existe une activité volontaire de la classe capitaliste et de ses professionnels de l’idéologie, mais cette activité met en forme et agit sur un processus objectif, une détermination structurelle du mode de production.

Avec le capital, d’un coup, toutes les formes de production non-capitalistes deviennent des formes « antérieures », « infantiles ». L’histoire devient orientée et par là les sociétés s’inscrivent dans une hiérarchie dont le capitalisme est le sommet non comme configuration particulière supérieure aux autres (comme pouvaient se prétendre les Chinois dans leur particularité en dehors de toute historicisation), mais parce qu’il est au-delà de toute particularité, il est la forme abstraite et universelle de toute société, comme l’individu qui est le sien. (…)

Parce que le capital ne se reproduit comme rapport social qu’en passant par le moment où il devient objectivité économique (toutes les conditions du renouvellement du rapport se trouvent, à la fin de chaque cycle, réunies comme capital en soi face au travail), les instances politiques, juridiques, idéologiques, morales, les normes sexuelles et de genre, toutes les institutions sociales et éducatives, et, toujours présentes en chacune, la force coercitive et répressive de la police ou de l’armée au besoin, deviennent des moments nécessaires de la reproduction du rapport « purement économique ». Dans le mode de production capitaliste la reproduction n’est pas une simple répétition de la production.

C’est la multitude des rapports qui ne sont pas purement économiques qui sont les lieux où la production des identités devient un phénomène social total. Le procès de production immédiat, s’il est séparé de toutes les instances de la reproduction ne suffit pas à définir comme fixe et étant sa nature l’identité raciale d’un individu. Il faut toutes ces instances de la reproduction pour qu’une fonction et une place racisées dans le procès de production s’imposent comme une identité quotidienne inhérente à l’individu et soient sa nature et pas seulement sa fonction. Il faut toutes les discriminations quotidiennes pour faire d’une fonction l’assignation à une nature.

RS a écrit:
dndf 15/05/2018
Salut
quelques commentaires sur ces « bonnes feuilles ».

D’abord, si, quand il s’agit de segmentations, le titre peut se comprendre, il se comprendra mieux avec la citation qui suit :
« Pareille aux kaléidoscopes qui tournent de temps en temps, la société place successivement de façon différente des éléments que l’on avait cru immuables et compose une autre figure. Je n’avais pas encore fait ma première communion, que des dames bien pensantes avaient la stupéfaction de rencontrer en visite une Juive élégante. Ces dispositions nouvelles du kaléidoscope sont produites par ce qu’un philosophe appellerait un changement de critère. L’affaire Dreyfus en amena un nouveau, à une époque un peu postérieure à celle où je commençais à aller chez Mme Swann, et le kaléidoscope renversa une fois de plus ses petits losanges colorés. Tout ce qui était juif passa en bas, fût-ce la dame élégante, et des nationalistes obscurs montèrent prendre la place. Le salon le plus brillant de Paris fut celui d’un prince autrichien et ultra-catholique. Qu’au lieu de l’affaire Dreyfus il fût survenu une guerre avec l’Allemagne, le tour du kaléidoscope se fût produit dans un autre sens. Les Juifs ayant, à l’étonnement général, montré qu’ils étaient patriotes, auraient gardé leur situation, et personne n’aurait plus voulu aller ni même avouer être jamais allé chez le prince autrichien. »
(Marcel Proust, A l’ombre des jeunes filles en fleurs).

Ensuite, je crois qu’il est important de ne pas négliger le sous-titre : « Des segmentations en général et de la nécessité et aléas de la mécanique des assignations raciales dans le mode de production capitaliste en particulier ».

Enfin : le nécessaire condensé que représente les « bonnes feuilles » renforce le côté franco-français du texte. Même si cela n’exclut pas de poser des concepts et des articulations susceptibles d’être retravaillés dans d’autres contextes nationaux, il est regrettable que les ouvertures vers des situations étrangères, principalement celle des Etats-Unis, permettant une compréhension globale de la production des segmentations raciales, n’apparaissent pas dans ce condensé de « bonnes feuilles ».
R.S

l'analyse des segmentations dans et par le capitalisme, partant des segmentations raciales en particulier, permet d'avancer sur leur compréhension générale. C'est ainsi que nous avons lu ces extraits et c'est pourquoi nous les plaçons dans ce sujet central de notre 'livre'


2) à propos de la relance par TC des débats sur la segmentation raciale

TC26, un avertissement en forme d’éditorial

utile contextualisation par TC via dndf, que nous commentons plus bas

notre lectorate attentive aura remarqué que depuis quelques temps, à vrai dire depuis l'annonce de ce n° par Théorie Communiste et ses notes de lecture publiées l'an dernier, nous portons une grande attention à son évolution, puisqu'elle participe d'un clivage nécessaire du "milieu radical" que nous appelons de nos vœux depuis l'ouverture de ce forum en mai 2015,

et d'autant que cette évolution va plutôt dans le sens que nous souhaitons, par-delà des désaccords importants mais difficiles à cerner du fait des différences de formulations conceptuelles, autrement dit la difficulté à comprendre l'autre dans son langage et sa cohérence

les débats de fond sont distribués dans les autres sujets de cette rubrique-livre


TC a écrit:
Le kaléidoscope du prolétariat

Avertissement

Le texte « Le kaléidoscope du prolétariat … » qui constitue ce n°26 de Théorie Communiste est le fruit inattendu de la « petite histoire », celle de l’anecdote.

En réaction à l’éditorial de TC 25 intitulé « Comme un marasme », les camarades de « Tanqu’il » devenu « Que le Communisme » (QLC) publièrent, en octobre 2016, un texte de commentaires critiques sous le titre humoristique de « Où t’es TC où t’es ? ». Il s’agissait de nous faire savoir que nos interrogations sur le lien nécessaire entre lutte de classe et communisme remettaient en cause les lois de la gravitation universelle qui depuis Newton, Marx et la Sainte Famille font que les circonstances contingentes des luttes et des périodes n’affectent en rien la nécessité révolutionnaire de l’être du prolétariat tel qu’en lui-même l’Histoire l’a créé.

Depuis quelque temps, entre entrepreneurs en racisation et dénégateurs pour qui la race n’est là que du fait de malintentionnés qui veulent la substituer à la classe (la seule, la vraie dont ils s’imaginent les ayants droits depuis qu’ils sont orphelins du mouvement ouvrier), la segmentation raciale du prolétariat agite ce milieu qui, de fait, est le nôtre : celui de l’ « activisme », de l’ « ex-ultragauche », de l’ « autonomie », des « communisateurs » et, à la limite, des  « indigènes » et des « décoloniaux », etc. Enfin, tout un milieu « radical » se déchire et parfois se tabasse.

Il se peut qu’une tempête ne se produise que dans un verre d’eau, mais alors il ne faut pas être dans le verre. Après nous avoir rappelé que La Classe ne peut agir que conformément à son être, donc « être révolutionnaire » et que donc, comme dans cet édito de TC 25, « explorer l’option où tout va mal ne nous sert à rien », arrivé aux deux dernières pages de cette adresse à Théorie Communiste, QLC annonce : « il nous faut une définition plus construite des forces sociales qui sous-tendent cette défaite » et in petto QLC ajoute : « Il nous faut parler de la communauté ». Et si ce n’était que de cela dont ils voulaient nous parler depuis le début ?

Il ne faut pas complètement nous prendre pour des imbéciles.

De deux choses l’une, soit cette fin de texte n’avait aucun rapport avec ce qui précédait : il n’était plus question de TC, sauf pour incidemment situer TC dans un « entre-deux » indéfini ; soit elle était malicieusement placée là pour insinuer que, dans cet « entre-deux », refusant de rendre un culte à la classe telle-qu’en-elle-même-son-être-la-contraint, TC appartenait à la race maudite des thuriféraires de la racisation.

A petites causes, grands effets, nous nous sommes mis au travail.

Après avoir rédigé plusieurs ébauches de réponses à cette mesquine adresse à quelques « vieux camarades joueurs de boules et buveurs de pastis » (il est vrai assez fins joueurs – quelques coupes en témoignent – et amateurs d’embuscade – que Dieu protège), vue l’importance de la question, il nous a semblé plus intéressant de rédiger un texte totalement indépendant de cette réponse et, de fil en aiguille, il en est sorti ce n° de TC sur les segmentations du prolétariat en général et la nécessité et les aléas de la mécanique des assignations raciales dans le mode de production capitaliste en particulier, sans oublier, bien sûr… leur possible dépassement révolutionnaire.

ce n'est pas nous, qui avions pris parti à l'époque dans cette polémique, qui nous plaindrions de ce qu'enfin TC se soit « mis au travail » sur cette question qu'il jugeait jusqu'alors théoriquement secondaire

dans ces débats, « il ne faut pas complètement nous prendre pour des imbéciles » non plus. Nous estimons depuis 5 ou 6 ans y avoir apporté notre contribution singulière hors des sentiers battus (dont plusieurs pistes théoriques encore ignorées de tous les cercles cités*), dont nous nous réjouissons aujourd'hui de lire l'influence, comme si nous avions servi d'aiguillon, voire, ici ou là à la formulation près, d'inspirateurs

comme quoi dans « ce milieu qui, de fait, est le nôtre : celui de l’ « activisme », de l’ « ex-ultragauche », de l’ « autonomie », des « communisateurs » et, à la limite, des  « indigènes » et des « décoloniaux », etc. », nous pouvons jouir sans entraves de n'être aux yeux de tous qu'un etc, ce qu'ont montré les suites que nous avons données à ces débats, et ce qu'elles montrent encore loin des jeux qui nous filent les boules, mais aussi quelques billes

* pensons au fait que nous sommes passés par Stuart Hall et Raymond Williams, entre autres marxistes qui ont de fait, au sens large, participé à la genèse de ce que nous nommons marxisme décolonial, dans une controverse à fronts renversés aussi bien avec l'ex-ultragauche, les 'communisateurs', qu'avec les décoloniaux français en particulier (Indigènes de la République...). Dit autrement, notre construction théorique n'a jamais abandonné "la classe" pour "la race", et s'est élevée à une hauteur de point de vue, avec la double crise du capital et de l'Occident capitaliste, qui en interdit les lectures coincées dans l'intersectionnalité classe-genre-race, qu'elle soient universitaires ou militantes, comme les lectures du point de vue de l'« ouvrier conceptuel » critiqué par Théorie Communiste rejoignant notre critique de l'universalisme prolétarien abstrait

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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   Mar 7 Aoû - 13:43


il semble nécessaire d'introduire ici une reformulation qui permet peut-être une avancée dans notre réflexion. Nous renvoyons à cette intervention, dans le sujet RACISME et rapports de CLASSES. Elle est sans doute de nature à revoir la rédaction de certains passages du livre, où, bien que l'ayant fait en relation avec l'exploitation capitaliste, nous avons sans doute mis en avant "la race" et "le genre" plutôt que le racisme et la domination sexiste


le concept de racisme prime sur "la race"

comme suite à notre intervention ci-dessus, le "concept" de "race", l'universalisme prolétarien et l'idéologie de la communisation VS le racisme comme concept concret lié à l'exploitation capitaliste, nous proposons de remplacer le tryptique intersectionnel classe/genre/race par exploitation capitaliste et dominations sexistes et racistes

à propos d'intersectionnalité classe/genre/race, rappelons ce passage de la critique par R.S de La Fabrique du Musul­man, Ned­jib Sidi Moussa, éd. Liber­ta­lia 2017 (dndf, ici) :


R.S a écrit:
Crier « La classe ! La classe ! » en sau­tant sur sa chaise comme un cabri n’est pas plus effi­cace dans une « pers­pec­tive révo­lu­tion­naire » que de crier « La race ! La race ! ». Il ne s’agit pas de com­bi­ner les deux, comme dans une mau­vaise com­pré­hen­sion de « l’intersectionnalité », les choses sont en fait assez simples : le pro­lé­ta­riat n’existe pas préa­la­ble­ment dans une sorte de pureté théo­rique avant de comp­ter en son sein des Arabes, des Noirs, etc. Tout est donné simul­ta­né­ment mais concep­tuel­le­ment tout n’est pas au même niveau. C’est à par­tir du mode de pro­duc­tion capi­ta­liste, de l’exploitation, des classes que nous dédui­sons les construc­tions raciales comme néces­saires et le cours des luttes de classe comme inté­grant cette néces­sité. La lutte des classes est bien le « moteur de l’Histoire » pour par­ler comme SM, mais la ques­tion raciale n’est pas « subor­don­née à la lutte de classe » comme le dit SM à la suite de C.L.R.James, elle lui est interne.

le problème va sans doute au-delà d'une « mauvaise compréhension de "l'intersectionnalité" », exigeant une critique de ce concept même, quand il porte sur le triptique classe/genre/race, qu'il met formellement et de façon quasi définitoire « au même niveau ». Pour le dire abruptement, l'intersectionnalité est un concept idéologique qui ne permet pas ce qu'aux yeux de certains marxistes elle se propose d'articuler

notre proposition ne vise pas à rayer du vocabulaire les mots de race et de genre, et moins encore le concept de classe, puisqu'ils appartiennent à une approche (philosophique, sociologique, politique...) dans laquelle ils se construisent, pour nous relativement à notre conception communiste, de façon idéologique

elle vise à soulever le problème pour pointer l'essentiel en la matière, l'exploitation capitaliste et ses rapports avec les dominations sexistes et racistes, de sorte que l'on privilégie une approche concrète sur une approche conceptuelle, en remettant la théorie sur ses pieds matérialistes et pour en faire un enjeu des luttes plus qu'une controverse intellectuelle

le pire est atteint lorsque cette intersectionnalité se décline individuellement, l'idéal de la position exploitée/dominée étant la femme noire prolétaire, avec ses dérives identitaires que leurs partisan.e.s ont elles et eux-mêmes du mal à dépasser. Et c'est là que doit primer le concept de classe, en tant qu'il n'est pas une somme d'individus, et ne se définit pas, pour l'avenir du mouvement communiste, sur la seule base prolétarienne

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MessageSujet: Re: 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire pluriel ?   

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