PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Ven 20 Nov - 16:45



Prolongation de l'État d'urgence : la loi la plus soutenue depuis mai 2002 Sophie Huet , Marc de Boni 19/11/2015

LE SCAN POLITIQUE - Les statistiques de l'Assemblée nationale révèlent que le vote de la prolongation de l'État d'urgence pour trois mois, jeudi, a été plus soutenu que le Grenelle de l'environnement


Citation :
Avec 551 votes pour, 6 contre et 1 abstention (19 élus n'ont pas pris part au vote, ndlr), le projet de loi prolongeant l'état d'urgence jusqu'à la fin du mois de février 2016 bénéficie d'un soutien inédit depuis l'élection de François Hollande en mai 2012. Un long débat de 5 heures a permis, une fois n'est pas coutume, de mettre presque tout le monde d'accord dans l'hémicycle. Seule quelques rares députés, trois socialistes et trois écologistes se sont opposés à cette prolongation, en vain. Selon les données de l'Assemblée nationale, ce vote serait le plus unanime de l'histoire politique récente.

A y regarder de plus près, ce score écrasant est en effet un record dans les annales de l'Assemblée, au-delà même du quinquennat en cours. A titre d'exemple, sous le mandat de Nicolas Sarkozy le texte ayant obtenu les ratios de votes les plus élevés atteignent 534 votes pour, 4 contre et 1 abstention. Il s'agit d'une loi du 17 mai 2011 regroupant un ensemble de «dispositions d'ordre cynégétique» (portant sur la chasse, ndlr). Vient ensuite le projet de loi portant sur le Grenelle de l'environnement, souvent présenté comme un modèle de compromis. Porté par Jean-Louis Borloo en octobre 2008, ce texte avait recueilli 526 votes, 4 votes contre et 21 abstentions. Autre exemple, le vote soutenant l'intervention en Lybie en juillet 2011 avait obtenu 482 votes pour, 27 contre, et 7 abstentions.

Données de l'Assemblée nationale sur le vote portant sur le projet de loi entérinant la prolongation de l'État d'urgence.

Mais ce n'est pas tout. La loi entérinant la prolongation de l'État d'urgence a également reçu plus de soutien que toutes les lois présentées à l'Assemblée depuis 2002, sous le deuxième mandat Chirac, telle la proposition de loi sur la fin de vie, présentée le 30 novembre 2004. 548 députés avaient approuvé le texte, aucun n'avait voté contre et 3 s'étaient abstenus. De même pour le projet de loi du 26 novembre 2003 ratifiant l'entrée dans l'Union européenne de la République tchèque, de l'Estonie, de Chypre, de la Lettonie, de la Lituanie, de la Hongrie, de Malte, de la Pologne, de la Slovénie et de la Slovaquie. Le texte est largement distancé puisqu'il n'a recueilli que 505 votes pour, 3 contre et 19 abstentions…


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Sam 21 Nov - 2:10

je le place ici plutôt que dans ATTENTATS à PARIS... histoire de faire tourner la réflexion : l'État, la fonction de l'État, ne s'exerce plus au seul niveau de l'État-Nation, mais des alliances d'États régionales et continentales ou inter-continentales d'États en Europe, en Amériques, en Asie et en Afrique : voir aussi ÉTAT TRANSNATIONAL, GÉOSTRATÉGIE et capitalisme global : "néo-impérialismes" ?

Accord sur un renforcement de la sécurité en Europe 20/11/2015 Francesco Guarascio et Alastair Macdonald


Crédit photo © Reuters
Citation :
BRUXELLES (Reuters) - Les ministres européens de l'Intérieur, réunis à Bruxelles une semaine après les attentats à Paris, se sont mis d'accord vendredi pour partager les données sur les passagers aériens via le fichier PNR, juguler les trafics d'armes à feu et renforcer les contrôles aux frontières extérieures de l'Europe.

Le ministre français, Bernard Cazeneuve, avait réclamé dimanche dernier une réunion en urgence du conseil "justice et affaires intérieures" de l'UE pour prendre des mesures censées prévenir le risque d'attaques sur le sol européen.

"Sur les trois points que la France a souhaité porter à l'ordre du jour de notre réunion, l'Europe s'est accordée. Et notre pays a donc été entendu", a-t-il dit à l'issue de la réunion.

"Nous avons donc pris aujourd'hui des décisions fortes et opérationnelles avec des résultats qui doivent advenir avant la fin de l'année sur les trois principaux sujets : le PNR européen, les armes à feu et le renforcement des contrôles aux frontières extérieures", a-t-il ajouté.

La France plaidait en particulier pour l'instauration de ce Passenger Name Record, un fichier conservant la trace des déplacements en avion des voyageurs. Sa création est pour l'instant bloquée par le Parlement européen, qui s'inquiète des menaces qu'il pourrait représenter pour les libertés publiques.

Il doit permettre, a souligné Cazeneuve, "de tracer les déplacements des personnes qui cherchent à nous attaquer".

"Les vols intra-européens devront être obligatoirement inclus dans le PNR et la durée de conservation des données avant masquage suffisamment longue", a-t-il ajouté, parlant d'un an.

Les ministres ont formé l'espoir qu'un accord serait trouvé d'ici la fin de l'année

"Nous devons savoir qui vole vers l'Europe, qui revient en Europe", a dit l'Allemand Thomas de Maizière, évoquant la présence de milliers de djihadistes européens dans les territoires contrôlés par l'organisation Etat islamique (EI). Au moins deux des djihadistes impliqués dans les attentats de Paris qui ont fait 130 morts vendredi à Paris et aux abords du Stade de France, à Saint-Denis, sont passés par la Syrie.


L'URGENCE DU PARTAGE DES INFORMATIONS

La réunion de vendredi a servi à avaliser des décisions prises dans le courant de la semaine. Le projet d'accord, consulté dès jeudi par Reuters, prévoit notamment la mise en œuvre de "contrôles systématiques et coordonnés aux frontières extérieures, y compris pour les individus bénéficiant du droit à la libre circulation".

Pour l'heure, les douaniers se contentent bien souvent d'un simple contrôle visuel des passeports des ressortissants des 26 Etats membres de l'espace Schengen, dont 22 appartiennent à l'Union européenne, lorsqu'ils en sortent ou lorsqu'ils y entrent.

En vertu des nouvelles dispositions entérinées vendredi, des vérifications plus poussées seront menées, avec recoupement avec les bases de données judiciaires ou celles des services de sécurité.

Une partie des membres de la cellule a pu mettre à profit l'afflux de réfugiés fuyant la Syrie pour entrer dans l'espace européen. Frontex, l'agence chargée du contrôle des frontières extérieures de l'UE, devrait obtenir un mandat renforcé pour contribuer à la lutte contre le terrorisme.

A son arrivée à Bruxelles, Thomas de Maizière a souligné qu'il était vital que les services européens de renseignement coopèrent mieux dans le partage des informations.

Une proposition du commissaire européen chargé des Affaires intérieures et des Migrations, Dimitris Avramopoulos, de créer une "agence européenne du renseignement "n'a guère trouvé de soutiens auprès des Etats membres. Lui-même a parlé d'un "concept idéal (...) qui n'est pas sur la table pour le moment".

Actuellement, selon les responsables européens, moins de la moitié des quelque 5.000 Européens que l'on pense partis faire la "guerre sainte" en Syrie sont répertoriés dans la base de données d'Europol, l'agence de police européenne.

Cinq des 28 Etats membres fournissent à eux seuls la moitié de ces données, ajoutent ces responsables sans nommer de pays. "Certains le font, pas tous", note le directeur d'Europol Rob Wainwright. "Honnêtement, il faut qu'ils en fassent davantage."

Un nouveau centre de lutte contre le terrorisme sera mis en place en janvier au sein d'Europol, ce qui devrait améliorer la situation.

"L'essentiel pour répondre à une menace aussi complexe devenue à l'évidence une menace internationale (...) est le partage d'informations, la capacité à collecter et relier les bons renseignements au bon moment", a déclaré Rob Wainwright à Reuters.


(avec Simon Carraud à Paris; Henri-Pierre André et Jean-Stéphane Brosse pour le service français)


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 1 Déc - 12:01



Abolition des classes, disparition du pouvoir d’Etat, fonctions gouvernementales transformées en fonctions administratives

Marx anarchiste ? Michel PEYRET


Citation :
DES ARMES DE DESTRUCTION MASSIVE : L’ETAT ET LE SYSTEME CAPITALISTE

« Ces deux écritsIntroduction à la critique hégélienne du droit » et « A propos de la question juive ») constituent à vrai dire un seul manifeste où Marx désigne une fois pour toutes et condamne sans restriction les deux institutions sociales qu’il voit à l’origine des maux et des tares dont la société moderne pâtit et dont elle pâtira aussi longtemps qu’une nouvelle révolution ne viendra les abolir : l’Etat et l’Argent. »


C’est la thèse que soutient Maximilien Rubel dans le texte que j’évoque ci-dessous.

Et je rappelle que Maximilien Rubel est certainement un des plus profonds connaisseurs de l’oeuvre de Marx. Michel Peyret

Marx anarchiste ?

C’est en tout cas la thèse que soutient Maximilien Rubel [1]. Mais au diable les restrictions intellectuelles et place au débat, à la confrontation d’idées, à la diversité , nécessaires pour procéder « à l’étude concrète d’une situation concrète », selon la formule de Lénine, et faire apparaître les contradictions qui la font se mouvoir.

Et donnons, en l’occurrence, raison à Rubel qui illustre à souhait ses constats et jugements relatifs au marxisme, selon lui et selon d’autres, « Idéologie dominante d’une classe de maîtres qui a réussi à vider les concepts de socialisme et de communisme, tels que Marx et ses précurseurs les entendaient, de leur contenu originel, en leur substituant l’image d’une réalité qui en est la totale négation. »

UN MARXIEN CHEZ LES MARXISTES

« Un marxien chez les marxistes, Maximilien Rubel », titre pour sa part Patrice Beray, lequel rappelle que Karl Marx s’est défendu sur ses vieux jours, alors que son oeuvre commençait à lui valoir des disciples, et à nourrir les visées de révolutionnaires « professionnels », ou en voie de le devenir, en affirmant pour son compte : « Tout ce que je sais, c’est que moi je ne suis pas marxiste. »

Et Patrice Beray, qui présente un ouvrage de Miguel Abensour et Louis Janover consacré à Rubel, estime que nul autre que ce dernier n’a saisi la portée de cri du coeur du penseur allemand. Il rappelle que né en 1905 dans l’ancienne Autriche-Hongrie, Rubel a vêcu à Paris de 1931 à sa mort en 1996, est entré au CNRS en 1947, s’est livré à des recherches érudites sur l’histoire du mouvement ouvrier, et s’est consacré pendant plus de trente ans à l’édition des oeuvres de Marx dans La Pléiade.

« On lui doit, dit-il, une distinction radicale entre « marxien » qui, comme le précisent les auteurs, se rapporte selon lui exclusivement à l’oeuvre de Marx » et « marxiste » qui « renvoie aux épigones [2]de toutes sortes. »

Il ajoute, et on conviendra que la distinction n’est pas mince au regard de l’Histoire où les faits sont têtus, surtout quand ils ont fait souffler un vent de désastre jusque sur l’utopie politique.

Pour sa part, Maximilien Rubel pense, lui, et sans se limiter à cette opinion, que les idées de Marx peuvent être efficaces aujourd’hui sur un autre mode que celui d’un évangile politique pour régime totalitaire.

CHEZ MARX, UNE ETHIQUE


Une éthique ?

« Chez Marx, dit-il, il s’agit de l’impératif de supprimer toutes les conditions dans lesquelles l’homme est un être humilié, asservi, abandonné et méprisable. Cette préoccupation éthique traverse toute l’oeuvre, jusqu’au Capital...

« Marx condamnait trois formes de « despotisme »(le terme de totalitarisme lui était inconnu ) : en France, le bonapartisme, ce que j’ai développé dans Marx devant le bonapartisme ; en Allemagne, le prussianisme et surtout, en Russie, le tsarisme.

« Mais l’archétype, c’est bien le premier Napoléon, dont le neveu, Napoléon III, n’est qu’une image affaiblie.

« Dans la critique de ces trois genres d’absolutisme d’Etat, nous avons déjà celle du totalitarisme moderne ! La Russie étant le cible préférée. N’a-t-on pas parlé de la « russophobie » de Marx ? »


Au demeurant, Maximilien Rubel réfute les arguments de ceux qui attribuent à son oeuvre une valeur exclusivement descriptive du capitalisme au siècle dernier, la validité de sa pensée n’excédant pas les bornes de son époque.

Il répond par une sorte de paradoxe :

« J’estime pour ma part, au contraire, que Marx est un penseur du 20eme siècle et non du 19eme.

« Marx est même le seul penseur du 20eme siècle dans la mesure où aucun de ses contemporains n’a laissé d’œuvre utilisable, fut-ce au prix d’une distorsion.

« Ainsi n’y-a-t-il pas d’empire hégélien, alors qu’il existe encore un empire marxiste, la Chine par exemple.

« Ce qui s’est produit et s’est achevé avec l’URSS nous permet de prendre conscience plus encore des deux menaces qui, selon Marx, pèsent toujours sur le destin de l’humanité, par l’intermédiaire des armes de destruction massive : l’Etat et le système capitaliste en cours de mondialisation. »

DEUX MENACES, L’ETAT ET LE CAPITAL

Nous y sommes , les deux menaces, l’Etat et le système capitaliste !

Mais c’est dans « Marx, théoricien de l’anarchisme » que Rubel appréhende la très profonde proximité qui est la sienne avec le contenu de l’oeuvre de Marx en la matière et qu’il met en évidence combien il a été desservi par des disciples qui n’ont réussi ni à dresser le bilan et les limites de sa théorie, ni à en définir les normes et le champ d’application.

« Le marxisme est né et s’est développé, dit-il, alors que l’oeuvre de Marx n’était pas encore accessible dans son intégralité et que d’importantes parties en étaient restées inédites.

« Ainsi, le triomphe du marxisme comme doctrine d’Etat et idéologie de parti a précédé de quelques décennies la divulgation des écrits où Marx a exposé le plus clairement et le plus complètement les fondements scientifiques et les intentions éthiques de sa théorie sociale.


« Que des bouleversements profonds se soient produits sous l’invocation d’une pensée dont les principes majeurs sont restés ignorés des protagonistes du drame historique suffirait à montrer que le marxisme est le plus grand, sinon le plus tragique, malentendu de ce siècle. »

Tirant toutefois « toute la couverture à lui », Maximilien Rubel, s’il considère que Marx a eu peu de sympathie pour certains anarchistes, et c’est effectivement le moins que l’on puisse dire, révèle que l’on ignore généralement « qu’il n’en a pas moins partagé l’idéal et l’objectif : la disparition de l’Etat.

LA DISPARITION DE L’ETAT, UN IDEAL PARTAGE

« Il convient donc de rappeler qu’en épousant la cause de l’émancipation ouvrière, Marx s’est d’emblée situé dans la tradition de l’anarchisme plutôt que dans celle du socialisme ou du communisme. « Et lorsqu’il a finalement choisi de se dire communiste, cette appellation ne désignait pas à ses yeux un des courants, alors existants, du communisme, mais un mouvement de pensée et un mode d’action qu’il restait à fonder en rassemblant tous les éléments révolutionnaires hérités des doctrines existantes et des expériences de lutte du passé. » Aussi Rubel va tenter de montrer que, sous le vocable de communisme, Marx a développé une théorie de l’anarchie. « Mieux, ajoute-t-il, qu’il fut, en réalité, le premier à jeter les bases rationnelles de l’utopie anarchiste et à en définir un projet de réalisation. »

Son expérience personnelle de lutte pour la liberté de la presse en Prusse l’amènent à s’interroger sur la vraie nature de l’Etat et sur la validité rationnelle et éthique de la philosophie politique de Hegel. « Ce sera, dit-il, outre un travail inachevé et inédit, la Critique de la philosophie hégélienne de l’Etat ( 1843 ), deux essais polémiques : « Introduction à la critique hégélienne du droit » et « A propos de la question juive » ( Paris, 1844 ).

« Ces deux écrits constituent à vrai dire un seul manifeste où Marx désigne une fois pour toutes et condamne sans restriction les deux institutions sociales qu’il voit à l’origine des maux et des tares dont la société moderne pâtit et dont elle pâtira aussi longtemps qu’une nouvelle révolution ne viendra les abolir : l’Etat et l’Argent.

LE PROLETARIAT MODERNE

« Simultanément, Marx exalte la puissance qui, après avoir été la principale victime de ces deux institutions, mettra fin à leur règne comme à toute autre forme de domination de classe politique ou économique : le prolétariat moderne. « L’auto-émancipation de ce prolétariat, c’est l’émancipation universelle de l’homme, c’est après la perte totale de l’homme, la conquête totale de l’homme... »

Evoquant les principales différences qui caractérisent les conceptions réciproques de Marx et de Proudhon : « A la morale réaliste de Proudhon, cherchant à sauver « le bon côté » des institutions bourgeoises, Marx oppose l’éthique d’une utopie dont les exigences sont à la mesure des possibilités offertes par une science et une technique suffisamment développées pour subvenir aux besoins de l’espèce.

« A un anarchisme tout aussi respectueux de la pluralité des classes et des catégories sociales que favorable à la division du travail et hostile à l’associationnisme prôné par les utopistes, Marx oppose un anarchisme négateur de classes sociales et de la division du travail, un communisme qui reprend à son compte tout ce qui, dans le communisme utopique, pourrait être réalisé par un prolétariat conscient de son rôle émancipateur et maître des forces productives... »

DEUX TYPES D’ANARCHISME, UNE FINALITE COMMUNE

Et pourtant, en dépit de ces voies divergentes, les deux types d’anarchisme se réclament d’une finalité commune, celle que le Manifeste communiste a défini en ces termes : « L’ancienne bourgeoisie avec ses classes et ses antagonismes de classe fait place à une association où le libre développement de chacun est la condition du libre épanouissement de chacun. » Pourtant, on le sait, Marx s’est refusé à inventer des recettes pour les marmites de l’avenir.

Cependant, dit Maximilien Rubel, « il a fait mieux que cela, ou pis, il a voulu démontrer qu’une nécessité historique, telle une fatalité aveugle, entraînait l’humanité vers une situation de crise où il lui faudrait affronter un dilemme décisif : être anéantie par ses propres inventions techniques ou survivre grâce à un sursaut de conscience la rendant capable de rompre avec toutes les formes d’aliénation et d’asservissement qui ont marqué les phases de son histoire.

« Seul ce dilemme est fatal, le choix de l’issue étant laissé à la classe sociale qui a toutes les raisons de refuser l’ordre existant et pour réaliser un mode d’existence profondément différent de l’ancien. « Virtuellement, le prolétariat moderne est la force matérielle et morale apte à assumer cette tâche salvatrice de portée universelle.

« Toutefois, cette force virtuelle ne pourra devenir réelle que lorsque le temps de la bourgeoisie sera accompli, car elle aussi remplit une mission historique ; si elle n’en est pas toujours consciente, ses idéologues se chargent de lui rappeler son rôle civilisateur.

« En créant le monde à son image, la bourgeoisie des pays industriellement développés embourgeoise et prolétarise les sociétés qui tombent progressivement sous son emprise politique et économique. « Vu sous l’angle des intérêts prolétariens, ses instruments de conquête, le capital et l’Etat, sont autant de moyens d’asservissement et d’oppression.


L’HEURE DE LA REVOLUTION PROLETARIENNE

« Lorsque les rapports de production capitalistes et partant les Etats capitalistes seront effectivement établis à l’échelle mondiale, les contradictions internes du marché mondial révèleront les limites de l’accumulation capitaliste et provoqueront un état de crise permanente qui mettra en péril les assises mêmes des sociétés asservies et menacera jusqu’à la survie pure et simple de l’espèce humaine.

« L’heure de la révolution prolétarienne sonnera sur toute la terre... »

Maximilien Rubel est cependant conduit à rappeler avec une insistance toute particulière, que l’hypothèse la plus fréquente que Marx nous offre est celle de la révolution dans les pays ayant connu une longue période de civilisation bourgeoise et d’économie capitaliste :

« Elle doit marquer le début d’un processus de développement englobant peu à peu le reste du monde, l’accélération du progrès étant assuré par osmose révolutionnaire.

« Quelle que soit l’hypothèse envisagée un fait est certain : il n’y a pas de place, dans la théorie sociale de Marx, pour une troisième voie révolutionnaire, celle de pays qui, privés de l’expérience historique du capitalisme développé et de la démocratie bourgeoise, montreraient aux pays ayant un long passé capitaliste et bourgeois le chemin de la démocratie prolétarienne...

LA MYTHOLOGIE MARXISTE

« La mythologie marxiste née avec la révolution russe de 1917 a réussi à imposer aux esprits peu informés une tout autre image de ce processus révolutionnaire : l’humanité serait partagée entre deux systèmes d’économie et de politique, le monde capitaliste dominé par les pays industriellement développés et le monde socialiste dont le modèle, l’URSS, a accédé au rang de deuxième puissance mondiale, par suite d’une révolution « prolétarienne ».

« En fait, l’industrialisation du pays est due à la création et à l’exploitation d’un immense prolétariat et non au triomphe et à l’abolition de celui-ci.

« La fiction d’une « dictature du prolétariat » fait partie de l’arsenal des idées imposées par les nouveaux maîtres dans l’intérêt de leur propre puissance ; plusieurs décennies de barbarie nationaliste et militaire à l’échelle du monde font comprendre le désarroi mental d’une intelligentsia universelle victime du mythe dit « Octobre socialiste ».

Maximilien Rubel considère toutefois que des trois théories, doctrines et notions qui forment dans leur ensemble le patrimoine intellectuel du socialisme, du communisme et de l’anarchisme qui visent à une mutation profonde de la société humaine, l’anarchisme a le moins souffert de cette perversion : n’ayant pas créé une véritable théorie de la praxis révolutionnaire, il a pu se préserver de la corruption politique et idéologique dont les deux autres écoles de pensée ont été frappées.

« Issu de rêves et de nostalgies tout autant que de refus et de révolte, il s’est constitué en tant que critique radicale du principe d’autorité sous tous ses déguisements, et c’est surtout comme telle qu’il a été absorbé par la théorie matérialiste de l’histoire. « Celle-ci est essentiellement une pensée de l’évolution historique de l’humanité passant par étapes progressives d’un état permanent d’antagonismes sociaux à un mode d’existence fait d’harmonie sociale et d’épanouissement individuel.

UNE FINALITE COMMUNE

« Or, tout autant que la critique sociale transmise par l’utopie anarchiste, la finalité commune aux doctrines radicales et révolutionnaires d’avant Marx est devenue partie intégrante du communisme anarchiste de ce dernier.

« Avec Marx, l’anarchisme utopique s’enrichit d’une dimension nouvelle, celle de la compréhension dialectique du mouvement ouvrier perçu comme auto-libération éthique englobant l’humanité tout entière...

« On est en droit d’appliquer à sa propre théorie la thèse éthique qu’il a formulée à propos du matérialisme de Feuerbach (1845 ) : « La question de savoir si la pensée humaine peut prétendre à une vérité objective n’est pas une question relavant de la théorie, mais une question pratique.

« C’est dans la pratique que l’homme doit démontrer la vérité, c’est-à -dire la réalité et la puissance, l’au-deçà de sa pensée. »

Et c’est dans « A propos de la question juive », 1844, que Marx, sans se limiter à la critique de l’émancipation politique, définit et la fin qu’il convient d’atteindre et le moyen pour la réaliser :

Marx a écrit:
« C’est seulement lorsque l’homme individuel, être réel, aura récupéré le citoyen abstrait et sera devenu en tant que individu un être social dans sa vie empirique, dans son activité individuelle, dans ses rapports individuels ; ce n’est que lorsque l’homme aura reconnu et organisé ses « forces propres » comme forces sociales et que, de ce fait, il ne détachera plus de lui-même le pouvoir social sous forme de pouvoir politique-, c’est alors seulement que sera accomplie l’émancipation humaine. »

En somme, poursuit Rubel, Marx s’appliquera à démontrer scientifiquement ce dont il était déjà persuadé intuitivement et ce qui lui paraissait éthiquement nécessaire : il abordera l’analyse du capital d’un point de vue sociologique, comme pouvoir de commandement sur le travail et ses produits, le capitaliste possédant cette puissance non en vertu de ses qualités personnelles ou humaines, mais en tant que propriétaire du capital : _ « Le salariat est un esclavage, et tout relèvement autoritaire du salaire ne sera qu’une meilleure rémunération d’esclaves. »

ESCLAVAGE ECONOMIQUE ET SERVITUDE POLITIQUE

Las, « esclavage économique et servitude politique vont de pair. « L’émancipation politique, la reconnaissance des droits de l’homme par l’Etat moderne ont la même signification que la reconnaissance de l’esclavage par l’Etat antique (La Sainte Famille, 1848 ). « Esclave d’un métier salarié, l’ouvrier l’est aussi de son propre besoin égoïste comme du besoin étranger.

« La condition humaine n’échappe pas davantage à la servitude politique dans l’Etat démocratique représentatif que dans la monarchie constitutionnelle. »

Et, à nouveau, Rubel revient à Marx :

« Dans le monde moderne, chacun est à la fois membre de l’esclavage et de la communauté bien qu’en apparence la servitude de la société bourgeoise soit le maximum de liberté. »

Ou encore dans Vorwärts, 1848, :

Marx a écrit:
« L’existence de l’Etat et l’existence de la servitude sont inséparables...Plus l’Etat est puissant, plus un pays est, de ce fait, politique, moins il est disposé à chercher dans le principe de l’Etat, donc dans l’organisation actuelle de la société dont l’Etat est lui-même l’expression active, consciente et officielle, la raison de ses maux sociaux... »


Ou enfin après la Commune :

« La Commune ne fut pas une révolution contre une forme quelconque de pouvoir d’Etat, légitime, constitutionnelle, républicaine ou impériale.

LA COMMUNE, REVOLUTION CONTRE L’ETAT

« Elle fut une révolution contre l’Etat comme tel, contre cet avorton monstrueux de la société ;elle fut la résurrection d l’authentique vie sociale du peuple, réalisée par le peuple. »

Et de préciser dans « L’Idéologie allemande » :

« Les prolétaires se trouvent donc en opposition directe à la forme dans laquelle les individus de la société ont pu jusqu’ici se donner une expression d’ensemble, à savoir l’Etat : ils doivent renverser l’Etat pour réaliser leur personnalité.

Cependant, les prolétaires doivent également se débarrasser de l’esclavage économique, le travail salarié

Dans le Capital, Marx réaffirme que « pour transformer la propriété privée et morcelée, objet du travail individuel, en propriété capitaliste, il aura naturellement fallu plus de temps, d’efforts et de peines que n’en exigera la métamorphose en propriété sociale de la propriété capitaliste, qui de fait repose déjà sur un mode de production collectif.

LA PROPRIETE SOCIALE

« Là il s’agissait de l’expropriation de la masse pour quelques usurpateurs ; ici, il s’agit de l’expropriation que de quelques usurpateurs par la masse. » Ce stade franchi, Rubel cite Marx dans l’Anti-Proudhon , 1847 : « Est-ce à dire qu’après la chute de l’ancienne société il y aura une nouvelle domination de classe se résumant dans un nouveau pouvoir politique ?

« Non !...

Marx a écrit:
« Dans le cours de son développement, la classe laborieuse substituera à l’ancienne société civile une association qui exclura les classes et leur antagonisme, et il n’y aura plus de pouvoir politique proprement dit, puisque le pouvoir politique est précisément le résumé officiel de l’antagonisme dans la société civile. »


ALORS MARX ANARCHISTE ?

C’est en tout cas la conviction profonde de Maximilien Rubel qui considère que Marx s’est formellement proclamé « anarchiste » lorsqu’il écrivait :

« Tous les socialistes entendent par anarchie ceci : le but du mouvement prolétaire, l’abolition des classes, une fois atteint, le pouvoir d’Etat disparaît et les fonctions gouvernementales se transforment en de simples fonctions administratives. »

Michel Peyret

http://rougemidi.fr/

[1] Maximilien Rubel,(1905 - 1996) autrichien naturalisé français, fut un spécialiste internationalement reconnu de Karl Marx.

[2] Disciple, avec souvent la connotation péjorative de : sans originalité qui ne fait qu’imiter.


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 19 Jan - 19:22

Va paraitre en avril aux éditions Senonevero (info dndf)

« La Cigarette sans cravate » Theo Cosme


Syriza, la dette, le boutiquier et les luttes de classes en Grèce

Citation :
Au cours des émeutes de 2008, les deux fractions de la petite bourgeoisie, la moderne et la traditionnelle, étaient unies derrière la police contre les pratiques du prolétariat des chômeurs, des précaires, des travailleurs immigrés du secteur informel, ne leur manifestant qu’une sympathie idéale. En 2011, la « crise de la dette » si savamment construite par les grandes familles bourgeoises grecques avait assommé toute la société, les classes moyennes « indignées » rejoignirent le prolétariat sur les places, mais déjà elles avaient pris l’ascendant sur lui : il ne s’agissait plus que de peuple, d’injustice, de distribution, de crédits et de revenus. La crise était devenue celle de l’oppression étrangère, de la légitimité de l’Etat, elle était devenue une affaire nationale.

En février et juillet 2012, tandis que les émeutes prolétariennes brillaient de leurs derniers feux, sous le nom de Syriza prenait corps une perspective et une alternative politique qui retravaillait dans ses termes propres toutes les caractéristiques de la crise en cours. La succession des défaites auxquelles avaient contribué Syriza fut alors la condition de son irrésistible ascension électorale par le ralliement de la boutique et de la parcelle paysanne.

Dans les nuits d’émeutes de 2008, c’est la lutte de classe dans toute sa radicalité actuelle qui fait de l’appartenance de classe sa propre limite qui a été repoussée et écrasée, mais elle hante, telle un spectre, les actes suivants du drame. La gauche réaliste et responsable, celle qui a comme programme impossible la reconnexion de la valorisation du capital avec la reproduction de la force de travail, s’annonce quant à elle dans les grands rassemblements de 2011 et le ralliement de l’entrepreneur et du boutiquier. La première semaine de juillet 2015, avec la fermeture des banques, elle s’est évanouie.

Chaque fois le prolétariat était présent, chaque fois il fut vaincu, d’abord en son nom propre, puis au nom de toutes les couches qui s’élèvent au-dessus de lui.


Ni Dieu Ni Maitre

La cigarette sans cravate

Qu'on fume à l'aube démocrate
Et le remords des cous-de-jatte
Avec la peur qui tend la patte
Le ministère de ce prêtre
Et la pitié à la fenêtre
Et le client qui n'a peut-être
Ni Dieu ni maître

[...]




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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Ven 19 Fév - 15:17


à propos de

démocratie et communisme


j'ai donné ailleurs mon point de vue sur le rapport entre communisme et démocratie, et sur l'amalgame entretenu par la post-ultragauche anticitoyenniste entre :

- d'une part la nécessaire critique de la démocratie politique, pendant de la critique de l'économie politique, constitutives ensemble du capitalisme comme mode de production étatique et sous-titre du Capital de Marx, et

- d'autre part la critique du concept de démocratie sans prise en compte de ce qu'il peut signifier en rapport avec celui de communisme



une fois encore, misère de l'autoréférence caractérisant le sectarisme de ce milieu, il faut absolument que les mots aient chez les autres la même signification que pour eux, réalité cruelle quand on passe à la traduction de concepts qui n'ont pas d'équivalents dans d'autres langues ou cultures *

* cf Pierre Legendre Le tour du monde des concepts

pour nous, trois choses sont claires :

1) la démocratie politique est constitutive de l'idéologie de l'État-nation pour le capitalisme, et de sa batterie de concepts critiqués par Marx dans ses œuvres de jeunesse : État, société civile et citoyenneté, et critique de la religion comme matrice de celle de l'idéologie, qui vaut naturellement pour la religion de l'État, qu'elle soit laïque ou athée n'y changeant rien

2) corollaire théorique : le renversement du capitalisme ne peut être entrepris sous la bannière de la démocratie politique

3) corollaire politique : dans la décomposition du programmatisme politique, la nécessaire critique de la démocratie radicale, ou du démocratisme radical et du citoyennisme, telle qu'entreprise par les théoriciens de la communisation

maintenant, la question peut se trouvée posée autrement :

1) qu'en est-il, dans la réalité d'aujourd'hui, de la démocratie politique comme forme de pouvoir d'État de tous les gouvernements du monde, à commencer par ceux qui s'en présentent comme les champions du monde et font la guerre aux autres pour leur imposer sa valeur universelle ? Peut-on se contenter de définir la dictature (le fascisme...) comme l'autre face étatique de la démocratie politique et par conséquent voir l'antifascisme de la même façon qu'après la seconde guerre mondiale ? Autrement dit, combattre la dictature qui est là, ou qui vient, signifie-t-il nécessairement approuver la démocratie politique, ou être démocrate radical ?

2) peut-on encore considérer le démocratisme radical comme une idéologie si vigoureuse qu'elle susciterait des luttes comme à la période de son apogée dans l'alter-mondialisme citoyen, à la fin des années 1990 et au début du XXIe siècle avant la crise de 2007 ?

3) comment caractériser les pouvoirs d'États actuels, entre populismes, souverainismes, et néo-fascismes de droite ou de gauche ?


je n'insiste pas concernant les deux premières questions, la crise et ses suites jusqu'à la situation actuelle, état d'urgence, guerre au terrorisme, les expériences européennes de Syrisa en Grèce ou ce qu'annonce Podemos en Espagne ont sans doute refroidi quelques ardeurs démocratiques dans le prolétariat, répondant mieux que toute argumentation théorique

quant à la troisième question, l'on voit bien que s'agiter contre le programmatisme ou le démocratisme radical ne concerne pas vraiment des masses de populations et ne passionne pas le prolétariat mondial. J'y vois surtout la sclérose théorique d'une théorie de la communisation qui croit pouvoir vivre sur ses acquis, au demeurant discutables

Karl Nesic a écrit:
Le mouvement communisateur se trompe de période historique. Il commence d’ailleurs à être atteint de sclérose théorique, dont il ne se débarrassera ni aujourd’hui ni dans un avenir proche ou lointain, tant il est évident qu’il n’y est poussé par aucune réalité sociale.

Et maintenant ? 2012

si rien ne montre que Karl Nesic aurait mieux compris la période historique que nous traversons, par contre il y a bel et bien une réalité sociale massive pour se débarrasser de cette sclérose, ce qui suppose de laisser pourrir ce qu'il en reste sous le nom de théorie de la communisation


critique décoloniale et démocratie politique

je n'ai pas étudié de près ce rapport, mais il me semble d'une façon générale que la pensée décoloniale ne se réfère pas au modèle de la démocratie politique et n'en fait pas un idéal à poursuivre, pas plus chez ses penseurs latino-américains que dans les mouvements décoloniaux français *. Elle ne saurait donc être critiquée sous cet angle, comme le laisse entendre l'affabulateur pepe sur son blog dndf. Voir le sujet critique communiste décoloniale de l'État-nation : de l'État ET de la nation

* en janvier 2005, dans l'Appel des Indigènes, à la création d'un mouvement, le MIR, qui ne se présentait pas encore comme un parti, le PIR, il est question de « la perspective d’un combat commun de tous les opprimés et exploités pour une démocratie sociale véritablement égalitaire et universelle ». À ça, on peut toujours opposer que le communisme n'est pas une société démocratique fondée sur l'égalité - et, selon ce qu'on y met, pourquoi pas ? -, parler en l'air d'immédiateté sociale des individus, évacuer les questions concrètes relative à la production de biens pour satisfaire des besoins vitaux... on n'aura là qu'une utopie négative pas très loin du nihilisme qu'on trouve parfois chez les purs révolutionnaires

toujours est-il que si jamais l'on observait quelque usage démocrate radical de la pensée ou de luttes décoloniales allant en ce sens, leur critique communiste s'imposerait, ce que j'envisageais en août 2015 : des usages "réformistes" de la critique décoloniale


nous avons donc beaucoup de pain sur la planche théorique du communisme décolonial, raison de plus pour ne pas tirer sur les ambulances attardées dans le cycle théorique qui se referme, du programmatisme prolétarien, du démocratisme radical, du marxisme eurocentriste et de la communisation

toute la lutte de classe se pose au présent



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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 5 Avr - 17:57


la démocratie n'est plus ce qu'elle était

il me semble qu'on entend moins que dans ma jeunesse cette expression :

« On est en France, on est en démocratie, on a le droit de...»

serait-ce que les générations plus jeunes, ou les plus âgées constatant une évolution, en ont pris acte ? Si oui, cela confirmerait la perception d'un changement de nature de l'État, dans le sens de l'État d'exception de Schmitt/Agemben, avec l'état d'urgence durable, etc.

.
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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mer 6 Avr - 17:15


le démocratisme radical s'est-il muté en populisme radical ?


j'ajoute au titre du sujet ce questionnement. Il conviendrait de voir en quoi ce populisme serait radical, c'est-à-dire à la racine du populisme en sa définition, sur quoi je reviendrai à l'occasion
wikiédia le définit ainsi :

Citation :
Le populisme désigne un type de discours et de courants politiques qui fait appel aux intérêts du « peuple » (d’où son nom) et prône à son recours, tout particulièrement en opposant ses intérêts avec ceux de « l'élite », qu'il prend pour cible de ses critiques, s’incarnant dans une figure charismatique et soutenu par un parti acquis à ce corpus idéologique.

il y a, dans le populisme, un fonctionnement en boucle, entre propositions des partis (exemple Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon) et "désirs" exprimés par « le peuple » (exemple, la Manif pour tous)

en ceci, le populisme comme expression politique est une expression de l'idéologie comme « vie quotidienne » (Roland Simon), et aujourd'hui Structure of Feeling (Raymond Williams) de l'idéologie française


Dernière édition par Admin le Jeu 7 Avr - 18:09, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Jeu 7 Avr - 18:08


populisme radical et transformation de l'État politique

il serait faux d'affirmer que le démocratisme aurait disparu de l'expression politique, c'est sa radicalité qui ne s'exprime plus comme dans la période fleurissante du démocratisme radical, entre 1995 et 2005

tout se passe comme si cette radicalité s'était mutée en populisme. C'est assez frappant dans la montée du "Tous pourris" qui accompagne les luttes sur le droit du travail, par exemple, ou les formules de Mélenchon et de ses partisans

dans le même mouvement, c'est la transformation de la démocratie politique en "État d'exception", vers une gouvernance mixte entre démocratie et dictature. Pour l'heure, nul besoin d'en finir avec le principe de la démocratie en tant qu'il est fondé sur le système électoral. Tout au plus assiste-t-on aux mesures tendant à juguler le "pluralisme", par exemple avec

Citation :
la proposition de loi organique modifiant les règles de l’élection présidentielle, notamment les modalités du parrainage et le temps de parole médiatique garanti à chaque candidat. Ce texte, voté ce mardi 5 avril, est passé inaperçu malgré la contestation des formations minoritaires.
source

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Dim 22 Mai - 16:38


quelque chose entre les oreilles !

Marx attaque 1/4

Misère de la politique, misère de l'État


France Culture 16.05.2016 54 min

Misère de la politique, misère de l'Etat,
comment reprendre la main sur cette activité qui fait la noblesse de l'homme ?
Comment Marx nous invite-t-il à faire descendre la politique dans la société ?
[/b]


Karl Marx en 1875
Crédits : John Jabez Edwin Paisley Mayall

LECTURES :
Citation :
- Karl Marx et Friedrich Engels, La Sainte famille, 1845, « La critique critique absolue », (Editions sociales, 1969), p.146-147

- Karl Marx, La Question juive, 1843, (Aubier Montaigne), p.123

- Karl Marx, Critique du droit politique hégélien, 1842 (Editions sociales, 1975)

EXTRAITS :

- L’exercice de l’Etat, film de Pierre Schoeler (2011)

- Dallas Buyers’ Club, film de Jean-Marc Vallée (2013)

REFERENCES MUSICALES :

- Anton Bruckner, Symphonie n°0, en ré mineur

- Stephane Schrader, Karawane

- Thiéphaine, L’homme politique

- Kabalevski, Concerto n°3 en Ré majeur

- NPL, Je vis, je visser

Et la lecture des Nouveaux chemins par Jean-Louis Jacopin: Karl Marx, Critique du droit politique hégélien, 1842 (Editions sociales, 1975)



la suite de

Marx attaque

2/4 Classe contre classe
3/4 Magie de la monnaie
4/4 Le feu de la critique


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 7 Juin - 23:07


le rouge dans le fruit :

le droit et la loi de l'État ne sont rien

la lutte pour la justice est légitime

Citation :
Article 35. - Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l'insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.

Constitution du 24 juin 1793

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mer 29 Juin - 15:37


un article intéressant pour s'y retrouver dans la confusion actuelle entre critiques démocratiques ou non de l'état d'urgence, de l'État policier, quand elles utilisent le concept d'État d'exception hérité de Carl Schmitt et Georgio Agemben

pour notre part, nous avons émis l'hypothèse d'une transformation de la fonction de l'État, des États-nations, qui ne remet pas en cause pour nous la critique radicale de Marx contre la démocratie politique. Autrement dit, notre critique de l'État ne s'entend qu'à l'intérieur d'une critique du Capital, et ce texte permet de vérifier que ce n'est pas le cas chez Agemben, ce qui peut aussi expliquer son succès actuel, du moins chez ceux qui pensent encore la démocratie politique comme une alternative anti-capitaliste



Article initialement paru sous le titre « No exceptions: authoritarian statism. Agamben, Poulantzas and homeland security » dans Critical Studies on Terrorism, 7 ; 1, p. 112-130.

Traduit de l’anglais par Memphis Krickeberg et publié avec l’aimable autorisation de l’auteur et de Taylor & Francis Ltd.


L’antiterrorisme est souvent appréhendé en termes d’exception et de suspension de l’État de droit. Contre cette lecture exceptionnaliste notamment développée par Giorgio Agamben, Christos Boukalas défend une approche stratégique-relationnelle des mutations des États capitalistes et des appareils sécuritaires, au regard de laquelle l’étatisme autoritaire apparaît comme une forme normale du pouvoir politique dans les sociétés capitalistes. Dans cette perspective, les potentiels de résistance aux stratégies du pouvoir ne doivent pas être localisés dans la « vie nue » mais dans les forces sociales et les luttes concrètes qui caractérisent la conjoncture actuelle.


Citation :
L’apport de cet article aux analyses critiques du terrorisme consiste en une présentation et comparaison de deux approches de la sécurité intérieure aux États-Unis1 : premièrement, l’approche en termes d’état d’exception, dérivée de Carl Schmitt et introduite au sein des débats contemporains via sa reconceptualisation par Georgio Agamben, et deuxièmement, une approche stratégique-relationnelle élaborée à partir de la théorie de l’État de Nicos Poulantzas et Bob Jessop.

Dans les deux premières sections, j’esquisse à grands traits l’approche en termes d’état d’exception et montre en quoi les développements récents de la sécurité intérieure résonnent avec celle-ci tout en la contredisant aussi par certains aspects. Je procède ensuite à une évaluation critique de l’approche d’Agamben que j’estime être conceptuellement fragile et analytiquement limitée pour comprendre l’antiterrorisme. Dans les trois sections restantes, je présente quelques aspects clefs d’une approche stratégique-relationnelle alternative et suggère un cadre plus pertinent pour appréhender l’antiterrorisme. Mais résumons d’abord mon argument.

Dans État d’exception (2003), Georgio Agamben procède à un réexamen fondamental d’un débat des années 1920 – partiellement implicite, partiellement explicite – entre Walter Benjamin et Carl Schmitt afin de défendre sa propre thèse sur le pouvoir politique formulée dans Homo Sacer (1998). Ce faisant, il fournit un cadre conceptuel qui résonne puissamment avec la vague de mesures antiterroristes post-11 septembre. Pour Agamben, la politique en Occident est devenue un état d’exception permanent nous réduisant (à commencer par les détenus de Guantanamo) à la vie nue. Cette analyse a été largement mobilisée, dans une myriade de variations, pour rendre compte du pouvoir politique sous l’antiterrorisme. Ainsi, par exemple, le rapport vie nue/souverain est utilisé pour re-conceptualiser les politiques frontalières (Vaughan-Williams, 2009) et appréhender les subjectivités résultant de la gestion de la crise financière (Brassett et Vaughan-Williams, 2010). Le camp – l’interface privilégié du pouvoir souverain et de la vie nue – devient le paradigme de la vie sociale et de la culture (Diken et Lausten, 2005). L’état d’exception permanent constitue la nouvelle configuration de pouvoir global (Hardt et Negri, 2004, p. 7), le résultat de la restructuration du monde (Callinicos, 2003, p. 6), la matrice d’un « contre-droit » (Ericson, 2007, p. 26-35) ou un terme synonyme de déclin de la démocratie libérale et de l’État de droit ainsi que de l’avènement de pouvoirs coercitifs arbitraires (Schurman, 2002 ; Bunyan, 2005 ; Michael-Matsas, 2005, p. 222–248 ; Whyte, 2005 ; Paye 2007)2.

Dans cet article, j’affirme que, malgré des correspondances fortes entre l’hypothèse d’Agamben et des aspects clefs de la politique anti-terroriste, la thèse de l’état d’exception ne peut pas fournir une interprétation adéquate de la politique contemporaine. « L’exception permanente » a pour prémisse une compréhension de la politique comme effet structurel des interactions entre le pouvoir souverain et la vie nue. Cet effet est essentiellement inaliénable à travers l’histoire (occidentale). Il reste le même quels que soient l’identité de celui qui occupe chaque position structurelle (vie nue, souverain), le contexte dans lequel se joue leur relation et les buts et significations qui la sous-tendent et l’orientent. Cette réduction de la politique à une condition éternelle et singulière la vide de son contenu, lui ôte ses formes socio-historiques spécifiques et, de ce fait, la rend impossible. L’analyse d’Agamben occulte ainsi des questions clefs attenant aux pratiques, processus, raisons et objectifs qui caractérisent la sécurité intérieure.

Afin de remettre la politique au centre de l’analyse et de fournir un cadre pour traiter de (ou du moins poser) ces questions, je propose une approche stratégique-relationnelle de la sécurité intérieure. J’avance l’argument selon lequel cette dernière constitue une reconfiguration de l’étatisme autoritaire, une forme étatique constituée pour gérer l’état de crise permanent caractérisant les sociétés capitalistes. « L’exception permanente » versus « la crise permanente » : les deux formulations semblent similaires. Mais ce léger changement de vocabulaire indique un basculement conceptuel plus large. L’analyse se déplace de celle de pures essences à celle de conjonctures socio-historiques spécifiques, les considérations théoriques basculent des structures vers les rapports sociaux et la base méthodologique est transférée du droit et du langage aux dynamiques sociales. En résumé, notre approche envisage l’antiterrorisme dans sa spécificité sociale et historique permettant ainsi une compréhension plus riche de la reconfiguration du pouvoir politique qu’il génère.

La thèse de l’exception

L’exception, telle qu’elle est exposée de manière paradigmatique par Schmitt (1985), se matérialise dans une situation d’urgence existentielle et constitue le moment où la politique normale cesse d’avoir cours. L’ordre légal et constitutionnel qui régule quotidiennement la politique ne convient plus pour faire face aux enjeux présents. Il est alors suspendu au profit de l’acteur le plus puissant et le plus résolu – le souverain – qui peut décider et agir comme il l’entend.

Le souverain est l’acteur dont la prérogative consiste à décider de l’existence effective de l’exception. Il ne s’agit pas (nécessairement) de l’entité qui crée le droit mais de celle qui dispose du pouvoir de suspendre le droit. Le souverain est un acteur singulier et unitaire qui, dans l’exception, concentre tout le pouvoir. Il annule ce faisant la pluralité des pouvoirs au sein de l’État libéral et fait ressortir la singularité inhérente à la logique même du pouvoir (Kondylis, 1994, p. 128-131). L’action du souverain ne repose plus sur le droit mais sur la force. Comme les évènements et dynamiques sociales ne sont plus médiatisés par l’ordre légal, l’exception constitue un moment de guerre ouverte au cours duquel l’antagonisme force/contre-force devient la seule détermination de l’action. L’intervention violente du souverain dans le cadre de l’exception prépare le terrain – voire créé un précédent – pour l’émergence d’une nouvelle normalité juridico-politique qui sera éventuellement établie après l’exception. Le spectre de l’exception anticipée détermine le contenu et les caractéristiques de la normalité juridico-politique. Par conséquent, l’exception n’est pas seulement un moment d’authentique création légale et politique mais constitue l’acte constitutif même de la normalité et prime par conséquent sur celle-ci (Kondylis, 1994, 126 ; Mills, 2008, 61-62).

Schmitt a rapidement restreint le potentiel radical de son analyse de l’exception en la réintroduisant dans l’ordre légal. Même s’il suspend le droit, l’état d’exception ne signifie pas l’anomie ou le chaos. La décision qui submerge l’ordre légal reste contenue au sein d’un cadre juridique. Son imprédictibilité même est prévue par ce dernier et, en retour, génère la normalité qui donne à la loi sa validité (Schmitt, 1985, p. 12-13 ; Agamben, 1998, p. 17-9, 2005, p. 36). De même, le souverain qui suspend et réinitialise l’ordre légal constitue une créature de ce dernier. L’ordre juridique détermine quelle personne ou institution assumera la décision et agira au sein de l’exception. Le souverain est un pouvoir juridiquement établi. Au cours de l’exception, il peut totalement suspendre l’ordre juridique mais non les règles fondamentales de l’ordre social (Kondylis, 1994, p. 156-157 ; Norris, 2005, p. 58). L’étatisme de Schmitt et son identification exclusive de la politique à l’État, du moins dans ses écrits antérieurs à la seconde guerre mondiale, lui permettent de localiser le souverain simultanément au sein et à l’extérieur de l’ordre juridique. Alors que le droit est suspendu par l’État, ce dernier subsiste et cherche à se sauvegarder. L’État constitue ainsi l’élément qui différencie l’exception du chaos (Kondylis, 1994, p. 162).

Sur cette base, Agamben procède à un double mouvement. D’abord, dans la lignée de Schmitt, il interprète l’exception et le souverain comme des concepts-limites appartenant à la fois à l’ordre juridique et se situant au-delà de ce dernier. Ces deux concepts sont mutuellement constitutifs. L’exception et le souverain émergent ensemble : la première désigne – ou révèle – le second comme force suprême capable de décider et d’agir au-delà des confins de l’ordre juridique tandis que le souverain peut non seulement intervenir sans restrictions au sein de l’exception mais dispose de la capacité même de la déclencher.

Agamben complète ce couplage conceptuel entre un sujet (le souverain) et une situation (l’état d’exception) en introduisant un autre concept : homo sacer, l’individu réduit à la vie nue. Agamben récupère cette figure des marges du droit romain originel au sein duquel elle renvoie à un type particulier de criminel exilé. L’homo sacer ne peut être sacrifié. En revanche n’importe quel membre de la communauté a le droit de l’assassiner sans être poursuivi pour homicide. Cette figure de celui qui ne peut être tué par la force politique organisée de la société mais dont la vie se trouve laissée à la discrétion des membres de la société constitue un autre concept-limite situé à la fois au sein et au-delà de la loi. Non protégé par le droit, l’homo sacer constitue l’objet du pouvoir dont la capacité à agir au-delà de toute contrainte légale est permise par le droit. Il existe une analogie étroite entre les deux entités : le pouvoir souverain met la vie à nu en lui ôtant ses médiations juridiques, et, simultanément, la vie nue fonde le pouvoir souverain en tant que tel dans la mesure où elle est son objet. Le pouvoir souverain et la vie nue se constituent mutuellement dans un même mouvement. Le souverain et l’homo sacer sont des concepts opposés mais homogènes (Agamben, 1998 ; Mills, 2008, p. 72 ; Murray, 2010, p. 64-65). Agamben établit ainsi le rapport mutuellement constitutif entre les deux subjectivités (homo sacer et souverain) et voit en lui le cœur de tous les rapports de pouvoir de la civilisation occidentale (Agamben, 1998, p. 8-9 ; Mills, p. 64-65). L’état d’exception forme alors le contexte situationnel qui est produit par ce rapport de pouvoir et qui simultanément le réalise. L’argument clef d’Agamben est que ce rapport constitue le « centre » dissimulé du « pouvoir », la « structure politique fondamentale » secrète (Agamben, 1998, p. 20, 2005, p. 86).

Jusqu’ici, Agamben reproduit le schéma schmittien de l’interrelation entre concept-limites permettant de saisir le sens véritable du pouvoir. L’introduction de la vie nue en tant qu’objet constitutif de ce pouvoir complémente mais ne remet pas en question cette construction. En effet, l’Ennemi de Schmitt, particulièrement sous les traits du Partisan, qui « connait et accepte sa condition d’ennemi existant hors du bien, du droit et de l’honneur » peut être considéré sous un prisme agambenien comme une créature de la vie nue (Schmitt, 2007, p. 11, p. 30).

Agamben dépasse cependant l’univers schmittien en affirmant la possibilité de l’état d’urgence « réel » existant totalement au-delà de l’ordre juridique. Dans la lignée de Benjamin, il récupère le potentiel radical de la violence (« divine ») de l’exception comme création ex-nihilo d’un nouvel ordre social (Benjamin, 1986, p. 52-64 ; Agamben, 2005). Il renoue en d’autre termes avec les implications radicales de l’exception que Schmitt s’était évertué à supprimer en la construisant comme concept-limite (Kondylis, 1994, p. 156-162).

Pourtant, malgré l’affirmation de la possibilité d’une exception révolutionnaire qui détruirait le souverain comme possibilité politique ultime, l’analyse de la politique contemporaine par Agamben reste confinée au schéma schmittien. L’exception prolifère dans tous les espaces de la vie sociale et cette expansion (topologique) la constitue comme (chronologiquement) permanente : l’exception est devenue la norme. La fondation du politique sur l’opposition entre le droit et la violence pure se voit dépassée. Le droit est drainé de son contenu et de sa signification et, pendant que les médiations légales se retirent, l’essence véritable du pouvoir en tant que puissance souveraine se révèle. Privés de nos médiations juridico-politiques, nous sommes tous réduit à la vie nue. Même s’il constitue une tendance toujours présente, cet état d’exception permanent atteint un nouveau stade de concrétisation sous la forme de la politique antiterroriste (en particulier américaine) post-11 septembre (Agamben, 2005). Dans la section suivante, je traite dans les grandes lignes de la pertinence de la thèse de l’exception permanente pour penser les réalités de la politique antiterroriste américaine.

La sécurité intérieure comme état d’exception

Les mesures antiterroristes, ainsi que celles visant à gérer la crise économique en cours, se caractérisent par une abondance d’éléments exceptionnels. Pour commencer, la législation antiterroriste a rejeté le judiciaire hors des enquêtes « terroristes » (i.e criminelles). Elle a transformé le maintien de l’ordre en une activité de prévention fondée sur le renseignement, dissocié la surveillance de la suspicion du crime, séparé la sentence punitive de la commission effective de l’acte illégal et a conduit à la prolifération de lois vagues, élastiques et subjectives notamment en ce qui concerne le crime au cœur de l’antiterrorisme, « le terrorisme intérieur », ainsi que la catégorie clef de la politique économique, « les actifs financiers ». Ces tendances combinées réduisent la loi à un simple instrument de mise en œuvre d’objectifs politiques (voir Paye, 2007, ch. 5-6 ; Donohue, 2008, p. 233-272 ; Boukalas, 13-40, p. 222).

Cet instrument est saisi par le souverain, ici l’exécutif fédéral et la Maison Blanche en particulier. Une fois le judiciaire marginalisé, l’exécutif se retrouve seul en charge d’un vaste appareil de maintien de l’ordre centralisé et l’appareil de renseignement, devenant de plus en plus omniscient, est ramené sous le contrôle direct du président. Les clauses légales vagues et mal définies donnent un pouvoir discrétionnaire total à l’exécutif pour sélectionner les cibles et agir comme l’entend son personnel dirigeant. L’exécutif a ainsi obtenu : a) des pouvoirs pour légiférer (loi de stabilisation économique d’urgence de 2008, EESA), b) son propre système juridique parallèle fondé sur la catégorie spéciale d’ « ennemi combattant » dans lequel il désigne le criminel et met en place un régime de détention, de jugement et de punition qui ne repose sur aucune loi et c) la capacité à assassiner les individus qu’il sélectionne (Samples, 2010 ; Roach, 2011, p. 208-210, p. 229-231). Il semblerait en effet que le retrait du droit révèle la puissance du souverain.

Cette puissance s’exerce avec intensité sur toute la population. La législation antiterroriste se montre extrêmement innovante dans sa capacité à étendre la culpabilité par association. En plus de la dissociation entre la peine et l’acte criminel, un vaste ensemble d’ « associés » peut être soumis à des mesures pénales du moment que le secrétaire d’État ou le procureur général en décident. Dans la mesure où le pouvoir policier cherche à sanctionner le crime avant qu’il ne se produise, la population entière est prise, du fait des criminels potentiels se terrant en elle, dans un gigantesque filet de renseignement. Ceci implique que la présomption de culpabilité devient de facto valable pour tous. Par ailleurs, le traitement légal réservé aux catégories criminelles spéciales exemplifié par Guantanamo est remodelé afin de s’appliquer à tous (depuis la loi d’autorisation de défense nationale de 2012). C’est à partir de cette catégorie clef de l’antiterrorisme que le souverain affirme son monopole sur la politique en criminalisant l’ « influence » politique excessive de la population sur le gouvernement. En bref, le retrait du droit signifie non seulement l’avènement d’une puissance souveraine sans bornes mais aussi celle d’une subjectivité qui n’est plus protégée par les médiations légales (voir ACLU, 2012 ; Belandis, 2004, p. 279-281 ; Boukalas, ch.5-6 ; Mattelart, 2010).

Il semblerait que l’antiterrorisme déchaine la triade état d’exception/pouvoir souverain/vie nue dans son intensité maximale. Quatorze ans après le 11 septembre et cinq ans depuis le déclenchement de la crise économique, on peut clairement affirmer que les pouvoirs d’ « urgence » sont devenus permanents. Ils sont en train de s’étendre, de s’intensifier et de se métastaser de la politique sécuritaire à la politique économique. Au cours de ce court début de siècle, les situations d’ « urgence » majeure de tel ou tel type semblent se précipiter et s’intensifier. La thèse de l’exception permanente qui s’étend à toutes les sphères de la vie sociale et créé la nouvelle norme sociale paraît être totalement confirmée.

Il subsiste cependant des aspects de la sécurité intérieure qui ne rentrent pas aisément dans le schéma de l’exception. Pour commencer, la plupart des modalités du pouvoir « souverain » et non-régulé sur l’individu étaient déjà présentes et inscrites dans l’ordre juridique bien avant la vague antiterroriste actuelle. Par exemple, le principe de « culpabilité par association » fut inséré dans le droit via la loi sur l’antiterrorisme et la peine de mort de 1996. La dissociation de la surveillance et de la suspicion criminelle fut introduite par la loi sur la surveillance du renseignement étranger de 1978 (FISA) qui visait à réguler des pratiques mises en œuvre depuis des décennies. Ces deux principes mirent à mal la présomption d’innocence et leur mise en pratique fut laissée à la discrétion du personnel à la tête de l’exécutif.

L’antiterrorisme systématise et intensifie ces modalités et, fait décisif, les étend. Initialement, elles définissaient les relations entre l’État et certaines catégories « spéciales » de la population (l’espion, l’étranger et le « terroriste international »). Le premier pouvaient négocier voire refuser aux secondes les protections légales normalement accordées à la communauté citoyenne. L’antiterrorisme étend l’application de ces modalités à l’ensemble de la population. Avec Agamben, nous pouvons affirmer que la norme de la catégorie exceptionnelle – la vie nue – devient la norme de tous.

Cependant, cette expansion se déploie sur un mode incrémental et organique. Elle s’accompagne de révisions, de résistances, de retraits et d’affinements. Ce procédé s’apparente d’avantage à une nappe juridique étendue pour couvrir de nouvelles parties ou l’ensemble du corps social ou à un effet de cliquet. Des pouvoirs coercitifs immenses sont ainsi introduits afin d’être appliqués à des fractions juridiquement et politiquement marginales de la population pour ensuite être étendus à tout le monde pendant que de nouveaux pouvoirs plus intenses sont élaborés pour la catégorie spéciale avant d’être de nouveau étendus à l’ensemble de la population et ainsi de suite. Dans tous les cas, nous sommes loin d’être confrontés à la force fantasmagorique de la décision souveraine qui ébranle et refonde radicalement l’ordre juridique existant.

En réalité, même s’il a connu des reconfigurations majeures, allant principalement dans la direction exposée plus haut, l’ordre juridique ne fut à aucun moment suspendu. Même si l’administration Bush présenta effectivement les évènements du 11 septembre comme un moment d’urgence existentielle, elle se montra fort réticente au fait d’être perçue comme un gouvernement « agissant avec résolution et fermeté ». Aucune section de la constitution ne fut suspendue ou contournée. Immédiatement mobilisé pour conférer des pouvoirs écrasants et arbitraires à l’exécutif, le Congrès s’exécuta promptement. De ce point de vue, l’ensemble du corps législatif antiterroriste produit dans la foulée du 11 septembre dément juridiquement et politiquement la thèse du décisionnisme et de la concentration de tous les pouvoirs par une unique entité qui prendrait les commandes dans l’exception. Le « souverain » cherche bien plutôt à s’octroyer un pouvoir discrétionnaire à partir du droit et à l’inscrire au sein de celui-ci via la mobilisation intense du législatif et, occasionnellement, du judiciaire.

Même les pratiques les plus excessives entreprises par l’administration Bush et Obama (par exemple, les assassinats extra-juridiques) sont défendues en termes légaux en tant que pouvoirs octroyés par le Congrès (dans la loi sur l’autorisation de l’usage de la force militaire de 2001). La surveillance des communications par l’Agence Nationale de la Sécurité (NSA) du Pentagone est autorisée par un mandat de la cour secrète FISA. Même dans un cas emblématique de pratique exceptionnelle comme Guantanamo, l’absence du droit est compensée par un labyrinthe de régulations extra-, quasi- et pseudo-légales (Johns, 2005). Celles-ci furent initialement élaborées par la Maison Blanche et le Pentagone mais au fil des triangulations répétées entre les trois branches elles ont fini par entrer dans le corps principal du code juridique (Roach, 2011, p. 200-211). Pour faire court, l’invocation de l’urgence ne mène pas à un déferlement décisionniste mais à un « obligationnisme » particulier en vertu duquel l’exécutif affirme être contraint à agir. Son action est alors immédiatement codifiée, mise en procédure et légalisée. La décision est niée, de même que la responsabilité qu’elle porte avec elle (Johns, 2005).

Struttura nuda

Dans l’analyse de la politique antiterroriste et, plus largement, des modalités contemporaines du pouvoir, c’est, d’avantage que les contradictions factuelles mentionnées plus haut, la faiblesse théorique de la thèse de l’exception qu’il convient de souligner.

En affirmant potentiellement le primat de la politique sur le droit et en reconnaissant le politique comme la source de la loi, la thèse de l’exception dirige notre attention vers la violence qui sous-tend l’ordre juridique et suggère un certain arbitraire dans les fondements de la vie sociale. Elle constitue par conséquent un contrepoint bienvenu au déni par la jurisprudence anglo-saxonne de l’arbitraire du droit, de son caractère politique et de sa fondation ultime sur la force ainsi que de sa dépendance à l’égard de cette dernière. À partir de là, les problèmes s’enchainent et s’accumulent en ce qui concerne sa compréhension du politique et du droit, son utilité analytique et sa validité théorique.

Premièrement, en ce qui concerne la politique, la construction schmittienne du souverain comme corps singulier incorporant organiquement et exprimant l’intégralité d’un « peuple » pré-politique est hautement idéaliste et, de fait, mythologique. De plus, le politique est réduit au polémique soit la distinction ami/ennemi (Schmitt, 1988, 1923, p. 38-44, p. 49, 1996, p. 16-32, 2004 ; Papacharalambous, 2009, p. 21, p. 27-29). Si pour Schmitt la politique se trouve appauvrie par l’absorption du social au sein l’État, ce qui génère « le Politique », le social est tout simplement absent chez Agamben. Pour ce dernier, la politique consiste en la gestion par le souverain de la vie nue, une vie extraite de tout rapport social. Similairement, toute politique significative (le Politique ?) consiste en l’affirmation anomique de la vie comme fait radical, contre et au-delà des médiations, rapports et significations sociales. Placer une vie désocialisée au centre de la politique revient à rendre cette dernière totalement autonome vis-à-vis de la société et la réduit à la simple existence (Huysmans, 2008, p. 174-180 ; Seymour, 2013). Son caractère de procès antagoniste ayant pour enjeu l’institution de la vie collective est nié, non seulement parce qu’en l’absence du social, la politique n’a pas d’objet, mais aussi parce que la vie nue annule la possibilité même de l’antagonisme et de la lutte. Cette dernière est seulement concevable dans le contexte de rapports, significations, formes et médiations socio-historiques spécifiques. La vie nue ne peut pas lutter. Voir une telle lutte dans les résistances de personnes « vivant nues », concentrées dans des camps, et cousant leurs lèvres et paupières revient à occulter le sens donné à cet acte, celui que d’autres lui assignent et le fait que c’est cette dynamique des significations sociales qui transforme cet acte, ainsi que tout autre, en une geste politique (Huysmans, 2008, p. 177). En résumé, vider la politique de son caractère social en nie la possibilité même.

Deuxièmement, la distinction normalité-exception s’avère moins nette qu’elle ne parait. Le souverain – i.e le concept-limite qui conduit de la normalité à l’exception – semble d’avantage inséré dans la loi que ne le supposent Schmitt et Agamben. Non seulement le souverain se voit-il conférer la capacité à agir dans l’exception par le droit dans la mesure où sa conduite est strictement orientée vers la préservation de l’ordre social et normatif, mais ses exigences, pouvoirs et actions doivent en outre s’enraciner dans le droit pour ne pas rester suspendus et sans conséquences. Cela n’a rien de particulièrement exceptionnel. Le droit n’est pas un texte fini et gelé mais constitue plutôt un processus dynamique de détermination et de décision. Il s’élabore continuellement au travers du rapport à ce qui est extérieur à son contenu, via l’incorporation de son extérieur infini (Fitzpatrick, 2005, p. 61-63).

Ce qui caractérise l’antiterrorisme est non seulement le besoin irrépressible qu’a l’exécutif fédéral américain de légiférer même sur ses pouvoirs les plus arbitraires mais aussi la réaction des plus grands juristes constitutionnalistes américains à la politique antiterroriste. Qu’ils proposent une séparation drastique des pouvoirs d’urgence de l’ordre constitutionnel afin de maintenir l’intégralité de ce dernier (Gross, 2003), défendent l’incorporation de procédures d’urgence détaillées dans la constitution afin d’éviter des abus (Ackerman, 2006) ou suggèrent de repenser de manière radicale l’intégralité de la structure institutionnelle en charge de la gestion des situations d’urgence (Scheuerman, 2002), ces juristes démontrent que la loi se (re)créé constamment en s’inspirant de ses externalités. Dans le cas présent, l’externalité dont la loi s’inspire est sa suspension même dans l’exception.

Troisièmement, les arguments précédents remettent en question l’utilité conceptuelle même de l’exception. Ici, l’expansion incessante des pouvoirs exceptionnels afin d’envelopper une gamme encore plus large de phénomènes sociaux (de la guerre et de l’insurrection populaire aux conflits du travail, aux crimes politiques, aux crises économiques et de nouveau à l’insurrection populaire) et leur réintroduction dans le corps principal du droit ont brouillé de manière significative la distinction entre la norme et l’exception (Scheurman, 2000 ; Neocleous, 2006).

Un paradoxe conceptuel émerge par ailleurs. Si la suspension de la norme est incluse dans le droit et autorise un agent politique consacré à agir dans un cadre d’exception, il s’ensuit que la suspension de l’ordre juridique établi est inscrite dans ce même ordre juridique. Ainsi, ce dernier reste valable pendant sa suspension : en suspendant l’ordre juridique, l’exception le maintient. Réciproquement, c’est seulement dans la mesure où l’ordre juridique établi se maintient dans l’exception que cette dernière peut être conçue juridiquement. Ainsi, le concept d’état d’exception permanent devient absurde : il impliquerait la construction d’un ordre juridique et d’une jurisprudence (accompagnées d’un système légal, d’une constitution, etc.) sur la base de l’exception. Un tel ordre juridique ne consisterait en rien d’autre qu’en l’affirmation qu’il peut être suspendu à n’importe quel moment. De la même façon, sa jurisprudence conclurait qu’il n’y a pas besoin de distinguer strictement la norme de l’exception et que les concepts légaux comme la jurisprudence sont par conséquent superflus (Kondylis, 1994, p. 138-141).

Quatrièmement, il convient de s’attarder sur la notion de « vie nue ». En extrayant l’homo sacer comme forme de vie archétypique qui est par le droit exclu du droit, Agamben semble avoir négligé sa signification dans le droit romain originel. L’homo sacer est déjà sacrifié. Son destin se trouve par conséquent pleinement inscrit et régulé par le droit (Fitzpatrick, 2005, p. 51-52). En faisant de la vie nue de l’homo sacer « le premier paradigme de la sphère politique occidentale », Agamben ignore sa disparition du droit depuis la fin de l’Empire romain. Il établit des liens ténus avec la condition du fils vis-à-vis du père dans le droit romain tardif ou avec le principe de l’habeas corpus dans l’Angleterre médiévale et néglige ainsi le fait que ces formes étaient pleinement et totalement intégrées au droit (Agamben, 1998, p. 87-89, p. 123 ; Fitzpatrick, 2005, p. 54-56).

En plus d’être mal construite sur le plan conceptuel, la notion de vie nue est difficile à saisir dans la mesure où il s’agit d’une essence extensive et indifférente aux formes, ce qui rend sa démarcation improbable (Fitzpatrick, 2005, p. 65). Si elle semble précaire dans les confins du droit, elle devient impossible en dehors de ceux-ci. La seul façon de fonder la vie nue en tant que non subjectivité, complètement passive vis-à-vis du pouvoir souverain et dépouillée de tous rapports, médiations et appartenances politiques et sociales est de nier le politique et le social (Laclau, 2007, p. 14-16 ; Negri, 2007, p. 75 ; Mills, 2008, p. 90-92 ; Neal, 2010, p. 123). La remise en question de la notion de vie nue déstabilise aussi celle du pouvoir souverain dans la mesure où la première constitue l’objet de la seconde. En fait, compte tenu du caractère mutuellement constitutif de la vie nue, du pouvoir souverain et de l’état d’exception, la constellation politique d’Agamben semble douteuse.

Cinquièmement, chez Agamben, la norme reste non-théorisée. Contrairement à Schmitt qui avance son analyse de l’exception en tandem avec une analyse de l’État capitaliste et du droit libéral, Agamben ne s’intéresse quasiment pas à la norme. Cette dernière est dénuée de tout contenu, elle constitue une jambe de bois pour faire tenir la thèse de l’exception. L’absence de théorisation de la norme affecte la notion de l’exception : nous ne savons jamais à quoi l’exception fait exception. Elle devient un signifiant flottant capable d’adopter n’importe quel contenu substantiel. Nous voyons par exemple, qu’à l’époque romaine, l’exception (iustititum) signifiait que le Sénat autorisait les citoyens à faire tout ce qu’ils considéraient comme étant nécessaire pour sauver la République (Agamben, 2005, p. 41). Dans l’Amérique post-11 septembre, l’exception signifie la mise en quarantaine et l’occupation de l’espace public par les forces armées de l’État. Le même concept de l’exception s’applique ainsi à deux réalités opposées. Ces deux situations exceptionnelles sont diamétralement opposées l’une à l’autre car elles constituent des exceptions à des normes juridico-politiques différentes. L’exception définit peut-être la norme mais l’inverse est tout aussi vrai. La question se pose de savoir dans quelle mesure un concept peut s’avérer crédible lorsqu’il n’existe qu’en opposition à un autre qui n’est jamais défini ou décrit.

Sixièmement, le vide substantiel de ce concept clef est la répercussion au niveau conceptuel du fondamentalisme structurel d’Agamben, un retour de bâton épistémologique. Sa méthode consiste en un travail d’excavation reconstructive à l’intérieur de structures (la loi, le langage) visant à localiser les moments originaires de concepts qui, de manière assez lâche et semi-consciente, déterminent la vie sociale à travers l’histoire (Agamben, 2009). Il vide systématiquement ses catégories et concepts de leur contenu socio-historique, cherchant ainsi à les rendre éternels, toujours et à jamais valables (Papachalalambous, 2009, p. 105). Sa « correction » du traitement foucaldien de la biopolitique l’illustre bien : une analyse socio-historique ne suffit plus, le pouvoir étant « toujours » biopolitique (Agamben, 1998, p. 11). Le triptyque vie nue/pouvoir souverain/état d’exception ne se réfère à aucun rapport ou processus social. Il s’agit d’un effet structurel, d’un jeu logique au sein de structures nues (voir Rasch, 2007, p. 92-94). En découvrant (ou construisant) l’origine d’un concept, Agamben le pose comme transhistoriquement valable (Laclau, 2007, p. 11) – en particulier si l’origine du concept se situe dans la « vie pré-sociale » (sic !) comme c’est le cas avec la vie nue (Agamben, 1998, p. 104).

Pourtant, la spécificité historique ne risque pas seulement de diverger du concept mais aussi de l’ébranler. C’est le cas avec le « souverain » dans le cadre juridico-politique féodal, qui, malgré l’appellation « souverain absolu », renvoyait à une figure aux compétences extrêmement limitées et strictement définies et qui ne pouvait absolument pas fonder le droit et encore moins les principes fondamentaux de l’ordre social (Kondylis, 1994, p. 171-172).

Plus important encore, quand le concept de la norme se trouve vidé de son contenu social, le jeu des homologies structurelles ne fonctionne plus. Parce que la norme n’est rien d’autre que du contenu socio-historique spécifique, elle ne peut exister comme structure nue. Sans le contenu, la norme n’existe qu’en tant que corollaire de l’exception. Mais cette dernière était censée tirer son contenu de son rapport à la norme. Si la norme est vide alors l’exception l’est aussi. Comment distinguer les deux ? En regardant certaines structures, le langage et le droit. Mais celles-ci ne sont pas traitées comme des pratiques sociales dynamiques et des champs d’antagonismes contestées (à la manière de Gramsci par exemple) mais comme des structures fossilisées. On se retrouve avec une norme ravalée à un concept juridique continu et abstrait avec lequel l’exception rompt juridiquement. La théorisation de l’exception a pour prémisse la fétichisation de l’ordre juridique.

Septièmement, le concept de l’exception envisagé comme une rupture avec l’ordre juridique et combiné à une conception du politique comme violence souveraine risque de ré-instituer l’illusion libérale d’un droit (la norme) qui existerait séparément de la politique et serait dénué de violence. Il obscurcit ainsi l’existence concrète du droit : une organisation particulière (et politique) du terrain, des objets et des modalités de la violence (Poulantzas, 1978 ; Neocleous, 2006, p. 76-77, p. 91-92). La vision agambenienne de l’exception risque en d’autres termes de défaire ce que le concept d’ « état d’exception » cherche à saisir.

Ce danger est surtout présent chez Schmitt car pour Agamben, l’état d’exception constitue bien plus qu’une plateforme pour critiquer le libéralisme. Il est supposé révéler l’essence du pouvoir, sa forme originaire et sa structure cachée, encapsulée dans les rapports entre le pouvoir souverain et la vie nue (Agamben, 1998, p. 9, p. 26, p. 84, 2005, p. 86, 2011, p. 245 ; Norris, 2005, p. 59-61, p. 64, p. 72 ; Mills, 2008, p. 65 ; Murray, 2010, p. 262). Cette essence est imperméable au temps et à la société. Agamben ignore l’existence du droit et de la politique en tant que phénomènes sociaux afin de produire une analytique du pur pouvoir. L’erreur constitutive de la thèse de l’exception consiste en la juxtaposition d’un « souverain » anthropomorphique agissant de sa propre volonté et de son propre accord et d’un « individu » atomisé et arraché aux ensembles de significations, liens et rapports sociaux dans lesquels il existe (Whyte et al., 2010, p. 148). Une fois extraits de leurs dynamiques, structures et pratiques sociales, le droit, l’État et l’individu forment des pseudo-entités et les analyses de leurs interrelations « normales » ou « exceptionnels » deviennent des caricatures.

Huitièmement, la pertinence analytique de l’analyse agambenienne du pouvoir pour penser la politique moderne est incertaine. La thèse d’Agamben ne nous permet pas mais nous contraint à examiner la république romaine, l’Allemagne nazie et la sécurité intérieure américaine (et littéralement tout ce qui se situe entre ces périodes) avec les mêmes outils analytiques. En effet, à strictement parler, ces différentes périodes relèvent de la même chose et ne peuvent être différenciées que par le degré de révélation de la vraie nature du pouvoir dans chaque cas (voir Scheuerman, 2006, p. 69). En désengageant son argumentation d’un ancrage dans la spécificité historique, Agamben nous prive de la capacité à nous pencher sur les raisons pour lesquelles et les modalités à travers lesquelles l’état d’exception est enclenché. Dans tous les cas, le bios est réduit à la vie nue sur laquelle le souverain exerce sa violence.

Il en résulte une aporie profonde quand la thèse de l’exception se confronte à l’actualité, y compris celle de la sécurité intérieure. Par exemple, alors que la décision est prise par le souverain, nous ignorons qui est le souverain. Quand bien même son identité serait spécifiée par la loi, il n’existe pas de garantie que l’entité en question détermine effectivement l’action. Que se passe-t-il par exemple si la mobilisation de l’exception par le souverain génère un coup d’État de l’armée contre son chef suprême ? S’agit-il là d’une exception au sein de l’exception ou d’un déplacement du lieu du pouvoir souverain ? Dans ce second cas, à quel moment ce déplacement cesse-t-il et comment pouvons-nous déterminer qu’il a effectivement pris fin ? Plus important encore, le président des États-Unis est-il « souverain » ? La branche exécutive (ou ses forces armées) qu’il préside constitue-t-elle une entité singulière, unitaire ? Le président doit-il dépasser, réprimer et réconcilier les divisions et les antagonismes internes de l’exécutif ? Quelle est la portée de la décision souveraine ? Tout le monde est-il affecté à égalité par celle-ci ? Par ailleurs, le souverain est-il un sujet doté d’une volonté et d’intérêts propres ou est-il lié aux antagonismes et aux intérêts qui caractérisent plus largement la société ? Dans le premier cas, qu’est-ce qui motive le souverain ? Cette motivation est-elle la même pour tous les souverains de tous temps ? Dans le second cas, serait-ce possible que le souverain agisse pour le compte de « puissants » opérant à l’ombre des institutions ? Le caractère de leur intérêts influencerait-t-il les modalités, l’intensité, l’extensivité, la durée et le but de l’exception et son déclenchement même ? Une exception déclarée par un souverain « capturée » par de grandes compagnies pétrolières serait-t-elle la même qu’une exception « capturée » par des professeurs des écoles ? (Et pourquoi le premier scénario semble-t-il plus plausible que le second ?). De plus, même si elle était concevable, la réduction à la vie nue (l’arrachement de l’individu à ses médiations légales et à sa capacité politique) constitue-t-elle le moment où le pouvoir souverain se forme ou celui où ce dernier s’effondre (Boukalas, 2012a, p. 292-293) ? Enfin, pourquoi la normalité existe-t-elle tout court ? Pourquoi le porteur d’un pouvoir énorme ne l’utilise-t-il qu’occasionnellement ? (Colatrella, 2011).

La capacité de la thèse de l’exception à apporter une réponse à ces interrogations paraît incertaine. Il semblerait qu’en faisant abstraction du contenu social et historique de ses concepts, Agamben ne soit pas en mesure de fournir des structures que l’on pourrait alimenter d’une réalité socio-historique spécifique. Au contraire, le contenu socio-historique ébranle ces structures vides : le prix de l’essentialisme est l’imperméabilité à toute réalité historique.

L’État et le droit de la société – une approche stratégique-relationnelle

Une tentative de penser les modalités contemporaines du pouvoir politique, particulièrement telles qu’elles sont reconfigurées par la politique antiterroriste, pourrait sans doute avoir comme fondement des positions épistémologiques opposées à l’essentialisme. Il s’agirait de conceptualiser le droit, la politique et leur interrelation comme des phénomènes sociaux dynamiques déterminés par, et conditionnant, les rapports d’antagonisme social dans des conjonctures historiques spécifiques. Il en résulterait une conception du pouvoir en termes d’articulations historiquement variables de rapports sociaux plutôt que comme un effet structurel anhistorique. Une telle position conceptualiserait la norme et l’exception relativement à des configurations différentes du pouvoir social. À cet effet, je propose une approche « stratégique relationnelle » (ASR) de l’État et du droit. Le basculement conceptuel impliqué par l’ASR engendre une mutation terminologique : on passe du souverain à la forme-État, de la vie nue aux dynamiques sociales, de l’exception à la crise et de l’état d’exception à l’étatisme autoritaire.

L’ASR conceptualise l’État non pas comme une subjectivité souveraine dotée d’une volonté et d’un pouvoir propre mais comme un rapport social. L’État est le résultat de dynamiques sociales, il constitue le terrain où celles-ci se jouent ainsi qu’une forme d’agentivité importante au sein de cet espace. L’État est créé par l’antagonisme social. Ses institutions permettent la reproduction de la domination de certaines forces sociales sur d’autres. Il ne possède pas le pouvoir. Le pouvoir d’État est plutôt une condensation de dynamiques sociales médiatisées par des institutions étatiques. Ainsi, l’État forme un terrain inégal d’antagonisme social. Les forces sociales luttent pour la définition du pouvoir d’État en capturant, ajustant, influençant, abolissant et créant des institutions étatiques. Par ailleurs, l’État constitue un agent clef dans l’antagonisme social. Il sélectionne, combine et appuie les stratégies de certaines forces sociales au sein du pouvoir d’État (et en exclut et désorganise d’autres). Son agentivité ne vise pas à sécuriser son propre intérêt ou à promouvoir sa propre puissance mais à soutenir les forces sociales qui sont représentées de manière prédominante au sein de ses institutions (pour des présentations plus détaillées de l’ASR de l’État, voir Poulantzas, 1978, p. 191-367 ; Jessop, 1990, 2008).

De façon similaire, une approche stratégique-relationnelle envisage le droit comme un rapport social. Le système juridique assure la reproduction durable et relativement pacifique de la domination de certaines forces sur d’autres. Le contenu du droit est une double codification de dynamiques sociales : ces dernières sont médiatisées d’abord à travers la matérialité institutionnelle de l’État et une deuxième fois via le système juridique. Ceci fait du droit un terrain et un enjeu de l’antagonisme social ainsi qu’un vecteur clef de l’intervention étatique au sein de celui-ci. De plus, le droit est créé par l’État et fournit le cadre fondateur de son institutionalité, de son pouvoir (ainsi que des limites de celui-ci) et de ses rapports avec la société, par-delà son cadre institutionnel. Ainsi, le droit constitue une codification particulière de dynamiques non seulement sociales mais aussi étatiques (Boukalas, 2014, ch. 2).

Même une présentation aussi elliptique de l’ASR, destinée surtout à marquer notre distance vis-à-vis de la perspective d’Agamben, peut nous aider à reposer la question de l’exception. La capacité de l’État à repousser les limites du système juridique, faisait ainsi advenir la question de l’exception, résulte de son rapport au droit dans la mesure où il constitue son producteur et exécutant principal. Il peut négocier, contourner, amender, suspendre ou abolir le droit car il le produit et l’implémente. Ce faisant, l’État n’est ni une chose (un effet structurel comme chez Agamben) ni un sujet (le souverain, comme chez Schmitt) mais une articulation particulière et une agentivité au sein de dynamiques sociales. La déclaration ou non par le souverain de l’état d’exception, le contexte, le contenu, l’intensité, la durée et les buts du moment exceptionnel ainsi que le soutien, la tolérance et la résistance de différentes forces sociales qui déterminent le succès des mesures exceptionnelles : tout cela dépend des configurations socio-historiques entre forces sociales et de la manière dont elle sont représentées au sein de l’État.

Similairement, plutôt que de figurer comme pendant sous-théorisé de l’exception, la normalité constitue une configuration stable de forces sociales ainsi que le cadre de la reproduction et de l’évolution ordonnée de cette dernière. Sous cet angle, l’exception constitue précisément le moment où l’antagonisme social ne peut plus être contenu dans ses expressions institutionnalisées que sont l’État et le droit, soit parce que la conflictualité est trop aiguë soit parce que les institutions politiques sont trop rigides. Ainsi, plutôt que de constituer un moment de re-création de l’ordre social, l’exception signifie au contraire la défense acharnée par l’État de cet ordre face à la menace posée par la population (voir Kondylis, 1994, p. 16 ; Laclau, 2007, p. 157-158, p. 175).

La nature de la menace et de l’ordre, le seuil à partir duquel l’ordre social se trouve « menacé », tout cela est socio-historiquement spécifique. La notion de crise pourrait ici fournir une correctif à la notion ouvertement abstraite et structuraliste de l’exception. D’abord, la crise peut être spécifiée en ce qui concerne ses formes. La crise politique, en particulier, peut prendre (et combiner) la forme d’une crise de l’État, de la légitimité, de la représentation, de la légalité, etc. Prendre cela en compte nous permet de situer d’avantage la discussion générale autour de l’ « exception ». Ensuite et surtout, la crise est l’œuvre de forces sociales. Même si toute organisation sociale, économique et politique contient ses tendances à la crise, cette dernière n’éclate pas à moins que l’antagonisme social ne transforme ces tendances en actualité (Poulantzas, 1976a). Dans ce contexte, le problème du rapport de la norme et de l’exception se transforme en interrogation sur les formes normales ou exceptionnelles de l’État et sur les formes juridiques qui y sont associées.

Les formes de l’État – normales et exceptionnelles

L’étaticité, soit le concept et le processus de constitution d’un État, implique une division radicale du travail politique : la capacité formelle, fruit d’un accord collectif ou bien imposée, à instituer, organiser, diriger et administrer la vie sociale est extraite de la société et monopolisée par un système institutionnel particulier, l’État (Castoriadis, 1983).

Par-delà cette caractéristique spécifiante, une discussion autour (ou une théorie) de l’État « en général » aurait peu de sens, compte tenu du fait qu’elle se référerait simultanément à l’empire perse, à l’Espagne du XIVe siècle ou la Suède du XXe.. Ces derniers constituent en effet tous des États. Une typologie des États en fonction du rapport social principal sur lequel ils reposent et qu’ils ont pour fonction de reproduire, nous aiderait à faire ressortir leur caractère distinct respectif. La discussion porterait alors sur des types d’État, l’État féodal, le despotisme oriental, la théocratie, l’empire, la monarchie absolue, etc. (Poulantzas, 1973, p. 142-167). Ici, je traite des États-Unis contemporains en tant qu’État capitaliste, un type spécifié par son institution sur la base de la séparation de la politique et de l’économie et orienté vers l’organisation de formes sociales et politiques afin que l’accumulation du capital soit garantie (Poulantzas, 1973, p. 355-358, 1978, p. 37-42 ; Jessop, 1990, 2002, p. 187-152 ; Neocleous, 2000, p. 190-194).

Cependant, l’identification d’un type d’État ne permet pas totalement de traiter de tout État donné dans un moment historique spécifique. Les types sont expansifs dans le temps et l’espace (dans un perspective centrée uniquement sur le type, la Hollande du XVIIIe et la Malaisie du XXIe seraient traitées comme des équivalents puisqu’elles appartiennent toutes les deux au type capitaliste) et ne se présentent jamais dans une forme pure. Des restes de types historiques précédents peuvent être préservés et s’avérer nécessaires pour la constitution du type présent. Par ailleurs, des États spécifiques peuvent appartenir à plusieurs types : un État patriarcal peut aussi être capitaliste (par exemple, l’Arabie Saoudite), un État capitaliste peut aussi être racial (par exemple, l’apartheid en Afrique du Sud), etc. (Poulantzas, 1973, p. 108-109 ; Koch et al., 2011, p. 70-73).

Ainsi, quand l’on se penche sur des États spécifiques, la question de leur type passe au second plan et celle de leur forme devient centrale. Le terme de forme-État se réfère ici à l’articulation historique spécifique du rapport entre l’appareil d’État et le pouvoir étatique, entre la structure et la stratégie étatique et entre l’État et la société située « en dehors » de ses institutions (Jessop, 1990, ch. 2 ; Boukalas, 2014, p. 252-261).

En ce qui concerne l’État de type capitaliste, on peut distinguer deux formes : normale (par exemple, la forme libérale-parlementaire ou administrative-sociale) et exceptionnelle (par exemple, le fascisme ou les dictatures militaires). Les formes normales se caractérisent par la séparation de l’État et de la société civile d’une part et la séparation des pouvoirs au sein de l’État d’autre part. Les rapports entre les différentes branches de l’État d’un côté et entre l’État et la société civile de l’autre sont régulés par la loi. La société civile intervient (i.e les forces sociales canalisent leurs demandes) dans l’État à travers des vecteurs institutionnels comme les partis, les syndicats, les lobbys, les ONG et consorts. Cet arrangement rend les formes normales stables, élastiques et capables de s’accommoder de configurations changeantes au sein des forces sociales (Poulantzas, 1973, p. 229-252, p. 296-303).

Par contraste, les formes exceptionnelles rompent, à des degrés différents, la séparation des pouvoirs et concentrent le pouvoir d’État dans les mains de l’exécutif – le militaire, la police et/ou les sommets de l’administration. Elles perturbent la séparation de l’État et de la société civile et (à travers l’incorporation et la répression) soumettent cette dernière au contrôle étatique. Ainsi, les formes exceptionnelles tendent à exercer le pouvoir non seulement au travers du droit mais aussi des décrets exécutifs. Les formes exceptionnelles s’enclenchent quand l’intensité de l’antagonisme social ne peut plus être contenue dans les canaux institutionnels existants, ce qui menace la continuation de l’ordre capitaliste. Elles suppriment l’antagonisme social et par conséquent ne peuvent pas s’accommoder des changements au sein de la configuration des forces entre fractions du capital ou entre ces dernières et les classes subalternes. Cela rend les formes exceptionnelles instables et enclines à la crise. Quand des changements significatifs dans la configuration des forces ont lieu (nécessairement) en dehors de l’État, ce dernier, une fois sa capacité coercitive dépassée par la situation, se brise. Cela génère un moment d’indétermination radicale qui peut menacer la continuation de la domination capitaliste et, par conséquent, le caractère capitaliste de l’État (Poulantzas, 1974, p. 313-329, 1976a).

Même à un niveau aussi général, la discussion autour des types et des formes de l’État conduit à reconfigurer le débat autour de l’exception, principalement en nous orientant vers l’analyse de la norme i.e de ce à quoi l’exception fait exception. Une telle perspective met en avant la pluralité des modes d’organisation du pouvoir politique, chacun étant caractérisé par ses configurations exceptionnelles propres. Il en ressort que l’exception à un mode d’organisation politique (par exemple, la république romaine) a peu en commun avec l’exception à un autre (par exemple, la sécurité intérieure aux États-Unis). De plus, l’insistance sur cette pluralité de constellations de pouvoir résultant d’une combinaison de formes (normales et exceptionnelles) de plusieurs types d’État s’oppose à la réduction des modalités du pouvoir à une dichotomie unique et transhistorique norme/exception.

La question est maintenant de savoir si les États-Unis contemporains constituent une forme-État exceptionnelle-dictatoriale ou normale-démocratique. Il est difficile d’affirmer que les États-Unis sont actuellement une dictature. Les institutions de la démocratie politique maintiennent leur forme et continuent de fonctionner normalement. Il n’y a pas de tentative d’annuler la démocratie mais plutôt de la transformer vers des formes plus oligarchiques. Ce projet est entrepris par les deux partis dominants et résulte d’un consensus politique et non d’un antagonisme aigu. En outre, il n’y pas de faillite des partis et réseaux politiques existants dans leur travail de représentation de la classe dominante (Poulantzas, 1974, p. 122-123 ; Belandis, 2004, p. 71-88).

Pourtant, il semble également difficile de négliger le durcissement autoritaire de l’État dans toutes les sphères d’activités, des pouvoirs juridiques aux représentations politiques, des modalités du maintien de l’ordre à la construction de plateformes citoyennes et de la restructuration institutionnelle à l’écrasement de l’opposition sociale. Ces tendances anti-démocratiques sont persistantes et systématiques.

Il semblerait que nous soyons confrontés à une forme-État hybride. Cela nous amène à traiter de l’étatisme autoritaire.

L’étatisme autoritaire – phase I et II

Le terme étatisme autoritaire (EA) fut élaboré par Nicos Poulantzas à la fin des années 1970 pour rendre compte des changements au sein de l’État providence keynésien visant à contrer sa crise. La tendance générale de cette mutation – et les caractéristiques qui spécifient la forme ES – consiste en un contrôle étatique étendu et intensifié de la vie sociale, combiné à une restriction des libertés démocratiques et, de façon plus générale, de la capacité de la population à influencer le pouvoir d’État. L’étatisme autoritaire est une forme normale de l’État capitaliste, qui, cependant, incorpore, combine et rend permanents plusieurs éléments autoritaires (Poulantzas, 1978, p. 203-204, p. 209).

Dans la première phase (initiée dans les années 1970), l’EA est marqué par un transfert de pouvoir du législatif vers l’exécutif et sa concentration aux plus hauts sommets de ce dernier de sorte que les fonctions de gouvernement se trouvent monopolisées par le président ou le cabinet. Le déclin du législatif est en partie responsable de l’érosion d’un cadre juridique stable, abstrait et universel ainsi que de la prolifération de législations ad- et post hoc et de prérogatives exécutives. Avec le déclin des parlements, l’élaboration de la stratégie et la décision politique ont de plus en lieu au sein d’un réseau de pouvoir parallèle et caché, formé de multiples forums qui transcendent les différentes branches étatiques et contournent les canaux formels de la représentation au sein de l’État. De plus, le rôle des partis politiques est renversé : de plateformes dans laquelle les membres de la société pouvaient suggérer et même imposer des politiques aux instances dirigeantes, ils se transforment en courroies de transmission relayant les décisions des dirigeants auprès des membres de la société. Ce renversement se combine à l’avènement des médias de masse qui deviennent le mécanisme idéologique prédominant. À mesure que les parlements et les partis déclinent, on assiste à une inflation de l’administration qui s’impose comme le site clef de l’élaboration des politiques et de l’antagonisme social. La bureaucratisation de la politique implique un changement de la légitimité étatique qui repose maintenant sur une base bureaucratique, au détriment de notions « d’intérêt général ». Finalement, la coercition se durcit. Le pouvoir policier a maintenant pour objet premier la « mentalité » de l’individu et « la cible du contrôle bascule de l’acte criminel à la situation criminogène, du cas pathologique aux environnements pathogéniques ». La prévention devient ainsi une stratégie du maintien de l’ordre. En outre, un arsenal juridique, martial et administratif se met en place afin d’empêcher les luttes populaires. Il reste « caché » et « en réserve » et n’est mobilisé que contre les manifestations d’antagonisme aiguës (Poulantzas 1976b, p. 321-322, 1978, p. 186, p. 210, p. 217-241 ; voir aussi Jessop 1985, p. 285-287, 2011, p. 48-51).

La période des années 1980 à 1990 est marquée par une contre-attaque capitaliste soutenue, conduite par la finance et se déployant sur la base d’une plateforme idéologico-politique néolibérale. L’autoritarisme étatique reste la plateforme dominante mais il est réajusté de manière significative afin d’accommoder et de promouvoir l’équilibre changeant des forces sociales : il entre dans sa seconde phase. La stratégie principale de l’État se construit maintenant autour de l’idée du « workfare »3. Sur la base d’une conceptualisation du travailleur comme coût de production (plutôt que comme une source de revendications), une concentration drastique de la richesse sociale s’effectue via la stagnation des salaires et des retraites, le dépouillement de la protection juridique des employés, la flexibilisation temporaire et à temps partiel, la taxation régressive et la restriction de la protection sociale. Les syndicats sont exclus des forums de la détermination politique, laissant le capital comme seul interlocuteur de l’État. Dans ce contexte, de garant de l’aide sociale et instigateur de la demande générale, l’État se transforme en coordinateur d’une économie privatisée et en exécuteur de la dérégulation.

Par ailleurs, l’échelle nationale cesse de constituer le site prédominant de la stratégie politique et économique. Par conséquent, l’État doit initier, orchestrer, légitimer et répondre aux développements au sein de et par-delà différentes échelles d’activité socio-politique (locale, régionale, nationale et internationale). La coordination de la politique au niveau de et entre ses échelles est prise en charge par des mécanismes de gouvernance publics-privés (le « réseau parallèle ») aux dépens des chaines de commandement hiérarchiques (Jessop, 2002). Le maintien de l’ordre se modifie aussi. De plus en plus déterminé par des corps de gouvernance, sa principale mission devient de sauvegarder le capital présent dans l’espace public (Garland, 2002). Enfin, cette phase est marquée par le retrait du « droit d’État ». Cela signifie la levée des protections légales pour les citoyens et les travailleurs face au workfarisme galopant (Handler, 2004, p. 48-54, p. 58-59, p. 76-78 ; Sommerlad, 2004, 2008) et s’exprime dans la capacité accrue du grand capital transnational à produire sa propre loi, à s’instituer et à réguler ses affaires (Teubner, 1997 ; Scheurman, 1999, 2001 ; Likosky 2003).


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mer 29 Juin - 15:38


(suite et fin)


Christos Boukalas a écrit:
La sécurité intérieure – l’étatisme autoritaire, phase III

Au tournant du siècle, cet arrangement entrait en crise. La stratégie néolibérale fut soumise à une pression populaire sévère dans les pays capitalistes du centre (Kelin, 2002, p. 3-40) car le mode d’accumulation fondé sur les investissements directs à l’étranger et les fusions qui étaient le moteur de l’économie tout au long des années 1990 avaient atteint l’épuisement. Les valeurs boursières firent un plongeon et un marché criblé de dettes se dirigeait vers un crash global (Panitch, 2000, p. 27-30 ; Brenner, 2009).

Au cours de cette séquence, aux États-Unis, les secteurs de l’armement et de l’énergie capturèrent la Maison Blanche et cherchèrent à éviter le crash en mettant en place un mode alternatif d’accumulation fondé sur la stagflation. Ce mode, en dehors de la débauche intra-capitale qui le caractérisait, impliquait une attaque frontale sur les intérêts matériels de la population (Nitzan & Bichler, 2009, p. 362-397). Le 11 septembre fut utilisé pour galvaniser le soutien à la fois de la population et des fractions capitalistes rivales en faveur d’un ensemble de politiques sous-tendant la nouvelle stratégie d’accumulation. Afin d’atténuer les effets néfastes de ce mode d’accumulation sur la population, cette dernière fut poussée à une dépendance accrue à la consommation à crédit.

Ce réalignement résulte de mutations de la forme-État et signale une troisième phase de l’EA. Ce nouveau moment consiste en une intensification radicale de l’exclusion politique de la population, combinée à une expansion drastique du contrôle coercitif étatique sur la société. Elle se cristallise autour de plusieurs grandes tendances. Le rythme délibératif et la logique du pouvoir législatif est sévèrement interrompu (en particulier, avec le vote de lois fondamentales comme le Patriot Act de 2001 ou l’EESA de 2008), de sorte qu’il fonctionne souvent comme un comité spécial de l’exécutif. Il en résulte des lois vagues, flexibles et mal définies qui lèvent systématiquement les limitations du pouvoir exécutif à la fois dans le contexte des investigations criminelles et de la politique économique. Le judiciaire perd le contrôle sur la police et cesse de superviser les enquêtes. Le respect des procédures est compromis et la charge de la preuve renversée au profit de la culpabilité par association. La catégorie criminelle au cœur de l’antiterrorisme (le « terrorisme intérieur »), subjective et déterminée par la motivation politique de l’acteur, constitue un élément crucial de ce bouleversement. De plus, on assiste à tournant préventif dans le droit criminel qui cherche à poursuivre le crime avant qu’il n’ait lieu.

Cette évolution laisse non seulement l’État de droit en lambeaux mais entérine aussi la fin de la logique et fonction spécifique du système juridique. Le droit devient un simple instrument utilisé par l’administration dans la poursuite de ces objectifs politiques. En ce sens, le régime pseudo-légal et dominé par l’exécutif de Guantanamo constitue l’acmé du déraillement systématique du système légal. Ce régime semble s’étendre à l’ensemble de la communauté citoyenne (Paye, 2007, ch. 5-6 ; Buckel et al., 2011, p. 164-165 ; Boukalas, 2014, p. 54-57). Le tournant préventif, combiné à un découplement de l’enquête criminelle et de la suspicion, signifie que tout le monde peut être suspecté de crimes non commis.

L’exercice du pouvoir policier se fonde de plus en plus sur le renseignement qui devient total et cherche à envelopper toutes les interactions entre individus (Donohue, 2008, p. 285 ; Treverton, 2011, p. 233-266 ; Boukalas, 2012a, p. 134-167). La surveillance généralisée des communications et de l’usage d’Internet de toute la population n’est pas un « abus » mais une occurrence systémique. Par ailleurs, le mécanisme du pouvoir policier se restructure. Le FBI se transforme d’agence policière en agence de renseignement, pendant que l’appareil de renseignement de plus en plus névralgique est centralisé et passe sous le contrôle direct du président. De manière similaire, à travers la mise en place du département de la sécurité intérieure, le vaste appareil policier sub-national (au niveau des États et local) est inséré dans le réseau du renseignement et mis sous contrôle fédéral (Boukalas, 2014, ch. 8-9).

La nature politique du terrorisme fait de l’activité politique populaire une cible première à la fois pour l’appareil de police national et sub-national. Elle est lourdement surveillée, soumise à un harcèlement sans fin, infiltrée et réprimée. Sa pénalisation s’intensifie constamment et les pouvoirs policiers pour la contrer sont étendus. Après les partis et les syndicats, la rue est maintenant fermée pour la politique populaire.

En outre, on assiste à un changement dans le mode de légitimation du pouvoir d’État qui se fonde maintenant sur l’expertise (supposée) en matière de sécurité. Contrairement à l’expertise économique, partagée dans une certaine mesure par le public et qui peut par conséquent faire l’objet de débats, l’expertise sécuritaire est secrète, faisant de la légitimité une question de foi (Boukalas, 2012a, p. 291-292). Dans ce cadre, le rapport sécurité-population se voit remodelé. Il devient maintenant avant tout coercitif. La conceptualisation de chaque citoyen comme un suspect de crimes non commis inscrit l’ensemble des rapports État/population dans un méta-rapport de police. Cela signifie une importance croissante de la police au sein des mécanismes étatiques ainsi que sa politisation accrue : elle cible la mobilisation politique populaire, elle est contrôlée par les sommets de l’exécutif et elle définit les rapports État/population. Par ailleurs, l’État met en place des plateformes de participation citoyennes à la sécurité intérieure (le programme Citizen Corps) à l’intérieur desquelles le participant est conditionné à travailler au sein de hiérarchies strictes (où il est invariablement situé en bas de l’échelle), sans salaire, assurance ou protections et droits sociaux (Boukalas, 2012b).

Dans cet État de la sécurité intérieure, le workfarisme – l’attaque sur les intérêts matériels de la population – continue sans relâche. Le volontaire de la sécurité intérieure est conditionné en tant que sujet du workfare et le travailleur est conceptualisé comme une menace potentielle, ce qui permet de le dévaluer d’avantage. En effet, la période d’émergence de la sécurité intérieure coïncide avec une vague d’attaques sur les intérêts matériels de la population. Par contraste, le réseau de pouvoir parallèle État-capital (par exemple, « les comités consultatifs ») est légalisé et reconnu comme la structure d’élaboration politique principale. Elle est protégée du contrôle populaire (et même parlementaire). Cependant, la création de tels réseaux reste la prérogative de l’exécutif. Une marge d’action plus grande lui est octroyée pour protéger certains capitaux de poursuite criminelles à travers leur désignation d’ « infrastructure critique » et pour distribuer des contrats et des fonds de sauvetage comme il l’entend aux entités privés qu’il sélectionne (Loi sur la sécurité intérieure de 2003 ; 2008 EESA). Il semble que la vie nue soit merveilleuse pour le capital.

Nous assistons non seulement à une résurgence de l’étatisme à l’ancienne qui absorbe la machinerie de gouvernement mais, en outre, l’échelle nationale redevient prédominante. Les stratégies sécuritaires et économiques se mettent en place avec l’échelle nationale pour horizon ultime même si elles impliquent une activité au-delà. Prise dans son ensemble, la sécurité intérieure constitue une reconfiguration de la forme-État qui autorise une action exécutive ultra rapide et arbitraire à la fois en matière économique et sécuritaire et qui établit une méga machine pour prévenir, réprimer et écraser l’antagonisme social. La sécurité intérieure est le blindage de l’État capitaliste face à la crise actuelle et à venir. Elle garantit une gestion sécurisée de la crise tout en exacerbant les conditions qui la causent : l’exclusion politique et la dépossession matérielle de la société.

Par contraste, le capital dominant fait quasiment de l’État son affaire privé. En outre, la configuration présente du mécanisme étatique semble parfaitement capable de réguler l’antagonisme intra-capital. Ceci se manifesta dans le transfert fluide de la domination du secteur des armements et de l’énergie vers celui la finance depuis 2008. Ce basculement impliquait un changement dans la prédominance des mécanismes étatiques passant du département de la Justice et du Pentagone au Trésor et à la Fed. Il semblerait par conséquent que la nature hybride de l’EA prenne maintenant la forme d’un double édifice politique : un État-démocratique normal pour le capital dominant et un État exceptionnel-dictatorial pour le reste. En prenant en considération la signification sociale des formes exceptionnelles, nous voyons que le déferlement du « pouvoir souverain » est aussi le signe du caractère limitée et instable de l’hégémonie sociale.

Conclusion

À partir de deux trajectoires différentes, notre aperçu de la sécurité intérieure semble arriver à deux conclusions similaires : un état d’exception permanent pour Agamben et un double édifice politique gérant la crise permanente (actuelle et anticipée) du point de vue de l’ASR. Cette convergence est frappante et implique une compréhension similaire de l’actualité du pouvoir politique. Pourtant, mis à part le fait de partager un intérêt commun et marqué pour la configuration actuelle du pouvoir, cette similarité est trompeuse. Pour commencer, il n’existe pas de notion du pouvoir « contemporain » chez Agamben. Le pouvoir est essentiellement toujours le même – un effet du rapport structurel entre la vie nue et le souverain. Ce qui varie est le degré de révélation du pouvoir, et celui-ci atteindrait dorénavant des proportions apocalyptiques. Au contraire, l’ASR prend soin de distinguer les formes de pouvoir dans leur temporalité respective, comme nous l’avons vu à travers notre examen des types, formes et phases de l’État. Agamben cherche à définir la nature éternelle du pouvoir tandis que l’ASR cherche à comprendre les conjonctures historiques. Là se situe la différence clef entre les deux perspectives.

La réintroduction de l’histoire signifie aussi le retour du social comme champ analytique. Alors que le concept du social brille spectaculairement par son absence chez Agamben, il constitue le fondement épistémologique de l’ASR. Ainsi le souverain se dissout-il ici dans l’État et le droit conçus comme des rapports sociaux créés par des dynamiques sociales. Par ailleurs, ré-instituer l’histoire et la société en objets d’analyse implique le retour de la politique et de l’antagonisme social. Oublié dans la structure du pouvoir souverain et de la vie nue, l’antagonisme social constitue la dynamique clef que l’ASR cherche à capturer. Cela se manifeste dans le basculement analytique de l’ « exception » vers la crise appréhendée en tant que dynamique sociale et dans l’exposition des forces sociales (le capital dominant et ses secteurs, les mouvements populaires) comme des acteurs clefs dans la reconfiguration du « pouvoir ». Il en ressort que l’EA constitue un signe de faiblesse du présent ordre social.

Finalement, alors que l’approche agambenienne semble condamnée à ricocher d’un niveau d’abstraction très élevé au particularisme, dégageant des correspondances éparses entre l’essence éternelle du pouvoir et certaines micro-pratiques et artefacts, l’ASR nous invite à explorer l’espace entre l’abstraction élevée et la particularité. En se concentrant sur le contexte des dynamiques socio-historiques, elle se montre capable de déchiffrer la convergence de « lignes de force générales », exprimées (dans la mesure où elles sont discernables) dans les orientations stratégiques du pouvoir d’État. Elle permet ainsi une compréhension riche des manières dont les motivations, les pratiques, les stratégies et les significations se combinent afin de produire des conjonctures spécifiques.

On pourrait certes défendre l’argument selon lequel l’étatisme autoritaire est une instanciation de l’état d’exception qui n’est pas contraire à celui-ci mais l’affirme plutôt. Mais, dans la mesure où nous sommes confrontés à des phénomènes sociaux actuels et non pas aux révélations des arcanes de la divinité du pouvoir, cela importe-t-il vraiment ? L’approche stratégique-relationnelle place la société et ses rapports dynamiques au cœur de l’analyse plutôt que dans le non-lieu entre la vie nue et Béhémoth. Cela devrait suffire à distinguer la théorie sociale de la théologie politique.


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notes

1. Créé le 27 novembre 2002 par le Homeland Security Act (Loi sur la sécurité intérieure), le United States Department of Homeland Security (département de la Sécurité intérieure) compte 8 missions principales parmi lesquelles la prévention des actes de terrorisme figure au premier rang. Il regroupe sous une même tutelle administrative 22 agences fédérales jusqu’alors distribuées au sein de divers départements et agences de l’administration. La « sécurité intérieure » se réfère ici au département de la Sécurité intérieure et à l’ensemble des dispositifs, savoirs et processus de contrôle qui lui sont liés (N.D.T). [↩]

2. Pour une revue critique de quelques-unes de ces positions, voir Neocleous (2006). [↩]

3. Le terme difficilement traduisible de « workfare » désigne à la fois un ensemble de programmes sociaux et l’idéologie qui les légitime. Kinsky définit le workfare de la manière suivante : « Les programmes de workfare posent comme principe que les bénéficiaires de l’aide sociale doivent travailler pour toucher une allocation mensuelle ». Le workfare « vise à restreindre le nombre d’allocataires de l’aide sociale ou au mieux à conditionner l’accès à celle-ci à un travail dévalorisé, ce qui en fait davantage un programme anti-assistance qu’un aménagement de celle-ci. En outre, le recours au travail des allocataires du workfare a largement participé aux entreprises de flexibilisation et de dégradation des conditions de travail du salariat américain. Loin de chercher à établir des passerelles entre le welfare et le salariat, le workfare attaque simultanément ces deux institutions de l’État social. » (Kinsky, 2009, p.1) (N.D.T). [↩]

Christos Boukalas


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27 juin 2016 Christos Boukalas



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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Dim 17 Juil - 9:10


à plusieurs reprise, sur mon site Patlotch.com, dans ce forum, chez Médiapart à propos de laïcité, j'ai rapproché la critique de l'Etat par le jeune Marx, la citoyenneté comme religion d'État, à ceux de Pierre Legendre sur sa fonction totémique, comme "emblème" avec ses symboles (le drapeau, Marianne, la figure du Roi, du Président...). Voir à la page 1 de ce sujet, 10 octobre 2015



voici une interview récente de Pierre Legendre

Pierre Legendre : État, la désintégration

Alexandre Devecchio  Le Figaro 3 janvier 2016

FIGAROVOX/GRAND ENTRETIEN - Penseur inclassable célébré à l'étranger, le trop rare Pierre Legendre a accordé un entretien exceptionnel à FigaroVox. La question de l'État et la France, deuxième partie.

Pierre Legendre est professeur émérite de l'université Paris-I et professeur à l'Ecole pratique des Hautes études, section des sciences religieuses. Peu connu du grand public en France, il est considéré à l'étranger comme un des plus grands de la pensée française contemporaine. Aux éditions Fayard, dernièrement : Fantômes de l'Etat en France, Ce que l'Occident ne voit pas de l'Occident, Dominium mundi: l'empire du management. Il est l'auteur de trois films, dont La Fabrique de l'homme occidental.

PROPOS RECUEILLIS PAR ALEXANDRE DEVECCHIO @AlexDevecchio

● A lire aussi, la première partie : Pourquoi est-il si difficile de définir l'Etat en France ?

Citation :
La percée du Front National traduit-elle la volonté des Français de retrouver un État fort ?

Pierre LEGENDRE: État fort ou faible, la question n'a plus de sens. Avant d'évoquer le FN, dont on sait la marque antisémite originaire, mais aussi la connivence de jadis avec ceux qui avaient mené la répression à outrance en Algérie, je voudrais dire ceci. Après s'être laissé porter durant des décennies par la vague libérale-libertaire qui a déferlé sur l'Europe sans réflexion critique, l'élite au pouvoir s'étonne aujourd'hui non pas des effets décivilisateurs de cette vague, massivement déniés, mais seulement des accidents qu'elle provoque dans notre vie politique. Et je connais trop bien le fonctionnement des prédicateurs parisiens toujours prompts à stigmatiser, selon des catégories quasi pénales, ceux qui pensent hors du troupeau, pour ne pas m'étonner, moi, des grands airs effarouchés devant ce qui survient.

Ces temps-ci, une certaine presse aux accents de Pravda à la française parlait avec une emphase admirative d'un intellectuel dont le discours, je cite, «a renversé la table». Mais alors, pourquoi le discours d'un parti ne réussirait-il pas le même exploit ? Manifestement, les amateurs de discours renversants sont pris de court. Amuser la galerie avec le Front National ou avec Monsieur Tapie naguère présenté comme un modèle à la jeunesse, ça ne dure qu'un temps. Et je ferai remarquer que le FN étant devenu le fournisseur d'un vocabulaire patriotique qu'on cesse de brocarder, nécessité oblige …., il se peut que ce Front National finisse par obtenir paiement pour services rendus!

Ma conclusion tient en peu de mots. Si au moins la percée revancharde du FN donnait à réfléchir, ce pourrait être un gain, le gain d'une leçon. Mais j'en doute.

L'un des chapitres de votre livre s'intitule «la foi en l'État, ou le fiduciaire français». La France s'est-elle construite dans la religion de l'État ?

De quoi parle-t-on avec le mot religion ? Nous sommes en Europe, toujours marquée par la ligne de fracture entre traditions dont je maintiens qu'elles sont inconciliables, en dépit de notre œcuménisme qui en réalité est une arme : l'Ouest catholico-protestant, l'Est orthodoxe. La France laïque ne comprend pas plus que les autres États de notre voisinage la Russie, la Grèce et les Balkans.

Pourquoi évoquer tout ça ? Tout simplement parce que ce mot juridique des Romains baptisé par le christianisme latin, nous l'utilisons à tout-va pour lui faire dire ce qu'on veut. J'ai dénombré une quarantaine de définitions ! Voilà pourquoi j'utilise le terme de fiduciaire pour sortir du brouillard. Il signifie que l'espèce humaine, l'animal parlant, ne peut vivre sans être fondé à vivre. Individuelle ou sociale, la raison de vivre est construite avec des mots, une Référence fondatrice à laquelle nous faisons crédit. La religion, c'est du crédit, du fiduciaire. La religion est, si je puis dire, une sorte de banque qui accrédite un discours fondateur.

Le pouvoir d'Ancien Régime recevait son crédit de la divinité chrétienne, il était en dette avec Dieu et s'acquittait de sa dette par la répétition rituelle, par des liturgies très élaborées. L'État monarchique était ainsi fondé à gouverner, c'est-à-dire à formuler des règles. Comme tous les montages dénichés par l'ethnologie, l'État à l'occidentale marche comme ça, nous sommes fondés comme citoyens par un montage fiduciaire, autrement dit par une religion.

La Première République avait mis en scène la déesse Raison. Nous, les ultramodernes, nous avons un panthéon plus fourni ; les Français ont non seulement la figure divinisée de la République laïque et ses liturgies, mais aussi, en ressortissants de l'Occident industrialiste et mercantile, ils célèbrent l'Argent. Ce serait le moment de lire un petit texte jamais commenté d'un certain Karl Marx sur deux figures unificatrices : le Christ et l'Argent ! Voyez l'iconographie du dollar… «In God We Trust». [c'est la première fois que je lis Legendre faire lui-même le rapprochement dont je parlais. Au moins ne l'ai-je pas trahi...]

Aujourd'hui, l'Éducation, ça consiste à produire des citoyens qui désapprennent à apprendre les fondements normatifs du lien social et ne sont que créanciers….

Alors oui, si l'on saisit ce concept de fiduciaire qui nou s renvoie à la dimension universelle du langage, et si on continue à user du mot religion (pourquoi pas?), on peut dire que la France s'est construite dans la religion de l'État. Une religion plutôt intégriste, un «nouveau christianisme» pour reprendre la formule des saint-simoniens au XIXe siècle. L'État à la française est le Rédempteur laïque, un Sauveur sécularisé. Dans cette perspective, je ne vois pas où serait la différence entre l'État monarchique et l'État révolutionnaire.

La contre-épreuve, c'est la situation concrète de l'État administratif menacé par l'intégrisme individualiste. Le «service de l'État» ne veut plus rien dire, face à l'idéologie du libre choix sur le marché de tout, qui prétend disposer de tout, donc de la logique fiduciaire des institutions. Et ça donne quoi? Un monde à l'envers, où l'État, perdant sa raison d'être, dissout le rapport à l'autorité, bannit les tabous protecteurs, démolit les normes langagières elles-mêmes. Évidemment, ça commence par défaire l'Éducation, ces lieux dont notre professeur Renan disait : «L'État met la main sur l'âme». Aujourd'hui, ça consiste à produire des citoyens qui désapprennent à apprendre les fondements normatifs du lien social et ne sont que créanciers….

L'État français fortement centralisé est-il compatible avec la construction européenne ?

L'Union européenne est-elle aujourd'hui pour les Français autre chose qu'une bureaucratie ? La France a inventé au XVIIIe siècle ce mot qui a fait le tour du monde, et nos mœurs politiques s'accommodent très bien de réglementations envahissantes. Alors que les Anglais et les Allemands sont pointilleux pour défendre leur propre prérogative parlementaire contre Bruxelles, les Français ne sont pas si regardants et se contentent de rouspéter…

Après tout, en matière de justice, c'est pareil ; la maxime de la Révolution «Juger, c'est aussi administrer» reste d'actualité, elle en dit long sur nos manières de bafouer la séparation des pouvoirs. Un exemple : quand un arrêt de la Cour de cassation froisse une catégorie sociale capable d'ameuter les médias, nos gouvernants n'hésitent pas à faire voter une loi ayant pour effet de passer cette jurisprudence à la trappe… Et je rappelle la manie de légiférer à tour de bras, jusqu'à produire des textes dont on sait qu'ils ne seront pas appliqués !

L'État fortement centralisé est-il compatible avec la construction européenne ? Le désordre juridico-politique que je viens d'évoquer inciterait à vous répondre : oui, car cet État-là est prêt à tout avaler, et l'Europe fourre-tout justifie alors que l'on persiste à n'en rien vouloir savoir.

Mais, si l'on sort de cette torpeur, ma réponse est non. Elle découle de mes propos précédents sur l'État et la Nation, sur le fond historique des choses. Construire l'Europe et non pas seulement la supporter, ça supposerait une audace politique qui pour l'heure est absente. Il n'est pas à l'ordre du jour de faire le ménage dans nos structures intérieures françaises, d'injecter une bonne dose d'esprit fédéral dans l'institution du territoire et dans la formation des responsables du système administratif, et surtout d'élargir notre horizon par une réflexion digne de ce nom sur la généalogie du continent. Un continent qui contient aussi la Russie orthodoxe et tout un monde pris de haut par des discours expéditifs.

L'Union européenne est-elle morte ? [c'était en janvier, avant le Brexit donc]

Quand on parle de construction européenne, qu'est-ce que ça dit à la jeunesse, qui voyage si facilement aujourd'hui ? Considérons d'un peu plus près l'offre…, pas la prédication, mais le cadre institutionnel de l'Union.

L'Europe, c'est bien beau, mais le projet, obèse et bavard à la française, de Traité constitutionnel européen, finalement rejeté en 2005 par la France et les Pays-Bas, avait à mes yeux quelque chose de ridicule ; pour nombre de personnes averties de l'histoire comparative des formes étatiques, cette scolastique méticuleuse avait quelque chose de dérisoire. La démocratie n'étant pas le fort de cette Europe d'esprit étriqué et souvent cynique, on s'est rattrapé en bricolant des traités de remplacement…. Pour une fois, on n'est pas allé jusqu'à imposer de refaire le référendum, pour annuler le non dans les deux pays concernés!

Justement, ça me fait penser à la boutade d'un opposant à Napoléon III. Un député est censé s'adresser à l'électeur paysan: «Mon ami, le référendum est un mot latin qui veut dire oui» ! Au fond, c'est l'état d'esprit des multiples chefferies en titre, qui rivalisent d'ingéniosité dans les bureaux de Bruxelles. Si vous vous intéressez à ce tripot, qui nous concerne tous, nous autres simples citoyens, tâchez de trouver ce petit essai passionnant, publié par Northcote Parkinson en 1957 sous le titre 1 = 2 ; il résume avec humour les inexorables lois d'une Bureaucratie sans tête ! Pour tout dire, on a fabriqué un empilement de fonctions sans âme.

Nos États subissent les effets à long terme de l'Holocauste qui a tué des millions de Juifs. Ce massacre d'une portée bien spéciale veut dire le meurtre de l'Ancêtre dans la culture européenne, dite judéo-chrétienne.

La France, dont je crois avoir soupesé les chances de s'auto-réformer comme très faibles sans pression extérieure, s'est enfermée dans une non-pensée sur elle-même et sur l'Europe.

Souvenons-nous: Napoléon voyait l'Europe comme extension française, «la Grande Nation». Ce n'était pas le cas de De Gaulle. Car de Gaulle avait compris que cette Nation française centraliste reste d'un maniement délicat et qu'une fois éteinte la rivalité millénaire avec l'ex-Empire germanique, la France ne pouvait pas tenir son rôle national sans boussole. Après lui, la partie s'est jouée en inversant la logique: d'abord l'économie et les techniques gestionnaires, le reste suivra, c'est-à-dire l'essentiel, à savoir une vision claire et assumée du «qui sommes-nous, où allons-nous?» dont se soutiennent les Nations.

La nullité politique et la passivité, qui ont fini par déséquilibrer et malmener l'Europe du Sud leurrée par les discours à l'eau de rose et la ruée financière, ont aussi pour effet de réactualiser les enjeux d'hégémonie au sein de l'Europe. Pour l'instant, je dirai que l'Allemagne fait son beurre….

Quant à la France, je vois qu'elle a pâti du postulat positiviste qui dominait l'équipe de Jean Monnet et ses successeurs. À quoi s'ajoute le fait que, dans l'intervalle, les États-Unis ont eu les moyens de transformer l'Europe en glacis, à l'instar des anciens «pays frères» de l'ex-URSS. Devenue ignorante de ce que signifie culturellement et politiquement son centralisme invétéré, la France suit un mouvement sur lequel elle semble ne plus avoir prise, avec indifférence ! Nous en sommes là.

Vous écrivez : «Comment est-il possible de s'intégrer à la désintégration ?». La crise de l'intégration est-elle la crise d'un État qui se désintègre ?

Avant tout, j'évoquerai le contexte dans lequel votre question s'inscrit forcément: «l'effondrement de la civilisation moderne». Cette formule de Ian Kershaw, historien du nazisme, parle de la dictature hitlérienne qu'il qualifie ainsi : «une forme de souffle nucléaire au sein de la société moderne. Elle a montré de quoi nous sommes capables». Et moi j'ajoute: nos États subissent les effets à long terme de l'Holocauste qui a tué des millions de Juifs. Ce massacre d'une portée bien spéciale veut dire le meurtre de l'Ancêtre dans la culture européenne, dite judéo-chrétienne. C'est le principe généalogique, autrement dit le principe de Raison, qui a été touché.

Mon propos, qui tient compte du conflit originaire avec le judaïsme, ne se contente pas des discours habituels sur la Shoah et les horreurs infligées aux Juifs par leurs persécuteurs nazis. Il porte sur la fracture civilisationnelle intrinsèque, qui concerne l'Occident tout entier. C'est à partir de là que devient compréhensible concrètement le souffle nucléaire dont parle Kershaw. Il s'agit du coup porté à l'institution de la filiation, de nouveau subvertie par les propagandes et les pratiques juridiques aujourd'hui à l'œuvre.

De même qu'on n'a pas vaincu le nazisme par des arguments, mais par les armes, on ne viendra pas à bout de l'épidémie de ceux qui se donnent pour idéal le meurtre, par des mesures à caractère symbolique.

En quoi la Seconde Guerre mondiale a-t-elle constitué une rupture ?


Nos sociétés post-hitlériennes ont effectivement muté. La perversion nazie a discrédité le fondement de toute autorité. Elle a aussi montré qu'on pouvait gouverner tout un peuple en donnant la même valeur au fantasme et au raisonnement ! Par effets en chaîne, les interdits sont à discrétion, les tabous peuvent tomber les uns après les autres à l'échelle d'une Nation. Et l'expérience a montré la facilité avec laquelle la science est mobilisable pour soutenir la dé-Raison… Je considère que nous avons tout simplement retourné la carte du nazisme, sans la détruire et surtout sans la comprendre. Transposant une expression de l'écrivain américain Scott Fitzgerald, je dirai que nous vivons dans un «abattoir de pensée».

Le dépérissement de la Raison généalogique, ça se paye, et très cher, par le meurtre et l'inceste. J'en ai pris la mesure en m'intéressant au cas du caporal Lortie, auteur d'un attentat commis le 8 mai 1984 dans les locaux du Parlement du Québec où il avait pénétré, ayant l'intention de tuer le gouvernement[voir mon rapprochement après l'attentat de Nice]. Ce jour-là, pas de séance des parlementaires, néanmoins trois personnes ont été assassinées. Lors de son procès, l'accusé a pu dire: «le gouvernement avait le visage de mon père» ! Or, le père du meurtrier était un père sans loi, incestueux et violent. Conseillant son avocat, nous avons œuvré pour faire du procès le moyen de faire sortir de son enfermement subjectif un jeune homme inéduqué. Une peine adaptée, accomplie dans une prison civilisée, lui a ouvert l'horizon d'une vie humaine.

Mon écrit sur ce cas a fait réfléchir pas mal de monde, notamment dans la magistrature française de l'époque, fin des années 1980. Il a aussi inspiré deux pièces de théâtre, l'une au Canada, l'autre en France où elle a été jouée à la Cartoucherie de Vincennes.

Une société aussi peut être poussée à la dé-Raison. Mon expérience d'expert pour le compte de l'Unesco m'a fait découvrir en Afrique subsaharienne les conséquences de politiques de développement aveugles, imposant la casse institutionnelle. Par exemple, en discréditant des écoles coraniques séculaires dont l'existence contrariait les spécialistes français de la modernisation ! J'ai rapidement tiré mon épingle de ce jeu-là, j'ai su très tôt à quoi m'en tenir sur l'invraisemblable légèreté des parachutés par l'Éducation parisienne, et j'ai fait savoir à qui de droit (y compris à l'Unesco) mes prévisions pour la suite…. L'effroyable d'aujourd'hui confirme, hélas, mes constats de l'époque ; nous étions dans la décennie 1960 !

Les attentats à répétition sont-ils également le fruit de cette crise de l'intégration? En quoi est-ce lié à l'affaiblissement de l'État ?

Quant à cette question de l'intégration et de la désintégration de l'Etat, je vise évidemment la France, mon pays, traditionnellement accueillant. La crise de l'intégration, ça ne veut rien dire à mes yeux. Après tout, l'État est une caisse de résonance, et de nos jours de quoi résonne-t-il ? Bien que ça commence à déchanter chez les responsables affrontant les violences djihadistes, il n'est pas question de faire retour sur soi, sur la dévalorisation de l'autorité quand il s'agit de secourir des jeunes en déroute, sur le manque d'exigence dont sont victimes tant d'écoliers et collégiens. Et caetera.

Je n'ai cessé de fréquenter les institutions ayant particulièrement à dire ceci. La déséducation est devenue une politique, dont on recueille aujourd'hui les fruits. Je réprouve le fondamentalisme sous toutes ses formes, y compris quand, par exemple, au sommet de l'État républicain-laïque, on s'est permis, à l'adresse de lycéens, de faire l'apologie de la provocation des Femen manifestant dans la fameuse Église du Sauveur à Moscou, que Staline en son temps avait rasée pour la transformer en piscine…. Et de surcroît, de faire émettre le timbre de Marianne sous les traits d'une Femen !

Si c'est ça l'intégration, elle veut dire une désintégration avancée de l'État lui-même. En ce cas, je dis qu'on prépare les djihadistes de demain ou alors que, tout simplement, la jeunesse est poussée à vivre déboussolée.

Encore un mot, puisque j'ai évoqué la terreur djihadiste. Ces temps-ci, j'entends un mot étrange: déradicaliser. Il m'a fait penser (et je ne suis pas le seul) à dératiser…. Sans doute ai-je la tête à l'envers, mais je demande: qu'est-ce que ça signifie exactement ? Après la guerre, on parlait de lavage de cerveau. Je ne connais pas la méthode que suppose la déradicalisation chez les spécialistes qui la pratiquent. Et qu'est-ce que ça vaut au-delà de quelques jeunes égarés qu'on ramènera au bercail républicain ? Et les autres ? De même qu'on n'a pas vaincu le nazisme par des arguments, mais par les armes, on ne viendra pas à bout de l'épidémie de ceux qui se donnent pour idéal le meurtre, par des mesures à caractère symbolique.

Une fois de plus, je constate qu'il n'est pas question de s'interroger sur la racine du mal, cette désintégration dont j'ai parlé. Enfin et pour en terminer, je félicite le conseiller en Com qui a fabriqué le slogan infantile «mariage pour tous». Au moins ça, c'est une trouvaille, une formule qui tape dans le mille, à notre époque où les pouvoirs de tout poil attendent des résultats en traitant l'opinion publique comme une foule de pré-adolescents.


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 9 Aoû - 7:54


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Forum social mondial : les organisateurs craignent une faible participation

8 août 2016 Radio-Canada


Le 12e Forum social mondial (FSM) débutera mardi par une grande marche altermondialiste à Montréal, mais les organisateurs craignent que le nombre de participants soit plus bas que prévu cette année, notamment en raison de nombreuses embûches rencontrées pour l'obtention de visas.

Citation :
En théorie, plus de 50 000 personnes et près de 5000 organisations doivent participer, jusqu'à dimanche, à ce qui se veut le plus grand rassemblement citoyen - et donc non gouvernemental - visant à trouver des solutions aux enjeux avec lesquels le monde est aux prises.

Cela représente moins de participants que lors des éditions précédentes. C'est la première fois que se tient dans un pays de l'hémisphère nord ce sommet altermondialiste qui a vu le jour au Brésil en 2001, et plusieurs ont trouvé la destination trop chère.

De plus, à 24 heures du lancement officiel, bon nombre des invités n'ont toujours pas obtenu leur visa du Canada. Les organisateurs disent qu'ils ont reçu 315 réponses aux 2000 lettres transmises et que, du nombre, ce sont toujours 70 % qui ont vu leur demande de visa refusée, malgré les démarches des dernières heures.



Carminda Mac Laurin, co-coordonnatrice du FSM, estime que le Canada met son image en jeu avec ses politiques restrictives par rapport aux invités et conférenciers.

Carminda Mac Laurin, co-coordonnatrice du FSM a écrit:
Le gouvernement est très au courant de la situation et on espère qu'on va avoir des nouvelles positives. Si on a moins de personnes, c'est probablement, malheureusement, le gouvernement du Canada qui va [...] en subir un petit coup, parce que ça entache un petit peu la réputation canadienne d'ouverture et d'accueil qu'on met toujours de l'avant.

Citoyenneté et Immigration Canada a déjà blâmé l'organisation du FSM 2016, en rappelant que celle-ci aurait dû suivre toutes les démarches de façon rigoureuse, mais les organisateurs affirment qu'ils ont fait tout ce qu'ils étaient en mesure de faire pour faciliter la chose.

« C'est très, très complexe, la démarche d'obtention de visa, a critiqué à son tour Raphaël Canet, co-coordonnateur du FSM 2016. La procédure est longue et difficile. Et il y a un processus de privatisation d'assistance à la demande de visa. En général, le gouvernement dit : "Faites affaire avec une compagnie privée, qui va faciliter les démarches." Et ça, ce sont des coûts supplémentaires. C'est triste parce qu'il y a beaucoup de gens qui ne peuvent pas rentrer à cause de ce processus-là. »

Mme Mac Laurin croit par ailleurs que plusieurs inscriptions se feront à la dernière minute.

Des « alternatives concrètes »

Regroupant lors de chaque édition des dizaines de milliers de participants venus de plus d'une centaine de pays, le FSM se présente comme le pendant social du Forum économique mondial qui se déroule chaque année en Suisse.

« Un moment traditionnel du Forum où toutes les mobilisations se rejoignent : les enjeux étudiants, les enjeux environnementaux, les enjeux des femmes, des enfants, en santé... », explique Carminda Mac Laurin.

Il a pour objectif de trouver « des alternatives concrètes au modèle économique néolibéral et aux politiques fondées sur l'exploitation des êtres humains et de la nature », est-il précisé sur son site web.


« Un événement festif qui va célébrer le rapprochement entre les peuples et la solidarité internationale. »
Carminda Mac Laurin

Le FSM a eu lieu chaque année depuis 2001, sauf en 2008, en 2010, en 2012 et en 2014. La candidature de Montréal pour la rencontre de 2016 avait été retenue lors du FSM de 2015 à Tunis.

Le tout premier FSM, à Porto Alegre, était né d'un refus de laisser les pays riches et les « seigneurs du monde » tout décider entre eux, au Forum économique de Davos, et « continuer à dominer le monde », raconte en entrevue l'un de ses cofondateurs, le Brésilien Francisco Whitaker.

« Il faut aussi que nous, les dominés, ayons notre espace pour dire : "Un autre monde est possible" », affirme-t-il.



« Il ne faut pas laisser les problèmes être résolus d'après la logique de l'argent. Il faut régler les problèmes d'après la logique des gens, c'est à dire des besoins humains, des aspirations humaines, insiste M. Whitaker. Et pas cette chose impersonnelle qui s'appelle "argent". »


Francisco Whitaker, co-fondateur du Forum social mondial en 2001

Les activités se tiendront cette semaine à l'Université du Québec à Montréal, au Cégep du Vieux Montréal, à l'Université McGill, à l'Université Concordia, au Quartier des spectacles, à la Société des arts technologiques, au Monument-National et à la Maison de développement durable.

Il avait été momentanément question que l'ancien rival d'Hillary Clinton, l'Américain Bernie Sanders, participe au Forum, mais Mme Mac Laurin confirme qu'il ne viendra finalement pas. Il a toutefois enregistré un message, qui sera diffusé lors de l'événement.


un congrès de vieilles barbes ?

Montréal : le Forum social met le cap au nord

Aude Massiot Libération 8 août 2016


Une manifestante, à Vancouver en 2014, contre les projets d’oléoduc
transportant le pétrole extrait des sables bitumineux de l’Alberta
jusqu’aux côtes du Pacifique et de l’Atlantique

Photo Darryl Dyck. AP

Après quinze ans d’existence, le sommet altermondialiste quitte l’hémisphère sud. A l’affiche : le combat contre les énergies fossiles et la souveraineté des peuples autochtones.

Aude Massiot a écrit:
Montréal accueille, à partir de ce mardi, le plus grand rassemblement altermondialiste annuel au monde. Pour la première fois depuis sa création en 2001, à Porto Alegre au Brésil, le Forum social mondial (FSM) se tient dans un pays du Nord, le Canada. Jusqu’à dimanche, plusieurs dizaines de milliers de militants altermondialistes, ainsi que - les organisateurs l’espèrent - des citoyens curieux, se retrouveront pour cette grande messe populaire du mouvement social. Dès ses débuts, le FSM s’est imposé comme un «anti-Davos», une alternative au Forum économique mondial, dans la station suisse où se rencontrent chaque hiver dans la station suisse patrons de grandes entreprises, chefs d’Etat et de gouvernement.

Fondés initialement en opposition à la création d’institutions internationales «pro-mondialisation» comme le Fonds monétaire international et l’Organisation mondiale du commerce, les forums sociaux mondiaux, en quinze ans d’existence, ont su porter sur la scène internationale de grandes revendications comme la lutte contre les inégalités, les droits humains, la justice fiscale. Seulement, depuis quelques années, le rassemblement d’associations, d’ONG, et de mouvements sociaux semble s’essouffler. Le FSM doit-il rester un espace de rencontres et de débats sur les grands enjeux économiques, sociaux et environnementaux de notre temps ? Ou bien s’imposer comme un rassemblement pour l’organisation d’actions concrètes internationales ? Ces nouvelles orientations feront, sans nul doute, l’objet de discussions dans les couloirs du forum, cette semaine. Selon Gustave Massiah, membre du conseil international du FSM, « une nouvelle étape de l’altermondialisme » se joue à Montréal [langue de bois, quand tu nous tiens]. Pour cette édition, quelque 50 000 personnes sont attendues, loin de la centaine de milliers présente aux forums organisés à Porto Alegre, les premières années.



Gustave Massiah

Une nouvelle génération de militants

L’organisation de l’événement pour la première fois dans un pays membre du G7 est à marquer d’une pierre blanche. «Le choix de cet emplacement est controversé, car c’est une ville qui reste difficile d’accès pour les participants vivant dans des pays du Sud, à cause des prix des billets d’avion, des visas et du logement, admet Claude Vaillancourt, président d’Attac Québec et impliqué dans l’organisation du forum. Il faut tout de même reconnaître que c’est dans les pays du Nord que sont prises les grandes décisions politiques et économiques.» [on peut justifier tout et son contraire, vu les raisons précédentes de l'organiser au Sud...] L’organisation de l’événement dans une ville proche de la frontière des Etats-Unis et dans un pays où vient d’être élu un Premier ministre à la ligne libérale progressiste, Justin Trudeau, permettrait donc de faire porte-voix pour les revendications qui vont émerger cette semaine. «Etant organisé au Québec, le forum va aussi mettre en lumière les multiples mouvements sociaux nord-américains qui ont vu le jour depuis six ou sept ans, et qui demeurent inconnus du reste du monde», ajoute Christophe Aguiton, membre fondateur d’Attac et grand habitué [sic] des FSM. Cette nouvelle génération d’activistes, dont la plupart sont âgés de 20 à 30 ans, s’est illustrée, entre autre, dans les manifestations pro-Bernie Sanders, l’ex-candidat à la primaire démocrate américaine, porteur d’une «révolution politique» pour la présidentielle. Au Canada, et plus particulièrement au Québec, une jeune scène militante fourmille aussi depuis plusieurs années. Elle est apparue lors du «printemps érable» des grèves estudiantines historiques dites du «carré rouge», organisées en 2012 dans la province francophone, en opposition à l’augmentation des frais de scolarité universitaires. La mobilisation fut telle que les étudiants ont obtenu gain de cause. Pour Gustave Massiah, un des grands enjeux de cette édition du forum est justement «d’organiser la convergence entre les mouvements qui ont créé, il y a quinze ans, les forums sociaux, et cette nouvelle génération de militants qui émerge dans le monde depuis 2011». Deux générations qui partagent une même culture politique [le citoyennisme...], mais pas les mêmes structures d’actions.

La désobéissance civile à l’honneur

Les organisateurs de l’édition 2016, pour la plupart membres de la société civile canadienne, affirment que l’accent sera mis sur la planification de mobilisations concrètes. « Nous avons créé des espaces pour passer de la réflexion à l’action, décrit Sarah Sultani, membre du collectif d’organisation du FSM au Québec. Vingt et une assemblées de convergence seront organisées, chaque jour, sur des thématiques que partagent des mouvements internationaux. A la fin, un calendrier sera établi.» Dans une volonté de prôner le pacifisme, élément essentiel de l’identité du Forum, la désobéissance civile sera mise à l’honneur, à l’image des actions menées en marge de la COP 21, à Paris, en décembre.

Le forum vise à aussi dépasser les clivages Nord-Sud pour orienter les mobilisations sur des thématiques sociales communes aux deux hémisphères, comme les ravages environnementaux causés par l’extraction des énergies fossiles ou le droit à l’autodétermination des peuples autochtones. Cette dernière question est une des grandes thématiques cdu FSM 2016, car elle est source de tensions politiques au Canada. De nombreux représentants de ces communautés seront présents à Montréal pour faire connaître leur lutte, alors que le gouvernement a annoncé, le 3 août, le lancement pour septembre de la très attendue enquête nationale sur les femmes et filles autochtones assassinées ou disparues. Ces minorités sont touchées par un très fort taux de suicide et subissent directement les conséquences environnementales de l’extraction de sables bitumineux, un des fers de lance de l’économie canadienne.

Des mobilisations sont justement prévues pour s’opposer au projet de construction du pipeline Energie Est par la compagnie TransCanada. Partant de la province de l’Alberta, il permettrait de transporter du pétrole à travers tout le pays, vers la côte Est et à destination de l’Europe. Les militants environnementaux canadiens craignent de lourdes pollutions sur le tracé du projet. La journaliste et activiste canadienne Naomi Klein viendra pour parler de la mobilisation citoyenne autour de la justice climatique. Le forum est aussi l’occasion de donner la parole aux acteurs sociaux d’Amérique centrale et d’Amérique du Sud qui subissent la répression de gouvernements autoritaires, au Nicaragua, au Honduras, au Guatemala et au Pérou.

De nombreux visas refusés

Plusieurs ONG et associations françaises sont aussi présentes. Le Comité catholique contre la faim et pour le développement (CCFD)-Terre solidaire a même envoyé une délégation de 150 jeunes Français. Plusieurs jeunes militants de leurs pays partenaires en Afrique et en Asie devaient aussi venir, mais beaucoup se sont vu refuser leur visa. « Sur 24 invités, 10 n’ont pas obtenu leur visa. Comme la procédure de demande est très longue, ils n’ont pas eu le temps d’en refaire une et ne peuvent pas venir à Montréal, regrette Nicola Bullard, responsable du service Asie à CCFD-Terre solidaire. Le principal motif de refus donné est le manque d’éléments prouvant que nos partenaires reviendraient dans leur pays après le forum. C’est aberrant.» [l'aberrant est surtout de s'insurger en ces termes de ce qui est désormais entré dans les mœurs de la gouvernance internationale des frontières]

L’ONG française n’est pas la seule touchée par ce problème : plus de 200 conférenciers ou invités étrangers n’ont pas obtenu d’autorisation d’entrée au Canada, comme la militante altermondialiste malienne Aminata Traoré, le président du syndicat palestinien des postiers Imad Temiza ou encore Rogerio Batista, du syndicat brésilien CUT. Les organisateurs du FSM ont pourtant créé «une structure pour faciliter l’attribution de visas, en collaboration avec les institutions gouvernementales», affirme Sarah Sultani. Pour pallier ces problèmes administratifs, un forum «hors les murs» sur Internet est mis en place, où seront visibles certains ateliers et conférences, et où des échanges par Skype seront organisés. Un coup dur porté à l’image du Canada comme traditionnel pays d’accueil. Des organisations participantes d’Afrique de l’Ouest ont déjà demandé le retour du FSM dans un pays du Sud.


on ne peut pas être et avoir têté

quelques remarques

épuisement idéologique du démocratisme radical

si l'on s'interrogeait encore sur ce qui reste du démocratisme radical (~ 1995-2005), les difficultés, les choix politiques et le peu d'échos de ce forum québecquois traduisent bien l'«essouflement» relevé ici ou là. "Vieilles barbes" ? Il est patent que, du moins en France, ces forums, à l'initiative d'Attac France et du Monde diplomatique, draînaient une grande proportion de militants devenus du troisième âge et au-delà, les mêmes qui disparaissent peu à peu des écrans radars des "mouvements sociaux"

quid du relai citoyenniste via Nuit Debout ?

il est symptomatique que malgré le succès relatif, en France, de Nuit debout (voir 'NUIT DEBOUT' et 'LOI-TRAVAIL', informations, analyses, théories, et digressions : le roman d'un mentir-vrai français), après le flop de leur tentative d'internationalisation à la mi-mai (voir ICI) celles-ci ne semblent pas avoir relayé ce Forum altermondialiste

le souverainisme à l'honneur : populisme, nous voilà

peut-on y voir un reflet des contradictions de ce mouvement des places, entre citoyennisme et populisme, aspiration à la démocratie directe, refus des représentations, et flou contradictoire des contenus, entre vieillesse des anciens militants et précarité des plus jeunes (il faut payer le billet d'avion)

de ce point de vue, Libération écrit que sont « A l'affiche : le combat contre les énergies fossiles et la souveraineté des peuples autochtones. », des thématiques certes internationales mais qui sont très portées au Canada (d'où mon titre, un forum canadien mondial), on relèvera que le débat souveraineté-souverainisme a largement traversé les places de Nuit debout, recoupant la dérive populiste de Lordon à Mélenchon :


quand tous les peuples nationaux seront "souverains", sera-t-il plus facile d'obtenir des visas ?

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 16 Aoû - 12:10


État français, idéologie française : « ça délire grave... »

Ce pire qui nous inspire

Alain Brossat site de l'UJFP 13 août 2016

Publié le 11 août 2016 sur le site "Entre les lignes, entre les mots"

l’UJFP signale en particulier à ses lecteurs cet article remarquable, qui donne à réfléchir sur ce que nous vivons, et aère l’esprit encombré de toutes les logorrhées débilitantes actuelles.

Il propose une analyse fouillée de la convergence entre l’état d’urgence permanent (installé en Israël depuis...1950 !) et celui que certains politiciens voudraient développer aujourd’hui en France. Il analyse aussi ce que révèle cette convergence : la construction d ’une forme singulière de "démocratie" occidentale.


intertitres ajoutés, tirés du texte
Citation :
une bifurcation au point de jonction de la politique intérieure et extérieure

Un basculement décisif est en train de se produire subrepticement dans la politique conduite par nos gouvernants. Cette bifurcation se produit au point de jonction de la politique intérieure et extérieure. Elle présente également la caractéristique de ne porter la marque d’aucun parti de gouvernement en particulier – elle est l’œuvre des socialistes et de leurs alliés pour la simple raison que ce sont ceux-ci qui sont actuellement aux affaires, comme elle pourrait l’être aussi bien de leurs concurrents ; on a pu en relever les prémisses sous Sarkozy déjà, et ce mouvement se poursuivra au delà des péripéties de l’élection présidentielle à venir, quelle qu’en soit l’issue.

Ce tournant consiste en ceci : pour ceux qui nous gouvernent (notion à entendre dans son sens extensif, incluant les médias, entre autres), l’État d’Israël cesse d’être en premier lieu cette dite « démocratie » passablement interlope mais à laquelle il n’est pas pour autant question de ménager son soutien – fût-ce, en plus d’une occasion, en se pinçant le nez. Israël, de partenaire stratégique nécessaire, tend à devenir, dans le contexte de la guerre à outrance livrée à l’islamisme, un modèle stratégique en tant qu’État de sécurité avancé. Cette inflexion, dont on imagine aisément toutes les promesses qu’elle recèle pour nous en général et, en particulier pour les populations d’origine coloniale dans notre pays, est devenue tout à fait explicite après l’attentat du 14 juillet à Nice : dès le surlendemain, on pouvait entendre un haut gradé militaire israélien expliquer sur les ondes de France Inter, à une heure de forte écoute, comment cet attentat aurait pu être évité si l’on avait su s’inspirer des techniques sécuritaires rodées de longue date dans la lutte contre le terrorisme… palestinien ; et de proposer d’un ton protecteur l’assistance de l’État hébreu à la France, le terrorisme islamiste étant un et indivisible, et les Palestiniens en lutte contre l’occupation de leurs territoires de la même eau que Daech [1]… Quelques jours plus tard, c’est un autre « expert », politique, celui-ci qui, dans les colonnes de Le Monde, mettait en perspective historique, pour en fin de compte les justifier par la nécessaire construction d’un État de sécurité, les massives atteintes aux droits de l’homme perpétrés par l’État sioniste au détriment des Palestiniens : « Alors qu’Israël est en général jugé et condamné pour la domination qu’il exerce sur les Palestiniens des territoires occupés, voilà que, du fait de la vague terroriste qui submerge le monde, on se penche aujourd’hui sur la lutte anti-terroriste menée par Israël et sur la vigilance publique qui contribue, elle aussi, à relever le défi » [2].

Ces petits coups de pouce médiatiques destinés à vanter le savoir-faire israélien en matière de lutte contre le terrorisme arabo-musulman ne sont que la musique d’accompagnement de choix politiques au long cours opérés par les gouvernants de ce pays.

Désormais, quand Manuel Valls proclame à l’occasion du dîner du CRIF (depuis longtemps réduit au statut d’officine propagandiste de l’Etat d’Israël en France) que l’antisionisme est une variété d’antisémitisme, il ne s’agit plus d’une simple et traditionnelle action de lobbying idéologique en faveur de cet Etat dont la doctrine fondamentale est que la force créé la loi [3]. Il s’agit bien désormais de frayer la voie à la notion d’une exemplarité pour nous, en France (et dans tous les pays menacés par le terrorisme islamiste) des doctrines et dispositifs sécuritaires et répressifs expérimentés par les autorités politiques et militaires israéliennes au détriment des Palestiniens – depuis les origines de l’Etat sioniste et en particulier depuis la première Intifada. [4]. Il s’agit bien désormais de donner à entendre à l’opinion publique française (et internationale) que « nous » avons un problème avec l’activisme arabo-musulman comme Israël en a un. Et qu’en conséquence, dans l’esprit comme en pratique, les méthodes israéliennes sont bien fondées, désormais, à nous inspirer.

« Nous sommes en guerre »

Le premier article de foi de cette doctrine nouvelle est l’énoncé qui, depuis les attentats de 2015, s’est transmis de bouche en bouche parmi nos dirigeants et leurs supplétifs médiatiques et intellectuels : nous sommes en guerre. Cet énoncé est à la base de ce qui, depuis la fondation de l’Etat d’Israël, est destiné à justifier la coexistence d’une sorte d’Etat de droit (dont bénéficie la population d’origine juive) et de dispositifs d’exception et de ségrégation s’appliquant aux Palestiniens. Ces dispositifs ont évolué au fil du temps et la conquête de nouveaux territoires, au fil des guerres gagnées contre les Etats arabes ; l’existence des territoires occupés et le développement sans relâche de la colonisation juive de ces territoires les a établis désormais au cœur de l’Etat de sécurité israélien.

Ce nous sommes en guerre acclimaté aux conditions françaises (une guerre qui n’est pas près de finir et qui peut-être ne finira jamais) est fondé sur l’idée que « nous » (communauté nationale, communauté de destin fondée sur le partage de la culture, des traditions et de l’amour du pays, mais surtout, en l’occurrence, communauté fusionnée avec l’Etat) avons désormais à prendre en considération ceci : en raison de conditions malheureuses et imprévisibles, il nous faut compter avec l’existence dans notre corps même, dans notre espace vital, de l’existence d’un virus mortel – l’islamisme.

un ennemi de l’Etat, mais tout autant de la population

Ce virus a le visage inhumain d’un hyper–ennemi avec lequel nous sommes désormais engagés dans une lutte à mort. Cet ennemi est d’un type nouveau, il ne ressemble à aucun des ennemis, même les plus acharnés, que nous avons connus dans le passé. Il est non seulement ennemi de l’Etat, mais tout autant de la population, il a indifféremment le visage de l’ennemi intérieur ou extérieur, du proche (le gars de chez nous) ou du lointain (l’importateur étranger de l’idéologie barbare des Daéchiens). Il peut se faire indétectable, certains de ses représentants les plus redoutables étant des convertis, des « radicalisés » de l’avant-veille, des gamins sans traits distinctifs dont les voisins témoignent, à la télé, qu’on leur aurait donné le Bon Dieu sans confession…

C’est dans cette brèche que va s’engouffrer l’inspiration israélienne qui, depuis les attentats de 2015, a saisi nos dirigeants : trouver les dispositifs sécuritaires aptes à faire face à cette réalité pérenne qui trouve son expression dans la formule volée au discours révolutionnaire du temps de la première guerre mondiale l’ennemi est dans notre propre pays, voilà qui conduit tout naturellement à se rapprocher de l’« expérience » d’une puissance qui, tout en faisant en sorte de cultiver son aura « démocratique » auprès du monde extérieur, a su assumer sans état d’âme son destin d’Etat de sécurité expert à organiser la coexistence des institutions démocratiques et de dispositifs d’exception destinés à surveiller, punir et ségréguer cette fraction de la population considérée comme non seulement un vivier de terroristes mais, fondamentalement, étrangère et hostile au destin d’un l’Etat-nation fondé sur une ethnicité affirmée avec d’autant plus d’intransigeance qu’elle est nébuleuse – un « Etat juif ».

l’hyper-ennemi, son caractère essentialiste

Ce qui prévaut dans l’approche de l’hyper-ennemi, c’est son caractère essentialiste : il nous hait et veut notre mort non pas pour ce que nous (lui) faisons mais pour ce que nous sommes – ceci parce qu’il est ce qu’il est – un barbare, un étranger au genre humain. Cette approche de l’ennemi est ce que les promoteurs sionistes du récit de stigmatisation des Palestiniens comme terroristes intrinsèques et les activistes de l’anti-islamisme en France ont en commun : pour les premiers, les Palestiniens haïssent les Juifs et Israël non pas à cause de la colonisation et de l’apartheid qu’ils subissent, mais en premier et dernier lieu parce qu’ils sont des antisémites incorrigibles ; pour les seconds, les islamistes et les auteurs des attentats veulent notre mort non pas parce que la France développe une politique néo-coloniale au Proche-Orient et en Afrique, mais parce que nous sommes le pays des droits de l’homme et de la douceur de vivre [5]. Cette approche compacte de l’ennemi présente l’immense avantage de nous dispenser d’écouter ce que dit celui-ci et d’avoir à prendre en considération ce que « ses raisons » pourraient être – tout ceci n’est que faux-semblant et rideau de fumée. Une seule solution, donc, la force et, pour une part, l’éradication.

le deuil national identitaire

Ce qui, entre autres éléments plus pratiques, va nourrir la force d’attraction du topos israélien et tendre pour nos dirigeants à l’ériger en modèle, c’est donc l’heureuse (façon de parler) coexistence entre le bon renom de « la démocratie » et l’infini des possibilités de l’état d’exception incluant des pratiques d’apartheid caractérisées. Ce qui, pour nos dirigeants désireux de tirer le meilleur parti possible de la « menace islamique », apparaît particulièrement fascinant dans le « modèle » israélien, c’est la forme d’un état d’urgence modulable, en situation de perfectionnement constant, sélectif et discriminant, et dont la caractéristique est de pouvoir s’appliquer sur la fraction de la population étiquetée comme dangereuse, à risque(s) en relation avec le syndrome terroriste, sans que pour autant soit massivement affectée l’existence des autres – ceux qui, rassemblés sous le panache tricolore identitaire, reprennent la Marseillaise en chœur au début des matches de foot, respectent les minutes de silence au doigt et à l’œil et communient avec les victimes quand l’heure est au deuil national [6].

Or, Israël est l’Etat qui est passé maître dans l’art de faire coexister ce double réseau de vie « normale », encadrée par la loi (et protégée par le bouclier militaro-policier) de vie démocratique cool pour les uns (la Tel-Aviv hédoniste) ou rigoriste pour les autres (la Jérusalem religieuse) et de vie rétrécie/enfermée/réprimée/discriminée/humiliée pour les autres, bref d’assurer la pérennité d’une démocratie d’apartheid, bel oxymore qui, apparemment, ne choque pas vraiment les marchands de sable de « la démocratie », en Occident, soutiens indéfectibles de ce centaure. C’est l’apparente exemplarité de ce double réseau qui intéresse vivement nos dirigeants qui se demandent comment mettre en place durablement des formes de gouvernement « raccourcies », à l’urgence, qui ne fassent pas ouvertement basculer le « démocratique » dans l’autoritaire pour autant, qui concilient le règlement formel de l’institution démocratique avec l’efficacité des dispositions administratives et policières ; qui permettent de gouverner sans faiblesse et de réprimer au besoin sans s’embarrasser de formes ceux qui incarnent le risque lié au terrorisme – sans pour autant que les autres (ceux qu’il convient de rassembler face à la « menace islamiste ») se sentent affectés par une transformation qualitative s’étant produite dans la relation entre gouvernants et gouvernés.

de l'état d'urgence à l'État sécuritaire : un projet stratégique

L’état d’urgence, en ce sens, est taillé sur mesure et en dépit des possibilités infinies qu’il ouvre en termes de répression et de restriction des libertés par voie administrative et policière [7], il ne vise pas, par un coup de force massivement suspensif des libertés de tous et chacun, à faire passer la société toute entière sous les Fourches Caudines d’un pouvoir autoritaire ; il cherche surtout à donner un tour irrévocable à la fracture entre, disons, le parti de la manifestation unanimiste des lendemains des attentats de janvier 2015 et les autres, ennemis potentiels de l’Etat et vivier éventuel du terrorisme (les musulmans considérés comme non « modérés », id est partisans déclarés de l’assimilation et apôtres de la laïcité républicaine, bref les musulmans Canada Dry…).

A la différence de l’état de siège, dispositif lourd qui suppose une suspension du fonctionnement de l’institution politique et un transfert de tous les pouvoirs à l’armée [8], l’état d’urgence tel qu’il a été mis en place après les attentats de novembre 2015 se destine à assurer la continuité des formes gouvernementales et la stabilité des relations entre gouvernants et gouvernés pour la grande majorité de la population – tout en installant une constellation de dispositifs permettant de combattre l’hydre du terrorisme par les moyens expéditifs requis.

A ce propos, une approche des effets de l’état d’urgence classiquement soucieuse de la défense des libertés et de la sauvegarde de l’Etat de droit passe largement à côté du problème. Quand Agamben, dans cette même optique écrit que « Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques » [9], il élude aussi une dimension du problème. En effet, la visée de ce dispositif et son effet effectif sur le terrain ne sont pas tant de produire une dégradation homogène des droits de chacun et des libertés du citoyen, sujet éminemment abstrait et fictif en l’occurrence, mais bien d’accentuer la fracture et le contraste entre deux « parts » ou deux régimes de la population. C’est que, quand bien même elles seraient censées, sur le papier, s’appliquer à tous et toutes, les mesures forgées dans le creuset de l’urgence s’abattent sur certaines catégories tout à fait déterminées : les perquisitions en forme de raids de vandalisation, les assignations à résidence, les contrôles au faciès renforcés, le serpent de mer de la déchéance de nationalité, le regroupement familial compliqué voire rendu impossible, les naturalisations ralenties, les mosquées fermées, les contrôles vestimentaires renforcés, les bavures policières exonérées, etc.

Ce n’est donc pas du tout la population qui, de façon homogène et dans son ensemble, serait appelée à souffrir du tour d’écrou autoritaire effectué sous le couvert de l’état d’urgence ; en premier lieu, c’est ce qu’Agamben, précisément, appellerait la « fracture biopolitique » entre une partie de la population et l’autre qui se trouve renforcée et qui, sous l’effet de ces dispositifs, prend un tour en quelque sorte « destinal » – cette fracture se trouvant ainsi inscrite dans un horizon de « lutte à mort », de questions de vie et de mort. La plupart de ceux/celles au nom de la protection desquels sont adoptés les dispositions placées sous le signe de l’urgence ne les éprouvent pas comme atteintes à leurs libertés mais comme mesures de protection rendues nécessaires par la montée des menaces contre leur intégrité – menaces perçues comme « mortelles » par une opinion dont la pâte est efficacement pétrie par les médias et les marchands de peur.

Bien rares seront ceux qui, dans ce contexte, s’offusqueront de ce que des policiers ou des gendarmes, voire des auxiliaires aux statuts indéfinis autant que nébuleux leur demandent d’ouvrir le coffre de leur voiture – celui qui « n’a rien à se reprocher » se fait volontiers le partenaire de la compression des libertés publiques. L’Etat sécuritaire, bien loin de fonctionner seulement au tour de vis, suppose la mobilisation d’une partie de la population (celle qui se coagule à l’Etat et voit le monde par les yeux de la police) au service de la « sécurisation » (bien illusoire) de la vie sociale, comme le montre l’attentat de Nice perpétré dans l’une des villes de France où la mise en condition sécuritaire de la population est des plus avancées.

Mais, de même que l’attentat de la Promenade des Anglais ne demeure une énigme que si l’on oublie que la prospérité de cette ville est construite sur un apartheid inscrit dans sa géographie urbaine et humaine, de même, la mobilisation de la partie de la population rendue aux conditions de la police et soumise au discours sécuritaire a pour condition expresse et rigoureuse la cristallisation de son animosité à l’endroit des « autres » – ceux/celles que le discours de l’Etat désigne comme le vivier du risque, le monde de l’ennemi – aujourd’hui, donc, tout ce qui s’associe au nom de l’Islam.

Or, s’il est un pays dans lequel cette fracture biopolitique a été systématiquement construite comme le fondement même de la gouvernementalité, édifiée sur l’opposition « destinale » entre Juifs et Arabes, une opposition ethnicisée et culturalisée à outrance – c’est bien Israël. On peut dire à cet égard que l’état d’urgence n’est que la manifestation ponctuelle d’un projet stratégique consistant à inscrire dans les rouages même du gouvernement des vivants l’opposition (et pas seulement la séparation) entre peuple légitime (peuple renationalisé et loyal à l’Etat) et population dangereuse car ferment de dissolution ou de destruction violente de la communauté nationale vigoureusement reterritorialisée en termes ethniques, culturalistes et fallacieusement religieux. Que ce soit en Israël aujourd’hui ou dans la France de l’état d’urgence, les populations dangereuses sont toujours épinglées sur un mode néo-orientaliste comme celles qui réactivent dans le présent de manière aussi absurde qu’intempestive des différends ou de vieilles plaintes coloniales d’un autre temps, des griefs historiques d’une autre époque. Ce qui rend ces post/néo coloniaux particulièrement enragés et dangereux, c’est le fait même qu’ils s’obstinent à ne pas comprendre que « l’Histoire a tranché » et que les torts subis, les crimes supposés dont ils s’acharnent à réclamer réparation sont prescrits de longue date. « Le musulman » ou l’Arabe de ce nouvel orientalisme n’est plus tant alangui, avachi, lascif, sale, comme il l’était dans les récits de voyage du XIX° siècle que « radicalisé », fanatisé, emporté par son instinct de mort et sa fascination pour le sacrifice [10]. Mais toujours, comme avant, fourbe et porté à la dissimulation – à défaut de davantage de lumières sur l’Islam, les Français ont récemment appris à la radio et dans les journaux un mot d’arabe – la taqia, la dissimulation stratégique de ses dispositions et intentions, destinée à tromper l’ « infidèle »…

le modèle israélien

Il est intéressant que nos gouvernants et nos experts de la lutte antiterroriste se tournent spontanément aujourd’hui, face à la « menace islamiste », vers le « modèle » israélien [11] plutôt que vers les souvenirs et traditions de la colonisation française et les vieilles recettes de la contre-insurrection, élaborées et mises à l’épreuve avec le succès que l’on sait dans le creuset des guerres de décolonisation (Indochine, Algérie). A l’évidence, le 11/09 fait ici époque en dessinant le nouvel horizon de la lutte contre le terrorisme islamique d’une manière si emphatique, obsessionnelle et exclusive que les racines coloniales du gouvernement à l’urgence (de l’état d’urgence comme figure dédramatisée de l’état d’exception) perdent leur visibilité. Ce qui permet à tous ceux qui pratiquent le déni de la dimension coloniale de notre histoire nationale d’affirmer que notre présent aux prises avec le terrorisme islamiste est « sans rapport » aucun avec le passé colonial (hermétiquement refermé sur lui-même).

Cette opération de déliaison ou de découpage est nécessaire pour que le « modèle » israélien puisse s’imposer comme incontournable : l’Etat israélien n’a-t-il pas, par la force des choses, pris plusieurs longueurs d’avance dans la lutte contre la « violence aveugle » mise en œuvre par les extrémistes palestiniens – les attentats contre les civils innocents, les kamikazes, les attaques au couteau, à la voiture-bélier, la nécessaire veille sécuritaire perpétuelle – bref, la guerre au terrorisme ne font-ils pas partie, depuis toujours du quotidien de la population (des « vrais habitants ») en Israël ?

L’israélisation de la politique française passe par le fait que l’Etat de sécurité tende à devenir le désir propre d’une partie substantielle de la population française (vivant en France), plutôt que les « formes de l’urgence » soient perçues par les gens ordinaires comme des contraintes et des restrictions imputables à la violence du pouvoir. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au train où vont les choses, à supposer que l’actualité française continue durablement à être scandée par des épisodes comme ceux de Nice ou de Saint-Etienne du Rouvray, rien ne permet d’exclure que ce calcul des gouvernants s’avère payant. Encore une fois, le fait que cet alignement du sécuritaire à la française sur le paradigme israélien ne soit ni de droite ni de gauche (aux conditions de la politique des partis) assure la pérennité de l’application à le traduire en pratique – pas de souci de continuité, de ce point de vue, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.

En bref, les dispositifs découlant de cette perspective se déploient à deux niveaux : la population et le territoire. Au premier d’entre eux, la très grande majorité de la population sait bien que l’état d’urgence et le tour de vis sécuritaire, la « guerre » déclarée aux islamistes – tout cela n’aura guère d’incidence sur sa vie quotidienne. On ne se mobilise pas en masse, dans un climat d’asthénie collective et de grand dégoût de la politique pour la défense de droits et de libertés dont on a (soit dit avec une infinie tristesse plutôt qu’avec cynisme) de moins en moins l’usage. On ne se mobilise pas sur des questions de principes quand on est porté à considérer que, dans le domaine de la vie publique (polis, politeia, civitas, res publica et toutes ces sortes d’antiquités…), tout se vaut et que ce tout ne vaut rien, ou pas grand chose. Dans le contexte de l’actuelle hystérie anti-islamiste inlassablement entretenue par les médias, d’un épisode sanglant à l’autre, la formation des meutes de chasse et de représailles tend à dépasser les espérances et les calculs du pouvoir – au point de risquer, un jour, de devenir incontrôlable – comme c’est régulièrement le cas en Israël lorsque se produisent des attentats.

Sur ce plan, Agamben a raison de souligner que « dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux » [12]. Mais à cela il conviendrait d’ajouter que la mobilisation sécuritaire perpétuelle de la population tend inéluctablement à produire des effets en retour qui entraînent une radicalisation autoritaire, raciste et fascisante – si ce n’est fasciste tout court – des personnels politiques et autres gouvernants : sur ce point aussi, Israël est, si l’on peut dire, un parfait « exemple », la surenchère sécuritaire entendue comme joker du gouvernement des vivants débouchant inévitablement sur l’arrivée aux affaires des partisans des solutions extrêmes dans le « traitement » de la dite question palestinienne [13].

radicalisation des corps de l’appareil d’Etat et des appareils idéologiques

Depuis les attentats de janvier 2015, c’est au même processus exactement de radicalisation des corps de l’appareil d’Etat et des appareils idéologiques s’y rattachant que l’on assiste, sous l’effet de la montée des obsessions et des surenchères sécuritaires. Du coup, c’est tout le gouvernement des populations qui se trouve déporté vers l’autoritarisme, le néo-nationalisme, l’idéologie du rejet, emporté par une sorte de désir répressif sans borne – un désir de camps, de Guantanamo, de stalag et de goulag pour l’ennemi désigné et qui, chez les plus empressés, ne se dissimule même plus… Sur la Promenade des Anglais, au lendemain de l’attentat, le discours de haine se libère et le désir de ratonnade prend corps sur le modèle israélien (« Mort aux Arabes ! » est à dans ce pays le cri de ralliement courant des bandes fascistes et suprémacistes ultra-sionistes dans la foulée de tout événement sanglant mettant en cause des Palestiniens). De même du côté des gens de l’Etat en cours de radicalisation accélérée, de l’ancien ministre au flic de base, monte la fièvre de la vindicte et l’affect du « rétablissement de l’ordre ». Le fait qu’en peu de mois le terme « radicalisation » soit devenu un mot clé, magique et puissant, de ce qui tient lieu d’analytique politico-médiatico-savantasse du phénomène djihadiste fait écran à ce processus d’une tout autre importance qu’est la radicalisation de corps variés de l’appareil d’Etat à l’occasion de l’actualité djihadiste, mais aussi bien des mouvements dits sociaux récents : police, justice, armée, même, dont certains hauts gradés réclament, dans le contexte agité du moment, le droit de sortir de son rôle de « grande muette » [14].

A l’occasion des manifestations contre la loi El Khomry, on a vu non seulement les flics, se sentant couverts, s’en donner à cœur joie mais de nombreux juges se joindre à la frairie sans état d’âme en condamnant comme à l’abattage les manifestants arrêtés par la police [15]. « Il faut que l’ordre règne à Paris ! », statuait un haut magistrat, d’un ton réglementairement versaillais.

Jacques Hamel vs Adama Traoré

L’onde sécuritaire emporte tout sur son passage. Dans le contexte de l’attentat de Nice et du meurtre du prêtre de Saint-Etienne du Rouvray (juillet 2016), il n’est pas question qu’une autre actualité violente que celle des crimes d’inspiration islamiste vienne parasiter le message qui désormais circule en boucle – « ils s’en prennent à notre civilisation chrétienne, ils profanent ce que nous avons de plus sacré – nos églises ! ». Par conséquent, lorsque Adama Traoré meurt par asphyxie au cours de son interpellation par les gendarmes le 19 juillet à Beaumont-sur-Oise, dans le contexte d’une de ces « émotions » de quartier sensible qui font désormais partie du paysage post/néocolonial français, le procureur de la République de Pontoise, en zélé préfet judiciaire, censure par deux fois les rapports d’autopsie et tente d’accréditer la fable selon laquelle le jeune homme souffrait, avant son arrestation, d’une pathologie si grave que son décès s’avère sans rapport aucun avec des violences subies… Les gendarmes, eux, admettent dans leur rapport sur les conditions de l’arrestation, qu’ils ont « pesé » de tout leur poids (ils s’y sont mis à trois) sur Traoré pour l’immobiliser et les deux rapports d’autopsie mentionnent explicitement des « manifestations d’asphyxie ». Tandis donc que l’assassinat du prêtre de Saint-Etienne du Rouvray devenait un événement mondial et que le Pape en personne rendait hommage au martyr (un mort), le mensonge d’Etat s’appliquait à faire passer cet autre mort, la victime d’un autre registre de violence, non moins récurrent et obsédant que la violence islamiste (celle des flics), par pertes et profits – circulez, il n’y a rien à voir ! – injonction devant laquelle, fort heureusement, la famille et les amis d’Adama Traoré n’ont pas plié [16].

A l’évidence et moins que jamais, dans le contexte sécuritaire construit par les syndics de faillite qui nous gouvernent, les morts de mort violente ne sont égaux. Si le procureur (de la République) de Pontoise cachetonnait aux Indigènes de la République plutôt qu’au ministère de la Justice, il ne s’y prendrait pas autrement pour faire valoir qu’en ladite République, seule compte la vie « blanche », et que quand, de surcroît, celle-ci est catholique et en soutane, le mort noir et indigène n’a plus qu’à se faire pardonner d’avoir un jour existé et à aller se faire enterrer au Mali.

lever les inhibitions pour mobiliser le citoyen dénonciateur

C’est ainsi, donc, que la radicalisation de l’Etat qui ne se trouve pas cantonnée dans les appareils de partis et les corps répressifs (on a vu, notamment après les attentats de janvier 2015, comment elle avait prise sur le corps enseignant embarqué dans la croisade de la défense de la laïcité) prend la forme d’une levée générale des inhibitions. On ne saurait durablement se dire et se sentir « en guerre » sans entrer dans de nouvelles dispositions ni voir se dessiner un nouveau champ d’action : la simple mise en condition de l’opinion ne suffit plus, la mobilisation est en marche ; avec la création de cette sorte de garde nationale à la Juin 1848 que l’on nous annonce, chaque citoyen décidé à prendre sa part à la lutte contre la menace vitale que font peser sur nous les combattants du djihad devient un soldat de l’ordre. C’est le temps des milices, de la vigilance patriotique, du devoir civique de dénonciation. Autant de gestes requis par l’autorité et que la population juive a, en Israël, de longue date intériorisés.

Les dispositifs de contrôle se nouent à cette nouvelle subjectivité du citoyen mobilisé. Certains points de passage comme les gares, les sorties de métro, l’entrée dans certains lieux publics qui pour certains étaient des nasses destinées à la capture des sans papiers peuvent devenir de véritables checkpoints voués à la détection des terroristes [17]. Les fouilles, effectuées par des agents de sécurité deviennent banales et routinières. Les mailles du filet militaro-policier et para-policier se resserrent, notamment dans les espaces urbains, davantage à des fins de production parmi la population d’effets d’accoutumance à l’omniprésence des forces dites de l’ordre, dans le paysage quotidien, que dans le but de « sécuriser » le territoire, tâche hors de portée. Il s’agit bien de produire un « peuple » de l’Etat de police qui intériorise et fait siennes les dispositions du gouvernement à l’urgence et à la sécurité. Un peuple suffisamment dépolitisé et mis en condition par le discours anxiogène et belliqueux du pouvoir pour faire bon accueil aux mesures sécuritaires mettant à mal les libertés publiques et pour perdre entièrement de vue la notion d’un Etat de droit dont il serait, contre les abus et les coups de force du pouvoir, le gardien non moins que le bénéficiaire.

Il s’agit somme toute pour les gouvernants de créer parmi la population les conditions propices à la maturation de l’idée (si l’on peut dire…) selon laquelle il y a une guerre à gagner, une guerre contre le terrorisme, celle-ci ne se déroulant pas seulement sur des théâtres d’opérations lointains où ce sont « les autres qui meurent », mais chez nous et parmi nous aussi, une guerre où tombent parfois des victimes qui nous ressemblent et pourraient être nos proches, nos amis, nos voisins. Dire cela, c’est dire aussi qu’il y a un ennemi à haïr, tant il est à la fois redoutable et abject, et tenter de faire en sorte que cristallise cette haine d’une manière telle que tout le reste s’efface au profit du rassemblement contre ce qui menace notre intégrité collective – l’ampleur des résistances suscitées par la loi modifiant le droit du travail montre que le compte n’y est pas encore tout à fait [18]. Mais la contamination de la population par l’esprit de l’exception n’en continue pas moins à progresser : nul ne s’émeut du caractère de guerre sans prisonniers que revêt le combat que l’Etat français conduit contre les terroristes et assimilés non seulement sur les théâtres éloignés de l’affrontement, en Syrie ou dans le Nord du Mali, mais en France même ; lorsque les unités dites d’élite de la police entrent en action contre des auteurs d’attentats, c’est pour les éliminer et non pas pour les arrêter en vue de les mettre à la disposition de la Justice. Il y a quelque temps déjà que l’opinion s’est accoutumée au fait que le terme « neutraliser » signifie, dans la bouche des journalistes et autres fabricants d’énoncés corrects, tuer, liquider. Ceci quand bien même le « terroriste » serait un déséquilibré qui part à l’assaut d’un commissariat de police aux cris de « Allahhou Akhbar ! » armé d’un hachoir à viande et se fait « neutraliser » par un flic armé d’un pistolet-mitrailleur et harnaché d’un gilet pare-balles. Lors de l’assaut de Saint-Denis où les tirs de la police se comptent par milliers et ceux des « terroristes » (dont une femme qui n’a pas participé aux attentats) à l’unité. A Saint-Etienne-du-Rouvray, l’on crible de balles sur le parvis de l’église deux types armés de couteaux. C’est une battue, l’hyper-ennemi est une bête malfaisante et le rétablissement de l’ordre ne serait pas complet si l’affaire ne s’achevait pas sur ce rite d’extermination emboîté dans les rites d’exécration. Là aussi, ces exécutions sommaires de l’outlaw ont non seulement un parfum de western mais aussi bien de conduite de la guerre contre l’ennemi intime à l’israélienne. Pour le moment, on permet encore en France aux familles d’inhumer les cadavres des auteurs d’attentats à la sauvette, ce à quoi ne consent pas toujours d’Etat d’Israël [19].

Insistons sur ce point capital : sur l’immense majorité des gens, l’état d’exception glisse comme l’eau sur les plumes d’un canard. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la perspective même de sa reconduction indéfinie n’émeut pas grand monde, pour peu que les interdictions de braderies et autres festivités ne se fassent pas trop pesantes. Le point de bascule se situe ailleurs : l’état d’urgence dont la mise en œuvre ne relève pas d’un coup de force affectant le vie quotidienne de tous et chacun, mais s’effectue sans rupture marquée avec l’ordre constitutionnel, expose la partie ciblée de la population (le vivier supposé du « terrorisme ») à une répression d’abord administrative venant doubler la répression policière, là où auparavant, la Justice était appelée à statuer et agir : ce sont les perquisitions expéditives et les assignations à résidence, placée sous le signe des mesures dont l’exécution ne saurait s’embarrasser de procédure lourdes et lentes – l’urgence, toujours. L’administratif, c’est ici ce qui permet à l’exécutif de s’assurer, sans passer par la case de la Justice, du corps de suspects épinglés selon leur appartenance à une catégorie dont l’Etat (la police, les services de renseignement) définissent les contours – les « islamistes » [20]. Le propre de ce type de pratiques (les perquisitions comme les assignations) est de ne pas se trouver entravées par des complications formelles, ce qui va permettre par exemple de placer un individu aux arrêts à domicile sans fixer de terme à cette peine qui ne dit pas son nom – « décision » est l’euphémisme qui désigne ici la peine, bien réelle, infligée sans passer par la case Justice.

En Israël, l’emprisonnement sans terme et par simple par décision administrative de Palestiniens soupçonnés de menées hostiles à l’Etat est une pratique courante, héritée de l’époque du Mandat britannique. On a là une matrice qui « travaille » dans des conditions où s’impose la notion d’une population établie dans les frontières de l’Etat et dont le propre serait d’être, in totto, un vivier pour le terrorisme – les Palestiniens en Israël, les musulmans activistes en France. Lorsque cette notion tend à s’enraciner dans le corps social, les dispositifs de dépistage, de tri sélectif, de surveillance, d’épinglage et de discriminations fondés sur l’origine ou la croyance (tout ce qui est de la graine d’hyper-ennemi) peuvent s’installer sans susciter de protestations massives : fichiers « S », contrôles au faciès renforcés, criminalisation des affirmations intempestives d’appartenance à l’Islam, chasse aux mineurs, etc..

Ce qui fait encore la différence, ce sont les questions de territoire : les Palestiniens occupés sont pris dans la nasse de « leurs » territoires où ils sont assignés à un régime d’occupation militaire assorti de toutes sortes de restrictions à géométrie variable et d’où ils ne peuvent sortir que sous conditions – ou pas [21]. Nous n’en sommes pas tout à fait là, mais on remarquera que la territorialisation du conflit de l’Etat avec les post-coloniaux va bon train : lorsque le 30 juillet dernier, les amis d’Adama Traoré déposent une déclaration de « marche » à Paris (Gare du Nord-Bastille), dûment enregistrée par la Préfecture de Police, ils n’en sont pas moins bloqués par la police : pas question que les indigènes de Beaumont-sur-Oise viennent importer leur tort subi dans les rues de la capitale – et c’est ici, comme souvent, les gares du Nord et de l’Est parisiens qui font office de checkpoints [22].

une figure cachée de la politique

Si l’on trace une ligne reliant tous ces traits dispersés du gouvernement des vivants qui vient, on voit se dessiner une figure cachée de la politique. Une figure dynamique dont le propre est que la direction qu’elle imprime à la vie politique échappe totalement à ses acteurs. En Israël, la surenchère sécuritaire sur laquelle surfent les équipes ou plutôt les combinaisons dirigeantes successives est cette fuite en avant qui constitue le seul expédient permettant à un peuple de l’Etat (rassemblé comme illusoire peuple ethnique mais fait en vérité d’une multitude de pièces rapportées et traversé par des inégalités sociales violentes et toutes sortes d’autres facteurs de division et d’éclatement) de tenir ensemble envers et contre tout. Israël est tout sauf une nation et n’est « un peuple » qu’à la condition d’une guerre perpétuelle contre un autre peuple, dépossédé de sa terre. Un peuple en astreinte guerrière, otage du militarisme de l’Etat. Dans ces conditions, l’unique exutoire sécuritaire et son envers, la conquête via l’occupation et les colonies des terres palestiniennes sont ce ressort effectif d’une politique qui, de ce fait, est vouée à prospérer sur cela même qu’elle prétend combattre : le quadrillage des territoires occupés par les colonies et les routes stratégiques, l’omniprésence de l’armée, les barrages, les fouilles et les destructions de maisons, les internements administratifs – bref, tout ce qui s’effectue au nom de la sécurité est cela même qui va nourrir, du côté des jeunes Palestiniens, les vocations activistes et la mise en œuvre d’actions d’éclat plus ou moins sanglantes et toujours destinées à frapper l’imagination de l’opinion israélienne. Ce cycle infini est ce qui nourrit la « radicalisation » constante de la politique israélienne et, actuellement, la montée de formes fascistes dans le cadre même d’une démocratie parlementaire – c’est ainsi que la politique israélienne s’est transformée en machine infernale aux mains d’activistes affichant de plus en plus ouvertement leurs convictions racistes et expansionnistes, se faisant de façon toujours plus pressante les promoteurs d’une politique d’apartheid au détriment des Palestiniens, mais aussi d’aventures guerrières destinées à assurer de façon « définitive » à l’Etat d’Israël la position de gendarme de l’Occident au Moyen-Orient – de Benjamin Netanyahou en Avigdor Liberman, de Lieberman en Naftali Bennett, etc.

En pratique, l’efficace de cette dynamique incontrôlée qui fait ressembler la politique israélienne à un camion fou se manifeste chaque jour par une nouvelle dérive autoritaire : attaques à la Poutine contre les ONG dénonçant la colonisation illégale des territoires palestiniens, tentatives de mise au pas de la culture et multiplication des actes de censure, idéologisation à outrance de l’enseignement de l’histoire, pressions exercées sur les citoyens israéliens d’origine arabe pour qu’ils proclament leur allégeance à l’Etat comme Etat juif , etc. [23].

On sent aujourd’hui la politique gouvernementale française, dans le contexte de la lutte contre le « terrorisme islamique », emportée, toutes choses égales par ailleurs, par un type comparable de spirale obscure : tout pas franchi dans cette direction est voué à produire un effet d’aggravation du phénomène qu’il s’agit de combattre. La lutte contre le djihadisme est elle-même la première des fabriques de djihadistes, ceci aussi bien sur le front intérieur qu’extérieur : chaque tour de vis ciblé en direction de ceux que l’on soupçonne de sympathies islamistes entretient, non sans motif, le grand récit d’une persécution dirigée contre ceux qui sont les victimes de la politique de l’Occident. Quand une dite « bavure » de la coalition occidentale en Syrie fait un nombre de morts à peu près équivalent à ceux de l’attentat de Nice, c’est une sinistre comptabilité qui s’établit dans la tête de ceux qui, désespérant de la justice et du droit, rêvent désormais de rendre coup pour coup, peu important les moyens [24] ; quand, à l’occasion d’une autre « bavure », policière, celle-ci, le mensonge d’un représentant de l’Etat (de l’institution judiciaire) s’affiche à la une des journaux, c’est, de même, la chaîne sur laquelle sont montés les vengeurs en série qui se remet en marche… Cette spirale, quand bien même elle saisirait ceux/celles qui en sont les acteurs plutôt qu’elle ne serait à proprement parler un instrument entre leurs mains ou l’élément d’une stratégie, n’en confirme pas moins la thèse avancée par Agamben : l’Etat de sécurité n’est pas ce qui vise à faire face à des risques et des dangers, mais bien ce qui vit de l’entretien et de la reproduction sans fin de ceux-ci, dans un contexte durable où les déficits de légitimité des gouvernants sont criants. Qu’est-ce qu’un Valls pourrait bien vendre d’autre en effet à l’opinion [25] qu’une illusoire protection au prix de l’omniprésence de la police et de la mise à l’encan des libertés publiques ?

Achille Mbembe insiste dans ses récents ouvrages sur les affinités entre le capitalisme et la pensée animiste, le capitalisme, dit-il, « s’institue sur le mode d’une religion animiste ». On serait porté à se demander aujourd’hui si ce type de contamination n’affecte pas tout autant les formes politiques dans ce temps où le citoyen et le sujet apeuré de l’Etat de sécurité tendent à ne plus faire qu’un. De plus en plus, dans ces conditions, le lien du dirigeant comme celui de l’homme ordinaire au réel vient à se distendre, les fuites dans l’imaginaire se multiplient, tandis que s’imposent les conduites magiques : la représentation de l’image du terroriste, l’énonciation de son nom deviennent l’objet de débats passionnés à l’occasion desquels les ténors des médias s’ébrouent dans les eaux spectrales du totem et du tabou, du mana et de l’aura (maléfique)… Dans les colonnes du Monde, un sociologue et philosophe en état de gravitation avancée énonce sérieusement : « A court terme, contre ce genre d’actes [terroristes], il faudrait une vraie politique de renseignement. Ultra-ciblée, mais ultra-secrète (sic). Mais surtout, parce qu’Internet change radicalement les fondamentaux du terrorisme, il faudrait un observatoire européen des identités (re-sic), avec des spécialistes d’Internet, des sociologues, des psychologues, etc., pour comprendre comment se construisent ces identités, en particulier les frustrations, les haines » [26].

Bref, ça délire grave – et dans tous les sens. Ce qui porte rarement à l’optimisme, pour les temps qui viennent. [27]

Alain Brossat, 9/08/2016



[1] France Inter, le 16 juillet, aux informations de 8 heures. Je n’ai pas relevé le nom de ce militaire israélien expert des questions de sécurité.

[2] Denis Charbit : « Comme le démontre le cas israélien, la sécurité n’est pas donnée, on la construit », Le Monde du 23/07/2016. Entre-temps, le correspondant du Monde à Jérusalem était allé dans le même sens en rappelant qu’ « en Israël, les grands événements populaires sont fermés à toute circulation » (20/07/2016) – le message pas même subliminaire de cet article étant : combien de morts aurions-nous pu nous épargner si nous avions su nous inspirer du modèle israélien à temps ?

[3] « Si vous faites quelque chose pendant suffisamment longtemps, le monde finira par l’accepter (…) le droit international progresse par les violations. Nous avons inventé la thèse de l’assassinat ciblé et il nous a fallu l’imposer » (Daniel Reisner, ancien directeur du département juridique de l’armée israélienne, cité par Grégoire Chamayou in Théorie du Drone, La fabrique, 2013. Cité in Contre l’Etat d’urgence, penser l’état du monde, spécial séminaires Rennes, 12-13-14 février 2016.

[4] Du coup, naturellement, la détermination du gouvernement français, seul en Europe dans ce cas, à criminaliser les campagnes en faveur du boycott des produits israéliens prend un sens nouveau : il s’agit bien de manifester, comme l’a fait Valls, un accord politique et idéologique avec l’Etat d’Israël sur le fond – ceci au moment où Human Rights Watch appelait les entreprises étrangères à ne pas faire affaire avec les colonies israéliennes en Cisjordanie (Le Monde du 20/01/2016).

[5] Voir sur ce point les interventions de Jean-Pierre Filiu qui a fait de la promotion de cette version sa cause personnelle et qui la pare de ses atours universitaires.

[6] Que ce parti identitaire et patriotique soit en vérité un attroupement convoqué par la trouille, c’est ce qu’expose clairement Agamben : « Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influence notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité ». (Giorgio Agamben, « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité , repris dans Spécial séminaire Rennes, op. cit.) On pourrait chipoter sur la lecture conventionnelle qu’Agamben fait ici de Hobbes en suggérant, dans une optique plus libertaire, qu’en pratique Hobbes substitue, pour le sujet individuel, la peur de l’Etat à celle du tout venant. Mais tel n’est pas ici l’objet de la discussion. G. Agamben, « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité », in Spécial séminaire Rennes..., op. cit. Cet article a été publié préalablement dans Le Monde.

[7] Ainsi, peut être assignée à résidence « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ».

[8] Voir sur ce point : Sylvie Thénault : « L’état d’urgence (1955-2005) : de l’Algérie coloniale à la France contemporaine. Destin d’une loi » in Le Mouvement social, 1/2007 (repris in Spécial séminaire Rennes, op. cit.).

[9] Article cité supra.

[10] Voir sur ce point la « théorie » néo-orientaliste à la sauce analytique du « surmusulman » forgée par Fethi Benslama.

[11] Qui lui-même doit beaucoup au « modèle » sud-africain de l’apartheid, avec ces deux dispositifs clés que sont le confinement des populations coloniales dans des zones réservées et militairement quadrillées et l’existence de sas entre les espaces habités par les maîtres et celles où sont confinés les subalternes, la distinction entre les uns et les autres étant ethnicisée à outrance, comme elle tend à l’être de façon croissante chez nous.

[12] In article cité supra.

[13] Expression malheureuse et aveugle s’il en fut – la seule « question » est celle de l’existence sur le territoire de l’ancienne Palestine d’un Etat fondé sur le privilège ethnique.

[14] Expression malheureuse et aveugle s’il en fut – la seule « question » est celle de l’existence sur le territoire de l’ancienne Palestine d’un Etat fondé sur le privilège ethnique.

[15] C’est ici le lieu de se souvenir que, comme le dit Foucault, la tendance naturelle de toute espèce de pouvoir étant à aller en s’accroissant, cette propension prend, dans le cas du pouvoir policier (de la police comme pouvoir spécifique), un tour tout à fait singulier : la ligne de force et l’horizon de l’accroissement du pouvoir policier, ce n’est pas « la sécurité » mieux assurée, mais bien l’Etat policier. Dans un contexte où, en 2015, 51,5% des Policiers et militaires ont voté Front national lors du premier tour des régionales (enquête Cevipof), cette vérité mérite d’être méditée par tous ceux qui l’expression « police républicaine » fait encore l’effet d’un tranquillisant. D’ores et déjà, la police française compte dans ses rangs une proportion variable mais déterminante de partisans d’un Etat fort qui les mette en situation de « faire le ménage », et qui attendent leur heure et la sentent de plus en plus proche, depuis notamment que les Valls et Cazeneuve leur donnent à entendre qu’ils sont les vaches sacrées de l’Etat de sécurité. Message aussitôt reçu et dont l’effet a été la débauche de violences policières qui a accompagné les manifestations contre la loi El Khomry. Voir à ce propos « Le risque d’impunité des forces de l’ordre dénoncé », Le Monde 15/03/2016.

[16] Voir à ce propos Le Monde du 3/08/2016 : « Mort d’Adama Traoré : des mystères et des omissions ». Egalement : « Deux plaintes visant les forces de l’ordre déposées par les proches d’Adama Traoré », Le Monde, 06/08/2016.

[17] L’accès aux TGV, notamment internationaux, est désormais soumis à ce dispositif des checkpoints. On mesure aisément l’importance de ce dispositif quand on sait combien est serré le maillage du territoire par le réseau TGV en France et combien sont vitaux les enjeux sécuritaires liés au réseau tgv (voir à ce propos l’affaire dite de Tarnac).

[18] Le rassemblement fusionnel sous le signe de la haine de l’archi-ennemi est aussi une figure centrale de la vie publique en Israël. Lors de la dernière Journée du souvenir de la Shoah, le chef d’état-major adjoint de l’armée israélienne a suscité un certain émoi en déclarant, entre autres : « Il n’y a rien de plus simple que de haïr l’étranger, rien de plus simple que de susciter des peurs et d’intimider. Il n’y a rien de plus simple que de se conduire comme un animal, d’oublier les principes et d’agir avec suffisance » (Le Monde du 7/05/2016). Ces propos ont été proférés dans le contexte de l’exécution sommaire d’un Palestinien à Hebron par un soldat franco-israélien dont on attend encore que la Justice française lui demande des comptes pour cet exploit.

[19] Voir à ce propos l’article : « En Israël, les cadavres ennemis pris en otages – pour éviter que les Palestiniens ayant attaqué des Juifs au couteau ne soient célébrés comme des martyrs, l’Etat hébreu ne rend les dépouilles aux familles que sous conditions » , Libération du 20/01/2016.

[20] Remarquons en passant que la substitution des procédures administratives aux procédures judiciaires s’applique constamment de manière préférentielle aux populations d’origine coloniale : c’est déjà le cas avec les centres de rétention destinés aux étrangers en situation dite irrégulière – des post-coloniaux dans leur grande majorité -, non pas de détention – nul ne pouvant être détenu hors d’une procédure judiciaire.

[21] En juin 2016, suite à l’assassinat de quatre Israéliens par des Palestiniens à Tel-Aviv, l’accès au territoire israélien fut interdit aux Palestiniens pendant plusieurs jours. Le ministre israélien de la défense ordonna que les corps des assaillants ne soient pas restitués à leurs familles. La destruction à l’explosif des maisons de familles des « terroristes » dans les territoires est, depuis longtemps devenue routinière. Toutes ces pratiques à forte valeur symbolique sont destinées à produire le marquage de l’hyper-ennemi comme tel.

[22] Libération, 1/08/2016.

[23] Voir entre autres : « En Israël, des ONG de défense des droits humains marquées au fer », Libération, 13/01/2016 ; « Israël veut censurer Ernest Pignon-Ernest », Libération, 15/01/2016 ; « Offensive idéologique de la droite religieuse en Israël », Le Monde, 5/08/2016 …

[24] Voir « La pire bavure de la coalition anti-EI en Syrie », Le Monde 21/07/2016.

[25] Comme le note avec justesse Rada Ivekovic, « l’opinion » c’est aujourd’hui de façon croissante, « n’a aucune opinion et se contente de répéter » Réfugié-e-s – Les jetables, Al Dante, 2016.

[26] Raphaël Liogier, « L’organisation Etat islamique est devenue une franchise de la terreur », Le Monde 21/07/2016.

[27] PS : je me trompais tout à fait quand j’écrivais plus haut que l’on n’en est pas encore en France à interdire l’inhumation des terroristes abattus par la police : le maire de Montluçon d’où est originaire Nabil Petitjean, l’un des deux meurtriers du prêtre égorgé à Saint-Etienne-du-Rouvray vient d’annoncer qu’il s’opposerait à son inhumation dans sa commune.


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Sam 24 Sep - 10:09


plus qu'une critique de l'État, une critique d'une critique de l'État



Citation :
L’antiterrorisme est souvent appréhendé en termes d’exception et de suspension de l’État de droit. Contre cette lecture exceptionnaliste notamment développée par Giorgio Agamben, Christos Boukalas défend une approche stratégique-relationnelle des mutations des États capitalistes et des appareils sécuritaires, au regard de laquelle l’étatisme autoritaire apparaît comme une forme normale du pouvoir politique dans les sociétés capitalistes. Dans cette perspective, les potentiels de résistance aux stratégies du pouvoir ne doivent pas être localisés dans la « vie nue » mais dans les forces sociales et les luttes concrètes qui caractérisent la conjoncture actuelle.

[...]

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Lun 26 Sep - 15:21


@Mathieu Rigouste a retweeté INHESJ
 

Mathieu Rigouste a écrit:
Trophées de la Sécurité. Etat et entreprises privées célèbrent leur collaboration et les dernières innovations sécuritaires

INHESJ a écrit:
Retrouvez le stand @inhesj @tropheessecu au Théâtre de Paris > http://www.tropheesdelasecurite.fr



Patlotch a écrit:
Stand' in' ovation réciproque : comme quoi il n'y a d'État que du capital

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 27 Sep - 7:24


une maladie précoce du léninisme

un rappel utile : alors que nombre de marxistes pense que la critique de l'URSS comme "capitalisme d'État" vient de Trotsky ou dees conseillistes, Lénine savait parfaitement ce qu'il faisait en instaurant en Russie soviétique ce qu'il appelait lui-même "capitalisme d'État". En somme, il prend ici le contrepied de ce qu'il écrivait dans L'État et la révolution" en 1917, que lui avait inspiré le conseilliste Görter avant qu'il ne le cloue au pilori en 1920 dans "La maladie infantile du communisme (le gauchisme)"... Ce texte est de 1922, pour justifier la NEP, Nouvelle politique économique

Le capitalisme d’État

Lénine via les7duQuébec 26 septembre 2016

Source : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1922/04/d11c/vil19220400-03c11.htm


Robert Bibeau a écrit:
(Nous présentons ci-dessous un extrait d’un rapport fait par V. Lénine au XIe congrès du PC (B) de Russie le 27 mars 1922. Lénine y présente sa vision du capitalisme d’État qu’il assimile à un capitalisme contrôlé par : »L’avant-garde ouvrière » c’est-à-dire par le Parti bolchévique et lui impose ses limites. Il a fallu aux « marxistes » beaucoup de foi en Lénine et dans le Parti bolchévique soviétique pour gober ces pensées léniniennes. L’avant-garde d’une classe sociale regroupée dans un parti politique ne peut : » limiter, (…) fixer les bornes, ce capitalisme d’État est rattaché à l’État, mais l’État, ce sont les ouvriers, c’est la partie avancée des ouvriers, c’est l’avant-garde, c’est nous (Parti bolchévique et Lénine) « . Cette simple phrase répudie complètement toute la théorie marxiste à propos de l’État, sa constitution et son rôle à l’intérieur d’un mode de production. Pire cette phrase et tout le texte de Lénine sur le capitalisme d’État contredit l’ensemble de la théorie matérialiste dialectique prolétarienne sur le développement des modes de production et sur la contradiction fondamentale de classe qui génère l’évolution sociale d’un mode de production à un autre (esclavagisme-féodalisme-capitalisme-communisme). Nous reviendrons dans la section commentaires à propos de ces notions. Pour commencer prenez connaissance de ce texte fondateur du léninisme. Robert Bibeau. Éditeur http://www.les7duquebec.com)

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 27 Sep - 10:56


pour le plaisir... sur les partis, les fonctions politiques, la popularité...


Engels à Marx

Extrait d’une lettre du 13 février 1851

Engels a écrit:
Que nous importe un “ parti ”, à nous qui crachons sur la popularité, à nous qui commençons à ne plus savoir où nous en sommes dès que nous nous mettons à devenir populaires ? Que nous importe un “ parti ” c’est-à-dire une bande d’ânes qui ne jurent que par nous parce qu’ils nous considèrent comme leurs égaux ? A vrai dire, ce ne sera pas une grande perte si nous ne passons plus pour être “ l’expression juste et adéquate ” de ces chiens bornés avec lesquels on nous a confondus ces dernières années.

Une révolution est un phénomène purement naturel qui obéit davantage à des lois physiques qu’aux règles qui déterminent en temps ordinaire l’évolution de la société. Ou plutôt, ces règles prennent dans la révolution un caractère qui les rapproche beaucoup plus des lois de la physique, la force matérielle de la nécessité se manifeste avec plus de violence. Dès que l’on intervient en qualité de représentant d’un parti, on est entraîné, dans ce tourbillon, emporté par cette nécessité naturelle irrésistible.

Ce n’est qu’en restant indépendant, en étant objectivement plus révolutionnaire que les autres, qu’on peut, au moins pour un temps, préserver son indépendance vis-à-vis de ce tourbillon ; finalement, c’est vrai, on y est également entraîné à son tour. C’est cette position que nous pouvons et devons adopter dans un proche avenir. Non seulement n’accepter aucune fonction officielle dans l’Etat, mais également, aussi longtemps que possible, aucune position officielle dans le parti, pas de siège dans des comités, etc., n’assumer aucune responsabilité pour des ânes, critiquer impitoyablement tout le monde, conserver par-dessus le marché cette sérénité que toutes les conspirations de ces imbéciles ne nous feront pas perdre.

Et ça nous le pouvons. Nous pouvons toujours être toujours plus révolutionnaires que ces faiseurs de phrases, parce que nous avons appris quelque chose et eux non, parce que nous savons ce que nous voulons et eux non, et parce que, après ce que nous avons vu au cours des trois dernières années, nous le supporterons avec plus de calme que n’importe quel individu ayant un intérêt dans l’affaire...



d'après Paul Lafargue :
Ce que la correspondance de Marx et Engels nous enseigne sur leurs conceptions de la vie, du militantisme et du communisme


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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Dim 19 Fév - 13:48


du dégoût de la politique à... quoi ?

"Une part croissante de Français est dégoûtée par la politique"

Brice Teinturier, propos recueillis par Emile Lanez, Le Point 19/02/2017

Selon Brice Teinturier, expert en sondages d'opinion, les électeurs sont passés de la défiance au dégoût dans leur rapport à la politique.


Citation :
Le Point : La droite et la gauche combattant le Front national et se combattant entre elles, telle est en gros notre géographie politique. Selon vous, cette lecture se fonde sur une erreur d'optique fondamentale. Expliquez-nous.
Brice Teinturier : La présidentielle de 2012 et les dernières élections européennes, départementales et régionales ont ancré l'idée d'une partition du paysage politique entre trois courants : la gauche, la droite et le Front national. Avec, en outsider, Emmanuel Macron. Or tout cela occ..

article réservé...


la critique radicale de la démocratie politique n'empêche pas de partager ce dégoût. Quant à prévoir dans le moment actuel et le populisme ambiant ce qu'il peut produire à part une montée de l'abstention, cela reste pour l'heure suspendu à l'évolution de la crise économique

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Jeu 16 Mar - 7:01


l'idéologie française a de multiples facettes, dont une est la singularité de ses institutions politiques et des lois mettant ses dirigeants à l'abri de poursuites judiciaires. On comprend que la triple mise en examen de Fillon, Le Pen, et Macron, les trois en tête de la compétition présidentielle, pose un sérieux problème : pourquoi les Français en redemandent-ils, à la stupéfaction des observateurs étrangers




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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Ven 13 Oct - 18:51


ce qui tient en nous à l'État, aboli ou pas

remarque décalée dans ce sujet, mais dans la logique de ce qui précède

poser comme nécessaire, jusqu'à l'abolition de l'État, le combat contre la démocratie politique, n'épuise pas ce qu'est l'essence en nous de l'État, ce qui reste de l'État quand celui-ci est "aboli", de la violence d'État qui prétend ne pas avoir recours à la police, et que cette police s'organise comme produit de la lutte révolutionnaire ne lui ôte pas sa caractéristique de l'État en nous

je n'ai pas résolu la question d'
Étienne Balibar dans L'idée de la révolution : hier, aujourd'hui et demain, 27 août 2017, à propos de contre-révolution : « identifier les «ennemis» au sein du Parti révolutionnaire lui-même, qui ont besoin d'être neutralisés ou éliminés » c'est ce qu'ils font déjà dans les débats, en attendant :
Citation :
de savoir si les excès et les inversions du processus révolutionnaire par rapport à ses propres objectifs (son côté «apolitique» pour ainsi dire) doivent être laissés de côté afin de recréer un «pur» concept de la révolution

je ne l'ai pas plus résolue que celle de la violence révolutionnaire. Cf la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE, mais ce dont je suis sûr, c'est qu'il faut (se) les poser

je considère que dans les projections communisatrices et dans ce qui est au fond leur stratégie,- car ils en ont une, que trahit leur pratique théorique comme leur comportement politique militant qu'ils dénient -, il y a encore de l'État, beaucoup trop d'État

on a beaucoup et à juste titre interrogé, critiqué, condamné le stalinisme comme dictature du parti, dictature d'État, capitalisme d'État, mais on a peu remarqué combien la population "soviétique", prolétarienne ou non, avait de son plein gré amplifié le phénomène. Pourtant, c'est depuis ces dernières années que paraissent des ouvrages d'historiens, des mémoires, des romans, des essais théoriques... qui le décrivent par le menu. En voici quelques-uns :


- Le stalinisme au quotidien. La Russie soviétique dans les années 30 Sheila Fitzpatrick 2002

- Alexandre Zinoviev : Les Hauteurs béantes 1976, L'Avenir radieux 1978, L'Antichambre du paradis, 1979, Notes d'un veilleur de nuit 1979, Le Communisme comme réalité 1981

Citation :
Des millions de personnes ont participé au processus historique qui a donné naissance à la société communiste de l'Union soviétique. Ces personnes ont accompli des milliards d'actions différentes. Elles les ont accomplies dans leur propre intérêt. Elles ont agi selon les lois de la conduite communautaire et non pas seulement selon les lois de l'histoire, lesquelles n'interviennent pas dans la conduite des individus. Une partie de ces actions ont œuvré en faveur de la société nouvelle, l'autre contre. Parfois les même actions ont œuvré soit en faveur de cette société, soit contre. Les partisans de la nouvelles sociétés n'ont pas toujours forcément agi pour elle, et inversement ses adversaires ne lui ont pas toujours nui. Les révolutionnaires ont fait beaucoup contre la révolution et les contre-révolutionnaires beaucoup en sa faveur, sans s'en douter.

Le Communisme comme réalité, 1981


il n'est pas ici important que Zinoviev
utilise le mot communisme
pour sa critique de la société soviétique

- La Fin de l’homme rouge Svetlana Alexievitch 2013, Prix Nobel

quiconque a une expérience de la vie militante, ou tout simplement de la vie en société, ou quelques connaissances historiques sur les rapports humains dans les périodes de guerre révolutionnaire, de guerre civile ou de guerre de résistance, ne saurait avec honnêteté évacuer ces questions d'un revers de main. Depuis 1968, j'ai vu les travers "staliniens" dans tous les partis et groupes, y compris les plus libertaires

si je les pose, c'est persuadé que la théorie communiste n'est pas à la hauteur aujourd'hui d'une révolution universelle susceptible de réussir, et que par ses apories, ses refoulements ou certaines de ces certitudes, il faut se réjouir que la théorie ne détermine pas le cours des choses comme un programme à appliquer, sans quoi l'échec est assuré. C'est ma conviction et ce qui me pousse à continuer

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   Mar 28 Nov - 10:38


un aspect positif des controverses franco-françaises, mises sous les projecteurs médiatiques "grâce à" Sud-Éducation93 et ses "Ateliers en non-mixité raciale", et les attaques du Ministre Blanquer ou les outrances de Manuel Valls, c'est la mise en évidence d'un racisme d'État

mais une limite de cette mise en cause, c'est d'être faite depuis une position théorico-politique qui ne critique pas l'État, ni comme instrument de domination, ni comme intrinsèquement capitaliste

de cette posture relèvent les réactions du NPA, du PIR, d'Éric Fassin, Olivier Le Cour Grandmaison...

avec en prime l'ignorance ou le rejet d'un marxisme décolonial critique radical du Capital et de l'État

le résultat, serait-il dénié, est un point de vue multi-communautariste, avec l'onction des trotskistes, marxistes étatistes qui tirent les ficelles du PIR

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MessageSujet: Re: l'ÉTAT : critique de l'État, de la DÉMOCRATIE POLITIQUE, des PARTIS, de la RÉPUBLIQUE...   

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