PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE

dans la DOUBLE CRISE du CAPITAL et de l'OCCIDENT, LUTTES COMMUNISTES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGIQUES
 
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 la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...

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MessageSujet: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 16:25


le titre complet serait
la VIOLENCE est venue, dans la CONTRE-RÉVOLUTION en cours, prévenir une RÉVOLUTION qui viendrait...
c'est un titre très lourd, j'en conviens   Embarassed

ajout du 9 octobre 2016 : de plus le terme de "contre-révolution" est problématique, puisqu'il laisse entendre un révolution en cours. Si celle-ci n'apparaît pas s'annoncer, cela signifie-t-il que la lutte de la classe capitaliste n'entreprendrait rien aujourd'hui pour l'empêcher de surgir un jour ?

même si les dirigeants politiques et économiques du capital sont eux plutôt immédiatistes, en ce sens qu'ils pilotent à vue, il serait naïf de considérer qu'ils n'ont pas de stratégie, et l'évolution de la fonction des États avec le rôle accru de la police et des armées, la montée de la surveillance des populations et de la violence armée comme économique et sociale, psychologique et symbolique ne doivent laisser aucun doute

face à ce qui se présente comme des choix stratégiques du capital, s'agirait-il que la classe prolétarienne s'en tienne à l'injonction de BL de Théorie Communiste : « On fait pas de politique , il ne peut y avoir de stratégie... » dndf ici ? Pour ma part je trouve ce propos totalement irresponsable du point de vue du combat communiste, sans lequel les luttes de la classe prolétarienne ne seraient que pures activités sans conscience, c'est-à-dire sans théorisation conséquente. On comprend que de tels théoriciens considèrent peu ou prou qu'ils ne servent à rien



« Pour M. Dühring la violence est le mal absolu, le premier acte de violence est pour lui le péché originel, tout son exposé est une jérémiade sur la façon dont toute l'histoire jusqu'ici a été ainsi contaminée par le péché originel, sur l'infâme dénaturation de toutes les lois naturelles et sociales par cette puissance diabolique, la violence. Mais que la violence joue encore dans l'histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire; que, selon les paroles de Marx, elle soit l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs; qu'elle soit l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes - de cela, pas un mot chez M. Dühring.»


Anti-Dühring IV. Théorie de la violence (fin), Friedrich Engels 1878


c'est un sujet ancien, rebattu que celui de la so called « violence révolutionnaire ». C'est aujourd'hui plus qu'hier peut-être un sujet délicat, dans la mesure où il en cache un autre, celui de la « lutte armée », et l'on ne saurait écrire à ce sujet n'importe quoi n'importe où

j'éprouve depuis quelques temps le besoin de rouvrir ce débat et de lever quelques tabous, mais je ne sais pas encore comment l'aborder. Je commencerai par quelques citations et liens



Dernière édition par Admin le Dim 9 Oct - 5:31, édité 9 fois
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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 16:26


de la même source, un peu plus long

Anti-Dühring IV. Théorie de la violence (fin), Friedrich Engels 1878

Engels a écrit:
Le rôle que joue la violence dans l'histoire vis-à-vis de l'évolution économique est donc clair.

D'abord, toute violence politique repose primitivement sur une fonction économique de caractère social et s'accroît dans la mesure où la dissolution des communautés primitives métamorphose les membres de la société en producteurs privés, les rend donc plus étrangers encore aux administrateurs des fonctions sociales communes.

Deuxièmement, après s'être rendue indépendante vis-à-vis de la société, après être devenue, de servante, maîtresse, la violence politique peut agir dans deux directions :

Ou bien, elle agit dans le sens et dans la direction de l'évolution économique normale. Dans ce cas, il n'y a pas de conflit entre les deux, l'évolution économique est accélérée.

Ou bien, la violence agit contre l'évolution économique, et dans ce cas, à quelques exceptions près, elle succombe régulièrement au développement économique. Ces quelques exceptions sont des cas isolés de conquêtes, où les conquérants plus barbares ont exterminé ou chassé la population d'un pays et dévasté ou laissé perdre les forces productives dont ils ne savaient que faire. Ainsi firent les chrétiens dans l'Espagne mauresque pour la majeure partie des ouvrages d'irrigation, sur lesquels avaient reposé l'agriculture et l'horticulture hautement développées des Maures.

Toute conquête par un peuple plus grossier trouble évidemment le développement économique et anéantit de nombreuses forces productives. Mais dans l'énorme majorité des cas de conquête durable, le conquérant plus grossier est forcé de s'adapter à l' “état économique” plus élevé tel qu'il ressort de la conquête; il est assimilé par le peuple conquis et obligé même, la plupart du temps, d'adopter sa langue.

Mais là où dans un pays, - abstraction faite des cas de conquête, - la violence intérieure de l'État entre en opposition avec son évolution économique, comme cela s'est produit jusqu'ici à un certain stade pour presque tout pouvoir politique, la lutte s'est chaque fois terminée par le renversement du pouvoir politique. Sans exception et sains pitié, l'évolution économique s'est ouvert la voie, - nous avons déjà mentionné le dernier exemple des plus frappants : la grande Révolution française.

Si, selon la doctrine de M. Dühring, l'état économique et avec lui la constitution économique d'un pays déterminé dépendaient simplement de la violence politique, on ne verrait pas du tout pourquoi, après 1848, Frédéric-Guillaume IV ne put réussir, malgré sa “magnifique armée”, à greffer dans son pays les corporations médiévales et autres marottes romantiques, sur les chemins de fer, les machines à vapeur et la grande industrie qui était alors en train de se développer; ou pourquoi l'empereur de Russie, qui est encore bien plus puissant, s'avère incapable non seulement de payer ses dettes, mais même de maintenir sa “ violence ” sains emprunter sans cesse à la “situation économique” d'Europe occidentale.

Pour M. Dühring la violence est le mal absolu, le premier acte de violence est pour lui le péché originel, tout son exposé est une jérémiade sur la façon dont toute l'histoire jusqu'ici a été ainsi contaminée par le péché originel, sur l'infâme dénaturation de toutes les lois naturelles et sociales par cette puissance diabolique, la violence. Mais que la violence joue encore dans l'histoire un autre rôle, un rôle révolutionnaire; que, selon les paroles de Marx, elle soit l'accoucheuse de toute vieille société qui en porte une nouvelle dans ses flancs; qu'elle soit l'instrument grâce auquel le mouvement social l'emporte et met en pièces des formes politiques figées et mortes- de cela, pas un mot chez M. Dühring.

C'est dans les soupirs et les gémissements qu'il admet que la violence soit peut-être nécessaire pour renverser le régime économique d'exploitation, - par malheur ! Car tout emploi de la violence démoralise celui qui l'emploie. Et dire qu'on affirme cela en présence du haut essor moral et intellectuel qui a été la conséquence de toute révolution victorieuse ! Dire qu'on affirme cela en Allemagne où un heurt violent, qui peut même être imposé au peuple, aurait tout au moins l'avantage d'extirper la servilité qui, à la suite de l'humiliation de la Guerre de Trente ans, a pénétré la conscience nationale !

Dire que cette mentalité de prédicateur sans élan, sans saveur et sans force a la prétention de s'imposer au parti le plus révolutionnaire que connaisse l'histoire !


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 16:52


quelques liens, qui ne valent pas mon approbation de ces textes, mais je leur ai trouvé assez de qualités pour alimenter ce débat



Les internationalistes
Tendance Communiste Internationaliste


Terrorisme et violence révolutionnaire

Citation :
- La question de la violence prolétarienne avant la révolution
- La question de la violence pendant la période révolutionnaire
- Révolution et droit de grève


Zones subversives
Chroniques critiques


La lutte armée en France depuis 1968 28 Mai 2013

Source: Hazem el Moukaddem, Panorama des groupes révolutionnaires armés français de 1968 à 2000, Al Dante, 2013

Citation :
- Le maoïsme spontanéiste
- Le mouvement autonome et la lutte armée
- Action directe et la lutte contre l’impérialisme
- L’héritage de la lutte armée

LE PROLÉTARIAT UNIVERSEL

LE MYTHE DE LA GUERRE REVOLUTIONNAIRE, Jean-Louis Roche, 2005

Citation :
La Guerre révolutionnaire de Robespierre à Lénine

Préliminaires

Chapitre 1 : La guerre accoucheuse de l’Histoire et avorteuse de la      révolution.
Chapitre 2 : La révolution ne peut plus naître de la guerre
Chapitre 3 : La levée en masse de la Révolution française : Guerre interne ou guerre externe ? Guerre, terreur et Thermidor
Chapitre 4 : Une « paix honteuse » coup d’arrêt à la théorie de la « guerre révolutionnaire ».
Chapitre 5 : L’échec de la guerre révolutionnaire contre la Pologne en 1920
Chapitre 6 : L’ « incident géorgien » ou la « soviétisation » de la Géorgie par Staline
Chapitre 7 : La « guerre révolutionnaire » version Staline
Chapitre 8 : « La patrie ou la mort », version Che Guevara

EPILOGUE : Guerre aux capitalistes, paix aux travailleurs…

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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 17:28


De la violence dans le contexte international

chapitre 1 de Frantz Fanon, Les damnés de la terre, 1961

un résumé : Frantz Fanon : La décolonisation dans la violence, Marie Martin La presse anarchiste 8 mars 2007


Revue algérienne d'anthropologie et de sciences sociales

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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 17:37


PLACE À JUSTES VIOLENCES !


Nous tournerons les vents mauvais sur toutes têtes
de nœuds du lien social au bordel capital
Nous jetterons l'effroi dans la tempête

Feu sur leur droit à la violence
Sur la violence de leurs droits


Aux riches et leurs chiens Aux maîtres et leurs biens Aux mâles de leurs miennes Aux chefs et leurs miches
Aux princes de la triche Aux trombines d'écrans Aux marchands et combines Aux sages de l'usine


Feu sur leur droit à la violence
Sur la violence de leurs droits  


Aux bureaux Aux barreaux Aux tôles et contrôles Aux caméras cachées À la came en cachets
Au gibet des guichets À la démocratie ses scies À politique et ses boutiques Au sale lot boulot
Au travail ce trafic Aux trajets des tracas Aux fracas des sujets Aux pouvoirs des avoirs
Aux affaires Aux affreux À l'horreur des horaires Au permis aux pervers Aux salauds Aux salaires


Feu sur leur droit à la violence
Sur la violence de leurs droits


Aux bonnes sœurs des sacrifices Aux malsains édifices d'État Aux faux seins et tas d'artifices
Aux quartiers de mollesse Aux quartiers sans noblesse Aux rentiers de la fesse Aux messes des banquiers
Aux valeurs de papiers Aux pigistes pliés aux pieds de la valeur Aux artistes pompiers
Aux pinpons des doctrines Aux doctoresses en droit Aux élueurs de gauche Aux terreurs du milieu
Et j'en oublie et j'en oublie on remplira et cætera


Feu sur leur droit à la violence
Sur la violence de leurs droits  


Ajoutons-y ces rats aussi Ces assis scélérats sociaux et ces cocos rassis Ces curés à parade chic
Ces coincés d'appareils Leurs partis c'est pareil Les carats prés carrés Les cars de policiers
Les paras préparés par droits de l'homme à la violence Et les fistons par leurs tontons au droit de viol
Et j'en oublie et j'en oublie on remplira et cætera


Feu sur leur droit à la violence
Sur la violence de leurs droits  

Comme ils ont mis nos vies à nu
nos malheurs au placard
nos savoirs au rancart
nos enfants à la rue
nos vieux à la poubelle
nos belles au trottoir
nos malades aux déchets
nos luttes en fichiers
nos pauvres en prison

Et compromis ce temps sans horizon  
achetant aux enchères
sur l'air à vendre leur canon
le plus cher de nos chairs

Place à justes violences !

Comme ils ont à bruit blanc
réduit les maux du monde
Soumis à l'or planqué
les mots vidés de sens  
Abruti le silence
salaire d'impuissance  
Ôté à la bonté toutes ses vérités  
et même à tout poème...

...ah ah la poésie laissez-moi rire
Un temps pour tout ! D'urgence offrir


Place à justes violences !


On gardera nos vers pour le repos guerrier
et la rime pour rir' si si soyez gais riez  
un sourire à la main pour venger la maman
d'un père l'aimant en cage
d'un fils mort désarmé

On offrira des fleurs à nos filles sauvages  
de beaux joujoux aux gosses de partout
des youyous désarmant aux fusils  
de futiles yoyos et la commune à tous
pour le temps nécessaire inutile

Encore faut-il

Faire un pas vers un choix
de vivre en liberté
entre tous inventer
                                       l'infini
contre un reflux des vagues
pour un réel allié
à folie tendre
âmes déliées

Mais sans attendre faire

Place à justes violences !

FoSoBo, 4 janvier 2012

Patlotch LIVREDEL TEMPS BASCULÉS

* écrit à la mémoire de Flora Tristan, et de son petit-fils Paul Gauguin

après lecture du magnifique roman de Vargas Llosa 'Le Paradis - Un peu plus loin', avec un aveu : je fus tenté par le 'hasard objectif' (André Breton, Nadja) quand, élu en 1975 secrétaire d'une nouvelle cellule du PCF baptisée Flora Tristan, j'appris qu'elle avait vécu à deux pas, rue du Bac (où son mari lui tira un coup de révolver, kidnappa et viola sa fille la mère de Gauguin), et que "Madame la colère" était née, comme moi, un 7 avril (ainsi que Billie Holiday). Avant Marx, elle affirma « L’affranchissement des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. L’homme le plus opprimé peut opprimer un être, qui est sa femme. Elle est le prolétaire du prolétaire même ». Néanmoins, son 'Union ouvrière' fut naïvement pacifiste...
.
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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 18:25


« le refus de la militarisation même la plus légère
n’implique nullement le rejet de la violence »


Bruno Astarian


Hic Salta – Communisation
Textes de Bruno Astarian et autres


La communisation comme sortie de crise

Bruno Astarian a écrit:
3 Révolution, contre-révolution, répression

La communisation avance en élargissant progressivement le cercle des prises de possessions. La propriété ne se laissera pas faire. Elle a plusieurs cordes à son arc. La contre-révolution n’est pas uniquement militaire.

3.1 Subtilités de la contre-révolution

Une partie de l’opposition à la communisation viendra des rangs du prolétariat lui-même. Dans une situation donnée, l’option autogestionnaire et l’option communisatrice pourront s’affronter. P. ex., la prise en charge des enfants dans l’activité de crise donnera sûrement lieu à des tentatives d’autogestion des écoles. Face à quoi, un courant communisateur proposera l’abolition pure et simple des écoles – il est d’ailleurs probable que les élèves se chargeront directement de donner violemment leur avis (Grèce). Evidemment, l’abolition des écoles pose instantanément une masse de questions, très urgentes : qui va s’occuper des enfants, qui va leur apprendre quoi ? Leur faut-il un local dédié ? Vaut-il mieux qu’ils s’instruisent en jouant dans les allées de la révolution ? Comme tout problème de la révolution, celui-ci n’existera que localement pour les habitants du quartier (pas de ministre de l’éducation !). La solution mise en place localement, plus ou moins bonne, ne demandera pas des prouesses de productivité (pas de construction d’école, pas de formation de maîtres, pas de rédaction de programmes…), et s’ajustera en fonction de l’évolution de la situation. Le succès ou l’échec d’une telle initiative ne tient pas tant à sa justesse théorique qu’à sa capacité ou non d’améliorer la vie des prolétaires (parents et enfants) qui l’initient. Malgré la difficulté que nous avons à nous représenter une vie sans travail ni valeur, l’analyse (et certaines expériences d’activité de crise) nous permet d’affirmer qu’à un certain degré de la crise, une solution communisatrice sera plus apte à améliorer la vie que toutes les formules auto-gestionnaires. Ce qui est dit ici de l’école vaut pour toutes les institutions actuelles.

3.2 Refus de toute militarisation

Si un tel mouvement local fait tâche d’huile, si l’autogestion est insuffisante pour l’empêcher, la répression la plus violente interviendra évidemment. L’histoire nous montre que la propriété ne reculera devant aucun massacre. Je pense que ce serait une grave incompréhension des atouts spécifiques du prolétariat que de prôner une militarisation, même ‘révolutionnaire’ du mouvement. Je ne pense pas qu’il y ait d’exemple dans l’histoire où la militarisation, même la plus souple, la plus démocratique, n’ait ouvert grand la porte à la contre-révolution. Impossible d’entrer ici dans le détail. Mais on peut quand même indiquer que, si la crise atteint une intensité telle que la communisation avance ainsi, la bourgeoisie elle-même ne sera pas indemne et, tout choyé qu’il soit, son personnel répressif n’échappera pas à la crise. Il ne faut surtout pas invoquer une crise morale de la police face à l’idéal révolutionnaire, mais bien plutôt à des mutineries intervenant pour des raisons très matérielles (Afrique du Sud). D’autre part, le refus de la militarisation même la plus légère n’implique nullement le rejet de la violence.


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 20:20


Malcolm X et le problème de la violence (4)
Enjeux de la stratégie de la non-violence


Bader Lejmi

ce texte fait partie d'une série de 6 : Malcolm X et le problème de la violence

Sommaire :
Citation :
1. Introduction
2. Penser sa propre mort
3. Les émeutes raciales
4. Enjeux de la stratégie de la non-violence
5. Condamner la non-violence
6. Conclusion

Citation :
La seule stratégie de lutte en action

La seule stratégie politique de lutte organisée qui exista jusqu’à l’obtention des droits civiques fut celle de la non-violence. La seule autre stratégie visant à l’action politique : l’auto-défense, ne fut pas mise en œuvre avant l’apparition des patrouilles d’alerte des citoyens noirs des Black Panthers en 1967. L’alternative séparatiste ne conduisant à aucune action concrète, comme l’explique en filigrane Malcolm X décrivant la stratégie de réussite économique et morale de Elijah Muhammad, « prophète » de la Nation of Islam :

Malcolm X a écrit:
Un jour M. Muhammad trouva un verre d’eau sale sur un comptoir. Il posa à côté un verre propre. « Tu veux savoir comment disséminer mes idées, dit-il, montrant du doigt les deux verres. Ne condamne pas celui dont le verre est sale. Contente-toi de lui montrer le tien, qui est propre. Il l’examinera de lui-même. Ainsi tu n’auras pas à en vanter la propreté. » C’est de tout ce que M. Muhammad m’a appris, ce qui me reste le plus présent à l’esprit, quoique je n’aie pas toujours suivi son conseil. J’aime trop la bagarre. J’ai tendance à dire aux gens que leur verre est sale.1

La transformation des êtres

La stratégie de la non-violence a pour objectif de toucher la conscience de l’oppresseur et de le pousser à se transformer en lui montrant la souffrance endurée pacifiquement par les victimes. Or pour Malcolm X, la transformation souhaitée au travers de la stratégie de la non-violence n’a pas de sens. Pire, cette non-violence et cet amour de l’opprimé pour l’oppresseur, du Noir pour le Blanc ne se fait qu’au détriment de l’amour et de la non-violence entre noirs eux-mêmes :

Un grand nombre d’entre nous veulent être non violents et nous parlons très haut de non-violence. Ici, à Harlem, où les noirs se trouvent probablement concentrés en plus grand nombre que nulle part ailleurs, certains parlent aussi de non-violence. Mais nous constatons qu’ils ne sont pas non violents les uns à l’égard des autres. (…) L’expérience m’a appris que, bien souvent, les noirs que vous voyez parler de non-violence ne sont pas non violents dans leurs rapports entre eux, qu’ils ne s’aiment pas les uns les autres et qu’ils ne pardonnent pas les offenses. Lorsqu’ils se déclarent non violents, cela veut dire habituellement qu’ils sont non violents à l’égard de quelqu’un d’autre. (…) Ils sont non violents à l’égard de l’ennemi. Qu’un blanc se présente chez vous dans l’intention d’user de violences à votre endroit, vous serez non violents ; ou bien qu’il vienne prendre votre père et lui mettre une corde au cou, vous serez non violents. Mais qu’un autre noir tape seulement du pied, et vous vous battrez avec lui dans une minute.2

La transformation de l’être par l’amour ne sert, pour Malcolm, qu’à renforcer la domination, si ce n’est l’hégémonie blanche. Hégémonie poussant à consentir, si ce n’est collaborer à sa propre domination, la sienne individuellement mais également, et surtout dans le cas présent, celles des autres noirs. Malcolm X n’oppose pas à l’amour la haine mais la colère, une colère qui, selon lui, permet la prise de conscience :

Malcolm X a écrit:
Lorsque la colère [prend les gens tristes], ils se rendent compte des conditions dans lesquelles ils vivent, ils comprennent que leur souffrance est injuste, immorale, illégale et qu’ils sont en droit de tout faire pour y remédier ou y mettre fin.3

L’auto-défense comme alternative

l’impossible transformation du raciste par l’amour

Pour Malcolm X, il n’est pas possible pour un raciste d’admettre l’égalité des noirs avec les blancs autrement que par l’auto-défense. L’auto-défense, seule stratégie menaçante pour l’Homme Blanc, est la seule à même de résoudre le problème :

Malcolm X a écrit:
Ne transformez pas l’esprit de l’homme blanc – vous n’y parviendrez pas, et tout le battage que font ceux qui veulent en appeler à la conscience morale de l’Amérique – la conscience morale de l’Amérique est faillie. 4

Ils ne s’efforcent pas de mettre fin à un mal parce que c’est un mal, ou parce que c’est illégal, ou parce que c’est immoral ; ils n’y mettent fin que si cela constitue une menace pour leur existence. 5

Il faut par conséquent parler [aux racistes] dans leur langue. La langue qu’ils parlaient à Mme Hamer (ndlr, une femme noire victime d’une agression raciste), c’était celle de la brutalité. (…) Si [le raciste] s’exprime avec un fusil, apprenons le parler des fusils. Oui, je dis bien : s’il ne comprend que le parler des fusils, prenez un fusil, s’il ne comprend que la langue des cordes, prenez une corde. Mais si vous tenez à établir une communication réelle, ne perdez pas votre temps à parler à votre interlocuteur une langue qu’il n’entend pas. 6

Ne cherchez donc pas à vous faire des amis de gens qui vous privent de vos droits. Ce ne sont pas vos amis, mais vos ennemis. Traitez-les en ennemis, faites-leur la guerre, et votre ennemi vous respectera, nous vous respecterons. Je le dis sans haine ; ce sentiment m’est étranger : je n’ai pas la moindre haine pour qui que ce soit. Mais j’ai quelque bon sens et je ne laisserai pas un homme qui me hait me dire de l’aimer. Ce n’est pas dans mes façons. Vous, qui êtes jeunes et qui commencez à réfléchir, vous ne l’admettrez pas non plus. Vous ne vous laissez prendre à ce piège que si vous y êtes poussés par quelqu’un. Et ce quelqu’un n’a pas votre bien à cœur. 7

l’amour prioritaire des siens et la colère salvatrice

Et s’il ne veut pas des blancs pour frères, c’est parce que l’enjeu n’est pas la fraternité, mais choisir le groupe qui bénéficiera, de façon prioritaire, de cette fraternité raciale. Pour Malcolm X, ce sont avant tout les noirs qui doivent s’aimer entre eux et pratiquer la fraternité de façon inconditionnelle, et de façon conditionnelle avec les blancs. Ainsi la doctrine de l’auto-défense d’une violence proportionnelle à celle de l’oppresseur et de non-violence entre noirs se double d’une doctrine de l’amour réciproquement proportionnel à l’endroit des blancs et d’amour absolu entre noirs. C’est la condition qu’il met à la libération des Noirs :

Malcolm X a écrit:
Je le répète, je ne suis pas raciste. Je ne crois en aucune forme de ségrégation. Je suis partisan de la fraternité à l’égard de tout le monde, mais je ne crois pas qu’il faille imposer la fraternité à des gens qui n’en veulent pas. Pratiquons-la entre nous, et si d’autres veulent la pratiquer à notre égard, nous accepterons de leur rendre la pareille. Mais je ne pense pas que nous devions chercher à aimer qui ne nous aime pas. 8

L’hostilité est une bonne chose. Il y a trop longtemps qu’elle est contenue. Quand nous cesserons de toujours dire oui à M. Charlie et de tourner la haine contre nous-mêmes, nous commencerons à êtres libres. 9

Malcolm est encore plus clair sur les fins de sa défense discursive de la violence une fois interrogé sur la haine qu’il est supposé propager :

Malcolm X a écrit:
Marlene Nadle, une journaliste, demande à Malcolm s’il compte recourir à la haine pour organiser les gens. Je ne vous permets pas d’appeler cela de la haine. Disons que je ferai prendre conscience aux gens de ce qui leur a été fait. Cette prise de conscience fera naître une grande quantité d’énergie, tant négative que positive, qui pourra être canalisée de façon constructive. (…) La plus grande erreur du mouvement, c’est d’avoir voulu organiser un peuple endormi en vue d’une lutte sur des objectifs spécifiques. Il faut commencer par éveiller les gens, l’action vient ensuite. 10

Sa rhétorique de l’auto-défense et plus généralement son discours offensif sur la question du racisme comporte de façon claire une fonction symbolique d’élévation du niveau de conscience visant à pouvoir agir dans la direction souhaitée. La stratégie de l’auto-défense repose ainsi sur une part discursive et rhétorique visant à produire un effet de transformation sur les victimes du racisme elles-mêmes visant à préparer la lutte. Ne niant pas les risques de violence, il compte sur l’organisation pour la canaliser dans le sens de la Black revolution qu’il appelle de ses vœux.

qui sème le vent récolte la tempête

Malcolm X développera un discours de dénonciation de la violence raciste des Blancs à l’égard des Noirs. Pour lui, l’usage incontrôlé de la violence contre les Noirs, devenant haine, se retourne contre les oppresseurs :

Malcolm X. a écrit:

Lorsqu’une bombe explosa dans une église chrétienne noire de Birmingham (Alabama), tuant quatre ravissantes petites filles noires, j’ai commenté, certes, l’évènement, mais pas comme il aurait fallu. Il aurait fallu dire que plus on laissait la haine se déchaîner au lieu de la contenir, plus cette haine devenait féroce, et finissait par déferler sur les Blancs eux-mêmes, et leurs leaders. 11

(à propos de la déclaration sur les poulets retournant au poulailler après l’assassinat du président J. F. Kennedy). Je dis que la haine ne s’était pas limitée chez l’homme blanc à l’assassinat de Noirs sans défense, mais puisqu’on la laissait s’étendre sans frein, elle s’était finalement retournée, pour l’abattre, contre le chef de l’État. 12

Ce dont il est question ici est non pas l’usage de la violence dans l’absolue mais son usage contre des opprimés sans défense (petites filles, noirs sans défense) qui conduit au déchaînement incontrôlé de cette violence. Il distingue ainsi la haine de l’auto-défense, au contraire de Martin Luther King qui replie les deux notions sur celles de violence, d’amertume ou de haine.

Malcolm X, appelle essentiellement à l’amour des Noirs entre eux et à l’auto-défense. Dénonçant vigoureusement l’amour de l’oppresseur, il y voit un affaiblissement de la conscience de cette même oppression. Malcolm voit dans la violence un outil d’élévation du niveau de conscience autant qu’une méthode de défense. Il semble faire sienne la thèse de Frantz Fanon, psychiatre martiniquais du côté de la révolution anticoloniale nationale algérienne, dans son essai Les Damnés de la terre (1961), selon laquelle « la violence désintoxique, débarrasse le colonisé de son complexe d’infériorité, de ses attitudes contemplatives ou désespérées » 13. Cependant dans les faits, durant toute cette période, Malcolm X, n’a pas mis en œuvre sa stratégie. Le mouvement des droits civiques était largement dominé par la tendance intégrationniste du pasteur King marginalisant les éléments en faveur de l’auto-défense en lien avec Malcolm X.

la critique de l’intégrationnisme du mouvement

De son long passage chez Nation of Islam, Malcolm X y retient un farouche rejet de l’intégrationnisme. Il s’empare du terme de Black revolution pour appuyer l’aspect révolutionnaire, et le distinguer du mouvement des droits civiques, qu’il qualifie de Nigger revolution. Le terme nigger est ici péjoratif, non dans un sens raciste, mais dans le sens d’une tonalité paternaliste et misérabiliste. Il souligne le caractère misérabiliste de la tendance intégrationniste en tournant en ridicule la revendication d’abolition de la ségrégation du mouvement pour les droits civiques. Sa conception de la révolution est encore imprégnée du nationalisme séparatiste voulant un État noir14 d’où l’insistance sur la terre comme fondement de la révolution. Sa réflexion évoluera en abandonnant l’aspect séparatiste mais en conservant les luttes de libération nationales comme prototypes de sa révolution.

Malcolm X a écrit:
Je vous rappelle toutes ces révolutions, mes frères et mes sœurs, pour vous montrer qu’il n’existe pas de révolution pacifique. Il n’existe pas de révolution où l’on tende la joue gauche. Une révolution non-violente, ça n’existe pas. La seule espèce de révolution qui soit non-violente, c’est la révolution nègre. C’est la seule qui ait pour but la déségrégation des comptoirs de restaurants, la déségrégation des jardins publics, la déségrégation des lavabos dans les lieux publics ; vous pouvez vous asseoir à côté d’un blanc – sur le siège des cabinets. Ce n’est pas une révolution. La révolution est fondée sur la terre. La terre est le fondement de toute indépendance. La terre est le fondement de la liberté, de la justice, et de l’égalité. 15

La révolution est sanglante, la révolution est hostile, la révolution ne connaît pas le compromis, la révolution renverse et détruit tout ce qui lui fait obstacle. Et vous, vous êtes assis là pareil à des bécasses posées sur un mur, disant : « Je m’en vais aimer ces gens-là, si fort qu’ils ne puissent me haïr. » Non, c’est une révolution qu’il vous faut. 16

Or la notion même de révolution est incompatible avec la stratégie de la non-violence et de l’amour de l’oppresseur. Il fonde la légitimité de la violence dans les stratégies des révolutions de libérations nationales des pays colonisés, mais également des révolutions américaines, françaises et russes. Une violence qui va jusqu’au point où le sang est versé. Il faut noter avec attention que c’est du sang des Africains-américains dont il s’agit. C’est avant tout une prise de risque consciente de la répression féroce qui suivrait la mise en place de la stratégie de l’auto-défense :

Malcolm X a écrit:
Nous voulons la liberté immédiatement, mais nous ne l’aurons pas en disant « We shall overcome ». Il nous faudra combattre jusqu’à ce que nous remportions la victoire. 17

Il n’y a pas de révolution qui ne fasse pas couler le sang. Et vous avez peur de verser votre sang. Oui, vous avez peur de verser votre sang. 18

La lutte révolutionnaire ne se mène jamais en tendant l’autre joue. La révolution n’est jamais fondée sur l’amour des ennemis et le pardon des offenses. La lutte révolutionnaire n’est jamais menée sur l’air de « We shall overcome ». La révolution, c’est l’effusion de sang. En révolution, il n’y a jamais de compromis. La révolution ne se fonde jamais sur les négociations. La révolution ne reconnaît aucune forme de gradualisme. La révolution ne consiste pas à supplier une société ou un système corrompu de nous accepter dans son sein. La révolution renverse les systèmes et il n’est pas, sur cette terre, de système qui se soit montré plus corrompu, plus criminel que celui qui en 1964, tient encore colonisés et réduits en esclavage vingt-deux millions d’Afro-américains. 19

La différence entre Noir et nègre est essentielle dans la réflexion à venir de Malcolm et dépasse la simple mise en cause de la stratégie du mouvement des droits civiques. Reprenant la pensée de Nation of Islam, il se distingue du terme nigger pour imposer celui de Black. Dans les discours de NOI, est accolée l’expression so-called à chaque fois que nigger est mentionné. Depuis le Moorish Science Temple de Noble Drew Ali, le terme nigger est déprécié en faveur d’une fabrication identitaire maure sur le modèle des immigrations européennes. Nation of Islam, puis à son tour Malcolm X, reprennent cette stratégie. Mais ce dernier, va passer du modèle de transposition de l’identité noire sur celui des immigrations européennes, à celui de l’universalisme noir. En somme, Noir pour dire non-blanc se substitue à noir pour dire American negro. La Black revolution devient le nom générique de toute révolution anticoloniale des peuples non-blanc. Cette conception n’est pas éloignée des tendances radicales développées par W.E.B Du Bois dans la revue Crisis dont le slogan Tales of the darker races (Chroniques des races sombres, NdT) reprends cette volonté universaliste de dénoncer le racisme colonial des peuples européens. Dans la même veine, Malcolm X, déclarera :

Malcolm X a écrit:
La révolution noire se poursuit en Afrique, en Asie, en Amérique Latine ; lorsque je dis « noir » j’entends non-blanc – noir, marron, rouge, jaune. 20

Parmi les « nègres » de ce pays, les membres des groupements de lutte pour les droits civiques, ceux qui croient aux droits civiques passent en règle générale la majeure partie de leur temps à s’efforcer de démontrer qu’ils sont américains. Ils envisagent ordinairement les choses d’un point de vue domestique sans vouloir sortir des frontières de l’Amérique, et se considèrent toujours comme une minorité. Lorsqu’ils envisagent leur rôle sur la scène américaine, c’est sur une scène blanche qu’ils se voient. Aussi le noir qui se tient sur cette scène américaine appartient-il automatiquement à une minorité. Il est battu d’avance et sa méthode de lutte consiste toujours à mendier, le chapeau à la main, et à rechercher le compromis. 21

Le terme de Black Revolution est une tentative de distinction de la Révolution Nègre. Alors que les nègres sont une minorité raciale américaine définie par sa couleur, les Noirs sont une nation contre-américaine déterminée par le statut de colonisé. La Black revolution place la lutte des noirs américains comme une prolongation locale d’une lutte globale contre le racisme colonial. Cette critique de la blanchité intrinsèque des USA constitue une rupture. Il sort ainsi de façon radicale du cadre national et démocratique qui impliquait que c’est la majorité, donc les Blancs, qui décident. Le cadre global lui permet ainsi de fonder en raison la méthode de l’auto-défense. Il ne s’agit désormais plus d’être reconnu comme pleinement entièrement américains mais comme des victimes du racisme colonial global. C’est en dénonçant la minorisation des Africains-américains par le cadre national qu’il peut réécrire l’identité noire de façon non plus essentialiste mais dialectique dans le contexte colonial global. C’est dans la même lancée de mise en contexte et de dé-essentialisation, et après son Hajj, qu’il fera de sa position sur l’auto-défense une position liée à la période et à ses conditions. L’élargissement au cadre colonial global découle directement de la période et de ses conditions, et non pas d’une essence africaine des Africains-américains. L’essence qu’il conserve est un humanisme existentialiste 22 : les noirs doivent être reconnus comme des humains et respectés en tant que tels.

Malcolm X a écrit:
Les politiques et les programmes varient suivant la période. Mais l’objectif ne varie jamais. On peut modifier la méthode utilisée pour atteindre un objectif, mais l’objectif, lui, ne varie jamais. Ce que nous voulons par tous les moyens, c’est une liberté absolue, une justice absolue, une égalité absolue. Cela ne varie jamais. Être absolument et immédiatement reconnus et respectés en tant qu’êtres humains, voilà ce que nous voulons tous, et cela ne varie pas. Peu m’importe votre appartenance – ce qui compte c’est que vous vouliez être reconnus pour des êtres humains et respectés en tant que tels. Mais au cours du temps, vous avez utilisé diverses méthodes pour parvenir à vos fins. Si vous en avez changé, c’est parce qu’il faut modifier les méthodes en fonction de la période et de ses conditions. L’une des conditions dont nous sommes trop peu informés, c’est la liaison entre notre lutte et la lutte de libération des peuples du monde entier. 23


1. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 17 février 1993, p. 183-184 [↩]
2. Malcolm X, Avec la jeunesse du Mississipi, 31 décembre 1964 [↩]
3. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 [↩]
4. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 [↩]
5. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 [↩]
6. Malcolm X, Il nous faut un mouvement Mau-Mau, 20 décembre 1964 [↩]
7. Malcolm X, Avec la jeunesse du Mississipi, 31 décembre 1964 [↩]
8. Malcolm X, Après l’attentat : Je ne suis pas raciste… ,13 février 1965 [↩]
9. Malcolm X, Blancs militants et noirs militants, Militant Labor Forum, 7 janvier 1965 [↩]
10. Malcolm X, Le pouvoir Noir, p. 236 [↩]
11. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 17 février 1993, p. 254 [↩]
12. Malcolm X, Alex Haley, L’auto-biographie de Malcolm X, Grasset, 17 février 1993, p. 258 [↩]
13. Frantz Fanon , Les Damnés de la Terre, éd. La Découverte poche, 2002, p. 127 [↩]
14. Position qui fut également celle des trotksystes américains [↩]
15. Malcolm X, Et d’abord qu’est-ce qu’une révolution, Nation of Islam, 9 ou 10 novembre 1963 [↩]
16. Malcolm X, Et d’abord qu’est-ce qu’une révolution, Nation of Islam, 9 ou 10 novembre 1963 [↩]
17. Malcolm X, Le bulletin de vote ou le fusil, 3 mars 1963 [↩]
18. Malcolm X, Et d’abord qu’est-ce qu’une révolution, Nation of Islam, 9 ou 10 novembre 1963 [↩]
19. Malcolm X, Rejoindre la révolution noire mondiale, 8 avril 1964 [↩]
20. Malcolm X, Rejoindre la révolution noire mondiale, 8 avril 1964 [↩]
21.Malcolm X, Rejoindre la révolution noire mondiale, 8 avril 1964 [↩]
22. Dans ses discours, plusieurs passages sont tirés directement des écrits de Sartre. [↩]
23. Malcolm X, Montrez-moi le capitaliste, je vous montrerai le vautour, 20 décembre 1964 [↩]


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 2 Mar - 22:26


conversation


Corinne Cerise a écrit:
je ne comprends pas trop pourquoi vous faites référence à Bruno Astarian. Car pour moi il considére la communisation comme un programmatisme sur ce coup là. Et pas des moindres. Ce n'est plus les conseils, c'est la dictature le la communisation. Ce qui est étonnant, surtout de la part d'un type de la trempe d'Astarian. Qu'est-ce qu'on en a à faire de la communisation si comme Astarian le dit lui-même : " Une partie de l’opposition à la communisation viendra des rangs du prolétariat lui-même ".

Patlotch a écrit:
j'ai cité ce texte d'Astarian pour le passage sur militarisation et violence, et du coup un peu plus largement son contexte. Cela fait encore un peu partie du débat, du moins du mien intérieur, et je pense que cette distinction entre "militarisation" et "violence" (révolutionnaire) est relativement indépendante du programmatisme intrinsèque à la théorie de la communisation prise comme un tout : personne ne dit que des bêtises...

on trouve peu d'écrits sur cette question délicate, disais-je en introduction. Du milieu de la communisation, il en circule sous le manteau... Celui-ci est public

pour le reste vous avez raison... Le bizarre chez eux, c'est qu'ils ont un concept de "prolétariat" à géométrie variable. À la fois il fait la révolution, pour s'abolir et toutes les classes, mais seulement une partie de lui-même (c'est conforme à Marx « la fraction plus avancée des ouvriers des pays civilisés »), mais aussi une partie de combattants qui ne sont en rien des prolétaires, mais des communisateurs "hors classe", comme on dit des énarques

j'avais maladroitement posé la question du "sujet révolutionnaire" en 2012 dans Pour en finir avec mon communisme-théorique[/url]"


Citation :
si tout le prolétariat n'est pas révolutionnaire dans la communisation, voire si la "frange communisatrice" y est minoritaire, mais qu'émerge une fraction importante de communistes, y compris hors du prolétariat, quelle est la nature de ce sujet révolutionnaire ? (les Grecs ont déjà considéré qu'il s'agissait d'un "non-sujet"...). À mon sens, et hors d'une vision conceptuelle très éloignée de ses formes d'apparitions, affirmer que c'est le prolétariat qui fait la révolution n'a plus beaucoup d'importance. Il est tautologique de dire que seuls les communistes seront révolutionnaires, et réciproquement (pour TC ceux qui n'étaient pas prolos avant auront été prolétarisés le temps de faire la révolution...). Ceci parce qu'ils mettront en œuvre leur projet. Ce projet dont ces "préviseurs" ont déjà commencé à faire un programme communisateur - les "mesures communisatrices" [de Léon de Mattis] -, et pour lequel, par leurs activités théoriques objectivement déterminantes organisées, ils ont posé les bases sinon d'un parti, de la nécessité d'une organisation communisatrice, ce qui rend caducs leurs développements [anti-parti, anti-organisation] hérités en caricature de l'ultra-gauche et relativise leur anarchisme...

Corinne Cerise a écrit:
Qu'est-ce donc que cette communisation purificatrice de tous les maux ? Le communisme (au départ la communisation au présent) sera tout sauf pur. Non ?  

Patlotch a écrit:
une religion, tout simplement. Une religion, c'est toujours pur, sauf chez l'impur pape François...

Twisted Evil


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Jeu 3 Mar - 5:49


la violence se conçoit ici
dans un processus révolutionnaire de masse

je dois préciser que le débat, évoqué dans les textes mis en liens plus haut, sur la violence comme principe d'action de groupuscules est ici hors-sujet, mais ces textes ne parlent pas que de ça, voire critiquent cette posture

la question de la violence est ici posée dans le cadre d'activités révolutionnaires de masse, de même que j'ai toujours pensé la révolution comme processus de masse
. C'est ainsi qu'est posé le problème dans les textes de Fanon et de Malcolm X., naturellement dans des contextes différents du nôtre ou de celui qu'on peut imaginer à un horizon imprévisible d'une Révolution qui viendrait, mais dans des expériences qui sont parmi les plus récentes de lutte armée révolutionnaire, quoi qu'on pense de leurs contradictions par ailleurs

c'est encore à ce titre que le court passage de Bruno Astarian sur « le refus de toute militarisation » prend son sens, à ma lecture pour lui comme pour moi, dans le contexte de ce qu'il appelle « activité de crise du prolétariat », et non action armée d'une minorité d'activistes ou de la section militaire, « armée révolutionnaire » dirigée par un parti d'avant-garde

cela posé, qu'est-ce qui distingue la militarisation de la nécessité de ne pas monter au front en amateurs face à la puissance militaire du capital et des États, le problème reste entier et, encore une fois, délicat d'en parler à tous vents...

.
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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Jeu 3 Mar - 6:02


« il ne peut y avoir de révolution sans contre-révolution,
qui entraine inévitablement un déchainement de violence »

dans ce livre, l'auteur pose, comme Bruno Astarian plus haut, l'impossibilité d'éviter la violence révolutionnaire face à la contre-révolution : les furies

Comprendre la violence révolutionnaire

Arno J. Mayer, Les Furies. Violence, vengeance, terreur aux temps de la Révolution française et de la Révolution russe, Fayard, Paris, 2002.


Citation :
Depuis une vingtaine d'années l'historiographie dominante, c'est à dire celle qui remplit les rayons des librairies et les pages des grands magazines d'histoire, n'est pas tendre avec les Révolutions française et russe. Pour en juger il suffit de relire les œuvres de deux de ses plus éminents représentants : François Furet et Richard Pipes. Pour ce courant où s'illustre aussi l'emblématique Livre noir du communisme, la violence révolutionnaire n'est ni accidentelle, ni le fruit de circonstances particulières mais plutôt l'essence même du phénomène révolutionnaire. Pour les tenants de cette école de pensée les dirigeants révolutionnaires attisent cette violence par idéologie, par volonté de faire plier le réel et de le contraindre à correspondre aux desseins utopiques espérés mais également par haine de leurs adversaires.

Arno Mayer, historien à Princeton, tempère cette analyse dans son livre qui se veut une étude comparative des révolutions françaises et russes, avec une idée simple : il ne peut y avoir de révolution sans contre-révolution ce qui entraine inévitablement un déchainement de violence qu'il nomme les Furies. L'explosion de haine et de violence qui surgit alors n'est pour lui que le résultat du choc sismique qui s'opère entre l'ordre ancien et le nouveau. Mayer met ainsi en avant ces acteurs trop souvent ignorés du moment révolutionnaire que sont les défenseurs de l'ancien régime.

Pour Arno Mayer ce combat entre les idées et les forces révolutionnaires et contre-révolutionnaires est donc le premier et le principal responsable de la violence que déclenchent les révolutions françaises et russes. Si cette affirmation semble tomber sous le coup du bon sens, elle contredit néanmoins fortement certains travaux publiés ces vingt dernières années qui affirment que les révolutionnaires inventèrent eux-même des complots contre-révolutionnaires et des adversaires mythiques dans le seul but de conforter leur pouvoir. Mayer affirme le contraire. Les révolutions françaises et russes ont affronté des ennemis bien réels et surtout déterminés. Et cet ennemi ce n'est pas seulement l'étroit cercle de la noblesse et des privilégiés mais souvent un mouvement social complet à l'instar des paysans de l'Ouest français en 1793. Cette dimension sociale rend ainsi la lutte encore plus acharnée et brutale. Arno Mayer note par exemple que dans les deux cas, en France et en Russie, une paysannerie attachée à son univers traditionnel, a formé la troupe de la contre-révolution contre des révolutions nait dans les villes. A ces conflits internes aux sociétés s'ajoute également une dimension internationale. Les principes universels dont se réclament ces révolutions, droits de l'Homme en France et internationalisme prolétarien en Russie éveillent rapidement la méfiance puis l'intervention des puissances étrangères.

Face à l'ensemble de ces adversaires, il n'est donc plus étonnant que les révolutionnaires utilisent la force, notamment dans les périodes où à la guerre civile s'ajoute la guerre avec le reste du monde dans un paroxysme de violence. Le syndrome de forteresse assiégée qui naît à ce moment tend même à se perpétuer et explique ainsi selon Mayer la logique des purges de 1936-1937 alors que l'URSS voit la montée de l'anticommunisme en Europe.

Arno Mayer reconnaît aussi qu'il existe dans chaque révolution un potentiel intrinsèque de violence indépendante des circonstances. Mais pour lui, il s'agit là avant tout du surgissement d'une violence archaïque, issue du passé où affleurent des décennies voire des siècles de ressentiments et de rancœurs. Dans les moments révolutionnaires où les pouvoirs établis s'effondrent ces inimitiés et haines anciennes quelle soit d'origine sociale, économiques ou religieuses, refont surface avec une ampleur décuplée par les bouleversements en cours. Une violence cathartique se déploie alors, celles des catholiques contre les protestants dans la région cévenole en 1790 ou encore celle des paysans russes contre les propriétaires terriens. Cette violence est aussi dissuasive et doit mettre en garde ceux qui voudraient choisir le camp adverse. Le cycle de violence et de vengeance qui s'enclenche alors est pour Mayer un retour à une prémodernité sauvage et non le symbole d'une volonté prométhéenne de défier les lois de la nature et de la société.

L'ouvrage d'Arno Mayer est salutaire. Il replace l'action révolutionnaire de 1789-1793 et 1917-1920 dans ses différents contextes et surtout il met en valeur cette figure fondamentale de la Révolution qu'est la Contre-Révolution. Le combat entre ses deux forces n'est autre qu'une lutte à mort d'autant plus cruelle qu'elle prend ses racines au cœur des différents clivages qui gangrènent les sociétés pré-révolutionnaires. On est ici bien loin des divagations sur la nature profondément criminelle de tout projet révolutionnaire. L'approche de Mayer rompt avec le consensus historiographique quasi-dominant et cette originalité, pour ne pas dire dissidence, justifie amplement la lecture des Furies, un ouvrage désormais incontournable pour mieux comprendre la passion révolutionnaire.


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Jeu 3 Mar - 6:22


la violence des pouvoirs
y compris symboliques et culturels



il me faudra aborder plusieurs aspects de la violence du capital, de l'État et plus généralement de tous ceux qui disposent du pouvoir de dominer les autres : par la loi, la force, l'argent, le sexe, telle position d'autorité, par le savoir et le langage...

pour la justice dans la justesse viendront de justes violences

.
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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 30 Mar - 15:22


le transclassisme entre dans la danse en transe idéologique

sous nos yeux se dessine plus clairement l'idéologie dans sa fonction d'opium, derrière le masque de la religion et de l'anti-religion, dans la version transclassiste propre aux classes moyennes

ce qui importe pour elles est de ne pas avoir à choisir entre classe bourgeoise capitaliste et prolétariat, et de sauver sa misérable condition, les miettes en sa propriété

à cela servent les opérations humanistes du "vivre ensemble" au "nous" de Plenel, son "Pour les Musulmans" et son soutien à Tarik Ramadan au nom de la liberté d'expression : c'est une variante de « l'esprit du 11 janvier 2015 » cher à Manuel Valls :

« Je suis partout Charlie »

il s'agit toujours de préférer la paix civile pour préserver la paix sociale contre la guerre de classe sous toutes ses formes, et surtout celle de la violence produite par le Capital et l'État

.
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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Dim 1 Mai - 9:39

center]
« Je ne crois pas que le changement de société se fera sans violence »

« Cette loi El Khomri… Vous savez ce que cela cache ? Uniquement la baisse des salaires.»

Entretien avec Xavier Mathieu 29 avril 2016

[/center]

Xavier Mathieu, ouvrier engagé dans une dure lutte naguère à l’usine Continental, est très présent à Nuit debout. Il analyse le mouvement, la situation globale, et la question de la violence. Délégué syndical de la CGT de l’usine Continental AG de Clairoix (Oise), où un dur conflit social s’est poursuivi en 2009 et 2010, il est aujourd’hui comédien.

Citation :
Reporterre — On t’a croisé plusieurs fois à Nuit debout. Quel regard portes-tu sur ce mouvement ?

Xavier Mathieu — Je viens regarder, écouter, voir comment cela se passe. Par moment, je trouve cela sympa, par moment, il y a beaucoup de bla-bla. Mais c’est la construction d’un mouvement, il faut du temps pour s’organiser. L’ensemble est surprenant, même les discussions des gamins. On a toujours tendance à penser que les jeunes se moquent de ce qui se passe, mais j’ai été surpris par certaines discussions. C’est bien d’être surpris dans ce sens là ! J’aime aussi le côté divers des gens qui y sont, même si ce n’est pas ouvert à tout le monde. Par exemple, quand Finkielkraut s’est fait virer, c’était normal. Il n’avait rien à y foutre ! C’est comme si Strauss-Kahn allait à un congrès de Ni putes ni soumises, il ne serait pas le bienvenu. Finkielkraut est un islamophobe notoire. Il n’a rien à foutre à Nuit debout .

Pour s’organiser, il faut de l’intellect et un peu de violence de temps en temps ! Les gens se joignent aux intermittents qui peuvent éventuellement se joindre aux taxis. On a vu, il y a trois jours, des taxis venir place de la République. Cette coordination des luttes est importante, parce que le but du pouvoir, le but du capitalisme, est justement de diviser les gens, de leur faire croire que leur ennemi est l’étranger, que le profiteur c’est le mec qui est au RSA. Aujourd’hui, la tendance est de chercher un bouc émissaire : un coup, c’est les migrants, un coup les roms, un coup les musulmans, les salauds de RSA, les intermittents, etc. Ce qui est bien dans ce mouvement, c’est qu’il met dans la tête des gens que notre ennemi commun, c’est le capitalisme, la finance.

Nuit debout cherche-t-elle nettement à lutter contre le capitalisme et le système financier ?

Le mot d’ordre que j’entends beaucoup depuis que j’y viens, c’est « non à la loi El Khomri et au monde qu’il y a autour ».

Pour tout le monde ? Il y a beaucoup de curieux. Les gens ne sont-ils pas attirés par l’idée qu’« on discute, on parle, on fait démocratie », en oubliant la radicalité de cette critique ?

Il faut les deux. Il y a des gens qui viennent pour discuter, d’autres qui viennent pour des actions. Justement, Nuit debout ne chasse pas ceux qui acceptent un peu plus la radicalité. C’est vachement important. Par exemple, nous, dans le conflit Continental, cela a été très fort. Les médias n’ont pas pu diviser les gens dans notre conflit quand il y a eu le saccage de la sous-préfecture, ils sont allés parmi les mille personnes qui étaient là afin d’essayer d’en trouver une ou deux pour critiquer cette action. Ils n’ont pas réussi à en trouver une seule. Nuit debout, ce n’est pas seulement des gens qui discutent au milieu d’une AG, c’est aussi des actions.



« Pour que Nuit debout passe un cap, il faut changer d’endroit »

À Nuit debout, on entend souvent des positions « antipartis », « anti-institutions » : qu’en penses-tu ?

Ce n’est pas grave cela. Tout ce qui est drapeau ou sigle, tout ce qui divise les gens, je m’en fiche.


La convergence se fait difficilement entre les syndicats et Nuit debout. Pourquoi ?

En 1936 et en 1968, ce ne sont pas les syndicats qui ont lancé les mouvements. En 36, ils ont fini par suivre parce qu’ils voyaient que cela prenait de l’ampleur. Mais la CGT n’a pas de programme de société. Si demain il y a deux millions de personnes dans la rue, ils vont faire quoi ? Après, il y a la bureaucratie syndicale. Les directions syndicales renâclent. Ils n’étaient pas venus non plus défendre les Goodyear, les Conti. Ce sont des structures qui aiment qu’on leur donne le pouvoir ! En gros, elles disent : « On vient, mais c’est nous qui commandons. » Mais j’ai entendu dire qu’au congrès de la CGT, qui vient de se tenir à Marseille, il y a eu une forte pression des militants pour que la CGT appelle à la grève reconductible. Il y a très longtemps qu’on n’a pas vu cela.

Si la loi El Khomri était retirée ou substantiellement remise en cause, ne serait-ce pas la fin de la mobilisation et de Nuit debout ?

Je ne suis pas sûr. Mais pour que Nuit debout passe un cap, il faudrait changer d’endroit ! Il faudrait faire Nuit debout devant les dépôts d’essence, devant des endroits stratégiques, et bloquer l’économie ! Cela serait autre chose qu’une place publique. Pour l’instant, tu as beaucoup de gens qui viennent critiquer la société, ses dérives. Mais y a-t-il un projet de société ? Tant que les gens en face n’auront pas peur de tout perdre, ils ne lâcheront rien du tout.

Votre lutte à Continental a été une des plus marquantes, ces dernières années. Pourquoi n’y a-t-il pas plus de luttes ?

Tu regardes les AG à Nuit debout, il y a 95 % de blancs. Almamy Kanouté a fait une super déclaration, il a tout dit : tant que les Nuits debout ne feront pas le lien avec les banlieues, il n’y a aucune chance que ceux du pouvoir et de la finance aient peur.

Pourquoi les banlieues ne viennent-elles pas ?

Nos jeunes n’ont pas eu d’instruction politique. Quand j’étais gamin, c’était la gauche, la vraie gauche, on parlait de cela tout le temps, mon père parlait de cela tout le temps. Il y avait une culture politique dans les foyers. Aujourd’hui, les jeunes n’ont pas été habitués à des discours politiques. Ils n’ont pas été éduqués là-dedans. L’éducation politique est hyper importante. Elle n’est pas là du tout dans les banlieues, et c’est pareil pour les ouvriers.

Pas de culture politique, il faut bosser, la télé… Rien ne peut plus bouger, alors ?

Je n’en sais rien. Un jour, un mec m’a raconté une histoire. Ils étaient trois ou quatre cents dans une boîte. Le patron leur avait demandé de baisser leur salaire, leurs primes, de travailler plus, de réduire les pauses. Les mecs avaient tout accepté sans rien dire. Accepté, accepté, accepté… Un jour, en fin d’année, le patron a annoncé qu’il n’y avait pas eu d’accident de travail pendant un an et, pour les remercier, il leur a offert un porte-clés ! Il y eu sept semaines de grève ! Les mecs se sont mis en colère. Une étincelle, des fois, tu ne comprends pas. Les mecs, ils en ont pris plein la gueule pendant des années, ils ne vont pas bouger. Et là, ils bougent pour une connerie !

Les Panama Papers auraient dû être un élément déclencheur. Les gens auraient dû sortir dans la rue, se révolter et dire : « Cela fait des années que vous nous dites que le problème, c’est que les gens touchent trop de RSA, trop de salaires ! » La vérité, elle est là : tu as vingt milliards de trous cumulés dans toutes les caisses sociales, et dans les paradis fiscaux, il y 80 milliards !



« On s’est fait gazer alors qu’il n’y avait aucune bousculade, rien »


Nuit debout n’est donc pas le Grand Soir ?

Ah non ! C’est une éjaculation, le Grand Soir, un orgasme. On n’en est plus là. Si ça n’a pas explosé il y a trente ans, à l’époque où il y avait 30 % de communistes… Nous, on était bercé là-dedans, mais aujourd’hui, les jeunes n’y sont plus du tout.

On a perdu des batailles, il faut l’accepter et sortir du truc. C’est ce qui me fait chier dans les mouvements d’extrême-gauche : ils sont encore là-dedans. Il faut arriver à se mettre autour d’une table et lâcher certaines choses.

La question de la violence traverse le mouvement Nuit debout, quel regard portes-tu sur cette question ?

Le 9 avril, j’étais avec les jeunes à la manifestation où il y a eu plein d’arrestations. Il y avait bien des provocateurs, mais ils étaient en bleu, avec des matraques, des lacrymogènes… Je me suis pris des coups de matraques et des charges dans le dos, alors qu’on ne faisait strictement rien.

À Continental, quand on faisait une manif, on était mille dans le cortège et on n’a jamais croisé un CRS. Là, pour les manifs étudiantes, il y a des cordons entiers de CRS pour les encadrer. Comment veux-tu que les jeunes n’aient pas envie de leur balancer des cailloux à la gueule ? C’est de la provocation pure.

Comme à Odéon, il y a deux jours : en arrivant de la manif des intermittents, du côté du ministère du Travail, on était 600 ou 700, à pied, avec une banderole. Les CRS avaient des bombes et des lacrymo. Ils nous ont matraqués à bout portant, on n’avait rien d’autre qu’une banderole dans les mains. On s’est fait gazer alors qu’il n’y a eu aucune bousculade. Rien.

Sincèrement, la violence, depuis le début, elle est du côté des CRS. Nous, ce n’est qu’une réplique. Et pour moi, l’État fait une connerie. Parce que, petit à petit, les mecs viennent en effet avec des masques, avec des lunettes de protection, avec des cailloux dans les poches, avec des matraques… Normal, ils ne vont pas continuer à aller dans les manifs et se faire matraquer la gueule sans arrêt, sans réagir.

Et puis, aussi, j’ai vu des mecs broyer des vitrines et passer derrière, dans des ruelles, et remettre le brassard de police pour rentrer ensuite dans le cortège. Je l’ai vu.

À Paris ?

Oui.

Récemment ?

Non. Dans d’autres manifestations, avant. Mais ça existe encore aujourd’hui. Comment expliquer que, lorsque l’État organise une énorme manifestation après Charlie, avec plus d’un million de personnes, il n’y a pas une seule vitrine de cassée — pas une ?! Et comme par hasard, quand ce sont des manifs contestataires, il y a des casseurs qui brisent des vitrines…

Il y a une instrumentalisation, selon toi ?

À Odéon, c’est ce que je me suis dit : en face, c’est ce qu’ils veulent. Parce que, de toute façon, ils ont les médias avec eux. Et puis, on ne peut pas dire que les gens soient les plus courageux du monde quand ils entendent que ça pète.

Tu vois, le gamin qui s’est fait matraquer la gueule par le CRS [1], je le dis haut et fort, c’est une tentative de meurtre. On voit bien qu’il le relève, ce gamin de 15 ans, avant de lui mettre un crochet, avec une manchette de protection, dans la mâchoire, du bas jusqu’en haut… Tu peux lui péter les cervicales. C’est une tentative de meurtre.

Et pourtant, les médias n’en ont pas fait autant qu’avec le cadre d’Air France et sa chemise arrachée, avec des images qui ont fait le tour du monde pendant plus d’une semaine !



« Je reste optimiste, parce que je crois qu’un jour, il y aura une étincelle »


Certains revendiquent toutefois l’usage de la violence comme un mode d’actions parmi d’autres au sein de Nuit debout.

La violence, il y en a toujours eu et il y en aura toujours. Mais elle n’est pas de notre côté. Ce qui est rendu n’est rien à côté de ce qu’on prend. Cette loi El Khomri, si elle passe demain, ce sera une catastrophe. Cette loi dit que ton patron peut venir te demander d’accepter une baisse de salaire, sinon, il te licencie. Il a le droit de te licencier pour une raison économique, et derrière, les indemnités sont plafonnées… Vous savez ce que cela cache ? Uniquement la baisse des salaires.

Ils ont même été jusqu’à virer les visites médicales annuelles, dans la loi El Khomri. Avant, il y avait au moins un médecin qui pouvait surveiller les gens. Il y a quand même plein d’exemples de cancers ou de maladies qui ont été découverts dans les entreprises. Les visites médicales servaient à ça, à l’usine.

Alors, pour ce qui est de la violence, il n’y en a pas encore assez. Je ne crois pas que le changement de société se fera sans violence. Parce que les autres en face, ils ont ce qu’il faut.

Cette loi El Khomri vient d’un mec qui s’est fait élire en disant que son ennemi était la finance. Et la première personne qu’il a placé au ministère de la Finance, c’est Cahuzac, qui avait un compte caché en Suisse… Et celui qui arrive derrière vient de la banque Rothschild ! Si ça ne veut pas dire qu’il se fout royalement de notre gueule…


Y a-t-il un sentiment de révolte, aujourd’hui, en France ?


On en est loin. Beaucoup de Français s’imaginent encore qu’ils ne sont pas concernés. Je serais tenté de dire qu’on est dans la servitude volontaire. Il y a un gros boulot à faire d’initiation : les gens regardent BFM TV, La Nouvelle Star, Cyril Hanouna…

Je suis à la fois pessimiste et optimiste, parce que je crois en l’homme. L’être humain est capable de solidarité. Je reste optimiste parce que je crois qu’un jour, il y aura une étincelle. Ça va bouger, mais pas forcément quand on s’y attendra.

- Propos recueillis par Barnabé Binctin et Hervé Kempf
Photos : © Éric Coquelin/Reporterre



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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mar 3 Mai - 13:00


sur la violence de la police

« un bain de sang... médecine de guerre »


Témoignage d’une StreetMedic lors de la manifestation du 1er Mai 2016 à Paris

Paris-Luttes Infos 2 mai 2016

Retour sur le premier mai 2016 vu du coté répressif. Avec ses lots de blessés et de membres brisés par les flics, mais aussi marqué par une solidarité sans faille.

Citation :
Un communiqué collectif sera publié très bientôt. En attendant, je tenais à écrire ce témoignage pour que ce que l’on a vécu durant la journée de mobilisation du 1er mai contre la loi travail soit rendu public rapidement.

Cette manifestation a été, de mon point de vue, une des plus violemment réprimées depuis le début du mouvement. Néanmoins, c’est aussi lors de cette journée que j’ai pu assister à des pratiques collectives de solidarité, d’une ampleur et d’une force que je n’avais jamais connues auparavant.

En tant que StreetMedic, nous avons eu à soigner, rassurer, prendre en charge d’innombrables blesséEs. Et quels que soient nos efforts de comptabilité, nous ne pouvons avoir accès qu’à un nombre restreint des victimes de la police, tant les affrontements sont massifs et étendus. Nous avons vu et soigné des blesséEs graves, des tirs tendus au flashball, aux grenades lacrymogènes, aux grenades de désencerclement. Des tirs au visage, dans les yeux, les mains, sur les membres, sur tout le corps. Nous avons vu des doigts à demi sectionnés, de la peau brulée, des personnes sous le choc, terrorisées.

De manière générale, les blesséEs nous arrivent par salves. La première fois, c’était dans une grande nasse avant d’arriver à Nation : 4 blesséEs graves, beaucoup d’autres plus légerEs. Nous avons dû improviser un triage, dans un poste de soin avancé malgré les affrontements tout proches.

Là, j’ai vu les manifestantEs nous protéger, faire barrage de leur corps lorsque les charges de CRS sont arrivées sur nous. Beaucoup de personnes sont restées là, à se mettre en danger, à prendre le risque de se faire arrêter, matraquer, tirer dessus. Par solidarité. Et c’est cette attitude, qui a continué de me marquer tout au long de la journée.

Plus tard, à Nation, nous avons pris en charge une personne dont une artère avait été sectionnée au niveau de la cheville, par un tir tendu de la police. Elle avait donc une hémorragie pulsatile, ce qui la rendait indéplaçable, pour pouvoir maintenir un point de compression. Nous sommes donc restéEs avec elle, à la soigner au centre de la place, pendant que les grenades lacrymogènes pleuvaient partout et que les tirs tendus sifflaient. Rapidement, d’autres blesséEs nous ont été amenéEs.

Un périmètre de sécurité formé par une trentaine de personnes s’est établi autour de nous.
Nous agitions un grand drapeau StreetMedic dans l’espoir que la police ne charge pas et laisse parvenir jusqu’à nous les secours que l’on avait appelés pour évacuer les blesséEs les plus lourdEs.

Mais une pluie ininterrompue de grenades lacrymogènes s’est mise à pleuvoir sur notre petit périmètre. Nous étions quasiment les dernierEs sur la place. J’étais aveuglée et asphyxiée. Une main comprimant l’artère d’unE des blesséEs, l’autre protégeant sa tête des tirs. Mais même les deux mains immobilisées, sans rien voir et sans pouvoir respirer, je savais que l’on me protégeait.

Toutes ces personnes, StreetMedics, manifestantEs, inconnuEs sont restéEs autour de nous et ont gardé la ligne. Certaines ont placé leurs corps au-dessus de nous pour faire barrage aux palets de lacrymogène brulants qui tombaient en pluie sur nous. L’une d’entre elles a d’ailleurs vu son sac commencer à flamber. Mais elles sont toutes restées jusqu’à la fin.

Je ne veux pas faire ici une apologie de martyr, et je pense que nous auront beaucoup à nous questionner sur la façon que nous avons eu de nous mettre en danger, physiquement, nous, manifestants, et particulièrement les StreetMedics.

Mais à l’issue de cette journée, je tenais à dire à quel point j’ai été touchée par la solidarité collective, massive dont j’ai été témoin, et ce, tout au long de cette journée. J’ai vu des manifestantEs de tendances très différentes prendre soin les uns des autres. Individuellement, en groupes ou en tant que cortèges. Et ce, malgré un degré de répression intense et soutenu.

De mon point de vue de StreetMedic, cette journée a été un bain de sang. Nos interventions tiennent de plus en plus de la médecine de guerre. Mais paradoxalement, le sentiment le plus fort, le plus présent chez moi à l’issue de cette journée, c’est la gratitude, un sentiment fort de cohésion, de solidarité, de force, de convergence et de détermination. La preuve en acte que nous, étudiantEs, travailleurs, chômeurs, précaires nous pouvons être plus fortEs face aux patrons, à l’état, à sa police.

La solidarité est une arme inestimable.





Citation :
Après les violences qui ont émaillé les manifestations du 1er-Mai, une nouvelle affiche de la CGT contre les forces de l’ordre fait polémique. Le syndicat Info’com de la CGT a publié dimanche 1er mai une affiche « Loi travail, stop à la répression ! » sur laquelle on voit des policiers fouler un sol maculé de rouge, symbolisant du sang.

« Les manifestations du 1er-Mai ont été l’occasion pour le pouvoir dirigeant les forces de l’ordre de passer un cap dans l’intimidation des manifestants en coupant délibérément le cortège parisien », écrit sur son site Internet la CGT.

Le syndicat Synergie-Officiers s’est déclaré, lundi, « scandalisé » par cette affiche. Fustigeant un « torchon inspiré des pires heures de notre histoire », le deuxième syndicat des officiers de police a dénoncé dans un communiqué une « campagne ignoble, d’une violence inouïe ». « Il est désormais clair que la CGT rejoint les camps des casseurs et du totalitarisme de la rue », selon le syndicat policier qui demande au ministère de l’intérieur de déposer plainte.

« Tout le monde déteste la police »

A la mi-avril, un précédent visuel d’Info’com-CGT, montrant une matraque et un insigne de CRS près d’une flaque de sang, avec pour titre « la police doit protéger les citoyens et non les frapper », avait été critiqué par le ministre Bernard Cazeneuve et des syndicats de policiers.

La première affiche « visait plus des actes isolés de forces de l’ordre [envers] des manifestants pacifistes », a expliqué à l’Agence France-Presse Romain Altmann, secrétaire général du syndicat CGT. Celle publiée dimanche, en revanche, est « plus politique, car elle ne cible pas la violence de certains [policiers] mais plus la répression globale du mouvement » social contre la loi travail, affirme-t-il.

Dimanche, lors des rassemblements du 1er-Mai contre le projet de loi travail, des manifestants, notamment en tête du cortège, ont pris à partie les forces de l’ordre qui leur faisaient face, en scandant « Tout le monde déteste la police ! » ou encore « Police, casse-toi, la rue n’est pas à toi ! »

Ainsi, peu de temps après le début de la manifestation, les premiers gaz lacrymogènes des forces de l’ordre fusaient et rencontraient les premiers pétards et feux d’artifice des manifestants, occasionnant quelques charges sporadiques des policiers.


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Sam 14 Mai - 15:08

Aujourd’hui comme hier, les luttes d’émancipation sont sommées d’exorciser leur prétendue « violence ». Au cœur des années 2000, à l’heure de l’altermondialisme et des mouvements antiguerre, l’agenda dominant entendait imposer la non-violence comme mot d’ordre : contre les résistances palestinienne et irakienne, contre les black blocs. Dans ce texte de 2003, le philosophe Georges Labica se saisissait de cette conjoncture pour rappeler un fait massif : la période était déjà sous le signe de la guerre globale et d’une mondialisation conquérante. La violence est du côté du système ; pour les opprimés et les exploités, elle est une réponse stratégique.

« Les endormissements, les résignations, et les soumissions n’auront qu’un temps. Les conditions sont d’ores et déjà réunies pour qu’éclatent, aux endroits les plus inattendus, soulèvements de masse, insurrections, révoltes sanglantes ou actes “terroristes” que les bonnes consciences vilipenderont de leurs cris d’orfraies. »

Ils sont bien trop nombreux
Ceux qui attendent leur tour

Ernst Bloch
Citation :
Introduction : la thèse.

Je reprends ce que j’écrivais, il y a déjà dix ans, pour le numéro inaugural de la revue Utopie critique :

« La question de la révolution demeure posée. Elle est celle de son actualité. Que l’on jette un voile pudique dessus ou qu’on en parle plus, sa présence s’entête, vieille et jeune à la fois, comme l’oppression. Et ce n’est pas une utopie, sauf à préciser, au sens qu’Ernst Bloch a donné au mot, que ce rêve-là est une tendance du réel, qu’il est inscrit dans le quotidien des rapports capitalistes de production, à la fois sous la forme de la nécessité de leur dépassement et contre les régressions dont ils sont porteurs. L’idée de révolution n’est pas plus inactuelle qu’elle ne l’était au temps de Marx. Au contraire. Il convient même de tirer parti des illusions qui étaient les siennes. Marx n’était guère éloigné de penser que le capitalisme pouvait sombrer du jour au lendemain. Lui et Engels se sont trompés en 1848 et ils en ont convenu. A leur différence, nous avons, nous, une longue expérience des révolutions et nous savons ce qu’ils ignoraient : qu’elles peuvent être rouges, roses, blanches ou noires. Cette expérience nous épargne, dans sa richesse de tendances et contre-tendances, autrement dit de contradictions et surdéterminations, d’avoir recours à quelque vade-mecum que ce soit. Et c’est tant mieux ».

Ce jugement était quelque peu anticipé et, sans doute, pour l’époque, passablement optimiste. Il s’agissait de résister. Aujourd’hui, il me paraît strictement adéquat à la situation. Telle est la thèse que je voudrais exposer.

I Un monde de violence.

Le siècle qui vient de s’achever peut être caractérisé par un paradoxe inouï. Il présente, d’un côté, le visage du Progrès, dans une accumulation de découvertes, d’inventions et de révolutions scientifico-techniques, dans tous les domaines de la recherche, sans précédent. D’un autre côté, il a été celui de la barbarie la plus accomplie, de la mort de masse, provoquée par les guerres et les exterminations ethniques et politiques, à toutes les formes de souffrances également massifiées, qu’il s’agisse de la généralisation de la torture, des déportations de populations ou des famines dûment organisées. Nul besoin de recourir aux subtilités dialectiques pour comprendre à quel point sont intriqués et dépendants l’un de l’autre les deux aspects. Qui oserait prétendre que l’industrialisation du meurtre n’a pas profité davantage des bonds scientifiques que les thérapeutiques médicales ou la protection de l’environnement ? On conquiert l’espace et on détruit les sols. Le même pays qui investit des milliards dans un porte-avion nucléaire laisse s’envoler ses taux de chômage et de pauvreté. On ne tarit pas sur les Droits de l’Homme pendant que des centaines de milliers d’enfants sont condamnés au travail forcé et parfois à la prostitution. On ouvre des restaurants pour chiens cependant qu’en Afrique des populations entières sont condamnées par le sida. Tout cela est connu et a été cent fois décrit, sans doute, mais la vérité tapie derrière le paradoxe l’est moins : savoir que l’humanité est enfin parvenue à un stade de développement l’autorisant à en finir avec la rareté, qui fut son lot des millénaires durant. L’accumulation de richesses de toutes sortes, de la production de légumes frais à la santé, à l’éducation et au confort de l’habitat, peut assurer la satisfaction des besoins les plus élémentaires et créer les conditions, pour tout individu, d’une existence débarrassée des famines, des pandémies et des oppressions. En principe.

Le siècle qui commence paraît n’avoir rien à envier au précédent. Il se prépare, tout au contraire, à en aggraver les nuisances. Ne retenons qu’un trait de sa modernité. L’insécurité, assure-t-on, règne partout… quand les conditions sont enfin réunies d’une civilisation pacifiée et pacifique. En principe. Le discours de l’insécurité constamment ressassé chez les puissances occidentales remplit une double fonction. Il enregistre et majore le fait d’un incontestable accroissement de la violence : délinquance dans les villes, à l’école, dans les transports publics, dont il dissimule l’origine sociale. Il autorise le pouvoir, sous le prétexte d’une montée de l’extrême-droite, à renforcer les organes répressifs (augmentation du nombre de policiers et de gendarmes, ouverture de nouveaux centres de détention), à restreindre les libertés (flicage électronique des citoyens, procédures de contrôle accrues), à verrouiller l’entrée du territoire (chasse aux migrants, expulsions brutales) et à criminaliser les exclus (sans-papiers, chômeurs, pauvres). Ainsi ni l’augmentation du nombre des prisons, qui se voit attribuer un secrétariat d’État à cette seule fin (France), ni leur passage au privé, ne suffisent à enrayer leur surpeuplement. L’incarcération, socialement sélective et ouvertement raciale (États-Unis) remplit la fonction de régulation qui reviendrait de droit à des politiques démocratiques. Or, une nouvelle violence s’est fait jour qui a son lieu d’élection au sein des rapports de travail. Il ne s’agit pas seulement de la catégorie de fraîche date des « travailleurs pauvres », mais d’un phénomène d’une ampleur considérable, baptisé « harcèlement moral ». Les titres des ouvrages qui lui sont consacrés sont éloquents : Le Harcèlement moral. La violence perverse au quotidien, Harcèlement au travail, Souffrance en France, Terreur au travail, Violences au travail : agressions, harcèlements, plans sociaux. Afin d’imposer la conformité aux critères d’employabilité, de flexibilité, de mobilité et de précarité, le « nouveau management » opère la « destruction systématique des identités », individuelles aussi bien que collectives, liquidant ainsi l’ancien salariat et ses normes (stabilité des postes, garanties de promotion, hiérarchies, syndicalisation), au profit d’une complète soumission aux intérêts de l’entreprise. La sociologue Danièle Linhart relève : « C’est un renversement dans l’histoire de la classe ouvrière. Alors qu’elle s’est toujours définie comme exploitée, elle se présente désormais à la société comme victime ». Tout salarié est menacé de subir le sort de ces « salariés kleenex » qui sont jetés à la rue, à la suite de « plans sociaux », qualifiés de « dégraissages », autrement dit de licenciements, dont le nombre et la brutalité caractérisent « la violence organisationnelle ».

Selon deux rapports du Bureau International du Travail, la France est « en tête des pays avancés pour la violence au travail » et l’INSEE « estime que sept millions de travailleurs sont concernés par ce fléau ». « Les comportements d’autodestruction se multiplient comme conséquence d’une telle « déshumanisation du monde du travail ». Les observateurs, de surcroît, n’excluent pas l’apparition en France, comme aux États-Unis, d’actes d’agression de folie meurtrière de salariés licenciés retournant sur leur lieu de travail pour se venger ». Une consultation spécialisée sur la souffrance au travail a dû être ouverte à l’hôpital de La Timone à Marseille. Des psychiatres de Barcelone ont, pour leur part, diagnostiqué, sous le nom de« Syndrome d’Ulysse », les graves troubles psychiques qui affectent, de façon spécifique, les travailleur migrants. On sait, par ailleurs, ce qu’il en est du « harcèlement sexuel » et de la considérable augmentation du suicide des jeunes désormais rattaché à « la difficulté à vivre ». Le commerce, quant à lui, y trouve largement son compte : une publication spécialisée vient de sortir un dossier consacré au « big bang du marché de la sécurité » qui révèle que « le business de la peur » représente 6 milliards de dollars et 158.000 emplois, et que particuliers, entreprises, communes et les États eux-mêmes comptent parmi ses clients.

II La guerre comme politique.


Les attentats contre les tours jumelles du World Center de New York, en septembre 2001, sont venus à point pour légitimer, avec le discours du terrorisme, la politique hégémonique des États-Unis, élaborée de fait bien antérieurement, et déjà illustrée par la première guerre du Golfe. Il s’agit de s’opposer à toute tentative, de quelque pays qu’elle vienne, de développement autonome ou d’indépendance politique et économique, susceptible singulièrement de soustraire des ressources énergétiques au contrôle de la superpuissance. On a pu ainsi suivre les lignes géostratégiques qui se confondent avec le tracé des oléoducs et des gazoducs, existant ou en projet, des ex-républiques soviétiques du Sud de l’actuelle Russie, ou de la Tchétchénie, à l’Afghanistan, au Pakistan et au cours du Danube, mais également en Afrique (Angola) et Amérique latine (Venezuela). On s’emploie moins à ménager ses propres réserves (Alaska) qu’à empêcher de grands concurrents de s’en procurer dans l’avenir (Chine). Le discours du terrorisme, qui n’est autre, en fait, que l’invention d’un ennemi en miroir, le boomerang Ben Laden formant le réciproque d’Enron, ambitionne d’installer durablement ce que ses initiateurs appellent eux-mêmes « la guerre globale ». Ce « global » doit s’entendre au double sens, géographique, de globe, et sémantique, d’englobant. « Justice sans limites » et « liberté immuable », les expressions qui l’accompagnent le soulignent. Cependant les proclamations éthiques enjoignant à « l’Amérique » la mission d’apporter et de défendre dans le monde la démocratie et la liberté, ne sauraient faire illusion. Elles sont du même ordre que la phraséologie religieuse de la « croisade du Bien » contre « l’axe du Mal ».

L’actualité rend visible la vérité cachée : la guerre, de fait, exprime la modalité d’existence, qui n’a cessé de caractériser les États-Unis, sans doute depuis leur création, en tout cas depuis le second conflit mondial. Elle en est venue, sous nos yeux, à ne même plus s’embarrasser de références morales et renonce à se couvrir du respect des Droits – de l’Homme, international ou États de. Faute de parvenir à se faire sacraliser par les manipulations ordinaires (cf. l’attaque contre l’Afghanistan), la volonté arrêtée de frapper l’Irak s’affranchit même des institutions censées la garantir, – Assemblée générale de l’ONU, Conseil de sécurité, Union européenne, etc. L’invraisemblable concept de « guerre préventive », qui n’a en commun avec la prévention médicale que l’expression cousine de « frappes chirurgicales », autorise, dans le déni affiché du droit, les décisions les plus arbitraires. Ici, l’ultimatum exige un changement de gouvernement, là les tapis de bombes sont censés accoucher de la démocratie, ailleurs, les pires blocus déclarent s’exercer en faveur des peuples. Aux mailles du soupçon, nul ne saurait échapper, ni les alliés vilipendés au moindre désaccord, ni les féaux châtiés à tout écart. Persuasion et débat ne sont plus de mise, quand gouvernements, parlements et opinions peuvent s’acheter. Il n’empêche. Le chevalier blanc peut bien se draper dans sa pureté, elle n’est plus qu’arrogance, qui le laisse seul face au refus du monde entier, dans sa violence enfin mise à nu. La formidable leçon d’un tel vis-à-vis est loin d’être épuisée. Mais il convient d’abord de prendre la mesure de la menace. La guerre comme politique possède sa propre logique :

1. La priorité est accordée aux budgets militaires. Celui des États-Unis a été majoré de 48 milliards de dollars au lendemain du 11 septembre. Il avoisine les 379 milliards et le Pentagone devrait disposer de 160 autres milliards d’ici une décennie.

2. L’affectation de ces sommes bouleverse les autres postes et réoriente les choix économiques et sociaux. Les scenarii d’usages alternatifs seraient trop faciles à proposer.

3. Elle impose, en particulier, une militarisation de l’économie, aussi bien sur le plan national que sur le plan international et géostratégique.

4. Le choix de la superpuissance entraîne des dispositions analogues dans les pays développés, c’est à dire les impérialismes subalternes. Il soumet les non-développés, « en voie de développement », ou « émergents », c’est à dire les néo-colonisés, à des coercitions financières sur leur gestion encore plus draconiennes, par le biais des organismes supranationaux à son service (FMI, OMC, Banque mondiale, accords régionaux divers).

5. L’affranchissement du commerce des armes par rapport à tout contrôle s’en trouve entériné. On sait que le traité dit de « non prolifération », que les États-Unis ont refusé de signer, n’a jamais été respecté. Les grandes puissances ne se sont pas gênées pour vendre à tour de bras des armes de « destruction massive », – nucléaires, chimiques et biologiques, jusqu’à des groupes non-étatiques, qui peuvent en disposer comme bon leur semble, y compris pour des actions « terroristes ». La Nuclear Posture Review signalait récemment que la doctrine concernant l’usage des armes nucléaires avait été revue au Pentagone, afin de favoriser l’utilisation éventuelle sur des bunkers, dit-on, de mini-bombes atomiques. Ce qui faisait dire à un observateur : « Nous sommes dans la pire des situations, celle d’un monde incontrôlable ». A l’occasion de l’imminence de l’attaque contre l’Irak, le Vatican en personne évoque le danger d’une « troisième guerre mondiale ».

6. Ajoutons que la guerre comme politique, habillée en mobilisation « patriotique », présente le notable avantage de servir d’écran tantôt aux scandales financiers, révélateurs de l’actuel fonctionnement du capitalisme (E.U.), tantôt aux réformes de politique intérieure les plus conservatrices (France).

Le terrorisme se vend aussi bien que la sécurité : le Président de la Lloyd’s de Londres déclare dans un entretien que sa compagnie est parvenue à éponger le débours occasionné par les attentats du 11 septembre et que les affaires reprennent; il commente : « le marché de la couverture anti-terroriste est aujourd’hui en pleine expansion dans le monde entier, mais il est le théâtre d’une très vive compétition ».

Décidément Polémos demeure « le maître de toutes choses ».

III Le constat des faillites.

Le discours de la sécurité et le discours du terrorisme que j’ai distingués, par simple commodité, sont plus qu’étroitement associés. Le premier prétend viser aussi le terrorisme, qui lui assure une couverture honorable et l’inscrit dans la mondialisation. Le second, dans sa version yankee, ne se fait-il pas le soldat de la« sécurité mondiale » ? Ensemble, ils expriment la détermination la plus fondamentale de notre temps, celle de la violence, promise à un solide marché, en effet, et à un bel avenir, puisqu’elle revêt toutes les formes de conflictualité, – entre nations, entre peuples, entre ethnies, entre communautés, entre religions, entre civilisations, entre classes, dans l’économie, dans la politique, dans l’idéologie, dans l’alimentation, dans la culture et l’agriculture, dans la rue, dans l’école, au stade, dans la famille, dans le couple, dans l’atelier, dans l’entreprise…

Le système assurément, les rapports capitalistes de production parvenus au stade de la globalisation, pudiquement encore appelé néolibéralisme, est en cause. Point n’est besoin d’y insister. Sauf à relever, on doit bien cette concession aux paranoïaques du Pentagone, qu’il a porté à son point de perfection la psychose manichéenne de l’opposition Bien/Mal, qui se renverse pour rendre désormais aussi éclatants qu’indubitables les dualismes dominants et dominés, exploiteurs et exploités, maîtres et esclaves, riches et pauvres, qu’ils soient d’ancienne ou de nouvelle facture. Ce diagnostic est général. Il fait l’objet de toutes les études et analyses, des plus mesurées aux moins complaisantes, consacrées à la mondialisation/globalisation. Elles incitent, en premier lieu, à prendre la mesure, fût-ce brièvement, des faillites qu’il a provoquées.

1. La plus récente est celle du libéralisme. On se souvient des ovations qui ont accompagné la chute du mur de Berlin, cet épisode symbolique marquant la fin des pays du socialisme réellement existant en Europe. C’était à qui saluerait avec le moins de retenue tout à la fois le triomphe de l’économie de marché, la démocratie « tout court », dont il était évident qu’elle lui était consubstantielle, la fin des idéologies, singulièrement du communisme, stigmatisé, d’un même mouvement, comme criminel et utopique. La disparition de l’adversaire de la guerre froide, du concurrent, dont les manoeuvres mettaient le monde en danger, ouvrait la voie à un avenir de progrès et de paix. Du côté des vaincus, et j’entends sous ce vocable tous ceux qui s’étaient, à un moment ou à un autre, et à la mesure de leurs moyens, associés au projet de construction d’une société plus juste, et non les chacals empressés à tourner leur veste et à transformer en sex-shops les maisons du Parti, du côté des vaincus (dont j’étais), rancoeurs et amertumes le disputaient aux conduites de deuil et aux culpabilités. soigneusement orchestrées et amplifiées par les récents convertis. Or, quelques années ont suffi, une maigre dizaine, pour que retombe l’enthousiasme et que les cris de joie s’étranglent dans les gorges. L’élargissement du fossé des inégalités, au Nord comme au Sud, les drames assimilables à une descente aux enfers vécus par les peuples ex-socialistes, sans parler de la multiplication des conflits armés et des agressions dues aux puissances « démocratiques », ont eu raison des attentes les plus modestes. L’existence d’un ennemi s’avérant indispensable aux faire-valoir libéraux, le musulman a remplacé le communiste. Compétition de modèles de développement et coexistence pacifique ont cédé la place à la guerre globale et intronisé l’impérialisme le plus puissant. Là encore, le temps n’a pas cessé de se rétrécir. Comme le remarque I. Wallerstein, il n’a pas fallu dix huit mois pour que l’administration Bush dilapide le capital de sympathie acquis avec les attentats et se retrouve elle-même isolée diplomatiquement.

L’exemple de l’Argentine suffirait à lui seul à signer l’acte de décès des espérances (néo)libérales : un pays riche, ayant triomphé de la dictature militaire, engagé dans un « miracle » économique, ami des États-Unis et excellent élève des instances financières internationales, qui sombre, corps et biens, comme un galion du XVIe siècle.

2. Est-ce à dire qu’il faille, en contre partie, regretter l’époque du « camp socialiste » ? Bien que nombre de sondages et d’enquêtes d’opinion dans les nations libérées de la « dictature bolchevique » attestent d’un sentiment de nostalgie largement répandu, en comparaison du passage au capitalisme réellement existant, il ne saurait être question de retenir cette réponse. Elle ne donne pas seulement dans une impasse, elle reconduit la méconnaissance de ce qui fut sans doute le foyer de l’effondrement : la prise de distance totalement insuffisante de la part des régimes socialistes avec le modèle « occidental »,, savoir, entre autres aspects, le productivisme économique et le monopole politique attribué à l’exécutif. Ce n’est pas ici le lieu de conjuguer facteurs internes et facteurs externes pour expliquer l’échec, ni de faire le tri entre positif et négatif. De fort sérieuses études en ont dit l’essentiel. Je me contenterai de proposer à la réflexion deux jugements, qui n’ont pas épuisé leurs leçons. Le premier est emprunté à György Lukacs prenant, dans son livre laissé inachevé de 1968, une bonne avance sur l’histoire à venir, quand il démontrait que le stalinisme n’avait pas plus représenté l’alternative à la démocratie bourgeoise que la démocratie bourgeoise ne représente l’alternative au stalinisme. Le second renvoie à une provocation d’Ernst Bloch déclarant, lors d’un entretien télévisé, peu avant sa mort : « le pire des communismes vaut mieux que le meilleur capitalisme ».

3. La social-démocratie et les partis qu’elle influence ont, eux aussi, chanté victoire, à la chute du mur. Ils en furent effectivement les premiers bénéficiaires, en termes d’accession au pouvoir. La carte de l’Europe vira au rose. Les réformistes l’emportaient enfin sur les « totalitaires » (on ne disait plus « révolutionnaires »). En France, par exemple, le Parti Socialiste tenait sa revanche du congrès de Tours. Et, avec lui, une meute d’idéologues fraîchement ralliés en 1981 et depuis, envahissaient les médias, réécrivaient l’histoire au profit des vainqueurs et proféraient anathèmes et oukases. La démocratie « tout court » et le marché avaient trouvé leurs hérauts. Ils ne craignaient pas de défier le capitalisme en personne. On ne parlait plus que « d’économie mixte », devant assurer le triomphe du secteur public sur le secteur privé, de « participation des travailleurs », « d’Europe sociale » et même de « guerre humanitaire ». Le règne du droit allait commencer, – État de droit, Droits de l’Homme, Droit international. Ledit capitalisme hélas avait la vie plus dure qu’il ne paraissait et les adversaires n’étaient pas de taille, – à moins qu’ils n’aient pas été des adversaires… Toujours est-il que le privé dévorait le public, à coup « d’introduction du capital » et de « prise de participation », qu’enflaient les pourcentages de sans-emploi, que l’Europe dressait ses morceaux les uns contre les autres, que les aventures militaires s’entêtaient à semer la mort, les destructions et le chaos et que le droit, suivant une irrésistible pente historique, persistait à servir le plus fort. L’embellie fut de la sorte de courte durée. À son tour, et bien plus rapidement que prévu, l’alternative social-démocrate déposa son bilan. Précisons bien : l’alternative, en tant qu’idéal, programme et promesse, et non pas les individus qui s’en étaient affirmés les maîtres d’œuvre. Ceux-là, au contraire, n’éprouvaient guère d’états d’âme et entendaient bien se maintenir dans les étriers. Ils n’étaient nullement coupables, seulement réalistes. Le sort leur avait été funeste et ils avaient dû s’incliner devant des pesanteurs qui excédaient leurs forces. Ainsi s’imposa l’idée que les « lois » du marché avaient en commun avec celles de la nature qu’elles obéissaient à la fatalité (ou à la nécessité, si l’on préfère), et que « l’État ne peut pas tout » (L. Jospin). Or, une fois que les « socialistes » eurent accompli la tâche de faire digérer au peuple les mesures les plus impopulaires, il ne restait plus à la droite qu’à reprendre le travail, en revenant « aux affaires ». S’ouvrit, de la sorte, et se perpétue le temps des « bras cassés ». Je n’y insisterai pas. Mais je relèverai deux effets concomitants de la vague social-démocrate. Elle a emporté, avec elle, les partis communistes « occidentaux », selon les modalités diverses de l’absorption, ouverte ou feutrée, des fractures internes ou des scissions. Tous ne périrent point, mais tous furent atteints. Leurs ralliements aux gagnants, qu’ils aient été stupides, opportunistes ou pervers, loin d’assurer leur survie, ont accéléré leur décadence. En France, la « Mutation », empêtrée dans l’expérience de la « Gauche plurielle », s’est traduite par un score de 3,5 %, lors de la dernière consultation électorale. A l’inverse, « Rifondazione communista », en Italie, offre le contre-exemple d’une transition réussie. À l’échelle européenne, l’affaire fut encore plus rondement menée. Les anciens P.C. de l’Est ne se sont guère embarrassés de scrupules doctrinaux. Leur transformation, du jour au lendemain, en P.S s’est immédiatement attelée aux gestions libérales et jetée dans la voie capitaliste de « développement ». On a vergogne d’en inférer a posteriori en quoi pouvait consister leurs convictions communistes… Il est juste de dire qu’en regard les groupes qui ont voulu préserver leur identité n’ont réussi, en se murant dans le ressassement des formules anciennes, qu’à légitimer la mue des dissidents et, dans l’opinion, qu’à corroborer le glissement du réformisme à l’acceptation de l’ordre dominant.

4. Les tentatives dites de « Troisième voie » ne méritent guère la halte. Celle du tandem Tony Blair/Anthony Giddens, dont Gerhardt Schröder s’était un temps réclamé, qui se présentait comme originale dans le courant social-démocrate, a fait long feu. Les velléités françaises de « nouvelle gauche » et autres calembredaines, qui étaient plus conjoncturelles et électoralistes que théoriciennes, également. Au sein de préoccupations fort différentes, puisqu’elles sont religieuses, on peut repérer, à partir du même constat de situation, une démarche analogue, savoir qu’il faut écarter les deux directions aussi néfastes l’une que l’autre pour l’humanité, du capitalisme et du communisme. Deux illustrations en ont été produites simultanément. L’une émanait du pape Jean-Paul II, dont il est indéniable qu’il combattit pour la fin des régimes de l’Est, l’autre du cheikh Tourabi, inspirateur d’un islam intransigeant et peut-être du terrorisme qui devait frapper les États-Unis. Les conclusions qu’ils tiraient de leur rejet commun étaient évidemment dissemblables. Le premier y voyait le triomphe de l’Église, le second celui de l’Islam, l’accord se retrouvant sur une unique option, – le fondamentalisme.

5. Une mention enfin pourrait être accordée aux organisations se réclamant de la pensée trotskiste, qui, au lendemain de la chute du mur, se sont légitimement prévalu de leur attitude anti-stalinienne de la première heure. Elles n’ont réussi cependant une entrée remarquée sur la scène politique, en particulier en France, des années plus tard (début 2000) qu’à la faveur de l’échec des politiques social-démocrates, révélateur d’un blocage de conjoncture qu’elles avaient anticipé dans leurs analyses. On sait, d’autre part, qu’il n’a jamais existé historiquement d’expérience politique de ce courant.

Samir Amin dresse, dans son diagnostic du « capitalisme sénile », un bilan de faillite assez proche du précédent, quand il écrit : « Ayant épuisé leur potentiel de développement, les trois modèles en question (le Welfare State à l’Ouest, le soviétisme à l’Est, la construction nationale moderniste au Sud) se sont effondrés sans que des alternatives nouvelles permettant aux États, peuples et nations d’aller plus loin ne se soient (encore) cristallisées ».

IV L’alternative révolutionnaire.

On peut, bien sûr, souhaiter que le monde ne connaisse aucune sorte de changement et se satisfaire de l’état de choses existant. Ce qui, après tout, forme le credo des pouvoirs en place, qui emploient au maintien de l’ordre dominant toutes les forces qui sont en leur possession. Et on se gardera d’oublier que lesdites forces n’ont jamais été aussi considérables, – militaires, financières, diplomatiques, culturelles, ou idéologiques, servies par des appareils de communication pratiquement inaccessibles à d’autres qu’eux. Or, nous sommes, hic et nunc, sujets du royaume de TINA, pour reprendre l’impérissable formule de Mme Thatcher, – « There is no alternative », dont les thuriféraires les plus dévoués ne sont pourtant pas les princes qui nous gouvernent, ni les multinationales qu’ils représentent, mais bien les cohortes d’idéologues chargés de nous faire prendre les vessies pour des lanternes, le marché pour la démocratie, la contrainte pour la liberté, le hamburger pour de la nourriture et le goulag pour l’enfant de Marx. Pour ceux-là, nos sociétés ne souffriraient pas d’un « déficit de démocratie », selon l’antienne social-démocrate, mais bel et bien d’un « excess of democracy » (respectons la langue d’origine). Dégraissez-moi ça !, comme dirait l’excellent Michael Moore.

Si l’on croit, par contre, nécessaire le changement pour conjurer les périls mortifères du « nouvel ordre mondial », force est désormais de convenir que l’alternative n’est pas derrière nous, mais devant.. Elle exige de reconsidérer la seule voie demeurant ouverte, celle qu’offre le concept de révolution.

« Reconsidérer »
cela ne veut pas dire remettre en marche une machine arrêtée, ni réutiliser un outil ancien. Cela veut dire conjointement détecter la panne, si une panne s’est produite, et penser à neuf. « Rendre son acuité » au concept de révolution, ou le « rendre à son acuité », renvoie à une double portée sémantique. D’une part, il s’agit de la réappropriation de la radicalité : on met en question le cours des choses, on refuse l’évolution, les corrections, les aménagements. A l’interpretiert, la XIème Thèse oppose le verändern, qui ne se réduit pas à la vague transformation, ni même à la métamorphose, en ce qu’il s’en prend aux formes elles-mêmes. La volonté de changer ne peut exclure le détruire. On le voit clairement avec l’État. La révolution ne vient pas se nicher dans la forme de l’État bourgeois/capitaliste, pour remplacer le personnel politique en fonction, élaborer un nouveau programme et prendre des mesures d’urgence, en maintenant ses appareils. Le problème n’est pas celui du conducteur, mais de la machine. C’est elle qu’il faut changer et vraisemblablement mettre à la casse : La Commune a apporté la preuve que « la classe ouvrière ne peut pas simplement prendre possession de la machine d’État (Staatsmachine) telle quelle et la faire fonctionner pour son propre compte ».

Le vocabulaire n’est pas avare en mots forts pour expliciter le « changer » : Zerstörung (destruction), brechen (briser, casser), zerbrechen (mettre en pièces). D’autre part, le procès révolutionnaire est toujours en situation. S’il en va déjà ainsi dans la recherche scientifique où le surgissement d’une théorie nouvelle est tributaire du champ conceptuel d’où elle est issue avant de le révolutionner, à plus forte raison dans la société, où l’histoire nationale, les mentalités, la structure économique, la forme politique du pouvoir et le rapport de forces entre les classes interdisent strictement l’élaboration d’un modèle à prétention universalisante. On évoquera, à la rigueur, des « paradigmes », au sens retenu par Kuhn. L’idée du modèle, déjà récusée par Lénine, telle qu’elle fut échafaudée par l’Internationale Communiste, préconisant à tous les partis de son obédience, l’application de la révolution d’octobre, est elle-même historique. Étroitement dépendante de l’État post-révolutionnaire et de ses moyens de contrainte, qu’ils relèvent de dispositifs policiers ou de l’inculcation idéologique, les traitements nécessairement divers subis par les tentatives de copier le modèle ne représentent nullement des fautes tactiques ou stratégiques imputables à des mésinterprétations doctrinales, mais bien des écarts vis-à-vis de sa mise en recette dominante, donc de la dogmatique, c’est à dire d’une attitude proprement religieuse. Le vocabulaire, en ce domaine, est tout aussi significatif : discipline, fidélité, confession (« autocritique »), hérésie (« révisionnisme »), apostasie (« trahison »), excommunication (« exclusion »), etc. Ajoutons que révolution n’est pas non plus révolte, œuvre de spontanéité et de durée limitée. Robespierre, en son temps s’élevait déjà contre ceux qui déclaraient achevé le procès révolutionnaire : « je ne crois pas, disait-il, que la révolution soit finie ». Une fin est-elle seulement envisageable, hormis le coup d’arrêt qui consacre les nouveaux maîtres ?

« Une seule solution, la révolution ! », criaient les soixante-huitards. Ils avaient raison. Mais ils étaient en avance. Alors que dans le monde d’aujourd’hui, c’est bien la solution qui s’impose. Mais, la révolution pourquoi faire ? Comment en finir avec le système ? Sur la leçon de l’acuité, la réponse ne saurait désormais laisser subsister de doute : la démocratie représente la voie, le moyen et la finalité, de la révolution.

1. Le (néo)libéralisme est l’adversaire de la démocratie. La marchandisation généralisée qui réduit à l’extrême les espaces d’autonomie des individus, au point que les plus démunis en sont réduits à vendre leurs propres organes, après leurs femmes et leurs enfants, est incompatible avec les procédures démocratiques censées assurer le libre développement. Les gouvernements des pays les plus « avancés » sont passés maîtres dans les manipulations électorales (découpages géographiques, pourcentages prédéterminés et excluants) et l’invention de dispositifs qui attribuent aux exécutifs, parfois soustraits à tout vote, la prééminence sur le législatif, ravalé au rang de chambre d’enregistrement, et sur le judiciaire, limité à l’exercice d’une justice de classe. En France, la constitution gaulliste, tout d’abord dénoncée comme « coup d’État permanent » (F. Mitterrand), est rapidement devenue le cadre consensuel indiscuté de la droite à la gauche. M. G. W. Bush dirige une superpuissance qui cherche à assujettir le monde à son arbitraire, sans avoir été régulièrement élu. Deux phénomènes attestent de la régression démocratique, ou, comme certains politologues s’enhardissent à le constater, du « déficit démocratique ».

On a d’abord, l’aveu du langage. Depuis la chute du mur, qui a porté au pinacle la démocratie « tout court », on assiste à une véritable débauche de « citoyen » : il n’est de débats et de comportements que « citoyens », l’entreprise est proclamée « citoyenne » et le chien lui-même se voit décerner l’épithète. On rivalise de « citoyenneté », européenne ou mondiale. Porto Alegre a mis à la dernière mode municipale, la démocratie « locale » et « participative ». L’esprit « républicain » règne. La « parité » fait florès, et même l’égalité, – homme-femme, vieux-jeune, immigré-indigène, arabe-juif, homo-hétéro… C’est à qui « écoutera », « communiquera »,  « échangera »,  « partagera »… L’abstentionnisme électoral, qui concerne toutes les démocraties « occidentales », et dont les taux n’ont cessé de croître ces dernières années, est un second élément. On sait que les monarques républicains ne représentent guère que le tiers de leurs électeurs. On y insistera pas, sauf à préciser qu’il est maintenant entendu que cette attitude ne relève pas de l’indifférence, mais qu’elle exprime une volonté politique de refus du système en place.

2. Le politique, tel est le fond du problème. Le (néo)libéralisme est son fossoyeur. L’assimilation de la démocratie au marché, qui donne tout pouvoir à l’économie et à la maximisation du profit, éconduit la politique au bénéfice de la gestion. Le « citoyen » n’est que la marionnette de l’actionnaire. Le raffinement des technologies de la publicité, qui anoblit les antiques « réclames », et du marketing, dont la polyvalence « lance » un artiste de variété, un romancier, un manager, un sénateur ou un premier ministre, comme une marque de savonnette ou de couches-culottes, habille les désirs de consommation, qu’elle crée à longueur de rayons de grande surface, des séductions les plus persuasives. À l’individu dépossédé et robotisé, on va jusqu’à offrir les produits « personnalisés » qui lui rendront une âme. Vente, achat, spectacle, dont les corps, de femmes notamment, sont les « porteurs » favoris, annulent les ultimes barrières entre public et privé, exposé et intime. Le social ne résiste pas davantage. Il perd ses bastions les plus solides : la gare, le bureau de poste, l’école, la maternité, déclarés non rentables, tombent dans les poubelles du laisser faire libéral. Les « acquis sociaux » les suivent, assimilés qu’ils sont à des franchises corporatistes. Stopper l’infection qui menace de mort la démocratie, réanimer tout simplement le processus de démocratisation, revient à casser l’idée que la gestion se substituerait à la politique. Autrement dit à rétablir la souveraineté populaire. À engager la révolution.

3. À ceux qui affirment, du haut de tribunes strictement réservées à leurs propres prêches, que la révolution n’a rien à faire avec la démocratie et que la Terreur ou le goulag lui sont consubstantiels, il n’est pas nécessaire d’objecter les leçons de l’histoire ou les puretés doctrinales, encore moins des intentions, qui seraient lisibles. Le regard sur le désordre mondial actuel suffit. Notons, en outre, que les contempteurs de LA révolution considérée comme repoussoir définitif et les tenants du modèle universel moulent la même farine idéologique.. Démocratie et révolution ont partie liée. Au point, voilà qui vaut pour l’histoire et pour la théorie, de ne plus être dissociables.

On sait que dès le Manifeste, dont un Antonio Labriola disait qu’il « ne fut pas et ne prétendit pas être le code du socialisme ou le catéchisme du communisme critique, ou le vade-mecum de la révolution prolétarienne », Marx et Engels soulignent cette indissociation : « le premier pas dans la révolution ouvrière est la constitution du prolétariat en classe dominante, la conquête de la démocratie ». Il est remarquable que cette phrase succède à celle qui énonce que « la révolution communiste est la rupture la plus radicale [das radikalste Brechen] avec les rapports traditionnels de propriété ». La démocratie est la meilleure arme pour en finir avec la propriété privée. Engels disait déjà, dans ses Principes du communisme : « la démocratie ne serait d’aucune utilité au prolétariat si elle ne servait pas immédiatement à faire adopter d’autres mesures s’en prenant directement à la propriété privée et assurant l’existence du prolétariat ». C’est pourquoi « les communistes peuvent résumer leur théorie dans cette formule unique : abolition [Aufhebung] de la propriété privée », et qu’ils « travaillent partout à l’union et à l’entente des partis démocratiques de tous les pays ». Car le prolétariat, fut-il seul « révolutionnaire jusqu’au bout », en tant que Besitzlos [privé de propriété] ne jouit nullement de l’exclusivité de la révolution. Au contraire, et ceci est également une constante chez les fondateurs, il ne peut vaincre que grâce aux alliances qu’il noue, – avec la petite bourgeoisie, avec la paysannerie ou avec la bourgeoisie elle-même. La conviction de Lénine n’est pas différente.

Au temps de la première révolution russe, en 1905, avançant « le mot d’ordre de république démocratique », il qualifie le prolétariat de « combattant d’avant-garde de la démocratie ». « La situation même du prolétariat, en tant que classe, l’oblige à être démocrate avec esprit de suite », il « n’a à perdre que ses chaînes, il a un monde à gagner, avec la démocratie ». Et voici l’enseignement majeur, qui a transcendé les conjonctures et en mesure le caractère révolutionnaire, depuis un siècle : « Qui veut marcher au socialisme par une autre voie que celle de la démocratie politique en arrive infailliblement à des conclusions absurdes et réactionnaires, tant dans le sens économique que dans le sens politique ». Ne lâchons pas cette logique. En dépit des finasseries, des reniements ou des niaiseries qui ont prévalu jusque dans les milieux communistes, elle fait de la conquête du pouvoir politique la tâche incontournable et de la dictature du prolétariat la « forme enfin trouvée » du nouvel État démocratique, qui n’est, de fait, plus que « demi-État », « État-Commune », « État-non État » ou « État à bon marché ». « Les soviets ouvriers et paysans constituent un nouveau type d’État, un type nouveau et supérieur de démocratie ; ils sont la forme que revêt la dictature du prolétariat, un moyen d’administrer l’État sans la bourgeoisie et contre la bourgeoisie. Pour la première fois, la démocratie est ici au service des masses, au service des travailleurs, elle a cessé d’être une démocratie pour les riches, ce qu’elle reste dans toutes les républiques bourgeoises, même les plus démocratiques ».


(en cours d'édition, à suivre)



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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Sam 14 Mai - 15:09

(suite, en cours d'édition)

Citation :
4. À provoquer un face-à-face aussi brutal entre dominants et dominés, l’actuelle mondialisation confère un relief particulier à ces thèses. En précisant qu’elle est inhérente au développement capitaliste et sa vocation la mieux assurée depuis ses origines, ainsi que le Manifeste l’avait également établi, je mentionnerai brièvement deux conséquences de son caractère globalisant :

a/ Celle des luttes : le prolétariat mondial, car il faut bien nommer ainsi les nouveaux millions de travailleurs tombés sous les rapports capitalistes de production, et, plus généralement, l’immense masse des dominés, ne connaissent plus qu’un seul ennemi, les politiques (néo)libérales. Du Nord au Sud, de l’Est à l’Ouest, sans sous-estimer les disparités nationales ou régionales et les contradictions issues de la concurrence, l’homogénéisation étend ses plaies communes, – pauvreté, inégalités, exclusions. Et les discriminations touchent partout les mêmes catégories : enfants, jeunes, femmes, étrangers.

b/ Celle des champs : la domination, notamment rapportée à l’impérialisme de la superpuissance, s’est efforcée et a, en grande partie, réussi à ne laisser aucun espace hors de son contrôle hégémonique, – financier, commercial, militaire, diplomatique, scientifique, technologique, communicationnel, alimentaire, sanitaire, ou culturel. Il est révélateur d’un tel état de choses que la création cinématographique soit l’ultime lieu où l’on (la France) défende quelque « exception ». La voie paraît enfin prohibée, de la sorte, à la traditionnelle (et mauvaise) habitude des partis ouvriers, dont les programmes sérialisaient les tâches, selon une hiérarchie mécaniste : – les prolos d’abord, – la locomotive, ensuite les wagons, paysans, jeunes, femmes, intellectuels, artisans, employés ; des wagons qui, des années après la « révolution », n’avaient pas tous quitté la gare ; on peut aussi lire : l’économie, confondue avec le productivisme, puis le reste de la superstructure.

5. Faire confiance à l’histoire, c’est admettre ce truisme, que les situations changent, que les répétitions sont rares et que les concepts ont à épouser le mouvement. Les classes apprennent. Les bourgeoisies ont fait leur profit, tactique et intellectuel, des luttes qu’elles ont provoquées. Leurs idéologues ont lu Marx, Lénine et Gramsci. La force de leur résistance au changement tient à la fois au système qui n’en finit plus de dépasser ses crises grâce à des équilibres retrouvés, et à la connaissance acquise de l’adversaire. De leur côté, les opprimés, pas seulement ceux du « premier monde », n’ont pas payé en vain de sueur, de larmes et de sang le prix de leurs expériences et des combats qu’ils ont livrés. La conscience démocratique, sous la mondialisation, n’est plus ce qu’elle était au siècle dernier, ni dans les années 20 ou même 50. L’info circule. Si étroits que soient contrôles et tutelles, la radio, le cinéma, la télé laissent au moins passer les nouvelles. Je sais que les métallos coréens ont engagé une grève dure, que les noirs, aux E. U., sont dix fois plus nombreux en prison que les blancs, que tel PDG a foutu le camp au soleil avec la caisse…

Fanon observait déjà, dans ses Damnés de la terre, que les colonisés connaissaient fort bien les noms les plus imprononçables des leaders du Tiers-monde (il citait, par exemple, Soupha Nouvong, Souvanna Phoumah), en dépit des énormes distances qui les séparaient de leurs propres conditions de vie. Les solidarités se répondent. Les exigences montent. Les lycéens qui descendent spontanément dans les rues pour clamer leur colère contre les agresseurs de l’Irak sont animés d’une indignation morale. Ils n’ont hérité ni mémoire, ni expérience de leurs aînés et pourtant sans cet arrière-plan, ils seraient amorphes. En 68, n’avons-nous pas connu les rudes secousses qui ravalaient nos convictions au banc des idées reçues, et nous renvoyaient aux apprentissages ? Le vouloir de démocratisation est aujourd’hui la chose la plus répandue. C’est une première victoire.

V. Des résistances.

Ainsi le procès révolutionnaire ne se décrète pas et son programme n’existe que dans son acte. Si l’on apprend de la révolution, comme de tout acte créateur, il est plus difficile de l’enseigner, encore qu’une dialectique soit possible. Il n’en demeure pas moins que son objet, la conquête de la démocratie, dépend de conditions déterminées, c’est à dire de rapports de forces concrets, afférents à l’état et au niveau des luttes de classes et qu’elle obéit à des règles, dont des expériences antérieures peuvent avoir fourni la matrice. On pensera à la théorie du « maillon le plus faible » ou à la structure dite de « double pouvoir », – Commune/Convention pendant la révolution française, Soviets/Gouvernement provisoire dans la Russie de février 1917. Nulle métaphysique là-dedans, pas plus celle de la Bastille que de la Concorde, celle du Grand soir que du petit soir, du Palais d’hiver que du palais d’été. Les recettes appartiennent à l’art culinaire et les applications à la kinésithérapie, point à la politique. C’est ainsi qu’aujourd’hui, comme hier, les contextes conditionnent l’ajustement des luttes : jeter les bases de la démocratie là où elle est encore inconnue, la consolider où elle est faible ou récente, la rétablir où elle a été mise à mal, la défendre en cas d’attaques, l’étendre davantage quand elle est forte, enfin n’avoir de cesse de la pousser « au bout » aussitôt qu’est ouverte la voie révolutionnaire. Or, nous venons de voir, sans optimisme excessif, que l’exigence démocratique, quels que soient le niveau de développement ou la nature du pouvoir (entendons : de l’exploitation), a désormais atteint une maturité incomparablement supérieure à ce qu’il en était il y a quelques décennies. Ne voit-on pas partout les classes dominantes faire preuve de prudence, en couvrant leurs mauvais coups du manteau des droits ?

1. Quoi que prétendent les thuriféraires des constructions supranationales et du dépassement des ringardises de frontières, en service commandé du capital apatride, le cadre national représente le lieu indépassable des luttes pour la démocratisation. Au nom de plusieurs raisons, que je me borne à rappeler :

a/ Les entreprises multi- ou trans- nationales, autant que n’importe quelles autres de taille moindre, – petites, moyennes, commerces ou artisanat – sont assujetties au cadre national. Il n’est pas seulement leur domicile et leur carte d’identité, comme le rappellent régulièrement leurs classements dans la compétition mondiale et le hit-parade de leurs prouesses boursières qui font se rengorger les patriotes, ils peuvent moins que les autres se passer de leur État national. Il est bien connu qu’au niveau des « personnalités », les osmoses et les cumuls sont monnaie courante entre public et privé. Les « grands commis de l’États », la disgrâce électorale ou la retraite venues, s’en vont « pantoufler » dans les conseils d’administration, dont fréquemment et sans états d’âme sont membres leurs alter ego en activité. C’est bien pratique quand il s’agit de rafler les appels d’offre et, à une autre échelle, pour l’obtention de subventions, d’allégements fiscaux ou d’épongeage de dettes. Une fonction essentielle de l’État de classe ne consiste-t-elle pas à contenir et à faire pression sur la force de travail afin qu’elle s’inscrive dans les normes propices au capital ?

L’État n’est-il pas le garant de l’équilibre entre les classes, grâce au dialogue entre « partenaires sociaux » et à la préservation de « la paix sociale », au profit… du profit ? En France, le MEDEF, organe du patronat, est considéré comme le premier parti de la droite. Aux États-Unis, le vice-Président, Dick Cheney emporte le marché de la reconstruction en Irak, avant même, notons-le, que ce pays ne soit détruit. Quand l’entreprise se porte bien, elle exporte ses bénéfices vers des paradis fiscaux, quand elle est malade, l’État vole à son secours, efface ou renfloue, et quand ses dirigeants ne parviennent pas à échapper aux poursuites et à la mise en accusation (pour fraudes, malversations, escroqueries, détournements, etc.), les magistrats sont là pour prononcer des non-lieux. La corruption généralisée et l’imbrication entre argent, crime et politique sont devenues des banalités. Au besoin, on ne craint pas de recourir à la force armée, dans les ex-colonies par exemple, afin de maintenir les intérêts nationaux des multinationales.

b/ Le cadre national reste le lieu, par excellence, de l’exercice démocratique, si dévié et si perverti soit-il. Au niveau de la Communauté européenne, le pouvoir ne réside nullement dans le Parlement de Strasbourg, qui n’assure que l’alibi électoral et la façade représentative, il est entre les mains des responsables des divers exécutifs qui n’ont pas de comptes à rendre et de hauts fonctionnaires, qui gèrent sur dossiers, dans l’arbitraire le plus légal. Recrutements, promotions, salaires et primes se décident entre soi. Du gel des terres au contingentement du beurre et de la viande bovine, des « aides » à l’agriculture, qui ruinent la petite paysannerie, à la protection des tankers hors service, les intérêts satisfaits ont peu à voir avec les mesures favorables à une Europe « sociale », dont la mise en œuvre est toujours différée. Les « souverainistes », vilipendés par les « européistes », ne sont pas si mal nommés : la souveraineté populaire, ne dispose pour son expression d’aucun autre champ que celui de la nation. Les constitutions, assurément caduques, qui l’ont couchée dans leurs professions de foi ne sont plus que l’ultime verrou juridique à faire sauter devant la liberté d’entreprendre. Mazzini opposait déjà « l’Europe des peuples » à « l’Europe des rois ».

c/ N’oublions pas enfin que, dans un monde globalisé, l’échelon national, comme l’échelon supranational (Europe, ALENA, Mercosur…), ne sont que des secteurs du procès hégémonique général, mais c’est au sein de ces secteurs que les luttes démocratiques doivent être menées, sous peine de ne pas sortir d’une abstraction stérile. Le national, dont le local lui-même qui en forme souvent le modèle réduit, ne se substitue en aucun cas au régional plurinational, ni au mondial, il demeure l’avant-poste combattant qui leur interdit de se comporter comme des entités autonomes. « Bien qu’elle ne soit pas, quant au fond, une lutte nationale, la lutte du prolétariat contre la bourgeoisie en revêt cependant la forme. Le prolétariat de chaque pays doit, bien entendu [natürlich], en finir avant tout avec sa propre bourgeoisie ». En bref, « L’État-nation, relèvent justement James Petras et Henry Veltmeyer, loin d’être affaibli par la mondialisation, est devenu un soutien politique essentiel pour faire circuler son message ». Les luttes qui prennent pour objet « la contre-révolution mondialiste » ne peuvent échapper au cadre national.

d/ Il n’en va pas autrement pour l’Europe. On voit mal, sauf à prophétiser, comment les indispensables luttes démocratiques sauteraient par-dessus les États-nations. La présence d’un Parlement ne suffit nullement à les épuiser. Les contacts répétés entre syndicats et leur union face à des objectifs communs auraient un retentissement et jouiraient d’une efficacité bien plus considérable. Ils demeurent toutefois bien modestes, sinon inexistants.

2. Revenons précisément à la mondialisation pour en dégager un nouvel aspect. Elle fait se lever, dans tous les pays, sans cesse en plus grand nombre protestations, ressentiments et révoltes, que l’on regroupe sous le vocable général d’anti-mondialisation, auquel a succédé plus récemment celui d’altermondialisation. La seconde expression semble plus ambiguë que la première. Si elle signifie que la mondialisation en cours présente un caractère irréversible et qu’il convient de lui en opposer une autre, on a affaire à une proposition à la fois banale, – on ne fera pas tourner l’histoire à l’envers – et trop courte, – de quelle mondialisation s’agit-il et que veut-on en faire ? Admettons que le phénomène dit « mondialisation » ou, à l’anglo-saxonne, « globalisation », décrive ce « village planétaire », dont se gargarisent les amateurs de neutralité sémantique, où biens, personnes, marchandises et informations circuleraient librement au bénéfice de tous (ce qui est loin d’être le cas), se proposera-t-on de renverser, en saine comptabilité, son passif en actif, en convertissant, par exemple, les crédits militaires en budget de la santé, ou en rendant l’ONU à sa vocation de maintien de la paix ? Déjà, de l’adoption de la taxe Tobin, cependant obstinément refusée, à l’annulation de la dette des pays sous-développés, l’affaire n’est pas simple. Il en va ici comme nous avons vu qu’il en allait de l’État : on change le personnel ou on casse la machine ? Or, on constate, au rythme des rencontres internationales, dont Porto Alegre est le symbole, qu’est passablement étendue la mosaïque des courants politiques constituant l’anti-(alter-)mondialisation. Personne, à l’exception des durs et purs du (néo)libéralisme, ne veut en être absent. On tient, au contraire, à s’y faire remarquer, de la droite tolérante à la palette des sociaux démocrates, aux dits « tiers-mondistes » et aux extrêmes-gauches. Alors quel autre monde ? Sans doute, l’évolution fait apparaître une radicalisation et des protagonistes et des revendications, mais comment la lire, comment faire le tri entre le bon grain du Brechen et l’ivraie des rapiéçages ? L’observation de la lutte de classes internationale est le seul critère. Elle relaie les antagonismes nationaux et s’y relie, dans l’objectif de convergences, dont le programme n’est pas plus préétabli que celui de la révolution. Le principe des résistances ne saurait être cherché ailleurs.

3. Quelles sont-elles ? Il serait présomptueux de dresser une liste, nécessairement lacunaire. On peut seulement suggérer quelques lignes directrices, dans le fil de notre propos, sans redouter d’énoncer des banalités, dont on sait que leur rappel est souvent utile.

a/ Dans le cadre national, la mise en crise du système et des institutions qui le manifestent, y compris sous leurs formes symboliques, passe d’abord et avant tout par l’insistance sans relâche concernant les procédures démocratiques, à rappeler, à défendre, à élargir, des plus humbles (la consultation pour le maintien d’une crèche) aux plus ambitieuses (l’abrogation de la Constitution de la Vè République). On tient là un véritable programme et la ligne de démarcation clivant entre accumulation de réformes (potentiellement dangereuses) et compromis conjoncturels (régressifs). La dénonciation de toutes les formes de violence est tout aussi inlassable, où qu’elles se rencontrent. Les plans de privatisations qui désarticulent chaque fois davantage les conditions de travail n’en sont pas exclues. Au rang des priorités figureront la conquête de l’égalité pour les femmes ; de la citoyenneté pour les étrangers. Quelques thèmes porteurs se détachent : refuser tout brouillage idéologique confondant droite et gauche, notamment à l’occasion d’un conflit comme la guerre du Kosovo ou de questions dites « de société », telle le sécuritaire, même s’il est patent que la gauche « plurielle », en France par exemple, a depuis belle lurette renoncé à se distinguer de la droite. On a là une des conditions du rejet de la prétendue fatalité de l’économique et de la posture politico-idéologique des « bras cassés » qui l’accompagne et en multiplie les effets. Le respect des principes de transparence et de publicité des décisions est exigible à tout instant. La considération des subjectivités, encore si malmenée naguère, offre un contre-feu à l’individualisme niveleur, charrié par le libéralisme économique. Après tout, pour faire la révolution, il faut en avoir envie. La suspicion enfin à l’égard des consensus, qui ne sont qu’endoctrinement passif ou servilité, ne doit pas craindre d’identifier et de nommer des ennemis de classe, qu’ils soient hommes politiques, patrons, idéologues ou artistes de variétés. Mais un catalogue n’est pas de mise ici.

b/ Hors du cadre national qui n’est, bien sûr, pas une extériorité véritable, puisque la globalisation emboîte tous ses secteurs, la vieille règle, si opportunément oubliée des confusionnismes de toute obédience, tient toujours et s’impose sans tolérer d’exception : « les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l’ordre social et politique existant ». Cette règle exige comme sa conséquence l’élaboration d’un nouvel internationalisme, dans lequel mouvement, réseau et forme-parti ne seraient pas exclusifs les uns des autres Inutile d’en dire davantage. A chacun d’y trouver sa boussole.

c/ La situation actuelle créée par l’agression impérialiste contre l’Irak appelle encore une ou deux remarques, eu égard au bicéphalisme de combat dominants/dominés, porté à sa tension extrême précisément par la globalisation. Il ne s’agit pas de se livrer, à l’instar des stratèges en chambre et des journalistes empressés à vendre la guerre « américaine », à un examen des forces en présence, sauf à saluer, comme il le mérite, l’héroïsme du peuple irakien, passé, quant à lui, sous silence. Nous restons dans l’optique des luttes, mondialisées elles aussi. L’événement majeur de ces derniers mois consiste dans l’isolement des États-Unis. Pour la première fois, le patron de la triade est perçu pour ce qu’il est, le flic universel muré dans son mépris des autres et au-dessus des lois. Soumissions et complicités se défont. En témoignent l’attitude des gouvernements qui se sont prononcés contre la guerre et surtout l’opinion internationale, en vérité les peuples, clamant leur refus de l’hégémonisme. En dialecte texan, nous pourrions avancer que « les jeux sont faits » (« Game is over ») et la donne tout à fait nouvelle : la rupture opérée par l’antiaméricanisme, enfin libre de s’exprimer, et dont le flot charrie les alluvions des colères à venir.

Second constat : le colosse est atteint. Il est malade, point uniquement de son arrogance, mais de sa caisse, car il va devoir acquitter seul, cette fois, le coût de sa guerre, un coût qui viendra grossir une dette déjà monstrueuse. Des surprises sont à en attendre. On ne donnera pas toutefois dans l’illusion d’une banqueroute fatale. Les anciens associés le resteront, loin de constituer une dissidence, ils reconduiront la triade, en négociant de nouvelles alliances (le processus est en cours). Ces impérialisme subalternes et concurrents useront de la marge d’autonomie conquise pour servir leurs propres intérêts, en accroissant zones d’influence, marchés et profits. Défions-nous de la dénonciation de l’unilatéralisme « américain », si prisée dans les cercles dirigeants, elle en appelle moins au polycentrisme des autonomies, qu’elle ne se fonde sur l’arrière-pensée d’un impérialisme à plusieurs côtés. Il serait vain, pour les travailleurs et les dominés en général, d’en attendre des retombées « libérales » internes. Ils feront plutôt les frais de nouvelles contradictions. Contentons-nous de penser que de nouveaux espaces s’ouvriront aux luttes anti-mondialisation, dans un contexte plus favorable. Les tenants et aboutissants n’en sont pas disponibles.

Conclusion : Perspectives.

1. La tâche de « rendre son acuité au concept de révolution » ne saurait, sous peine de se rétrécir à une déclaration de (bonne) intention, se passer de protocoles de mise en œuvre. Elle se heurte, partant, à un paradoxe. Elle est nécessaire, urgente, actuelle et pauvre en moyens de diffusion. Comment convaincre nos concitoyens, en particulier les premiers intéressés que sont les travailleurs, mais certes point eux seuls, de passer de la résignation à l’action, de crever les carcans de l’idéologie dominante, quand les accès aux médias de masse, autre conséquence de la globalisation, sont si étroitement verrouillés ?

Que peuvent une affichette, un tract, une brochure, un journal, une revue ou un livre tirés à quelques centaines, voire à quelques milliers, d’exemplaires, face à la grande presse d’un Rupert Murdoch ? Quelle commune mesure entre un meeting (intelligent) faisant salle comble et une émission d’information (débile) touchant des millions de téléspectateurs ?

Ce n’est pas que fasse défaut la littérature (ouvrages et revues) sur des questions, telles que la violence au travail, la guerre impérialiste ou les malfaisances de la mondialisation, elle est, au contraire, nombreuse et souvent excellente, mais elle se voit barrée par les censures. Car la censure, d’être insidieuse et inavouée, n’en sévit pas moins dans nos démocraties de libre expression. On évoque parfois les possibilités offertes par le net et les divers moyens d’échange électronique, ils sont certes démocratiques, mais ils ne concernent qu’une petite minorité d’utilisateurs. Exiguë, la voie d’une réplique au défi existe, qui conjugue la prise de conscience, ou lutte idéologique, et la pratique politique, ou mobilisation militante. Les résultats, on le sait de longue expérience, n’obéissent pas au volontarisme, ils sont les produits du rapport de forces. Les barricades de 1968 ont fait davantage pour la lecture des auteurs marxistes, dont les éditeurs les plus conservateurs se disputaient les droits, que n’importe quelle propagande politique. Les grandes grèves de 1995 commencent à hanter l’horizon théorique et pratique du nouveau millénaire. Et, qui sait, l’esprit de Bandung va peut-être souffler à nouveau. Ajoutons que l’acuité se niche aussi dans la langue. Des vocabulaires ont fait leur temps, pas forcément « de bois », mais inaudibles aux jeunes oreilles.

Les mutations de conjonctures ont imposé styles et mots. La réalité concrète est en train de remettre au goût du jour sous les plumes les moins accueillantes : classes, lutte de classes, capitalisme, impérialisme et même révolution, à peine sorti des métaphores du marketing et du scientifico-technique pour revenir au politique. Quelle autre conceptualisation en effet, que celle issue de Marx pourrait permettre le présent ?

2. Une dernière remarque concernant la violence révolutionnaire : son adéquation à la situation engendrée par le capitalisme globalisé est indiscutable. Elle est pourtant rejetée avec une indignation véhémente par l’éventail complet des « familles politiques », exception faite pour des secteurs de l’extrême-gauche. Les faillis cherchent sans doute dans ce déni la rémission de leurs péchés. Las, en délestant la nacelle du « Grand soir », de la dictature (du prolétariat) ou de l’internationalisme (prolétarien), on croit prendre de la hauteur et se refaire une virginité sans pouvoir enrayer la chute. « Spirale », ou « cycle », la violence, dépouillée de tout épithète, est élevée au rang d’entité métaphysique dans les discours dominants du terrorisme et de la sécurité. Tous attendent de ce consensus sacralisé, qui convoque la morale, le droit et la religion, l’enfouissement de la violence réelle inhérente aux rapports sociaux du système. Face à une telle muraille de mauvaise foi, on a vergogne à rappeler quelques évidences. Contrairement à ce que le chœur des « belles âmes » tente d’inculquer, l’action violente n’est jamais l’objet d’un choix. En règle générale, la violence, qu’elle soit individuelle ou collective, surgit de la souffrance. La donner comme un choix, c’est cacher sa source. Les « partisans de la violence » y sont acculés par un destin qu’ils n’ont nullement élu.

S’agissant singulièrement des dominés, il est de la dernière indécence de leur imputer une violence dont toute l’histoire prouve qu’ils sont les premières victimes. Il est vrai que la viande humaine est concernée, qu’elle souffre et que le sang souille la rue. Ce qui n’est pas le cas à la Banque et (très) rarement dans un ministère. Car la violence réprouvée vient du démuni, du pauvre, de l’exclu, de tous ceux qui « n’en peuvent plus » et n’ont d’issues que barrées. Le jeune palestinien qui se fait sauter avec sa bombe artisanale dans une discothèque israélienne tue moins de « civils innocents » que s’il se trouvait aux commandes d’un bulldozer, d’un char ou d’un avion chargé de missiles, ou encore penché sur une carte d’État-major dans quelque Q.G. Sa technologie se réduit à son corps. Sa vie est tout ce dont il dispose pour défendre la terre qu’on veut lui voler. Le peuple qui voit en lui un héros a raison. Son nom figurera sur la dalle érigée au centre d’Al Qods, capitale de son futur État. La violence dominante a beau jouer à l’offensée en parlant de « représailles », c’est la violence dominée qui est réplique, jamais à l’initiative. La violence de l’opprimé est libératrice, celle de l’oppresseur est brutalité comme Jean Genet l’avait bien vu.

Ni le procès révolutionnaire, ni la guerre d’indépendance, ni la dictature démocratique ne présupposent des formes de violence ouverte. Elles ne sont pas inscrites dans leur nature. Les leur impose la puissance répressive de l’ordre établi. Si l’alternative était possible, il ne fait pas de doute que la voie pacifique serait préférée. Et quoi qu’en pensent les violents s’élevant contre la violence, elle demeure à l’horizon. Or, on l’aura compris, la logique de la globalisation actuelle limite à l’extrême les marges d’intervention. Les endormissements, les résignations, et les soumissions n’auront qu’un temps. Les conditions sont d’ores et déjà réunies pour qu’éclatent, aux endroits les plus inattendus, soulèvements de masse, insurrections, révoltes sanglantes ou actes « terroristes » » que les bonnes consciences vilipenderont de leurs cris d’orfraies. Aux révolutionnaires d’entendre la désespérance et de la répercuter en vouloir de changer le monde existant.

Le Pecq, France

Janvier-mars 2003

Texte initialement publié sous le titre de « Rendre son acuité au concept de révolution ». Republié ici avec l’aimable autorisation des ayants-droits de l’auteur, Georges Labica


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mer 18 Mai - 14:20


le ridicule ne tue pas, la police non plus : pourquoi ?

ce que j'ai vu, entendu ou lu depuis le début de Nuit Debout, à propos de violences policières, ne me fait pas changer d'avis : le niveau de violences, de part et d'autres, est totalement intégré au sens général de ce mouvement des places. Ce sens est politique, et revendique la démocratie : cette position idéologique est consensuelle dans un dissensus qui ne porte pas sur l'antagonisme de classe

l'utilisation par l'État des forces de l'ordre est politique dans le cadre de la démocratie politique, y compris son évolution vers plus de répression et de l'intimidation des populations

si j'ai bien compris (première vidéo), depuis Sivens et surtout Nantes, l'utilisation de plus en plus massive des gaz lacrymogènes et de certaines grenades, vise à éviter l'affrontement direct et le corps à corps, techniques qui seraient différentes en Allemagne

il y a une volonté politique évidente d'éviter des blessés graves ou des morts y compris parmi les "émeutiers", et les "bavures" sont des "bavures" tant qu'elles ne remettent pas en cause la limite à partir de laquelle l'usage de la violence deviendrait plus massivement stratégique des deux côtés.

autrement dit, parler de "guerre civile", comme on l'entend dans la première vidéo, est complètement à côté de la plaque

dans la seconde vidéo en lien, un "soignant" (10:50) vient dire qu'[i"on a ordonné l'encerclement, ce qui est totalement interdit en maintien de l'ordre",[/i] sans parler du bisounours s'adressant aux policiers à 18:15 dans un discours d'amour complètement 'surréaliste'

le niveau de naïveté, y compris quant à la violence policière d'État, est incroyable, relativement aux répressions ouvrières depuis la Libération, que ce soit dans les mines, en 1968, dans les années 70 et la sidérurgie, en 1995 et depuis, même en 2006 pour le CPE

tout cela recoupe l'entrée en lutte massive d'une nouvelle génération de jeunes (sur-) diplomés plus ou moins prolétarisées qui n' absolument aucune mémoire, par définition, de ce qu'elle n'a jamais appris, la violence du capital et de la lutte de classe... Ceci dans le même temps où les leaders et idéologues veulent en finir avec Marx et son héritage

on peut même dire que ce niveau relativement modéré d'usage de la police (et pas encore de l'armée, ce que permet la Constitution), s'inscrit dans l'affrontement politique pré-électoral. Il suffit d'entendre la droite et l'extrême-droite sans discordance soutenant cette manifestation des policiers, alors que peu à gauche osent le faire franchement, hors du discours gouvernemental, de Hollande, Valls et Cazeneuve

certes pas de quoi me faire des amis dans la post-ultragauche et chez ceux des anars et autres totos qui ne jurent que par les activités anti-flics comme si elles étaient en marge à la limite de ruptures ou de créer des "écarts", et témoignaient de lucidité sur ce qui se passe en France : quel folklore !

le jour où les choses deviendront sérieuses...

quand l'ordre étatique du capital sera réellement en danger, la police et l'armée feront comme dans d'autres pays où les manifestations et émeutes font régulièrement des morts : elles tireront dans la foule et si c'est nécessaire à balles réelles,

côté "virtuel", ils fermeront les tuyaux : plus de youtube, de Tweeters et autres réseaux sociaux, et plus de Forum Patlotch. En attendant, tout cela s'inscrit dans la démocratie politique, qu'on le veuille ou non, y compris pour la remettre en cause comme ici

« Nous aimons l'émeute; nous en aimons le frisson.
Nous rêvons de guerre civile, pour jouer.
Et si ce jeu occasionne des morts cela ne fait que le rendre intéressant
. »


Alexis Jenni, L'art français de la guerre, 2011, p. 248


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Lun 23 Mai - 15:42


une violence nouvelle inhérente à la nature "proétiforme" du conflit en cours dans la crise

Quoi de neuf sur la violence ?

Sebastian Roché Télérama
23/05/2016


Manifestation à Paris, le 1er mai 2016. Alain Joccard AFP

Gaz lacrymogènes, flash-balls, frondes, cocktails incendiaires… Dans l'actualité récente, c'est la violence qui l'emporte. A qui la faute ? Le point de vue de Sebastian Roché, directeur de recherche au CNRS.

Citation :
On la montre – beaucoup – , on la regrette – évidemment –, et on reste, bien souvent, dans le traitement à chaud d'images brutes. Et chacun de se renvoyer la balle, question responsabilités. Fin connaisseur du milieu policier, directeur de recherche au CNRS et auteur il y a une dizaine d'années de Frisson de l'émeute, Sebastian Roché nous propose son regard personnel sur les racines, et les modalités, de la violence exercée par la police et certains manifestants.

Sebastian Roché a écrit:
Après presque deux mois de mobilisations, de protestations et de confrontations, le bilan est lourd. Il convient de prendre la mesure d’un mouvement de protestation qui est capable d’attirer largement, de se déployer dans les grandes villes, de Rennes à Grenoble, de Paris à Lyon et Toulouse, et de durer. Il ne saurait exister sans de profondes motivations et des formes d’organisations. Le niveau de violence observé, qui n’atteint pas celui qu’on a connu lors des manifestations de désespoir des ouvriers de la sidérurgie, ou même des marins pêcheurs armés de barres de fer (où le Parlement de Bretagne fut incendié en 1994), est élevé, les images spectaculaires en témoignent.

Dans ce mouvement protéiforme, il y a deux niveaux :

D’une part, celui de la politique, du projet de société, des lois. C’est également le niveau d’où partent les instructions aux forces de l’ordre.

D’autre part, il y a le niveau de la rue, des situations où l’on mesure sa force, et où l’on s’affronte, et où les ordres sont exécutés. Le niveau de la rue est le plus scruté, par les téléphones mobiles, les GoPro, les caméras, et relayé en direct sur Périscope ou en léger différé sur YouTube.

Ce qui me frappe le plus c’est l’agrégation de différentes foules plus ou moins miscibles. La présence de groupes contestataires d’extrême gauche est attestée par nombre d’observateurs, et leurs effectifs se comptent en dizaines (comme à Grenoble), parfois en centaines (comme à Nantes), et donc probablement bien plus à Lyon et à Paris. Ils sont politisés, raisonnablement organisés et équipés pour harceler les policiers. Au niveau tactique, ils savent communiquer et choisir leurs lieux et moments d’engagement, être mobiles – plus que les policiers en dépit des modifications de doctrine qui ont été introduites dans la police depuis les années 90 et ont tendu à scinder les grosses unités d’ordre publiques (qui pèsent plus de soixante-dix agents) en petits morceaux aptes à réagir séparément sur plusieurs incidents simultanés.

Rapides, aguerris, ces militants ne se font pas nécessairement interpeller. Plus récemment, ils ont été rejoints par quelques collégiens issus des quartiers qu’on appelle pudiquement populaires, des zones pauvres et périphériques. Ils apparaissent plus jeunes, entre 14 et 16 ans. Ils veulent en découdre avec la police. Le matériel récupéré par la police à Paris, à Grenoble ou à Nantes ne laisse pas vraiment de doute : frondes, cocktails incendiaires, marteaux, mortiers de feu d’artifice – une nouveauté à cette échelle dans les manifestations.

“L’alchimie de la tranquillité des cortèges ne fonctionne plus, le mélange est instable”

Des étudiants de lycée ou de l’université complètent la composition de la foule. Et, bien sur les « institutionnels », les organisateurs des cortèges syndicaux, eux-mêmes débordés par leur base, d’une part, et par les autonomes, d’autre part. Ils se révèlent souvent dans l’incapacité de faire fonctionner efficacement leur service d’ordre, et se montrent réticents à la coordination avec les pouvoirs publics. Une bonne partie du caractère paisible des manifestations tient à la coopération en amont entre les préfectures et les organisateurs. Lorsque les institutionnels ne peuvent plus ou ne veulent plus jouer ce jeu, l’alchimie de la tranquillité des cortèges ne fonctionne plus, le mélange est instable, très difficile à encadrer. C’est précisément ce qui se produit.

Dans cette situation, caractérisée par une dynamique de plus en plus tendue, l’autre acteur de terrain est naturellement la police. On sait que la dynamique du conflit de rue dépend de la manière de gérer la rue, et que les premiers moments d’une rencontre en fixent pour longtemps la tonalité. Or, la dynamique de ces affrontements a sans doute été enclenchée, dès le début du mouvement, par le traitement réservé le 24 mars 2016 à un étudiant du lycée Henri Bergson, filmé, mis en ligne, et visionné des centaines de milliers de fois. On voit des agents chercher à faire souffrir un étudiant en le frappant.

Par ailleurs, la durée du mouvement sous ses diverses formes explique probablement que les choses s’enveniment. Le fait que le conflit s’éternise fatigue les agents, augmente leur stress et donc les actes agressifs. Même les manifestations non violentes de groupes de jeunes qui ne cassent rien et déambulent jusqu’à 23 heures dans les rues mobilisent les policiers sur des amplitudes horaires larges.

En revanche, je ne crois ni à la thèse d’une stratégie du gouvernement qui viserait à criminaliser le mouvement (en fait, j’aimerais croire que le gouvernement a une stratégie), ni que des objectifs chiffrés d’interpellations aient été fixés aux policiers, expliquant leurs tactiques (d’ailleurs variables d’une ville à l’autre). Je ne crois pas non plus que les policiers sur le terrain aient la bride sur le cou, et qu’il y aurait un aval implicite de la hiérarchie pour « laisser faire » la violence et donner une leçon à ceux qui se risquent à les défier.

“Le ministre de l’Intérieur n’a pas intérêt à ce qu’un étudiant tombe au sol et y reste”

Au contraire, seules des instructions fermes de la préfecture de police de Paris expliquent que les agents restent statiques, et en province les cadres sont directement impliqués dans la préparation des manifestations : ils veillent à ne pas envoyer sur le terrain les policiers qui craquent (les plus à risques), encadrent ce terrain avec une forte présence hiérarchique, expliquent aux gradés les enjeux d’une action professionnelle qui évite la violence. Le ministre de l’Intérieur n’a certainement pas intérêt à ce qu’un étudiant tombe au sol et y reste. Et, c’est précisément ces précautions qui poussent à s’interroger sur les formes prises par la dynamique d’affrontement.

Il ne fait pas de doute que, placée là où elle est par l’autorité politique, c’est-à-dire comme tampon face à une colère individuelle ou collective, syndicale ou autonome, la police reçoit des coups, violents. Il n’est pas douteux non plus que la police est violente. C’est d’ailleurs une de ses fonctions officielles : exercer la violence au nom de l’Etat, que le droit appelle pudiquement « la force ». Les policiers chargent, frappent, utilisent des armes comme les bâtons, les flash-balls ou d’autres lanceurs (une pratique qui varie suivant les départements, laissée à l’appréciation locale pour le moment. Absente à Paris ou à Nantes, elle a été employée à Rennes, où un étudiant a perdu un œil), lance des gaz lacrymogènes ou des grenades de désencerclement.

Il n’y a pas différence de comportement de part et d’autre : l’engagement physique est le moyen de l’exercice de la violence. On tronçonne le cortège, on bloque ou on se jette sur des participants ; réciproquement, on isole les policiers, on les frappe même à terre, on incendie leur voiture. La violence policière fait, forcément, écho dans l’opinion au tir mortel des gendarmes dans la ZAD de Sievens, au manque de transparence dans la gestion des sanctions soulignées par les associations comme l’ACAT, et à l’opacité de l’administration française qui a choisi de ne pas se doter d’organisme d’enquête indépendant.

La différence quant à l’appréciation de la violence tient à sa légitimité. Les syndicats de policiers la revendiquent : ils expliquent qu’ils font leur travail, c’est-à-dire qu’ils font ce qu’il faut une fois qu’on leur a donné des ordres. Ces ordres peuvent être de bloquer le cortège qui sort du périmètre autorisé, d’interpeller les casseurs, de ne pas bouger même si on reçoit des blocs de pierre (ou le contraire de tout cela) suivant l’appréciation des autorités préfectorales et policières locales (le directeur du département). La fonction de la police est de défendre l’ordre tel qu’il est défini à un moment donné par le pouvoir politique, et sur le terrain par l’administration. Mais, la fonction ne crée pas la légitimité.

“Le respect de la nation ne se commande pas”


Un syndicat des commissaires, le SCPN, se croit autorisé à, je cite, « exiger le respect de la nation » dans son tract d’appel à la manifestation « stop la haine anti-flic ». Le respect de la nation ne se commande pas, on ne lui donne pas d’ordre ; la police doit lui obéir, au contraire. Mais dans une société polarisée, que doit faire la police ? On l’a vu dans des cas plus extrêmes où la police cesse de soutenir les autorités légales et rejoignent la cause du pays réel, mais nous n’en sommes pas là.

Les manifestants revendiquent une autre légitimité, pour ceux qui en cherchent une (les plus politisés). Il s’agit, précisément, de dénoncer l’ordre juridique qu’on veut leur imposer, la violence de la loi travail, et de lutter contre l’instrument qu’est la police. Les légitimités qui s’affrontent sont incommensurables et il n’y a pas d’issue policière à cet affrontement, car ses ressorts ne sont pas de la compétence de la police : ce ne sont pas les canons à eau, plus de lanceurs de balles ou des effectifs accrus qui vont résoudre le problème. L’incapacité politique du gouvernement à définir une issue politique acceptable est la source des violences.

Témoin des violences produites par d'importants groupes de manifestants (même s’ils ne sont qu’une fraction du total des cortèges), l’opinion publique rejette ces violences tout en se montrant incroyablement favorable à Nuit debout un mois après le début du mouvement (près de la moitié des sondés selon un sondage). Le choix des lieux de réunion et des cibles lors des manifestations ne laisse pas de doute sur le caractère politique du mouvement qui n’a, de ce point de vue, rien à voir avec les émeutes de 2005 : l’emblématique place de la République, la police, les banques, les grandes enseignes internationales, le domicile de Manuel Valls dans le 11e arrondissement… Les banderoles et les slogans de dénonciation (lancés par les autonomes et repris par les lycéens : « Tout le monde déteste la police », « police, casse-toi, la rue n'est pas à toi ») ou de revendications sur la loi travail traduisent la même chose.

“Le conflit est l’essence de la politique”

La fracture interne divise tellement profondément la gauche que les principales oppositions viennent de son propre camp. Elle affecte le monde syndical par contrecoup ; le vide politique est occupé par des forces naissantes. Et cela ne saurait se passer sans violence. Le conflit est l’essence de la politique : on se masse, on se compte, on fait comme si on était prêt à la confrontation et si nécessaire on l’engage. Certains le font sans espoir, d’autres pour négocier.

Il est difficile de ne pas relier la crise des partis et celle qui se joue dans la rue. Manquant de concertation, rigide, craignant de faire demi-tour et d’être perçu comme mou, le gouvernement a réussi l’exploit de mobiliser contre sa politique, ou son absence de ligne politique identifiable, une improbable addition de forces sociales, syndicales, lycéennes, ou autonomes et radicales – un terme désormais banalisé.

Faute de vision politique et de leadership, il envoie les forces de police faire face à une montée de la colère (car il faut être exaspéré pour aller se battre), sur un fond de mécontentement profond, de crise sociale et, surtout, de défiance totale vis-à-vis de la classe politique (un phénomène mesuré régulièrement par les enquêtes du Cevipof à Sciences Po et qui concerne neuf personnes sur dix).

Qui veut écouter et suivre un leader lorsqu’il pense qu’on ne se soucie pas de lui ? La légitimité se reconnaît à l’obéissance qu’elle entraîne, son défaut au besoin de l’usage de la force. Voilà où nous en sommes.


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Ven 3 Juin - 17:28


importé du sujet NUIT DEBOUT et LOI-TRAVAIL, puisque cette séquence de lutte nous conduit à de nouvelles questions sur les formes prises par les luttes, tant face à la violence policière accrue qu'à la violence des rapports dans "le monde du travail" (ou de l'exclusion/expulsion de ce monde) : n'oublions pas que le TRAVAIL TUE plus que les violences policières... et les attentats (ACCIDENTS et MALADIES du TRAVAIL)

la crise et l'illégitimité de la revendication salariale contraignent l'État du Capital à passer en force dans tous les sens du terme, ce qui ne peut que produire une contre-violence dont le sens est double : de résistance revendicative et de dépassement souhaité des contraintes capitalistes au travail. Cette dualité accompagne la segmentation du prolétariat et les aspects conflictuels internes au prolétariat

autrement dit la violence est en elle-même un double face à face dans l'implication réciproque de la contradiction antagonique de classe


"fascisme", "antifascisme", "ultragauche"...
des mots pour ne pas dire les choses ?

on lira en relation mon commentaire à l'entretien avec Emmanuel Todd, qui utilise le terme de "fascisme rose" alors qu'un appel est lancé à une "manifestation antifasciste" demain : le goût du fascisme et la couleur du socialisme ?

l'interview ci-dessous, d'un chercheur expert en "ultragauche" reste formaliste et superficielle, mais elle permet par là-même de prendre l'air du temps, comme en écho au succès garanti de "l'antifascisme" et du fourre-tout "ultragauchiste" dans lequel on voudrait enfermer les formes nouvelles de luttes actuelles dans les catégories du passé (voir mon commentaire précédent sur les 'dépassements produits' dans les formes de luttes)



Loi travail : les groupes antifascistes de l'ultragauche au devant de la scène

L'Express AFP 03/06/2016 à 10:05

une expertise caricaturale et fausse


Des manifestants masqués le 2 juin 2016 à Nantes
afp.com/JEAN-SEBASTIEN EVRARD

"Plus politisés" et "plus composites" qu'autrefois, selon le chercheur Jacques Leclercq, les groupes antifascistes de l'ultragauche, peu nombreux mais parfois très violents, sont revenus au devant de la scène avec la mobilisation contre la loi travail.

Citation :
Depuis la première manifestation contre le projet de loi El Khomri le 9 mars, ces militants de l'ultragauche n'ont cessé de faire parler d'eux. Ils prennent systématiquement la tête des cortèges parisiens, sous l'œil parfois agacé des traditionnelles organisations syndicales (CGT, FO, Unef...), et scandent des slogans hostiles aux forces de l'ordre comme: "Tout le monde déteste la police".

"C'est une sphère très difficile à cerner, qui a parfois des réactions surréalistes et des actions très violentes", explique Jacques Leclercq, auteur de l'ouvrage "Ultragauche, autonomes, émeutiers et insurrectionnels", dans un entretien avec l'AFP. On les reconnait à leur "dress code": "des vêtements noirs, des bottes hautes... Comme les militants de l'extrême droite, à la différence que les gauchistes ont des lacets rouges et les autres, des lacets blancs". ["sphère" d'autant plus "difficile à cerner" qu'on ne le fait que sur la forme des luttes et sur un "look" ridiculement décrit, autrement dit les apparences vues de très loin, et les considérant comme muets sur les sens divers et variés qu'ils donnent à leurs actes]



L'Harmattan 2013, une lecture critique

Ils semblent peu nombreux, mais leurs actions (vitrines cassées, murs tagués, pavés arrachés, voitures vandalisées) en marge des manifestations et leurs échauffourées avec les forces de l'ordre viennent régulièrement brouiller le message des syndicats. [voilà la vulgate, il n'y aurait pas de porosités, cf ce qui a été dit des "têtes de cortèges"]

Sur leur site, les "antifas" de l'AFPB (Antifascistes Paris Banlieue) se disent "dans le viseur du ministère de l'Intérieur". [comme s'ils ne l'étaient pas, et le revendiquer comme une preuve justifiant en boucle leurs activités anti-État policier, puisque leur anticapitalisme n'est pas généralement fondée sur une compréhension critique de l'économie politique]

Un épisode violent a de fait marqué les esprits. Alors que des policiers manifestent à Paris le 18 mai contre "la haine anti-flics" de plus en plus répandue selon eux lors de la mobilisation contre la loi travail, une poignée d'autonomes s'en prennent à une voiture de police, d'où deux agents sortiront légèrement blessés.

Les vidéos montrent plusieurs personnes cagoulées jetant de lourds projectiles sur le véhicule, cherchant à frapper l'un des deux policiers, puis tirant un fumigène dans l'habitacle avant que le voiture s'embrase. Des suspects mis en examen dans cette affaire sont des membres connus de la mouvance des "antifas".

"Ce sont des militants chevronnés, proches des milieux libertaires et anarchistes, qui viennent des ZAD (Zones à défendre, ndlr) de Sivens, Notre-Dame-des-Landes, Turin... et que l'on voit aujourd'hui aux avant-postes des manifestations sauvages", explique Jacques Leclercq.

- "Un cycle offensif" -

Sur leur site, ces militants se présentent avant tout comme "une organisation antifasciste et anticapitaliste". Une définition assez large, qui permet d'attirer vers eux "pour la première fois (...) des militants traditionnels, d'associations de gauche, des syndicalistes ou des écologistes mobilisés contre la COP21". [à mon avis ils en attirent effectivement, mais cela ne recouvre et n'explique pas le recours à des formes de luttes comparables de la part d'une partie de la jeunesse révoltée, et surtout cela ne l'explique pas essentiellement, c'est-à-dire comme produit pas le moment actuel de l'affrontement de classe]

Une alliance entamée avec l'instauration de l'état d'urgence, lors des attentats du 13 novembre, et qui se poursuit à travers la mobilisation sociale. "Cette ultragauche est à l'affût de toutes les luttes : il y a trente ans, les redskins tapaient contre les fascistes, au début des années 2000 on retrouvait ces groupes sur les manifestations contre les sommets gouvernementaux et aujourd'hui, ils se rassemblent contre la loi travail".

[non, ceux dont il parle se rassemblent pour aller plus loin que le retrait de la Loi travail, et c'est le sens qu'ils donnent à leur participation à ces manifestations comme à Nuit Debout précédemment : ce que les manifestants dans l'ordre des choses veulent démocratiser et nettoyer pour un capitalisme vert et propre - exemple : boycott des entreprises non "éthiques -, ils n'en veulent plus... - exemples : casser les vitrines des "gros" : concessionnaires automobiles, banques, panneaux publicitaires - C'est leur raison de (se) manifester là où c'est posé dans la tradition syndicaliste revendicative, et c'est ce qui fait du caractère débordements/imbordements un tout (RS) : ils se manifestent là, pas ailleurs à un autre moment, alors qu'on pourrait tout à fait envisager ces actions de "casses" à toutes occasions hors des luttes 'traditionnelles', ce qu'il n'est pas exclus de voir apparaître dans les mois et années qui viennent]


C'est aussi le résultat des rassemblements successifs contre le CPE (2006), pour les retraites (2010) ou, plus récemment, pour les migrants. "Même si ce ne sont pas les mêmes générations militantes qui agissent, il y a eu comme un passage de témoin", observe Jacques Leclercq. [là encore, ce chercheur sûrement un peu loin du 'terrain' insiste sur le retour en continuité de formes - qu'il faudrait regarder de plus près, ainsi que les discours qui les accompagnent - sans voir le caractère qualitatif et quantitatif nouveau du 'phénomène', et encore moins s'interroger sur le pourquoi maintenant ?]

A deux ans du premier cinquantenaire de "Mai 68", le chercheur relève que "beaucoup de slogans, d'affiches de cette époque sont repris aujourd'hui dans les cortèges" avec des appels pour les "grèves, blocages et manifestations sauvages".

Alors qu'on croyait le mouvement antifasciste "atone" depuis le décès d'un de ses membres, Clément Méric, il y a trois ans, le 5 juin 2013 au cours d'une bagarre avec des skins d'extrême droite, l'ultragauche reprend des couleurs. [c'est ici que le fourre-tout sous-conceptuel "ultragauche" est pratique et joue son rôle de brouillage idéologique, sans soute à l'insu de ce chercheur, mais peu importe : il est convoqué comme "expert"]

"Globalement, les antifascistes d'aujourd'hui sont moins violents, plus politisés et plus composites que dans les années 80", relève le chercheur. "Ils sont souvent surdiplômés", viennent de "milieux plus bourgeois" mais "ne trouvent pas de raison d'être à travers le travail". [pourtant, ces constats sur la composition sociologique ne l'amènent pas à s'interroger sur les différences avec l'activisme des Antifas, Black blocs et Action directe dans les années 2000-2010, qui accompagnait le démocratisme radical]

La société plonge avec eux dans "un cycle offensif" : "une action violente, suivie d'une répression forte". L'ultragauche cherche ainsi "à créer plus de solidarité entre groupes, et recruter de nouveaux militants dans les rangs des défenseurs de liberté". [le terme "recruter" est singulièrement décalé relativement au refus d'organisation de ces groupes et plus encore des regroupements de circonstances à l'occasion des dernières manifestations, dont une certaine spontanéité improvisée en temps réel, situation oblige, n'est pas absente]



affiche du Comité antifasciste Paris-Banlieue



« Nous ne sommes pas responsables de l’utilisation que les médias, la police et les institutions en général font ou ont fait du terme ultragauche. »
Roland Simon, Histoire Critique de l'ultragauche. Trajectoire d'une balle dans le pied, Senonevero 2009

double trajectoire d'une balle dans le pied ?

mais le brouillage s'épaissit car cela vaut aussi pour la critique ultragauche traditionnelle de l'antifascisme et ses avatars "communisateurs", qui s'enlisent au présent dans une pratique théorique auto-contradictoire, leur boussole déterministe n'indiquant plus une direction claire vers l'horizon de leur utopie communisatrice, qu'ils pourraient eux-mêmes suivre sans faux-semblants avec clarté : s'ils ne sont effectivement « pas responsable de cet usage du terme ultragauche », on peut aussi se demander de quoi, comme enfermés dans leur "certitude indifférente" (AC), ils se sentent véritablement responsables, puisque leurs critiques ne manquent jamais de viser en priorité les mêmes adversaires que le pouvoir, laissant à d'autres sa trop banale critique concrète au quotidien et se réservant de compter les points

on dira que ce n'est que l'effet d'une communication calamiteuse dans la perspective d'une vertueuse communisation

plus étrange en effet, le succès de l'antifascisme et de l'anti-flics comme boussole ne se dément pas dans des milieux le pourfendant sur le plan théorique, ce qui n'est pas le moindre de leurs paradoxes et des contradictions internes de leur posture... anarcho-post-ultragauche (au sens de l'ultragauche ouvrière historique, le conseillisme)

je pense en particulier aux contradictions évidentes du blog dndf entre textes théoriques de Théorie Communiste (théorie de la communisation), articles relayant relai sans distanciation des blogs constituant la galaxie "ultragauche" sur Internet (Paris-Luttes Infos, Lundi Matin, sites anars...) : aucune ligne générale ne ressort clairement de la recension des textes postés, mais une offre "radicale" floue et confuse voire racoleuse, témoignant de l'incapacité récurrente et durable, pour ce milieu théorique, à s'inscrire de façon combative, cohérente et pragmatique, dans des luttes dont il fait pourtant grand cas dans sa quête d'écarts bousculant les limites du capital, et d'annonces d'une "conjoncture révolutionnaire"  : trajectoire d'une balle dans le pied ?

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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Jeu 16 Juin - 18:08


une réflexion intéressante pour ne pas dire intelligente car plutôt "dialectique", d'autant qu'elle prend soin de distinguer les principes à froid avant de manifester des réactions à chaud en situation où l'on ne décide pas de tout, notamment de l'attitude de la police

enfin, ce texte ne noie pas le poisson en prétendant qu'il n'y aurait pas de casseur cassant sans penser, ou seulement des flics infiltrés, et par les temps qui courent...


lacets rouges et vernis noirs


Pour les personnes qui n'auraient pas remarqué, on est dans une période de mouvement social contre la loi travail. Je ne vais pas m'épancher sur le fait que cette loi est pourrie (y a-t-il vraiment beaucoup de gens pour la défendre ?) ni même sur la bouffée d'espoir que suscite un mouvement social un peu massif après des années de recul sociaux sans grande lutte.

Citation :
Dans ce petit billet, je voudrais plutôt m'attarder sur une question qui revient régulièrement lorsqu'il y a une lutte d'ampleur, c'est-à-dire le rapport aux moyens d'action, à la « violence » ou aux « manifs plan-plan ». Ceci parce qu'il me semble avoir vu passer un certain nombre de textes appelant à l'insurrection qui vient enfin, comme Le monde ou rien publié sur Lundi.am[1].

En résumant à la hache, ces textes disent en substance : pas besoin de « massification » et de manifs plan-plan, mais des action « déterminées » :

La question, c’est pas celle de la massification, c’est celle de la justesse et de la détermination. Chacun sait que ce qui fait reculer un gouvernement, ce n’est pas le nombre de gens dans la rue, mais leur détermination. La seule chose qui fasse reculer un gouvernement, c’est le spectre du soulèvement, la possibilité d’une perte de contrôle totale.

Je ne vais pas spécialement disséquer ce texte, ni les autres, et encore moins (parce que c'est compliqué d'en parler dans un article public) la mise en pratique concrète dans des actions. Je voudrais simplement exprimer mes réflexions actuelles sur la « violence », les « manifs ronronnantes » et le rapport entre les deux.

Une note sur le terme « violence »


J'emploie le terme « violence » parce que c'est celui qui est souvent utilisé, même s'il me paraît assez problématique sur un certain nombre de points. Le fait de casser du matériel qui appartient non pas à des individus mais à des entreprises ou institutions relève-ils vraiment de la violence ? Les défilés en masse, même parfaitement légaux et « en bon ordre » des homophobes de La Manif Pour Tous me semblent personnellement plus violents, de même que les licenciements massifs d'Air France me semblent plus violents que la chemise arrachée à leur DRH. Il serait peut-être plus judicieux de parler d'illégalité, mais ça ne me paraît pas non plus être la bonne catégorie (par exemple, l'enquête sur Tefal d'une inspectrice du travail a été condamnée comme illégale, ce n'est pourtant pas le genre d'actions discutées ici).

Il faudrait peut-être plutôt parler d'« action qui a des chances d'être réprimée de manière brutale ». Comme c'est un peu long, je vais rester sur le terme « violence », tout en admettant qu'il n'est pas terrible.

L'utilité de la violence

Il y a régulièrement des discussions sur l'utilité de la violence. Pour schématiser les deux visions opposées, on aurait d'un côté les gens « hyper légalistes », pour qui tout « débordement » (même dont la « violence » est relative) nuit à l'image du mouvement ; de l'autre des gens pour qui la violence est le seul outil révolutionnaire et tout le reste des conneries de réformistes.

Personnellement, je pense que la « violence » (au sens large défini précédemment) est un outil comme un autre. Parfois utile voire nécessaire, il ne faut pas le nier, et en même temps pas un truc à fétichiser (pour détourner un dicton, quand on a un marteau entre les mains, tout ressemble à une vitrine à péter).

Il me semble que le recours à la « violence » a surtout deux intérêts :

- d'une part permettre d'atteindre un objectif politique « tactique » (occuper un lieu, poursuivre une manifestation, bloquer quelque chose) et

- d'autre part permettre d'avoir une plus grande confiance en soi. Elle comporte, en revanche, des risques.

La question est donc de savoir, au cas par cas, si « le jeu en vaut la chandelle » (tout en admettant que des personnes ou des groupes différents auront sans doute là dessus des réponses différentes).

Les objectifs politiques

La « violence » est parfois utile, voire nécessaire, pour atteindre un objectif politique précis. Par exemple, si tu sais qu'une manifestation contre l'état d'urgence est interdite, il n'y a que deux choix : l'annuler, ou la maintenir dans un cadre où tu sais qu'il y a de forts risques de répression. Si tu veux manifester alors que les flics veulent t'en empêcher, il y a un affrontement qui paraît assez inévitable.

En revanche, j'aurais tendance à penser que la fétichisation autour de la violence physique, de l'insurrection, etc. ce n'est pas forcément ce qui permet le mieux d'atteindre ces objectifs. Par exemple, pour poursuivre une manifestation interdite, il sera sans doute plus efficace de réussir à contourner les keufs, en se limitant à quelques bousculades, plutôt que de partir dans une confrontation frontale avec eux à coup de jets de pierre et de cocktails molotovs. Certes, cette deuxième option est plus spectaculaire, peut-être plus jouissive, je ne sais pas, mais les policiers étant en général mieux armés et mieux formés, elle a plus de chance d'aboutir à un face à face stérile qui s'éternise et à un nombre élevé d'interpellations, sans forcément permettre la poursuite de la manifestation. (Certes, le face à face peut en soi être un objectif politique tactique, mais j'avoue que ce n'est en général pas le mien.)

Je pense qu'il faut garder en tête les objectifs qu'on a avant de fétichiser des moyens d'action (je parle évidemment en terme d'analyse à froid ; évidemment, la réaction qu'on a quand on se prend une volée de gaz lacrymo et un coup de tonfa est de manière assez compréhensible un peu plus impulsive et moins réfléchie), ou d'en dénigrer d'autres. Par exemple, on peut critiquer les « manifs plan-plan avec des ballons syndicaux » ; en attendant si le but est de bloquer temporairement une ville et d'être visible, une manifestation massive, même plan-plan, sera plus efficace que cinquante personnes hyper-déterminées en face-à-face pendant deux heures avec la police dans une ruelle. La très médiatisée affaire des « caténaires » qui a entraîné une fumeuse enquête anti-terroriste tendrait à faire oublier qu'il y a eu bien moins de trains bloqués ainsi que par une seule journée de grève des cheminot·e·s.

Les formes d'actions « violentes » sont légitimes et peuvent être utiles, mais il me semble important de ne pas surestimer leur efficacité sous prétexte que c'est la chose qu'on va retenir d'une manifestation ou que ça procure une montée d'adrénaline.

Prendre confiance

Un autre aspect non négligeable des actions « violentes » ou « directes » (j'ai vraiment du mal à trouver un bon terme), c'est que ça permet de prendre confiance, de réaliser qu'on a de la force et qu'on peut parfois faire autre chose que baisser la tête.

Entendons nous bien : je parle de prise de confiance et de force collective, autrement dit en quelque sorte d'augmenter une « conscience de classe » (ou peut-être « confiance de classe »). Par exemple pour les actions anticapitalistes, réaliser qu'on peut reprendre du pouvoir dans sa boîte face à son patron, pour les actions féministes réaliser qu'on peut riposter face aux machos, etc.

Par conséquent, le but est de faire en sorte que cette prise de confiance puisse toucher un maximum de personnes (même si pas forcément au même degré), et pas que ça concerne une forme d'« élite » ou uniquement une catégorie très limitée de personnes. Pour le dire crûment, des groupes capables d'une superbe violence viriliste révolutionnaire face aux flics et aux fascistes, s'ils ne sont constitués que de mecs blancs hétéros en bonne santé et qui font des entraînements deux fois par semaine, je ne trouve pas ça hyper intéressant. (J'irais même plus loin : je pense que c'est assez dangereux, parce que l'expérience m'a montré que souvent les mêmes gars étaient aussi capables de violence face à leur meufs, des camarades lesbiennes, etc.) Si on se bat pour une société où on est tou·te·s à égalité, ce n'est pas pour que ça passe à la trappe dès que ça devient un peu chaud.

De même, si on garde en tête que le but est de développer une mise en confiance collective, le corollaire c'est de faire gaffe à ce que les moyens choisis ne conduisent pas des personnes à repartir chez elles précipitamment parce qu'elles sont flippées. Ça ne veut pas forcément dire qu'il faut absolument avoir une « bonne image » ou quoi, mais prendre en compte qu'on a pas tou·te·s le même rapport à la violence, les mêmes capacités physiques, que parfois y'a des personnes qui peuvent pas faire garder leur gosse alors elles viennent en manif avec, etc., et faire en sorte de ne pas les mettre en danger. (Et évidemment, pour rejoindre ce que je disais juste au-dessus, d'éviter les insultes sexistes ou homophobes face à la police. Sur ce sujet, cf le texte Non, les keufs ne sont pas des pédés ou des enculés.)

Minimiser les risques

Ce qui rejoint un autre aspect : à partir du moment où on a à se confronter (même éventuellement) à la répression policière, il y a la question des risques. Il n'est d'ailleurs pas inutile de rappeler que tout le monde ne prend pas les mêmes : une personne sans papiers n'encourt pas les mêmes risques à finir en garde à vue ; une personne trans ne subira pas les mêmes violences de la part de la police ; une personne en mauvaise santé ou enceinte n'encaissera pas les coups ou la lacrymo de la même façon, etc.. Par conséquent, il me semble important de faire le maximum pour les minimiser. Que ce soit pour le groupe de personnes qui participent à l'action, mais aussi pour les autres (notamment dans le cas d'actions qui ont lieu en marge de manifestations). Certes, on ne peut jamais tout prévoir, et notamment la réaction des keufs, mais on peut au moins limiter les risques. C'est une chose de participer à une action en sachant qu'il y aura des risques, c'en est une autre quand les gens qui l'organisent ne prennent pas la peine de te prévenir de tel ou tel aspect ou décident de partir en courant alors que toi tu ne peux pas les suivre.

C'est aussi important de faire en sorte que des personnes se sentent mieux, ou moins mal, lors d'une action. Avoir du sérum physiologique après un envoi de lacrymos, rassurer quelqu'un qui est au bord de la crise d'angoisse, parfois juste avoir pensé à prendre une bouteille d'eau, bref prendre soin les un·e·s des autres, c'est aussi un truc qui est super important. C'est certes moins spectaculaire qu'un affrontement physique avec les flics, mais personnellement je sais que des souvenirs positifs que je garde de manifs « chaudes » c'est avant tout ceux là.

Massification

Je voudrais finir en revenant un peu sur la « massification » et sur le fait que c'est parfois mis en opposition avec des actions plus radicales. Je pense vraiment que c'est une erreur. D'abord parce que l'un n'empêche pas l'autre (tu peux participer à une « manif plan-plan » le matin et à une « action violente » l'après-midi) mais au contraire je pense que ça se nourrit, en tout cas ça peut. Y'a plein de gens qui participent au début uniquement à des manifs calmes puis qui vont prendre confiance pour d'autres moyens d'action. De même, le fait qu'il y ait des actions plus pêchues peut aussi motiver des gens à soutenir le mouvement sans participer directement à ces actions, mais en venant des manifestations, en posant des jours de grève, etc.

Il me semble qu'on peut reconnaître l'intérêt des actions dites « violentes » tout en admettant qu'elles ne sont pas forcément accessibles de la même manière à tout le monde. Bref, faire en sorte que chacun·e puisse s'impliquer dans la lutte en fonction de ses capacités, ses envies, etc. plutôt que de dresser un portrait très restrictif et au final un peu élitiste du Vrai Militant Radical. Parce qu'en fait le mot « radical », ça vient de « racine », et que s'attaquer à la racine du problème c'est pas juste le spectacle du cocktail molotov qui explose sur un commissariat, mais aussi tout le travail à long terme pour soutenir des salarié·e·s dans leur entreprise, faire en sorte qu'il y ait une meilleure répartition des tâches homme/femmes (pour éviter que des meufs se retrouvent à ne pas pouvoir participer à la lutte parce qu'elles doivent s'occuper des enfants et des tâches domestiques), défendre l'égalité et combattre les oppressions au quotidien, etc.

Bref, peut-être qu'il serait temps de sortir de la dichotomie entre « condamner les méchant·e·s casseu·r·se·s » et « mépriser les manifestant·e·s pépères ».


Notes

[1] Je mets celui-là en exemple parce qu'il faut bien partir de quelque part. On pourra trouver d'autres exemples en regardant le reste de la production actuelle sur Lundi.am ou un certain nombre d'articles sur les Indymedia et autres sites d'informations militants locaux.

La discussion continue ailleurs
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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Dim 26 Juin - 7:03


crise de manif à la française : droit, violence, porosité...

une vision formelle et démocratiste des luttes


Spécialiste des mouvements sociaux, Danielle Tartakowsky, professeur d’histoire contemporaine et présidente de l’université Paris 8, auteure avec Olivier Fillieule de La Manifestation (Presses de Sciences Po,2013), analyse le mouvement contre la “loi travail”, et les menaces proférées par François Hollande sur les autorisations à manifester.

Citation :
Suite à la manifestation contre la loi travail du 14 juin, François Hollande a fait planer la menace d’interdire les manifestations “au cas par cas”. Manuel Valls a également appelé le secrétaire général de la CGT, Philippe Martinez, à ne plus organiser de grandes manifestations à Paris. Est-ce en rupture avec le droit constitutionnel de manifester ?

Danielle Tartakowsky – Le 19 mai de cette même année, Manuel Valls rappelait que nous étions dans un Etat de droit, et il ajoutait : “Si nous décidions d’interdire un certain nombre de manifestations, la justice administrative casserait cette décision”. Le même jour, Bernard Cazeneuve disait sensiblement la même chose. Les récentes déclarations de François Hollande et Manuel Valls marquent indéniablement une rupture avec le droit constitutionnel. C’est pourquoi la justice administrative est susceptible de casser ces éventuelles décisions.

L’état d’exception dans lequel nous nous trouvons depuis que l’état d’urgence a été décrété, puis prolongé, explique-t-il la pression exercée par les autorités sur le droit à manifester ?


C’est en effet à la suite de la prolongation de l’état d’urgence que des militants ont été interdits de manifestation. Rappelons cependant que neuf des dix suspensions individuelles d’autorisation à manifester ont été cassées par la justice administrative. Nous sommes dans une situation de tension entre le droit et des affirmations politiques qui se heurtent à la réalité du Conseil constitutionnel.

Est-il paradoxal pour un gouvernement de gauche d’avoir cette attitude vis-à-vis des mouvements sociaux ?

Je ne sais pas si c’est paradoxal, mais le gouvernement a de fait engendré les mouvements sociaux de droite comme de gauche qui ont secoué le pays depuis le début de la présidence de François Hollande. Le plus surprenant en ce qui concerne le mouvement contre la loi El Khomri, c’est que les affirmations du gouvernement sur les interdictions de manifester sont difficiles – pour ne pas dire impossibles – à appliquer.

En effet, un des progrès du maintien de l’ordre en France dans la longue durée a été le décret-loi de 1935 qui oblige la déclaration préalable de manifestation, pour éviter le trouble à l’ordre public. Celle-ci permet la négociation entre les organisateurs et l’autorité publique, et la prévision. L’interdiction de manifester neutralise à l’inverse la négociation et la prévision, et rend donc le maintien de l’ordre public plus compliqué, car les manifestants peuvent décider de maintenir leur manifestation, même s’ils sont individuellement passibles de peines. Si l’objectif poursuivi est le maintien de l’ordre, cela me paraît contradictoire.

Au cours des manifestations actuelles, de nombreux participants sont blessés, parfois gravement, notamment lors d’affrontements avec la police. La politique de maintien de l’ordre française est-elle en cause ?

Olivier Fillieule et Fabien Jobard, qui sont des spécialistes du sujet, constatent que d’une façon générale en France la politique du maintien de l’ordre est datée par rapport à celle des autres pays européens, qui ont mis en place des stratégies de mise à distance. La présence de forces de l’ordre visibles en très fort nombre aux abords des manifestations, comme c’est le cas ces jours-ci, est un facteur qui contribue à souder une partie des manifestants contre la police.

C’est la raison pour laquelle on assiste à un phénomène de porosité entre les manifestants qui assument la violence comme stratégie d’action, et ceux qui d’habitude la rejettent. Le fait que la police soit très visible en manifestation est un facteur perturbant. De même, il est étonnant que les canons à eau soient très peu utilisés, alors qu’ils sont en mesure de disperser la foule sans que qui que ce soit ne risque de perdre un œil. Enfin, l’ensemble des pays européens a mis en place des moyens de communication entre les forces de l’ordre et les manifestants, qui ont des effets très positifs. C’est le cas notamment en Allemagne, en Suède et en Suisse.

Dans un pays comme le nôtre, dans lequel il y a une longue histoire de l’occupation de l’espace public, la violence a toujours un caractère co-construit. Des règles tacites se sont constituées, qui peuvent être transgressées. Quand les forces en présence ne les respectent plus, la situation devient explosive. C’est ce qui se passe actuellement, car la violence sociale ressentie est très forte et cherche en vain à s’exprimer par des formes politiques. Ce n’est pas exprimé d’une façon aussi claire et nette, mais on est dans une stratégie de pourrissement du mouvement par les pouvoirs publics.

Le phénomène de porosité que vous décrivez, entre les manifestants qui assument l’usage de la violence et les autres, est-il inédit ?

A l’échelle du siècle, très peu d’organisations en France ont mobilisé la violence comme une forme d’action stratégique. Il y a des exceptions : l’Action française avant 1914 et dans les années 1930, le PCF en mai 1952, et des forces d’extrême gauche dans les années 1970. On retrouve aujourd’hui des forces minoritaires, comme le MILI (Mouvement inter-luttes indépendant, ndlr), qui se réclament de la violence comme facteur de déstabilisation. Ce n’est évidemment pas le cas de la CGT, ce qui explique les déclarations de Philippe Martinez ces derniers jours. La violence dans le mouvement ouvrier a toujours été dénoncée comme une violence subie, même si les dockers ont par exemple un rapport à la force physique – et donc si nécessaire à la violence –, plus important.

Dans la mobilisation actuelle contre la loi Travail, un phénomène de porosité se manifeste en effet, car ses acteurs ont le sentiment d’être dans une impasse. Comme les forces de l’ordre, les pouvoirs publics devraient laisser des espaces libres pour permettre une dispersion sans heurts et donner une issue politique au mouvement. S’ils n’ont pas d’espace pour quitter le lieu des violences, les manifestants se soudent et sont poussés à y avoir recours, d’autant plus que les forces de l’ordre sont perçues comme un adversaire en position offensive.

En quoi la mobilisation contre la “loi Travail” est-elle différente du précédent grand mouvement social marqué par de nombreuses manifestations massives – contre la réforme des retraites en 2010 ?

Ces deux mobilisations ne sont pas de même nature, parce les manifestants actuels ont un sentiment d’impasse et de surdité totale. En 1984, une manifestation géante pour la défense de l’école libre a fait tomber le projet de loi Savary, et a contribué à la chute du gouvernement de Pierre Mauroy. La rue a montré qu’elle était capable de venir à bout d’un ministre du gouvernement, sans que ce soit vécu comme une crise politique majeure, du type 1968 ou 1934. Entre 1984 et 1995, une dizaine de lois ou de projets de lois sont tombés à cause de rassemblements de rue, le plus fort étant celui de 1995, cette fois-ci à la gauche de l’échiquier politique.

C’est en 1995, à la suite de ce processus, que des hommes politiques – Juppé malgré lui, et Balladur consciemment -, ont théorisé la manifestation comme un “référendum d’initiative populaire”. C’est ce que les Guignols ont appelé de manière humoristique le “juppéthon”. A partir de là, la question du nombre de manifestants devient un problème majeur pour la presse, alors qu’avant il n’y avait pas de débats sur les chiffres.

L’inconscient populaire est désormais acquis à l’idée que plus une manifestation est massive, plus elle a de chances d’obtenir satisfaction. Mais “la rue ne gouverne pas”, comme l’a dit Raffarin pendant le mouvement des retraites. En 2010, le pouvoir a tenu, et a cassé en même temps l’instrument de la mobilisation. Depuis, cette tension entre le pouvoir et la rue est permanente, et l’utilisation du 49-3 la rend d’autant plus violente, car il accentue le sentiment d’impuissance et d’impasse.

Le mouvement Nuit debout peut-il être considéré comme un effet du sentiment d’usure de la manifestation traditionnelle ?


Je ne pense pas, car Nuit debout s’est développé dans la phase montante du mouvement. Historiquement dans le répertoire d’action social, la manifestation a été conçue comme une marche “en avant vers” un objectif : ce sera encore le cas des prochaines manifestations syndicales. Mais depuis au moins une dizaine d’années d’autres formes d’occupation de l’espace public se sont développées. Elles sont plus statiques, comme les Indignés, le mouvement des places, ou encore Nuit debout. Je pense que cela participe d’un autre rapport à l’histoire : “c’est ici et maintenant, il n’y a plus d’avenir”, estiment les acteurs de ces mouvements. La conception positiviste de l’histoire “en marche vers un avenir meilleur” a été dépassée. Ainsi, alors qu’Emmanuel Macron appelle encore son mouvement “En marche !”, Nuit debout s’assoit.

Nuit debout était un moyen pour une nouvelle génération d’être ensemble pour se parler. La manifestation n’est pas faite pour se parler, mais pour construire le nombre et faire la démonstration de sa force. Ce n’est pas le même objet, et pas nécessairement les mêmes acteurs.

Finalement, Nuit debout s’est essoufflé au moment où le mouvement a pris la forme plus classique des grèves. Il y a une articulation involontaire de ces formes d’action, qui traduisent un malaise qui dépasse la loi El Khomri. C’est un facteur qui devrait faire réfléchir, plutôt que servir à condamner le mouvement.

Propos recueillis par Mathieu Dejean




la légitimité de la violence n'est pas un problème de droit à la violence

dans ce contexte du rapport entre travail comme exploitation, et droit (code) du travail on ne peut partir du droit pour comprendre ce qui se passe, notamment le rapport entre violence et porosité

Danielle Tartakowsky reconnaît le caractère co-construit de la violence : « Dans un pays comme le nôtre, dans lequel il y a une longue histoire de l’occupation de l’espace public, la violence a toujours un caractère co-construit. Des règles tacites se sont constituées, qui peuvent être transgressées. Quand les forces en présence ne les respectent plus, la situation devient explosive », mais la violence n'est pas seulement co-construite de façon tacite, elle est aussi co-produite en situation dans un contexte qui l'appelle comme nécessaire (inévitable), ce qui ne tient pas qu'au "respect" ou à la "transgression" de «règles tacites» : la cause de la violence n'est pas dans la seule situation de la manifestation

quand elle dit qu'« un des progrès du maintien de l’ordre en France dans la longue durée a été le décret-loi de 1935 qui oblige la déclaration préalable de manifestation, pour éviter le trouble à l’ordre public », c'est le constat de l'illégalité de formes violentes insurrectionnelles, mais les présupposés démocratiques de l'auteure leur confèrent un caractère illégitime, et cela nous renvoie au débat sur l'illégitimité de la revendication qui rend légitime d'aller au-delà de revendiquer

il en résulte que les explications formelles données quant au retard français, « la politique du maintien de l’ordre est datée par rapport à celle des autres pays européens, qui ont mis en place des stratégies de mise à distance », ne peuvent pointer la tension entre démocratie politique et formes de luttes qui apparaît justement dans la "porosité" et l'usage de la violence qui ne sépare pas strictement "manifestants" et "casseurs"

je ne prétends pas que la situation serait celle d'une insurrection venue, mais la question de la violence des luttes dépasse l'opposition entre violence contrainte (défensive), et violence choisie (offensive)

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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Dim 26 Juin - 8:54


violence et légitimité (suite)

Pourquoi tant de violence dans notre vie sociale et politique ?

Les Inrocks / France Culture 21/06/2016


Le 14 juin à Paris, lors d'une manifestation contre la loi travail
DOMINIQUE FAGET / AFP

pas des "casseurs", mais "partie intégrante de la mobilisation contre la ‘loi travail'"

Citation :
Violences policières, sabotages, mutilations, vitres brisées, affrontements, échauffourées… Le vocabulaire médiatique et politique en matière de violence s’est enrichi depuis le début de la mobilisation contre la loi travail. Mais d’où vient-elle ? Qu’est-ce qui fonde sa légitimité ? Y a-t-il une ligne rouge à ne pas franchir ? Qui s’en revendique ? Est-elle correctement punie ? Autant de questions au centre du débat constructif de L’Atelier du pouvoir, sur France Culture, ce 18 juin.

Pourquoi tant de violence ? France Culture 18 juin 40 mn

Comme l’a expliqué le sociologue Max Weber, l’Etat détient le monopole de la violence physique légitime, c’est ainsi qu’il a été créé. C’est ce qui explique encore aujourd’hui les tensions entre les actions illégales ou de désobéissance civile des opposants à la loi travail, et l’objectif de maintien de l’ordre des forces de l’ordre.

“L’insurrection est le plus sacré des droits”

Pourtant, à diverses occasions, cette légitimité monopolistique a été remise en cause. Bien qu’aujourd’hui symbolique, la déclaration des Droits de l’homme et du citoyen de 1793 ne reconnaît-elle pas elle-même l’insurrection populaire contre un pouvoir oppressif ? L’article 35 en témoigne :

“Quand le gouvernement viole les droits du peuple, l’insurrection est, pour le peuple et pour chaque portion du peuple, le plus sacré des droits et le plus indispensable des devoirs.”

Pour démêler les arguments de cette controverse qui résonne avec l’actualité, le chercheur sur les violences et radicalités militantes en France Olivier Cahn, le doctorant à Rennes II Hugo Melchior et l’ancien ministre de l’Intérieur Daniel Vaillant étaient invités à en discuter.

Ils estiment que la violence politique en France, bien que faible, est très fortement ressentie quand elle éclate. Elle serait “le miroir des excès de la police”. Hugo Melchior récuse ainsi le terme de “casseurs”, car ils feraient “partie intégrante de la mobilisation contre la ‘loi travail'”.

“L’intervention des autonomes dans une manifestation est un signe pour le gouvernement”

Pour Olivier Cahn cependant, ces individus déterminés à en découdre avec la police et à déstabiliser le pouvoir en manifestation, sont les héritiers des “autonomes” italiens des années 70. Leur résurgence est ainsi significative :


Citation :
L’intervention des autonomes dans une manifestation est un signe pour le gouvernement. Cela veut dire que dans le mouvement social, certains pensent que la situation sociale est telle qu’ils vont réussir par la violence à provoquer un Etat policier qui conduira à l’embrasement général.


Il convient cependant qu’il y a des individus violents des deux côtés, y compris du côté policier et que les violences policières restent souvent impunies : “La violence policière est extrêmement mal réprimée par la justice pénale française, probablement à raison du lien particulier qui unit le parquet aux services de police.”

Un échange constructif qui permet de mieux comprendre des phénomènes qui dépassent parfois l’entendement général. Les émeutes sont le langage de ceux qu’on n’écoute pas”, disait Martin Luther King.


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Mar 6 Sep - 9:45


Frantz Fanon et les géographies marxistes de la violence

Matthieu Renault, revue Période 5 septembre 2016


Citation :
Dans les Damnés de la terre, une polémique célèbre est lancée par Frantz Fanon contre Engels et sa théorie de la violence. Les commentateurs ont tiré de cet échange une opposition irréductible entre un subjectivisme fanonien et un objectivisme marxiste. Contre cette lecture schématique, Matthieu Renault propose ici de retracer les itinéraires non occidentaux des théories de la violence. Il éclaire ainsi les métamorphoses du marxisme au regard de la guerre révolutionnaire, tout en mettant en évidence la centralité de Freud dans l’économie fanonienne de la violence. « L’enjeu, bien au-delà de la présente tentative, est celui de la formation d’une pensée globale de la violence émancipatrice, seule à même de répondre aux défis posés par la globalisation effective des formes de violence institutionnelle. »

à lire sur le site de la revue

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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Sam 17 Sep - 12:56


j'ai signalé plus haut Sur la violence révolutionnaire Georges Labica, revue Période 9 mai 2016

voici du même une interview de 2009



CONTRETEMPS
REVUE DE CRITIQUE COMMUNISTE


Nous republions ci-dessous l’entretien qu’avait accordé Georges Labica à Critique communiste, le 16 septembre 2009, à propos de son livre Théorie de la violence (Naples / Paris, La Citta del sole & Vrin, , 264 pages, 22 euros).


Citation :
Critique communiste : Ton livre est impressionnant par l’ampleur des références sur lesquelles il s’appuie et par la culture dont il témoigne, pourtant il confirme un constat qui paraît relever de l’évidence, qui est que la violence est de toujours et de partout. Alors, pourquoi tout ce travail ?

Georges Labica : Mon intention d’écrire sur la violence remonte à une vingtaine d’années. La violence, elle est présente dans l’Histoire, et, dans notre modernité, on la rencontre à chaque instant : impossible d’ouvrir un journal ou d’allumer la télévision sans avoir affaire à elle. J’ai également été marqué par la multiplication des violences internes aux familles, on voit toutes sortes de révoltes et de douleurs qui jaillissent de ce qui se passe en leur sein. Mais, à la base de ma réflexion, il y a d’abord la question de la lutte politique et de la révolution : la nécessité de penser la violence au cœur même de la révolution.

J’étudiais l’œuvre de Fanon au moment où les Vietnamiens polémiquaient contre ses thèses, et je me suis intéressé à la violence durant  la Révolution française, avec la question de la Terreur. En fait, j’avais donc déjà pas mal écrit sur le sujet : l’article « violence » dans le Dictionnaire du marxisme, un petit livre sur Robespierre et la terreur, un autre sur Lénine… J’en suis arrivé à la conviction qu’il convenait de mettre la question au clair, et pour cela d’écrire un livre. Mais durant des années je n’ai pas pu m’atteler à cette tâche.

Finalement, ce qui m’a décidé de passer à l’acte c’est mon insatisfaction à propos des multiples ouvrages que je lisais sur la question. Ils  étaient riches, mais souvent descriptifs, voire un brin moralisateurs. Or, je voulais, au contraire, étudier dans quelle mesure il ne serait pas nécessaire aujourd’hui de réhabiliter la violence émancipatrice. Telle fut la raison de l’engagement de ce travail.

Durant ce temps j’avais accumulé des tonnes de références, mais j’étais soucieux de ne pas tomber dans un travers qui me fait horreur, celui du cuistre qui étale son savoir et affiche l’ampleur de ses lectures.  En même temps, ce sont tous ces livres qui m’ont servi de matériau pour mon travail. Il fallait donc bien procéder ainsi. Reste que mon objectif était bien sûr de penser la violence contemporaine.

Critique communiste : L’aboutissement de ta réflexion, si j’ai bien compris, est de conduire à la question du pouvoir : violence et pouvoir sont intrinsèquement liés…

Georges Labica : Tout à fait. Il faut souligner que la violence n’est pas un concept. Philosophiquement parlant, c’est un objet introuvable. En fait, la réflexion sur la violence ne date guère que d’une cinquantaine d’années, elle est concomitante de la domination de la violence dans la société, avec le fait que le XXè siècle a été dans toute l’histoire de l’humanité celui de la violence la plus déchaînée, une violence massive, technologique…

Or,  dans nos sociétés existe une condamnation absolue de la violence, et ce sans aucune réflexion quant aux contenus de celle-ci. La violence, cela commence avec le croc en jambe du gamin à l’école et finit avec le kamikaze palestinien, en passant par les différentes formes de résistance qui explosent en Amérique latine.

Il faut partir de la mondialisation, qui est une mondialisation de la violence. Comment ne pas voir que le système n’a jamais été porteur d’une telle violence ? Violence militaire, nous la connaissons et nous savons pourquoi, et violence de l’économie… Et, dans le même temps, cette interdiction de la violence est intériorisée par les consciences, y compris les plus militantes. Ce qui permet à l’Etat d’avoir le monopole absolu de la violence, de l’école jusqu’aux conflits sociaux et armés.

Nous avons ainsi ce paradoxe que tout appel à l’action ou à la rébellion va se voir précédé d’une déclaration de principe selon laquelle,  bien évidemment, il n’est pas question d’appeler à une quelconque violence ! Pourtant, on ne voit pas comment les dominés, même dans nos sociétés d’abondance, pourraient imposer leur pouvoir, ou même leur association au pouvoir, sans recourir à une contre violence qui leur est imposée par le système.

Critique communiste : S’imposerait un impératif de non-violence ?

Georges Labica : La non-violence n’est plus celle d’une école éthico-politique, comme avec Gandhi et ses successeurs, elle est une espèce de tabou, généralisé par la puissance étatique et conforté par tout ce qui s’est passé : l’effondrement de l’URSS, l’échec du communisme, la répression en Chine… Tous ceux qui étaient favorables à une action insurrectionnelle sont dans l’embarras, ils se disent que, s’il faut en passer par là, mieux vaut renoncer. C’est cela la base de cette non-violence.

Et, à mon sens, c’est cela qu’il faut remettre en question. De toute l’Histoire ressort une leçon incontestable qui est que lorsque les dominés recourent à la violence, ce sont eux qui en payent le prix, toujours ! Cela veut dire que la violence n’est pas l’objet d’un choix, par exemple opter entre Gandhi et Lénine. On n’est pas en face d’un jeu de cartes : c’est la situation qui dicte les moyens. Gandhi lui-même a apporté la preuve qu’il n’était pas, comme on pouvait le croire, pour la non violence de manière absolue.

Critique communiste : La lecture de ton livre amène à cette réflexion que la violence qui obsède notre société est une violence de proximité, ce à quoi renvoie la notion d’insécurité, et perçue comme un retour de la sauvagerie. Et, du coup, la violence institutionnalisée, celle de l’Etat, est occultée, voire vécue comme civilisatrice…

Georges Labica : Je pense que cela est lié à un mouvement récent, datant d’une dizaine d’années. On est passé de l’idéal des droits de l’homme, dont on sait quel cas en faisaient les puissants, à l’idéal de la lutte contre le terrorisme. On voit comment le 11 septembre aux États-Unis a servi de prétexte à une politique, en fait  engagée antérieurement, qui s’est traduite par le Patriot Act, et tous les enfants de ce dernier dans les législations de différents pays. La lutte contre le terrorisme a permis le flicage généralisé des sociétés, l’interdiction des revendications sociales, et des formes de contrôle des citoyens sans précédent.

Cette situation renvoie à une donnée fondamentale : la mondialisation, c’est-à-dire le stade actuel du capitalisme, se caractérise par le fait que la dominante destructrice de ce dernier a pris le pas sur sa dominante positive. Cela concerne les biens, on détruit des marchandises en masse, et y compris les moyens de produire celles-ci, on détruit des services, on le voit avec les services publics, on détruit des capitaux, et on détruit des individus et des peuples.

Derrière la notion de pauvreté – cette pauvreté qui focalise les préoccupations de tout lemonde -, se cache le fait que dans le développement actuel du monde, il y a des hommes en trop : les chômeurs structurels, les immigrés… Et, à l’échelle de la planète, on peut dire que le peuple palestinien est un peuple en trop… Tous ceux-là on ne peut pas les faire disparaître,  il faut faire avec, mais ils sont de trop !

Ces réflexions ne sont certes pas enthousiasmantes, mais si on ne voit pas cette réalité, on ne retrouvera pas le chemin de la révolution. Mais là, c’est le commencement d’une autre réflexion, qui porte sur l’indissociation entre révolution et démocratie. Il faut faire sortir des têtes que la démocratie est antithétique de la révolution et que la révolution c’est la terreur. Tout ce matraquage idéologique et médiatique qui prive les gens de leur autonomie de pensée.

Critique communiste : Dirais-tu que cette pression médiatique sur nos consciences est une forme de violence ?

Georges Labica : Oui, c’est une violence qui sert à occulter la violence du système. Il y a une formidable disproportion entre le peu d’arguments permettant de légitimer le système et l’ampleur des dénonciations qu’il provoque. La désinformation, les tromperies, l’abêtissement que génèrent les médias servent à occulter cette réalité-là.


Propos recueillis par Francis Sitel.

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Quatrième de couverture
Citation :
La violence habite l’histoire dont sont tissés individus et sociétés.

Elle s’est imposée comme l’éponyme de notre époque qui, d’être marquée du paroxysme de son explosion quantitative et qualitative, s’affole de répertorier ses figures et d’exorciser ses méfaits.

Mythologies, religions, philosophies, activités artistiques, littératures, jusqu’à nos modernes thrillers, il est peu de récits ou de représentations qui ne l’évoquent pas et ne fassent écho à ces grands paradigmes que sont le Livre de Job, la martyrologie picturale ou les démences des tragédies.

Polymorphe et polysémique, elle est porteuse d’une souffrance qui balance entre l’infligé et le subi, l’intermittent et le continu, l’accidentel et le tenace. Sa constance et l’insaisissable de ses métamorphoses déjouent conjurations et anathèmes. Son concubinage entêté avec la politique égare le jugement et se dérobe aux filets éthiques. Familière des systèmes, qui la produisent et la reproduisent à l’envi, elle se trouve aujourd’hui au cœur de notre mondialité. Les associations de malfaiteurs dont elle représente l’émanation ont abandonné les arrière-salles, pour siéger dans les états-majors, les conseils d’administration et les cabinets ministériels.

Partant, les légitimes résistances que provoque cette violence structurelle ouvrent à nouveau la voie à la violence émancipatrice.

Georges Labica, professeur émérite des Universités, a enseigné la philosophie politique et singulièrement l’histoire et la théorie du marxisme à l’Université de Paris-X Nanterre


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MessageSujet: Re: la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...   Dim 18 Sep - 7:20


relier la violence, que ce soit celle de l'État, du terrorisme, ou des luttes (émeutes...) à une critique de l'économie politique, la raison du capital, n'est pas chose aisée, ni fréquente. Voici une tentative, dont je retiens l'analyse plus que les "propositions"




Marchandisation de la violence, stade ultime du capitalisme

Propos recueillis par Lina Kennouche L'Orient le jour 16/09/2016

Dans son livre Terrorisme : remonter aux causes à paraître début novembre aux éditions Pierre-Guillaume De Roux, Richard Labévière, expert des questions internationales et stratégiques, écrivain et rédacteur en chef de prochetmoyen-orient.ch, analyse la logique même du terrorisme transnational comme dernier avatar du capitalisme néolibéral. Dans cet entretien, l'auteur revient sur la thèse centrale de son ouvrage : le système capitaliste a fini par produire une marchandisation de la violence extrême, devenue secteur à part entière de l'économie.


Un combattant brandissant le drapeau de l’État islamique en Irak et au Levant (EIIL)
après la prise de Mossoul en Irak, le 23 juin 2014.
Photo Reuters

Citation :
Dans ce livre, vous tentez de tirer les leçons des attentats et de remonter aux causes premières du terrorisme. Une histoire du terrorisme est-elle possible ?

Non. L'histoire est complexe et la définition impossible parce que l'étude du terrorisme suppose toujours la nécessité d'une anthropologie politique. La qualification de « terroriste » est souvent produite par ceux qui ont le pouvoir et défendent des intérêts particuliers. Un exemple emblématique qui parle aux Français est celui de Jean Moulin. Patron du Conseil national de la résistance pendant la Seconde Guerre mondiale, il était considéré comme terroriste par les Allemands et héros de la Résistance par les Français. Il faut donc éviter systématiquement de réduire les questions de terrorisme à une histoire linéaire et chronologique, et plutôt les penser dans leur anthropologie politique ; sinon, conceptuellement, une définition claire sur les plans juridique et morale restera impossible.

Vous distinguez plusieurs grandes phases dans l'évolution du terrorisme et sa mobilisation comme mode opératoire. Quelles sont-elles ?

L'usage du terrorisme a d'abord été le fait, au Proche-Orient, des groupes israéliens : la Haganah et l'Irgoun avec, notamment, l'attentat de l'hôtel King David (22 juillet 946), l'assassinat du comte Folke Bernadotte et le massacre de Deir Yassine. Après la Nakba (1948), la réaction de défense de la résistance palestinienne va, elle, mobiliser l'action terroriste selon différentes modalités. Il y a d'abord la première phase avec des mouvements de libération nationale et des sous-produits de services plus ou moins manipulés comme Carlos et Abou Nidal.

La deuxième période, qui va du début des années 1990 à 2001, est caractérisée par la nébuleuse el-Qaëda et son développement « rhizomatique » après les attentats de septembre 2001, c'est-à-dire un développement non centralisé et inorganisé.

La troisième phase débute à partir de la chute de Mossoul et la proclamation du califat, celle de Daech et ses sous-produits. Cette dernière est la conséquence directe de la guerre anglo-américaine en Irak avec la montée en puissance d'Abou Moussab el-Zarqaoui (responsable d'el-Qaëda en Irak) et la question qui reste en suspens : comment un petit délinquant comme Zarqaoui va-t-il rapidement avoir du pouvoir et parvenir à s'imposer comme le représentant d'el-Qaëda en Mésopotamie ? On le retrouvera au Kurdistan après la chute de Bagdad, alors que ce sont des zones contrôlées par les Américains et les services israéliens. La manière dont on l'a laissé prendre du pouvoir et opérer reste très curieuse.

Vous soulignez que la violence extrême est devenue un secteur de l'économie, créateur d'emplois, alors que dans le même temps l'agriculture industrialisée tue l'emploi. Pouvez-vous parler de cette évolution ?

Avec la révolution numérique et la robotisation, les filières industrielles des pays européens sont en déclin. Dans le secteur des services, la révolution informatique a créé un phénomène nouveau : ce sont les usagers qui font le tertiaire. Au moment où les secteurs traditionnels fonctionnent à la destruction de l'emploi, la riposte à la violence extrême, c'est-à-dire un terrorisme banalisé, est devenue un secteur à part entière, créateur d'emplois et de richesse. Ce nouveau secteur économique s'installe au cœur même du processus de la mondialisation et fonctionne sur la « casse » des États-nations, des armées nationales et des services publics. Ce processus s'incarne à la fois dans une privatisation de la violence et une privatisation de la sécurité. J'ai défini ce terrorisme comme le stade suprême de la mondialisation, mais je le qualifierais plutôt aujourd'hui de face cachée de la mondialisation, qui est un processus sans sujet, selon les termes du philosophe Louis Althusser. Tout cela ne relève pas d'une conspiration mais d'un développement consubstantiel à la mondialisation. Ce n'est pas un Conseil de sécurité du mal qui va décider que le terrorisme va s'installer au cœur de la mondialisation. Dès lors où il n'y a plus d'État ni de services publics, tout le monde est l'ennemi de tout le monde. La course à l'argent devient la seule règle, elle a nourri et justifié ce que Jean Ziegler appelle la disruption, c'est-à-dire un monde où on impose l'informatique dans tous les aspects de la vie professionnelle, sociale, amoureuse, etc. Cette disruption a permis aux idéologies jihadistes, notamment, de se diffuser sans aucun contrôle.

Dans la conclusion de votre ouvrage, vous expliquez que la grande erreur serait de se représenter le terrorisme comme un accident ou une crise, alors qu'il est un processus installé au cœur même des mécanismes de la mondialisation...

Après avoir déposé des brevets sur la biodiversité par exemple, le capitalisme est en train de produire des brevets sur nos affects et sur la violence, qui est l'énergie vitale du capitalisme. Le stade ultime du capitalisme se manifeste justement par la marchandisation de la violence. Celle-ci, que ce soit dans ses expressions terroristes ou dans ses ripostes de contre-terrorisme, devient une marchandise comme une autre.

Vous avancez dans ce livre des propositions pour tenter de sortir du terrorisme radical, qui est le produit du capitalisme radical...

Comme dirait le philosophe Alain Badiou, il n'y a pas de réponses programmatiques. On peut simplement indiquer des perspectives et des pistes. Dans ce livre, je consacre un chapitre au financement de l'islam radical depuis 30 ans, ce qui nous ramène toujours à l'Arabie saoudite. Ma première proposition est de commencer par s'attaquer au nerf de la guerre qu'est l'argent, aux dollars de la terreur, de plusieurs façons. On sait que l'argent du crime transite par les paradis fiscaux. Il faudrait, sans doute, commencer par fermer les places offshore et mettre sous contrôle les mouvements d'argent des grandes sociétés, opérateurs, ONG, etc., qui transitent par les banques nationales ou des banques d'échange internationales.

Dans un autre domaine, celui des services de sécurité, je fais une proposition qui concerne plus spécifiquement la France. Rien ne sert de refondre les services, et toujours recréer de nouvelles usines à gaz, car ils ne font, au final, que ce que leur demande le pouvoir politique. Les outils et les lois sont là, il est donc inutile d'en adopter de nouvelles. Depuis 2012, il y a eu 10 lois antiterroristes supplémentaires alors qu'il aurait fallu simplement appliquer les lois existantes et donner les moyens aux services de travailler efficacement. Mais encore faudrait-il que le pouvoir politique donne des ordres clairs et assume ses responsabilités.

La seule chose efficace que la France aurait pu faire est de créer un parquet antiterroriste national avec des correspondants régionaux, et non pas faire remonter tous les dossiers au procureur de la République à Paris. Ensuite, d'autres propositions auraient pu faire l'objet d'un débat : un état des lieux de la diplomatie française, dont l'évolution est devenue incompréhensible, ou des opérations militaires qui ne doivent être que ponctuelles avec des objectifs précis, car le traitement du terrorisme n'est pas militaire mais politique.


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la VIOLENCE venue dans la "CONTRE-RÉVOLUTION" CAPITALISTE...
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