PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Dim 7 Fév - 0:10


contre la nation

oui je suis contre la nation, et je le suis au présent. Je me déchois de la nationalité dès lors que je pense en communiste au sens du Manifeste, ou si l'on préfère en anarchiste au sens de l'idéal mondialiste sans frontières. Mais à la différence de l'époque où Marx écrit le Manifeste (1847), les États-nations ne sont pas en construction par nécessité du capitalisme d'asseoir son mode de production sur des territoires et des populations nationales de prolétaires : toute lutte pour y revenir est vaine pour ne pas dire contre-révolutionnaire

aujourd'hui les États-nations sont, sinon en décomposition, du moins en crise économique, politique et idéologique, et ceci non sous les coups de furieux cocos ou anars, ni même de l'alternativisme citoyenniste : je ne me fantasme pas en « citoyen du monde » que dans ma vie personnelle je suis concrètement bien moins que Marx, cet authentique apatride. Les États-nation, et leur idée même, sont en crise de par la dynamique croisée des crises du capital restructuré globalement et de la domination occidentale

donc je suis contre la nation parce qu'objectivement, je ne saurais être le sujet d'un État-nation avant d'être un individu pris directement dans un rapport au monde des rapports sociaux capitalistes (ici peu importe mon statut social, c'est vrai pour tout le monde, et non affaire de "conscience de classe")


une dynamique historique au présent,
implication réciproque entre la double crise et les luttes prolétaires et décoloniales

c'est donc dans cette dynamique que se crée, de façon également croisée, la possibilité de produire des dépassements de leurs bases particulières des luttes à la fois prolétariennes (sur le plan de la composition sociologique) et décoloniales (par le fait qu'elle se heurtent en premier lieu à la domination occidentale sous l'angle de l'origine ethnique, religieuse, ou de "race" : ce qu'on appelle les "racismes" et qui ne viennent donc pas s'ajouter à une structure déjà là du capitalisme comme exploitation et domination masculine, la thèse de Théorie communiste)

contrairement à ce qu'en déduit un imbécile*, cela ne confère à mon propos aucune allégeance "théophile" ou "racialiste", étant donné que je ne vois aucune positivité dans le soutien « aux musulmans » sous prétexte d'islamophobie, elle bien réelle, si les mots ont un sens

* « Ouais, les communisateurs sont théophiles et racialistes ! Manquait plus que ça ! » Indymédia-Nantes 6 février 2016


quand la fin des États-nations ne pouvait qu'être un rêve

nous n'en sommes plus, comme Marx l'a fait dans sa jeunesse, à partir en guerre (seulement) contre le concept d'État-nation comme structure politique adéquate à l'assise du mode de production capitaliste, pour buter ensuite sur l'impossibilité de sauter à pieds-joints sur l'histoire, le moment de la construction des États-nations évoqué plus haut, et donc, à l'époque, l'unique possibilité théorique et politique d'envisager ce que nous appelons le programmatisme, c'est-à-dire la prise du pouvoir d'État par le prolétariat comme étape vers une société communiste


l'actualité du combat communiste et décolonial contre l'État ET la nation

nous sommes dans la crise qui produit des luttes qui produisent la crise, et c'est dans ce merdier que se pose, comme adversité radicale, tout souverainisme de gauche comme de droite, en tant qu'ils ne sont plus qu'illusions de pouvoir aboutir à un pouvoir d'État sur une aire nationale ou fédérale d'États-nations, illusions parce que cette perspective n'a pas de fondement réaliste dans les rapports sociaux actuels et le devenir chaotique de la crise économique, politique et idéologique au niveau mondial

en théorie comme pour les luttes, le combat communiste contre la nation apparaît comme stratégique et parfaitement actuel : concret

en relation, sur le plan de la méthode, avec Marx : le DÉPASSEMENT À PRODUIRE de l'idéologie française occidentaliste / DIALECTIQUE COMPLEXE et MÉTHODOLOGIE

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Sam 13 Fév - 21:56


Pour Nacira Guénif les pulsions totalitaires de Valls et de Hollande puisent dans un passé politique qui les hante

Citation :
Se prévalant d’un état d’urgence en voie de constitutionnalisation, un gouvernement socialiste qui n’en est plus à un reniement près, vient d’infliger un nouveau camouflet aux citoyens de seconde zone qui ont pourtant contribué à son élection. Alors qu’ils demandaient depuis 30 ans le droit de vote des étrangers, pour affirmer la dignité de leurs parents, il leur est répondu par la gifle cinglante de la déchéance de nationalité. Ce que le congrès ne pouvait pas pour la première réforme – faute parait-il de majorité constitutionnelle - il le pourrait pour l’autre, car la protection de la nation l’exigerait. Et la cible en est toute trouvée : les nouveaux français. Disposant de l’avantage indu d’une double nationalité mêlant une France exigeant une loyauté sans faille, à des États avec lesquels elle s’acoquine pourtant sans entrave, voilà qu’il leur faut supporter le fardeau d’une nouvelle infamie née de la suspicion entretenue à leur encontre en raison de leurs noms imprononçables et de leur identité trouble, et ce quels que soient les actes dont ils se seront rendu responsables.

Désormais, Hollande et Valls cèdent sans restriction aux désirs les plus fous de certains droitiers haineux et d’une extrême droite qui n’a même plus besoin d’être élue pour faire appliquer son programme : on frémit. Que ces deux futurs candidats socialistes à la présidentielle obtempèrent devant des injonctions qu’ils dénonçaient naguère n’est que la suite logique de la dédiabolisation d’une pensée fascisante qu’ils alimentent de fait, tout en s’en défendant la main sur le cœur : on s’inquiète. Que cela trahisse les manières brouillonnes d’un gouvernement contraint à une improvisation hasardeuse, qu’il a fallu faire tenir d’aplomb une fois le coup parti, quand il ne cède pas à l’opportunisme, ne doit plus divertir de l’essentiel : répliquer au dernier camouflet infligé par un pouvoir à la dérive aux citoyens dont les allégeances multiples ou les convictions radicales en font des ennemis de l’intérieur.

Cette punition collective prend la forme d’un vertigineux empilement entre état d’urgence, assignations à résidences, dont certaines viennent d’être cassées par le Conseil d’état, déchéance de nationalité pour crimes et délits liés à des actes de terrorisme, et extension du permis de tuer grâce à l’état de nécessité qui supplante la légitime défense. Cet emballement sécuritaire constitue la dernière diversion hasardeuse de gouvernants égarés dans un champ politique miné par leurs soins. Recours exhumés des régimes d’exception de Vichy et de la guerre d’Algérie, ils sont triturés par des apprentis sorciers pour ficeler sur un coin de table une mesure qui certes frappe les imaginations et met la sphère médiatique en émoi mais n’en dénote pas moins une parfaite irresponsabilité. À pratiquer la surenchère, entre refus du bout des lèvres de l’amalgame et vieux réflexe de désignation des coupables, l’appareil d’état aggrave la désorientation qui l’entrave depuis des décennies. Or, prétendre protéger la nation en désignant lesdits bi-nationaux à la suspicion, parce qu’ils seraient le puit sans fond du terroriste de demain, c’est professer ce que l’on se défend de faire. Et, plus insidieux encore, c’est occuper l’esprit et la vie de ces citoyens, bouc émissaires commodes en les contraignant à constamment se défendre du soupçon qui pèse sur eux plutôt que de continuer à être ce qu’ils et elles sont déjà : les citoyens ordinaires d’un pays qui peinent à les accepter pour tels et leur jette constamment à la figure racisme et discrimination. À ce degré d’acharnement, la pathologie n’est plus du côté que l’on croit.

Or qu’on ne s’y trompe pas, l’indignité de la mesure de déchéance ne réside pas dans le fait qu’elle ne sera pas dissuasive maintenant ni édifiante lorsqu’elle sera peut-être mise en œuvre au terme de longues peines. Elle procède de l’effet d’amalgame immédiat et redoutable qui est dénoncé à l’envi et pratiqué sans entrave. Lesdits bi-nationaux sont dès à présent dans le viseur des censeurs et inquisiteurs de tous poils. La déchéance vient entériner un état de fait qui deviendra donc un état de droit au nom de la protection d’une nation contre une partie de ses citoyens jugés a priori indignes en raison de ce qu’ils sont. Leur déchéance est déjà à l’œuvre collectivement parce qu’il est prouvé depuis longtemps et sans que cela inquiète quiconque que leur vie ne vaut rien et qu’elle est donc suspendue à l’arbitraire d’abus de pouvoir au point de la supprimer en toute impunité. L’obscénité d’un ordre politique injuste et inégalitaire réside dans ces pratiques qui ont lieu sous nos yeux.

La déchéance des bi-nationaux est anticipée par les délits de faciès, les dénis de droit, les vexations, humiliations et intimidations qui font le lit des discriminations routinisées de l’administration et des institutions, devenues une mauvaise habitude presque inextirpable. Le racisme systémique trouve à s’exprimer sans que quiconque ne cille devant l’outrage fait à la dignité des personnes et au droit commun. C’est ainsi que la victime est tenue pour coupable de ce qui lui arrive, fusse la mort. Aux assises de Bobigny le 15 janvier 2016, le verdict acquittant le policier ayant tué d’une balle dans le dos Amine Bentounsi vient d’en faire la démonstration implacable. Ainsi le racisme s’est mué en une vertu patriotique que l’on s’arrache sur le marché d’une morale ethniquement pure et est prônée au plus haut niveau de l’état lorsque la justice disculpe des policiers déviants et incompétents. Avec le verdict attendu dix ans du procès des policiers mis en cause dans la mort de Zyed Benna et Bouna Traoré, la preuve est faite que la déchéance d’humanité de certains membres de la société française est déjà à l’œuvre, ouvrant la voie à la constitutionnalisation de la déchéance de nationalité, ravalée à une simple formalité. Si cet inutile excès de zèle de l’exécutif ne vise pas les nouveaux français d’ascendance migrante et coloniale, qui donc vise-t-il ? Car, ils et elles n’ont aucun mal à se reconnaître les destinataires de cet ultime camouflet.

En renforçant la légitimité de pratiques d’exception faites pour des temps exceptionnels, qu’ils réactivent face à une menace terroriste opportunément agitée par ses meilleurs porte-voix, Hollande et Valls se trompent d’époque et se fourvoient sur la méthode. Il n’y a plus de légitimité à maintenir un quelconque empire, fut-il économique et énergétique : le silence imposé lors de la cop 21, en recourant à l’assignation à résidence le rappelle éloquemment. Il feint d’ignorer le fait que ses décisions, relayées par un Valls apparemment aux ordres, entrave le mouvement de larges segments de la société française, pas seulement à gauche, vers une société plus juste et plus égalitaire, plus soucieuse de rapports responsables aux peuples pris sous le feu de guerres impériales qui sèment un chaos persistant. Sans imagination, ni clairvoyance, en policier bureaucrate élu qu’il accepte de devenir, il entend administrer la répression contre le confortable ennemi de l’intérieur dont la France s’est dotée tout en promouvant sans relâche à l’extérieur une civilisation supposée irréprochable. En cela, il s’inscrit fidèlement dans une généalogie visant à défigurer toujours plus, s’il en était besoin, une constitution à bout de souffle et s’acharne sur celles et ceux qui en incarnent la part refoulée. Ainsi ce serait contre la présence définitive d’un refoulé colonial rappelé par ces bi-nationaux que s’exprimerait par la voie constitutionnelle cet autre refoulé fascisant.

Depuis longtemps déjà, l’assignation à résidence des arabes, noirs et musulman-e-s n’exige pas l’état d’urgence réactivé par les attaques du 13 novembre, car les contrôles en tout genre vont bon train. Pourtant, instauré en 1955, sévissant durant toute la guerre d’Algérie, exhumé pour mater d’autres « événements » en Nouvelle-Calédonie en 1985, puis brandi en 2005 comme une punition de 3 semaines face aux gesticulations d’une jeunesse populaire mal élevée, l’état d’urgence est en passe d’être perfectionné dans sa mécanique répressive par l’adjonction à l’assignation à résidence d’une déchéance de nationalité à large spectre. Déchoir un peu plus ceux qui sont déjà pris dans l’étau de la suspicion, prisonniers de leur corps, étranger quoi qu’ils fassent, c’est le sort qu’entend leur réserver un état devenu policier. Car si cette loi n’est censée s’appliquer qu’à des cas extrêmes, nous dit-on, il est aisé de mesurer l’ampleur de l’opprobre que son adoption jettera encore plus sur de vastes groupes de français selon leur faciès, leur nom et leur origine, religion, réelles ou supposées. Et d’anticiper le déchainement de haine ainsi autorisée à s’exprimer toujours plus.

Pour comprendre, sans excuser, les ressorts qui motivent ses instigateurs, remontons jusqu’aux sources de la mécanique totalitaire à laquelle Hollande et Valls cèdent sans discernement. Ils gisent dans le passé qui a forgé leur vocation politique et semblent se retourner contre eux pour leur sauter à la gorge.

En cédant à de basses manœuvres politiciennes sans en apercevoir les conséquences massives, Hollande est hanté - à son insu ? - par le spectre de personnages qui ont fait en leur temps des concessions à un état autoritaire aux relents putschistes, dont les vestiges sont consignés dans la constitution de la 5ème république, à laquelle il entend apporter sa marque. Voulue et pensée par et pour un seul homme, le général de Gaulle, cette constitution a fourni le cadre d’accomplissement de son dessein : liquider l’empire français sous la forme d’un état colonial pour mieux le reconfigurer dans les contours actuels, notamment de la françafrique, et mettre fin à ce qu’il a bien compris être une guerre d’indépendance en Algérie. Avant son retour, un certain Mitterrand avait tout autorisé et avalisé, y compris la torture, pour venir à bout des rebelles et mater l’insurrection algérienne. Les héritiers de cette lutte émancipatrice, qui un jour coexisteront avec « la génération Mitterrand », savaient tout de ses compromissions et convictions inflexibles qu’il n’a jamais reniées. Ce sont ces deux spectres emblématiques du passé amnistié de la France impériale et coloniale qui hantent un Hollande à la peine, s’efforçant, comme son prédécesseur préconisant la déchéance de nationalité à Grenoble dans un discours romophobe en diable, d’enfiler le costume trop grand pour lui du chef de guerre, du corps du roi, n’en révélant que mieux la pauvre défroque.

Hanté par d’autres fantômes, Valls a livré son interprétation du monde exposé à la terreur lorsqu’au lendemain du congrès de Versailles du 16 novembre 2015, il s’est appuyé sur l’exemple du Royaume-Uni thatchérien réprimant l’IRA et de l’Espagne franquiste criminalisant l’ETA pour justifier qu’il ne serait pas possible de déjouer tous les attentats et d’assurer une complète sécurité à tous les français, sauf si... Passée inaperçue dans le torrent de déclarations et de commentaires, cette référence à des états qui n’avaient rien de démocratique et tout de policier dont l’un fut le théâtre de sa jeunesse ne laisse pas d’étonner, même s’il a tenté récemment de l’édulcorer. Un éclairage oblique de cet argument équivoque nous est offert par Cet obscur objet du désir de Luis Buñuel, dont l’intrigue sexuelle nouée par la perversité de personnages bifaces était rythmée, comme en contrepoint, par l’explosion de bombes à la lisière de ce monde convaincu de son bon droit et saturé par une insatiable quête de jouissance. Hunger de Steve McQueen complète le tableau en nous rappelant le prix élevé que toute répression prélève sur le corps de celui qui est désigné comme l’ennemi sans que cela ne fasse ciller quiconque. Comme l’indique des sondages favorables au tour d’écrou qui vient, l’indifférence s’installe imperceptiblement face à l’extension des multiples formes de la violence d’état croyant répondre à l’extrémisme violent.

Ainsi Hollande comme Valls manifestent les signes d’une dépendance à l’égard d’un passé trouble qui les habite et semble parler par leur voix, comme s’ils ne pouvaient en réprimer les secousses les plus profondes. Pour des motifs propres à la biographie de chacun et à leurs mobiles secrets, le spectre du totalitarisme fraie insidieusement sa voie dans les esprits confus du tandem socialiste qui nous gouverne. La reprise en main autoritaire restée tapie en leur for intérieur, trouvant sans mal à s’y lover, attendant le moment de frapper, vient de vaincre leur réticence d’honnête homme de gauche, tels qu’ils se plaisent à se voir. L’état d’urgence, la déchéance de nationalité et l’arsenal législatif annoncé tout comme leurs probables dommages collatéraux le démontrent. Tout cela parce qu’ils seraient animés par un obscur désir de protéger la nation.

Les masques sont tombés et révèlent le sinistre visage d’un nationalisme militarisé et grimaçant dont le rictus raciste rappelle des périodes sombres qu’on pensait remisées dans le passé, définitivement. Reste à les y renvoyer.

En marchant sur Versailles ?


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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Dim 21 Fév - 15:04


reçu d'un correspondant...


« On ne critique pas la France
on ne critique pas la mémoire française
on ne critique pas l'histoire de France... »


Bruno Lemaire


Malek Boutih, François Hollande, Annie Lacroix-Riz
Nicolas Sarkozy, Luc Ferry, Philippe Val...

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Jeu 10 Mar - 12:11

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je signale un nouveau texte d'Houria Bouteldja, dans lequel je souligne en gras un passage intéressant, où il est question d'« une remise en cause radicale des instruments de l’impérialisme : les Etats-Nations qui toujours choisissent une partie du peuple sur laquelle ils fondent leur légitimité contre les autres composantes de ce même peuple. En France, cela passera d’abord par l’émergence d’une force politique autonome des quartiers et des immigrations post-coloniales. »

en somme, sur cette question de la nation (identité nationale), comme sur celle des identités en général, il s'agirait de voir si et en quoi la dynamique décoloniale, et les mouvements qui la portent en France, dont le PIR, rencontre ma conception de dépassements à produire sur la base des identités de luttes dans lesquelles se reconnaissent ou s'investissent des parties du prolétariat global
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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Ven 11 Mar - 14:23


nation française, souverainisme, extrême-droite et "gauche du possible"


d'une discussion chez Médiapart 11/03/2016 Par Patlotch en réponse au commentaire de Marc Tertre le 11 mars 2016. Je ne mets pas en 'quote' mes réponses


Marc Tertre a écrit:

Avellino a écrit:
je ne sais pas si quelqu'un ici a dit que cette loi "mets en cause la nation francaise"

Tertre Ici, je n'en sais rien, mais c'est trés clair dans la presse de droite et d'extréme droite...

cette loi ne met pas en question la "nation française" - la nation c'est le territoire et l'Etat (qui font ensemble l'Etat-nation et l'identité nationale), qui définit qui est français ou étranger, étranger de l'extérieur et étranger de l'intérieur, avec frontières extérieures pour "nous", et intérieures pour "eux". Une telle loi ne peut qu'entériner ce qui est intrinsèque au concept de nation

faire de la nation une valeur de gauche, voire d'extrême-gauche, voire révolutionnaire, c'était bon pour la Révolution française et pour la bourgeoisie nationale, ce ne l'est sûrement pas d'un point de vue de classe, du prolétariat, des "ouvriers qui n'ont pas de patrie" (le Manifeste), enfin bref, de toute la tradition du mouvement ouvrier international, quand il ne s'est pas effondré idéologiquement en mariant le drapeau rouge et le drapeau bleu-blanc-rouge avec Thorez, visant "le socialisme à la française" de Marchais, et avatars actuels entre extrême-gauche et extrême-droite

Ah les beaux atours du souverainisme de gauche, qui dispute à l'extrême-droite les valeurs nationales bourgeoises ! C'est la dérive des incontinents !

voir critique de l'État-nation : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique

Marc Tertre a écrit:
Cher patlotch, je crois que tu as mal compris mon propos. Qui n'était pas de dire que "la patrie est en danger", mais de préciser que c'était la propagande de la droite et de l'extréme droite de prétendre que "la nation française" est en danger, parce que tous les frères et soeurs d'une même famille auront la même nationalité même si certain(e)s sont nés en dehors de la france, même si ils l'ont rejoint depuis leur plus jeune age !

D'autant que je m'en fout totalement de la "nation française". Pour paraphraser cette vieille crapule d'Aragon "J'ai bien l'honneur, chez moi, dans ce billet, à cette place, de dire que, très consciemment, je conchie la nation française dans sa totalité."

Maintenant, cette position internationaliste (que tu expose fort bien) est la mienne depuis 1976...


dont acte, Tertre, mais il n'empêche, indépendamment de toi, que la majorité des partis défendent l'idée qu'ils se font de la nation française, de ses valeurs, et c'est au nom de ces valeurs, d'une "certaine idée de la France" que la gauche souverainiste les défend contre l'extrême-droite. À partir de là, tous les mélanges sont possibles, parce que l'idéologie est commune. Elle est soutenue par une immense majorité des français, et pour une fois, leurs représentants à l'Assemblée nationale les ont parfaitement représentés : 474 pour, 32 contre, 22 abstentions

(voir plus haut) état d'urgence : réforme pénale / le pèple français est content, sa représentation aussi
Attentats : seuls 32 députés ont voté contre la réforme pénale 08 Mars 2016

Marc Tertre a écrit:
Je suis d'accord la dessus si tu précise que je ne fais pas (et n'ai jamais fait) parti de la "gauche souvenrainiste",...

je peux te le reconnaître et comme je te l'ai déjà dit, la question n'est pas personnelle, ni de dénoncer, mais de comprendre

Marc Tertre a écrit:
... et que "la gauche souverainiste" ne représente pas heureusement tout ce qui se présente "à gauche du possible"...

ça se discute, car "la gauche du possible", c'est-à-dire d'une perspective réaliste de pouvoir politique de gauche pour renverser la donne, je n'y crois pas, pour la raison expliquée plus haut

le souverainisme de gauche est dans l'air du temps, qu'il soit à base nationale ou européiste : même Marine le Pen n'envisage plus la sortie de l'UE, et le souverainisme n'est pas un nationalisme à l'ancienne. L'Union sacrée du 11 janvier 2015 n'est pas celle de 1914, sans quoi l'on y aurait pas invité le gratin des chefs d'Etats de l'Occident capitaliste, elle est mondialisation- compatible sans quoi elle s'effondre économiquement (Syrisa-Grèce), à condition pour l'Occident de conserver sa suprématie

le souverainisme de gauche vient prendre le relais de l'alter-mondialisme citoyen, le démocratisme radical, qui a connu son apogée au début du siècle et s'est effondré dans la crise de 2008-2010

la "gauche du possible", cela fait deux décennies que c'est la gauche de l'impossible, ou qu'on me montre la moindre preuve du contraire. C'est bien ce qui explique son absence de crédibilité, ses scores électoraux que rien ne peut redresser, d'où les pitoyables glissements souverainistes ("chevènementistes") de Mélenchon et les pathétiques efforts de ses soutiens à vouloir, soit rares prouver le contraire, soit comme un seul homme le suivre, au nom des valeurs de la France éternelle : plus communautariste identitaire français "nous" meurt

.


Dernière édition par Patlotch le Lun 29 Aoû - 8:07, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Sam 2 Avr - 3:00


« Je ne suis pas pour l'action politique, au fond.
Je ne suis pas un citoyen et je n'ai pas envie de le devenir.
On n'a pas de devoir par rapport à son pays, ça n'existe pas.
Il faut le dire aux gens.
On est des individus, tous, pas des citoyens ou des sujets.
On n'a aucun devoir par rapport à son pays.
La France est un hôtel, pas plus


Michel Houellebecq 2010

source

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Mar 19 Avr - 18:06


j'y reviendrai après lecture



L’État et la nation

Entretien avec Neil Davidson
revue Période

Tandis que le capital s’organise plus que jamais à l’échelle internationale, la fragmentation territoriale et la référence à la nation s’imposent à nouveau dans les débats académiques et militants. Dans ce contexte, Neil Davidson revisite la pensée marxiste à propos des États-nations et critique le courant wéberien qui domine ce champ. Cette approche lui permet de sortir de la confusion conceptuelle actuelle régnant autour des dangers et possibilités de l’État-nation et de fournir par conséquent une boussole qui dépasse la séparation entre politique nationale et internationale au profit d’une analyse de classe. Il en résulte un cadre théorique renouvelé en rupture à la fois avec l’internationalisme abstrait et le nationalisme des conceptions réformistes d’une partie du mouvement ouvrier.


Citation :
Dans quel contexte avez-vous décidé d’écrire Nation-states, consciousness and competition ? La fragmentation territoriale est à nouveau au centre de la conjoncture en Europe. Dans les champs académiques depuis les années 1990 «une nouvelle génération, confrontée à l’émergence soudaine de nationalismes post-communistes catastrophiques dans un monde supposément « mondialisé » , a développé un intérêt grandissant pour les nouvelles dynamiques ethniques, raciales ou nationales1.»



2016


Neil Davidson : Ce livre a été rédigé en plusieurs morceaux, face à des conjonctures variées, entre 1999 et 2014. L’impulsion initiale pour écrire sur les nations et les nationalismes a été une tentative de comprendre les développements dans mon propre pays – l’Écosse – lequel s’est prononcé, lors d’un référendum en 1997, en faveur de l’établissement d’un parlement décentralisé, entré en fonction en 1999. Je me suis particulièrement intéressé aux raisons pour lesquelles le nationalisme en tant que mouvement politique a été historiquement si faible en Écosse, même si « l’écossitude » comme identité est paradoxalement très forte. Le nationalisme dominant a été britannique (voire irlandais pour beaucoup d’écossais d’origine catholique irlandaise) et non pas écossais. Étant donné l’hégémonie politique récente du Scottish National Party (SNP), on oublie facilement que, même si ce parti existe depuis 1934, il ne comptait qu’un député à Westminster avant 1967 et cela uniquement pendant quelques mois. Il a seulement formé un gouvernement à Holyrood en 2007 et a réussi à atteindre une majorité des députés écossais à Westminster en 2015 : et même aujourd’hui les écossais ne votent pas nécessairement pour le SNP sur une base nationaliste. Expliquer les particularités de la question écossaise m’a amené à des considérations plus larges sur la nation, mais il y a aussi trois autres facteurs qui, au cours des années 2000, se sont imposés à tous ceux qui travaillent sur la question. Premièrement, et la situation écossaise en constitue un exemple, l’émergence des nationalismes des « nations sans État » dans le monde occidental développé, dans des situations où il n’existe pas (ou plus) une oppression nationale comme en Catalogne ou au Québec. Le deuxième facteur était la désintégration d’États-nations existants sur une base qu’on a souvent appelée « ethnique », notamment en Yougoslavie et dans plusieurs États de l’Afrique centrale. Le troisième était l’affirmation des partisans de la mondialisation selon laquelle la forme État-nation était devenue redondante – bien que ces opinions se soient faites plus discrètes depuis les sauvetages des banques de 2008.

Dans le Manifeste Communiste Marx et Engels ont écrit que « les ouvriers n’ont pas de patrie » ce qui – interprété de manière très abstraite – est devenu une de leurs déclarations la plus connue concernant la question nationale. Cependant, des écrits plus tardifs sur la Pologne et l’Irlande mettent l’accent sur la stratégie politique concrète, soulignant le rapport dialectique entre l’auto-détermination des nations et l’internationalisme prolétarien. Quelles leçons peut-on tirer de Marx et Engels à propos de la question nationale et quelle signification le mot « nation » avait-il pour eux ?

ND : Marx et Engels ont utilisé le mot « nation » en lui donnant différentes significations: parfois, comme Johann Herder, pour dire peuple ; parfois, comme Adam Smith, pour parler d’une unité territoriale ; et parfois pour signifier un mélange des deux. Autrement dit, comme pratiquement tout le monde à leur époque, ils ont utilisé ce mot à la légère et ont repris le sens commun – à la différence de la rigueur scientifique avec laquelle ils ont défini « le mode de production capitaliste » par exemple. Ils n’ont certainement pas spécifiquement associé les nations au capitalisme : en effet Engels parle occasionnellement de la « nation allemande » existant pendant la chute de l’Empire romain. Pour cette raison – en tant que moderniste par rapport à la théorie des nations – je ne pense pas que les commentaires aléatoires et non-théorisés de Marx et Engels sur des nations particulières soient la base pour une théorie marxiste en la matière ; leur théorie de l’idéologie nous offre beaucoup plus ; plus spécifiquement, ce que Marx lui-même avait à dire sur la religion. Cela a bien entendu été pendant longtemps soumis à une fausse représentation à la fois insouciante et délibérée. Le passage contenant la référence à « l’opium du peuple » ne signifie pas que la religion est une drogue gérée par une classe dominante pour abrutir le peuple, mais qu’elle est fabriquée par le peuple lui-même afin de combler le vide créé par ce que le Marx tardif appellerait leur aliénation. Dans ce sens, le nationalisme est la forme moderne de la religion, avec l’État ou des forces projetant d’établir un nouvel État, qui occupent le rôle organisationnel autrefois joué par l’église.

Par contre, Marx et Engels ont développé des réflexions importantes sur les nations en lien avec la démarche que le mouvement socialiste devrait mettre en œuvre envers des mouvements nationaux spécifiques. Au fond, leur attitude se base sur la question de savoir si le succès de n’importe quel mouvement – sécessionniste ou irrédentiste – est susceptible de faire avancer les possibilités de la révolution socialiste, même si souvent cela se faisait de manière indirecte. Essentiellement, ils considéraient le nationalisme, dans le sens d’un mouvement politique conduisant à l’établissement d’États-nations, comme partie du processus de révolution bourgeoise qui balaierait les formes pré-capitalistes et favoriserait les conditions de la création de la classe ouvrière. C’est dans ce contexte qu’ils ont décidé quels nationalismes soutenir ou combattre. La Pologne et l’Irlande sont respectivement opprimées et bloquées en termes de développement par les empires britannique et russe et c’est pour cette raison qu’on devait les soutenir. Dans la même perspective, des mouvements nationaux dont l’existence était fondée sur les grands empires comme le panslavisme en 1848 méritent d’être combattus. Il est bien sûr possible d’être d’accord avec la dernière conclusion sans défendre les absurdités et les illusions qu’Engels avaient pour prémisses sur les « peuples sans histoire ».

Vous écrivez que les marxistes classiques ont développé très peu de pensées systématiques concernant le concept de nation et les pensées principales – surtout formulées par les austro-marxistes – reflètent fondamentalement des approches non-marxistes. Qu’est-ce qu’ils ont négligé et qu’est-ce qui pourrait constituer la base pour une approche marxiste de la théorie de la nation ?

ND : Si nous laissons de côté les austro-marxistes, la plupart des discussions du marxisme classique à propos du nationalisme suivent Marx et Engels en mettant l’accent sur des questions stratégiques : autrement dit, quels mouvements nationaux – s’il faut se placer sur ce terrain – devraient être soutenus ou combattus. Il est intéressant que les figures associées aux deux nations qui ont le plus préoccupées Marx et Engels, Rosa Luxemberg (sur la Pologne) et James Connolly (sur l’Irlande), ont pris des positions diamétralement opposées. (Connolly était bien entendu écossais, mais d’origine irlandaise catholique.) Je pourrais comprendre le rejet exprimée par Luxembourg à l’égard de la notion du « droit des nations à l’auto-détermination » comme une forme de métaphysique, mais la distinction de Lénine entre les nations qui oppriment et celles qui sont opprimées a toutefois été essentielle comme point de départ opérationnel, au moins pendant l’époque coloniale. Aujourd’hui la situation est plus complexe. Clairement, il y a toujours des peuples opprimés comme les Kurdes, les Palestiniens et les Tibétains mais la notion d’oppression n’est pas particulièrement utile pour formuler une réponse aux mouvements nationaux écossais et catalan : une conception plus large de ce que sont les intérêts de la classe des travailleurs est nécessaire.

Les marxistes classiques n’ont en fait pas beaucoup à dire sur ce qui constitue une nation, à part mettre en avant l’importance d’une langue commune et la convenance de la forme État-nation pour le développement capitaliste. C’est pour cette raison que beaucoup des analyses marxistes contemporaines du nationalisme les plus influentes se tournent vers des penseurs non-marxistes pour y trouver un cadre théorique. Je pense notamment à Tom Nairn qui s’appuie sur le wébérien Ernest Gellner. Je ne suggère pas qu’il n’y a pas de réflexions de valeurs dans l’œuvre de Gellner, accessoirement c’est plutôt le contraire, et je voudrais souligner qu’elle dispose d’une cohérence qui manque chez les équivalents marxistes. Les austro-marxistes semblent être une exception et les écrits d’Otto Bauer sont certainement hautement sophistiqués mais d’une manière qui me semble impliquer une conception du nationalisme qui est, pour utiliser les termes d’Anthony Smith, pérennialiste, voire primordiale : n’importe quelle forme d’identité qu’un groupe basé sur un territoire peut avoir pendant, par exemple, le Ve siècle est rétrospectivement considérée comme « nation ». Or, une affirmation marxiste centrale est clairement que certains types d’idéologie et de conscience sont seulement possibles à un certain moment dans l’histoire. Lorsque les théoriciens abandonnent cette perspective, cela signifie généralement qu’ils sont devenus soumis à l’idéologie qu’ils essaient d’expliquer – ce qui est à mon avis le cas de Bauer et Nairn.

Dans votre livre vous distinguez la conscience nationale du nationalisme. Pourriez-vous expliquer ces deux termes et les conséquences de cette distinction (aussi par rapport au concept d’identité) ?


ND : Les nations peuvent être définies soit de manière objective soit de manière subjective. La première, qui généralement implique une check-list de facteurs comme la langue ou le territoire, bénéficie certainement d’une apparence de rigueur scientifique. Malheureusement, les nations ont une tendance à émerger au sein de groupes où ces facteurs sont absents, ce qui représente sans doute un inconvénient pour les chercheurs en sciences sociales et politique : dire aux Suisses qu’ils ne forment pas une nation parce qu’ils manquent de langue commune, ou aux kurdes qu’ils ne constituent pas une nation parce qu’ils manquent d’un territoire contigu a peu de chances de convaincre ces groupes. En effet, la seule définition concevable d’une nation qui ne mène pas immédiatement vers des anomalies et exceptions est une définition subjective : un groupe de personnes se sent collectivement distinct d’autres groupes, habituellement pour des raisons historico-culturelles accumulées, mais ce n’est pas nécessairement le cas. Les raisons peuvent être différentes au cas par cas mais ce sentiment subjectif d’identification est la seule caractéristique qu’ils ont tous en commun. Ce sens de reconnaissance mutuelle est ce que j’appelle « conscience nationale » : une expression plus ou moins passive d’identification collective au sein d’un groupe social. Il est parfaitement possible pour un peuple – y compris jusqu’à récemment la majorité des écossais et catalans modernes – de posséder une conscience nationale sans devenir nationalistes, mais il n’est pas possible d’être nationaliste sans avoir une conscience nationale.

La conscience nationale n’est pas la même chose que l’identité nationale. Les identités forment l’ensemble de tous les signes externes à travers lesquels les gens montrent à la fois à eux-mêmes et aux autres personnes comment ils ont choisi d’être catégorisés. Ces signes peuvent être aussi visibles que certains types de vêtements ou aussi audibles qu’une manière de parler, mais le plus souvent ils sont simplement les façons dont les gens répondent lorsqu’on les interroge. La conscience nationale est donc un état psychologique interne qui cherche à s’exprimer à travers les signes extérieurs de l’identité.

Le nationalisme est une participation plus ou moins active dans la mobilisation politique d’un groupe social pour la construction ou la défense d’un État. En tant qu’idéologie politique, le nationalisme – n’importe quel nationalisme, qu’il soit relativement progressiste ou absolument réactionnaire – implique deux principes incontournables : que le groupe national ait son propre État, peu importe les conséquences sociales ; et que ce qui unit le groupe national est plus significatif que ce que le divise, notamment la division de classe. En fin de compte, il est possible de revendiquer un État-nation sans conscience nationale ni nationalisme : ce fut certainement le cas en Écosse pendant le référendum d’indépendance de 2014 lorsque beaucoup d’écossais ont mené la campagne et voté pour un État séparé pour des raisons sociales plutôt que nationales.

La tradition sociologique inspirée par Durkheim et Weber souligne la nécessité pour des sociétés de créer de la cohésion afin de contrecarrer les effets désintégrateurs de l’industrialisation. Dans quelle mesure l’attention que le marxisme porte à la domination du mode de production capitaliste donne une vision plus approfondie à l’égard du développement de la conscience nationale ?

ND : En l’occurrence, ici, la figure centrale n’est ni Durkheim ni Weber mais une que j’ai déjà mentionnée – Gellner. Le nationalisme est ici essentiellement un substitut pour le rôle de la religion dans ce que les wébériens appellent des sociétés agraires traditionnelles. En effet, ils rejettent l’idée que des nations sont des aspects permanents de la condition humaine avant l’industrialisation pour l’introduire comme inévitable une fois que le processus a commencé. L’accent marxiste mis sur la domination du mode de production capitaliste est partiellement basé sur le fait historique que certaines populations ont développé à la fois une conscience nationale et un nationalisme entièrement constitués avant que commence l’industrialisation, avant tout en Angleterre mais aussi aux États-Unis et en France, et dans une moindre mesure au Royaume uni des Pays-Bas. Arguer que les nations sont seulement apparues à un moment donné vers la fin du XVIIIe siècle serait aussi absurde que d’arguer que le capitalisme est seulement apparu à la même époque. En effet, la conscience nationale a pris autant de siècles à devenir la forme dominante de conscience que le mode de production capitaliste pour devenir le mode de production dominant, et elle l’a fait en conséquence du dernier.

Dans ces États capitalistes préindustriels le nationalisme a été le produit de quatre éléments principaux. Le premier élément a été la formation de zones d’activité économique, délimitées à l’extérieur, connectées vers l’intérieur. Dans ce contexte, l’importance du développement capitaliste est moins dans la sphère de la production que dans celle de la circulation puisque ce fut dans la création de réseaux commerciaux que le capital marchand a commencé à relier des communautés rurales dispersées à la fois entre elles et avec les centres urbains afin de former un marché domestique extensif. Le deuxième élément était directement lié au premier : l’adoption d’une langue commune par les communautés qui étaient en train d’être connectées au niveau économique. Le besoin de communiquer pour des raisons d’échange marchand a commencé à démolir les spécificités des dialectes locaux, forgeant une langue commune, ou au moins compréhensible par tous. Ainsi, la langue a commencé à établir les frontières des réseaux économiques mentionnés plus haut, frontières qui ne coïncidaient pas nécessairement avec celles des royaumes médiévaux. Clairement, une telle unification économique et linguistique fut beaucoup plus facile dans un petit royaume centralisé comme l’Angleterre que dans un territoire comme l’Empire allemand. La formation de formes standardisées du langage fut incommensurablement aidée par l’invention de l’impression et les possibilités qu’elle représente pour la codification de la langue dans des produits fabriqués en série. La standardisation accrue de la langue s’est ensuite répercutée dans la formation économique dans la mesure où les marchands, dont les réseaux commerciaux avaient originellement défini l’étendue territoriale de l’intelligibilité linguistique, se sont de plus en plus identifiés à ce territoire, à l’exclusion des concurrents qui parlaient une langue différente.

Le troisième élément fut le caractère de l’absolutisme, la forme prise par l’État féodal pendant la transition économique du féodalisme au capitalisme. Les juridictions locales qui caractérisaient l’époque classique du féodalisme militaire ont commencé à céder la place aux plus grandes concentrations de pouvoir étatique, notamment à travers l’introduction d’armées permanentes et, partiellement afin de les payer, d’une taxation centralisée régulière. La guerre et les taxes impliquent toutes les deux des bureaucraties, ce qui nécessite une version de la langue locale compréhensible à travers tout le territoire étatique, favorisant l’activité commerciale et renforçant ensuite le deuxième élément, le linguistique, abordé ci-dessus.

Le quatrième et dernier élément est la Réforme protestante qui a fait de la religion davantage qu’un travestissement idéologique de la dynastie au pouvoir. Dans tous les territoires où le protestantisme est devenu la religion dominante après 1517, il a contribué à la formation de la conscience nationale en permettant aux communautés religieuses de se définir contre les institutions intra-territoriales de l’Église catholique romaine et le Saint-Empire romain germanique. Cela s’est fait en partie à travers la disponibilité de la Bible dans les langues vernaculaires, mais cela dépendait aussi des cadres linguistiques pré-existants dans lesquels les transactions de marché et l’administration de l’État étaient réalisées. Bref, le protestantisme a seulement agi en tant que stimulus de la conscience nationale dans la mesure où le développement du capitalisme lui a fourni le cadre pour le faire. Naturellement, le processus est allé le plus loin en Angleterre, mais même là-bas ce fut seulement avec la mort d’Elisabeth en 1603 que le protestantisme a été séparé de la solidarité de règne avec le monarque.

Toutefois, en dehors d’une poignée de pays, le capitalisme et l’industrialisation sont arrivés en même temps. Ainsi, dans ce sens Gellner a raison de dire que le nationalisme de masse a été le produit de l’industrialisation mais cette vision est trop centrée sur la fonctionnalité du nationalisme pour les sociétés industrielles. Au moins autant d’attention devrait être portée à la manière dont l’industrialisation, et le processus associé de l’urbanisation, ont produit les changements dans la conscience humaine qui ont rendu le nationalisme possible (pour les classes subordonnées), et à la manière dont les sociétés plus complexes qu’ils ont produit ont rendu le nationalisme nécessaire (pour la classe dominante). Il est bien trop facile d’ignorer combien ces expériences ont été sans précédent (et le sont toujours) pour les peuples qui les ont subi.

Vous soulignez que le capitalisme est un système d’accumulation concurrentiel basé sur le travail salarié. Ces deux aspects indiquent les raisons de la persistance du système inter-étatique : premièrement, le besoin pour les capitaux d’être agrégés territorialement pour des raisons de compétitivité ; deuxièmement, le besoin pour ce territoire d’avoir une base idéologique – le nationalisme – qui peut être utilisée pour lier la classe ouvrière à l’État et au capital2. Vous regrettez que des analyses accordent trop d’importance soit à la politique domestique soit aux relations géopolitiques. Comment peut-on discuter l’État-nation de manière plus équilibrée ?

ND : Une partie du problème provient de la manière dont l’université est divisée en disciplines plus ou moins arbitrairement définies. Ainsi, la conscience nationale est un sujet pour la psychologie sociale tandis que l’État-nation est le territoire des relations internationales. Cette manière d’étudier le monde, qui était aussi étrangère à Adam Smith qu’à Karl Marx, a l’effet idéologique escompté de fragmenter notre compréhension de comment il fonctionne. Cela peut arriver, bien sûr, que quelqu’un ait besoin d’explorer un aspect spécifique de l’ensemble social mais cela ne peut être effectué de façon satisfaisante qu’en gardant à l’esprit que peu importe combien un sujet est microscopique, il fait partie d’un ensemble plus grand dont sa signification est dérivée. Il n’y a pas de manière particulièrement spécifique de traiter la fragmentation académique par rapport au sujet de la nation, à part en mettant au premier plan la notion de la totalité en relation avec lui, comme dans le cas de n’importe quel autre sujet.

Pouvez-vous éclairer pourquoi « la conscience nationale n’est pas en compétition directe avec la conscience de classe révolutionnaire, mais l’est en tant qu’élément clé de la conscience de classe réformiste3» et ses conséquences pour un agenda révolutionnaire ?

ND : La conscience réformiste a été décrite de façon célèbre par Gramsci comme comme une conscience « contradictoire » ; d’une part acceptant la permanence du système, d’autre part rejetant les effets de son fonctionnement. L’expression la plus basique de cette contradiction est l’acceptation par les travailleurs du système salarial, accompagnée par le rejet du niveau des salaires qu’on leur offre – mais cet exemple s’étend à tous les aspects de la vie sociale. Les travailleurs restent nationalistes dans la mesure où ils restent réformistes. Et du point de vue de la classe capitaliste dans les nations spécifiques, il est absolument nécessaire qu’il en soit ainsi. Le danger est toujours que les travailleurs s’identifient, non pas avec l’intérêt « national » de l’État dans lequel il leur arrive d’être situés, mais avec l’intérêt de la classe à laquelle ils sont condamnés à appartenir, peu importe l’accident de la localisation géographique. C’est pour cette raison que le nationalisme ne devrait pas être considéré comme quelque chose qui « arrive » seulement lors de mouvements séparatistes d’un côté ou lors de manifestations fascistes ou impérialistes de l’autre côté : le système capitaliste génère le nationalisme comme une condition nécessaire quotidienne de son existence. Il développe des capacités structurelles nouvelles, de nouveaux modes d’expérience et de nouveaux besoins psychologiques chez les personnes qui ont à travailler dans les usines et à vivre dans les villes. C’est ce besoin de compensation psychique face aux frustrations continuelles de la société capitaliste que comble le nationalisme, en l’absence de conscience de classe révolutionnaire et en liaison avec la conscience de classe réformiste. On peut dire que les origines de la conscience nationale correspondent à l’émergence d’un ensemble d’identités qui coïncident avec les conditions historiques de l’aliénation généralisée ; mais les besoins produits par l’industrialisation capitaliste durent aussi longtemps que le système lui-même.

Il est impératif pour le capital que la loyauté envers un État soit assurée, et la nation en est le moyen. On a souvent demandé aux travailleurs d’accepter des hausses du taux d’intérêt, des baisses de salaires et de service public ou la participation dans des guerres impérialistes, mais ça n’a jamais été présenté comme quelque chose qu’on faisait « pour le capitalisme », mais plutôt pour une nation particulière, pour « l’intérêt national ». Ce n’est pas seulement l’État qui formule de tels appels. Les organisations de la classe ouvrière elles-mêmes renforcent la conscience de classe réformiste au sein d’un contexte national. Au niveau le plus élémentaire, c’est parce que de telles organisations refusent de contester le nationalisme comme cadre du discours politique, par crainte d’être considérées comme antipatriotiques. Mais c’est surtout parce qu’elles cherchent soit à influencer soit à déterminer la politique dans les limites de l’État-nation existant. C’est pour cela que le nationalisme est typiquement investi dans le caractère contradictoire de la vision du monde réformiste.

À l’encontre de l’affirmation répandue que le néolibéralisme n’a pas besoin d’État, vous considérez qu’il n’a pas seulement besoin de l’État mais, en référence à David Harvey, vous soutenez que l’État néolibéral « a besoin du nationalisme d’un certain type pour survivre4». Pouvez-vous expliquer ce lien ?

ND : En un sens, ce n’est que la forme contemporaine de la nécessité générale pour le capitalisme que nous venons de discuter. L’organisation néolibérale du capitalisme se caractérise par trois tendances principales : la transformation de rapports humains en rapports marchands, la réduction des capacités humaines à de simples facteurs de production et l’auto-identification première des êtres humains à des consommateurs. Il en résulte l’augmentation des niveaux d’atomisation et d’aliénation à un dégré précédemment inimaginable, avec des conséquences potentiellement dangereuses pour le capital, qui doit toujours parvenir à l’acceptation tacite, et de préférence au soutien actif de la classe ouvrière dans le processus de sa propre exploitation. Sinon le système est potentiellement menacé soit par un effondrement social puisque les consommateurs individualisés transfèrent la compétitivité du marché vers tous les autres domaines de la vie, soit par un conflit social puisque les travailleurs commencent à découvrir ou redécouvrir leur conscience de classe et se mobilisent pour leurs intérêts collectifs. Or, la répression toute seule ne produira pas le degré d’acceptation bienveillante que le système exige. Dans ces circonstances, le nationalisme joue trois rôles. D’abord, il fournit une sorte de compensation psychique pour les producteurs directs qui ne peut pas être obtenu de la simple consommation de marchandises. Ce n’est, comme ils disent, pas un hasard que le tournant nationaliste dans l’idéologie de la classe dominante chinoise est devenu le plus marqué avec l’ouverture initiale de l’économie chinoise aux marchés mondiaux en 1978 et avec la suppression du mouvement pour des reformes politiques en 1989, qui ont été suivies par une « campagne d’éducation patriotique », dont le style général perdure jusqu’à présent. Deuxièmement, il agit comme moyen de recréation d’une cohésion politique qui est en train d’être perdue au niveau social. Troisièmement, il utilise ce sens de cohésion pour mobiliser les populations derrière la performance des capitaux nationaux et contre leur concurrents et rivaux. Ce dernier aspect exige un peu d’élaboration parce qu’il implique potentiellement des risques ou au moins des inconvénients pour le capital. Le nationalisme impérial déclenché par le parti conservateur avant 1997 par rapport à « l’Europe » ne visait pas l’UE parce qu’elle aurait été d’une quelconque manière hostile au néolibéralisme, mais comme détournement idéologique de l’échec du néolibéralisme à transformer les fortunes du capital britannique. Le nationalisme invoqué à cette fin constitue désormais un obstacle majeur pour les politiciens britanniques et les gestionnaires d’État qui veulent poursuivre une stratégie d’intégration européenne renforcée, peu importe à quel point c’est rationnel de leur point de vue, ce qu’on peut observer dans le référendum actuel sur l’adhésion britannique à l’UE.

Or, il y a aussi un autre danger pour les classes dominantes, à savoir que le nationalisme néolibéral va conduire à la fragmentation des États néolibéraux. La difficulté est plus profonde ici. Parce que le nationalisme est un aspect inévitable du développement capitaliste, la première réponse aux conditions intolérables est de chercher à établir un nouvel État-nation, bien que d’habitude ce soit seulement possible lorsqu’un certain niveau de conscience nationale existe déjà, comme c’est par exemple le cas en Écosse. Autrement dit, le néolibéralisme peut réclamer des nations mais il n’exige pas de nations particulières. Et invoquer le nationalisme comme contrepoids aux politiques économiques et sociales néolibérales peut impliquer un ensemble distinct de problèmes pour les classes dominantes individuelles : non pas des problèmes de l’ordre de la lutte des classes ou de la guerre de tous contre tous mais ceux impliquant les incertitudes et inconvénients causés par la fragmentation potentielle de l’État-nation. Ce résultat n’est généralement possible que lorsqu’une conscience nationale alternative existe et est associée à un territoire distinct au sein de l’État.

Malgré les risques et inconvénients pour le capital, l’alternative au nationalisme comme moyen d’assurer la loyauté même partielle de la classe des travailleurs envers l’État capitaliste et de prévenir la formation d’une conscience de classe révolutionnaire reste indéterminée. Est-ce que les loyautés pourraient être transférées vers le haut à un État global ou même régional ? Cela semble invraisemblable. Comme l’a remarqué Benedict Anderson jadis : qui mourrait pour le CEAM ou l’UE ? Mais les loyautés ne peuvent pas non plus être facilement transférées vers le bas aux capitaux individuels. Il est connu que des travailleurs soutiennent leur entreprise et sont même prêts à faire des sacrifices pour assurer la poursuite de l’activité. Or, cela tend à arriver lorsque les entreprises sont locales, bien établies et où les travailleurs sont embauchés sur le long terme. Lorsque les travailleurs font des sacrifices en termes de pertes d’emploi, de conditions de travail dégradées et de baisses réelles de salaires, ils ne le font pas par loyauté envers l’entreprise mais parce qu’ils ne voient pas d’alternative qui n’implique des conséquences plus funestes encore, comme la perte d’emploi. Des managers individuels ou des chefs d’équipe peuvent intérioriser l’ethos de McDonald’s ou de Wal-Mart mais les travailleurs du rang ne le peuvent pas : la réalité du conflit quotidien entre eux-mêmes et l’employeur est trop forte pour être surmontée. Au-delà de cela, même les entreprises qui maintiennent toujours une assurance maladie et un régime de retraite n’arrivent pas à fournir les fonctions intégratives que propose l’État-nation le plus faible. Les millionnaires du pétrole et célébrités des médias qui respectivement financent et représentent le Tea Party aux États-Unis peuvent avoir l’intention de rendre le pays encore plus sûr pour Wal-Mart et Wall Street ; mais leur rhétorique sur le marché libre doit toujours être exprimée de manière à reconquérir la nation de l’antéchrist marxiste dans la Maison Blanche et des élites progressistes qui menacent la liberté américaine, et non pour rétablir le taux de profit.

Tous les conflits sociaux ne peuvent pas être réduit à la lutte des classes. Lors de conflits récents comme en Yougoslavie et au Rwanda, mais aussi dans des affrontements liés à l’islam, le terme d’ethnicité a été imposé comme facteur explicatif majeur du conflit. Dans quelle mesure ce terme devrait-il être considéré comme instructif ?

ND : La manière dont la notion « d’ethnicité » est actuellement de plus en plus utilisée comporte un certain nombre de problèmes pour la gauche. Deux ressortent particulièrement. D’un côté, ceux qui approuvent l’ethnicité comme affirmation d’une identité culturelle, dans la mesure où ils mettent l’accent sur des différences supposées naturelles entre des groupes sociaux humains, prennent le risque de crédibiliser la forme que prend actuellement l’idéologie raciste. De l’autre côté, ceux qui désapprouvent l’ethnicité comme manifestation d’un tribalisme (réel ou imaginé) excluant prennent le risque, dans la mesure où ils suggèrent que des nationalismes « ethniques » sont particulièrement enclin à un comportement d’oppresseur, d’obscurcir les caractéristiques que tous les nationalismes ont en commun, qu’ils soient oppresseurs, opprimés ou en dehors de ces deux catégories.

« L’ethnicité » a été définie de trois manières : premièrement, les membres d’un groupe ont une ligne d’origine commune et par conséquent une parenté partagée ; deuxièmement, ils ont une position commune au sein de la division internationale du travail et par conséquent une position sociale en commun; et troisièmement, ils ont un ou plusieurs attributs culturels, une identité partagés. L’ethnicité définie dans le premier sens n’existe plus. En effet, même avant que le capitalisme ait pénétré tous les coins du monde à la recherche de marchés et de matières premières, la croissance du commerce, la conquête et la migration ont déjà rendu de plus en plus rare l’existence de bassins de gènes endogames. La deuxième signification conserve une certaine validité lorsqu’elle est utilisée pour décrire soit la manière dont des groupes sociaux des sociétés pré-capitalistes ont été utilisés par les colonialistes européens afin de classer la population comme groupe supposément endogame, soit la manière dont les migrations provoquées par le colonialisme ont poussé des groupes à se définir comme endogame ou en possession d’une certaine qualité ou caractéristique qui les distingue des populations indigènes autour d’eux. C’est la troisième signification qui est actuellement dominante et que je trouve la plus problématique puisqu’elle est effectivement une manière d’étiqueter des personnes à travers l’usage d’une super catégorie idéologique qui inclut pratiquement toutes les caractéristiques qu’elles peuvent plausiblement posséder.

Pour les socialistes, l’objectif est de dépasser les divisions qui sont de plus en plus décrites comme « ethniques » en éliminant les oppressions qui leur donnent une importance, plutôt que de les perpétuer ou d’en d’ajouter. Cela peut signifier soutenir des peuples et nations opprimés mais la notion « d’ethnicité » est finalement un moyen de diviser les gens en des classifications toujours plus arbitraires. Au mieux, sous couvert de célébrer la « différence culturelle », elle obscurcit ce que les gens ont en commun en mettant l’accent sur des aspects relativement superficiels de notre monde social. Au pire, dans une lutte pour des ressources rares, elle peut être utilisée comme un moyen de désigner certaines personnes pour la persécution.

En France l’idée d’Ernest Renan d’un nationalisme civique, opposé à un nationalisme ethnique est assez répandue. Dans la mesure où les deux types de nationalisme agissent dans le cadre d’un État-nation, est-ce qu’il peut y avoir une différence substantielle entre ces deux types de nationalisme supposément inflexibles et pures ?

ND : Le nationalisme « civique » est fréquemment présenté comme la seule véritable forme de nationalisme. Certains nationalismes sont considérés comme intrinsèquement oppresseurs parce qu’ils sont basés sur une identité « ethnique ». On oppose souvent ce type de nationalisme à celui décrit comme « civique » ou « social » – les nationalismes écossais et catalan sont par exemple fréquemment décrits de cette façon, ne fût-ce que par les Ecossais et les Catalans eux-mêmes. Ce qui est intéressant par rapport à l’argument sur le nationalisme « civique » est que c’est précisément lui qui a historiquement été utilisé pour défendre des nationalismes oppresseurs multi-nationaux comme celui de la Grande-Bretagne, en plus de ceux qui ont des constitutions républicaines comme la France. Des problèmes se posent aux socialistes lorsque l’on tente d’utiliser le nationalisme « civique » comme alternative au nationalisme « ethnique ». Premièrement, la catégorie du « civique » évite toute confrontation avec le fait qu’il y a certaines activités que les États-nations doivent entreprendre, peu importe combien ils peuvent être non-ethniques. Une de ces activités, que beaucoup de réfugiés de Syrie ou d’autres zones en guerre découvrent actuellement, est de défendre les frontières contre des personnes définies comme « ne faisant pas partie de notre nation ». La deuxième difficulté est que, comme je l’ai évoqué dans la réponse précédente, les ethnicités peuvent être inventées – soit par les ennemies pour catégoriser un groupe, soit par le groupe lui-même pour s’auto-identifier – sans la moindre référence aux liens de parenté réels ou imaginés : la culture peut aussi facilement être transformée en base d’ethnicité que le tribalisme du sang et de la terre. Toutefois, c’est précisément parce que l’ethnicité est une catégorie socialement construite que les catégorisations ethniques peuvent être produites partout avec les mêmes résultats désastreux que nous avons vus dans les Balkans, au Rwanda, en Irak et en Ukraine. Par conséquent, il n’y a aucune raison pour laquelle le nationalisme « civique » ne peut pas être transformé en nationalisme « ethnique » dans des conditions données, comme cela s’est passé en Allemagne – une société capitaliste moderne, développée et hautement cultivée – dans les années 1930. Bien entendu, cette conclusion est soigneusement ignorée par les adhérents du nationalisme « civique ».

Dans la Critique du programme de Gotha, Karl Marx a écrit que « la classe ouvrière doit s’organiser chez elle en tant que classe et que les pays respectifs sont le théâtre immédiat de sa lutte. C’est en cela que sa lutte de classe est nationale, non pas quant à son contenu, mais […] quant à sa forme.»5Dans quelle mesure une sortie de l’Union Européenne peut-elle contribuer à un rééquilibrage des forces en faveur de la classe des travailleurs en Europe ?

ND : L’UE et ses prédécesseurs ont toujours incarné la manière dont le capitalisme a été organisé à un moment donné. Autrement dit, il ne s’agit pas d’une structure suspendue au-dessus des transformations du système capitaliste reflétant les « valeurs européennes » ou d’autres fantaisies libérales. Dans la mesure où la transition au néolibéralisme a été imposée au sein des États-nations constituants, il est nécessairement intégré aux politiques et règles de l’UE, et en conséquence l’UE a commencé sa propre marche vers le néolibéralisme au plus tard avec l’Acte unique européen en 1986. Cela a été confirmé et approfondi à travers chaque pacte et traité ultérieur à partir de Maastricht en 1991. Ce qui a rendu le processus plus facile que dans les États-nations, c’est que l’UE a toujours manqué de la plupart des contraintes démocratiques qui ont au moins transformé la transition en un processus contesté en Grande-Bretagne ou Italie, même à l’époque où ce processus a plus ou moins incarné une conception plus social-démocrate de la propriété et du contrôle.

Hayek a argué en 1939 que le « fédéralisme inter-étatique » à l’échelle européenne serait désirable parce qu’il s’assurerait d’éloigner le plus possible l’activité économique de la responsabilité des politiciens interventionnistes, lesquels interfèrent avec le marché afin d’obtenir les voix d’électeurs essentiellement ignorants. L’UE a suivi le conseil de Hayek en centralisant le pouvoir entre les mains de responsables nommés, avant tout dans la commission, qui est la seule à disposer du pouvoir législatif à travers trois outils contraignants – les règlements, les directives et les décisions. Le parlement a le droit d’être consulté dans certaines circonstances mais n’a pas le droit d’initiative : dans ce contexte, il a beaucoup moins de pouvoir que n’importe quel gouvernement national, ou même n’importe quel gouvernement décentralisé comme en Écosse ou Catalogne. Or, cela n’est pas le seul déficit démocratique. Si la Commission est une instance supranationale, le conseil européen est intergouvernemental. Il est composé des chefs d’État ou de gouvernement des États-membres qui sont bien entendu élus dans leur propre pays mais ne le sont pas bien sûr par les habitants des autres pays dont ils décident du sort. Ces structures sont une raison pour laquelle nous devrions rejeter l’affirmation selon laquelle l’UE est susceptible d’être reformée comme n’importe quel État-nation. En effet, elle l’est beaucoup moins. Les États capitalistes sont une structure permanente jusqu’à ce qu’ils soient renversés, bien qu’ils puissent adopter des politiques différentes en fonction des partis politiques ou coalitions qui supervisent l’appareil, et ces politiques peuvent être plus ou moins avantageuses pour la classe ouvrière et les groupes opprimés. Le problème avec l’UE est que, même si elle n’est pas un État-nation, l’équilibre entre les gestionnaires d’État non-élus et les représentants élus pèse encore plus fortement en faveur des premiers dans l’UE que dans ses membres constituants. Des réformes ne sont jamais faciles à réaliser, en particulier sous le néolibéralisme puisqu’il a soustrait plusieurs mécanismes au contrôle des États. Néanmoins, elles ne sont pas impossibles à accomplir. Quoiqu’il en soit, il serait plus facile de réaliser des réformes progressistes dans n’importe quel État-membre que dans l’UE : au sein de cette dernière, de telles réformes exigent de gagner l’unanimité du Conseil. Des révolutions simultanées dans tous les 28 États-membres sont plus probables que cet événement.

Le deuxième aspect hayékien de l’UE est l’utilisation de politiques centrées sur des règles – concernant les limites des dépenses publiques, la dette comme proportion du PIB, la concurrence – limitant ce que les hommes et femmes politiques peuvent faire sous l’impulsion de leurs électorats. Puisque les règles ne permettent pas la dévaluation ou des niveaux de dépenses publiques ou de dette qui auraient été nécessaires pour stimuler l’économie, la seule réponse possible à la crise de 2008 est l’austérité. L’accolade de l’UE au Partenariat transatlantique de commerce et d’investissement (PTCI) – elle est beaucoup plus enthousiaste que Washington, accessoirement – et le potentiellement encore plus insidieux Accord sur le commerce des services (ACS) ne sont que les derniers et les plus extrêmes exemples de cela. Dans ce contexte, il me semble incroyable de voir comment certains peuvent aussi légèrement passer sous silence l’expérience grecque. Dans les révélations de Yanis Varoufakis sur ses rencontres avec la Troïka, ce sont les institutions de l’UE – la Banque centrale européenne et la Commission – et non pas le Fonds monétaire international qui ont été les plus inflexibles.

Le manque de démocratie et la présence de règles contraignantes sont des raisons suffisantes pour quitter l’UE mais il y en a au moins trois autres. Chacune d’entre elles atteste non seulement de la nature intrinsèquement réactionnaire du projet mais aussi de la façon dont il échoue même à accomplir le rôle pour lequel il est le plus célébré par les propulseurs libéraux : surmonter l’intérêt national. D’abord, l’UE est amenée à maintenir la structure des inégalités existantes entre les États-nations européens. Malgré tout les discours de « solidarité », c’est inévitable : une structure financière et industrielle élaborée pour répondre aux besoins des économies les plus performantes – la France et l’Allemagne, et depuis l’avènement de l’Euro de plus en plus pour les besoins de cette dernière – mais qui force les plus faibles à jouer selon les mêmes règles, ne peut que fonctionner à leur détriment, en particulier lorsqu’il n’y a pas de mécanisme de transfert de fonds ou de ressources au sein de l’UE comme cela peut être fait entre États-nations.

En deuxième lieu, bien que l’UE ne soit pas une puissance impérialiste elle-même, en tant qu’organisme collectif, elle agit toutefois de plus en plus comme adjoint de l’OTAN, et par conséquent comme soutien aux intérêts des États-Unis. Ce rôle a été inscrit dans l’ADN de l’UE depuis le début. Les États-Unis ont initialement encouragé et soutenu la formation des prédécesseurs de l’UE comme rempart contre leur rival impérial russe, et c’est la raison principale de l’absence de guerre en Europe (de l’ouest) entre 1945 et 1991 : bien qu’engagés dans la concurrence économique mutuelle, les États-membres de l’UE ont été unis derrière les États-Unis dans la même alliance géopolitique. Or, si l’UE elle-même n’agit pas comme puissance impériale, les principaux États-nations membres le font de manière croissante et ils ne se plient pas toujours absolument aux envies de Washington. Là encore, les plus puissants placent leurs intérêts propres au-dessus de ceux de la supposée unité européenne. Pour certains, cette domination impériale est externalisée, comme dans le cas de la présence française continuellement sous-estimée en Afrique centrale, mais pour d’autres cela se manifeste au cœur de l’Europe même – le plus visiblement dans le cas de l’Allemagne dont la reconnaissance de l’indépendance croate en 1992 a contribué au bain de sang yougoslave ultérieur.

Troisièmement, l’UE est structurellement raciste. L’idée même « d’Europe » est nécessairement exclusive. Peu de gens se souviennent aujourd’hui que le Maroc a formulé une demande d’adhésion à l’UE en septembre 1987, à la plus grande hilarité des commissaires, qui l’ont refusé pour le motif qu’il « ne remplit pas les critères d’adhésion ». La « liberté de mouvement » tant vantée au sein de l’UE est fondée sur le refus d’entrée de ceux de l’extérieur, comme le découvrent actuellement des dizaines de milliers de réfugiés désespérés. Le spectacle de ces personnes piégées dans des camps, derrière des clôtures de fil barbelé et face aux chiens de police et aux gaz lacrymogènes à la frontière de la civilisation européenne est assez obscène, mais il est amplifié par l’attitude des États membres eux-mêmes. À ce niveau, les intérêts individuels priment encore sur la barbarie collective, car les Accords de Schengen se résument à une défense généralisée des frontières individuelles contre les hordes étrangères.

Il y a un dernier argument positif pour l’UE qui tend à être exprimé par une partie de la gauche radicale. C’est que le capitalisme domine partout, depuis l’UE jusqu’à nos lieux de travail individuels. Or, selon leur récit, l’UE remplit au moins l’une des seules fonctions positives du capitalisme : elle réunit les travailleurs dans un plus grand ensemble et leur pression peut transformer ce cadre institutionnel. C’est un exemple classique où l’on prend nos désirs pour la réalité. L’UE organise la classe dominante, elle n’organise pas les travailleurs. Comme Trotsky l’a écrit jadis dans un autre contexte, un frein ne peut pas être utilisé comme accélérateur. Il n’y a pas de parti politiques, de syndicats ou mouvements pour toute l’UE. La solidarité à travers les frontières ne dépend pas de constitutions ou d’institutions mais de la volonté des travailleurs de se soutenir mutuellement, même s’ils vivent dans des pays différents. Au lieu d’invoquer les bataillons imaginaires de travailleurs organisés à l’échelle européenne, il serait plus utile de commencer à construire là où nous sommes. Il est improbable que la lutte contre le capitalisme néolibéral commence simultanément à travers toute l’UE ou qu’elle reste limitée à ses frontières. Nous allons probablement faire face à une série de mouvements inégaux, d’intensités différentes au sein des différents États-nations qui, si victorieux, pourraient former de nouvelles alliances et enfin les États-Unis socialistes d’Europe. Toutefois, cette vision ne peut pas être réalisée au sein de l’UE mais doit être construite à nouveau sur ses ruines.

Concernant la politique étrangère des États-Unis au Moyen-Orient, vous observez que « l’échec de fonder l’analyse sur la base de classe des États modernes conduit à une notion réductrice de ce qui est rationnel pour des gestionnaires d’État et par conséquent à l’échec de comprendre pourquoi ils mènent certaines actions6». Quelle est la place de l’anti-impérialisme dans le cadre d’une stratégie anticapitaliste ?

ND : Dans le passage que vous citez, j’ai essayé de répondre à certaines versions du « marxisme politique » associé à Brenner, Wood, Teschke et d’autres chez qui le capitalisme est réduit à la dépendance au marché ou contrainte du marché. Or, le capitalisme ne concerne pas seulement les marchés. Toutefois, dans le contexte spécifique de l’impérialisme, se focaliser sur les marchés conduit soit à des conclusions wébériennes (ce qu’elles sont effectivement) dans lesquelles la géopolitique est traitée comme une sphère séparée de l’économie, soit à considérer les décisions des politiciens et gestionnaires d’État comme « irrationnelles » parce qu’elles ne correspondent pas immédiatement aux besoins de groupes capitalistes spécifiques. Désormais il est clair que les compagnies pétrolières basées aux États-Unis n’ont pas été tout à fait enthousiasmées par la guerre en Irak, mais l’État capitaliste doit agir en faveur des intérêts du capital national dans son ensemble, et pas seulement en faveur de secteurs spécifiques. En fin de compte ce fut l’objectif de la guerre : les États-Unis enseignent aux anciens alliés et ennemies actuels ce qui pourrait leur arriver s’ils dépassent les lignes rouges, montrant ainsi aux alliés que les États-Unis sont toujours le seul État qui déploie les moyens militaires nécessaires pour soumettre les « États voyous », contrôlant l’accès chinois aux sources de pétrole et ainsi de suite – aucune de ces raison n’a beaucoup à voir avec la concurrence sur le marché en tant que telle. Ignorant la misère inqualifiable que l’invasion de l’Irak a causée aux irakiens, ce fut à la plupart des égards un échec pour les américains mais cela ne signifie pas qu’elle était irrationnelle. C’était un pari et le résultat a été contingent par rapport à un certain nombre de facteurs que les États-Unis n’ont pas pu prévoir, notamment le niveau d’opposition interne.

Comme ces remarques le suggèrent, je pense que l’anti-impérialisme fait nécessairement partie de toute stratégie anticapitaliste sérieuse mais il est important de comprendre ce que cela signifie. Une partie de l’incapacité de la gauche à formuler une position cohérente sur la situation actuelle au Moyen-Orient provient des staliniens et d’autres types de « socialisme par le haut » qui croient effectivement que par exemple Assad est un anti-impérialiste – ou qui de toute façon ne peuvent pas voir de perspective émancipatrice émergeant par en bas. Or, il y a aussi un problème de nature plus théorique qui prend deux formes. La première repose sur une série d’incompréhensions des positions marxistes classiques sur l’impérialisme et l’auto-détermination qui ont été établies immédiatement avant et pendant la Premièe guerre mondiale. L’autre, mélangeant l’erreur initiale, consiste à imaginer que ces positions peuvent simplement être transposées de la période pendant laquelle elles ont été formulées à la situation d’aujourd’hui sans la moindre tentative sérieuse d’évaluer ce qui a changé depuis (même si ce problème est rarement limité aux questions d’anti-impérialisme et d’auto-détermination).

Lorsque Karl Liebknecht a formulé le slogan « l’ennemi principal est dans notre pays », il n’a pas voulu insinuer que le seul ennemi est dans notre pays. Ici le contexte est crucial. La droite et le centre de la Deuxième Internationale ont justifié le soutien à « leurs » États pendant la Première guerre mondiale sur la base de l’auto-défense ou parce que l’autre côté était pire d’une certaine manière – moins démocratique, plus oppresseur vis-à-vis des peuples colonisés sous sa domination et ainsi de suite. C’est pour cette raison que comprendre la nature systémique de l’impérialisme a été si important : il n’était pas important de savoir qui a tiré les premiers coups dans la mesure où de toute façon la compétition entre les États dominants aurait tôt ou tard mené à la guerre. D’où la nécessité pour les militants révolutionnaires de s’opposer partout à l’État dans lequel ils se trouvent, plutôt que d’utiliser les actions de ses ennemis comme excuse pour ne pas faire cela. Or, Lénine n’a pas imaginé que l’opposition révolutionnaire à la barbarie russe lui impose de rester silencieuse face aux atrocités allemandes et de fait il n’est pas resté silencieux à propos de celles-ci. Le slogan « transformer la guerre impérialiste en guerre civile » était censé être applicable partout, dans les deux camps, de la Grande-Bretagne au Japon.

Au moins une partie des anti-impérialistes autoproclamés d’aujourd’hui a abandonné plusieurs aspects de cette tradition. Tout d’abord, l’impérialisme n’est plus compris comme un système, comme un aspect inévitable du capitalisme contemporain. Ils considèrent plutôt que l’impérialisme est une politique mise en œuvre par des gouvernements, ou que c’est un attribut possédé par des États-nations spécifiques, ou qu’il prend la forme d’êtres sensibles avec des capacités cognitives ou émotionnelles – comme dans ces formulations extraordinaires où l’impérialisme est réifié dans le sens où « un » impérialisme « veut », « a besoin de » ou « pense » ceci ou cela. Généralement, l’impérialisme états-unien est tenu pour responsable de n’importe quel événement ou processus depuis la formation de Daesh à la révolution ukrainienne : personne d’autre ne possède des capacités d’action ou n’a de motivations. Tout ce qui se passe est apparemment le résultat de la main omnipotente mais cachée de « l’impérialisme US ». Avec un ennemi aussi puissant, est-ce qu’on peut encore résister ? Parfois, les États-Unis sont remplacés par un « impérialisme occidental » indifférencié et unifié au sein duquel il n’y a pas d’intérêts conflictuels, de capitaux en concurrence ou des rivalités géopolitiques. L’impérialisme « occidental » est utilisé comme contrepoids à « l’est », supposément non-impérialiste. Maintenant, l’idée qu’il pourrait y avoir un État ouvrier « dégénéré » ou « déformé » dans lequel les vrais travailleurs n’ont pas seulement été sans pouvoir mais aussi assujettis à une oppression bureaucratique monstrueuse a toujours été du bavardage métaphysique. Toutefois, appeler à sa défense avait au moins une certaine consistance logique. Ce qui est assez incroyable est l’appel des staliniens et au moins de certains trotskystes orthodoxes à défendre, à disculper la Russie de Poutine ou la Syrie d’Assad – deux États corrompus, antidémocratiques et conventionnellement capitalistes. Si on poursuit ce raisonnement de façon logique, cela aurait mené en 2011 – et c’est vrai dans certains cas – à soutenir la révolution égyptienne (parce qu’elle a été dirigée contre un allié des États-Unis) mais à s’opposer à la révolution syrienne (parce qu’elle a été dirigée contre un ennemi des États-Unis). Il incombe aux révolutionnaires de l’ouest de s’opposer aux interventions sanglantes de leur gouvernement au Moyen-Orient et ailleurs, mais il n’y a aucune raison pour que cela implique de soutenir les régimes qui assassinent les travailleurs et les paysans qui sont la base de n’importe quel mouvement révolutionnaire futur.


Propos recueillis et traduits par Benjamin Birnbaum


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1.https://newleftreview.org/II/93/mike-davis-marx-s-lost-theory. [↩]
2.Davidson Neil, Nation-States, Chicago: Haymarket, 2016, p. 220. [↩]
3.Ibid., p. 70. [↩]
4.Harvey David, A Brief History of Neoliberalism, New York,: Oxford University Press, 2005, p. 85. [↩]
5.https://www.marxists.org/archive/marx/works/1875/gotha/ch01.htm. [↩]
6.Davidson, p. 228. [↩]

Neil Davidson


présentation du livre
Citation :
In his latest collection of essays, Neil Davidson brings his formidable analytical powers to bear on the concept of the capitalist nation-state. Through probing inquiry, Davidson draws out how nationalist ideology and consciousness is used to bind the subordinate classes to “the nation,” while simultaneously using “the state” as a means of conducting geopolitical competition for capital.

Dans son dernier recueil d'essais, Neil Davidson apporte ses formidables pouvoirs analytiques sur le concept de l'État-nation capitaliste. À travers cette enquête, Davidson fait ressortir comment l'idéologie et la conscience nationalistes sont utilisées pour lier les classes subordonnées à « la nation », et simultanément une aide de « l'État » comme moyen de mener la compétition géopolitique pour le capital.

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Sam 30 Avr - 6:29


Nuit Debout et critique de l'État-nation, aller-retour

dans ma réponse à Corinne Cerise à l'occasion du premier anniversaire de ce forum, j'ai écrit : « il nous faut engager un tournant plus radicalement communiste. »

dans le sujet Nuit Debout et d'autres, je me suis abstenu de répondre à la question Que faire ? comme à celle qu'on m'a opposée ailleurs « Qu'est-ce que tu proposes ? Rien. » Ne pas répondre par des recettes révolutionnaires est une chose, une autre de ne pas avoir une vision claire des conditions (!) pour qu'une conjoncture révolutionnaire soit produite par des luttes en portant le contenu quelles que soient leurs formes

c'est aussi à cela que sert une théorisation communiste, en tant que sa critique est celle des limites dans lesquelles les luttes actuelles butent sur le capitalisme non seulement comme structure économique d'exploitation et de dominations, mais que celles-ci s'appuient sur l'existence même des États-nations. Et comme le titre du sujet annonce analyses et théories, allons-y de la nôtre

Nuit Debout, comme on l'a vu, s'inscrit dans l'idéologie française comme moment semblable à d'autres luttes aux États-Unis, en Grèce, en Espagne... avec sa particularité nationale, souverainiste pour ne pas dire, justement, nationaliste, remontant à son histoire propre depuis la Révolution française

à cet égard le livre de Neil Davidson Nation-states, consciousness and competition, et l'interview accordée récemment à la revue Période (voir commentaire précédent) nous apportent des distinctions intéressantes

j'en reprend ici un extrait qui peut éclairer certains aspects des luttes actuelles en France, notamment ce moment Nuit Debout (voir le sujet)


Citation :
Période : Dans votre livre vous distinguez la conscience nationale du nationalisme. Pourriez-vous expliquer ces deux termes et les conséquences de cette distinction (aussi par rapport au concept d’identité) ?

ND : Les nations peuvent être définies soit de manière objective soit de manière subjective.

La première, qui généralement implique une check-list de facteurs comme la langue ou le territoire, bénéficie certainement d’une apparence de rigueur scientifique. Malheureusement, les nations ont une tendance à émerger au sein de groupes où ces facteurs sont absents, ce qui représente sans doute un inconvénient pour les chercheurs en sciences sociales et politique : dire aux Suisses qu’ils ne forment pas une nation parce qu’ils manquent de langue commune, ou aux kurdes qu’ils ne constituent pas une nation parce qu’ils manquent d’un territoire contigu a peu de chances de convaincre ces groupes.

En effet, la seule définition concevable d’une nation qui ne mène pas immédiatement vers des anomalies et exceptions est une définition subjective : un groupe de personnes se sent collectivement distinct d’autres groupes, habituellement pour des raisons historico-culturelles accumulées, mais ce n’est pas nécessairement le cas. Les raisons peuvent être différentes au cas par cas mais ce sentiment subjectif d’identification est la seule caractéristique qu’ils ont tous en commun. Ce sens de reconnaissance mutuelle est ce que j’appelle « conscience nationale » : une expression plus ou moins passive d’identification collective au sein d’un groupe social.

Il est parfaitement possible pour un peuple – y compris jusqu’à récemment la majorité des écossais et catalans modernes – de posséder une conscience nationale sans devenir nationalistes, mais il n’est pas possible d’être nationaliste sans avoir une conscience nationale.

La conscience nationale n’est pas la même chose que l’identité nationale. Les identités forment l’ensemble de tous les signes externes à travers lesquels les gens montrent à la fois à eux-mêmes et aux autres personnes comment ils ont choisi d’être catégorisés. Ces signes peuvent être aussi visibles que certains types de vêtements ou aussi audibles qu’une manière de parler, mais le plus souvent ils sont simplement les façons dont les gens répondent lorsqu’on les interroge. La conscience nationale est donc un état psychologique interne qui cherche à s’exprimer à travers les signes extérieurs de l’identité.

Le nationalisme est une participation plus ou moins active dans la mobilisation politique d’un groupe social pour la construction ou la défense d’un État. En tant qu’idéologie politique, le nationalisme – n’importe quel nationalisme, qu’il soit relativement progressiste ou absolument réactionnaire – implique deux principes incontournables : que le groupe national ait son propre État, peu importe les conséquences sociales ; et que ce qui unit le groupe national est plus significatif que ce que le divise, notamment la division de classe.

En fin de compte, il est possible de revendiquer un État-nation sans conscience nationale ni nationalisme : ce fut certainement le cas en Écosse pendant le référendum d’indépendance de 2014 lorsque beaucoup d’écossais ont mené la campagne et voté pour un État séparé pour des raisons sociales plutôt que nationales.



entre le 7 janvier 2015, attentat à Charlie Hebdo, et le 11 janvier, la manifestation franco-mondiale, j'ai souligné que cet appel à l'Union sacrée, comparé par les gauchistes à ceux de 1914, n'avait rien de nationaliste. Les distinctions opérées par Davidson sont ici précieuses. Il est dommage toutefois qu'il n'aborde pas (peut-être ailleurs, à vérifier) la notion de souverainisme

entre identité nationale et idéologie de l'État-nation et du peuple ensemble souverains, l'idéologie souverainiste (de droite ou de gauche, et Davidson sur ce point ne fait pas de différence non plus), elle est l'idéologie dominante, celle de la classe dominante, la classe souveraine... du capital

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Ven 24 Juin - 11:35




Nation, racisme et colonialité du pouvoir en France

Claude Bourguignon Rougier du Réseau d’Etudes Décoloniales 23 juin 2016

Citation :
Introduction

L’approche décoloniale peut-elle nous aider à comprendre ce qui se passe en France actuellement ? Peut-elle donner des pistes aux Occidentaux que nous sommes, coincés entre la montée de l’extrême droite, la disparition de la pensée critique, la confiscation du pouvoir par les « élites », la pression du terrorisme et la crise écologique ? Nous permettra-t-elle de sortir d’une approche eurocentrée et d’entamer avec les autres parties du monde un dialogue enfin digne de ce nom ? Donnera-t-elle aux luttes qui redémarrent une chance d’échapper à la colonialité du savoir qui les limite ?

Il me semble que c’est possible, et nécessaire.

Universalisme et antiracisme

Je prendrai pour exemple la question de ce que certains nomment le péril FN . Une partie croissante de la population française, dont une forte proportion de jeunes, s’est ralliée aux thèses racistes de ce parti, s’en accommode ou nie qu’elles existent. Les partis politiques démocratiques, surtout la gauche, mais aussi la droite, nous enjoignent de lutter contre cet épouvantail de la démocratie, en accomplissant notre devoir civique. Ils culpabilisent les abstentionnistes, lassés par les inconséquences, les renoncements et la lâcheté politique. Dans tous les cas, un antiracisme vertueux ou hypocrite, de gauche ou de droite, est mis en avant.

Mais qu’opposent nos politiques à l’abjection de ceux qu’ils présentent comme l’envers de la démocratie ?

Un universalisme abstrait, dont la trajectoire de SOS racisme rend compte, et l’invocation d’une démocratie qu’ils ne respectent pas. Ces coutumiers de la trahison, qu’il s’agisse des engagements non tenus ou du non respect des consultations citoyennes, (le referendum sur l’Europe, par exemple), menacent le citoyen : s’il ne vote pas, il sera accusé de favoriser l’essor de l’extrême droite, voire, sa prise du pouvoir, et s’il vote, il remettra en place ceux qui font semblant de le représenter et pratiquent la politique même qui permet au FN de prospérer, sur le terreau du désespoir et de la misère. Le vote n’est plus qu’une validation de qui est déjà décidé, sans nous . Tel est l’espace de liberté d’un citoyen , constamment rappelé à l’ordre au nom des principes égalitaires de la République. Principes qui, théoriquement, supposent un droit égal à l’éducation, à la santé, à l’emploi, au logement.

Mais dans la pratique, dans la réalité de la société française, cette égalité n’existe pas., ni entre ce qu’on appelait jadis les « classes », ni entre les groupes ethniques. Dès 1982, la marche des Beurs avait dénoncé l’abîme qui séparait le discours républicain de la réalité française de tous les jours, elle avait mis le doigt sur la réalité de la discrimination .

Pourquoi cette discrimination n’a-t-elle pas été combattue par les gouvernements qui assurent inscrire l’égalité au centre de leurs « valeurs ? Pourquoi reprocher au seul FN des manquements qui sont ceux de l’état et aussi de la nation ? Pourquoi, s’il faut vraiment lutter pour faire exister cette égalité, l’antiracisme, n’a -t-il été reconnu que lorsqu’il prenait les formes paternalistes du Touche pas à mon pote de SOS racisme, ? Pourquoi il y a -il eu invisibilisation ou diabolisation de ceux qui essayaient et essaient toujours de proposer une critique radicale, le cas du Parti des Indigènes de la République étant le plus représentatif ?

Comment en est-on arrivé là ?

Colonialité et colonialisme

Revenir sur les refoulés de l’histoire française, sur la nature particulière de notre universalisme nous apporterait des réponses, des pistes pour l’analyse . Mais il faudrait les envisager dans une perspective autre qu’historique. Et sortir de la confusion entre colonialisme et colonialité qui amène, au mieux, à chercher dans le passé l’explication du présent. Or, si le colonialisme c’est le passé, la colonialité, elle, marque notre présent.

Comment définir simplement cette idée de colonialité qu’Immanuel Wallerstein et Aníbal Quijano ont fait émerger dans la dernière décennie du XXe siècle ?

On pourrait dire que la colonialité, ce n’est pas un reste, une séquelle, c’est au contraire une continuité. Comme l’écrit Ramón Grosfoguel, il ne s’agit pas d’une de décolonisation qui serait encore incomplète, mais d’une structure profonde de la modernité. Avec le colonialisme s’installe cet enchevêtrement d’hégémonies politiques, économiques et culturelles qu’est le duo modernité/colonialité (Interview à paraître sur Réseau d’Etudes Décoloniales en juin 2016). Mais , lorsque ces réseaux se sont structurés, le colonialisme peut disparaître, il n’est plus nécessaire à la distribution inégale des ressources de la planète. Et, colonne vertébrale de ce système de systèmes, il y a ce que l’on pourrait appeler la racialisation, phénomène qui commence avec la Conquête de l’Amérique , ce processus de ségrégation et de hiérarchisation de groupes ethniques qui ne passe pas nécessairement par le marqueur race et de ce fait n’est pas toujours identifié . L’extraordinaire exploitation des Indiens puis des Noirs qui se mit alors en place eut été impossible à justifier si au même moment n’avait pas été « inventée » (le sociologue Aníbal Quijano parle de « l’invention » de la race) une hiérarchisation des êtres humains.

On connaît la fameuse controverse de Valladolid où s’illustrèrent Las Casas et Sépulveda.

L’important n’est pas qu’ elle ait conclu à l’humanité des Indiens, mais qu’un tel événement ait été possible que la raison ait été convoquée pour en finir avec un doute totalement déraisonnable. Ce qui se passe alors est au-delà de l’histoire du colonialisme : c’est la colonialité du savoir moderne qui s’affirme.

Pour Norman Ajari « Dans la perspective de la philosophie décoloniale, la controverse de Valladolid représente un événement décisif de l’histoire de la rationalité. Désormais, la mise en cause de l’appartenance au genre humain de tout un peuple peut apparaître comme un progrès et se présenter comme un exercice légitime et impartial de la pensée. En d’autres termes : c’est la possibilité que la contestation de l’humanité des Amérindiens ne soit que provisoire qui la légitime pleinement ».

Las Casas inaugure une séquence qui n’est pas encore terminée. Sepúlveda et le dominicain sont pris dans un même dispositif où s’articulent raison et violence, universalité et domination, ambivalence constitutive de la Modernité. Le colonialisme à l’espagnole commence avec la Controverse, auparavant, on est dans la guerre ou la « prise » . Lorsqu’on passe à la Conquête des âmes, on entre dans la colonisation. La colonialité, c’est notre lecture de la Controverse, lecture institutionnalisée par le système scolaire qui diffuse depuis des années en lycée les images pieuses d’un Las Casas libérateur, images curieusement en phase avec le credo laïc. La colonialité, c’est notre identification spontanée avec celui qui va en fait rendre possible la véritable Conquête, l’intrusion violente dans la subjectivité des Indiens, autrement nommée évangélisation, l’entreprise de destruction de la mémoire et des façons de penser, une forme extrême de ce que Foucault nommait le pouvoir pastoral et qui va probablement au delà. C’est notre propre subjectivité de modernes, pris dans un rapport de soumission-complicité à nos propres pouvoirs, et incapables de nous en extirper, que nous reconnaissons dans la mise au pas des Autres de la Modernité. Mais avec un différentiel, qui commence comme doute. Étrange démarche qui consiste à reconnaître le libre arbitre de l’Autre pour ordonner ensuite la destruction de l’ontologie qui l’a rendu possible. Si l’évangélisation est possible, c’est aussi parce qu’il y a reconnaissance d’un différentiel entre Eux et Nous. Ce différentiel avait -il une base biologique ou religieuse? L’accord n’est pas fait sur la question Au XVIe siècle , avec ce différentiel, comme le remarquent les anthropologues Eduardo Restrepo et Mari Sol de la Cadena, commence à se solidifier une des strates de ce modèle d’interpénétration entre savoir et pouvoir, évoluant avec les âges, qu’est le racisme.

Or, comment présente-t-on le racisme aujourd’hui ?

Comme une erreur scientifique : les races, ça n’existe pas . La race, c’est un préjugé dans lequel une conscience et une connaissance plus claire permettrait de ne pas tomber. Le sous-entendu est toujours le même, le racisme a un fondement biologique. Et la science vient au secours de la vérité.

La question politique et historique au centre du racisme sort du domaine public pour être réduite à une approche subjective, et c’est sur cette subjectivité que l’on se propose d’agir, de lutter, grâce à l’éducation, la pratique de la discussion rationnelle, le militantisme, la bonne volonté, l’invocation de l’Égalité républicaine, et l’objectivité scientifique.

Certes, les races, du point de vue scientifique, cela n’existe pas .Il n’y a pas de réalité biologique de la race. Mais il y a, malheureusement, une réalité géo-politique de la race. Il y a un fait social de la race. On pourrait dire, c’est un système, si cela n’évoquait pas un système de pensée, une idéologie. Regrettablement, en France, il y a aussi un consensus, entre citoyens, politiques et intellectuels, pour nier ce fait social. Ils confondent l’idéologie raciste et le fait social de la racialisation. Dans notre pays, il n’est pas concevable de remettre en question l’universalisme républicain et son enracinement dans une philosophie des Lumières qu’on pourrait dire « canonisée » . C’est pourquoi, malgré l’apport de penseurs qui nous ont fourni des outils pour analyser les rapports entre race, nation et état, ou entre race, nation et gouvernementalité (Bien que Foucault se soit défendu de faire une théorie de l’état , on peut en lire une en filigrane de son travail sur la gouvernementalité), les théories critiques du mythe républicain sur l’antiracisme, entendu ici au sens anthropologique d’événement fondateur ont très peu de chances d’être entendues.

L’impensé de la race et l’histoire française

Que des liens étroits se soient noués sous des formes diverses, entre l’idée de nation, d’universel et celle de race, c’est là une réalité que es historiens français eux-mêmes ont longtemps préféré ne pas voir. L’attachement passionné à la philosophie des Lumières, une certaine façon d’assumer l’héritage de notre révolution fondatrice, et un rapport encore peu critique à notre histoire impériale semble rendre compte d’une sorte de forclusion.

Pourtant, les pionniers de l’universalisme, les hommes des Lumières, ont pu dans un même temps construire une théorie des droits de l’homme, et de la liberté et élaborer de complexes schémas où il s’agissait de classer les hommes de la planète en fonction de la race à laquelle ils appartenaient. On connaît les classifications raciales de Kant et Hegel, et la hiérarchie établie entre les pays du globe par l’auteur de La raison dans l’Histoire . Comme l’écrivait un historien américain, Tyrell Stovall : «dans l’ensemble, les Lumières développèrent peu à peu un consensus affirmant l’infériorité des non-Blancs et les concevant comme des races séparées. En particulier, elles représentent les Européens blancs comme le plus beau et le plus intelligent des peuples, le modèle auquel tous les autres étaient comparés et invariablement trouvés inférieurs ». Quant à notre héritage révolutionnaire, il faudrait également que nous le considérions de façon plus critique , car c’est la République qui, dès ses débuts, tissa un lien entre race, nation et universel .« D’un côté, était membre de la communauté nationale quiconque acceptait les principes républicains, de l’autre la pratique d’une culture française spécifique était nécessaire à l’intégration ». Rend bien compte de cette ambiguïté le fait que les Juifs émancipés devaient renoncer au judaïsme.

Enfin, notre histoire coloniale , qui inventa la séparation entre les « sujets « coloniaux » et les « citoyens » français, séparation qui recoupe les différences raciales, opéra, avec sa « mission civilisatrice », une mise en équation inédite entre race et culture : en effet, l’État français avait fini par diviser le groupe des « sujets » racialisés à partir de leur capacité à intégrer ou non les codes culturels blancs ; d’un côté les« évolués », ( ceux qui avaient pu et su bénéficier de la dite mission, une infime minorité), de l’autre, les « assimilés » (l’immense majorité), ceux qui seraient toujours en dessous.

Inclure, exclure, les ambiguïtés de l’universalisme national

Alors, bien sur, nous dira-t-on, il ne s’agit pas de tout confondre ; tout cela concerne le colonialisme, justement, le rapport qui se met en place entre métropole et colonie. Et cette époque est révolue. Oui, mais l’illusion, toujours prégnante, d’un universalisme pur de la tache raciste, cette négation d’un lien originel entre race et nation, c’est aussi cela la colonialité, le déni de cette origine, et de cette continuité. Colonialité qui n’est plus seulement celle du pouvoir, mais celle du savoir commun aux membres de la nation.

Oui, il y a, dans notre dévotion pour l’universel, de la colonialité. L’universalisme est toujours situé du côté du Bien. Il ne fait de doute pour personne qu’il soit le pilier indestructible de la démocratie, de la défense des droits de l’homme, de la liberté et de l’égalité.

C’est oublier que cet universalisme s’incarne. Et qu’ il a aussi une face d’ombre, y compris sur le territoire français : on ne peut penser la formation de l’état français moderne hors de ces liens avec l’universalisme. Pierre Bourdieu avait consacré à ce sujet plusieurs cours, recueillis dans un livre, Sur L’état. Il expliquait comment le processus à travers lequel l’état s’était constitué avait été un processus de concentration et d’universalisation qui était en même temps un processus de monopolisation. Dans cette optique, l’universel s’avérait être une des formes du pouvoir, un pouvoir de faire exister mais aussi de faire disparaître. Bourdieu insistait donc sur la dialectique de l’intégration et de l’exclusion lorsqu’il décrivait les phases de la formation de l’état français « la première, celle de l’ intégration universalisante, la deuxième, celle de l’intégration aliénante, comme condition de la domination, de la soumission, de la dépossession » (p. 359). Il montrait qu’appartenance et exclusion sont deux moments nécessaires : « On a l’habitude de penser l’intégration comme le contraire de l’exclusion ; on a du mal a comprendre que pour être exclu comme pour être dominé il faut être intégré. Si on prend l’exemple de la lutte Algérie française, pourquoi les plus défavorables à l’intégration sont ils devenus à un certain moment intégrationnistes ? Parce que pour dominer les Arabes,il fallait les intégrer et en faire des « bougnoules », des dominés, racialement méprisés » ( p.360).

Nous remarquerons qu’il y a un parallèle entre le processus d ‘intégration /exclusion propre à l’état français, qui va créer par exemple les sujets un peu moins français, les Provençaux, les provinciaux, toujours en retard sur la capitale, et faire disparaître les identités concurrentes de celle de la France (l’exemple de l’acculturation provençale étant le plus éloquent), et ce que nous remarquions plus haut au sujet des « sujets » coloniaux, différents des » citoyens » français, ou des « évolués, », différents eux-mêmes des assimilés.

Foucault et Balibar ont interrogé le rapport qui lie la nation à l’universel et à la race. Balibar, en avançant l’idée d’ethnicité fictive, a montré que le message universel de la nation, pour être entendu avait besoin de s’adresser à quelqu’un, à un peuple. Et ce peuple qui devait acquérir une particularité ,on ne pouvait pas pas le constituer sur la seule base de la langue, il fallait l’idée de la culture commune, de la lignée, du sacrifice, des morts , le modèle de la famille et de la transmission fournissant celui de l’appartenance à la nation . Retour à cette idéologie du sang déjà présent dans la limpieza de sangre espagnole ?

Foucault fournit un modèle plus radical, en faisant du biologique le socle des états modernes, et la gestion de la vie comme la particularité de ce qu’il nommera ultérieurement les gouvernementalités. Il fait du racisme la façon qu’a l’état moderne de gérer la nation. A la fin de Il faut défendre la société, il écrit : « ce qui a inscrit le racisme dans les mécanismes de l’état, c’est bien l’émergence de ce bio pouvoir » (p.227). Ce bio-pouvoir, nom sous lequel il désigne l’apparition de la « population » en tant que masse d’êtres vivants don il faut gérer les flux( à travers la surveillance et le contrôle, la mise en normes) consacre en fait les noces entre la raison d’état et la raison scientifique (notre plus haute acception de la culture), plus précisément la théorie biologique, puisque « au fond, l’evolutionisme, (…) est devenu naturellement en quelques années, non pas seulement une manière de transcrire en termes biologiques le discours politique, non pas seulement une manière de cacher un discours politique sous un vêtement scientifique, mais vraiment une manière de penser les rapports de la colonisation, la nécessité des guerres, la criminalité, les phénomènes de la folie et la maladie mentale » (p. 229). Voilà qui remet en perspective notre vision de la vérité, de la science et du pouvoir. Nous y reviendrons plus bas.

L’équation race-culture

Les penseurs cités plus ont analysé un niveau de la relation état/nation/ race spécifique de la modernité et Foucault a interrogé le doublet race/culture comme un de ses traits. Mais leur approche reste marginale. Pour la plupart des Français, la race se serait bien constituée sur une base biologique a une époque donnée, et aurait fédère alors, avec les effets désastreux que l’on sait. Heureusement, aujourd’hui, la leçon aurait été tirée, la science aurait démontré l’inanité de cette théorie et nous aurions changé de paradigme. C’est là qu’intervient la nouvelle catégorie : la culture. La nation, désormais, regrouperait les Français autour de l’idée d’une culture commune et de valeurs universelles telles que la tolérance et la liberté. Cette conviction , amplement partagée, s’est exprimée lors des attentats de janvier, en 2015, lorsque la défense de la liberté d’expression rassembla les Français ; ou en novembre, 2015, lorsque la revendication d’un mode de vie ouvert, d’une culture hédoniste, du bien vivre ensemble, revint comme le signe identitaire national, ce qu’il s’agissait de défendre au mépris de la peur.

Mais quelle est cette culture que nous partageons ?

S’agit-il de ce qui a longtemps été considéré ici comme l’autre nom de la civilisation ? C’est-à-dire de cet ensemble de savoirs, de coutumes et de réalisations qui faisaient de la France un pays supérieur aux autres, lorsque notre mission civilisatrice nous enjoignait d’aller apporter notre exquise culture aux peuples inférieurs. ? Ou s’agit-il de la culture au sens anthropologique , cette même anthropologie qui s’était d’abord constituée sur une base raciale au XIX, et qui, au début du XX ,sous l’influence de Boas, voulut se couper de ce socle racialiste en propulsant la culture comme nouveau concept fondateur des sciences de l’homme ? Suivant la définition que l’on choisit, l’idée d’universel change : l’universel de la civilisation se veut au-delà des déterminations locales, il est une vérité pour tous les peuples (ce qui n’empêche pas que certains l’incarnent mieux que d’autres). L’universalité de la culture à la Boas fait de chaque culture un tout et réhabilite le singulier.

Les deux conceptions présentent le même impensé : elle prennent pour un indépassable la différence biologique /culturel.

Elles ne remettent pas en question le régime de vérité de la modernité.

Car après la décolonisation, en ne gardant que la culture, sommes nous bien certains d’avoir jeté aux orties la race ? Est-il possible de faire un tri comme si race et culture étaient des entités autonomes ? Le racisme n’existerait que s’il y a définition biologique du phénomène de la race, et avec la démonstration scientifique de son inexistence, on aurait réglé le problème et la race disparaîtrait? Mais si la catégorie du biologique était en fait une catégorie culturellement créée, au même titre que celle de culture ? Et si avec race et culture, il s’agissait d’un de ces dualismes fondateurs de la modernité (Arturo Escobar, El trasfondo de nuestra cultura, 2013. Traduction disponible sur RED à partir du mois de juillet 2016.), dans lequel chaque terme n’existe que dans son rapport à l’autre ?

Éliminer l’un des termes de ce rapport, garder l’autre intact, reviendrait alors à rendre invisible la circulation du phénomène racisme entre race et culture.

Dans Historizando raza, Eduardo Restrepo, colombien, spécialiste des communautés noires du pacifique, anthropologue engagé dans le soutien aux luttes de ces communautés, propose sur la question de la culture une réflexion qui s’appuie sur ce concept foucaldien : »La culture est ce régime de vérité qui correspond à des relations de savoir et de pouvoir spécifiques, avec des luttes permanentes pour l’hégémonie , cette dernière étant moins une domination pure et simple que l’espace où s’articulent les termes à partir desquels on pense et questionne le monde » ( Historizando, p.11). Mais il dépasse l’ethnocentrisme de l’approche française avec son articulation de l’idée de régime de vérité avec celle de culture : « les discours sur la culture construite comme l’antidote des discours sur la race, en fait, reproduisent la matrice de la pensée racialiste culturaliste dans laquelle ces deux concepts se sont mutuellement créés ».

Lorsqu’on parle de culture, implicitement, on parle de race. Pour Restrepo, penser le monde a travers la catégorie de la race est devenu possible à partir du moment où s’est produite une transformation anthropologique qui a commencé en Europe : la distinction physique/mental » D’autre part, il a fallu l’apparition de ces savoirs experts dont nous parle Foucault , qui s’occuperont de dessiner le visage des populations, qui rendront possible l’appréhension de ce physique et ce mental à partir du savoir biologique. On voit bien le lien entre la vision de Restrepo et celle de Foucault, exposée rapidement plus haut. Cette distinction physique /mental est notre ontologie. Elle nous empêche de voir ce que la culture doit à la race et vice versa. Mais Foucault, même s’il reconnaît que la colonisation a fourni les modèles de pouvoir qui fonctionneraient ensuite en Europe, en reste à l’histoire française ou européenne. Il ne resitue pas l’histoire du racisme dans la perspective mondiale qui est pourtant celle dans laquelle il s’est déployé. Il n’a pas de références à d’autres ontologies que celle de la modernité. Le reste du monde, les ex-colonisés, n’existe pas. D’où la difficulté de sortir du modèle décrit.

Les limites de la modernité apparaissent lorsqu’on s’intéresse à la race et les catégories qui l’informent perdent leurs contours. Philippe Descola, Bruno Latour, mais aussi Arturo Escobar, ou Marisol de la Cadena (Marisol de la Cadena a travaillé longtemps sur la notion de métissage et de race, collaboré avec Isabelle Stengers, Marylyn Strathern, Donna Haraway et Bruno Latour), nous aident à penser les enjeux politiques de la notion de culture, le contexte dans lequel elle a émerge, et les implications épistémologiques qui sont les siennes; car c’est d’epistémé qu’il faudra parler si nous voulons démêler ce qui nous arrive. L’épistémê que nous défendons, pour la plupart d’entre nous de bonne foi, s’organise autour de la notion d’universalisme. Et nous aurions tort de penser que le FN n’est pas sensible à cet universalisme, qu’entre leur vision des valeurs françaises et celle des démocrates antiracistes, l’abîme est absolu. C’est avec la critique de cet universalisme que le débat devra commencer. Pour cela ,comme le propose Eduardo Viveiros de Castro dans l’introduction de Métaphysiques cannibales, il faudra décoloniser la pensée.

Car si nous ne regardons pas en face la colonialité de notre savoir, si nous ne renonçons pas au rôle que nous nous arrogeons sur la planéte, si nous n’en finissons pas avec notre infinie condescendance, ce que l’on nomme, avec un ethnocentrisme navrant , la « barbarie », celle du FN, qui est aussi la nôtre, adviendra.


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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Sam 9 Juil - 7:51


article importé pour l'analyse des deux premières parties...


L’État nation vu par les sans papiers

Emmanuel Terray Actuel Marx 2008/2 (n° 44)

« Entre les migrants illégaux et l’État-nation, il y a de toute évidence un antagonisme. »

Plan de l'article
LA MIGRATION DANS LE MONDE D’AUJOURD’HUI
L’ÉTAT NATION AUJOURD’HUI
LE COMPROMIS : LA RECONNAISSANCE DE FACTO DE L’IMMIGRATION ILLÉGALE
L’AVENIR DE L’IMMIGRATION ILLÉGALE

Citation :
1
Anthropologue, africaniste, j’ai longuement travaillé en Afrique de l’Ouest : au Sénégal, au Ghana et surtout en Côte d’Ivoire. Or ce dernier pays compte près d’un tiers de migrants dans sa population et, dans les régions où j’ai conduit mes enquêtes, la plupart des manœuvres qui cultivaient les plantations de café et de cacao pour le compte de propriétaires ivoiriens étaient des migrants venus du Mali ou du Burkina. J’ai donc acquis durant mon séjour une première expérience de la question des migrations.

2
Cette question des migrations, je l’ai de nouveau abordée à Paris, à partir de 1996, quand j’ai résolu de soutenir la cause des « sans-papiers » (migrants illégaux) qui luttaient pour obtenir la régularisation de leur situation. J’ai alors participé à l’action d’un « collectif » (groupement) de sans-papiers parmi lesquels on trouvait des ressortissants de plus de trente nationalités différentes : Chinois, Turcs, Maghrébins, Africains, Haïtiens, Philippins, etc. Cela a été très intéressant de voir ces gens d’origines et de cultures très différentes s’unir et agir ensemble pour se faire reconnaître et faire admettre leur droit au séjour.

3
Quelles sont les étapes de l’itinéraire que je vous propose de parcourir avec moi ? Entre les migrants illégaux et l’État-nation, il y a de toute évidence un antagonisme. J’examinerai d’abord la situation des deux adversaires telle qu’elle se présente dans le monde d’aujourd’hui, marqué par le processus de la mondialisation. J’essaierai ensuite de montrer qu’entre les deux camps, s’est peu à peu établi un compromis, fondé sur une reconnaissance de facto de la migration illégale. Mais un tel compromis est instable, et je tenterai d’indiquer dans une dernière partie dans quelles directions il est susceptible d’évoluer à l’avenir.


LA MIGRATION DANS LE MONDE D’AUJOURD’HUI

4
Dans le monde d’aujourd’hui, la migration est un fait incontournable, qui relève non seulement de causes occasionnelles, mais aussi de causes structurelles liées à la nature même de notre système économique et social.

5
Bien entendu, certaines migrations sont produites par des catastrophes naturelles – sécheresses, inondations, etc. – ou des guerres, et on peut alors les regarder comme accidentelles. Mais, pour l’essentiel, la migration est l’effet des inégalités et des déséquilibres qui caractérisent notre monde, et elle est appelée à durer au moins autant que ces inégalités et ces déséquilibres.

6
Extrême ancienneté de la migration. Pour éviter toute erreur d’appréciation, il convient toutefois de rappeler que la migration est, dans l’histoire humaine, un phénomène très ancien. Sans remonter jusqu’à la préhistoire, j’observe tout de même que si, comme le veulent beaucoup de paléontologues, l’espèce humaine est originaire de la vallée de l’Omo au Kenya, alors c’est bien par voie de migration qu’elle s’est ensuite répandue sur l’ensemble de la planète. À la fin de l’époque romaine, ce sont des migrants venus de l’Est et du Nord qui ont transformé en profondeur le peuplement de l’Europe. Un peu plus tard, les Arabes ont quitté leur péninsule d’origine pour s’établir au Proche-Orient, au Machrek et au Maghreb. Quant au continent américain, il a d’abord accueilli des émigrants venus d’Asie et peut-être d’Océanie puis, à partir du XVIe siècle, par millions, des émigrants venus de toute l’Europe. Si je rappelle ces quelques faits, c’est pour marquer que, de tout temps, les hommes ont eu recours à la migration, et que les migrations d’aujourd’hui ne sont que la forme moderne d’une très ancienne liberté : celle d’aller et venir.

7
Dans le passé, la liberté d’aller et venir a été la première des libertés. Elle a existé bien avant la liberté d’association, la liberté de la presse, etc. Et, très longtemps, elle a été la définition même de la liberté : si l’esclave, enfermé dans la maison du maître, ou le serf, lié au domaine de son seigneur, n’étaient pas des hommes libres, c’est parce qu’ils ne disposaient pas de cette liberté d’aller et venir.

8
J’insiste sur ce point, car cet attachement à la liberté d’aller et venir est profondément enraciné dans l’esprit des migrants d’aujourd’hui : pour eux, la liberté d’aller et venir, c’est-à-dire la liberté d’émigrer et d’immigrer, est un droit fondamental de la personne humaine ou encore un droit naturel dont nul ne saurait les priver.

9
Cependant, la migration se transforme avec l’évolution du monde, et elle a pris des formes nouvelles avec l’avènement du capitalisme.

10
Capitalisme et migration. Au moins dans son modèle théorique, le capitalisme encourage indéniablement la migration. D’un côté, il implique la liberté du marché des capitaux : le capital va donc s’investir là où les profits sont les plus élevés, mais le jeu de la concurrence finit par égaliser les taux de profit – c’est ce mécanisme que Marx appelle la péréquation des taux de profit. Symétriquement, le capitalisme implique la liberté du marché du travail. Dans le capitalisme théorique, le travail devrait aller là où les salaires sont les plus élevés et la concurrence devrait produire une péréquation des salaires. Dans la réalité, cela ne se produit pas parce que des obstacles s’opposent à la libre circulation des travailleurs. Ces obstacles tiennent à la survivance de diverses formes de travail forcé, mais surtout à l’existence de frontières nationales, maintenues par les États-nations.

11
Je reviendrai sur ces frontières, mais je veux marquer tout de suite que, du point de vue de la logique immanente du capitalisme à l’état pur, elles sont imposées du dehors et apparaissent comme des phénomènes artificiels et « contre-nature ». Au reste, l’histoire montre que, depuis la révolution industrielle, les barrières opposées à la libre circulation du travail ont été levées sur des territoires de plus en plus étendus. Dès l’origine, le capital a libéré le travail en abolissant les liens de toute nature – esclavage, servage – qui entravaient ses mouvements. Mais, pendant une première période, les travailleurs n’ont pu se déplacer que sur des espaces restreints. En France, jusqu’à la Révolution française, des frontières intérieures séparaient les provinces du royaume les unes des autres, et c’est seulement au début du XIXe siècle que s’est formé un marché national du travail, sur toute l’étendue du territoire français. Durant la seconde moitié du XXe siècle, une nouvelle étape a été franchie : ce sont les frontières intérieures au continent européen qui ont été abolies, et l’Europe entière est en train de devenir un marché unifié du travail.

12
Du point de vue du capital, il n’y a aucune raison logique pour que ce processus d’élargissement prenne fin. Au reste, dans nos pays, le patronat est depuis longtemps favorable à la libre circulation des travailleurs, dont il espère qu’elle entraînerait une sensible réduction des salaires moyens. Un certain nombre de forces sociales s’opposent à cette libre circulation – l’État, le travail organisé – , mais il n’est pas sûr qu’elles auront toujours le dessus.

13
À son tour la mondialisation donne une nouvelle impulsion à la migration. Tout d’abord, la mondialisation réduit le coût des communications et des transports ; elle facilite donc considérablement les déplacements à travers le monde. Par ailleurs, elle répand dans le monde entier les informations sur la situation des pays les plus développés et les plus riches : elle intensifie donc les sollicitations au départ. Mais, à un niveau encore plus profond, la mondialisation instaure, entre le capital et le travail, un rapport de force de plus en plus inégal, et la migration apparaît alors comme un moyen privilégié de corriger le déséquilibre.

14
Dans son livre L’Inégalité du monde, l’économiste Pierre-Noël Giraud distingue des activités sédentaires – qui s’exercent sur un seul territoire – et des activités nomades – qui s’exercent sur plusieurs territoires. Du coup, il distingue un capitalisme à vocation sédentaire – où dominent les activités sédentaires – et un capitalisme à vocation nomade  [1]

– où dominent au contraire les activités nomades. Aux origines du capitalisme, nous avons assisté à la domination du capital marchand, fondé en particulier sur le commerce à longue distance. Nous pouvons donc parler d’une première époque, nomade, de l’histoire du capitalisme. Ensuite, c’est le capitalisme industriel qui a conquis la supériorité. Les activités industrielles sont liées à des territoires déterminés, soit en raison de la localisation des matières premières, soit en raison de la localisation des débouchés. Nous nous trouvons donc en présence d’une seconde époque, sédentaire. Mais avec la mondialisation, c’est le capital financier qui s’impose. Or, dans le capitalisme, l’argent a toujours été le facteur le plus mobile, et cette mobilité est encore accrue grâce au recours à l’informatique. Nous avons donc une troisième époque qui est de nouveau nomade.

15
Or ce qui est vrai dans le domaine militaire l’est aussi dans le domaine économique : aussitôt qu’ils s’affrontent, les nomades bénéficient d’une incontestable supériorité sur les sédentaires. Dans le domaine militaire, l’histoire des Mongols ou celle des Arabes démontre cette supériorité : les nomades peuvent frapper où ils veulent et quand ils veulent, se concentrer à leur guise, se retirer dans des sanctuaires inaccessibles en cas de besoin. Le capital financier bénéficie des mêmes avantages lorsqu’il entre en compétition avec ses deux partenaires sédentaires : le capital industriel et le travail. Le capital financier peut grâce à sa mobilité instaurer une mise en concurrence généralisée des firmes, des territoires et des travailleurs. Grâce à cette concurrence, il est en mesure d’acheter au moindre prix, de recruter les travailleurs aux salaires les plus bas, de privilégier les investissements les plus rentables, de se déplacer en permanence pour profiter des occasions les plus favorables et pour se retirer en cas de di?culté.

16
Le capital financier a pu ainsi asseoir sa domination sur le capital industriel et prélever une part grandissante de ses profits : il exige désormais un retour de 15 % dans des économies où la croissance est de 2 ou 3 %. Il oblige le capitalisme industriel à se transformer pour devenir plus rentable ; il le contraint enfin à se faire lui aussi plus mobile – c’est le phénomène des délocalisations – et à adopter pour son organisation le modèle du nomadisme, par la formation de grandes firmes multinationales opérant, elles aussi, sur plusieurs territoires. Surtout, le capital financier a établi sa domination sur le travail, et cela s’est traduit dans de nombreux pays par une redistribution importante de la valeur ajoutée au détriment du travail et au bénéfice du capital, ainsi que par un accroissement sans précédent de la flexibilité et de la précarité.

17
La migration apparaît alors comme la riposte du travail à la domination du capital financier. Puisque c’est à la nomadisation que le capital financier doit son actuelle suprématie, il s’agit de la contrebalancer par une nomadisation symétrique du travail, de façon à rétablir un équilibre au moins relatif. Il faut souligner ici que cette solution est le fait des travailleurs eux-mêmes. Comme je le montrerai plus loin, la décision d’émigrer est une décision individuelle ou familiale, et elle est toujours le résultat d’un calcul. On peut évoquer ici les remarques convergentes d’Albert Hirschman et d’Antonio Negri. Lorsqu’un individu se trouve confronté à une situation insupportable qu’il ne peut transformer, note Hirschman, le départ est un choix rationnel [2]

. Negri considère de même la migration non pas comme une fuite, mais comme une forme de résistance [3]

18
Mais c’est alors que les migrants se heurtent à l’État-nation.


L’ÉTAT NATION AUJOURD’HUI

19
Nous assistons incontestablement aujourd’hui à un déclin de l’État-nation : son pouvoir est rogné à la fois en bas et par en haut. Par en bas, il est rongé par la multiplication des particularismes et des affrontements communautaires qui menacent sa cohésion et parfois son existence même, comme le montre l’évolution actuelle de la Belgique. Par en haut, l’État-nation est frappé d’impuissance par le développement d’organisations internationales de toute nature, qui le dépouillent peu à peu de ses compétences et de ses pouvoirs. Je ne pense pas seulement aux organisations internationales « publiques » – ONU, OMC, OMS, BIT, EMI, Banque mondiale – mais aussi et surtout aux banques et aux firmes multinationales, auxquelles il faudrait ajouter pour être complet les organisations terroristes et les mafias. Dans une économie mondialisée, les « marges de manœuvre » dont disposent les États-nations dans le domaine économique et social sont de plus en plus réduites, et les peuples sont les spectateurs irrités ou résignés de cette paralysie.

20
Dans ces conditions, la frontière est le dernier instrument dont dispose l’État-nation pour intervenir et faire valoir son influence dans la sphère de l’économie mondialisée. Si l’on suit Pierre-Noël Giraud [4], c’est parce qu’il existe des frontières, susceptibles d’être ouvertes, entrouvertes ou fermées, que l’on peut continuer de considérer l’État-nation comme un facteur économique significatif.

21
Par ailleurs, il a de tout temps existé un rapport organique entre l’État-nation et son assise territoriale. Si, suivant Max Weber, l’on définit l’État par le monopole de la violence légitime, alors il est clair que ce monopole ne peut s’exercer qu’à l’intérieur d’un périmètre délimité. À l’intérieur de ce périmètre, en revanche, son autorité doit s’appesantir sur tous. C’est pourquoi l’État-nation recense et enregistre ses ressortissants : il veut savoir sur qui il peut compter en cas de mobilisation, de qui il est en droit d’exiger le versement des impôts, etc. C’est là ce qu’on appelle la souveraineté de l’État, et des individus qui prétendraient pénétrer sur le territoire de l’État ou s’y établir sans se faire connaître des autorités et sans se soumettre à elles constitueraient pour cette souveraineté un défi et une menace mortelle.

22
Pour les deux raisons que je viens d’énumérer, l’État considère que sa survie même est liée à la maîtrise de ses frontières. Au même moment, les migrants considèrent que ces frontières sont des obstacles inacceptables à leur liberté d’aller et venir. Dans de telles circonstances, toutes les conditions sont réunies pour une confrontation brutale.

23
La confrontation entre l’État-nation et les migrants. À première vue, c’est bien ce qui se produit. Dans de nombreux pays développés, la lutte contre l’immigration illégale est devenue en quelque sorte une grande cause nationale. L’immigration illégale est rendue responsable de tous les maux – chômage, criminalité, etc. – et les gouvernements de ces pays se fixent comme objectif o?ciel de l’éradiquer. À cette fin, de nombreux dispositifs de répression sont mis en place : barrières aux frontières pour empêcher les entrées, actions policières et camps d’internement à l’intérieur pour capturer les migrants avant de les expulser. Cette guerre à l’immigration illégale entraîne des expulsions par dizaines de milliers. De même, aux frontières maritimes de l’Europe, chaque année, des milliers de personnes meurent noyées en essayant de déjouer la surveillance des patrouilles et de gagner le continent.

24
En apparence, la lutte des migrants illégaux contre l’État-nation, c’est donc la lutte du pot de terre contre le pot de fer. En réalité, le rapport des forces est moins déséquilibré qu’il n’y paraît, pour quatre raisons au moins.

25
En premier lieu, comme je l’ai déjà indiqué, les décisions de migrer sont des décisions privées, prises par des individus ou par des familles qui estiment qu’en la circonstance, ils ou elles exercent un droit inaliénable. En conséquence, les États n’ont que très peu d’influence et d’emprise sur ce processus. L’État de départ n’est jamais consulté. Quant à l’État d’arrivée, s’il veut bien accorder un visa, on s’en félicitera, mais si le visa est refusé, on s’en passera. Dès lors, les États qui croient pouvoir maîtriser les migrations à l’aide d’accords internationaux se font des illusions sur la réalité de leur pouvoir.

26
Ceci est d’autant plus vrai qu’en la matière, les pays de départ n’ont aucun intérêt à coopérer avec les pays d’arrivée. Dans les pays de départ, en effet, les migrations permettent de réduire les tensions liées à l’exode rural, au sous-emploi et au chômage. Par ailleurs, une fois arrivés à destination, les migrants expédient à leurs proches restés au pays des sommes considérables, qui assurent la subsistance de centaines de milliers de personnes. Au Mali, par exemple, le montant de ces versements est supérieur de 50 % à l’aide publique française. Ainsi, les États de départ tirent de la migration des avantages considérables ; si les État d’arrivée veulent les convaincre de renoncer à ces avantages, ils devront acheter très cher ce renoncement.

27
En troisième lieu, surtout, dans leur combat contre l’État-nation, les migrants illégaux bénéficient des atouts du nombre et de la mobilité. Ils peuvent choisir le lieu, la date et les modalités de leurs tentatives d’entrée. Bref, nous retrouvons la supériorité du nomade sur le sédentaire, qui joue cette fois à leur profit. J’ai souvent comparé l’affrontement des migrants illégaux et des États nations au conflit qui peut opposer des fourmis à un éléphant. Imaginez qu’un éléphant veuille interdire aux fourmis l’accès de son territoire : il va tracer autour de celui-ci un chemin de ronde et, en parcourant ce chemin, il va écraser de ses énormes pattes des centaines de fourmis. Mais, dans les colonnes de fourmis, les assaillants sont des milliers : les pertes sont lourdes, mais la plupart d’entre eux finissent par passer. On peut évoquer aussi le célèbre duel de l’obus et de la cuirasse : le premier a toujours une longueur d’avance sur la seconde. On peut rappeler enfin que, dans le passé, toutes les tentatives pour arrêter la mobilité des hommes ont échoué : le limes romain comme la muraille de Chine ont été tournés avant d’être forcés. Enfin, au sein de sa propre population, l’État d’arrivée se heurte à des oppositions qui affaiblissent sa capacité de résistance. Parmi les opposants, on trouve d’abord bon nombre d’employeurs, heureux d’avoir accès à une main-d’œuvre bon marché, flexible et docile. On trouve ensuite les communautés de migrants déjà établies dans le pays, qui facilitent l’entrée et l’installation des nouveaux venus, auxquels ils sont liés par des rapports de parenté ou de voisinage. Enfin, les Églises et beaucoup d’organisations humanitaires protestent contre les brutalités infligées aux migrants illégaux lors des arrestations et des expulsions. Il s’agit de forces hétéroclites, bien incapables de s’unir dans une coalition efficace, mais dont les efforts parallèles peuvent affaiblir considérablement l’action des États.

28
Dans ces conditions, le rapport des forces est moins inégal qu’on pourrait le croire, et il conduit finalement à la mise en œuvre progressive d’un compromis, fondé sur la reconnaissance de facto et l’acceptation silencieuse de l’immigration illégale.


LE COMPROMIS : LA RECONNAISSANCE DE FACTO DE L’IMMIGRATION ILLÉGALE

29
Le paradoxe de Stalker. Dans un livre intitulé Workers without frontiers, publié en l’an 2000 par le Bureau International du Travail – International Labour Organisation –, Peter Stalker note deux faits en apparence contradictoires. D’un côté, le nombre total des migrants dans le monde s’accroît. Entre 1965 et 1990, il serait passé de 75 à 120 millions de personnes, soit une croissance annuelle de 1,9 % par an (p. 6), et l’on sait qu’il atteint aujourd’hui 200 millions. Or pendant la même période, les États d’arrivée traditionnels des migrants – l’Europe et l’Amérique du Nord, en particulier – ont adopté, en matière d’immigration, des politiques de plus en plus restrictives et ont mis en place à leurs frontières un contrôle de plus en plus strict. La confrontation de ces deux faits forme ce que l’on pourrait appeler le « paradoxe de Stalker » : la migration augmente alors que la législation s’efforce d’année en année de la restreindre. La solution du paradoxe n’est pas di?cile à trouver : les législations de plus en plus restrictives entraînent une réduction de l’immigration légale mais comme l’effectif total de l’immigration augmente, cela signifie que le volume de l’immigration illégale augmente encore plus vite.

30
Du coup, les frontières nationales jouent dans la réalité un rôle très différent de celui qui leur est o?ciellement attribué. Leur fonction n’est pas d’empêcher les migrants de passer : chacun sait aujourd’hui que cela n’est pas possible ; elle est de faire en sorte qu’en passant, les migrants subissent un changement radical de statut. Autrement dit, leur effet n’est pas quantitatif, il est qualitatif. Il ne réduit le volume de l’immigration qu’à la marge : les migrants passent, mais ils passent comme des illégaux, susceptibles d’être arrêtés à tout moment, privés de tout droit et de toute protection, exposés à toutes les délations et à tous les chantages et, par conséquent, disponibles pour toutes les exploitations et pour tous les esclavages.

31
La délocalisation sur place. Cette transformation du rôle des frontières rend possible la mise en œuvre d’un mécanisme que j’ai appelé ailleurs la « délocalisation sur place » [5]

32
Chacun sait aujourd’hui ce qu’est la délocalisation. Une entreprise dans laquelle les charges de main-d’œuvre sont importantes va installer sa production dans des pays où les salaires sont plus bas, le travail plus flexible et les protections moins contraignantes, de manière à augmenter substantiellement sa marge de profit en faisant baisser le coût du travail. Mais, de par la nature en quelque sorte matérielle de leur activité, certaines entreprises ne peuvent pas délocaliser. Un chantier du bâtiment se trouve nécessairement là où le bâtiment sera utilisé, un restaurant là où vivent ses clients. Grâce à la présence des immigrés illégaux, ces entreprises trouvent sur place une main-d’œuvre qui est placée dans les mêmes conditions que celle du tiers-monde – salaires très faibles, flexibilité totale, absence de toute protection – en raison de la vulnérabilité sociale et administrative des personnes concernées.

33
Pour que la délocalisation sur place puisse fonctionner, deux conditions doivent être remplies. La première est cette vulnérabilité sociale et administrative dont je viens de parler. C’est pour assurer cette vulnérabilité que les lois répressives sont adoptées et maintenues. En France, par exemple, le séjour et le travail irréguliers sont des délits passibles de peines de prison : même s’il n’est pas déféré au tribunal, le migrant illégal est toujours susceptible d’être expulsé par décision administrative. Il vit donc en état d’insécurité permanente. Au premier abord, on ne peut qu’être impressionné par la puissance de l’arsenal répressif organisé par l’État. Mais c’est précisément ici qu’intervient notre seconde condition : si la législation réprimant le séjour irrégulier était rigoureusement et intégralement appliquée, si les moyens nécessaires étaient affectés à cette application et si nos gouvernants n’étaient retenus par aucun scrupule politique ou humanitaire, il n’y aurait bientôt plus qu’un très petit nombre de migrants illégaux sur notre territoire, et la délocalisation sur place deviendrait impossible, Or on observe en réalité une application modulée et sélective de la loi : ainsi les migrants illégaux sont maintenus dans l’état de vulnérabilité qui les rend exploitables, mais en même temps, ils demeurent en nombre suffisant sur notre sol, ce qui fournit aux employeurs intéressés la main-d’œuvre dont ils ont besoin. Les deux aspects sont complémentaires : sans législation répressive, pas de vulnérabilité permettant l’exploitation ; mais sans application souple de cette législation, pas de travailleurs pour subir cette exploitation.

34
Prenons l’exemple de la France : l’an passé, 23 000 migrants illégaux ont été expulsés et, dans la quasi totalité des cas, cette expulsion a été vécue comme un drame par les intéressés. Mais, selon les statistiques du ministère français de l’intérieur, 400 000 migrants illégaux vivent sur le territoire français. Rapporté à ce total, le nombre des expulsions prend un autre sens. Si l’ambition est de chasser tous les migrants illégaux, il est manifestement insuffisant ; mais en vérité, il est à la fois assez élevé pour maintenir les immigrants illégaux dans l’insécurité et dans la peur, et assez faible pour qu’un nombre significatif d’entre eux reste à la disposition des employeurs.

35
Encore une fois, si la loi était intégralement appliquée, les immigrants illégaux seraient éliminés, mais si elle ne l’était pas du tout, le chantage à la délation deviendrait inefficace ; les immigrants illégaux ne se sentiraient plus menacés et ils seraient délivrés de cette fragilité administrative qui les transforme en main-d’œuvre corvéable à merci. La solution pratiquée est une voie médiane : tous ceux qui ont rencontré des immigrants illégaux savent bien qu’ils vivent en permanence dans la peur et qu’ils se conduisent en conséquence. Mais la plupart d’entre eux passent entre les mailles du filet et réussissent à se maintenir, souvent durant de longues années, en faisant pendant ce temps la prospérité de leurs employeurs.

36
Un compromis instable. À ce compromis, chacune des parties en présence trouve, dans un premier temps, son compte. La délocalisation sur place satisfait manifestement les employeurs des secteurs concernés. Les immigrants illégaux réussissent pour la plupart à entrer et à se maintenir sur le territoire du pays d’accueil, et ils y trouvent immédiatement du travail. Certes, leur situation est d’abord difficile, mais tous comptent sur leur détermination et leur talent pour l’améliorer. L’État-nation donne satisfaction aux employeurs : en tolérant le travail illégal, il conserve sur le sol national des activités qui, sans lui, seraient vouées à la disparition. Par ailleurs, en a?chant par des opérations spectaculaires sa fermeté à l’encontre des illégaux, il se donne l’apparence de défendre énergiquement la souveraineté nationale. Enfin, les mafias de passeurs profitent grandement du dispositif. Désireux de passer à tout prix, beaucoup de migrants illégaux ont recours aux services de ces mafias, qui les vendent de plus en plus cher à mesure que les contrôles se durcissent et qui finissent par réaliser un chiffre d’affaires et des bénéfices considérables.

37
Cependant, le compromis se découvre bientôt instable, parce que deux au moins des parties en présence ne le supportent pas dans la durée. D’un côté, les migrants illégaux se trouvent placés dans des conditions de vie et de travail très dures. Dans un premier temps, ils s’y résignent, mais bientôt ils ne les acceptent plus et s’engagent pour en sortir dans un combat collectif conduit au grand jour. Tous les pays de l’Europe de l’ouest aussi bien que les États-Unis ont été affectés par ces révoltes qui, certes, ne sont pas encore assez fortes pour modifier en profondeur l’attitude des États, mais qui remportent des succès partiels et sont une source permanente de tensions. De l’autre côté, il est difficile pour l’État de se satisfaire durablement du compromis. En premier lieu, le travail illégal représente pour lui un manque à gagner considérable en matière d’impôts et de cotisations sociales et, en ces temps de difficultés budgétaires, il ne saurait y être indifférent. En second lieu, en s’accommodant de fait de la présence de ces illégaux qu’il prétend pourtant voir éliminer, il donne un témoignage d’incohérence, que ses opposants d’extrême-droite ont tôt fait d’interpréter comme un témoignage d’impuissance. Enfin, comme je l’ai indiqué plus haut, l’État perçoit la présence sur son sol de nombreux migrants illégaux durablement établis comme un défi ou une atteinte intolérable à son autorité et à sa souveraineté.

38
Dans quel sens le compromis peut-il évoluer ? On peut essayer de pressentir ce que sera, dans les années qui viennent, l’avenir de l’immigration illégale.


L’AVENIR DE L’IMMIGRATION ILLÉGALE

39
Il me semble que deux voies s’ouvrent à l’immigration illégale. Je les appellerai, pour être bref, la voie espagnole et la voie sud-africaine.

40
La voie espagnole. Entre 1995 et 2005, l’Espagne a accueilli 3,3 millions de migrants et, en 2005, le gouvernement de M. Zapatero a procédé à la régularisation de quelque six cent mille immigrants illégaux, en dépit des critiques venues de son opposition et de certains pays voisins, dont la France. Or, au cours des mêmes dix années, la croissance annuelle de l’économie espagnole a été de 2,60 %, soit le double de la croissance française, et le chômage espagnol est passé de 18 à 8 %. Enfin, à la suite de la régularisation de 2005, le déficit des caisses de sécurité sociale espagnoles a été divisé par deux [6]

. La politique espagnole s’est manifestement inspirée d’un calcul keynésien : accroître le nombre des acteurs économiques, c’est accroître la production, la consommation et la demande sociale, c’est donc accélérer la croissance et créer de l’emploi. De ce point de vue, les événements ont largement ratifié la stratégie mise en œuvre. Bien entendu, M. Zapatero a pris des risques importants sur le plan politique, et l’avenir nous dira s’il est en mesure de les assumer. Il a cependant fait la démonstration que la régularisation des illégaux est une démarche tout à fait possible, qui n’entraîne nullement une crise économique, bien au contraire.

41
La voie sud-africaine. Pourtant, la grande majorité des pays d’Europe écartent la voie espagnole et s’engagent dans une autre direction. En premier lieu, la précarité et la flexibilité du travail progressent à vive allure dans ces pays, et le nombre des travailleurs pauvres s’accroît rapidement. Mais, du même coup, les conditions du travail légal se rapprochent des conditions du travail illégal. En d’autres termes, aux yeux des employeurs, le travail illégal perd peu à peu l’avantage comparatif dont il bénéficiait relativement au travail légal. Cette évolution sera encore accélérée par la politique que l’Union européenne s’apprête à adopter concernant les migrants légaux. Dans la logique des quotas, les migrants légaux seront affectés à un lieu et à un métier déterminé à l’avance ; leur droit au séjour sera subordonné à la possession d’un emploi ; en tout état de cause, la durée maximale du séjour sera limitée. Enfin, le migrant ne sera pas autorisé à faire venir sa famille. Ainsi le migrant légal sera placé dans une situation de subordination et d’insécurité qui le rapprochera beaucoup du migrant illégal.

42
Pourquoi parler de voie sud-africaine ? C’est que la solution envisagée est la reproduction à grande échelle de la politique appliquée par l’Afrique du Sud lors du second apartheid (ségrégation).

43
On sait qu’en 1948, l’Afrique du Sud, alors gouvernée par le Dr Malan, a institué un premier apartheid, fondé sur l’affirmation explicite de la supériorité raciale des Blancs. Du fait de la réprobation qu’il a suscitée dans le monde et des sanctions qu’elle a entraînées, ce premier apartheid s’est vite avéré intenable et, dans les années 1960, le Premier ministre Botha a institué un second apartheid, fondé sur d’autres principes.

44
La référence à la race a été abandonnée. Le territoire sud-africain a été partagé en deux : d’un côté, une zone métropolitaine où se trouvaient la population blanche, la totalité des grandes villes et l’essentiel des ressources, de l’autre côté, une ceinture de Bantoustans formellement indépendants, constitués de régions arides et stériles. Pour survivre, la population noire de ces Bantoustans était donc contrainte d’aller chercher du travail dans la zone métropolitaine, mais, dans cette zone, les migrants noirs étaient désormais regardés comme des étrangers placés en tant que tels dans une situation d’assujettissement et de précarité. C’est un dispositif de même nature que l’Union européenne s’apprête à mettre en place, le rôle des Bantoustans étant dévolu aux pays situés à la périphérie de l’Europe : Afrique de l’Ouest, Maghreb, Proche-Orient, Turquie, Moldavie, Ukraine, Biélorussie.

45
On voit ce qui oppose la voie espagnole à la voie sud-africaine. Dans le premier cas, les migrants illégaux sortent de leur condition par le haut et sont élevés au rang des migrants légaux. Dans le second cas, le mouvement s’opère en sens contraire : le statut des migrants légaux se dégrade et s’abaisse jusqu’à se confondre avec celui des migrants illégaux.

46
Quelle voie l’emportera ? Il est impossible de le dire aujourd’hui. Ce sont les luttes sociales qui en décideront. On peut seulement prévoir que ces luttes tiendront dans notre vie politique une place de plus en plus importante.



Notes

[1]
P.-N. Giraud, L’Inégalité du monde, Paris, Gallimard, 1996, pp. 52 sq.

[2]
A. O. Hirschman, Défection et prise de parole, traduit de l’anglais par Claude Besseyrias, Paris, Fayard, 1995, chap. II et III.

[3]
M. Hardt, A. Negri, Empire, traduit de l’américain par Denis-André Canal, Paris, Exils, 2000, pp. 477-478.

[4]
P.-N. Giraud, L’Inégalité du monde, op. cit., p. 30.

[5]
E. Terray, « Le travail des étrangers en situation irrégulière ou la délocalisation sur place », in E. Balibar, M. Chemillier-Gen-dreau, J. Costa-Lascoux, E. Terray, Sans-papiers : l’archaïsme fatal, Paris, La Découverte, 1999, pp. 9-34.

[6]
Le Monde, 1er septembre et 21 novembre 2006; Libération, 20 novembre 2006
.

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Jeu 18 Aoû - 17:41


importé de LA LOGIQUE COLONIALE, d'hier le COLONIALISME à aujourd'hui les COLONIALITÉS pour la raison que l'on trouvera expliquée au point 3)


Etat et colonisation au Moyen Age et à la Renaissance

sous la direction de Michel Balard ; Lyon : la Manufacture, 1989
Actes d'un colloque de 1987

quatrième de couverture
Citation :
État et colonisation... deux thèmes aux interférences multiples ! Dans sa genèse médiévale, l'État moderne ne se contente pas de se doter de structures internes; il est aussi l'initiateur d'entreprises coloniales qui orientent vers le monde extérieur les tensions qui lui ont sous-jacentes.

Colonies ou comptoirs, les établissements d'outre-mer sont le fait de petites communautés expatriées qui reproduisent en terre d'Orient les modèles de la métropole et qui entretiennent des liens complexes tant avec l'environnement indigène qu'avec le milieu dont elles sont issues. A leur tour, elles influencent le destin de la métropole. La colonisation y provoque un choc en retour, économique certes, mais aussi social et institutionnel.

Étudié dans la longue durée, à travers les exemples normands, génois, vénitien, castillan, ottoman et français, le phénomène de la colonisation médiévale présente une cohérence et une continuité incontestables. A l'aube des Temps modernes, les précédents médiévaux de la colonisation ont posé des problèmes d'avenir et esquissé des solutions fécondes.


un ouvrage dont les textes ont près de trente ans, intéressant pour nous à plus d'un titre :

1) il porte sur les rapports de la colonisation avec l'État, -les États, qui ne sont pas encore des États nations modernes -, et non avec le capitalisme, qui n'existait pas alors comme mode de production, et uniquement sous sa forme marchande.

2) des essais concernant des aspects très situés, par la force des choses, en raison des liens entre commerce et colonisation, celle-ci ne pénétrant pas encore l'intérieur des terres comme elle le fera plus tard, notamment en Afrique

cette approche complète par conséquent ce qui a fait jusque-là l'essentiel des rapports historiques entre capitalisme et colonisation, et aussi le fait que la plupart des textes décoloniaux font remonter l'histoire de la suprématie occidentale à la « découverte de l'Amérique, en 1492 par Collomb

3) j'ai déjà souligné l'intérêt de la critique décoloniale de l'État-nation, en allant jusqu'à considérer comme une urgence stratégique la critique de l'État-nation : de l'État ET de la nation. C'est un des points d'ancrage essentiel du croisement entre critique communiste et critique décoloniale, puisque la première est doublement et insécablement celle de l'État et du capital

4) le rôle des missionnaires en relation avec la conquête, et celui des femmes indigènes,- à poil, puisque la France d'alors ne se préoccupait pas du birkini porté par leurs descendantes -, qui semaient déjà leur trouble entre le sabre et le goupillon colonial

5) l'invention de la race et la fonction du racisme, pour le colonialisme puis le capitalisme

remarque : j'ai trouvé l'édition originale de 1989 chez un bouquiniste breton


sommaire
Citation :
Origines et structures des compagnies coloniales génoises (XIIIe-XVe siècle)
Heers, Jacques. • p. 17-33
 
Corses et Génois: éléments pour une phénoménologie de la colonisation dans la Méditerranée médiévale
Cancellieri, Jean-André. • p. 35-53
 
Besants et dinars à Gênes au XIIIe siècles
Jehel, Georges. • p. 55-70
 
Reflets du "Commonwealth" génois sur les institutions de la mère patrie
Pistarino, Geo. • p. 71-94
   
Les magistratures génoises pour l'Orient
Balletto, Laura. • p. 95-112
   
Les monuments des Génois en Turquie et leurs rapports avec Byzance
Düll, Siegrid. • p. 113-128
 
Résistance ou collaboration? Les Chypriotes sous la domination vénitienne
Arbel, Benjamin. • p. 131-143
 
La classe des propriétaires terriens franco-chypriotes et l'exploitation des ressources rurales de l'île de Chypre
Edbury, Peter W.. • p. 145-152

Modes de survivance, de transformation et d'adaptation du régime colonial latin de Chypre après la conquête ottomane
Kyrris, Costas P.. • p. 153-165

Les institutions génoises et les affaires de Chypre
Otten-Froux, Catherine. • p. 167-178
 
Les états féodaux et les conséquences de la croisade
Richard, Jean (Historiker). • p. 181-192
 
Les communes italiennes et les ordres militaires à Acre: aspects juridiques, territoriaux et militaires (1104-1187, 1191-1291)
Jacoby, David. • p. 193-214

Marché du travail, esclavage et travailleurs immigrés dans le nord-est de l'Italie (fin du XIVe siècle - milieu du XVe siècle)
Ducellier, Alain. • p. 217-249

La Tana au XVe siècle: comptoir ou colonie ?
Doumerc, Bernard. • p. 251-266

Les débuts des consulats italiens outre-mer
Racine, Pierre. • p. 267-276

Fiscalité et pouvoir colonial. Venise et le sel dalmate aux XVe et XVIe siècles
Hocquet, Jean-Claude. • p. 277-316
 
Habitat et peuplement en Sardaigne "pisane"
Tangheroni, Marco. • p. 319-330
 
De l'Etat de minorité à l'Etat de résistance: le cas de la Sicile normande
Bresc, Henri. • p. 331-346
 
La conquête normande de l'Italie: pouvoir et habitat
Martin, Jean-Marie • Noyé, Ghislaine. • p. 347-364

Italiens et Européens en Afrique du Nord pendant la deuxième moitié du XVe siècle. Contacts avec la population locale (d'après les archives de Gênes et de Savone)
Gourdin, Philippe. • p. 365-376

Les emprunts aux vaincus. Les conséquences de la "reconquête" sur l'organisation institutionnelle des Etats castillan et aragonais au Moyen Âge
Guichard, Pierre • Menjot, Denis. • p. 379-396
   
L'affirmation de l'Etat dans la colonisation castillane du bas Moyen Âge : la "Méditerranée atlantique"
Aznar Vallejo, Eduardo. • p. 397-409
     
Grecs et Latins à Trébizonde (XIIIe-XVe siècle). Collaboration économique, rapports politiques
Karpov, Sergej Pavlovich. • p. 413-424

Une révolte antigénoise en mer Noire et la riposte de Gênes (1433-1434)
Papacostea, Serban. • p. 441-442


du sexe et des curés, la colonisation dans tous ses états,
en attendant le burkini, la femme indigène ou le démon

difficile, du fait de l'extrême spécialisation des essais réunis dans ce livre, d'en relever des passages suffisamment synthétiques dans ce cadre. Pour un plaisir quasi burkinesque en cet été français dans tous ses états, le Brésil étant à l'honneur olympique, je donne un extrait de Les stratégies coloniales de la France au Brésil au XVIe siècle, par Frank Lestringant. On trouve ce texte ICI, repris dans le cadre d'un livre de l'auteur : L'expérience huguenote au Nouveau Monde : XVIe siècle, 1996


Citation :
[...]L'historiographie luso-brésilienne n'a du reste guère ménagé ses sarcasmes à l'endroit du « songe de la France antactique » et de son donquichotisme promoteur, le présomptueux chevalier de Malte Nicolas Durand de Villegagnon. Comparables à des « crabes » accrochés au roches du littoral, selon le mot dévastateur de frère Vicente de Salvador que leur applique Gilberto Freyre [Maîtres et esclaves, p. 40], les Français auraient été incapables de concevoir un plan de colonisation sérieux.

bien plus, à en croire le célèbre auteur de Casa-Grande e Senzala, l'interdit sexuel que l'austère Villegagnon avait prononcé à l'encontre des belles indigènes qui croisaient nues dans leurs canoës sous les « boulevards » et bastions de Fort-Coligny aurait été la cause immédiate de l'échec français du milieu du siècle, en interdisant le métissage et par conséquent l'enracinement des colons dans le luxuriant terreau tropical.



tout ça serait encore une histoire de curés plus ou moins compétents pour marier à la coloniale le sabre et le goupillon, les Capucins n'ayant pas les vertus des Jésuites, qui reprendraient plus tard le flambeau national. L'auteur précise, p. 474 :

Citation :
Trop humains en un sens et trop accessibles à l'altérité de l'Indien du Brésil, [les Capucins] n'hésitent pas, à l'instar de Claude d'Abbeville, à célébrer sa nudité ingénue et native, signe d'une indéniable innocence*, ou à excuser son cannibalisme sur l'appétit de vengeance - sentiment, on l'avouera, fort peu chrétien.

*  C. D'Abbeville, Histoire de la mission des pères capucins en Isle de Maragnan , Paris, François Huby, 1614, chap.46, f° 269 v) : « De la nudité des Indiens Tipinamba et des atours dont ils usent quelquefois ». Le père capucin , qui préfère la nudité des Indiennes aux « attifects des Dames mondaines » de la France [...]

A lire l'Histoire de la mission des pères capucins en Isle de Maragnan, on pourrait même craindre que l'action missionnaire de ces frères mineurs égarés en terre d'apostolat ne s'invertisse tout à coup, les éducateurs cédant aux délices de la vie sauvage. Le point d'équilibre est parfois difficile à maintenir, comme lors de cette scène fameuse, évoquée dans L'arrivée des pères capucins en Inde Nouvelle, appelée Maragnan (1612), où les Indiennes nues et rieuses font irruption pendant l'office dans la case qui tient lieu d'église et en rompent la porte pour pouvoir admirer tout à leur aise, « ces grands prophètes de Dieu et de Toupan ». Un peu plus tard, les mêmes capucins doivent refuser les filles qui leur sont offertes avec les « mattelas de cotton » qu'ils ont demandés pour dormir.


d'autres passages sont plus "sérieux", qui tirent de ces faits et d'autres, des conclusions intéressantes quant aux rapports des premiers colons avec les colonisés et l'invention des races pour le racisme et son usage jamais démenti depuis pour le Capital et l'État

Citation :
... on s'aperçoit que ce sont bien les stades de colonisation qui déterminent le caractère du rapport à l'Indien et qui décident en fait de la « nature » qui lui est reconnue. [...] A l'émiettement de la perception initiale, partagée entre le rejet brutal et la curiosité fascinée, se substitue bientôt une image globalement négative, celle-là même qui appelle comme une nécessité et une urgence la conversion au christianisme. Telle est la distance qui sépare, par-delà soixante années, les témoignages respectifs de Pêro Vaz de Caminha et du jésuite Manoël da Nobrega.

Chez le premier, il n'existe encore ni « connaissance soutenue », comme le dit Margarido, ni projet conséquent visant à établir la mainmise sur l'autre.

Le second, dont le rôle directeur est bien connu dans la mise en place des réductions jésuites et plus généralement de l'appareil missionnaire catholique autour des années 1560, intègre l'Indien dans une perspective missiologique sans échappatoire.

Le Brésilien, qui renâcle et résiste à ses convertisseurs pour la plus grande gloire de Satan, est l'objet des comparaisons les plus désobligeantes. Sa couleur a viré du gris cendré (pardo) et du basané au noir, et il est assimilé aux corbeaux nécrophages et de mauvais augure qui eux, du moins, s'apprivoisent sans trop de difficulté.


intéressant encore, donc, puisque ces quelques lignes nous montrent aussi un exemple de comment la race, la race noire, fut inventée après la conquête coloniale, et du racisme qui en découle pour les besoins de la cause marchande, puis, plus tard capitaliste...


At the royal entry of Henry II in Rouen, 1 October 1550, about fifty naked men were employed to illustrate life in Brazil and a battle between the Tupinambá allies of the French, and the Tabajara Indians. Wikipédia France Antarctique

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Ven 26 Aoû - 18:01


burkini : la théorie territoriale du pâté de sable national ?

« Pour le sociologue, ce morceau de vêtement met en péril la nation »


si c'était vrai, ce ne serait pas pour me déplaire...
et l'on verrait Patlotch déambuler en burkini dans l'espace public


Burkini : derrière la laïcité, la nation

Mathieu Bock-Côté Le Figaro 18/08/2016

FIGAROVOX/ANALYSE - Le burkini est un « signe visible d'agressivité identitaire », explique Mathieu Bock-Côté. Pour le sociologue, ce morceau de vêtement met en péril la nation, qui n'est pas seulement une communauté de valeurs mais aussi une réalité historique.

Mathieu Bock-Côté est docteur en sociologie, chargé de cours aux HEC à Montréal et chroniqueur au Journal de Montréal et à Radio-Canada. Ses travaux portent principalement sur le multiculturalisme, les mutations de la démocratie contemporaine et la question nationale québécoise. Il est l'auteur d' Exercices politiques (VLB éditeur, 2013), de Fin de cycle: aux origines du malaise politique québécois (Boréal, 2012) et de La dénationalisation tranquille (Boréal, 2007). Son dernier livre, Le multiculturalisme comme religion politique, vient de paraître aux éditions du Cerf.


pâtés... châteaux... territoires... nations... la trace sur le sable des peuples désunis

les intertitres sont de la rédaction, tirés du texte : ils sont extra !
Citation :
Longtemps, devant la poussée de l'islamisme conquérant et la progression des mœurs qu'on lui associe, la France a cru que la laïcité était sa meilleure, et peut-être même sa seule ligne de défense. C'est en son nom que la France a cherché, sans trop y parvenir nécessairement, à contenir la progression du voile musulman, qui s'est d'abord présentée comme une revendication politique à l'école. Il fallait, disait-on, lutter contre les signes religieux ostentatoires et éviter le débordement des religions dans l'espace public mais on refusait plus souvent globalement de nommer l'islam, qui ne poserait pas de problèmes spécifiques. Tout comme la République avait remis le catholicisme à sa place en d'autres temps, elle se tournerait aujourd'hui vers l'islam. C'était le grand récit de la laïcité sûre d'elle-même.


Ceux qui souhaitent une société absolument universaliste,
purifiée de son ancrage historique particulier,
désirent une société déracinée et désincarnée.


Au fil du temps, toutefois, on a constaté que la laïcité était moins efficace que prévu devant une religion qui n'était pas simplement un double du catholicisme - toutes les religions ne sont pas interchangeables, d'ailleurs. Les mauvais esprits notèrent que la laïcité se montra à l'endroit de l'islam bien plus clémente qu'elle ne l'avait jamais été envers le catholicisme. Surtout, on a constaté que la laïcité laissée à elle-même, détachée de ce qu'on pourrait appeler les mœurs françaises, peut-être retournée contre les objectifs qu'on lui avait assignés. Ces dernières années, on a assisté à une redéfinition minimaliste de la laïcité, qui ne devrait plus chercher à contenir publiquement l'expression des religions. Et si un individu entend exprimer ses préférences spirituelles avec des vêtements particuliers, il devrait en être libre, même si la chose peut choquer une majorité vite accusée d'être frileuse et bornée.

On accusera surtout la laïcité de ne pas être neutre culturellement. La laïcité à la française serait d'abord et avant tout française. On lui reprochera même d'être le masque universaliste d'une culture particulière, qui chercherait, à travers elle, à maintenir et reconduire ses privilèges - c'est d'ailleurs le mauvais procès qu'on fait souvent au monde occidental, en oubliant que l'universalité n'est jamais immédiate et qu'elle a besoin, conséquemment, de médiations. Ceux qui souhaitent une société absolument universaliste, purifiée de son ancrage historique particulier, désirent en fait une société déracinée et désincarnée, délivrée de son expérience historique. Le modèle du patriotisme constitutionnel habermassien n'est pas adapté à l'homme réel. La culture n'est pas extérieure à l'homme, elle est constitutive de son identité.


La laïcité à la française est effectivement inscrite dans une culture particulière,
mais elle n'a pas à rougir de cela.


Paradoxalement, il y a une part de vérité dans ce procès: la laïcité à la française est effectivement inscrite dans une culture particulière, mais elle n'a pas à rougir de cela. Elle en représente certainement un pan important: c'est à travers la laïcité que la France entend réguler politiquement les religions. On ne saurait toutefois faire de la laïcité la seule expression légitime de l'identité française, qui la transcende et la déborde. Mais les nations occidentales, et la France ici connaît le même sort que les autres, ont tellement de difficulté à penser et assumer leur particularisme historique et leur héritage culturel singulier qu'elles ne savent plus vraiment comment lui assurer une traduction politique. Dès lors qu'on ne définit plus la nation comme une réalité historique mais comme une communauté de valeurs, on tombe dans ce piège qui condamne la nation à l'impuissance parce qu'elle ne parvient plus à expliciter son identité.

C'est tout cela que fait ressortir la querelle du burkini, qui ne porte pas que sur un morceau de vêtement, mais qui est un des signes visibles d'une forme d'agressivité identitaire à l'endroit des sociétés occidentales. La question du burkini, autrement dit, révèle l'impensé culturel de nos sociétés. C'est ce que disait à sa manière Henri Guaino en soutenant qu'elle posait moins un problème à la laïcité au sens strict qu'un problème de civilisation. En d'autres mots, on ne saurait se contenter d'une défense désincarnée de la civilisation occidentale, mais on devrait et on devra trouver une manière d'assumer politiquement la notion d'identité collective, chaque nation le faisant à sa manière, naturellement. De quelle manière conjuguer la citoyenneté avec les mœurs et inscrire l'identité dans la vie commune ?


C'est ce que disait Henri Guaino en soutenant que le burkini
posait moins un problème à la laïcité au sens strict qu'un problème de civilisation.


La chose n'est pas simple. Un certain libéralisme a complètement remodelé l'imaginaire démocratique en poussant à la privatisation complète des cultures, au point même de dénier leur existence. En parlant sans cesse de leur hybridité ou de la leur diversité, on en vient à croire qu'elles sont insaisissables et dénuées d'ancrages dans le réel. C'est faire fausse route. Si une culture n'est pas une essence, non plus d'une substance à jamais définie, comme si elle était dégagée de l'histoire, elle n'est pas sans épaisseur concrète non plus. Une culture, en fait, se noue dans un rapport à l'histoire et en vient à modeler l'expérience humaine de manière particulière. Elle s'exprime à travers des mœurs, qui lient une société au-delà des simples formes juridiques. Toutefois, car on ne saurait codifier juridiquement les mœurs sans les tuer ou les étouffer, de quelle manière conserver une culture sans pour autant l'enfermer dans un carcan juridique ?

La thèse est proscrite dans la sociologie officielle, mais toutes les cultures ne sont pas faites pour cohabiter dans un même espace politique. Ce qui heurte autant le commun des mortels dans le burkini, c'est qu'il représente un symbole agressif et militant du refus de l'intégration au monde occidental par une frange de l'islam qui ne doute pas de son droit de conquête. Il est devenu emblématique d'un communautarisme qui se définit contre la société d'accueil et qui entend même contester de la manière la plus visible qui soit sa manière de vivre et ses représentations sociales les plus profondes. Si le burkini heurte autant, c'est qu'il symbolise, bien plus qu'un refus de la laïcité. Il représente un refus de la France et de la civilisation dans laquelle elle s'inscrit. C'est le symbole militant d'une dissidence politique hostile qu'un relativisme inquiétant empêche de voir.


Toutes les cultures ne sont pas faites pour cohabiter dans un même espace politique.


Le burkini inscrit une frontière visuelle au cœur de l'espace public entre la nation et un islam aussi rigoriste que radical qui réclame un monopole sur la définition identitaire des musulmans, qu'il ne faudrait d'ailleurs pas lui concéder. Combattre le burkini s'inscrit ainsi dans une longue bataille qui s'amorce à peine contre un islamisme conquérant qui veut faire plier les sociétés européennes en imposant ses codes, et cela, en instrumentalisant et en détournant plus souvent qu'autrement les droits de l'homme, car il travaille à déconstruire la civilisation qui a imaginé les droits de l'homme. C'est dans une même perspective que la France a décidé d'interdire le voile intégral dans les rues ou les signes religieux ostentatoires à l'école. Il n'y a rien de ridicule à prendre au sérieux la portée politique de tels vêtements.


Il faut pousser l'islam à prendre le pli du monde occidental. Une pédagogie compréhensive ne suffira pas.


En un sens, il faut pousser l'islam à prendre le pli du monde occidental. Une pédagogie compréhensive ne suffira pas: il faut, d'une manière ou d'une autre, rappeler que la civilisation occidentale n'est pas optionnelle en Occident et que la culture française n'est pas optionnelle en France. C'est ainsi qu'à terme pourra émerger un islam de culture française acceptant d'évoluer dans un pays laïc de marque chrétienne. De ce point de vue, l'interdiction du burkini est légitime, même si certains peuvent préférer d'autres solutions. Les pays anglo-saxons qui se gaussent et ridiculisent la France en l'accusant de faire de la politique autour d'un maillot de bain témoignent d'un aveuglement politique effarant. En sermonnant la France, ils célèbrent leur propre vertu de la tolérance, sans se rendre compte qu'ils ont déjà capitulé en banalisant des pratiques ségrégationnistes.


La gauche multiculturaliste est tellement habitée par
le fantasme d'un Occident néocolonial et islamophobe
qu'elle embrasse systématiquement tout ce qui le conteste.


Et encore une fois, la gauche multiculturaliste se laisse prendre dans un piège qui l'amène à embrasser une pratique communautariste objectivement régressive qu'elle dénoncerait vigoureusement si elle se réclamait de la religion catholique. Mais elle est tellement habitée par le fantasme d'un Occident néocolonial et islamophobe qu'elle embrasse systématiquement tout ce qui le conteste. La sacralisation des minorités et de leurs revendications, quelles qu'elles soient, repose d'abord sur une diabolisation des majorités, toujours accusées d'être frileuses, portées au repli identitaire et animées par une pulsion xénophobe qu'il faudrait étouffer. Le burkini devient alors paradoxalement le nouveau symbole du combat pour les droits de l'homme, désormais associé aux revendications d'un islam qu'on s'imagine persécuté en Occident.

On me permettra une dernière considération. Pour peu qu'on reconnaisse qu'une civilisation, fondamentalement, noue ses premiers fils anthropologiques dans la définition du rapport entre l'homme et la femme, on peut croire que c'est la grandeur du monde occidental d'avoir mis de l'avant l'idée d'une visibilité de la femme, appelée à prendre pleinement ses droits dans la cité. Le burkini témoigne d'un tout autre rapport au monde: la femme, dans l'espace public, doit être voilée, masquée, dissimulée. Elle est ainsi niée et condamnée à l'effacement culturel. La question du burkini témoigne moins d'une querelle sur la laïcité que d'un conflit des anthropologies et d'une contradiction des codes les plus intimes qui les définissent. Quelle que soit la solution politique ou culturelle retenue, le monde occidental ne doit pas céder aux illusions humanitaires qui l'amèneraient à banaliser un symbole aussi ouvertement hostile à son endroit.


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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Lun 29 Aoû - 8:40


(modifié d'hier 20:15)

ce livre, Les banques centrales et l'État-nation, ne relève pas d'une critique de l'économie politique au sens marxien que nous entendons, mais il y participe en tant que description du système bancaire en relation avec l'État, les États, l'État-nation

il nous suggère que la critique de l'État-Nation (de l'État et de la nation) ne peut se faire sans celle de l'économie politique, autrement dit du capital

corollaire : la critique de l'État, qui est toujours concrètement un État-nation (ou l'internationalisme de classe entre États-nations) ne peut se limiter à celle de l'État comme pouvoir (d'État), pouvoir politique de domination et de police *

* je rejoins ici une remarque de Jacques Wajnsztejn dans La théorie de la communisation n’est pas un long fleuve tranquille, Commentaires critiques du livre de Léon de Mattis "Crises", septembre 2012


Jacques Wajnsztejn a écrit:
Ce qui est gênant dans tout cela c’est qu’on ne sait pas de quel État on parle ici : s’agit-il du concept d’État en général, de l’État dans sa forme État-nation, de l’État dans la « domi­na­tion réelle du capi­tal » ? Ce n’est pas précisé. En tous les cas, dans ce schéma déter­mi­niste, l’État n’est jamais analysé aussi comme une forme aliénée de l’uni­ver­sel ce qui expli­que pour­tant qu’on s’y atta­che et pas sim­ple­ment qu’on s’y sou­mette. [L'État] est vu unilatérale­ment comme une forme poli­ti­que de la domi­na­tion.


dans le cas de Léon de Mattis, auteur de "Mort à la démocratie", ce réductionnisme de la critique de l'État à celle de ses ins­ti­tu­tions poli­ti­ques est assez clair et logique. Plus généralement c'est peut-être par là que nous pouvons voir ce que certaines approches critiques ont de boiteuses chacune à leur manière. Je pense aux anarchistes et théoriciens décoloniaux dans la faiblesse de leurs critiques de l'économie politique, à la vulgate marxiste critique de l'État et du Capital qui n'articule les deux que par le pouvoir de l'État au service du Capital


Les banques centrales et l'État-nation

Olivier Feiertag, Michel Margairaz, et al.
Presses de Sciences Po | Hors collection

« toute l’histoire des banques centrales ramène à l’État, ou plutôt à l’État-nation »


Citation :
Toute la théorie standard du central banking s'est construite sur le modèle de l’indépendance de l’institut d’émission vis-à-vis de l’État. Pourtant toute l’histoire des banques centrales ramène à l’État, ou plutôt à l’État-nation.

Pour comprendre les raisons d’un tel paradoxe, cet ouvrage analyse l’évolution des rapports à l’État d’une quinzaine de banques centrales, représentatives de la diversité de ces institutions à travers le monde : vieilles banques d’émission dont la genèse remonte à l’Ancien Régime, banques nationales créées avec la vague nationaliste de la fin du XIXe siècle, banques centrales d’émission nées de la disparition des empires après la première guerre mondiale, instituts d’émission nationalisés constitués après la seconde guerre mondiale ou avec la décolonisation, banques centrales nationales, enfin, (re)fondées avec la fin de la guerre froide et la marche vers l’unification monétaire de l’Europe.

Deux traits communs ressortent de ces histoires croisées : l’ambivalence fondamentale des banques centrales situées à la zone frontière entre l’État-nation et le marché global, et leurs fonctions de stabilisation monétaire et financière qui en font des acteurs clés de régulation de la mondialisation.

Sommaire
Citation :
INTRODUCTION Olivier Feiertag

I - BANQUES D'ÉMISSION ET GENÈSE DE L'ÉTAT-NATION

Chapitre 1 / LES BANQUES CENTRALES ET LA NATION LE XIXe SIÈCLE
Pierre-Cyrille Hautcoeur

Chapitre 2 / FROM PARLIAMENTARY INSTITUTION TO A MODERN CENTRAL BANK
THE BANK OF SWEDEN
Anders Ögren

Chapitre 3 / CENTRAL BANKING IN THE EARLY U.S. AND THE DIFFUSION OF THE U.S. DOLLAR, 1781-1834
Jane Knodell

Chapitre 4 / LE RÔLE DE LA BANQUE DE FRANCE DANS L'ÉDIFICATION DE L'ÉTAT NAPOLÉONIEN
Emmanuel Prunaux

Chapitre 5 / L'INVENTION D'UN SYSTÈME MONÉTAIRE NATIONAL
BANQUES D'ÉMISSION, SUPERVISION BANCAIRE ET DÉVELOPPEMENT FINANCIER EN BELGIQUE (1822-1872)
Stefano Ugolini

Chapitre 6 / THE BANK OF SPAIN
A NATIONAL FINANCIAL INSTITUTION
Pablo Martín-Aceña, Elena Martínez-Ruiz, Pilar Noguès-Marco

II - DES BANQUES D'ÉMISSION IMPÉRIALES AUX BANQUES CENTRALES NATIONALES

Chapitre 7 / IMPERIAL CENTRAL BANKS?
THE BANK OF ENGLAND, THE LONDON & WESTMINSTER BANK, AND THE BRITISH EMPIRE BEFORE 1914
Bernard Attard

Chapitre 8 / STATE AND CENTRAL BANK IN NEW ZEALAND
Gary Hawke, John Singleton

Chapitre 9 / FROM CURRENCY BOARDS TO CENTRAL BANKS
NATIONALISM, REGIONALISM AND ECONOMIC DEVELOPMENT
Leigh A. Gardner

Chapitre 10 / DU FRANC CFA AU FRANC CFA
LA BANQUE CENTRALE DES ÉTATS D’AFRIQUE DE L’OUEST, LES ÉTATS AFRICAINS ET LA FRANCE (1955-1962)
Guia Migani

Chapitre 11 / ENTRE EUROPE ET OUTRE-MER
LES AVATARS DE LA BANQUE CENTRALE AU PORTUGAL
Nuno Valério

III - BANQUES CENTRALES ET CRISES DES ÉTATS-NATIONS

Chapitre 12 / BANQUES CENTRALES ET ÉTATS-NATIONS
CRISES ET COOPÉRATION MONÉTAIRE
Ivo Maes

Chapitre 13 / LE BANCO NACIONAL DE MÉXICO DE 1880 À LA RÉVOLUTION MEXICAINE (1910-1920)
BANQUE NATIONALE ET/OU BANQUE CENTRALE ?
Carlos Marichal, Ricardo Solis

Chapitre 14 / LES BANQUES CENTRALES EN GUERRE (1914-1918)
Bertrand Blancheton

Chapitre 15 / BANQUES CENTRALES, BANQUES PRIVÉES ET SOCIÉTÉ DES NATIONS (1919-1929)
Yann Decorzant

Chapitre 16 / PIERRE QUESNAY (1895-1937)
UN PARCOURS TRANSNATIONAL DE LA BANQUE DE France À LA BANQUE DES RÈGLEMENTS INTERNATIONAUX
Renaud Boulanger

IV - BANQUES CENTRALES ET CONSTRUCTION DES ÉCONOMIES NATIONALES

Chapitre 17 / LA PÉRIODE SINGULIÈRE OÙ LA BANQUE DE France S'EST NATIONALISÉE (1936-1966)
DE L’IMBRICATION DANS LA POLITIQUE NATIONALE DU CRÉDIT À LA TENTATION DE LA POLITIQUE MONÉTAIRE
Michel Margairaz

Chapitre 18 / THE DIVERSITY IN NATIONAL MONETARY AND CREDIT
POLICIES IN WESTERN EUROPE UNDER THE BRETTON WOODS SYSTEM
Éric Monnet

Chapitre 19 / BANQUE CENTRALE ET CONSTRUCTION DE L'ÉTAT-NATION DANS LES PAYS EN DÉVELOPPEMENT
LE CAS DE LA BANQUE DU LIBAN
Toni Sakr

V - BANQUES CENTRALES, CONSTRUCTION EUROPÉENNE ET MONDIALISATION

Chapitre 20 / JEU D'ÉCHELLES ET GOUVERNANCE DES BANQUES CENTRALES AU XXe SIÈCLE
Éric Bussière

Chapitre 21 / LES PROJETS MONÉTAIRES EUROPÉENS DE VICHY 535
Arnaud Manas

Chapitre 22 / A NEW MONETARY SYSTEM IN A CHANGING POLITY
CENTRAL BANKS, THE EEC AND THE CREATION OF THE EUROPEAN MONETARY SYSTEM
Emmanuel Mourlon-Druol

Chapitre 23 / LA RESTAURATION MONÉTAIRE LITUANIENNE (1989-1993)
Jérôme Blanc

Chapitre 24 / LES BANQUES CENTRALES ET LES ÉTATS DANS LA CRISE DE CHANGE DE 1992-1993
LE BAPTÊME DE LA MONNAIE UNIQUE 617
Olivier Feiertag

Chapitre 25 / LES BANQUES CENTRALES, LES NATIONS ET LES ÉTATS AUJOURD'HUI
Christian Noyer, Abdellatif Jouahri, Christian de Boissieu, Robert Frank

CONCLUSION
Michel Margairaz


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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Lun 5 Sep - 17:04


l'État--nation) et le capital comme économie politique

je ne donne qu'un extrait de l'article ci-dessous, qui montre que l'État n'est pas seulement, comme tend à le (faire) croire la vulgate anarchiste, au service du capital par la seule contrainte du maintien de l'ordre, mais également un acteur de l'économie politique qui n'est pas seulement soumis aux contraintes de l'économie (voir commentaires précédents) : l'État est dans un rapport social de pouvoir au sein de l'économie politique, comme l'indique son nom, sous-titre du Capital de Marx : critique de l'économie politique

la crise de l'État-nation est questionnée au point 27, mais de façon assez classique qui nous intéresse assez peu ici : « n’assiste-t-on pas à la fin de l’État-nation, tel qu’il a été considéré comme naturel depuis au moins les traités de Westphalie de 1648 ? [...] ces traités avaient en effet consacré la définition d’un État comme entité confondant un territoire, une population, voire une langue. »



Jalons pour une histoire des États face à la contrainte économique

Bernard Gazier Pouvoirs 2012/3 (n° 142) via CairnInfo

résumé
Citation :
Cet article cherche, en se centrant sur l’expérience des États occidentaux et en prenant un recul historique de plusieurs siècles, à préciser les principales contraintes économiques auxquelles ils ont fait face et les marges de manœuvre qu’ils ont pu exploiter. Après une première partie consacrée au repérage des diverses modalités d’États et de contraintes, l’article considère les séquences dans lesquelles les contraintes s’enchaînent, pour déboucher sur les changements majeurs apparus au xxe siècle.

Citation :
Insérant – inséré : métamorphoses et limites de l’État-nation

22
Il est alors naturel de distinguer plusieurs régimes d’interactions entre États, économie et société. Bruno Théret [10] isole ainsi, dans le cas français, trois « régimes fisco-financiers » successifs depuis la fin du Moyen Âge. Les deux premiers sont « territoriaux » et ils correspondent, d’une part, aux États absolutistes d’Ancien Régime, militaires, engagés dans un cycle guerrier sanctionné de manière systématique par des banqueroutes, et, d’autre part, à l’État rentier libéral du xixe siècle, dominé par les « notables » et soucieux de stabilité monétaire. Dans un tel contexte, au rebours des pratiques précédentes, la dette publique devient une « dette sacrée » (l’expression est de Léon Say, en 1899).

23
Toutefois cette période à la fois restrictive et relativement disciplinée prend fin lorsque apparaît progressivement, notamment au travers des deux guerres mondiales, un État de droit universaliste fondé sur l’insertion économique et sociale des classes salariées. Ce « régime fisco-financier », qui est le nôtre aujourd’hui, peut donc être qualifié de « salarial ». La dépense publique prend alors un autre rôle, directement économique, participant à l’accumulation du capital par la prise en charge directe d’une partie des coûts de la force de travail. L’orientation de ce nouvel État est, d’une part, l’investissement (dans les travailleurs, éventuellement dans les entreprises publiques) et, d’autre part, la discipline, obtenue par « violence symbolique » via l’éducation et la formation professionnelle. L’apparition de l’impôt personnel sur le revenu, mais aussi des cotisations sociales, transforme radicalement les modalités de prélèvement. Du côté des dépenses, un emploi public massif assure une emprise collective sur l’éducation et sur la santé. La socialisation des revenus permet alors la constitution de circuits de financements et de paiements affectant la moitié du pib. De telles modifications démultiplient les domaines d’intervention et les marges de manœuvre de l’État. Il en résulte un double mouvement de levée ou de déplacement d’anciennes contraintes, sur le financement à court terme et sur la conjoncture par exemple, et d’apparition de nouvelles contraintes avec l’inertie des engagements pris dans l’organisation des services publics, l’évasion fiscale et les désincitations…

24
On constate aujourd’hui que les marges de manœuvre sont beaucoup plus étroites que les représentations optimistes des années 1960 et 1970 ne le laissaient supposer. Les interactions entre l’État moderne et son environnement sont largement celles d’une autodiscipline qu’il s’impose afin d’éviter des interventions contre-productives. Par exemple, les épisodes de stop and go expérimentés par le Royaume-Uni dans les années 1960 ont vite montré la voie de la prudence : chaque séquence de relance conduisant à une poussée inflationniste qu’il faut combattre par des mesures de « refroidissement », avant que l’accroissement du chômage ne conduise à une nouvelle relance, etc. Il en est résulté des politiques de « désinflation compétitive » visant à obtenir la croissance par les échanges extérieurs ; celles-ci, ne pouvant pas être généralisées, se heurtent elles-mêmes à l’impossibilité que tout État soit exportateur net. De même les expériences décevantes de « politique industrielle » ont conduit la plupart des États développés à intervenir en amont, sur l’infrastructure et les conditions d’innovation et de financement. Un autre exemple, plus diffus, est celui des diverses politiques visant à accroître l’efficacité des agences publiques : privatisations partielles ou totales, décentralisation, contractualisation et management par objectifs. Ces mesures peuvent être soit complémentaires, soit substituables, et les États modernes de la fin du xxe siècle en ont expérimenté des cocktails très variés et évolutifs, une expérience extrême étant le démantèlement de l’économie publique britannique par le gouvernement de Mme Thatcher.

25
Ces tendances communes ne doivent ainsi pas occulter le constat de la variété des configurations de base de l’État salarial. À la suite d’Aoki, il est possible de distinguer au moins deux versions occidentales : la « démocratie libérale » typique du monde anglo-saxon, le « corporatisme social-compact » illustré par les États d’Europe continentale, notamment l’Allemagne. En simplifiant à outrance, on pourrait dire qu’il s’agit de deux équilibres des finances publiques et de l’engagement étatique dans la vie économique : un équilibre bas, dans lequel les citoyens payent peu et reçoivent peu (aux alentours de 25 % du pib) ; et un équilibre haut dans lequel les citoyens payent beaucoup et reçoivent beaucoup (sous la forme de services publics et de transferts, l’ensemble pouvant atteindre 40 à 50 % du pib). D’un côté, un État dans lequel le travail est soumis à la discipline de marché ; de l’autre, un État dans lequel les intérêts du travail sont médiatisés et représentés par des organisations. Il en résulte des circuits et des contraintes de décision différents, passant soit par la primauté exclusive du droit, soit par le rôle actif et influent joué par une délégation de pouvoirs réglementaires dont bénéficient les « corps intermédiaires ».

26
Une dualité similaire s’observe dans les modalités de l’intégration fédérale. La comparaison entre États-Unis et Canada peut ainsi éclairer certains des choix auxquels l’Europe est actuellement confrontée [11]

D’un côté (aux États-Unis), une fédération minimale, avec peu de dépenses centrales et un fonctionnement consistant à minimiser les dépenses publiques en mettant en concurrence les États « locaux » : la mobilité des capitaux dissuadant les velléités dépensières en réduisant la base fiscale ; de l’autre, un dispositif susceptible d’organiser des programmes centraux plus ambitieux à condition que les communautés fédérées s’entendent pour les promouvoir.

27
Ces distinctions, qui reflètent des choix économiques et sociaux de longue ou très longue date, nous permettent d’introduire une dernière série d’observations mettant en cause l’unité et la singularité de notre objet d’analyse. Dans la mondialisation actuelle, celle des marchés mais aussi celle des interdépendances accrues entre États, n’assiste-t-on pas à la fin de l’État-nation, tel qu’il a été considéré comme naturel depuis au moins les traités de Westphalie de 1648 ? Mettant fin à la guerre de Trente Ans, ces traités avaient en effet consacré la définition d’un État comme entité confondant un territoire, une population, voire une langue [12]

On observe de nos jours l’importance croissante de décisions prises à un niveau international et qui font intervenir des acteurs non gouvernementaux. C’est notamment le cas dans la gestion de certains problèmes de santé tels que les épidémies, ou encore des problèmes environnementaux. On sait depuis longtemps que l’État n’a pas le monopole de la production non marchande, et que des circuits complexes permettent de tester les trois possibilités que sont les productions marchandes, non marchande publique et non marchande privée par les association, mutuelles, etc. L’État est ainsi amené, tant à l’intérieur de son territoire qu’à l’extérieur, à conclure des accords partenariaux pouvant relayer mais aussi infléchir et contraindre son action. C’est sans doute sur une base attentivement concertée que l’action des États et des organisations internationales pourra instaurer ce bien public émergent qu’est la stabilité financière internationale, celui-ci contraignant à son tour les marges de manœuvre des États déficitaires.

28
Selon Avinash Dixit [13], l’État moderne était autrefois considéré comme omnipotent, omniscient et bienveillant. Cet économiste américain d’origine indienne affirme que c’est désormais l’inverse : l’État serait impuissant, voué à des actions inutiles, si ce n’est nuisibles, il manquerait de clairvoyance comme d’information, et traduirait la pression d’intérêts privés tels que ceux des bureaucrates. Loin de ce diagnostic quelque peu rhétorique, cette contribution a cherché à éviter l’angélisme comme la diabolisation d’un acteur indispensable, qui serait dans les deux cas curieusement supposé extérieur à l’économie et à la société. Elle souligne que l’État est un rapport social, et qu’il a connu plusieurs versions successives. Finalement, on assiste à la fois à un élargissement de ses marges de manœuvre et à un accroissement/approfondissement des contraintes auxquelles il fait face. Il en résulte une perspective d’apprentissage progressif, parfois douloureux. Dans notre monde « post-westphalien », où l’État est à la fois inséré et insérant, face à des marchés instables, les États et les gouvernements, comme les citoyens eux-mêmes, apprennent, trop lentement sans doute, à gérer les conséquences de leurs interactions.


Notes

[10]
Bruno Théret, Régimes économiques de l’ordre politique. Esquisse d’une théorie régulationniste des limites de l’État, Paris, PUF, 1992.

[11]
Bruno Théret, Protection sociale et Fédéralisme. L’Europe dans le miroir de l’Amérique du Nord, Montréal, Presses universitaire de Montréal et Peter Lang, 2002.

[12]
Inge Kaul et Pedro Conceiçao (dir.), The New Public Finance. Responding to Global Challenges, Oxford, Oxford University Press, 2006.

[13]
Avinash Dixit, The Making of Economic Policy, Cambridge, MIT Press, 1996.

Citation :
Bernard Gazier, professeur de sciences économiques à l’université Paris-I, est notamment l’auteur de La Crise de 1929 et de John Maynard Keynes aux Presses universitaires de France, coll. « Que sais-je ? ».

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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Jeu 6 Oct - 13:08


comme en écho à la désespérance quasi narcissique du milieu de la communisation. Une approche un peu atypique bien que classique de Temps Critiques (Révolution du capital, Etat réseau...). A ce stade je ne sais que trop retenir du dessein d'ensemble, mais des remarques me semblent intéressantes que je souligne en gras


Les nouveaux rapports à l’État

Blog de Temps Critiques

Le texte qui suit est à l’origine un courrier à un camarade belge répondant à ses questions sur l’État et ses transformations dans la société capitalisée. Il se retrouvera sous une forme retravaillée dans le numéro 18 de la revue à paraître cet automne 2016.

Citation :
La théorie et l’oubli de la question de l’État

Le capitalisme n’est pas un « système » avec des lois qui régiraient strictement la marche du monde surtout aujourd’hui que ce monde semble en voie d’unification. C’est pour cette raison que les positions les plus courantes perçoivent cette marche du monde (« tel qu’il va » disent certains) comme une catastrophe ou une fatalité. À l’exception des rares qui voudraient refonder une théorie communiste (Théorie Communiste) ou qui maintiennent plus modestement une position de théorie critique (cf. les revues Temps critiques ou encore Krisis-Exit), l’impression générale est celle d’un manque théorique. Il n’apparaît plus de point de vue ou de perspective qui permettrait, dans sa généralité, de dégager une autre vision du monde et ses voies d’accès.

Ce qui domine, ce sont différentes formes d’immédiatisme qui se posent en recours contre l’impression de chaos. Il y a eu « l’insurrection qui vient » il y a maintenant des appels à prendre des mesures révolutionnaires comme si quelques ZAD pouvaient transformer le rapport de force général qui nous est éminemment défavorable. Le même constat d’ un immédiatisme satisfait et velléitaire* transparaît à la lecture des expériences retranscrites dans le succès de librairie (bientôt 20000 exemplaires) Constellations : Trajectoires révolutionnaires du jeune XXIème siècle (L’Éclat, 2014). Il s’agit avant tout d’y affirmer des pratiques en les auto-qualifiant de révolutionnaires. L’aporie historique des deux siècles précédents sur les rapports dialectiques entre théorie et pratique est résolue d’un coup de chapeau de magicien. La pensée devient affirmative ; il s’agit avant tout de positiver et non pas de critiquer. Voilà un nouveau credo.

* qu'on pense ici au texte Où t’es, TC où t’es ? plus haut

Devant l’obsolescence des théories du prolétariat, le manque de substance et de crédibilité de nouveaux sujets (telle la « multitude ») conçus sur le même mode que l’ancien sujet de classe, cet immédiatisme trouve de la vigueur parce qu’il réactive des lignes de fracture qui permettraient d’y voir clair et donc de trancher dans le vif. Au niveau le plus basique, cela veut dire que face à un grand projet on ne peut qu’être pour ou contre, face à une réforme ou à une nouvelle loi il en sera de même. Il n’y a plus rien de discutable au sens fort. À un niveau plus réfléchi (l’immédiatisme érigé en système peut être dotée d’une stratégie) [même remarque], il s’agit de recréer des lignes de fracture ennemis/amis qui étaient celles aussi bien des fascismes (cf. les thèses de Schmitt) que du socialisme (les « frontières de classes ») mais qui se sont grandement estompées avec la moyennisation des sociétés et la transformation de l’ancien antagonisme historique de classes en diverses pratiques de ressentiment qui ont eu pour effet de faire baisser le niveau de conflictualité centralement représenté jusqu’à présent par les luttes sur le lieu de travail.

Il ne s’agit pas de les juger a priori mais de les caractériser et éventuellement de leur renvoyer une autre image que celle sous lesquelles elles se présentent. Il faut reconnaître qu’elles constituent une réaction à une société capitalisée dont les lignes de fracture semblent s’effacer. Il y a alors un besoin soit de minimiser l’ennemi (simple parasite exploitant le general intellect pour les néo-opéraïstes tenants de la multitude, colosse aux pieds d’argile pour les insurrectionnistes), soit de le surdimensionner ou surreprésenter sous formes de forces obscures qui domineraient le monde (finance, FMN, impérialisme américain, sionisme) comme le font souvent les courants altermondialistes ou encore sous forme d’une structure abstraite de domination : le capital fait système.

Tout cela n’est pas inventé ; il y a bien une difficulté à articuler l’aspect de plus en plus abstrait revêtu par le capital et sa société. D’où les analyses en termes de « capital automate » (la revue allemande Krisis, des auteurs comme Postone et Jappe) ou encore le retour en grâce d’Althusser1 à travers les notions d’instances et de surdétermination reprises, par exemple, par la revue Théorie Communiste. Dans cette perspective, il y a séparation entre ce qui serait de l’ordre d’un « système », d’une structure et ce qui serait de l’ordre de l’État. La critique ou même la simple préoccupation de ce qu’est cet État aujourd’hui et de ce que cela implique au niveau des pratiques politiques font défaut. Cet oubli ou en tout cas cette secondarisation de l’État reste toutefois une position peu courante d’autant qu’elle repose en général sur un socle théorique affirmé, par exemple celui qui a pour perspective « la communisation » (la revue Théorie Communiste et ses épigones) et une diffusion limitée de ces thèses. Ce qui domine plutôt et s’étend jusqu’à certaines sphères médiatiques de second rang comme Le Monde diplomatique et la revue Alternatives économiques, ce sont les positions qui cherchent à percer ce qui se cachent derrière la nébuleuse financière et l’apparente impersonnalité de la domination bureaucratique et technologique ou derrière la mondialisation (cf. les discours explicatifs en termes de complot et aussi parfois les discours « alter » ou écologistes). Ces positions secondarisent elles aussi l’État, du moins dans sa dimension nationale dans la mesure ou toutes font état d’une perte de souveraineté nationale justement par rapport au processus de globalisation/mondialisation.

Les nouvelles articulations de la puissance 2

Dans cette perspective, l’État national au sein du capitalisme mondialisé est perçu comme écartelé entre d’un côté la nécessité de rendre compatible les intérêts de son économie nationale alors que la concurrence économique internationale, et de l’autre la nécessité de sa survie conçue en termes sécuritaires avec l’idée d’un État réduit au ministère de l’Intérieur dans une « société carcérale 3» (Police partout, justice nulle part) dans laquelle règne la vidéo-surveillance et le fichage généralisé. Là encore, rien d’inventé. Un discours et des mesures sont effectivement mises en place afin d’une part, de restituer la figure d’un ennemi de l’intérieur (le plus souvent imaginé : « l’anarcho-autonome ») quand celle de l’ennemi traditionnel de classe a disparu au profit de contestations diffuses et de « trajectoires révolutionnaires » innovantes ; et d’autre part de répondre au caractère diffus des guerres asymétriques que livrent des organisations terroristes internationales dont on ne sait plus si elles méritent le nom d’ennemi extérieur ou d’ennemi intérieur.

Le renforcement des moyens de contrôle de l’État par l’intermédiaire des nouvelles technologiques (contrôle des communications, vidéo-surveillance, relevés d’ADN, bracelets électroniques)) et une tendance à la criminalisation des luttes à travers une politique répressive, sont censés répondre au développement général d’un sentiment d’insécurité diffus et élargi. Il parait lié non seulement aux peurs de « possédants » de plus en plus nombreux, de plus en plus variés parce que de plus en plus « petits » (propriétaire de son logement jusqu’à sa voiture en passant par son portable), mais aussi aux caractéristiques d’une société capitalisée dans laquelle la « liberté » croissante liée à un processus d’individualisation toujours plus poussé, se paie d’une flexibilité et d’une précarité elles aussi croissantes. Le capital produit du risque et de l’insécurité. Le résultat c’est une menace diffuse qui pousse plus au retrait des individus qu’à leur intervention sociale-politique. Face à cela l’État, lui, peut se présenter comme celui qui a tous les droits puisqu’il est le responsable de la conservation et de la reproduction du rapport social d’ensemble. Il n’est pas tenu par un pacte social comme le croît la pensée de gauche, puisqu’il n’en est plus seulement le sujet comme à l’apogée de l’État-providence mais aujourd’hui plutôt la conséquence comme si, en apparence nous étions revenus à l’État-minimum de l’époque de Hobbes.

C’est le temps de la « démocratie absolue 4» qui interdit de plus en plus des comportements jugés à risque tout en « libérant » de plus en plus les mœurs. Le nouveau sens civique c’est celui de la responsabilité avec inversion de principe. Ce qui est jugé de l’ordre de la délation et de la collaboration sous les fascismes devient une simple vigilance dans la démocratie absolue qui permet d’en appeler à la dénonciation des sans papiers. Contrairement à ce que disent certains 5, l’initiative de ces politiques n’est pas le fait unilatéral de l’État puisque justement les individus-démocratiques et leurs nouveaux types d’associations vont au devant des demandes de civisme de l’État [l'idéologie populiste n'est pas d'abord le produit de leaders populistes] en transformant eux-mêmes leurs réactions immédiates et personnelles en demandes de droit ou en dépôts de plaintes comme le montrent aussi bien des habitants de quartiers qui ne supportent plus les « nuisances » dues aux pauvres ou aux personnes déplacées ou encore le traitement de la question du harcèlement. Par exemple, sur la question du fichage, que ce soit par l’intermédiaire de cartes d’identité nouvelle formule, des cartes vitales, des cartes bancaires ou des multiples cartes de consommateurs ou que ce soit par l’utilisation de des courriers électroniques ou des téléphones, le fichage est généralisé … et accepté dans le cadre d’un donnant-donnant. C’est ça le principe du « capitalisme et de la démocratie comme moins mauvais des systèmes ». Chaque individu-démocratique tient les comptes et sa balance qui établit un ratio avantages / inconvénients. Cela rend toute lutte un peu vaine ou alors juste pour le principe. Il en fut ainsi de la lutte contre le fichage des enfants à l’école primaire dans la réforme de 2008.

C’est pourquoi il faut replacer l’ensemble de ces mesures, de cette politique, dans le cadre des nouvelles articulations de la société capitalisée et non pas faire d’une tendance, par exemple celle qui verrait se développer une « société carcérale », une tendance dominante ou même unique. Ce qu’il faut mettre à jour, c’est cette articulation entre la politique, le social et le juridique avec très souvent une réduction du politique au juridique que ce soit dans le cadre de l’état d’exception comme dans l’Italie des « années de plomb » ou dans le cadre du libéralisme qui réduit la lutte pour l’égalité à des luttes contre les discriminations et pour l’équité. Articulation aussi entre socialisation, reproduction, domination et soumission. Articulation enfin entre le local et le global puisque l’État n’est pas vu comme l’instrument de cette dernière articulation quand il s’exprime et intervient sous sa forme réseau. Le global n’étant plus que partiellement médié par les anciennes institutions (crise de l’État dans sa forme d’État-nation), ce global apparaît comme un Léviathan qui nous serait extérieur. Il nous ferait face comme si nous ne participions pas à sa reproduction alors que raisonnent de toute part des appels à l’État qui ne remplirait plus son rôle protecteur ou des appels à des comportements citoyens qui visent à recomposer une société civile pour éviter le face à face dont nous venons de parler. Aujourd’hui, l’informatisation du social implique une dialectique croissante entre les formes contemporaines de contrôle d’un État qui utilise largement les moyens technologiques et l’auto-contrôle des individus-démocratiques fixes et reconnus qui soudaient la communauté ouvrière. Il lui oppose le temps d’aujourd’hui, celui de l’individualisation des rapports sociaux, de la crise du travail et de la famille et du sentiment d’insécurité qui en découle.

Les phénomènes de groupes, y compris dans les révoltes de banlieues ne se comprennent plus en termes de luttes de classes mais en termes de bandes y compris quand il s’agit d’affronter une police qui se comporte elle-même parfois comme une bande. Le développement au grand jour des activités religieuses parce qu’encouragées par l’État et les institutions religieuses officielles, ainsi que le développement d’activités illégales parallèles, largement tolérées par cette même police parce que largement tolérées par l’État, vont dans le sens d’une stabilisation même si tout n’est pas « sécurisé ». Jusqu’à un certain point, activités sociales légales et activités illégales compensent en partie le manque d’activité-travail traditionnel.

Des manques théoriques aux dérives pratiques

L’État n ‘est pas perçu comme un concentré de la société et comme en inhérence avec le capital dont essaie de rendre compte notre concept de société capitalisée. Il en résulte un retour à l’idée de société civile en décalage avec l’État, la politique et les politiciens corrompus. Ce manque d’acuité critique produit une augmentation de ce qu’on pourrait appeler le taux de compensation avec le développement de positions principalement « anti » ; anti Berlusconi ou anti-Sarkozy, anti-capitaliste sans plus de précision, anti-américaine, antisioniste et anti-fasciste. Toute perspective révolutionnaire apparaissant utopique, on assiste à un repli désabusé ou au contraire frénétique sur des petits communs dénominateurs. Les communautarismes remplacent l’internationalisme, le ressentiment remplace la conscience de classe, la suspicion complotiste remplace la réflexion. [relevons que ce communautarisme n'est pas moins celui des divers activismes pratiques ou théoriques]

Ce manque théorique s’accompagne d’une dérive pratique quand des mouvements comme ceux anti-TAV du Val de Suze ou anti nouvel aéroport de NDDL ou encore contre le gaz de schiste ont tendance à jouer le local contre le global, c’est-à-dire concrètement le pouvoir municipal contre l’État comme si ces pouvoirs locaux ne constituaient pas des segments du réseau global, le paradoxe étant que ce sont souvent les mêmes qui critiquaient le « citoyennisme » hier qui en revêtent les oripeaux aujourd’hui. Pourtant, si l’idéologie ne nous obscurcit pas la vue, il faut bien reconnaître que ce qu’il y avait de vivant dans le local tend de plus en plus à disparaître sous le coup des transformations du rurbain et ce qui surgit n’est souvent qu’un local recrée, artificiel dans son opposition au global. Cette reterritorialisation s’effectue sur une déterritorialisation déjà bien avancée.

Aujourd’hui, c’est l’État dans sa forme réseau qui se fait le dépositaire du multiple… comme nouvelle forme de l’Un. L’action contre l’État aujourd’hui revêt alors la forme d’une critique et éventuellement d’une lutte contre les anciennes médiations institutionnelles qui apparaissent comme les représentantes d’une norme universelle qui a perdu tout sens progressiste ou émancipateur. C’est l’immédiateté produite par le processus de globalisation qui tend à assurer l’équivalence entre ce qui est de l’ordre de l’individualité et ce qui est de l’ordre de l’universalité à travers le triomphe du relativisme culturel et idéologique.

Là encore la révolution du capital a frappé et nous ne sommes pas loin de « l’individu immédiatement social » souhaité par Marx, mais sans perspective communiste.

Comme l’État-nation a pu être un État-stratège (et l’être puissamment), l’État-réseau peut aussi être un État-stratège. Mais il l’est à sa manière, c’est-à-dire en créant ou en activant des groupes et des organisations qui seront les opérateurs d’une action politique et idéologique particulière. Son action passe beaucoup moins par les médiations institutionnelles du système éducatif (inspections, rectorats, directions des établissements, formation des maîtres, administration des carrières, évaluations, etc.) bien qu’elle ne s’y oppose pas mais cherche plutôt à la déborder. En effet, elle passe davantage par la mobilisation de réseaux ad hoc, de groupes et d’individus-relais. Il s’agit d’une stratégie de type campagne politique et morale, une action de néo agit-prop en quelques sorte (En 1954, Mendès-France avait anticipé avec sa campagne sur « un verre de lait pour tous les élèves, le matin, à l’école »). Ainsi, la campagne ABCD a été préparée par une fraction minoritaire de l’appareil d’État (Ministère du Droit des femmes) avec des experts qui associés aux lobbies (ici les lobbies genristes) et à certaines associations « citoyennes » vont ensuite la programmer dans l’organisation de l’école, dans son emploi du temps, dans ses méthodes pédagogiques, etc. La position du Ministère de l’Éducation Nationale, qui a ici une fonction de régulation et de contrôle de la stratégie, a peut être induit des conflits d’intérêt politique dans la gouvernance étatique du pouvoir socialiste.

Un État moderne aujourd’hui c’est un État qui se fait concentré de société de la même façon qu’il exprime son inhérence au capital 6. Mais le procès de totalisation ne prend pas la figure d’un nouveau Léviathan ou de Big brother.

Il y a totalisation en réseaux dans laquelle les forces de pouvoir diffusent de manière centrifuge alors qu’elles accumulaient et centralisaient de façon traditionnellement centripète. La question écologique est révélatrice des logiques nouvelles des États.

Quelles que soient les différences entre États nationaux, ces derniers, quand ils comptent encore en termes de puissance, affirment leur souveraineté et leur pouvoir par le contrôle des politiques énergétiques, environnementales et ne l’oublions pas, alimentaires. En France la compétence technique est concentrée dans l’État (la forme État-nation y perdure plus qu’ailleurs suite aux caractères particuliers de la révolution française) [c'est un aspect que j'ai relevé de L'idéologie française] à travers quelques institutions à forte autorité ou dans des entreprises satellites comme EDF ou des instituts comme l’INRA. En Allemagne il se produit un jeu complexe entre Länders, Parlement fédéral, Communes et tribunaux administratifs. Le passage à l’État-réseau y est plus avancé puisque cette complexité des liens a pour fonction de recueillir, confronter et synthétiser les différents intérêts. Mais dans ces deux cas pourtant différents on assiste à un accroissement du pouvoir des administrations et de leurs experts donc beaucoup travaillent en lien avec les grandes entreprises ou des institutions financières. Il n’en est pas de même dans les pays anglo-saxons de tradition libérale qui ont poussé loin les déréglementations. L’État doit aussi y être très présent mais pas pour les mêmes raisons. Il ne doit pas ralentir les choses pour prendre de la hauteur car son but est d’accélérer les processus de capitalisation y compris en dehors de toute procédure démocratique.

Des rapports paradoxaux à l’État

Paradoxalement, les interventionnistes et les non interventionnistes se retrouvent sur la nécessité du poids de l’État, mais d’un État transformé. Il n’est plus question « d’autonomie » de l’État ou à l’inverse d’un État de classe. Et pas plus de l’autonomie d’une société civile qui est aussi morte que la société politique. La lutte pour les droits de l’homme qui était censée produire de l’écart à l’État, de la contestation de l’arbitraire quand il se pose comme dépositaire de l’Un et du changement social produit aujourd’hui l’individu du marché et du libéralisme avec ses multiples particularismes. Le moindre des paradoxes n’est pas celui qui voit aujourd’hui des « indignés » demander la « démocratie réelle », c’est-à-dire le rétablissement de la société civile alors que cette demande ne peut justement pas être faite à un État qui s’est fait le dépositaire du multiple.

Le consensus autour de nouveaux droits fait que le sujet de droit (ce dernier bien souvent entendu comme droit naturel pré-révolutionnaire) remplace le citoyen (au sens de 1789) même si le discours étatiste se fait contorsionniste afin de rendre les deux compatibles.

L’État retrouve une légitimité autoritaire dans la mesure où il est chargé de faire tenir ensemble ces éléments du multiple quand il ne semble plus possible de trancher entre d’un côté des droits fondamentaux apposés aux institutions traditionnelles qui forment les bases de la souveraineté ; et de l’autre des nouveaux droits qui remettent en question les normes anciennes de l’institué.

Le passage de l’État-nation à l’État-réseau est donc tout sauf un long fleuve tranquille parce que comme nous l’avons dit à plusieurs reprises, nous n’avons pas affaire à un « système » même si le terme est difficile à éviter ne serait-ce que pour des raisons de facilité de langage. Ainsi, la forme État-nation et la forme démocratique ont-t-elles largement contribué à encadrer et contrôler les transformations conduisant de la domination formelle à la domination réelle du capital, même s’il a fallu en passer par deux guerres mondiales et des destructions massives de population et de biens. Or aujourd’hui, la forme État-réseau ne semble pas avancer du même pas. Les transformations continuent certes mais sans que des médiations jouent encore leur rôle de ciment sur lequel puisse prendre pied et se développer une nouvelle dynamique. Le contrat social global qui unissait les classes au-delà même de leur antagonisme au sein de la nation disparaît dans la forme réseau pour laisser place à une contractualisation généralisée mais particularisée quasiment au cas par cas et souvent délocalisée et décentralisée.

Cette absence palpable d’antagonisme et de luttes frontales est anxiogène pour des pouvoirs en place (quels qu’ils soient) puisque leur pouvoir n’apparaît plus guère légitime : l’image des « patrons-voyous » et des politiciens « tous pourris » nous le rappelle. Ce n’est que leur puissance qui est respectée et pour nous qui concevons encore la lutte comme ayant vocation à devenir un mouvement de subversion de ce monde, c’est l’image de notre impuissance qui prédomine et décourage : c’est l’insurrection qui (ne) vient (pas).


1. Toute reprise est l’objet d’une rénovation et d’un tri pour dégager le bon grain de l’ivraie. Il est évident, aujourd’hui, que ce n’est pas l’Althusser des « appareils idéologiques d’État » qui est revivifié puisque ces derniers sont justement en crise. Ce qui est mis en avant c’est que que l’infrastructure règne maintenant en maître, sans voir que ce qu’il faut dépasser, c’est une analyse en termes de séparation entre infrastructure et superstructure pour comprendre les transformations récentes du rapport social capitaliste. [↩]

2. Un texte plus conséquent est consacré à cette question paraîtra cet automne dans le n°18 de la revue. [↩]

3. Un « État pénal » comme l’appellent certains gauchistes (en Italie surtout) ou le sociologue bourdieusien Loïc Wacquant dans ses études sur la répression de la délinquance aux États-Unis. Il ne serait nullement antagonique avec un État social comme le montre l’exemple historique de l’Allemagne de Bismarck. À l’inverse, la IIIème République française nous offre l’image d’un État démocratique sans assistance sociale ni loi sur les pauvres. [↩]

4. Cette notion est avancée par Claudio Ielmini dans Le léviathan et le terrorisme (Mille et une nuits). [↩]

5. Par exemple Anselm Jappe dans son article « la violence mais pour quoi faire » (Lignes, n°25, mai 2009). [↩]

6. Et toute affaire y devient une affaire d’État. [↩]


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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Lun 14 Nov - 8:03


la démocratie a un fondement ethnique


dans cette Emmanuel Todd, dans la vidéo réalisée quelques heures avant les résultats des élections américaines, Emmanuel Todd s'interroge sur le fait que la démocratie, en fait les États-Nations, se constituent sur la notion de peuple comme ethnie... Nonobstant la limite de sa critique du lbre-échange qui n'atteint pas à celle du Capital, ce passage est des plus intéressants... (extrait de mes relevés ici)

« Il y a quelque chose de cruel dans la démocratie américaine, qui depuis le départ n'a jamais réussi à être autre chose qu'une démocratie blanche.

Il faut se débarrasser du mot démocratie tel qu'on l'utilise actuellement. Les gens qui l'utilisent sont plutôt les représentants d'oligarchies en gestation. Les gens qui se disent en général défenseurs de la démocratie, ici, là-bas, ailleurs, ne sont pas ça. Mais la démocratie en tant que pratique, concept, ça existe. Ça a été inventé d'abord dans trois pays, d'abord aux États-Unis, en Angleterre et en France, les trois véritables démocraties occidentales. On est dans une phase de déclin. On ne peut plus considérer la France comme une démocratie, actuellement : Traité de 2005, les Français contre, les députés se sont arrangés pour le faire passer autrement, et l'Europe est un système radicalement non démocratique, le vote est là pour illustrer...

Peut-être qu'on est en train de revivre quelque chose d'assez habituel dans la démocratie occidentale... il se passe quelque chose dans le monde anglo-saxon, d'assez soudain, d'assez étrange... Premier phénomène en Angleterre, le Brexit,... mais pour des raisons mystérieuses le peuple anglais a trouvé des représentants à l'intérieur de la droite anglaise, chez les Conservateurs, il faudra analyser tout ça. Aux États-Unis, très peu de temps après, on a le phénomène Trump, et à nouveau, on trouve à l'intérieur de la droite un personnage assez improbable, qui se met à la tête de revendications populaires, etc.


Pour moi c'est clair que tous les gens qui vous disent "c'est du populisme",- traiter de populiste des gens qui votent dans un pays où la mortalité augmente, et qu'on vous décrit comme des élites compétentes les gens qui vous disent que tout va très bien, moi je préfère parler de révolte populaire, de révolte démocratique. Mais il y a une limitation, peut-être que ça va échouer, que l'oligarchie est là "for ever", peut-être qu'on est en train d'assister à un regain démocratique absolument normal dans les pays qui ont inventé le gouvernement représentatif... mais ce regain, s'il a lieu, nous confronte à l'une des vérités fondamentales de la démocratie et de ses origines, c'est que la démocratie, comme la démocratie athénienne d'ailleurs, a un fondement ethnique. Il n'y a pas de démocratie qui fonctionne, c'est-à-dire de peuple qui délibère, à l'intérieur de lui-même en se divisant en factions qui s'affrontent, et qui assure de la liberté dans l'ensemble du corps social, sans l'existence de ce peuple, qui existe à travers une langue, des habitudes culturelles, un peuple qui est une ethnie à un certain niveau. Je ne pense pas que les Anglais seraient très choqués d'être définis comme ayant une dimension ethnique. Et il faut admettre que la motivation première du Brexit, ça a été que les anglis ont trouvé qu'il y avait trop de Polonais en Angleterre, c'est pas la peine de le nier.

Peut-être que l'on est en train de découvrir que les frontières, cette définition d'un corps "national", pour des sociétés maintenant si colorées et si variées que les États-Unis ou l'Angleterre, le mot ethnie c'est peut-être pas bien, mais la redéfinition nationale est le phénomène primordial. Le fait de tracer une imite autour d'un groupe humain, ça précède l'émergence de la démocratie... Aux États-Unis s'ajoute cet élément beaucoup plus dur et en un sens tragique, c'est que la démocratie ne s'est pas construite dans un conflit avec d'autres pays voisins menaçant... ça pose un problème au deuxième degré, c'est comme si le corps des citoyens avait besoin d'une limite externe, le besoin de se définir "contre". Il n'y a pas d'existence absolue d'une groupe ethnique, un groupe existe par rapport à un autre groupe, et dans le cas des États-Unis, la démocratie américaine, cet autre groupe ça a été les Indiens puis les Noirs...

Même si on admettait que le phénomène Trump est en fait un regain démocratique, on doit admettre qu'il se passe à l'intérieur du groupe blanc, au stade actuel, et qu'il se définit encore contre les Mexicains, etc. C'est comme si on était confronté à un non-dit, une sorte d'infrastructure inavouée, ethnique, de la démocratie, ce qui est très troublant et très inquiétant. »

Il faudrait être complètement mégalomane pour dire ce qui se passerait en cas de victoire de Trump. On est confronté à des situations historiques qui n'ont jamais existé. Le problème n'est pas ce que pourrait faire Trump en tant qu'individu, le problème c'est la façon dont les couches moyennes et supérieures les plus éduquées évolueraient... leur ralliement à une politique de recentrage national. Si ça se fait ce sera un succès, si ça ne se fait pas on entre dans des phases qu'il faut bien appeler luttes de classes, même si les classes sont définies sur le plan éducatif, avec toutes les possibilités de désintégration nationale, ou de remise au pas de la population... L'oligarchie ça peut marcher...

Actuellement, on est très sensible à l'insignifiance du personnel politique... En France tout le monde se concentre sur la nullité de Holland, et pas de problème, il est nul, mais ce qui permet à Hollande d'exister, c'est des forces sociales beaucoup plus profondes , un attitude d'irresponsabilité des classes éduquées supérieures, d'irresponsabilité des vieux, etc.

Les Américains sortant du racisme, je n'arrive même pas à l'imaginer, mais ils sont très créatifs... capables de trucs dont on n'est pas capables. [du point de vue de l'histoire] La prospective est beaucoup plus difficile si vous travaillez sur un pays qui fait la course en tête, qui fait des choses qui n'ont jamais existé dans l'histoire humaine...»


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MessageSujet: Re: CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique   Mer 1 Fév - 6:39

je ne souviens pas avoir signalé ce texte...

NATION, RACISME ET COLONIALITÉ DU POUVOIR EN FRANCE

Claude Bourguignon Rougier Réseau d'études décoloniales 2 Septembre 2016


L’approche décoloniale peut-elle nous aider à comprendre ce qui se passe en France actuellement ? Peut-elle donner des pistes aux Occidentaux que nous sommes, coincés entre la montée de l’extrême droite, la disparition de la pensée critique, la confiscation du pouvoir par les « élites », la pression du terrorisme et la crise écologique ? Nous permettra-t-elle de sortir d’une approche eurocentrée et d’entamer avec les autres parties du monde un dialogue enfin digne de ce nom ? Donnera-t-elle aux luttes qui redémarrent une chance d’échapper à la colonialité du savoir qui les limite ?

Il me semble que c’est possible, et nécessaire.


Citation :
Universalisme et antiracisme

Je prendrai pour exemple la question de ce que certains nomment le péril FN. Une partie croissante de la population française , dont une forte proportion de jeunes, s’est ralliée aux thèses racistes de ce parti, s’en accommode ou nie qu’elles existent. Les partis politiques démocratiques, surtout la gauche, mais aussi la droite, nous enjoignent de lutter contre cet épouvantail de la démocratie, en accomplissant notre devoir civique. Ils culpabilisent les abstentionnistes, lassés par les inconséquences, les renoncements et la lâcheté politique. Dans tous les cas, un antiracisme vertueux ou hypocrite, de gauche ou de droite, est mis en avant.

Mais qu’opposent nos politiques à l’abjection de ceux qu’ils présentent comme l’envers de la démocratie ?

Un universalisme abstrait, dont la trajectoire de SOS racisme rend compte, et l’invocation d’une démocratie qu’ils ne respectent pas. Ces coutumiers de la trahison, qu’il s’agisse des engagements non tenus ou du non respect des consultations citoyennes, (le referendum sur l’Europe, par exemple), menacent le citoyen : s’il ne vote pas, il sera accusé de favoriser l’essor de l’extrême droite, voire, sa prise du pouvoir, et s’il vote, il remettra en place ceux qui font semblant de le représenter et pratiquent la politique même qui permet au FN de prospérer, sur le terreau du désespoir et de la misère. Le vote n’est plus qu’une validation de qui est déjà décidé, sans nous. Tel est l’espace de liberté d’un citoyen constamment rappelé à l’ordre au nom des principes égalitaires de la République. Principes qui, théoriquement, supposent un droit égal à l’éducation, à la santé, à l’emploi, au logement.

Mais dans la pratique, dans la réalité de la société française, cette égalité n’existe pas, ni entre ce qu’on appelait jadis les « classes », ni ente les groupes ethniques. Dès 1982, la marche des Beurs avait dénoncé l’abîme qui séparait le discours républicain de la réalité française de tous les jours, elle avait mis le doigt sur la réalité de la discrimination .

Pourquoi cette discrimination n’a-t-elle pas été combattue par les gouvernements qui assurent inscrire l’égalité au centre de leurs « valeurs ? Pourquoi reprocher au seul FN des manquements qui sont ceux de l’état et aussi de la nation  ? Pourquoi, s’il faut vraiment lutter pour faire exister cette égalité, l’antiracisme, n’a -t-il été reconnu que lorsqu’il prenait les formes paternalistes du Touche pas à mon pote de SOS racisme, ? Pourquoi il y a -t-il eu invisibilisation ou diabolisation de ceux qui essayaient et essaient toujours de proposer une critique radicale, le cas du PIR étant le plus représentatif  ?

Comment en est-on arrivé là ?

Colonialité et colonialisme

Les refoulés de l’histoire française, et la nature particulière de notre universalisme nous apporteraient des réponses, des pistes pour l’analyse. Mais il faudra les envisager dans une perspective autre qu’historique. Et sortir de la confusion entre colonialisme et colonialité qui amène, au mieux, à chercher dans le passé l’explication du présent. Or, si le colonialisme c’est le passé, la colonialité, elle, marque notre présent.

Comment définir simplement cette idée de colonialité qu’Immanuel Wallerstein et Aníbal Quijano ont fait émerger dans la dernière décennie du XX siècle ?

On pourrait dire que la colonialité, ce n’est pas un reste, une séquelle, c’est au contraire une continuité. Comme l’écrit Ramón Grosfoguel, il ne s’agit pas d’une de décolonisation qui serait encore incomplète, mais d’une structure profonde de la modernité. Avec le colonialisme s’installe cet enchevêtrement d’hégémonies politiques, économiques et culturelles qu’est le duo modernité/colonialité.1 Mais, lorsque ces réseaux se sont structurés, le colonialisme peut disparaître, il n’est plus nécessaire à la distribution inégale des ressources de la planète.

Et, colonne vertébrale de ce système de systèmes, il y a ce que l’on pourrait appeler la racialisation2 un phénomène qui commence avec la Conquête de l’Amérique. L’extraordinaire exploitation des Indiens puis des Noirs qui se mit alors en place eut été impossible à justifier si au même moment n’avait pas été  inventée 3» une hiérarchisation des êtres humains. On connaît la fameuse controverse de Valladolid où s’illustrèrent Las Casas et Sepúlveda. L’important n’est pas qu’ elle ait conclu à l’humanité des Indiens, mais qu’un tel événement ait été possible, que la raison ait été convoquée pour en finir avec un doute totalement déraisonnable. Ce qui se passe alors est au-delà de l’histoire du colonialisme : c’est la colonialité du savoir moderne qui s’affirme4 Las Casas inaugure une séquence qui n’est pas encore terminée. Sepúlveda  et le dominicain sont tous les deux pris dans un même dispositif   dans lequel nous trouvons cette articulation entre raison et violence , universalité et domination, qui est représentative de la Modernité. Le colonialisme à l’espagnole commence avec la Controverse, auparavant, on est dans la guerre ou la « prise  » 5. Lorsqu’on passe à la Conquête des âmes, on entre dans la colonisation. La colonialité, c’est notre lecture de la Controverse6, lecture institutionalisée par le système scolaire qui diffuse depuis des années en lycée les images pieuses d’un Las Casas humaniste, images en phase avec le credo laïc. La colonialité, c’est notre identification spontanée avec celui qui va en fait rendre possible la véritable Conquête, l’intrusion violente dans la subjectivité des Indiens, autrement nommée évangélisation, l’entreprise de destruction de la mémoire et des façons de penser, une forme extrême de ce que Foucault nommait le pouvoir pastoral. C’est notre propre subjectivité de modernes, pris dans un rapport de soumission-complicité à nos propres pouvoirs, et incapables de nous en extirper, que nous reconnaissons dans la mise au pas des Autres de la Modernité. Mais avec un différentiel, qui commence comme doute. Étrange démarche qui consiste à reconnaître le libre arbitre de l’Autre pour ordonner ensuite la destruction de l’ontologie qui l’a rendu possible. Si évangélisation est possible, c’est aussi parce qu’il y a reconnaissance d’un différentiel entre Eux et Nous. Ce différentiel avait-il une base biologique ou religieuse  ?L’accord n’est pas fait sur la question 7.

Au XVI siècle,  avec ce différentiel, comme le remarquent les anthropologues Eduardo Restrepo 8 et Mari Sol de la Cadena9, commence à se solidifier une des strates de ce modèle d »interpénétration entre savoir et pouvoir, évoluant avec les âges, qu’est le racisme .

Or, comment présente-t-on le racisme aujourd’hui ?

Comme une erreur scientifique : les races, ça n’existe pas. La race, c’est un préjugé dans lequel une conscience et une connaissance plus claire permettrait de ne pas tomber. Le sous-entendu est toujours le même, le racisme a un fondement biologique. Et la science vient au secours de la vérité. La question politique et historique au centre du racisme sort du domaine public pour être réduite à une approche subjective, et c’est sur cette subjectivité que l’on se propose d’agir, de lutter, grâce à l’éducation, la pratique de la discussion rationnelle, le militantisme, la bonne volonté, l’invocation de l’Égalité républicaine, et l’objectivité scientifique

Certes, les races, du point de vue scientifique, cela n’existe pas. Il n’y a pas de réalité biologique de la race. Mais il y a, malheureusement, une réalité géopolitique de la race. Il y a un fait social de la race. On pourrait dire, c’est un système, si cela n’évoquait pas un système de pensée, une idéologie
.

Regrettablement, en France, il y a aussi un consensus,, entre citoyens, politiques et intellectuels, pour nier ce fait social. Ils confondent l’idéologie raciste et le fait social de la racialisation. Dans notre pays, il n’est pas concevable de remettre en question l’universalisme républicain et son enracinement dans une philosophie des Lumières qu’on pourrait dire « canonisée » . C’est pourquoi, malgré l’apport de penseurs qui nous ont fourni des outils pour analyser les rapports entre race, nation et état , ou entre race, nation et gouvernementalité10, les théories critiques du mythe11 républicain sur l’antiracisme ont très peu de chances d’être entendues.

L’impensé de la race et l’histoire française

Que des liens étroits se soient noués sous des formes diverses, entre l’idée de nation, d’universel et celle de race, c’est là une réalité que les historiens français eux mêmes ont longtemps préféré ne pas voir. L’attachement passionné à la philosophie des Lumières, une certaine façon d’assumer l’héritage de notre révolution fondatrice, et un rapport encore peu critique à notre histoire impériale semble rendre compte d’une sorte de forclusion.

Pourtant, les pionniers de l’universalisme, les hommes des Lumières, ont pu dans un même temps construire une théorie des droits de l’homme, de la liberté, et élaborer de complexes schémas où il s’agissait de classer les hommes de la planète en fonction de la race à laquelle ils appartenaient. On connaît les classifications raciales de Kant et Hegel,12 et la hiérarchie établie entre les pays du globe par le philosophe allemand 13. Comme l’écrivait un historien américain, « dans l’ensemble, les Lumières développèrent peu à peu un consensus affirmant l’infériorité des non-Blancs et les concevant comme des races séparées. En particulier, elles représentent les Européens blancs comme le plus beau et le plus intelligent des peuples, le modèle auquel tous les autres étaient comparés et invariablement trouvés inférieurs ».14

Quant à notre héritage révolutionnaire, il faudrait également que nous le considérions de façon plus critique, car c’est la République qui, dès ses débuts, tissa un lien entre race, nation et universel .

« D’un côté, était membre de la communauté nationale quiconque acceptait les principes républicains, de l’autre la pratique d’une culture française spécifique était nécessaire à l’intégration «
. Rend bien compte de cette ambiguïté le fait que les Juifs émancipés devaient renoncer au judaïsme.

Enfin, notre histoire coloniale, qui inventa la séparation entre les « sujets « coloniaux » et les « citoyens » français, séparation qui recoupe les différences raciales, opéra, avec sa « mission civilisatrice », une mise en équation inédite entre race et culture : en effet, l’état français avait fini par diviser le groupe des « sujets » racialisés à partir de leur capacité à intégrer ou non les codes culturels blancs ; d’un côté les « évolués » ( ceux qui avaient pu et su bénéficier de la dite mission, une infime minorité), de l’autre, les « assimilés » (l’immense majorité), ceux qui seraient toujours en dessous.

Inclure, exclure, les ambiguïtés de l’universalisme national


Alors, bien sur, nous dira-t-on, il ne s’agit pas de tout confondre ; tout cela concerne le colonialisme, justement, le rapport qui se met en place entre métropole et colonie. Et cette époque est révolue.

Oui, mais l’illusion, toujours prégnante, d’un universalisme pur de la tache raciste, cette négation d’un lien originel entre race et nation, c’est cela la colonialité, le déni de cette origine, et de cette continuité. Colonialité qui n’est plus seulement celle du pouvoir, mais celle du savoir commun aux membres de la nation .

Oui, il y a, dans notre dévotion pour l’universel, de la colonialité. L’universalisme est toujours situé du côté du Bien Il ne fait de doute pour personne qu’il soit le pilier indestructible de la démocratie, de la défense des droits de l’homme, de la liberté et de l’égalité.

C’est oublier que cet universalisme s’incarne. Et qu’il a aussi une face d’ombre, y compris sur le territoire français  : on ne peut penser la formation de l’état français moderne hors de ces liens avec l’universalisme. Pierre Bourdieu avait consacré à ce sujet plusieurs cours, recueillis dans un livre, Sur L’État. Il expliquait comment le mouvement à travers lequel l’état s’ était constitué avait été un processus de concentration et d’universalisation qui était en même temps un processus de monopolisation. Dans cette optique, l’universel s’avérait être une des formes du pouvoir, un pouvoir de faire exister mais aussi de faire disparaître. Bourdieu insistait donc sur la dialectique de l’intégration et de l’exclusion lorsqu’il décrivait les phases de la formation de l’état français  : « la première, celle de l’ intégration universalisante, la deuxième, celle de l’intégration aliénante, comme condition de la domination, de la soumission, de la dépossession. »15. Il montrait qu’appartenance et exclusion sont deux moments nécessaires  : « On a l’habitude de penser l’intégration comme le contraire de l’exclusion ; on a du mal a comprendre que pour être exclu comme pour être dominé il faut être intégré. Si on prend l’exemple de la lutte Algérie française, pourquoi les plus défavorables à l’intégration sont-ils devenus à un certain moment intégrationnistes ? Parce que pour dominer les Arabes, il fallait les intégrer et en faire des « bougnoules », des dominés, racialement méprisés »16.

Nous remarquerons qu’il y a un parallèle entre le processus d’intégration /exclusion propre à l’état français, qui va créer par exemple des citoyens un peu moins français, les provinciaux, toujours en retard sur la capitale, et faire disparaître les identités concurrentes de celle de la France (l’exemple de l’acculturation provençale étant le plus éloquent,) et ce que nous remarquions plus haut au sujet des « sujets » coloniaux, différents des » citoyens » français, ou des « évolués, », différents eux-mêmes des assimilés.

Michel Foucault et Etienne Balibar ont interrogé le rapport qui lie la nation à l’universel et à la race. Balibar, en avançant l’idée d’ethnicité fictive, a montré que le message universel de la nation, pour être entendu, avait besoin de s’adresser à quelqu’un, à un peuple. Et ce peuple qui devait acquérir une particularité, on ne pouvait pas pas le constituer sur la seule base de la langue, il fallait l’idée de la culture commune, de la lignée, du sacrifice, des morts, le modèle de la famille et de la transmission fournissant celui de l’appartenance à la nation. Retour à cette idéologie du sang déjà présent dans la limpieza de sangre espagnole ?

Foucault fournit un modèle plus radical, en faisant du biologique le socle des états modernes, et de la gestion de la vie, la particularité de ce qu’il nommera ultérieurement les gouvernementalités. Il fait du racisme la façon qu’a l’état moderne de gérer la nation. A la fin de Il faut défendre la societé, il écrit : «  ce qui a inscrit le racisme dans les mécanismes de l’état, c’est bien l’émergence de ce bio pouvoir17 ». Ce bio-pouvoir, nom sous lequel il désigne l’apparition de la « population » en tant que masse d’êtres vivants dont il faut gérer les flux( à travers la surveillance et le contrôle, la mise en normes) consacre en fait les noces entre la raison d’état et la raison scientifique ( notre plus haute acception de la culture), plus précisément la théorie biologique, puisque  « au fond, l’évolutionnisme, (…) est devenu naturellement en quelques années, non pas seulement une manière de transcrire en termes biologiques le discours politique, non pas seulement une manière de cacher un discours politique sous un vêtement scientifique, mais vraiment une manière de penser les rapports de la colonisation, la nécessité des guerres, la criminalité, les phénomènes de la folie et la maladie mentale »18. Voilà qui remet en perspective notre vision de la vérité, de la science et du pouvoir. Nous y reviendrons plus bas.

L’équation race-culture

Les penseurs cités plus ont analysé un niveau de la relation État/nation/race spécifique de la modernité et Foucault a interrogé le doublet race/culture comme un de ses traits. Mais leur approche reste marginale. Pour la plupart des Français, la race se serait bien constituée sur une base biologique à une époque donnée, et aurait fédéré alors, avec les effets désastreux que l’on sait. Mais la leçon aurait été tirée, la science aurait démontré l’inanité de cette théorie et nous aurions changé de paradigme. C’est là qu’intervient la nouvelle catégorie : la culture. La nation, désormais, regrouperait les Français autour de l’idée d’une culture commune et de valeurs universelles telles que la tolérance et la liberté. Cette conviction, amplement partagée, s’est exprimée lors des attentats de janvier 2015 lorsque la défense de la liberté d’expression rassembla les Français ; ou en novembre 2016 lorsque la revendication d’un mode de vie ouvert, d’une culture hédoniste, du bien vivre ensemble, revint comme le signe identitaire national, ce qu’il s’agissait de défendre au mépris de la peur.

Mais quelle est cette culture que nous partageons ?

S’agit-il de ce qui a longtemps été considéré ici comme l’autre nom de la civilisation ? C’est à dire de cet ensemble de savoirs, de coutumes et de réalisations qui faisaient de la France un pays supérieur aux autres, lorsque notre mission civilisatrice nous enjoignait d’aller apporter notre exquise culture aux peuples inférieurs ? Ou s’agit-il de la culture au sens anthropologique, cette même anthropologie qui s’était d’abord constituée sur une base raciale au XIX, et qui, au début du XX, sous l’influence de Franz Boas, voulut se couper de ce socle racialiste en propulsant la culture comme nouveau concept fondateur des sciences de l’homme ? Suivant la définition que l’on choisit, l’idée d’universel change : l’universel de la civilisation se veut au-delà des déterminations locales, il est une vérité pour tous les peuples (ce qui n’empêche pas que certains l’incarnent mieux que d’autres…). L’universalité de la culture à la Boas fait de chaque culture un tout et réhabilite le singulier. Les deux conceptions présentent le même impensé : elle prennent pour un indépassable la différence biologique /culturel. Elles ne remettent pas en question le régime de vérité de la modernité

Car après la décolonisation, en ne gardant que la culture, sommes nous bien certains d’avoir jeté aux orties la race ? Est-il possible de faire un tri comme si race et culture étaient des entités autonomes ? Le racisme n’existerait que s’il y a définition biologique du phénomène de la race, et avec la démonstration scientifique de son inexistence, on aurait réglé le problème et la race disparaîtrait ?  Et si la catégorie du biologique était en fait une catégorie culturellement créée, au même titre que celle de culture ? Et si avec race et culture, il s’agissait d’un de ces dualismes fondateurs de la modernité 19, dans lequel chaque terme n’existe que dans son rapport à l’autre ? Éliminer l’un des termes de ce rapport, garder l’autre intact, reviendrait alors à rendre invisible la circulation du phénomène racisme entre race et culture.

Eduardo Restrepo, colombien, spécialiste des communautés noires du Pacifique, anthropologue engagé dans le soutien aux luttes de ces communautés, propose sur la question de la culture une réflexion qui s’appuie sur ce concept foucaldien  : ‘ ‘La culture est ce régime de vérité qui correspond à des relations de savoir et de pouvoir spécifiques, avec des luttes permanentes pour l’hégémonie, cette dernière étant moins une domination pure et simple que l’espace où s’articulent les termes à partir desquels on pense et questionne le monde20 ». Mais il dépasse l’ethnocentrisme de l’approche française  grâce à son articulation de l’idée de régime de vérité avec celle de culture :  » Les discours sur la culture construite comme l’antidote des discours sur la race, en fait, reproduisent la matrice de la pensée racialiste culturaliste dans laquelle ces deux concepts se sont mutuellement créés ». Lorsqu’on parle de culture, implicitement, on parle de race. Pour Restrepo, penser le monde a travers la catégorie de la race est devenu possible à partir du moment où s’est produite une transformation anthropologique qui a commencé en Europe : la distinction physique/mental. D’autre part, il a fallu l’apparition  de ces savoirs experts dont nous parle Foucault, qui s’occuperont de dessiner le visage des populations, qui rendront possible l’appréhension de ce physique et ce mental à partir du savoir biologique. On voit bien le lien entre la vision de Restrepo et celle de Foucault, exposée rapidement plus haut. Cette distinction physique /mental est notre ontologie. Elle nous empêche de voir ce que la culture doit à la race et vice versa. Mais Foucault, même s’il reconnaît que la colonisation a fourni les modèles de pouvoir qui fonctionneraient ensuite en Europe, en reste à l’histoire française ou européenne. Il ne resitue pas l’histoire du racisme dans la perspective mondiale qui est pourtant celle dans laquelle il s’est déployé. .Il n’a pas de références à d’autres ontologies que celle de la modernité. Le reste du monde, les ex-colonisés, n’existe pas. D’où la difficulté de sortir du modèle décrit.

Les limites de la modernité apparaissent lorsqu’on s’intéresse à la race et les catégories qui l’informent perdent leurs contours. Philippe Descola21, mais aussi Bruno Latour,22 Arturo Escobar23, ou Marisol de la Cadena,24 nous aident à penser les enjeux politiques de la notion de culture, le contexte dans lequel elle a émergé, et les implications épistémologiques qui sont les siennes; car c’est d’épistemè qu’il faudra parler si nous voulons démêler ce qui nous arrive. L’épistémè que nous défendons, pour la plupart d’entre nous de bonne foi, s’organise autour de la notion d’universalisme. Et nous aurions tort de penser que le FN n’est pas sensible à cet universalisme, qu’entre leur vision des valeurs françaises et celle des démocrates antiracistes, l’abime est absolu. C’est avec la critique de cet universalisme que le débat devra commencer. Pour cela, comme le remarque Eduardo Viveiros de Castro25, il faudra décoloniser la pensée .

Car si nous ne regardons pas en face la colonialité de notre savoir, si nous ne renonçons pas au rôle que nous nous arrogeons sur la planète, si nous n’en finissons pas avec notre infinie condescendance, ce que l’on nomme, avec un ethnocentrisme navrant , la « barbarie », celle du FN, qui est aussi la nôtre, adviendra.



1 Interview à paraître, en français, sur RED en juin 2016.

2 La racialisation est le processus de ségrégation et de hiérarchisation de groupes ethniques qui ne passe pas nécessairement par le marqueur race et de ce fait n’est pas toujours identifié.

3 Le sociologue Anibal Quijano parle de « l’invention »  de la race.

4  « Dans la perspective de la philosophie décoloniale, la controverse de Valladolid représente un événement décisif de l’histoire de la rationalité. Désormais, la mise en cause de l’appartenance au genre humain de tout un peuple peut apparaître comme un progrès et se présenter comme un exercice légitime et impartial de la pensée. En d’autres termes : c’est la possibilité que la contestation de l’humanité des Amérindiens ne soit que provisoire qui la légitime pleinement ». Norman Ajari,

5 Norman Ajari, Etre et race,. Réflexions polémiques sur la colonialité de l’être, à paraître dans RED, en 2016. L’auteur emploie la notion de prise pour la première phase de la Conquête, se démarquant  de l’idée de « non éthique de la Guerre » présente chez Enrique Dussel et Nelson Maldonado Torres (voir traduction dans  L’envers obscur de la Modernite,, 2014, PULIM

6 Voir l’analyse du philosophe espagnol Eduardo Subirats, dans Continente vacio. La conquista del Nuevo Mundo y la conciencia moderna,  Siglo XXI, Madrid, 1994.

7 On parle souvent du principe de la limpieza de sangre, la pureté de sang, comme d’un ancêtre du racisme biologique puisqu’il y a l’idée d’une transmission physiologique de la tache morale. Mais comme le signalent Restrepo et Arias dans leur article, il est difficile d’imaginer l’horizon cognitif et épistémique des hommes de l’époque, et il ne faut pas confondre les mots et les concepts. Quijano parle de racisme, sans que soit très clair ce qu’il entend exactement par là. Le débat  est ouvert. L’idée de pureté joue incontestablement un rôle dans le racisme moderne

8 Julio Arias y Eduardo Restrepo, Historizando raza: propuesta sconceptuales y metodológicas , Cy E an II, nº 3 PrimerSemestre2011

9   Eduardo Restrepo, Raza como cultura en América latina Envion Editores, Bogotá,

10 Bien que Foucault se soit défendu de faire une théorie de l’état , on peut en lire une en filigrane de son travail sur la gouvernementalité.

11Il faut entendre ici le terme de mythe au sens anthropologique d’événement fondateur.

12 Voir le travail d’Enrique Dussel à ce sujet. El encubrimiento del otro. Hacia el origen de la Modernidad. Conférencias de Frankfurt, Plural Editores, Collection Academia, 1994, n .°1, pp. 15,16,18.

13 Friedrich Hegel, La raison dans l’Histoire, Librairie Plon, 1965, Traduction de Kostas Papaioannou, pp.  230, 245, 269.

14 Tyrell Stovall, « Universalisme, différence et invisibilité. Essai sur la notion de race dans l’histoire de la France contemporaine », Cahiers de l’Histoire, 2005.

15 Pierre Bourdieu, Sur l’Etat. Cours au Collège de France (1989-1992), Seuil, Collection Sciences Humaines, Paris, 2012, p. 359.

16 Ibidem, p. 361.

17 Michel Foucault, Il faut défendre la société, Cours au Collège de France (1975-1976), Collection Hautes Etudes, Gallimard, Paris,  1997, p. 227.

18 Ibidem, p. 229.

19 Arturo Escobar, « En el trasfondo de nuestra cultura ; la tradición racionalista y el problema del dualismo ontológico»,  in Tábula Rasa,  n°. 18,  Universidad Colegio Mayor de Cundinamarca, Colombia, 2013. Les dessous de notre culture, traduction à paraître dans Réseau d’Études Décoloniales, fin 2016.

20   Eduardo Restrepo,  Arias,  Historizando raza, propuestas conceptuales y metodologicas,C y E  an II,  nº3, Bogotá premier semestre 2010, p. 11.  

21 Philippe Descola, Par-delà Nature et Culture, Éditions Gallimard, Paris, 2006.

22 Bruno Latour, Face à Gaia, La Découverte, Collection Les Empêcheurs de tourner en rond, Paris, octobre 2015.

23 Arturo Escobar, op. cit.

24 Marisol de la Cadena a travaillé longtemps sur la notion de métissage et de race, et collaboré avec Isabelle Stengers, Marylyn Strathern, Donna Haraway et Bruno Latour.

25 Eduardo Viveiros de Castro, Métaphysiques cannibales, PUF, Paris, 2009.

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