PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE

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 avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 8 Juil - 0:01


choisir c'est renoncer

On peut être en désaccord avec les idées de Houria Bouteldja, alors débattons

Par un collectif Libération 6 juillet 2016

Citation :
Son livre appelle le débat, la critique robuste mais ne mérite aucunement une campagne de lynchage.

On peut être en désaccord avec les idées de Houria Bouteldja, alors débattons  

Avec les idées d’Houria Bouteldja, certains d’entre nous ont des divergences et de francs désaccords, d’autres non. Mais depuis la publication à la Fabrique de son livre, Les Blancs, les Juifs et nous, vers une politique de l’amour révolutionnaire, elle est traitée dans plusieurs médias d’antisémite, d’homophobe, de communautariste anti blancs, et même suspectée de trouver des circonstances atténuantes à Omar Mateen, le tueur d’Orlando. Comme tout texte, son livre appelle le débat, la critique robuste mais ne mérite aucunement cette campagne de lynchage.

Ce qu’elle montre, c’est qu’en France aujourd’hui il n’est pas anodin d’être une militante politique autonome et arabo-musulmane de surcroît, qui exprime avec force des opinions qui ne vont pas dans le sens général de la marche. Surtout dans une maison d’édition dont les livres ne se coulent pas, eux non plus, dans le consensus ambiant. Dans un climat politique aussi délétère qu’inquiétant, le livre d’Houria Bouteldja est pourtant une invitation à penser la conjoncture. Il n’a rien à faire dans le camp de l’horreur.

Enfin, cette campagne diffamatoire ouvre aujourd’hui la voie à une offensive émanant des plus hautes sphères de l’État qui vise à interdire le Parti des Indigènes de la république, l’organisation dont Houria Bouteldja est membre fondatrice : l’autoritarisme étatique frappe à tout va, ne le laissons pas faire brèche.

Rony Brauman, médecin, essayiste, Maxime Benatouil, animateur du réseau Transform, Sonia Dayan-Herzbrun, sociologue, Alain Gresh, journaliste, Didier Lestrade, fondateur d’Act-up et de Têtu, Michèle Sibony (bureau de l’UJFP – Union Juive Française pour la Paix), Maboula Soumahoro historienne, Isabelle Stengers, philosophe, Françoise Vergès, politologue

Patlotch, complotiste communiste, féministe et décolonial


évidemment, ce débat, vu les signataires, n'aura pas lieu sur les bases où je le souhaite ici : la contradiction de classes, les signataires s'en foutent comme de ma première chemise de militant, avec Angela Davis entre autres... mais bon, Houria ouvre avec courage, obstination et n'en déplaise par-delà les désaccords dans la clarté, des débats essentiels pour rompre avec les retards français universels, elle ne mérite donc pas d'être la sorcière idéale de l'idéologie française, je prends !



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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 13 Juil - 15:22


quel mépris... qui croyait prendre

Fusillade d’Orlando, homophobie et monopole – blanc – du cœur : réponse à un plumitif parisien

Publié le 13 juillet 2016 par Houria Bouteldja, membre du PIR

Houria Bouteldja réagit à une tribune violente de Fabrice Pliskin parue dans les pages web du Nouvel Obs, le 13 juin dernier, intitulée : « L’homophobie est-elle une résistance farouche à l’impérialisme occidental ? » . Le Nouvel Obs a publié une version courte de la réponse d’Houria Bouteldja (bit.ly 29DSLKg). La version longue est sur le site du PIR.

Citation :
Monsieur,

Je n’ai aucun mal à imaginer votre jubilation au moment où l’idée de commettre votre article[1] a germé dans votre esprit. C’était sûrement le soir même de la fusillade d’Orlando, entre la poire et le dessert ? Je ne vous connais pas, mais je devine votre mine réjouie comme si je vous avais en face de moi. Tout d’un coup, vous vous êtes souvenu de la colère qui s’est emparée de vous à la lecture des textes que vous me reprochez aujourd’hui. Vous vous êtes souvenu de l’indignation qui vous a saisi. Ou peut-être de la haine qui vous a submergé lorsque vous m’avez vue, dans quelque émission de télé, croiser le fer avec certains intellectuels de votre sérail ? Ah, la gueule satisfaite du type qui croit s’être offert la tête de l’arrogante péronnelle.

Laissez-moi d’abord vous dire combien je me sens flattée d’être à ce point honorée par l’éditocratie française. Pas moins de sept articles en seulement quelques jours ![2] Vous m’avez longtemps snobée. Vous avez prolongé cette feinte indifférence à la sortie de mon livre[3], vous avez tenté d’organiser le silence mais nos succès vous troublent et vous obligent à changer de stratégie. L’heure est au lynchage. Et s’il faut, pour nous livrer à la vindicte populaire, user de l’infamie, vous le ferez avec la lâcheté qui caractérise ceux qui savent ne prendre aucun risque.

Je serais donc selon vous l’inspiratrice de la fusillade d’Orlando. « Comment Mme Dupont, vous ne savez pas que l’esprit qui arme les tueurs écrit depuis Barbès ? »

Si c’était le cas, Monsieur, je n’aurais aucun mal à le reconnaître car voyez-vous, je ne vous crains pas. Jusqu’ici, j’ai assumé toutes les ruptures auxquelles mon combat m’a contrainte. Et j’accepte d’en payer le prix.

Mais votre accusation n’est pas seulement lâche et abjecte, elle est fausse. Ne vous méprenez pas. Je ne crains pas d’être salie. Toutes mes ruptures m’ont salie aux yeux des vôtres et de vos dépendances[4]. Seulement, je voudrais être sûre d’être bien comprise. Elle est fausse parce que je ne suis pas de votre monde, pas plus que de celui du tueur. Aussi, ne puis-je pas être lue à travers votre grammaire, pas plus qu’à travers votre humanisme. Le monde qui produit ces monstres, je le vomis tandis que vous vous y vautrez. Il est à vous et je vous le laisse volontiers.

Dans le chapitre « vous les Blancs » de mon livre, je vous fais cette déclaration que je vous invite à lire comme une profession de foi : « Je ne suis pas vous et me refuse à le devenir. La seule chose que je veux vraiment, c’est vous échapper autant que je peux. »

Plus loin, dans le chapitre « Nous, les indigènes », je m’adresse à celles et ceux qui partagent ma condition de sujet post-colonial et leur dis ceci : « Des larves ou des monstres, des valets ou des coupeurs de têtes, des cireurs de pompes ou des kamikazes. Voilà l’alternative qui s’offre à nous. Nous avons réalisé la prophétie blanche : devenir des non-êtres ou des barbares. »

Un monstre ou un kamikaze, c’est ce que je ne serai jamais si je réussis à me dérober à votre monde. Car, voyez-vous, c’est cette effrayante déchéance que je pressens quand je prends position (entre autre) contre l’homonationalisme ou l’impérialisme sexuel sous sa forme gay ou évangéliste.

Il va de soi que vous n’avez aucun intérêt à me croire. Voilà qui bouleverserait tout votre édifice moral, et pourtant… c’est bien parce que je crains, comme James Baldwin (légitime ici à plus d’un titre), pour la « beauté » de l’indigène[5] que j’assume le passage que vous citez en croyant m’embarrasser : « Il serait temps, une bonne fois pour toute, de comprendre que l’impérialisme – sous toutes ses formes – ensauvage l’indigène : à l’internationale gay, les société du sud répondent par une sécrétion de haine contre les homosexuels là où elle n’existait pas ou par un regain d’homophobie, là où elle existait déjà (…) ». D’ailleurs, vous pouvez compléter le processus de « décivilisation » en remplaçant « international gay » par « féminisme impérialiste », ou par « sionisme ». Le premier produit de l’homophobie, le deuxième de la misogynie et le troisième, la haine des Juifs. Ainsi l’ « ensauvagement » que je redoute tant se réalise. « Des larves ou des monstres… ».

Vous m’accusez d’y déceler une forme de résistance. Je vous le redis sans sourcilier : oui. Je persiste et signe. Car les réactions hostiles à l’homosexualité revendiquée (sous sa forme LGBT) chez les post-colonisés sont autant des formes d’intégration[6] que des formes de résistance : intégration dans l’histoire de l’homophobie européenne, et résistance à des normes qui paraissent exogènes et imposées de manière autoritaire à des sociétés qui ne supportent plus l’ingérence blanche. A la lumière de cette explication qui ne peut en rien être entendue comme une préconisation, votre « interprétation » de mes analyses : « Casser du pédé, c’est se décoloniser, c’est arracher ses chaînes, c’est se soustraire à la catastrophe de l’intégration, de l’assignation, de la sommation. Bravo. Hourra Houria » devrait vous faire rougir de honte car ce que je dis c’est précisément le contraire : notre « ensauvagement » est le signe de notre parfaite intégration/aliénation dans la modernité occidentale. Mais connaissez-vous la honte ?

On sait que les injonctions faites par le monde blanc et la violence tant symbolique que politique qui les accompagne produisent de l’homophobie. La promotion de l’homosexualité comme identité politique produit des dégâts tant sur le vécu des homosexuels dont la vie peut-être mise en danger[7] que sur les rapports sociaux surtout quand la protection due aux minorités sexuelles devient une exigence politique et éthique internationale à l’aune de laquelle se mesure la maturité civilisationnelle des nations néo-colonisées. La littérature en la matière ne manque pas. Avez-vous seulement pris la peine de vous pencher sur ces nombreux travaux de chercheurs du Grand Sud qui démontrent que l’homophobie est une importation récente dans une grande partie du continent africain[8], qui expliquent que la « radicalisation actuelle de l’homophobie relève de cette nouvelle tendance à utiliser les notions sexuelles occidentales alors que les systèmes locaux qui assuraient la paix et le bien-être social ont été détruits » (par des gens comme vous). Savez-vous, comme eux, qu’il devient impossible de discuter des droits de l’homme en Afrique dans un cadre impérialiste parce que celui-ci impose des catégories et crée de l’identité là où il y avait des pratiques.[9] Et que dire de ce constat : « Au Cameroun, où la pratique homosexuelle tente de se rendre publique, la question du glissement des normes symboliques – entre anciennes puissances coloniales et Nations « décolonisées » – semble prendre le pas sur tout le reste ; d’où cette cristallisation du débat sur la question morale qui opposerait le Cameroun et l’Afrique à la France et l’Occident (…). Cela se fait par l’entremise des détaillants de la liberté sexuelle (activistes gays, militants de la lutte contre le sida, touristes, médias transnationaux), que les commentateurs locaux associent à des détaillants de l’«impérialisme identitaire» » [10]. Seriez-vous plus légitimes que ces homosexuels africains qui accusent le gouvernement américain de la dégradation de leur condition ?[11] Enfin, seriez-vous plus avisés que ces juristes qui expliquent en quoi l’homophobie du code pénal tunisien est une survivance coloniale ?[12] Car avancer vers le progrès, c’était aussi civiliser la sexualité arabe, faire des pratiques hétérosexuelles – les seules légitimes aux yeux des Européens à l’époque – la norme de leurs sociétés. Par contraste, les périodes de l’histoire des Arabes connues pour leur tolérance envers les pratiques homo-érotiques étaient relues comme des périodes de déchéance et de régression.

Mais cette réalité est bien trop gigantesque pour le provincial que vous êtes. Vous n’aurez jamais assez d’yeux pour la voir. Au bout de ce processus « d’ensauvagement », il ne manquera pas de belles âmes – comme la vôtre – pour vous émouvoir, pousser des ah ! et des oh ! vous absolvant ainsi de toute responsabilité. Et pour pallier votre propre inconséquence, vous n’avez qu’un seul recours : la calomnie. Ainsi, vous me faites passer, moi qui m’inquiète de la « sécrétion de haine contre les homosexuels là où elle n’existait pas ou par un regain d’homophobie, là où elle existait déjà », pour « homophobe ». Remarquez, vous dites tout haut ce que tout le monde pense tout haut. Hélas, ils sont nombreux ceux qui tiennent à leur confort moral.  Et vous ajouterez, facétieux que vous êtes, que ce brave « ensauvagé » qu’était Omar Mateen, ne vivait pas dans ce Grand Sud mais au cœur de l’empire (mon dieu ! j’y pense. J’espère que vous savez faire la différence entre « sauvage » et « ensauvagé » ?). En quoi serait-il concerné par l’impérialisme sexuel ?

Je vous répondrais que je n’en sais pas assez sur la personnalité trouble d’Omar Mateen et que je me garderais bien de commenter son geste. Il n’en reste pas moins que l’impérialisme sexuel a son pendant domestique : l’homonationalisme. Marine Le Pen ne s’y trompe pas lorsqu’elle déclare : «dans certains quartiers, il ne fait pas bon être femme, ni homosexuel, ni juif, ni même Français ou blanc». Elle emboite le pas aux autres extrêmes droites européennes qui ont tôt fait d’intégrer la cause des homos à leur logiciel. Et ça marche, Monsieur[13]. C’est ce qui fera dire à un copain lui-même homo : « Le mariage gay a eu un effet pervers, c’est devenu le décret Crémieux des pédés. »

« Décret Crémieux », vous avez bien lu. C’est ce texte de loi qui, de 1870 à 1940, octroie la citoyenneté française aux Juifs d’Algérie pour les arrimer au nouveau régime (3ème république) de l’Etat colonial et à en faire des complices. L’homonationalisme procède de la même logique : faire correspondre les intérêts des communautés gays aux intérêts nationaux et impérialistes. Ainsi, en intégrant ces communautés au projet libéral et ethnocentrique européen, les pouvoirs élargissent leur base sociale et partant, leur pérennité. Là encore, vous êtes sûrement plus intelligent que Judith Butler qui, il y a quelques années, s’est émue de ce phénomène de confiscation à des fins nationalistes et racistes ?

Creusons encore un peu avec Baldwin. Dans un texte remarquable écrit en 1967 (que les gens comme vous ne lisent pas) « les Noirs sont antisémites parce qu’anti-Blancs » il explique les effets paradoxaux du racisme sur les Noirs[14]. Il perçoit déjà le rôle que l’Amérique dévolue aux Juifs. Il dit par exemple, je cite : « A Harlem, il (le Juif) joue le rôle que les Chrétiens lui ont depuis longtemps assigné : il fait leur sale boulot ». Ou encore « Et si on reproche au Juif d’être devenu un Américain blanc, il n’est pas exclu, si l’on est Noir, que ce soit uniquement par jalousie. »

Cela me rappelle ces jeunes de banlieue qui un jour m’ont refusé un tract contre l’islamophobie m’expliquant que cela ne servait à rien, parce qu’en France « même les homos passent avant les quartiers ». Derrière un dédain certain pour les homosexuels, il y avait aussi l’idée d’un privilège accordé aux uns et pas à d’autres ? Avaient-ils tort lorsqu’on sait que la France vote d’un côté des lois islamophobes et de l’autre des lois qui accordent de nouveaux droits aux communautés LGBT créant ainsi par le haut une « concurrence des victimes » qu’on viendra ensuite reprocher aux habitants des quartiers.

Quant à Omar Mateen, avec lequel vous me prêtez de grotesques accointances, il semble être parti avec son mystère. Avait-il une sexualité non assumée, s’en vengeait-il sur la communauté LGBT non blanche qui lui semblait affranchie des troubles qui l’habitaient ? Vivait-il un déchirement entre son identité musulmane et son identité gay ? Peut-on lire son acte criminel à travers les injonctions paradoxales du progressisme blanc : s’intégrer en tant que gay, se nier en tant que musulman ? Etait-il un simple psychopathe comme sait les produire l’Amérique ? Ce ne sont ici qu’hypothèses mais il n’est pas  improbable que l’analyse qui précède ces interrogations puisse fournir des clefs de compréhension.

Au terme de cette mise au point, vous l’aurez compris, non seulement vous n’avez pas le monopole du cœur mais, au contraire, vous participez du malheur de ce monde. Aussi, ferais-je mieux de m’en tenir là et vous laisser mariner dans le jus de votre misérable et insondable grossièreté.


Houria Bouteldja, membre du PIR


Notes

[1] http://bibliobs.nouvelobs.com/idees/20160613.OBS2489/l-homophobie-est-elle-une-resistance-farouche-a-l-imperialisme-occidental.html

[2] http://www.causeur.fr/bouteldja-indigenes-republique-rosemarie-tel-aviv-38644.html

http://www.causeur.fr/bouteldja-indigenes-republique-football-cantona-38568.html

http://www.marianne.net/houria-bouteldja-racisme-les-nuls-100241973.html

http://www.atlantico.fr/decryptage/et-voila-comment-houria-bouteldja-indigenes-republique-fut-sacree-intellectuelle-benoit-rayski-2714945.html

http://www.liberation.fr/debats/2016/05/24/la-derive-identitaire-de-houria-bouteldja_1454884

http://plus.lesoir.be/node/39613

[3] Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et Nous, vers une politique de l’amour révolutionnaire, éditions La Fabrique.

[4] Elles sont nombreuses. Il y en a même au Monde Diplo.

[5] http://indigenes-republique.fr/quadviendra-t-il-de-toute-cette-beaute-2/

[6] http://contre-attaques.org/l-oeil-de/article/omar-mateen-un

[7]http://www.rts.ch/info/monde/7731739-ahmed-menace-de-mort-pour-la-defense-des-homosexuels-en-tunisie.html#iframe-overlay

[8] https://socio-logos.revues.org/37
https://www.theguardian.com/world/2014/apr/30/africa-homophobia-legacy-colonialism

[9] http://africasacountry.com/how-do-senegalese-talk-about-gay-identities/

[10] https://espacepolitique.revues.org/1818

[11]http://www.nytimes.com/2015/12/21/world/africa/us-support-of-gay-rights-in-africa-may-have-done-more-harm-than-good.html?_r=1

[12] http://www.huffpostmaghreb.com/farhat-othman/lhomophobie-du-code-penal_b_7090442.html

[13] http://www.slate.fr/story/119457/tuerie-orlando-homos-musulmans

[14] « James Baldwin, retour dans l’œil du cyclone », Christian Bourgeois Editeur.


1) il serait tout à fait intéressant de confronter ce point de vue historique avec l'étude en cours de Gilles Dauvé sur la fabrication de la catégorie d'homosexuels dans le deuxième chapitre de sa série pour DDT21 : Homo 02. « Une énigme très intéressante » (ou L’invention d’une catégorie). Viendrait-il à quiconque l'idée d'accuser Gilles Dauvé d'homophobie ?

Citation :
Comment une pratique humaine s’est-elle trouvée catégorisée comme « l’homosexualité », cataloguée à part, hors-norme, puis reconnue et admise, sans cesser d’être traitée comme si elle définissait ceux et celles qui la pratiquent ? Voilà le but de cette série.

2) je rappelle un texte en première page de ce sujet à propos de l'«l'homophobie» reprochée au PIR :
et si elle relevait aussi d'une analyse et d'un enjeu théorique ? avec un renvoi à  la thèse de Matthieu Renault, Frantz Fanon et les langages décoloniaux. Contribution à une généalogie de la critique postcoloniale

CHAPITRE III. CORPS A CORPS > 3) L’AMOUR DE LA RACE -­ SEXUALITE ET PERVERSIONS et
CHAPITRE IV. VIE ET VIOLENCE – LA DECOLONISATION ET LE SCHEME DE L’UNITE > 4) DES MUTATIONS DE L’ANIMAL POLITIQUE > Une théorie des mutations (Re)faire l’amour et (Dé)faire le genre ? – se jouer des doubles

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 3 Aoû - 15:41


“C’est la dernière fois qu’il y a un frère qui tombe” [1]

Publié le 27 juillet 2016 par Aya Ramadan, membre du PIR



Citation :
Une fois de plus, une fois de trop, un des nôtres tombe.

Il s’appellait Adama Traoré, 24 ans, résident de la banlieue parisienne.

La ville : Beaumont-sur-Oise, patelin charmant aux allures de village. On y accède en traversant un petit pont qui surplomb l’Oise, pour arriver directement dans le centre-ville construit sur une colline. Ce paysage pittoresque est loin de ressembler aux ghettos où l’on a l’habitude de voir nos frères tomber. Mais ce n’est évidemment pas tout à fait ici que les Noirs et les Arabes résident, il faut marcher une quinzaine de minutes pour arriver à la cité.



L’histoire est un classique. Un jeune Noir est tué entre les mains de la police. Ici, c’est un gendarme qui tue un Noir. Un membre du corps armé de l’État français tue un indigène. Ce n’est pas la première fois. Les crimes racistes ? Nous les dénonçons depuis des décennies. La Marche pour l’égalité et contre le racisme en 1983 venait d’abord et avant tout dénoncer les violences policières. Elles n’ont jamais cessé. Tous les ans dans la métropole, entre 15 et 20 Arabes et Noirs, jeunes et moins jeunes, sont tués par la police. A chaque fois les policiers s’en sortent sans condamnation aucune, et sans même être démis de leur fonction.

En France, comme aux États-Unis, la race existe et le racisme tue. « La race existe », cela signifie qu’il y a une différence institutionnelle de traitement entre les Blancs et les non-Blancs. Les flics savent qu’ils peuvent frapper, torturer ou étouffer les Arabes, les Noirs et les Rroms, ils savent que la Justice est avec eux, et qu’elle considérera comme eux que la vie d’un indigène ne vaut pas grand-chose. Elle sera complice si l’affaire va devant un Tribunal. Comment oublier à l’heure où j’écris ces lignes le récent procès Saboundjian, ce flic qui a tué d’une balle dans le dos Amine Bentounsi. Un procès scandaleux, le procureur lui-même n’en revenait pas. Tous les témoignages concordaient : il n’y avait aucune forme de légitime défense à proclamer, Amine Bentounsi était à une trentaine de mètres du policier. Il courait, fuyait, quand une balle arrêta sa course subitement. Et il tomba.

Toujours la même histoire donc. Dans un premier temps, le procureur de la République de Pontoise, Yves Jannier, entravant d’ailleurs la procédure classique, annonce que M. Traoré serait décédé suite à un « malaise cardiaque », car il aurait eu « une infection très grave », « touchant plusieurs organes ». Mais voyons ! Que de maladies attrapées dans les commissariats… Puis quelques jours plus tard, nous apprenons que le médecin légiste dans son rapport ne relève en fait aucune cause de décès immédiate. Une contre-autopsie a été obtenue par la famille et va être menée dans les prochains jours.

La famille endeuillée doit faire face au mépris de la classe politique indifférente aux meurtres des nôtres et aux mensonges de la plupart des médias reprenant à leur compte la version officielle des pouvoirs publics.

La plupart du temps, les meurtres racistes ne font même pas l’objet d’une ligne dans les journaux. Ici, la mobilisation pour Adama fut étonnamment importante. Les collectifs et personnalités indigènes ont effectué un travail efficace de relais dans les réseaux sociaux. Des marches se sont tenues à Beaumont, Paris mais aussi Toulouse, Strasbourg, Bruxelles, Lille… Youssoupha et Kery James ont publiquement exprimé leur soutien. La France a entendu parler de l’affaire, certainement aussi parce qu’il y a eu des « émeutes ». Sous couvert d’objectivisme, le point de vue de la famille et des organisations antiracistes n’est pas vraiment pris en compte. Mélenchon s’en est indigné via un statut facebook (il demande l’ouverture d’une enquête indépendante) alors qu’il avait brillé par son indifférence lorsque le frère de Wissam El Yamni et l’épouse d’Amadou Koumé, tous deux tués par les forces de l’ordre, l’avaient interpellé. Sa campagne de séduction des quartiers lancée cet été n’a d’ailleurs sûrement aucun rapport avec son intérêt soudain pour la mort d’Adama[2].

Nuit Debout avait exhorté les « quartiers », la « banlieue », les « racisés » à se joindre au mouvement social. Nuit Debout voulait organiser des marches vers la banlieue, pour qu’enfin le rêve de l’union des travailleurs, des opprimés et des sous-opprimés, se réalise. Nous leur avions répondu : la convergence ne se décrète pas, elle se fera quand vous viendrez grossir nos luttes[3]. Où étaient les dizaines de milliers de personnes qui ont participé à Nuit Debout ? À la manifestation du 22 juillet, nous étions des milliers, nous étions nombreux, une grande majorité d’indigènes. Il y avait de nombreux soutiens extérieurs, il y avait les « islamo-gauchistes » et les amis des villes voisines. Mais aucune organisation blanche, aucun syndicat, eux qui ont pourtant les moyens de mobiliser massivement leurs bases sur les questions dites « sociales ». Quand ces organisations daignent malgré tout communiquer sur nos questions, c’est bien souvent pour mieux en occulter la dimension raciale.

Dès lors, la question raciale est notre affaire. Nous devons la prendre en charge, et surtout éviter que les tentatives d’instrumentalisation se répètent. Dominique Sopo s’était pointé à la marche du 22 juillet, accompagné de deux gardes du corps, espérant apparaître dans les médias : le racisme c’est son business. SOS Racisme travaille avec la DILCRA et l’UEJF. Ils ont pour objectif de réprimer, d’invisibiliser et d’annihiler les organisations antiracistes autonomes. Mais leur temps est révolu.

Nous avons retenu les leçons du passé, nous sommes aujourd’hui organisés. Et nous affirmons que notre autonomie indispensable ne doit pas exempter les militants de gauche et des organisations blanches de remplir leur devoir en se mobilisant massivement sur les crimes racistes de la police et de la gendarmerie.

Nous ne perdons pas espoir. Nous savons que seul le rapport de force politique que nous parviendrons à imposer déterminera la façon dont la Justice reconnaîtra le crime et jugera les auteurs de ce meurtre.


À tous les frères qui sont tombés, Vérité et Justice !

Notes

[1]  Slogan de la marche du 22 juillet 2016 à Beaumont-sur-Oise

[2]  http://www.lemonde.fr/politique/article/2016/07/22/melenchon-profite-de-l-ete-pour-lancer-sa-campagne-dans-les-quartiers-populaires_4973216_823448.html

[3] Nuit (blanche) debout : comment sortir de l’entre-soi ? Communiqué du PIR

Le PIR rejoint l’appel à manifester pour Adama TRAORE dans toutes les villes de France et notamment à Paris ce samedi 30 juillet à 16h00 à Gare du Nord.



En soutien à la famille, nous invitons les lecteurs à contribuer à la collecte de dons en ligne :  En mémoire à Adama Traoré

la décoloration universelle

il y a effectivement un moment où les réactions de simple "solidarité" avec les victimes de "violences policières" sont en France le lieu d'un deux poids deux mesures très... décoloré. Car il ne suffit pas de critiquer des réactions qui seraient "identitaires" et "communautaristes" si c'est pour briller par son absence sur une critère qui n'est visiblement (sic) que racialiste

on voit ici et là répété à l'envie le fait que les Indigènes de la République, voire l'ensemble de ceux qui ont défilé pour la Marche de la dignité, ne seraient que des intellectuels sans aucun lien avec les "quartiers populaires racisés" *. Peut-être n'est-il pas vraiment nécessaire à tous ceux-là d'en rajouter, d'où ils parlent de ces quartiers comme des "indigènes" en tant que prolétaires racisés, parce qu'il y a un moment où ça ne correspond plus du tout à des réalités que tout un chacun peut constater par lui-même

alors se pose la question : que veulent-ils prouver, à s'opposer systématiquement à tout ce qui, de près ou de loin, revêt un caractère décolonial, ou qu'on l'appelle comme on voudra ? Que veulent-ils prouver, mais surtout que prouvent-ils à l'insu de leur plein gré, sinon que le concept met le doigt sur ce qu'eux ne veulent pas voir, ni savoir

* deux exemples récents :

- la série ininterrompue des charges de Ross Wolfe (The Charnel-House) contre la pensée décoloniale (Mariategui et Fanon convoqués contre Grosfoguel, Meaningless gibberish and decoloniality, etc...). Comme déjà dit, le niveau théorique est une chose, et encore faut-il l'aborder avec rigueur à partir de la situation actuelle et des faits, dont notre New-Yorkais ne s'embarrasse pas... Une conception de la critique comme démolition systématique et qui ne construit rien de solide sur la base des réalités socio-raciales du moment

- le blogueur de Zones subversives, pourtant bien inspiré parfois, dans un texte au demeurant des plus intéressants, Angela Davis et les luttes actuelles, trouve le moyen de glisser :


Citation :
Le livre s’achève par une tribune commise à l’occasion de la Marche pour la dignité appelée par le Parti des Indigènes de la République (PIR). Angela Davis insiste sur la critique des violences policières. Depuis 2013, des émeutes ont éclaté après la mort de plusieurs noirs tués par la police. Une vague de contestation s’organise contre les institutions policières et judiciaires. Les crimes racistes commis par les forces de l’ordre restent impunis.

Mais Angela Davis, visiblement déconnectée, situe la Marche pour la dignité dans la même lignée. Elle croit que les associations qui ont appelées à cette mascarade existent réellement dans les quartiers populaires. « Du côté de la gauche radicale française, il faut noter que la plupart de ses organisations ont appelé à cette manifestation », observe plus lucidement Angela Davis. Cette marche est effectivement soutenue par l’extrême gauche et par tous les débris issus de la gauche colonialiste et républicaine. Même Podemos y va de son soutien tant recherché.

Cette Marche revendique une dignité et une affirmation identitaire. Mais, dans les quartiers populaires, peu de monde en a entendu parler. La fierté d’être racisé ne concerne que quelques universitaires. Les luttes pour le logement, contre la précarité, contre le racisme et la police semblent bien plus pertinentes.

une somme d'approximations, d'amalgames, et de petite rage rentrée, devenue dans certains milieux "radicaux" un lieu commun : toute lutte décoloniale, où des victimes du racisme elles-mêmes, serait illégitime du point de vue de la lutte de classes, et par conséquent "contre-révolutionnaire" d'y participer, preuve de radicalisme anti-identitaire de les laisser seuls, là-même où ils sont minoritaires dans la population. Autant emporte leur vide, annonce de leur bide universel blanc et de couches moyennes intellectuelles rangées des voitures qui brûlent dans des quartiers où ils n'ont jamais mis les pieds !

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 10 Aoû - 15:40


repris le 9 août par Indymédia Bruxelles sous le titre


Thierry Schaffauser, militant politique, analyse, dans sa tribune, les accusations d'homophobie prononcées par le politologue Thomas Guénolé à l'encontre d'Houria Bouteldja, la porte parole du Parti des Indigènes de la République.


Citation :
Une nouvelle polémique éclate au sujet d’Houria Bouteldja, porte parole du Parti des Indigènes de la République, et de sa supposée homophobie. Le politologue Thomas Guénolé l’accuse [sur le plateau de l'émission Ce soir (ou jamais) sur France 2, ndlr] de différents racismes ainsi que d’homophobie en citant une phrase de son dernier livre Les Blancs, les Juifs, et nous*.

Pour avoir lu le livre, il est évident que Monsieur Guénolé a cherché à tromper son audience en extrayant une citation de son contexte et en omettant les guillemets autour du mot «tarlouze». En effet, en lisant Madame Bouteldja, on comprend aisément que ce passage est en réalité une dénonciation de l’homophobie et non une intention d’en faire sa promotion. Ce n’est pas l’auteure qui parle à travers ces mots, mais l’homophobe qu’elle dénonce, et c’est précisément pour cela qu’elle utilise l’insulte de «tarlouze» afin de mieux caractériser cette homophobie.

Puisque nous en sommes à l’explication de texte, allons plus loin. Bouteldja nous met en garde sur la façon dont le féminisme et la lutte contre l’homophobie ou bien d’autres causes pour l’émancipation sont devenues des injonctions racistes à l’égard des sujets indigènes toujours réputés retardés sur le plan civilisationnel. Sa réponse est de refuser de répondre à ces injonctions en montrant qu’elles participent d’un système raciste qui vise à toujours désigner le sujet indigène comme le plus coupable, et le Blanc comme le plus innocent et le plus humaniste, pouvant protéger ainsi sa bonne conscience tout en bénéficiant en réalité des inégalités économiques et sociales qu’il ne veut pas voir.

CONTINUITÉ HISTORIQUE

Au lieu de désigner des individus déviants et coupables, comme si les discriminations n’étaient qu’une affaire de morale personnelle, de bons et de gentils, elle cherche à en démontrer les causes structurelles. Elle cherche à montrer que le racisme contemporain est le fruit d’une continuité historique datant de l’esclavage et de la colonisation, et que c’est surtout une affaire de rapports de dominations, de lois, de mémoires communes, et de pratiques sociales.

Néanmoins, il serait trop simpliste de voir dans la posture de Bouteldja seulement l’affirmation du refus indigène de se justifier, voire une négation de ces problèmes. Car elle ne les nie pas. Au contraire, elle fait le job. Mais elle le fait à sa façon, sans céder aux injonctions du pouvoir.

Oui, elle reconnait le sexisme et l’homophobie qui existent dans la communauté indigène (arabe en particulier), et non elle ne les excuse pas, ni ne les passe sous silence. Elle en fait une analyse politique.

Elle explique par exemple que cette homophobie et ce sexisme sont également les produits du racisme et de la compétition entre le virilisme blanc et celui indigène.

C’est la même analyse que font plein de théoriciennes féministes travaillant sur le genre qui cherchent à prendre en compte la classe et la race dans leurs travaux. Bouteldja part d’un point de vue décolonial plutôt que féministe mais le résultat est le même, car l’objectif est le même, à savoir analyser les rapports de pouvoir et de domination. Sa démarche est honnête car elle expose ses doutes et ses propres contradictions au regard de tous, notamment en prenant pour témoignage la difficulté d’une femme à vouloir résister au sexisme sans trahir les hommes de sa communauté avec qui elle veut conserver une solidarité de lutte contre l’oppression raciste. On le lit comme un déchirement et non pas, à moins de faire preuve de malhonnêteté, comme un appel à la soumission des femmes. Elle est l’inverse d’une femme soumise.

Le reproche qu’on pourrait lui faire est de ne pas apporter de solutions. Mais en avons-nous plus qu’elle ? Elle nous propose cependant quelque chose, qu’elle nomme l’amour révolutionnaire. Pour cela, elle s’appuie entre autres sur de grandes figures de l’antiracisme, dont un blanc homosexuel: Jean Genet. Cet amour révolutionnaire nécessite des efforts de part et d’autre, des sacrifices pour renoncer à ses privilèges, et ce qu’elle appelle le fait de poser des conditions politiques pour nouer des alliances.

A titre personnel, en tant que militant de la lutte contre l’homophobie, je souhaite que cette alliance entre les minorités sexuelles et de genre et les minorités indigènes et racisées soit possible. Elle doit l’être pour nos luttes, et surtout pour les queers de couleur qui sont toujours coincés aujourd’hui entre deux étaux, qui ne devraient pourtant pas avoir à choisir entre leurs différentes communautés. Ce sont elles et eux qui produisent les solutions politiques que nous avons été incapables de formuler. Ce sont elles et eux qui apporteront sans doute les meilleures conditions politiques pour cette alliance.

Thierry Schaffauser

*Ci-dessous, le passage du livre (page 81 de Les Blancs, les Juifs et nous, aux éditions La Fabrique) évoqué dans ce texte et lors du débat télévisuel retranscrit cette fois avec un peu plus de contexte :

«Il faut arrêter de se raconter des histoires. Les Blancs, lorsqu’ils se réjouissent du coming out du mâle indigène, c’est à la fois par homophobie et par racisme. Comme chacun sait, « la tarlouze » n’est pas tout à fait « un homme », ainsi, l’Arabe qui perd sa puissance virile n’est plus un homme. Et ça c’est bien. C’est même vachement bien. Et puis, c’est tellement rassurant. Il va sans dire que le message sera capté cinq sur cinq de l’autre côté du périphérique aussi, on ne s’étonnera pas de la compétition viriliste et homophobe qui s’installera dans le camp d’en face et qui prendra un plaisir vicieux à surjouer une sexualité fabriquée par le regard colonial dans cette guerre sournoise que se livrent des forces antagonistes et irréductibles.»

Les intertitres sont de la rédaction.

ce texte vaut ce qu'il vaut, perso je trouve qu'il rétablit la vérité d'un débat posé par Houria Bouteldja et qui lui a valu plus d'incompréhension et de haine que de réponses censées partant de ce qu'elle dit ou veut dire. Un coup d'œil sur les 195 réactions qu'il a suscitées en dit long sur la réception et la possibilité même de débattre en France de ces questions. Quand on sait que de telles âneries sont reprises par une partie des anarchistes, ultragauches et jusque par un célèbre théoricien célèbre de la communisation, il y a de quoi s'inquiéter car l'idéologie française se porte à merveille et nous ne sommes pas au bout de ce qu'elle produira

à beaucoup reste à apprendre à lire
sans le faire depuis leurs présupposés idéologiques français

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 26 Aoû - 14:50


un des commentaires sur Indymédia-Nantes

Citation :
26 août 2016 à 13:52 par...

Houriaphobie

Ce ne sera que millième article sur la fixette que certains se font sur Houria Bouteldja, serpent de mer bien pratique pour occulter ce qui se passe dans l’actualité, et pour ne surtout pas parler de la vague islamophobe autour du terrorisme et du burkini.

Alors, autant en rajouter une couche sur Houria Bouteldja, pour accentuer encore le climat malsain qui visiblement n’est pas seulement le fait de la droite (y compris les socialistes) et de l’extrême droite, mais est devenu le cheval de bataille d’une certaine « ultragauche » qui assume mal son islamophobie.

Un article qui tombe à pic !


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 1 Sep - 14:02


d'un trouble dans les rapports entre marxismes et pensée décoloniale en France

un des plus sérieux handicaps, en France, à la percée d'une problématique marxiste décoloniale, ou communiste décoloniale, est d'une part la réduction de la pensée décoloniale elle-même par le prisme de la question d'Islam ou même de l'héritage de l'immigration post-coloniale arabo-musulmane. Elle est certes compréhensible dans ce pays, mais ne saurait masquer que l'Islam n'est pas présent partout dans le monde et par conséquent ne recouvre pas tout de la domination occidentale. Exemple, l'Amérique latine, d'où vient justement la pensée décoloniale

s'ajoutant à ce handicap, un autre, l'anti-marxisme à peine voilé de certaines organisations décoloniales, dont le PIR. Il m'est apparu que celle-ci peut s'expliquer par le fait que le PIR est loin de prendre en compte tous les courants de la pensée décoloniale, et que l'influence dans ses théorisations de Ramon Grosfoguel, un des théoriciens-activistes les plus en vue, n'y est pas pour peu, et nous verrons plus bas pourquoi

j'ai déjà exprimé mes désaccords avec la critique de Marx que fait Grosfoguel, et j'ai eu l'occasion de la préciser dans un échange récent sur Twitter, semi-public, semi-privé (en raison de la contrainte des 140 caractères...). Notre discussion s'est engagé parce que Jeune Mwaka Sauvage, pseudonyme d'un jeune Antillais* a retwitté le texte de Ross Wolfe Fanon and Mariátegui contra Grosfoguel and Coulthard

* Mwaka [moi-ka], du créole « mwen ka » qui signifie "je fais", désigne les antillais métropolitains

j'ai suggéré à mon interlocuteur de prendre en compte les intentions de Wolf, pour qui la pensée décoloniale n'est que perte de temps, et dont les textes la concernant sont unilatéralement destinés à la balayer d'un revers de main pseudo-théorique : Wolf : « Decolonial criticism is [...] a complete waste of time. Reading Ramón Grosfoguel has actually made me dumber... Walter Mignolo, Enrique Dussel, etc. don’t say anything all that earth-shattering or insightful. » : avec une telle critique qui évacue d'un trait de plume une pensée qui pèse son poids de sérieux, que voulez-vous discuter ?

Jeune Mwaka, n'est pas si sauvage que ça :


Citation :
A vrai dire je n'ai pas encore compris ce qu'on entendait par "pensée décoloniale". Peut être faudrait-il commencer par là.

Patlotch a écrit:
certes, il faut aller aux textes, à leur genèse, à leur diversité, bref, voir le paradigme décolonial en relation à la crise de l'Occident

Jeune Mwka interroge

Citation :
Dans ce cas Fanon, Mariategui, et CLR James seraient-ils également eurocentriste ?

J'ai juste a priori une certaine méfiance envers toute injonction à l’allégeance identitaire comme seul possibilité d'émancipation


voici mes réponses, bribes que je reconstruis

Patlotch a écrit:
Les Marx, CLR James, Mariategui, Fanon... avaient des pensées en constante évolution, ils se retourneraient dans leurs tombes : leurs pensées ne sont pas des blocs, ils sont au contraire pris en compte dans l'émergence, la genèse de la pensée décoloniale

Fanon est un précurseur de la pensée décoloniale, quand il montre l'unité dialectique des identités de colon et de colonisé (Peau noire, masques blancs, 1952), ouvre en théorie la possibilité du dépassement de ces identités, mais sur la base de leur reconnaissance : Fanon contre Césaire/Négritude. L'identité de classe des prolétaires est aussi à dépasser, ils ne sont qu'objets du capital, devront s'abolir en tant que tels

ce qui reste encore eurocentriste, c'est le post-colonialisme des Cultural studies, dont les 'décoloniaux' font une critique épistémique


du point de vue méthodologique

Citation :
la critique radicale doit partir des réalités concrètes actuelles, ce n'est pas une discussion hors-sol entre textes ou théories. Fort de ces critères, regardez où ils sont chez Wolf... Après, sûr qu'on tombe facilement dans le piège, ça paraît rigoureux. Dans un texte à prétention théorique, regarder la logique interne, mais aussi ce qui manque : souvent, c'est le réel concret

on ne peut juger une pensée actuelle avec des lunettes anciennes, seraient-elles marxistes, la compatibilité se juge aujourd'hui, compatibilité avec une analyse de classe actuelle, non de l'époque du programmatisme ouvrier, trotskiste, 'stalinienne' ou autre

bref, ne pas approcher une théorie par ses usages politiques, ou démontrer qu'ils sont les seuls possibles. Sinon Marx = Staline. Et l'on arrive à "pensée décoloniale = caca anti-marxiste, exit la lutte de classes", ce qui est faux, car elle en procède aussi. Exemple : Fania Noël du Camp décolonial, se dit "afroféministe et marxiste". Qu'on débatte de son "marxisme" ok, mais avec des billes [on comprend mieux ici que le PIR ne soit pas co-organisateur du Camp décolonial, et qu'il existe dans le rapport au marxisme des tensions dans la mouvance, y compris en France]


notre conversation s'est poursuivie en privé suite à un message de Jeune Mwaka souhaitant se libérer des contraintes de Twitter, j'en donne quelques extraits dans le commentaire suivant, portant sur le rapport entre marxismes et pensée décoloniale, et le trouble qu'y jette Grosfoguel


conversation avec un jeune sauvage


Grosfoguel anti-marxiste grossier

Jeune Mwaka a écrit:
Décidément le format twitter est très pénible pour communiquer des pensées élaborées. Je tenais simplement à te partager mes impressions à la lecture de l'extrait que tu proposes de Ramón Grosfoguel si tu me le permets.


Grosfoguel a écrit:
Ce qui rattache Marx à la tradition philosophique bourgeoise occidentale est le fait que sa conception de l’universalisme, en dépit d’avoir pour origine une localisation particulière – ici le prolétariat –, ne met pas en question le fait que le sujet est un homme européen, hétérosexuel, blanc, judéo-chrétien, etc. Le prolétariat est défini comme un sujet conflictuel situé à l’intérieur des frontières de l’Europe, définition qui empêche Marx de surmonter les limites eurocentriques de la pensée occidentale. Au sein de cette pensée, ni la diversalité cosmologique et épistémologique, ni la multiplicité sexuelle, de genre, raciale et spirituelle des relations de pouvoir ne sont intégrées ou épistémiquement situées.


S'il ne s'agit que de faire un procès a Marx je répondrais simplement : « certes, passons à autre chose ». Mais s'il s'agit ici de montrer la faiblesse du marxisme, je répondrais que nous n'aurions aucun mal à la réparer :

En montrant que Marx à totalement occulté l'importance du travail domestique des femmes pour la reproduction de la force de travail, les féministes marxistes comme Federici ont complété le marxisme, montrant ainsi que dès lors on ne peut plus être marxiste sans analyser la question du genre et de la division sexuelle du travail.

Concernant la question raciale et la question culturelle, j'aurais tendance à penser la même chose. La plupart des critiques qui prétendent que derrière le prolétariat les marxistes n'ont en tête que des hommes blancs oublient l'importance du prolétariat non-blanc dans le cours de la lutte des classes. Je crois qu'aux États-Unis le taux de syndicalisation des travailleurs noirs est supérieur à celui des travailleurs blancs.

Je ne perçois pas le marxisme comme une idéologie, bien plus comme une méthode pour comprendre le réel, c'est pourquoi le paragraphe qui suit m'interpelle :


Grosfoguel a écrit:
À l’instar des penseurs occidentaux qui l’avaient précédé, Marx participait du racisme épistémique selon lequel n’existe qu’une seule épistémologie ayant accès à l’universalité, et qui ne saurait être autre que la tradition occidentale. Chez Marx, dans l’universalisme épistémique du second type, le sujet d’énonciation reste dissimulé, camouflé, occulté par un nouvel universel abstrait qui n’est plus « l’homme », « le sujet transcendantal », « le moi », mais « le prolétariat » et son projet politique universel : « le communisme ». Le projet communiste au 20ème siècle constitua donc, bien que depuis une perspective « de gauche », un autre dessein impérial/colonial occidental global à travers lequel l’empire soviétique tenta d’exporter au reste du monde son universel abstrait de « communisme » comme « la solution » aux problèmes globaux.

Patlotch a écrit:
merci pour ce commentaire. Grosfoguel est l'exemple de la simplification de Marx dont je parlais, et il est un conseiller du PIR... Il y a le bouquin de KB Anderson, Marx aux antipodes...

mais aussi la critique de l'historien Olivier Le Cour Grandmaison "Coloniser, Exterminer : Sur la guerre et l'Etat colonial" avec un passage sur Marx et Engels qui est sans appel : en résumé c'est "Prolétaires de toutes les nations (civilisées), unissez-vous", le sens dans le Manifeste et l'Adresse de l'AIT, mais Grosfoguel va bien au-delà, et il bascule, sur cette histoire de 'prolétaires blancs'. Ses textes sur l'Inde et la Guerre de Sécession le montrent bien

quoi qu'il en soit, la question n'est pas celle du procès ou de la défense de Marx, mais de continuer son œuvre, et là comme tu dis c'est une question de méthodologie et dépistémologie marxiste aussi : dans les milieux théoriques que j'ai fréquenté (communisation...), ils ignoraient complètement tout le marxisme noir (WEB Dubois, James, Stuart Hall... années 60-70 aux USA, indien (Spivak), africain (Mbembe n'est pas anti-marxiste)...

alors on peut dire que oui, il y a un aveuglement eurocentriste, et qui confine chez eux au déni et à la supériorité intellectuelle des marxistes européens ou occidentaux blancs. Je l'ai vécu très douloureusement parce que ce ne sont pas des imébciles et ils m'ont beaucoup apporté, mais ça, pour moi, c'est rhédibitoire et je ne peux m'empêcher de le considérer comme "raciste", à leur insu sans doute, mais au nom de l'universalisme prolétarien incolore, qui n'est qu'un renversement de l'universalisme humaniste des Lumières

autrement dit, en construisant, à tâtons depuis quelques années, mon idée de communisme décolonial, je me suis trouvé à contre-front des deux côtés : des décoloniaux ne voulant pas entendre parler de Marx et des marxistes; des marxistes de tous bords ne voulant pas entendre parler de critique décoloniale.Comme j'ai quand même trouvé plus d'ouverture chez des théoriciens lationo-américain (un ami a traduit un texte d'Ana Cecilia Dinerstein qui prépare un livre sur le "marxisme décolonial", je pense que cela va évoluer d'ici quelques temps. C'est aussi une des raisons pour lesquelles je me suis inscrit à Twitter, comme je l'avais fait au Club Médiapart, sans grand succès d'ailleurs : bouteilles à la mer !


Jeune Mwaka a écrit:
oui Marx aux antipodes est dans ma liste de livre à lire depuis un petit moment...

D'après ce que tu me dis j'ai le sentiment qu'on est quand même quelques uns à se trouver dans la même situation. Sur l'aveuglement eurocentriste des marxistes franchouillards je te suis complètement, mais lorsque les penseurs décoloniaux parlent d'eurocentrisme j'ai parfois l'impression qu'il s'agit de bien plus que cela. Comme je le dis plus haut cette idée qu'il y a plusieurs épistémologies, plusieurs paradigmes, plusieurs types de rationalités je suis d'accord, mais pas dans une seule et même production intellectuelle... J'aurais encore beaucoup de choses à dire mais il faut que je prenne le temps de tout formuler. Je prépare ça pour plus tard. A la prochaine !


Patlotch a écrit:
les militants sont les militants, les "marxistes" comme les "décoloniaux", ils récitent des formulent sans toujours saisir le cheminement qui y a conduit

l'idée n'est pas tant qu'il y aurait plusieurs épistémologies, mais une qui domine, l'épistémologie construite par la modernité occidentale, qu'il s'agit donc de déconstruire, et cela passe par plusieurs chemins, théoriques sur plusieurs thèmes et pratiques qui vont des luttes à la bouffe : donc, normal, ça part dans tous les sens et parfois sans aucun sens du ridicule, mais c'est cela qui est à même de faire 'hégémonie", paradigme susceptible de créer des 'liens organiques' entre niveau théorique et combats divers. C'est ce que je retiens d'essentiel, et pourquoi en gros, je 'soutiens' cette dynamique, que je considère historique. Il s'agit aussi, d'un point de vue personnel, de se décentrer relativement à ses origines sociales ou 'raciales', sa 'culture', c'est un bain général, et perso, je suis là-dedans depuis 45 ans, je n'ai aucun mal à sentir la nécessité du 'décolonial', mais aucune illusion, c'est un boulot quasi auto-analytique. Bon vent et à pluche !


il va me falloir infléchir ma critique du PIR, jusqu'ici concentrée contre sa stratégie politique cherchant des alliances à gauche, donc grosso modo dans la mouvance démocrate radicale (cf ma question à Houria Bouteldja lors de sa rencontre avec Isabelle Stengers, cette vidéo à 51:15 : Houria étant une fine politique, j'imagine qu'elle a bien compris ma question, mais ne sachant peut-être pas trop d'où elle était posée, c'est à la salle plus qu'à ma question qu'elle adresse sa réponse, rappelant la position classique du PIR, mais laissant de côté sa critique (jusque-là ma critique du PIR était d'ordre théorique et stratégique, politique, et ne portait pas jusque-là sur le versant décolonial de son activité, mais je vais être obligé d'y venir)

c'est aussi sur le terrain du décolonial qu'existe un fort enjeu, dans la possibilité même d'un marxisme ou d'un communisme décolonial, et j'espère qu'on ne considèrera pas comme déplacé qu'un homme blanc puisse avoir sur la question son mot à dire


scratch

importé du sujet "Vers un MARXISME DÉCOLONIAL" / MARX et 'marxismes' dans la pensée DÉCOLONIALE / citations, recensions, contradictions, réflexions, conversations

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Lun 5 Sep - 15:21


"essence" et racialisation" :
une régression théorique du PIR contre l'essence même de la pensée décoloniale

dans le cadre de l'infléchissement annoncé de mon rapport à la stratégie théorico-politique du PIR

- on jettera un œil sur le court texte de la nécessité d'une "pédagogie" communiste et décoloniale pour l'ensemble des prolétaires 'racisés' ou non : un passage concerne le PIR et sa compréhension contradictoire, sur le plan théorique et politique, des rapports entre marxisme et pensée décoloniale

- on attendra une éventuelle réponse ou réaction à mon interpellation, via twitter, du PIR et particulièrement de Norman Ajari pour son texte Faire vivre son essence 22 juin 2016


PIR a écrit:
@PartiIndigenes 22 juin 2016

Se dire essentiellement #Noir, c’est admettre dans son existence personnelle un passé Noir, une histoire bit.ly 28Nm5vb


Patlotch a écrit:
@patlotch  · 1 sept.  

@PartiIndigenes @normanajari
glissement sémantique un rien contreproductif, car ce n'est pas de l'essence que vous parlez de ce texte


Wikipédia a écrit:
Le concept d'essence (du latin essentia, du verbe esse, être, parent du grec ousia) désigne en métaphysique une distinction de l'être. Il désigne « ce que la chose est », par opposition au concept d'existence qui lui définit « l'acte d'exister ». Accident se dit de ce qui appartient à un être et peut en être affirmé avec vérité, mais n’est pourtant ni nécessaire ni constant.

Patlotch a écrit:
@patlotch 5 septembre

@PartiIndigenes
je n'ai sincèrement pas compris la nécessité de revendiquer comme essence de ce qui est construction historique et sociale


"contreproductif", ai-je écrit, car le PIR est bien assez critiqué pour "essentialisme racialisateur" pour qu'il ne soit point besoin d'en rajouter, qui plus est dans un texte théorique, ce qui tend à prouver que ce reproche pourrait être justifié. Or, à l'examen du texte de Norman Ajari, je vois un "glissement sémantique" qui parle de l'essence là justement où elle n'est pas, du point de vue du sens de ce concept en philosophie

autrement dit, on a là l'exemple d'une fixation au stade de la revendication d'une "identité de lutte", que je trouve légitime du point de vue de la nécessaire auto-organisation des racisés sur la base de leur racialisation par l'ennemi de classe, assignation justement à n'être que cela, mais une erreur théorique, stratégique et politique quant à la possibilité de dépassement de cette identité, dépassement somme tout inhérent à la pensée décoloniale : c'est une régression au stade de la Négritude de Césaire, pourtant critiquée par Franz Fanon dès 1952 dans « Peau noire, masques blancs »


« l'essence humaine n'est pas une abstraction inhérente à l'individu isolé.
Dans sa réalité, elle est l'ensemble des rapports sociaux.»


Marx, Thèses sur Feuerbach VI 1845

affirmer « Se dire essentiellement #Noir, c’est admettre dans son existence personnelle un passé Noir, une histoire...», c'est se placer du point de vue de l'individu noir isolé... Je comprends qu'ici effectivement, le PIR et Ajari se démarquent de Marx, mais certainement pas parce que cette 6ème thèse serait eurocentriste...

un pas en avant, deux pas en arrière ?

je ne m'explique cette "dérive" que par un souci un rien politicien et démagogique, qui compte peut-être prendre un raccourci et aller plus vite que la musique des conflits sociaux, en prenant la tangente d'une racialisation essentialisante comme point de vue défensif devenu offensif ?

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 7 Sep - 7:01


une réponse de Norman Ajari. Quelques remarques et questions


Norman Ajari a écrit:
@normanajari 6 septembre

J'appelle "essence" la part d'une identité historiquement construite dont, politiquement, nous refusons la déconstruction.


Patlotch a écrit:
1. merci pour cette formule dense qui appelle quelques remarques. Il me faudrait relire votre texte...

2. j'essaye de dépasser mon désaccord sur l'emploi ici du concept d'essence en un sens qui ne serait pas essentialiste...

3. voir 5 sept : "essence" et "racialisation" : une régression théorique du PIR contre l'essence même de la pensée décoloniale

4. mes remarques étaient ici, dernier commentaire (ci-dessus)

5. pour vous, il y aurait nécessité "politique" de revendiquer cette essence dans le moteur d'un combat dé-racialisateur

6. si "refuser la déconstruction" = partir de ce qu'on est en tant que "racisé" comme (une) base de ce combat, pas de problème

7. le risque : figer ce moment politique en revendication de rester ce à quoi l'on est assigné (Négritude, Black is Beautiful)

8. pour moi "politique" est un 1er temps nécessaire pour dépasser (dialectique) cette identité "colonisée" : Fanon... Mbembe

9. Comment voyez-vous le dépassement de ce moment politique dans une visée de créolisation (Glissant) révolutionnaire ?

10. et, selon, quelles implications stratégiques de cette visée révolutionnaire dans la construction actuelle d'un en-commun ?

11. cf mon texte du 18 juin 2014 : abolir les classes / dépasser les identités de 'genre', 'race'... de militants et d'individus (en bas de page)

12. et concernant ce que j'entends en théorie par dépassement dialectique à produire par les luttes : DIALECTIQUE COMPLEXE et MÉTHODOLOGIE : DÉPASSEMENTS À PRODUIRE


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Dim 11 Sep - 14:24


une charge limitée dont je ne partage pas l'horizon politique, mais l'exigende d'ouverture d'un débat verrouillé par le PIR, comme s'il entendait être le leader de la pensée décoloniale en France : il est heureux que commencent à sortir des critiques sur son propre terrain décolonial, ce qui nous change de l'Houriaphobie sur celui de l'idéologie française



Dans une France saturée de débats sur l’ « islam », le « communautarisme », la déchéance de nationalité, l’existence d’un « racisme anti-blancs »… et où domine encore et toujours un antiracisme moral et dépolitisant, le livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, arrive à point nommé.


Rafik Chekkat a écrit:
Mêlant analyses politiques, citations et récits personnels, ce court et dense essai paru aux éditions La Fabrique vient balayer sur près de 140 pages les thématiques portées depuis une décennie par le Parti des Indigènes de la République (PIR), dont l’auteure est porte-parole et membre fondateur. Nous l’avons lu avec beaucoup d’intérêt et nous proposons d’en faire une recension, conscient toutefois de la difficulté à s’atteler à un tel exercice[1].

Expertise et expérience

« Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis[2]. »

Divisé en six chapitres (Fusillez Sartre ! ; Vous, les Blancs ; Vous, les Juifs ; Nous, les Femmes indigènes ; Nous, les Indigènes ; Allahou akbar !), la qualité première du livre tient à la fois à son style enlevé et à sa forme originale. Les récits à la première personne côtoient les analyses plus générales, avec une référence assumée à Peau noire, masques blancs, de Frantz Fanon.


Là où la chape de plomb républicaine oblige les racisé-e-s à marquer une distance avec l’objet étudié (spécialement s’il s’agit de la question raciale), l’auteure choisit d’assumer pleinement sa subjectivité : « Mon expérience et ma sensibilité, je les puise dans l’histoire et le présent de l’immigration maghrébine arabo-berbéro-musulmane. C’est à partir de cette trajectoire que je m’exprime. »

En parlant à partir d’une expérience (celle d’une fille d’immigré-e-s algérien-ne-s installé-e-s en France), et d’une condition (celle d’ « indigène »), H. Bouteldja refuse d’aborder la question raciale de manière froide et distanciée. Les passages qui mêlent récits personnels et effort de réflexivité sont particulièrement aboutis et font dire à l’auteure qu’elle est

« Une femme moderne et intégrée qui ne sait pas faire la kesra et à qui on a appris la fierté de trahir sa mère ».

La formule est saisissante. Elle décrit bien la dévalorisation – aux yeux de leurs propres enfants – du savoir et de la culture des parents immigrés. La porte-parole des Indigènes parvient à exprimer de manière à la fois frappante et sensible les difficultés que rencontrent les immigré-e-s (ou leurs descendant-e-s) pour se construire, s’accepter soi et les autres (notamment ses propres parents), dans une société définie comme blanche. Ne serait-ce que pour les développements sur les affres de l’intégration, le livre mérite d’être lu.

Centralité de la race

Un autre point fort du livre tient à la place centrale qu’il accorde à la notion de race, en rupture totale avec un discours désespérément colorblind, dont l’exemple à la fois ridicule et symptomatique a été la suppression impulsée par François Hollande du mot race de la Constitution. Se sachant attendue au tournant sur cette question, l’auteure précise en préambule de son livre :

« Les catégories que j’utilise : « Blancs », « Juifs », « Femmes indigènes » et « indigènes » sont sociales et politiques. Elles sont des produits de l’histoire moderne au même titre qu’ « ouvriers » ou « femmes ». Elles n’informent aucunement sur la subjectivité ou un quelconque déterminisme biologique des individus mais sur leur condition et leur statut ».

Si H. Bouteldja rappelle avec justesse dès le premier chapitre que s’il existe bien un « conflit de classe », il existe aussi un « conflit de race », ajoutant plus loin que l’un est aussi « puissant et structuré » que l’autre, il n’en demeure pas moins que l’absence d’articulation sur le terrain politique entre les deux ne peut conduire qu’à une impasse.

Bien sur, l’injonction à l’articulation ne peut que nous faire sourire quand elle vient de structures qui comptent en leur sein une majorité de fonctionnaires, pour la plupart propriétaires. De même qu’une telle injonction en provenance de milieux petit-bourgeois qui vivent la « radicalité » sur un mode exotique et passager, ne doit pas retenir notre attention.

En revanche, pour ce qui est des luttes de l’immigration et des « banlieues », une telle articulation est indispensable. Compte-tenu d’une part de l’existence de grandes disparités entre les communautés immigrées installées en France, et d’autre part des conditions de vie matérielles de nombreux-ses racisé-e-s dans ce pays, on ne voit pas bien comment nous pourrions en faire l’économie. Que ce soit en matière d’emploi, d’éducation ou de logement, en matière pénale ou sanitaire, l’articulation est nécessaire.

Or, l’auteure se contente le plus souvent dans son livre d’articuler pour ainsi dire la race avec la race. Dans Les Blancs, les Juifs et nous, le moins que l’on puisse dire est que l’approche intersectionnelle passe un mauvais quart d’heure. Cela est du, à notre sens, à l’usage qui est fait de la catégorie d’ « indigènes », utilisée pour désigner indistinctement des situations qui sont en réalité très diverses, ce qui n’est pas sans conséquence sur la stratégie politique adoptée par le PIR. [c'est pourquoi j'avais forgé le concept de prolétaires racialisés]

« Indigène »

« Je ne suis pas tout à fait blanche. Je suis blanchie. Je suis là parce que j’ai été vomie par l’Histoire. Je suis là parce que les Blancs étaient chez moi, et qu’ils y sont toujours. Ce que je suis ? Une indigène de la république. Avant tout, je suis une victime. Mon humanité, je l’ai perdue. En 1492 puis de nouveau en 1830 ».

En s’auto-qualifiant à partir d’une catégorie étatique issue du contexte colonial, celle d’ « indigène », le PIR (anciennement MIR) entend retourner à son compte le stigmate pour en faire une caractéristique première de l’identité et de la condition des postcolonisé-e-s en France. Si le terme avait déjà été repris dans des textes de rap ou en littérature, par exemple, son usage en politique est plus problématique.

Car ce mot a le défaut majeur d’enfermer les individus qu’il désigne dans une « identité fine » (par opposition à une « identité épaisse[3] »), qui les coupe à la fois de leur histoire précoloniale, c’es-à-dire de leur héritage civilisationnel, ainsi que de leur ancrage spirituel (ce que Malek Bennabi qualifiait dès les fin des 1940 de « coefficient autoréducteur »). De son côté, Frantz Fanon (que H. Bouteldja convoque régulièrement dans son livre), insistait sur la nécessité de dépasser une définition de soi qui passerait exclusivement par le regard du dominant, afin disait-il de ne pas « fixer » l’homme, dont le destin est d’être « lâché ». Dans un superbe passage de la conclusion de Peau noire, masques blancs, le psychiatre martiniquais écrit :


Franz Fanon a écrit:
La douleur morale devant la densité du Passé ? Je suis nègre et des tonnes de chaînes, des orages de coups, des fleuves de crachats ruissellent sur mes épaules.
Mais je n’ai pas le droit de me laisser ancrer. Je n’ai pas le droit d’admettre la moindre parcelle d’être dans mon existence. Je n’ai pas le droit de me laisser engluer par les déterminations du passé.
Je ne suis pas esclave de l’Esclavage qui déshumanisa mes pères.


Dans une recension en trois parties parue sur ce site et consacrée à la fois à l’ouvrage de Sadri Khiari (Malcolm X, stratège de la dignité noire) et plus largement à l’appropriation par les Indigènes de la République de la pensée politique de Malcolm X, l’auteur qui signe sous le pseudonyme d’ « indigène x » affirmait que :

Sadri Khiari a écrit:
Si la catégorie politique d’ « indigène », créée par le PIR, est pour l’heure le seul et véritable terme politique en vigueur apte à regrouper et fédérer théoriquement toutes les personnes et communautés « non-blanches » victimes du racisme et des inégalités en France et ce, au-delà de leurs disparités socio-économiques et de leurs diversités culturelles, ethniques et religieuses, il reste qu’il s’agit là évidemment d’une catégorie encore provisoire dès lors qu’elle doit devenir véritablement une « réalité politique » et qu’elle a vocation à être dépassée à long terme, le terme d’indigène renvoyant uniquement à la dimension « négative », victimaire et dépendante, de notre combat politique.

Cette insistance sur le caractère de « victimes » des « indigènes » (et non sur celui d’opprimé-e-s, dont l’usage aurait sans doute été plus pertinent), emporte pour défaut majeur de rester prisonnier d’une perspective historique exclusivement occidentale, défaut qui traverse Les Blancs, les Juifs et nous de part en part.

Une décolonialité eurocentrée ?

En définissant exclusivement les « indigènes » comme des victimes de la modernité européenne, H. Bouteldja se retrouve en effet piégée dans une grille d’analyse historique, qui est certes critique, mais demeure néanmoins eurocentrée. C’est ainsi que le chapitre « Vous, les Juifs » contient cette proposition surprenante : « Vous avez le choix de prolonger votre servitude dans des nationalismes ethnicistes et racistes ou au contraire vous libérer de l’emprise et de l’Etat-nation français et de l’Etat-nation israélien. Autrement dit, marcher dans les pas des fiers militants du Bund et poursuivre leur rêve de libération. »

Pourquoi le Bund[4] ? Nous qui pensions le plus souvent à la lecture de ce chapitre aux communautés juives du Machrek et du Maghreb, notamment aux Juifs d’Algérie (par exemple les voisins de la maison familiale maternelle à Aïn-Témouchent), voilà que H. Bouteldja réduit les communautés juives aux seules communautés ashkénazes d’Europe-centrale.

Alors pourquoi le Bund ? Pourquoi pas, par exemple, le Parti de l’Istiqlal au Maroc, ou le FLN en Algérie, qui ont tous deux compté des Juifs en leur sein ? S’agit-il de faire des Juifs-Arabes de Casablanca, Bagdad ou Constantine (sans parler des Falashas d’Ethiopie ou des communautés juives en Asie), des Polonais, Lituaniens ou Russes, qui abandonneraient leur langue (l’arabe) et leur religion au profit du yiddish et d’un vague rapport à la judéité ?

De la même manière, en insistant sur l’importance du combat antisioniste et de la lutte des Palestinien-ne-s pour leur auto-détermination, tout en affirmant le caractère « secondaire » du judéocide nazi pour les peuples du Tiers Monde, la porte-parole des Indigènes fait selon nous un contre-sens. Voici ce qu’écrit H. Bouteldja : « Pour le Sud, la Shoah est – si j’ose dire – moins qu’ « un détail ». Elle n’est même pas dans le rétroviseur. Cette histoire n’est pas mienne en vérité et je la tiendrai à distance tant que l’histoire et la vie des damnés de la terre resteront elles aussi « un détail ». »

De quel Sud parle ici l’auteure ? Y inclut-elle les Arabes, les Palestinien-ne-s ? S’y inclut-elle elle-même ? Car s’il est bien des peuples pour qui l’extermination des Juifs par les nazis est tout sauf « un détail », ce sont eux. C’est ce que rappelle Edward Said dans un recueil de textes paru aux éditions La Fabrique. Dans une perspective historique palestinienne et arabe, nous dit l’auteur de L’Orientalisme, il n’y a pas d’un côté la séquence européenne 1939-1945, et de l’autre celle palestinienne-arabe 1947-1949, mais bien une seule et unique séquence : 1939-1949. Et Said d’ajouter dans un autre texte du même recueil : « Pourquoi attendons-nous du monde entier qu’il prenne conscience de nos souffrances en tant qu’Arabes si nous ne sommes pas en mesure de prendre conscience de celles des autres, quand bien même il s’agit de nos oppresseurs, et si nous nous révélons incapables de traiter avec les faits dès lors qu’ils dérangent la vision simpliste d’intellectuels bien-pensants qui refusent de voir le lien qui existe entre l’Holocauste et Israël ? Dire que nous devons prendre conscience de la réalité de l’Holocauste ne signifie aucunement accepter l’idée selon laquelle l’Holocauste excuse le sionisme du mal fait aux Palestiniens. Au contraire, reconnaître l’histoire de l’Holocauste et la folie du génocide contre le peuple juif nous rend crédible pour ce qui est de notre propre histoire; cela nous permet de demander aux Israéliens et aux Juifs d’établir un lien entre l’Holocauste et les injustices sionistes imposées aux Palestiniens[5]. »



En écrivant à la suite de Jean Genet (de manière à la fois provocatrice et problématique) qu’ « il y a comme une esthétique dans cette indifférence à Hitler. Elle est vision. Fallait-il être poète pour atteindre cette grâce ? »,H. Bouteldja passe sous silence les crimes nazis commis envers les Rroms, épousant ainsi certains aspects du récit sioniste de la barbarie nazie. Une barbarie qui a d’ailleurs hérité des théories raciales allemandes élaborées au début du XXème siècle et qui se sont soldées par les massacres des peuples Herero et Nama de Namibie par le colonisateur allemand à partir de 1904[6] et les délires sur la « Honte Noire » qui a conduit à la mort de milliers de prisonniers des « troupes coloniales » de l’Empire français, incarcérés dans des conditions inhumaines par les nazis[7].

Tout en voulant dénoncer le récit eurocentré de l’histoire, H. Bouteldja se retrouve prise au piège de sa propre grille d’analyse, elle aussi tout aussi eurocentrée, ce qui la conduit à la fois à « blanchir » les Juifs, mais aussi à « blanchir » les victimes du nazisme.

Dans le même sens, l’auteure accorde une place centrale à la « découverte » par Christophe Colomb en 1492 de ce qui ne s’appelait pas encore les Amériques, événement qui constituerait le point de départ de la modernité européenne, ouvrant une séquence historique dans laquelle nous serions toujours. Là aussi, le monde extra-européen disparait du radar pour laisser place à un récit où le sujet principal reste et demeure l’Europe.

Un récit qui fait l’impasse sur la conquête d’al-Andalus, qui s’est pourtant déroulée la même année[8]. L’auteure n’évoque jamais cette conquête et encore moins l’expérience pluri-religieuse de plusieurs siècles qui l’a précédée, alors qu’une telle expérience devrait être centrale dans un livre qui traite « des Blancs », « des Juifs » et « de nous ».

D’autres massacres ont précédé la conquête d’al-Andalus, comme celui perpétré par les Espagnols entre 1478 et 1483 des Guanches, peuple berbère installé en Grande Canarie et dont le génocide a servi pour ainsi dire de « modèle » aux massacres perpétrés dans les colonies aux Amériques.



Enfin, cette prise en compte de 1492 comme moment fondateur de la modernité européenne nous renseigne peu sur l’état du monde tel qu’il était avant l’hégémonie européenne, état caractérisé par une relative prospérité de certaines sociétés d’Asie et d’Afrique, et une relégation des sociétés d’Europe de l’ouest qui se trouvaient mises à l’écart des circuits économiques internationaux. Les Croisades ont été menées en partie pour s’ancrer avec ces voies de commerce et bénéficier de points de passage. La reconquête de Jérusalem par les troupes de Salâh Ad-Dîn Al-Ayyûbî marque l’échec relatif de ce projet et va conduire les monarchies d’Europe à trouver d’autres moyens pour rattraper leur retard économique. C’est donc bien l’inégalité économique entre l’Europe et le reste du monde qui doit être prise en compte dans l’analyse même de la « modernité européenne ».

Décrocher avec le Sud

Il ne s’agit pas seulement d’oublis ou quelque fois de contre-sens historiques, cette grille de lecture eurocentrée emporte des conséquences politiques en termes de stratégie de lutte. Car en proposant tout au plus une histoire des minorités en Occident, et en coupant – du moins symboliquement – les liens politiques, historiques, et même spirituels des Afro-descendant-e-s et descendant-e-s de l’immigration coloniale avec les pays et régions dont elles et ils sont originaires, H. Bouteldja finit par refermer le couvercle Occident sur les « indigènes » : « S’il fallait imiter les Blancs, c’est l’occasion ou jamais. Se déployer au-delà des frontières de la Nation, aller chercher nos solidarités en Angleterre, aux Etats-Unis, au Portugal ou en Australie. Car avec eux les sujets coloniaux des métropoles coloniales nous formons ce groupe des damnés de l’intérieur, à la fois victimes et exploiteurs. Il serait malséant de nous confondre avec le grand Sud car il y a objectivement conflit d’intérêts entre eux et nous, ne serait-ce qu’à cause de la redistribution partielle du pillage mais aussi parce que nos vies sont plus protégées, que des armées étrangères ne font pas la loi chez nous et que nous n’avons pas de bombes qui nous tombent sur la tête. Je n’ai pas de leçons à leur donner, mais les peuples du Sud doivent cesser de regarder vers le Nord et privilégier des alliances Sud/Sud. »

Qu’en est-il de la lutte des Palestiniens, à laquelle l’auteure accorde pourtant de longs développements ? Et les populations de Syrie, d’Irak ou de République démocratique du Congo ? Qu’en est-il aussi des luttes qui ont cours actuellement en Algérie, par exemple contre l’exploitation du gaz de schiste ? Et à quoi bon écrire « chez moi » pour parler du Maghreb, si c’est pour ensuite se désintéresser du sort des populations qui y vivent ?

Surtout, comment faire si l’on a des liens personnels, familiaux, avec les pays d’origine ? L’écueil dans lequel tombe la porte-parole des Indigènes est du, selon nous, au tropisme de l’histoire de l’immigration maghrébine (spécialement algérienne), et plus encore celle de l’auteure, qui raisonne comme s’il existait une immigration « finie », achevée, circonscrite aux années 1960-1970. Mais un tel écueil s’explique aussi par le fait que l’auteure confond la situation des Afro-Américain-e-s aux Etats-Unis, qui pour l’écrasante majorité n’a plus de liens avec l’Afrique (à l’exception des communautés afro-caribéennes et de celles qui ont encore de la famille en Sierra Léone et au Libéria), avec la situation des descendant-e-s de l’immigration africaine et asiatique en France. Dans une situation marquée par un flux constant de migrations, le « décrochage » proposé par l’auteure n’est pas seulement politiquement critiquable, il est aussi impossible en pratique. [cela fait partie d'une compréhension française réductrice de la pensée décoloniale]

Conclusion de la première partie

En surinvestissant l’histoire coloniale tout en se désintéressant du sort des pays anciennement colonisés, Les Blancs, les Juifs et nous montre les limites du projet « décolonial » proposé par le PIR. Un projet dans lequel l’histoire coloniale ne semble être mobilisée qu’aux fins de tirer quelques maigres avantages (symboliques, en termes de visibilité médiatique, de carrières politiques, etc[9].) au profit d’une élite intellectuelle « indigène ».

En se limitant à un discours de principe, le PIR peine ainsi à articuler un programme idéologique à long terme – certes nécessaire et stimulant – et des propositions concrètes économiques, fiscales, sociales, électorales, etc, pour des actions politiques à court et moyen termes. Nous aurons l’occasion d’y revenir dans la seconde partie.

Notes

[1] Toute discussion politique sérieuse est devenue très difficile dans un champ de l’antiracisme miné à la fois par un fort sectarisme et par un esprit de cour, dont l’une des caractéristiques est que la valeur d’un propos est d’abord fonction de son auteur. Nous avons été membre durant un an du PIR, que nous avons quitté peu de temps après avoir lancé ce site. Depuis lors, tout propos de notre part sur les idées défendues par le PIR ou l’un de ses membres est appréhendé sous l’angle psychologique et dépolitisant du « règlement de compte personnel ». Le simple fait de publier sur ce site un compte-rendu rigoureux et fouillé de l’ouvrage de Sadri Khiari sur Malcolm X a été particulièrement mal accueilli par les principaux intéressés. L’expérience de ces dernières années atteste de la difficulté qui est la notre à ouvrir le débat sur la question raciale avec des individus/organisations qui choisissent comme interlocuteurs privilégiés – sinon uniques – des Blancs. Nous aurons l’occasion d’y revenir. [ce sectarisme est propre à tous les partis, et quand on les quitte, on ne peut être qu'un adversaire, voire un ennemi]

[2] Sauf mention, toutes les citations sont extraites du livre de Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, éditions La Fabrique, 2016.

[3] Sur cette question, on consultera avec profit l’article d’Abdellali Hajjat, « Révoltes des quartiers populaires, crise du militantisme et postcolonialisme », paru dans l’ouvrage qu’il a coordonné avec Ahmed Boubeker, Histoire politique des immigrations (post)coloniales en France, 1920-2008, Editions Amsterdam, 2009.

[4] Pour rappel, le Bund (Union générale des ouvriers juifs de Pologne, Russie et Lituanie), est un mouvement fondé en 1897 et qui se situe « au carrefour du socialisme et de la judéité » (Claudie Weil, Les cosmopolites, Socialisme et judéité en Russie 1897-1917). Il a largement contribué à fonder le POSDR (parti ouvrier social-démocrate de Russie), tout en revendiquant une certaine autonomie vis-à-vis de ce dernier. Recrutant principalement dans les milieux artisanaux et les petites entreprises, le Bund s’est nettement opposé au sionisme lors de son quatrième congrès de 1901, en adoptant une résolution visant l’autonomie culturelle extra-territoriale, qui s’articulerait autour de trois revendications : « a) la transformation de l’empire russe multinational en une fédération de peuples ; b) le droit à l’autonomie nationale pour chacun de ces peuples, indépendamment du territoire d’implantation ; c) l’attribution aux Juifs du statut de nation à part entière » (Enzo Traverso, Les marxistes et la question juive). Pour les bundistes, l’autonomie juive n’était pas pensée comme territoriale mais comme nationale-culturelle, et le yiddish, véritable langue nationale, y tenait une place très importante.

[5] Edward Said, Aux intellectuels arabes, à propos de Roger Garaudy, in Israël, Palestine : l’égalité ou rien, éditions la Fabrique, 1999, p. 141.

[6] Voir l’excellent livre de Rosa Amelia Plumelle-Uribe, La férocité blanche : des non-Blancs aux non-Aryens, génocides occultés de 1492 à nos jours (Albin Michel, 2001), et la non-moins excellente recension de Michael Tilda Kawengé, Histoires occultées de l’institution barbare occidentale, parue sur ce site.

[7] Voir Jean-Yves Le Naour, La honte noire. L’Allemagne et les troupes coloniales françaises, 1914-1945, Hachette, 2004.

[8] Pour le sociologue portoricain Roman Grosfoguel, c’est avec la conquête (et non la reconquête) d’al-Andalus que « commence la modernité euro-centrée », avec son cortège de massacres, de colonisation de peuplement, de déplacements de populations. C’est aussi avec cette conquête, ajoute-t-il, que « naissent les germes du projet d’Etat-nation », caractérisé par « une politique d’Etat, une identité et une religion ». Voir l’entretien qu’il accordé au journal hispanophone Islam Hoy, entretien traduit de l’espagnol et publié sur ce site.

[9] Sur ce point voir l’article précité d’Abdellali Hajjat.


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 15 Sep - 13:27


d'un langage "indigène", avantages et inconvénients

La Chronique du PIR @PartiIndigenes2 Facebook 13 septembre, 03:28
Citation :
Des vieux staliniens du Monde diplomatique aux totos de Montreuil, des bien pensants du Nouvel Observateur aux ex-gauchistes de Libération, tous sont tombés d'accord : le livre d'Houria Bouteldja, Les Blancs, les Juifs et nous, est raciste, identitaire, homophobe, ignorant de l'histoire, balayé par des torrents essentialistes et religieux et – l'adjectif qui tue – antisémite.

Il est inutile de faire remarquer que toutes ces critiques sont étayées par des phrases tronquées et sorties de leur contexte, que par bêtise ou mauvaise foi l'ironie du livre est prise au premier degré, que le mot "race" est absurdement pris au sens biologique, bref que toutes ces lectures sont truquées. Inutile parce que la religion de ces gens-là est faite : Houria Bouteldja est intolérable – comme femme, comme militante d'un mouvement qui fait entendre des vérités désagréables, et comme arabe, ce qui est vraiment un comble.

On s'étonne que nous ayons publié ce livre, et même on nous en fait reproche, violemment parfois. Nous considérons au contraire qu'il a bien sa place chez nous, dans un catalogue consacré aux voies diverses menant à l'émancipation des opprimés.


si les intentions de tous ceux-là sont bien évidentes (encore qu'il y traînent quelques imbéciles aussi), il me semble que l'écriture du livre tend la perche à ce genre de "critiques", c'est-à-dire pour l'instrumentalisation à des fins de propagande pour qui ne l'a pas lu, ou pas compris

la violence du ton ne me dérange pas, je la trouve légitime. Mais le caractère provocateur, au demeurant fréquent chez Houria Bouteldja et ses amis (hormis dans certains textes théoriques), me paraît poser quelques problèmes : de simple compréhension d'abord, par un lectorat pas forcément hostile a priori, d'auto-complaisance voire d'entre-soi narcissique ensuite, qui permet alors de se poser en victime : "vous voyez bien, si l'on nous attaque autant, il y a bien des raisons..."

il y a certes de grosses raisons bien françaises, mais cette mise en scène ne manque pas d'être révélatrice

"Indigènes de la République" le disait clairement, mais dès ce label, on a voulu y voir le contraire, et le PIR s'est un peu beaucoup retrouvé piégé. Il continue d'en jouer et d'en jouir (Sadri Khiari en rajoute, textes et dessins). Grand bien lui fasse, mais qu'il sache que cela a aussi un sens et pose des questions :

à qui s'adresse ici le PIR et pourquoi sous cette forme, qui prête à confusion, puisqu'elle ne peut être comprise que lorsqu'on a déjà compris, et par qui a appris à lire tous les degrés de cette écriture, y compris son humour et son ironie, qui reprend au niveau intellectuel le double langage des colonisés, des banlieues ou du Black English, au nez et à la barbe des flics ?

j'ajoute que bien que rompu à ce forme d'expression, et plutôt gros lecteur de textes "indigènes" en tous genres, j'avoue avoir eu du mal avec ce livre de Bouteldja, et qu'il m'a fallu reprendre plus d'un passage pour comprendre ce qu'elle voulait dire. Je doute qu'ayant davantage d'a priori et bourré d'idées reçues, on soit aussi porté à chercher sous ce langage son sens véritable

il n'est donc pas étonnant que le PIR ait à faire le service après-vente pour rétablir sa vérité : à moins que ce ne soit aussi un des buts, pour faire parler de soi en éternelles polémiques, et éviter surtout quelques problèmes de fond, avec leurs aspects théoriques, comme on l'a vu plus haut ?

au fond, le PIR est-il sérieusement critiquable, c'est-à-dire disposé à certains débats ?

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Lun 19 Sep - 13:52




Porte-parole du mouvement politique Parti des indigènes de la République (PIR), Houria Bouteldja est la femme la plus controversée de la classe politique française. Issue de l’immigration, elle milite aujourd’hui pour l’égalité des Français issus de l’immigration au sein de la société française. Dans cet entretien, elle revient avec nous sur les 11 ans d’existence du PIR.

Citation :
Reporters : En 2005, « le Manifeste indigène signe votre rupture avec la politique française. Qu’est-ce qui a motivé cette rupture ? Et quelle est sa nature ?

Houria Bouteldja : Principalement, l’engagement de la gauche de gauche dans le soutien à la loi contre les signes religieux qui, sous couvert de laïcité, a exclu des jeunes musulmanes voilées de l’école. Pour nous, cette loi était raciste et elle le reste. L’affaire dite « du burkini » n’est qu’une énième conséquence de cette loi scélérate. Tout le monde doit pouvoir aller à l’école librement. La nature de cette rupture est politique.Nous ne serons plus les larbins d’une gauche qui ne défend pas les intérêts des immigrés et de leurs enfants. Notre priorité est l’autonomie.

Quelles significations donnez-vous au mot « indigène » ?

Cela signifie « sujet postcolonial », ce qui est une rupture avec la rhétorique citoyenniste qui, pour nous, est une illusion républicaine. Il s’agit de nous réinscrire dans l’histoire coloniale, savoir d’où nous venons et construire notre avenir à partir de notre condition réelle en France, celle de sous-citoyens.

Vous dites souvent que votre « visée est de recomposer un champ politique à partir de la question raciale », mais aujourd’hui la droite recrute ses militants dans les rangs des « indigènes » justement, comment expliquez-vous cela ?

La droite recrute effectivement dans nos milieux parce que la gauche a failli. Aujourd’hui, en l’absence de véritable alternative politique décoloniale, les enfants d’immigrés se ventileront dans l’échiquier politique en fonction de l’offre la moins pire ou alors du plus offrant. Il faut donc construire l’alternative.

Votre parti est souvent traité de sectaire, puisque vous refusez l’idée de convergences des luttes. Pourquoi refusez cette convergence ? Ne pensez-vous pas que l’opposition aujourd’hui a besoin de brasser large pour lutter contre l’extrême droite et la droite qui gagne du terrain ?

Dans tous nos documents programmatiques, nous disons exactement le contraire de ce que vous dites. Nous travaillons à une convergence mais à partir d’un rapport de force qu’on aura su créer. On ne peut pas envisager une quelconque alliance, si notre existence politique n’est pas effective. Exister, c’est exister politiquement, comme disait Abdelmalek Sayad. On ne peut pas mettre la charrue avant les bœufs.

Les féministes et les LGBT ne sont-ils pas des alliances objectives pour vous ?

La plupart des féministes sont fémonationalistes, la plupart des LGBT sont homonationalistes. La convergence ne peut se faire qu’avec des milieux qui luttent contre le racisme d’Etat et contre l’impérialisme. Dans la mouvance dite « islamo-gauchiste », il y a, cependant, toutes les sensibilités de la gauche (anarchistes, libertaires, marxistes, trotskistes, verts, antiracistes traditionnels, féministes…) et tous sont déjà nos alliés. [un peu vite dit, sous réserve d'inventaire de ces partis et milieux, et surtout de problèmes non discutés par le PIR]

Y -t-il des Blancs dans votre parti ?

Oui.

Que pensez- vous du concept du racisme anti-Blanc ?

C’est un concept creux. Le racisme est produit par une situation de pouvoir. Seuls ceux qui sont en haut de l’échelle raciale peuvent être racistes car ils sont adossés au pouvoir de l’Etat qui, lui, produit des politiques racistes qui discriminent au profi t d’une caté- gorie (les Blancs) et au détriment d’une autre (les indigènes). Cela étant dit, si tout Blanc bénéficie du privilège racial, cela ne veut pas dire pour autant qu’il est lui-même raciste. Il est objectivement privilégié mais peut subjectivement faire des choix politiques qui l’engagent auprès des victimes du racisme.

Quelles sont les priorités politiques de votre parti dans le court et le long terme ?

Construire l’autonomie, l’alliance inter-indigène, et enfin l’alliance avec cette partie du champ politique blanc qui sera la plus antiraciste et le plus anti-impérialiste possible.

On accuse le Parti des indigènes de justifier l’islamisme radical par l’islamophobie, que répondez- vous à cela ?

Je réponds qu’il n’y a rien de plus bête que cette affirmation. D’autant que tout le monde reconnaît que ce qui est appelé « islamisme radical » se nourrit du racisme. Si on suit ce raisonnement, il faudrait donc renoncer à la lutte contre l’islamophobie, c’est à dire accepter l’avènement d’une société d’apartheid. Nous laissons ceux qui font ces conclusions hâtives à leurs responsabilités.

En parlant d’islamisme, quelle est votre position sur les attaques djihadistes aujourd’hui en Europe ?

D’abord, je ne vois pas le lien direct entre islamisme et attaques djihadistes. Peut-on raisonnablement mettre le Hamas, Ennahda ou el Adl wal Ihsan dans le même sac que Boko Haram ou l’EI ? Par ailleurs, le djihadisme sous sa forme actuelle est né de la guerre en Irak et de la destruction des Etats arabes. Pour les faire cesser, il faut mettre fin à l’impérialisme et permettre aux peuples de retrouver leur souveraineté [sic pour un parti qui prétend critiquer l'État-nation] sans l’ingérence de l’Occident, de la Russie ou des alliés impérialistes du Golfe.

Vous dites que la race est aujourd’hui un rapport social comme la classe ou le genre. Pouvez-vous nous l’expliquer ?

La race est une invention de la modernité occidentale. Pour justifier l’exploitation d’une population donnée ou de spolier des peuples, il faut d’abord les déshumaniser. C’est ce qu’à fait le code noir pour entériner l’esclavage des Noirs et le code de l’indigénat pour entériner l’infériorisation statutaire des peuples colonisés. Lorsque cette infériorisation devient institutionnelle et garantie par l’Etat, elle devient une réalité sociale qui produit des conflits d’intérêts entre groupes devenus antagoniques ou concurrentiels.

Vous considérez-vous de gauche ?

Non. Mais pas de droite non plus. Je suis décoloniale. [lors de la rencontre avec Isabelle Stengers, Bouteldja sur la question m'a néanmoins répondu que le PIR cherchait des alliances politiques à gauche de la gauche, comme en témoigne le passage plus haut : « il y a, cependant, toutes les sensibilités de la gauche (anarchistes, libertaires, marxistes, trotskistes, verts, antiracistes traditionnels, féministes…) et tous sont déjà nos alliés »]

Que pensez-vous de la gauche européenne aujourd’hui, en général, et de la gauche française, en particulier ?

Elle n’a plus de logiciel politique pour penser le réel. Elle ne sait plus où elle habite. Heureusement, nous sommes là pour fournir quelques clefs de compréhension.

Le PIR fête ses 11 ans d’existence, quel bilan en faites-vous ?

Le bilan est nécessairement décevant car nos défis sont immenses et que nous avons besoin de mouvements de masse mais c’est le lot des mouvements autonomes d’être marginalisés et diabolisés. De ce point de vue, si l’on observe de près, on se rend compte que la question décoloniale est largement entrée dans les milieux de l’immigration et dans une partie non négligeable de la gauche. Aujourd’hui, tout le monde doit se déterminer par rapport à cette question.

Pensez- vous que d’autre pays d’Europe vont prendre exemple sur vous et fonder leur parti des indigènes ?

C’est déjà le cas en Angleterre, en Espagne, en Belgique et aux Pays-Bas.

A votre avis, que signifie aujourd’hui pour la troisième génération issue de l’immigration les dates-clés de la guerre de Libération nationale ? Quel regard avez-vous aujourd’hui sur l’Algérie et sa politique ?

Ça reste un grand moment de fierté. La symbolique reste très forte, me semble-t-il, mais elle est apolitique. Il faudrait lui donner un sens qui nous permette de réfléchir ensemble sur les acquis de l’Indépendance et de ses limites tant pour nous, ici, que pour les Algériens et de manière générale les habitants du Grand-Sud. Je suis plutôt inquiète mais je ne connais pas suffisamment la situation pour me prononcer.


affirmer que « La droite recrute dans nos milieux parce que la gauche a failli », c'est considérer qu'elle aurait pu assumer ce que le PIR en attend. Or c'est tout simplement impossible car l'idéologie sous-tendue par la politique de gauche est intrinsèquement républicaine et citoyenniste, comme le dit au demeurant Bouteldja dans cette interview, mais je pense que ni elle ni le PIR n'ont compris pourquoi, et la raison en est dans leur analyse de l'État et du capital. Au fond, ils portent eux-mêmes l'idéologie citoyenniste (démocrate radicale) qu'elle dénonce

à mon avis, les objectifs du PIR sont dans l'idéologie française la quadrature du cercle

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 24 Sep - 0:19


tweet théorie


le PIR a un double problème avec
- la pensée décoloniale et le dépassement de sa posture identitaire non-blanche
- la critique du capital...

=> il en est réduit à critiquer le champ blanc de la politique
et prétendre refuser son clivage droite-gauche
tout en draguant l'ext-gauche

on ne peut pas critiquer l'État-nation (l'État et la nation)
en jouant sur son terrain pour y être reconnu et admis

en relation CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 7 Oct - 6:48


d'une interview d'Houria Bouteldja par Jeune Afrique


Houria Bouteldja : « Pour nous la question raciale est sociale »

Jean-Sébastien Josset Jeune Afrique 4 octobre 2016

Citation :
En subordonnant votre lecture du social à la question raciale, ne risquez vous pas d’occulter la complexité du réel ?

La question raciale est la question occultée, et nous l’investissons. Dire que nous n’abordons pas la question sociale, c’est ridicule. Pour nous la question raciale est sociale. Ceux qui meurent des violences policières, ce sont des enfants de prolo. Les filles qui sont exclues de l’école parce qu’elles portent le voile, ce sont des filles de prolo.

À gauche, ils voudraient qu’on utilise leurs mots, « lutte des classes », « capitalisme ». Mais quand on lutte contre les discriminations raciales, cela veut dire qu’on lutte contre le chômage, la pauvreté, les violences policières. On ne milite pas pour les femmes saoudiennes qui viennent faire leurs courses sur les Champs Elysées !


rendons acte à H. Bouteldja de mettre les pieds dans le plat face à une gauche bien mal placée pour parler au nom du prolétariat, qu'il soit blanc ou racisé

mais on ne cesserait de relever ce type de limites chez elle : « luttes de classes » et « capitalisme » ne sont pas (que) des « mots » et ils ne définissent pas la gauche, même radicale, puisque toute leur politique se définit sur le terrain de la démocratie politique électorale. Comme si c'était là pour HB le nec plus ultra du marxisme aujourd'hui, traduisant une faiblesse théorique débouchant sur une stratégie à dérive communautaire

d'où cette impression persistante d'un porte-à-faux critique qui ne fait que dévoiler une contradiction du PIR, rejeter le « champ politique blanc » mais draguer son extrême-gauche sur le même terrain dans et face à l'État/société civile, et de ce fait infléchir le contenu de sa propre critique décoloniale contre l'État-nation. Plus qu'une aporie c'est une inconséquence théorique

et cela ne vaut pas que pour le PIR mais pour l'ensemble des "marxistes" d'extrême-gauche radicale-démocrate. Cela explique leurs relations de frères ennemis (potentiels alliés dans a concurrence politique), et d'un autre côté, qui ne s'affirme pas politiquement, marque une limite au croisement théorique des critiques marxistes et décoloniales (voir ce matin
limites en miroir des critiques marxistes et décoloniales dans le champ théorique (livres, colloques) comme dans le champ politique (PIR...) dans "Vers un MARXISME DÉCOLONIAL" / des marxistes s'emparent de la pensée décoloniale

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 19 Oct - 14:42




Citation :
A l’appel du récent Front Antiraciste alsacien, une soixantaine de personnes ont participé à un très intéressant débat animé par Houria Bouteldja du Parti des Indigènes de la République et de Franco Lollia de la Brigade Anti Négrophobie.

Les deux orateurs ont expliqué les raisons pour lesquelles il fallait substituer à un antiracisme moral blanc qui a failli, un antiracisme politique décolonial sur la base de l’organisation des racisés eux-mêmes.

Toutes les contre-vérités répandues au sujet des Indigènes de la République et de Houria Bouteldja en particulier ont fait l’objet d’une déconstruction magistrale.


j'ai dit ce que je pensais du mot d'ordre d'antiracisme politique ou de "politiser l'antiracisme", en substance que poser le racisme et l'antiracisme sur le terrain politique ramenait ce combat dans le giron de la démocratie politique et du démocratisme radical, ce qui a mon avis fera long feu

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 9 Nov - 16:14


un nouveau texte, j'y reviendrai dans II.3.4. le PIR, contradictions d'une stratégie politique et leurs causes théoriques...



Ce texte est le fruit d’un travail entamé lors d’une conférence à l’université de Berkeley le 20 avril 2016, puis poursuivi à l’université du Mirail (Toulouse) le 25 août 2016 et au camp décolonial (Reims) le 27 août 2016.

« Au siècle dernier, la bourgeoisie tient les ouvriers pour des envieux, déréglés par de grossiers appétits, mais elle prend soin d’inclure ces grands brutaux dans notre espèce. »
Jean-Paul Sartre, préface des Damnés de la terre.

Citation :
Dans « portrait du colonisé », Albert Memmi écrit : « Deux issues s’offrent au colonisé : soit devenir autre (c’est à dire Blanc), soit reconquérir toutes les dimensions dont l’a amputé la colonisation ».

Je vous propose de situer mon propos au centre de ce dilemme.

Aujourd’hui, les deux voies identifiées par Memmi, « devenir autre » ou « redevenir soi » restent celles qui sont les plus empruntées, mais elles sont toutes les deux des impasses. D’abord parce que nous, Indigènes, ne deviendrons jamais Blancs. Cela nous est interdit pas le système racial. Ensuite parce que nous avons, comme tous sujets coloniaux, perdu nos structures sociales et notre personnalité historique et que les reconquérir est une chimère. Vous avez sûrement tous en tête l’exemple du Libéria, ce pays d’Afrique de l’Ouest fondé en 1822 par des esclaves affranchis – mais réputés civilisés par les Blancs – et dans lequel ils ont reproduit le même régime d’oppression vis à vis des autochtones. Vous avez sans doute celui de l’islam politique dont l’intuition première et très légitime a été de résister au colonialisme par la reconquête des « vraies » valeurs de l’islam et dont certaines tendances se sont compromises avec les impérialismes américain et européen et avec le libéralisme économique.

Ainsi, le monde dans lequel nous allons vivre et dans lequel il faut se projeter reste à inventer. Pour notre part, nous le souhaitons le plus décolonisé possible.

Dans « Vous les Blancs » qui est le 2ème chapitre de mon livre, j’écris :

« Je n’ai jamais pu dire « nous » en vous incluant ». Vous ne le méritez pas. Et même si pour forcer le destin, je le faisais, vous ne me reconnaîtriez pas. Je ne suis pas des vôtres et comme je ne suis pas une mendiante, je ne vous demanderais rien. Et pourtant, je ne me résous pas vraiment à vous exclure. Je n’en ai ni le pouvoir, ni la volonté. L’exclusion est votre prérogative. Je ne suis pas vous et me refuse à le devenir. La seule chose que je veux vraiment, c’est de vous échapper autant que je peux ».


Je voudrais donner ici une matérialité politique à ce propos, qui peut sembler abstrait, en citant ce proverbe arabe :

« Bat m’a jrana we-sabbah y-guerguer »

qui peut être traduit par : « Il a passé la nuit avec une grenouille et s’est réveillé en faisant croâ, croâ ».

Si l’on considère la longue nuit coloniale, le moins que l’on puisse dire c’est que cette nuit que nous avons passée avec le colon nous a largement transformés en grenouille. En d’autres termes, le monde blanc trace le chemin, et les indigènes suivent. Non seulement le Blanc opprime mais en plus il offre les outils de l’émancipation. C’est là son grand génie. Il nous a même inculqué l’un de ses préceptes : « Aime ton prochain ». Ce qui pourrait être tout à fait sympathique mais en contexte colonial, je l’interprète comme une invitation à aimer l’homme blanc. Si je veux faire la grenouille, je m’exécute et je passe ma vie à admirer l’homme blanc, à chercher l’approbation dans son regard. Si je ne suis pas grenouille, je sais que le colonialisme m’a désappris l’amour de moi-même pour l’amour de cet autre qui m’opprime, je réfute cette invitation chrétienne de l’amour du prochain pour y opposer l’amour de moi-même. C’est ce précepte décolonial que je vais appliquer dans cette intervention. En finir avec l’universalisme blanc nécessite de passer par l’amour de soi ou pour le dire autrement pas la défense de ses intérêts propres, bien définis et bien identifiés.

L’amour de soi est un projet de libération. Pour le mener à bien, il faut identifier son adversaire : la modernité occidentale, définie par Sadri Khiari, comme : « Une globalité historique caractérisée par le Capital, la domination coloniale/postcoloniale, l’État moderne et le système éthique hégémonique qui leur est associé. »

Combattre la modernité c’est lui opposer un autre projet de civilisation, une nouvelle utopie. Dans cette perspective, il faut défaire les structures de la modernité à commencer par celle des Etats-nations impérialistes. Or ces structures sont soutenues certes par les bourgeoisies blanches mais également par les classes moyennes blanches et jusqu’à un certain point, d’une manière dialectique, par le prolétariat blanc qui les combat d’un côté mais les conforte de l’autre. C’est à ce stade de mon intervention que je voudrais citer Domenico Losurdo qui exprime ici une idée absolument fondamentale. Retenez là car elle constitue la colonne vertébrale de ma démonstration.

« L’histoire de l’Occident se trouve face à un paradoxe. La nette ligne de démarcation, entre Blancs d’une part, Noirs et Peaux-rouges d’autre part, favorise le développement de rapports d’égalité à l’intérieur de la communauté blanche ».


A partir de cet énoncé, j’invite à un examen profond et sans concession des luttes d’émancipation des Blancs. De cette exigence découle l’idée selon laquelle les luttes, les normes et les modes d’émancipation nés des opprimés blancs, leur appartiennent à eux et à eux seuls car produits de leurs conditions et de leurs contradictions propres. Or, le propre de l’eurocentrisme ou dit autrement de l’universalisme blanc, c’est de laisser croire que l’expérience historique, sociale et politique des Blancs (toute complexe et hétérogène qu’elle soit) est l’expérience de l’humanité toute entière et que son exportation est non seulement naturelle mais souhaitable. Ainsi, l’universalisme blanc a offert à l’humanité ses propres luttes d’émancipation. Le point de vue décolonial se veut une critique radicale de ce postulat quel que soit le domaine envisagé. Je crois en effet qu’il faut mettre en crise ce rapport aux Blancs non pas parce qu’il est mauvais en soit mais parce qu’il tente de résoudre les contradictions des Blancs entre eux et qu’il occulte par son universalisation le fait que ces contradictions sont elles-mêmes peu ou prou le produit du colonialisme et que l’égalité entre Blancs, comme l’explique Losurdo, a précisément comme corolaire voire comme condition, l’asservissement du grand Sud.

Je vais prendre quelques exemples auxquels nous sommes confrontés lorsqu’on lutte aux côtés de la gauche blanche. La liste n’est pas exhaustive.

1/ L’universalité de la lutte des classes

2/ L’universalité du féminisme

3/ L’universalité des identités LGBT

4/ L’universalité du concept d’individu


Je précise avant de poursuivre que je n’ai strictement rien contre le mouvement ouvrier pas plus que contre le féminisme mais pour moi ce sont des phénomènes historiques et sociaux avec lesquels j’ai un rapport neutre et si j’ose dire « scientifique ». La seule chose qui me guide, c’est que je refuse d’être grenouille.

Etudions chaque postulat de plus près :

1/ La lutte des classes serait universelle.

Qui dit ça ? La gauche blanche, autrement dit : la grenouille. D’un côté, nous avons une bourgeoisie, de l’autre un prolétariat. C’est parfaitement vrai au sein des démocraties libérales occidentales. Mais s’agissant du Sud les bourgeoisies ne sont pas de même nature, quant au prolétariat, Fanon lui donnait un nom : les « Damnés de la terre » qu’on ne peut pas confondre avec un prolétariat des pays industrialisés qui se distingue des Damnés par son appartenance à la « zone de l’être » et par le fait qu’il tire une partie de ses privilèges de l’exploitation de la « zone de non être »[1].

Dans sa lettre à Marx du 7 octobre 1858, Engels écrivait[2] :

« En réalité, le prolétariat anglais s’embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation bourgeoise entre toutes veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoise, une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois. Évidemment, de la part d’une nation qui exploite le monde entier, c’est jusqu’à un certain point logique. (…)

« Vous me demandez ce que les ouvriers anglais pensent de la politique coloniale. Exactement ce qu’ils pensent de la politique en général. Ici, point de parti ouvrier, il n’y a que des conservateurs et des radicaux libéraux ; quant aux ouvriers, ils jouissent en toute tranquillité avec eux du monopole colonial de l’Angleterre et de son monopole sur le marché mondial.
»

Ici, Marx et Engels ne font qu’acter le statut relativement privilégié de l’ouvrier anglais, octroyé à l’époque par la prépondérance mondiale du capitalisme colonial anglais. Ils soulignent en outre la responsabilité du mouvement ouvrier anglais, qui refuse d’attaquer le système qui lui assure ce statut.

Quant à nous, indigènes de la république, sommes-nous vraiment des prolétaires comme les autres ? Si oui, et c’est ce que prétend théoriquement la gauche blanche nous devons lutter tous ensemble : « Travailleurs français, immigrés, même patron, même combat ». Vous connaissez tous ce mot d’ordre.

Si je veux faire la grenouille, que fais-je ? Et bien je répète : « Travailleurs français, immigrés, même patron, même combat ». Nos parents y ont cru un temps à juste titre car la lutte des classes est une réalité incontestable. C’est un slogan tout à fait généreux mais largement inopérant car les luttes spécifiques des ouvriers non blancs ont tendanciellement été reléguées au second rang pour favoriser tendanciellement les intérêts de la classe ouvrière blanche. René Gallissot en donne une explication par sa théorie sur la nationalisation des classes ouvrières, sur la nationalisation du mouvement ouvrier lui-même[3] et de son adhésion à l’État national social.

On nous dit également, que la répression policière entre dans le cadre de la lutte des classes. Soit ! Dans ce cas, si ces fils d’ouvriers qui se font tuer par des flics sont bien de la classe ouvrière, pourquoi leurs revendications de justice ne sont pas prises au sérieux par les grandes formations de gauche, pourquoi ne sont-elles pas une priorité ?

Quant aux femmes voilées, la plupart filles d’ouvriers immigrés, qui subissent les lois et les pratiques islamophobes de l’État, font elles partie des classes populaires ? Si oui, pourquoi le monde ouvrier ne les défend-t-il pas contre les assauts du pouvoir ?

Ces questions ne sont pas nouvelles. W. E. B. Du Bois avait déjà analysé l’existence des conflits d’intérêt de race à l’intérieur du prolétariat. Dans The Crisis (en 1921) il écrit par exemple : « Jusqu’à quel point peut-on appliquer le dogme de la lutte des classes au peuple noir aux États-Unis aujourd’hui ? Théoriquement, nous faisons partie du monde prolétaire dans la mesure où nous sommes principalement une classe exploitée de travailleurs bon marché ; mais en pratique nous ne faisons pas partie du prolétariat blanc et nous ne sommes pas vraiment reconnus par ce prolétariat. Nous sommes victimes de leur oppression physique, de l’ostracisme social, de l’exclusion économique et de la haine personnelle ; et lorsque nous ne cherchons qu’à survivre en nous défendant nous-mêmes, on nous traite de « jaunes ». »[4]

Si je ne veux pas être grenouille, que dois-je faire ? Je prends acte du désintérêt manifeste de la gauche pour ma cause, je me recentre sur mes intérêts immédiats, je mène une lutte déterminée contre les violences policières, je soutiens le CCIF contre la multiplication des pratiques islamophobes, je lutte contre la négrophobie, j’adhère au PIR…Bref, je tente de créer un rapport de force autour de mon propre agenda politique. D’où la pertinence de cet énoncé du PIR : « Parce que la gauche est notre allié privilégié elle est notre adversaire premier ». Nous avons évidemment conscience de l’importance stratégique de ce que nous appelons « la majorité décoloniale » avec une partie du corps social blanc opprimé, mais l’alliance doit se reconstituer en intégrant les revendications des quartiers. C’est à ce prix que nous ne serons plus des grenouilles mais des acteurs politiques.

2/ Le féminisme serait universel.

Qui dit ça ? Une majorité de féministes blanches. Et aujourd’hui, à peu près tout le monde : le PS le dit, la droite le dit et même l’extrême droite. C’est ce qu’on appelle le fémonationalisme (que je préfère appeler fémo-racialisme). Or, il semblerait que de plus en plus de féministes fassent le distinguo entre féminisme et fémonationalisme ce qui me semble être une évolution positive mais je ne suis pas sûre pour autant qu’il y ait une différence de nature entre les deux. Si l’on comprend le propos de Losurdo cité plus haut : l’exploitation du monde favorise les rapports égalitaires entre Blancs, je crois qu’il faut considérer le féminisme dès le départ comme un phénomène blanc en ce sens qu’il favorise les rapports d’égalité à l’intérieur des États-nations impérialistes[5].

J’aimerais suggérer ici que si des mouvements féministes blancs sont anti-impérialistes – et certains le sont indéniablement – cela reste optionnel. L’antiimpérialisme n’est pas constitutif du féminisme, en revanche le colonialisme en est probablement l’une des conditions d’émergence. Pour le dire simplement, on ne devient pas féministe d’abord parce qu’on est révolté par les rapports nord/sud mais parce qu’on revendique d’abord l’égalité hommes/femmes dans un espace donné. Or, l’espace dont on parle n’est pas neutre. Il est situé dans espace/temps précis : l’expansion coloniale et la construction des États-nations, « fondés de pouvoir du capitalisme ». C’est ce qui me fait dire que je ne vois pas de différence substantielle entre féminisme et fémo-nationalisme. Ce dernier n’étant à mes yeux qu’une expression droitière du premier. Il s’oppose au féminisme anti-impérialiste qui en est une expression gauchiste. C’est cette approche qui peut aider à comprendre pourquoi la plupart des féministes se sont opposées au voile.

Anecdote : Il y a trois ans, au Maroc, j’ai participé à un colloque féministe « racialement » mixte. Des femmes blanches ont proposé une marche silencieuse dans les rues de Tanger. La marche n’a pas eu lieu mais je me souviens de ma stupeur. Que des femmes blanches se croient autorisées à manifester dans un pays du tiers-monde contre des hommes du tiers-monde qui ont objectivement un pouvoir économique largement en dessous du leur, peu de droits politiques ou syndicaux m’a laissée sans voix. J’ai trouvé l’idée obscène car les rapports d’intérêt entre femmes blanches et hommes blancs sont bien plus forts que les rapports d’intérêts entre femmes blanches et femmes non blanches du fait des rapports impérialistes. C’est ce qui fera dire aux féministes indigènes : « Pas de féminisme sans antiimpérialisme ». De fait, l’approche décoloniale ne peut pas céder à l’imposition d’une catégorie « femme » qui existerait à l’échelle mondiale. Celle-ci doit être pensée à travers les relations de pouvoir imposées par l’Occident.

Doit-on pour autant se priver de la critique du patriarcat indigène lorsqu’on fait cette analyse ? Il est un fait indéniable : les femmes indigènes subissent une forte violence machiste de la part des hommes en général et des hommes non blancs en particulier. Question : comment le combattre sans faire la grenouille ? D’abord, il n’y a aucune raison de taire cette violence ou de l’édulcorer. Il convient, en revanche, de la problématiser. Je vais faire ici un détour par Chester Himes, le célèbre romancier noir américain qui, dans « la Croisade de Lee Gordon » fait dire à son personnage masculin : « Puisqu’on ne me considère pas comme un homme dans les usines, il faut au moins que je le sois au lit. Tout ce que je peux pas être dans une usine, je le serai au lit. »

Si je veux faire la grenouille, je dis, il faut combattre cet homme. Combattre cet homme, c’est rejoindre Ni Putes Ni Soumises mais sans aller à ces excès c’est tout simplement rejoindre le mouvement féministe mainstream. Inutile de souligner ici qu’en faisant cela, je ne fais que défendre les droits des femmes blanches puisque je m’associe à leur agenda sans y défendre mes intérêts propres, sans y intégrer ma spécificité. Et quelle est notre spécificité à nous, femmes indigènes ? Je le dis sans détour : notre spécificité, ce sont nos hommes. Des hommes dont le genre en situation coloniale ou raciste est un genre opprimé.

Comme l’explique Christelle Taraud, la conquête coloniale s’est faite sur un modèle viril. La question de la virilité en contexte colonial est tout sauf un détail. Dès le début du XIXe siècle, dans toutes les métropoles coloniales, se développe l’idée de la colonisation comme « fabrique » d’hommes véritables et comme espace de régénération virile et nationale. Dans le même mouvement, les colonisés sont délégitimés en tant qu’hommes. Il va sans dire que ces hommes vont résister et que cette résistance va les métamorphoser. Ils vont entreprendre d’ailleurs une véritable mue qui va les conduire à entreprendre la reconquête de leur identité virile. Cette entreprise de re-virilisation sera non seulement au cœur des indépendances mais constituera aussi l’une des colonnes vertébrales des nouveaux États-Nations. En témoignent, les politiques menées envers les femmes dans nombre de ces pays dès le début des années 1960. Je pense en particulier au fameux code de la famille en Algérie qu’il faut évidemment déplorer mais qu’on ne peut pas soustraire de son background colonial.

Ainsi, si je ne suis pas grenouille, je refuse de considérer la catégorie « homme » comme universelle, je refuse de mettre le privilège masculin blanc au même niveau que le privilège masculin non blanc, j’introduis l’idée de masculinités hégémoniques et de masculinités opprimées, subalternes ou dominées, je comprends que pour combattre la violence masculine non blanche et les rapports de genre conflictuels entre femmes et hommes non blancs, il faut nécessairement remettre en cause l’Occident comme le suggère James Baldwin. Là, je cesse véritablement d’être grenouille et je pense à partir de ma condition propre de femme indigène et non à partir de l’expérience des femmes blanches qui très majoritairement ne contestent pas la nature de l’Occident mais ne cherchent qu’à s’y faire une place au même titre que les hommes de leur camp. Ça n’est qu’à partir de cette analyse que l’on peut élaborer une stratégie propre et authentique et que peut s’ouvrir à nous la possibilité d’un féminisme décolonial.

C’est à partir de cette approche que nous avons organisé les 10 ans du PIR le 8 mai 2015. Il n’est pas inutile de rappeler que cet anniversaire a été fêté avec Angela Davis mais aussi avec 20 femmes non blanches, noires, musulmanes, rroms. Ces femmes, toutes militantes radicales, certaines, féministes, d’autres pas, ont ainsi manifesté leur puissance d’agir à contre-courant des discours hégémoniques sur les supposées femmes soumises des quartiers. Le moins que l’on puisse dire c’est que ces femmes ne sont pas des grenouilles puisque l’agenda politique qui s’est matérialisé quelques mois plus tard au travers de la Marche de la Dignité lancée par Amal Bentounsi était bien le nôtre et pas celui des Blancs.

3/ Les luttes LGBT seraient universelles.

Qui dit ça ? Les LGBT blancs.

Je vais essayer d’être pédagogique car c’est une question qui suscite immanquablement des passions fascinantes et fatigantes tout à la fois.

– La sexualité est un rapport social : Prenons l’exemple d’un domaine qui n’a rien à voir avec la sexualité : l’alimentation. Tous les humains doivent se nourrir pour vivre. C’est un besoin biologique et universel. Pour autant, le rapport au manger, lui, est social. Les rythmes des repas ne sont pas les mêmes selon qu’on se trouve au Japon ou en Italie. Les contenus et les saveurs diffèrent, certains peuples mangent avec les mains d’autres avec des ustensiles comme des cuillères, des couteaux ou des baguettes, certains mangent dans des assiettes individuelles, d’autres dans des plats collectifs, certains parlent à tables alors que dans certains pays, cela très mal vu, certains mangent attablés, d’autres par terre voire même couchés. Bref, le rapport à la nourriture est social et lorsqu’il est partagé par un groupe entier, il fait sens et devient culture.

La sexualité, c’est pareil. L’homosexualité a toujours existé et existe partout[6]. Je crois qu’on estime à environ 6% la proportion des humains homosexuels. Pourtant, le rapport à l’homosexualité diffère selon qu’on se trouve à Bamako ou au Népal, qu’on se trouve en Chine sous la dynastie des Han ou dans la Chine de Mao Tsé-Tung. Or, cette diversité et l’extrême hétérogénéité des rapports sexuels ont été écrasées par les conquêtes coloniales qui se caractérisent par leur virilisme et leur christiano-centrisme. Commençons par rappeler que dès le XIXème siècles, les scientifiques européens, alors qu’ils hiérarchisaient le monde selon des critères de races, ont aussi hiérarchisé et classé les sexualités à commencer par celle des peuples blancs dans un but de régénérer la race blanche dans une optique de conquête. C’est ainsi qu’ils ont quasiment inventé ce que Céline Belledent[7] appelle la « sexualité scientifico-sexuelle » qui est une production scientifique moderne de l’Europe occidentale. En créant les normes de cette sexualité hétéro sexiste, au fondement de la famille moderne dont le mandat reproductif est au cœur de l’État capitaliste, ils inventent du même coup l’homophobie moderne qui va faire émerger la figure de l’homosexuel comme nouvelle figure de l’opprimé.

– Faire la distinction entre sexualité comme rapport social et sexualité comme identité politique : Il y a des lieux dans le monde où l’on pratique l’homosexualité sans la nommer, d’autres où elle est reconnue socialement mais pas politiquement et d’autres enfin où elle est une identité politique et sociale. Or, les espaces dans le monde, où la sexualité est reconnue comme identité politique recoupe grosso modo les frontières des démocraties libérales ou pour le dire simplement l’Occident. Comme pour le féminisme, il n’y a aucune raison de faire l’économie d’une analyse des conditions d’émergence de ces luttes nouvelles. C’est le moment de rappeler la citation de Losurdo : « L’histoire de l’occident se trouve face à un paradoxe. La nette ligne de démarcation, entre Blancs d’une part, Noirs et Peaux-rouges d’autre part, favorise le développement de rapport d’égalité à l’intérieur de la communauté blanche ».

Les identités LGBT sont nées plus ou moins pendant le siècle dernier dans des conditions socio-politiques très particulières : l’émergence des classes moyennes blanches. Comme le rappelle Peter Drucker dans un excellent article[8], « la plupart des chercheurs s’accordent sur le fait que les identités gays et lesbiennes modernes sont tout à fait singulières et clairement distinctes de toutes les sexualités homoérotiques qui ont existé avant le siècle dernier, et de bon nombre de celles qui existent encore dans diverses parties du monde. (…) Qu’ils fassent mention de Marx, de Foucault, ou des deux, les analyses historiques de l’identité lesbienne/gay associent l’émergence de cette identité sexuelle au développement des sociétés modernes, industrialisées et urbanisées. » Ainsi, les identités gays et lesbiennes ont été déterminées par des facteurs socio-économiques. Cette hypothèse est parfaitement documentée. Plus précis, Drucker rajoute : « L’identité gay a bel et bien été forgée par le régime d’accumulation que certains économistes nomment le « fordisme », et plus spécifiquement par les sociétés de consommation de masse et l’Etat-providence. »

– L’exportation des sexualités blanches est un impérialisme

Reprenons depuis le début :

D’abord, l’Europe invente l’hétérosexisme dans le cadre de l’expansion coloniale pour régénérer la race blanche et se met à persécuter les homosexuels. Elle ré-invente une homophobie qui jusqu’ici n’avait qu’un caractère religieux (tout comme l’antisémitisme) et qui se redéfinit à travers la consolidation des États-nations (tout comme l’antisémitisme). Cet ordre sexuel va progressivement s’installer dans le tiers-monde.

Ensuite, après la 2ème guerre mondiale, deux phénomènes sont concomitants en Occident : Les homosexuels ayant été persécutés par le nazisme se découvrent catégorie politique. Dans le même temps, nous assistons à un processus d’embourgeoisement d’une partie du prolétariat comme expliqué ci-avant. Ces deux phénomènes vont accélérer la propagation des identités LGBT. Cet ordre sexuel va aussi tenter de s’installer dans le tiers-monde. Sauf que ce dernier n’en n’a pas les moyens. Comme le souligne Drucker : « Le déclin du fordisme a également eu des conséquences pour les identités, les communautés, et les politiques LGBT. Les décennies de récession depuis la crise de 1974-75 ont eu un impact différencié sur les populations LGBT et leurs communautés. D’un côté, les milieux gay marchandisés et les identités sexuelles qui leur sont compatibles se sont développés et consolidés en de nombreux endroits du monde, et ce particulièrement au sein de la classe moyenne. D’un autre côté, cette marchandisation n’a pas eu le même impact sur les styles de vie et l’identité de toutes les populations LGBT. Dans les pays du Sud, les populations paupérisées ne peuvent en fait que rarement accéder à ces espaces gays marchandisés. Cela nécessite en effet d’avoir un capital économique que seules les classes moyennes détiennent car même « dans les pays capitalistes développés, et même si les milieux gays marchandisés sont plus accessibles aux populations LGBT précaires sur le plan économique, les inégalités économiques grandissantes ont coïncidé avec une divergence grandissante dans les vécus des populations en question ».

Enfin, l’hétéro sexisme européen a produit un phénomène inexistant jusque-là dans les ex-colonies : l’homophobie. Depuis les homosexuels sont persécutés dans de nombreux pays africains et de plus en plus au Maghreb, en Tunisie par exemple, cela entraîne une volonté de la part de certains (soutenus par ce que Joseph Massad appelle l’international gay) de revendiquer l’identité LGBT ce qui a pour effet boomerang de produire des réactions d’hostilité et de haine de la part d’un corps social qui s’estime déjà très gravement abimé par le colonialisme. C’est le serpent qui se mord la queue.

Alors que faire quand on ne se veut pas grenouille ?

Dans les sociétés modernes, réaliser son désir sexuel est devenu une condition pour accéder à la citoyenneté et il semblerait que cette autoréalisation soit le point culminant de l’évolution humaine depuis le Neandertal. Ainsi, la sexualité devient un indicateur universel de la liberté humaine. A-t-on le droit dans un premier temps de contester cette vision linéaire du progrès ? Voire de réfuter la notion même de progrès lorsque celui-ci est à ce point assujetti aux impératifs de la mondialisation ? Il me semble impossible d’avancer sans se poser ces questions et replacer la question sexuelle au cœur de notre réalité : la race et son territoire, la banlieue. En effet, l’homosexualité est progressivement devenue le marqueur positif de la race blanche (alors qu’elle en était sa négation au XXème siècle). Ainsi, dans les polémiques sur l’islam et l’identité, la blanchisation de l’homosexualité n’est jamais dite explicitement mais elle postule l’idée que ce qui constitue la nation en dernière instance c’est bien la race. Et c’est ce qui explique la construction de l’opposition binaire entre islam et sexualités et qui rend l’islam et les Musulmans inintégrables dans les « démocraties sexuelles ».

En parallèle, et comme l’a rappelé Drucker, l’émergence des identités LGBT est fortement liée au capital économique. La banlieue étant le territoire de la relégation sociale, il va sans dire qu’elle n’est pas le lieu propice à la politisation des sexualités. En revanche, on pourrait se poser la question de savoir si elle n’est pas le lieu des inventions et des réinventions et si tout en étant réfractaire aux perspectives blanches, elle ne défricherait pas son propre chemin. Il est en effet parfaitement légitime de s’interroger sur le supposé caractère subversif des identités LGBT tant elles sont imbriquées à la fois à la construction de l’identité nationale (« il n’y a pas d’homosexualité qui existe indépendamment du nationalisme et de la nation »[9]) et à la condition de classe. Dans un article de 2013, je notais que la banlieue s’était maintenue relativement à l’écart de la confrontation entre progressistes et réactionnaires lors du débat sur le mariage pour tous. Évidemment, je n’ignore pas l’hostilité manifeste vis-à-vis des homosexuels qui se revendiquent (ce qui est très rare) ou vis à vis de ceux chez qui « ça se voit » mais contrairement à ce qui peut se dire, il existe un point d’équilibre entre rejet et tolérance que le corps social des quartiers ne rompt pas et qui permet la co-existence dans une relative paix civile. La question qui se pose alors est la suivante : faut-il encourager la « libération » des homosexuels des quartiers au risque de les désigner à la vindicte et de rompre un contrat tacite qui leur assure une relative sécurité ? Au PIR, nous nous sommes déjà prononcés sur la crainte de l’ « ensauvagement » de l’indigène par la pression blanche et sur une nécessaire alternative à inventer. Nous n’avons pas de solution clef en main mais de sérieux doutes sur les modèles blancs d’émancipation d’autant plus que les conditions matérielles ne sont pas réunies. En dernier recours, nous nous en remettons aux stratégies développées par les principaux concernés depuis de nombreuses décennies dans des univers qu’ils maîtrisent, où ils savent se mouvoir et dans lesquels ils aménagent bon an mal an leurs espaces de liberté.

4/ Le concept d’individu est universel

Qui dit ça ? Les intellectuels blancs.

Pour ma part, je ne sais pas où commence et où finit l’individu. Je peux dire qu’il est un mythe, comme je peux dire qu’il est une réalité. Je laisse les philosophes en débattre mais je précise tout de suite que je ne pense pas qu’un individu soit nécessairement opprimé dans un environnement communautaire ou nécessairement libre dans une société d’individus « libres et égaux ». Malheureusement, sur ces questions nous sommes trop souvent submergés par des torrents de poncifs.

Ce qui va m’intéresser dans cette partie, c’est la puissance du concept d’individu dans les sociétés modernes et son irrésistible pouvoir intégrationniste. Un exemple pour commencer : je suis souvent interpellée par mes coreligionnaires par cette question : « Es-tu musulmane ? » Si pour l’État, nous sommes tous des « Musulmans d’apparence », il semblerait que ce ne soit plus le cas pour une part non négligeable de la communauté musulmane qui exige dorénavant des signes d’appartenance plus tangibles.

Aujourd’hui, en apparence, nous sommes tous censés être des individus : Il n’y a plus de peuple, plus de nations, plus de classes, plus de groupes, juste des individus libres et égoïstes, tous distincts, tous séparés. Dans ce contexte, l’individu en tant que tel est le premier obstacle à toute mobilisation collective, c’est lui qui crée la « complexité » qui paralyse les luttes. Notre condition indigène, et musulmane dans mon cas, est en théorie abolie, mais elle est en permanence réaffirmée et re-matérialisée par le racisme structurel. Pour lutter contre cette oppression, la lutte passe par une réaffirmation collective, et partant par une réappropriation/redéfinition « restrictive » de ce qu’est un musulman, pour distinguer les alliés et les faux alliés. C’est là que la question : « Es-tu musulmane ?» que je crois tout sauf anodine prend tout son sens.

A propos des rapports de l’individu à l’État moderne, Sadri Khiari écrit :

« Le principe de la démocratie capitaliste, c’est la liberté individuelle et l’égalité politique. Les races en sont la négation. Elles en sont aussi indissociables. La modernité bourgeoise, qui s’installe au tournant du XVIIIè et XIXè siècles, se développe en effet au croisement de deux mouvements contradictoires et néanmoins complémentaires, la libération des individus du carcan des hiérarchies statutaires indispensables à l’affirmation de l’État moderne et à l’épanouissement du Capital, et l’expansion impériale qui leur est tout autant nécessaire »[10].

« De nos jours, précise Joan W. Scott, au temps de la mondialisation, tous les aspects de la vie sont devenus de plus en plus « marchandisés », et le rôle de l’État se trouve réduit à n’être que le garant des forces du marché et de l’autodétermination individuelle. La société se conçoit comme une masse d’individus poursuivant un processus d’autoréalisation, les trajectoires individuelles reflétant leurs choix, et leur condition de vie permettant de mesurer la place prise par les responsabilités qu’ils ont su (ou pas) assumer » [11].

Je tente ici l’hypothèse que le concept d’individu dont les conditions d’émergence et de réalisation sont définies ci-dessus pénètre les communautés musulmanes vivant en Occident et que l’idée d’une adhésion individuelle à l’islam, libérée de l’histoire et des contingences socio-économiques, commence à s’installer. Pour moi, le tournant commence à s’opérer fin des années 80 dans un contexte à la fois de casse du mouvement « beur » et de forte poussée de l’islam politique notamment en Algérie qui aura une influence certaine sur l’émergence du fait islamique dans les banlieues de France. A ce moment, s’engage une bataille impitoyable entre le pouvoir républicain et le monde associatif musulman dont la première affaire du voile de 1989 sera le point de départ. C’est plus tard, en 1994, que va s’abattre une répression sans précédent orchestrée par Charles Pasqua, alors ministre de l’intérieur. Il engagera un bras de fer avec « l’islamisme » et en profitera pour renforcer sa gestion sécuritaire de l’immigration. Ainsi, il lancera une vaste opération de contrôle d’identité dans les quartiers. On parle de 27 000 contrôles en deux semaines. Cette répression trouvera son point d’orgue avec l’affaire de Folembray[12] et la mise à mort de Khaled Kelkal en 1995. De cette confrontation va naître un compromis historique entre deux forces antagoniques que je nommerai ici : « Le compromis Tariq Ramadan ». C’est un contrat tacite qui va sceller un statut quo entre une communauté musulmane en quête de justice et d’auto-organisation et un pouvoir effrayé par de nouvelles formes de contestation. Le compromis – qu’il ne faut pas confondre avec compromission car fruit d’un rapport de force défavorable – se résume en une formule : l’islam citoyen. Ainsi, les Musulmans pourront prétendre et même revendiquer une reconnaissance individuelle mais pas une organisation collective et autonome. La séquence qui suivra verra l’apparition de formules qui exprimeront la fortune dudit compromis : « cheminement spirituel », « faire le choix de sa foi », « faire le choix de porter le voile », « construire des mosquées inclusives » ainsi que la survalorisation de versets coraniques allant dans le sens de l’individuation comme par exemple : « nulle contrainte en religion » dont tous les modernisateurs ne se lassent pas et qu’ils brandissent à toute occasion. Ajoutons à la pression de l’État, la pression des forces politiques engagées contre l’islamophobie dont la plupart ne défendront les femmes musulmanes qu’à condition qu’elles se déterminent en tant que sujet autonome, libre et affranchi de toute tutelle communautaire. Je postule que les Musulmans qui adhèrent à cet islam libéral signent là une rupture historique avec un passé et une pratique sociale qui ne s’encombraient pas des notions de volonté ou de liberté individuelle telles que définies par les démocraties libérales. Pour donner un exemple provocateur, même les prostituées algériennes de Barbès qui cotisaient au FLN n’étaient pas déchues de leur islamité au prétexte qu’elles étaient sur le trottoir. Tout simplement parce qu’elles étaient musulmanes de naissance et de destin si je puis dire.

Pour autant, le fragile « compromis TR » ne satisfera jamais un pouvoir pour qui le danger de la politisation des musulmans n’est pas écarté. Depuis, il n’a jamais cessé d’exercer une pression pour empêcher toute velléité d’organisation.

Ce processus n’est pas sans rappeler cette célèbre formule de Clermont-Tonnerre à l’aube de la Révolution : « Il faut ne rien accorder aux Juifs en tant que nation. Tout leur accorder en tant qu’individus. Il faut qu’ils soient citoyens » .

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de remettre bêtement en question l’État de droit. Ce que je conteste, c’est l’individu abstrait qui s’auto réaliserait en faisant fi des forces sociales, économiques et politiques, en faisant fi des pouvoirs et des structures. Car « ne rien accorder aux Juifs en tant que nation » c’est leur nier leur statut de groupe opprimé, leur nier le droit de résister en tant que groupe et c’est donc précipiter leur perte car disloquer le lien qui les unit, c’est aussi les atomiser et les rendre plus vulnérables face à l’antisémitisme d’État. C’est ce que le Bund avait évidemment compris.

Et c’est ce que comprend également mon coreligionnaire lorsqu’il me pose la question : es-tu musulmane ? Il me demande en fait si je suis dans le camp de la résistance ou si j’ai capitulé en faveur de mon intégration individuelle.

Que faire, si je ne veux pas faire la grenouille ? Dans le chapitre, « Allahou akbar », de mon livre j’écrivais ceci :

« Que Dieu nous préserve du mot je » ? Par fidélité à cet adage, l’immigré a fait ce qu’il a pu pour en préserver le sens ultime dans une France qui exalte le « je » libéral, consommateur, jouisseur. Un « je » qui sert de moteur au marché et écrase tous les « nous » velléitaires, à commencer par le « nous » des postcoloniaux opportunément stigmatisé comme tribal. Contrairement aux élites de ce pays, bourgeoises, arrogantes et cyniques, l’immigré a l’expérience du prolo blanc. Il le connaît. Il sait comment il a été livré, désarmé, privé de Dieu, du communisme et de tout horizon social, au grand capital. Ce regard douloureux qui assiste au délitement de sa famille, de ses solidarités et de ses espoirs, maintes fois, il l’a croisé, l’immigré. Il est même possible qu’il ait pu y lire parfois comme une triste confession. «Vous au moins, il vous reste quelque chose à quoi vous raccrocher. »

En d’autres termes, ma seule échappatoire si je ne veux pas faire la grenouille, c’est de refuser de devenir un individu abstrait sans attache et sans histoire. En paraphrasant le proverbe ubuntu : « Je suis parce que nous sommes », s’il fallait rassurer mon coreligionnaire, je répondrais : je suis musulmane parce que nous sommes musulmans.

Conclusion


Dans un monde idéal, nous devrions pouvoir nous dire en toute honnêteté que l’universalisation de phénomènes décris ci-avant est en soi une négation de l’histoire humaine. On devrait pouvoir replacer l’histoire blanche dans sa propre dynamique interne et cesser de considérer le reste du monde comme une simple dépendance en retard sur la ligne du progrès. Mais nous ne sommes pas dans un monde idéal et ceux qui s’aventurent sur le chemin de cette désacralisation nécessaire sont déjà des blasphémateurs.

Faire la critique de la lutte des classes en valorisant le rôle de la lutte des races, fait de nous des réactionnaires et des racialistes.

Faire la critique du féminisme et de la masculinité hégémonique et prendre en compte le genre masculin indigène dans la conception d’un féminisme décolonial fait de nous des misogynes ou pire des propagandistes de la virilité non blanche.

Faire la critique du regard blanc soit hétéro sexiste, soit LGBT sur les sexualités non blanches fait de nous des homophobes.

Critiquer l’universalisme blanc fait de nous des racistes anti-blancs.

Je n’en ai pas parlé dans cette intervention, mais je pourrais en dire autant du refus de l’universalité de l’antisémitisme qui fait de nous des négationnistes.

Faire la critique de l’individu serait faire le jeu du communautarisme et de l’entre soi.

Pourtant, la seule véritable raison de cette entreprise de remise en cause de l’universalisme blanc est de mettre en place une économie politique, efficace et conséquente. Car rester otages de cet universalisme non seulement fait objectivement de nous des tirailleurs mais nous bouche l’horizon des possibles en ce sens qu’il nous enferme dans les structures des démocraties libérales et nous empêche de penser les alternatives à l’État moderne. Or, dans ce climat de fascisation à l’échelle nationale comme à l’échelle européenne, le renouvellement de la pensée et des luttes politiques devient un impératif.

Par ailleurs, cette remise en cause pourrait laisser croire que nous méconnaissons la tradition internationaliste de l’extrême gauche[13], que nous nions l’existence et l’impact des fortes mobilisations populaires contre les guerres du Vietnam ou d’Algérie, ce qui reviendrait à nier la possibilité d’un anti-impérialisme blanc. Ce n’est pas notre cas. Ou encore que nous exigerions des Blancs qu’ils renoncent à leurs luttes au profit d’un combat prioritaire : l’anti-impérialisme. Serions-nous naïfs au point de croire à une telle aberration ? Nous ne pensons pas que les ouvriers doivent renoncer à leurs droits, les femmes à l’égalité des sexes, les homos à leurs dignité, tout comme nous n’exigerons pas d’une famille victime de crimes policiers qu’elle renonce à la justice parce que nous sommes privilégiés en tant qu’indigènes du Nord. Non, ce que nous voulons, c’est mettre en évidence, pour mieux les résoudre, nos contradictions au sein des rapports d’exploitation et effectivement faire progresser l’anti-impérialisme réel autant que faire se peut. Mieux, qu’il soit systématiquement articulé à tous nos combats. Cet anti-impérialisme sera nouveau car il sera décolonial et nécessairement discordant.


Houria Bouteldja, membre du PIR

Notes

[1] Ramon Grosfoguel, La matrice du pouvoir

[2] Cité par Emré Öngün, Colonialisme, racisme et capitalisme : revenir à Marx

[3] René, Galissot, Le mouvement ouvrier face aux travailleurs immigrés.

[4] Dans les années 1920, les Noirs étaient souvent perçus comme briseurs de grèves (ce qui était lié aux bases matérielles de leur situation raciale) alimentant la défiance du PC américain à leur endroit.

[5] Ce qui bien entendu ne s’oppose pas au fait que le capitalisme assigne aux femmes blanches un rôle de reproduction sociale.

[6] Eric O. Lembebe, En Afrique, l’homosexualité est traditionnelle, mais…

[7] “Une sexualité à civiliser ». Communication de Céline Belledent au colloque : philosophies européennes et décolonisation de la pensée – août 2016

[8] Peter Drucker, La fragmentation des identités LGBT à l’ère du néolibéralisme.

[9] Stefan Dudink, Les nationalismes sexuels et l’histoire raciale de l’homosexualité.

[10] Sadri Khiari, La contre-révolution coloniale en France de de Gaulle à Sarkozy, éditions La Fabrique

[11] Joan W. Scott, Emancipation et égalité et : une généalogie critique

[12] Thomas Deltombe, Quand l’islamisme devient spectacle, le Monde Diplomatique, août 2004

[13] Par exemple, pour adhérer à la IIIème internationale, il fallait accepter 21 conditions dont la 8ème était la suivante : « Dans la question des colonies et des nationalités opprimées, les Partis des pays dont la bourgeoisie possède des colonies ou opprime des nations, doivent avoir une ligne de conduite particulièrement claire et nette. Tout Parti appartenant à la IIIe Internationale a pour devoir de dévoiler impitoyablement les prouesses de « ses » impérialistes aux colonies, de soutenir, non en paroles mais en fait, tout mouvement d’émancipation dans les colonies, d’exiger l’expulsion des colonies des impérialistes de la métropole, de nourrir au cœur des travailleurs du pays des sentiments véritablement fraternels vis-à-vis de la population laborieuse des colonies et des nationalités opprimés et d’entretenir parmi les troupes de la métropole une agitation continue contre toute oppression des peuples coloniaux. »


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Lun 21 Nov - 4:17


à croire que les murs ont des oreilles

dans cet entretien récent Ramón Grosfoguel explique ce qu'est et n'est pas le courant décolonial, son hétérogénéité. Il se situe notamment par rapport à Enrique Dussel et Walter Mignolo. Infléchissement important relativement à des positions antérieures quasi anti-marxistes largement reprises par le PIR, il envisage la possibilité d'un marxisme décolonial...



Entretien avec Ramón Grosfoguel

Claude Rougier Réseau d'études décoloniales 2 septembre 2016

on peut y lire

Citation :
L’extériorité est toujours relative, jamais absolue. Relative parce que nul ne vit dans une extériorité absolue par rapport au système-monde. Nous avons tous été affectés par la civilisation moderne/coloniale d’une manière ou d’une autre. L’expansion coloniale européenne a affecté toutes les cultures à partir de 1492. L’extériorité est produite par ce même système qui « infériorise » des êtres humains en les faisant basculer en-deçà de la ligne de l’humain, c’est pourquoi elle est toujours relative. La pensée critique qui est produite depuis la zone du non-être, depuis la zone des sujets déshumanisés qui ont été soumis à la violence et à l’exploitation les plus brutales, est une pensée conçue depuis l’extériorité ou depuis l’altérité du système. C’est de là qu’émergent les éléments critiques qui permettent de formuler une critique radicale du système-monde en vue de son dépassement. La critique marxiste, basée sur l’expérience historique de l’oppression et de l’exploitation vécue par le prolétariat européen, est elle aussi produite de l’intérieur de cette culture et de cette cosmovision occidentales. Par conséquent, un tel positionnement permet d’émettre une critique depuis la différence, c’est-à-dire depuis la différence de classe (marxisme), de genre (féminisme occidental) ou de sexualité (Queer theory occidentale) au sein de « l’Occident ». Mais la critique qui émane de l’extériorité est une critique qui se fait depuis l’altérité, depuis un dehors « non occidental » relatif. Ces termes proviennent de la philosophie de la libération de Dussel. On peut certes élaborer un marxisme décolonial, des féminismes noirs/indigènes/islamiques, ou de la Queer Theory décoloniale. Mais, pour cela, il faut amorcer un tournant décolonial, en situant sa pensée dans une autre géopolitique et dans une autre corpo-politique de la connaissance.

La difficulté qu’il y a à comprendre la pensée décoloniale vient en partie du fait que lorsqu’on dit pensée ou culture dominantes occidentales, on entend le mot « Occident » comme une géographie ou comme une couleur de peau. En réalité, nous les décoloniaux, nous entendons « Occident » comme une position à l’intérieur de rapports de pouvoir et comme un certain type d’épistémologie.


sur le principe, et une fois admis les points communs et divergences dans le courant décolonial (voir l'entretien complet), il ne saurait pas définition exister de marxisme féministe et décolonial sans « amorcer ce tournant décolonial » et comme on ne se bat que depuis un point de vue situé depuis ce qu'on est, on peut comprendre qu'aucune lutte réelle ne saurait être ce tout à la fois, retombant sur les affres de l'intersectionnalité et de l'abstraction conceptuelle...



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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 26 Nov - 15:21


éléments de conversation


Corinne Cerise a écrit:
Les luttes décoloniales ne sont pas communistes pour nombre d'entre elles (voire toutes ?), mais peut-on dire pour autant qu'en s'en tenant à l'essence (cf votre critique via la VIème thèse sur Feuerbach), certaines puissent devenir par défaut communautaristes ?

j'appelle luttes décoloniales des luttes qui s'inscrivent dans la crise de l'Occident en ce qu'elle est spécifiquement, dans le capitalisme global, une crise de la suprématie capitaliste occidentale (voir III.4. la crise du capitalisme et sa restructuration dans la crise de l'Occident). J'ai souligné la grande diversité de leurs contenus et formes qui font qu'elles ne sont pas en soi communistes ou même anticapitalistes. Une grande différence existe entre celles menées dans des ex-colonies avec des populations majoritairement non blanches ou de fortes minorités (Amérique latine...), des pays encore néo-colonisés (Afrique), des pays occidentaux à minorités non blanches, avec encore une différence entre les États-Unis et l'Europe

ce qui fait leur unité est d'émerger dans la double crise de l'Occident et du Capital

en France, ces luttes et les mouvements décoloniaux sont centrés sur la question raciale, menées par des minorités raciales ou ethniques et religieuses, et ne sont pas comparables par exemple aux luttes des paysans contre l'extractivisme en Amérique latine, qui sont explicitement anti-impérialistes et proprement décoloniales (ou dé-néocolonialistes)

la tentation de passer de luttes de communautés soumises au racisme, légitimes comme toutes luttes sur la base d'une oppression spécifique quelle qu'elle soit, au communautarisme est réelle et c'est ce qu'on constate en France, avec notamment au PIR une lecture de la pensée décoloniale tendant à la figer au stade de l'essentialité de la race comme structure à dominante (cf Bouteldja en haut du sujet, sur l'intersectionnalité classe-genre-race). (Norman Ajari Faire vivre son essence 22 juin 2016), une démarche fort peu dialectique et contraire à mon sens aux travaux de Fanon, Glissant, Mbembe...

donc oui, il y a des militants décoloniaux qui sont communautaristes, du fait qu'ils racialisent toutes questions en miroir de la racialisation essentielle qui est celle des dirigeants politiques et économiques du capital
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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 11 Jan - 15:13


maximalisme en nos frontières

je ne résiste pas à ce morceau d'anthologie de l'idéologie française, du leader maximaliste Jean-Louis Roche, du blog Le prolétariat universel (sic et merci pour la démonstration) (colonne de droite)

HOURRA !
Jean-Louis Roche a écrit:

UN DESCENTE TERRORISTE A MARSEILLE: les indigènes néo-nazis à la parade

à lire sur le site du CCI, la bande lumpen à Houria Bouteldja a encore frappé:

Communiqué de solidarité face à la violence haineuse des racialistes fanatiques
Publié par ICConline le 23 December, 2016

Le rédacteur du CCI a tort d'appeler la mère Bouteldja madame, c'est pétasse débile mentale qui convient, et de se passer de dénoncer ces sous-produits de l'antiracisme bourgeois comme de pâles imitations des premiers nazis. Cette secte raciste et terroriste a toutes les caractéristiques du nazisme basique, ce pourquoi le FN n'est pas fasciste, ni le principal ennemi en France; comme les premiers nazis les zozos de la bande de tarés "indigènes" se fondent :

1. sur la race bonarienne (le nouvel aryen est cette victime éternelle du colonialisme qui vivote au milieu du classique lumpen crasseux mais idéologisé par une poignée de déclassés),
2. sur la revanche nationaliste terroriste (leurs prétendus ancêtres ont perdu la guerre et ils posent à la base arrière de daech),
3. sur la même négation de la classe ouvrière que Hitler.

On ne peut pas discuter ni communiquer avec ces pauvres néo-nazis racistes et islamodélirants. Lors de leurs éventuelles visites ultérieures , où que ce soit, faut les recevoir comme il se doit. Je pourrais même être au premier rang pour dégommer cette racaille, comme nos ancêtres en Italie et en Allemagne, de vrais communistes à cette époque, qui ont combattu physiquement les premières escouades fascistes.


je ne suis pas sûr que quiconque ait envie de « discuter ni communiquer » avec l'auteur, sauf pour lui vendre un karcher « pour dégommer cette racaille »... On ne trouvera bien sûr aucune revendication par le PIR de cette triste intervention à Mille Babords, pas plus qu'un texte du PIR permettant de la justifier, ou d'un tel degré de violence verbale et de menaces physiques que chez Jean-Louis Roche

relevons qu'à la liste déjà sinistre des anti-racialisateurs se réclamant généralement de l'anarchisme s'ajoutent les vrais marxistes d'ultragauche que sont le CCI et Jean-Louis Roche

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