PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  
Rechercher
 
 

Résultats par :
 
Rechercher Recherche avancée
Derniers sujets
» 0. un livre ? Une théorie est apparue... Diffusion, réception... débats ?
Aujourd'hui à 16:44 par Tristan Vacances

» FÉMINISME et MARXISME : SEXES, GENRE, CLASSES, et CAPITALISME, avec Cinzia Arruzza... Silvia Federici, Selma James, Sara Farris, Elsa Dorlin...
Aujourd'hui à 16:24 par Patlotch

» la DOMINATION MASCULINE en FRANCE : machisme, travail, domesticité, violences...
Aujourd'hui à 16:20 par Patlotch

» LA NOUVELLE GAZETTE DES VANNES (Franzoseur Zeitung)
Aujourd'hui à 15:36 par Patlotch

» 8. poèmes, fables et contes pour en causer
Aujourd'hui à 15:21 par Patlotch

» CLASSES SOCIALES et AUTRES RAPPORTS SOCIAUX, de sexes, races, nations, générations... Documents
Aujourd'hui à 13:01 par Patlotch

» 7. LE LIVRE : du capitalisme à la communauté humaine, UNE CLASSE pour LA RÉVOLUTION (sommaire, texte complet et renvoi aux compléments)
Aujourd'hui à 10:08 par Patlotch

» CATASTROPHES INDUSTRIELLES et POLLUTIONS
Aujourd'hui à 9:35 par Admin

» ÉMEUTES, typologie formes/contenus : des réalités à l'idéologie
Aujourd'hui à 9:19 par Admin

» VA-SAVOIR : chronique à la com, la dialectique du quotidien en propotion magique
Hier à 18:17 par Patlotch

» au-delà du vrai et du faux, tragique comédie
Hier à 14:02 par Patlotch

» l’écosocialisme entre théories révolutionnaires et alternative capitalisme verte
Hier à 12:57 par Patlotch

» OUTRE-MER : outre frontière de races, classes et sexes ?
Hier à 12:43 par Patlotch

» JAZZ, BLUES, R'n'B, SOUL, RAP... pour "double paire d'oreilles"
Hier à 12:27 par Patlotch

» des LUTTES dans la CRISE : GRÈVES, OCCUPATIONS, BLOCAGES, MANIFESTATIONS...
Hier à 4:19 par Patlotch

» "CLASSES MOYENNES" : encadrement, prolétarisation, interclassisme, prolophobie... et théorie
Hier à 0:45 par Tristan Vacances

» EXTIMITÉ, les confessions de Patlotch : un rapport aux autres et au monde
Mer 18 Oct 2017 - 23:58 par Patlotch

» 9. l'apparition plurielle d'une nouvelle théorie communiste ? questions parentes
Mer 18 Oct 2017 - 16:43 par Patlotch

» 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire ?
Mer 18 Oct 2017 - 14:05 par Patlotch

» la DOMINATION MASCULINE dans le monde : un MACHISME STRUCTUREL
Mer 18 Oct 2017 - 13:47 par Patlotch


Partagez | 
 

 avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4  Suivant
AuteurMessage
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Lun 4 Jan 2016 - 13:44


Franz Fanon et l'homosexualité

voici quelques extraits de la thèse de Matthieu Renault, concernant l'homosexualité vue par Franz Fanon
Frantz Fanon et les langages décoloniaux. Contribution à une généalogie de la critique postcoloniale


CHAPITRE III. CORPS A CORPS
3) L’AMOUR DE LA RACE -­‐ SEXUALITE ET PERVERSIONS
La circularité du sadisme et du masochisme ou le spectre de l’inversion
p. 196-199

je souligne en gras
Matthieu Renault a écrit:
Si Fanon oppose l’amour vrai à l’amour-échec sartrien, il n’en reste pas moins
que ce dernier, perpétuel conflit des figures de l’amant et de l’aimé se déroulant sous le
signe de la perversion, rend parfaitement compte des « relations concrètes envers
autrui » en situation coloniale. Du point de vue du désir, « conscience se faisant
corps
»333 - ne fût-ce que négativement, comme « empâtement » -, écrit Sartre en
rupture avec Kojève, ce conflit se révèle être pour chaque protagoniste « perpétuelle
oscillation entre ces deux écueils »334 que sont le sadisme et le masochisme, entre ces
deux attitudes condamnées à l’échec. Car le désir masochiste de n’être plus qu’objet
parmi les objets du monde, plus que chair, me rappelle à la conscience de ma
subjectivité ; c’est finalement le masochiste qui traite l’autre en instrument lorsqu’il
« paye une femme pour qu’elle le fouette »335. Le masochisme « est et doit être lui-même
un échec », c’est un vice et le vice est « l’amour de l’échec »336. Inversement, le
désir sadique d’une pure incarnation-négation de la liberté de l’autre ne peut qu’être le
désir de l’asservissement de la liberté par elle-même; c’est le sadique qui doit lui-même
se faire chair s’il veut pouvoir agir sur cette chair de l’autre qui, reconduite à la
« contingence pure de la présence », échappe à toute instrumentalité ; l’incarnation ne
peut qu’être double incarnation : « Le sadisme est l’échec du désir et le désir l’échec du
sadisme »337. C’est pourquoi « sommes-nous renvoyés indéfiniment de l’autre-objet à
l’autre-sujet et réciproquement ; la course ne s’arrête jamais et c’est cette course, avec
ses inversions brusques de direction, qui constitue notre relation à autrui »338, une
relation faite de « révolutions alternées », de renversement dans la « conduite inverse ».

Il y a pour Sartre, affirme Butler, un cercle du désir, perpétuelle « inversion du sadisme
en masochisme et du masochisme en sadisme », la constance de cette inversion étant
une « nouvelle base de la réciprocité ». Le cercle se substitue au procès dialectique : le
drame sexuel du maître et de l’esclave ne peut être dépassé : « l’impossibilité d’être à la
fois sujet et objet procède du caractère perspectif de la vie corporelle. Le sadomasochisme
est le paradoxe de la liberté déterminée révélé dans la vie sexuelle »339.

333 Sartre, J.-P. L’être et le néant, op. cit., p. 429.
334 Ibid. p. 444.
335 Ibid., p. 419.
336 Ibid., pp. 418-419.
337 Ibid., pp. 445.
338 Ibid., p. 448.
339 Butler, J. Subjects of Desire, op. cit., p. 139. Nous soulignons.


Fanon comprend que cette inversion, en tant qu’elle est opération des deux
consciences, est continuel échange des rôles, transitivisme : il s’agit toujours de prendre
la place de l’autre, de s’identifier et de se substituer à lui340. Mais à la différence de
Sartre, il interprète immédiatement cette inversion depuis la perspective de la différence
sexuelle. Bonaparte avec ces mots qu’il citait : « Une trop vive aversion des jeux
brutaux de l’homme chez une femme est d’ailleurs suspect stigmate de protestation
mâle et de bisexualité excessive »341 ; elle révèle immanquablement la persistance d’une
forme de sadisme « à côté de la réalisation définitive de la féminité »342, un trouble dans
la désexualisation de l’agressivité, dans la désintrication des pulsions libidinales et
agressives343, toujours « moins réussie » chez la fille que chez le garçon. En ce sens la
phobie du viol par un nègre témoigne non seulement du masochisme féminin, mais
aussi d’une virilisation de la femme blanche que Bonaparte et Fanon à sa suite
conçoivent comme propre à l’ « époque actuelle », comme le produit d’une « tendance
régressive de la civilisation vers la bisexualité première des êtres »344. Dans le drame
sexuel du racisme, virilité et féminité ne cessent de se renverser l’une dans l’autre, de se
confondre.

Ce mélange des genres, Fanon le juge plus prégnant encore chez l’homme
blanc. La perception du nègre « avec un membre effarant » n’est rien qu’autocastration
; l’homme blanc, reconnaissant « la supériorité du Noir en termes de virilité
sexuelle »345, renonce à « l’idéal [de] virilité absolue »346, se livre à la passivité
(féminité). L’argument si souvent avancé de la dévirilisation/émasculation du sujet
racialisé/colonisé demeure encore pour une part étranger à Fanon : le sujet dévirilisé,
c’est d’abord le Blanc
347. Si la protestation virile de la femme négrophobe dévoilait déjà
une certaine homosexualité inconsciente, si le fantasme de viol par un nègre exprimait
340 Ce que Fanon illustre en prenant appui sur un article de Bernard Wolfe sur la littérature raciale
américaine (Wolfe, B. « L’oncle Rémus et son lapin », op. cit.) : « il y a d’abord agressivité sadique vis-à-vis du Noir, puis complexe de culpabilité à cause de la sanction que fait peser sur ce comportement la culture démocratique (…). Cette agressivité est alors supportée par le Noir, d’où masochisme » (PNMB, p. 143). Et celui-ci se traduit en identification du Blanc au Noir (ibid., p. 143). De son côté, le Noir, lui, se livre au sadisme, « [convertissant] le stéréotype en gourdin culturel », créant « des histoires où il lui devient possible d’exercer son agressivité » (ibid., p. 142).

341 Bonaparte, M. La sexualité de la femme, op. cit., p. 75. Cité par Fanon, PNMB, p. 144.
342 PNMB, p. 144.
343 Ibid. Bonaparte parle de désintrication des pulsions libidinales et agressives.
344 Bonaparte, M. La sexualité de la femme, op. cit., p. 142.
345 PNMB, p. 143.
346 Ibid, p. 129.
347 James Baldwin parlera quant à lui d’une « civilisation qui émascule le Blanc, avilit la femme », une
« civilisation sexuellement si pitoyable que la virilité de l’homme blanc exige la négation de celle des
Noirs » (Baldwin, J. La prochaine fois, le feu, op. cit., p. 104).


un « violent désir lesbien »348, Fanon témoigne bien plus explicitement encore du désir
homosexuel de l’homme blanc pour l’homme noir : « Il y a des hommes, par exemple,
qui vont dans des ‘maisons’ se faire fouetter par des Noirs ; des homosexuels passifs,
qui exigent des partenaires noirs »349. Et il porte ce jugement sans appel : « le
négrophobe est un homosexuel refoulé »
350. C’est que l’inversion raciale sadomasochiste
ne fait que révéler, selon lui, ce que l’on appelait alors inversion sexuelle,
« penchant pour son propre sexe »351, homosexualité
. Fanon s’inscrit dans le
mouvement de psychiatrisation de l’homosexualité et se révèle proche de Ey lorsque
celui-ci écrit : « C’est [la sexualité], dans son existence et pour autant qu’elle oriente la
manière d’être au monde, qui se trouve négativée, jusqu’à son inversion, dans la
formule érotique homosexuelle »352. L’homosexualité est non seulement pour Ey
perversion - fixation et régression -, c’est aussi une « triche sexuelle ».


La critique de la négrophobie demeure chez Fanon déterminée par
l’homophobie : « je n’ai jamais pu entendre sans nausée un homme dire d’un autre
homme : ‘Comme il est sensuel !’ 353. C’est que le transitivisme sexuel n’est pour lui que
la répétition, depuis la perspective du désir, du transitivisme racial et colonial 354 ; d’où
cette crainte de la transgression des frontières de la différence sexuelle, de la ruine du
binarisme sexuel, perçue comme trouble dans l’altérité et prolifération des doubles.


348 Fuss, D. « Interior Colonies: Frantz Fanon and the Politics of Identification », op. cit., p. 311.
349 PNMB, p. 143.
350 Ibid., p. 127.
351 Krafft-Ebing, R. v. « Psychopathia Sexualis », Étude médico-légale à l’usage des médecins et des
juristes. Paris : Payot, 1950.
« Il est, de ce fait, fort surprenant d’apprendre qu’il y a des hommes pour qui
l’objet sexuel n’est pas représenté par la femme, mais par l’homme, et des femmes pour qui il n’est pas représenté par l’homme, mais par la femme. On appelle de telles personnes des ‘sexuels contraires’, ou mieux, des invertis, et le fait lui-même est appelé inversion » (Freud, S. Trois essais sur la théorie sexuelle. Paris : Gallimard, 1987, p. 38).

352 Ey, H. « Étude n° 13 : Perversité et perversions » in Études psychiatriques, **, Aspects
séméiologiques. Paris : Desclée de Brouwer & Cie, 1950, p. 234.
353 PNMB, p. 163. Il ne suffit pas d’affirmer que « les remarques de Fanon sur l’homosexualité (…)
[échouent] à contester certaines des typologies freudiennes de la sexualité les plus conventionnelles et dangereuses » (Fuss, D. « Interior Colonies: Frantz Fanon and the Politics of Identification », op. cit., p. 310). Les positions fanoniennes sur l’homosexualité sont elle-mêmes en retrait par rapport à celles de
Freud.
354 Mannoni s’était livré à des analogies entre la dualité du colonisé et l’homosexualité ; à propos du
Malgache qui a « dans sa jeunesse (…) [surajouté] à sa personnalité malgache (…) une personnalité
européenne » et qui retourne parmi les siens, il écrit : « Il se trouve alors placé comme se trouve un
homosexuel refoulé au milieu d’homosexuels manifestes » (Mannoni, O. « Ébauche d’une psychologie
coloniale, Le complexe de dépendance et la structure de la personnalité », Psyché n° 21-22 (juillet-août 1948), p. 942).


D’où cette volonté, pour reprendre les mots de Bhabha, de fixer les places du maître-homme
et de l’esclave-femme. Fanon conçoit l’homosexualité, dit Greg Thomas,
comme une « spécificité culturelle » (européenne)355 : s’il y a en Martinique « ’des
hommes habillés en dames’ », ceux-ci n’en ont pas moins selon lui « une vie sexuelle
normale », ils « ne sont pas insensibles aux charmes des femmes » ; quant à certains de
ses camarades antillais en France, « devenus pédérastes, toujours passifs », l’inversion
n’est pour eux qu’un « expédient » ; elle n’est jamais « homosexualité névrotique »356.

Chez Fanon, la « perversion est représentée spécifiquement comme une pathologie
blanche »357. Quant à l’homosexualité, elle témoigne d’une perversité généralisée de la
civilisation. Or, ainsi que l’affirme Ey, « toute perversité [...] est une inversion, une
stérilisation de l’amour »358. C’est dire que pour Fanon l’inversion sexuelle devient le
canon de la pathologie de l’amour qui affecte le Blanc : « La Faute, la Culpabilité, le
refus de cette culpabilité, la paranoïa, on se retrouve en terrain homosexuel »359. Pour le
psychiatre martiniquais, l’amour vrai ne peut être qu’hétérosexuel360
.

355 Thomas, G. The Sexual Demon of Colonial Power, op. cit., p. 87.
356 PNMB, p. 146, n. 44. Mannoni quant à lui avait écrit : « On ne rencontre guère d’homosexualité
(manifeste, naturellement) chez les Malgaches typiques. Cependant il faut mentionner le cas curieux des
hommes-femmes (…). Ces hommes s’habillent en femmes et agissent comme des femmes, mais pour
vivre avec les femmes, et, assure-t-on, avec une sexualité normale » (Mannoni, O. Prospero et Caliban,
Psychologie de la colonisation, op. cit., p. 112). L’argument est sensiblement différent de celui de Fanon
dans la mesure où il ne s’agit jamais ici que d’homosexualité manifeste.
357 Fuss, D. « Interior Colonies: Frantz Fanon and the Politics of Identification », op. cit., p. 313.
358 Ey, H. « Étude n° 13 : Perversité et perversions », op. cit., p. 340. Nous soulignons.
359 PNMB, p. 148. Freud n’arguait-il pas dans son étude sur « Le Président Schreber » que la projection -
loi psychologique de la civilisation selon Fanon - se révélait souvent n’être qu’une défense contre
l’homosexualité (Freud, S. « Remarques psychanalytiques sur un cas de paranoïa (Demantia paranoïdes)
décrit sous forme autobiographique (Le Président Schreber) » in Cinq psychanalyses. Paris : PUF, 2008,
pp. 379-478).
360 C’est pourquoi Fuss se demande à juste titre « lequel de ces deux ‘complexes’ (racisme ou
homosexualité) Fanon pense être le déclencheur de l’autre » (Fuss, D. « Interior Colonies: Frantz Fanon and the Politics of Identification », op. cit., p. 313).


à suivre
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Lun 4 Jan 2016 - 14:21

suite

Franz Fanon, le genre, le voile, l'amour et la révolution

Matthieu Renault a écrit:
(Re)faire l’amour. (Dé)faire le genre ? – se jouer des doubles

L’érotique de la contre-violence, des décharges libidinales, va elle aussi muer.
La révolution, donne naissance à un nouveau couple356, un couple qui « s’ouvre », n’est
plus couple domestique : « Il ne trouve plus sa fin en lui-même. Il n’est plus le résultat
de l’instinct naturel de perpétuation de l’espèce, ni le moyen institutionnalisé de
satisfaire sa sexualité
»357. Il y a non pas tant dénaturalisation qu’à nouveau mutation
de l’instinct de vie en instinct de lutte : le couple devient « maillon de l’organisation
révolutionnaire »358, couple de lutte ; il y a non pas tant subordination de l’amour à la
révolution - car « l’amour existe, il faut en tenir compte »359 - que devenir
révolutionnaire de l’amour
.

N’est-ce pas là aussi mise en question du couple européen
romantique, poursuite par Fanon de sa critique des pathologies de l’amour civilisé ?

L’amour révolutionnaire ne serait-il pas enfin cet amour vrai comme don de soi à
l’autre... et à la révolution ?
Et il ne saurait y avoir d’amour sans reconfiguration des
rapports de genre : la décolonisation devra mettre fin à la « priorité de l’élément
masculin, sur l’élément féminin »360. Or, si un nouveau couple naît dans la révolution,
c’est d’abord parce que la participation de la femme au combat produit en elle un « renouvellement intérieur » : se défaisant de son « instinct de conservation du foyer », elle découvre sa « dimension de femme »
361.

355 Ibid., p. 236.
356 « Les relations de la femme et du mari se sont également modifiées à l’occasion de la guerre de
libération » (L’an V, p. 96).
357 Ibid., p. 100. « Le mariage en Algérie [connaît] sa mutation radicale » (ibid., p. 102).
358 Ibid., p. 100. Il devient « cellule de base de la cité », « noyau fécond de la Nation » (ibid.).
359 Ibid., p. 101. À l’arrangement entre familles se substituent les unions volontaires. Au maquis « les
futurs conjoints ont eu le temps de se connaître, de s’estimer, de s’aimer » (ibid.). Le couple
prérévolutionnaire, couple accidentel, s’évanouit ; le couple est désormais « quelque chose de repris, de
voulu, de construit » (ibid., p. 100). Cette invention de liens d’amour participe du retrait de tout amour
envers le maître, de la redistribution des énergies amoureuses et agressives qui est l’oeuvre de la lutte.
360 DT, p. 244.
361 L’an V, p. 98.

[sur le voile]

Cette découverte est illustrée dans « L’Algérie se dévoile », essai dans lequel
Fanon donne à voir ce qu’il faut à nouveau appeler un transitivisme de lutte, jeu des
doubles contestant le schème colonial de la dualité. En effet, les stratégies de voilement
et de dévoilement de la femme algérienne selon les nécessités de la lutte révèlent une
aptitude à passer d’un pôle du clivage à l’autre - de l’ « être européen(ne) » à l’ « être
algérien(ne) » et inversement - selon un mécanisme qui est tout autre que celui de
l’oscillation propre à la double conscience (malheureuse). Se dévoilant pour pénétrer
dans la ville du colon, cette femme mime l’identification à son « homologue
européenne » ; elle est « transformée radicalement en Européenne »362. Et lorsqu’elle
revêt le voile pour y dissimuler des armes, ce retour n’est pas moins joué : « Il faut se
faire une telle ‘tête de Fatma’ que le soldat soit rassuré »363. C’est là dit Bhabha,
stratégie de subversion, de transgression des frontières coloniales364.

Est-ce néanmoins pure incidence si c’est la femme qui symbolise ces jeux de
masques ? Fanon ne reproduit-il pas une image de la femme en tant qu’inclinée à la
comédie, à la mascarade ? Il n’ignore pas ce danger et argue tout au contraire que c’est
« sans apprentissage, sans récits, sans histoire » que cette femme s’engage dans le
combat ; elle n’a pas la sensation de « jouer un rôle », de réveiller « un personnage
connu et mille fois fréquenté dans l’imagination ou dans les récits » ; tel est précisément
ce qui la distingue de l’ « Occidentale » chez qui demeure toujours un « coefficient de
jeu ». La femme algérienne est née dans la révolution, « sans propédeutique », sans
« personnage à imiter ». Cependant, dire d’elle qu’elle « apprend [...] d’instinct son
rôle », qu’elle « s’élève d’emblée au niveau de la tragédie »365, n’est-ce pas toujours lui
imputer un don de représentation, peut-être plus spontané (inconscient) encore que
celui de la femme blanche ? N’est-ce pas par ailleurs désigner par avance sa fonction –
sa « place » - dans la lutte ? Comme le souligne Anne McClintock, ce n’est jamais chez
Fanon que par désignation que la femme participe à la lutte ; elle y est invitée par
l’homme366 au nom, dit Fanon, d’une « stratégie-femme »367 ? Elle est « femme-arsenal
»368, instrument entre les mains de l’homme. Si Fanon dénonce la symbolisation
coloniale de la femme algérienne369, reste à se demander s’il ne fait pas à son tour de
celle-ci le pur symbole de la lutte de libération nationale. Cette revanche du symbole à
laquelle il en appelait dans Peau noire, masques blancs, ne se refuse-t-elle pas
définitivement à la femme colonisée, de telle manière que son émancipation (corporelle)
se verrait contenue - maîtrisée et limitée - par sa réinscription symbolique dans
l’imagerie et l’imaginaire de la révolution ?


369 Le voile est conçu par les « responsables de l’administration coloniale » comme « symbole du statut de la femme algérienne » (L’an V, p. 18); or, la femme est elle-même le symbole de la résistance (passive) algérienne : « Derrière le patriarcat visible, manifeste, on affirme l’existence, plus capitale, d’un matriarcat de base ». Il faudra « d’abord conquérir les femmes » (ibid., p. 19) pour conquérir (par le viol) Il faudra en d’autres termes libérer la femme, « humiliée, mise à l’écart, cloîtrée » (ibid.) par l’homme algérien, l’occidentaliser et pour cela la dévoiler : « Des domestiques menacées de renvoi, de pauvres femmes arrachées de leurs foyers, des prostituées, sont conduites sur la place publique et symboliquement dévoilées aux cris de : “Vive l’Algérie française’ » (ibid., p. 46).

« Le féminisme ne faisait pas partie de l’agenda de Fanon »370.

Celui-ci ne continue-t-il pas à faire de la virilité l’agent de la révolution, ce qui seul peut convertir
le don (amour) en lutte. Ce qui prouve la transformation des rapports de genre, c’est la
nouvelle aptitude de la femme à « mettre en doute [le] courage ou [la] virilité »371 de
son mari ; et « nul ne peut affirmer sa virilité s’il n’est un des morceaux de la Nation en
lutte »372. Dès lors, le rôle des femmes ne serait-il pas avant tout d’exciter la virilité de
leurs compagnons, d’exiger d’eux des démonstrations de masculinité ? Non moins que
la femme, l’homme se fait homme dans et par le combat. Ce dernier ne tend donc pas à
mettre en question les frontières de genre ; au contraire il les réaffirme et les fixe.
Dans l’authentique amour disait Lacroix, l’homme est reconnu dans sa « pleine virilité », la
femme dans sa « pleine féminité »373.


362 Ibid., p. 40. Elle « évolue comme un poisson dans l’eau occidentale » (ibid., p. 41).
363 Ibid., p. 45.
364 Bhabha, H. K. Les lieux de la culture, Une théorie postcoloniale, op. cit., pp. 116-117. Pour autant, ces dédoublements stratégiques ne signent en rien, contrairement à ce que voudrait Bhabha, la négation de toute dialectique ; au contraire ces performances réintroduisent un procès dialectique ; la subversion mène à l’aufhebung. Se jouer des masques, c’est aussi apprendre à s’en défaire « pour de bon ».
365 Ibid., pp. 32-33. Nous soulignons.
366 McClintock, A. « Fanon and Gender Agency », op. cit., p. 291. Ce sont les dirigeants de la révolution, dit Fanon, qui prennent « la décision (…) d’engager concrètement l’élément féminin dans la lutte nationale » (L’an V, p. 33).
367 L’an V, p. 33, n. 1. Et après la lutte pour l’indépendance, « la famille hétérosexuelle est préservée
comme la “vérité’ de la société – sa forme organique, authentique » (McClintock, A. « Fanon and Gender
Agency », op. cit., p. 293).
368 L’an V, p. 41.
370 Macey, D. Frantz Fanon : a Biography, op. cit., p. 127. Fanon n’aurait-il pas enfin surestimé le degré
d’émancipation de la femme algérienne ? Cf. Amrane, D. Les femmes algériennes dans la guerre. Paris : Plon, 1991, pp. 251-255). À la décharge de Fanon, rappelons néanmoins que celui-ci n’entend jamais décrire une femme libérée, une libération donnée ; ce qu’il donne à voir, c’est un procès phénoménologique, la femme se libérant, de telle manière que n’est jamais exclue la possibilité d’un reflux, d’une régression.
371 L’an V, p. 97.
372 Ibid., p. 98.
373 Lacroix, J. Force et faiblesse de la famille, op. cit., p. 153.

Or, tel serait la fin de la lutte de libération nationale comme dialectique amoureuse374. Il y a chez Fanon, dit McClintock, une « peur de l’émasculation, une angoisse que l’armement des femmes pourrait impliquer une démasculinisation des hommes algériens »375. Or, celle-ci serait-elle autre chose que la continuation de la dévirilisation coloniale376 ?

Si Fanon subsume la différence des genres sous la différence des races/peuples, de telle manière que c’est tout le peuple colonisé, hommes et femmes indistinctement, qui est féminisé face au peuple-homme colonisateur, il n’en reste pas moins que la tâche de revirilisation échoit « naturellement » à l’homme : « le ‘nouvel humanisme’, dit Françoise Vergès, était contenu dans l’idéal de la fraternité internationale »377 ; idéal d’une communauté
révolutionnaire comme communauté masculine des frères libérés du père colonisateur
.

La théorie fanonienne de la décolonisation est marquée par une « hypermasculinité
violente »378. Sa théorie de la violence n’est-elle finalement pas une apologie de la
virilité - et non seulement de la vitalité ? Le devenir homme du colonisé ne signifie-t-il
pas avant tout son devenir mâle ?



374 Mettant fin à tout transitivisme, à tout échange des places du maître et de l’esclave, la lutte mettrait par là même fin pour Fanon à toute confusion des places de l’homme et de la femme, à toute inversion sexuelle.
375 McClintock, A. « Fanon and Gender Agency », op. cit., p. 292.
376 Thème omniprésent dans la littérature (anti-)raciste et (anti-)coloniale. Cf. par exemple Himes (Himes, C. S’il braille, lâche-le, op. cit.,p. 189) ; ou Gandhi (cité par Guha, R. Dominance without Hegemony, op. cit., p. 70) se livrant, à l’opposé de Fanon, à une contestation de l’hyper-masculinisme colonial par émasculation volontaire (Young, R. J. C. Postcolonialism: an Historical Introduction, op. cit., p. 327), par jeu avec l’identité androgyne (Nandy, A. The Intimate Enemy, op. cit., p. 48 sq.). Cf. également Butler, J. Ces corps qui comptent, De la matérialité et des limites discursives du “sexe’. Paris : Amsterdam, 2009, p. 126.
377 Vergès, F. in « Dialogue » in Read, A. (ed.) The Fact of Blackness, op. cit., p. 134.
378 Young, R. J. C. Postcolonialism: an Historical Introduction, op. cit., p. 327.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 6 Jan 2016 - 18:44


être communiste décolonial

et blanc


où est le problème ?

Hourai Bouteldja a écrit:
Dans un article fameux[1], Sadri Khiari, membre du PIR a écrit je cite :

Sadri Khiari a écrit:
Lorsqu’un Blanc de gauche nous demande « Comment articulez-vous races et classes ? », il ne faut pas lui répondre. D’abord, tout simplement, parce que cela ne le regarde pas. Mais surtout, parce que quand il nous pose cette question, il n’exprime pas sa simple curiosité. Il se demande au fond si notre combat est vraiment légitime, c’est-à-dire si, de son point de vue, notre combat renforce le sien ou si, au contraire, il l’affaiblit.

Il veut savoir s’il correspond à l’idée qu’il se fait de la lutte pour l’émancipation – généreuse, générale, universelle… S’il considère que ce n’est pas tout à fait le cas alors, pour lui, il ne vaut rien, il peut même lui paraître nuisible.

[1] Sadri Khiari, Les mystères de l’articulation race/classe

personnellement, en tant que Blanc, non "de gauche" comme l'écrit Sadri Khiari, mais communiste, et décolonial "bien que" blanc, je considère que l'articulation races et classes nous regarde au plus au point de la théorie, de la praxis, et d'une stratégie politique. Mais posée, au PIR ou plus largement aux indigènes décoloniaux, comme le font les militants de gauche, je suis d'accord avec Sadri Khiari, ça ne me regarde pas, parce que justement, je ne me la pose pas avec les présupposés ou les arrières pensées plus ou moins conscientes telles que (j'inverse le sujet dans la question de Khiari) « me et leur demander au fond si leur combat est vraiment légitime, c’est-à-dire si, de mon point de vue, leur combat renforce le mien ou si, au contraire, il l’affaiblit. »

je ne me le demande plus parce que j'ai répondu, et toute l'élaboration de ce forum a répondu

une autre question se pose alors : pourquoi ne pas adhérer au PIR ?

j'ai répondu par les raisons exposées en entrée de ce sujet

Patlotch a écrit:
de même, parler d'unification de la théorie dite, à défaut d'autre chose de plus parlant, du communisme décolonial, ne signifie nullement une recherche de "convergence", ni d'ailleurs de "divergences", avec la politique du PIR, puisque notre approche ne saurait se prétendre sur le même plan concret ni au même niveau d'effectivité immédiate, d'autant que le terme même de "convergence" est rejeté par le PIR autant que nous rejetons l'idée de "convergence des luttes" à la manière du démocratisme radical [...]

compte tenu du sérieux de nos intentions, il est hors de question d'entrer dans des polémiques subalternes ou manquant de respect à ce qui, au-delà de toutes critiques légitimes et nécessaires, a le mérite d'exister et de fournir une matière des plus riches à la pensée et aux activités communistes de notre temps

mais allons plus loin

revendiquer un monde décolonial  entretien avec Houria Bouteldja, Vacarme 21 avril 2015

Citation :
Vacarme : Le PIR est-il une organisation non-mixte ?

Houria Bouteldja : Non, il y a des blancs, très peu, mais de toute façon ils ne restent pas longtemps. Ils ne se sentent pas bien, ce que je comprends. Au début, ceux qui venaient espéraient qu’on allait devenir un appendice de la gauche. Ils ont été déçus. D’autres voulaient œuvrer à la convergence des luttes : féminisme, anticapitalisme, LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans). Ils ont aussi été déçus.

je me suis posé la question d'adhérer au PIR, tout en leur posant la question de ce que je pourrais bien y faire sur la base de mes approches théoriques, car il était exclus de les abandonner, ou de faire 'comme si' en les gardant pour moi, mais je n'avais nulle intention d'en faire la promotion chez eux par quelque manière bien connue d'entrisme à la trotskiste. Je n'ai pas eu de réponse de leur part, mais je n'en avais pas vraiment besoin pour en décider moi-même

ma démarche eut été contradictoire, et surtout, il y avait à mon avis une autre urgence, donc une autre responsabilité à assumer prioritairement, que j'avais formulée dans le sujet DÉCOLONISER l'ANARCHISME et la "COMMUNISATION"...

je me suis reposé  en novembre la question avec le FIUQP, mais la réunion à laquelle je fus invité à Ivry m'a dissuadé, vu la part qu'y prenaient de jeunes décoloniaux dans une association d'élus municipaux... quelle l'auto-organisation se ferait à ce prix ? Voir FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA : quelle "auto-organisation" ?

on comprendra donc que je ne me reconnaisse pas dans le Blanc adhérent du PIR que décrit Houria : « Non, il y a des blancs, très peu, mais de toute façon ils ne restent pas longtemps. Ils ne se sentent pas bien, ce que je comprends... devenir un appendice de la gauche... œuvrer à la convergence des luttes. Ils ont été déçus. »


le malaise du rapport entre communistes et militants décoloniaux est un problème blanc

personnellement, non seulement je ne me suis jamais senti mal à l'aise dans les rencontres que j'ai eues avec ce milieu indigène militant, et plus généralement cette population racialisée, mais c'est sans doute avec eux que je me sens le plus à l'aise pour un ensemble de raisons tenant à l'histoire de ma vie, "décoloniale" avant la lettre

le malaise vient avec les militants blancs, théoriciens blancs, quand ils ne savent pas qu'être blanc détermine leur posture et leur théorie. Ce malaise, je l'ai réglé, en attendant mieux, en considérant que je n'ai rien à partager avec eux tant qu'ils n'y viendront pas sur un pied d'égalité

à partir du moment où nous posons la question du combat communiste actuel comme nécessairement décolonial, il n'y a plus de problème de positionnement blanc par rapport aux luttes indigènes exigeant transitoirement l'autonomie de leur combat, et ceci, pas plus que de la nécessité d'une auto-organisation du combat des femmes, que nous reconnaissons elle comme légitime

à lire en relation : Défier le racisme et le problème des "alliés Blancs" : une conversation avec David Leonard par Suey Park, journaliste indépendante et militante

plus largement, le sujet les "BLANCS" forment-il une 'race' à part ? Whiteness ? BLANCHITÉ ?


intervenir pour décoloniser le champ théorique blanc

non seulement nous n'intervenons pas dans le champ politique blanc, mais nous sommes contre tous les champs de la politique institutionnelle ou cherchant à l'être, nous sommes contre la démocratie politique, et c'est de ce point de vue de principe que nous (nous) interrogeons (sur) la stratégie politique du PIR ou du FUIQP

ce qu'en tant que communiste décolonial blanc je puis seulement faire, c'est intervenir dans et contre le champ théorique blancdu communisme pour critiquer son eurocentrisme, et provoquer de ce point de vue un clivage théorique, en espérant tisser des liens des deux côtés, entre théorie de la communisation et pensée décoloniale

c'est pourquoi la théorisation qui se cherche ici ne peut éviter des controverses à fronts renversés avec la pensée décoloniale telle qu'elle alimente le PIR et la théorie de la communisation puisque, dit dndf « l’articulation classe/genre/race nous parait au cœur des réflexions actuelles dans le milieu de la communisation. »

qui dit nécessité de controverses ou polémiques tendues, voire violentes, ne signifie pas oublier l'ennemi principal mais pas non plus fermer les yeux quand les arguments de supposés « les plus proches » (?) recoupent étrangement ceux de l'ennemi principal le plus proche, et si ce n'est le capital, son État, chez nous, en France


quand les plus proches s'éloignent par trop, c'est qu'ils sont allés trop loin



« ce n'est pas parce que quelqu'un est blanc
qu'il ne peut pas produire une pensée décoloniale...»

mais seulement s'il prend sérieusement la pensée de l'autre côté, [sans dénier] sa responsabilité
... il lui faut faire le travail, déconstruire, décoloniser, sa manière de voir le monde...

« je ne suis pas anti-européen, je suis anti-eurocentrique »

c'est un problème de civilisation car les rapports de pouvoir ne se réduisent pas à un problème économique et étatique

Ramon Grosfoguel

Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 7 Jan 2016 - 10:19



une ligne de classe décoloniale ?



recension des mots "classe" et "capitalisme" dans l'intervention d'Houria Bouteldja

il faut naturellement replacer ces extraits dans leur contexte...

d'Houria Bouteldja a écrit:
Je vais utiliser également la notion de « champ politique blanc » qui exprime d’un point de vue décolonial l’unité raciale du monde politique blanc malgré son hétérogénéité et malgré le clivage structurel de classe qui est à son fondement.

Je vais utiliser enfin la notion de « Modernité » que nous définissons comme la globalité historique caractérisée par le Capital, la domination coloniale/postcoloniale, l’État moderne et le système éthique hégémonique qui lui sont associés…

... je vais citer Norman Ajari, un autre militant du PIR :

Citation :
« Dans la France d’aujourd’hui, le chantage à l’intersectionnalité est devenu un instrument de police idéologique qui permet de disqualifier ceux qui ne prêtent pas allégeance à l’agenda politique dominant. Les accusations d’homophobie ou d’antisémitisme, sont les armes de ce combat-là. Force est de reconnaître, aussi désolant que soit ce constat, qu’une part significative du discours intersectionnel français est formellement semblable à l’universalisme républicain. Il cherche à consacrer la supériorité morale de celles et ceux qui le prônent, en les confortant dans l’illusion d’une légitimité sans borne. Articuler à tous propos la classe, la sexualité, le genre et la race, c’est s’assurer d’avoir son mot à dire sur tout, et d’être rarement contredit. Le prêcheur intersectionnel répondra « classe » ou « genre » quand on lui parlera race, et vice versa. »

Il y a le contexte idéologique général. En Europe, il y a longtemps eu un seul clivage reconnu, le clivage de classe, qui oppose la gauche et la droite, les prolétaires et les bourgeois, les progressistes et les réactionnaires. Cette ligne de clivage, bien que brouillée, est toujours valide mais elle est en pleine mutation...

Dans la réalité de la lutte, les ouvriers immigrés se sont vite aperçu que les questions liées à l’indépendance de leur pays n’étaient pas la priorité du mouvement ouvrier français et après les indépendances que le racisme n’était pas non plus sa priorité et que les droits des immigrés étaient toujours sacrifiés au bénéfice de la classe des ouvriers blancs. Les immigrés et leurs enfants n’ont jamais été les premiers clients de la gauche blanche. La gauche a toujours agi en fonction de l’intérêt des prolétaires et des classes moyennes blanches et est restée sourde aux revendications principales des post-colonisés depuis trente ans...

On nous dit : articulez race, classe, genre et sexualités. On nous concède que l’indigène est, certes, racisé, mais qu’il existe un tas de contradictions dans ce corps social : il y a des riches et des pauvres, des hommes et des femmes, des hétéros et des homos. Ce qui suppose que nous, qui portons un projet politique, nous rendions en banlieue là où il y a la plus grande concentration d’indigènes et que nous endossions un projet articulateur qui assume de défendre ouvertement la lutte des classes, la lutte des races, la lutte féministe contre le sexisme des hommes du quartier et la lutte en faveur des LGBT. Alors là, je dis, objection votre honneur ! J’en ai trois...

les deux catégories de femmes ne sont pas équivalentes en termes démographiques puisque l’indigénat étant structurellement pauvre, il y a plus de femmes dans la catégorie musulmanes non féministes que dans l’autre. Ce qui a des implications en termes stratégiques puisque la triple oppression conduit à sacrifier dans ce cas l’option féministe et donc à faire le contraire de l’articulation. Quand on prétend comprendre l’articulation race, classe, genre et ses effets, c’est auprès de cette catégorie qu’il faut se tenir. Les intersectionalistes vont avoir tendance à faire le contraire : soutenir celles qui peuvent matériellement se permettre l’articulation parce que vues comme des battantes, des insoumises, des héroïnes[4] au détriment des autres. Ce qui est un comble.

Quelle stratégie ?
La perspective ne peut être que le produit d’une économie politique globale prenant en compte tous ces facteurs. Quelle est-elle ? C’est la perspective décoloniale. Cette perspective doit pouvoir définir un sujet révolutionnaire, c’est-à-dire le sujet autour duquel se construira le projet de transformation sociale. Si on définit le sujet révolutionnaire à partir de la perspective intersectionaliste, ce sera forcément le plus opprimé des opprimés qui occupera cette fonction Le sujet sera par exemple la transgenre musulmane et pauvre vivant en lointaine banlieue ou l’homosexuel noir et au chômage. A priori pourquoi pas ? Mais, il y a un grand mais. Cette proposition doit reposer sur l’adhésion du grand nombre ce qui suppose que le « grand nombre » en question, qui ne partage ni la condition spécifique des trans, ni celle des homos, est philanthrope et que par conséquent il serait susceptible par empathie, par amour de son prochain d’adhérer à ce projet...

J’ai une approche très pragmatique et je crois que les gens se mobilisent par intérêt et que par conséquent, il faut trouver comme sujet révolutionnaire le plus grand dénominateur commun. J’ai énoncé plus haut les grands thèmes qui mobilisent les quartiers : les crimes policiers, le racisme sous toutes ses déclinaisons, l’impérialisme et la mémoire. Ces quatre questions mobilisent les quartiers depuis 40 ans. Ce qui signifie qu’elles sont significatives et qu’elles recouvrent une matérialité politique qui fait sens et qu’il faut savoir exploiter. J’ajoute à cela, qu’ elles mobilisent toutes à un degré ou à un autre les questions de race, de classe et de genre.

Ce que nous voulons dire, c’est qu’à partir de la question de la race, en assumant, cette hiérarchie, la pensée décoloniale propose un récit sur la totalité, sur la globalité qui intègre le genre, la classe, la sexualité mais débarrassé de toute forme d’eurocentrisme, œuvrant pour une remise en question radicale de la modernité qui par l’impérialisme, par le capitalisme, par la constitution des Etats-Nations a largement contribué à la production du triptyque race, classe, genre et qu’on ne peut pas imaginer nous en débarrasser sans penser une alternative à la modernité, sans penser une nouvelle utopie.


en complément (non encore visionnée, j'y reviendrai...)



Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 7 Jan 2016 - 14:13



vous avez dit "politique"... "politiser"... "pouvoir"... "autonomie"... "auto-organisation"... !?

« Politiser les masses, ce n'est pas, ce ne peut être faire un discours politique.
C'est s'acharner à faire comprendre aux masses que tout dépend d'elles,
que si nous stagnons c'est de leur faute et que si nous avançons c'est aussi de leur faute,
qu'il n'y a pas de démiurge, qu'il n'y a pas d'homme illustre responsable de tout,
mais que le démiurge c'est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que les mains du peuple
»


Les damnés de la terre, 1961, cité à "Politique" dans Abécédaire fanonien in Franz Fanon par les textes de l'époque, Les Petits matins 2012


cette liste de termes (peut-être pas exhaustive ?) me semble la plus problématique, ou plutôt problématisante, peut-être pas dans ce texte d'Houria Bouteldja, mais dans ceux du PIR ou du FUIQP, des mouvements décoloniaux, et par ailleurs dans la mouvance démocratique radicale de l'antiracisme ("Manifeste-pétition pour un antiracisme politique" d'"Éric Fassin" & Cie)

il s'agirait de voir en quoi il y a accord et désaccord avec la critique de ces termes du point de vue théorique de la communisation, ou plus largement d'une perspective révolutionnaire (comme vu dans le commentaire précédent, Houria Bouteldja parle de « sujet révolutionnaire » en terme de masse). Engager ce débat, ou cette "conversation", est tout sauf aisé, parce que ces termes, dans le discours du PIR sont chargés d'ambiguïté, ou plutôt de polysémie, entre l'activité politique des masses, ou leur mise en branle par des militants, et la poursuite d'un pouvoir mal défini, contre l'État mais néanmoins en partie, en tant que parti, dans le jeu institutionnel. Bref, je n'y vois pas très clair...

au PIR et sauf erreur, on ne trouve pas la "démocratie" comme principe de lutte ou objectif politique. On trouve l'exigence de justice et d'égalité, qui sont aussi des constantes dans le langage de la lutte de classe du mouvement ouvrier depuis le 19ème siècle, héritant des luttes du peuple d'en-bas pendant la Révolution française


dans la théorie de la communisation, "politique" n'est utilisé que dans sa connotation négative, la politique des partis et militants, ou la politique institutionnelle de l'État. Il en va de même du terme de "démocratie". C'est pourquoi je précise faire la critique de la démocratie politique, qui inclue ses aspects institutionnels comme le démocratisme radical à la limite de l'anti-citoyennisme : "la vraie démocratie". Je n'exclue donc pas un usage révolutionnaire du concept de démocratie, comme on le trouve chez Negri (je parle du niveau théorique, pas des prises de positions immédiates, même si...)

un problème de cette théorie communiste, c'est le fossé avec toute lutte conçue comme lutte de masse, ce qui n'est pas vraiment étonnant, puisque seul est revendiqué, de façon critique, l'héritage d'une ultragauche qui après l'échec de la Révolution allemande, n'est que groupusculaire, et bien vite affaire de groupes-revues voire d'individus (lire l' Histoire critique de l'ultragauche , de Roland Simon, est de ce point de vue édifiant). Historiquement, la lutte de classe de masse n'aura été portée que par des partis et syndicats dans l'héritage léniniste, trotskiste, et stalinien, parfois anarchiste (La Commune, Espagne)... et dans la défaite du programmatisme ouvrier, le lien organique entre théorie, stratégie et luttes de classes de masses s'est rompu

ce fossé "communisateur" se présente comme une béance dans laquelle, entre théorie et spontanéité auto-organisée ou pas, il n'y a rien, sauf, le moment venu dans les bonnes luttes présentant les bons écarts, l'apparition magique de "leaders objectifs" (sortis vierges du milieu des "camarades") qui seraient tout sauf des "chefs de parti" : qui l'a vécu l'a vu, en est revenu

partir de cette réalité, ce n'est pas s'y enfermer, et je pense que c'est un des défauts majeurs de la post-ultragauche et des "partisans de la communisation" en particulier, avec ce qui se présente comme jamais satisfait de l'impureté de la lutte de classe au point de ne plus la voir mais de l'attendre néanmoins, si ce n'est dans sa pureté perdue, dans une pureté retrouvée

a contrario, et sous réserve d'inventaire critique, on voit tout l'intérêt de ce que le PIR nomme stratégie et politique

recension dans le discours de Houria Bouteldja

Citation :
je ne suis ni une chercheuse ni une universitaire mais une militante. C’est important de le garder en tête car le monde académique et le monde politique sont deux univers différents et j’ai souvent eu l’occasion de m’apercevoir que les chercheurs espèrent trouver dans le monde militant des prolongements ou des confirmations de leurs postulats, ce qui arrive rarement...

je vais utiliser des concepts qui vous sont peut-être étrangers mais qui sont des catégories politiques, politisation comme « indigène »... « champ politique blanc »...

un contexte idéologique français très difficile et dans lequel la pensée politique est policée, bridée et si mes propos semblent provocateurs c’est moins à cause de leur nature qu’à cause de la pauvreté du débat, du renoncement progressif à la confrontation et d’un certain amour du consensus mou. Notre but est de nous donner les moyens théoriques et politiques d’avancer dans un projet de transformation sociale et cet objectif ne tolère ni la pensée molle, ni le compromis, ni la démagogie...

Il existe en effet un grand travers de la gauche radicale française qui est qu’elle est de moins en moins politique et de plus en plus religieuse. Elle est guidée par des grands principes et une morale qu’elle croit politiques. Ce qui a pour conséquence que dans les sphères militantes on a plus affaire à des hommes et à des femmes d’église qu’à des militants...

intersectionnalité

Je pense également à l’usage théorique qu’en ont fait certaines militantes noires ou chicanas pour fournir des outils de compréhension aux luttes politiques...

l’usage académique non blanc du terme. C’est-à-dire, l’usage que vont en faire des chercheurs indigènes au sein du monde universitaire. Un moyen pour transformer le stigmate indigène en distinction, c’est d’associer la race aux autres formes de dominations car ce créneau, marginal au sein de l’université, est initié et défendu par des marxistes, eux-mêmes minoritaires. Comme le propos de ces études est d’évoquer sans cesse « l’invisibilisation » des racisés et de leurs savoirs, les chercheurs non Blancs peuvent jouer sur leur « légitimité » de fait et peuvent concurrencer les Blancs, à condition de ne pas enfreindre l’exercice de la déconstruction ou pour le dire autrement, ne pas faire de politique...

un quatrième usage... qu’en font certains militants radicaux non blancs, qui vivent dans leur chair les effets des oppressions croisées, mais qui se transforme souvent en posture qui elle-même devient une espèce d’esthétique. Ce que je veux dire, c’est que la cause intersectionaliste défendue est rarement incarnée dans un projet politique qui serait force de proposition à destination des habitants des quartiers. Ainsi, la confrontation réelle et la mise à l’épreuve de la théorie disparaissent derrière l’émergence d’une rhétorique séduisante qui peut être captée par le champ politique blanc, voire même instrumentalisée contre les luttes réalisables ...

L’intersectionalité dans son usage en France[...] est sûrement un précieux outil d’analyse des oppressions mais sûrement pas un outil politique et encore moins un outil de mobilisation. « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. Je prétends que la théorie intersectionnelle se cogne contre le mur de la réalité...

Pourquoi les injonctions à l’articulation de toutes les oppressions ou la posture esthétique qui consiste à se déclarer intersectionnel sont-elles comme je le prétends apolitiques ? D’abord parce qu’elles sont l’incarnation d’une nouvelle morale, d’un nouvel humanisme mais comme tout humanisme, il est abstrait. Effectivement, elles imposent de ne faire aucune hiérarchie de n’admettre aucune priorité et de tout combattre à la fois. Ce qui suppose que les principaux concernés veulent et peuvent endosser un tel projet, en d’autres termes qu’ils ont les moyens matériels de le faire… Je prétends que c’est impossible. Pour des raisons 1/ de contexte, 2/ de dialectique entre les différentes oppressions, 3/ de stratégie politique.

- Il y a d’abord le contexte géopolitique international et ce que nous appelons au PIR la contre-révolution coloniale... Ce qui pousse l’Europe à renforcer ses appareils répressifs contre les migrants et qui a un impact direct sur la vie des post colonisés puisque ces politiques renforcent le racisme, les contrôles policiers et la suspicion tous azimuts. Donc, un contexte géopolitique qui renforce le racisme dans l’hexagone

- le contexte spécifique des quartiers populaires en France et de la banlieue où vivent la majorité des indigènes d’Afrique noire du Maghreb et des Antilles. Les indigènes n’échappent pas à l’influence de cette nouvelle hégémonie de droite d’autant qu’ils ne sont pas les enfants de mai 68 qui est un héritage blanc ce qui a pour effet qu’on ne peut pas les aborder comme on aborderait des hippies ou des bobos parisiens notamment sur les questions de genre et de sexualité. Les quartiers populaires de France n’ont pas échappé au phénomène de régression politique générale

toutes les tentatives d’organisation politique ont systématiquement été pilonnées et tuées dans l’œuf par le pouvoir qu’il soit central ou local. Ce qui a empêché la politisation d’au moins deux générations. Nous en payons le prix aujourd’hui.

le passage ci-dessous éclaire le sens de "politique" bien que le mot n'y figure pas

une autre anecdote qui se passe aussi aux Etats-Unis dans les années 30... la reconfiguration des luttes des femmes noires communistes à la fin des années 40 et durant les années 50.
Il s’agit d’ un choix tactique/stratégique dans un contexte très particulier où l’anticommunisme faisaient rage : alors que leurs maris étaient en prison ou dans la clandestinité, parce que communistes mais aussi parce que pour l’autodétermination des Noirs, des femmes favorables à l’égalité des droits hommes/femmes, féministes, reprennent des motifs de la rhétorique famillialiste de l’époque pour susciter la solidarité des noirs. Ce n’était pas un alignement idéologique, c’est un choix tactique par défaut dans un contexte de recul où le niveau de répression est tel que même la simple sécurité des hommes qu’elles aiment et qui sont leurs compagnons de lutte n’est pas assurée (sachant que même leurs enfants sont harcelés par le FBI) : ainsi par exemple, Esther Cooper, qui n’avait jamais porté le nom de son mari James Jackson mais qui le porte à partir du moment où il est arrêté et écrit un livre,« this is my husband » et fait une tournée de solidarité pour le faire connaître.

puis passage déjà cité
Cette perspective doit pouvoir définir un sujet révolutionnaire, c’est-à-dire le sujet autour duquel se construira le projet de transformation sociale. Si on définit le sujet révolutionnaire à partir de la perspective intersectionaliste, ce sera forcément le plus opprimé des opprimés qui occupera cette fonction...


(affaire à suivre autour de questions telles que : les masses peuvent-elles s'auto-politiser, s'auto-organiser sans activités militantes en leur sein  ?  Des activités communistes sont-elles nécessaires pour "politiser" les masses de façon révolutionnaire ? )

Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 8 Jan 2016 - 16:46

une remarque dans La ligne de couleur : COLOR LINE, W.E.B Dubois


jazz, philosophie et marxisme :
d'un déni esthétique à un négationnisme eurocentrique

il faudra attendre les études du philosophe et critique de jazz Christian Béthune pour sortir de ces écoutes et lectures occidentales du jazz, et j'avais alors eu quelques échanges avec lui, à propos de mes textes, qui furent publiés avant Adorno et le jazz. Analyse d'un déni esthétique (2003) Le Jazz et l’Occident. Culture afro-américaine et philosophie (2008) :

à la seule vue de ces titres, on comprend bien que l'enjeu n'avait rien de limité au jazz mais qu'il entretenait des rapports étroits avec la pensée philosophique européenne jusqu'au plus haut niveau de sa formulation marxienne, Adorno, et que le terme de « déni esthétique » n'est pas sans rejoindre le déni de la question raciale par le marxisme européen en général, jusqu'aujourd'hui à sombrer, par eurocentrisme, dans un nouveau négationnisme :

nous ne tarderons pas à voir la "Contre-révolution coloniale" (Khiari, PIR) prendre des aspects de Contre-Révolution décoloniale, et nous pressentons déjà, c'est cousu de fil blanc, que ce négationnisme pourra s'exprimer aussi sous couvert de théorie communiste !

.
Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 9 Jan 2016 - 20:14


débriefing : à quoi ça sert tout ça ?

il me semble que tout l'intérêt, peut-être le seul intérêt, de cette "conversation" autour des positions du PIR formulées par Houria Bouteldja, ou plus généralement des luttes et mouvements décoloniaux, est de les mettre en perspective par rapport à ce qui se présentait jusque-là comme la seule perspective révolutionnaire d'abolition du capital, à savoir la tradition marxiste, ici autant que possible expurgée de tout eurocentrisme

cet intérêt se présentent donc, sinon à fronts renversés, comme échange dissymétrique avec d'un côté les théories marxistes, et de l'autre avec les mouvements décoloniaux, du moins en France ou en français :

- avec ou contre les marxistes, c'est-à-dire pour être clair les marxistes blancs, il s'agit de combattre leur eurocentrisme pour les "aider" à en sortir, l'enjeu étant de générer une dynamique de réflexions et d'expressions qui produisent des effets dans le sens de créer des liens organiques avec des luttes réelles

- avec les mouvements décoloniaux, se situer par rapport à leur stratégie politique et la situer dans une perspective révolutionnaire communiste d'abolition du capital comme globalité et civilisation, ce qu'ils ne font pas, dans la logique légitime de stratégie politique et d'activités pragmatiques qui sont les leurs, et quant auxquelles j'ai dit mes raisons de me garder d'intervenir

au total, étant donné ce que je suis socialement, "racialement", et sexuellement; et vu mon âge et mes relations; je ne peux m'adresser efficacement qu'à certains avec des chances d'être compris, certains qui réfléchissent ou s'expriment jusque-là dans le champ de la théorisation révolutionnaire, et ce champ est blanc : à raison ou à tort j'estime que les autres n'ont pas besoin de moi

c'est ce qui s'appelle assumer ses responsabilités chacun à son créneau, en sachant qui l'on est et d'où l'on peut parler de quoi et à qui, dans le respect de ce que font les autres dans et face à leur situation particulière ou singulière. Le reste, non point une convergence, mais une complémentarité viendra, comme on dit de la guérison en psychanalyse, de surcroît
.


Dernière édition par Admin le Ven 15 Jan 2016 - 14:28, édité 2 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 15 Jan 2016 - 14:27

cette conversation a permis de reformuler ou de préciser bien des points, dans le cadre de la critique declasse et décoloniale de l'intersectionnalité classe/genre/race

elle se poursuit d'une façon plus générale comme synthèse du point où nous sommes arrivés à ce jour avec ce forum, qui ne s'est proposé jusque-là qu'une théorisation communiste et décoloniale, se voulant certes en prise sur les luttes réelles, vers une fonction d'invite à des activités communistes, féministes et décoloniales, bref, des formes de militantisme

=> SYNTHÈSE GÉNÉRALE : RÉSULTATS et REFORMULATIONS, CONVERSATIONS et PROBLÈMES...

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 23 Jan 2016 - 19:05


importé de DIALECTIQUE COMPLEXE DES CONTRADICTIONS et DÉPASSEMENTS À PRODUIRE 22 janvier


une sorcière idéale pour l'idéologie française

Corinne Cerise a écrit:
Voilà ce que j'aime, que j'aime VRAIMENT :

Patlotch a écrit:
il ne s'agit pas de s'auto-glorifier comme militant communiste (ou ici anarchiste, féministe, écologiste, décolonial, naturellement "radical" parce qu'il ou elle prendrait les choses à la racine), car pour se reconnaître une identité de luttes, encore faut-il participer à un combat, et pour qu'il puisse être qualifié de communiste, qu'il ne se contente pas de reproduire l'identité en cause - le mauvais côté du communautarisme identitaire - mais la remette en question par les objectifs qu'il s'assigne... de la dépasser

suit, juste après, l'intervention d'Houria que je découvre maintenant vraiment

Houria Bouteldja a écrit:
Ce que je veux expliquer c’est que ce mouvement de « repli sur soi » qu’on appelle « communautarisme » et qui a tous les aspects de la « réaction » et du « conservatisme », et qui l’est sous certains aspects, est globalement positif car la communauté, dans un contexte hostile est le premier lieu de la solidarité. Il est évident que cette « régression féconde » qui répond à des besoins matériels et affectifs est précaire et qu’elle ne se fait pas sans conditions. [...]

Il y a là, de façon dense et précise, toute la question du dépassement à produire, toute la question du lieu d'où l'on parle (et donc d'où l'on part) et qui est comme vous le dites à dépasser (je ne dirai pas abolir, car j'ai la conviction qu'il ne s'agit pas seulement d'une "conscience collective", et quoiqu'il en soit pas d'une conscience de "classe" comme on pouvait l'entendre dans les années 1950/60). C'est tout le COEUR des luttes que vous nommez "auto-théorisantes", et que je crois avoir enfin compris.


je veux juste préciser qu'il ne s'agit pas non plus de tirer à nous ce que dit Houria Bouteldja, mais de le prendre au sérieux tel quel, en toute conscience qu'elle n'est pas notre idéal (nous ne sommes pas à nous-même notre idéal) mais la sorcière idéale pour l'idéologie française sous toutes ses coutures : elle symbolise, concentre et condense idéologiquement, pour aujourd'hui en France, ce qu'en disait Silvia Federici pour la période d'accumulation du capital, dans Caliban et la sorcière

Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 4 Fév 2016 - 19:06

la conversation continue...

marchons et frappons séparément ?

Patlotch a écrit:
info en passant. J'avais passé ce sujet "RACE, CLASSE et GENRE" ? SYNTHÈSE : THÉORIE, STRATÉGIE et POLITIQUE COMMUNISTE, FÉMINISTE, et DÉCOLONIALE. Conversation et questions autour d'un texte d'Houria Bouteldja en mail au PIR, cad je pense à Houria Bouteldja en personne

je n'ai eu ni réponse ni accusé de réception...

je n'en tire rien de particulier, sinon qu'ils ont aussi de drôles de mœurs "fraternelles"

on ne peut pas dire pourtant que je fasse de l'entrisme dans les mouvements décolononiaux, ni qu'eux-mêmes soient très bons pour secouer positivement le "champ blanc" théorique... Quand je dis "chacun à son créneau", c'est aussi contraint et forcé, avec sa seule boussole pour guide... Au moins ne sommes-nous pas submergés de polémiques stériles ;-)

qu'en pensez-vous, chère Corinne ?

Corinne Cerise a écrit:
Et bien j'en pense que c'est quand même assez décevant de la part du PIR. C'était quand même un sacré bon travail que vous aviez fait là. Je ne comprends pas qu'il ne vous aient pas au minimum dit qu'ils avaient bien reçu votre texte. C'est gênant et pour le moins maladroit car cela peut susciter l'interrogation.

Tout comme lorsque Khiari écrit : "Lorsqu’un Blanc de gauche nous demande « Comment articulez-vous races et classes ? », il ne faut pas lui répondre. D’abord, tout simplement, parce que cela ne le regarde pas", cela n'est pas très habile. Même si cela se justifie par le refus de l'intersectionnalité blanche (donc du renforcement du discours blanc), ce qu'il explicite ensuite, ça fait quand même l'effet d'une douche froide à la première lecture.

C'est à l'inverse de ce que Marx/Engels écrivaient dans le Manifeste. Ils affirment bien sûr les positions des communistes ("Les communistes [...] leurs buts ne peuvent être atteints que par le renversement violent de tout l'ordre social passé"), mais en même temps ils rendent compte d'une "stratégie" pratique (""En somme, les communistes appuient [...] contre l'ordre social et politique existant"). Et ils précisent bien "existant", ce qui à l'époque pouvait dire frapper ensemble avec une bourgeoisie progressiste face à des restes de féodalisme.

Je ne comprends pas trop bien pourquoi le PIR n'a pas la même "stratégie". D'autant qu'il y a dans le discours d'Houria dont il est question un "parfum" léniniste indéniable. Or Lénine c'était un peu le père du "frappons ensemble, marchons séparément". Qu'en pensez-vous ? (pour autant que l'on puisse comparer deux époques, bien sûr).

Comme vous dites, au final, avec sûrement un peu d'amertume cachée malgré le smiley (ou je me trompe ?) "Au moins ne sommes-nous pas submergé de polémiques stériles ;-)"


Marchons côte à côte, et frappons ensemble



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 4 Fév 2016 - 19:38


« Laisse aller... c'est une valse »

Corinne Cerise a écrit:
Tout comme lorsque Khiari écrit : "Lorsqu’un Blanc de gauche nous demande « Comment articulez-vous races et classes ? », il ne faut pas lui répondre. D’abord, tout simplement, parce que cela ne le regarde pas", cela n'est pas très habile. Même si cela se justifie par le refus de l'intersectionnalité blanche (donc du renforcement du discours blanc), ce qu'il explicite ensuite, ça fait quand même l'effet d'une douche froide à la première lecture.

j'ai donné mon point de vue sur cette sortie de Khiari, et je ne pense pas que ce soit un problème d'habileté, mais de volontaire provocation à penser : « douche froide » comme vous dites, et pourquoi pas ? Maintenant, ça ne provoquera rien que du rejet chez qui, possèdant les réponses avant les questions, s'avère incapable de penser, on l'a vu on le reverra... et là-dessus le PIR ne se trompe pas ni ne perds son temps autant que je perds ici ou là le mien

Corinne Cerise a écrit:
Je ne comprends pas trop bien pourquoi le PIR n'a pas la même "stratégie". D'autant qu'il y a dans le discours d'Houria dont il est question un "parfum" léniniste indéniable. Or Lénine c'était un peu le père du "frappons ensemble, marchons séparément". Qu'en pensez-vous ? (pour autant que l'on puisse comparer deux époques, bien sûr).

n'exagérons rien, Houria Bouteldja est fondée à penser comme Roland Simon : « Patlotch, combien de divisions ? » Ce n'est pas important, mais néanmoins différent, car le PIR a des divisions, remue et rassemble du monde depuis 10 ans, provoque des clivages salutaires dans l'idéologie française, s'inscrit dans une dynamique historique, alors que Théorie Communiste est seul et isolé, même au sein du milieu de la "communisation" en crise théorique de fin de cycle sans luttes, divisant tout ce qu'il touche et sans avoir rassembler personne en 40 ans

Corinne Cerise a écrit:
Comme vous dites, au final, avec sûrement un peu d'amertume cachée malgré le smiley (ou je me trompe ?) "Au moins ne sommes-nous pas submergé de polémiques stériles ;-)"

qui ne serait pas déçu de si peu de débats ? Mais le jour où ça sortira, nous ne saurons plus où donner de l'athlète, alors à quelque chose malheur est bon. Profitons-en, Corinne !



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 4 Fév 2016 - 21:24


communisme décolonial, decolonial marxism

plus important, je comprends aussi que le PIR n'ait pas envie de se coller une étiquette un tant soit peu "communiste", cela perturbe sa stratégie, et pour tout dire son idéologie. Communiste, ce mot là fait fuir encore plus que "gauche radicale", et même à l'«ultragauche» et chez les «partisans de la communisation», ça dérange leurs amitiés anarchistes pourtant anti-marxistes

par conséquent on ne se bouscule pas pour se dire communiste, c'est même un des avantages collatéraux de l'étiquette "communisation", dont ils ont joué en "anti-staliniens" autant que les citoyens démocrates radicaux

avec communisme décolonial, comprenez-vous, Corinne, on emmerde tout le monde : Houria est certes une sorcière et Simon un gourou, mais nous formons un couple infréquentable

la danse de ça va ?


la danse de sabbat
John Faed, "Tam O'Shanter and the Witches" Illustration du poème de Robert Burns, 1790
Écrit dans un mélange d'anglais et de scots, il raconte l'histoire d'un homme resté trop longtemps au pub
et qui, sur le chemin du retour, est témoin de visions étranges


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 4 Fév 2016 - 21:27

Admin a écrit:
j'ai donné mon point de vue sur cette sortie de Khiari, et je ne pense pas que ce soit un problème d'habileté, mais de volontaire provocation à penser : « douche froide » comme vous dites, et pourquoi pas ? Maintenant, ça ne provoquera rien que du rejet chez qui, possèdant les réponses avant les questions, s'avère incapable de penser, on l'a vu on le reverra... et là-dessus le PIR ne se trompe pas ni ne perds son temps

J'ai bien sûr pensé à la provocation volontaire, c'est même bien la première chose qui me soit venue à l'idée après avoir lu ce texte. Mais au regard de ce que je considère comme un "manifeste" du PIR, Race, classe et genre : une nouvelle divinité à trois têtes, je crois en toute bonne foi que le discours d'Houria se serait suffit à lui-même pour justement se poser comme provocation à penser.
Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 4 Fév 2016 - 22:04


vous êtes priés de danser la dialectique

il n'y a rien à articuler qui ne le soit quand on le vit

corinne cerise a écrit:
Admin a écrit:
j'ai donné mon point de vue sur cette sortie de Khiari, et je ne pense pas que ce soit un problème d'habileté, mais de volontaire provocation à penser : « douche froide » comme vous dites, et pourquoi pas ? Maintenant, ça ne provoquera rien que du rejet chez qui, possèdant les réponses avant les questions, s'avère incapable de penser, on l'a vu on le reverra... et là-dessus le PIR ne se trompe pas ni ne perds son temps

J'ai bien sûr pensé à la provocation volontaire, c'est même bien la première chose qui me soit venue à l'idée après avoir lu ce texte. Mais au regard de ce que je considère comme un "manifeste" du PIR, Race, classe et genre : une nouvelle divinité à trois têtes, je crois en toute bonne foi que le discours d'Houria se serait suffit à lui-même pour justement se poser comme provocation à penser.

dans ce texte, la citation de Khiari n'est pas une provocation inutile et moins encore gratuite (je ne dis pas que vous le pensez...). Elle vient logiquement dans une description des différents usages de l'intersectionnalité

Houria Bouteldja a écrit:
Les raisons de s’intéresser à l’intersectionalité sont diverses. Certaines sont légitimes et justifiées, d’autres ne le sont pas. Je ne suis donc pas ici pour jeter le bébé avec l’eau du bain.

L’usage qui me parait le plus légitime est celui qui consiste pour les victimes d’oppressions multiples à penser et à analyser leur condition
.

Je pense évidemment à l’usage qu’ont pu en faire les femmes noires américaines pour faire valoir devant la justice qu’elles ne pouvaient pas être traitées comme on traite les Blancs, les Blanches ou les hommes noirs étant donné l’imbrication de leurs oppressions.

Je pense également à l’usage théorique qu’en ont fait certaines militantes noires ou chicanas pour fournir des outils de compréhension aux luttes politiques. Je pense en particulier au fameux « race, classe et femmes » d’Angela Davis  qui est un classique. Il y a toute une littérature théorique sur laquelle je ne vais pas m’attarder mais qui est riche, dense et qui informe de manière érudite sur la complexité des rapports de domination.

Mis à part ces usages, la plupart des autres me paraissent assez suspects. J’en vois quatre :
[...]
– Il y a un troisième usage de l’intersectionalité, qui est celui qu’en font certains groupes de la gauche radicale blanche qui peuvent être sincères mais qui se transforme souvent en injonctions à articuler.

Dans un article fameux[1], Sadri Khiari, membre du PIR a écrit je cite :

Sadri Khiari a écrit:
Lorsqu’un Blanc de gauche nous demande « Comment articulez-vous races et classes ? », il ne faut pas lui répondre. D’abord, tout simplement, parce que cela ne le regarde pas. Mais surtout, parce que quand il nous pose cette question, il n’exprime pas sa simple curiosité. Il se demande au fond si notre combat est vraiment légitime, c’est-à-dire si, de son point de vue, notre combat renforce le sien ou si, au contraire, il l’affaiblit. Il veut savoir s’il correspond à l’idée qu’il se fait de la lutte pour l’émancipation – généreuse, générale, universelle… S’il considère que ce n’est pas tout à fait le cas alors, pour lui, il ne vaut rien, il peut même lui paraître nuisible.

je partage essentiellement ce raisonnement, son mouvement de pensée et de nécessité stratégique, politique en actes, pragmatique. Ce que dit Khiari, c'est à quoi l'on assiste, même avec les meilleurs intentions théoriques. J'ai tenté de le faire deux ans durant travaillant dur, dans ma controverse sur 'la race' face au refus de Théorie communiste avec sa double contradiction classes-genre, et j'ai abouti à une impasse théorique, et dialectique, de l'articulation. Il fallait dépasser ce stade de la réflexion, et je l'ai fait à ma manière, qui n'est pas celle du PIR, mais qui par certains aspects la rejoint

au total, pas dit pour vous, Corinne, oui, il faut provoquer à penser car c'est le point dur, comme refuser de penser une « race blanche » mais continuer à définir les autres comme « racisés » : faudrait savoir ! C'est le cœur du débat, l'impossibilité à penser décolonial, ou se contenter d'un débat intellectuel, théorique à l'occidentale, séparant la raison de la vie, du corps et de la subjectivité, c'est-à-dire effleurant le sujet

vouloir convaincre avec des arguments intellectuels, à quoi bon ? Mon argument, qui ne peut être ici qu'intellectuel, c'est de dire : sans expérience personnelle propre de cette relation-là, qui implique tout votre être, votre individualité sociale jusqu'à bouleverser votre intimité, vous n'en saisirez rien

donc voilà, c'est comme ça :

sautez, ou restez blanc

Hic Salta !



en passant, le bassiste est excellent...



Dernière édition par Admin le Jeu 4 Fév 2016 - 22:49, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 4 Fév 2016 - 22:15

Admin a écrit:
vouloir convaincre avec des arguments intellectuels, à quoi bon ? Mon argument, qui ne peut être ici qu'intellectuel, c'est de dire, sans expérience personnelle propre de cette relation-là, qui implique tout votre être, votre individualité sociale jusqu'à bouleverser votre intimité, vous n'en saisirez rien

Oui, je crois que je comprends.
Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 4 Fév 2016 - 22:21


pause rumba

corinne cerise a écrit:
Oui, je crois que je comprends.

alors vous avez droit à une pause


documents historiques, conseillé

Citation :
L' histoire de la rumba congolaise, vous connaissez ? Pour cette dernière émission de la saison, "Africanités" vous raconte cette histoire qui s'enracine dans le Bassin du Congo, en Afrique centrale.

Aux côtés de Papa Wemba, notre invité fil rouge - surnommé le "Rossignol du Kassaï", et considéré aujourd'hui comme le chanteur de rumba congolaise le plus connu au monde -, nous remontons aux origines de cette musique. D'où vient-elle ?

Qui en sont les pionniers ? Où a-t-elle été créée, à Kinshasa ou à Brazzaville ? Quelle place y occupent les femmes ?

Comment s'est-elle répandue à travers le monde ? Voilà quelques-unes des questions posées.

autres vidéos sur mon site, 2009, AFRO-CUBAIN & RUMBA (principalement à Cuba)

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Salim Nadi, WEB Dubois, CLR James, Ignatiev, Roediger, Althusser, Negri...   Dim 7 Fév 2016 - 20:35


Selim Nadi étant membre du PIR, je place ici ce texte, bien que cela élargisse un peu le point de vue initial

il présente un grand intérêt relativement à notre démarche, puisqu'il est un des premiers à croiser des références relevant du marxisme noir (WEB Dubois, CLR James, Roediger...) et de courants européens des années 60-70 : Althusser, Negri, l'anarcho-communisme et l'autonomie ouvrière... et ceci à travers une réelle expérience à la fois théorique et de luttes

plus qu'un frémissement donc, puisque de plusieurs lieux s'exprime la nécessité de croiser héritage marxiste au-delà de l'Europe et pensée décoloniale, pour des luttes communistes et décoloniales


Race, classe et autonomie dans le marxisme étatsunien : l'expérience de la Sojourner Truth Organization (1969-1985) Selim Nadi, Contretemps 05/02/2016


Dans ce texte, Selim Nadi analyse l'expérience d'une organisation du mouvement ouvrier étatsunien – la Sojourner Truth Organization (STO) – afin de poser plus largement la question des implications stratégiques que peut avoir la prise en compte de la question raciale pour la gauche et le mouvement ouvrier.


Selim Nadi a écrit:
La STO trouve ses racines dans les mouvements qui ont suivi les années 1960. En novembre 1969, suite à l'éclatement de la Students for a Democratic Society (SDS), organisation phare de la New Left aux États-Unis, une dizaine de personnes commencèrent à se réunir régulièrement à Chicago afin de discuter de l'expérience politique acquise dans les années 1960 et du prochain cap à franchir. Nombre de ces militants avait fait partie de la faction RYM (Revolutionary Youth Movement) de la SDS, qui s'était opposée au Progressive Labor Party (PLP), l'aile ouvriériste de la SDS. Le RYM s'opposait surtout aux attaques du PLP contre les Việt Cộng et le Black Panther Party. La faiblesse principale du PLP semblait être son incapacité à saisir l'importance qu'avait la lutte contre le racisme tout comme la lutte anti-impérialiste, pour le mouvement ouvrier. De ces réunions naquit l'idée qu'il fallait se structurer soi-même en organisation politique : c'est ainsi que se créa la Sojourner Truth Organization (STO), du surnom (Sojourner Truth) donné à l'abolitionniste Isabella Baumfree (1797-1883).

L'expérience de la STO, qui ne fut pas une organisation très étendue, ne dura pas longtemps (1969-1986). Ce qui nous intéressera ici ne sera pas tant l'organisation en tant que telle mais plutôt le laboratoire théorique et politique qu’elle représentait. En effet, le legs politique et intellectuel de la STO fut incomparable à celui d'autres organisations de la gauche radicale étatsunienne. Cet article entend se pencher sur deux aspects de cette organisation : la réflexion quant au type d'organisation dont a besoin la gauche radicale étatsunienne (menée notamment par Don Hamerquist, ancien membre du Parti Communiste des États-Unis) et la théorisation du privilège blanc dans la lutte prolétarienne (théorisée notamment par Noël Ignatiev et Ted Allen – même si ce dernier ne fit jamais partie de la STO). Il ne s'agit pas simplement de décrire ce que fut la STO, mais plutôt comment sa théorie politique se heurta à d'importantes limites dans la pratique. Plus exactement : comment la réflexion organisationnelle de la STO a-t-elle barré le chemin à la mise en œuvre de la lutte anti-raciste de celle-ci.

La STO n'était donc pas à l'origine un parti de masse, et ne le fut jamais. Son but premier était de mener une réflexion en vue de proposer des réponses aux impasses théoriques et stratégiques dans lesquelles se trouvait la gauche radicale étatsunienne 1. Comme nous l'avons écrit plus haut, la STO trouve ses origines dans un meeting militant à Atlanta, en Novembre 1969. C'est à la fin de celui-ci que la STO fut formellement créée. Les deux priorités stratégiques de la STO furent d'organiser les ouvriers sur leurs lieux de travail et de faire du community organizing.

L'expérience de la STO n’a duré que vingt ans, mais elle connut de nombreux changements internes. Certaines constantes sur lesquelles nous nous arrêterons plus longuement sont cependant à noter. Outre le background théorique de la STO, nous nous appuierons également sur l'ouvrage de Michael Staudenmaier Truth and Revolution ainsi que sur les archives des publications de la STO.


Le prolétariat industriel comme principal sujet révolutionnaire

La STO plongeant ses racines dans la période post-1968, elle fut profondément influencée par les luttes ouvrières se déroulant sur les lieux de travail. Dans son ouvrage sur la STO, Staudenmaier considère que cette organisation a été principalement influencée par trois événements : la grève générale de mai-juin 1968 en France, l'« automne chaud » en Italie et les premiers succès des RUMs (Revolutionary Union Movements) et de la ligue des travailleurs noirs de Détroit.

Si bien évidemment, la grève ouvrière de 1968 en France eut une influence considérable sur la STO, c'est surtout celle de l'automne chaud italien (1969), et ses nombreuses grèves ouvrières dans le Nord de l'Italie qui fut décisive. A la fin des années 1960, l’Italie voit une recomposition majeure de la gauche radicale et notamment une prise de distance vis-à-vis de la gauche historique. Dans son ouvrage sur l'opéraïsme italien, À l'assaut du ciel, Steve Wright écrit que c'est seulement dans la seconde moitié de l'année 1968 que « les ouvriers qualifiés italiens montrèrent de quoi ils étaient capables comme force ouvrière en Italie » 2.

L'année 1969 vit la naissance des ouvriers qualifiés et semi-qualifiés comme sujets politiques en lien avec le mouvement étudiant italien. Staudenmaier écrit ainsi que l'automne chaud italien a surtout souligné l'importance de l'organisation des ouvriers hors des syndicats classiques, à travers notamment Potere Operaio et Lotta Continua. Ce qui inspira la STO fut cette prise de distance vis-à-vis de la vision classique du parti d'avant-garde ou des syndicats traditionnels sans pour autant délaisser l'organisation de la classe ouvrière. C'est en puisant dans l'expérience italienne que la STO allait proposer une nouvelle approche à l'organisation des ouvriers dans les usines.

Enfin, le troisième point majeur dans la fondation de la STO fut le développement des Revolutionary Union Movements (RUMs) et de la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs de Détroit 3. L'expérience de la Ligue de Détroit trouve ses racines dans le Dodge Revolutionary Union Movement (DRUM), une organisation d'ouvriers militants noirs, née à la suite des révoltes de Détroit en 1967. À la suite du DRUM, d'autres organisations d'ouvriers noirs virent le jour, partant du principe – comme en Italie – que les syndicats classiques n'étaient plus à la hauteur des enjeux actuels. Comme l'écrit Kieran Taylor, c'est surtout l'United Auto Workers (UAW) qui était visée, puisque celle-ci ne fit rien contre le racisme qui structurait les usines, reléguant la force de travail non-blanche aux tâches les plus dures, les plus dégradantes et les plus dangereuses4. C'est en 1969 que ces divers groupes se réunirent pour former la Ligue des travailleurs révolutionnaires noirs de Détroit qui entendait combattre le racisme dans les usines.

La question de l'organisation de la STO ne pouvait donc aller sans une compréhension du militantisme ouvrier d'alors. C'est surtout Don Hamerquist qui théorisa la stratégie révolutionnaire de la STO. En effet, la STO ne pouvait se contenter de prôner l'autonomie ouvrière en calquant le modèle italien sur le contexte étatsunien. Hamerquist mobilisa surtout le concept de conscience contradictoire que Gramsci développe dans le Cahier 11. En effet, dans son Anti-Boukharine, Gramsci explique qu'il existe deux consciences théoriques chez « l'homme de masse » : « l'une qui est contenue implicitement dans son action et qui l'unit réellement à tous ses collaborateurs dans la transformation pratique de la réalité, l'autre superficiellement explicite ou verbale, qu'il a héritée du passé et accueillie sans critique » 5.

Dans un article sur l'organisation politique de la classe ouvrière, publié en 1970, Don Hamerquist écrit que, sous le capitalisme, la classe ouvrière réellement existante « a deux conceptions du monde. La première étant essentiellement capitaliste. Celle-ci acceptant la propriété privée comme nécessaire » 6 permettant le maintien de la domination de la classe capitaliste et entraînant les ouvriers à se comporter comme si le capitalisme était éternel. Cependant, selon Hamerquist, bien que le manque d'autonomie et d'indépendance du prolétariat apparaissent comme « la norme », il souligne le fait qu'il existe des moments où celui-ci agit en tant « qu'unité organique, comme appartenant à une potentielle classe dirigeante, et démontre dans ce processus la ''propre conception du monde de sa classe, bien qu’embryonnaire'' » 7.

La question était donc de savoir comment faire passer les ouvriers à une unité organique. Hamerquist différencie bien la participation des ouvriers à des activités collectives hors de l'usine – « en tant que noirs ou originaires d'Amérique latine, que femmes, consommateurs, contribuables, étudiants, voire en tant que ''citoyens'' » 8 – de la construction d'une unité de classe. Selon lui, les activités collectives hors de l'usine, bien qu'étant composées d'ouvriers, au sens sociologique du terme, ne permettent pas le développement d'une conscience de classe, pouvant servir de sous-bassement à un véritable sujet révolutionnaire. Selon Hamerquist, l'unité de classe entre ouvriers ne peut se faire que sur le lieu le plus proche de leur rôle social de producteurs, donc à l'usine.

Michael Staudenmaier a raison de noter que dans le contexte étatsunien de l'époque une telle conception de la conscience de classe était assez originale en cela que la plupart des organisations de la gauche d'alors pensaient que la conscience de classe qui s'acquérait dans les luttes sur le lieu de travail ne pouvait être qu'une conscience de syndicalistes, donc de réformistes. Cependant, la STO ne s'opposait absolument pas à l'organisation des ouvriers sous la forme d'un parti politique. Ainsi, durant l'été 1978, suite à la défaite du P.C.F. lors des élections législatives françaises, la revue théorique de la STO Urgent Tasks publia la traduction de quatre textes qu'Althusser avait écrit en avril de la même année dans Le Monde, et dans lesquels il critique vigoureusement le PCF qu'il avait rejoint en 1948. Dans l'introduction de ce numéro, la STO assume sa lecture à rebours de celui qui fut trop souvent réduit au rôle de « philosophe officiel du PCF » 9. Dans ce texte, Althusser développe une analyse des errements du PCF et surtout de son isolement vis-à-vis de sa base sociale. Il écrit ainsi :


Althusser a écrit:
Dans la théorie et la tradition marxistes, ni l'unité du parti ni le parti lui-même ne sont une fin en soi. Le parti est l'organisation provisoire de la lutte de classe ouvrière

(…) qu'est-ce qui rend un parti vivant ? Son rapport vivant aux masses, à leurs combats, à leurs découvertes, à leurs problèmes, dans les grandes tendances qui traversent la lutte des classes 10.

Plutôt que de rejeter en bloc la « forme parti », la STO entendait redonner à celui-ci son utilité en en faisant l'élément organisationnel clé sur le lieu de travail des ouvriers. Quelques années auparavant, en 1971, la STO avait précisé son objectif à travers une brochure intitulée « Towards a Revolutionary Party ». Ce document commence par une affirmation claire qui différencie d'ailleurs la STO de nombre de groupuscules gauchistes de l'époque : « Bien qu'il soit sujet à des crises périodiques ainsi qu'à une dégénération progressive, le capitalisme ne s'effondrera pas. Il doit être renversé » 11, le pouvoir devant ainsi être conquis par la classe ouvrière, ce qui n'est pas possible tant que celle-ci ne se retrouve pas autour d'un programme révolutionnaire capable de l'unifier. En effet, la STO ne défendait aucunement une spontanéité ouvrière qui aurait abouti mécaniquement au renversement du capitalisme à force d’insurrections. Afin de ne pas sombrer dans le syndicalisme ouvrier, la STO développa l'idée qu'organiser les ouvriers dans les usines n'avait de sens qu'en tant que la lutte de ceux-ci pouvait trouver une matérialisation dans une organisation politique ne se contentant pas uniquement de réclamer des améliorations des conditions de travail. La STO alla même jusqu'à citer Que faire ? de Lénine :

Lénine a écrit:
(…) le développement spontané du mouvement ouvrier aboutit justement à le subordonner à l'idéologie bourgeoise, Il s'effectue justement selon le programme du Credo, car mouvement ouvrier spontané, c'est le trade-unionisme, la Nur-Gewerkschaftlerei; or le trade-unionisme, c'est justement l'asservissement idéologique des ouvriers par la bourgeoisie 12.

Toujours autour de cette réflexion stratégique quant à l'unité des ouvriers, la STO publia, un an plus tard (1972) un autre pamphlet Mass Organization At The Workplace ») dans lequel l'organisation allait développer un aspect essentiel de sa réflexion stratégique : la lutte contre le racisme.


La lutte anti-raciste comme point nodal de la stratégie ouvrière


Dans cette brochure, la STO critiqua fortement le syndicalisme d'alors (contract unionism), en cela qu’il consistait à accepter le contrat que passent le travailleur et sa direction, devenant ainsi le plus souvent partie intégrante de l'appareil disciplinaire du patron. Mais, la critique principale envers ce type de syndicalisme est qu'il maintenait la division entre ouvriers blancs et noirs, ainsi qu'entre ouvriers et ouvrières. En réservant les emplois les plus qualifiés aux ouvriers blancs – utilisant souvent les arguments de « l'ancienneté », des « compétences », etc. – les syndicats garantissaient un monopole de fait pour les ouvriers blancs quant aux meilleures conditions.

La thèse selon laquelle, pour garantir une unité effective – et pas uniquement rhétorique – des ouvriers, il faille lutter efficacement contre les privilèges statutaires des blancs, y compris ceux des prolétaires blancs, fut primordiale pour la STO dès sa création. C'est notamment le texte « Le point aveugle des blancs », publié deux ans avant la création de la STO par Ted Allen et Noël Ignatiev qui servira de sous-bassement théorique à cette thèse. Ce texte se compose d'une lettre d'Ignatiev – qui deviendra l'une des figures majeures de la STO – au Progressive Labour Party, suivi d'une réponse d'Allen. Ce texte est sans doute l'une des réalisations majeures d'un cadre de la STO en cela qu'il provoqua nombre de débats et de discussions dans divers cercles du mouvement ouvrier. Cette lettre part de la thèse que Marx développe dans le livre 1 du Capital selon laquelle « Le travail sous peau blanche ne peut s'émanciper là où le travail sous peau noire est stigmatisé et flétri » 13 afin de développer l'importance de la lutte contre le « privilège blanc », ce que le marxiste noir étatsunien du début du XXème siècle WEB Du Bois nommait « le salaire de la blanchité ». Dans Black Reconstruction, Du Bois écrit que :

WEB Du Bois a écrit:
Il faut nous rappeler que les ouvriers blancs, bien que recevant de bas salaires recevaient une compensation en partie par une sorte de salaire public et psychologique 14.

Cette thèse sera reprise par Ignatiev et Allen, dans leur texte, à la différence que, pour ces-derniers, le « salaire de la blanchité » n'est pas qu'un salaire psychologique mais également un « vrai » salaire puisque la place qu'occupent les ouvriers blancs dans les rapports de production est directement déterminée par leur blanchité :

Ignatiev et Allen a écrit:
La classe dominante américaine a conclu un accord avec les dirigeants-traîtres de la classe ouvrière, et à travers eux avec la masse des travailleurs blancs. Les termes de cet accord, élaboré au cours des trois siècles de développement capitaliste dans notre pays, sont les suivants : vous, travailleurs blancs, nous aidez à conquérir le monde et à asservir la majorité non-blanche de la main d’œuvre mondiale, et en retour, nous allons vous réserver le monopole des emplois qualifiés, vous protéger contre les effets les plus sévères des crises économiques, vous donner un accès à la santé et à l’éducation plus important qu’aux populations non-blanches, vous garantir la liberté de dépenser votre argent et votre temps libre comme bon vous semble, sans restrictions sociales, permettre à quelques-uns d’entre vous de s’élever hors des rangs de la classe ouvrière et, de manière générale, vous accorder les privilèges matériels et spirituels dignes de votre peau blanche.

Il y a bien sûr des failles dans ce dispositif. Les contradictions entre des forces antagoniques ne peuvent se résoudre en dehors d’un processus révolutionnaire. La masse des travailleurs blancs produit de grandes quantités de valeur et il existe de ce fait une lutte incessante pour la répartition de cette valeur – dans les limites imposées par l’accord 15.

Ainsi, l'unité des prolétaires ne se fera pas sans une lutte effective contre les privilèges raciaux que le système capitaliste américain confère aux blancs :

Citation :
Les communistes (…) doivent aller vers les travailleurs blancs et leur dire franchement : vous devez renoncer aux privilèges que vous détenez actuellement, rejoindre les Noirs, les Portoricains et les autres travailleurs de couleur et combattre la suprématie blanche, cela doit être pour vous la tâche première, immédiate et la plus urgente de la classe ouvrière tout entière, en échange de quoi vous, avec le reste des travailleurs, recevrez tous les bénéfices qui viendront nécessairement récompenser une classe ouvrière (de différentes couleurs) qui combat main dans la main 16.

Bien que ce type d'argument puisse paraître quelque peu « mécaniste », ce texte fut essentiel pour la STO en cela qu'il fit de la lutte anti-raciste une priorité stratégique (et non plus un élément périphérique) de la lutte des classes. Au début des années 1980, suite au meurtre de Willie Turks, un homme noir assassiné par un groupe de blancs à Brooklyn, Mitchell Cohen, membre du Red Ballon Collective, groupuscule proche de la STO, fondé à la fin des années 1960, se revendiquant de l'anarcho-marxisme, écrivit dans la Tendency Newsletter de la STO qu'il ne suffisait plus d'aider les noirs à s'organiser en self-defense, de dénoncer la suprématie blanche ayant causé la mort de Turks. Selon Cohen, comme selon la plupart des membres ou des sympathisants de la STO, il fallait poser la question de la place spécifique qu'occupent les noirs dans les rapports de production. Il était bien évidemment essentiel de mettre en avant le rôle du système juridique dans le racisme étatsunien, mais il fallait également s'attaquer à l'exploitation spécifique dont les noirs font l'objet sur leurs lieux de travail. La réflexion autour de la mobilisation des ouvriers noirs passé notamment par la notion de « conscience dédoublée » (double consciousness) des noirs. Ce concept fut mobilisé pour la première fois dans un article que Du Bois publia en 1897, intitulé « Strivings of the Negro People », afin de décrire le fait que les noirs américains prennent nécessairement conscience d'eux-mêmes en tant que noirs et en tant qu'Américains, deux identités en tension. Il reprendra ce concept dans son essai Les âmes du peuple noir (1903) :

Du Bois a écrit:
Après l'Égyptien et l'Indien, le Grec et le Romain, le Teuton et le Mongol, le Noir est une sorte de septième fils, né avec un voile et doué de double vue dans ce monde américain – un monde qui ne lui concède aucune vraie conscience de soi, mais qui, au contraire, ne le laisse s'appréhender qu'à travers la révélation de l'autre monde. C'est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d'un autre, de mesurer son âme à l'aune d'un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante. Chacun sent constamment sa nature double – un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables ; deux idéaux en guerre dans un seul corps noir, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure 17.

Don Hamerquist repris à son compte le concept développé par Du Bois, en l'adaptant à la situation des années 1970, à travers la notion de « double conscience » (dual consciousness). En effet, la conscience contradictoire des ouvriers étatsuniens, qui fait cohabiter une Weltanschauung [vision du monde] capitaliste avec une Weltanschauung prolétarienne, ne peut s'appliquer comme telle sur les ouvriers noirs en cela que chez eux vient s'ajouter à la conscience ouvrière une conscience d'être noirs.

La STO jugeait primordial de soutenir l'organisation autonome des noirs. L'autonomie politique des noirs était un défi considérable aux ouvriers et révolutionnaires blancs ainsi qu'à leurs privilèges raciaux. Lorsque des noirs décidèrent donc de s'organiser de manière autonome, la STO ne vit absolument pas ceci comme du sectarisme ou un obstacle à l'unité du prolétariat mais au contraire comme un pas en avant vers une réelle unité de la classe ouvrière. De plus, la culture populaire noire était considérée par la STO, et notamment par Noël Ignatiev, comme représentant un véritable potentiel de résistance. En cela l'organisation était très clairement influencée par le marxiste trinidadien C.L.R. James qui écrivait en 1948 à propos des noirs américains (Negro people) :

C.L.R. James a écrit:
N'importe qui les connaissant, connaissant leur histoire, capable de leur parler intimement, de les regarder dans leurs propres productions théâtrales, de les regarder danser, de les voir dans leurs églises, de lire leur presse avec discernement, doit reconnaître que, bien que leur force sociale ne soit pas comparable avec celle d'un nombre équivalent d'ouvriers organisés, la haine de la société bourgeoise et la promptitude à détruire celle-ci lorsque l'opportunité se présentera, reste largement supérieure à celle de n'importe quel autre secteur de la population des États-Unis 18.

L'influence de James pour la STO mériterait un article à part, mais il est intéressant de noter que son influence ne se fit pas que sur la question noire, mais également sur celle du stalinisme. Noël Ignatiev, le théoricien majeur de la question du privilège blanc pour la STO (qui deviendra par la suite, un représentant, avec David Roediger, des whiteness studies), largement inspiré par l'œuvre de Du Bois et notamment par Black Reconstruction, commença à se détourner du stalinisme suite à une conférence de C.L.R James à Chicago. Comme le raconte Michael Staudenmaier :

Michael Staudenmaier a écrit:
James avait fait de l'opposition au stalinisme l'un des deux piliers de sa perspective politique, aux côtés de l'opposition à la suprématie blanche. Ignatiev était en accord avec cette dernière, et à la fin de la décennie il approuva de plus en plus le premier de ces deux piliers. Dès la fin de l'année 1969, il critiqua la Weathermann faction du SDS qui se référait positivement au rôle directeur de « Marx, Engels, Lénine, Staline et Mao » 19.

Pour résumer, nous pourrions donc reprendre la caractérisation que fit David Roediger de la STO, dans son article « Accounting for the Wages of Whiteness », récemment traduit en français :

David Roediger a écrit:
La STO combinait de manière distinctive le léninisme, l'organisation ouvrière non-syndicale, une attraction envers les idées de race, classe et nation du révolutionnaire trinidadien C.L.R. James, des efforts de solidarité critique envers des révolutionnaires noirs et portoricains, et une étude approfondie de l'histoire des États-Unis et du matérialisme historique en général 20.

Cependant, si les analyses théoriques de la STO marquèrent durablement la gauche étatsunienne, ses limites se firent sentir sur des aspects organisationnels.


Les limites politiques et l'héritage théorique


La STO ne réussit jamais vraiment à acquérir une audience nationale et se cantonna le plus souvent à la politique locale (majoritairement dans l'Illinois). Cependant, son importance ne doit pas s'évaluer à l'aune de sa seule action : il est bien plus important, en effet, de noter que la STO faisait partie d'une constellation d'organisations politiques qui, bien que certaines furent d'un sectarisme assez caricatural, formait une sorte de bloc contre-hégémonique qu'il ne faut pas sous-estimer, surtout dans le contexte de crise du mouvement ouvrier des années 1980.

La crise au sein de la STO débuta ainsi par un enjeu local : la participation de Harold Washington (1922-1987), un avocat noir, aux primaires démocrates pour les élections à la mairie de Chicago (1983). Bien que le parti démocrate fut loin d'être un parti pouvant rassembler la gauche radicale, il importe de remarquer, comme le fait Michael Staudenmaier, qu'à l'époque la politique locale de Chicago était gangrénée par la corruption, et que Harold Washington apparaissait alors comme une alternative sérieuse au paysage politique en place. Il était, par ailleurs, soutenu, par une très large partie de la communauté noire et par une partie de la gauche radicale blanche. Le Movement for National Liberation (MNL), organisation porto-ricaine basée à Chicago et proche de l'organisation para-militaire Fuerzas Armadas de Liberación Nacional Puertorriqueña, traditionnellement abstentionniste, refusa de mobiliser la communauté portoricaine de Chicago en vue de soutenir l'un des trois candidats à ces primaires. Ainsi, lorsqu'un débat fut organisé, le 31 Janvier, à l'Humboldt Park, quartier largement portoricain, le MNL qui souhaitait transformer ce débat en manifestation, proposa à la STO de s'associer à leur action, ce qui fut accepté à la seule condition de pouvoir distribuer un tract de la STO.

C'est ce petit texte qui allait faire imploser la STO. L'argument principal en était que le programme de Washington n'était pas si différent de celui de ses concurrents et que voter pour lui empêcherait la mise sur pied d'un réel mouvement populaire anti-raciste à Chicago. Washington n'était donc pas vu comme un candidat noir, en cela qu’il laissait largement de côté la question du racisme dans sa campagne, ainsi que les intérêts de la communauté noire de Chicago. La STO appelait donc à ne pas répéter les expériences de Newark, Cleveland, Detroit, Los Angeles et Atlanta en « élisant un maire représentant la ligne traditionnelle de la politique officielle tout en étant, à titre personnel, membre d'un groupe racialement opprimé » 21. Que ces arguments soient justifiés ou non, ce tract provoqua des réponses négatives dans et en dehors de la STO. Le reproche principal, venant de certains membres de la STO, était que ce tract ne prenait absolument pas en compte la dynamique engendrée par le soutien à Washington et le fait qu'une large partie des classes populaires noires soutenaient ce candidat. Ce tract présentait l'élection en termes de prise de pouvoir uniquement, et non à travers l'évolution du rapport de force politique qu'un investissement dans la campagne de Washington pouvait avoir, même si celui-ci n'avait pas des positions aussi radicales que la STO ou d'autres organisations.

L'autre point de critique était que la distribution d'un tel tract par une organisation majoritairement blanche, dans un quartier portoricain, afin d'appeler à ne pas voter pour un candidat noir, était une erreur stratégique. Dans son enquête sur la STO, Michael Staudenmaier écrit qu'un militant portoricain dénonça la STO qui, à travers ce tract, avait ruiné le travail que lui et d'autres faisaient pour provoquer une discussion sur le racisme entre les communautés noire et latino. C'est donc principalement le sectarisme progressif de la STO – qui campait sur des principes abstraitement radicaux – qui provoqua sa chute. Ces critiques provoquèrent de longs débats au sein de l'organisation afin de renouveler ses actions et ses positions. Exceptée Marilyn Katz, qui était la directrice de la communication durant la campagne de Washington, la STO n’y comptait pas réellement de soutiens actifs, les questions qui se posaient étaient plutôt d'ordre stratégique. Alors qu'une large partie de la gauche radicale voyait dans l'élection de Washington un véritable espoir pour le renouveau des luttes populaires autonomes, la STO rejetait viscéralement le premier maire noir de Chicago car celui-ci n'était pas anticapitaliste, ne se basait pas sur des luttes de masse et n'était pas autonome.

C'est ce dernier concept, l'autonomie, qui devint de plus en plus important dans les années 1980, au sein de la STO, s'inspirant notamment du contexte politique d'autres pays (et notamment des mouvements autonomes italien et allemand). Il est clair que le concept d'autonomie était déjà présent à la fondation de l'organisation, le parti ne devant que traduire en termes politiques les sentiments des ouvriers ; or, au début des années 1980, ce concept prit un sens sectaire et contribua à l'isolement de la STO. Alors que la force de la STO résidait, durant ses premières années, dans une certaine rigueur théorique, les années 1980 et la « sectarisation » de l'organisation virent une prise de distance vis-à-vis de cette rigueur. Lors d'un entretien mené avec Michael Staudenmaier, en Juillet 2005, Bill Lamme, militant de la première heure de la STO déclara :

Bill Lamme a écrit:
Je peux comprendre que certaines personnes puissent dire que ce n'était plus vraiment la STO (…), ce qui m'avait attiré dans la STO était sa rigueur intellectuelle, et c'est ce qui manquait durant cette période (…). Je pense donc que les militants quittaient le groupe à mesure que celui-ci changeait 22.

La théorie de la STO, dans les années 1980, ne représentait alors plus qu'un certain schématisme ouvriériste, puisé notamment chez Antonio Negri (alors prisonnier à Rome) et notamment dans son article de 1977 « Domination capitaliste et sabotage ouvrier », dans lequel le théoricien italien écrivait :

Toni Negri a écrit:
La classe ouvrière, avec son sabotage, est le pouvoir le plus fort – par-dessus tout, la seule source de rationalité et de valeur. À partir de maintenant, il devient impossible, même en théorie, d’oublier ce paradoxe produit par les luttes : plus la forme de domination se perfectionne, plus elle devient vide; plus le refus de la classe ouvrière s’accroît, plus il est plein de rationalité et de valeur (...) Nous sommes là ; on ne peut pas nous écraser et nous sommes dans la majorité 23.

Selon Negri, les ouvriers existent dans « une matérialité qui a ses propres lois » 24, lois qui se découvriront dans la lutte. Celui-ci s'en prend, dans ce texte, violemment au mouvement socialiste (ainsi qu'à l'Eurocommunisme) et défend l'idée que la classe ouvrière ne pourra s'organiser pour se lancer à l'assaut du ciel que par le sabotage, qui est présenté comme la « clé fondamentale de la rationalité » 25, mais également la clé permettant au prolétariat d'acquérir son indépendance, de tendre vers sa propre auto-valorisation.

La STO se tourna donc de plus en plus vers la stratégie de l'illégalité, délaissant l'approche du parti politique des premières années. Cependant, les appels à l'action illégale par la STO ne se firent pas seulement dans le cadre du processus de production industrielle, mais se dirigèrent également contre les centres de commandement de l'armée américaine. Cet appel à l'action directe et à la désobéissance découragea nombre de militants, qui quittèrent l'organisation, déjà fragilisée par les débats autour de la campagne d'Harold Washington. Début 1983, la branche de Kansas City n'existait déjà plus. Avec la perte de vitesse des organisations révolutionnaires étatsuniennes dans les années 1980, la STO se désagrégea progressivement jusqu'à disparaître complètement en 1986.

Cependant, comme nous l'avons vu au début du présent article, l'expérience de la STO ne doit pas être évaluée à partir d'elle-même, mais à partir de la dynamique théorique et politique à laquelle elle participa. Si la gauche étatsunienne n'a pas réellement connu de victoires politiques depuis 1945, celle-ci a tout de même largement participé au renouveau des théories sur le racisme outre-Atlantique.

L'originalité des approches marxistes du racisme aux États-Unis est la centralité du racisme des ouvriers blancs ainsi que l'obstacle que cela représente à une réelle unité de classe. Si les études sur la blanchité sont aujourd'hui assez admises dans le cadre militant et universitaire aux États-Unis, il est important de rappeler le rôle que jouèrent les organisations du mouvement ouvrier, s'inspirant des théoriciens du Black Marxism. Celui de la STO fut important dans ces débats, notamment à travers Noël Ignatiev. Le rôle d'Ignatiev fut primordial dans les théories marxistes de la blanchité (whiteness). La lutte contre le privilège blanc au sein de l'usine lui permit de développer une théorie du racisme ouvrier sans réduire ce dernier à une sorte de « fausse conscience » :

Noël Ignatiev a écrit:
Tous les ouvriers sont mis en concurrence ; c'est une loi du capitalisme. Mais, dans la concurrence entre les ouvriers noirs et les ouvriers blancs, ces derniers ont un avantage certain. Celui-ci résulte du développement spécifique de l'Amérique et n'est pas inhérent aux lois sociales objectives du système capitaliste 26.

L'accent mis sur le racisme comme obstacle objectif à l'unité de la classe ouvrière aux États-Unis demeura une constante de la STO, mais celle-ci éclata sur des questions stratégiques et organisationnelles.

Sans l'ouvrage de Michael Staudenmaier, Truth and Revolution, il est probable que cette courte expérience serait tombée dans l'oubli. Cependant, mettre l'accent sur les apports théoriques d'une organisation marxiste, qui plus est assez ouvriériste, sur la question raciale représente un apport certain pour le contexte européen, dans lequel la gauche radicale ne se rend pas toujours compte de la centralité des rapports raciaux dans la lutte des classes et de l'importance de prendre ceux-ci à bras-le-corps pour renouveler une stratégie révolutionnaire en perte de vitesse.


1. Pour rappel : la fin des années 1970, aux États-Unis, a vu le Black Panther Party ainsi que d'autres groupes de radicaux noirs être infiltrés par le FBI, la SDS exploser, etc.
2. Steve WRIGHT, À l'assaut du ciel. Composition de classe et lutte de classe dans le marxisme autonome italien, Sénovero, Marseille, 2007, pp. 99-100.
3. Sur ce point, voir la récente parution de : Dan GEORGAKAS et Marvin SURKIN, Détroit : pas d'accord pour crever. Une révolution urbaine, Agone, Marseille, 2015.
4. Kieran TAYLOR, « American Petrograd: Detroit and the League of Revolutionary Black Workers » In:Aaron BRENNER, Robert BRENNER et Cat WINSLOW, Rebel Rank and File. Labor Militancy and Revolt from Below during the long 1970s, Verso, Londres/ New-York, 2010, pp. 311-333.
5. Antonio GRAMSCI, « La philosophie de la praxis face à la réduction mécaniste du matérialisme historique L'anti-Boukharine (cahier 11) », archives internet marxistes, https://www.marxists.org/francais/gramsci/works/1933/antiboukh1.htm
6. Don HAMERQUIST, « Reflections on Organizing », Workplace Papers, 1970, http://sojournertruth.net/reflections.html
7. Ibid.
8. Ibid.
9. Bien que, comme l'a noté Daniel Bensaïd, cette prise de distance d'avec le PCF se fit quelque peu tard – « Ce qui ne pouvait plus durer, n’avait déjà que trop duré » – puisque deux ans auparavant, Althusser célébrait le 22e congrès du Parti comme un « tournant majeur dans son histoire ».
10. Louis ALTHUSSER, Ce qui ne peut plus durer dans le parti communiste, éditions Maspero, Paris, 1978, p. 89.
11. Sojourner Truth Organization, « Towards a Revolutionary Party. Ideas on Strategy & Organization », 1971, http://sojournertruth.net/tarp.html
12. LÉNINE, Que faire ?, archives internet marxistes, https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1902/02/19020200.htm
13. Karl MARX, Le Capital, Livre 1, archives internet marxistes, https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-10-7.htm
14. W.E. Burghardt DU BOIS, Black Reconstruction in America. An Essay Toward A History of the Part Which Black Folk Played in the Attempt to Reconstruct Democracy in America. 1860-1880, Harcourt, Brace and Company, New-York, 1935, p. 700.
15. Noël IGNATIEV et Theodor ALLEN, « Le point aveugle des blancs », Période, http://revueperiode.net/le-point-aveugle-des-blancs/
16. Ibid.
17. W.E. Burghardt DU BOIS, Les âmes du peuple noir, La Découverte, Paris, 2007, p. 11.
18. C.L.R. JAMES, « The Revolutionary Answer to the Negro Problem in the USA », In : Scott McLEMEE (dir.), James on the « Negro Question », The University Press of Mississippi, Jackson MS, 1996, p. 146.
19. Michael STAUDENMAIER, Truth and Revolution. A History of the Sojourner Truth Organization : 1969 – 1986, AK Press, Oakland-Edinburgh, Baltimore, p. 28.
20. David ROEDIGER, « Marxisme et théorie de la race : états des lieux », Période, http://revueperiode.net/marxisme-et-theorie-de-la-race-etat-des-lieux/
21. Sojourner Truth Organization, « To Activists Who Think that Working for Harold Washington is a Way to Build a Movement for Social Change », Black Power in Chicago. A documentary survey of the 1983 mayoral democratic primary, Harold Washington : Black Research Site on First Black mayor of Chicago, http://eblackchicago.org .
22. Cité dans : Michael STAUDENMAIER, op. cit.
23. Antonio NEGRI, « Domination and Sabotage: On the Marxist Method of Social Transformation », In : Antonio NEGRI, Books for Burning. Between Civil War and Democracy in 1970s Italy, Verso, London-New-York, 2005, p. 285.
24. Ibid, p. 263.
25. Ibid, p. 285.
26. Noël IGNATIEV, « Black Worker/White Worker », Understanding and Fighting White Supremacy. Workplace Papers, 1972, p. 2.

Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 18 Fév 2016 - 20:13


repris du 6 février, mis à jour



15 mars 2016

Citation :
« Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je partage l’angoisse de Gramsci : “le vieux monde se meurt. Le nouveau est long à apparaître et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres”. Le monstre fasciste, né des entrailles de la modernité occidentale. D’où ma question : qu’offrir aux Blancs en échange de leur déclin et des guerres qu’il annonce ? Une seule réponse : la paix. Un seul moyen : l’amour révolutionnaire. »

Dans ce texte fulgurant, Houria Bouteldja brosse l’histoire à rebrousse-poil. C’est du point de vue de l’indigène qu’elle évoque le pacte républicain, la Shoah, la création d’Israël, le féminisme et le destin de l’immigration postcoloniale en Occident.

Balayant les certitudes et la bonne conscience de gauche, c’est chez Baldwin, Malcolm X ou Genet qu’elle puise les mots pour repenser nos rapports politiques. Aux grands récits racistes des Soral et Finkielkraut, elle fournit un puissant antidote : une politique de paix qui dessine les contours d’un « nous » décolonial, « le Nous de l’amour révolutionnaire ».

Citation :
Ce livre est un cri – pas un cri de guerre, plutôt un cri de paix. Plus exactement, c’est une série de claques alternant avec des caresses. Appliquées à qui ?

Aux Blancs « de gauche » munis d’une bonne conscience anticolonialiste mais qui restent dans le grand camp blanc : Sartre, sioniste jusqu’au bout, par opposition à Genet qui se fout d’Hitler et pour qui Dien Bien Phu n’est pas une défaite.

Aux Juifs, « qui me rappellent tellement les Arabes ». Explication : « Ce qui fait de vous de véritables cousins, c’est votre rapport aux Blancs... On ne reconnaît pas un Juif parce qu’il se déclare Juif mais à sa soif de vouloir se fondre dans la blanchité, de plébisciter son oppresseur et de vouloir incarner les canons de la modernité. Comme nous. »

Et Houria Bouteldja propose aux Juifs de sortir ensemble du ghetto.

À nous les Indigènes : « Indigènes de la république, nous le sommes en France, en Europe, en Occident. Pour le Tiers-Monde, nous sommes blancs. La blanchité n’est pas une question génétique. Elle est rapport au pouvoir. Déjà les frères que nous avons abandonnés là-bas nous regardent d’un œil oblique. Nous devons assumer notre part du crime. Dit de manière euphémisée, notre intégration. »

L'auteure exhorte à refuser le rapport de domination de type colonial qui valorise l'homme blanc au détriment des minorités religieuses ou ethniques. Elle incite la gauche, les Juifs et les descendants d'immigrés à refuser l'intégration d'une relation inégale qui légitime la honte de soi.

Houria Bouteldja est issue d’une famille d’immigrés algériens arrivés en France dans les années 1960. Elle milite au Parti des Indigènes de la République (PIR). Elle a co-écrit, avec Sadri Khiari, Nous sommes les Indigènes de la République aux éditions  Amsterdam (2012).

rencontre le samedi 2 avril à 15 heures, à la librairie Terre des livres, 86 rue de Marseille à Lyon, à l’occasion de la parution de son livre le 15 mars prochain



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Lun 22 Fév 2016 - 10:35


ne pas se tromper de critique du PIR

depuis deux ans que j'ai introduit des considérations sur le PIR*, j'ai insisté sur la différence entre :

- les "indigènes" comme population et le PIR comme parti politique entendant les organiser et/ou les représenter, ce qui est généralement la confusion de toutes les critiques qui leurs sont adressées depuis la gauche radicale, le marxisme, l'anarchisme, etc. C'est pourquoi j'avais forgé le concept de prolétariat racialisé, qui n'est qu'une partie de la catégorie "indigènes", par le clivage de classe

* voir 'la question indigène' et la 'communisation' : vous avez dit 'rouges bruns' ? bizarre, bizarre...

- critiquer la pensée décoloniale du PIR (ou des mouvements décoloniaux) et son activité dans la champ politique, à laquelle ne se réduit sa stratégie politique : le sens qu'il donne à faire de la politique tient des deux de façon contradictoire, comme sa quête du pouvoir politique, peut-être confondu avec la puissance politique...

c'est plus qu'une erreur théorique, du point de vue d'une stratégie communiste, que critiquer les positions politiques du PIR en s'en prenant à ses fondements théoriques décoloniaux, c'est une critique du point de vue de l'idéologie dominante eurocentriste, le point où se rejoignent universalismes bourgeois et prolétariens, aboutissant à des considérations communes entre post-ultragauche anarchiste et néo-fascisme identitaire européen (dont la reprise par Francis Cousin de thèses de Théorie Communiste est le symptôme)

la caricature en est donnée par pepe@dndf, quand il confond histoire du colonialisme et colonialités, critique de l'État et critique de la Nation, bref, quand il prend la pensée décoloniale comme intrinsèquement étatiste

pepe a écrit:
La notion même de « décolonial » est une interpellation politique de l’Etat, au sens d’un État qui fait mal son travail et que le PIR se propose d’amender, même au travers d’une réthorique radicale et violente.

source 30 décembre 2015

la confusion et l'amalgame sont faite entre les deux niveaux que je distingue plus haut : pensée décoloniale et politique du PIR, ce qui va chez Théorie Communiste (TC) jusqu'à jeter le bébé avec l'eau du bain : il n'y a rien de bon chez le PIR « entrepreneur en racialisation », où l'on reconnaît, ironie du sort, la rhétorique de l'État français, et la lecture révisionniste de histoire chère à TC, concernant le rapport structure/histoire du capital, l'histoire des théories communistes écrite pour aboutir à la sienne (le parti de la bêtise est à craindre autant que celui de la trouille, ou comment devenir réac sans même s'en douter)

cette nécessité de distinguer ces deux niveaux est formulée autrement dans un texte que j'ai importé hier, De l'utopie et de son caractère éventuellement universel, entretien avec André Danet par Le Moine bleu

André Danet a écrit:
Ce ne sont pas les principes d'universalisme et d'égalité abstraite du modèle républicain qui sont responsables de cette montée de la xénophobie. Ces principes, en ne permettant l'émancipation des hommes qu'en tant qu'individus quasi-abstraits, cachent certes la privation de leur histoire qu'ils imposent aux minorités. Mais ils n'interdisent pas la mise en place de pratiques politiques qui la leur rendraient : sa possibilité est affaire de rapport de forces, le plus engagé dans ce combat étant le Parti des Indigènes de la République.

Mais, d'une part, le P.I.R. reste un parti réformiste au sens développé dans mon livre : quand bien même ses revendications et celles des partis de la gauche radicale auxquelles il s'associe aboutiraient, le développement de la crise multiforme actuelle ne serait pas stoppé.

D'autre part, dans son analyse des discriminations qui frappent les immigrés et enfants d'immigrés, le P.I.R. amalgame plusieurs réalités qu'il faudrait distinguer : l'antinomie bourgeoise entre universalisme et particularisme, la réalité des conflits d'intérêts socio-économiques entre populations des pays colonisateurs (toutes classes confondues) et celles des pays colonisés, les répercussions nationales des conflits internationaux, ainsi que la réalité post-coloniale à l'œuvre dans ces discriminations.

Le P.I.R. met avec force l'accent sur ces réalités qui sont souvent niées, aussi bien à droite qu'à gauche, mais leur amalgame obscurcit les conditions d'une convergence des luttes entre populations d'origines diverses.


en finir avec le fantasme de convergence du "prolétariat universel"

cette critique du PIR ressemble à celles de Philippe Corcuff ou de Vacarme, en mieux : par l'idée de « convergence des luttes », qui reste fondée sur un fantasme d'unité prolétarienne hérité du programmatisme, donc de l'universalisme prolétarien, et c'est là que la théorie de la communisation trahit son héritage prolétarien comme contradiction théorique dans les termes, entre le constat d'une impossible unité prolétarienne et sa réalisation projetée dans une révolution immédiate simultanément mondiale et sur une même ligne universelle : pour l'émancipation des individus ou un néo-collectivisme communisateur ?

cela justifie de se pencher à nouveaux frais sur la constitution en classe des abolitions, comme  processus de subjectivation révolutionnaire vers une puissance hégémonique à même de produire des dépassements qualitatifs ET quantitatifs des limites actuelles des luttes... Voir ce matin remises en perpectives révolutionnaires

.
Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 2 Mar 2016 - 20:10


à lire en attendant la sortie du livre annoncée le 15 mars, son introduction





« Fusillez Sartre ! »

Publié le 2 mars 2016 par Houria Bouteldja


Sartre et Camus

Avec l’aimable autorisation des éditions La Fabrique, nous publions l’introduction du livre d’Houria Bouteldja « Les Blancs, les Juifs et Nous, vers une politique de l’amour révolutionnaire » intitulée : « Fusillez Sartre! ». Sortie le 14 mars 2016. La rédaction.
Houria Bouteldja a écrit:
« Fusillez Sartre ! »
Le philosophe français prend position en faveur de l’indépendance de l’Algérie. Il s’attire les foudres de milliers d’anciens combattants sur les Champs-Élysées ce 3 octobre 1960. Sartre n’est pas Camus. Sartre dont la première révolte, confie-t-il, a été de découvrir à quatorze ans que les colonies étaient « une mainmise de l’état » et une « activité absolument déshonorante ». Et il ajoute : « La liberté qui me constituait comme homme constituait le colonialisme comme abjection1. » En matière de colonialisme et de racisme, fidèle à sa conscience d’adolescent, il ne se trompera presque jamais. On le retrouvera mobilisé contre le « cancer » de l’apartheid, contre le régime ségrégationniste des États-Unis, en soutien à la révolution cubaine et au Viêt Minh. Il se déclarera même porteur de valises du FLN*. Non, décidément, il n’est pas ce Camus contre lequel l’Algérien et poète Kateb Yacine prononcera un réquisitoire implacable

* Militants blancs qui aidèrent matériellement le FLN algérien, notamment en portant des valises de billets ou d’armes

« Abattre un Européen c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre 2. »
Sartre ne s’est jamais prétendu pacifiste. Il le démontre une fois de plus en 1972 lors des Jeux olympiques de Munich. En conformité avec ses engagements en Algérie, il considère que le terrorisme est certes « une arme terrible » mais que les opprimés n’en ont pas d’autres. Pour lui, l’attentat de Septembre noir qui a coûté la vie à onze membres de l’équipe israélienne est « parfaitement réussi », étant donné que la question palestinienne avait été posée devant des millions de téléspectateurs à travers le monde « plus tragiquement qu’elle ne l’est jamais à l’ONU, où les Palestiniens ne sont pas représentés 3 ».

Le sang de Sartre a giclé. Je n’ai aucun mal à imaginer son déchirement lorsqu’il prend position en faveur de Septembre noir. Il s’est mutilé l’âme. Mais le coup fatal n’a pas été donné. Sartre a survécu. Car l’homme de la préface des Damnés de la terre n’a pas achevé son œuvre : tuer le Blanc. Sartre n’est pas Camus, mais il n’est pas Genet non plus. Car au-delà de son empathie pour les colonisés et leur légitime violence, pour lui, rien ne viendra détrôner la légitimité de l’existence d’Israël.

En 1948, il prend position pour la création de l’État hébreu et défend la paix sioniste, pour « un État indépendant, libre et pacifique ». À l’instar de Simone de Beauvoir, il est favorable à l’immigration des Juifs en Palestine 4. « Il faut donner des armes aux Hébreux : voilà la tâche immédiate des Nations unies », proclame-t-il. Nous ne pouvons pas nous désintéresser de la cause hébraïque, à moins que nous acceptions qu’on nous traite, nous aussi, d’assassins 5. Et il poursuit : « Il n’y a pas de problème juif. C’est un problème international. Je considère que le devoir des Aryens est d’aider les Juifs 6. Le problème intéresse toute l’humanité. Oui, c’est un problème humain. » En 1949, il dira : « Il faut se réjouir qu’un État israélien autonome vienne légitimer les espérances et les combats des Juifs du monde entier. […] la formation de l’État palestinien 7 doit être considérée comme un des événements les plus importants de notre époque, un des seuls qui permettent aujourd’hui de conserver l’espoir 8. »

L’espoir de qui ?

Lui qui proclamait « C’est l’antisémite qui fait le Juif », le voilà qui prolonge le projet antisémite sous sa forme sioniste et participe à la construction de la plus grande prison pour Juifs. Pressé d’enterrer Auschwitz et de sauver l’âme de l’homme blanc, il creuse le tombeau du Juif. Le Palestinien était là par hasard. Il lui écrase la gueule. La bonne conscience blanche de Sartre… C’est elle qui l’empêche d’accomplir son œuvre : liquider le Blanc. Pour exterminer le Blanc qui le torture, il aurait fallu que Sartre écrive : « Abattre un Israélien, c’est faire d’une pierre deux coups, supprimer en même temps un oppresseur et un opprimé : restent un homme mort et un homme libre. » Se résoudre à la défaite ou à la mort de l’oppresseur, fût-il Juif. C’est le pas que Sartre n’a pas su franchir. C’est là sa faillite. Le Blanc résiste. Le philosémitisme n’est-il pas le dernier refuge de l’humanisme blanc ?

Dans son éditorial des Temps modernes consacré au « conflit » israélo-palestinien 9, quelques jours avant la guerre de 1967, Sartre persiste et signe. Sa fidélité au projet sioniste, bien que contrariée par les excès d’Israël, reste intacte. Josie Fanon, veuve de Frantz Fanon, lui reprochera de s’être associé aux « clameurs hystériques de la gauche française » et demandera à François Maspero de supprimer la préface de Sartre aux Damnés de la terre des éditions ultérieures. « Il n’y a plus rien de commun entre Sartre et nous, entre Sartre et Fanon. Sartre qui rêvait en 1961 de se joindre à ceux qui font l’histoire de l’homme est passé dans l’autre camp. Le camp des assassins. Le camp de ceux qui tuent au Vietnam, au Moyen-Orient, en Afrique, en Amérique latine 10. » Non, Sartre n’est pas Genet. Et Josie Fanon le savait.

remarque : j'y reviendrai à propos de la différence entre Sartre et Fanon dans la conception de la violence, et l'espèce de viol de Fanon que se permet Sartre dans cette préface, conception qui sera imputée... à Fanon, décennies durant après sa mort... Voir le sujet de la VIOLENCE qui est venue à celle d'une RÉVOLUTION qui viendrait. Sans cela on ne comprend pas le choix d'Houria Bouteldja dans cette introduction

En 1975, n’a-t-il pas protesté avec Mitterrand, Mendès France et Malraux – admirable brochette – contre la résolution de l’ONU assimilant très justement le sionisme au racisme 11 ?

Salauds d’Arabes ! Leur obstination à nier l’existence d’Israël retarde « l’évolution du Moyen-Orient vers le socialisme »… et éloigne les perspectives d’une paix qui allégerait le spleen sartrien et sa conscience malheureuse. En 1976, son vœu sera exaucé. Le président égyptien Sadate ira se recueillir devant le mémorial des martyrs de l’holocauste nazi. La même année, il se voit décerner le titre de docteur honoris causa de l’université de Jérusalem à l’ambassade d’Israël. Sartre mourra anticolonialiste et sioniste. Il mourra Blanc. Ce ne sera pas le moindre de ses paradoxes.

En cela, il est une allégorie de la gauche française de l’après-guerre.

Sartre ne fait pas partie de la vague des « nouveaux philosophes » et ne peut décemment pas être tenu pour responsable de l’avènement de la social-démocratie et de sa mission cardinale : enterrer le socialisme pour sauver le capitalisme. Si la gauche actuelle était à l’image de ses engagements, nous ne pourrions que nous en féliciter. Mais, on est malgré tout en droit de penser que sa blanchité en a dessiné l’inflexion.

Sartre n’a pas su être radicalement traître à sa race. Il n’a pas su être Genet… qui s’est réjoui de la débâcle française en 1940 face aux Allemands, et plus tard à Saigon et en Algérie. De la raclée de Dien Bien Phu. Parce que voyez-vous, la France occupée, c’était bien aussi une France coloniale, n’est-ce pas ? La France résistante, c’était bien aussi celle qui allait répandre la terreur à Sétif et Guelma un certain 8 mai 1945, puis à Madagascar, puis au Cameroun ? « Quant à la débâcle de l’armée française, c’était également celle du grand état-major qui avait condamné Dreyfus, non ? » Car, certes, il y a le conflit de classe, mais il y a aussi le conflit de race.

Ce que j’aime chez Genet, c’est qu’il s’en fout d’Hitler. Et paradoxalement, il réussit à mes yeux à être l’ami radical des deux grandes victimes historiques de l’ordre blanc : les Juifs et les colonisés. Il n’y a aucune trace de philanthropie chez lui. Ni en faveur des Juifs, des Black Panthers ou des Palestiniens. Mais une colère sourde contre l’injustice qui leur était faite par sa propre race. N’a-t-il pas accueilli la suppression de la peine de mort en France avec une indifférence cynique alors que la bienséance ordonnait une dévote émotion et célébrait ce nouveau pas vers la civilisation ? La position de Genet tombe comme un couperet sur la tête de l’Homme blanc : « Tant que la France ne fera pas cette politique qu’on appelle Nord-Sud, tant qu’elle ne se préoccupera pas davantage des travailleurs immigrés ou des anciennes colonies, la politique française ne m’intéressera pas du tout. Qu’on coupe des têtes ou pas à des hommes blancs, ça ne m’intéresse pas énormément 12. » Parce que « faire une démocratie dans le pays qui était nommé autrefois métropole, c’est finalement faire encore une démocratie contre les pays noirs ou arabes ». Il y a comme une esthétique dans cette indifférence à Hitler. Elle est vision. Fallait-il être poète pour atteindre cette grâce ? L’empressement compulsif des principales formations politiques à faire du dirigeant nazi un accident de l’histoire européenne et à réduire Vichy et toutes les formes de collaboration à de simples parenthèses ne pouvait pas tromper l’« ange de Reims 13 ». J’ai bien dit « indifférence ». Pas empathie, pas collusion. Pouvait-il agonir Hitler et épargner la France qui s’était montrée si « vache en Indochine et en Algérie et à Madagascar » ? « Grisant », c’est comme cela qu’il décrit son sentiment devant la défaite française face à Hitler. Pouvait-on allègrement se réjouir de la fin du nazisme tout en s’accommodant de sa genèse coloniale et de la poursuite du projet impérialiste sous d’autres formes ? Pouvait-on impunément isoler la geste nazie du reste de l’histoire des crimes et génocides occidentaux ? Avait-on le droit moral de décharger les barques française, anglaise et états-unienne pour charger la barque allemande ? Les mots de Césaire remontent à la surface : « Le nazisme est une forme de colonisation de l’homme blanc par l’homme blanc, un choc en retour pour les Européens colonisateurs : une civilisation qui justifie la colonisation […] appelle son Hitler, je veux dire son châtiment. » En effet, Hitler, écrit Césaire, a « appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ».

Ce que j’aime aussi chez Genet, c’est qu’il n’éprouve aucun sentiment obséquieux à notre égard. Mais il sait discerner la proposition invisible faite aux Blancs par les militants radicaux de la cause noire, de la cause palestinienne, de la cause du tiers-monde. Il sait que tout indigène qui se dresse contre l’homme blanc lui offre dans le même mouvement la chance de se sauver lui-même. Il devine que derrière la résistance radicale de Malcolm X, il y a son propre salut. Genet le sait et à chaque fois qu’un indigène lui a offert cette opportunité, il l’a saisie. C’est pour cela que d’outre-tombe, Malcolm X aime Genet. Il n’y a qu’entre ces deux hommes que le mot « paix » a un sens. Il a un sens car il est irrigué par l’amour révolutionnaire.

Mais Malcolm X ne peut pas aimer Genet sans avant tout aimer les siens. C’est son legs à tous les non-Blancs du monde. Grâce à lui, je suis une héritière.

D’abord, il faut nous aimer…

Pourquoi j’écris ce livre ? Sans doute pour me faire pardonner mes premières lâchetés de cette chienne de condition indigène. La fois où, lycéenne, en route pour un voyage scolaire à New-York, je demande à mes parents qui m’accompagnent à l’aéroport de rester cachés à la vue des professeurs et camarades de classe parce que « les autres parents n’accompagnent pas leurs enfants ». Bobard à deux balles. J’avais honte d’eux. Ils faisaient trop pauvres et trop immigrés avec leurs têtes d’Arabes alors qu’ils étaient fiers de me voir m’envoler vers le pays de l’Oncle Sam. Ils n’ont pas protesté. Ils se sont cachés et j’ai cru naïvement qu’ils avaient tout avalé. Je ne me rends compte qu’aujourd’hui qu’ils m’ont accompagnée dans le mensonge. Ils l’ont même soutenu sans broncher pour me permettre d’aller plus loin qu’eux. Et puis, avoir honte de soi, chez nous, c’est comme une deuxième peau. « Les Arabes, c’est la dernière race après les crapauds », disait mon père. Une phrase qu’il avait sûrement entendue sur un chantier et qu’il a fait sienne par conviction de colonisé. À l’aéroport, il n’allait pas se dédire. Depuis, il a été emporté par un cancer de l’amiante. Un cancer d’ouvrier. Oui, je dois me faire pardonner de lui.

Pourquoi j’écris ce livre ? Parce que je ne suis pas innocente. Je vis en France. Je vis en Occident. Je suis blanche. Rien ne peut m’absoudre. Je déteste la bonne conscience blanche. Je la maudis. Elle siège à gauche de la droite, au cœur de la social-démocratie. C’est là qu’elle a régné longtemps, épanouie et resplendissante. Aujourd’hui, elle est défraîchie, usée. Ses vieux démons la rattrapent et les masques tombent. Mais elle respire encore. Dieu merci, elle n’a pas réussi à conquérir mon territoire. Je ne cherche aucune échappatoire. Certes, le rendez-vous avec le grand Sud me terrifie mais je me rends. Je ne fuis pas le regard des sans-papiers et ne détourne pas le mien des crève-la-dalle de harragas qui viennent échouer sur nos rives, morts ou vivants. Je préfère cracher le morceau, je suis une criminelle. Mais d’une sophistication extrême. Je n’ai pas de sang sur les mains. Ce serait trop vulgaire. Aucune justice au monde ne me traînera devant les tribunaux. Mon crime, je le sous-traite. Entre mon crime et moi, il y a la bombe. Je suis détentrice du feu nucléaire. Ma bombe menace le monde des métèques et protège mes intérêts. Entre mon crime et moi, il y a d’abord la distance géographique et puis la distance géopolitique. Mais il y a aussi les grandes instances internationales, l’ONU, le FMI, l’OTAN, les multinationales, le système bancaire. Entre mon crime et moi, il y a les instances nationales : la démocratie, l’État de droit, la République, les élections. Entre mon crime et moi, il y a les belles idées : les droits de l’homme, l’universalisme, la liberté, l’humanisme, la laïcité, la mémoire de la Shoah, le féminisme, le marxisme, le tiers-mondisme. Et même les porteurs de valises. Eux, ils sont à la cime de l’héroïsme blanc. Je les respecte pourtant. J’aimerais les respecter plus mais ils sont déjà les otages de la bonne conscience. Les faire-valoir de la gauche blanche. Entre mon crime et moi, il y a le renouveau et les métamorphoses des grandes idées au cas où la « belle âme » viendrait à se périmer : le commerce équitable, l’écologie, le commerce bio. Entre mon crime et moi, il y a la sueur et le salaire de mon père, les allocations familiales, les congés, les droits syndicaux, les vacances scolaires, les colonies de vacances, l’eau chaude, le chauffage, les transports, mon passeport… Je suis séparée de ma victime – et de mon crime – par une distance infranchissable. Cette distance s’étire. Les checks points de l’Europe se sont déplacés vers le sud. Cinquante ans après les indépendances, c’est le Maghreb qui mate ses propres ressortissants et les Noirs d’Afrique. J’allais dire « mes frères africains ». Je n’ose plus maintenant que j’ai avoué mon crime. Adieu Bandung. Il arrive parfois que la distance entre mon crime et moi se rétrécisse. Des bombes explosent dans le métro. Des tours sont percutées par des avions et s’effondrent comme des châteaux de cartes. Les journalistes d’une célèbre rédaction sont décimés. Mais immédiatement, la bonne conscience fait son œuvre. « Nous sommes tous Américains ! », « Nous sommes tous Charlie ». C’est le cri du cœur des démocrates. L’union sacrée. Ils sont tous Américains. Ils sont tous Charlie. Ils sont tous Blancs.

Si j’étais jugée pour mon crime, je ne jouerais pas la vertu offensée. Mais je plaiderais les circonstances atténuantes. Je ne suis pas tout à fait blanche. Je suis blanchie. Je suis là parce que j’ai été vomie par l’Histoire. Je suis là parce que les Blancs étaient chez moi, et qu’ils y sont toujours. Ce que je suis ? Une indigène de la république. Avant tout, je suis une victime. Mon humanité, je l’ai perdue. En 1492 puis de nouveau en 1830*. Et toute ma vie, je la passe à la reconquérir. Toutes les périodes ne sont pas d’égale cruauté à mon égard, mais ma souffrance est infinie. Depuis que j’ai vu sur moi s’abattre la férocité blanche, je sais que plus jamais je ne me retrouverai. Mon intégrité est perdue pour moi-même et pour l’humanité à jamais. Je suis une bâtarde. Je n’ai plus qu’une conscience qui réveille mes souvenirs de 1492. Une mémoire transmise de génération en génération qui résiste à l’industrie du mensonge. Grâce à elle, je sais avec l’assurance de la foi et une joie intense que les « Indiens » étaient « les gentils ». C’est vrai, ma bombe protège mes intérêts d’indigène aristocrate mais en fait, je n’en suis qu’une bénéficiaire accidentelle. Je n’en suis pas la principale destinataire, loin s’en faut, et mes immigrés de parents encore moins. Je suis dans la strate la plus basse des profiteurs. Au-dessus de moi, il y a les profiteurs blancs. Le peuple blanc, propriétaire de la France : prolétaires, fonctionnaires, classes moyennes. Mes oppresseurs. Ils sont les petits actionnaires de la vaste entreprise de spoliation du monde. Au-dessus, il y a la classe des grands possédants, des capitalistes, des grands financiers qui ont su négocier avec les classes subalternes blanches, en échange de leur complicité, une meilleure répartition des richesses du gigantesque hold-up et la participation – très encadrée – au processus de décision politique qu’on appelle fièrement « démocratie ». Mes concitoyens blancs croient à la démocratie. Ils ont intérêt à y croire. C’est pour ça qu’elle est une divinité chez eux. Mais leur conscience est chiffonnée. Elle cherche plus de confort. Dormir en paix c’est essentiel. Et se réveiller fier de son génie propre, c’est encore mieux. L’enfer, c’est les autres. Il fallait inventer l’humanisme et il fut inventé.

Et puis, le Sud, je le connais, j’en suis. Mes parents l’ont transporté avec eux en s’installant en France. Eux y sont restés et moi, il m’a agrippée et ne m’a jamais quittée. Il s’est installé dans ma tête et a juré de ne jamais en sortir. Et même de me torturer. Tant mieux. Sans lui, je ne serais qu’une parvenue. Mais il est là et il m’observe avec ses grands yeux.

Pourquoi j’écris ce livre ?

Parce que je partage l’angoisse de Gramsci : « Le vieux monde se meurt. Le nouveau est long à apparaître et c’est dans ce clair-obscur que surgissent les monstres. » Le monstre fasciste, né des entrailles de la modernité occidentale. Certes, l’Occident n’est plus ce qu’il était. La Chine s’est éveillée. Je ne trouve aucune raison de m’en réjouir mais je suis sûre en revanche que le déclin du squatteur de l’Olympe est une bonne nouvelle pour l’humanité. Pourtant, je le crains terriblement. Lui et sa manie de tendre son bras droit en temps de crise aiguë. Comment va-t-il nous broyer dans ses convulsions ? Pour conjurer ce funeste sort, certains diront que « l’homme africain n’est pas suffisamment rentré dans l’histoire », d’autres que « toutes les civilisations ne se valent pas » ou encore célébreront « l’œuvre positive de la France dans ses colonies ». C’est le chant du cygne. Les mots de Césaire résonnent : « Une civilisation qui justifie la colonisation […] appelle son Hitler, […] son châtiment. »

D’où ma question : qu’offrir aux Blancs en échange de leur déclin et des guerres que celui-ci annonce ? Une seule réponse : la paix. Un seul moyen : l’amour révolutionnaire. Les lignes qui vont suivre ne sont qu’une énième tentative – sûrement désespérée – de susciter cet espoir. En vérité, seule mon effrayante vanité me permet d’y croire. Une vanité que je partage avec Sadri Khiari, un autre doux rêveur, qui a fait cet énoncé : « Parce qu’elle est le partenaire indispensable des indigènes, la gauche est leur adversaire premier 14. »


Il faut en finir.

« Fusillez Sartre ! » Ce ne sont plus les nostalgiques de l’Algérie française qui le proclament. C’est moi, l’indigène.


Houria Bouteldja, membre du PIR

Notes

1. Simone de Beauvoir, La Cérémonie des adieux, suivi d’Entretien avec Jean-Paul Sartre, Paris, Gallimard, 1981.
2. Jean-Paul Sartre, « Préface » à Frantz Fanon, Les Damnés de la terre, Paris, Maspero, 1961 (rééd. La Découverte, 2001).
3. Jean-Paul Sartre, « À propos de Munich », La Cause du peuple/J’accuse, no 29, 15 octobre 1972.
4. Simone de Beauvoir, La Force des choses, Paris, Gallimard, 1972.
5. Message adressé à la Ligue française pour la Palestine le 25 février 1948.
6. « Au procès des amis du Stern : Le problème juif ? Un problème international, déclare Jean-Paul Sartre », Franc-Tireur, 14 février 1948, in Noureddine Lamouchi, Jean-Paul Sartre et le tiers-monde, L’Harmattan, Paris, 1996.
7. « État palestinien » pour dire « Israël » à l’époque.
8. Hillel, 2e série, no 7, juin 1949, reproduit dans Les Écrits de Sartre, Gallimard, p. 212.
9. éditorial « Pour la vérité », Les Temps modernes, no253 bis, juin 67.
10. Josie Fanon, « À propos de Fanon, Sartre, le racisme et les Arabes », El Moujahid, 10 juin 1967.
11. Le Nouvel Observateur, no17, 22 novembre 1975.
12. Entretien avec Jean Genet et Bertrand Poirot-Delpech, réalisé en 1982.
13. Comme le surnomme Bertrand Poirot-Delpech.
14. Sadri Khiari, Pour une politique de la racaille. Immigré-e-s, indigènes, jeunes de banlieue, Paris, Editions Textuel, 2006.


Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 10 Mar 2016 - 11:55


un nouveau texte d'Houria Bouteldja, dans lequel je souligne en gras un passage intressant, où il est question d' « une remise en cause radicale des instruments de l’impérialisme : les Etats-Nations qui toujours choisissent une partie du peuple sur laquelle ils fondent leur légitimité contre les autres composantes de ce même peuple. En France, cela passera d’abord par l’émergence d’une force politique autonome des quartiers et des immigrations post-coloniales. » Cela renvoie aux questionnements du sujet critique de l'État-nation : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique

j'avoue n'avoir pas très bien saisi, au-delà de sa claire définition, « internationalisme domestique », le sens de domestique là-dedans... Le PIR fait preuve d'une réelle inventivité conceptuelle, mais parfois le réel besoin m'en échappe. Bon, peu importe, si ça secoue le cocotier...



Pour un internationalisme domestique

Publié le 8 mars 2016 par Houria Bouteldja

Cette intervention a d’abord été faite lors de la conférence : « Une histoire de l’Europe décoloniale et des peuples sans Etats », 19 et 20 février 2016, université de la Corogne / Espagne, puis le 5 mars 2016, à Barcelone dans le cadre des conférences : « La frontière comme centre. Zones d’être et de non être »


Citation :
Merci aux organisateurs pour cette invitation qui m’honore. J’adresse un salut fraternel à la lutte des peuples sans Etats dont il sera question dans ce colloque.

Je vais vous parler à partir de mon expérience française et plus précisément de mon expérience de militante politique post-coloniale en France. J’appartiens à une organisation décoloniale dont l‘objectif est de construire ce que nous appelons une « majorité décoloniale ». Le PIR a pour ambition de défendre les intérêts d’une communauté de destin qui est issue de l’empire colonial et qui est constituée majoritairement de Maghrébins, de Musulmans, d’Africains sub-sahariens et d’Antillais. Comme l’a dit récemment un politologue connu, Emmanuel Brenner, pseudo de Georges Benssoussan, et auteur d’un livre réactionnaire qui a fait couler beaucoup d’encre, « Les territoires perdus de la république » : ces communautés qui vivent majoritairement dans les banlieues pauvres de France sont un peuple parallèle[1]. Dans la bouche de ce politologue, lorsqu’il dit « émergence d’un nouveau peuple », bien entendu, il sous-entend qu’il y a un là un danger qui menace la nation, qui met en péril la cohésion nationale.

Je voudrais commencer mon propos avec trois anecdotes footballistiques :

1/ La première anecdote, c’est celle du match France/Brésil de 1998. Comme vous vous en souvenez sûrement, la France a gagné la coupe du monde avec Zinédine Zidane à la tête d’une équipe de France très basanée. La France entière a soutenu avec ferveur son «équipe nationale ». Que ce soit les français dits de souche ou les Français d’origine coloniale. Les uns soutenaient la France, les autres soutenaient des joueurs issus des quartiers populaires. C’est-à-dire, des gens qui leur ressemblaient.

2/ La deuxième, c’est le Match France/Algérie de 2002 qui a eu lieu à Paris. L’Algérie perdait ce match. Ce qui s’est passé est inoubliable. Les supporters, en grande partie Français d’origine algérienne, ont envahi le stade et l’ont empêché de se terminer. Pour les jeunes d’origine algérienne qui pourtant sont français, cela constituait une très grande humiliation. Ils ont préféré saboter le match plutôt que de subir l’affront et le déshonneur. Je vous fais remarquer que bien que Français, ils n’étaient pas là pour soutenir l’équipe nationale mais l’équipe algérienne. A l’époque, le gouvernement français s’en est fortement ému, lui qui organisait cette rencontre dans un but de « réconciliation ». Vous connaissez tous le traumatisme de la guerre d’Algérie côté algérien pour le sacrifice humain qu’elle a représentée et côté français pour la perte de ce territoire, qui valait perte de prestige et d’hégémonie. Vous comprendrez comme moi que ce n’est pas un simple match qui allait résoudre un tel contentieux historique, mais les politiques adorent la cosmétique.

3/ La troisième, ce sont les huitièmes de finale de la coupe du monde 2014 qui a opposé l’Algérie à la Russie. Lorsque l’Algérie s’est qualifiée, les rues de Paris ont été envahies par des dizaines de milliers de jeunes et moins jeunes d’origine maghrébine qui ont déferlé de leurs banlieues pour manifester leur joie et leur fierté. Je ne suis pas fan de foot mais je peux vous dire que j’ai participé à la fête. A la suite de cette gigantesque manifestation de soutien explicite à un pays anciennement colonisé, j’ai publié un post facebook dans lequel j’ai écrit : « une nation dans la nation » [2].

Un post que nous pouvons mettre en parallèle avec les mots de Brenner qui a parlé de « l’émergence de deux peuples ». Les deux expressions se ressemblent et pourtant elles ne disent pas la même chose. Les constats sont sensiblement les mêmes mais sont exprimés par deux personnes appartenant à deux sensibilités politiques antagoniques et irréconciliables. Car le premier exprime l’idée que la ségrégation sociale, spatiale, raciale et politique est le produit de la volonté des habitants des quartiers eux-mêmes. Ils auraient des velléités séparatistes. Alors que dans ma bouche, cela signifie bien autre chose : que le tiers-peuple, ségrégué et méprisé, résiste. A la relégation coloniale, il répond par la fierté identitaire.

Vous n’ignorez pas que la France subit depuis quelques années et en particulier depuis 2015, une vague d’attentats criminels qui ont visé les communautés juives, Charlie Hebdo mais aussi des citoyens lambdas comme ce fut le cas le 13 novembre 2015. Les criminels sont pour la plupart issus des quartiers dont je viens de parler. Manuel Valls, ministre de l’intérieur a alors fait une déclaration surprenante : il a dénoncé l’apartheid social dont sont victimes les habitants des quartiers validant ainsi l’idée que le terreau des actes terroristes se trouve dans la détresse sociale. Pour la première fois, au sommet de l’Etat, un ministre en fonction a avoué ce que des générations de militants issus de l’immigration disent depuis des décennies sans jamais se faire entendre.

En effet, cette ségrégation sociale et raciale est inhérente aux choix économiques et politiques de l’Etat français depuis la fin de la deuxième guerre mondiale et l’avènement des indépendances africaines. « Indépendances » comme vous le savez n’a jamais signifié fin de la colonisation. La France, soutenue par le grand parrain américain, tout comme l’Europe, n’a jamais renoncé à son pré carré africain. Le processus de décolonisation n’est donc pas achevé car toute révolution est suivie d’une contre-révolution. Ainsi les révolutions décoloniales ont toutes été suivies d’une contre révolution coloniale. Au PIR, nous pensons que nous vivons ce moment de la contre-révolution coloniale. Je ne vais pas m’étendre là-dessus. Vous savez aussi bien que moi la recolonisation du monde, les deux guerres en Irak, la Lybie, le Mali, le Congo ou la Syrie…

S’il y a un monde colonisé de l’extérieur, il y a un monde colonisé de l’intérieur. C’est ce groupe social et historique que nous appelons, nous, « les indigènes de la république ». Nous existons comme sujets politiques spécifiques, c’est-à-dire à la fois comme français de statut mais aussi comme sujets coloniaux à cause de ce que nous appelons le « pacte racial » de la république, et cela est devenu patent depuis la marche pour l’égalité et contre le racisme de 1983.

Depuis cette marche qui a été déclenchée à cause des crimes policiers, nous n’avons jamais quitté la scène politique. Soit comme acteurs transformant les rapports politiques par nos luttes et nos résistances, soit comme obsessions et enjeux politiques entre les mains des grandes formations au pouvoir. Nous sommes clairement un problème. La France républicaine est certes réputée être une grande lessiveuse. Elle intègre depuis des centaines d’années des vagues d’immigrés qui effectivement ont pris souche et qui sont considérés comme parfaitement français. Avec les populations issues de l’ex-empire colonial, la digestion est très difficile, pour ne pas dire impossible. La république française a même plutôt tendance à nous vomir comme si nous étions un corps inintégrable, définitivement étranger. Effectivement, nous sommes les objets d’une politique paradoxale : la France nous somme de devenir français, c’est-à-dire Blancs, mais en même temps, elle nous le refuse par un tas de dispositifs économiques, politiques et idéologiques.

Sur le terrain des luttes, aucune des revendications des quartiers n’est prise au sérieux : les crimes policiers, le racisme d’Etat sous sa forme islamophobe, négrophobe ou romophobe qui a pour conséquence plus de chômage, plus de discriminations au logement et j’en passe. J’ajoute que si parfois ces questions sont en partie prises en compte dans une partie de la gauche radicale, elles ne sont jamais centrales, voire parfois méprisées par celle-ci. Les conséquences politiques de cet aveuglement sont extrêmement graves.

Vous vous souvenez tous des émeutes de 2005. Pour ma part, je me souviens avoir été frappée par des jeunes émeutiers brandissant leur carte d’identité et affirmant qu’elle ne leur servait à rien. L’abandon des populations fragiles crée ce que Sadri Khiari appelle un « tiers-peuple » qui progressivement commence à constituer un corps social spécifique avec ses propres intérêts à défendre, intérêts qui souvent entrent en conflits avec un autre corps social qui est celui des prolétaires blancs. Le racisme n’est pas une idée abstraite. C’est un système. Le pacte national français est aussi un pacte racial qui défend les privilèges même relatifs du prolétariat blanc. Sauf que les intérêts de ce prolétariat blanc sont aussi menacés non pas par les immigrés et leurs enfants mais par le libéralisme. Hier, la ministre du travail, Myriam El Khomri, a fait une proposition extrêmement dangereuse qui détricote les acquis sociaux de l’après-guerre. C’est sûrement le plus grand coup donné au monde du travail. Inutile aussi de vous rappeler l’épisode grec dans lequel le peuple a tout simplement été sacrifié.

Il n’y a pas de solutions miracles à cette offensive. Pour autant, soyons gramsciens et parions sur l’optimisme de la volonté. Les alternatives existent.

Cela passera nécessairement par un combat radical et sans concession contre l’impérialisme. Un mouvement anti-guerre est en train de naître en France. Le PIR en fait partie. Mais cela passera aussi par une remise en cause radicale des instruments de l’impérialisme : les Etats-Nations qui toujours choisissent une partie du peuple sur laquelle ils fondent leur légitimité contre les autres composantes de ce même peuple. En France, cela passera d’abord par l’émergence d’une force politique autonome des quartiers et des immigrations post-coloniales. Ensuite, par une politique d’alliance. Non seulement avec les plus pauvres et déclassés du prolétariat blanc si, à l’attrait d’un nationalisme de droite, ils préfèrent la lutte contre le libéralisme, mais aussi avec les autres peuples de France, les autres groupes culturels écrasés par plusieurs siècles de jacobinisme forcené et qui résistent. Je pense aux Basques, aux Corses, aux Bretons, aux Alsaciens… Je n’ignore pas bien sûr les contradictions qui structurent les mouvements autonomistes. Je sais qu’ils sont traversés à des degrés divers par deux lignes de fracture indépendantes l’une de l’autre :

indépendantisme/régionalisme, extrême-droite/gauche. Nous ne pouvons pas oublier les récentes ratonades qui ont eu lieu en Corse. Il est évident que dans une perspective de convergence, un mouvement décolonial ne pourra jamais s’allier avec des nationalistes/régionalistes de droite ou d’extrême droite. En revanche, des convergences avec des nationalistes de gauche sont tout à fait envisageables, bien que je préfèrerais parler de « nationalismes décoloniaux », tant ils n’ont rien de commun avec la gauche jacobine et coloniale.

C’est ce type de perspective qu’au PIR nous appelons : « internationalisme domestique »

Houria Bouteldja

[1] http://www.lefigaro.fr/vox/societe/2015/08/14/31003-20150814ARTFIG00248-georges-bensoussan-nous-assistons-a-l-emergence-de-deux-peuples.php?redirect_premium

[2] A ce propos, lire l’excellente analyse de Malik Tahar-Chaouch : http://indigenes-republique.fr/la-coupe-du-monde-football-race-et-politique-2/


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mer 16 Mar 2016 - 17:34


la critique de l'islamophobie, le PIR, Saïd Bouamama, et moi

mise au point

PRADES & Cie a écrit:
Je suis allé voir votre page, Patlotch, et je ne vois pas bien quelle "distance" vous prenez avec le concept d'islamophobie. Saïd Bouamama ne semble pas avoir de difficulté à l'utiliser, et je n'ai pas vu que vous critiquiez son analyse...

Patlotch a écrit:
merci de votre intérêt, vous n'aurez pas bien lu (c'est un peu touffu), ni ce que je ne cesse de répéter ici, entre autres dans des controverses avec Tertre, ou d'autres. J'ai il y a deux ans dit comprendre l'usage politique que faisait le PIR du concept d'islamophobie, tout en considérant que c'était une erreur. Le cas de Bouamama est différent, car il marie cette critique de l'islamophobie avec une position "marxiste", anticolonialiste, anti-impérialiste

je résume et cela vaudra pour ma position actuelle

je pense que ce concept d'islamophobie n'est pas pertinent, parce qu'il porte l'essentialisation, l'assignation à être "musulman" des Arabes, Orientaux, Africains, Indonésiens... comme d'autres l'ont dit, de même que la posture « Pour les musulmans » de Plenel. La critique de l'islamophobie est piégée sur son propre terrain

dans un premier temps, parce qu'on m'accusait d'« apporter une caution à Houria Bouteldja », j'ai précisé que parlant d'Indigènes, à la différence des approches des partis, je parle non du PIR, mais des populations qu'il se propose de représenter politiquement, comme au demeurant Saïd Bouamama et le FUIQP, Front uni des immigrations et quartiers populaires. J'ai critiqué, du FUIQP, l'usage qu'il fait d'auto-organisation, alors qu'il se constitue en parti politique : c'est une contradiction dans les termes. À une réunion de la région parisienne à laquelle j'avais été invité à Ivry, je suis parti en exprimant ce désaccord : il y avait parmi les présents une moitié d'élus à la municipalité communiste : auto-organisation ?

l'ambiguïté subsistant, j'ai forgé le concept de "prolétaires racialisé.e.s", qui me semble mieux à même de rendre compte des facteurs croisés de classe et d'origine ethniques, "raciales" ou religieuses

concernant le PIR, je ne le soutiens pas politiquement, pas plus qu'aucun parti, mais je considère qu'il participe, avec d'autres mouvements décoloniaux en France et dans le monde, d'une dynamique, traversée de contradictions de classe. C'est à cela que je suis attentif, parce que ça bouge, et ça bougera encore

cela rappelé ne signifie pas qu'il n'y a pas un racisme anti-Arabes et plus généralement anti-autres, anti «eux» de la part d'un «nous» qui produit son propre communautarisme, français, européen, occidental... "Arabe", disais-je, est la figure paradigmatique de cet autre, qui peut n'être pas plus arabe que musulman : l'Arabe a remplacé le Nègre, de façon post-raciale, comme le dit Achille Mbembe dans "Critique de la raison nègre". Même en faire un combat antiraciste est désormais réducteur et problématique

islamophobie en rend compte, mais mal, et si j'insiste aujourd'hui, c'est parce que ça s'enlise, on ne sort pas de ce bras de fer, l'anti-islamophobie est une "voie de garage", n'en déplaise à Marc Tertre

alors pour qui ma prise de distance avec islamophobie n'est pas claire, je ne peux rien


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Lun 21 Mar 2016 - 15:39


Raphaël Confiant a écrit:
  Houria BOUTELDJA, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, est une jeune femme brillantissime et courageuse qui vient de publier aux éditions La Fabrique son premier livre "Les Blancs, les Juifs et Nous". Habituée des plateaux-télé où elle refuse de s'incliner devant le machisme "blanc" ou le paternalisme de la Gauche-caviar, elle est désormais une figure de la résistance non pas immigrée, mais indigène de la République. En effet, les immigrés sont venus, à la demande du patronat français, dans les années 50-80, du Maghreb, d'Afrique noire et des Antilles. Ils ont permis la reconstruction de la France d'après-guerre et ont été les soutiers des fameuses "Trente Glorieuses". Sans Mohamed et son marteau-piqueur, Mamadou et son camion-poubelle, Mano et sa 4L des PTT, la France ne se serait jamais redressée aussi rapidement. Ils ont fait des enfants que l'on dit de 2è génération, de 3è génération et maintenant de 4è. Ces enfants n'ont jamais été considérés comme de vrais Français, mais comme des étrangers, voire des envahisseurs qu'il convenait de renvoyer au bled.

  Ce sont les Indigènes au sein de la République.

  Une mince frange d'entre eux a su (à quel prix ? au prix de quels reniements ?) se faufiler par l'ascenseur social et atteindre parfois les plus hauts sommets de l'Etat français, mais pour une Rachida Machin en Louboutin, combien de dizaines de milliers de femmes musulmanes, africaines et antillaises qui, au jour le jour, subissent humiliations, privations de toutes sortes et qui croupissent dans le désespoir. Comment s'étonner après cela que certains de leur garçons finissent par "se radicaliser" comme dit pudiquement le Pouvoir blanc ? Par "Blanc", Houria BOUTELDJA ne se réfère à aucune notion raciale ou biologique. Elle décrit et dénonce un état de fait : depuis au moins 1492, date de la conquête des Amériques, les Européens, qui n'étaient pas plus avancés ni économiquement ni technologiquement que les autres peuples, se sont érigés en "Blancs". A l'époque romaine, à l'époque carolingienne, au Moyen-âge, avant 1492 en tout cas, cette notion était totalement inconnue. Non qu'on ignorât en Europe l'existence de populations à peau sombre mais elles étaient nommées "Ethiopiens" dans la Grèce antique ou "Maures" en Europe occidentale.

  C'est donc l'Européen post-1492 qui a inventé "l'homme blanc". L'homme qui conquiert les autres peuples, qui les domine, les extermine parfois. L'homme qui a commis les trois plus grands crimes des 5 derniers siècles : le génocide des Amérindiens ; l'esclavage des Noirs ; la destruction des Juifs d'Europe. Frantz FANON a expliqué comment nous sommes devenus "les damnés de la terre". Ce que le Parti des Indigènes de la République et Houria BOUTELDJA s'efforcent de faire, c'est de combattre cet "homme blanc", non seulement en chaque Européen, mais aussi en chacun d'entre nous. Le poète RIMBAUD, le dramaturge Jean GENET, le peintre Paul GAUGUIN, le romancier Salvat ETCHARD (en Martinique) et bien d'autres, tout blancs qu'ils fussent biologiquement parlant, ont su tuer l'homme blanc en eux. On aura compris que l'expression "tuer l'homme blanc" ne renvoie aucunement à une quelconque forme de racisme anti-Blanc comme le croient les journalistes incultes, mais bien à l'idée d'éliminer de soi toute propension à la domination de l'Autre, à l'exploitation des plus démunis, à l'arrogance satisfaite, au machisme, à l'homophobie, au mépris de celui qui est différent.

  Pour le dire plus brutalement, le livre de Houria BOUTELDJA et le combat que mène son parti, invitent les Français dit "de souche" à tuer la Marie LE PEN ou le Donald TRUMP qui sommeille en eux à cause de siècles et de siècles d'inculcation de leur pseudo-supériorité. Nous analyserons bientôt de manière plus approfondie l'ouvrage de celle qui est portée par une colère lumineuse comme on peut le voir dans la vidéo ci-après...




débat (?) à suivre ICI

et pour parler, enfin, des choses de la vie, peut-être, parce que chez Médiapart  scratch

NE VOUS BATTEZ PAS : BATTEZ-VOUS !

Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6254
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 24 Mar 2016 - 9:29


rigolons Guénolé

Guénolé VS Bouteldja/Soumahoro dans CSOJ : Les indigènes antiracistes mangent-ils les enfants ?




Publié le 23 mars 2016 par Louisa Yousfi, membre du PIR
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html En ligne
Invité
Invité



MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Mar 19 Avr 2016 - 12:46

Houria Bouteldja : « Allahou akbar ! est pour moi une ouverture sur une autre universalité : celle des damnés de la terre » 8 avril 2016

Rencontre avec Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des indigènes de la République, autour de son livre Les Blancs, les Juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire (La Fabrique, 2016).


Citation :
Votre livre Les Blancs, les Juifs et nous a été l’objet d’une attaque en règle, sur un plateau de télévision, où un « expert » appelé Thomas Guénolé, vous a accusée de racisme, d’antisémitisme et d’homophobie. Que dites-vous de ces attaques ?

Ces attaques engagent la responsabilité morale de leur auteur pas la mienne. Je dis souvent être responsable de ce que je dis et de ce que j’écris, pas de ce que les autres entendent ou feignent d’entendre. Dans le cas de Thomas Guénolé, il semblerait qu’il souffre d’un trouble cognitif profond. Si j’écris par exemple : « J’aime les Schtroumpfs », il entend : « Je hais les Schtroumpfs ». Si j’écris : « Guénolé au goulag », il croit que j’ai un goulag dans le jardin de ma grand-mère et que j’ai le pouvoir de l’y enfermer. De même que lorsque les manifestants contre la loi El Khomry scandent des slogans du genre : « Valls au poteau », il l’interpréterait comme une invitation à faire subir à Valls le supplice de la roue. Pardon, ça c’est un mauvais exemple car, dans ce cas précis, je crois qu’il aurait su comprendre la plaisanterie… Quant à son assimilation des Juifs au sionisme, je ne peux que le plaindre.

Ce que j’en dis de manière plus sérieuse, c’est que ces attaques parlent plus de lui que de moi. D’abord, si j’étais le monstre qu’il décrit, je ne serai plus en liberté. L’apologie du viol dont il m’ a accusé est parfaitement grotesque. Je pense par conséquent, qu’il voulait se tailler une stature d’éditocrate à peu de frais et qu’il s’est saisi d’une opportunité en croyant que j’étais quantité négligeable.

Ma question est la suivante : pourquoi s’est-il autorisé à une telle caricature et à une telle outrance ? Ma réponse est : par mépris. Il n’a pas compris que le PIR [Parti des Indigènes de la République] existe et que j’existe à travers le PIR, que nous avons labouré notre terrain pendant plus de dix ans adossés à une pensée décoloniale puissante et féconde qui est celle de Fanon, de Césaire, de Baldwin et de tant d’autres, qui est celle de notre réalité qui se construit dans la lutte et dans la confrontation et que cette pensée, toute critiquable qu’elle soit ne peut pas être balayée d’un revers de main.


C’est principalement votre recours à la notion de « race sociale » qui vous vaut des accusations de « racisme ». Pouvez-vous expliciter cette expression ?

Les races sociales sont des construits historiques tout comme le genre et la classe. Aucune de ces trois catégories n’est inscrite dans la nature mais elles déterminent toutes les rapports sociaux et surtout elles hiérarchisent l’humanité : il y a de fait des bourgeois et des prolos, des hommes et des femmes, des Blancs et des non-Blancs. Mettre des guillemets pudiques à « race » est juste ridicule sauf si on a plus peur des mots que du racisme et de ses effets sur la vie de millions de gens. Tout le monde (ou presque) comprend : « On ne naît pas femme, on le devient. » Mais, curieusement, personne ne comprend : « On ne naît pas Blanc ou Noir, on le devient. »

C’est pour cette raison qu’on me reproche le titre : Les Blancs, les Juifs et nous. J’entends comme une complainte : mais cachez ce sein que je ne saurais voir ! « Qui sont les Blancs ? » me demandent-on. Je réponds : un club privé dans lequel on me défend d’entrer. D’ailleurs, pour m’en distinguer, alors que je suis blanche de peau, on a inventé le mot « gris ». Ce qualificatif est appliqué aux Maghrébins car, précisément, la couleur dans notre cas n’était pas un critère suffisamment distinctif. Le mot « gris » a d’ailleurs la même fonction (toute proportion gardée) que l’étoile jaune car les Juifs finalement n’étaient pas distinguables à l’œil nu. Sinon, on me dit : « Mais qui est ce ‘nous’ dont vous excluez les Blancs ? » Je réponds invariablement : « C’est le ‘nous’ que vous avez produit en nous excluant de votre ‘nous’. » Quant au mot « Juifs », il est aussi pris dans un tourbillon. Dire « juif », c’est déjà une preuve d’antisémitisme. En fait, ce débat n’est pas du tout innocent. Le roi est nu, je suis juste une personne qui ose le dire.

Les mêmes qui font un blocage sur le titre ignorent royalement le sous-titre du livre sur la politique de l’amour révolutionnaire qui est pourtant une proposition visant à dépasser ces trois catégories. Si je faisais de la psychanalyse de comptoir, je dirais que c’est la preuve de leur attachement à un monde racialisé. Mais je suis sûrement mauvaise langue.


Vous parlez du 11 septembre dans votre livre ainsi que des attentats en Europe. Quel regard portez-vous sur ce « terrorisme », vous qui justement proposez « une politique de l’amour révolutionnaire » ?

Si j’étais cynique, je dirais l’Occident fait la guerre au monde, il tue directement ou indirectement des millions d’humains sur terre mais on s’en fout parce qu’on n’est pas atteint. Or, depuis le 11 septembre et ces dernières années en Europe, les frontières géopolitiques de l’Europe forteresse ne nous protègent plus. Cela implique de nous remettre en cause collectivement. La première évidence est d’arrêter les guerres impérialistes. Les peuples européens dont je suis, doivent, en quelque sorte, divorcer de leurs dirigeants quand ceux-ci sont belliqueux. Daech est un monstre froid né de la guerre en Irak (avant il n’existait pas) qui tue de manière implacable en Europe mais surtout dans les pays musulmans. Il est l’autre visage de l’Occident. La politique de l’amour révolutionnaire est une politique de convergence qui doit commencer par cesser de faire de l’islam l’ennemi absolu car, comme le dit Raphaël Liogier, c’est ainsi qu’on organise le « marketing de Daech ». C’est une politique de l’alliance de tous contre ce monstre à plusieurs têtes que sont l’impérialisme et ses Frankenstein.


La conclusion du livre s’intitule « Allahou akbar ! ». Pourquoi avoir « relégué » à la fin de l’ouvrage la question de l’islam et par conséquent de l’islamophobie, qui détermine pourtant, dans l’époque actuelle, et très immédiatement, l’essentiel du discours raciste dominant ?

D’abord, du point de vue d’un Rrom ou d’un Noir, l’islamophobie n’est pas le racisme principal. Ensuite parce que j’embrasse une séquence historique qui va de 1492 à nos jours. Autant dire que le racisme s’est mille fois métamorphosé pendant cette longue période. Enfin, parce que ce livre n’est pas consacré à l’analyse d’un racisme spécifique, l’islamophobie (ce qui a été fait mille fois), mais à une stratégie de lutte.

En revanche, je ne vois pas le rapport entre l’islamophobie et mon dernier chapitre. « Allahou akbar ! » est pour moi une ouverture sur une autre « universalité » si tant est que ce mot ait un sens, mais pas n’importe laquelle : celle des damnés de la terre (ou du moins une de ses composantes). C’est le référentiel d’un groupe d’un milliard d’âmes que l’Occident a choisi pour camper le rôle de l’altérité radicale et négative. Je voulais qu’on puisse y voir autre chose qu’un référentiel anxiogène : à la fois la reconnaissance d’une altérité qui se tient debout (le musulman est un « nègre fondamental » comme les autres) mais aussi un espace de rencontre car « Allahou akbar » ne signifie qu’une chose : « Dieu est le plus grand » par opposition à nous tous qui sommes tous petits, Blancs ou pas (et dans lequel je vois une égale dignité de tous), voire lilliputiens si l’on en croit certains plateaux télé.


Dans la mesure où les accusations récurrentes de « sexisme » et la revendication soudaine d’un « féminisme » visent principalement à fustiger les musulmans, et eux seuls, votre refus d’envisager l’évidence de l’intersectionnalité ne limite-t-il pas nécessairement votre démonstration ? Vous reconnaissez certes qu’il y a des oppressions croisées (classe, race, genre) mais, à vous lire, on a l’impression que l’intersectionnalité ne peut et ne doit en aucun cas être un mot d’ordre politique. Est-ce à dire qu’une lesbienne noire, par exemple, doit se battre uniquement contre une seule des oppressions qu’elle subit et accepter silencieusement les autres ?

Je n’ai pas abordé ici la sexualité des indigènes mais le regard que je crois être celui des Blancs sur les sexualités indigènes. J’ai déjà dit mille fois que je n’avais rien contre l’intersectionnalité comme outil d’analyse mais que celle-ci ne me paraissait pas être un outil de mobilisation politique. Je ne peux que vous inviter à lire l’analyse que j’en fais sur le site du PIR. J’ajoute que si le PIR disait qu’il ne luttait que contre le racisme – et ce serait son droit – une lesbienne noire ne pourrait que s’en féliciter car agir contre le racisme c’est agir contre l’une de ses oppressions. Mais il se trouve que l’approche décoloniale est plus généreuse que ça et qu’elle intègre les questions de genre, de classe et d’orientations sexuelles mais pas à travers les lunettes de l’universalisme blanc dont elle se méfie. Et comme le PIR confronte la complexité de notre présent et qu’il n’y échappe pas lui-même, j’ai écrit il y a quelques années dans Rue89 :

Citation :
« Par ailleurs, affirmer que ces identités [homosexuelles] ne sont pas universelles ne signifie pas négation de ces identités quand elles se revendiquent de manière assumée. Les identités peuvent se superposer les unes aux autres. On peut parfaitement bien se revendiquer arabe et homosexuel ou lesbienne puisque ces identités sont disponibles en Europe. Ce que je dis, c’est qu’on ne peut pas aller défendre des hommes ou des femmes sur la base de leur homosexualité si celle-ci n’est pas revendiquée par eux comme une identité. Cela pourrait être considéré comme un impérialisme sexuel. C’est pour cela qu’il est impératif de distinguer ‘pratiques et vécus homosexuels’ des ‘identités politiques homosexuelles’ ».


Revenir en haut Aller en bas
 
avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 2 sur 4Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4  Suivant
 Sujets similaires
-
» quel bon couffin pour les premiers mois ?
» Le magnetisme des pierres
» Offre D’emploi avec Action Contre la Faim
» Une "enseignante de Noisy-le-sec" militante du Parti des Indigènes de la République
» vaccin contre la varicelle!!!!

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION :: ENTRÉES THÉMATIQUES : CAPITALISME, MONDE, COLONIALITÉS... LUTTES :: DÉCOLONISER pour des COMMUNISMES pluriversels sans frontières ni classes :: LUTTES et THÉORIES DÉCOLONIALES, féminismes et communismes-
Sauter vers: