PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE

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 avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations

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MessageSujet: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 31 Déc - 14:41

12 mai 2016 : je renomme ce sujet avec HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes : conversation, de façon à l'élargir à d'autres textes et notamment au livre d'Houria Bouteldja Les blancs, les juifs et nous. Vers une politique de l'amour révolutionnaire

il n'y avait pas de sujet spécifique au PIR, pour des raisons qu'il est aisé de comprendre, puisque la pensée décoloniale est dans ce forum présente partout, et les textes du PIR disséminés dans de nombreux sujets. C'est une différence avec le FUIQP et Saïd Bouamama, qui font l'objet d'une entrée particulière : FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos, en raison de positions plus faciles à cerner, d'un rôle différent dans les luttes, et de moindres échos médiatiques

en guise d'avertissement


discussion vs conversation

Gilles Deleuze

Extrait de propos recueilli par Didier Eribon in Le Nouvel Observateur, septembre 1991, à l'occasion de la parution de Qu'est-ce que la philosophie ? , Deleuze/Guattari Source : Deux régimes de fous, Ed. de Minuit, 2003, page 355

Didier Eribon a écrit:
J'ai été frappé par un point de votre livre : le philosophe, dites-vous, ne discute pas. Son activité créatrice ne peut être qu'isolée. C'est une grande rupture avec toutes les représentations traditionnelles. Pensez-vous qu'il ne doit même pas discuter avec ses lecteurs, avec ses amis ?

Gilles Deleuze a écrit:
C'est déjà difficile de comprendre ce que quelqu'un dit. Discuter, c'est un exercice narcissique où chacun fait le beau à son tour : très vite, on ne sait plus de quoi on parle. Ce qui est très difficile, c'est de déterminer le problème auquel telle ou telle proposition répond. Or si l'on comprend le problème posé par quelqu'un, on n'a aucune envie de discuter avec lui : ou bien l'on pose le même problème, ou bien on en pose un autre et on a plutôt envie d'avancer de son côté.

Comment discuter si l'on n'a pas un fonds commun de problèmes, et pourquoi discuter si l'on en a un ? On a toujours les solutions qu'on mérite d'après les problèmes qu'on pose. Les discussions représentent beaucoup de temps perdu pour des problèmes indéterminés. Les conversations, c'est autre chose.

Il faut bien faire la conversation. Mais la moindre conversation est un exercice hautement schizophrénique, qui se passe entre individus ayant un fonds commun, et un grand goût des ellipses et des raccourcis. La conversation est du repos coupé de longs silences, elle peut donner des idées.

Mais la discussion ne fait aucunement partie du travail philosophique. Terreur de la formule « on va discuter un peu ».



Gilles Deleuze, 1925–1995; Félix Guattari, 1930–1992

il peut paraître bizarre d'annoncer une conversation sur un thème et de commencer par un autre. C'est qu'il convient ici de comprendre dans quelle disposition d'esprit nous sommes, Corinne Cerise et moi [Patlotch], dans ces échanges. Je n'ai jamais rencontré Corinne Cerise, je ne sais même pas quelle tête elle a, ni quelle voix :  nous ne nous sommes jamais parlé au téléphone. Nous nous sommes rencontrés par Internet, inscrite qu'elle s'est le 24 octobre à ce forum. Elle avait suivi les débats du milieu de la communisation sur dndf, connaissait mon blog, et par ailleurs, je l'ignorais, était abonnée de longue date au Club Médiapart, mais n'y intervenait quasi pas, se demandant ce que j'étais « allé faire dans cette galère ». Nos échanges de courriels tiennent davantage de la correspondance par lettres, quand "c'était mieux avant"

PS : est-il utile de préciser que l'évocation de Deleuze et Guattari vaut pour l'esprit de la conversation, non le "niveau" de nos échanges, ni un rapport d'intimité ? En théorisation communiste comme je la conçois, c'est-à-dire remettant en cause la prétention des intellectuels de métier, dans la division culturelle capitaliste du travail, à comprendre et dire mieux les choses de la vie que ceux qui les vivent, le "niveau" n'est pas nécessairement le niveau "intellectuel"

tout a commencé comme ça, le 15 décembre, soit le lendemain de la mise en ligne du texte sur le site du PIR, Parti des Indigènes de la République. Je rajoute en italique d'autres éléments repris d'ailleurs. Les propos ne seront pas nécessairement repris chronologiquement, et nous nous réservons de les remanier pour plus de clarté


Patlotch a écrit:
je vous fais une proposition : que nous regardions de plus près le texte de l'intervention d'Houria Bouteldja, la version complète à Montréal. Je l'ai mise là critiques de l'INTERSECTIONNALITÉ "CLASSE-GENRE-RACE"

Race, classe et genre : une nouvelle divinité à trois têtes PIR, 14 décembre 2015

Citation :
Cette intervention a d’abord été lue au 7ème Congrès international des recherches féministes dans la francophonie, à Montréal le 26 août 2015, puis à l’université Paris 8, le 24 novembre 2015 et enfin à l’université du Havre le 30 novembre 2015 dans le cadre du colloque : « Luttes coloniales et décoloniales dans la France d’hier et d ‘aujourd’hui ».

avec ce chapeau : « voici le texte complet de l'intervention qu'Houria Bouteldja. Je ne l'ai pas encore lu de façon serrée, mais il me semble un texte important, à la fois sur le plan théorique et de "stratégie politique", extrêmement riche, dense et synthétique, avec une sincérité et un  souci pragmatique, si j'ose dire de façon provocatrice de tous côtés, quasi "léninistes". Cela ne vaut pas approbation en tout, mais pour pouvoir en dire plus, il va falloir s'y coller sérieusement... »

comme chaque fois qu'elle intervient outre-Atlantique, Houria Bouteldja soigne ce qu'elle dit, et je crois que ce texte vaut la peine de prendre un peu de temps. Il est préférable à mon avis de le lire que de suivre la vidéo, incomplète à Rouen, [ajouté ici : personnellement, j'ai un peu de mal à la suivre en direct ou en audio-visuel, desservie qu'elle est par ses apparences, un ton agressif, le rythme hâché de sa lecture... un peu dommage pour une "porte-parole", mais c'est aussi un choix correspondant à la posture provocatrice du PIR, avec une tendance certaine à se faire plaisir au risque d'être bien mal compris, ce qui n'a pas manqué. L'impression est meilleure en face à face...]


Houria Bouteldja et Saïd Bouamama
photos Patlotch Meeting et Marche de la dignité

si vous en êtes d'accord, nous verrons comment nous pouvons en discuter. Si nous arrivons à quelque chose, j'essaierai de le synthétiser [dans une sorte de dialogue reconstitué comme je l'avais fait virtuellement sur mon blog, mais avec les avantages d'un échange réel]. Nous ne sommes pas obligés d'aller très vite

qu'en pensez-vous, chère Corinne ?


Corinne a écrit:
Oui, bien sûr nous pouvons voir cela ensemble. Avec plaisir.

Je viens de faire une première lecture sur le site du PIR, et mazette ça y va au pas de charge. C'est vrai, ainsi que vous l'indiquez, qu'on trouve là une analyse théorique telle qu'elle fait un peu penser aux interventions de Lénine. Et cette analyse est des plus conséquentes, et éclaire bien le propos du PIR. Et m'éclaire moi-même aussi sur le PIR dont je me méfiais un peu jusqu'à récemment, voyant en ce parti une instrumentalisation potentielle de l'émancipation indigène (l'auto-organisation, tout ça...).

Voici - ci-dessous - après première lecture, les éléments que j'ai relevés, soit parce que c'est nouveau pour moi, soit parce que cela confirme ce que je pensais déjà.

Comment souhaitez-vous procéder pratiquement ?



Patlotch a écrit:
allons-y comme ça, à la bonne franquette, il faudrait que je garde les mails quelque part, pour reconstruire des "dialogues" sur les points qui valent le coup. Les idées sortiront en chemin, on verra bien...



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MessageSujet: Houria Bouteldja   Jeu 31 Déc - 15:00


repris du 21 décembre, pour préciser le but dans lequel nous publions cette 'conversation'


vers une unification de la théorie dite du communisme décolonial




nous allons avancer progressivement vers une unification de la théorisation communiste décoloniale, qui ne se présentera plus comme un croisement entre théorie de la communisation et critique décoloniale

un moment important sera la tentative, en janvier, de formuler une critique, au sens fort, des positions théoriques du PIR en tant qu'elles se réclament de la critique décoloniale. Nous le ferons par la transcription d'échanges entre Corinne Cerise et Patlotch, actuellement en cours de façon privée

le besoin s'en fait sentir, dans la mesure où ma position, relativement au PIR (ou de même avec le FUIQP), souffre sinon d'ambiguïtés, d'incompréhensions entre les niveaux théoriques, stratégiques, et politiques, parce qu'il s'agit de savoir d'où nous parlons, de quoi, et à qui

une telle relation, même indirecte, ne saurait s'établir sur la même base qu'avec des théories ou des théoriciens qui ne prétendent pas, voire se refusent, à toute implication pratique (politique) ou à toute réflexion stratégique sur ce qu'impliquerait de leur part une sortie réelle et assumée du théoricisme, à savoir cesser de prendre une théorie sur le communisme, pour une théorie communiste comme combat de classe, et plus loin encore de faire comme ici, de la théorisation communiste entendant bien entrer en relation effective avec des personnes engagées dans la dynamique décoloniale, et sans pour l'heure qu'on puisse affirmer là une incompatibilité par essence avec le communisme comme mouvement des contradictions du capital

ceci étant posé, je pense qu'on évitera de voir dans la démarche théorisante de ce livre-forum la moindre velléité de construire un syncrétisme entre luttes décoloniales telles qu'elles existent en France aux niveaux théorique, stratégique et politique complexes car concrets, et la théorie de la communisation dont nous ne pouvons plus retenir que quelques éléments fondateurs

de même, parler d'unification de la théorie dite, à défaut d'autre chose de plus parlant, du communisme décolonial, ne signifie nullement une recherche de "convergence", ni d'ailleurs de "divergences", avec la politique du PIR, puisque notre approche ne saurait se prétendre sur le même plan concret ni au même niveau d'effectivité immédiate, d'autant que le terme même de "convergence" est rejeté par le PIR autant que nous rejetons l'idée de "convergence des luttes" à la manière du démocratisme radical

je redonne par conséquent le texte d'Houria Bouteldja sur la base duquel une telle critique peut se faire, parce qu'il traduit un moment jalon de l'expression de ce "parti" pas comme les autres (les "nôtres"), avec de véritables efforts de clarification et de mise à jour des positions théoriques, stratégiques et politiques du PIR, qui sont devenues plus matures et sont en constante évolution. Il faudra articuler ces critiques avec toute la mouvance décoloniale en France, et particulièrement avec les positions de Saïd Bouamama et leur mise en œuvre problématique voire contradictoire par le FUIQP, Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaires

compte tenu du sérieux de nos intentions, il est hors de question d'entrer dans des polémiques subalternes ou manquant de respect à ce qui, au-delà de toutes critiques légitimes et nécessaires, a le mérite d'exister et de fournir une matière des plus riches à la pensée et aux activités communistes de notre temps

voici le texte, il va falloir s'y coller sérieusement...


Race, classe et genre : une nouvelle divinité à trois têtes

Houria Bouteldja, membre du PIR, 14 décembre 2015

Cette intervention a d’abord été lue au 7ème Congrès international des recherches féministes dans la francophonie, à Montréal le 26 août 2015, puis à l’université Paris 8, le 24 novembre 2015 et enfin à l’université du Havre le 30 novembre 2015 dans le cadre du colloque : « Luttes coloniales et décoloniales dans la France d’hier et d ‘aujourd’hui ».



Citation :
Bonjour et merci aux organisatrices pour cette invitation. Et merci à vous tous et toutes d’être là. Je voudrais commencer par quelques précautions d’usage.

La première c’est que je ne suis ni une chercheuse ni une universitaire mais une militante. C’est important de le garder en tête car le monde académique et le monde politique sont deux univers différents et j’ai souvent eu l’occasion de m’apercevoir que les chercheurs espèrent trouver dans le monde militant des prolongements ou des confirmations de leurs postulats, ce qui arrive rarement.

La deuxième, c’est que je vais utiliser des concepts qui vous sont peut-être étrangers mais qui sont des catégories politiques comme « indigène » qu’il ne faut pas prendre au sens étymologique mais au sens historique. Il signifie pour nous « sujet colonial ».

Je vais utiliser également la notion de « champ politique blanc » qui exprime d’un point de vue décolonial l’unité raciale du monde politique blanc malgré son hétérogénéité et malgré le clivage structurel de classe qui est à son fondement.

Je vais utiliser enfin la notion de « Modernité » que nous définissons comme la globalité historique caractérisée par le Capital, la domination coloniale/postcoloniale, l’État moderne et le système éthique hégémonique qui lui sont associés…

Je vais finir par un avertissement. Mon propos pourra peut-être être perçu comme provocateur mais je vous assure qu’il ne l’est pas. Je fais partie d’une organisation politique confrontée à des dilemmes et à des choix parfois cornéliens dans un contexte idéologique français très difficile et dans lequel la pensée politique est policée, bridée et si mes propos semblent provocateurs c’est moins à cause de leur nature qu’à cause de la pauvreté du débat, du renoncement progressif à la confrontation et d’un certain amour du consensus mou. Notre but est de nous donner les moyens théoriques et politiques d’avancer dans un projet de transformation sociale et cet objectif ne tolère ni la pensée molle, ni le compromis, ni la démagogie.

Ainsi, si je faisais partie de cette mouvance radicale blanche ou non blanche qui vient de découvrir l’intersectionalité en France, je commencerais cette intervention par une prière : « Au nom de la classe, du genre et de la race, amen ». Il existe en effet un grand travers de la gauche radicale française qui est qu’elle est de moins en moins politique et de plus en plus religieuse. Elle est guidée par des grands principes et une morale qu’elle croit politiques. Ce qui a pour conséquence que dans les sphères militantes on a plus affaire à des hommes et à des femmes d’église qu’à des militants. Alors avant de rentrer dans le vif du sujet, je voudrais commencer par deux boutades. La première fois que j’ai entendu parler publiquement d’oppressions croisées c’était dans les années 80, j’étais toute petite et c’était par un homme blanc. Il s’appelait Coluche. Et que disait Coluche ? Je cite de mémoire : « Quand on est femmes, noires et handicapées, la vie peut-être très dure ». Quel est l’enseignement que j’en tire : que la conscience des oppressions croisées est à la portée de tous et n’est aveugle que celui qui ne veut voir. Il y a un savoir implicite partagé par tous.

La deuxième boutade, c’est qu’on a coutume de dire que les premières intersectionalistes étaient les féministes noires américaines. Je serais tentée de dire que ce n’est pas vrai et qu’il faut chercher les premiers intersectionalistes chez les colons et les racistes. En effet, ce sont eux les premiers qui ont deviné l’usage qu’ils pouvaient faire des contradictions observées dans les sociétés colonisées. Par exemple, ils ont tout de suite compris comment tirer profit de la différence statutaire entre Juifs et Musulmans en Algérie. De la même manière qu’ils vont tirer profit de l’organisation patriarcale des sociétés du Maghreb. Ils vont utiliser ces contradictions pour en faire des divisions et fractionner le plus possible le corps social entre les Juifs, les Arabes, les Berbères, les hommes et les femmes, les élites et les paysans etc…

Et aujourd’hui, ça continue, les sunnites, les chiites, les homos, les hétéros et j’en passe. Bien sûr, je ne confonds pas l’intersectionalité à usage répressif (que je vais appeler négative) et l’intersectionalité à usage émancipateur (que je vais appeler positive) mais c’est important de l’avoir en tête car ceux qui profitent des divisions aujourd’hui continuent leur action et il est évident qu’ils vont savoir faire usage intelligent de l’intersectionalité positive.

Les raisons de s’intéresser à l’intersectionalité sont diverses. Certaines sont légitimes et justifiées, d’autres ne le sont pas. Je ne suis donc pas ici pour jeter le bébé avec l’eau du bain.

L’usage qui me parait le plus légitime est celui qui consiste pour les victimes d’oppressions multiples à penser et à analyser leur condition. Je pense évidemment à l’usage qu’ont pu en faire les femmes noires américaines pour faire valoir devant la justice qu’elles ne pouvaient pas être traitées comme on traite les Blancs, les Blanches ou les hommes noirs étant donné l’imbrication de leurs oppressions. Je pense également à l’usage théorique qu’en ont fait certaines militantes noires ou chicanas pour fournir des outils de compréhension aux luttes politiques. Je pense en particulier au fameux « race, classe et femmes » d’Angela Davis  qui est un classique. Il y a toute une littérature théorique sur laquelle je ne vais pas m’attarder mais qui est riche, dense et qui informe de manière érudite sur la complexité des rapports de domination. Mis à part ces usages, la plupart des autres me paraissent assez suspects. J’en vois quatre :

– D’abord, il y a l’usage académique blanc du terme qui sert à ouvrir des champs de recherche dans le domaine du savoir et qui sert des carrières, qui sert la promotion de chercheurs, d’intellectuels pour lesquels les victimes sont des objets de recherches et jamais des acteurs politiques et pour lesquels la recherche est une fin en soi même s’ils ne l’avouent pas. Il faut cependant relativiser concernant l’émergence dans le champ universitaire de l’« intersectionalité » qui ne défigure pas encore les vieux murs de l’Université française, encore frileuse sur ces questions, elle qui se remet à peine de la percée de la question du genre.

– Et puis, il y a l’usage académique non blanc du terme. C’est-à-dire, l’usage que vont en faire des chercheurs indigènes au sein du monde universitaire. Un moyen pour transformer le stigmate indigène en distinction, c’est d’associer la race aux autres formes de dominations car ce créneau, marginal au sein de l’université, est initié et défendu par des marxistes, eux-mêmes minoritaires. Comme le propos de ces études est d’évoquer sans cesse « l’invisibilisation » des racisés et de leurs savoirs, les chercheurs non Blancs peuvent jouer sur leur « légitimité » de fait et peuvent concurrencer les Blancs, à condition de ne pas enfreindre l’exercice de la déconstruction ou pour le dire autrement, ne pas faire de politique.

– Il y a un troisième usage de l’intersectionalité, qui est celui qu’en font certains groupes de la gauche radicale blanche qui peuvent être sincères mais qui se transforme souvent en injonctions à articuler.

Dans un article fameux[1], Sadri Khiari, membre du PIR a écrit je cite : Lorsqu’un Blanc de gauche nous demande « Comment articulez-vous races et classes ? », il ne faut pas lui répondre. D’abord, tout simplement, parce que cela ne le regarde pas. Mais surtout, parce que quand il nous pose cette question, il n’exprime pas sa simple curiosité. Il se demande au fond si notre combat est vraiment légitime, c’est-à-dire si, de son point de vue, notre combat renforce le sien ou si, au contraire, il l’affaiblit. Il veut savoir s’il correspond à l’idée qu’il se fait de la lutte pour l’émancipation – généreuse, générale, universelle… S’il considère que ce n’est pas tout à fait le cas alors, pour lui, il ne vaut rien, il peut même lui paraître nuisible. »

– Enfin, il y a un quatrième usage. C’est celui qu’en font certains militants radicaux non blancs, qui vivent dans leur chair les effets des oppressions croisées, mais qui se transforme souvent en posture qui elle-même devient une espèce d’esthétique. Ce que je veux dire, c’est que la cause intersectionaliste défendue est rarement incarnée dans un projet politique qui serait force de proposition à destination des habitants des quartiers. Ainsi, la confrontation réelle et la mise à l’épreuve de la théorie disparaissent derrière l’émergence d’une rhétorique séduisante qui peut être captée par le champ politique blanc, voire même instrumentalisée contre les luttes réalisables et j’insiste sur le mot « réalisables ».

Et là, je vais citer Norman Ajari, un autre militant du PIR :

Norman Ajari, a écrit:
« Dans la France d’aujourd’hui, le chantage à l’intersectionnalité est devenu un instrument de police idéologique qui permet de disqualifier ceux qui ne prêtent pas allégeance à l’agenda politique dominant. Les accusations d’homophobie ou d’antisémitisme, sont les armes de ce combat-là. Force est de reconnaître, aussi désolant que soit ce constat, qu’une part significative du discours intersectionnel français est formellement semblable à l’universalisme républicain. Il cherche à consacrer la supériorité morale de celles et ceux qui le prônent, en les confortant dans l’illusion d’une légitimité sans borne. Articuler à tous propos la classe, la sexualité, le genre et la race, c’est s’assurer d’avoir son mot à dire sur tout, et d’être rarement contredit. Le prêcheur intersectionnel répondra « classe » ou « genre » quand on lui parlera race, et vice versa[2]. »


Pour ma part, je vais vous le dire franchement comme je le pense. L’intersectionalité dans son usage en France, et je dis bien en France car je ne prétends pas généraliser cette analyse, est sûrement un précieux outil d’analyse des oppressions mais sûrement pas un outil politique et encore moins un outil de mobilisation. « Le réel, c’est quand on se cogne », disait Lacan. Je prétends que la théorie intersectionnelle se cogne contre le mur de la réalité. Et je vais tenter de le démontrer :

Pourquoi les injonctions à l’articulation de toutes les oppressions ou la posture esthétique qui consiste à se déclarer intersectionnel sont-elles comme je le prétends apolitiques ? D’abord parce qu’elles sont l’incarnation d’une nouvelle morale, d’un nouvel humanisme mais comme tout humanisme, il est abstrait. Effectivement, elles imposent de ne faire aucune hiérarchie de n’admettre aucune priorité et de tout combattre à la fois. Ce qui suppose que les principaux concernés veulent et peuvent endosser un tel projet, en d’autres termes qu’ils ont les moyens matériels de le faire… Je prétends que c’est impossible. Pour des raisons 1/ de contexte, 2/ de dialectique entre les différentes oppressions, 3/ de stratégie politique.

Prenons les éléments de contexte. J’en vois quatre :

– Il y a d’abord le contexte géopolitique international et ce que nous appelons au PIR la contre-révolution coloniale qui est cet épisode qui a commencé immédiatement après les indépendances et qui prend la forme de la recolonisation du monde sous d’autres formes, qui poursuit son entreprise de prédation, qui spolie et crée les conditions d’une émigration massive. Ce qui pousse l’Europe à renforcer ses appareils répressifs contre les migrants et qui a un impact direct sur la vie des post colonisés puisque ces politiques renforcent le racisme, les contrôles policiers et la suspicion tous azimuts. Donc, un contexte géopolitique qui renforce le racisme dans l’hexagone.

– Il y a la crise économique dont la Grèce est en train de faire les frais et qui renforce la compétition dans le monde du travail entre Blancs et indigènes. Donc un contexte qui exacerbe le racisme et prolétarise encore plus les indigènes.

– Il y a le contexte idéologique général. En Europe, il y a longtemps eu un seul clivage reconnu, le clivage de classe, qui oppose la gauche et la droite, les prolétaires et les bourgeois, les progressistes et les réactionnaires. Cette ligne de clivage, bien que brouillée, est toujours valide mais elle est en pleine mutation. Nous ne sommes plus dans les années 70 où les idées de progrès étaient au zénith et où on disait « faites l’amour pas la guerre » et où la jeunesse a participé à ce qu’on appelle la révolution sexuelle. Pendant les trente ans qui viennent de s’écouler nous avons vécu en Europe le déclin progressif de l’hégémonie de gauche au profit d’une hégémonie de droite. Les élites se sont droitisées mais les peuples aussi. Cela a des répercussions sur les rapports de genre et de sexualité notamment. Exemple : Vous avez pu constater la vitalité avec laquelle la France conservatrice, la France catho, la France de droite s’est mobilisée contre le mariage pour tous.

– Il y a le contexte spécifique des quartiers populaires en France et de la banlieue où vivent la majorité des indigènes d’Afrique noire du Maghreb et des Antilles. Les indigènes n’échappent pas à l’influence de cette nouvelle hégémonie de droite d’autant qu’ils ne sont pas les enfants de mai 68 qui est un héritage blanc ce qui a pour effet qu’on ne peut pas les aborder comme on aborderait des hippies ou des bobos parisiens notamment sur les questions de genre et de sexualité. Les quartiers populaires de France n’ont pas échappé au phénomène de régression politique générale. Pour deux raisons principales :

On a longtemps crié dans les manifs « français, immigré, même patron, même combat » qui est un slogan caduc. Dans la réalité de la lutte, les ouvriers immigrés se sont vite aperçu que les questions liées à l’indépendance de leur pays n’étaient pas la priorité du mouvement ouvrier français et après les indépendances que le racisme n’était pas non plus sa priorité et que les droits des immigrés étaient toujours sacrifiés au bénéfice de la classe des ouvriers blancs. Les immigrés et leurs enfants n’ont jamais été les premiers clients de la gauche blanche. La gauche a toujours agi en fonction de l’intérêt des prolétaires et des classes moyennes blanches et est restée sourde aux revendications principales des post-colonisés depuis trente ans : la revendication de justice face aux crimes policiers, la lutte contre les discriminations au travail et au logement qui prend la forme d’une lutte contre l’islamophobie, la négrophobie et la rromophobie, la reconnaissance de l’histoire coloniale et de la traite transatlantique et enfin la lutte contre le sionisme. C’est ce qui fait dire au PIR que la gauche est blanche et qu’elle fait partie de ce qu’on appelle : le champ politique blanc.

La deuxième raison, c’est que toutes les tentatives d’organisation politique ont systématiquement été pilonnées et tuées dans l’œuf par le pouvoir qu’il soit central ou local. Ce qui a empêché la politisation d’au moins deux générations. Nous en payons le prix aujourd’hui.

A la lumière de ces quatre éléments de contexte, penchons-nous sur la condition des indigènes qui vivent pour la plupart dans des quartiers populaires et sur les interactions entre les différentes oppressions qu’ils subissent.

On nous dit : articulez race, classe, genre et sexualités. On nous concède que l’indigène est, certes, racisé, mais qu’il existe un tas de contradictions dans ce corps social : il y a des riches et des pauvres, des hommes et des femmes, des hétéros et des homos. Ce qui suppose que nous, qui portons un projet politique, nous rendions en banlieue là où il y a la plus grande concentration d’indigènes et que nous endossions un projet articulateur qui assume de défendre ouvertement la lutte des classes, la lutte des races, la lutte féministe contre le sexisme des hommes du quartier et la lutte en faveur des LGBT. Alors là, je dis, objection votre honneur ! J’en ai trois :

1ère objection
: Pour articuler, il faudrait que le corps social indigène dans ses tendances lourdes adhère à un projet « progressiste ». Je prétends que ça n’est pas le cas.

– D’abord, parce que depuis trente ans, on assiste à un glissement progressif de l’opinion indigène vers les « valeurs de droite » et à une défiance de plus en plus forte vis-à-vis de la gauche et de la plupart des « valeurs » qu’elle défend sauf peut-être l’égalité sociale bien que celle-ci soit concurrencée par des formes libérales de réussite sociale.

– Ensuite parce que le racisme et la relégation sociale produisent du conservatisme. Les néoconservateurs français qui vont de Fourest à Le Pen en passant par Finkielkraut, c’est-à-dire de la gauche républicaine à l’extrême droite, pensent que les quartiers sont « réactionnaires », et que l’islam l’est tout autant. Cette idée est combattue par la gauche « islamo-gauchiste » avec cette idée selon laquelle il y aurait autant d’islam qu’il y a de Musulmans, que l’adhésion à l’islam est un choix murement réfléchi, individuel, détaché de toute influence communautaire. Bref, on a ici une vision très libérale de l’islam où nous aurions des individus déracinés de leur histoire et de leur milieu, dotés d’un libre arbitre puissant et libéré de toute forme de déterminisme et d’« aliénation ».

Pour ma part, je n’ai jamais adhéré à cette construction – et je dis bien construction – de cet islam libéral et optionnel dont je pense qu’elle est déterminée

1/ par le besoin de la gauche antiraciste de justifier sa solidarité avec les femmes voilées. Et
2/ par une certaine catégorie de musulmans et de musulmanes en particulier sommés de prouver qu’ils méritent le soutien de la gauche et qui adaptent leur discours en fonction des desiderata de gauche.

Moi, je crois que les formes que prend l’islam dans les banlieues sont effectivement « conservatrices » et je pense que cet islam-là ainsi que l’un de ses principaux symboles, le foulard, sont effectivement des concessions faites au patriarcat indigène. Je m’empresse de dire qu’il n’y a rien de dramatique là-dedans car le compromis permet des améliorations et ouvre même des marges de libertés. Souvent les femmes semblent reculer mais en fait elles prennent leur élan pour mieux sauter. Ainsi les néoconservateurs ont raison sur la forme, mais pas sur le fond. Je m’en explique avec la notion d’espace-temps.

Récemment j’ai donné une interview à une revue de gauche qui s’appelle Vacarme et qui a fait scandale. A une question sur notre rapport au métissage, j’ai répondu que dans un monde où le racisme nous a appris la haine de nous-mêmes, il devenait important d’apprendre à nous aimer et de nous autoriser à nous marier avec quelqu’un de notre communauté plutôt que de chercher une quelconque promotion en nous mariant avec des Blancs, que cette démarche était sûrement considérée comme une régression pour la gauche blanche mais qu’elle était pour nous un grand pas en avant. C’est ça l’espace-temps indigène. La ligne du progrès ne signifie pas grand-chose en milieu colonisé. Ce qui est positif pour les Blancs, ne l’est pas forcément pour nous et vice et versa.

Une anecdote historique pour illustrer ce propos : Dans les années trente, des militantes communistes noires de la section de Harlem demandent d’interdire les mariages interraciaux à l’intérieur du Parti, alors qu’elles-mêmes militent au quotidien pour en finir avec les lois Jim Crow de ségrégation dans la société américaine, dont celle qui interdit aux Noirs d’épouser des Blancs[3]. Les militantes noires en question étaient à la recherche d’une stratégie pour lutter face aux critères de beauté racistes des Blancs qui créaient une féminité supérieure des femmes blanches et faisaient également d’une relation avec une femme blanche un critère de promotion sociale pour un homme noir. Cela a été refusé par les instances du parti mais une des conséquences est quand même qu’une partie des militants communistes noirs de la section ont rompu leurs relations avec des femmes blanches pour être ensuite avec des femmes noires. On a appelé ça sur le ton de la blague un mouvement « back to the race ».

Ce que je veux expliquer c’est que ce mouvement de « repli sur soi » qu’on appelle « communautarisme » et qui a tous les aspects de la « réaction » et du « conservatisme », et qui l’est sous certains aspects, est globalement positif car la communauté, dans un contexte hostile (cf les éléments de contexte) est le premier lieu de la solidarité. Il est évident que cette « régression féconde » qui répond à des besoins matériels et affectifs est précaire et qu’elle ne se fait pas sans conditions. En échange de la protection dans un cadre normatif rigide, la contrepartie c’est effectivement la diminution des libertés. Lors du colloque sur le féminisme islamique, l’une des intervenantes a identifié deux types de musulmanes : celles à faible capitale économique et symbolique qui en priorité cherchent la reconnaissance de leur communauté et qui refusent l’étiquette féministe et celles qui ont un fort capital et qui cherchent la reconnaissance du monde blanc. Pour ce faire, elles adoptent l’identité féministe ce qui est à rapprocher de ce que je disais plus haut concernant les stratégies pour obtenir le soutien de la gauche blanche. Ce que l’intervenante a oublié de dire, c’est que les deux catégories de femmes ne sont pas équivalentes en termes démographiques puisque l’indigénat étant structurellement pauvre, il y a plus de femmes dans la catégorie musulmanes non féministes que dans l’autre. Ce qui a des implications en termes stratégiques puisque la triple oppression conduit à sacrifier dans ce cas l’option féministe et donc à faire le contraire de l’articulation. Quand on prétend comprendre l’articulation race, classe, genre et ses effets, c’est auprès de cette catégorie qu’il faut se tenir. Les intersectionalistes vont avoir tendance à faire le contraire : soutenir celles qui peuvent matériellement se permettre l’articulation parce que vues comme des battantes, des insoumises, des héroïnes[4] au détriment des autres. Ce qui est un comble.

2ème objection : Articuler race et genre, par exemple, suppose de combattre le racisme, le patriarcat en général et le patriarcat indigène en particulier puisque les violences subies par les femmes sont les violences des hommes de leur entourage. Le problème c’est que si le genre féminin indigène est effectivement opprimé par le patriarcat blanc et le patriarcat indigène, le genre masculin indigène est aussi opprimé. Par le patriarcat blanc. Je voudrais signaler ici les travaux sur les masculinités hégémoniques et les masculinités subalternes qui mobilisent les travaux de recherche des chercheurs du sud et qui permettent notamment de ne plus considérer les violences masculines envers les femmes comme l’expression d’une culture locale de la domination masculine, mais plutôt de les penser en relation avec la déstabilisation perpétuelle imposée par l’impérialisme et les réformes néolibérales[5]. Les femmes indigènes ont conscience de tout cela. Elles connaissent très bien l’oppression de leurs hommes et savent aussi le prix qu’elles doivent payer en retour. Dans ce cadre, le premier levier qu’elles vont utiliser, c’est moins le féminisme que l’antiracisme, et ce n’est pas un hasard si depuis trente ans on retrouve les femmes de l’immigration engagées dans les luttes contre le milieu carcéral, contre les crimes policiers. J’ajoute à cela la dialectique de la violence patriarcale qui redouble de puissance à mesure que la virilité des hommes est mise à mal par le colonialisme et le racisme. Je vous disais plus haut que le voile, en plus de ses autres significations, était une « concession » au patriarcat. Je vous précise que c’est une concession calculée, un compromis pour désamorcer le tort qui est fait aux hommes et réduire la pression masculine sur les femmes. Et c’est en cela qu’il faut assumer cette concession plutôt que d’en avoir honte ou de s’inventer un féminisme imaginaire qui relève plus de la rhétorique que de la pratique car ce sont nos conditions d’existences objectives qui déterminent nos choix. J’ajoute au passage que toutes les femmes font des concessions au patriarcat, qu’elles soient voilées ou pas, indigènes ou blanches.

3ème objection : L’articulation suppose qu’en tant que femme indigène et pauvre, je me trouve à équidistance de l’ouvrier blanc, de la femme blanche et de l’homme indigène. Je suis autant éloignée de l’homme indigène que je ne le suis de la femme blanche et de l’ouvrier blanc, ce qui a des conséquences en termes d’alliance stratégique. Avec qui dois-je m’allier de manière prioritaire ? S’il n y a aucune hiérarchie, je n’ai aucune raison de préférer l’alliance avec les hommes indigènes à celle avec les femmes blanches.

Et pourtant, dans la réalité nous choisissons par instinct l’alliance de race. Pourquoi ? La première explication, c’est que le corps social des femmes blanches toutes classes confondues a des privilèges politiques, économiques et symboliques supérieures en moyenne au corps social des hommes indigènes. En France, la plupart de temps, il vaut mieux être une femme blanche qu’un homme indigène. La deuxième explication, elle est donnée par les mobilisations des indigènes depuis trente ans. J’ai mentionné plus haut les crimes policiers, l’islamophobie, la négrophobie, la rromophobie, les luttes mémorielles ainsi que la Palestine. Où sont les femmes de l’immigration depuis trente ans ? Dans ces luttes-là. Le choix est fait et il nous a tous précédés depuis longtemps. Les femmes sont là ou elles ont identifié la cause de leur oppression principale. Back to the race. Je voudrais vous raconter une autre anecdote qui se passe aussi aux Etats-Unis dans les années 30.

Ca concerne la reconfiguration des luttes des femmes noires communistes à la fin des années 40 et durant les années 50. Il s’agit d’un choix tactique/stratégique dans un contexte très particulier où l’anticommunisme faisaient rage : alors que leurs maris étaient en prison ou dans la clandestinité, parce que communistes mais aussi parce que pour l’autodétermination des Noirs, des femmes favorables à l’égalité des droits hommes/femmes, féministes, reprennent des motifs de la rhétorique famillialiste de l’époque pour susciter la solidarité des noirs. Ce n’était pas un alignement idéologique, c’est un choix tactique par défaut dans un contexte de recul où le niveau de répression est tel que même la simple sécurité des hommes qu’elles aiment et qui sont leurs compagnons de lutte n’est pas assurée (sachant que même leurs enfants sont harcelés par le FBI) : ainsi par exemple, Esther Cooper, qui n’avait jamais porté le nom de son mari James Jackson mais qui le porte à partir du moment où il est arrêté et écrit un livre, this is my husband » et fait une tournée de solidarité pour le faire connaître[6].

Tout cela pour dire qu’il n’existe pas une universalité des causes mais que les choix tactiques et stratégiques se font toujours en contexte.


Quelle stratégie ?

La perspective ne peut être que le produit d’une économie politique globale prenant en compte tous ces facteurs. Quelle est-elle ? C’est la perspective décoloniale.

Cette perspective doit pouvoir définir un sujet révolutionnaire, c’est-à-dire le sujet autour duquel se construira le projet de transformation sociale. Si on définit le sujet révolutionnaire à partir de la perspective intersectionaliste, ce sera forcément le plus opprimé des opprimés qui occupera cette fonction. Le sujet sera par exemple la transgenre musulmane et pauvre vivant en lointaine banlieue ou l’homosexuel noir et au chômage. A priori pourquoi pas ? Mais, il y a un grand mais. Cette proposition doit reposer sur l’adhésion du grand nombre ce qui suppose que le « grand nombre » en question, qui ne partage ni la condition spécifique des trans, ni celle des homos, est philanthrope et que par conséquent il serait susceptible par empathie, par amour de son prochain d’adhérer à ce projet. Chacun dans cette salle a parfaitement le droit de parier sur cette option. Ce n’est pas mon cas. Je ne crois pas à cette philanthropie et je ne crois pas à cette générosité, pas plus en milieu blanc qu’en milieu indigène. J’ai une approche très pragmatique et je crois que les gens se mobilisent par intérêt et que par conséquent, il faut trouver comme sujet révolutionnaire le plus grand dénominateur commun. J’ai énoncé plus haut les grands thèmes qui mobilisent les quartiers : les crimes policiers, le racisme sous toutes ses déclinaisons, l’impérialisme et la mémoire. Ces quatre questions mobilisent les quartiers depuis 40 ans. Ce qui signifie qu’elles sont significatives et qu’elles recouvrent une matérialité politique qui fait sens et qu’il faut savoir exploiter. J’ajoute à cela, qu’elles mobilisent toutes à un degré ou à un autre les questions de race, de classe et de genre. Ce que semble ignorer nos détracteurs, c’est que ces sujets ne sont pas des points aveugles : les Indigènes les traitent à partir du paradigme décolonial qui est le leur. Je cite Norman Ajari :


Norman Ajari, a écrit:
« La pensée décoloniale est un effort pour donner à sa vision du monde la profondeur historique nécessaire pour agir et raisonner en se libérant de veilles routines politiques. Elle part de l’hypothèse qu’à partir de 1492, avec la « découverte » puis la conquête de l’Amérique, naît un projet de civilisation européen dont la supériorité intellectuelle, morale et physique du Blanc sera le rouage essentiel. Ce que disent les Indigènes, c’est que c’est à partir de ce paradigme, qui prend en compte le projet de la suprématie blanche sur lequel se fonde la modernité elle-même, que les questions de sexe ou d’économie méritent d’être envisagées pour être pertinentes dans les vies des habitants du Sud global et de leurs diasporas. Ce ne sont pas des pièces rapportées, accumulées en une rassurante concaténation des dominations. Elles s’intègrent dans l’orbite d’une théorie cohérente qui, sans les ignorer, ne cherche plus sa légitimité dans la pratique et la pensée politique européenne[7] ».



Ce que nous voulons dire, c’est qu’à partir de la question de la race, en assumant, cette hiérarchie, la pensée décoloniale propose un récit sur la totalité, sur la globalité qui intègre le genre, la classe, la sexualité mais débarrassé de toute forme d’eurocentrisme, œuvrant pour une remise en question radicale de la modernité qui par l’impérialisme, par le capitalisme, par la constitution des Etats-Nations a largement contribué à la production du triptyque race, classe, genre et qu’on ne peut pas imaginer nous en débarrasser sans penser une alternative à la modernité, sans penser une nouvelle utopie.

Houria Bouteldja, membre du PIR



Notes

[1] Sadri Khiari, Les mystères de l’articulation race/classe

[2] Norman Ajari, La faillite du matérialisme abstrait

[3] Mark Naison, Communists in Harlem during the Depression

[4] Je ne peux pas m’empêcher de penser qu’il y a ici la persistance d’une forme d’orientalisme et de paternalisme quand ce regard est blanc, et d’intégration de cet orientalisme quand le regard est indigène.

[5] Mélanie Gourarier, Gianfranco Rebucini et Florian Vörös, Penser l’hégémonie

[6] Esther Cooper Jackson, This is my husband

[7] Norman Ajari, La faillite du matérialisme abstrait



17 décembre

« s'y coller sérieusement », ce sera prendre le temps, compte tenu de la nature spécifique de ce texte et de l'engagement du PIR tout à la fois sur la base d'une théorisation décoloniale qui évolue, et dans une stratégie politique d'activités concernant une population particulière, et non l'ensemble du prolétariat

fidèle à mon positionnement vis-à-vis de cette population racisée, et aux distances prises depuis janvier 2014 relativement à la démarche du PIR comme parti politique, il s'agira de tenir ensemble ces différents niveaux de compréhension et de critiques

il va falloir attendre, donc... l'année prochaine



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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 31 Déc - 15:27


intermezzo 1

il s'agira non seulement de causer à partir du texte d'Houria Bouteldja, mais en ayant en tête que ce débat est désormais sur la table de la théorie de la communisation, abordé sous cet angle dans le sujet pour une THÉORIE DÉCOLONIALE du COMMUNISME et de la COMMUNISATION : critique de l'Occident et décolonisation des perspectives

vues les difficultés récurrentes à entrer en conversation avec ses partisans - peu importe ici les parts respectives de responsablités, le dialogue est indirect, et c'est d'ailleurs ainsi qu'il aura été le plus fructueux toutes ces dernières années

dndf a lancé le débat après les attentats de novembre, par un texte de Saïd Bouamama, puis la recension d'un livre par le PIR, avec un succès variable mais que je "nous" souhaite réciproquement productif, et nous suivrons ici avec le plus grand intérêt les commentaires sur le blog à pepe

30 décembre

cette fin d'année damnée s'avance comme avec faim de décolonialisme communiste. À preuve la publication par dndf d'une recension par le PIR d'un livre de Satnam Virdee, « Politique des parias. Sur la racialisation de la classe ouvrière anglaise », qui renvoie aussi à une présentation par l'auteur traduite par la revue Période, « Politique des parias. Sur la racialisation de la classe ouvrière anglaise », et déjà signalée


dndf a écrit:
Nous relayons ici un texte de Satnam Virdee, « Politique des parias. Sur la racialisation de la classe ouvrière anglaise » mais dans un premier temps et malgré quelques réserves, nous relayons la recension qui en est faite sur le site du PIR.

Pourquoi relayer ce texte ?

Nous trouvons très intéressant le parti pris d’apporter un complément à l’excellente somme de E.P. Thompson « la formation de la classe ouvrière anglaise » en amenant un point de vue « racialisé » en contrepoint du texte.

En effet, l’articulation classe/genre/race nous parait au coeur des réflexions actuelles dans le milieu de la communisation et nous tenons à signaler ce qui s’y produit de pertinent, à notre avis, comme nous le faisions ici, même s’il nous semble que l’articulation « distinction de genres/distinction de classes » comporte un caractère fondateur du mode de production capitaliste et la distinction de race un caractère plus plus circonstanciel, plus conjoncturel dans l’histoire, ce qui n’enlève rien à l’horreur de l’histoire coloniale.

Il ne s’agit pas ici d’établir de hiérarchie entre les ségrégations mais de risquer une position dans la discussion actuelle. Le Capital moderne se trouve avoir déferlé sur la planète sous sa forme blanche et chrétienne et avoir réussi et écrasé le monde là ou la communauté asiatique, les civilisations de l’Inde ou de l’Egypte antique ont périclité et l’expansion arabo musulmane a été stoppée… Nous sommes preneur d’échanges de positions sur le thème…

Alors, quelle réserves ?

Pour ce qui est du principe de relayer des textes de sites « non proches », nous vous renvoyons aux échanges plus ou moins passionnants qui ont suivi le texte « un monde immonde engendre des actes immondes ».

Reste que dans l’acronyme PIR il y a au moins deux mots qui, pour nous appartiennent au champ lexical de l’ennemi : parti et République.

Ce parti agit dans la sphère politique, c’est à dire dans le champ scientifique du capital, en concurrence avec toutes les idéologies qui se proposent de nous organiser le monde. La notion même de « décolonial » est une interpellation politique de l’Etat, au sens d’un Etat qui fait mal son travail et que le PIR se propose d’amender, même au travers d’une réthorique radicale et violente.

Extraits de la déclaration de principe du PIR

« Le PIR est un parti politique qui agit pour défaire le caractère impérial, colonial et racial de l’Etat français ainsi que tous les mécanismes qui contribuent au sein de la société à reproduire les hiérarchies raciales. »

« Le PIR a pour objectif politique l’avènement d’une majorité politique contrôlant les principaux leviers institutionnels et déterminée à engager les profondes réformes institutionnelles, sociales, économiques et culturelles, nécessaires pour poursuivre le processus décolonial, dans ses différentes dimensions, et combattre les inégalités raciales. »

Reste l’intérêt de textes dont nous voulons partager la connaissance…


je me contenterai de trois remarques :

1) l'acronyme PIR, pour Parti des Indigènes de la République, contient certes parti et République, et j'en ai formulé une critique comparable à dndf, mais les deux ne vont pas sans "indigènes", au sens ironique qui est typique du langage à double-sens que le PIR emprunte à la tradition des "colonisés" et "racisés", que ce soit en Afrique, aux USA, ou dans les banlieues françaises

2) l'affirmation de dndf : « La notion même de « décolonial » est une interpellation politique de l’Etat, au sens d’un Etat qui fait mal son travail et que le PIR se propose d’amender, même au travers d’une réthorique radicale et violente.» est plus que discutable, car très réductrice de la notion de "décolonial"

d'une part il conviendrait, pour éviter tout amalgame, et comme je l'ai souligné plus haut, de distinguer ses variantes idéologiques, d'autre part, de cerner ces usages avec celui, ou ceux, qu'en fait le PIR lui-même, et c'est ce que nous nous proposons, Corinne Cerise et moi, de faire à partir du texte signalé d'Houria Bouteldja, Race, classe et genre : une nouvelle divinité à trois têtes

dans ce texte, Houria Bouteldja écrit :

Citation :
je vais utiliser des concepts qui vous sont peut-être étrangers mais qui sont des catégories politiques comme « indigène » qu’il ne faut pas prendre au sens étymologique mais au sens historique. Il signifie pour nous « sujet colonial ».

Je vais utiliser également la notion de « champ politique blanc » qui exprime d’un point de vue décolonial l’unité raciale du monde politique blanc malgré son hétérogénéité et malgré le clivage structurel de classe qui est à son fondement.

Je vais utiliser enfin la notion de « Modernité » que nous définissons comme la globalité historique caractérisée par le Capital, la domination coloniale/postcoloniale, l’État moderne et le système éthique hégémonique qui lui sont associés…


il est donc faux, même concernant le PIR, d'affirmer que « La notion même de « décolonial » est seulement une interpellation politique de l’Etat, au sens d’un Etat qui fait mal son travail », la suite me posant moins de problème

3) dndf écrit

Citation :
l’articulation classe/genre/race nous parait au cœur des réflexions actuelles dans le milieu de la communisation et nous tenons à signaler ce qui s’y produit de pertinent, à notre avis, comme nous le faisions ici, même s’il nous semble que l’articulation « distinction de genres/distinction de classes » comporte un caractère fondateur du mode de production capitaliste et la distinction de race un caractère plus circonstanciel, plus conjoncturel dans l’histoire, ce qui n’enlève rien à l’horreur de l’histoire coloniale.


je me peux que me réjouir que « l'articulation classe/genre/race » "paraisse" (sic) « au cœur des réflexions actuelles dans le milieu de la communisation », même si je ne l'ai vue nulle part ailleurs sur d'autres blogs de « partisans de la communisation », et sans référence à ce qui est produit ici

je renvoie à ce que j'en ai écrit plus haut dans le paragraphe comment passer de l'articulation classe-race-sexe au communisme féministe et décolonial ?, à savoir que cette "articulation" relève encore d'une approche intersectionnelle, dont j'ai fait la critique comme ne permettant pas l'approche du capital comme « structure à dominante », critique dont on retrouve comme le symétrique dans le même texte d'Houria Bouteldja dont le titre est clairement critique et ironique : « Race, classe et genre : une nouvelle divinité à trois têtes »

la modernité capitaliste occidentale dite "coloniale" ne renvoie pas qu'au seul moment colonialiste proprement dit. Elle est beaucoup plus qu'une domination d'État, mais engage bien sûr l'économie politique du capital, et par conséquent son idéologie, sa culture, son mode de connaissances, au point que la pensée décoloniale propose un bouleversement épistémologique. Voir Ramón Grosfoguel, Transmodernité, pensée-frontalière et colonialité globale. Les Implications des altérités épistémiques dans la redéfinition du capitalisme global

autrement dit, le milieu théorique de la communisation ne s'en sortira pas en bricolant comme j'ai tenté de le faire un temps l'intersectionnalité classe/race/genre pour tenter d'en structurer les articulations de façon satisfaisante. La pensée décoloniale, à voir sous quelles conditions communistes, est plus ample et plus souple car elle évite toute approche structuraliste sans interdire la dialectique complexe des contradictions et dépassements à produire

je ne reviens pas ici sur le passage

dndf a écrit:
« l’articulation « distinction de genres/distinction de classes » comporte un caractère fondateur du mode de production capitaliste et la distinction de race un caractère plus circonstanciel, plus conjoncturel dans l’histoire, ce qui n’enlève rien à l’horreur de l’histoire coloniale.»


j'attendrai que dndf produise quelque chose de plus étayé sur « le caractère plus circonstanciel, plus conjoncturel [de] la distinction de race », comme si le capitalisme avait pu être autre chose qu'il n'a été historiquement dans la conjoncture historique concrète; pourquoi pas, mais l'histoire réelle ne se refait pas, à moins que Théorie Communiste n'envisage de l'écrire comme il l'a fait de celle de l'ultragauche : pour aboutir à un révisionnisme historique de plus ?

le besoin de construire les races n'est pas lié intrinsèquement aux conquêtes coloniales elles-mêmes, mais à la suite du commerce triangulaire et une fois les esclaves arrivés aux Amériques. En substance, le négrier n'est pas raciste a priori, il n'a pas envie de tuer son nègre car il doit le vendre. Le besoin de « distinction de race » (cad, pour appeler un chat un chat, l'invention des Noirs par des Blancs) n'intervient en masse qu'une fois l'esclavage établi pour la plantation, prémisse de l'usine capitaliste...

j'ai déjà fait cette remarque à propos d'une intervention de pepe sur dndf il y a un à deux ans. Voir la 'race' pour l'esclavage, construction historico-sociale par et pour le capitalisme

comme disait Marx « Le Nègre est un Nègre, mais c'est de par sa position sociale qu'il devient un esclave », mais s'il n'y a pas eu (ou fort peu) d'esclaves blancs dans la période pré-capitaliste, c'est bien que "la race noire" est devenue un marqueur permettant en retour une distinction sociale, autrement dit l'invention des « races sociales », notion que remettent en cause comme étant "racialisante", "essentialiste" voire "raciste", les so called marxistes qui ont fait du PIR leur cible favorite...

Marx parlait de « la race des travailleurs », que l'on peut retrouver chez Mbembe dans les « Nègres du monde », de toutes couleurs de peau, et le concept que j'ai forgé de « prolétaires racialisés » va encore dans le même sens

Achille Mbembe a écrit:
Une humanité pour laquelle la grande tragédie, c’est de ne même plus pouvoir être exploitée. Alors qu’au XIXe siècle, la pensée de l’émancipation reposait sur l’idée de la sortie de l’aliénation, la réalité qui s’impose aujourd’hui est celle de la quête de l’auto-aliénation. Les pauvres cherchent à se vendre là où, autrefois, ils étaient vendus.

Et c’est ce retournement du mécanisme d’exploitation qui conduit à considérer que la condition nègre ne renvoie plus nécessairement à une affaire de couleur. Le nègre est devenu post-racial, il s’identifie à une nouvelle catégorie de gens qui ne sont même plus exploitables et qui sont, par conséquent, laissés à l’abandon.


bref, ce qu'il faut retenir, c'est que le concept de "race" en tant que « colored people » n'est pas pertinent pour théoriser les "articulations" en cause, et que le problème n'ai pas vraiment d'articuler (Théorie Communiste n'aime pas les "articulations" mais...), et il faut remarquer à cet égard que les Rroms ou autres migrants, partie prenante d'actions avec le PIR (certains en sont membres), comme la Marche de la dignité, ne sont pas moins blancs de peau que "la race blanche" de Nadine Morano et de Gaulle. Poil à la... ligne de couleur



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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 31 Déc - 15:42


intermezzo 2

une faute et une erreur théoriques et stratégiques,
un petit pas franchi vers un grand

nouvelle synthèse



parmi les « réserves » (indiennes ?) que dndf énonce relativement à la recension par le PIR du livre de Satnam Virdee, j'ai relevé celle-ci :


dndf a écrit:
La notion même de « décolonial » est une interpellation politique de l’Etat, au sens d’un Etat qui fait mal son travail et que le PIR se propose d’amender, même au travers d’une réthorique radicale et violente.


1) j'ai montré en quoi cette appréciation était réductrice de la pensée décoloniale, y compris telle que vu par le PIR, tout en étant d'accord : le PIR met la critique décoloniale au service d'une stratégie politique, au demeurant exprimée ici ou là de façon contradictoire et évolutive. C'est une critique que j'ai faite et précisée depuis que j'ai parlé du PIR en réponse au reproche d'« apporter une caution intellectuelle à Houria Bouteldja »* (voir 'la question indigène' et la 'communisation' : vous avez dit 'rouges bruns' ? bizarre, bizarre... )

dndf, à propos de l'éditorial d'Endnotes3 : la contradiction et son double #24

nono a écrit:
13/01/2014 à 00:21
Tu n’ignores sans doute pas qu’Houria Bouteldja a tenu plusieurs fois des propos ambigus et orduriers, notamment sur le sionisme ou encore à propos de « l’affaire Merah » ; qu’elle et ses acolytes du PIR soutiennent les antisémites du Hamas … La citer en référence dans tes ébauches ne te pose aucun problème de conscience ? N’est-ce pas en faire une « caution intellectuelle » dont on pourrait fort bien se passer au même titre qu’Eric Hazan antérieurement cité ici et, plus globalement, que toute cette clique post-moderne légitimant bien des phénomènes réactionnaires (sacré, religions, famille…) ?



2) par delà cet aspect qui concerne la critique que l'on peut faire du PIR et de son utilisation de la pensée décoloniale, il s'agit de comprendre pourquoi et comment dndf, dans la ligne générale de Théorie communiste, procède de manière à réduire le contenu de celle-ci à une version idéologique, en quelque sorte nécessairement étatiste, lui permettant de régler le problème avant même de l'avoir mis en chantier, et de ne pas interroger sa propre méthodologie, parce qu'évidemment, tirer ce fil, ce serait défaire une bonne partie de la pelote du corpus non tempéré de Théorie Communiste

voulant comme prendre un raccourci vers la fin (« nous sommes allés vite en besogne » reconnaissait RS il y a deux ans en quittant Sic), TC a oublié que toute pensée révolutionnaire se construit d'abord par les marges, en prenant des chemins de traverse qui ne relèvent pas tous du rationnalisme, comme opposant théorie savante et poétique au sens fort * sans hésiter à s'y promener de façon oiseuse, comme dit Schelle (voir plus bas, L'Art de se promener, livre dont j'ai usé à propos de l'envie jalouse qui anime parfois les chercheurs de toutes disciplines)

l'étatisme comme inhérent aux luttes anti-coloniales, vrai dans la période explicitement dite des luttes "décoloniales", c'est le même argument que retient Bernard Lyon, dans « Nous ne sommes pas "anti" », Meeting 25 mai 2005 (15 jours après la fondation du MIR-PIR), pour discréditer toutes luttes se réclamant de l'anti-colonialisme, de l'anti-impérialisme, de l'anti-racisme, de l'anti-fascisme, de l'anti-sionisme et même de l'anti-capitalisme :

Bernard Lyon a écrit:
l’anticolonialisme, idéologie alliant le socialisme et le nationalisme dans le cadre du monde tripartite de la guerre froide. Cette idéologie structurante des biens nommés fronts de libération nationale mettait les luttes des prolétaires colonisés et celles des éléments bourgeois locaux subsistants sous la direction politique et militaire de couches bureaucratiques autochtones produites par les administrations coloniales. L’anticolonialisme ou l’anti-impérialisme était aussi le cadre de l’alliance de ces bureaucraties démocratiques-révolutionnaires avec le camp socialiste. Ces idéologies ont donc toujours fonctionné comme idéologie d’État (existant ou se constituant) dans le cadre de confrontations et de guerres, mondiale ou locales, entre les pôles d’accumulation capitaliste.


c'est une position qui ne tient pas la route si l'on se réfère aux textes définissant la pensée décoloniale actuelle, y compris ceux du PIR, et qui renvoie à la critique radicale de la modernité, y compris sur le plan épistémologique

ajout 30 décembre : quand dndf précise, en gras


dndf a écrit:
« il nous semble que l’articulation « distinction de genres/distinction de classes » comporte un caractère fondateur du mode de production capitaliste et la distinction de race un caractère plus plus circonstanciel, plus conjoncturel dans l’histoire, ce qui n’enlève rien à l’horreur de l’histoire coloniale. »


c'est un lieu commun qui ne pose aucun problème à personne ni à gauche ni à droite, une clause de style qui évite de parler de la continuité du "colonialisme" dans ses évolutions et ruptures historiques. Le colonialisme serait un moment de l'histoire, la page plus ou moins lue, mais bonne à tourner, et le moyen de le faire est de lire la pensée décoloniale de façon réductrice, en faisant mine de penser que le PIR serait assez bête pour utiliser le terme d'Indigène dans le sens historique qu'il avait in situ pour les colons dans les colonies. Autant dire que discuter sur cette base des positions décoloniales du PIR, où avec ceux qui les interprètent comme ça, n'a aucun intérêt, et c'est pourquoi Roland Simon peut bien dire sa porte ouverte, nous n'entrerons pas dans ce jeu de dupe, serait tout sauf une conversation[/i]


C'est en ce sens que j'ai ouvert le sujet LA LOGIQUE COLONIALE d'hier à aujourd'hui

on se demande, au fond, si les prolétaires de ces pays n'ont pas eu tort de se battre contre les occupants colonialistes, comme les résistants en France contre les nazis, puisque pour le prolétariat, ils n'y aurait pas eu de différence ("défaitisme révolutionnaire", etc.), et l'adversaire de classe - colonialiste et impérialisme comme moment de la globalisation capitaliste- ressort comme épargné de ces critiques on ne peut plus ultra-gauchistes, maximalistes et qu'il est difficile de ne pas considérer comme attentistes, ce dont Bernard Lyon se défend

ajout 31 du décembre : comme ce milieu s'épargne (parce qu'il en est épargné socialement ?), de faire au quotidien des luttes la critique concrète de l'exploitation et des dominations, c'est comme s'il déléguait aux démocrates radicaux le soin de le faire, pour dire qu'ils le font mal, ce qui est vrai, mais qui peut le faire bien, sinon des communistes conséquents ? Autrement dit, leur critiques apparaissent toutes portées non contre l'ennemi, le capital et l'État, mais contre ceux qui se coltinent, même mal, de mener concrètement leurs combats "anticapitalistes". C'est ce qui donne à la posture théorique post-ultragauche en général le charme d'une indéniable pureté - jamais pris les mains dans le cambouis -, mais surtout ce côté mouche du coche assez insupportable et d'aucun secours, même théorique, pour tous ceux qui s'y collent dans la vraie vie

c'est déjà dans cette posture bordiguiste, anti-démocratique primaire, que Gilles Dauvé s'est pris les pieds dans le tapis du négationnisme avec l'affaire de la Vieille Taupe, et tout se passerait come s'il fallait recommencer, cette fois remplaçant les Juifs par les Arabes et autre "Indigènes, bien entendu pour ces gens-là non-Juifs ?

c'est donc en toute connaissance de cause de ce parallélisme osé, et provocateur pour en causer, que j'ai créé le sous-forum : l'eurocentrisme est un négationnisme

en somme, pour TC, toute l'histoire de la domination occidentale impérialiste et capitaliste serait orientée vers sa fin : la communisation abolition du capital et de l'État, et d'ici là, c'est comme s'il fallait attendre la « conjoncture » en ne retenant que les luttes présentant un «écart», non dans le moment présent « tel quel », soit tel qu'il se présente dans le cours quotidien de « l'implication réciproque capital-prolétariat », mais écart modélisé sur ce qu'il devrait être dans la conjoncture finale de la communisation

il est bien sûr impossible qu'il en aille ainsi, de façon aussi déterministe, comme si les conditions (circonstances) de la conjoncture communisatrice étaient là, latentes, ne demander qu'à s'exprimer dans les seules « luttes théoriciennes » qui « annonceraient » le futur déclenchement simultané « immédiat » des hostilités à l'échelle mondiale...

par conséquent, je vois, dans cette critique de la « notion même de "décolonial" », unifiée pour la démonstration de dndf-TC, une faute et une erreur théorique :

- la faute est l'amalgame réducteur de toute la diversité des idées et activités décoloniales;

- l'erreur théorique est celle que j'ai déjà pointée concernant la méthode de Théorie Communiste : observer les luttes en projetant sur elles les critères définis pour la future révolution, tout en disant qu'elle ne peut pas se déclencher immédiatement par des activités militantes (c'est la controverse entre RS et Léon de Mattis à la fin de Meeting et dans Sic)

autrement dit, c'est une vision auto-contradictoire des processus historiques, qui ne peut rien répondre à la question qu'elle pose à quoi tout se rapporterait :

Théorie Communiste, qui sommes-nous ?
Citation :
La question théorique centrale devient alors : comment le prolétariat agissant strictement en tant que classe de ce mode de production, dans sa contradiction avec le capital à l’intérieur du mode de production capitaliste, peut-il abolir les classes, donc lui-même, c’est-à-dire produire le communisme ?


pour répondre à cette question, qui n'est pas fausse en elle-même, il fallait produire une conception des contradictions présentes dans les luttes - entre dynamique et limites - qui permette de théoriser de plein pied en temps réel et présent, au lieu de s'auto-ligoter dans le déterminisme conceptuel croyant que le présent annonce dans ses formes un hypothétique futur

cette conception, c'est la notion de dépassement à produire des contradictions présentes concrètes sur une multitudes de critères dans lesquels la question des identités est majeure, à condition de ne pas prétendre en dire tout comme étant communautariste et essentialisantes, ce qui revient à en figer les possibles évolutions, alors que personne ne peut prédire ce qu'elles produiront dans la crise

sous le couvert de la dialectique subtile de TC, en vérité structuralo-mécaniciste, opposant "Révolution à titre humain" (Temps critiques) et "Révolution à titre strictement prolétarien" (Théorie communiste et grosso-modo tout le courant théorique de la communisation), c'est au même rejet d'une dialectique des contradictions prenant en compte le mouvement réel que nous avons assisté depuis que les deux TC s'opposent sur cette question de l'humanisme théorique, opposition que j'ai proposé de dépasser en suggérant d'introduire, au-delà de Marx et Camatte, plus loin que la Gemeinwesen comme "communauté humaine", l'idée d'une "communauté du vivant", qui permet du même coup d'intégrer la critique écologiste radicale comme partie prenante de la pensée communiste révolutionnaire (voir ÉCOLOGIE : ACTIVISME ou RÉVOLUTION pour la COMMUNAUTÉ du VIVANT ?

une nouvelle peu stimulante et peu nouvelle, c'est que TC-dndf semble pris dans l'impossibilité d'affronter les contradictions internes de sa théorie : la communisation interviendrait sans rupture de continuité ni « transcroissance des luttes revendicatives », véritable rupture comme « dépassement produit » des luttes actuelles, mais d'ici là, on ne pourrait qu'observer des écarts sur la base du modèle terminal dans lequel tout le monde descend du train de l'enfer capitaliste

l'excellente nouvelle, c'est que dndf s'ouvre à « des textes de sites "non proches" », comme celui de Saïd Bouamama du 15 novembre, et là jusqu'à publier un texte du PIR, ce qui paraissait impensable il y a seulement quelques mois, puisque le faire supposait d'affronter un déluge de critiques du genre qu'ont montré « les échanges plus ou moins passionnants » évoqués par dndf *
* voir le sujet THÉORIE de la COMMUNISATION et CRITIQUE DÉCOLONIALE : tresser sans stress ni strass

c'est le genre de clivage que je n'ai cessé de souhaiter et promouvoir en solitaire depuis deux ans, explicitement posé en janvier 2015 comme nécessité d'une rupture au sein de la théorie de la communisation : Communisation 2015 : ruptures communiste et décoloniale dans la théorie de la révolution

sans que cela soit reconnu, mais peu importe, nous y voilà : un petit pas a été franchi chez les « partisans de la communisation », un grand pas vers la reconnaissance du concept de communisme décolonial comme incontournable dans la conjoncture présente, sans attendre la fin


nous y sommes

il sera donc "passionnant" de suivre comment TC-dndf va se sortir de cette contradiction interne et propre à sa ligne générale et à sa méthode. En effet il eût été impensable, il y a deux à trois ans, que d'une façon ou d'une autre, la "race" soit posée sur la table de la communisation, comme le demandaient les camarades anglo-saxons anglais.e.s, états-unienne.s et canadien.ne.s, avec cette fin de non recevoir de Bernard Lyon dans son texte de 2012, Utérus versus Mélanine :

BL a écrit:
Genre et classe sont essentiellement liés, les races non, et cela nous devons l’affirmer de façon très nette, voire polémique parce que l’intégration de l’abolition des genres comme élément inséparable de l’abolition des classes dans la communisation est dévalué, secondarisé par la mise de question des races au niveau de celle du genre.


c'est en répondant entre autres à ce texte que j'ai abouti en janvier 2014 à la communisation comme abolition du racialisme + hic salta ou franchir le pas, TC théorie blanche occidentale, depuis auto-critiqué en ce qu'il retenait encore pour valide une forme d'intersectionnalité classe/genre/race à dominante de classe. Je n'étais moi-même qu'au milieu du gué théorique où il me semble que TC et dndf commencent à se poser sérieusement des questions, des questions que Patlotch le narcissique se posait il y a deux ans, et auxquelles il lui semble avoir répondu par la reconceptualisation d'une théorie de la communisation prenant en compte le rapport classe-race, médié par le genre, reconceptualisation qui débouche sur un changement de paradigme critique, ici nommé communisme décolonial

si dndf et TC se mettent à faire du Patlotch comme Monsieur Jourdain de la prose, sans le savoir tout en le sachant ne pouvant pas le dire sans avaler leur chapeau d'amour propre, c'est que les choses seraient bien plus avancées que ne le laisse entendre dans sa petite rage envieuse le maître de Cavaillon


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 31 Déc - 16:38


intermezzo 3

la poétique décoloniale comme déconstruction de la modernité capitaliste

Gilles Deleuze a écrit:
« Chaque philosophe doit conquérir sa manière de parler des sciences et des arts, comme d'établir des alliances avec eux. C'est très difficile, parce que a philosophie ne peut prétendre évidemment à la moindre supériorité, mais ne crée er n'expose ses propres concepts qu'en rapport avec ce qu'ils peuvent saisir des fonctions spécifiques et des constructions artistiques.

Un concept philosophique ne se confond jamais avec une fonction scientifique ou une construction artistique, mais se trouve en affinité avec eux, dans tel domaine de science et de style d'art. Le contenu scientifique ou artistique d'une philosophie peut-être très élémentaire, puisqu'elle n'a pas à faire avancer l'art ou la science, mais elle ne peut elle-même avancer qu'en formant les concepts proprement philosophiques de telle fonction ou de telle construction mêmes élémentaires.

La philosophie ne peut se faire indépendamment de la science ni de l'art. [...] L'art, la science et la philosophie nous semblent dans des rapports mouvants où chacun doit répondre à l'autre, mais par ses propres moyens.»

Préface à l'édition américaine de Différence et répétition, 1994. texte daté de 1986. In Deleuze, Deux régimes de fous, Minuit, 281 et 282


je préfère ne pas appeler philosophie, ni d'ailleurs théorie, ce qui relève ici d'une théorisation non intellectuellement séparée. Le problème du philosophe, du penseur ou du théoricien, c'est dans la plupart des cas, un rapport extérieur à la science et plus encore à l'art. Ces rapports sont chez moi inversés, dans la mesure où, bien que de formation mathématique et technique d'ingénieur, je n'ai pas atteint le niveau qu'on acquiert professionnellement en en faisant son métier. Par contre, j'ai eu une pratique de l'art suffisante pour savoir ce qu'elle est de l'intérieur, en musique, en peinture, en poésie. Il en résulte qu'il m'est impossible de penser la théorisation indépendamment de mes expériences de création artistique. Cela ne rend certes pas aisé de me suivre

quant au rapport aux sciences, c'est-à-dire largement pour ce qui nous concerne aux sciences sociales et du vivant, comme disait Meschonnic, « Toute la connaissance est chez les autres », et l'on peut, moyennant quelques efforts, acquérir le niveau élémentaire suffisant pour en intégrer ce qui est nécessaire à la pensée théorique. Comme l'écrit Deleuze : « Le contenu scientifique ou artistique d'une philosophie peut-être très élémentaire, puisqu'elle n'a pas à faire avancer l'art ou la science, mais elle ne peut elle-même avancer qu'en formant les concepts proprement philosophiques de telle fonction ou de telle construction mêmes élémentaires.»

les apports de l'art à la théorisation communiste sont abordés dans la catégorie RÉVOLUTION de la POÉTIQUE et POÉTIQUE de la RÉVOLUTION de Guy Debord à Patlotch... poésie, littérature, peinture, jazz, rap..., qui est pour moi incontournable, et dont je conçois qu'elle soit le plus difficile à admettre, puisque la poésie, pour beaucoup, c'est le sentiment, la subjectivité donc le subjectivisme, l'humanisme « fleur bleue », bref, quelque chose de pas très sérieux, trop peu rigoureux au regard de la pensée logique et rationnelle que serait la philosophie, ou la théorie : ses concepts serait supérieurs, voilà ce que Deleuze remet en cause

concernant la pensée décoloniale, il est à mon sens impossible de la saisir sans les "arts", c'est-à-dire la poétique, qui ont toujours fonctionnellement accompagné la vie dans les civilisations non occidentales. Bien sûr il en fut ainsi dans celles-ci mais bien vite la création artistique est devenue une spécialité sociale savante et séparée, marchandisée, absorbée par la "culture", les loisirs, le Spectacle, bref, une séparation de l'art et de la vie, construisant socialement la figure de l'artiste, qu'il appartiendra à la révolution communiste de dissoudre dans les nouvelles activités et rapports humains inter-individuels et collectifs, comme l'a bien pressenti Marx

les luttes et la pensée décoloniale tendent à remettre en cause cette séparation des arts, de la vie et de la pensée, et c'est pourquoi l'on trouve nombre d'artistes de toutes disciplines qui furent ou sont aussi de grands penseurs engagés dans les luttes de leurs communautés exploités, opprimées, dominées : quant aux rapports avec la lutte de classe et le mouvement communiste, c'est assez difficile à démêler, et c'est un objectif de ce sujet que d'avancer plus clairement sur ce terrain piégé de partout de mines personnelles qui ne se connaissent pas comme identitaires

ce qu'il convient de retenir à ce stade, raison de cet intermezzo qui paraît hors sujet : ce qu'écrit Gilles Deleuze pour les rapports de la philosophie, de l'art et de la science, n'est à mon sens qu'une très forte intuition de cette déconstruction de leur séparation dans la modernité occidentale, déconstruction qu'auront tenté les avant-gardes artistiques du 20ème siècle, jusqu'aux limites où les situationnistes auront voulu renverser l'art dans la vie quotidienne. Selon moi, ces limites sont liées chez ces "révolutionnaires artistiques" plus ou moins liés aux "révolutionnaires communistes", à l'impossibilité de déconstruire de l'intérieur l'héritage de la modernité occidentale, et la figure artiste que ne dépassera pas Debord, mettant la révolution au service de la poésie(Vincent Kaufmann 2001). Devenu inutile à la pensée communiste après la dissolution de l'Internationale situationniste en 1972, Debord peut être gallimardisé. Roland Simon l'a bien vu sous l'angle de la théorie communiste dans le chapitre consacré à l'IS de L'histoire critique de l'ultragauche), mais il a pour moi raté la dimension poétique de la chose. Voir UN RENVERSEMENT POÉTIQUE et RÉVOLUTIONNAIRE de Guy Debord à... Patlotch...

pour aller plus loin, il fallait, si j'ose dire, le choc des civilisations, la crise d'identité de « l'Homme » occidental dans celle de la domination de classe, de race, et de genre : nous y sommes, et c'est en quoi la dynamique de la pensée et des luttes décoloniales intéresse tous les champs et les chants révolutionnaires, ce dont essaye de rendre compte ce livre-forum



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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 31 Déc - 18:17


"colonialisme", de quoi parle-t-on ?

ce que ne serait pas une conversation

quand dndf précise, en gras

dndf a écrit:
« il nous semble que l’articulation « distinction de genres/distinction de classes » comporte un caractère fondateur du mode de production capitaliste et la distinction de race un caractère plus plus circonstanciel, plus conjoncturel dans l’histoire, ce qui n’enlève rien à l’horreur de l’histoire coloniale

la clause de style, aussi sincère et compassionnelle soit-elle, n'est qu'un lieu commun qui ne pose aucun problème à personne à gauche comme à droite, mais qui surtout évite de parler de la continuité du "colonialisme" dans ses évolutions et ruptures historiques

le colonialisme serait un moment de l'histoire, la page plus ou moins lue, mais bonne à tourner, et le moyen de le faire est de lire la pensée décoloniale de façon réductrice, en faisant mine de penser que le PIR est assez bête pour utiliser le terme d'Indigène dans le strict sens situé qu'il avait pour les colons dans les colonies : les arguments anti-PIR sont la plupart de cette eau de cas-niveau, qui reposent soit sur une incompréhension manifeste, soit sur le déni et l'intention de nuire au nom de l'universalisme humaniste ou prolétarien considérant les luttes indigènes comme essentialisantes par nature : l'antiracisme abstrait se prend les pieds dans son tapis, y compris chez ceux qui ne sont pas "anti"

c'est en prévoyant cette difficulté, qui n'est pas que sémantique, d'aborder en toutes connaissances de cause la question de ce qu'est, en tous sens, le "colonialisme" en version déconiale, que j'ai ouvert le sujet LA LOGIQUE COLONIALE d'hier à aujourd'hui, qu'on se gardera de lire de façon déshistorisée, comme si nous voulions ici affirmer une continuité sans rupture entre le colonialisme historique et les colonialités de tous ordres (capitaliste, occidental et autres... économiques, sociales et sociétales, culturelles et idéologiques, de classe et de "genre") qui caractérisent en profondeur le monde actuel et par conséquent sa double entrée en crises croisées de la modernité occidentale et du capitalisme

autant dire que discuter sur une telle base réductrice, eurocentriste et négationniste, des positions décoloniales au sens large, ou de ce qu'en fait le PIR pour le pire mais aussi le meilleur, avec "eux", comme avec ceux qui les sur-interprètent comme ça, n'aurait aucun intérêt : c'est pourquoi Roland Simon peut bien dire sa porte ouverte, nous n'entrerons pas dans ce jeu de dupe : ce serait tout sauf une conversation





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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Jeu 31 Déc - 18:29

15 décembre

où sont les "petits blancs", le capital, la révolte et la révolution, l'insurrection ?

Corinne Cerise a écrit:
Voici un premier commentaire que je ME fais sur le discours d'Houria Bouteldja et du PIR.

Il est bien évident que ce n'est pas la question dans le discours dur PIR, mais je tenais à faire remarquer qu'il manque la notion de précarité généralisée qui ne s'applique pas qu'aux indigènes, même s'ils sont les plus fortement frappés par ce phénomène.

Je reprends le propos d'Houria B. :

Citation :
« Et pourtant, dans la réalité nous choisissons par instinct l’alliance de race. Pourquoi ? La première explication, c’est que le corps social des femmes blanches toutes classes confondues a des privilèges politiques, économiques et symboliques supérieures en moyenne au corps social des hommes indigènes. En France, la plupart de temps, il vaut mieux être une femme blanche qu’un homme indigène.»

Pour moi, ce n'est pas tout à fait exact, même si la "globalité" de l'analyse est juste. Selon ce que je vois tous les jours (dans la rue, dans les 2 ou 3 cafés de mon quartier que j'aime fréquenter pour des raisons que je peux expliquer, etc.) ; selon ce que je vois tous les jours donc, la question des "petits-blancs", ou du lumpen blanc pour user d'un terme plus juste, est centrale au même titre que la race comme construction historique, bien que beaucoup plus récente, et elle se situe donc pour moi sur le même plan. J'aurai bien 5 ou 6 exemples à vous présenter, rien que par ma propre expérience. C'est dire que le phénomène est d'ampleur.

Le lumpen blanc c'est par exemple Céline, une connaissance de deux ans, qui a quitté son boulot de merde chez les surgelés Picard sur un coup de tête parce qu'elle n'en pouvait plus. Chômage de misère, alcoolisme en passe de devenir une maladie, deux filles de 18 et 15 ans à ne plus pouvoir nourrir. etc... C'est aussi Franck, qui n'a plus qu'un "emploi social" (il nettoie les poubelles, et les entrées des immeubles autrefois HLM), 20 heures par semaine, avec un demi RSA en prime. Des exemples comme ça on peut en donner à la pelle.

Peut-on donc affirmer comme le fait Houria Bouteldja que : "la plupart de temps, il vaut mieux être une femme blanche qu’un homme indigène." ? Même si je suis d'accord avec la restriction sur "la plupart du temps" (mais qui n'est là que par rhétorique à mon intuition), je ne serai pas aussi formelle.

Pour faire un premier essai de commentaire, je dirai que le discours d'Houria B. est théoriquement fort, entièrement vérifié, mais qu'il manque d'ampleur. Ce n'est pas son propos de faire une critique RADICALE du capital (nulle part n'apparait le mot révolte ou révolution, ou insurrection par exemple), certes et je ne la condamne pas pour cela. Mais elle oublie ses frères et sœurs d'armes dans ce combat : les "petits-blancs", qui subissent OBJECTIVEMENT le même sort de "déclassés" que les indigènes.

Voilà, bien sûr ce ne sont là que de premières impressions.

Qu'en pensez-vous ?


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 10:08


je complète hors citation mes réponses par mail


Patlotch a écrit:

je partage en gros vos remarques : sur les petits blancs, le PIR est tellement coincé que Sadri Khiari a retourné leur analyse en considérant qu'ils étaient "indigénisés", ce qui, comme métaphore n'est pas mauvais, mais la théorie, ce n'est pas des métaphores. Vrai qu'on peut aussi les considérer, avec Mbembe, comme" nègres du monde", non ?

Achille Mbembe a écrit:
Et c’est ce retournement du mécanisme d’exploitation qui conduit à considérer que la condition nègre ne renvoie plus nécessairement à une affaire de couleur. Le nègre est devenu post-racial, il s’identifie à une nouvelle catégorie de gens qui ne sont même plus exploitables et qui sont, par conséquent, laissés à l’abandon.

indigénisation tendancielle Les Blancs indigénisés des cités populaires Sadri Khiari 28 septembre 2013      

chapeau
Sadri Khiari a écrit:

Bien plus que la génération antérieure, les générations blanches nées à partir des années 1980 ont été profondément affectées par les effets de la restructuration libérale et par l’offensive tous azimuts lancée contre les quartiers populaires. Leurs trajectoires historiques et leurs parcours de vie déterminent d’autres tropismes que ceux de leurs aînés. Enracinées dans une même condition sociale, un même sentiment de relégation, un même contrôle institutionnel, notamment policier, une même extériorité par rapport au champ politique et aux mécanismes décisionnels, une conscience commune et des solidarités puissantes se construisent entre jeunes Blancs – ou ceux que la précarité économique maintient durablement dans un entre-deux-âges social – et indigènes.


suite à cette remarque de Corinne, j'ai ouvert le sujet et les "PETITS BLANCS" dans tout ça ?

la et le politique du PIR

ce qui est intéressant dans le texte d'Houria B., c'est qu'elle apporte des réponses claires à des critiques récurrentes de la gauche et de l'extrême-gauche, et naturellement de la droite, mais la limite c'est qu'elle le fait sur le plan de la politique des partis, puisque c'est de là qu'elle parle, et puisque le PIR s'est situé dès sa création dans ce champ, comme le rappelle dndf en citant sa déclaration de principe de 2010

de ce point de vue, difficile de lui donner tort, puisqu'elle balaye notamment l'accusation celle de racisme anti-blanc. Sa critique porte sur ce qu'ils définissent comme « le champ politique blanc », elle ne s'en prend pas à la population blanche comme étant raciste parce que blanche [citation à retrouver]

le terme de politique est utilisé à mi-chemin de la politique institutionnelle et du politique, c'est-à-dire d'une stratégie, et celle-ci dans la dynamique, n'est pas réductible à la conquête du pouvoir, au demeurant bien illusoire à mon avis. L'intervention d'Houria B. (à Montréal) est plus théorique que politique, et il convient de le rapporter à la pratique politique du PIR. Même s'il a acquis son autonomie d'organisation, il reconnaît avoir raté son intention première de fédérer politiquement tous les indigènes, arabes, noirs, rroms...

Corinne a écrit:
Voir aussi sur le site des "marxistes révolutionnaires" : Le PIR veut-il (vraiment) le pouvoir ? Louisa Yousfi, militante du PIR

« Je suis revenue de la grande illusion républicaine de l’intégration »



Les 10 ans du PIR. Panel 2 « Racismes d’Etat »    
modéré par Louisa Yousfi avec Bams, Vanessa Thompson, Maboula Soumahoro, Sarah Carmona, Anina Ciuciu, Lila Charef, Nacira Guénif-Souilamas, Ismahane Chouder, Zouina Meddour

« J’ai osé arracher la parole au monopole des blancs qui ont trop longtemps parlé à ma place. Quand je dis “j’existe“, il ne s’agit pas d’une affirmation identitaire, mais d’une revendication collective : mon père, ma mère, mes frères et sœurs, tous ceux qui sont unis par une condition commune, un adversaire commun – le pouvoir blanc – et une lutte commune – la lutte décoloniale -. Tous ceux là existent. »

cette intervention (site du PIR Le PIR veut-il (vraiment) le pouvoir ? 7 décembre 2015), est tout sauf claire et porte les contradictions et ambiguïtés liées à la conquête du pouvoir politique par une parti que pourrait au mieux représenter 5 à 10 % de la population, ce qui pose forcément la question des alliances, et là on tombe sur une contradiction du PIR, il a besoin d'alliés et ne peut les trouver qu'à l'extrême gauche

dans son intervention à la fin de la Marche de la dignité du 31 octobre, Houria B. s'est félicitée de la présence des partis de la gauche de la gauche, bien que leur présence ait été très faible (ils étaient en pleine campagne électorale, et leur soutien devait être dosé, puisque ne les favorisant pas face au FN). Les meetings, jusque-là, ne peuvent pas être organisés sans le soutien des municipalités (exemple, Bourse du travail à Saint-Denis). Sur ces aspects, voir l'interview pour Vacarme qu'elle évoque revendiquer un monde décolonial entretien avec Houria Bouteldja 21 avril 2015

le point central, le plus critiqué, tient en cette phrase : « Notre visée est de recomposer le champ politique à partir de la question raciale », parce qu'il a un contenu "communautariste" qui met en cause l'universalisme prolétarien sur la seule dimension de classe des luttes, et même des luttes prolétariennes. A quoi Houria B. répond : « ce mouvement de « repli sur soi » qu’on appelle « communautarisme » et qui a tous les aspects de la « réaction » et du « conservatisme », et qui l’est sous certains aspects, est globalement positif car la communauté, dans un contexte hostile est le premier lieu de la solidarité. Il est évident que cette « régression féconde » qui répond à des besoins matériels et affectifs est précaire et qu’elle ne se fait pas sans conditions. »

personnellement, je souscris à cet aspect de leur stratégie dans la mesure où, je pense, il ne pourront pas « recomposer le champ politique », sauf à renier leur volonté d'autonomie, mais y créer de telle perturbations que cela participera positivement de la crise de la démocratie politique. Autrement dit, cela ne pourra que déborder et dépasser l'objectif politique que s'assigne le PIR

on n'a pas le choix de dire c'est bien ou c'est mal, c'est comme ça : la création du PIR comme de toutes les associations nationales ou locales, dont il n'est pas le centre et n'a pas réussi à fédérer sous sa direction comme il le souhaitait au départ fut une nécessité historique, au sens d'une production de et dans la crise capitaliste en tant que crise de la modernité occidentale, parce qu'elle ne peut éviter d'avoir d'une dimension raciale. Cette dynamique ne pouvait pas, de façon réaliste, éviter de se structurer d'abord politiquement, mais elle n'est pas en elle-même vouée à n'être que ça, et c'est là que se joue à mon sens la question communiste, dans les termes où on la pose du point de vue de la communisation

dans le champ des organisations politiques, il y a le FUIQP, Front Uni des Immigrations et quartiers populaires. Dans son appellation et dans sa pratique pour ce que j'en connais, il a évité de se fonder sur une base indigène, et donc là, on a une autre réponse à la question des "petits blancs". Personnellement, j'ai une vision déformée, parce qu'en région parisienne, les quartiers populaires sont à très forte proportion de non blancs, ce qui est loin d'être le cas partout. À une réunion interne du FUIQP à Ivry, municipalité communiste, il y avait un tiers de Blancs, mais la plupart d'associations dont de très jeunes élus municipaux, d'ailleurs très mal en point vis-à-vis de la majorité municipale après les attentats de novembre. L'auto-organisation, ils la posent comme autonomie d'organisation politique, pas dans les termes d'auto-organisation prolétarienne comme dans la mouvance de la communisation

au total, notre objectif ici est une critique communiste, pas une critique politique, telle qu'elle déchire les gauchistes. Voir depuis 5 ans le sujet Indigènes de la République sur le Forum des marxistes révolutionnaires

quelle contenu de classe ?

quelle contre idéologie-française

la question la plus difficile mais peut-être la plus importante, c'est de saisir comment les activités, qui seront de plus en plus "visibles", de cette nébuleuse d'organisations et associations "indigènes" qui ne sont pas toutes politiques, jettent un pavé dans la mare non seulement du champ politique mais dans toute la société française, et participe d'une contre "idéologie française", telle que je l'ai définie dans L'IDÉOLOGIE FRANÇAISE, vie et mort d'une passion capitaliste occidentale, comme moment de l'idéologie française dans la crise croisée du capital et de la modernité occidentale

nous ne pouvons pas y répondre par une critique politique du PIR, sur son terrain, mais nous pouvons nous aider de la richesse des productions théoriques et politiques de cette nébuleuse hétérogène et traversée de contradictions en évolution rapide dans le contexte actuel

si l'on en fait une pure critique "marxiste" en version eurocentriste dominante en France, ils ont tout faux, mais si l'on ne se posait pas en communiste la question de la dynamique "classe-genre-classe" qu'ils sont de fait les seuls à porter concrètement pour tous et toutes, c'est nous qui aurions tout faux

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Dernière édition par Patlotch le Sam 9 Jan - 3:12, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 10:25

16 décembre

Corinne Cerise a écrit:

Une petite suite de commentaires que je ME fais sur le texte "Race, classe et genre - une nouvelle divinité à trois têtes".
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QUELQUES CRITIQUES

Houria B. a écrit:
Je voudrais commencer par quelques précautions d’usage (...) La deuxième, c’est que je vais utiliser des concepts qui vous sont peut-être étrangers mais qui sont des catégories politiques comme « indigène » qu’il ne faut pas prendre au sens étymologique mais au sens historique. Il signifie pour nous « sujet colonial ». Je vais utiliser également la notion de « champ politique blanc » qui exprime d’un point de vue décolonial l’unité raciale du monde politique blanc malgré son hétérogénéité et malgré le clivage structurel de classe qui est à son fondement.

Ce que je reproche à ce passage est son approche trans-classiste ("unité raciale du monde politique blanc"). Nul(le) ne conteste la validité théorique du champ politique blanc (en tout cas pas moi). Ce qui me choque un peu est que les blancs, quels qu'ils ou elles soient, sont tous relégués à la même enseigne, ou peu s'en faut. A ce titre, c'est à peine si la lutte de classes est évoquée, qui concerne pourtant tant les indigènes que les prolétaires blancs. Et lorsque l'oppression capitaliste est mentionnée, Houria n'a que quelques mots ("malgré le clivage structurel de classe"), c'est à la marge, pour ainsi dire (c'est simplement "malgré"). Quant à "qui est à son fondement", la locution n'est pas agréable. A quoi se rapporte cette locution ? Elle se rapporte au fondement du champ politique blanc. Voici donc d'un coup une bonne partie des luttes réelles évacuée. Tout porte à croire que la lutte de classes se résume à la lutte décoloniale. Je ne veux pas refaire le PIR, il est ce qu'il est. Et dans une perspective communiste *, les luttes des indigènes et les combats décoloniaux sont importants, mais ils ne sont pas tout.

(*) En somme, les communistes appuient en tous pays tout mouvement révolutionnaire contre l'ordre social et politique existant (Le Manifeste)

Houria B. a écrit:
J’ai une approche très pragmatique et je crois que les gens se mobilisent par intérêt et que par conséquent, il faut trouver comme sujet révolutionnaire le plus grand dénominateur commun. J’ai énoncé plus haut les grands thèmes qui mobilisent les quartiers : les crimes policiers, le racisme sous toutes ses déclinaisons, l’impérialisme et la mémoire. Ces quatre questions mobilisent les quartiers depuis 40 ans. Ce qui signifie qu’elles sont significatives et qu’elles recouvrent une matérialité politique qui fait sens et qu’il faut savoir exploiter.

Là, c'est beaucoup mieux à mon sens (sujet révolutionnaire/dénominateur commun), surtout la chute : "Ce qui signifie qu’elles sont significatives et qu’elles recouvrent une matérialité politique qui fait sens et qu’il faut savoir exploiter". Pourtant il y a un manque dans ce que dit Houria : la question du chômage, par exemple. Pourquoi le PIR n'en parle-t-il pas, alors que les "quartiers" sont les premiers ravagés par ce fléau ? Et le PIR ne veut pas abolir le travail salarié que je sache, cela devrait donc être une de ses préoccupations. La raison ME semble être que le chômage de masse n'est pas spécifique aux indigènes, donc le PIR l'ignore. Bref, le PIR (se) ferme une porte de plus.

De plus, il y a certainement de la démagogie lorsque le PIR affirme que "ces questions mobilisent les quartiers depuis 40 ans". Il y a 40 ans on était en 1975 et la vie des quartiers devait être différente (ne serait-ce que sur le plan du chômage structurel et de l'islamophobie par exemple).

Houria B. a écrit:
Pendant les trente ans qui viennent de s’écouler nous avons vécu en Europe le déclin progressif de l’hégémonie de gauche au profit d’une hégémonie de droite. Les élites se sont droitisées mais les peuples aussi. Cela a des répercussions sur les rapports de genre et de sexualité notamment. Exemple : Vous avez pu constater la vitalité avec laquelle la France conservatrice, la France catho, la France de droite s’est mobilisée contre le mariage pour tous.

Bon, là, je ne sais pas si vous êtes d'accord, mais pour moi c'est le discours même du démocratisme radical. Tout le vocabulaire s'y rapporte (gauche, droite, élites, peuples, etc.) A peu de choses près Besancenot et Mélenchon auraient pu tenir les mêmes propos. C'est un discours idéologique dans l'air du temps, on croirait lire Emmanuel Todd.

Houria B. a écrit:
"Dans la réalité de la lutte, les ouvriers immigrés se sont vite aperçu que les questions liées à l’indépendance de leur pays n’étaient pas la priorité du mouvement ouvrier français et après les indépendances que le racisme n’était pas non plus sa priorité et que les droits des immigrés étaient toujours sacrifiés au bénéfice de la classe des ouvriers blancs. Les immigrés et leurs enfants n’ont jamais été les premiers clients de la gauche blanche. La gauche a toujours agi en fonction de l’intérêt des prolétaires et des classes moyennes blanches et est restée sourde aux revendications principales des post-colonisés depuis trente ans".

C'est en bonne partie vrai. On peut s'en convaincre avec l'épisode récent des Chibanis de la SNCF. On peut s'en convaincre aussi lorsqu'on observe avec le recul du temps les positions "pacifistes" du PCF par rapport à la guerre d'indépendance de l'Algérie et sa quasi-inaudibilité lors des massacres de 1961. On se souvient aussi - et là c'est honteux - de Marchais qui parlait d'un "problème d'immigration". On peut enfin s'en convaincre lors de discriminations à l'embauche, particulièrement par les temps sécuritaires qui courent. Enfin, il existe des répressions sociales qui ne concernent que les indigènes, comme le refus de nourriture Hallal dans les cantines. Et la liste doit être longue.

Mais on ne peut pas en faire pour autant une généralité, et lorsqu'Houria écrit : "les droits des immigrés étaient TOUJOURS sacrifiés au bénéfice de la classe des ouvriers blancs", c'est objectivement faux (aparté : on notera au passage que Houria emploi l'expression "immigrés" d'un côté et "classe des ouvriers blancs" de l'autre, comme si les "immigrés" n'appartenaient pas au prolétariat). Les luttes sont le résultat d'oppositions de classes en premier lieu, elles concernent tous les prolétaires. La règle générale veut que dans les entreprises, les luttes victorieuses profitent à tous/toutes les prolétaires. C'est vérifiable quasiment partout. Cela n'enlève rien au nécessaire combat spécifique des indigènes, ce n'est pas ce que je veux dire. Je veux simplement souligner le fait que le PIR tend à déformer la réalité des luttes dans leur globalité. D'ailleurs le concept de lutte de classes n'est quasiment pas évoqué dans ce passage du texte d'Houria, elle parle bien de "mouvement ouvrier" certes, mais bien plus des "droits des immigrés" ou des "revendications des post-colonisés". Une fois de plus le DR [démocratisme radical] ne s'engouffre-t-il pas encore dans son discours ? (c'est une question).

________________________

QUELQUES ANALYSES DU PIR QUE JE PARTAGE

Houria B. a écrit:
Ainsi, si je faisais partie de cette mouvance radicale blanche ou non blanche qui vient de découvrir l’intersectionalité en France, je commencerais cette intervention par une prière : « Au nom de la classe, du genre et de la race, amen ». Il existe en effet un grand travers de la gauche radicale française qui est qu’elle est de moins en moins politique et de plus en plus religieuse. Elle est guidée par des grands principes et une morale qu’elle croit politiques. Ce qui a pour conséquence que dans les sphères militantes on a plus affaire à des hommes et à des femmes d’église qu’à des militants.

Citation :
Enfin, il y a un quatrième usage. C’est celui qu’en font certains militants radicaux non blancs, qui vivent dans leur chair les effets des oppressions croisées, mais qui se transforme souvent en posture qui elle-même devient une espèce d’esthétique. Ce que je veux dire, c’est que la cause intersectionaliste défendue est rarement incarnée dans un projet politique qui serait force de proposition à destination des habitants des quartiers. Ainsi, la confrontation réelle et la mise à l’épreuve de la théorie disparaissent derrière l’émergence d’une rhétorique séduisante qui peut être captée par le champ politique blanc, voire même instrumentalisée contre les luttes réalisables et j’insiste sur le mot « réalisables ».

Citation :
Ce que je veux expliquer c’est que ce mouvement de « repli sur soi » qu’on appelle « communautarisme » et qui a tous les aspects de la « réaction » et du « conservatisme », et qui l’est sous certains aspects, est globalement positif car la communauté, dans un contexte hostile (cf les éléments de contexte) est le premier lieu de la solidarité. Il est évident que cette « régression féconde » qui répond à des besoins matériels et affectifs est précaire et qu’elle ne se fait pas sans conditions. En échange de la protection dans un cadre normatif rigide, la contrepartie c’est effectivement la diminution des libertés. Lors du colloque sur le féminisme islamique, l’une des intervenantes a identifié deux types de musulmanes : celles à faible capitale économique et symbolique qui en priorité cherchent la reconnaissance de leur communauté et qui refusent l’étiquette féministe et celles qui ont un fort capital et qui cherchent la reconnaissance du monde blanc. Pour ce faire, elles adoptent l’identité féministe ce qui est à rapprocher de ce que je disais plus haut concernant les stratégies pour obtenir le soutien de la gauche blanche. Ce que l’intervenante a oublié de dire, c’est que les deux catégories de femmes ne sont pas équivalentes en termes démographiques puisque l’indigénat étant structurellement pauvre, il y a plus de femmes dans la catégorie musulmanes non féministes que dans l’autre.


Ce dernier passage est quand même le cœur du propos d'Houria jusqu'à la "stratégie" qui suit. Mais bon, pour l'heure je n'ai pas le courage de commenter.

Voilà, c'est un peu vite fait, mais que pensez-vous de ce petit laïus préliminaire, cher Patlotch ?


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MessageSujet: Christine Delphy   Ven 1 Jan - 12:54

dans les commentaires suivant, je ne répondrai pas explicitement aux questionnements de Corinne, mais indirectement en les reposant autrement, on comprendra pourquoi...

16 décembre


Patlotch a écrit:
merci de vos observations et du temps que vous avez pris. Je ne les ai que survolées. J'en partage naturellement une part, mais je pense qu'il faut relativiser la critique au fait que justement, le PIR est dans une approche pragmatique, politique, et concernant la population racisée. L'approche trans-classiste est relative au "champ POLITIQUE blanc", non à l'ensemble de la population française

je pense marquer une pause quant à ce texte, parce que je n'ai pas la force d''aborder ça maintenant, et que formuler quelque chose est assez casse-gueule : d'où parlons-nous et à qui ? Nous marchons sur des œufs et il va falloir éviter tout malentendu ou interprétation de traviole. Je pense donc n'y revenir qu'en janvier

l'exercice difficile, pour les raisons que j'ai dites en introduction de ce sujet c'est qu'il m'est impossible de répondre à une critique du PIR par une défense du PIR, parce que ce qu'il porte est bien plus grand que lui et il le sait, Houria le sait

Patlotch a écrit:
la tentative, en janvier, de formuler une critique, au sens fort, des positions théoriques du PIR en tant qu'elles se réclament de la critique décoloniale

le besoin s'en fait sentir, dans la mesure où ma position, relativement au PIR (ou de même avec le FUIQP), souffre sinon d'ambiguïtés, d'incompréhensions entre les niveaux théoriques, stratégiques, et politiques, parce qu'il s'agit de savoir d'où nous parlons, de quoi, et à qui

une telle relation, même indirecte, ne saurait s'établir sur la même base qu'avec des théories ou des théoriciens qui ne prétendent pas, voire se refusent, à toute implication pratique (politique) ou à toute réflexion stratégique sur ce qu'impliquerait de leur part une sortie réelle et assumée du théoricisme, à savoir cesser de prendre une théorie sur le communisme, pour une théorie communiste comme combat de classe, et plus loin encore de faire comme ici, de la théorisation communiste entendant bien entrer en relation effective avec des personnes engagées dans la dynamique décoloniale, et sans pour l'heure qu'on puisse affirmer là une incompatibilité par essence avec le communisme comme mouvement des contradictions du capital

je le repose autrement :

- les luttes décoloniales sur la base d'une oppression particulière, raciale, ethnique, religieuse..., oppression qui n'est pas strictement de classe, ces luttes sont-elles légitimes d'un point de vue communiste et féministe ? Ma réponse est oui. J'écris "d'un point de vue communiste et féministe", parce que des luttes quelles qu'elles soient, sont toujours légitimes du point de vue de ceux qui les mènent : ceux qui se battent ont toujours des raisons de le faire, après il s'agit de voir dans quel sens ça va dans tel contexte, dans telle conjoncture, et pour moi la conjoncture présente légitime, d'un point de vue communiste et féministe, les luttes décoloniales, y compris quand elles ne se réclament ni du communisme, ni du féminisme : les choses, non les mots !

ici, même si Bernard Lyon est fondé à écrire * « qu’il faut renoncer à toute analogie entre genre et race », je pense que la raison qu'il donne, « car tout simplement la domination masculine c’est l’éternisation du capital, donc son existence la plus  flagrante dans les rapports immédiats » n'est pas la bonne, ou du moins pas suffisante

* Utérus vs Mélanine, 2012

(paragraphe modifié le 9 janvier)
je n'y reviens pas, j'ai expliqué plus haut en quoi il n'était pas possible d'aborder la question sous l'angle de l'articulation classe-race ni même classe-genre en évacuant la race, puisqu'elle est massivement présente dans les luttes féminines, à distinguer de luttes féministes. J'ai montré dans ma discussion des thèses de Théorie Communiste en 2013-2014 que les luttes de femmes prolétaires sont dans l'immense majorité des cas médiées par la question raciale, ou plus exactement qu'on ne va pas découper ces femmes prolétaires racialisées (y compris les "subalternes" en Asie quand ce n'est pas par des Blancs) en morceaux pour savoir quelle oppression serait première dans leurs luttes : Houria ne dit pas autre chose et c'est ce caractère massif et clivant, face à l'oppresseur,  de la question raciale , qu'elle dit nécessaire de prendre en compte stratégiquement

du point de vue du PIR, la réponse d'Houria B. à certaines de vos critiques, Corinne, est là :

Houria Bouteldja a écrit:
2ème objection : Articuler race et genre, par exemple, suppose de combattre le racisme, le patriarcat en général et le patriarcat indigène en particulier puisque les violences subies par les femmes sont les violences des hommes de leur entourage. Le problème c’est que si le genre féminin indigène est effectivement opprimé par le patriarcat blanc et le patriarcat indigène, le genre masculin indigène est aussi opprimé. Par le patriarcat blanc.

Je voudrais signaler ici les travaux sur les masculinités hégémoniques et les masculinités subalternes qui mobilisent les travaux de recherche des chercheurs du sud et qui permettent notamment de ne plus considérer les violences masculines envers les femmes comme l’expression d’une culture locale de la domination masculine, mais plutôt de les penser en relation avec la déstabilisation perpétuelle imposée par l’impérialisme et les réformes néolibérales.

Les femmes indigènes ont conscience de tout cela. Elles connaissent très bien l’oppression de leurs hommes et savent aussi le prix qu’elles doivent payer en retour. Dans ce cadre, le premier levier qu’elles vont utiliser, c’est moins le féminisme que l’antiracisme, et ce n’est pas un hasard si depuis trente ans on retrouve les femmes de l’immigration engagées dans les luttes contre le milieu carcéral, contre les crimes policiers.

J’ajoute à cela la dialectique de la violence patriarcale qui redouble de puissance à mesure que la virilité des hommes est mise à mal par le colonialisme et le racisme. Je vous disais plus haut que le voile, en plus de ses autres significations, était une « concession » au patriarcat. Je vous précise que c’est une concession calculée, un compromis pour désamorcer le tort qui est fait aux hommes et réduire la pression masculine sur les femmes. Et c’est en cela qu’il faut assumer cette concession plutôt que d’en avoir honte ou de s’inventer un féminisme imaginaire qui relève plus de la rhétorique que de la pratique car ce sont nos conditions d’existences objectives qui déterminent nos choix. J’ajoute au passage que toutes les femmes font des concessions au patriarcat, qu’elles soient voilées ou pas, indigènes ou blanches.

3ème objection : L’articulation suppose qu’en tant que femme indigène et pauvre, je me trouve à équidistance de l’ouvrier blanc, de la femme blanche et de l’homme indigène. Je suis autant éloignée de l’homme indigène que je ne [?] le suis de la femme blanche et de l’ouvrier blanc, ce qui a des conséquences en termes d’alliance stratégique. Avec qui dois-je m’allier de manière prioritaire ?

S’il n y a aucune hiérarchie, je n’ai aucune raison de préférer l’alliance avec les hommes indigènes à celle avec les femmes blanches. Et pourtant, dans la réalité nous choisissons par instinct l’alliance de race. Pourquoi ?

La première explication, c’est que le corps social des femmes blanches toutes classes confondues a des privilèges politiques, économiques et symboliques supérieures en moyenne au corps social des hommes indigènes. En France, la plupart de temps, il vaut mieux être une femme blanche qu’un homme indigène.

La deuxième explication, elle est donnée par les mobilisations des indigènes depuis trente ans. J’ai mentionné plus haut les crimes policiers, l’islamophobie, la négrophobie, la rromophobie, les luttes mémorielles ainsi que la Palestine. Où sont les femmes de l’immigration depuis trente ans ? Dans ces luttes-là. Le choix est fait et il nous a tous précédés depuis longtemps. Les femmes sont là ou elles ont identifié la cause de leur oppression principale. Back to the race. Je voudrais vous raconter une autre anecdote qui se passe aussi aux Etats-Unis dans les années 30.


les exemples que donne Hourai B. du mouvement féministe et communiste noir aux Etats-Unis sont intéressants, parce qu'ils montrent qu'alors les deux questions étaient liées : est-ce lié à la fonction du féminisme dans le mouvement ouvrier programmatiste ? à voir...

un féminisme vraiment transclassiste, pour ne pas dire anti-communiste, c'est le féminisme de la deuxième vague, et il est hautement significatif qu'il théorise, notamment avec Christine Delphy, une nécessité supérieure de la lutte des femmes sur la lutte de classe, puisqu'elle ne fait pas que reléguer le mouvement ouvrier, le marxisme et le communisme au second plan, elle décrète que l'ennemi principal, c'est le patriarcat. Ses livres en français portant ce titre sont de 1998 et 2001, mais The Main Ennemy est de 1977, et je suppose que des textes portent alors le même concept depuis quelques années


Delphy écrit en 2003 : Pour une théorie générale de l‘exploitation : en finir avec la théorie de la plus-value PDF

depuis quelques années, et en raison de "l'affaire du voile" (loi de 2004...), elle met de l'eau dans son vin blanc, si j'ose dire, du côté de l'articulation genre-race, et cela aboutit à l'interview au Guardian Le féminisme français est-il raciste ? Slate.fr qui est un moment fort du clivage du féminisme français sur la question raciale. Voir les sujets LUTTES FÉMINISTES et DÉCOLONIALES... Quid du concept de GENRE ? AUTO-ORGANISATION ! et FÉMINISME et ISLAM, VOILE... FÉMINISME et RACISME...

mais si Delphy signe des textes tels que le Manifeste pour un antiracisme politique, 21 mai 2015, ou l'Appel à la Marche de la dignité, elle s'y retrouve effectivement avec nombre de figures du démocratisme radical : Saïd Bouamama est signataire du premier, le PIR non, en ceci fidèle à ce qu'explique Houria B. quant à l'idée de convergence...

Houria Bouteldja a écrit:
Le PIR est-il une organisation non-mixte ?

Non, il y a des blancs, très peu, mais de toute façon ils ne restent pas longtemps. Ils ne se sentent pas bien, ce que je comprends. Au début, ceux qui venaient espéraient qu’on allait devenir un appendice de la gauche. Ils ont été déçus. D’autres voulaient œuvrer à la convergence des luttes : féminisme, anticapitalisme, LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans). Ils ont aussi été déçus.

Pourquoi n’avez vous pas voulu cette convergence ?

Parce que derrière la convergence, il y a un présupposé universaliste, lui-même fondé sur l’idée qu’il y aurait des oppressions universelles et qu’il faut donc s’en émanciper
. Il y a deux ans, nous avions fait un papier pour dénoncer les musulmans qui allaient défiler avec Civitas. Pour autant, si ces mêmes musulmans avaient manifesté contre le mariage homo mais en refusant toute alliance avec l’extrême droite ou même la droite, cela nous aurait paru intéressant, car nous aurions eu affaire à des groupes racisés qui osent s’affirmer et affirmer leurs convictions tout en refusant de servir des mouvements racistes ou nationalistes. Ce que je dis ici ne préjuge pas de ce que pense le PIR du mariage pour tous. Nous ne serions jamais allés manifester, ni pour ni contre. Nous nous sommes déclarés indifférents à cette question. Je précise que je considère cette indifférence comme politique.

Sur la question des identités sexuelles, nous avons fait valoir le fait qu’il n’y avait pas de raison de les universaliser et que dans les quartiers en France, il n’y a pas de mouvements LGBT revendiqués comme tels. De fait, les habitants des quartiers ne souhaitent pas politiser leur sexualité, d’où l’indifférence du PIR.

Il y a des priorités. Nous devons d’abord exister pour nous-mêmes et construire notre propre espace. Notre choix premier est de toujours parler aux indigènes, de ne pas perdre le fil avec nous-mêmes — en particulier quand nos alliés nous somment de condamner Dieudonné… Ce sont des positions très dures à tenir quand on pense aux deux pôles entre lesquels nous sommes pris : d’un côté, les indigènes sociaux qui sont très sensibles, par exemple, aux questions relatives à Dieudonné, que certains voient comme un héros, un résistant ; de l’autre, nous avons construit un système d’alliances avec certains milieux de gauche pour qui Dieudonné est un fasciste. Quand nous devons sacrifier l’un de ces pôles, c’est celui des blancs que nous sacrifions.

revendiquer un monde décolonial entretien avec Houria Bouteldja, Vacarme 21 avril 2015

on peut ne pas être d'accord, mais force est de reconnaître que le PIR est cohérent et conséquent, et quant à y voir une démarche transclassiste, je ne suis pas d'accord. La question de classe n'est pas niée, ni rejetée comme chez Delphy

Houria B. a écrit:
Je vais utiliser enfin la notion de « Modernité » que nous définissons comme la globalité historique caractérisée par le Capital, la domination coloniale/postcoloniale, l’État moderne et le système éthique hégémonique qui lui sont associés

un passage fort est celui-ci :

Dans un article fameux, Sadri Khiari, membre du PIR a écrit je cite :


Citation :
« Lorsqu’un Blanc de gauche nous demande « Comment articulez-vous races et classes ? », il ne faut pas lui répondre. D’abord, tout simplement, parce que cela ne le regarde pas. Mais surtout, parce que quand il nous pose cette question, il n’exprime pas sa simple curiosité. Il se demande au fond si notre combat est vraiment légitime, c’est-à-dire si, de son point de vue, notre combat renforce le sien ou si, au contraire, il l’affaiblit. Il veut savoir s’il correspond à l’idée qu’il se fait de la lutte pour l’émancipation – généreuse, générale, universelle… S’il considère que ce n’est pas tout à fait le cas alors, pour lui, il ne vaut rien, il peut même lui paraître nuisible. »

Les mystères de l’« articulation races-classes » 22 juin 2011 [je ne l'ai pas relu, j'y reviendrai...]



L’usage [de l'intersectionnalité] qui me parait le plus légitime est celui qui consiste pour les victimes d’oppressions multiples à penser et à analyser leur condition. Je pense évidemment à l’usage qu’ont pu en faire les femmes noires américaines pour faire valoir devant la justice qu’elles ne pouvaient pas être traitées comme on traite les Blancs, les Blanches ou les hommes noirs étant donné l’imbrication de leurs oppressions. Je pense également à l’usage théorique qu’en ont fait certaines militantes noires ou chicanas pour fournir des outils de compréhension aux luttes politiques. Je pense en particulier au fameux « race, classe et femmes » d’Angela Davis  qui est un classique. Il y a toute une littérature théorique sur laquelle je ne vais pas m’attarder mais qui est riche, dense et qui informe de manière érudite sur la complexité des rapports de domination.


ici l'on note, comme dans le démocratisme radical, que l'oppression de classe n'est pas distinguée comme exploitation du prolétariat, mais comme domination parmi d'autres, et malgré le refus de la convergence, cela rapproche l'analyse de celle des démocrates radicaux alternatifs

enfin, la chute du texte :


Ce que nous voulons dire, c’est qu’à partir de la question de la race, en assumant, cette hiérarchie, la pensée décoloniale propose un récit sur la totalité, sur la globalité qui intègre le genre, la classe, la sexualité mais débarrassé de toute forme d’eurocentrisme, œuvrant pour une remise en question radicale de la modernité qui par l’impérialisme, par le capitalisme, par la constitution des Etats-Nations a largement contribué à la production du triptyque race, classe, genre et qu’on ne peut pas imaginer nous en débarrasser sans penser une alternative à la modernité, sans penser une nouvelle utopie.


une telle conclusion, dans ces termes choisis, je pense que le PIR ne l'aurait pas écrite il y a quelques années. Sans être dans les secrets de fabrication, je l'interprète comme le besoin de prendre en compte des réalités auxquelles le PIR s'est cogné depuis 2005, une influence de ses relations internationales, notamment du côté Américain du Nord (Québec, USA, Angela Davis...) et de la théorisation décoloniale critique du capital (Grosfoguel), sans parler de discussions internes-externes, parce qu'à lire différents auteurs membres du PIR, je n'y trouve pas toujours une grande homogénéité sur ces questions d'articulation classe-race-genre

l'appel initial du MIR (Mouvement et non encore Parti), en janvier 2005, ne comporte pas le mot "capitalisme", mais "néo-libéralisme", ni "la pensée décoloniale", qu'ils ne connaissent pas encore

à consulter les archives du PIR depuis 2005, et sauf erreur, la première acception de décolonial est des 30 et 31 octobre 2009 Houria Bouteldja, luttes décoloniales et quartiers populaires. Conférences à Belfort, Montbéliard et Delle : Fracture raciale, fracture coloniale, fracture sociale. Comment sont traitées et perçues les populations des quartiers populaires ?

Houria Bouteldja l'a souligné dans son discours au dixième anniversaire du PIR le 10 mais dernier, l'apport théorique de Ramon Grosfoguel a été déterminant dans l'évolution du PIR, et la démarche du forum COMMUNISME, FEMINISME & DECOLONIAL COMMUNISATION est fondamentalement d'un dialogue communiste, non avec le PIR, le FUIQP ou autre organisation, mais avec cette pensée portée par les luttes décoloniales dans une dynamique mondiale provoquée par la double crise de l'Occident et du capital

recension PIR decolonial




ici l'on doit passer outre l'ignorance et les bêtises "marxistes" à la seule vue des mots colonial ou décolonial, dans la mesure où ils n'en parlent qu'en réducteurs de têtes dogmatiques, n'ont aucun poids dans les luttes, et n'en auront dans ce débat théorique que s'ils y viennent sérieusement, ce qu'on ne peut que souhaiter concernant le milieu théorique de la communisation


Dernière édition par Patlotch le Sam 9 Jan - 3:25, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 14:27


critique de l'Etat-Nation

il faudra revenir sur la critique décoloniale de l'État-Nation, la genèse qu'en explique dans la vidéo ci-dessus Ramon Grosfoguel, et qui n'est pas sans renvoyer à Pierre Legendre dans son rapprochement avec Marx : sur l'essence religieuse de l'État, quand Pierre Legendre rencontre Karl Marx dans OPIUMS DU PEUPLE : RELIGIONS, ATHÉISMES, LAÏCITÉ... IDÉOLOGIES et RÉALITÉS, 10 octobre 2015

voici ce qu'en dit Houria Bouteldja dans son entretien avec Vacarme du 21 avril

Houria Bouteldja a écrit:
Quel bilan faites-vous de l’antiracisme français né après la seconde guerre mondiale ?

La plupart des mouvements antiracistes sont blancs, avec une moyenne d’âge de 50 ans. L’un des angles mort de l’antiracisme français est de ne pas avoir résolu la question juive. L’antiracisme a vécu sur l’illusion que c’était une question résolue. Mais le philosémitisme est aussi une forme d’antisémitisme. Cette question n’a pas trouvé de solution parce qu’on n’a pas remis en cause deux choses fondamentales : l’impérialisme français et la question de l’État-Nation.

Je vois trois catégories en France : les français de souche — le corps légitime de la nation qui est d’origine chrétienne ; les juifs, qui sont plus ou moins tolérés à condition de se blanchir ; les indigènes, les sujets post-coloniaux.

Un des combats des indigènes, c’est de reposer la question de l’État-Nation, de reposer la question de la citoyenneté. Qui est le corps légitime de la nation ? C’est un combat qui doit s’affirmer en convergence avec la question juive et le statut des juifs en France. Une partie du public indigène de Dieudonné croit que les juifs tirent les ficelles. Mais, c’est une ruse de l’État-Nation. En réalité, les juifs vivent dans un certain malaise et une certaine incertitude. Le corps-légitime de la nation, c’est le blanc chrétien.

Ce qui me semble le plus parlant et le plus déterminant dans la question des rapports entre juifs et arabes, c’est l’histoire coloniale. C’est en Algérie au moment du décret Crémieux [1] que le rapport entre juifs et arabes est instrumentalisé au profit des juifs (même s’ils en payent encore le prix). Il y a plusieurs choses concomitantes. Il y a une vraie solidarité avec la Palestine du fait du passé colonial, d’une histoire commune. S’ajoute à cela — mais sans le supplanter — les rapports de rivalités entre juifs et arabes en France.


Houria Bouteldja : « L'affirmation de notre dignité signifie que nous restons debout » Zaman France 27 octobre 2015

H. Bouteldja a écrit:
La dignité est-elle première par rapport à la question de l'égalité ?

Je pense que la dignité est supérieure à l'égalité. L'égalité est une vraie revendication mais qui nous cantonne dans le territoire de l'Etat-nation. On demande l'égalité par rapport aux autres Français dit de souche. Sauf que notre territoire politique, ce n'est pas forcément l'Etat-nation.


On peut voir par exemple que le statut de réfugiés n'est pas accordé à des tas de personnes qui sont des exilées et qui viennent en Europe car ils sont victimes de l'ordre impérialiste dont la France est partie prenante.

La dignité déborde parce que l'Etat-nation n'est pas notre territoire politique et que nous sommes solidaires des peuples aujourdhui opprimés. Il y a aura des associations représentant les réfugiés à cette marche. C'est une marche politique au sens fort. On ne se contente pas de vouloir être des occidentaux comme les autres
.



« Nous ne sommes pas intégrationnistes »




Citation :
Or nous, nous sommes critiques vis à vis de la constitution des Etats-Nations, nous, notre territoire politique ce n’est pas la nation française et nous on ne fera pas de nous des nationalistes français, parce que on vient d’une histoire qui était opprimée notamment par cet Etat-nation et pour nous l’Etat-nation en tant que tel n’est pas une solution politique, même dans le pays d’origine...


pour le fun, un commentaire :

Frida a écrit:
vive le nouveau ordre mondial, ou la République islamique…

Houria reprend textuellement les propos de Tariq Ramadan, c’est une exemple pour elle, il faut décoloniser les esprits dit-il.

En fait il y a deux écoles (un peu comme les communistes révolutionnaires), transformer l’Etat par un changement radical en abattant l’Etat, c’est l’option de Houria, et l’autre école c’est transformer l’Etat par le bas en islamisant et en décolonisant les esprits selon leur terminologie. Sinon, l’objectif est le même.

Un vaste chantier.


cette position du PIR me semble peu compatible avec la critique de dndf

dndf a écrit:
Ce parti agit dans la sphère politique, c’est à dire dans le champ scientifique du capital, en concurrence avec toutes les idéologies qui se proposent de nous organiser le monde. La notion même de « décolonial » est une interpellation politique de l’Etat, au sens d’un Etat qui fait mal son travail et que le PIR se propose d’amender, même au travers d’une rhétorique radicale et violente.


démocrate radical, le PIR ?

certes la position du PIR en tant que parti politique est bourrée de contradictions, pour ne pas dire d'impossibilités structurelles et démographiques sur une base "indigène", mais le rejet de l'État-Nation dans les termes d'Houria B. ci-dessus n'est pas sans poser une question essentielle, quand il se propose de prendre le pouvoir : quel pouvoir d'État ?

je n'ai pas de réponse à cette question, et je ne comprends celles que prétend y apporter Louisa Yousfi dans Le PIR veut-il (vraiment) le pouvoir ?

autrement dit, j'y vois une forme d'illusion politique dans un grand flou idéologique lié à la posture du PIR comme parti politique, dont je ne sais si on peut la qualifier de démocrate radicale au sens qu'en ont donné les théoriciens de la communisation (Théorie communiste ou troploin). Il me semble qu'on manque ici d'un concept critique plus adapté, d'autant que l'idéologie démocrate radicale en a pris un coup depuis la crise de 2008, qu'elle tend à devenir populiste radicale, sur une base moins encore de classe pour autant que ce soit possible (Syrisa, Podemos, Front de gauche, voir EUROPE "de l'OUEST" : Grèce, Espagne, France, Italie... paradigme d'un DÉMOCRATISME POPULISTE ?

alors, démocrate radical, le PIR ? Voire... Toujours est-il qu'on ne peut le qualifier de populisme, car même s'il voulait l'être, il ne pourrait pas, ce qui n'est sans doute pas le cas d'usages idéologiques possibles de la thématique décoloniale en Amérique latine, mais ici, je manque d'éléments pour en juger

Question

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 16:46

pour éclaircir la différence qui ne serait pas claire entre pensée décoloniale et études post-coloniales, comme en témoignent les critiques absurdes d'Yves Coleman et d'autres dans la mouvance anarchiste et post-ultragauche, une interview récente de Ramón Grosfoguel, dont je ne donne ici qu'un extrait comme complément à la critique de l'État-nation ci-dessus


« la pensée décoloniale est opératoire dans le champ théorique de la colonialité
alors que la réflexion des auteurs postcoloniaux l’est dans le champ du colonialisme »


Eduardo Restrepo

Interview de Ramón Grosfoguel entretien réalisé le août 2015 publié par Claude Crougier le 31 décembre 2015

Citation :
Claude Rougier : Dans « La inflexión descolonial », l’anthropologue colombien Eduardo Restrepo écrit qu’une des différences importantes entre les Post colonial Studies et les Estudios Descoloniales est que : « la pensée décoloniale est opératoire dans le champ théorique de la colonialité alors que la réflexion des auteurs postcoloniaux l’est dans le champ du colonialisme ». En quoi consiste cette différence entre colonialité et colonialisme ?

Ramón Grosfoguel. Le colonialisme est ce mouvement d’expansion européenne qui commence en 1492 et qui va usurper la souveraineté d’un peuple par des méthodes violentes : l’occupation militaire, l’exploitation brutale de la force de travail, comme c’est le cas avec l’esclavage et l’imposition d’une administration coloniale. Ce processus, qui a commencé il y quatre cent cinquante ans, a donné à l’Europe un privilège qui n’est pas seulement économique mais aussi culturel et épistémologique. C’est à partir de cette expansion coloniale, que sont apparus des rapports de pouvoir qui n’ont pas disparu avec le colonialisme proprement dit.

Je veux parler de ces hiérarchies qui sont toujours en place aujourd’hui, alors que les administrations coloniales ont disparu presque partout sur la planète (n’oublions pas cependant Puerto Rico, la Palestine et d’autres parties du monde). Il s’agit de rapports de pouvoir qui s’exercent au niveau économique et politique : un type d’exploitation du travail indissociable du développement d’un capital financier central, qui correspond à la domination du Nord global sur le Sud global ; une forme d’autorité politique qui passe par l’organisation d’états-nations, l’état-nation étant cette chimère en vertu de la quelle identité d’un état et identité d’une population s’ajusteraient, ce qui n’est jamais le cas. Cet état-nation est un mécanisme essentiel de la domination à l’intérieur du système mondial actuel. Il existe d’autres hiérarchies, de type pédagogique, esthétique, linguistique, de type racial ou sexuel, de genre.


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 18:47

17 décembre

Patlotch a écrit:
je pense marquer une pause quant à ce texte, parce que je n'ai pas la force d'aborder ça maintenant, et que formuler quelque chose est assez casse-gueule : d'où parlons-nous et à qui ? Nous marchons sur des œufs et il va falloir éviter tout malentendu ou interprétation de traviole. Je pense donc n'y revenir qu'en janvier

Corinne a écrit:
OK. Il vaut mieux en effet laisser décanter pour bien savoir à qui nous nous adressons et surtout pourquoi.

Mais sans vous obliger, vous pourriez peut-être me dire ce que vous pensez de mon premier commentaire ?

Patlotch a écrit:
je trouve vos remarques intéressantes, d'autant que je me fais en grande partie les mêmes. Mais comme je vous disais, j'ai du mal à articuler la position théorique, la stratégie politique, le caractère ciblé de la population...

Il y a forcément des contradictions comme celles que vous soulevez, et que ne manquent pas de souligner la plupart des "marxistes". Le problème, c'est qu'est-ce qu'on en fait et de quel point de vue se situer pour faire une critique sans donner des bâtons pour se faire battre par les uns ou les autres

comprenez-moi bien, il ne s'agit pas de chercher un syncrétisme qui n'existe pas, et qui serait la voie étroite à promouvoir, du fait que si les luttes de classes sont segmentées, sans unité possible, nul ne peut prétendre parler au nom de cette unité, c'est-à-dire de nulle part, au-dessus de la mêlée comme le font les "communisateurs", comme se dégageant de toute implication pratique à ce qu'ils disent

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 18:55

18 décembre

Corinne Cerise a écrit:
J'ai lu à nouveau le texte d'Houria et j'en tire un certain nombre de simples constats :

- La critique de la gauche radicale euro-centrée (l'intersectionnalité blanche)

- La critique du gauchisme indigène (la maladie infantile de "l'indigénat")

- Et le plus important de tout - à mes yeux - qui est typiquement léniniste pour faire un comparatif "vulgaire", que je cite et qui est la conclusion de son allocution :


Houria Bouteldja a écrit:
La perspective ne peut être que le produit d’une économie politique globale prenant en compte tous ces facteurs. Quelle est-elle ? C’est la perspective décoloniale (...)

Ce que nous voulons dire, c’est qu’à partir de la question de la race, en assumant, cette hiérarchie, la pensée décoloniale propose un récit sur la totalité, sur la globalité qui intègre le genre, la classe, la sexualité mais débarrassé de toute forme d’eurocentrisme, œuvrant pour une remise en question radicale de la modernité qui par l’impérialisme, par le capitalisme, par la constitution des Etats-Nations a largement contribué à la production du triptyque race, classe, genre et qu’on ne peut pas imaginer nous en débarrasser sans penser une alternative à la modernité, sans penser une nouvelle utopie


C'est un Manifeste, ou peu s'en faut, que cette conclusion : "La perspective ne peut être que le produit d’une économie politique globale prenant en compte tous ces facteurs". Mais un Manifeste "partiel" (les guillemets sont voulus) : "Ce que nous voulons dire, c’est qu’à partir de la question de la race, en assumant, cette hiérarchie, la pensée décoloniale propose un récit sur la totalité, sur la globalité qui intègre le genre, la classe, la sexualité".

On part de la race, et non plus de la classe (et encore moins du genre), pour définir une totalité. Je ne peux m'expliquer cela que par le mouvement historique du capital, par l'écrasement des luttes du prolétariat mondial au cours des 30 à 40 dernières années, depuis la dernière restructuration du capital et la fin du mouvement ouvrier. Les racisé-e-s deviennent dès lors sujets révolutionnaires à part entière et exclusive, comme le fut l'ouvrier dans le temps jadis.

Ce qui me surprend n'est pas tant que la race soit le seul sujet (après tout dans les années 50-60 elle était déjà un des sujets révolutionnaires aux USA par exemple), c'est que cela se veuille, je cite : "(...) le produit d’une économie politique globale". Or le PIR n'a jamais traité de l'économie politique, car cela implique de façon imbriquée la question du communisme. Et Houria a beau mentionner deux ou trois fois "impérialisme", "capitalisme", etc., on ne trouve dans son propos aucune critique pied à pied de l'économie politique, c'est à dire une critique pour l'émancipation globale, qu'elle revendique pourtant ("globalité qui intègre le genre, la classe, la sexualité").

J'y vois une contradiction, mais je ne peux me l'expliquer à ce jour. Ou alors j'ai encore raté un machin "dialectique" ?

Bon, ça vaut ce que ça vaut, mais j'en suis là.

Et vous ?


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 19:18

18 décembre

Patlotch a écrit:
et moi ?

sans vous répondre dans le détail, votre critique est bonne, sans concession et plutôt juste dans l'esprit. Dire le contraire serait refuser de voir la différence avec ma propre construction théorique, et la préciser est indispensable pour la clarté. Vos remarques vont permettre d'avancer, justement parce que ce texte de Bouteldja constitue pour le PIR la formulation théorique la plus claire à ce jour

nous aurons sans doute un problème de formulation, et là c'est pas de la tarte. Le PIR s'inscrit de façon stratégique et pragmatique dans une dynamique actuelle, pas dans l'expression d'une pureté théorisée de l'extérieur : plus juste ? Ça se discute, si elle s'avère inutile et ne sert que la bonne conscience théoricienne alimentant : « Que faire ? Rien ! ». C'est la différence que je notais entre "théorie communiste" et "théorie sur le communisme" : si la lutte de classe n'est pas pure, il n'est pas possible à la théorie d'en rendre compte purement

nous ne pouvons donc pas critiquer le PIR, ou les luttes décoloniales en général, comme s'exprimant au même niveau que la théorie de la communisation, qui reste, nonobstant le concept de lutte théoriciennes, extérieures à toutes luttes, n'en imprègne aucune, et réciproquement : aucune luttes n'en procède, ne s'en réclame, ne s'y réfère, et pour cause : il s'agit d'attendre la "conjoncture" qui sera produite, on ne sait comment, plus tard ("médiation temporelle") :

mes concepts - luttes auto-théorisantes, dépassements à produire - permettent le passage entre luttes concrètes décoloniales, de fait luttes de classe avec leurs contradictions concrètes auxquelles elles sont confrontées, les communistes avec, sans quoi en quoi la servent-ils ?. C'est aussi ce que dit Bouteldja et 'théorie de la communisation' comme 'théorie du mouvement communiste', pas seulement de son aboutissement terminal, ce qui en signerait le déterminisme intrinsèque : en attendant la fin ?

votre phrase "Les racisé-e-s deviennent dès lors sujets révolutionnaires à part entière et exclusive, comme le fut l'ouvrier dans le temps jadis" est peut-être un peu réductrice et excessive, mais en gros vous avez bien cerné la différence avec mon approche croisant dans la double crise la critique décoloniale et celle du capital.

je pense qu'il va falloir préciser la dynamique, cad l'articulation temporelle des deux qui définirait le moment actuel des luttes de classe, le communisme-mouvement comme incontournablement décolonial : pas de mouvement communiste sans luttes décoloniales, mais les luttes décoloniales ne sont pas en elles-mêmes communistes (révolutionnaires), elles peuvent accompagner une restructuration du capital dans laquelle l'Occident perdrait sa suprématie de 5 siècles, comme en témoigne la montée de capitalismes sud-est asiatique ou africain par exemple (d'où le titre du sujet AFRIQUE en mutations : du néo-colonialisme au capitalisme "africain" ? )

donc, le décolonial est traversé de contradictions théorico-politiques (d'où le sujet ouvert mais peu alimenté des usages "réformistes" de la critique décoloniale)

si vous taper "decolonial" dans Google, vous tomber sur nombre d'entrées concernant l'"aesthetic" ou la "cuisine", voire la mode vestimentaire, et l'on sent ça dans certaines associations de femmes noires en France : là le genre ne manque pas, en tous genres (il y avait des trans black à la Marche de la dignité), mais reste trans-classiste à souhait, ce que n'est pas pour moi le PIR (cf ses charges contre, en gros, les "traitres", qui le sont de fait sur le plan social - médias, sport, "culture")

il faut s'attendre, vu la montée des colloques sur le décolonial en France, à ce qu'il s'exprime davantage par la voie universitaire, même marginalisée, et là, ce sera source de dérapages idéologiques, ou de neutralisation, ce qu'a très bien anticipé le PIR, entre autres. De ce point de vue, ils ont le mérite de garder un cap, un fil rouge si j'ose dire (à sa création, le PIR ne disposait pas de l'appareil critique décolonial, mais des seules théorisations de Khiari, c'est Grosfoguel, et Angela Davis, qui les ont en quelque sorte musclés, et sorti un peu de leur "champ politique blanc", mais évidemment cela ne va pas sans contradictions, entre eux, ou dans le discours d'Houria)

le problème théorique est effectivement, comme vous dites de "ne pas rater un machin dialectique", et c'est là-dessus qu'ont porté mes efforts méthodologique en partant de tout ce fatras, et en m'aidant des apports de Stuart Hall, Williams, Althusser, RS... Mais il s'agit de prendre la dialectique dans toutes ses composantes :

- les contradictions antagoniques et la perspective de leur dépassement : abolition du capital et de la domination masculine, du machisme structurel => disparition du capital et des classes, mais pas de la différence homme-femme que suppose la formule de TC "abolition du genre", distinguo que fait aussi Federici,

- les changements qualitatifs par saut de seuil aussi quantitatifs (aspects démographiques...), la dynamique temporelle des dépassements à produire,

- le tout dans une structure à dominante du capital, celle-ci n'étant pas réductible à la "contradiction principale" de l'exploitation produisant la plus-value, étant donnée l'importance de la rente foncière, le problème de la "nature" et de la terre, des ressources en énergie comme agricoles et nourricières, sans lesquelles il n'y a pas de reproduction possible, ni du capital, ni du vivant, qui entrent ici en contradiction antagonique : la révolution ou la mort
...




Dernière édition par Patlotch le Ven 1 Jan - 20:56, édité 5 fois
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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 20:41


les échanges avec Corinne sont insérés comme flash-back dans les commentaires ajoutés, l'écart traduisant j'espère la décantation que nous estimions nécessaire avant publication. « Parler, c'est le progrès », disait la grand-mère d'une autre, mais rencontrer quelqu'un.e avec qui c'est possible sans merdication élective, c'est chose rare : Corinne Cerise n'est pas une chose, mais elle est rare


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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Ven 1 Jan - 21:52

19 décembre

Corinne Cerise a écrit:
Il faut peut-être lire aussi l'allocution de Houria conjointement à l'interview qu'elle a donnée à la revue "Vacarme" (je cite) : « Nous sommes contre la convergence, car, derrière la convergence, il y a un présupposé universaliste. » C'est une question.

Sinon, il me faut un peu de temps pour assimiler tout ce que vous dites ici, je m'en tiendrai donc à quelques simples remarques que vous faites et que je partage (je ne ferai donc pas de commentaires) :

Patlotch a écrit:
>>> "C'est la différence que je notais entre "théorie communiste" et "théorie sur le communisme" : si la lutte de classe n'est pas pure, il n'est pas possible à la théorie d'en rendre compte purement."

>>> "mes concepts - dépassements à produire - permettent le passage entre luttes concrètes décoloniales, de fait luttes de classe et c'est aussi ce que dit Bouteldja et théorie de la communisation comme théorie du mouvement communiste, pas seulement de son aboutissement terminal, ce qui en signe le déterminisme intrinsèque."

>>> "En un mot : pas de mouvement communiste sans luttes décoloniales, mais les luttes décoloniales ne sont pas en elles-mêmes communistes (révolutionnaires), elles peuvent accompagner une restructuration du capital dans laquelle l'Occident perdrait sa suprématie de 5 siècles, comme en témoigne la montée de capitalismes sud-est asiatique" (sur le développement du capital africain déboulant sur la scène mondiale à moyen ou long terme, il faudrait disposer, entre autres, de nombreuses études statistiques que je n'ai pas, pour ma part).

>>> "il faut s'attendre, vu la montée des colloques sur le décolonial en France, à ce qu'il s'exprime davantage par la voie universitaire, même marginalisée, et là, ce sera source de dérapages idéologiques, ou de neutralisation, ce qu'a très bien anticipé le PIR, entre autres".

>>> "le tout dans une structure à dominante du capital, celle-ci n'étant pas réductible à la "contradiction principale" de l'exploitation produisant la plus-value, étant donnée l'importance de la rente foncière, le problème de la "nature" et de la terre, des ressources en énergie comme agricoles et nourricières, sans lesquelles il n'y a pas de reproduction possible, ni du capital, ni du vivant, qui entrent ici en contradiction antagonique : la révolution ou la mort..."


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MessageSujet: Karl Marx, Frederick Douglass   Sam 2 Jan - 0:20



intermezzo 4

Marx : eurocentriste ou décolonial ?


Corinne a écrit:
Il faut peut-être lire aussi l'allocution de Houria conjointement à l'interview qu'elle a donnée à la revue "Vacarme" (je cite) :  « Nous sommes contre la convergence, car, derrière la convergence, il y a un présupposé universaliste. » C'est une question.

Patlotch a écrit:
"nous" aussi sommes non pas opposés par principe à la convergence, mais la jugeons impossible, et en critiquons l'illusion dans le démocratisme radical. Le PIR et alentours posent un problème, parce qu'ils n'entrent pas dans les critères et catégories de la critique marxiste sauf à retomber dans l'orthodoxie, et c'est pourquoi à mon avis Théorie Communiste est coincé, ne peut dire tout haut ce qu'ils pensent, sans se contredire sur l'unité prolétarienne qu'ils jugent impossible. Leur silence vient de là, et en coulisse, ça retombe dans leur névrose héritée du milieu anar-ultragauche : c'est aussi simple que cela, mais ça relève de la psycho-analyse : refoulement perso aggravé en groupe

donc encore une fois ici, sans le fond de la critique décoloniale, on ne peut rien comprendre à ce que dit et fait le PIR

d'une façon générale, je pense que nous devons toujours faire la critique "de notre point de vue théorique", en l'assumant comme le point de vue "vrai", ce qui n'empêche de se poser et de proposer des questions ouvertes

cela ne vous engage pas à avoir exactement le même point de vue que moi, dans ce croisement "critique "marxienne" critique "décoloniale", mais c'est là justement que cette échange peut être fructueux, et nous permettre d'avancer dans la construction de cette articulation théorique, qui est le fil rouge. Cela suppose aussi que j'aille aux textes théoriques (Grosfoguel notamment), donc que je lise ceux à notre disposition - peu en français - ou attende des traductions : le PIR part de là, mais il n'est pas impossible qu'il torde les aspects critiques de classe du capital. Nous n'avons pas vraiment besoin que d'autres l'aient fait, mais ce serait un point d'appui précieux, sans exiger d'eux qu'ils revendiquent d'emblée dans une perspective "communiste". Pour l'heure, je n'ai trouvé dans ce genre que très peu de textes, et le débat a plutôt lieu en espagnol, avec un rejet des marxistes "orthodoxes"

>>> L'eurocentrisme de Marx : pour une dialogue du débat sur Marx avec les études postcoloniales Kolja Lindner 28 septembre 2010




Frederick Douglass : kicéçuila ?

Citation :
Frederick Douglass (~ 1818-1895) fut l’une des plus grandes voix abolitionnistes d’Amérique. Séparé très jeune de sa mère esclave, ne sachant qui était son père (un homme blanc), il travaille d’abord comme esclave domestique, puis dans les champs et sur un chantier naval, dans le Maryland. Il réussit à s’évader à vingt ans, gagnant New York puis le Massachusetts. Participant à un meeting abolitionniste en 1841, il est invité à raconter son expérience. Son éloquence est telle que la Société antiesclavagiste du Massachusetts l’engage.

En 1845, il publie son autobiographie, qui devient un bestseller et le rend célèbre. Comme il a cité le nom de son propriétaire dans son livre et qu’il risque de se faire capturer et asservir de nouveau, il passe deux ans en Grande Bretagne, où il poursuit sa lutte contre l’esclavage et parvient à acheter sa liberté grâce à des soutiens britanniques. A son retour aux Etats-Unis, il fonde son propre journal abolitionniste, The North Star (du nom de l’étoile polaire qui guidait les esclaves vers le Nord), dont la devise est: « Le droit n’a pas de sexe. La vérité n’a pas de couleur. Dieu est notre père à tous et nous sommes tous frères ».

Pendant la Guerre civile (1861-1865), il conseille le président Lincoln et ne cesse ensuite de lutter pour les droits des anciens esclaves et des femmes et l’importance de l’éducation. Il occupe plusieurs fonctions politiques, terminant sa carrière comme consul général pour Haïti (1889-1891).

Frederick Douglass a publié trois autobiographies :  

Narrative of the Life of Frederick Douglass, an American Slave. Written by Himself, en 1845;

My Bondage and My Freedom, en 1855;

Life and Times of Frederick Douglass, Written by Himself. His Early Life as a Slave, His Escape from Bondage, and His Complete History to the Present Time, en 1881 (révisée en 1892).

Son premier récit, publié en 1845, devint un classique de la littérature antiesclavagiste et plus généralement de la littérature américaine, et une référence dont s’inspirèrent tous les récits d’esclaves qui suivirent.

source Esclaves en Amérique



Marxist Classics: The Nature of the 'White-Black Relationship' Henry Winston February 8 2005

Chapter 7 from Class, Race and Black Liberation International Publishers Co 1977
Citation :
The aspirations of Robert L. Allen, editor of The Black Scholar, are in direct conflict with the aims of Daniel P. Moynihan. Yet, in Reluctant Reformers by Robert Allen, with the collaboration of Pamela P. Allen, and in Ethnicity by Moynihan and Glazer, one finds a parallel treatment of the question of race and class.

Reluctant Reformers (Howard University Press, Washington, DC, 1974)subtitled 'The Impact of Racism on American Social Reform Movements,' and spanning the years from 1776 to the present has a fundamental flaw: In attempting to portray the impact of racism on movements for social change, the author deemphasizes the impact of these multi-racial movements on this country's history.

This in turn leads to deemphasizing the impact of Frederick Douglass, Karl Marx and W. E. B.  Du Bois on past and present struggles against oppression and exploitation. Such a view of the movements for social change flows from a failure to recognize the objective laws of class struggle and the capitalist class as the source of racism and therefore results in a failure to differentiate among the changing class forces involved in these movements during different periods of this country's history.

source et suite by: Henry Winston February 8 2005


en relation :

- le sujet
L'UNIVERSALITÉ de MARX contre l'eurocentrisme des Lumières et des "marxismes" européens, Loren Goldner 1989, Kolja Lindner 2010, Abdellatif Zerroual 2011...

site Patlotch janvier-juillet 2014 : la 'race' de Marx aux 'marxistes' et 'communistes'

Rolling Eyes

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 2 Jan - 7:21


21 décembre


Patlotch a écrit:
à la lumière de nos échanges sur le texte d'Houria et au-delà, et en attendant que ça marine sans peine jusqu'à l'année prochaine, j'ai reformulé le projet et quel serait l'objectif poursuivi, sans se prendre les pieds dans une critique du PIR au ras des pâquerettes
dans cette intro-annonce, j'ai commencé à baliser le terrain, que nous sachions nous-mêmes ce que nous ne faisons pas

Corinne a écrit:
Ca va faire du boulot dites donc ! Smile Vivement l'année prochaine.

Patlotch a écrit:
oui, mais relativement cerné et qui va nous permettre plus de concentration, alors que ça part assez dans tous les sens par ailleurs. Ce n'est pas un problème pour moi, mais pour la lectorate, oui... et là, nous avons de quoi avancer
sur la PRÉSENTATION, je pense que quelque chose d'assez proche des mails serait pas mal, quitte à reconstruire des thèmes pour la clarté de la lecture
vous me direz ce que vous en pensez pas moins, et pluche encore sans éplucheur

Corinne a écrit:
Oui ça me va dans l'idée.

Patlotch a écrit:
on évitera de voir dans la démarche théorisante de ce livre-forum la moindre velléité de construire un syncrétisme entre luttes décoloniales telles qu'elles existent en France aux niveaux théorique, stratégique et politique complexes car concrets, et la théorie de la communisation dont nous ne pouvons plus retenir que quelques éléments fondateurs

Corinne a écrit:
Je suis d'accord, mais il faut rester prudents techniquement néanmoins. On ne peut affirmer d'emblée que l'on ne retient que quelques éléments fondateurs de TC ou autres, cela reviendrait à recomposer la totalité de la structure/plan du forum non ? Qu'en pensez-vous ?

Patlotch a écrit:
ben non, pour la structure et le plan, et plus encore dans l'évolution, il n'y a rien qui relève de la théorie de la communisation, à part l'idée, que j'ai certes apprise en lisant RS plus que Marx lui-même (avant ça m'échappait), d'articuler/alterner matériaux pour l'analyse et parties plus explicitement théoriques, dont RS lui-même dit s'inspirer dans "les Fondements", en précisant que "ce ne sont pas des exemples", ce qui sous-entendrait que la théorie va chercher des "illustrations" au lieu de s'appuyer su "le moment présent" et les "luttes théoriciennes"

Corinne a écrit:
Oui, tout à fait, c'est vrai.

Patlotch a écrit:
pour moi, depuis l'écart et le genre, TC ne fonctionne plus comme ça...

à mon avis, cela devrait donner de l'intérêt théorique à toute cette merde, mais avant d'en avoir des échos, il peut couler de l'encre sympathique (et surtout apathique ou antipathique et pathétique) sur les cahiers secrets du milieu : qu'ils brûlent et leurs maîtres au milieu (ah ha : au milieu !)

Corinne a écrit:
Chuuut... vous allez les réveiller.



Dernière édition par Patlotch le Sam 2 Jan - 8:06, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 2 Jan - 8:00


30 décembre


Corinne a écrit:
ce que je crains, c'est de rabaisser le niveau de ce qui pourrait être mieux construit si vous le faisiez par vous même. Disons malgré tout qu'on peut tenter Smile  

Patlotch a écrit:
ça ne rabaisse pas le niveau du tout, vous avez une forme d'expression concrète, synthétique, et qui n'ignore pas les repères théoriques essentiels : que demande le peuple prolétariat ?

la forme de l'échange permet de mieux comprendre qu'un exposé à une seule voix, où l'on inventerait de supposées questions et nuances de positions avec le souci d'avoir raison, donc le risque de caricaturer, sur-interpréter et déformer ce que dit l'autre. J'avais reconstitué de tels "dialogues" sur mon blog, mais rien ne vaut le direct, plus vivant : on n'y répond pas sans avoir une réponse. C'est une vraie discussion, et entre nous, mieux, une conversation plutôt tranquille, parce que sans défiance, du moins est-ce comme ça que je le sens

vous exprimez une position qui n'est pas sans insister sur le rapport de classe. Mais comme vous soulignez aussi des aspects positifs du texte d'Houria, cela tombera à pic dans ce qui bouge actuellement

Rectificatif Corinne Cerise :
Code:
Quote="Patlotch"], pour la seconde citation
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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 2 Jan - 8:01


31 décembre


Patlotch a écrit:
j'ai lancé notre conversation sur le forum, puis fait un long détour concernant la poétique décoloniale comme dynamique de déconstruction de la modernité capitaliste, avec Deleuze

Corinne a écrit:
Oui, j'ai vu et beaucoup apprécié l'annonce faite sur la "conversation" [...]

Oulà, c'est du lourd, même si certains de vos messages sont repiqués d'autres rubriques. Je m'y attaquerai demain matin.

Patlotch a écrit:
vous me direz si cet abordage vous convient, et au besoin, n'hésitez pas à retoucher vos propres interventions...

Corinne a écrit:
Ça me convient tout à fait comme approche, d'ailleurs ne l'avions nous pas envisagée ainsi dès le début. Retoucher mes propres interventions, oui bien sûr. Vous parlez bien sûr de celles que vous ferez en mon "nom" sur je forum je suppose ?

Patlotch a écrit:
je ne toucherai pas ce qui est citation de vos mails, mais ça ne vous empêche pas d'y revenir à votre guise

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 2 Jan - 8:02


1er janvier


Patlotch a écrit:
j'ai avancé ce matin, mais comme j'ai débordé largement de la "conversation", quand vous en aurez le temps, n'hésitez pas à intervenir pour casser mon monologue... Je pense que nous pouvons sérieusement avancer et retisser « toute cette merde » de sorte qu'elle soit plus lisible, sinon plus "didactique", mais pourquoi pas ? L'interpellation de RS aurait eu dans ce cas du bon... Rolling Eyes

Corinne a écrit:
Oui, je suis allée voir ça vers midi, en effet le sujet s'étoffe. Intervenir ? Oui, pourquoi pas, quand j'en sentirais le besoin ou l'envie. Pour l'heure cela me va fort bien.

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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 2 Jan - 10:35


Sentimental Theory ?

30 décembre

Corinne a écrit:
La théorie est bien entendu aussi affaire de sentiments pour qu'elle soit utile. Sinon on fait de la théorie en laboratoire. Ce sont les luttes qui doivent structurer la théorie communiste, or les luttes sont pétries de tas de sentiments comme la rage, le désespoir, le courage, le goût de la victoire ou non, etc.

Rien n'est éthéré en ce monde où s'affrontent les deux classes irréconciliables, ça crève les yeux, non ? Tout cela doit transpirer au niveau théorique sinon la théorie n'est qu'une coquille vide. Coquille pure certes, mais qui ne rend plus compte du réel. En un mot, la théorie doit rendre compte aussi des "impuretés" et de la crasse du réel.

"Le Capital" n'est pas une critique théoriciste de l'économie politique, certains chapitres sont de véritable brûlots contre le capitalisme, et Marx a aussi écrit cela avec ce que peut apporter la "puissance du sentiment". Et bien entendu la théorie doit servir les luttes en retour, c'est également ce qu'a fait Marx avec "Salaire, prix et profit", texte didactique présenté et discuté lors de réunions avec les ouvriers de l'époque (AIT). TC ne fait rien de tout cela.


Otros Aires est un groupe de tango nuevo hispanico-argentin, créé en 2003 à Barcelone par l'architecte et musicien argentin Miguel Di Genova

original Carlos Gardel Milonga Sentimental



une milonga est un lieu, une soirée ou un bal où l'on danse le tango. Le terme peut désigner à la fois l'événement et le lieu de danse


La Milonga est un lieu colombien associatif à Fontenay-sous-Bois...
où l'on peut changer d'année


Rectification Corinne Cerise : "Salaire prix et profit" (au singulier), qui est plus ou moins construit sur le plan qui sera celui du Capital. On pourrait d'ailleurs étendre cela à d'autres ouvrages critiques de l'économie politique et à vocation "didactique", comme "Travail salarié et capital"
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MessageSujet: Re: avec et contre HOURIA BOUTELDJA et le PIR, "RACE, CLASSE et GENRE" ? et autres questions communistes et décoloniales : conversations   Sam 2 Jan - 13:40


un compte-rendu du Colloque Luttes coloniales et décoloniales dans la France d'hier et d'aujourd'hui, (programme en bas) auquel je n'ai pu me rendre en raison des perturbations de "sécurité" liées aux attentats et à la COP21

c'est dans ce cadre qu'Houria Bouteldja est intervenu sur le thème dont ce sujet est parti : Race, classe, genre, une nouvelle divinité à trois têtes


les "indigènes" se dé-battent... l'université "réfléchit"...

" porte-parole du parti des Indigènes de la République (PIR),
Houria Bouteldja a un brin cassé l’ambiance consensuelle
en s’en prenant à la notion d’intersectionnalité...
"

L’université réfléchit sur «la colonialité du pouvoir» en France 2 janvier 2016 | Par stéphane alliès

Un colloque s’est tenu en décembre 2015 à la faculté du Havre, durant lequel chercheurs et militants se sont interrogés sur les sources, la réalité et la continuité coloniale des institutions françaises, tout en soulignant la difficulté de se mobiliser contre elles.

Citation :
Un colloque universitaire sur les « luttes coloniales et décoloniales dans la France d'hier et d'aujourd'hui », c’est une initiative qui n’allait pas de soi. Et qui a même failli être annulée, deux semaines après les attentats de Paris et Saint-Denis. Et pourtant, ce qu’il s’est dit ce lundi 30 novembre, dans un amphithéâtre remcomble pli de la faculté des sciences et techniques du Havre, marque une nouveauté dans l’histoire des sciences humaines françaises, jusque-là assez hermétiques à l’importation des “post-colonial studies” anglo-saxonnes et sud-américaines. Ce courant des sciences humaines proposant une grille de lecture du pouvoir indexée sur le passé et le passif colonial des institutions est longtemps resté marginal dans les universités françaises, et l’essor de ces études en France est encore récent et loin d'être “dominant” dans le champ universitaire hexagonal.

Les organisateurs de l'événement (voir sa présentation ici), Anouk Guiné et Sandeep Bakshi, du Groupe de recherche identités et cultures (GRIC) de la cité portuaire, ont d’emblée placé la journée d’échanges sous la notion de « colonialité du pouvoir ». Une notion théorisée par le sociologue péruvien Anibal Quijano au début des années 1990 (lire ici 3), et qui sera reprise et explorée tout au long de la journée. Parmi les intervenants, plusieurs universitaires ont ainsi confronté leurs travaux appliqués au contexte français avec des représentants de courants militants et activistes, dessinant la complexité théorique et pratique dans laquelle se trouvent les acteurs de la lutte post-coloniale de la France d’aujourd’hui.


Françoise Vergès, Nacira Guénif-Souilamas et Houria Bouteldja © SA

L’historienne Françoise Vergès a ouvert et cadré le débat, en expliquant combien l’état de l’art en sciences humaines sur la question coloniale française est encore insuffisant, parcellaire et dépolitisé. Elle cite ainsi en exemple « l’esclavage comme point aveugle de l’histoire française » en appelant à « repenser l’esclave comme une figure politique des XVIIe et XVIIIe siècles ». Elle précise : « La loi Taubira [en 2003, ndlr] a involontairement participé à réduire l’esclavage à sa seule dimension mémorielle. Même chez les spécialistes de la colonisation, la période esclavagiste est sous-traitée. » Mais elle estime aussi que « la question de l’oubli est un outil indispensable à l’état colonial et capitaliste ».

Aujourd’hui, Françoise Vergès voit s’ouvrir une « nouvelle étape du colonialisme racial », qui mêlerait « racisation de l’environnement, où l’écologie est pensée par le Nord pour se préserver des revendications du Sud » ; « nouvelle marchandisation des corps » ; et « nouvelle dichotomie émancipatrice », cherchant à imposer « l’idée qu’il faut sauver les hommes de couleur des femmes de couleur ».

Ce lien avec le passé (voire passif) colonial à revisiter pour mieux comprendre les racines de la situation présente et à venir va être illustré huit heures durant, en variant les points de vue et les disciplines.

La professeure de droit Béatrice Bourdelois est ainsi intervenue pour questionner les débats juridiques permis par la décolonisation française, et notamment sur la question de la nationalité, entre le droit local et le droit civil “moderne” du pays colonisateur. « On gomme toute particularité de statut juridique, conclut-elle, dans l’objectif de former un modèle-type de l’individu dans ses droits subjectifs, en méconnaissant le plus souvent les identités de droits étrangers. »
La sociologue grenobloise Nasima Moujoud a, elle, dénoncé la « fabrique coloniale sur la signification du voile, de la polygamie ou des mariages forcés », en la comparant à un travail d’entretien auprès de septuagénaires vivant dans l’Atlas, dont il ressort que « le registre religieux ne dominait pas ces questions à l’époque ».

Doctorante en sociologie, et également militante dans le collectif Les femmes dans la mosquée, Hanane Karimi a de son côté soutenu l’idée d’une continuité du comportement colonial français à l’égard des musulmans depuis la colonisation jusqu’à aujourd’hui. De la naissance de la Mosquée de Paris en 1926, « théâtre indigénophile de la domestication de l’islam de France », dit-elle en rappelant les propos de Lyautey (« Ce sera un édifice public facile à surveiller »), jusqu’à la volonté actuelle des pouvoirs de « nommer les imams, comme un contrôle politique du fait musulman, où on reconnaît le culturel et on exclut le politique ». Pour Hanane Karimi, l’alliance entre les politiques et les religieux se veut un « moyen de l’assimilation », mais ne serait que « l’expression de la colonialité du pouvoir » : « Sous prétexte de modernité, on affirme une volonté d’autochtoniser l’islam de France, qui devrait pourtant se vivre dans une sphère privée. »

Sociologue des migrations, Marc Bernardot s’est attaché à esquisser une définition du « modèle culturel français de l’altérité et de la colonialité ». Il explique comment, depuis le XVe siècle, la « vision française de l’autre » se résumait « aux indigènes et aux indigents », considérés comme « minorités irréductibles à laisser en dehors de l’espace public national ». Il explique aussi la permanence d’un discours mobilisé pour entretenir ce point de vue, un discours où « les mélanges doivent à tout prix être évités ».

Marc Bernardot raconte ensuite comment « la perception de l’autre » par le pouvoir en France est peu à peu passée d’une vision « désirable » à une vision « invasive et menaçante ». Il évoque la « mise en scène de l’exotisme comme justification à l’exploration coloniale », ou la construction du roman national autour de « la sauvegarde du patrimoine de civilisations prestigieuses », en Asie ou dans l’Égypte des pharaons. Il rappelle que la tradition de « monstration des différences » remonte au XVIe siècle, avec l’apparition des premiers zoos humains en France. Il note enfin l’« érotisation de la femme indigène » au fil des siècles, qu’elle soit bohémienne, juive, odalisque, vahiné ou geisha. Avec une constante : « Quand la femme est nue il faut la vêtir, et quand elle est habillée il faut la dénuder. »

En revanche, le « thème de la menace » est devenu central ces quarante dernières années, après la décolonisation, conclut-il. Et ce sont désormais « les notion d’invasion, de subversion et de contamination », qui délimitent le rapport à l’autre en France, et qui ont été popularisées « par la droite réactionnaire, puis par les médias ». Il estime toutefois que ce discours peut voir son hégémonie culturelle se heurter à l'importance « des mobilités humaines », qui fait « exploser peu à peu les représentations sédentaires ».


“Permanences coloniales” : intégration, sémantique, inhumation, économie de rationnement

La doctorante Myriam Hachimi Alaoui
a rendu compte de son travail de recherche sur les “contrats d’accueil et d’intégration”, expérimentés en 2003 avant d’être généralisés en 2006 comme préalable à l’obtention d’un titre de séjour. Après avoir rappelé que ces “contrats” avaient comme objectif explicite de « résister au communautarisme », elle note le décalage entre le débat public de l’époque, « où sont évoquées les mœurs et coutumes du pays d’accueil » ou la dimension « d’adhésion à un corps de valeurs et de principes », et le contenu du contrat signé, où l’égalité homme-femme est la seule égalité promue, aux côtés de la démocratie et de la laïcité.

À ses yeux, cette « contractualisation de l’intégration par une politique publique des valeurs » renvoie à « la définition d’un “nous politique” et à ses conditions d’accession ». Elle constate aussi que depuis 2006 l’absence de motivations accompagnant les décisions des préfets entraîne « une part d’aléa voire d’arbitraire, qui pose davantage de problème qu’il n’en résout ».

Nacira Guénif-Souilamas, professeure de sociologie et militante (elle était en tête de cortège, aux côtés de Françoise Vergès, lors de la dernière marche de la dignité, en octobre dernier, et tient un blog sur Mediapart), a quant à elle proposé un exposé sur l’enjeu sémantique de la qualification des « descendants de la colonisation » ou « des migrants ». Elle estime ainsi que le terme “issu de”, s’il apparaît comme une expression « inoffensive », viserait à « ségréguer et hiérarchiser », en agissant comme « un rappel permanent à la norme ».

Ce terme permettrait ainsi « l’assignation spatiale (“issu des quartiers”) » et sous-entendrait « qu’il faut sauver, extraire, sélectionner le bon grain de l’ivraie ». « Si vous vous adaptez bien à la domestication, vous accédez à une place d’éligible, juge-t-elle, et vous n’êtes progressivement plus défini comme un “issu de”. » Elle note d’ailleurs que l’expression aurait le même sens sans ce terme : « “jeunes de l’immigration” ou “femmes de la diversité” suffisent »…



Discussion lors du colloque le 30 novembre au Havre © SA

Sociologue spécialiste des identités religieuses et de la civilisation britannique, Nada Afiouni a choisi de « prendre prétexte des morts pour parler des vivants », et a livré un exposé captivant centré sur la façon dont sont traités en France les musulmans au moment d’être enterrés. « La mort de Français musulmans met à l’épreuve les codes culturels de sa famille et les rituels du pays d’accueil », dit celle pour qui « on évalue par le cimetière la reconnaissance institutionnelle des différences culturelles ».

À ses yeux, « ce ne sont pas les morts qui posent problème, mais leur inscription dans le récit national ». Elle en veut pour preuve la pénurie de textes législatifs encadrant les carrés musulmans dans les cimetières. Le seul cadre existant, c’est une circulaire du ministère de l’intérieur de 1975, précisée en 1991 puis en 2008. « Les débats sur les carrés confessionnels véhiculent les mêmes peurs, les mêmes stéréotypes et au final la même inertie législative, explique Nada Afiouni. Il y a un parallèle évident entre la place des morts et la place des vivants. Et une même difficulté à penser le vivre-ensemble que le mourir-ensemble. »

Et si trois rapports officiels récents ont abordé le sujet, en 2006, 2013 et 2015, ils ont à chaque fois provoqué polémiques et procès en communautarisme. « L’absence de loi conduit à une fragmentation du paysage funéraire national, laissant toute appréciation aux pouvoirs municipaux », dit-elle en conclusion de son propos, en l’illustrant avec le cas du Havre, où elle enseigne. Depuis que l’agrandissement en 2004 du cimetière de Bléville (dans les quartiers haut et populaire de la ville) s’est accompagné d’un carré musulman, à proximité d’une mosquée, explique-t-elle, celui-ci a connu une augmentation de 250 % des tombes musulmanes.

L’économiste Arnaud Lemarchand a pour sa part exploré la France coloniale à travers le prisme de la théorie du déséquilibre 3 (« dernière grande synthèse keynésienne dans les années 1980 », dit-il), selon laquelle c’est un facteur interne à l'économie qui engendre sa propre crise. Il analyse ainsi le modèle économique colonial comme une économie de rationnement ayant finalement conduit à sa propre déstabilisation économique, suite aux indépendances des pays rationnés.

Cette pratique de l’économie de rationnement se retrouverait aussi à l'œuvre dans les pays occidentaux, à l’égard des descendants de la colonisation. « La ségrégation est un produit du rationnement légal, du fordisme et du “welfare state” », explique Lemarchand, en prenant l’exemple de la naissance des logements sociaux pour loger les travailleurs d’usine, notamment immigrés. Avec le néolibéralisme, poursuit-il, c'est « l’invocation mythologique contre les travailleurs paresseux », qui nous ramènerait « à la période coloniale des XVIe et XVIIe siècles ».

Il cite en appui de sa démonstration le discours de Ronald Reagan sur « la chômeuse noire profitant de l’État-providence », ou « l’ethnicisation des ateliers Renault, où la nationalité déterminait le salaire, comme on peut encore le voir aujourd’hui sur les paquebots avec les travailleurs détachés ». Il note aussi que « l’invention du ministère de la Ville reprend la logique du rationnement, en donnant corps à une interprétation “spatialiste” des problèmes sociaux ». « Le système reproduit la stigmatisation, et la justifie dans le même temps », glisse-t-il.

Dans ce « contexte », Arnaud Lemarchand voit l’émergence d’une « économie de bazar » comme « une forme de résistance à l’économie de rationnement », et estime que « la lutte décoloniale doit permettre la mise au jour d’un rationnement inégal et entretenu de la richesse économique, mais qui est invisibilisé par la force de l’implicite ».


Intersectionnalité versus Indigènes

La notion d’« intersectionnalité » a également été au centre des débats. Elle est présentée par les organisateurs du colloque comme « l’analyse des systèmes de privilège et d’oppression entrecroisée, ou des inégalités imbriquées de rapports sociaux de classe, de race, de genre, auxquels on peut ajouter la religion, le handicap, l’âge et les sexualités ». À la faculté du Havre, ce sont des militants et des activistes qui étaient principalement en charge d’illustrer de façon concrète ce qu’« intersectionnalité des luttes » veut dire.

Ainsi, trois porte-parole du collectif Lesbiennes of colours, mouvement afro-féministe non-mixte créé en 2009, expliquent avoir voulu à la fois briser une « invisibilisation dans le mouvement féministe » et répondre au « constat du désintérêt du racisme dans les milieux LGBT ». Désireuses de montrer qu’« un autre activisme est possible par rapport au féminisme monolithique et monocolore » qui domine le champ médiatique, elles s’engagent dans les luttes contre l’homophobie et la transphobie, comme dans l’aide aux migrants, fusionnant parfois les deux. Avec la volonté d’« exister à part entière, de façon autonome, en menant des alliances stratégiques ponctuelles, mais sans appartenir à aucun collectif ».

Plus tard, Fania Noël au nom du Mwasi collectif (également non mixte) a, de son côté, raconté le militantisme de ce groupe « afro-féministe, intersectionnel et insurrectionnel ». Elle ne revendique pas l’inspiration du féminisme noir américain : « La négrophobie y est différente là-bas : ici, les femmes noires sont moins perçues comme un danger pour l’État, par rapport aux hommes noirs et arabes. » Question héritage, elle dit plutôt pencher vers les Caraïbes ou l’Afrique. Elle aussi dénonce l’« invisibilisation du féminisme noir », et refuse l’idée qu’il faudrait « être extirpée pour être sauvée ». « Notre objectif est la libération totale des individus, pas des femmes et des hommes chacun de leur côté, dit Fania Noël. Selon beaucoup, la libération ne pourrait passer que par des mouvements blancs, car notre environnement empêcherait toute émancipation. »


Discussion lors du colloque "Luttes coloniales et décoloniales dans la France d'hier et d'aujourd'hui",
le 30 novembre au Havre © SA


Porte-parole du parti des Indigènes de la République (PIR), Houria Bouteldja a un brin cassé l’ambiance jusqu'ici consensuelle, en s’en prenant à la notion d’intersectionnalité, surtout à son caractère peu opérationnel pour la cause. « Nous sommes victimes comme objet de recherche, mais déconsidérés comme acteurs politiques », dit-elle. « Je ne suis pas là pour dialoguer, mais pour passer politiquement d’un point A à un point B. Et c’est très difficile d’articuler dans la pratique ce qui s’énonce à la faculté. »

Elle avoue redouter que l’intersectionnalité soit « l’incarnation d’une nouvelle morale », et se dit mal à l’aise avec « le prêcheur intersectionnel », qui « répondra toujours classe et genre quand on lui dit race ». Elle précise tenir au « clivage de race », car « il crée de la polémique ». « La grille d’analyse coloniale privilégie la race et permet de penser la globalité comme le refus de l’universalisme blanc », dit-elle. Traduction concrète dans la foulée : « Le pouvoir veut arracher les femmes à leur corps social d’origine pour les libérer, sous la colonisation comme aujourd’hui. »

À ses yeux, « l’intersectionnalité est un apolitisme », qui n’édicte « aucune hiérarchie, aucune priorité » et imposerait de « mener tous les combats à la fois ». Or, cela serait « impossible », car « la post-décolonisation s’appuie sur la répression, le contrôle et le racisme » et « la gauche n’étant plus hégémonique, les élites et les peuples se sont droitisés ». Dès lors, « pour pouvoir articuler classe, genre et race, il faudrait une adhésion globale à un projet progressiste. Or ce n’est pas le cas. Le racisme produit du conservatisme, l’islam qui progresse dans les banlieues est éminemment conservateur, et si le repli sur soi est globalement positif dans un contexte hostile, il ne se fait pas sans concessions ».

À la mi-journée, le débat va se crisper autour de la question de l’homophobie, prolongeant une correspondance publique véhémente entre le PIR et la revue intellectuelle de gauche critique Vacarme (lire ici 3 et ici 3). Même s’il ne l’admet jamais aussi clairement, la lutte contre l’homophobie poserait problème au PIR. L’intéressée s’en défend, et ne s’en laisse pas non plus conter.

« On sous-estime la situation, on a créé la guerre des genres dans nos quartiers, dit Bouteldja. Il faut d’abord commencer par se réconcilier. Si on se veut pratique et pragmatique, il faut d’abord avancer là-dessus. » Et d’insister : « L’hyper-virilisation dans les quartiers n’est d’ailleurs pas sans lien avec l’héroïsme djihadiste perçu comme tel par certains. L’urgence est de ramener l’homme vers la pacification. Le reste est bien ambitieux… » Pour bien se faire comprendre, elle précise : « En Europe, d’autres identités sont disponibles. Mais ce qui émerge durablement dans les quartiers populaires, c’est le racisme structurel. Donc, faute de temps et de forces, on se concentre là-dessus. On parle de ce qui fait le plus parler. »

Le blogueur Joaõ Gabriell, qui anime le site 3 « Chronik de Nègre(s) Invertis », problématise le débat. « La question anti-patriarcale est-elle ennemie du combat décolonial ? », se demande-t-il. Avant de revenir sur « le refus de certains LGBT de participer à la Marche de la dignité, au motif que certains parmi les marcheurs seraient sexistes ou homophobes ». « Mais cette question ne se pose jamais quand il s’agit de marcher le 1er Mai », souligne-t-il.

S’il remarque que « la “convergence des luttes” revient souvent à ce que les plus forts imposent leur lutte aux plus faibles », il appelle à ne pas se résigner pour autant. D’après lui, « s’il existe un usage majoritaire du marxisme qui secondarise les luttes décoloniales, ça ne doit pas invalider pour autant le marxisme ». Il se dit persuadé qu’« il est possible de penser une mobilisation plurielle ». Cela impliquerait une « remise en question par ceux qui élaborent la théorie de la lutte décoloniale sur la grande coupure avec les quartiers populaires, qui empêche l’émergence d’un mouvement de masse ». Mais il pense possible de « construire un espace pluriel, où les divergences stratégiques seraient possibles, et où la lutte décoloniale globale permettrait les engagements spécifiques de chacun en son sein ».


Citation :
Organisé par Anouk Guiné et Sandeep Bakshi      

avec le Groupe de Recherche Identités et Cultures (GRIC)
Direction de la Recherche de l'Université du Havre (DiRVED)
Centre interdisciplinaire de recherche sur les mobilités (IDEES-Le Havre)
Pôle de Recherche en Sciences Humaines et Sociales (PRSH)
Faculté des Affaires Internationales (FAI)

Université du Havre 30 novembre 2015 Amphithéâtre Benjamin Normand
Faculté des Sciences et Techniques
ENTRÉE LIBRE

Programme

Citation :
Ouverture
Sandeep Bakshi, Anouk Guiné et Françoise Vergès

Présidente de séance: Françoise Vergès, Chaire Global South(s), College d'Etudes mondiales, Fondation Maison des Sciences de l'Homme, Paris

Marc Bernardot, Université du Havre
Le modèle culturel français de l’altérité et la colonialité

Eric Saunier: Université du Havre
Le passé négrier des villes portuaires aux origines du préjugé colonial: l’exemple du Havre

Nacira Guénif Souilamas, Université Paris 8
‘Issu-e-s de’ ou comment les luttes décoloniales se prennent les pieds dans le tapis de la maison du maître

Houria Bouteldja, Parti des Indigènes de la République
Race, classe, genre, une nouvelle divinité à trois têtes

Lesbiennes of Color (LOCs)
Pourquoi et comment mener une lutte non blanche

MWASI, Collectif afroféministe
L'afro-féminisme pour lutter ensemble et s'aimer ensemble

João Gabriell, auteur du blog Chronik de Nègre(s) Inverti(s)
Les approches féministes, queer et trans ont-elles leur place dans une lutte décoloniale ?

Tarek Lakhrissi, Université de Montréal et Paris III - Sorbonne Nouvelle
Créations de récits: journal décolonial

Président de séance:  Lô Gourmo Abdoul, Professeur en droit public international, Université du Havre, et avocat au barreau de Nouakchott, Mauritanie

Arnaud Le Marchand, Université du Havre
Recrutement et rationnement: la (re)construction des discriminations économiques d’une crise à l’autre

Myriam Hachimi Alaoui, Université du Havre
"Condition d’intégration" et "valeurs de la République"

Béatrice Bourdelois, Université du Havre
Décolonisation, statut personnel et droits fondamentaux de la personne humaine

Nasima Moujoud, Université Pierre Mendès France Grenoble2
Décoloniser la tradition

Hanane Karimi, Université de Strasbourg
Les femmes dans la mosquée: visibilité et résistance à la domestication

Nada Afiouni, Université du Havre
Intégration dans les cimetières municipaux de la République ?
Du cimetière Sainte Marie au cimetière de Bléville au Havre


Nafissatou Fall et Danièle Bugeon, GAMS Haute-Normandie, Groupe pour l’Abolition des Mutilations Sexuelles
L’histoire du GAMS au Havre, en particulier la prévention de l’excision et des mariages forcés

Conférence de clôture: 17h
Paola Bacchetta, Université de Californie, Berkeley
Xénophobie queerphilique, féminisme colonial et néo-libéralisation dans les représentations dominantes des sujets, de la pensée et de la pratique décoloniales en France aujourd’hui

17h30-18h30: Débats

Texte de présentation

Citation :
Les luttes décoloniales sont en partie le résultat de la manière dont s’écrit l’histoire coloniale. L’historien français Jean-Louis Triaud (spécialiste des sociétés musulmanes en Afrique saharienne et subsaharienne) nous rappelle en 2006 qu’ ‘au moment des indépendances et dans les années qui suivirent…il  y eut, surtout, en France, l’ouverture d’une période d’oubli, une volonté de tourner la page. L’histoire du Maghreb colonial, par exemple, en fut durablement victime. Ce n’était pas un chantier noble…il y eut un temps de silence, d’oubli, de purgatoire’. Néanmoins, comme l’explique Emmanuelle Sibeud qui travaille sur l’historiographie du fait colonial, la perspective critique sur la domination coloniale existe, mais ‘les interrogations sur le passé colonial français sont formulées en termes de ‘tabous’ et d’occultation coupables’ (2006). Ainsi, cette historienne française en appelle-t-elle à ‘décoloniser l’histoire de la colonisation…et des pratiques scientifiques’.

L’histoire de la colonisation a trouvé un nouvel essor avec l’émergence des Colonial Studies au cours des années 1990, à partir de la notion de ‘situation coloniale’ de Georges Balandier (1951). Sont ici explorées les dimensions identitaires et culturelles dans le cadre des micro-histoires en contexte colonial, notamment au prisme de l’analyse de classe, de race (en tant que construction sociale) et de genre. Quant aux Postcolonial Studies, développés lors des années 1980 dans le contexte postcolonial britannique, en Inde (et Asie du Sud), ils centrent en partie leurs travaux sur la critique des nationalismes et de l’Etat-nation comme construction coloniale, ainsi que sur les discours et les représentations. La pensée décoloniale, élaborée par des chercheur.e.s latinoaméricain.e.s (aux Etats-Unis et en Amérique Latine) autour des rapports entre modernité et colonialité, est également issue de certaines épistémologies du Sud, notamment des travaux de Frantz Fanon et Aimé Césaire (Martinique) (qui ont influencé les études postcoloniales), de José Carlos Mariátegui (Pérou) et de Samir Amin (Egypte), pour n’en citer que quelques-uns. Alors que la théorie postcoloniale a ses sources dans les sciences humaines, la théorie décoloniale vient de l’engagement matérialiste associé aux sciences sociales. Par ailleurs, les périodes historiques analysées par les études postcoloniales ne sont pas moins vastes que celles analysées par les études décoloniales (qui peuvent remonter jusqu’au XVème siècle).

Selon le sémiologue argentin Walter Mignolo (2012), ‘la colonialité est comme l’inconscient chez Freud ou la plus-value chez Marx. On ne la voit pas, mais elle travaille’. La ‘colonialité du pouvoir’ (colonialidad del poder), concept élaboré par le sociologue péruvien Anibal Quijano dans les années 1990 à partir des perspectives gramscienne et fanonienne - ainsi que du concept de ‘capitalisme racial’ (racial capitalism) développé par Cédric Robinson en 1983 dans Black Marxism - se fonde sur ‘l’exploitation de la force de travail, la domination ethno-raciale, le patriarcat et le contrôle des formes de subjectivité (ou imposition d’une orientation culturelle eurocentriste)’. Aux côtés de la colonialité du pouvoir, existe la ‘colonialité du savoir’ (colonialidad del saber) travaillée, entre autres, par le sociologue portoricain Ramón Grosfoguel et le philosophe colombien Santiago Castro-Gómez (2007) qui, dans l’ouvrage collectif ‘Le tournant décolonial’ (El giro decolonial), s’intéressent à la ‘diversité épistémique’ et cherchent à ‘décoloniser les sciences sociales et l’université’. Pour le sociologue vénézuélien Eduardo Lander (2000), ‘la colonialité du savoir est la dimension épistémique de la colonialité du pouvoir: le fait de hiérarchiser les modes de production des connaissances, c’est-à-dire la philosophie et la science occidentales comme paradigmes qui rendent subalternes d’autres connaissances’. La colonialité du pouvoir et du savoir ne vont pas sans la ‘colonialité de l’être’ (colonialidad del ser) qui pour le philosophe portoricain Nelson Maldonado-Torres (2007), est ‘la dimension ontologique de la colonialité, à savoir, les effets de la colonialité dans l’expérience vécue des subalternes coloniaux et dans les secteurs dominants’. Enfin, la philosophe argentine María Lugones (2007) - inspirée par les travaux de Gloria Anzaldúa, féministe queer Chicana, auteure de Borderlands/La Frontera: The New Mestiza (1987) - a créé le concept de ‘colonialité du genre’ (colonialidad de género) aussi appelé ‘système de genre colonial/moderne’, qui est ‘un système de genre binaire ou hétérosexuel dans lequel existent différentes hiérarchies de pouvoir. C’est à l’intérieur de ce système que l’homosexualité ou les identités transgenre ne sont pas reconnues’. Signalons également l’importance des travaux de la chercheuse nord-américaine en Cultural Studies, Catherine Walsh, sur les ‘pédagogies décoloniales’ (2013) à partir des mouvements ‘indigènes’ d’Amérique Latine et dans la perspective de l’ ‘interculturalité critique’ depuis la ‘subalternité’.

Dans le cadre de ce colloque, nous nous plaçons dans la perspective de la ‘dé-colonialité’ dont l’origine se trouve dans le ‘Tiers Monde’ (conférence de Bandung, 1955), sans perdre de vue le fait que les rapports sociaux de classe exercent leur influence sur ces thèmes. Selon Mignolo (2011), la décolonialité ‘s’est déplacée au centre des débats internationaux dans le monde non-Européen’ et ‘offre un sens de confort dont avaient principalement besoin les gens de couleur des pays en développement et les migrants’.

La modernité coloniale s’exerce en France par la mise en place de conditions d’infériorisation et de racialisation des groupes de personnes étant principalement d’origine caribéenne, antillaise, africaine, arabe, maghrébine, asiatique, musulmane, et/ou de l'océan Indien et de l'océan Pacifique. Il s’agit de groupes altérisés au sens donné par la féministe matérialiste Colette Guillaumin dans L’idéologie raciste, c’est-à-dire qui ‘se trouvent être tous des groupes minoritaires…des groupes qui sont sociologiquement en situation de dépendance et d’infériorité’ (1972). Il en va de même en Outre-Mer où la colonialité du pouvoir s'exerce dans tous les champs du social, comme l'a démontré Laura Schuft (2013) avec ses travaux sur la Polynésie française. Grosfoguel écrit en 2006: ‘Il me semble que le système français incarne de manière extrême l’universalisme le plus abstrait qui reflète ‘une colonialité du pouvoir à la française’. Contrairement aux discours ambiants, le communautarisme en France est surtout un communautarisme blanc, masculin et élitiste. Les instances de pouvoir, qu’il soit politique (Parlement…) ou économique (grandes entreprises) sont tenues par le même groupe qui ne cesse de reproduire ses privilèges. Le paradoxe, c’est qu’on taxe certains groupes ethniques de communautarisme alors qu’on ne leur laisse pas de véritables moyens d’accéder à certaines sphères socio-économiques. Ils ont beau subir de multiples discriminations à l’école ou au travail depuis des décennies, leur capacité à se défendre est très limitée.’ Dans ce contexte, l’égalité théorique proclamée par la France parvient-elle à imposer une réelle égalité de fait?

De la même manière, la colonialité du pouvoir se manifeste par la non-reconnaissance et l’exclusion culturelle et ethnique de populations historiquement opprimées sur le sol français, comme par exemple les peuples basque et rom (ou les Juifs au niveau européen), en vertu de ce que Mignolo (2000) appelle - à partir du concept de ‘différence coloniale’ introduit en 1993 par Partha Chatterjee - la 'construction de la différence coloniale interne', alors que la colonisation des 'Indiens' (Amérique Latine) et des 'Noirs' (Afrique) fait partie de la 'construction de la différence coloniale externe’. L'Europe dût par ailleurs 'faire face' à l'histoire de l'Islam et, à partir de ses relations avec le sultanat ottoman (du XIVème siècle à 1922), constitua la catégorie de 'barbares' pour désigner les musulmans (turques et maures), selon la 'construction de la différence impériale externe’ qui par la suite s’étend à la Chine, au Japon et à la Russie. Quant à la 'différence impériale interne', elle correspond, avec la ‘légende noire’, au dénigrement du Sud de l'Europe et en particulier de l’Espagne sous le règne d’Elizabeth Ire (XVIème siècle) (Mignolo, 2000).

L’héritage colonial français et les formes galvaudées de type ‘républicaniste’ telles que la ‘citoyenneté’, la ‘laïcité’ et le féminisme universaliste blanc qui imprègnent la société dominante française, sont producteurs de frontières d’exclusion dont se nourrit le système-monde capitaliste. Celles-ci sont nombreuses: construction du préjugé colonial; représentations et imaginaires coloniaux; formes de désignation de ‘l’ennemi de l’intérieur’ et de ses ‘victimes’; racisme culturel dans les domaines du logement, de l’éducation, de la santé, des rites funéraires, de la représentation politique et du marché du travail (selon une division sexuelle et raciale); formes d’esclavage moderne; contrôle et répression de l’immigration; lois sur le séjour des étrangers; expulsions forcées; création de zones de droit d’exception (banlieues, centres de rétention administrative, zones d’attente pour personnes en instance dans les gares, ports et aéroports, et autres camps pour étrangers); mécanismes de répression, de harcèlement et de criminalisation à travers les violences policières; contrôle et gestion de l’Islam par l’Etat français; ‘Valeurs de la République française’ proposées dans le ‘Contrat d’Accueil et d’Intégration’ (CAI) et autres conditions d’ ‘intégration républicaine dans la société française’; instrumentalisation par l’Etat des femmes de certains groupes minoritaires, notamment par la création de ‘mouvements’ tels que Ni Putes Ni Soumises et Osez le Féminisme; droits des femmes originaires d’Afrique du Nord régis par le pays d’origine en vertu de l’application de lois étrangères au droit français (codes du statut personnel).

Par ailleurs, dans la mesure où, comme l’écrit la féministe marxiste Silvia Federici dans Caliban et la Sorcière. Femmes, corps et accumulation primitive (2014), ‘l’abolition de l’esclavage n’a pas supposé la disparition de la chasse aux sorcières du répertoire de la bourgeoisie’ (chasse initiée en Europe au XVème siècle et que nous prenons ici au sens figuré). En effet, existent et persistent en France le sexisme et le racisme anti-musulmanes - aussi appelé ‘anti-sexisme patriarcal’ par Nacira Guénif -  avec, en 1994, une circulaire incitant les proviseurs de collèges à considérer le port du ‘foulard islamique’ comme un ‘acte de prosélytisme’; la loi anti-foulard en 2004 (hijab interdit dans les établissements scolaires); la loi anti-voile en 2010 (niqab et burqa interdits dans l’espace public); l’idée d’interdire le hijab à l’université; l’interdiction (sans loi spécifique) à certaines femmes ‘voilées’ d’accompagner les sorties scolaires de leurs enfants ou de rester sur une plage; l’exclusion de collégiennes pour le port de jupes longues jugées comme ‘un signe ostentatoire d’appartenance religieuse’, ainsi que le refus d’attribution de citoyenneté pour le port de la burqa. Cette ‘chasse aux sorcières’ nous rappelle qu’à Alger en 1958, l’administration coloniale française procède au dévoilement forcé des femmes autochtones - et à la disparition de leur voile par le feu - en vue de leur supposée ‘émancipation’.

Cette colonialité du pouvoir s’exerce également à l’intérieur de certains groupes ‘ethno-raciaux’ et/ou religieux vivant sur le sol français, devenant colonialité de genre à travers, par exemple, la pratique de l’excision et des mariages non consentis; l’injonction à la virginité prémaritale; l’invisibilisation et l’exclusion des lesbiennes et queers of color originaires d’Afrique, des Amériques, des Antilles, des Caraïbes, du Moyen-Orient et d’Asie, ou la relégation des femmes musulmanes au sous-sol de la Mosquée de Paris depuis 2013.

Peut donc nous être utile l’analyse des systèmes de privilège et d’oppression entrecroisée ou des inégalités imbriquées de rapports sociaux de classe, de race, de genre, auxquels on peut ajouter la religion, le handicap (ou capacitisme), l’âge et les sexualités. L’intersectionnalité est un outil d’analyse et un instrument de lutte, de survie, de résistance et de résilience, ayant été initialement pensé et produit par, entre autres, des féministes et des lesbiennes noires, racisées, radicales et prolétaires du fait de leur position dans les différents rapports sociaux et/ou luttes collectives de tradition révolutionnaire (afro-féminismes diasporiques, féminismes afro-latinoaméricains, théorisations féministes Chicanas, Black Feminisms, théorisations féministes et queers of color et autochtones, théorisations féministes marxistes antiracistes et féminismes islamiques).

Dans un esprit transdisciplinaire, ce colloque sera consacré à l’analyse des mécanismes de domination coloniale et, aujourd’hui, de colonialité du pouvoir mise en oeuvre par la France, ainsi qu’aux résistances et luttes décoloniales initiées dans les années 1940 (à partir du massacre de Sétif en Algérie le 8 mai 1945) et aux formes de radicalisation revendiquée. Nous nous intéresserons également aux luttes décoloniales postérieures, comme par exemple: la création de la ‘Fédération des Associations de Solidarité avec Tou-te-s les Immigré-e-s’ (FASTI) en 1962; la ‘Coordination des Femmes Noires’ en 1976; le ‘Groupe du 6 novembre’ en 1999 (groupe non-mixte de ‘lesbiennes dont l’histoire est liée à l’esclavagisme, à l’impérialisme, aux colonisations, aux migrations forcées’); ‘Collectif 20 ans barakat’ en 2003; les émeutes de 2005; la ‘Brigade Anti-Négrophobie’ (BAN) en 2005; la lutte des sans-papiers; la lutte pour le droit de vote des étrangers; le lancement de l’Appel des Indigènes de la République en 2005; l’association 'Les Indivisibles' en 2006; la création en 2009 de l’association ‘Lesbiennes of Color (LOCs)’; le congrès constitutif du Parti des Indigènes de la République en 2010; le collectif 'Mamans Toutes Egales' en 2011; le collectif des 'Femmes dans la Mosquée' en 2013; le collectif afroféministe Mwasi en 2014; le collectif de la Marche des Femmes pour la Dignité (MAFED) en 2015.

Quelques exemples pour la ville du Havre: Association havraise de solidarité et d’échanges avec toutes et tous les immigré-e-s; Association des Musulmans du Havre; Association des travailleurs sénégalais; Conseil supérieur des Sénégalais du Havre; L’arbre à palabre (pour ‘une meilleure intégration des populations étrangères et d’origine étrangère, habitant au Havre et ses environs notamment les femmes avec enfants, les retraités et les autochtones vivants dans une situation de précarité’).

La ville du Havre et son histoire en tant que ‘port négrier’ nous paraissent un lieu emblématique pour accueillir ce colloque. ‘La maison de l’armateur’, l’une des dernières empreintes du commerce colonial, nous rappelle sans cesse l’implication de la ville dans la traite négrière de l’esclavage. Sans parler de réparation ou d’effacement de mémoire volontaire ou involontaire (bombardements pendant la 2e guerre mondiale), la ville pourrait participer à une reconnaissance de son histoire dans toute sa diversité, à l’instar de Liverpool ou Bristol en Grande Bretagne et Nantes et Bordeaux en France. Ce colloque ouvrira des débats sur le passé et le présent d’une ville décoloniale, ce qui ne peut être que salutaire pour son image de ville ouverte sur l’avenir.

Comité scientifique

- Zahra Ali, Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales (EHESS)
- Paola Bacchetta, Université de Californie, Berkeley
- Hourya Bentouhami, Université Toulouse le Mirail
- Marc Bernardot, Université du Havre
- Sirma Bilge, Université de Montréal
- Audrey Célestine, Université Lille 3
- Jules Falquet, Université Paris Diderot
- Ramón Grosfoguel, Université de Californie, Berkeley
- Horia Kebabza, Université Toulouse le Mirail et Science Po. Toulouse
- Myriam Paris, Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis
- Martine Spensky, Université Blaise Pascal, Clermont-Ferrand


Contacts:

Sandeep Bakshi: sandeep.bakshi@univ-lehavre.fr
Anouk Guiné: anouk.guine@univ-lehavre.fr
David Pareyt: david.pareyt@univ-lehavre.fr


en tout ças, le reporter de Médiapart n'a pas entendu grand chose sur le rapport de classes, mais ça ne prouve pas qu'il soit sourd. De fait, sans doute pas grand chose à regretter, en espérant la diffusion de certaines interventions. Houria Bouteldja a « un peu cassé l'ambiance consensuelle » : l'intersectionnalité molle ?... hou la la !

mais nous étions prévenus avec la "théorie du genre", dès que l'université s'empare d'un truc nouveau, c'est pour le ramollir !

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MessageSujet: Franz Fanon, homophobie   Dim 3 Jan - 18:34


à propos de l'«l'homophobie» reprochée au PIR :
et si elle relevait aussi d'une analyse et d'un enjeu théorique ?

jusque-là, j'ai parlé favorablement du fait que le PIR, ici par la voix de Houria Bouteldja, mettait en cause le neutralisme politique quasi trans-classiste de l'intersectionnalité classe-race-genre, mais je n'ai rien dit des critiques de l'homophobie qui leur sont adressées

cette question est récurrente et elle fait clivage y compris au sein de ceux qui se réclament en France de la pensée décoloniale, ce dont ont témoigné quelques incidents à l'occasion de la Marche de la dignité du 31 octobre, et les controverses qui ont suivi, naturellement en provenance de partout dans l'amalgame habituel aux prétendus "anti-confusionnistes", mais au sein même de ce colloque où Houria B. a fait cette intervention qui a, selon Stéphane Alliès de Médiapart « un brin cassé l’ambiance jusqu'ici consensuelle, en s’en prenant à la notion d’intersectionnalité », et, surtout, « le débat va se crisper autour de la question de l’homophobie, prolongeant une correspondance publique véhémente entre le PIR et la revue intellectuelle de gauche critique Vacarme. Même s’il ne l’admet jamais aussi clairement, la lutte contre l’homophobie poserait problème au PIR. »

je répète qu'il n'est pas question ici d'adresser au PIR des critiques politiques parce que ce n'est pas notre terrain (nous sommes contre la démocratie politique)

notre réflexion théorique, si elle peut avoir des implications stratégiques, c'est à condition de ne pas sombrer dans ces controverses masquant l'essentiel, et de nous consacrer à la critique de fond
, que nous pouvons partager avec les théoriciens de la communisation et telle que dndf l'a exprimée récemment (« une interpellation politique de l’Etat, au sens d’un Etat qui fait mal son travail et que le PIR se propose d’amender »),

mais assimiler toute idée du décolonial, et son potentiel communiste, à la politique du PIR, cela relève d'abord d'ignorance et d'incompréhension : c'est un non-sens. Ensuite, même si c'était le cas et puisque c'est vrai, nous ne voyons nulle part l'expression d'une décolonialité proprement communiste et révolutionnaire, cela ne nous empêcherait pas ici de considérer la nécessité de proposer une théorisation communiste et révolutionnaire réellement mondialiste donc décoloniale


quand on veut tuer sa 'chienne bâtarde', on l'accuse de la rage

personnellement, je trouve qu'il y a une certaine cohérence de la part du PIR y compris sur ces questions de mariage mixte et de prise en compte des mentalités des prolétaires racialisées telles qu'elles sont dans les quartiers populaires, et telles donc qu'elles ont une part dans la façon dont ils mènent ou mèneront leurs luttes, ceci quelle que soit la part que puisse y prendre le PIR


faire avec pour faire contre

en effet, je n'ai pas élaboré les concepts de "luttes auto-théorisantes" et de "dépassements des identités à produire" par ces luttes pour les abandonner à la première pluie acide, et quand Houria revendique un pragmatisme fondé sur une connaissance réelle concrète de ces populations, je ne vais pas jouer les vierges communisatrices effarouchées, comme "l'avant-garde" gauchiste post-68 face à l'homophobie bien réelle et assumée en meeting de Jacques Duclos : 21,3% des suffrages à l'élection présidentielle de 1969, ce qui signifie que ses sorties contre les "pédés" n'ont pas empêché les prolétaires français de voter pour lui, pas plus que celles du père Le Pen de choisir le FN aujourd'hui

autrement dit, qu'on prouve que les prolos français ne sont pas homophobes, avant de réserver ses coups à qui exprime, bien au-delà de ces considérations d'identités sexuelles LGBT et autres que le PIR dit ne pas prendre en compte pour des raisons sociales, la sensibilité réelle des prolétaires des quartiers, racisés ou pas, puisque rapport à l'homophobie "anti-pédé", il en va de même chez les "petits-blancs"

avis aux amateurs, donc, qui voudraient "nous" causer sérieusement et en face à face, « de l'antisémitisme, du racisme et de l'homophobie du PIR » en général, et de Houria en particulier


il est probable que mon évocation d'un caractère "léniniste" de l'intervention d'Houria Bouteldja aura paru ridicule à beaucoup, mais sans prétendre qu'elle aurait son génie politique de la conjoncture, relevé par Roland Simon, j'en maintiens l'idée. La situation est ce qu'elle est et il faut faire avec pour faire contre

qu'Houria Bouteldja ait parfois des dérapages contrôlés ou non de style provocateur dans le meilleur sens du terme car provocateur de clivages incontournables et salutaires dans la dynamique actuelle, je ne m'en offusque pas et n'irai pas lui chercher des poux sous le voile

Quand les blés sont sous la grêle
Fou qui fait le délicat
Fou qui songe à ses querelles
Au cœur du commun combat

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas


Du haut de la citadelle
La sentinelle tira
Par deux fois et l'un chancelle
L'autre tombe qui mourra

Celui qui croyait au ciel
Celui qui n'y croyait pas


Aragon, La Rose et le Réséda



il ne s'agit de ma part ni de compromis, ni de complaisance, ni de démagogie. Vu qu'il est inadmissible et complètement vain d'accuser personnellement Houria d'homophobie, parce que c'est faux, la question de fond est que cela crée un malaise évitant de se poser une vraie question de théorie communiste : d'où vient cette position politique jugée de bonne stratégie par le PIR dans son projet de politiser les quartiers populaires ?


au source du PIR, avant la pensée décoloniale :
Aimé Césaire, la Négritude
et Franz Fanon, entre l'anti-colonialisme et le post-colonial

ce qu'il faut prendre en compte, c'est la genèse du PIR, mouvement transformé en parti, et les références théoriques qu'il a mises en avant dès le départ et conserve, avec depuis d'autres apports théoriques décoloniaux plus récents. Ces deux références sont fortes au demeurant chez la plupart des associations décoloniales en France, et bien que je connaisse peu Fanon, j'en approuve le sens porté merveilleusement par toute la tradition des luttes et des arts caraïbes et afro-américains

on trouve, depuis sa création, comme références appuyées du PIR, Franz Fanon et Aimé Césaire, celui-ci dans deux textes : 1950, Discours sur le colonialisme et 1956, Lettre à Maurice Thorez (démission du PCF) : commencer par les lire avant d'ouvrir sa gueule enfarinée de noix de coco blanche !

quant au second, j'y reviendrai ultérieurement (je suis dans la lecture de ses œuvres éditées par La découverte en 2011), mais je voulais signaler la thèse de Matthieu Renault, Frantz Fanon et les langages décoloniaux. Contribution à une généalogie de la critique postcoloniale, et il convient de ne pas oublier que sa pensée, après avoir été éclipsée pendant un quart de siècle davantage en France que chez les anglo-saxons (un comble pour un Martiniquais engagée dans la Guerre d'Algérie contre la France coloniale), est fort peu connue en France, et ne fait retour que depuis le début de ce siècle


Franz Fanon à la source théorique de « l'homophobie du PIR » ?

on trouve en effet dans cette thèse de forts éléments de réponse à la question de l'homophobie. J'en redonne ci-dessous le résumé et le sommaire et je reviendrai sur les passages en question qui sont à trouver il me semble dans les

CHAPITRE III. CORPS A CORPS > 3) L’AMOUR DE LA RACE -­‐ SEXUALITE ET PERVERSIONS et
CHAPITRE IV. VIE ET VIOLENCE – LA DECOLONISATION ET LE SCHEME DE L’UNITE > 4) DES MUTATIONS DE L’ANIMAL POLITIQUE > Une théorie des mutations (Re)faire l’amour et (Dé)faire le genre ? – se jouer des doubles

Résumé
Citation :
L’enjeu de cette thèse est de dresser un portrait théorique en situation du psychiatre martiniquais et théoricien des décolonisations Frantz Fanon, ceci en tâchant de se porter au-delà du conflit des interprétations qui oppose, d’une part, le « Fanon anticolonial », célébré - à travers de multiples biographies - en tant que révolutionnaire, homme d’action, mais ce souvent au détriment de l’homme de pensée et, d’autre part, le « Fanon postcolonial », érigé en théoricien de premier ordre, mais ce régulièrement au prix de décontextualisations et déshistoricisations qui tendent à gommer la singularité de son intervention théorique et politique. Dépasser ce conflit engage de déceler chez Fanon les commencements du ou plutôt d’un postcolonialisme au sein même de l’anticolonialisme, tâche qui s’inscrit dans le projet d’une généalogie de la critique postcoloniale ou encore d’une histoire des discours de décolonisation – contre tout clivage de l’ « avant » et de l’ « après » des indépendances.

Il s’agit alors d’interpréter les langages décoloniaux déployés par Fanon en tant que produits d’une pratique de déplacement épistémique, qui est à la fois de rupture etde reprise, de décentrement et de re-situation - au-delà de toute négation - des théories nées en « Occident », mais ce, à la différence de maintes interprétations postcoloniales, en prenant appui sur l’archive intellectuelle effective du psychiatre martiniquais. Que deviennent, dès lors qu’elles sont reprises « hors » de l’Europe et contre les pouvoirs coloniaux, la critique psychanalytique « intra-européenne » de la civilisation, la phénoménologie hégélienne, les théories biologiques de la lutte pour l’existence, l’anthropologie politique et les théories de l’état de nature, les conceptualisations philosophiques et politiques de la violence, la doctrine médicale/psychiatrique ouencore les philosophies de la vie, etc. ?

Le dévoilement des méthodes fanoniennes de déplacement, qui s’inscrivent dans un postcolonialisme de guerre unique en son genre, autorise alors une reformulation du problème de la décolonisation des savoirs, en d’autres termes celui des politiques de connaissance, des lieux et perspectives du discours en situation postcoloniale.
Table des matières

Citation :
INTRODUCTION – POUR UNE GENEALOGIE DE LA CRITIQUE POSTCOLONIALE..........11

Le conflit des interprétations – au-­delà de la biographie.............................................................11
Qu’est-­ce que la critique postcoloniale ?...............................................................................................16
Anticolonialisme et postcolonialisme ....................................................................................................20
Au-­delà du conflit ? Penser les déplacements postcoloniaux.......................................................25


CHAPITRE I. « MALAISE DANS LA CIVILISATION » LE MONDE COLONIAL ET LE SCHEME DU DOUBLE ...........35

1) LA DISSOCIATION DE L’HOMME EUROPEEN........................................................................35

La construction du racisme -­ la projection..............................................................................35
De la représentation
le Noir en tant que symbole ........................................................................38
La culpabilité de l’homme blanc ....................................................................................41
Morale et dissociation psychique..............................................................................43

2) LES BINARISMES PSYCHOLOGIQUES ET L’ESPACE COLONIAL..................................................................46

Le manichéisme ............................................................................................................46
Les couples d’opposés – supériorité et infériorité.............................................................................48
Haut/Bas – la spatialité psychique et la symbolique des couleurs ...........................................51
Une topographie psychique........................................................................................................................53
L’espace du colonialisme – topographie de la ville coloniale......................................................56

3) LE COLONISE ET SES DOUBLES .............................................................................................58

L’espace spectaculaire de la race.............................................................................................................58
« L’effet que cela fait » -­ imposition culturelle et identification.................................................60
Une théorie de la double conscience.......................................................................................................63
Le stade du miroir – imaginaire et perception dans les colonies ..............................................69

4) LE DOUBLE MONDE ..................................................................................................................72

De l’hétérogénéité – la dualité des systèmes de référence ............................................................72
Le double langage................................................................................................................76

5) LE COLONIALISME COMME ANTIDIALECTIQUE..............................................................................81
Les impasses de la reconnaissance (au-­delà de Hegel et Kojève)..............................................81
Conscience malheureuse et culpabilité -­ le maître imaginaire...................................................85
Pouvoirs de la double conscience – la double voix ...........................................................................88
Un transitivisme généralisé........................................................................................................................92

CONCLUSION : DE L’AMBIVALENCE – A PROPOS DE BHABHA......................................................................95


CHAPITRE II. DU NEANT A L’ETRE – ONTOLOGIE ET ANTHROPOLOGIE ANTICOLONIALES ...........................99

1) ONTOLOGIE -­‐ DE L’(IN)EXISTENCE .......................................................................................99

« Faire le Noir » -­ situation et regard.....................................................................................................99
Ontologie de l’altérité -­ au-­delà de la maîtrise et de la servitude ? ....................................... 101
Une « zone de non-­être » – la désontologisation............................................................................ 103

2) UNE PHENOMENOLOGIE POSTCOLONIALE (NEGRITUDE 1) ................................................................. 108

Le retour du primitif – la certitude sensible ................................................................................... 108
Conscience de l’histoire - négation de la dialectique ............................................................. 111
Une dialectique éclatée – la certitude subjective........................................................................... 114
Psychologie ascensionnelle – la plongée dans le grand trou noir .......................................... 116

3) LE PASSE DE LA REVOLTE (NEGRITUDE 2) ........................................................................... 119

Un passé spectral ......................................................................................................................................... 119
La révolte sera existentielle… ou ne sera pas .................................................................................. 122
Une histoire des mécanismes de défense ........................................................................................... 125

4) LE COLONISE CONTRE SES DOUBLES .................................................................................. 130

Contre Mannoni -­ l’antécolonial et la place vide du maître blanc ......................................... 130
La sociogénie – un « marxisme vulgaire » ? ..................................................................................... 132
Socialthérapie et hospitalisation de jour – de la réintégration............................................... 135
Une théorie de l’(in)humanité................................................................................................................ 139

CONCLUSION : LE RENVERSEMENT DE LA CRITIQUE ANTHROPOLOGIQUE DU RACISME COLONIAL... 142


CHAPITRE III. CORPS A CORPS .................................................................................................. 147

1) LE CORPS COLONISE.................................................................................................. 147

Corps et désir (Hegel après Kojève1) ................................................................................................. 147
« L’intégration, c’est l’être » -­ au-­delà de la division âme/corps ............................................ 150
Le corps de l’esclave, esclave de son corps (le corps politique 1)............................................ 156
Du schéma corporel au schéma historico-­racial............................................................................ 163
Du clivage au remembrement................................................................................................................ 166

2) LE RETOUR DE LA RACE – DU SENS AUX SENS ........................................................................... 171

La revanche du symbole et la lutte des corps .................................................................................. 171
Noms de race et noms de couleur ......................................................................................................... 173
Grammaire de la race et discours des sens....................................................................................... 177

3) L’AMOUR DE LA RACE -­‐ SEXUALITE ET PERVERSIONS.............................................................. 180

De la « lactification » (genre et couleur 1) ....................................................................................... 180
Dialectiques de l’amour -­ le don (Hegel après Kojève 2) ............................................................ 184
Les pathologies de la civilisation et la phobie du nègre ............................................................. 188
Fantasmes de viol (genre et couleur 2).............................................................................................. 192
La circularité du sadisme et du masochisme ou le spectre de l’inversion........................... 196
Du sadisme en Algérie – l’intimité de la violence et de la sexualité....................................... 200

CONCLUSION : QUI EST LE PRIMITIF ? – DU BON ET DU MAUVAIS SAUVAGE.......................................... 202


CHAPITRE IV. VIE ET VIOLENCE – LA DECOLONISATION ET LE SCHEME DE L’UNITE.................................. 209

1) LA LUTTE CONTRE LA MORT ET LE RETOUR A LA VIE NUE................................................................... 209
Vie et mort (Hegel après Kojève et Heidegger) .............................................................................. 209
Médecine et vitalisme............................................................................................... 211
À l’agonie – de la vie nue .......................................................................................................................... 213
Le retour à l’état de nature et le déplacement postcolonial de l’anthropologie politique.................................... 220
Donner un sens à sa mort – la violence vitale ................................................................................. 222

2) AUX ORIGINES DE LA VIOLENCE – UN POINT DE VUE ECONOMIQUE-­‐ENERGETIQUE ....................... 225

Agressivité et tension musculaire (le corps politique 2)............................................................. 225
De la contre-­violence – une érotique de la libération.................................................................. 232

3) LE MYTHE DE LA VIOLENCE ................................................................................................ 236

Le spectre de Sorel – la violence comme scission vitale .............................................................. 236
Envie et rêve – les racines psychiques de la lutte........................................................................... 238
Paysannerie et lumpenprolétariat ....................................................................................................... 242
Violence et purification – la nostalgie du primitif......................................................................... 246

4) DES MUTATIONS DE L’ANIMAL POLITIQUE ..................................................................... 250

La médiation royale.................................................................................................................................... 250
Vers l’organisation ...................................................................................................................................... 253
Lutte pour les valeurs et lutte pour la culture – de l’invention ............................................... 257
Une théorie des mutations ....................................................................................................................... 260
(Re)faire l’amour. (Dé)faire le genre ? – se jouer des doubles ................................................. 262
Un dualisme stratégique – la guerre des races et la distension du marxisme .................. 266

5) LE SCHEME DE L’UNITE – LA FIN DE LA VIOLENCE ? ................................................................ 269

La fin des doubles............................................................................................................................ 269
Le « grand corps » -­ nationalisme et humanisme .......................................................................... 274
La situation postcoloniale et le devenir de la violence................................................................ 277

CONCLUSION : DES DEPLACEMENTS POSTCOLONIAUX – LA VIOLENCE COMME CRITIQUE DE LA RAISON EUROPEENNE................................................................................... 281

CHAPITRE V : LES MOTS DE LA RUPTURE… AVEC L’EUROPE.......................................... 286

1) LIEUX ET POLITIQUES DE VERITE .................................................................................................... 286

Contre la méthode -­ objectivité et entreglose.................................................................................. 286
Avouer -­ à propos des conduites de vérité......................................................................................... 288
Dialectiques du vrai et du faux .............................................................................................................. 294
La digestion de l’Europe -­ la quasi-­invention.................................................................................. 296
L’expulsion de l’Europe -­ la substitution............................................................................................ 300

2) RUPTURE ET RECOMMENCEMENT............................................................................................. 304

Affirmation et négation............................................................................................................................. 304
Rompre ................................................................................................................................................ 306
Fin et début de l’histoire -­ les protocritiques du postcolonialisme......................................... 311
Sujet et objet -­ inversion ou conversion ............................................................................................. 314

3) REPRESENTER -­‐ LE LANGAGE DE LA FOLIE....................................................................... 317

Logos -­ la voix des sans-­voix.................................................................................................................... 317
Le retournement des armes du colonisateur ................................................................................... 322
Les langages détournés -­ les voix du rêve, le cri et le silence .................................................... 324
Le discours du fou........................................................................................................................................ 328
Représentation et adresse........................................................................................................................ 332

CONCLUSION : HISTOIRE ET TRAGEDIE ............................................................................................. 337


CONCLUSION : DU PERSPECTIVISME – GUERRE ET PAIX EN SITUATION POSTCOLONIALE.................... 340

BIBLIOGRAPHIE....................................................................... 346




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