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 la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques

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MessageSujet: la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques   Jeu 17 Déc - 15:52


« J'y vois enfin clair dans l'emmerdante question de la rente foncière »


Lettre de Marx à Engels, le 18 juin 1864
Lettres sur le capital, Éditions sociales 1972, p. 119


autant dire que depuis qu'il est sur la table du "marxisme", un tel sujet n'est pas demain la veille à la portée du premier Patlotch venu, mais sans s'y coller, ou en privilégiant comme source de la valeur la seule plus-value tirée de l'exploitation de la force du travail du prolétariat*, d'une part on s'éloigne de Marx (après tout pourquoi pas ?), d'autre part on serait incapable d'articuler critique radicale du capital et critique décoloniale de la modernité occidentale, puisque celle-ci se fonde précisément sur les luttes de la petite paysannerie, des sans-terre, des migrants et autres "nègres du monde" (voir MONDIALISME : CONTINENTS, MIGRATIONS, 'NÈGRES' du MONDE et TRANSNATIONALISME)

c'est pourquoi j'ai repris, avec AGRICULTURE et PAYSANS, EXTRACTIVISME : pas de CAPITALISME sans RENTE FONCIÈRE, un titre symétrique et complémentaire de CLASSES et CAPITAL : comme 'ÉCONOMIE POLITIQUE', pas de 'CAPITALISME' sans EXPLOITATION du PROLÉTARIAT



en attendant, ma lectorate curieuse peut toujours défricher le terrain (théorique) en far fouillant Google à  rente foncière Marx extractivisme



* Chapitre XLVIII : La formule tripartite

Marx a écrit:
Capital-Profit (profit d'entreprise + intérêt), Terre-Rente, Travail-Salaire, telle est la formule tripartite qui exprime tous les secrets de la production sociale. Mais l'intérêt est en réalité le produit caractéristique du capital, par opposition au profit d'entreprise, qui en est indépendant et qui est le salaire du travail : la formule se ramène donc à Capital-Intérêt, Terre-Rente, Travail-Salaire, expression de laquelle est heureusement éliminé le profit, la forme caractéristique que revêt la plus-value dans la production capitaliste.

Karl Marx Le Capital 1865 - Livre III Le procès d'ensemble de la production capitaliste § 7 : Les revenus et leur source





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MessageSujet: Re: la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques   Jeu 17 Déc - 15:58

je déplace ici ce texte de 1977 qui ouvrait le précédent sujet sur les paysans et l'agriculture...


la production paysanne et l'exploitation capitaliste
Claude Faure L'homme et la société 1977 Persée PDF

un texte particulièrement intéressant et formateur à la critique de l'économie politique, dans un domaine où elle est toujours controversée : la paysannerie dans le capitalisme. Dans la mesure où la périodisation de l'histoire de capital est, dans la théorie de la communisation, lié au notion de subsomption formelle et subsomption réelle (du moins chez Théorie Communiste), l'approche ci-dessous permet de s'en faire une idée assez concrète mais toujours en vigueur aujourd'hui, posant la question de l'unité du Mode de production capitaliste (MPC), à laquelle l'auteur répond sans ambiguïté, mais avec finesse

c'est aussi l'occasion de revenir sur la validité de la loi de la valeur, sur l'articulation production-reproduction du capital et du prolétariat, et d'autres thématiques familières aux lecteurs des textes théoriques

autre aspect, en corollaire, la nature du travail paysan comme "quasi-salarié" et celle des luttes qu'il peut mener contre le capital. L'enjeu est, comme déjà évoqué, celui des formes d'unité que peut prendre le prolétariat dans le processus de communisation, et là, comme je le soutiens par ailleurs, nous nous écartons sensiblement du schéma tracé par Théorie Communiste quant à l'absorption, de gré ou de force, de la paysannerie au prolétariat, ce qui suppose d'abord que les paysans, ou une forte partie des travailleurs-paysans, ne seraient pas des prolétaires...

(c'est André Dréan qui va être content...)

Plan de l'article

1 - Procès de travail et propriété privée des moyens de production
2 - Du procès de travail au procès de production
3 - Le procès de production et le procès de circulation
4 - Sur la loi de la valeur
5 - Les paysans et le mode de production
6 - La soumission formelle et le développement des forces productives
7 « L'anomalie » foncière
8 - La question agraire et l'articulation des modes de production

Claude Faure 1977 a écrit:

la production paysanne et l'exploitation capitaliste

Si la question paysanne fait l'objet de tant de réflexions, c'est bien parce que la forme même de la production agricole dans nos sociétés revêt ce caractère « anormal » qui amène à s'interroger sur le statut réel du paysan. Il est bien certain que l'ensemble des réponses théoriques qui sont fournies par les différentes analyses rendent compte de l'ambiguïté de ce statut puisqu'elles hésitent entre deux pôles extrêmes qui semblent s'exclure : ou la production agricole est considérée comme un reliquat d'un mode de production pré-capitaliste en voie d'extinction, et le producteur renvoyé à une catégorie relative à ce mode de production, ou le paysan est analysé comme un prolétaire assumant encore plus durement que celui de l'industrie l'exploitation capitaliste.

Il me semble pourtant que les analyses déjà connues comme l'évolution des luttes de classes dans les campagnes doivent nous amener à une réponse qui, sans être une addition des deux tendances en présence, fasse apparaître l'une et l'autre comme rendant compte partiellement du mouvement d'ensemble qui les englobe.

1 - Procès de travail et propriété privée des moyens de production

Ce qui de prime abord distingue les paysans des autres travailleurs en action dans le mode de production capitaliste, c'est la nature du rapport juridique qu'ils entretiennent avec leurs outils de travail et la structure du
procès de travail qu'ils mettent en œuvre.

Le rapport juridique du producteur direct de l'agriculture aux outils qu'il utilise quotidiennement fait de lui un propriétaire, c'est-à-dire un sujet ayant en principe le pouvoir d'user librement des outils en question, la possibilité de les affecter en durée et en lieu. Ainsi le paysan, à l'opposé du prolétaire par exemple, se présente non pas comme séparé de ses moyens de travail et disposé à vendre sa force de
travail mais, à l'inverse, comme l'unité entre la force de travail et les outils auxquels elle s'applique. D'un autre côté, le procès de travail, c'est-à-dire le procès qui transforme un objet de travail à l'aide de moyen de travail, se manifeste sous un jour bien différent de ce qui est observable dans la production sociale : ici, pas de division technique du travail ni, par conséquent, de coopération du travail, ou alors sous une forme embryonnaire qui la distingue à l'évidence de la grande industrie. A ce niveau, il n'est pratiquement pas de comparaison à faire ni de liens à établir, entre ce type de production et la production sociale organisée sur
la base du M.P.C. (mode de production capitaliste).

En ce qui concerne la production immédiate, on n'observe nul procès de production au sens où le procès de travail n'est à priori sous l'effet d'aucun mode de production précis. Ceci est renforcé par le fait que le procès de
travail n'est le siège d'aucun rapport de production et que la pratique sociale du paysan vise à assurer sa reproduction personnelle, sans plus. Si l'on considère en effet un paysan propriétaire de son sol par exemple, il n'est impliqué dans aucun rapport de production : ici pas de salarié, pas de capitaliste, pas de propriétaire foncier. On trouve un producteur et rien d'autre. Ceci est important car on souligne de la sorte ce qui en apparence distingue de manière essentielle le producteur direct de l'agriculture de tout autre producteur œuvrant dans l'industrie. Pour ce dernier, en effet, les choses sont claires : impliqué dans un procès de travail dont il sait du fait même qu'il est salarié qu'il est procès de production, il n'a aucun doute sur son statut réel. Au niveau même du procès de production immédiat, il se sait travailleur parcellaire au sein
d'un collectif mis en place par le capital. De même, il n'est nullement besoin qu'il se présente avec ses moyens de travail propres : les moyens de travail qui sont ici d'emblée moyen de production, constituent précisément ce dont il a été séparé pour être accumulé par une classe qui en a désormais le monopole. Quant à lui, il dispose de sa seule force de travail.

Autrement dit, au sein de la production immédiate, ce qui caractérise la production capitaliste c'est que :

a) les moyens de travail se donnent comme moyen de production, c'est-à-dire comme moyen de travail agissant sur la base de rapports de production déterminés, ceux du M. P.C. ;

b) les rapports de production fonctionnent comme rapports de production de plus-value, c'est-à-dire comme rapport d'exploitation ;

c) le rapport d'exploitation est au centre même de la production capitaliste : il suppose la séparation, y compris juridique, des moyens de production et de la force de travail ;

d) la production s'y effectue à grande échelle à partir d'un procès de division (coopération du travail qui s'appuie sur un bouleversement de toutes les formes antérieures de la production ),

e) c'est la soumission réelle du travail au capital qui rend compte globalement de l'ensemble des caractéristiques de la production capitaliste et des conditions de sa reproduction.

2 - Du procès de travail au procès de production

Dans la production capitaliste, c'est dès la production des marchandises que la place des producteurs est définie dans les rapports sociaux de production et d'une certaine manière avant même que celle-ci ne se déclenche du seul fait de la séparation préalable du producteur direct de tout moyen de production, séparation qui le constitue déjà en salarié. Pour le paysan rien de tel et, sur ce point, il est aisé d'être d'accord. Du procès de travail au procès de production. Ce qui va caractériser la production spécifiquement capitaliste du point de vue du procès de travail, c'est qu'il se donne immédiatement comme procès d'exploitation de la force de travail et procès de valorisation du capital.

De ce point de vue, il est évidemment juste de dire que les rapports immédiats qui s'établissent entre les producteurs directs et les propriétaires des moyens de production sont au centre du M.P.C. et que la production immédiate (le procès de production) réalise l'essentiel, à savoir la reproduction des conditions qui conduisent le capital à exploiter le travail. La forme de propriété qui est à considérer ici n'a d'ailleurs rien à voir avec la propriété juridique des moyens de production ; il s'agit en fait de la propriété économique, c'est-à-dire la capacité à mettre en œuvre, à « gérer », un procès de production qui soit un procès de production de plus-value.

C'est donc en définitive la propriété réelle des moyens de production d'un côté et la possession de la force de travail de l'autre qui caractérise le procès de production spécifiquement capitaliste. Dès lors que les moyens de
production sont socialement maîtrisés, dominés, par une classe, et qu'une autre classe n'apparaît que comme moyen de mise en valeur des premiers, sans contrôle sur leur usage effectif ni rupture possible par rapport aux formes d'organisation de la production, ni enfin, maîtrise sur les objectifs de la production, alors on se situe bien dans le cadre de rapport de production capitaliste.

Or, le procès de production ne se résume pas au seul procès de fabrication des marchandises, mais prend en compte le procès de production immédiat et le procès de circulation des marchandises, c'est-à-dire le procès de réalisation de la valeur. Si ce deuxième temps est le plus souvent passé sous silence, c'est qu'il ne s'agit dans la production capitaliste, à proprement parler, que du temps (de la période du cycle) au cours duquel se réalise ce qui est déjà manifeste au sein de la production, à savoir l'inégalité d'un rapport se donnant à priori pour rapport entre équivalents. Mais il est bien certain néanmoins que le procès de production est celui qui réalise non pas le seul cycle A-M mais bien le cycle A-M-A1.

Si l'on en vient maintenant à la production paysanne, on est contraint de constater que le capital est absent du procès de travail et qu'il n'est pas évident qu'à ce niveau il soit possible de parler de procès de production. Par contre, et sans revenir ici sur les détails de ce mouvement, il est tout à fait évident que la mise en circulation des marchandises modifie profondément l'appréciation qu'il est possible de porter sur l'autonomie du producteur direct de l'agriculture.

Le paysan se trouve en effet situé dans une division sociale du travail qui met à tout moment son procès de travail en présence du capital : qu'il s'agisse de vendre ses marchandises ou acquérir des « consommations intermédiaires» , qu'il souhaite acheter des moyens matériels de production et pour ce faire emprunter de l'argent, il se présente sur des marchés qui sont ceux du capital. Mais il est bien certain que le capital ne s'en tient pas à cette position périphérique qui d'ailleurs n'est jamais la sienne. Le capital en « retour », c'est-à-dire simultanément, réorganise ce secteur qui ne participe ni de la même structure ni du même fonctionnement que l'ensemble de la production sociale. Autrement dit, la circulation des marchandises va réaliser ici ce qui était acquis dès la production immédiate là-bas.

Revenons sur ces points.

La production agricole se présente comme production non capitaliste parce que ni d'éventuels rapports de production ni la forme du procès de travail ne sont ceux de la production spécifiquement capitaliste. Le statut
incertain du paysan résulte de cette « extériorité ». Or que reste-t-il d'une extériorité qui aboutit :

a) à fournir un flux permanent de marchandises agricoles sur le marché, condition première de la reproduction de la totalité de la force de travail ;

b) à fournir un flux permanent de travailleurs qui, détachés de l'agriculture par les effets même de la domination du capital, se retrouvent libres vendeurs de leur force de travail, flux qui vient renforcer, développer, l'échelle de l'exploitation capitaliste, et surtout

c) à ne retirer de manière permanente de la production que ce qui leur permet d'assurer la reproduction de ceux qui sont à l'origine des deux flux précédents, c'est-à-dire à céder tout sur-travail éventuel ?
Si l'on ajoute que l'ensemble de ces effets est obtenu pour l'essentiel sur la base des seuls rapports économiques du M. P.C., on est conduit à renverser l'ensemble des propositions faites précédemment et qui signalaient « l'autonomie » de la production agricole. Car c'est bien ainsi que fonctionne l'agriculture et plus précisément les paysans au sein d'une production sociale organisée par le M. P.C.

Il suffît donc de se déplacer de lieu pour que l'autonomie du producteur direct apparaisse comme l'inverse, c'est-à-dire comme sa soumission au capital. Ce changement de lieu ne nous porte pas hors de la production capitaliste ; il nous invite simplement à considérer un procès dans sa totalité et en particulier à prendre en compte l'aspect le plus souvent passé sous silence : le procès de circulation des marchandises. C'est la circulation qui permet au capital d'organiser la production paysanne, comme d'ailleurs elle permet de le faire pour la production en général. Ceci étant, il faut bien considérer que le procès de travail agricole fonctionne bien comme procès de production du capital : il est lui aussi procès de valorisation du capital.

3 - Le procès de production et le procès de circulation

Dans la production spécifiquement capitaliste, le capitaliste, avant même que ne débute un quelconque procès de production, doit transformer en capital constant et en capital variable une somme d'argent qui n'est que potentiellement capital. C'est en effet le seul procès de production qui permet que le travail vivant soit incorporé aux éléments qui constituent le capital constant (et qui le fonde comme tel) et que le surtravail soit
concrètement absorbé, fixé en quelque marchandises.

Une fois le procès achevé, la force de travail se retrouve dans l'état qui précédait son entrée : le résultat de la vente par l'ouvrier de sa capacité de travail aboutit à lui permettre, au bout du compte, la reproduction pure et simple de sa force de travail. Aussi, l'ouvrier doit-il inlassablement mettre sa force de travail à la disposition d'un capital, en échange d'un salaire, « reparcourir le même cycle pour se conserver » comme le dit Marx. Par contre, le capital, au cours de ce procès qui consomme le travail vivant, s'autovalorise et ce faisant se transforme véritablement en capital. Le procès de production capitaliste est donc celui qui à une échelle toujours élargie, reproduit capital et travail salarié.

Ce qui caractérise ce procès, c'est qu'au sein de la circulation, préalablement au procès de production immédiat, les conditions de travail se révèlent déjà comme Capital. L'ensemble des conditions matérielles de la production sont étrangères au salarié ; ce dernier n'en a, en aucun cas, la propriété économique. Le rapport dominant se trouve immanquablement reproduit dès le procès de circulation : séparé de la propriété de ses moyens de production, l'ouvrier est obligé de vendre à périodes régulières sa force de travail. Ce faisant, les conditions matérielles de la production deviennent Capital. Capital et travail salarié sont les deux termes d'un même rapport, rapport qui existe avant même que ne soit entreprise la production à proprement parler. Déjà la circulation détermine ce que sera à l'échelle sociale la production et l'usage des moyens de production, bref, ce que sera la répartition du temps de travail entre les différentes sphères de la production, par delà les formes spécifiques que pourra revêtir chacune d'elle
en particulier.

La soumission du travail au capital, la capacité qu'a le capital de se constituer en tant que tel, précisément parce qu'il soumet le travail, la capacité pour le capitalisme d'extorquer du surtravail est réalisée dès la circulation avant même la mise en œuvre du procès de production.

Le prolétaire n'a pas le choix entre travailler ou ne pas travailler, vendre ou ne pas vendre sa force de travail, pas plus que le paysan n'a le choix, la liberté, d'utiliser tel ou tel procédé technique, d'engager telle ou telle
production ou de décider de l'usage de son produit : dans les deux cas, l'absence de toute propriété réelle détermine avant même le procès de production, ce que sera ce dernier. Dans les deux cas, le producteur direct ne retrouvera que l'équilibre de ce qui lui est nécessaire pour reproduire sa force de travail.

Que le salarié obtienne ce résultat en vendant directement sa force de travail et le paysan en vendant ses produits n'est pas l'essentiel. L'essentiel tient à ce qu'ils sont l'un comme l'autre au centre d'un rapport de
production commun qui a pour « maître » le capital. La soumission du travail au capital, le système de places au sein de la production, les rapports de propriété-possession sont décidés au sein de la circulation, bien que ce soit la production qui concrétise, pour le capital, cette séparation par la production de plus-value. On retrouve ce que dit Marx lorsqu'il emploie l'expression de « double moulinets » : il indique par là que la première fonction de la circulation est de reproduire en permanence des prolétaires (les travailleurs sont rejetés comme vendeurs de force de travail sur le marché), la seconde consiste à transformer le produit du travail de ces
derniers comme moyen pour le capitaliste de les acheter, ce qui est aussi un moment de la circulation. L'ensemble de ces deux moments suffit par conséquent à garantir la reproduction du rapport de production déterminant du M.P.C.

Comme le dit P.P. Rey, « il suffit donc qu'une classe contrôle la circulation des produits comme marchandises et que l'autre classe n'en obtienne que ce qu'il lui faut des produits pour être elle-même vendable. La
propriété bourgeoise des moyens de production (qu'elle prenne la forme de la propriété privée ou une forme plus collective) exprime cet état de fait et en garantit la permanence ».


Dans les conditions sociales de domination du M.P.C., il suffit qu'il ne revienne aux producteurs directs que l'équivalent de la valeur de la force de travail, sous forme de marchandises ou d'argent, pour que soit assurée la
reproduction du rapport de production du M.P.C. : la plus-value. Comme on le voit, qu'il s'agisse de producteurs directs mis en œuvre dans des procès de production spécifiquement capitalistes ou non, ils ont en commun, par delà les différences qui peuvent se révéler par ailleurs importantes, de recourir à périodes régulières au marché pour assurer leur reproduction propre.

Or il se trouve que c'est là la condition première à leur exploitation par le capital.

4 - Sur la loi de la valeur

Il n'existe pas, de ce point de vue, de rapport de production propre à la production paysanne et qui situerait celle-ci en dehors du M. P.C.. Ce que montre l'évolution de l'agriculture paysanne et les luttes actuelles, c'est au contraire une soumission permanente et croissante de l'agriculture et des agriculteurs aux rapports de production capitalistes. La difficulté à rendre compte de cela tient, me semble-t-il, au fait que l'exploitation paysanne s'obtient par le biais du. marché, c'est-à-dire par le procès achat-vente de marchandises, procès qui apparemment est extérieur aux rapports de production.

Par delà la remarque qui consiste à noter que dans le cadre de cette soumission l'exploitation de la force de travail s'opère ainsi par le biais du marché et que les rôles respectifs de la production immédiate et de la
circulation sont en définitive identiques, il se pose la question de savoir si le rapport d'exploitation bourgeoisie/paysannerie est seulement fondé sur la marchandise ? La réponse est nécessairement négative car ce que renferment, recouvrent, les rapports d'échange marchands dans le M.P.C., ce sont toujours des rapports sociaux de production spécifiques.

C'est en cela précisément que l'idée d'un échange équitable, de prix justes, est purement idéologique. L'échange est à l'image de la production : il est fondé sur des rapports d'apparente égalité qui en fait, et en fin de
compte, ne renvoient qu'aux conditions sociales de la reproduction du mode de production capitaliste, c'est-à-dire à celles du capital d'un côté, et à celles des salariés de l'autre. Il est certain que sur ce point la paysannerie, précisément parce qu'elle est soumise au M.P.C., n'échappe pas à ce mouvement. La seule caractéristique de ce point de vue est que les conditions de sa reproduction sont différentes de celles qui prévalent dans la production spécifiquement capitaliste. Et c'est précisément là que réside le remarquable intérêt d'une agriculture paysanne pour le capital.

Dans la production capitaliste, au sens strict, les conditions de la reproduction du rapport d'exploitation exigent d'un côté que le capital s'autovalorise du profit moyen et que le travailleur assure par son salaire sa
reproduction, au sens où il doit être en mesure de satisfaire les besoins considérés pour chaque époque comme minimum. Pour le paysan, surtout s'il est en outre propriétaire de son sol, il n'est nullement besoin que le prix du marché s'établisse au niveau équivalent à ce que serait le prix de production dans la production capitaliste. Ici, ni le profit ni la rente, ni même le salaire ne sont des conditions indispensables à sa reproduction. Il est évident que pour l'essentiel des productions, le prix de marché ne paye pas le prix de revient moyen, c'est-à-dire qu'il n'assure ni la reproduction du « capital » engagé (il s'agit comptablement de l'amortissement), ni le salaire (ou alors à un taux inférieur à celui en vigueur dans l'industrie).

Autrement dit, et dans un premier temps, le capital s'approvisionne en marchandises agricoles au coût le plus bas tout en assurant un flux permanent de surtravail du secteur agricole vers le reste de l'économie et ce
précisément parce que derrière les rapports d'échange, qui sont en apparence les seuls en cause, se dissimulent des rapports sociaux de production déterminés. On notera que si les conditions de la reproduction de la paysannerie sont bien spécifiques en ce sens qu'elle est moins « exigeante » que les salariés et les capitalistes, les effets sont strictement les mêmes que pour tout secteur de la production dominé par le capital. Il s'agit dans tous les cas d'une production qui doit conduire à une extorsion de plus-value, condition première de la reproduction sociale du capital.

C'est donc bien un dépassement de la réalité apparente qu'autorise le passage de la production immédiate au procès de production d'ensemble, procès qui permet de revenir alors au procès de production immédiat mais
avec un éclairage désormais bien différent. Le procès de travail paysan se présente bien en effet comme procès de production dès lors qu'il apparaît comme procès de valorisation du capital, c'est-à-dire comme procès d'exploitation de la force de travail. Il n'est nulle part dans la production sociale d'autre rapport de production qui par son rôle puisse laisser un doute sur le statut du producteur direct. Même la rente et la propriété foncière, et j'y reviendrai plus loin, ne jouent plus qu'un rôle secondaire dans la répartition du surtravail et elles sont, en tout cas, extérieures à l'essentiel des déterminations qui conduisent à la reproduction du secteur agricole et aux conditions de cette reproduction. Et derrière l'exploitation du travail paysan, derrière l'échange inégal, on trouve des rapports de production - qui sont ceux du M. P.C. qui à leur tour ren
voient aux conditions de leur reproduction, à la loi de la valeur.

C'est bien la loi de la valeur qui assure la répartition du temps de travail entre les différentes sphères de la production de telle sorte qu'elles soient en mesure d'assurer leur reproduction sur la base de conditions qui ne sont pas nécessairement les mêmes partout : qu'il faille ici que le prix de production recouvre le profit moyen et qu'ailleurs cela n'apparaisse pas comme une nécessité, ne renvoie pas au fonctionnement de la loi de la valeur dans un cas et à son absence dans l'autre mais simplement à un fonctionnement différent spécifié par les conditions de la reproduction de chaque secteur de la production.

Mais ce fonctionnement spécifié de la loi de la valeur a ceci de parfaitement général que, dans tous les cas, les prix de marché qui en sont l'expression au niveau de la circulation assurent simultanément :

a) la production de marchandises

b) le transfert de la force travail, et

c) l'extorsion de plus-value, c'est-à-dire en résumé, la reproduction de l'ensemble des conditions propres à assurer l'élargissement de la domination du capital.

On voit mal d'ailleurs dans une économie mondiale dominée par le M.P.C. comment la loi de la valeur pourrait ne pas régler l'ensemble de la production et quelle serait la base matérielle qui sous-tendrait les purs rapports de force dans les échanges entre d'éventuels modes de production dont la présence excluerait un tel fonctionnement, d'après P. P. Rey et S. Amin.

En fait, et d'une part, il n'existe jamais un pur rapport de force : on trouve toujours derrière les rapports de force qui sont évidemment toujours présents dès lors qu'on se situe dans des rapports d'exploitation les rapports de production propres aux différents systèmes d'exploitation, rapports de production qui à leur tour définissent précisément le champ sur lequel peuvent opérer les rapports de force en question.

Si le paysan se situe dans un ensemble de rapports de force qui lui sont tous défavorables, leur fonctionnement a néanmoins pour limite la reproduction du paysan lui-même dans la mesure où les marchandises qu'il produit apparaissent comme conditions indispensables de la reproduction de l'ensemble des rapports sociaux. C'est précisément ainsi que fonctionne la loi de la valeur en ne retenant dans le prix que la partie de la valeur qui conduit à ce résultat. Il s'agit bien dans ces conditions du fonctionnement de la loi fondamentale qui règle la production capitaliste.

5 - Les paysans et le mode de production

Le paysan, en ne retirant de la production sociale que ce qui convient au renouvellement de sa force de travail se situe d'emblée comme un quasi-salarié ne percevant qu'un quasi-salaire. Cet élément me semble essentiel dans l'appréciation de la position de classe réelle du paysan dans la France contemporaine.

Si je parle de quasi-salaire en ce qui concerne la rémunération du travail, comme de quasi-salarié (ou de salarié aux pièces) c'est qu'il n'est guère possible d'identifier strictement le paysan et le salarié de l'industrie. La différence essentielle entre eux deux de ce point de vue réside en ce que le capital s'est directement emparé de la production immédiate dans le premier et ce faisant il a révolutionnarisé le procès de production alors que dans le second il est resté à la « périphérie » du procès, même si ce faisant il en devient le maître effectif.

En d'autres termes, c'est la forme même du procès d'exploitation qui conduit à identifier le paysan au quasi-salarié alors que le procès en tant que tel invite à penser que le paysan, au même titre que les producteurs de l'industrie, a bel et bien un statut de salarié, c'est-à-dire de producteur dépossédé de ses moyens de production (qui fonctionnent en fait comme moyen de valorisation du capital) exploité par le capital et ne parvenant qu'à subvenir à son existence de producteur.

C'est l'inadéquation apparente du procès de travail au procès de production (inadéquation qui disparaît lorsque l'on considère le procès social de production), c'est-à-dire la non-correspondance entre ce qui se trouve dans
la production paysanne et ce qui prévaut à l'échelle sociale qui conduit à refuser au producteur direct le statut strictement salarial. Les effets de cette inadéquation ne sont d'ailleurs essentiels qu'en apparence : autonomie de l'un, dépendance de l'autre ; propriétaire des moyens de production dans un cas, propriétaire de la force de travail dans l'autre, etc.

C'est aussi les conditions de lutte qui amènent à considérer l'écart entre le statut des uns et des autres. Faire grève quand on est producteur de lait n'a guère d'effets immédiats sur le capital industriel qui dispose de son propre collectif de travailleurs. Le refus de travailler n'affecte le capital que dans un second temps, que lorsque celui-ci n'est plus approvisionné en marchandises, alors qu'il est difficilement envisageable pour certaines productions agricoles dans la mesure où les effets d'un tel arrêt dépasseraient de beaucoup la seule période de cessation d'activités du paysan. L'isolement des uns et le regroupement des autres, mais aussi des « histoires » et par conséquent des cultures différentes, constituent également des différences notables entre salariés de l'industrie et paysans.

Ceci étant et rien ne serait plus erroné que de mettre entre parenthèses les particularités de la position du producteur direct de l'agriculture il me paraît encore plus grave de conséquence de tenter de différencier les
salariés de l'industrie des agriculteurs par le fait que les seconds dirigeraient leurs luttes non pas contre une classe mais contre une société de classes laissant entendre par là que les paysans ne s'attaqueraient jamais au M.P.C. que de l'extérieur.

Tout d'abord, il en va des paysans comme des ouvriers : toutes les luttes, ouvrières ou paysannes, si elles renvoient à une position de classe objective, ne fonctionnent pas pour autant comme luttes de classe, c'est-à-
dire comme lutte qui rend compte à la fois de la position objective de classe et qui s'inscrit consciemment dans un processus de dépassement du salariat
. Ensuite, il suffit d'être un tant soit peu lié aux luttes paysannes pour savoir que celles-ci ont un caractère anti-capitaliste de plus en plus net et ce non seulement parce qu'une fraction d'agriculteurs est consciemment inscrite dans un processus de lutte de classes mais surtout parce que l'immense majorité des paysans ne peut plus ignorer sa position vis-à-vis du capital précisément parce que la « pression » de ce dernier se fait toujours plus grande.

Alors que le procès de travail peut laisser planer le doute sur la position de classe des paysans, l'appréhension du procès de production conduit à un complet dépassement de l'idée que ces producteurs directs pouvaient avoir jusqu'ici de leur place dans la production. Ce processus est d'autant plus complexe dans le cadre de la production agricole qu'en plus du discours idéologique qui est inculqué aux producteurs, il leur faut précisément vaincre l'image de leur statut apparent : celui du propriétaire indépendant.

Au total, il m'apparaît comme également nécessaire de dépasser et le mythe de la classe ouvrière comme seule porteuse et de la lutte des classes et des perspectives de dépassement socialiste, et le mythe d'une paysannerie unie en dehors du M.P.C. ou soumise à celui-ci. En réalité la lutte de classes traverse indifféremment, c'est-à-dire également, les sphères de la production dès lors que les producteurs directs se trouvent soumis au capital. La question est alors moins celle d'une alliance de classes qui suppose toujours une classe « leader » qui exprimerait authentiquement la capacité au dépassement du capitalisme et des classes «secondes » seulement associées et encore jusqu'à un certain point à la classe leader que celle d'une unification des luttes qui peuvent se développer sur l'ensemble des lieux de l'exploitation capitaliste.

C'est le sens qui doit être accordé aux récentes luttes de la paysannerie dans la mesure où elles expriment toujours davantage la position des producteurs non pas comme relevant d'un mode de production autonome mais bien du mode de production capitaliste agissant comme seul mode de production.

6 - La soumission formelle et le développement des forces productives

La situation qui conduit à l'exploitation du producteur direct par le capital qui conserve un procès de travail non spécifiquement capitaliste et qui est reproduite d'une manière stable et durable correspond à ce que j'appelle la soumission formelle du travail au capital.

Il est bien certain que la soumission formelle qui est ainsi décrite est différente de celle présentée par Marx. Elle est différente pour deux raisons.

La première tient au fait que pour Marx la soumission formelle correspond déjà à la production capitaliste puisque le capital, à ce stade, a déjà envahi la production alors que l'usage que je fais de ce concept exclut précisément, du moins à ce niveau, une telle possibilité. En second lieu, et c'est ce qui m'apparaît comme essentiel, la soumission formelle est, pour Marx, une forme transitoire de production de plus-value qui doit aboutir à une forme plus élaborée, conforme au mode spécifiquement capitaliste de production, c'est-à-dire à la soumission réelle du travail au capital. Il est bien entendu que les deux formes de soumission sont toutes les deux bien réelles dans la mesure où l'essentiel est atteint, à savoir l'exploitation de la force de travail. Mais l'essentiel n'est pas là. L'essentiel à mon sens, tient au fait que soumission formelle et soumission réelle du travail au capital, tel que Marx met en œuvre ces concepts, sont présentées comme les seules formes possibles d'extorsion de plus-value, formes qui de plus doivent s'enchaîner dans le temps, ce qui exclut par le fait toute exploitation durable à partir de formes de production non spécifiquement capitalistes.

Autrement dit, la théorie de la soumission formelle envisagée par Marx prend le problème à partir du moment où le capital entre directement dans la production, mais n'indique rien sur la situation qui précède (pas nécessairement d'ailleurs), à savoir celle qui fait d'un secteur de la production un lieu d'exploitation de la force de travail alors même que le capital n'a pas envahi directement la production. Tout se passe en effet dans la théorie de la soumission comme si une telle situation ne pouvait pas se renouveler durablement.

C'est la raison qui m'a amené à considérer la soumission formelle chez Marx comme une soumission formelle de transition et à maintenir le concept de soumission formelle en tant que tel comme le concept central qui rend compte de la production de plus-value dans la production capitaliste alors même que le capital n'a pas pris possession du procès de production. La soumission formelle ainsi définie a un double intérêt : d'une part, elle rend compte de ce qu'il y a de plus général et de plus central dans le M.P.C, à savoir la contrainte au sur-travail ; d'autre part, il rend compte des modalités particulières de cette contrainte qui fonctionne par le biais de la circulation des marchandises. Mais il est bien certain que par rapport aux effets qui résultent d'une telle situation, le fait qu'il s'agisse de soumission l'emporte sur l'aspect formel puisqu'encore une fois, il se place toujours derrière la soumission une unité commune.

Le rapport de production central de la soumission formelle est donc bien dans ces conditions le même que celui qui caractérise de manière centrale le M.P.C. : la plus-value. Autrement dit, la soumission formelle ne se
présente en aucun cas comme extérieure au capital et relevant d'un mode de production autre, mais simplement comme une forme particulière de fonctionnement d'un seul et même rapport de production. Le développement des forces productives en agriculture rend d'ailleurs parfaitement compte de cette unité que constitue la production paysanne et le Mode de production capitaliste. De quoi provient l'extraordinaire développement des forces productives en agriculture ? De la soumission des producteurs précisément qui ne retrouvent dans la vente de leurs marchandises qu'une fraction de la valeur et qui du coup sont contraints, pour tenter de se reproduire dans des conditions meilleures, ou simplement identiques, de substituer constamment du « capital constant » au « capital variable ». Rien n'expliquerait cette course poursuite entre la productivité et le revenu si le paysan était en mesure de conserver le « bénéfice » de ses investissements renouvelés, s'il n'était pas en permanence « spolié » et contraint de la sorte de poursuivre sa « modernisation ».

Le seul bénéficiaire de ce mouvement est celui qui en est à l'origine : le capital. Et les paysans le savent bien, eux qui pour vivre doivent accumuler et s'endetter toujours davantage. Du même coup le secteur de production sur lequel ils sont en action est un lieu toujours agrandi d'extension du marché capitaliste. Du même coup aussi, le prix relatif des denrées agricoles est en constante diminution et les conditions de la reproduction de l'ensemble de la force de travail s'en trouvent modifiées favorablement pour le capital. Autrement dit, cette forme particulière d'exploitation du travail paysan permet d'accentuer l'exploitation de l'ensemble de la force de travail mise en mouvement par le capital.

On comprend dès lors que la « modernisation » de l'agriculture puisse être un but en soi pour la bourgeoisie européenne et c'est là à mon avis le sens profond qu'il convient d'accorder à la constitution du Marché Commun Agricole. En cela d'ailleurs, le développement des forces productives en agriculture n'est guère différent de celui qui a lieu au sein de l'industrie : dans les deux cas, ce développement ne peut pas être purement et simplement présenté comme un effet de la lutte des classes, même si celles-ci ne sont pas étrangères à celui-là. Le développement des forces productives est inscrit au centre du M.P.C. comme condition de la production de marchandises dans des conditions sociales moyennes. C'est parce que des marchandises s'affrontent avec des prix de marché différents, ou sur la base d'un même prix de marché mais avec la capacité de soustraire une part plus ou moins grande de la valeur que les capitalistes sont conduits, en dehors même de la lutte des classes, de renforcer la composition organique du capital qui est mis en
œuvre.

Bref, le développement des forces productives c'est la condition même pour capter la part la plus importante possible de la valeur socialement disponible. Que ce développement ne conduise à reproduire en permanence pour l'agriculture que la valeur de la force de travail est un point, mais faire du développement lui-même le produit exclusif me paraît passer sous silence le fait qu'il s'agit aussi d'un effet qui résulte de la mise en concurrence de capitaux individuels en lutte pour l'acquisition sociale maximum de la plus-value.

7 « L'anomalie » foncière

La propriété foncière se présente à la fois comme condition du développement de la production capitaliste puisqu'elle assure la mise en œuvre historique de son présupposé principal : la production d'une force de
travail' « libre » et comme obstacle à ce même développement puisqu'elle soustrait une partie de la plus-value sociale à son profit de telle sorte qu'elle échappe, au moins en apparence, au capital. Comme on le sait,
si la rente absolue correspond à de la plus-value exclusivement extorquée dans la sphère de production agricole, la rente différentielle, quant à elle, provient de la plus-value extorquée en dehors de cette même sphère de production.

Ceci dit, cette distinction n'est pas fondamentale pour le capital. Ce qui lui importe en effet, c'est que dans les deux cas il s'agit de plus-value qui lui échappe. Voilà le point essentiel, commun aux deux formes de rentes.
Pour le capital, les effets de ce « manque à gagner » se développent selon un axe double.

Le premier effet résulte directement de ce que la plus-value convertie en rente ne revient pas au capital. Dans le cas de la rente absolue il s'agit de la non-perception d'une plus-value excédentaire qui bien que produite dans la sphère de production agricole devrait, en principe, revenir au capital sous la forme d'un accroissement du taux général de profit. En ne permettant pas que s'effectue la péréquation de la plus-value, la propriété foncière spolie la totalité du capital social d'une partie du sur-travail qui lui revient, limitant ainsi ses capacités d'accumulation et de reproduction. Pour ce qui est de la rente différentielle, il s'agit du transfert d'une partie de la plus-value sociale produite en dehors de la production agricole et qui revient, par l'intermédiaire de la formation du prix de production, aux propriétaires fonciers. Là aussi le capital social est amputé d'une partie de la plus-value sociale et cette spoliation a les mêmes effets pour le capital que dans le cas de la rente absolue : il s'agit d'une minoration du taux de profit moyen.

Le second de ces effets se déduit du précédent : il s'agit de la constitution d'un prix de marché qui est supérieur au prix de production, lequel apparaît déjà comme un prix de monopole. Ce dernier ne fait que refléter dans la théorie de la rente chez Marx :

a) sa mise en valeur par des fermiers capitalistes et

b) l'utilisation de la totalité du sol disponible, c'est-à-dire également des parcelles les moins productives.

Dans ces conditions, les prix de marché des produits agricoles sont déterminés par les prix de production sur les terrains de moins bonne qualité, puisque le fermier capitaliste n'engage son capital sur ce type de terrain qu'à la seule condition de récupérer le capital avancé et de réaliser le profit moyen. Comme l'hypothèse avancée dans ce cadre théorique veut que la présence de ce capital est nécessaire à la satisfaction des besoins sociaux solvables, il faut passer par ses exigences, exigences en tous points semblables à celles requises pour l'investissement de n'importe quel capital au sein d'une sphère quelconque de la production.

La limitation du sol empêche et s'oppose par conséquent à la formation de tout prix moyen. La création d'entreprises nouvelles serait bien la seule condition pour que se forment des prix moyens dans la sphère de production agricole. Mais là encore, le fait que le sol soit supposé occupé dans son ensemble, ainsi que son statut (il n'apparaît pas comme une condition moyenne de la production) s'opposent irrémédiablement à une telle proposition. C'est seulement dans le cas où la terre serait illimitée qu'elle deviendrait une condition générale de la production capitaliste, de telle sorte que la base matérielle du développement de la classe des propriétaires fonciers s'en trouverait effectivement supprimée, laissant ainsi face à face capitalistes et salariés.

Tel n'est pas le cas. Ce qui caractérise l'agriculture capitaliste de ce point de vue tient au fait que non seulement les prix agricoles sont des prix de monopoles (le prix de production est un prix à la marge) mais qu'en plus, ils incluent la rente absolue, tribut qu'il faut régler au propriétaire foncier avant d'engager un capital quelconque sur un sol, même s'il est de la plus mauvaise qualité.

Dans la soumission réelle, l'effet de la propriété privée du sol apparaît ainsi clairement : elle accroît le prix des produits agricoles d'un montant égal à celui de la rente absolue sur le plus mauvais terrain. La conséquence la plus importante et immédiate du renchérissement des produits du sol est qu'elle implique un accroissement de la valeur de la force de travail pour la totalité des sphères de la production, dans la mesure où cette valeur est elle-même définie par celle des biens nécessaires à sa reproduction et donc par celle des denrées alimentaires, pour la part qui leur revient.

Dans ce domaine aussi, le maintien de la soumission formelle, d'une agriculture paysanne, conduit paradoxalement à une limitation plus ou moins importante, selon le cas, des effets de la propriété privée du sol. Autrement dit, la forme principale de domination du capital sur la sphère de production agricole est la mieux à même de réduire pour le capital les problèmes posés par la propriété privée du sol bien que, parallèlement, cette dernière ait aussi comme objet l'élimination des formes non spécifiquement capitalistes de la production.

En effet, lorsque le producteur direct est fermier - exploitant, c'est-à-dire lorsqu'il est locataire de son sol, U doit verser au propriétaire foncier, comme dans le cas de la soumission réelle, la rente. Ceci dit, comme la production issue du secteur de la soumission formelle n'est pas limitée par le profit moyen, ni même par le recouvrement de la totalité du salaire, les prix des denrées alimentaires peuvent s'établir à degré de production équivalent à un niveau inférieur à ce qu'il serait nécessaire d'attendre dans le cadre de la production capitaliste.

S'il n'est pas possible dans ce cas pour le capital de récupérer la rente, il n'en demeure pas moins que le maintien de la soumission formelle limite relativement les effets de la propriété foncière. Tout d'abord les prix
agricoles ne sont pas limités par le profit (dans cette situation ce n'est pas le profit qui limite la rente, mais l'inverse) ; ensuite il convient de remarquer que le droit bourgeois, exprimant en cela la suprématie de la bourgeoisie sur les propriétaires fonciers, a considérablement limité et contrôlé le niveau que la rente est en mesure d'atteindre.

Le fermier-exploitant satisfait donc sinon au mieux, du moins relativement mieux que la production capitaliste, aux exigences combinées du capital et de la propriété foncière : à celles du premier puisqu'il permet d'abaisser le coût des denrées alimentaires et la valeur de la force de travail ; à celles du second puisqu'elle permet néanmoins un plus large développement de la rente foncière que ne saurait l'autoriser la production capitaliste.

Il reste à examiner maintenant le cas où le secteur de la soumission formelle se présente sous la forme du propriétaire exploitant. Ici, la reproduction du producteur direct n'exige le paiement ni de la rente, ni du profit, ni même de la totalité du salaire.' Si le non recouvrement de ces dernières catégories aboutit au même résultat que dans le cas où le producteur direct est fermier exploitant, il en va tout autrement pour la
première.

En effet, lorsque le producteur direct est propriétaire exploitant, les prix des denrées agricoles peuvent baisser jusqu'au point où seule la reproduction de la force de travail est assurée. Autrement dit, c'est là le seul
cas de figure qui permette au capital de récupérer la totalité du sur-travail qui correspond potentiellement à la rente foncière , puisque le non recouvrement par le producteur direct n'apparaît pas comme une condition de sa reproduction.

Lorsque la production agricole est assurée sur cette base, c'est-à-dire lorsque le producteur direct est en même temps propriétaire de son sol, tout se passe pour le capital comme si la propriété du sol n'existait pas. D'un côté, le prix des denrées alimentaires peut baisser dans une proportion encore plus grande que précédemment et permet de ce fait une revalorisation du degré d'exploitation de la force de travail dans l'ensemble des sphères de la production : d'un autre côté, le capital n'est astreint à aucun type de transfert de plus-value vers la propriété foncière.

On voit par conséquent, que et compte tenu de l'état actuel du développement des forces productives dans la production agricole dans ce domaine aussi, la soumission formelle, loin d'être contradictoire au M.P.C,
réalise au mieux les intérêts du capital et demeure par conséquent la forme la plus adéquate de sa domination
. Quel que soit le mode sur lequel s'organise la production agricole dans le cadre de cette forme de soumission, il en résulte pour le capital des avantages supérieurs à ceux qui leur correspondent dans la soumission réelle et ce d'autant plus que simultanément - la propriété privée du sol continue d'assurer la même fonction que par le passé, à savoir : fournir doublement le marché du capital en force de travail et en marchandises agricoles.

Ceci dit, et précisément parce que les formes de production du secteur de la soumission formelle ne sont pas spécifiquement capitalistes, le rapport de production central au M.P.C. et auquel le paysan se trouve soumis, se double, dans la mesure seulement où il n'est pas propriétaire de son sol, d'un autre rapport de production spécifique au secteur de la production paysanne : le rapport qui s'établit entre le propriétaire foncier et le producteur direct et qui prend, comme on vient de le voir, la forme de la rente foncière. Il s'agit bien d'un rapport de production spécifique à la soumission formelle dans la production agricole. En effet, si l'on considère la production agricole capitaliste, l'antagonisme principal repose non pas sur le rapport propriétaire foncier/fermier capitaliste (il s'agit alors tout au plus d'un rapport de distribution de la plus-value qui s'établit dans des limites bien précises) mais sur le rapport fermier capitaliste/ouvrier salarié. La rente ne met pas en cause, dans ce cas, la perception par le capital du profit moyen. La rente n'apparaît que comme un excédent sur le profit moyen qui ne peut se développer par conséquent que pour autant que se trouve assurée la réalisation de ce présupposé principal de la production capitaliste qu'est la réalisation par le capitaliste d'une part déterminée de la plus-value sociale.

Seule par conséquent, la production paysanne est le siège d'un double rapport de production : l'un dominant qui rend compte de la suprématie du mode de production dominant ; l'autre qui renvoie à l'histoire du M.P.C
dans la mesure ou celui-ci émerge d'un mode de production autre : le mode de production féodal. Mais ce qui m'apparaît essentiel c'est :

a) que la soumission formelle ne suppose pas nécessairement la présence conjuguée des deux rapports de production : la soumission demeure même lorsque le paysan est propriétaire du sol ;

b) les deux rapports de production n'ont pas le même « poids » ; ils sont dans un rapport de dominance l'un vis-à-vis de l'autre ;

c) la rente ne se reproduit pas sous le « contrôle » du M.P.C, à la fois parce que les formes concrètes du développement de l'agriculture permettent au capital d'en récupérer une partie importante et aussi parce que là où elle se maintient, elle est strictement limitée : c'est là le résultat de la soumission de la classe des propriétaires fonciers à la bourgeoisie. Enfin la rente assure, en partie encore, ce que le capital produit socialement, à savoir : transfert de force de travail et de marchandises de l'agriculture vers le reste de la société.

Le rapport de production spécifique à certaines parties de la production paysanne ne fonctionne plus en fin de compte que comme un « moment »
du M.P.C lui-même à l'image des formes de la production (non spécifiquement capitaliste) qu'il suppose.

8 - La question agraire et l'articulation des modes de production

Il me semble que le traitement des diverses formes de la production sur la base de la distinction entre soumission formelle et soumission réelle du travail au capital, permet de mettre en évidence l'unité du Mode de production capitaliste comme mode de production sociale, c'est-à-dire comme mode de reproduction des rapports sociaux dans leur ensemble. Mais si précisément la question de l'unité se pose, c'est que préalablement la
diversité est le résultat constant de la domination du capital sur une formation sociale. A la fois produit et résultat, les formes diverses de la production ne sont pas l'exception mais au contraire la loi générale, dès lors
que la production sociale s'organise sous la dominance du M.P.C.

De toute évidence, si l'on s'accorde à reconnaître comme caractère décisif à un mode de production quelconque, la qualité de dominant à partir du moment où il assure la reproduction élargie de son rapport de
production central, le M.P.C est bien le seul, à l'heure actuelle, dans le cadre des sociétés capitalistes, qui puisse effectivement être présenté et envisagé comme mode de production. Autrement dit, la formation sociale française par exemple n'est pas le lieu de la combinaison de plusieurs modes de production en ce sens qu'aucun autre « type » de rapports de production(autre que capitaliste) n'assure effectivement sa reproduction élargie, c'est-à- dire une extension de son propre domaine de domination.

Il me semble donc inadéquat d'envisager la question agraire en terme de « combinaison » de modes de production , même si cette combinaison devait être envisagée comme dominée par le M.P.C Ce que l'on constate est tout autre chose : il s'agit de l'articulation, voire de l'assimilation de formes de production non spécifiquement capitalistes au M.P.C. Il est certain qu'une telle articulation renvoie à une articulation antérieure de deux modes de production qui sont dans le cas présent, le mode de production féodal et le M.P.C Mais une fois réalisée la domination du M.P.C., l'articulation des deux modes se transforme en l'articulation de formes de production, disjointes de leur mode de production original, au M.P.C précisément parce que les formes en question ne peuvent plus prétendre au statut de mode de production : leur rapport de production central n'est plus reproduit ou alors seulement en tant que condition de la reproduction du mode de production dominant.

La conséquence de ce qui précède s'impose : les transformations et l'élimination relative de la production agricole paysanne ne sont pas assimilables à la transition d'un mode de production à un autre. Plus précisément le passage de la soumission formelle (au sens où je l'entends) à la soumission réelle n'est pas identifiable à la transition d'un mode de production « précapitaliste » au M.P.C. : en effet, il ne s'agit pas de l'inversion d'une dominance mais du procès de renforcement d'une domination déjà instaurée d'un mode de production déterminé. Le passage de la soumission formelle à la soumission réelle ne signale rien d'autre que la transition d'un mode de domination du capital à un autre au sein du même mode de production : le M.P.C..

Ce qui reste c'est, comme il vient d'être dit, la « prise en charge » par le M.P.C « d'éléments » constitutifs du mode de production dont la réduction à l'état de non-mode de production constituait l'objet même de toute
période d'inversion de dominance et qui dans la pratique correspond à l'émergence d'une nouvelle classe sociale dominante et à un mode d'exploitation de la force de travail révolutionnaire par rapport à ce qu'il était au
préalable.

Au total, il ne saurait y avoir d'« archaïsme » ou d'extériorité » en soi par rapport à une forme quelconque de la production. Les seules questions qui se posent en fait sont les suivantes : telle ou telle forme de la production est-elle aussi le lieu de la reproduction élargie des rapports sociaux de production, participe-t-elle au procès d'auto-valorisation du capital, les producteurs sont-ils exploités par le capital ? Si oui, il convient de ne plus poser le problème des « survivances » comme il l'est ordinairement. A mon sens, il va de soi que le maintien de la soumission formelle comme mode de domination principal du capital sur certaines sphères de la production dans les conditions de la domination générale du M.P.C n'est ni fortuit, ni paradoxal. Au contraire, il est à la fois nécessaire et «avantageux», pour le capital, compte tenu des conditions concrètes de développement du capitalisme aussi bien dans les sphères de production en question qu'à l'échelle sociale.

Décembre 1977


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MessageSujet: Re: la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques   Jeu 17 Déc - 16:01

même chose, message du 22 mai déplacé...

Le capital s’en va aux champs Alban Pellegris Contretemps octobre 2014

L’agriculture en France est longtemps restée à l’écart de la production capitaliste. Les grandes firmes et le salariat n’y jouent qu'un rôle périphérique car les exploitations familiales assurent l’essentiel de la production. Dans cette contribution, Alban Pellegris revient sur les raisons théoriques et historiques qui expliquent cette exception sectorielle et montre comment elle est en train de prendre fin.

Alban Pellegris a écrit:
La « ferme des mille vaches » est entrée en service partiel le 13 septembre 2014 avec l’arrivée des 150 premières vaches sous escorte policière. Michel Ramery, un entrepreneur fortuné du BTP, est à l’initiative de ce projet qui consiste en l’installation aux environs de Drucat, petite commune de la Somme, d’une exploitation qui accueillerait à terme 1720 bovins dont 1000 vaches laitières dans un bâtiment clos, sans accès à l’extérieur. En outre, grâce à un méthaniseur d’une capacité de 1,489 MW – le plus puissant d’Europe – les déjections bovines seraient utilisées pour produire de l’énergie. L’exploitation devrait produire 27 000 litres de lait par jour et permettre l’embauche de 18 salariés. Si pour l’instant l’autorisation préfectorale ne vaut que pour 500 laitières, M. Ramery et les cinq éleveurs associés au sein de la SCL (société civile laitière) Lait Pis Carde semblent confiants alors même que les opposants multiplient actions et recours juridiques1. Ceux-ci mettent en cause les conséquences sanitaires et environnementales du productivisme, ainsi que sur le bien-être animal , mais leur critique ne s’arrête pas là. Ils voient dans ce cas emblématique le symptôme d’un basculement de l’agriculture en France avec l’irruption de la grande entreprise capitaliste dans ce secteur. Le président du Modef2 Jean Mouza, par exemple, explique que « si ce type d’usine à méthane et à lait se développe, cela signera la fin d’une agriculture basée sur l’exploitation familiale au profit d’une agriculture capitaliste avec la prise de pouvoir des grands détenteurs de capitaux ».

L’agriculture française est un secteur qui, en matière d’organisation productive, fait jusqu’à présent bande à part. Dans les autres secteurs économiques, le développement industriel a été réalisé par des grandes entreprises capitalistes qui ont éliminé peu à peu la plupart des commerçants indépendants et des artisans. Résultat, le salariat est devenu le lot d’une majorité écrasante de travailleurs : au niveau national, la part des travailleurs salariés dans l’emploi total est passée de 70% en 1962 à 90% en 1990. Ce n’est pas le cas de l’agriculture. Si ce secteur ne regroupe plus que 3% de la population active, seule une minorité de travailleurs y sont des salariés (28%). Les autres sont exploitants ou encore aides familiaux. Cette spécificité s’explique par les modalités particulières de la modernisation de l’agriculture à la fin des années 1950 dont le vecteur principal fut la métamorphose des exploitations familiales. Cette trajectoire n’est pas propre à la France. D’autres pays d’Europe de l’Ouest comme la Belgique et l’Allemagne présentent des structures agraires proches ; ce n’est en revanche pas le cas en Grande-Bretagne où les exploitations capitalistes prédominent depuis plusieurs siècles. Depuis 1995 cependant, en France, la part des salariés tend à augmenter, indiquant un changement progressif dans les rapports de production.

Face à ce constat, au moins deux questions se posent. D’abord, comme se fait-il que dans l’agriculture française l’entreprise capitaliste ne se soit pas imposée ? Cela est d’autant plus curieux que certains historiens ont montré que le rapport social fondamental du capitalisme, le salariat, se développe d’abord dans les campagnes anglaises au XVIIe siècle, et que Marx considérait que la grande agriculture capitaliste anglaise qu’il observait était appelée à devenir hégémonique. Ensuite, pourquoi cette exception est-elle sur le point d’être remise en cause dans la période récente ? Avant de répondre à ces questions, on montrera que si les organisations capitalistes et non capitalistes méritent d’être distinguées c’est, avant tout, parce qu’elles ne produisent pas dans le même but.

L’accumulation du capital contre la logique du suffisant


Dans l’organisation non capitaliste, la division capital-travail n’existe pas. Le ou les travailleurs directs sont propriétaires des moyens de production et les mettent en œuvre eux-mêmes. En pratique, ces organisations peuvent être composées d’une famille ou encore d’associés-travailleurs sans lien de parenté. Outre les écrits de Marx sur la petite production marchande, on doit à l’économiste russe Alexander Chayanov (1888-1937) une précieuse théorie des systèmes économiques non capitalistes à partir de travaux menés sur la paysannerie russe. Impliqué dans les débats sur la réforme agraire soviétique, Chayanov doute de l’efficacité de grandes fermes d’État, convaincu que les motivations à produire de la paysannerie rendent difficile la constitution d’un surplus. Accusé d’être un défenseur des « koulaks » par Staline, il est déporté dans un camp de travail au Kazakhstan en 1932 puis exécuté en 1937.

D’après Chayanov, « le paysan ou l’artisan, travaillant dans sa propre entreprise, obtient au bout d’un an, sans le secours du travail salarié […] le revenu de son travail. Ce revenu est la seule catégorie possible du revenu dans l’économie familiale car elle ne se laisse pas subdiviser en catégories composantes. Du fait de l’inexistence du phénomène social salaire, on ne peut retrouver le phénomène social profit net, et le calcul capitaliste de rentabilité est inutilisable » (Chayanov, 1924, p. 7). Les membres d’une organisation non capitaliste produisent donc dans le but d’atteindre un revenu cible qui dépend des besoins physiologiques de base mais aussi de besoins ressentis (besoins définis par des normes socio-culturelles qui varient dans le temps).

Ce revenu cible n’est toutefois pas la seule variable déterminant le niveau d’activité de la famille. Un deuxième élément intervient : la pénibilité du travail. En effet, une fois atteint un niveau de production permettant la satisfaction des besoins physiologiques, le groupe domestique arbitre entre continuer à travailler pour accéder à un revenu supérieur et arrêter de travailler. Chayanov indique ainsi que « [l]e degré d’auto-exploitation est déterminé par un équilibre singulier entre le degré de satisfaction des besoins de la famille et la pénibilité du travail lui même. […] Tant que l’équilibre n’est pas atteint entre les deux termes, tant que l’effort n’a pas atteint la valeur subjective attribuée aux besoins qu’il doit permettre de satisfaire, l’entreprise familiale a toutes les raisons de poursuivre son activité économique » (ibid., p. 17).

D’autres auteurs, dont Stephen Marglin qui a étudié le putting out system en Angleterre, confirment les observations de Chayanov. Ces travailleurs forment des organisations non capitalistes – ils travaillent à domicile à leur compte – et sont sollicités par des capitalistes qui leur sous-traitent certaines tâches. Or, Marglin note que dès que ces travailleurs atteignent leur revenu cible, ils réduisent la pénibilité et cessent de travailler. Il en conclut qu’« une courbe d’offre de travail à pente négative – [le nombre d’heures travaillées diminue à mesure que la rémunération horaire augmente] – est un phénomène des plus naturels tant que l’ouvrier contrôle l’offre de travail » (Marglin, 1974).

En résumé, les membres d’une organisation non capitaliste produisent selon une logique du suffisant car le niveau de production dépend de la réponse à la question suivante : est-ce que mon revenu me suffit au regard de l’effort que je fournis ? Suis-je prêt à augmenter la pénibilité de mon travail pour toucher plus ? Il en va différemment dans une organisation capitaliste.

Les exploitations capitalistes sont des organisations où la division capital-travail oppose deux classes d’agents bien distincts. Des capitalistes, d’une part, qui apportent du patrimoine, appelé capital car l’objectif est l’accumulation (la croissance de ce patrimoine), et des travailleurs d’autre part, qui doivent vendre leur force de travail contre salaire car, sans accès aux moyens de production, le salariat est le passage obligé pour vivre.

Au sein d’une organisation capitaliste, le calcul de rentabilité est à la base des décisions de production en vue de permettre l’accumulation du capital de période en période. Ce calcul consiste à comparer ce que rapporte l’emploi du capital dans une entreprise (profit) et ce que le placement de ce capital aurait pu rapporter (l’intérêt). Théoriquement, en régime capitaliste, lorsque le profit anticipé est supérieur à l’intérêt, les capitalistes entament un cycle de production pour peu qu’ils aient les moyens de le financer. Comme la direction du procès de production leur revient, Marx parle d’« entrepreneur capitaliste ».

Bien qu’elles puissent être endossées en pratique par un même individu – Michel Ramery par exemple dirige son groupe, qu’il possède à 100% – la figure de l’entrepreneur et celle du capitaliste ne sauraient être confondues conceptuellement. À la différence du capitaliste, l’entrepreneur travaille : il dirige la production, décide de l’organisation du travail, discute de stratégie et fait des anticipations sur l’état de la demande. Si l’on considère avec Frédéric Lordon que la mise en valeur du capital prend la forme A-M-P-M’-A’ (avec A l’argent, M la marchandise, P la production et x’>x) alors on voit que l’entrepreneur est confronté à la « mise en valeur concrète » du capital, le moment M-P-M’. Or, cette activité peut acquérir « une valeur propre comme activité humaine […] une valeur existentielle de réalisation personnelle » pour l’entrepreneur. Dans ce cas, « la production de valeur d’échange n’est plus simplement instrumentale pour le procès d’auto-engendrement du capital ». Il en va autrement pour le capitaliste, pour qui l’accumulation du capital se résume au trajet A–A’. « Le capital engagé lui revient accru mais sans qu’il ait, sinon à connaître des étapes intermédiaires, du moins à se charger en propre de les lui faire parcourir ». Pour ce dernier, « la maximisation du profit est bien l’objectif final » (Lordon, 2001, p. Cool.

Ainsi, la firme capitaliste est-elle constamment traversée par deux logiques en lutte : une logique financière stricte qui vise la rentabilité maximale, et une logique entrepreneuriale où cet objectif de rentabilité peut se trouver tempéré par les projets de développement de l’entrepreneur. Pour la période d’après-guerre par exemple, John Kenneth Galbraith a bien montré la prise de pouvoir de la technostructure (les gestionnaires) sur l’entreprise et le triomphe de la logique entrepreneuriale, tandis que l’entrée progressive dans un capitalisme patrimonial correspond à une reprise de contrôle des actionnaires et à une primauté de la logique financière. On pourrait enfin mentionner Keynes qui lui aussi prenait soin de distinguer les capitalistes – oisifs bénéficiant d’une rente du fait de la concentration et de la rareté concomitante du capital – des entrepreneurs, force vive du développement matériel des sociétés, et appelait à une « euthanasie » des premiers.

En résumé, organisations capitalistes et non capitalistes ne produisent pas selon la même logique ni dans le même but. Dans une organisation non capitaliste, les membres produisent selon une logique du suffisant tandis que dans une entreprise capitaliste, l’accumulation du capital devient la priorité, non sans tensions entre logique entrepreneuriale et logique financière. D’après Marx, l’hégémonie de l’entreprise capitaliste est inéluctable car elle développe les forces productives comme jamais auparavant. Observant les campagnes anglaises, lieu de naissance des rapports de production capitaliste, il annonçait la disparition prochaine des exploitations non capitalistes en agriculture.

L’agriculture, lieu de naissance de nouveaux rapports de production appelés à devenir hégémoniques

Féodalisme et capitalisme sont deux systèmes sociaux permettant l’appropriation du surplus économique par des non-travailleurs. Toutefois, là où l’appropriation féodale repose sur un pouvoir coercitif de nature politique, juridique ou militaire, l’appropriation capitaliste se fait de manière purement économique. Concrètement, le seigneur reçoit du serf une partie de la récolte en raison d’une coercition juridique, tandis que le capitaliste reçoit la plus-value suite au paiement de la force de travail de travailleurs juridiquement libres.

Par ailleurs, si le capitalisme ne se confond pas avec les marchés qui « existent depuis des temps immémoriaux, et cela pratiquement partout sur le globe », son avènement vient bouleverser leur rôle (Wood, 2009, p. 154). Dans le capitalisme, « le marché n’est plus un simple système d’échanges ou de distribution » mais devient un passage obligé pour les exploiteurs et les producteurs pour assurer leur reproduction matérielle et sociale. Par exemple, la prospérité des capitalistes est fonction des performances de l’entreprise sur le marché et les travailleurs dépendent intégralement du marché du travail. Pour l’historien Robert Brenner et son élève Ellen Meiskins Wood, ce basculement intervient dans l’Angleterre du XVIIe siècle où « seigneurs et paysans, […] ont, à leur insu, mis en branle une dynamique capitaliste, alors qu’ils cherchaient, par leurs affrontements de classes, à reproduire leur position sociale antérieure en l’état » (Wood, 2009, p. 83). C’est cet enchaînement que nous allons maintenant brièvement présenter.

L’Angleterre est l’un des premiers État centraux d’Europe. L’aristocratie fut démilitarisée et « dès le XVIe siècle […] les "souverainetés parcellaires" héritées du système féodal » (ibid., p. 156)avaient été éliminées. En contrepartie du renoncement à ses pouvoirs de coercition directe, en premier lieu de la force militaire, l’aristocratie obtint un « meilleur contrôle sur les terres ». « De vastes étendues de terres fertiles » échouèrent alors aux mains d’individus qui ne pouvaient les travailler eux-mêmes et eurent donc recours à des fermiers-locataires. Soucieux de s’approprier un surplus plus important, ces propriétaires terriens encourageaient leurs fermiers à accroître la productivité de leur travail et, peu à peu, ils prirent conscience de l’intérêt des baux économiques c’est-à-dire de loyers qui ne sont plus fixés « par la coutume ou une norme juridique quelconque, mais par les conditions du marché » (p. 83). En conséquence, un marché des baux se développa sur lequel les fermiers étaient en concurrence pour l’accès à la terre, en plus de la concurrence sur le marché des produits agricoles. Progressivement, ce processus tendit à sélectionner les fermiers les plus efficaces – les seuls en mesure de conserver la terre – entraînant concentration des exploitations et prolétarisation des fermiers pas assez productifs, « base sociale du capitalisme » à venir (p. 164). Les enclosures proviennent de ce même mouvement. Les droits d’usage accordant l’accès aux terres (pacage et glanage) « empêchaient que les terres donnent leur plein rendement » et perturbaient l’accumulation (p.176).

Ainsi l’émergence de nouveaux rapports de production fut la conséquence du bouleversement dans les règles de la reproduction de la société rurale anglaise. « La célèbre triade : propriétaire foncier, exploitant capitaliste et travailleur salarié est le résultat de cet état des choses » (p. 164). Observant cette agriculture capitaliste anglaise au milieu du XIXe siècle, Marx estime que, pour les autres pays, la « concentration de l’exploitation entre les mains d’entrepreneurs capitalistes faisant travailler comme salariés les anciens petits exploitants dépossédés » n’est qu’une question de temps (Marx, 1955 [1867], p. 257) puisque les exploitations non capitalistes seraient incapables d’égaler l’entreprise capitaliste en matière de développement des forces productives. En effet pour Marx, la séparation capital-travail constitue un puissant stimulant aux gains de productivité pour le capitaliste puisque c’est la manière par laquelle il peut espérer accroître son profit (c’est la plus-value extra). De plus, l’entreprise capitaliste bénéficie d’un second avantage : elle s’approprie gratuitement ce que Marx appelle la coopération. En effet, « rassembler plusieurs ouvriers en même temps et dans un même champ de travail conduit à obtenir une plus-value supérieure à celle qui serait obtenue par le même nombre d’individus travaillant séparément les uns des autres. Il y a donc une plus-value qui provient spécifiquement du caractère collectif de la production » (Tinel, 2005, p. 3).

À chacun de ses stades de développement, l’entreprise capitaliste ne manque pas de tirer profit de la coopération. Avec la manufacture, d’abord, les ouvriers sont rassemblés mais continuent d’exécuter des procès de travail individuel. Avec la fabrique et la grande industrie, ensuite, où le machinisme est introduit et la division du travail mise en place. À l’inverse, l’organisation non capitaliste – la petite production marchande – exclut par « sa nature même le développement des forces productives sociales du travail, l’établissement des formes sociales du travail, la concentration des capitaux, l’élevage à grande échelle [et] l’application progressive de la science à la culture »(p. 257). Pour toute une partie de l’Europe de l’Ouest, cette prédiction ne s’est pas (encore ?) réalisée, ouvrant la voie à de précieux travaux sur le maintien des exploitations non capitalistes.

De Kautsky à Servolin : la résilience des exploitations non capitalistes en agriculture

Constatant que les exploitations non capitalistes tardaient à s’effacer, Karl Kautsky (1854-1938), théoricien marxiste allemand, secrétaire de Friedrich Engels et membre du SPD, a proposé dans La question agraire (1900) des amendements aux pronostics de Marx. Kautsky considère les observations de Marx valides – l’exploitation capitaliste est appelée à triompher à long terme – mais estime qu’il existe des contre-tendances à l’origine du maintien temporaire des exploitations non capitalistes. D’une part, ces exploitations fournissent à la grande agriculture capitaliste la main d’œuvre dont elle a besoin. D’autre part, leur retard en matière de productivité n’entraîne pas leur disparition. En effet, avec l’auto-consommation, elles ne dépendent pas du marché et peuvent donc continuer à produire. Les thèses de Kautsky rendent bien compte de la coexistence entre organisation capitaliste et non capitaliste en France au début du XXe siècle. Toutefois, la compréhension du développement de la productivité agricole par des exploitations non capitalistes dans l’après-guerre nécessite de se tourner vers d’autres travaux, notamment ceux de Claude Servolin.

En 1955, la paysannerie française est globalement non capitaliste car elle se compose à 50% d’exploitations familiales, nombre qui monte à 80% si on inclut les établissements à un salarié où le travail familial reste prépondérant. Les exploitations capitalistes se concentrent sur certaines productions comme la céréale, dans certaines régions (Beauce, Champagne-Ardenne, Nord), et elles sont minoritaires, ce qui n’empêche pas leurs exploitants de dominer encore à cette date l’appareil syndical. Au nom de la défense du monde paysan dans sa diversité, ces derniers revendiquent des prix élevés qui en pratique leur assurent une rente confortable. Mais cette situation ne dure pas. Sous l’impulsion du Centre National des Jeunes Agriculteurs (CNJA), une fraction de la paysannerie moyenne souhaite entrer dans la modernité entendue dans sa dimension technique, mais aussi comme rattrapage du niveau de vie des autres catégories sociales. Ces entrepreneurs-paysans n’aspirent toutefois pas à devenir capitalistes. Au contraire, ils souhaitent, à la manière de l’économie familiale paysanne, assurer le travail sur l’exploitation dans le cadre du couple. À l’époque, leur combat rejoint les objectifs de Charles de Gaulle qui souhaite faire basculer la France sur la voie du développement industriel. Or, un tel changement impliquait une redéfinition du rôle du secteur agricole qu’étaient prêts à accepter ces jeunes militants – d’où leur reconnaissance rapide comme interlocuteur syndical privilégié.

Le capitalisme industriel exigeait de l’agriculture principalement deux choses : qu’elle se modernise pour devenir une zone de débouchés pour l’industrie chimique ainsi que celle de la machine agricole, et qu’elle fournisse en masse les denrées agricoles à bas prix nécessaires au développement d’industries agro-alimentaires. La question était alors de savoir si les exploitations non capitalistes allaient pouvoir relever le défi de la productivité ou si, alternativement, les rapports de production capitalistes n’allaient pas enfin s’emparer du secteur agricole. L’histoire a montré que l’organisation non capitaliste a fait plus que se maintenir : elle est devenue hégémonique3, a développé la productivité du travail à des rythmes inconnus jusqu’alors (+7% par an entre 1950 et 1974) et divisé les prix à la production par 2 voire 3 selon les productions. Cette évolution s’est accompagnée d’une concentration des exploitations et d’un déclin numérique important, la profession agricole ayant perdu 6 millions d’actifs (-80,5%) entre 1946 et 1990.

En 1972, dans un article intitulé « L’absorption de l’agriculture par le mode de production capitaliste », Claude Servolin, économiste de l’INRA proche du marxisme, avance une explication au succès de l’exploitation familiale. La thèse de Servolin est la suivante : la petite production marchande s’impose car non seulement elle est capable de développer la productivité aussi bien que l’entreprise capitaliste, mais surtout elle le fait pour moins cher car elle ne vise pas l’accumulation. Pour Servolin, la supériorité de l’entreprise capitaliste ne vaut pas en agriculture en raison de la singularité du procès de travail. Contrairement à l’industrie, en agriculture, le travail direct n’est pas le fait de l’homme mais d’organismes vivants. L’homme ne produit pas le lait, c’est la vache qui produit cette matière. « Ce qu’il y a de complexe et de continu dans la production se déroule au niveau des cellules de l’animal [et des végétaux] » (Servolin, 1972, p. 68). Or, ce travail direct naturel ne peut en aucun cas être organisé comme le travail humain. Pour preuve, l’augmentation de la productivité ne passe pas par la manufacture ou l’industrie, mais par l’amélioration des aptitudes productives des espèces végétales et animales (sélection génétique) ou encore par le contrôle scientifique des conditions dans lesquelles ces aptitudes se réalisent (calcul d’une ration équilibrée dans le cas de l’élevage par exemple). Dans les deux cas, cette forme de progrès technique n’exclut pas l’exploitation familiale.

Le travail humain, quant à lui, est qualifié d’indirect car il ne fait qu’accompagner le travail direct naturel (surveillance du processus biologique, fourniture des conditions nécessaires à la bonne réalisation de ces processus). Or selon Servolin, ce procès de travail est « largement individuel » c’est-à-dire que lui aussi ne peut bénéficier des vertus de la division du travail et de la coopération complexe. Le procès de travail optimal en agriculture est donc le nombre maximum d’organismes dont un travailleur peut s’occuper et l’existence de plusieurs travailleurs sur une même exploitation n’est que la superposition de plusieurs procès de travail individuels. Dans cette logique, la mécanisation permet au travailleur individuel d’accroître considérablement le nombre d’organismes dont il peut s’occuper mais, là encore, cela n’exclut pas l’exploitation familiale. Il suffit qu’elle puisse s’équiper en moyens de production : en machines mais aussi en terres et cheptel sur lesquels elles vont s’appliquer. En résumé, « la grande exploitation capitaliste ne tire que peu d'avantages de sa forme manufacturière, car les caractères particuliers du travail agricole n'autorisent qu'à un faible degré la coopération complexe et la division du travail […]. Elle ne parvient pas au stade machiniste et industriel qui seul permet à l'entreprise capitaliste d'atteindre sa forme la plus achevée et la plus efficace, et de triompher des modes de production antérieurs » (ibid., p. 45).

L’exploitation familiale se révèle même être plus efficace, car elle a des coûts de production inférieurs. Cela s’explique à la fois par la sous-rémunération du travail (à un niveau inférieur au salaire horaire), la non rémunération de la rente foncière car la propriété de la terre est portée gratuitement, et enfin par la non rémunération du capital étant donné que l’objectif est le versement d’un revenu à la famille. En pratique, les exploitations ne sont pas toujours propriétaires de la totalité des terres exploitées et recourent à l’endettement. Dans ces cas, ces exploitations valorisent du capital foncier et financier mais celui d’autrui. Conscient des avantages de cette forme productive, l’Etat est toutefois venu fixer un statut du fermage et a développé une politique du crédit (prêts à taux bonifiés) pour limiter les prélèvements des rentiers et des prêteurs.

Avec les lois d’orientation de 1960 et 1962, le gaullisme a apporté tout son soutien au projet des « jeunes » du CNJA. Il a favorisé la constitution d’exploitations familiales modernes à deux actifs à l’aide de réformes foncières et sociales. Sociales d’abord, à travers l’indemnité viagère de départ (IVD) qui encourage les « vieux » agriculteurs (plus de 65 puis plus de 60 ans) à s’arrêter. Cette mesure a permis de libérer 8.500.000 hectares soit un quart de la surface agricole utilisée (SAU). Foncières ensuite, avec la mise en place des SAFER (Sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural), dont le rôle est de flécher les terres libérées vers la constitution d’exploitations familiales jugées rentables (une taille suffisante pour faire vivre un couple).

Pour empêcher des fluctuations de prix trop importantes et sécuriser l’effort d’investissement des exploitations modernisatrices, l’Etat a étroitement régulé les marchés agricoles. Organisé dans un premier temps au niveau national, cette politique a été reprise par la PAC avec le système de prix garantis. Elle a également distribué les gains de productivité aux consommateurs sous forme de baisse de prix, obligeant les exploitants à poursuivre leurs efforts d’intensification pour maintenir leur niveau de vie : « Cherche pourquoi les agriculteurs qui veulent rester producteur de lait produisent plus. En 1980, un SMI4 était égal à 1100 francs, 1100 francs équivalaient 14000L de lait livrés à sa laiterie par mois. Donc le SMI 1100 francs, l’agriculteur fallait qu’il livre 14000L de lait pour avoir le SMI. En 2010, le SMIG brut est à 1400 euros. Pour avoir 1400 euros il faut 47000L de lait pour équivaloir mensuel. C’est le triple, pratiquement le triple pour avoir la valeur du SMI ; voilà pourquoi les agriculteurs produisent de plus en plus, c’est pour coller avec la réalité du coût de la vie et le coût du travail » (Producteur de lait en GAEC, Haute-Loire, mars 2012).

En résumé, la modernisation productiviste de l’après-guerre montre que « le mode de production capitaliste ne transforme que progressivement et en fonction de ses exigences de développement les modes de production antérieurs et les formations sociales dans lesquelles il s’établit » (Jollivet, 2001, p. 251). Le capitalisme industriel s’accommodait très bien de l’exploitation familiale modernisée. Cela est moins vrai du capitalisme néolibéral : dans la période contemporaine ces exploitations ont des difficultés à se maintenir tandis que l’entreprise capitaliste gagne du terrain.

Vers un capitalisme agraire à la française

À la fin des années 1970, le capitalisme industriel à régulation fordiste connaît ses premiers infléchissements vers un capitalisme néolibéral. Profitant des difficultés du keynésianisme à penser la stagflation, les néolibéraux parviennent à imposer de nouveaux principes monétaires et le retour à des mécanismes de marché en lieu et place des régulations étatiques.

L’agriculture n’est pas épargnée. Face au coût budgétaire croissant des excédents – exportés à coup de subventions sur le marché mondial – et aux pressions des partenaires commerciaux européens (Royaume-Uni, Danemark, Suède, Pays-Bas) mais aussi internationaux (OMC), le modèle européen de politique agricole est remis en cause. Concrètement, le système associant prix garantis et préférence communautaire (barrières douanières) est abandonné au profit de l’ouverture commerciale et d’aides directes aux agriculteurs. Ces aides sont censées être déconnectées des volumes produits et des prix – on parle de découplage – afin de ne pas perturber l’allocation soi-disant optimale d’un marché libre mais, en pratique, elles restent attachées aux facteurs de production (à la terre notamment) et sont donc sources de rente.

Les exploitations familiales spécialisées se retrouvent mises en difficulté. Les marchés agricoles deviennent plus volatils, ce qui accroît le risque économique lié à la spécialisation. Et au même moment, les sommes pour se doter d’un appareil productif moderne (machines et bâtiments aux normes) puis d’une terre ou d’un troupeau adaptés sont devenues tellement énormes que la course à la productivité ne peut plus être menée avec un apport individuel complété d’un crédit. Surendettement et prix incertains ne font pas bon ménage et malmènent ces exploitations dans leur tentative de maintien dans le productivisme. Dans le même temps, ces exploitations familiales sont désertées par la main d’œuvre familiale. Les agriculteurs professionnels travaillent en effet de plus en plus seuls sur l’exploitation. Le reste de la famille (l’épouse ou l’époux) ne participe plus de manière régulière aux tâches et exerce bien souvent une activité rémunérée à l’extérieur. Cette situation crée un manque de bras qui n’est généralement pas assez élevé pour justifier l’emploi d’un salarié à temps plein.

Face à cette conjoncture nouvelle, les exploitants ne réagissent pas tous de la même manière. Certains s’engagent dans des stratégies de croissance. Ils font appel à la famille voire à des acteurs extérieurs à l’agriculture pour accroître leurs fonds propres. Moins risqués que l’endettement, leur augmentation permet également de négocier de plus gros prêts pour acquérir un outil de production compétitif. Michel Welter par exemple, l’un des associés du projet des 1000 vaches en charge de la gestion de l’exploitation, explique que « auprès des banques, la caution de Michel Ramery a pesé bien davantage que la [s]ienne ». Ils développent également la prestation de service pour amortir le matériel ou encore pour accéder au foncier en contournant le contrôle des structures. À la tête d’exploitations gigantesques, ces agriculteurs recourent plus fréquemment au salariat (28,4% de salariés dans les grandes exploitations en 2010 contre 5,2% et 8,8% pour les petites et les moyennes). De fait, ils sont devenus des entrepreneurs capitalistes.

D’autres sont plutôt dans des stratégies de maintien. Ces exploitants pallient le manque de main d’œuvre en constituant des groupements d’employeurs et achètent du matériel en commun via les CUMA (Coopérative d’Utilisation de Matériel Agricole). Ces CUMA tendent toutefois à devenir de véritables entreprises coopératives proposant des prestations de service à leurs membres : elles embauchent des salariés et un des adhérents joue le rôle de chef d’entreprise. Ces CUMA intégrales (pour insister sur le fait que l’exploitant n’apporte même plus sa force de travail) peuvent dans certaines limites (20% du chiffre d’affaires) développer une activité commerciale de prestation à destination des non-adhérents. Elles deviennent de fait des exploitations capitalistes dont les membres sont actionnaires. Ceux qui ne passent pas par une CUMA intégrale peuvent toujours recourir à une entreprise de travaux agricoles (ETA) tenue par des entrepreneurs capitalistes. En 2007, 60% des exploitations ont eu recours à la sous-traitance.

Une minorité d’exploitants, enfin, tente de rompre plus radicalement avec la course à la productivité. Ils s’écartent de la production de masse, développent les productions de qualité pour atteindre des marchés de niche, s’engagent dans la diversification voire la pluriactivité (tourisme, transformation à la ferme).

Conclusion


Face aux mutations contemporaines du capitalisme et à la disparition de la main-d’œuvre familiale, l’exploitation agricole capitaliste gagne du terrain en France. Les plus grosses exploitations sont en pointe dans la diffusion de la division capital-travail : pour faire croître et améliorer la productivité, elles sollicitent le capital familial voire extérieur et embauchent des salariés. Le cas Ramery en est une parfaite illustration : il est entré dans le secteur en 2009 en s’associant à cinq autres éleveurs pour constituer le futur cheptel de la ferme-usine qui embauchera 18 salariés. Outre l’outil de production ultra-moderne, la compétitivité d’un tel projet tient également à la production d’énergie subventionnée.

Ces pressions existaient dans la période précédente. Dès 1957, le centre de l’agriculture d’entreprise (CENAG) réclamait le basculement vers des rapports de production capitalistes, mais le compromis passé entre l’Etat et une fraction de la paysannerie moyenne balaya ces velléités pour un temps. Le fait que la production agricole porte sur des organismes vivants a aussi pu limiter la pénétration de l’organisation capitaliste dans ce secteur. En conséquence, pendant plus de trente ans des familles travaillant et contrôlant leurs moyens de production ont su répondre aux exigences du capitalisme industriel.

Toujours défendu aujourd’hui – « on préfèrerait des regroupements de jeunes agriculteurs indépendants » explique Olivier Thibault, secrétaire général des producteurs de lait de la Somme – ce modèle bat de l’aile. Suite aux transformations intervenues dans les politiques publiques, les exploitations familiales peinent à se reproduire et participent à l’activation de rapports économiques proprement capitalistes. En recourant à la prestation de service par exemple, ces exploitations deviennent des clientes des grandes exploitations capitalistes en même temps qu’elles mettent à disposition la terre nécessaire à leur expansion. À l’avenir, avec des exploitants vieillissants sans repreneur et le retour de la rente à travers les aides directes, il se pourrait que la délégation à des prestataires soit totale. Certains prestataires proposent déjà ce service : une prise en charge de A à Z de la production à la commercialisation, transformant l’exploitant en rentier.

La partie de la profession agricole la plus nantie réclame la poursuite de ce mouvement. Bien représentée au sein de la SAF (Société des Agriculteurs de France), elle souhaite « substituer à l’installation l’emploi salarié comme priorité » (SAF, 2009, p. 67) et mettre un terme à « la discrimination à l’encontre des sociétés » (ibid. p. 69). La loi d’orientation du 6 janvier 2006, lui apporte satisfaction car « pour la première fois, le caractère "unique" du modèle de l’exploitation "familiale" est ouvertement remis en cause » explique l’économiste Hubert Cochet (2009, p. 27). Cette réforme offre en effet un cadre juridique à l’approfondissement des mutations en cours. La constitution d’un véritable statut de l’entreprise agricole devrait faciliter la pénétration du capital tandis que l’assouplissement du contrôle des structures lève les dernières entraves à l’expansion. Enfin, les assolements collectifs – contrepartie de la prestation de service – pratiqués majoritairement par des exploitations capitalistes sont légalisés.

Le productivisme est donc tout sauf mort. Avec la libéralisation des marchés agricoles, la course aux gains de productivité n’a pas de raisons de s’arrêter, pas davantage que la diminution du nombre des actifs agricoles (-2,5% par an). Sa base sociale est néanmoins sur le point de changer. À moins que les agriculteurs forment des collectifs de travailleurs (des firmes autogérées) disposant d’un apport en fonds propre et d’une capacité d’endettement suffisantes pour se passer du capital et rivaliser sur le marché, on ne voit pas ce qui empêchera, à terme, que le développement agricole soit pris en charge par des exploitations capitalistes.

Bibliographie

Chayanov, Alexandre. 1924. « Pour une théorie des systèmes économiques non capitalistes ». Archiv für Sozialwissenschaft und Sozialpolitik, n° 61, p. 577‑613.
Cochet, Hubert. 2008. « Vers une nouvelle relation entre la terre, le capital et le travail ». Études foncières, n° 134.
Jollivet, Marcel. 2001. « Sociétés rurales et capitalisme ». p.239‑269 in Pour une science sociale à travers champs.
Marx, Karl. 1955 [1867], Le Capital, tome 3, Éditions Sociales.
Kautsky, Karl. 1900. La question agraire. Étude sur les tendances de l’agriculture moderne.
Lordon, Frédéric. 2001. « Le conatus du capital ». 17.
Marglin, Stephan. 1974. « What do bosses do ? », Review of Radical Political Economics, 2(6):60
Servolin, Claude. 1972. « L’absorption de l’agriculture dans le mode de production capitaliste ». p.41-77 in L’univers politique des paysans.
Tinel, Bruno. 2005. « Marx, organisation et exploitation du travail ». Cahiers de la MSE, n° 72.
Wood, Ellen Meiksins. 2009. L’origine du capitalisme. Une étude approfondie. Lux.

◦1. Peu après l’ouverture de l’enquête d’utilité publique en août 2011, la résistance à ce projet s’est organisée autour de l’association de riverains Novissen (Nos villages se soucient de leur environnement) très vite rejoint par Europe Ecologie-Les Verts, la Confédération paysanne, la Coordination rurale, le Mouvement de défense des exploitants familiaux (MODEF), l'association de Brigitte Bardot et l’ONG de défense de la condition animale L214.
◦2. Mouvement de défense des exploitants familiaux
◦3. 8% des actifs agricoles sont salariés en 1988
◦4. SMIC actuel (Ndlr)

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MessageSujet: Re: la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques   Jeu 17 Déc - 16:05





Etats acheteurs de terres ; Pays cibles des acquisitions de terres ;
pressions sur les terres
The new « scramble for land »


La globalisation foncière, nouvel enjeu de la mondialisation Alain Nonjon  Espace prépas n°134 nov.-2010

Depuis 2006, ce sont près de 30 M ha de terres, l’équivalent de la SAU (Surface Agricole Utile) française, qui ont fait l’objet de transactions dans le monde. L’hectare devient un actif à la mode. Des financiers comme George Soros, des fonds spéculatifs comme Altima ou Quantum font de la terre leur placement spéculatif favori face à la volatilité des marchés céréaliers. La variété et l’imprécision des chiffres fournis donnent la mesure du phénomène : peut-on parler de 20 M ha, comme l’évaluent la Banque mondiale et la FAO (Food and Agriculture Organisation) ? De 10 M ha cédés dans le seul sud du Sahara en 2008, de 30 M ha ou de 45 M ha en 2009 dans cette même zone ? Ces seules imprécisions valent aveu de confusion, de précipitation sur cette nouvelle richesse. Après le pétrole, les minerais, les terres rares, les minerais stratégiques : les terres agricoles à cultiver, voilà le nouveau mot d’ordre ! Cet article est illustré d’une carte.

Dans le cadre de ses synergies géopolitiques, le Diploweb.com vous présente un article d’Alain Nonjon publié sous le titre "La globalisation foncière, nouvel enjeu de la mondialisation" dans le n°134 d’Espace prépas (nov.-2010).

Citation :
La nouvelle équation alimentaire

. Le monde vit encore sous la menace de la crise alimentaire de 2008, malgré les bonnes récoltes enregistrées en 2008 et en 2009. Fin 2009, trente-et-un États étaient encore inventoriés comme des États en crise agroalimentaire par la FAO. La martingale de l’échec alimentaire est en place : stocks de niveau très moyen (517 Mt de céréales, du riz et du maïs surtout) ; achats purement spéculatifs face à l’hésitation des marchés financiers (sur la seule décennie 1997-2006 : hausse de 15 à 40 % pour le blé, le maïs, les céréales secondaires et les huiles végétales) ; petits agriculteurs en mal de soutiens et prix artificiellement élevés.

. Il n’y a aucune raison pour que cette tendance ralentisse avec l’accroissement démographique mondial, la poussée inexorable des classes urbaines dans les pays émergents de plus en plus exigeantes en termes nutritionnels, le déversement urbain dans des zones fertiles des deltas ou encore l’augmentation du coût des transports, appelant à une diversification des ressources. Les catastrophes naturelles, les déficits mauritaniens ou somaliens, les problèmes structurels de transports sont autant de rigidités difficilement levées.

. D’ici à 2050, la production agricole devra croître de 70 % pour répondre à l’augmentation des besoins de la population. La pression est à la mesure de la pénurie de terres cultivables dans le monde, de leur inégale répartition, de la faible augmentation des terres plantées et cultivées (1,5 Md ha, soit 10 % des terres émergées, avec un jeu à somme nulle entre les terres défrichées et conquises sur la forêt — comme au Brésil, en Indonésie ou en Afrique — et celles perdues par l’érosion), la salinisation de terres mal irriguées, les besoins urbains, le réchauffement climatique et les besoins croissants tant agricoles (biocarburants) qu’énergétiques ou industriels. En rang désordonné, des pays anticipent donc ces pénuries et se lancent dans la quête de terres…

. Le phénomène est ancien : dès le XIXe siècle, l’achat ou la location de terres ont été à la base de l’essor des cultures spéculatives de plantation, avec une domination directe ou indirecte (United fruit). L’expression « république bananière » n’avait d’autre objet que la désignation de ces territoires vassalisés par des multinationales alimentaires. Mais le mouvement observé aujourd’hui a trois spécificités : la diversité des pays impliqués (Libye, Chine, Corée du Sud), celle des organismes mobilisés (fonds souverains, sociétés privées) et des contrats signés, sa rapidité et son caractère planétaire. Il ne s’agit pas à proprement parler de stratégie nationale mais de stratégies privées cautionnées, ou carrément encadrées, par des États.

. La Chine en est un acteur essentiel. Avec 7 % des terres arables, elle doit nourrir 22 % de la population mondiale. Résultat ? Une quarantaine de sociétés agricoles chinoises sont implantées dans trente nations sur les cinq continents. Près de 400 km2 de terres kazakhes ont ainsi récemment été cédées à Pékin. Ces fermes produisent surtout les denrées qui manquent en Chine : riz, soja et maïs notamment.

. L’Arabie saoudite troque pétrodollars contre terres : elle veut réviser des programmes pharaoniques intérieurs d’autosuffisance alimentaire. Seule alternative ? Cet impérialisme foncier. Malgré un excédent céréalier, l’épuisement des nappes phréatiques et la pression sur des nappes fossiles ont fortement incité le royaume saoudien à réduire la portée de ces programmes et à aller chercher le complément… au Soudan.

. La Corée du Sud mobilise ses chaebols pour racheter des terres à Madagascar ou en Argentine. Le Japon, par des accords de swaps, troque une partie de la dette de certains pays latino-américains contre des terres. Les fonds souverains, nouveaux acteurs de la finance mondiale, deviennent des acteurs de ces marchés fonciers, conseillés par des sociétés spécialisées comme la Bidwells Property, société britannique d’expertise foncière.

. L’Afrique subsaharienne, et particulièrement le Soudan, Madagascar, le Mozambique, le Mali et l’Ouganda, deviennent des proies faciles. L’Éthiopie, terre de famine, regarde du côté des acheteurs du Golfe. Selon les données de l’ONG espagnole GRAIN, c’est sur ce continent que sont acquises les 2/3 des terres. En Ukraine, des investisseurs peuvent même louer des terres (Morgan Stanley : 40 000 ha ; Renaissance Capital, un hedge fund russe : 300 000 ha). L’Argentine offre des opportunités, mais dans cette « globalisation foncière » (M. Foucher), des États comme la Malaisie, l’Indonésie ou les Philippines ouvrent aussi de bons placements.

Les risques d’une nouvelle colonisation

Cette course à la terre peut être assimilée à un néocolonialisme économique. Jacques Diouf, directeur général de la FAO, dénonce « l’émergence d’un pacte néocolonial pour la fourniture de matières premières, sans valeur ajoutée pour les pays détenteurs des sols ». Les nombreux contrats, les baux emphytéotiques (de très longue durée) sont flous. Les contreparties des compagnies et des États étrangers venant acquérir des terres sont distribuées en pointillé. L’agrobusiness peut, une fois de plus, expulser l’agriculture vivrière paysanne et accélérer l’exode rural alors que les villes africaines explosent déjà… Un tel impérialisme foncier fait débat :

. Comment évaluer les terres disponibles alors que le problème du droit à la terre n’est pas déjà pleinement réglé et comment faire cohabiter, comme c’est souvent le cas, des titres de propriété formels et des droits coutumiers d’usage, ou encore concilier la capture de terres et la préservation de la biodiversité ?

. Comment ne pas exclure les communautés paysannes en facilitant les rachats de terres par des groupes étrangers ? Comment éviter l’accélération de l’exode rural et donc la perte de repères familiaux et tribaux et écarter les risques de résistance plus ou moins organisée, comme à Madagascar où, malgré les promesses de Daewoo Logistics, les 1,3 M ha cédés seront exploitées sur un mode intensif (4 hommes et une hypermécanisation remplaceront 2 000 familles pour gérer 1 000 ha !) ?

. Comment les États gardes-barrières, souvent corrompus, vont-ils pouvoir gérer ces intrusions ? Le classement de certains pays concernés par Transparency International fait craindre que rachat rime avec prébendes et corruption. La loi peut être détournée : la législation malgache interdit à un opérateur étranger d’acheter plus de 2,5 ha, mais Daewoo Logistics y a conclu un contrat de location de 99 ans sur 1,3 M ha ! Au Pérou, au Mexique et au Brésil, les règles du jeu sont mieux définies.

. Comment ne pas voir que cette appropriation de terres s’intègre à des logiques impériales, comme lorsque la Libye et la société Malibya Agriculture investissent au Mali, dans le Delta intérieur du Niger, avec, en arrière-plan, le rêve d’une grande Libye de Mouammar Kadhafi, le roi des rois d’Afrique ?

. Comment choisir entre une extraversion des productions ou un partage, surtout dans des pays où la situation alimentaire est particulièrement délicate (au Pakistan, 45 M de personnes vivent dans l’insécurité alimentaire à l’heure où des terres vont être louées à l’Arabie saoudite…) ?

Quelles règles pour ce Monopoly des terres agricoles ?

. En 2011, sous la présidence française, le G20 devrait aborder ces problèmes. Un « code de bonne conduite » (acteurs responsables, assurance de sécurité alimentaire pour la population, transparence, etc.), comme celui édité en septembre 2010 par la Banque mondiale, paraît utile, même s’il ne sera pas suffisant. Une autre voie est explorée, celle du contract farming, qui établit un contrat de longue durée et évite l’achat de terres et la disparition des droits d’usage. Encore faut-il savoir comment garantir les principes énoncés.

. Pour autant, l’avenir de l’agriculture mondiale et les projets d’indépendance alimentaire ne dépendent pas de cette nouvelle course aux terres. L’avenir est plutôt dans un soutien à l’agriculture. Au Malawi, l’État, en prenant ses droits, a amélioré la situation en phase avec l’objectif fixé à Maputo en 2003 d’accorder, a minima, 10 % du budget national à l’agriculture. Les aides au développement devraient reprendre le chemin de l’agriculture (18 % de l’APD — Aide Publique au Développement — en 1980, contre 5 % en 2010). La recherche d’une deuxième révolution verte plus diversifiée en Afrique apportera aussi des solutions.

L’amélioration des techniques devrait également porter ses fruits, surtout lorsque l’on sait que l’Afrique consomme 8 kg d’engrais à l’hectare. Mais le combat concernera aussi sur les structures agricoles : transactions, formation, commercialisation et mobilisation des banques locales. Enfin, il faudrait regarder du côté du commerce international où subventions des uns et protection démantelée des autres mènent à la lente régression de l’agriculture, parallèlement aux gaspillages. Ce sont là les véritables pistes du futur pour adapter production et consommation mondiale et les seules voies pour nourrir 9,1 milliards d’humains en 2050 – contre 6,8 aujourd’hui – en lieu et place de ce Monopoly foncier (Virginie Raisson, 2033, Atlas des futurs du monde).

Mais il y a urgence : « Tout peut attendre, excepté l’agriculture… » Jawaharlal Nehru, 1948.

Copyright Novembre 2010-Nonjon/Espace prépas n°134




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MessageSujet: Re: la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques   Sam 26 Déc - 11:57

AlterInfos - Diffusion de l'information sur l'Amérique Latine

Extractivisme et néoextractivisme : les deux faces d’une même malédiction

Alberto Acosta
mercredi 9 juillet 2014, mis en ligne par Dial (Diffusion de l'Information sur l'Amérique Latine)

Citation :

Depuis 2013, DIAL a régulièrement publié des textes autour de la problématique de l’extractivisme, privilégiant soit la description d’un conflit et de luttes dans un cas précis d’extractivisme [1], soit des perspectives plus générales [2]. Le texte que nous publions ici propose une synthèse assez englobante et une analyse des dynamiques globales de l’extractivisme, en suggérant dans un dernier temps des portes de sortie pour amorcer la construction de sociétés postextractivistes. Alberto Acosta est un économiste équatorien, professeur et chercheur à la Faculté latino-américaine de sciences sociales - siège académique de l’Équateur (FLACSO-Équateur). Ancien ministre de l’énergie et des mines, il a aussi été président et membre de l’Assemblée constituante [3]. Le texte traduit ici est un chapitre de l’ouvrage collectif Más allá del desarrollo, publié sous la direction de Miriam Lang et Dunia Mokrani Chávez (Quito, Abya Yala / Fundación Rosa Luxemburg, 2011). Du fait de la longueur du chapitre, nous avons réalisé deux coupes [4]. Le texte est cependant disponible en intégralité, en espagnol, sur le site DIAL - AlterInfos.

Citation :

« − Pourrais-tu me dire quel chemin je dois suivre pour sortir d’ici ?, demanda Alice.
− Tout dépend de l’endroit où tu voudras aller, répondit le chat.
− Cela m’est presque égal, dit Alice.
− Alors le chemin que tu suivras importe peu, dit le chat. »

Lewis Carroll, Les Aventures d’Alice au pays des merveilles.

Dans le piège de la malédiction de l’abondance

Bien que cela paraisse peu crédible à première vue, les observations récentes et beaucoup d’expériences cumulées permettent d’affirmer que la pauvreté dans de nombreux pays est liée à la présence de richesses naturelles abondantes [5]. Les pays riches en ressources naturelles, dont l’économie s’appuie principalement sur leur extraction et leur exploitation, éprouvent de grandes difficultés à se développer. Surtout, ceux qui possèdent en abondance une ou plusieurs matières premières semblent condamnés au sous-développement. Cette situation s’avère encore plus complexe pour les économies qui dépendent du pétrole et de minerais pour se financer.

Ces pays seraient pris au piège d’une logique perverse désignée dans la littérature spécialisée par l’expression « paradoxe de l’abondance » ou « malédiction des ressources naturelles ». À cet égard, certains ont presque fait de cette malédiction un fatalisme tropical : la Banque interaméricaine de développement (BID) [6], dans plusieurs de ses rapports annuels et études techniques, défend l’idée d’un « déterminisme géographique du développement : les pays les plus riches en ressources naturelles et les plus proches de l’équateur [de la ligne équatoriale] sont condamnés à être plus en retard et plus pauvres que les autres. […] Il existe un fatalisme tropical, qui fait que les pays de la zone équatoriale paraissent voués à la pauvreté. […] Selon la BID, plus un pays est riche en ressources naturelles, plus il mettra de temps à se développer et plus les inégalités internes seront marquées » (Gudynas, 2009b).

Face à ce déterminisme géographique et écologique, il n’y aurait d’autre solution que la résignation. Cependant, la BID suggère une issue. Cette issue, comme l’a résumé le même Gudynas dans son analyse des propositions de la BID, « c’est le marché, et c’est intensifier encore davantage les réformes » néolibérales.

Dans cette optique, le remède aux problèmes et conflits induits par l’extractivisme résiderait dans une bonne « gouvernance » de la gestion des richesses naturelles. Sont invoqués à cette fin les politiques économiques d’inspiration orthodoxe et conservatrice, une plus grande participation de la société civile en tant qu’observatrice des opérations d’extraction, une expansion de l’investissement social dans les zones touchées par l’extractivisme pour limiter les mouvements sociaux, parallèlement à une plus grande transparence des revenus engrangés par les entreprises d’extraction, les pouvoirs locaux et le gouvernement central. Les dommages environnementaux sont perçus comme étant un coût inévitable du développement. Nul doute qu’il s’agit là d’approximations peu rigoureuses, dénuées d’analyse historique et coupées des problèmes de fond. À n’en pas douter, l’audace, conjuguée à une forte dose d’ignorance et une amnésie bien programmée dans les sociétés, va de pair avec l’arrogance.

Il faut le dire dès le début : cette double malédiction, des ressources naturelles et idéologique, peut être surmontée, elle n’est pas inéluctable.

Qu’entend-on par extractivisme ?

L’extractivisme et un mode d’accumulation qui a commencé à se forger voilà 500 ans [7]. La conquête et la colonisation de l’Amérique, de l’Afrique et de l’Asie ont marqué le début de la structuration de l’économie mondiale — du système capitaliste. Ce mode d’accumulation extractiviste est conditionné depuis lors par la demande des centres métropolitains du capitalisme naissant. Des régions se sont spécialisées dans l’extraction et la production de matières premières, c’est-à-dire de biens primaires, tandis que d’autres jouent le rôle de productrices de biens manufacturés. Les premières exportent la nature, les secondes l’importent.

Pour donner une définition compréhensible, nous utiliserons le terme « extractivisme » pour désigner les activités qui prélèvent de grosses quantités de ressources naturelles qui ne sont pas transformées (ou le sont d’une manière limitée), surtout pour l’exportation. L’extractivisme ne se limite pas aux minerais ou au pétrole. Il existe également un extractivisme agricole, forestier, et même de la pêche [8].

Aujourd’hui, la question des ressources naturelles « renouvelables » doit être analysée à la lumière des évolutions et tendances récentes. Les quantités extraites sont tellement énormes que beaucoup de ressources « renouvelables », comme la forêt ou le sous-sol, deviennent non renouvelables : elles disparaissent parce que le niveau d’extraction dépasse largement leur taux de renouvellement naturel. Par conséquent, aux rythmes d’extraction actuels, les problèmes qui se posent avec les ressources naturelles non renouvelables pourraient toucher de la même manière toutes les ressources, renouvelables ou non.

Pratiquement parlant, l’extractivisme a été un mécanisme de pillage et d’appropriation de type colonial et néocolonial. Cet extractivisme, qui a pris différents visages au fil du temps, s’est forgé dans l’exploitation des matières premières indispensables au développement industriel et au bien-être du Nord global. Et cela, en faisant fi de la viabilité des activités extractivistes, ainsi que de l’épuisement des ressources. S’y ajoute le fait que la plus grande partie de la production des entreprises extractivistes n’est pas destinée à la consommation du marché intérieur mais essentiellement à l’exportation. Malgré son importance, cette activité se révèle d’un profit très limité pour le pays. De même, une grande partie des biens, des fournitures et des services spécialisés permettant aux entreprises extractivistes de fonctionner ne proviennent que rarement d’entreprises nationales. Dans les pays extractivistes il ne semble pas non plus que l’on s’intéresse beaucoup à l’usage qui est fait des recettes engrangées.

L’extractivisme a été une constante de la vie économique, sociale et politique de nombreux pays du Sud global. Ainsi, à des degrés divers, tous les pays de l’Amérique latine connaissent ces pratiques. Cette dépendance des métropoles, à travers l’extraction et l’exportation de matières premières, n’a quasiment pas évolué jusqu’à nos jours. Certains pays ont simplement changé quelques éléments de l’extractivisme traditionnel du fait d’une plus grande intervention de l’État dans ces activités. Par conséquent, au-delà de quelques différenciations plus ou moins importantes, le mode d’accumulation extractiviste semble être au cœur du projet productif des gouvernements néolibéraux comme des gouvernements progressistes [9].

Quelques pathologies de l’extractivisme

Le point de départ de cette question réside [10], en grande partie, dans la forme sous laquelle ces ressources sont extraites et exploitées, ainsi que dans la manière dont leurs fruits sont distribués. Certes, il existe d’autres éléments que l’on ne pourra corriger. Par exemple, certaines activités, comme l’industrie minière des métaux à grande échelle, déprédatrice par essence, ne pourront jamais être « durable ». En outre, un processus est durable dès lors qu’il peut se maintenir dans le temps, sans aide extérieure et sans épuisement des ressources existantes [11]. Soutenir l’inverse, même au nom d’une foi aveugle dans les progrès technologiques, c’est tenir un discours biaisé [12].

L’histoire de la région nous enseigne que ce processus extractiviste a conduit à une généralisation de la pauvreté et débouché sur des crises économiques récurrentes, tout en confortant des mentalités de « rentiers ». Autant de facteurs qui accentuent la faiblesse et l’insuffisance des institutions démocratiques, alimentent la corruption, déstructurent les sociétés et les collectivités locales, et détériorent l’environnement. Les choses se compliquent avec le développement de pratiques clientélistes et patrimonialistes, qui contribuent à freiner la construction de la citoyenneté.

[…]

S’y ajoute le fait, assez évident (et malheureusement nécessaire, non seulement pour des raisons technologiques) que, à la différence des autres branches de l’économie, les activités minières et pétrolières génèrent peu de travail direct et indirect (travail, toutefois, bien rémunéré). Ce sont des activités à forte intensité de capital et d’importations. Elles requièrent l’embauche de personnel de direction et de gens hautement qualifiés (souvent étrangers). Elles utilisent presque exclusivement des fournitures et de la technologie extérieures. Ces pratiques ont pour conséquence que le « taux de rentabilité interne » (qui équivaut à la valeur ajoutée qui demeure dans le pays) de l’activité exportatrice de biens primaires se révèle dérisoire.

Dans ces économies pétrolières et minières d’enclave, la structure et la dynamique politiques se caractérisent par des pratiques « rentières » ; la voracité et l’autoritarisme avec lesquels se prennent les décisions poussent la dépense publique à des niveaux disproportionnés et entraînent une distribution fiscale discrétionnaire, comme on le verra plus loin.

Du fait de cette situation et des caractéristiques technologiques des activités pétrolières et minières, la production directe d’emplois est tout sauf massive. Cela pourrait également expliquer la contradiction que vivent les pays riches en matières premières où, en pratique, la masse de la population s’est appauvrie.

En outre, les communautés sur le territoire ou à proximité desquelles ces activités extractivistes se produisent ont pâti et pâtissent encore des effets de diverses difficultés socio-environnementales induites par cette forme d’exploitation. La misère de grandes masses de population semblerait donc consubstantielle de la présence d’immenses quantités de ressources naturelles (à forte rente différentielle). Ce mode d’accumulation ne recourt pas au marché intérieur et n’en a même pas besoin puisqu’il fonctionne avec des salaires décroissants. Il n’y a pas de pression sociale suffisante pour que obliger à réinvestir dans une amélioration de la productivité. La politique de rente détermine l’activité productive et, bien sûr, le reste des relations sociales. Corollaire de ce qui précède, ces activités extractives, pétrolières ou minières, encouragent les relations sociales clientélistes, qui servent l’intérêt des entreprises transnationales elles-mêmes mais empêchent l’élaboration de plans appropriés de développement national et local.

Ce type d’économies extractivistes occasionne une dégradation grave et irréversible du milieu naturel. Un examen des activités minières ou pétrolières autour de la planète met en évidence une infinité de dommages et de dégâts irréversibles dans la nature. De même, on ne compte plus les tragédies humaines, ni les cas de destruction des atouts culturels de nombreux peuples. Au chapitre économique, la situation n’est pas meilleure. Les pays dont les exportations dépendent fondamentalement de ressources minières ou pétrolières accusent un retard économique, et les problèmes environnementaux s’y développent au même rythme que les activités extractivistes.

Concentrons-nous un instant sur l’industrie minière. Aujourd’hui, l’exploitation industrielle du sous-sol implique l’extraction massive, en un temps très court, de la plus grande quantité possible de minerais qui se sont formés par des processus de très longue durée à des échelles tectoniques. Actuellement, les sites à forte concentration de minerai sont en train de s’épuiser. Cependant, les cours élevés du marché mondial font que l’exploitation minière est rentable même dans les gisements pauvres en minerai. Pour que ces gisements produisent, il est nécessaire d’appliquer des techniques industrielles à grande échelle, qui utilisent beaucoup de produits chimiques parfois extrêmement toxiques (cyanure, acide sulfurique, etc.), consomment énormément d’eau et engendrent de grandes quantités de déchets.

Ce gigantisme s’accompagne d’incidences environnementales démesurées. Les effets nocifs apparaissent non seulement pendant la phase d’exploration et d’exploitation, lorsque de gigantesques trous sont creusés dans la Terre Mère ou que l’on emploie des produits chimiques toxiques pour traiter les minerais extraits, mais aussi pendant le déplacement du matériau extrait, qui touche d’énormes portions de territoire.

Les déchets miniers, en s’accumulant sur de longues années, peuvent se répandre et polluer l’environnement, notamment avec des métaux lourds ou des écoulements acides de roches. Ce dernier phénomène, qui peut durer des dizaines et des dizaines d’années, survient lorsque les eaux de pluie, ou même l’air, entrent en contact avec les roches déplacées du sous-sol vers la surface et accumulées dans les terrils, dans le cratère ou dans les monceaux de déchets de la mine. Généralement, le risque est élevé d’une oxydation de minéraux sulfurés par la pluie ou par l’air humide, qui finit par provoquer une acidification inhabituelle des eaux courant sur ces roches. En Équateur, de nombreux gisements miniers seraient particulièrement exposés à ce phénomène parce qu’ils contiennent des roches sulfureuses, connues pour engendrer des écoulements acides.

Cette forme de pollution est particulièrement dévastatrice pour l’eau. Souvent, l’eau devient impropre à la consommation humaine et à l’agriculture. La pollution des sources a en outre toutes sortes de conséquences pour la santé publique, notamment des maladies dégénératives ou cutanées. Sans parler des graves répercussions sociales qui vont de pair avec cette méga-activité extractiviste.

Bien que les différentes activités extractives soient connues pour leur long passé de déprédation à travers le monde, on enregistre actuellement — alors que l’épuisement des richesses naturelles est notoire, en particulier dans les pays industrialisés — une pression croissante dans les pays sous-développés pour qu’ils se départissent de leurs gisements de minerais ou de pétrole. Dans les sociétés dites développées, l’essor même des mouvements de défense de l’environnement génère une pression sur les pays appauvris poussés à ouvrir leur territoire pour satisfaire la demande de minerais de l’économie mondiale.

Il convient de rappeler qu’habituellement les entreprises transnationales et les gouvernements complices évoquent exclusivement les « énormes » réserves minières et pétrolières existantes, converties en valeurs monétaires. Avec ces chiffres, en général très exagérés, on cherche à influencer l’opinion publique en faveur des activités minières. Or il s’agit d’une vision incomplète des choses. Il faudrait ajouter les coûts cachés, environnementaux et sociaux, en intégrant, par exemple, la valeur économique de la pollution. Ce sont des pertes économiques qui ne transparaissent normalement pas dans les projets et qui sont transférées à la société ; que l’on se rappelle la catastrophe sociale et écologique survenue dans le nord-est de l’Amazonie équatorienne, qui se solda par un procès contre la société Chevron-Texaco [13]. Devraient également figurer sur la liste des coûts les dénommées « subventions perverses » consenties sous la forme d’énergie à des prix bonifiés, d’eau à titre gratuit ou à prix réduit, voire d’infrastructures de transport (Gudynas, 2011). A-t-on publié ces chiffres ? Non. Probablement parce que la prise en charge de ces coûts diminuerait notablement la rentabilité des entreprises et mettrait en évidence les maigres bénéfices retirés par l’État.

Ces activités extractivistes engendrent, à leur tour, de graves tensions sociales dans les régions où sont extraites ces ressources naturelles parce que très rares sont les personnes de la région qui peuvent normalement intégrer les équipes des entreprises minières et pétrolières. Les répercussions économiques et sociales provoquent la division de communautés, des conflits entre elles et à l’intérieur des familles, de la violence domestique, des atteintes aux droits collectifs et humains, une aggravation de la délinquance et de la violence, le trafic de terres, etc.

Dans les économies exportatrices de biens primaires de la région, durant les décennies d’un mode d’accumulation extractiviste, on a atteint des niveaux élevés de sous-emploi, de chômage et de pauvreté, et des degrés d’inégalité sans précédent dans la répartition des revenus et des actifs. Résultat, les possibilités d’élargir le marché intérieur s’évanouissent parce qu’on ne produit pas d’emplois ni de revenus suffisants (il n’y a pas, et il n’y aura pas de « ruissellement » [14]. En revanche, les pressions se poursuivent pour orienter l’économie toujours plus vers l’extérieur « parce qu’il n’y a personne à qui vendre sur le marché intérieur », comme l’affirment à l’envi les tenants de ce modèle.

Cette « obsession exportatrice » freine la créativité et n’encourage pas les entrepreneurs du pays. De même, au sein du gouvernement, et dans de larges secteurs de la société, se retrouve cette « mentalité pro-exportatatrice » quasiment pathologique, fondé sur le fameux slogan « exporter ou mourir », ce qui conduit à négliger les énormes capacités et possibilités qui existent dans le pays.

Le néoextractivisme, version contemporaine de l’extractivisme

Depuis leurs origines, les républiques exportatrices de biens primaires de l’Amérique latine ne sont pas parvenues à établir un schème de développement qui leur permette de surmonter les obstacles de la pauvreté et de l’autoritarisme. Voilà le grand paradoxe : il y a des pays très riches en ressources naturelles, et qui peuvent même enregistrer d’importantes rentrées d’argent, mais qui n’ont pas réussi à jeter les bases de leur développement et qui restent pauvres. Et ils sont pauvres parce que riches en ressources naturelles, dans la mesure où ils ont misé en priorité sur l’extraction de ces richesses naturelles pour le marché mondial, écartant d’autres formes de création de valeur ajoutée qui reposent davantage sur l’effort humain que sur l’exploitation implacable de la Nature.

Ces dernières années, conscients de certaines des pathologies susmentionnées, divers pays de la région dotés d’un gouvernement progressiste ont engagé quelques changements importants concernant certains éléments du mode d’accumulation extractiviste. Cependant, au-delà des discours et des plans officiels, rien ne prouve clairement qu’ils ont vraiment l’intention de dépasser ce mode d’accumulation. En faisant cet effort, ils espèrent pouvoir répondre à de nombreuses revendications sociales longtemps remises au lendemain et, bien sûr, assurer leur maintien au pouvoir en recourant à des pratiques clientélistes, voire autoritaires.

Dans la gestion des gouvernements progressistes en Amérique du Sud, « les secteurs extractivistes demeurent importants en tant que pilier majeur des styles de développement », remarque Eduardo Gudynas (2009a et 2010). Selon son analyse, si le progressisme sud-américain « produit un extractivisme d’un nouveau type, tant par certaines de ses composantes que par la conjugaison d’attributs anciens et nouveaux », la structure d’accumulation en place n’a pas fondamentalement changé. De ce fait, le néoextractivisme favorise « une insertion internationale subordonnée au service de la mondialisation » du capitalisme transnational. « La fragmentation territoriale, avec des zones isolées et des enclaves d’extraction associées aux marchés mondiaux » non seulement se poursuit mais progresse. Continuent et « dans quelques cas s’aggravent les impacts sociaux et environnementaux des secteurs extractifs ». Pour continuer avec Gudynas, « au-delà de la question de la propriété des ressources, sont reproduits les règles et modes de fonctionnement des processus de production axés sur la compétitivité, l’efficience, la maximisation de la rente et l’externalisation des impacts ». Il convient de souligner, entre autres, « une plus grande présence et un rôle plus actif de l’État, sous la forme d’actions tant directes qu’indirectes ». Avec cette posture nationaliste, l’État essaie principalement d’avoir un plus grand accès aux ressources naturelles et aux bénéfices produits par leur extraction, et d’exercer un meilleur contrôle. Cette posture conduit à critiquer la mainmise des transnationales sur les ressources naturelles et non l’extraction en soi. Sont même acceptées quelques atteintes environnementales et sociales graves en échange de bénéfices pour la collectivité nationale. À cette fin, « l’État capte (ou s’efforce de capter) une plus grande proportion de l’excédent produit par les secteurs extractifs ». De plus, « une partie de ces ressources finance des programmes sociaux importants et massifs, ce qui assure de nouvelles sources de légitimation sociale ». Et, de cette façon, l’extractivisme apparaît indispensable pour combattre la pauvreté et soutenir le développement.

Il ne fait aucun doute que « le néoextractivisme participe d’une version contemporaine du développementisme propre à l’Amérique du Sud, où se pérennise le mythe du progrès et du développement dans le cadre d’une nouvelle hybridation culturelle et politique », conclut Gudynas (2009a et 2010).

Il est important que l’État exerce un plus grand contrôle sur ces activités, mais cela ne suffit pas. Le contrôle réel des exportations nationales se trouve aux mains des pays dominants, même si l’on n’enregistre pas toujours d’investissements étrangers importants dans les activités extractivistes. D’une manière perverse, beaucoup d’entreprises d’État dans les économies exportatrices de biens primaires (assurément avec l’assentiment des gouvernements respectifs) semblent programmées pour réagir exclusivement à des impulsions extérieures et agissent chez elles en suivant des logiques semblables à celles des transnationales : la déprédation de l’environnement et l’irrespect sociale ne sont pas absentes de leurs pratiques. En résumé, la logique subordonnée de leur production, motivée par la demande extérieure, caractérise l’évolution de ces économie exportatrices de biens primaires. Le néoextractivisme, en fin de compte, conserve et reproduit des éléments clés de l’extractivisme d’origine coloniale.

Grâce au pétrole et à l’exploitation minière, c’est-à-dire grâce aux énormes recettes produites par les exportations de ces ressources, les dirigeants progressistes se font souvent le relais de la volonté collective et s’emploient à accélérer le bond vers la modernité tant désirée. Comme l’affirme Fernando Coronil (2002), dans les économies de ce type apparaît un « État magicien », capable de déployer la « culture du miracle » [15]. C’est exactement ce que l’on observe au Venezuela, en Équateur ou en Bolivie depuis quelques années.

Dans ces pays, l’État a dernièrement retrouvé des forces. Après l’État minimum du néolibéralisme, on essaie — à raison — de rétablir et d’amplifier la présence et l’action de l’État. Mais, pour le moment, ces pays ne manifestent pas une volonté sérieuse d’engager des transformations structurelles profondes. La structure et les principales caractéristiques de la production et des exportations restent inchangées. Dans ces conditions, les secteurs patronaux puissants, qui ont subi l’assaut des « discours révolutionnaires », n’ont pas cessé d’engranger des gains importants en profitant de cet extractivisme renouvelé.

Du moins jusqu’à aujourd’hui, dans ces pays dotés d’un gouvernement progressiste qui a instrumentalisé des schémas néoextractivistes, les secteurs traditionnellement marginalisés de la population ont connu une amélioration relative grâce à une meilleure répartition des revenus croissants tirés du pétrole et des mines. En revanche, il n’y a pas eu de redistribution radicale des revenus et des actifs. Cette situation s’explique par la relative facilité avec laquelle il est possible d’obtenir des bienfaits de la nature généreuse, sans entrer dans de complexes processus sociaux et politiques de redistribution.

Comme autrefois, le bénéfice de cette orientation économique va majoritairement aux pays riches, importateurs de Nature, qui tirent grand profit de sa transformation et commercialisation sous forme de produits finis. Les pays exportateurs de biens primaires, quant à eux, reçoivent une part minime de la rente minière ou pétrolière, et sont ceux qui supportent la charge des passifs écologiques et sociaux.

C’est loin d’être négligeable du fait du manque d’institutions appropriées pour faire face aux coûts environnemental, social et politique qu’entraînent les affrontements autour de ces activités extractivistes, notamment le coût économique lié à l’emploi de la force publique pour réprimer des troubles éventuels. En plus de cela, il faut aussi prendre en considération l’effet de cette instabilité sociale presque programmée sur d’autres activités productives dans les zones d’influence extractiviste, par exemple lorsque les activités minières provoquent l’expulsion des paysans de la région.

Les effets de ces conflits et de cette violence touchent également les gouvernements sectoriels. Ceux-ci peuvent être attirés par les chants des sirènes des entreprises qui se consacrent à l’extractivisme de masse et des gouvernements complices, qui peuvent leur offrir quelques avantages financiers. Néanmoins, en fin de compte, les sociétés devront supporter les coûts de ces relations complexes et conflictuelles entre les populations, les entreprises et l’État. Les plans de développement locaux seront menacés à cause de la suprématie de l’extractivisme minier ou pétrolier sur toute autre activité. Tout se terminera par la mise en pièces des plans élaborés dans un esprit participatif et en connaissance de cause par les populations locales. Et les passifs environnementaux constitueront l’héritage le plus douloureux et le plus coûteux des activités extractivistes car ils ne sont généralement pas mis à la charge des entreprises exploitantes.

Il est clair que si l’on comptabilise les coûts économiques imputables aux incidences de l’extraction de pétrole ou de minerais sur le plan social, environnemental et de la production, beaucoup de bénéfices économiques de ces activités disparaissent [16]. Mais, comme cela a déjà été indiqué, les divers gouvernements progressistes ne tiennent pas de comptes aussi complets parce qu’ils comptent aveuglément sur les profits que leur rapportent les exportations de biens primaires.

En résumé, une grande partie des pathologies les plus importantes et les plus graves de l’extractivisme traditionnel se retrouvent dans le néoextractivisme.

[…]

Du développementisme sénile au postextractivisme

Quelqu’un — de mauvaise foi ou par ignorance — pourrait avoir une idée saugrenue : si l’économie exportatrice de biens primaires produit et pérennise le sous-développement, la solution consisterait à cesser d’exploiter les ressources naturelles. C’est évidemment une tromperie. La malédiction des ressources naturelles n’est pas une fatalité mais un choix. Tout l’enjeu est de trouver une stratégie qui permette d’assurer le bien-vivre en mettant à profit les ressources naturelles non renouvelables, en en faisant une « bénédiction » (Stiglitz, 2006).

Il s’agit donc de choisir une autre voie, qui nous éloigne de la malédiction des ressources naturelles et de la malédiction des visions orthodoxes qui nous maintiennent dans la subordination au pouvoir transnational. Pour cette raison, l’une des tâches les plus complexes est d’élaborer et d’appliquer une stratégie qui nous mène vers une économie postextractiviste.

Cette nouvelle économie n’apparaîtra pas du jour au lendemain. Et il est difficile d’imaginer que l’on puisse fermer brutalement les champs pétroliers ou miniers en cours d’exploitation. Mais cette transition ne deviendra jamais une réalité si l’on continue d’étendre les activités extractivistes et si rien n’est trouvé pour les réduire peu à peu selon un processus correctement planifié. Cette transition n’est certes pas facile dans un monde capitaliste impensable sans l’extraction de ressources comme le pétrole, les minerais ou la forêt. Accomplir cette transition, telle est la tâche du moment, qui fait appel à toutes les forces de la pensée critique, ainsi qu’à l’inventivité et la créativité des sociétés et des organisations sociales. Les efforts déployés pour passer au postextractivisme dans le Sud global devraient aller de pair avec une décroissance économique [17] ou, du moins, avec une stagnation de la croissance dans le Nord global, sujet de préoccupation croissante dans beaucoup de pays industrialisés.

La voie que l’on retiendra pour sortir d’une économie extractiviste, qu’il faudra faire cohabiter pendant un temps avec quelques activités de ce type, devra tenir compte d’un point crucial : la décroissance planifiée de l’extractivisme. Cette option favorise le développement d’activités durables dans les domaines de l’industrie manufacturière, de l’agriculture, du tourisme et, surtout, de la connaissance… En bref, la Nature ne doit pas être détériorée davantage. La réussite d’une stratégie de ce type pour mener à bien une transition sociale, économique, culturelle, écologique, dépendra de sa cohérence et, avant tout, du soutien social qu’elle recevra.

Il s’agit d’abandonner les économies extractivistes dépendantes et non viables, exportatrices de biens primaires, trop tournées vers le marché extérieur, désindustrialisées, très marquées par l’exclusion et la pauvreté, à forte concentration de revenus et de richesses, déprédatrices et polluantes. Ce que l’on veut, c’est bâtir des économies durables, c’est-à-dire diversifiées dans leurs marchés et leurs produits, industrialisées et tertiarisées, capables de créer des emplois de qualité, équitables, respectueuses des cultures et de la Nature. Sur ce point, il convient d’œuvrer à une réappropriation des cosmovisions indiennes selon lesquelles les êtres humains non seulement vivent en harmonie avec la nature mais en sont partie intégrante.

Pour enclencher cette transition, qui sera nécessairement plurielle, on aura impérativement besoin d’institutions d’État nouvelles et fortes et d’une nouvelle forme d’organisation de l’économie, ainsi que d’une orientation stratégique pour la participation au marché mondial. Il faudra par conséquent des structures et des organismes de réglementation, et des mécanismes dûment établis qui permettent de procéder à ces transitions [18].

Ce que l’on vise, donc, c’est l’établissement d’un nouveau profil de spécialisation productive pour assurer une plus grande autonomie des pays, sur la base d’un vaste consensus des différentes parties. À cette fin, il faudra consolider le marché intérieur et l’appareil productif des pays, ainsi qu’inventer des stratégies de transition productive qui permettent de réduire l’importance économique de l’activité extractive.

Des retrouvailles avec la Nature font aussi partie des points prioritaires à l’ordre du jour, ce qui requiert de dépasser les schémas et pratiques centrées [19] sur l’exploitation et l’appropriation de la nature. Ayons présent à l’esprit le fait que l’humanité entière est obligée de préserver l’intégrité des processus naturels qui garantissent les flux d’énergie et de matière dans la biosphère. Cela implique qu’il faut maintenir la biodiversité de la planète. Pour accomplir cette transformation civilisatrice, la démarchandisation de la nature s’avère indispensable. Les objectifs économiques doivent être subordonnés aux lois du fonctionnement des systèmes naturels, sans que l’on perde de vue le respect de la dignité humaine et l’amélioration de la qualité de vie des personnes et de la communauté.

Cela oblige à maintenir, sans les détruire, les territoires qui possèdent à de nombreux égards une grande valeur écologique et sociale et sur lesquels se trouve concentré le plus gros de la diversité : l’Initiative Yasuní-ITT en Équateur en est un exemple de portée globale [20]. Cela conduit également à faire du concept de durabilité forte (le capital économique ne peut remplacer intégralement le « capital naturel ») un nouveau paradigme des modes d’organisation de la société. Et cela implique aussi de remplacer la comptabilité macroéconomique traditionnelle par de nouveaux indicateurs et indices de durabilité.

De la même manière, la nécessité s’impose d’une ample et véritable participation de la société pour affronter le défi de l’extractivisme à grande échelle. Cela suppose, impérativement, une redistribution profonde et radicale des revenus et des actifs existants dans l’économie. Il faut mettre fin aux inégalités [21] parce qu’elles sont le ferment d’autoritarismes en tous genres dans tous les domaines de la vie humaine.

Il s’agit au fond de commencer par ne pas continuer d’étendre et d’approfondir un modèle économique extractiviste, c’est-à-dire exportateur de biens primaires. Donner la priorité à ce mode d’accumulation centré sur l’exportation de biens primaires, qui privilégie la rente de la Nature et non l’effort humain, qui détruit systématiquement l’environnement et porte gravement atteinte aux structures sociales et communautaires, qui préfère le marché extérieur et néglige le marché intérieur, qui favorise la concentration de la richesse et relègue l’équité, cette voie n’a été suivie pour le développement d’aucun pays. Et elle ne peut donc pas l’être non plus pour mettre en œuvre une solution postdéveloppementiste, comme l’est le bien-vivre ou sumak kawsay [22].

Le bien-vivre, au moins conceptuellement, se présente comme une vision qui dépasse les modes de développement « alternatifs » et se veut un substitut au développement, en résumé une option radicalement distincte de toutes les idées du développement. Il dissout même la notion de progrès dans sa version productiviste. Le bien-vivre renvoie de manière synthétique à l’opportunité de construire une autre société fondée sur la cohabitation de l’être humain dans la diversité et l’harmonie avec la Nature, sur la base de la reconnaissance des diverses valeurs culturelles existant dans chaque pays et dans le monde.

L’axe central de cette proposition, qui se prête à des projections y compris mondiales, est de faire un grand pas révolutionnaire qui nous amène à passer de visons anthropocentriques à des visions socio-biocentriques, avec les conséquences politiques, économiques et sociales que cela entraîne.

Une chose est sûre : ce n’est pas en empruntant la voie du « développementisme sénile » (Martínez Alier, 2008), c’est-à-dire en poursuivant et, pire, en intensifiant l’extractivisme, que l’on trouvera une issue à ce dilemme complexe de sociétés riches en ressources naturelles mais en même temps appauvries.

Bibliographie

Acosta, Alberto, 2000. « Algunos elementos para repensar el desarrollo : Una lectura para pequeños países ». Dans El Ecuador Post Petrolero, Alberto Acosta et al., Acción Ecológica, Ildis et Oilwatch, Quito.
Acosta, Alberto, 2009. La maldición de la abundancia. Comité Ecuménico de Proyectos, Swissaid et Abya Yala, Quito.
Acosta, Alberto, 2010. « El Buen Vivir, una utopía por (re)construir ». Revista Casa de las Américas, n° 257, février, La Havane.
Acosta, Alberto, et Esperanza Martínez (dirs.), 2009. El Buen Vivir. Una vía para el desarrollo. Abya Yala, Quito.
Acosta, Alberto, et al., 2000. El Ecuador Post Petrolero. Acción Ecológica, Ildis et Oilwatch, Quito.
Alayza, Alejandra, et Eduardo Gudynas (dirs.), 2011. Transiciones. Post extractivismo y alternativas al extractivismo en el Perú. Red Peruana por una Globalización con Equidad (RedGE) y Centro Latino Americano de Ecología Social (CLAES), Lima.
Coronil, Fernando, 2002. El Estado mágico. Naturaleza, dinero y modernidad en Venezuela. Consejo de Desarrollo Científico y Humanístico, Universidad Central de Venezuela y Nueva Sociedad, Caracas.
Dube, Oeindrila, et Juan F. Vargas, 2006. Resource Course in Reverse : The Coffee Crisis and Armed Conflict in Colombia [en ligne], Universidad de los Andes-CEDE, Colombie. http://ideas.repec.org/p/hol/holodi/0605.html.
Falconí, Fander, 2004. « Los pasivos de la industria petrolera. A propósito del juicio a la Texaco ». Dans Petróleo y desarrollo sostenible en Ecuador, Guillaume Fontaine (dir.). FLACSO, siège académique d’Équateur, Quito.
Gudynas, Eduardo, 2009a. « Diez tesis urgentes sobre el nuevo extractivismo. Contextos y demandas bajo el progresismo sudamericano actual ». Dans Extractivismo, política y sociedad. Centro Andino de Acción Popular (CAAP) y Centro Latino Americano de Ecología Social (CLAES), Quito.
Gudynas, Eduardo, 2009b. El mandato ecológico. Derechos de la naturaleza y políticas ambientales en la nueva Constitución. Abya Yala, Quito.
Gudynas, Eduardo, 2010. « Si eres tan progresista ¿por qué destruyes la naturaleza ? Neoextractivismo, izquierda y alternativas ». Revista Ecuador Debate, n° 79, Centro Andino de Acción Popular (CAAP), Quito.
Gudynas, Eduardo, 2011. « ¿Hicieron las cuentas ? Los costos de la minería a cielo abierto ». La República, 23 juillet, Montevideo.
Leff, Enrique, 2008. « Decrecimiento o deconstrucción de la economía : Hacia un mundo sustentable ». Peripecias, n° 117, 8 octobre, Centro Latino Americano de Ecología Social (CLAES), Montevideo. http://www.peripecias.com/desarrollo/630LeffMundoSustentable.html.
Martínez Alier, Joan, 2008. « De l’économie à l’écologie en passant par les Andes ». Entretien avec Marc Saint-Upéry, Mouvements, n° 54, Paris. www.cairn.info/revue-mouvements-2008-2-page-111.htm.
Martínez, Esperanza, et Alberto Acosta, 2010. ITT-Yasuní : entre el petróleo y la vida. Abya Yala, Quito.
OXFAM International, 2009. « Contra la “maldición de los recursos” naturales. Cómo pueden y deben beneficiarse las personas pobres de la renta de las extractivas » [en ligne], 24 novembre. http://www.oxfam.org/es/policy/contra-maldicion-recursos-naturales.
Schuldt, Jürgen, 2005. ¿Somos pobres porque somos ricos ? Recursos naturales, tecnología y globalización. Fondo Editorial del Congreso del Perú, Lima.
Schuldt, Jürgen, et Alberto Acosta, 2006. « Petróleo, rentismo y subdesarrollo : ¿Una maldición sin solución ? ». Nueva Sociedad, n° 204, juillet-août, Fundación Friedrich Ebert, Buenos Aires.
Stiglitz, Joseph E., 2006. Cómo hacer que funcione la globalización. Taurus pensamiento, Madrid.
Tortosa, José María, 2011. Maldesarrollo y mal vivir. Pobreza y violencia a escala mundial. Abya Yala, Quito.
Zibechi, Raúl, 2011. « Extractivismo segunda fase del neoliberalismo ». Papier présenté lors de la Rencontre continentale des peuples de l’Abya Yala pour l’eau et la Pachamama, 21-23 juin, Cuenca, Équateur.

Dial – Diffusion de l’information sur l’Amérique latine – D 3292.
Traduction de Gilles Renaud pour Dial.
Source (espagnol) : Alberto Acosta, « Extractivismo y neoextractivismo : dos caras de la misma maldición », in Groupe permanent de travail sur les alternatives au développement, Más allá del desarrollo, sous la direction de Miriam Lang et Dunia Mokrani Chávez, Quito, Abya Yala / Fundación Rosa Luxemburg, 2011, p. 83-118 (p. 83-88, 95-104, 113-118). Traduction et publication autorisée par l’auteur. Une version en anglais du livre est aussi disponible en ligne.
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Notes
[1] Voir par exemple DIAL 3282 - « GUATEMALA - Les autorités q’eqchi’ de Tezulutlán présentent leur opposition à la centrale hydroélectrique devant les Nations unies », 3281 - « GUATEMALA - Conférence de presse du Conseil des villages de Tezulutlán « Manuel Tot », 24 janvier 2014 », 3246 - « PÉROU - Recul dans l’application de la consultation préalable » et 3245 - « BOLIVIE - Les peuples originaires passent au second plan ».

[2] Voir notamment DIAL 3258 - « AMÉRIQUE DU SUD - Progressisme et gauche marron », 3257 - « BRÉSIL - Le plus grand extractiviste du continent » et 3256 - « HONDURAS - Déclaration du diocèse de La Ceiba sur l’extractivisme ».

[3] DIAL avait déjà publié un entretien avec l’auteur en 2009 (DIAL 3075 - «  ÉQUATEUR - Le projet ITT : entre transformation du modèle économique et construction d’une autre société. Entretien avec Alberto Acosta »). Voir aussi, sur AlterInfos, « ÉQUATEUR - « révolution citoyenne », modèle extractiviste et gauches crititiques. Entretien avec Alberto Acosta, candidat de l’Unité plurinationale des gauches à l’élection présidentielle ».

[4] Le chapitre va de la page 83 à la page 118 du livre, ont été coupées les pages 89 à 94 et 105 à 112.

[5] Dans ce texte, l’auteur reprend et synthétise plusieurs de ses travaux antérieurs.

[6] Divers théoriciens ont élaboré, en se plaçant de différents points de vue, ce « fatalisme tropical ». Citons, entre autres, Michael Gavin, Michel L. Ross, Jeffrey Sachs, Ricardo Hausmann, Roberto Rigobon et Ivar Kolstad.

[7] Malgré sa longue histoire comme mode d’accumulation, le terme « extractivismo » ne figure pas dans le dictionnaire de l’Académie royale de la langue espagnole.

[8] Il est faux de penser que l’extractivisme existe uniquement lorsqu’on extrait des minerais ou des hydrocarbures. Les exemples ne manquent pas de pratiques également extractivistes dans les domaines de l’exploitation du bois ou de la monoculture. Ainsi, concernant le cas du café, on pourra se reporter à Oeindrila Dube et Juan Fernando Vargas (2006).

[9] Raúl Zibechi voit dans l’extractivisme de ces gouvernements progressistes une deuxième phase du néolibéralisme (2011).

[10] Voir la contribution importante de Schuldt (2005). On pourra également se reporter à Schuldt et Acosta (2006), ainsi qu’à Acosta (2009).

[11] Le développement durable est le processus qui permet de satisfaire les besoins actuels sans compromettre les possibilités pour les générations futures. Pour assurer le bien-vivre, il faut même aller plus loin que le développement durable et reconnaître dans la nature un sujet qui détient des droits.

[12] Un moyen utile destiné à démonter les mythes de la méga-industrie minière transnationale est celui conçu en Argentine par le Collectif des lanceurs d’alerte — Colectivo Voces de Alerta (2011).

[13] Voir DIAL 3187 « ÉQUATEUR - Chevron continue à perdre ses batailles judiciaires » — note DIAL

[14] « La théorie du ruissellement (en anglais : « trickle down economics ») est une théorie économique d’inspiration libérale selon laquelle, sauf destruction ou thésaurisation (accumulation de monnaie), les revenus des individus les plus riches sont in fine réinjectés dans l’économie, soit par le biais de leur consommation, soit par celui de l’investissement (notamment via l’épargne), contribuant ainsi, directement ou indirectement, à l’activité économique générale et à l’emploi dans le reste de la société. Cette théorie est notamment avancée pour défendre l’idée que les réductions d’impôt y compris pour les hauts revenus ont un effet bénéfique pour l’économie globale. L’image utilisée est celle des cours d’eau qui ne s’accumulent pas au sommet d’une montagne mais ruissellent vers la base.) » — Page Wikipedia sur la « théorie du ruissellement » — note DIAL

[15] L’auteur s’est intéressé à la situation du Venezuela du gouvernement du général Juan Vicente Gómez jusqu’à la période précédant le gouvernement du colonel Hugo Chávez Frías.

[16] Sur les passifs de l’industrie pétrolière voir, par exemple, l’apport de Fander Falconí (2004).

[17] Dans le Sud global aussi, il y a des penseurs qui abordent ces questions dans le but de déconstruire l’économie. Voir Leff (2008).

[18] Depuis quelques années, le débat s’intensifie sur les manières d’engager ces transitions. Plusieurs auteurs ont émis diverses idées et suggestions à cet égard, notamment Eduardo Gudynas, Joan Martínez Alier, Enrique Leff et Roberto Guimarães. Voir par exemple l’ouvrage collectif coordonné par Alejandra Alayza et Eduardo Gudynas au Pérou (2011). De même, on trouvera dans le rapport rédigé sur le sujet par OXFAM (2009) des suggestions de méthodes pour mettre en œuvre ces transitions. L’auteur de ces lignes s’est également livré à quelques réflexions sur la construction d’une économie postpétrolière (Acosta 2000 ou 2009). À signaler diverses propositions, publiées en 2000 par différents auteurs, pour bâtir un « Équateur postpétrolier ».

[19] Comme souvent, nous faisons ici l’accord selon la règle de proximité, plutôt que selon celle de la prévalence du masculin sur le féminin… — note DIAL.

[20] Voir Martínez et Acosta (2010). Cette initiative s’inscrit dans le prolongement de la proposition de moratoire dans le sud de l’Amazonie équatorienne, formulée en 2000 par plusieurs auteurs dans l’ouvrage El Ecuador Post Petrolero.

[21] Spécialement les inégalités d’ordre économique, social, intergénérationnel, sexuel, ethnique, culturel, régional.

[22] Dans une bibliographie sur le sujet qui ne cesse de s’enrichir, nous pouvons suggérer Acosta et Martínez (2009), et Acosta (2010). Un autre texte qui permet d’aborder cette question dans un contexte plus large est celui de Tortosa (2011).

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MessageSujet: Re: la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques   Ven 1 Juil - 21:13



Agriculture en Palestine et exploitation coloniale

Publié le 30 juin 2016 par luttespaysannes

télécharger l’émission du 30 juin 2016
(clic droit puis « enregistrer la cible du lien sous »)

Citation :
Émission du 30 juin 2016 : entretien avec une ancienne volontaire du réseau ‘échanges et  partenariats’, partie en Palestine dans le cadre d’un partenariat entre la Confédération Paysanne et l’Union of Agricultural Workers Commitees (UAWC).

Il y est question du contexte agricole en Palestine, en Israël, de la prolétarisation des  paysan-nes palestinien-nes explusé-es de leurs terres et contraints à devenir  journalier-es, de leurs conditions de travail, et des autres travailleurs et travailleuses  migrant-es exploité-es dans l’agriculture coloniale industrielle.


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la RENTE FONCIÈRE de Marx à l'EXTRACTIVISME actuel : aspects théoriques
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