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 MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses

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MessageSujet: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:27


j'ouvre ce sujet parallèlement à (IM)MIGRANT.E.S, RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALISME, PRÉCARIAT GLOBALISÉ, "NÈGRES du MONDE"..., qui devient trop touffus pour y retrouver quoi que ce soit. Je le réserverai aux articles d'informations, et celui-ci à des analyses ou textes plus longs, que je commencerai par importer...
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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:28


United Color sans Benetton (suraccumulation 2)
Patlotch photomontages 30 avril 2014

deux petits textes d'Henri Simon sur les migrations, comme introduction à cette question toujours d'actualité, et plus particulièrement concernant le rapport entre "migrations" et "exploitation capitaliste" : les êtres humains dont le 'système' se débarrasse sont-ils vraiment et encore des "prolétaires", ou une nouvelle "race" différente de "la race des travailleurs" (Marx) ? L'effarante progression du phénomène migratoire annonce-t-elle une évolution du capitalisme vers un monde (encore) plus barbare, une distinction pire que celle que produit l'exploitation dans la production, entre "prolétaires nus" et "hommes aux écus", une catégorie poubelle du capital ou simple puits à esclaves sous-prolétariens ?

questions qui n'ont rien de théoriques, c'est histoire de poser le problème de façon plus subjective...

en relation : International Organization for Migration

Communisme ou barbarie (1) : les parias à l’assaut de la forteresse nord Henri Simon, Paru dans Echanges n° 148

Communisme ou barbarie (2) : Une industrie capitaliste de l’horreur, l’exploitation de la marchandise humaine « migrant » Échanges automne 2014

Henri Simon a écrit:

Communisme ou barbarie (1) : les parias à l’assaut de la forteresse nord

Paru dans Echanges n° 148.

Chaque jour, pres­que chaque heure, nous apporte son flot d’informations sur ces guerres classiques qui n’osent pas dire leur nom, entre Etats ou à l’intérieur d’un Etat, et qui continuent de coexister même si l’une chasse l’autre dans la diffusion médiatique au gré des exactions, des atrocités, de la menace des intérêts des grandes puissances ou des interventions directes ou indirectes de celles-ci. L’Ukraine prend le devant de la scène sur Gaza qui peut supplanter l’Irak et le Kurdistan qui camoufle ce qui se passe en Syrie et met un voile sur les interventions militaires en Centrafrique, et vice et versa. Mais ce n’est pas de ces conflits « ouverts » que nous voulons parler, bien qu’ils jouent un rôle dans une autre guerre, bien plus généralisée celle-ci, mais ignorée et seulement médiatisée d’une manière parcellaire, plus comme un fait divers que comme une guerre bien particulière. Ce qui est certain, c’est que de plus en plus les populations fuient ces zones de combat ou en sont expulsées pour des raisons ethniques ou religieuses.

De temps à autre, ces derniers conflits sont supplantés ponctuellement par les faits d’armes de ces guérillas ethniques, religieuses, nationalistes, défensives contre une assimilation ou un projet capitaliste grandiose qui détruit leur environnement. On trouve de ces guérillas de plus ou moins grande dimension et de durée variable dans presque toute l’Afrique, le Sud-Est asiatique ou en Amérique centrale ou du Sud. Hors ces percées médiatiques ponctuelles, elles tombent souvent dans les coulisses de l’oubli. Qui se soucie aujourd’hui, dans la montée chaotique des guerres « régulières », de l’esclavage sexuel forcé des 270 lycéennes enlevées par Boko Haram ? Qui se soucie aujourd’hui de l’activité des FARC en Colombie ou des nuisances des Maras en Amérique centrale ? Qui se soucie de la guérilla du Front Moro islamique de libération (MILF) aux Philippines ? Qui se soucie du combat des Ouïghours dans le Xinjiang chinois ? Pourtant, tout comme les guerres « régulières », ces guérillas alimentent par leur présence et par la répression des gouvernements « légaux » les troupes de cette guerre ignorée.

Surexploitation de la nature

Au-delà de ces guerres reconnues comme telles, même si elles ne tiennent pas la vedette médiatique du moment, d’autres facteurs que tous ces conflits contribuent à alimenter cette armée de l’ombre : plus que ces guerres, ces facteurs illustrent une situation mondiale chaotique qu’un capitalisme envahissant contribue à créer et dont les conséquences créent d’autres problèmes insolubles tout en renforçant ce chaos. Tout tourne finalement autour d’une surexploitation de la nature pour l’ensemble de ses productions, qui entraîne à la fois une dépossession directe des éléments de vie de toute une population, de l’autre une dégradation générale de cette nature dont les effets contribuent indirectement à d’autres dégradations et à d’autres dépossessions.

Concrètement, d’un côté l’extension intensive du capitalisme, dans des zones où il n’avait pénétré que relativement, fait que la concurrence capitaliste dans la production agricole et l’introduction de produits de large consommation réduisent les possibilités de vie des autochtones, alimentant cette armée des ombres réduite à chercher ailleurs de quoi survivre.

D’un autre côté, renforçant éventuellement cette dépossession par les dégradations qu’elle entraîne, l’utilisation intensive, irrépressible et incontrôlée des combustibles fossiles (liée à d’autres facteurs moins importants mais relevant aussi de ce développement fou du capitalisme) est la cause d’un dérèglement climatique à l’échelle mondiale. Les conséquences de ce dérèglement se révèlent multiformes, tant par des alternances de sécheresses catastrophiques et de pluviométrie intense que par la récurrence de phénomènes ponctuels désastreux (ouragans, typhons, tornades, etc.) ou la montée régulière irréversible des eaux marines envahissant les basses plaines côtières et renforçant le pouvoir destructeur des marées et des tempêtes. Des populations entières sont réduites à l’exode et doivent chercher d’autres territoires où survivre.

Ces populations sont ainsi poussées par différentes situations, réduites à tout quitter, parfois transitant dans des camps de personnes déplacées, parfois se lançant individuellement sur le chemin d’un exode pour tenter d’atteindre ce qu’ils croient, peut-être pas tant un eldorado mais au moins un endroit où la survie devient préférable à leur misère et à leur insécurité présentes. Ils sont ainsi des milliers, des millions à mener une autre forme de guerre, un assaut contre ce qu’ils pensent être des havres que sont les pays industrialisés, les bases du capital mondial, ceux-là mêmes qui sont la cause de leur migration forcée (mais qui pourtant subissent les contrecoups de leurs dérèglements qu’ils peuvent encore surmonter présentement).

Cette guerre inégale, ces combattants de l’ombre la mènent mains nues, sans autre arme que leur détermination prête à toute épreuve, même la plus dangereuse, en face d’un adversaire puissamment armé et protégé par des barrières supposées infranchissables. C’est une guerre sournoise, constante et si réelle mais qui se cache dans les replis d’une société dite « normale ».

Les petits soldats de cette guerre dont ils ont une faible conscience, ils la mènent dans l’exode, la misère, le mépris, la discrimination et parfois la mort. Ils viennent de partout où il y a, comme nous venons de le montrer, une misère imposée d’ailleurs et/ou l’insécurité et/ou un danger quelconque si menaçant qu’il leur faut quitter les lieux où ils ont vécu pour tenter d’entrer dans les pays où ils pensent trouver ce qu’ils n’ont plus, partir à l’assaut des forteresses que ces pays ont érigées pour se protéger de cette invasion persistante qui ne dit pas son nom.

Il y a bien deux camps, dont l’un ne se sait pas ennemi de l’autre, qui, lui, le sait : on parle du Sud partant à l’assaut du Nord, mais si c’est vrai en gros, il serait plus exact de parler du conflit entre ceux qui ont et ceux qui n’ont pas. Effectivement, cette armée des ombres monte souvent du Sud vers le Nord comme fascinée par une étoile qui les guiderait vers les paradis dont ils rêvent. Ils sont ainsi des millions, venus d’un réservoir humain inépuisable, rempli précisément par ceux-là même vers lesquels ils s’acheminent. La seule chose sur laquelle ils peuvent compter, outre leur farouche détermination, c’est la solidarité de leurs frères de misère et de combat. Ils sont prêts à accepter toutes les vexations, toutes les humiliations, la faim, la soif et les violences pour atteindre ce Nord qui tient tous les espoirs d’une autre vie.

La forteresse Nord est bien protégée, une protection sans cesse perfectionnée. Une protection qui à chaque instant prélève sa part de cadavres par milliers, dans le temps par centaines de milliers.

Ces protections sont « naturelles » : les mers sans fond ou les bras de mer où se noient ceux qui se lancent sur des esquifs fragiles ou pourris, surchargés de ces volontaires de la mort programmée, les fleuves où se noient les nageurs inexpérimentés, les déserts où les attendent la soif ou la morsure des serpents. Les rubriques « faits divers » relatent régulièrement les victimes de ces tentatives dangereuses, mais seulement lorsque leur nombre est suffisant pour émouvoir les chaumières. Chacun connaît maintenant pour ces drames récurrents les détroits, celui de Sicile ou de Gibraltar, l’île de Lampedusa, le Rio Grande, mais beaucoup moins ceux de l’Océan Indien ou du Pacifique qui sont trop loin pour des larmes de crocodile (qui se souvient aujourd’hui des « boat people vietnamiens et chinois ?).

Des grillages aux drones

Là où il n’y a pas de protections naturelles de la forteresse, un peu partout dans le monde, des barrières terrestres ont été édifiées avec un luxe de techniques sans cesse perfectionnée (voir ci-contre) avec des moyens inouïs de détection qui vont de murs réels aux hauts grillages électrifiés, des caméras aux ondes radars, des miradors aux drones. Tenter de franchir ces barrières terrestres emporte aussi son lot de victimes, électrocutées ou tuées par balle, mais individuellement, ce qui n’attire guère l’attention médiatique. Pour donner aux sceptiques une idée de la dimension de l’assaut contre la forteresse Nord, citons seulement le cas de la Grèce : en 2010, 30000migrants ont été interceptés sur les rives de l’Evros en Thrace, et on évalue à 128000 ceux qui sont passés cette année-là dans les mailles du filet. En 2009, il y aurait eu 2millions d’immigrants illégaux en Grèce en transit vers l’Europe. Même quand ils se heurtent mains nues à ces murailles naturelles ou humaines répandues à travers le monde, ces milliers, centaines de milliers, millions mêmes, ne savent pas qu’ils mènent une guerre contre un ennemi non identifié – sauf par sa peur d’être submergé par tous ces parias portés par leur nombre et leurs espoirs. Un espoir de vaincre porté par un désir de vivre plus fort que la mort. Si eux ne le savent pas qu’il mène une guerre sans merci, leur ennemi, lui, le sait.

Il le sait si bien que pour contenir les possibles petits soldats de cette persistante invasion, les « personnes déplacées » par différents méfaits du capital, sont parquées, non plus dans les « camps de rétention » trop connus sur les territoires nationaux, mais dans d’autres camps édifiés un peu partout dans le monde sous couvert humanitaires par ceux-là mêmes, les « grandes puissances » du capital, qui les ont poussés dans une telle situation. Ils sont ainsi plus de 50millions à pourrir littéralement derrière des barrières destinées également à les prévenir de venir grossir ceux qui sont déjà partis à l’assaut de la forteresse, une sorte d’armée de réserve difficilement contenue.

En face d’eux, menant cette guerre implacable se trouve un ennemi bien plus dangereux que la police et l’armée des Etats et leurs protections naturelles ou pas, ces répressions connues qu’ils craignent, connaissent et peuvent tenter de déjouer les pièges et de tourner les protections. C’est un ennemi inconnu, une sorte de figure mythologique aux cent bras et cinquante têtes – cent bras qui incarnent humiliations, vols, chantages, viols, esclavage temporaire, rançons, violences physiques, participation obligatoire à des trafics dangereux. La liste n’en est pas exhaustive, mais tous sont perpétrés par des hommes de hasard avides de gain profitant de leur faiblesse, souvent des marginaux comme eux. Et quand une partie d’entre eux ont réussi à échapper aux obstacles « légaux » et aux dangereuses tentacules et pensent avoir atteint la Terre Promise, de « bons citoyens » du pays où ils ont enfin pénétré peuvent les attendre sous forme de milice pour leur donner le baiser de mort (voir Etats-Unis : frontière perméable avec le Mexique).

Et s’ils en réchappent, la galère du sans-papier constamment aux abois, le bagne de l’usine ou l’esclavage agricole les attendent. Ou un internement dans une prison ou dans un de ces innombrables camps de rétention pour l’expulsion et un retour à la case départ.

H. S.

NOTES

* « Communisme » n’a rien à voir ici avec le capitalisme d’Etat style soviétique ou chinois ou les différentes moutures social-démocrates. Il postule une société où il n’y a pas d’exploitation de l’homme par l’homme et où chacun décidera par lui-même quelle sera son activité et comment il l’assumera. Les parias que sont les migrants de partout sont à l’extrême d’un monde communiste car dans leur destin, ils ne sont maîtres de rien, soumis d’un bout à l’autre de leur vie à toutes les contraintes d’un système auxquelles ils tentent d’échapper pour tomber dans d’autres contraintes.

Communisme ou barbarie (2) : Une industrie capitaliste de l’horreur, l’exploitation de la marchandise humaine « migrant » Échanges automne 2014

Henri Simon a écrit:


Dans un premier article (Echanges n° 148, été 2014), nous avons tenté d’expliquer comment dans la période actuelle les pays industrialisés tentent de se protéger par tous les moyens contre ce qu’ils considèrent comme une invasion menaçant leur intégrité politique, économique et sociale. Nous reprenons une approche plus théorique de cette question à l’occasion de révélations sur une nouvelle forme d’organisation des filières de l’émigration.

Le capital ne peut vivre que par l’exploitation de la force de travail c’est-à-dire en trouvant au moment voulu et dans les conditions requises les êtres humains capables de lui fournir ce qui lui est ab­solument nécessaire pour sa propre survie. Historiquement et encore aujourd’hui cela signifie qu’il doit déposséder les classes sociales échappant peu ou prou à son em­prise pour les contraindre, d’une manière ou d’une autre, à venir s’enrôler sur les lieux où se fait cette exploitation de leur force de travail. Schématiquement, il s’agit pour le capital de faire passer tout être lié à l’agriculture de subsistance ou de commerce local (paysans, artisans, ouvriers agricoles) à la condition de prolétaire dans tout secteur d’exploitation de la force de travail, à commencer dans le secteur industriel. Les conditions dans lesquelles s’est fait ce passage ont pu varier au cours de l’Histoire : de la force brutale à une lente progression , mais c’est une évolution qui se poursuit encore aujourd’hui dans les Etats où la pénétration capitaliste est toujours en cours, avec des formes renouvelées suivant les circonstances et les nécessités du capital.

Une forme d’exploitation de la chair humaine se met en place peu à peu dans le monde pour extraire le maximum de profit des migrations humaines, produit par excellence de l’activité capitaliste mondiale.

Ces migrations peuvent être approvisionnées dans le plus simple des cas par la pénétration capitaliste dans des secteurs géographiques peu touchés jusqu’alors, et s’opèrent soit à l’intérieur d’un Etat, soit à l’extérieur vers d’autres Etats supposés plus « accueillants » ; de toutes façons elles sont dues :

– soit à l’accaparement des terres avec l’éviction des paysans et de tout l’environnement social qui en vit,
– soit à une « liberté du commerce » qui déverse un flot de marchandises bas prix, ruinant les agricultures, l’artisanat et les industries locales,
– soit aux conséquences terribles sur les conditions de vie locales de l’évolution dramatique des phénomènes naturels causée par l’expansion incontrôlée et incontrôlable de l’activité industrielle capitaliste,
– soit à des guerres locales, con­sé­quences elles aussi des dé­stabilisations économiques causées par l’intervention des puissances industrielles autour de res­sources naturelles,
– soit, paradoxalement, par « l’aide humanitaire » aux populations déjà déplacées ou appauvries par l’irruption du capital, cette aide « gratuite » détruisant encore plus les structures locales d’approvisionnement notamment alimentaires et alimentant encore plus la masse des « déplacés ».

Des millions, des dizaines de millions de ces migrants qui ne savent souvent pas où aller, dépossédés de tout, sont des proies faciles pour tous ordres d’exploiteurs qui cherchent à en tirer le maximum de profit. D’une certaine façon, c’est une spéculation capitaliste sur ceux qui n’ont plus rien d’autre que l’espoir d’une survie quel­conque et sont prêts à croire dans n’importe quelle promesse d’entrer dans ce paradis qui serait l’exploitation « normale » dans un monde « sécurisé ».

Un premier stade auquel chacun peut penser est, pour les victimes des guerres diverses comme pour celles des bouleversements climatiques, l’enfermement dans ces camps de réfugiés dont le capital ne sait trop que faire, certains comme en Palestine depuis bientôt près d’un siècle. Ils paraissent être des sortes de réserves pour on ne sait quelle tâche future dans l’intérêt du capital.

Migrations internes


Un second stade représente ces centaines de milliers voire millions de personnes qui à l’intérieur d’un Etat sont contraintes, par l’expansion démo­gra­phique et/ou l’irruption du capital, de quitter leur misère agricole pour une misère industrielle.
Chacun a entendu parler des migrants chinois, les mingong, mais beaucoup moins de ceux de l’Inde ou d’autres Etats de moindre dimension.

Une des étapes de ce stade des mi­grations internes passe par les con­cen­trations urbaines, dans d’incroyables conditions d’insécurité, de précarité et d’hygiène, survivant de petits boulots, sortes de réservoirs de main-d’œuvre d’où chacun tente de s’évader par tous les moyens. Ce sont ces migrants qui ali­mentent pour partie les réseaux qui approvisionnent le marché humain capitaliste des pays développés.

Ailleurs

Tous n’ont d’ailleurs pas la possibilité d’aller dans ces réserves de main-d’œuvre que sont les camps de personnes déplacées ou les ghettos des grandes villes et tentent alors d’aller « ailleurs », vers les pôles ­industriels des Etats dits développés, dans lesquels ils voient une sorte d’«  eldorado  ».

Dans un troisième stade, les migrants forment ces légions qui partent à l’assaut des innombrables barrières destinées à endiguer le flot continu de ceux qui fuient ainsi leur misère. Chacun peut voir ces images de « clandestins » qui tentent de franchir, individuellement ou en groupes ces murs de natures diverses entre les Etats-Unis et le Mexique, entre la Grèce et la Turquie, dans l’enclave espagnole de Ceuta, entre Israël et les pays voisins. Chacun peut voir ceux qui tentent de franchir la barrière naturelle des mers. Comme nous l’avons montré dans l’article précédent, le « passage » est rempli de dangers et l’émigrant et totalement entre les mains des « passeurs ».

C’est l’aspect le plus sordide de ce commerce de la marchandise « migrant » car les passeurs évidemment se font payer, on pourrait dire, le prix à la mesure des dangers encourus et de plus, passage non garanti. Le « voyage » peut se faire, tout comme le tourisme, aussi bien en indi­viduel en recourant à des moyens divers approchés au coup par coup : sous couvert de tourisme ou de voyage d’affaire impliquant souvent la corruption d’un agent consulaire ou autre, utilisation d’une filière d’un passeur puis d’un autre pour chaque frontière à traverser, etc.

Mais ces recours paraissent réservés aux plus fortunés ou à ceux qui ont pu trouver des appuis divers ou qui peuvent encourir individuellement tous les risques possibles ; beaucoup se sont ruinés ou ont endetté leur famille pour acheter un visa ou payer un passeur. La plupart des migrants doivent passer de cette approche individuelle – l’artisanat pourrait-on dire – à celui des filières organisées de bout en bout comme une sorte d’agence de voyage. Ces filières ne sont pas sans risques mais le financement en est garanti, au prix, de la part du migrant, de sacrifices familiaux ou de « prêts » qui doivent être remboursés (au besoin par une violence sur le migrant ou sa famille restée au pays) lorsque le migrant arrive « à bon port ».

Plus-value

Mais cette activité précapitaliste dans l’industrie du migrant vient de passer au stade industriel dont le but, comme dans tout capitalisme développé, est d’extraire de la plus-value par tous les moyens. D’une part il s’agit de filières mondiales im­pliquant des complicités rémunérées depuis l’aval du pays d’origine du migrant jusqu’à l’amont du pays destinataire du «  produit  » réduit à l’état absolu de marchandise, soit entièrement en chair et en os, soit en partie sous la forme d’organes pour transplantation délivrés dans le pays réceptionnaire, où, d’une manière ou d’une autre, la marchandise migrant finit par arriver (on est loin du petit commerce des mères porteuses ou des enfants vendus pour adoption).

Une enquête sur ce qui se passe dans le désert du Sinaï a révélé à quel point ces filières sont puissantes et organisées sur une véritable base capitaliste, l’usine, dernier stade de l’extraction de cette plus-value étant ces chambres de torture, tenues dans ce cas par les Bédouins réduits à la misère par la construction d’un mur sur la frontière entre Israël et l’Egypte leur interdisant la contrebande des marchandises, mais pas celle des êtres humains et/ou de leurs organes vitaux.

Torture...

Ces filières trouvent leur matériel partout où il y a des concentrations de migrants, voire aussi des « individuels ». Prenons le début d’une de ces filières dans un camp de « personnes déplacées ». Un des « pensionnaires » est vendu, par exemple 100 euros, à son insu, par un gardien à un premier maillon de la filière, la marchandise migrant croyant au début du voyage vers la Terre Promise. Cette marchandise passe ainsi successivement entre les mains de différents revendeurs pour chaque passage de frontière, prenant chaque fois un peu plus de valeur. Lorsque le bonhomme parvient dans le Sinaï, son prix a centuplé et il vaut 10 000 euros qu’il s’agit de récupérer par tous les moyens.

Comme le migrant n’a pas un sou vaillant, c’est la famille qui doit cracher. La torture est le moyen privilégié. Le raffinement de ces tortures bénéficie de toutes les avancées modernes des techniques de communication. Un portable filme les séances de tortures et un autre portable remis à la famille lui permet de voir en direct et en temps réel le supplice de leur proche. Ces tortures sont de plus en plus sévères allant jusqu’à l’ablation de doigts par exemple. Si la famille cède, la torture cesse et la marchandise est livrée – abandonnée en fait – de l’autre côté de la frontière dans une totale insécurité.

L’argent est remis sur place à un intermédiaire et acheminé aux destinataires par des filières clandestines passant par des pays européens. Un effet secondaire dévastateur fait que souvent les familles, pour réunir l’argent ont dû liquider tous leurs biens, sont réduites à la misère, ce qui désorganise les structures locales et fabrique encore plus de candidats au voyage migrant.

Vente d’organes...

Ce migrant qui finit par passer la frontière est un chanceux. Car, si la famille ou n’existe guère ou est tout aussi impécunieuse, le migrant malchanceux finit par mourir sous la torture. Il n’est pas pour autant une marchandise perdue. Un médecin israélien passe la frontière avec une valise frigorifique pour prendre livraison, moyennant finance bien sûr, de tous les organes pouvant être transplantés. C’est ainsi que, d’une manière ou d’une autre, la marchandise migrant finit par atteindre le terme du voyage ayant craché toute sa valeur. La chaîne industrielle est parfaite et particulièrement rémunératrice. On évalue que, rien que pour cette filière israélienne, en 2013, plus de 50 000 mi­grants ont été « pris en charge ». Plus de 10 000 d’entre eux auraient « disparu » c’est-à-dire passé la ligne en pièces détachées.

Bien sûr, comme dans toute industrie il y a des commanditaires. Pour cette filière du Sinaï seule, un général somalien en serait la tête, mais lui-même ne serait qu’un prête-nom du président somalien et l’argent collecté servirait pour partie à renflouer les finances locales. En 2013, ce seul trafic aurait rapporté 600 millions d’euros. Inutile de dire que ce trafic est difficile à éradiquer car la corruption officielle et/ou clandestine règne à tous les étages du processus. De plus, ce type d’industrie attire les investisseurs en ce sens que des filières identiques se mettent en place ailleurs : les maisons de torture auraient essaimé en Libye, au Soudan et au Yémen, et elles peuvent se multiplier ailleurs, y compris à la frontière Mexique-Etats-Unis, tant la rationalité du capital exige son expansion dans les secteurs qui apparaissent plus rentables.

H. S.

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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:30

Une contribution de Résistance – L’immigration, un génocide capitaliste… Capitaine Martin, Algérie patriotique 27 mai 2015

Capitaine Martin a écrit:
Les médias italiens annonçaient le 5 mai, à cor et à cri, que de très nombreux migrants étaient en passe de débarquer sur les côtes transalpines : ils étaient exactement 369 à Pozzallo, 496 à Palerme, 250 à Crotone, 194 à Catane, etc. C’étaient des hommes, des femmes, des enfants. Certains ont perdu la vie. Des milliers meurent ainsi chaque année en tentant de rejoindre l’Europe. Ils fuient la pauvreté et le pillage auxquels est soumise l’Afrique. Il est faux en tout cas de dire qu’ils sont en quête du «rêve européen». Ils fuient simplement le cauchemar qu’est devenue leur terre. Ils prennent au passage les mêmes chemins que les immenses richesses qui ont été soustraites à leur propre pays. Il est surprenant en effet que l’Union européenne veuille bien faire main basse sur les ressources de l’Afrique tout en déclarant persona non grata tout migrant africain. Le 19 avril, 900 personnes avaient déjà péri en Méditerranée. Cette tragédie faisait suite à une autre survenue trois jours plus tôt. Un demi-million de migrants pourraient tenter cette année la dangereuse traversée, estime l’Organisation maritime internationale (OMI), une organisation de l’ONU, et 22 000 migrants seraient morts en tentant de rejoindre l’Europe depuis 2000 selon les estimations d’un rapport émanant de l’organisation internationale pour les migrations relatif aux mouvements de migration dans le monde.

Qui est responsable ? Où sont les coupables ?

Les médias pointent du doigt les trafiquants ou les passeurs, parfaits dans leur rôle de boucs émissaires. Mais ces morts atroces ne sont que le résultat direct de l’invasion en Libye, en 2011. Une intervention militaire au service du capital international, effectuée par l’Otan avec le soutien de mercenaires infiltrés en Libye par les services secrets, tant étasuniens qu’européens. Une guerre que l’appareil médiatique soutint à l’époque corps et âme. Les mercenaires ont rapidement été baptisés rebelles. Ne combattaient-ils pas la dictature de Kadhafi ?

L’Occident ne pouvait donc pas rester les bras croisés. Une intervention humanitaire s’imposait ; elle allait de pair avec une intervention militaire. La «démocratie» ne devait pas rester aux portes de la Libye. On a un peu vite oublié que la Libye était du temps de Kadhafi l’un des pays africains au plus haut niveau de vie. Beaucoup de travailleurs étrangers, originaires d’autres contrées africaines, s’y installèrent pour travailler. A la veille de la guerre civile, la population libyenne avait accès, en majorité, aux équipements de santé et aux médicaments de base. En 2009, la Libye était classée en deuxième position du continent africain sur l'index du développement humain (IDH) des Nations Unies, qui a progressé de 0.741 en 2005 à 0.760 en 2011. Le gouvernement dispensait gratuitement les soins de base dans les hôpitaux et les dispensaires publics du pays, les principaux se situant à Benghazi et Tripoli. Par ailleurs, la Libye était parvenue en 2007 à une scolarisation universelle dans l'enseignement primaire, et présentait un taux d'inscription de 94% dans le secondaire. Le taux moyen d'alphabétisation de la population s'élevait à 87% (94% des hommes et 78% des femmes). Bien entendu, de nombreux progrès restaient à faire.

Il n’empêche que le pays a des avantages qui n’ont pas échappé au capital international. La Libye est le deuxième producteur de pétrole brut en Afrique après le Nigeria et l’Algérie. Elle dispose de la plus grande réserve de pétrole d’Afrique ; ses réserves sont estimées à 46,4 milliards de barils en 2011. Le pétrole libyen est de qualité, peu cher à produire et proche des centres de production. Kadhafi a jugé en 2009 que «la nationalisation [du secteur pétrolier, ndlr] était un droit légitime», ce qui n’a pas manqué de susciter la crainte des sociétés installées en Libye.

La Libye dispose également de réserves importantes de gaz naturel (1 548 m3). Enfin, c’est en marge des explorations pétrolières des années cinquante que l’on découvrit d’immenses quantités d’eau emprisonnées dans quatre grands bassins sédimentaires, deux à l’est du pays (Sarir et Koufra) et deux à l’ouest (Murzuq et Hamadah), totalisant des réserves de 120 000 milliards de m3. Ces réserves d’or bleu constituent à côté de l’or une véritable manne pour ce pays recouvert à 90% par un désert aride. Entre le dessalement de l’eau de mer qui coûte très cher et dépendant de la technologie étrangère, et le pompage de l’eau des nappes, il ne fallut pas longtemps à l’ancien dirigeant de la Jamahiriya pour choisir : les Libyens ont pompé l’eau située entre 500 et 800 mètres de profondeur comme ils pompent le pétrole, et ce, grâce aux pétrodollars. Et, en lieu et place de déplacer des populations, quelque peu réticentes, des côtes vers les nappes aquifères, on décida de leur acheminer l’eau grâce à des canalisations. La grande satisfaction apportée par ce projet de grande rivière artificielle, c’est qu’en plus d’apporter l’eau, elle a permis à la Libye d’être un pays phare en matière d’hydrologie, la rendant même à l’époque capable de vendre son expertise à d’autres pays. Mais aujourd’hui, la Libye se décompose. Les rares structures politico-administratives mises en place après 2011 s’effondrent. La vie économique est à l’arrêt. L’une après l’autre, les grandes missions diplomatiques s’en vont, de même que l’ONU et nombre d’ONG. Tripoli, la capitale, et Benghazi et les grandes villes, celles qui hébergent la moitié d’une population de quelque sept millions d’habitants, sont le théâtre d’affrontements entre bandes armées rivales.

Enlèvements, assassinats, mélange fréquent de grand banditisme et de règlements de comptes politiques, le tout entrecoupé de bombardements d’artillerie. La Libye a été victime des bombardements «humanitaires». Cette guerre, appelons les choses par leur nom, n’a pas apporté la démocratie (qui l’eût cru ?). Elle a en revanche permis aux multinationales occidentales de modifier les termes de leurs contrats et de ne plus payer que des droits d’exploitation symboliques. Elle a également contribué à mettre en place un gouvernement fantoche pour créer une apparence de légalité au vol des ressources libyennes.

L’agression occidentale a par conséquent toutes les apparences d’une guerre coloniale classique. L’Union européenne a toujours les valeurs de démocratie, de tolérance, d’ouverture et de liberté. Or, il est possible de rendre toute idée, même la plus noble, absurde, quand il ne s’agit pas de la falsifier.

Capitaine Martin


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:32


« J’ai boucop d’histoire dans mon corps à dire »

Discussion avec Jérémie Piolat sur l’« accueil » des migrant-e-s et la décolonialité
Propos recueillis par Clémence Durand et Ferdinand Cazalis, Jeff Klak, Critique sociale & expériences littéraires


Jérémie Piolat a écrit:
Qu’est-ce que les migrant-e-s extra-occidentalisé-e-s nous apprennent en arrivant en Europe de l’Ouest ? Cette question n’est presque jamais posée, selon le philosophe Jérémie Piolat.

L’auteur du Portrait du colonialiste, L’effet boomerang de sa violence et de ses destructions (éd. La découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2011) a travaillé avec des associations liées à l’alphabétisation des migrant-e-s. Il y a tenté d’apprendre sur lui-même et sur la disparition des cultures populaires dans les pays occidentalisés. Durant ce terrain, il a pu se rendre compte à quel point les intentions émancipatrices des logiques d’accueil restent empreintes de colonialité et de domination culturelle. L’enjeu est alors, au-delà de la décolonisation, la « décolonialisation ».

Ce texte est une transcription reprise par Jérémie Piolat, à partir d’une discussion proposée par les Ateliers d’histoires populaires de Vaour, dans le Tarn, en septembre 2014 (Voir présentation en fin d’entretien).

Texte établi avec le concours d’Alexane Brochard.


Même si cela semble impossible, pourrais-tu tenter de définir ce qu’est une culture populaire ?

Je peux essayer, à partir de mon expérience et de mes rencontres. À chaque fois que je suis parti quelque part, je connaissais des gens sur place – comme à la fin des années 1990, lorsque je me suis rendu à Yeumbeul, un quartier de la banlieue de Dakar. Là-bas, j’ai été marqué par la rage des jeunes, et l’incroyable manière qu’ils ont de rapper. Mais j’ai surtout été sidéré par leur puissance intellectuelle. Venant de porte de la Chapelle à Paris, j’ai moi-même pu fréquenter ce lieu mis au ban qu’on appelle la banlieue. J’y ai rencontré des gens très intéressants, mais jamais cette force, trouvée à 40km de Dakar, où la situation économique est très difficile, avec 80% de chômage.

Quand je suis parti, je voulais entamer un doctorat en philosophie sur la manière dont les danses populaires ont disparu d’Europe de l’Ouest. J’avais en tête deux ou trois terrains pour montrer ce qu’était une danse populaire : les gitans de la banlieue de Paris, le hip-hop avant qu’il n’entre dans l’arène du marché (bien que tout ce qui se produit dans cette arène ne soit pas déplaisant, loin de là) et les jeunes de Yeumbeul. Un ami franco-Sénégalais m’y a invité pour que je voie comment ça se passe, en me proposant d’apporter une caméra. J’y ai finalement réalisé un film1 – qui est plutôt bon, non pas parce que je l’ai fait, mais grâce à ceux qui sont dedans, ces jeunes qui tiennent des discours extrêmement complexes.

Je me rappelle par exemple de ce type de 19 ans, Alassane N’Diaye, qui, sachant que j’avais fait des études de philosophie, était venu me voir en me disant que la philosophie était « une matière très prenante » et qu’il avait déjà écrit 200 pages sur « les vertus de l’imperfection humaine ». Il m’a expliqué en quoi l’imperfection est ce que nous avons tous en commun : « Que le blanc sache, m’a-t-il dit, qu’au-delà de tous les paramètres qui constituent l’ensemble de son univers restrictif, il a quelque chose en commun avec celui qu’on appelle “nègre”. Et ce quelque chose, c’est son imperfection. » Nous sommes là en présence d’une pensée complexe, nourrie entre autres, par la pratique de l’Islam. Dans le film, Allassane N’Diaye va assez loin, avec d’autres aussi, sur ce qu’est la danse, le rapport entre banlieue et centre-ville ou sur la manière dont la philosophie occidentale a cloisonné le corps et l’esprit. Ce philosophe de rue, manager à cette époque d’un groupe de rap, développait déjà en partie une des thèses relatives à la mise à distance et la mécanisation du vivant que l’on retrouve par exemple dans l’ouvrage extraordinaire de David Abram, Comment la terre s’est tue2. À ce moment-là, j’ai senti être confronté à ce qu’était une culture populaire.

La puissance intellectuelle de ces jeunes de Yeumbeul que j’ai appelés des « philosophes de rue » ne venait pas seulement de l’école (y compris en ce qui concerne leurs lectures), mais aussi et surtoutde leur propre culture, de la manière dont ils dansaient, pensaient, de leur appétit intellectuel insatiable. Cet appétit m’est apparu à l’évidence comme un pouvoir transmis par leur culture, saisie au sens mouvant, évidemment – je préfère d’ailleurs de plus en plus au mot « culture » les mots « pouvoirs3 » et « savoirs ». Leur puissance vient également de la mémoire – et de leur capacité à l’exercer – qu’ils ont de leur communauté. Je pense notamment aux Peuls, qui connaissent en général toute l’histoire de leur communauté, proche et lointaine ; même quand ils sont ou ont été balayeurs ici. Moi, je suis incapable de faire l’histoire de ma propre famille. Il ne s’agit pas d’idéaliser les Sénégalais ou d’autres peuples, mais en France, nous avons souvent tendance à stigmatiser ce qui fait problème chez les migrants ou les extra-occidentaux, en oubliant de mettre en valeur ce qu’il y a d’éblouissant et de puissant chez eux.

Une culture populaire, pour répondre donc à votre question, c’est quelque chose qui ne s’apprend ni dans les conservatoires ni à l’école, en cours de philosophie ou de civisme, mais bien d’abord dans la famille, dans la rue, dans les fêtes cérémonielles, dans les quartiers. Elle n’est évidemment pas atemporelle, mais bien en relation avec les processus historiques et politiques en cours. Elle n’est pas non plus un ensemble de représentations et pratiques inconscientes dont seuls les anthropologues occidentaux seraient à même de dévoiler les véritables tenants. Une culture populaire, c’est quelque chose qui se transmet et se transforme en même temps, de génération en génération. Cela peut toucher à l’art d’accueillir, à celui d’habiter un environnement, de danser, de chanter, de conter, d’accueillir les nouveau-nés, de prendre en compte les étapes majeures de la vie.


En quoi cette vision de ce qu’est une culture entre-t-elle en jeu dans ton travail associatif avec les migrant-e-s ?

Disons que c’est sur cette base culturelle que je travaille avec les migrant-e-s, dans des espaces où, loin de chez eux, ils sont censés se retrouver et s’approprier une langue commune, le français. Ça, c’est le discours officiel, mais ce qui m’intéresse vraiment dans les ateliers que je mène, c’est la mise en lumière de leurs cultures (ou plus exactement des savoirs et pouvoirs issus de leurs cultures, en jeu dans leurs pratiques culturelles) et du regard qu’ils portent sur l’Europe de l’Ouest. Ce que j’ai vu au Sénégal, et dans différents endroits ici, m’a fait comprendre que les « blancs » (comme dirait le Parti des indigènes de la République (PIR), mais moi je préfère dire les « occidentalisés ») n’ont plus de culture populaire.

J’ai senti une absence. En France, il y a des résistances, des renaissances qu’il faut saluer, mais on ne peut nier un certain vide. Certaines régions ont résisté, comme le Pays Basque, la Corse, la Bretagne ou le monde occitan, mais ce n’est pas le cas de toutes les régions de France et d’Europe de l’Ouest. Tout au long de ma vie, les plus grands processus de solidarités auxquels j’ai assisté venaient toujours des immigrés. Ce sont des immigrés algériens qui m’ont appris, par exemple, qu’on pouvait aimer ses parents. Avant de les rencontrer, je n’étais pas au courant : je pensais que la relation aux parents était nécessairement pénible. Un autre rapport à la famille leur a été transmis, que moi et mes collègues européens de l’Ouest, pour la plupart, ne soupçonnons même pas. Le mot même de « parent » n’a pas le même sens, évidemment, là où l’on met les enfants en crèche dès trois mois, se condamnant soi-même à une inquiétante et violente solitude, et là où on les porte, les allaite et les garde près de soi.

Cela ne veut pas dire qu’il n’y a pas de problèmes liés à la parentalité ou à l’éducation ailleurs, où tout serait gentiment parfait. Mais cet « ailleurs », et les pratiques qui ne nient pas les besoins de l’être qui vient de naître et de son ancrage corporel, permettent de pointer certains dysfonctionnements d’ici, en Europe de l’Ouest, particulièrement fascinants.

C’est ce genre de rapports que les Européens ont perdu à travers leurs empires coloniaux ?

Ce que je considère comme le fondement du colonialisme, c’est d’abord une mise à distance, puis à disposition, du vivant, relative aux besoins du marché et de l’« oscultation » mécaniste du monde qu’on appelle « science du vivant ». Ensuite, le fondement du colonialisme, c’est une destruction des cultures qui sont rétives à cette mise à disposition. Ça s’est passé d’abord en Europe de l’Ouest (Voir Starhawk, Femmes, magie et politique), puis ça s’est exporté ailleurs, avec une violence exponentielle. Voici l’hypothèse à partir de laquelle je travaille. Je n’étudie pourtant pas vraiment l’histoire du colonialisme ; ce qui m’intéresse, c’est l’observation du quotidien fabriqué par l’absence de culture populaire. Comment cette déculturation se fait-elle sentir dans le rapport à la danse, à la langue, et à l’éducation des corps ?

Comment les migrants vivent-ils au quotidien les formes de stigmatisation dont ils sont les cibles ?

Par exemple, dans la famille d’une amie proche, française, on en vient à parler de l’islam et de jihad. J’explique – ce qui est selon moi la base – que le mot désigne d’abord un combat sur soi. Ce à quoi la mère de mon amie répond : « En tout cas, je préfère être une femme en Europe, qu’une femme en Afrique noire ou au Maghreb. » Il y a des évidences comme ça, qui circulent, sur lesquelles sont fondées les stigmatisations, profondément et très tranquillement racistes et qu’il nous faut déconstruire. Pour cela, on ne peut faire l’économie de prendre le temps d’étudier, de décortiquer, de comprendre ce qu’elles impliquent en terme de regard et d’ignorance sur les autres et sur soi.

Cette persistance de préjugés en tous genres est particulièrement visible dans des lieux associatifs où l’on affirme travailler pour le bien-être, le droit et l’émancipation des migrants. Je trouve en fait déjà cela incroyable en soi que des associations prétendent « émanciper » des êtres humains adultes. J’ai donc expliqué à l’institution qui m’engageait que ce qui m’intéressait, c’était de mettre en lumière les cultures populaires de ces femmes migrantes. Ce à quoi les femmes qui dirigeaient l’association, très sympas au demeurant, m’ont répondu : « Mais ces femmes n’ont pas de culture. Elles sont taiseuses, opprimées à la maison. » J’ai alors réalisé qu’en 2006, des personnes pensaient encore que des femmes maghrébines ou africaines noires n’avaient pas de culture : elles donnent des cours de français à des gens qu’elles pensent privés de culture, des « sans-culture ».

Or, comme je le disais au départ, quand je parle de « culture », c’est dans un sens très précis, comme pratiques culturelles conscientes des communautés. Si quelqu’un danse, il sait qu’il danse. Je ne savais pas, lors du premier atelier que j’ai donné, que c’était dans le cadre d’un programme d’alphabétisation. À la fin de cet atelier, ces femmes migrantes ont commencé à prendre la parole en public, alors qu’on me les avait décrites comme taiseuses. Elles parlaient aussi très bien français. Cependant, ce qui m’intéressait dans ces ateliers, ce n’est pas que les migrants s’améliorent en français, mais qu’ils m’apprennent quelque chose, à moi, pour m’apporter un regard neuf sur la société dans laquelle je vis.

L’apprentissage de la langue française serait donc une fausse bonne idée pour les migrant-e-s qui arrivent ici ?

Je ne dis pas forcément cela, mais si ces ateliers leur ont permis d’apprendre le français, c’est selon moi un « dégât collatéral », car je n’ai pas forcément voulu œuvrer à ça. On m’a même demandé de donner des formations pour les gens qui alphabétisent les migrants : des formations un peu particulières, pour sensibiliser à la créativité linguistique des migrants qui apprennent – ou plutôt se battent avec la langue française. En utilisant des textes écrits dans mes ateliers, édités sans corrections, textes où en général celui qui écrit retranscrit – entre autres – son accent, sa musicalité orale, je voulais faire comprendre aux professeurs de français pour étrangers qu’à l’intérieur des « erreurs » de langage que peuvent faire les migrants qui écrivent en français, il y a quelque chose de beau, qui nous renseigne souvent sur la langue de la personne, sur sa culture, son imaginaire, et surtout sur comment notre langue à nous est faite. Il s’agit donc d’un échange. Je pense que ces écrits non corrigés relèvent d’une sorte (entre guillemets, j’insiste) de « créole immigré ». C’est un phénomène incroyable, une langue qui s’invente, et qui procède de la créolité, en référence avec la manière dont s’est construit le créole antillais, par différents peuples qui se sont retrouvés ensemble dans une même situation d’exploitation et qui ont dû trouver une langue commune.

Un jour, dans un atelier, une femme, Sabah, a écrit « J’ai boucop d’histoire dans mon corps à dire ». Au cours de la formation que j’ai donnée aux professeurs de français, j’ai lu strictement ce qui était écrit sur la feuille, sans chercher à imiter d’accent. Mais pourtant, en m’en tenant à la stricte lecture des sons écrits, l’accent a jailli de ma bouche, malgré moi ; l’accent, une part de la voix de celle qui avait écrit. Face à cette langue, tous les professeurs ont dit y trouver une respiration : « C’est une littérature dans laquelle on entend le corps de celui qui écrit », m’a dit une enseignante. Les personnes migrantes se permettent d’écrire comme ça dans mes ateliers, car je leur dis de ne pas penser aux fautes. Et j’appuie cela sur ma propre expérience : moi, quand j’écris, je peux faire dix fautes par phrase. Si je commence à penser aux fautes et pas à ce que je suis en train de dire, je ne suis pas bon, je n’ai aucune idée. De même, quand ces personnes ne pensent pas aux fautes, elles couchent leur accent sur du papier, et avec lui une part de leur musicalité propre, de leur force la plus intime.

Concrètement, qu’apprends-tu des migrant-e-s dans ces cours que tu es censé leur donner ?

J’ai par exemple pris la mesure du fait que le français est une langue à graphie étymologique : on n’écrit pas les mots en fonction de leur son, mais de leur histoire. Si on écrit « dent » et pas « dan », c’est parce que dent vient d’un mot latin (dentis) dans lequel on prononçait le « t ». Les créoles antillais qui utilisent le vocabulaire français ont refusé cette grammaire. C’est le signe d’une résistance de l’imaginaire, très complexe et fort puissante : ils ont gardé le vocabulaire français, avec des sons issus du croisement des langues africaines, syrienne, chinoise, etc., et écrivent ainsi avec une graphie phonétique.

Prenons un autre exemple très simple avec le mot « oiseau ». Un jour, à Bruxelles, au cours d’une présentation publique d’un recueil écrit par des migrants, un homme d’origine hongroise m’explique qu’il est arrivé en France à l’âge de 10 ans, et qu’il a dû apprendre le français – « une langue horrible », dit-il. Le pire de tous les mots était pour lui « oiseau » : dans ce mot, aucune lettre ne se prononce comme elle le devrait ! La question est : qu’est-ce que cela crée pour nous, qui passons notre temps à lire des sons qui ne s’écrivent pas ? Nous apprenons à associer des sons à des lettres, a, b, c, i, etc. qui ensuite à l’écrit, une fois assemblées, cessent de se prononcer ainsi. Si l’on faisait la même chose avec nos perceptions, on se retrouverait dans ce genre de situation : en voyant une maison verte, je ne devrais pas penser à une maison verte, mais, je ne sais pas, moi, à un carrosse, avec une chauve-souris qui passe par-dessus, et un char d’assaut en-dessous. Ce serait une expérience proche du psychédélique ! Or c’est ce qui se passe en permanence quand nous lisons en français. Les créoles, eux, ont refusé cette dissociation entre signe et son : c’est pourquoi « oiseau » s’écrit « wazo ». La même résistance s’opère chez les migrants, quand ils ont simplement la possibilité d’écrire en pensant au sens, et pas seulement à la grammaire. Ils phonétisent la langue, pour s’en sortir.


Le colonialisme culturel est-il répandu parmi les travailleurs associatifs qui travaillent avec des migrant-e-s ?

Pour répondre à cela, j’aimerais vous lire un court extrait écrit par une formatrice en alphabétisation dans une grande association belge (qui fait par ailleurs un très bon travail) : « Je ressens chez la plupart d’entre eux une réelle soif d’apprendre. J’apprécie beaucoup quand, entre eux, ils s’expliquent des choses que l’un n’aurait pas comprises. Tout comme quand deux apprenants de même nationalité se parlent en français. »

En lisant cela, on dirait que les migrants, dépourvus de culture, sont en train de découvrir le savoir. Mais ils ne sont pas dupes : ils s’adressent à l’institution de la manière dont celle-ci veut qu’ils s’adressent à elle. On croit souvent que le silence des migrants vient d’une faiblesse liée à la précarité inouïe dans laquelle ils se trouvent, mais on oublie en quoi il vient aussi, sinon d’un sage et docte mépris, du moins d’un étonnement sans cesse renouvelé face au regard que portent sur eux les institutions qui se pensent émancipatrices. À cause de cela, pour faire plaisir à leurs alphabétiseurs, on entend parfois des migrants eux-mêmes dire : « Je suis comme un enfant qui apprend à marcher, avant je ne connaissais rien. » Tout se passe comme si se jouait une grande pièce de théâtre où les personnes blanches joueraient le rôle de ceux qui savent, et les migrants celui de ceux qui apprennent.

Pour moi, nous sommes ici dans une situation certainement pas postcoloniale, ni même néocoloniale, mais tout simplement supracoloniale, dans le sens où ne se pose même pas la question : « Et si les personnes qui sont en face de nous n’étaient pas comme on les pense a priori ? » Pas plus que : « Pourquoi, moi qui les rencontre, je pense qu’elles sont comme ça ? » Les chirurgiens ont fini par accepter de se laver les mains en se rendant compte qu’ils étaient vecteurs de mort s’ils ne le faisaient pas, comme le rappelle Isabelle Stengers4. On peut aussi être vecteur de mort, de dissolution de la personne quand on prétend vouloir la soigner, l’émanciper, sans se laver les mains de sa colonialité, sans s’interroger sur son propre conditionnement.

Enfin, ce qui m’intéresse, c’est comment nous pouvons relier cette déculturation, à l’œuvre dans certains cours d’alphabétisation, avec celle que nous, Européens de l’Ouest, avons vécu et vivons encore. Le processus est à présent très avancé et dans une phase « résiduelle », mais il y a toute une histoire vécue dans les régions, qu’on appelait autrefois des « pays ».


Ce colonialisme culturel concerne-t-il seulement la langue ou traverse-t-il d’autres manières d’être ?

Disons que langue, écriture et modes de vie sont très intimement liés. Par exemple, certaines associations refusent de faire des groupes non mixtes, au prétexte qu’il faut libérer les femmes. Ces associations font comme si elles ne savaient pas que, pour les groupes féministes des années 1960, l’un des premiers actes était de se retrouver en groupe non mixte, sans les hommes. Pour les migrants, il faudrait un autre régime de parole, comme si l’on ne pouvait émanciper les femmes qu’en les mixisant, alors qu’elles sont parfois victimes de machisme à la maison. Pense-t-on que les hommes qu’elles rencontrent dans leur cours, eux, ne sont pas machistes ?

Les femmes migrantes avec qui je travaille parlent très rapidement des problèmes qu’elles ont avec leur mari – comme si c’était ce que je voulais entendre (elles ont compris que l’institution a des oreilles pour ce genre de problèmes, les confortant dans l’opinion qu’elle se fait des hommes arabes, africains et en particulier musulmans). J’ai lu des textes de femmes sur leur mari qui disaient que, lorsqu’elles sont arrivées en Europe dans les années 1970, le système était catastrophique, pas les maris, mais le système : les regards, les préjugés qu’on pouvait émettre sur elles si elles faisaient telles ou telles choses. Ce qu’elle mettent en cause, c’est avant toute chose la précarité de la situation d’immigration et d’exil, au sein de laquelle le rapprochement avec la communauté d’origine et le regard de chaque membre de cette communauté sur autrui compte alors énormément.

Un jour, en atelier, une femme, Zoubida Ben, a écrit un magnifique texte appelé « La statue immigrée ». Elle parlait d’une statue, très belle, dans un jardin, avec de beaux cheveux, les joues roses, etc. Un jour, un homme la voit, la met dans une boîte et l’emmène, la plongeant dans la solitude. Zoubida témoignait ici d’un traumatisme dans l’immigration, qui ne vient pas forcément de la méchanceté de son mari, mais du fait qu’elle n’aimait pas sortir, qu’elle avait peur, qu’elle se sentait seule, car elle ne parlait pas français ; elle restait donc chez elle toute la journée. Elle avait quitté un univers avec des couleurs, de la rue, des bruits, pour se retrouver dans celui du cloisonnement.

Les personnes des institutions qui ont lu ce texte m’ont dit « C’est extraordinaire ce que tu as fait Jérémie, de les faire écrire ». Ce à quoi je leur ai répondu « Je ne les ai pas fait écrire, elles ont écrit » ; « Oui, mais tu te rends compte de ce que génère l’alphabétisation : cette femme, qui avant ne faisait que passer le balai chez elle, tout à coup, elle écrit des poèmes. » Ils ne se sont jamais dit que sa puissance expressive pouvait venir de sa culture orale – en l’occurrence, Zoubida est berbère et utilise beaucoup de métaphores charnelles, vivantes. Dans la tête de l’institution, ces textes ne peuvent pas être le fruit de quelque chose qu’elle avait avant d’être alphabétisée – et c’est justement ce regard déculturant qui met en danger les personnes issues de l’immigration.

Quand je demande à certaines femmes « C’est quoi ta langue ? », il leur arrive de me répondre « Mon dialecte ? ». Je me demande où ces femmes, qui ont connu la colonisation de leur pays, ont appris qu’elles n’avaient pas une langue, mais un dialecte, sinon en cours d’alphabétisation ? Il y a une foule de confusions dans leur tête, transmises par les associations d’accueil des migrants. La première langue qu’elles découvrent serait le français, tandis qu’avant, elles devaient se contenter d’un dialecte. Or, du point de vue occidental, ceux qui n’ont pas de langue sont en filigrane ramenés au statut d’animaux, d’où la violence de ces évidences.

Bref, je crois que je ne fais rien de spécial, si ce n’est tenter d’adopter un regard décolonial, sans prétendre être pour autant exempt de colonialité. Mon parcours fait que, quand je travaille avec les migrants, je pense vraiment qu’ils vont m’apprendre quelque chose. Je pense qu’ils ont des réponses à mes problèmes, et à ceux de ma société. C’est ce changement de regard qui fait que, tout à coup, des choses se disent, quand on arrête de les subjectiviser seulement comme des « sans » quelque chose. Quand je rencontre des migrants, je me nourris, et quand je me nourris, je ne les dévore pas. Que s’est-il passé dans l’histoire pour que certains en arrivent à croire que des personnes issues de civilisations où tout n’est pas fondé sur l’écrit, qui ont vécu la violence coloniale, qui n’ont pas su gagner la guerre face à la colonisation, sont des personnes à qui l’on s’adresse comme si on devait les émanciper ?

Oui, mais par rapport à ton expérience, on se dit qu’il y a quand même quelque chose à changer dans ces grands programmes d’alphabétisation…

L’alphabétisation m’intéresse, mais « par ailleurs », en quelque sorte. C’est un terrain qui révèle des choses, justement parce qu’il prétend être émancipateur. Le premier acte militaire de la guerre d’Algérie a été la mise en place de campagnes d’alphabétisation. Il y a des textes sur l’alphabétisation de l’époque expliquant qu’il s’agit seulement d’enseigner le nécessaire de la langue pour que les indigènes puissent travailler sur les tâches auxquelles on les a assignés5. Or il y a encore des associations aujourd’hui pour dire la même chose. Ça s’appelle l’« insertion professionnelle » : quand on demande de donner des cours pour apprendre aux gens à lire ce qu’il y a d’écrit sur les produits nettoyants et les cartes de métro.

En France et en Belgique, il y a des méthodes d’alphabétisation qui ont été créées pour des adultes occidentaux. Ce sont souvent des gens avec des histoires de vie très difficiles, de précarité, de viol, d’alcoolisme. Or ce sont ces mêmes méthodes qui sont aujourd’hui utilisées pour alphabétiser les migrants. Quand on reçoit un Peul de Mauritanie – qui connait le Coran par cœur, qui te raconte toute l’histoire de sa lignée, qui connait plein de gestes hérités de génération en génération – avec les mêmes méthodes que pour quelqu’un du Quart-Monde français qui ne sait pas lire et écrire, on fait rentrer ce Peul dans la même misère, on lui demande de revêtir un vêtement psychique et misérable qui n’est pas le sien. Quand la personne migrante est lettrée dans sa langue, on appelle d’ailleurs cela un « analphabète partiel ». Il y aura toujours des termes comme ça, très insultants de fait.

Nous en sommes amenés à considérer que nous existons seulement parce que nous savons lire et écrire. En dehors de cela, on est nul. Ma propre famille était composée de paysans installés sur les hauteurs de Nice. Beaucoup de gens vivaient de la terre, des jardins qu’ils cultivaient. Tous leurs enfants ont fait des études, et ont grandi dans la honte de leurs parents qui ne savaient pas bien lire et écrire. Le message est passé. Si tu ne sais pas lire et écrire, tu n’es rien, et si tu n’es rien, c’est qu’en dehors de la lecture et de l’écriture, il n’y a pas grand-chose. On comprend alors la déculturation à laquelle sont confrontés les migrants, et à laquelle ils résistent. Elle rend compte du fait qu’on a le sentiment, sans doute fondé sur une réalité partielle et pragmatique, qu’il n’y a rien en dehors de la culture que l’on reçoit à l’école.

Quel lien fais-tu entre la colonisation des pays du Sud et celle, plus interne, qui a été menée à l’intérieur même des empires comme la France, lorsqu’on a interdit aux Occitans, aux Bretons ou aux Basques de parler leur langue et de faire vivre leur culture ?

Dans mon livre6, j’aurais pu parler de la Corse, du Pays Basque, etc., mais je ne l’ai pas fait, car j’avais peur de ne pas assez maîtriser le sujet. À la base du livre, il y a la certitude que, par exemple, si des résistances armées – ou, du moins, fermes – ont existé, et ont parfois remporté des victoires contre la culture dominante, c’est parce qu’il y avait une protection communautaire. S’il n’y a pas cette protection communautaire, il n’y a pas de résistance qui incite l’État à négocier. Le fait que cette résistance existe dans certains pays de France, c’est très important.

On peut partir des traces culturelles qui existent encore en Europe de l’Ouest, dans un travail de reconquête, de recréation communautaire et culturelle. À propos des bals traditionnels, par exemple, j’ai reçu plusieurs messages de danseurs en colère, car j’ai dit que nous n’avions plus de danses populaires. Je pense en effet que les danses populaires ont fini par être cadrées, et ont perdu de la fluidité, de la subtilité dans le rapport aux rythmes. Je ne dénigre pas ces danses, je pense même que c’est à partir de ça qu’on reconstruira quelque chose, mais il serait intéressant de se demander comment elles peuvent se refluidifier…

Quasiment presque toutes les danses extra-occidentales utilisent les hanches, c’est-à-dire libèrent le haut du corps en permettant à l’énergie de circuler. Les hanches sont le centre du corps, le lien entre le bas et le haut. Même dans les danses khmers où les mouvements de hanches sont peu présents, il y a de la fluidité, une fluidité incroyable liée à l’extrême précision de la diversité gestuelle et à l’implication de chaque partie détaillée du corps : le visage, les yeux, le cou, les épaules. Dans la danse, le maître mot est selon moi celui de « fluide » : la manière dont circule l’énergie d’une partie du corps à l’autre.

En Martinique, par exemple, ils ont le Bèlè, qui était une danse cadrante issue des danses de cour occidentales. Les Martiniquais ont créolisé les quadrilles, avec des mouvements fluides, en réintroduisant les mouvements de hanche, sans lesquels l’énergie ne circule pas du bas vers le haut du corps. Ils se sont réapproprié cette danse. Je pense que, comme eux, il faut partir des bals trad’, et les créoliser. Une question de réappropriation des cultures populaires serait donc : comment réintroduit-on les hanches dans les danses bretonnes, qui se dansent pourtant sur une musique fortement pulsionnelle ?

Tu parles beaucoup de l’Occident, et des parcours des migrants vers l’Europe de l’Ouest. Mais même quand on est occidental et que l’on migre vers un autre pays, on subit ce phénomène. Ce rapport n’est pas propre à l’Occident…


C’est vrai qu’en Espagne, par exemple, il y a une ambiguïté, beaucoup de choses hybrides, avec la culture arabe, le flamenco, etc. Mais même sans cela, ils auraient été traités comme des chiens en arrivant en France. Ce regard colonial, déshumanisant, n’existe pas que sur les migrants lointains. Le philosophe Bernard Andrieu7 explique qu’en Occident, il y a une sacralisation du corps, mais à partir du moment où tu deviens malade, chômeur, tu es en voie de déshumanisation, tu n’as pas le droit à ce respect au corps. Les philosophes de la décolonisation, comme Frantz Fanon, Albert Memmi ou Édouard Glissant, ont identifié les conséquences des formes d’oppression infériorisante, qui laissent des traces autant psychologiques que physiologiques – et cela ne concerne évidemment pas que les personnes issues de pays colonisés. L’enjeu pour moi aujourd’hui est d’étudier le colonialisme, peut être dans une sorte d’anthropologie inversée de celui-ci, c’est-à-dire des conséquences du colonialisme sur nos corps d’occidentalisés et nos modes de vie.

La critique du colonialisme ne serait-elle pas qu’un aspect de la critique de la domination en général ? La honte d’être italien ou espagnol ressemble à la honte qu’on retrouve chez les Occitans de parler leur langue, par exemple…

Oui : nous sommes nous-mêmes des colonisés. Je le répète : à l’origine du colonialisme, il y a une mise à disposition du vivant et de toutes les cultures rétives à cette mise à disposition. Le phénomène des enclosures8 en est le révélateur. L’aliénation culturelle commence quand on accepte de travailler la terre selon les exigences du marché, et non plus pour se nourrir. La chasse aux sorcières, c’est avant tout le massacre de toutes les personnes qui ont une pratique thérapeutique, femmes ou hommes, en dehors des exigences du capitalisme. Cela a provoqué entre 500 000 et un million de morts, et c’est un des socles culturels de l’Europe de l’Ouest.

Or les premières victimes de cette histoire, ce sont les Européens de l’Ouest eux-mêmes. Ils ont été obligés d’accepter cette domination, de dénoncer les sorcières, de se couper d’elles pour survivre. On a introduit en nous la haine de notre propre culture, et en cela, on peut parler de fait colonial. C’est ce que dit Starhawk dans son livre Femmes, magie et politique : « Pour tuer une culture, il faut tuer ses thérapeutes. »


En guise de conclusion, j’aimerais revenir sur le concept de « culture » en rappelant les définitions assez symptomatiques que le Petit Robert donne du terme. J’en retiendrai trois :

1. Action de cultiver (la terre).
2. Ensemble des aspects intellectuels, artistiques d’une civilisation.
3. Ensemble des formes acquises de comportement dans les sociétés humaines.

Ces trois sens sont à la fois potentiellement complémentaires et conflictuels. Le premier sens est somme toute le plus important : l’action de cultiver une terre, car cela implique la création d’un ensemble complexe de procédés dépassant largement le seul geste agricole, et la capacité d’écoute du vivant, de transmission, dans un réglage des comportements humains permettant d’éviter par exemple l’impossibilité de la culture (de la terre). L’action de cultiver la terre implique la seconde définition : l’ensemble des aspects intellectuels, artistiques d’une civilisation, car ce sont ces aspects qui conditionnent et sont déterminés par la culture de la terre.

Ensuite, la condition sine qua none d’une approche non coloniale d’une culture extra-occidentale est de la considérer sans oublier la seconde définition, soit comme une civilisation productrice de savoirs. Dire cela peut sembler une évidence. Je relativiserais cette impression d’évidence en rappelant qu’actuellement, dans diverses universités, on demande aux anthropologues en construction de bien faire attention aux représentations se cachant derrière les faits, les productions et pratiques culturelles observées. Ce qui revient au final à continuer d’adopter la posture de celui qui pense pouvoir penser pour l’autre. L’autre « fait », tandis que l’anthropologue révèle et « fait savoir ». Au regard de l’histoire, toute approche d’une culture extra-occidentale, sur quelque point que ce soit – l’union, l’échange, l’agriculture, les mythes contemporains – qui ne prendrait pas en compte les aspects intellectuels et artistiques (les réduisant à leur fonctionnalisme par exemple), et qui en cela ne cesserait de les « inconscientiser », aurait bien du mal à se départir d’une certaine forme imposante de colonialisme et de tentative renouvelée de chosification de l’extra-occidental.

Il ne faut pas sous estimer notre propre « enculturement » colonial, même s’il n’est jamais très agréable, évidemment, de le constater. Ce que je dis là relativement à la notion de culture, à travers laquelle on choisit d’appréhender une culture ou une société, me fait penser à ce que dit Alban Bensa quand, dans son ouvrage Après Lévi-Strauss9, il évoque l’avalement par la structure ou la réduction à la structure des mythes et des dynamiques sociales indigènes par Lévi-Strauss :

Citation :
« (Lévi-Strauss) s’est dit influencé par Marx… J’ai les plus grandes réserves sur ce point. Mais par Platon et Kant, assurément. La montée rapide en généralités pour rejoindre des schémas interprétatifs englobant quantités de cas concrets est encore très représentée dans les sciences sociales : beaucoup d’analyses actuelles projettent sur des sociétés ou des situations des idées simples, voire simplistes. (…) Il faut aussi reconnaître un déni de communication partagée, qui produit un effet de lecture saisissant : face à l’anthropologue tout puissant, l’observé est généralement mutique – aussi silencieux qu’une structure. Cette privation de principe de sa parole dans le texte final ne va pas sans poser des questions hautement politiques. »

En revanche, pour ce qui concerne l’investigation anthropologique du monde occidentalisé, il peut être très intéressant et même salutaire de s’en tenir à la troisième définition du mot culture : Ensemble des formes acquises de comportement. Car si les extra-occidentaux ne sont certainement pas en besoin d’explications relatives à leurs formes acquises de comportement – ils en sont, je pense, au contraire, saturés –, les occidentalisés, eux, en ont terriblement besoin. Il s’agit là de révéler l’« enculturement » colonial de nos modes de vie. Si les Européens vivent les conséquences d’une forme de colonisation qu’ils ignorent, elle est doublée et recouverte d’une colonialisation (fait de rendre colonialiste). La décolonisation passe par la « décolonialisation » en ce qui concerne les Européens de l’Ouest.

Ateliers d’histoires populaires de Vaour : présentation

C’est surtout l’histoire des puissants que l’on apprend à l’école, que l’on nous raconte dans les grands médias : celle des « grands hommes » et des grands événements, celle du Progrès, celle des vainqueurs, en fait. Une histoire officielle, monolithique et inévitable.

Les histoires des gens ordinaires, de leur quotidien, de leurs tentatives pour s’organiser entre eux, pour résister, sont le plus souvent ignorées. Certains chemins ont été laissés de côté par la majorité, certaines manières de vivre et certains savoir-faire ont été mis au rancart par les pouvoirs en place. Pourtant les brèches, parfois incroyables, ouvertes par des mouvements populaires ou intellectuels qui ont ensuite été étouffés, sont dignes d’intérêt. C’est à ces brèches et à ces chemins d’une surprenante actualité, que les Ateliers d’ histoires populaires de Vaour (Tarn) sont consacrés. Les conférences sont ouvertes à tous et visent à susciter le débat, y compris sur notre époque et notre avenir.

Illustrations : Henry Ray Clark (1936-2006) – Surnommé « The Magnificent Pretty Boy » dans les rues de Houston, il est condamné à 25 ans de prison après un meurtre commis au cours d’un deal de drogue. C’est derrière les barreaux qu’il développe son art, dont quelques toiles ici présentées.



NOTES :
1. Philosophes guerriers de Yeumbeul, Jérémie Piolat, K-Films, 1999. ↩
2. Comment la terre s’est tue, Pour une écologie des sens, David Abram, trad. D. Demorcy, I. Stengers, éd. La découverte, Les empêcheurs de tourner en rond, 2013. ↩
3. Au sens où l’entend Starhawk&nbsp: «&nbsppouvoir du dedans&nbsp» et non «&nbsppouvoir sur&nbsp». Voir Rêver l’obscur. Femmes, Magie et Politique, éd. Cambourakis, 2015. ↩
4. Dans sa préface à Nous ne sommes pas seuls au monde de Tobie Nathan, éd. Les empêcheurs de penser en rond, Seuil, 2007. ↩
5. À ce sujet, voir Léon-Jean Calvet, Linguistique et colonialisme. Petit traité de glottophagie, éd. Petite Bibliothèque Payot, (1974), 2002. ↩
6. Portrait du colonialiste, L’effet boomerang de sa violence et de ses destructions, éd. La découverte, coll. Les empêcheurs de penser en rond, 2011. ↩
7. Bernard Andrieu, Le Monde corporel, préface d’Alain Berthoz (Collège de France), Lausanne, éd. L’Âge d’Homme, 2010. ↩
8. C’est-à-dire la mise en clôture des cultures paysannes en Angleterre, dépossédant le peule des « communs » et achevant la chasse aux « sorcières », guérisseuses installées dans les zones non appropriées par les possédants. À ce sujet, voir Starhawk, op. cit., et Isabelle Stengers avec Philippe Pignarre, La sorcellerie capitaliste, éd. La découverte, 2005. ↩
9. Alban Bensa, Après Lévi-Strauss. Pour une anthropologie à taille humaine, éd. Textuel, coll. Conversations pour demain, 2010. ↩


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:34


MIGRATIONS ET MONDIALISATIONS
Gustave Massiah 25 janvier 2015 PDF
Contribution au 6ème Forum Social Mondial des Migrations à Johannesburg


pour l'analyse, pas le caractère altermondialisme des "solutions" politiques...

Gustave Massiat a écrit:
Nelson Mandela nous a appris que la libération de chaque
homme, de chaque femme, de chaque peuple est une libération
pour l’Humanité. C’est pourquoi Nelson Mandela est un symbole
pour tous ceux qui pensent que l’émancipation est une
perspective pour la survie de l’Humanité. Il nous a rappelé aussi,
ce que savent tous les migrants, qu’il n‘y a pas de libertés sans
droits.

(Forum Social Mondial des Migrations, à Johannesburg, du 5 au
8 décembre 2014, premier anniversaire du décès de Nelson Mandela)


1. Un monde sans migrant est un monde irréel. Une société sans migrants n’est pas
une société réelle. On ne peut comprendre les sociétés et le monde sans prendre en
compte les migrations et les migrants.
Les migrants sont des acteurs de la société de départ, ou société d’origine, des
sociétés d’arrivée et de passage, ou sociétés d’accueil, et du monde, du système
international.
Les migrants sont des révélateurs, des analyseurs des sociétés et du monde. Ditesnous
quelle est la situation des migrants dans votre société et nous pourrons vous
dire quelle société vous êtes.

Les migrations dans l’histoire longue

2. Les migrations s’inscrivent dans l’Histoire longue de l’Humanité. Elles sont
consubstantielles de cette Histoire. On en retrouve des traces dans la réalité et dans
l’imaginaire des sociétés et des migrants. La première grande migration africaine,
celle des Néandertaliens, n’a pas été sans conséquence.

3. Les visions des migrations charrient encore les représentations des anciennes
contradictions entre nomades et sédentaires. Elles prennent un tour nouveau avec
l’émergence des Etats et des Nations. L’étranger n’est plus seulement l’autre par
rapport au groupe ou à la communauté ; la nationalité et la citoyenneté modifient les
perceptions de l’identité et la formalisation des droits. Elles sont marquées par les
déplacements forcés de population, les grandes traites esclavagistes, les
colonisations et le travail forcé. Elles sont à nouveau transformées par les rapports
sociaux capitalistes dans l’agriculture et l’industrie. Les migrations intérieures, dans
un même pays, ou extérieures, les migrations alternantes ou permanentes sont
constitutives de la nature des classes sociales dans chacune des formations sociales
nationales et dans l’espace mondial.

4. Les formes et les modalités des migrations actuelles ont aussi leur histoire. Citons
les diasporas qui structurent le système monde planétaire ; les réfugiés suite aux
guerres et aux dictatures ; les migrations environnementales qui suivent les
catastrophes dites « naturelles » ; les migrations économiques ; les regroupements
familiaux ; les exodes de cerveaux ; les « assistances techniques » ; la nouvelle
classe dominante mondialisée (grandes entreprises, institutions internationales,
financiers, médias, etc.).

Les migrations dans la phase actuelle

5. Mais, si les migrations sont ancrées dans le passé, elles sont aussi historiquement
situées. C’est dans ce cadre que s’inscrivent les rapports entre mondialisation et
migrations.
Il faut revenir à la mondialisation. Celle que nous connaissons actuellement n’est pas
récente mais n’est pas si ancienne que cela. Elle date de quelques siècles. Il s’agit
d’une mondialisation capitaliste. Le capitalisme est mondial dès son début comme la
mondialisation est capitaliste dès ses débuts. Pour l’illustrer, pensons à la
République de Venise déjà inscrite dans le capitalisme naissant et dans la
mondialisation en gestation.

6. Mais, si la mondialisation est ancienne, elle n’est pas linéaire. Elle se déploie par
phases. Dans chaque phase, il y a une logique, une rationalité dominante. Mais il y a
aussi des contre-logiques portées par des forces anti-systémiques.
Les migrations s’inscrivent aujourd’hui dans la phase néolibérale de la
mondialisation. Elles sont fortement déterminées par les politiques néolibérales
déterminées par la financiarisation et la domination du capitalisme financier. Ces
politiques donnent la primauté à la croissance et subordonnent la croissance au
marché mondial des capitaux. La transformation sociale est conçue comme
l’ajustement structurel de chaque société au marché mondial passant par le champ
libre laissé aux entreprises mondiales considérées comme les seules porteuses de
modernité. Elle se traduit par la libéralisation des économies livrées à la rationalité du
marché mondial des capitaux, par les privatisations et l’abandon de la notion de
service public entendu au sens du droit égal d’accès pour tous. Ces politiques ont
des effets dramatiques pour chacune des sociétés et pour le monde. Cette logique
conduit à la prédominance du droit des affaires et de la concurrence dans le droit
international et dans le droit de chaque pays.

Les contradictions de la période

7. La situation globale est caractérisée par ce que l’on a convenu d’appeler la crise et
qui s’approfondit. La dimension financière, la plus visible, est une conséquence qui
se traduit dans les crises ouvertes alimentaires, énergétiques, climatiques,
monétaires, etc. La crise structurelle articule cinq dimensions : économiques et
sociales, écologiques, géopolitiques, idéologiques et politiques. Les migrants
supportent particulièrement les grandes contradictions des sociétés actuelles, du
monde actuel.

8. Les contradictions sociales sont de plus en plus aigües. La croissance monétaire
réelle dans de nombreuses sociétés et dans le monde se traduit par un
élargissement de la pauvreté et un approfondissement des inégalités sociales dans
chaque société. Les inégalités sont structurellement liées aux discriminations. La
généralisation de la précarisation frappe de plein fouet les immigrés.

9. Les contradictions idéologiques et culturelles sont de plus en plus fortes. Les
réponses dominantes à l’insécurité sociale et écologique accroissent les formes de
répression appuyées sur des idéologies sécuritaires ; elles construisent l’intolérance
et mettent en danger les libertés et la démocratie. Il s’agit de lutter contre l’insécurité
par la répression. L’instrumentalisation du terrorisme accroît le racisme et la
xénophobie. La bataille porte sur les valeurs : les libertés doivent être limitées par la
sécurité. La bataille principale porte sur l’égalité. Les inégalités sont considérées
comme naturelles. La criminalisation des mouvements et de la solidarité sont
imposés. L’apartheid planétaire met en avant la purification ethnique et la
ségrégation sociale. Les migrants peuplent les prisons, les camps et les centres de
rétention.

10. Les contradictions politiques prennent une grande ampleur. La corruption est
partout ressentie comme insupportable. Il s’agit de la corruption politique qui naît de
la fusion entre la classe politique et la classe financière. Cette fusion abolit
l’autonomie du politique. Quel sens reste-t-il s’il s’agit de choisir des responsables qui
appliqueraient la même politique, celle des pouvoirs financiers ? Comment accepter
qu’il n’y ait pas d’alternative. Cette défiance par rapport au politique mine la
démocratie. Elle conduit à la montée des formes répressives de pouvoir qui s’attaque
en premier aux étrangers et aux migrants.

11. Les contradictions géopolitiques sont marquées par la fin de l’hégémonie des
Etats-Unis, la crise du Japon et de l’Europe et la montée de nouvelles puissances. Le
contrôle de l’espace mondial s’appuie sur la dette et sur les matières premières. Il se
traduit par la généralisation des conflits et des guerres. Cette situation produit des
masses croissantes d’émigrés. De nouvelles revendications contre l’accaparement
des terres, l’extractivisme, les guerres et les exodes massifs reflètent la nouvelle
phase de la décolonisation. Les migrants sont rejetés en tant qu’étrangers et traités
d’envahisseurs. Ils sont porteurs des dangers du nouvel équilibre des puissances qui
bouscule l’ancien centre du monde.

12. Les contradictions écologiques sont les plus nouvelles et les plus profondes. Le
modèle productiviste remet en cause les limites des écosystèmes et de l’écosystème
planétaire multipliant les catastrophes majeures et mettant en danger les droits des
générations futures. Ces contradictions limitent les possibilités antérieures de trouver
des issues convenues aux dimensions sociales et géopolitiques de la crise. Parmi les
conséquences de ces nouvelles contradictions, les migrations climatiques et
environnementales vont induire des bouleversements d’une ampleur comparable à
celle des migrations rurales des 19ème et 20ème siècles.

13. En 2009, au Forum social mondial de Belém, en Amazonie, des mouvements, et
notamment les mouvements des femmes, des paysans, des écologistes et des
peuples indigènes, ont mis en avant une nouvelle caractérisation de la crise. Il s’agit
en fait d’une triple crise emboîtée. Une crise du néolibéralisme en tant que phase de
la mondialisation capitaliste. Une crise du système capitaliste lui-même qui combine
la contradiction spécifique du mode de production, celle entre capital et travail, et
celle entre les modes productivistes et les contraintes de l’écosystème
planétaire. Une crise de civilisation qui découle de l’interpellation des rapports entre
l’espèce humaine et la nature qui ont défini la modernité occidentale et qui ont
marqué certains des fondements de la science contemporaine. Les migrants sont au
coeur de cette triple crise. Ils sont en situation centrale du renforcement de la
précarisation portée par le néolibéralisme et le capitalisme financier ; emportés par le
déséquilibre grandissant entre le capital et la force de travail et les mutations de
l’organisation mondiale du travail ; en première ligne des nouvelles recompositions
qui déplacent l’espace mondial de l’international vers le planétaire.

Les migrants dans la période

14. Les migrants supportent directement les conséquences de cette situation. Ils sont
massivement précarisés ; leurs droits sont remis en cause et ignorés quand ils ne
sont pas simplement niés. La planète se couvre de camps de réfugiés et de refoulés.
Nous assistons à un véritable apartheid planétaire. Les pays riches verrouillent leurs
frontières et s’enferment dans leurs territoires. La majorité des migrations concerne
des flux Sud-Sud. Mais les guerres, les catastrophes, les changements de régime se
traduisent par des exodes massifs. La purification ethnique et la ségrégation sociale
deviennent un modèle d’évolution sociale et nationale.

15. Les migrants prennent dans les imaginaires la place des classes laborieuses et
dangereuses attachée au prolétariat. Accepter de faire des étrangers et des migrants
les boucs émissaires de cette situation est dangereux et illusoire. Comme ils ne sont
ni la cause ni la solution à cette situation, leur stigmatisation ne fera qu'augmenter
les craintes, alimentera le racisme et entraînera toute la société dans une spirale
régressive. La défense des droits des étrangers et des migrants est essentielle. Non
seulement parce que leurs droits sont particulièrement contestés ; mais aussi parce
que ces droits s'inscrivent dans l'ensemble des droits et que leur remise en cause se
traduira par une atteinte à tous les droits et aux droits de tous.

16. La mondialisation est à un tournant avec l’épuisement de la logique dominante
de la phase néolibérale. Les contradictions ouvrent les perspectives de la prochaine
période. La rupture se définit entre 2008 et 2011. En 2008, la crise financière
annonce que le néolibéralisme est épuisé. La bourgeoisie financière est toujours au
pouvoir et compte tout faire pour le conserver. Mais, il est clair que l’enjeu est celui
de la définition de la prochaine période qui ne pourra être en continuité avec la
période actuelle.

17. Depuis 2011, des mouvements massifs, quasi insurrectionnels, témoignent de
l’exaspération des peuples. Les révoltes des peuples ont un soubassement commun
dans la compréhension de ce qu’est la crise structurelle officiellement admise depuis
2008. Mais, ce n’est pas sur cette analyse d’ensemble que démarrent les
mouvements. L’explosion part de questions inattendues et se prolonge. Ces
mouvements se rattachent à un nouveau cycle de luttes et de révolutions. Les
migrations sont au coeur des nouvelles contradictions.

18. Ce qui émerge à partir des places occupées, c’est une nouvelle génération qui
s’impose dans l’espace public. Il ne s’agit pas tant de la jeunesse définie comme une
tranche d’âge que d’une génération culturelle qui s’inscrit dans une situation et qui la
transforme. Elle met en évidence les transformations sociales profondes liée à la
scolarisation des sociétés qui se traduit d’un côté par l’exode des cerveaux, de l’autre
par les chômeurs diplômés. Les migrations relient cette génération au monde et à
ses contradictions en termes de consommations, de cultures, de valeurs. Elles
réduisent l’isolement et l’enfermement des jeunesses. Les chômeurs diplômés
construisent une nouvelle alliance de classes entre les enfants des couches
populaires et ceux des couches moyennes. Les nouveaux mouvements d’étudiants
dans le monde marquent la faillite des systèmes éducatifs à l’échelle mondiale.
D’une part, le néolibéralisme a rompu la promesse de lier l’éducation au plein emploi
et le lien entre le bien vivre et la consommation. D’autre part, le surendettement,
notamment celui des étudiants, a violemment précarisé les nouvelles générations.

19. Cette nouvelle génération construit par ses exigences et son inventivité, une
nouvelle culture politique. Elle enrichit la manière de relier les déterminants des
structurations sociales : les classes et les couches sociales, les religions, les
références nationales et culturelles, les appartenances de genre et d’âge, les
migrations et les diasporas, les territoires. Elle expérimente de nouvelles formes
d’organisation à travers la maîtrise des réseaux numériques et sociaux, l’affirmation
de l’auto-organisation et de l’horizontalité. Elle tente de redéfinir, dans les différentes
situations, des formes d’autonomie entre les mouvements et les instances politiques.
Elle recherche des manières de lier l’individuel et le collectif.

20. Ces mouvements sont spontanés, radicaux, hétérogènes. Certains affirment que
ces mouvements ont échoué parce qu’ils n’ont pas de perspective ou de stratégie et
qu’ils ne se sont pas dotés d’organisation. Cette critique mérite d’être approfondie.
Elle n’est pas suffisante quand on sait que le plus vieux de ces mouvement a trois
ans. Les mouvements ne rejettent pas toutes les formes d’organisation ; ils en
expérimentent des nouvelles. Celles-ci ont démontré leur intérêt dans l’organisation
des mobilisations, la réactivité aux situations et l’expression de nouveaux impératifs.

21. Pendant ce temps, des changements font leur chemin, déterminant le très long
terme. Parmi ces changements, il faut noter, à travers la crise, les extraordinaires
bouleversements scientifiques et techniques, particulièrement dans le numérique et
les biotechnologies. La révolution culturelle portée par l’écologie exacerbe
l’affrontement entre les possibilités ; celle de nouvelles ouvertures au service de
l’émancipation ou celle de la domestication de ce progrès au service de l’exploitation
et de l’aliénation. La jeunesse du monde s’approprie les changements et y participe.
Les migrations bouleversent la démographie de la recherche et peuplent les
laboratoires du monde. Les inégalités sociales et les discriminations n’ont pas
diminué, au contraire, et les migrants en sont toujours les plus concernés. Mais
l’espace mondial est aujourd’hui l’espace de référence et les migrations en sont un
des éléments constitutifs.

Les évolutions de la mondialisation et des migrations

22. L’évolution des migrations est directement liée aux évolutions de la
mondialisation. La crise structurelle porte la confrontation entre plusieurs avenirs
possibles, entre plusieurs visions du monde, entre plusieurs mondialisations. La
stratégie des mouvements se définit par rapport aux avenirs possibles et aux
conceptions qui les sous-tendent. Leur identification a été précisée à l’occasion des
débats du Sommet des peuples qui a été organisé par les mouvements sociaux en
contre point de la Conférence des Chefs d’Etat Rio+20, en juin 2012. Trois horizons,
trois conceptions, se sont dégagés : le renforcement du néolibéralisme par la
financiarisation de la Nature ; un réaménagement du capitalisme fondé sur une
régulation publique et une modernisation sociale ; une rupture ouvrant sur une
transition écologique, sociale et démocratique. Les situations concrètes seront
caractérisées par des articulations spécifiques entre ces trois logiques.

23. La première situation possible est celle de la financiarisation de la Nature. Elle a
été exposée dans le document de travail préparé par les Nations Unies et les Etats,
pour Rio+20. Dans cette vision, la sortie de la crise passe par la recherche du
« marché illimité » nécessaire à la croissance. Elle fonde l’élargissement du marché
mondial, qualifié de marché vert, sur la financiarisation de la Nature, la
marchandisation du vivant et la généralisation des privatisations. Cette approche
reconnait que la Nature produit des services essentiels (elle capte le carbone, elle
purifie l’eau, etc.). Mais elle considère que ces services sont dégradés parce qu’ils
sont gratuits. Pour les améliorer, il faut les marchandiser et introduire de la propriété.
Dans cette optique, seule la propriété privée permettrait une bonne gestion de la
Nature qui serait confiée aux grandes entreprises multinationales, financiarisées. Il
s’agit alors de restreindre les références aux droits fondamentaux qui pourraient
affaiblir la prééminence des marchés. Il s’agit de subordonner le droit international au
droit des affaires.

24. Dans cette perspective, les migrations servent de variable d’ajustement par
rapport à la priorité qui est le libre échange des capitaux et des marchandises. La
déstabilisation géopolitique qui accompagne le contrôle financier accroîtra le risque
des guerres et les réfugiés. La croissance productiviste, accentuée par la
financiarisation de la Nature, aura des conséquences sur le climat et accroîtra les
migrations environnementales. La précarité s’accentuera et les migrants formeront
une des principales composantes du précariat. Les Etats renforceront leurs fonctions
de contrôle. La remise en cause des droits des migrants s’inscrira dans la
dégradation des droits pour tous.

25. La deuxième situation possible correspond à la conception du Green New Deal,
défendue par d’éminents économistes de l’establishment comme Joseph Stiglitz,
Paul Krugman, Amartya Sen, Thomas Piketti souvent qualifiés de néo-keynésiens.
Elle part de l’ « économie verte » qu’il s’agit de maîtriser. La proposition est celle d’un
réaménagement en profondeur du capitalisme à partir d’une régulation publique et
d’une redistribution des revenus. Elle est encore peu audible aujourd’hui car elle
implique un affrontement avec la logique dominante, celle du marché mondial des
capitaux, qui refuse les références keynésiennes et qui n’est pas prêt à accepter
qu’une quelconque inflation vienne diminuer la revalorisation des profits. Il faut
rappeler que le New Deal adopté en 1933 n’a été appliqué avec succès qu’en 1945,
après la deuxième guerre mondiale.

26. Dans la situation d’un Green New Deal, la régulation ouvre des perspectives
comme on a pu le voir dans la période de 1945 à 1980. La régulation publique peut
valoriser une reconnaissance des droits. La tendance à la stabilité de l’emploi et à
une redistribution des revenus pourrait compenser la précarisation. La protection
sociale et les services publics joueraient en fonction de l’égalité sociale. Les migrants
pourraient être plus facilement intégrés dans les sociétés dites d’accueil. La
citoyenneté de résidence pourrait être reconnue. La stratégie du Green New Deal
met en avant la construction des grandes régions géoculturelles. Dans ce cadre, la
liberté d’établissement pourrait progresser dans ces grandes régions en liaison avec
des marchés régionaux. Le droit international pourrait s’autonomiser par rapport au
droit des affaires et au libre-échange néolibéral. Cette régulation dépend des
rapports des forces entre les pouvoirs dominants et les mouvements sociaux.

27. La troisième situation possible correspond à une conception que les mouvements
sociaux et citoyens ont explicitée dans le processus des forums sociaux mondiaux.
Ils préconisent une rupture, celle de la transition sociale, écologique et démocratique.
Ils mettent en avant de nouvelles conceptions, de nouvelles manières de produire et
de consommer. Citons : les biens communs et les nouvelles formes de propriété, la
lutte contre le patriarcat, le contrôle de la finance, la sortie du système de la dette, le
buen-vivir et la prospérité sans croissance, la réinvention de la démocratie, les
responsabilités communes et différenciées, les services publics fondés sur les droits
et la gratuité. Il s’agit de fonder l’organisation des sociétés et du monde sur l’accès
aux droits pour tous et l’égalité des droits.

28. Dans cette situation, la tendance aux relocalisations pourrait réduire certaines
des migrations forcées. Les migrations n’en seront pas annulées pour autant. Cette
transition nécessite l’invention de nouvelles formes d’organisation mondiale. Elle
repose sur la définition et la mise en œuvre de nouveaux droits. Ce sont notamment
les droits de la Nature, la souveraineté alimentaire, la liberté de circulation et
d’établissement des personnes, etc.

29. La stratégie des mouvements définit les alliances par rapport à ces avenirs
possibles. L’urgence est de réunir tous ceux qui refusent la première conception celle
de la financiarisation de la Nature. D’autant que l’imposition du système dominant
malgré l’épuisement du néolibéralisme porte les risques d’un néo-conservatisme de
guerre. Cette alliance est possible d’autant que les mouvements sociaux ne sont pas
indifférents aux améliorations en termes d’emploi et de pouvoir d’achat que pourrait
apporter le Green New Deal. Mais de nombreux mouvements constatent
l’impossibilité de concrétiser cette régulation publique dans les rapports de forces
actuels. Ils considèrent de plus que la croissance productiviste correspondant à un
capitalisme, même régulé, n’échappe pas aux limites de l’écosystème planétaire.
Dans la durée, et si le danger du néo-conservatisme de guerre peut être évité, la
confrontation positive opposera les tenants du green new deal et ceux du
dépassement du capitalisme. Les alliances concrètes dépendront des situations des
pays et des grandes régions. Les mouvements de migrants et les nouveaux
mouvements font partie des composantes possibles de ces nouvelles alliances.

Les migrants acteurs des sociétés et du monde

30. Les migrants sont des acteurs de la transformation sociale dans le pays d’accueil et
dans le pays d’origine. Les migrations sont déterminées par les fondements de la
phase actuelle de la mondialisation : les inégalités sociales et les discriminations, les
inégalités entre pays et la domination du Sud par le Nord. Les migrants sont au coeur
de ces questions, mais ils ne sont pas seulement subis. Ils développent des
pratiques qui sont aussi des réponses à ces situations. Dans des conditions difficiles,
ils ouvrent de nouvelles voies de l’évolution des sociétés. Inutile de rappeler ici la
contribution du travail des migrants à la richesse des sociétés qui les accueillent ;
même s’ils en sont bien mal récompensés. Ils participent de mille autres manières à
l’évolution de ces sociétés, à leurs équilibres démographiques et sociaux, à leur
diversité et à leur enrichissement culturel.

31. Les migrants sont des acteurs de la transformation de leur société d’origine.
D’une part, ils contribuent à desserrer les contraintes démographiques et sociales.
Les transferts de fonds envoyés à leur famille sont considérables. Au niveau
macroéconomique, les flux financiers envoyés par les migrants sont de l’ordre de 300
milliards de dollars alors que l’aide publique au développement global était de de 120
milliards de dollars en 2010. Les conséquences sont majeures pour les revenus des
ménages et la balance des paiements des pays d'origine. Les projets soutenus par
les migrants correspondent à une demande locale et à des besoins de proximité.
Enfin et surtout, les flux arrivent directement à la base, dans les ménages les plus
pauvres, avec un minimum de " dérivation " par la corruption.

32. Les migrants ont esquissé des réponses, partielles mais très intéressantes, à la
conception dominante du développement. La coopération des migrants est inscrite
dans une conception endogène du développement. Elle concerne au premier chef le
développement local, la mobilisation de l'épargne domestique, la création de services
locaux de proximité dans les villages et les quartiers, l'élévation du niveau de
qualification et d'ouverture des groupes locaux. Certes, les difficultés et les contreeffets
ne manquent pas (gaspillage de ressources, détournements d'objectifs et de
moyens, etc.), mais ils peuvent être corrigés. Et surtout ils n'empêchent pas l'intérêt
majeur de ces actions. Cette coopération, révélée par la place des flux migratoires
(diasporas, réfugiés, migrations économiques, demandeurs d’asile, exode des
cerveaux et assistance technique…) correspond à une demande populaire et à des
dynamiques internes. Elle est une réponse au développement, à l'échelle mondiale,
mettant en avant le développement à la base et la participation.

33. Les migrants sont aussi des acteurs des rapports internationaux et de la
transformation du monde. Les migrants sont porteurs des rapports entre les sociétés
et d’une valeur nouvelle, la solidarité internationale entre les sociétés et les citoyens.
Les migrants sont un vecteur stratégique et privilégié de la sensibilisation des
sociétés à la solidarité internationale, dans les pays d’arrivée et dans les pays
d'origine. Les enjeux sont multiples. S'appuyer sur la richesse et la diversité des
habitants et des citoyens d’un pays, c'est ancrer la solidarité internationale dans la
réalité des quartiers, des communes et des régions, c'est construire un niveau
supérieur d'identité et d'unité dans un pays ; c'est l’ouvrir au monde. La coopération
des migrants illustre de mille façons l'intérêt et le rôle stratégique du partenariat entre
des groupes et des associations, objectif et moyen de la coopération entre les
sociétés comme alternative à un système international fondé sur la domination.

La déconstruction du discours dominant et des fausses évidences

34. Pour penser les migrations, il faut commencer par déconstruire le discours
dominant. Les migrations sont au coeur des grands débats idéologiques et culturels.
Pour les droits des migrants, la bataille des idées est essentielle. Elle ne se réduit
pas à la lutte contre les discriminations, les racismes et les xénophobies. A partir des
migrations, on peut pointer quelques-unes des questions controversées, déconstruire
les fausses évidences, amorcer des nouvelles pistes de recomposition de l’espace
mondial.

35. Prenons trois propositions du discours dominant sur les migrations :

· Pour maîtriser les flux migratoires, il faut fermer les frontières et passer des
accords d’Etat à Etat.
· L’intégration des réguliers et la lutte contre le racisme passe par la lutte
contre les clandestins.
· Pour arrêter l’émigration, il suffit de développer les pays et les régions
d’origine.

36. Chacune de ces propositions s’affirme comme une évidence irréfutable, appuyée
sur le bon sens. Certes, il y a du « vrai » dans chacune de ces propositions, mais ce
« vrai » sert à construire du « faux ». Chacune des propositions est contestable, et
l’ensemble du raisonnement est faux et conduit à une impasse. D’où l’importance de
cette bataille des idées.

37. Sur la maîtrise des flux migratoires, il est difficile d’opposer, par principe, le
laissez-faire à la maîtrise. Encore faut-il savoir quels sont les objectifs de cette
maîtrise et quelles formes elle peut prendre. La fermeture des frontières renvoie à un
fantasme, celui de stabiliser à un instant donné une population formée par une
évolution constante. La notion des seuils de tolérance peut conduire par glissements
progressifs à une conception ethnique de l’identité. La proposition de l’immigration
choisie en fonction des intérêts économiques veut ignorer la nature de cette
économie déterminée par l’ajustement au marché mondial. La maîtrise des flux
migratoires ne peut faire l’économie d’une prise en compte de la distribution des
richesses et des peuplements. Comme le disait si bien Alfred Sauvy, « si les
richesses ne vont pas aux hommes, les hommes iront aux richesses et rien ne
pourra l’en empêcher ! »

38. La fermeture des frontières est mise en avant pour refuser la liberté de
circulation. Or, la liberté de circulation fait partie des droits fondamentaux reconnus
par la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme. On peut imaginer de la
réglementer et de l’organiser en fonction des situations ; on ne saurait la nier et la
rendre impossible. La liberté d’établissement qui fait partie de la liberté de circulation
peut être régulée en fonction des droits des populations résidentes et de la
préservation du droit du travail. Dans tous les cas, la fermeture des frontières est
illusoire. Elle n’a aucun sens avec l’importance du tourisme mondial et des centaines
de millions de personnes qui circulent comme touristes, pour la plupart sans visas.
La politique, la pratique des visas, arrogante et humiliante, est un scandale absolu.
La fermeture des frontières renforce les fantasmes, les peurs et l’insécurité. Elle
alimente la phobie de l’invasion des barbares. Certes, il y a des risques de
déséquilibre dans des périodes de grande crise. Mais, toutes les expériences
montrent que les habitants du monde n’attendent pas de se déverser dans les pays
riches ; ils préfèrent massivement rester chez eux. L’élargissement de l’Europe à
l’Espagne, au Portugal et à la Grèce a même démontré que l’ouverture des frontières
s’était traduite par un rééquilibrage et un retour pour de nombreux émigrés. Les murs
que l’on élève peuvent vous rendre prisonnier. Ce n’est pas sans raison que la
Fédération Internationale des Droits de l’Homme milite pour la suppression des visas
de courte durée dans le monde, et particulièrement en Europe.

40. La lutte contre les clandestins est-elle une condition pour l’intégration des
réguliers et pour faciliter la lutte contre le racisme ? Et pourtant c’est l’inverse qui
peut être observé. La lutte contre les clandestins insécurise de manière permanente
les immigrés en situation régulière. Elle est conduite dans cet objectif. Elle s’attaque
aux victimes, les clandestins et n’inquiète pas ceux qui en profitent. La lutte contre
les clandestins produit sans cesse de nouveaux clandestins. Les règlements font
passer sans discontinuer des immigrés réguliers dans l’irrégularité. Ils les projettent
ensuite dans l’illégalité et les transforment en délinquants, emplissant les prisons de
personnes qui sont passées sans même s’en rendre compte en situation irrégulière.

41. La mise au ban des migrants et des étrangers fait partie d’une politique de
précarisation généralisée. Cette précarisation se traduit par les licenciements et le
chômage, la marginalisation des emplois stables, la remise en cause des statuts
sociaux et des systèmes de protection sociale. La négation des droits pour une partie
de la population fragilise l’ensemble. Progressivement, les droits des catégories
successives sont remis en cause. Nous avons pu vérifier que l’atteinte à l’accès des
étrangers aux services publics est une première étape pour restreindre l’accès de
tous aux services et subordonner cet accès à des mécanismes de marché
discriminatoires en fonction de revenus. Toute politique reposant sur la division et
l’exclusion se traduit toujours par une exclusion en chaîne. La précarisation
généralisée est le résultat recherché des politiques de libéralisation menée dans le
cadre de la mondialisation. Elle accroît aussi l’insécurité réelle qui résulte de la
remise en cause des statuts sociaux par la précarisation, des solidarités et des
identités par la modernité, de la paix par les conflits. Elle permet les manipulations
qui renforcent les idéologies sécuritaires.

42. Puisque l’émigration résulte du sous-développement et des inégalités de
développement, il suffirait pour arrêter l’émigration de développer les pays et les
régions d’origine. Le discours dominant prétend s’attaquer aux causes. Il s’appuie sur
ce qui prend l’apparence d’une évidence. Si le constat de départ n’est pas faux, il
sous-estime la complexité du rapport entre émigration et développement et la
réflexion sur la nature du développement. En fait, l’expérience historique constante le
confirme ; dans une première phase, le développement accentue l’émigration. La
raison en est que tout développement, toute transformation sociale produit des
déséquilibres ; l’accroissement de la productivité du travail « libère » une partie du
travail qui alimente l’émigration. C’est bien longtemps après que les flux se tarissent,
voire s’inversent. Toute l’histoire de l’Europe et de la Méditerranée est marquée par
cette dialectique. Encore récemment, l’Espagne est passée il y a moins d’une
génération d’une situation de pays d’émigration à celle d’un pays d’immigration en
provenance du Maghreb.

43. La simplification outrancière du rapport entre migrations et développement n’est
pas anodine. Le discours dominant affirme ainsi, avec cynisme et hypocrisie, qu’il
suffirait d’accroître l’aide et les investissements vers les pays d’émigration et, dans le
même temps d’interdire l’immigration, sans se préoccuper plus avant de la différence
de temporalité dans la relation entre migrations et développement. On a vu ainsi se
multiplier les rapports d’Etat à Etat transformant les régimes des pays d’émigration
en police des frontières des pays riches. Les libertés sont bafouées ; le droit d’asile
est remis en cause systématiquement. L’Europe se couvre de camps de rétention
pour les immigrés « clandestins » et maintenant, les camps d’attente sont
directement implantés dans les pays du pourtour européen.

44. La déconstruction du discours dominant est une des étapes de la définition des
positions à prendre sur les migrations. Nous retiendrons qu’il convient d’organiser
différemment les différentes propositions : l’évolution des flux migratoires, le rôle des
frontières dans la régulation de la mondialisation, la place des discriminations et du
racisme, le rôle des réglementations dans l’illégalité et la situation des clandestins, la
continuité entre les clandestins, les immigrés en situation régulière et les autres
catégories de citoyens, les rapports entre développement et migrations. La définition
des politiques migratoires dépend des situations. Dans le contexte de la phase
actuelle de la mondialisation, nous devons définir les principes qui permettent de
fonder des alternatives en termes de propositions et de politiques. Avant cela, il
convient de s’interroger sur les pratiques des migrants et sur les nouvelles
perspectives qu’elles ouvrent dans la compréhension des transformations sociales et
de la mondialisation.

Un programme de mobilisation

45. Un programme de mobilisation se dégage des diverses discussions. Il met en
avant six principes de base : la dignité ; les droits des migrants ; la lutte contre le
racisme ; la redéfinition du développement ; la liberté de circulation ; le droit
international.

46. La dignité est le fondement de toutes les propositions. Les migrants doivent être
reconnus comme acteurs de la transformation des sociétés de départ et d’accueil et
comme acteurs de la transformation du monde

47. Le respect des droits des migrants s’inscrit dans le cadre du respect des droits de
tous. Le droit des étrangers doit être fondé sur l’égalité des droits et non sur l’ordre
public. Les infractions pour les droits au séjour doivent être dépénalisées. Les
centres de rétention doivent être remis en cause. La citoyenneté de résidence, qui
implique l’élargissement du droit de vote, est aujourd’hui un des principaux
fondements démocratique de nos sociétés.

48. La lutte contre toutes les formes de discrimination, de racisme et de xénophobie
doit être le fondement des politiques publiques. Elle doit impliquer tous les secteurs
des sociétés. Elle doit être appuyée sur le droit international.

49. Les rapports entre migrations et développement doivent être réexaminés. Le
développement doit être défini à partir de l’accès aux droits pour tous. Les accords
économiques entre pays ne peuvent pas servir de chantage pour le contrôle des
migrations. L’urgence écologique met en évidence les risques des migrations
environnementales. Les impératifs du nouveau développement, le social, l’écologie,
la démocratie, la géopolitique, caractérisent les défis que rencontrent les questions
des migrations.

50. La liberté de circulation et d’établissement fait partie des droits fondamentaux.
Les visas de courte durée doivent être assouplis, voire supprimés. Les politiques de
visas ne peuvent pas être fondés sur l’humiliation. La liberté d’établissement peut
être encouragée dans les accords régionaux et s’appuyer sur les citoyennetés
régionales. A l’échelle internationale, la liberté d’établissement nécessite de
progresser pour la protection sociale universelle

51. La garantie du respect des droits des migrants doit être renforcée dans le droit
international. Dans une première étape minimale, la convention internationale pour
les droits des migrants et de leurs familles doit être ratifiée. Une conférence des
chefs d’Etat sur la question des migrations et de la liberté de circulation devrait être
convoquée dans le cadre des Nations unies.

52. Ces principes de base définissent les positions du mouvement altermondialiste
sur les questions des migrations. Leur approfondissement permet de rejoindre la
cohérence des positions générales du mouvement et contribue à construire cette
cohérence. Ils se réfèrent à la solidarité internationale comme une des principales
valeurs de référence par rapport au cours dominant de la mondialisation


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:34


transnationalisme et "précariat globalisé"

Loïs Bastide, Habiter le transnational. Espace, travail et migration entre Java, Kuala Lumpur et Singapour

Citation :
Alors qu'elle fait partie des premiers exportateurs mondiaux de main d’œuvre, l’Indonésie reste en marge de la sociologie des nouvelles migrations internationales. En proposant une socio-anthropologie des migrations de travailleurs indonésiens vers la Malaisie et Singapour, cet ouvrage montre qu’elles jouent pourtant un rôle clé dans la transformation des sociétés du Sud-Est asiatique et la globalisation des économies régionales. À partir d’une approche ethnographique, Loïs Bastide saisit ces circulations au plus proche des acteurs, sans renoncer à décrire leurs contextes sociaux, politiques, culturels et historiques. Il met ainsi en lumière des espaces transnationaux liés aux pratiques de ce « précariat globalisé » : alors que les sociétés se désenclavent sous l’effet des migrations, les existences se déroulent désormais à l’échelle transnationale. Saisir ces transformations nécessite aujourd’hui de décrire différentes manières d’habiter le transnational.

Claire Cosquer a écrit:


1
Le concept de « transnationalisme » est mobilisé par un nombre croissant d’études, notamment en sociologie des migrations. Il donne cependant lieu à de vifs débats1, s’interrogeant sur sa capacité à rendre compte de l’ancrage des migrants dans une localité concrète.

2
L’ouvrage de Loïs Bastide peut se comprendre comme une intervention dans ces débats. Son étude des « migrations TKI »2, c’est-à-dire des migrations de la « force de travail indonésienne », revendique une approche ethnographique des phénomènes de globalisation, des migrations internationales et du transnationalisme, opposant une perspective « ancrée » à un point de vue « surplombant ».

3
L’auteur mobilise à cette fin une ethnographie multisite, conduite entre 2007 et 2009 dans un village d’émigration, Banyu Putih (Indonésie), et deux métropoles d’immigration, Singapour et Kuala Lumpur (Malaisie). Dans un contexte où la sociologie des migrations se concentre sur les migrations Sud-Nord, ce choix d’objet mérite en lui-même d’être souligné, parce qu’il contribue à mettre en lumière les présupposés et les points aveugles qui entourent l’appréhension ordinaire des migrations.

4
À l’observation et aux discussions informelles s’ajoutent des « récits de pratique » recueillis auprès de migrants, et quelques entretiens non structurés avec des personnels d’ONG. Les entretiens sont parfois consolidés par des questionnaires sur les sites indonésien et singapourien, et par une enquête documentaire – analyse d’un corpus textuel et de diverses statistiques descriptives.

5
Dans une première partie, Bastide détaille le cadre théorique qui doit permettre de concilier approche large des migrations et approche ethnographique des expériences des migrants. Il se déploie selon deux axes : premièrement, une analytique d’influence pragmatiste qui cherche à lier expériences vécues et effets de structure ; deuxièmement, une approche inspirée de la pensée d’Henri Lefebvre, qui porte attention à la co-production de l’espace et du social.

Par l’outil pragmatiste, il s’agit de tenir ensemble la pensée de l’assujettissement et celle de la subjectivation, c’est-à-dire rendre compte de la pluralité des formes de domination tout en examinant la façon dont elles contraignent la capacité des individus à exercer leur puissance d’agir. Bastide réinvestit donc des outils de l’action située – tels que le concept interactionniste de « carrière » – tout en tâchant de la replacer dans ses conditions macrosociales de possibilité.

Par la mobilisation des processus socio-spatiaux de Lefebvre, l’espace est traité non pas comme support, mais comme condition, dimension et produit des pratiques – Bastide appréhende alors le transnational comme un « espace », et la mobilité transnationale comme mise en relation d’espaces-temps disjoints.

6
Cette conceptualisation spatiale du transnationalisme est déclinée dans la deuxième partie de l’ouvrage, où l’auteur détaille l’effet des circulations migratoires sur les espaces transnationaux. Le chapitre IV décrit le village de Banyu Putih, traversé par une tension entre persistance d’un ordre local et « transnationalisation » des biographies villageoises. Ce processus de transnationalisation par les migrations constitue le village comme hub tout en réduisant sa centralité : il l’inscrit dans un espace à plusieurs centres, où les rapports sociaux se reconfigurent.

Le chapitre suivant analyse la structuration de cet espace polycentrique, surdéterminé par « l’industrie migratoire », c'est-à-dire par le continuum entre les dispositifs étatiques et clandestins de circulation et de placement des migrants. L’industrie migratoire dessine des routes, dont la morphologie est présentée au cours du chapitre VI. Les routes migratoires sont conceptualisées comme des espaces d’exception : les différences juridiques, politiques et sociales formées le long des frontières nationales y mettent à mal, voire rompent les affiliations civiques et civiles des migrants.

Dans ces espaces frontières, par lesquels les migrants s’acheminent vers leurs lieux de travail, naît une underclass transnationale. Le chapitre VII est consacré à ces lieux d’acheminement, c’est-à-dire aux villes de Kuala Lumpur et de Singapour, abordées au prisme des épreuves que les migrants y vivent. L’auteur défend l’intérêt de ne se limiter ni à l’étude du lieu de travail, ni à l’analytique victimaire qui prévalent souvent dans la narration des migrations de travail. En effet, les migrants contribuent à la ville, y développent des pratiques économiques et des ancrages collectifs visibles qui servent de support aux appropriations plus individuelles et discrètes de l’espace urbain.

Au terme de cette deuxième partie, le chapitre VIII propose une vue d’ensemble des espaces transnationaux : analysés à partir des nouvelles formes de stratification sociale qui s’y déposent, il apparaît que les espaces transnationaux sont puissamment genrés. Le genre détermine la mobilité transnationale non seulement dans les possibilités de départ et de placement dans des lieux de travail des migrants, mais également dans leurs conditions de retour : les migrantes s’exposent par exemple à des risques de soupçon moral et de stigmatisation spécifiques à leur retour au village.

7
Dans sa troisième partie, l’ouvrage traite des expériences de circulation des migrants en les abordant par leurs carrières migratoires, et les épreuves qu’ils traversent en migration. Le chapitre IX amorce ce replacement dans le point de vue des acteurs en traitant de la construction sociale du sens de la migration, c’est-à-dire des investissements de sens dans les espaces transnationaux. Ordre transnational et ordre local peuvent être confrontés directement, par la dissidence normative3, mais également faire l’objet de tentatives de conciliation, par la formation d’une culture migratoire qui tâche de réduire les coûts symboliques de la migration.

Le chapitre X, décrit les expériences de violence et de domination, en particulier dans les situations de travail, auxquelles donnent lieu les « migrations TKI ». Il fait également état de formes de résistance, allant des « tactiques psychiques muettes » (p. 224), telle la nrima – une attitude mêlant vigilance et acceptation de son sort, nourrie par la référence à un ordre « naturel » du monde –, à la révolte brutale – comme le retournement de la violence physique contre l’employeur –, en passant par le déploiement de savoirs-faires moraux et culturels mobilisés pour faire face à des situations d’incertitude et de détresse – par exemple, par la mobilisation d’une religiosité définissant l’existence comme destin, et Dieu comme maître de ce dernier.

Le dernier chapitre introduit l’idée « d’habiter », définie par sa connotation affective, qui tente d’articuler local et transnational, et de fonder théoriquement une ethnographie de la circulation. Celle-ci recourt donc préférentiellement à la sociologie des affects : les réseaux d’attachement tissés par les migrants, toujours rapportés à des lieux, témoignent à la fois de la concrétude de leurs ancrages tout en illuminant les ruptures émotionnelles induites par la mobilité.

8
S’appuyant sur un appareillage théorique stimulant, Bastide parvient à restaurer le transnationalisme dans son épaisseur locale sans occulter les effets de structure globaux qui le conditionnent. Certaines pistes de problématisation, comme celle de l’ethnicité dans la migration, sont cependant écartées rapidement : l’auteur pointe la tendance de la sociologie des migrations à envisager les processus d’affiliation dans les sociétés d’accueil par une surdétermination ethnoculturelle, dénonçant des approches « ethnicisantes ».

Pourtant, la dimension ethnique transparaît à diverses reprises au cours des pages, malgré l’absence de thématisation. Si la question de l’ethnicité dans les migrations doit, comme tant d’autres, être posée avec prudence, si elle n’appelle certainement pas les mêmes termes selon qu’elle s’applique à des migrations Sud-Nord ou Sud-Sud, elle demeure un axe analytique vraisemblablement à même d’enrichir l’étude des migrations.

Notes

1 Waldinger Roger, The Cross-Border Connection. Immigrants, Emigrants, and Their Homeland, Harvard University Press, 2015.

2 TKI : « Tenaga kerja Indonesia ».

3 Ainsi le refus de retour des femmes ou la « turbulence » des jeunes migrants à leur retour.


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:36






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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:37

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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:38















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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:38


The African Slave Trade, the middle passage...








Citation :
Les ports négriers français de Nantes et de Bordeaux

Les principaux ports négriers se situaient essentiellement sur les côtes françaises ainsi que sur les littoraux anglais et hollandais.

Ancienne capitale de la traite négrière, Nantes a fondé une part de ses richesses sur son statut de premier port négrier de France. Du 17e au milieu du 19e siècle, tous les grands ports européens ont participé à ce trafic d'êtres humains.

Durant plus de trois siècles, des navires mirent le cap vers l'Afrique pour y échanger leur cargaison de marchandises contre des millions de captifs, vendus ensuite comme esclaves sur le continent américain. Ce trafic assurait la prospérité des colons planteurs de canne à sucre ou de coton et garantit l'essor de toute l'économie occidentale. Sur les 4100 expéditions négrières françaises, près de la moitié partit de Nantes.

Bordeaux ou port de la lune, est également l’un des principaux ports négriers français. Il a participé à la déportation de plus de 150 000 esclaves africains. Entre 1717 et 1789 Bordeaux réalise environ 40% du commerce national avec les Antilles.

Le premier bateau négrier recensé part de Bordeaux le 8 mars 1672. En 1743 Le port de la lune occupe le 5ieme rang des ports négriers français, au même titre que le port du Havre.















Achille Mbembe a écrit:
"Face au nègre, la raison perd la raison" Le Point 27 octobre 2013

L'Europe entre dans une phase où il sera de plus en plus clair qu'elle ne formera plus jamais une société homogène et qu'elle devra conjuguer son identité sur le mode de la multiplicité. Elle doit faire face à cette mosaïque alors même qu'elle n'est plus le centre de gravité du monde. La combinaison de ce déclassement historique et de l'émergence, ou résurgence, de forces de clôture n'est pas accidentelle. Elle aggrave la prolifération de fantasmes. L'écart entre le déclassement effectif de l'Europe et la prise de conscience mondiale de ce dernier (y compris chez ceux qui pensent encore y trouver leur salut), cet écart, ce décalage, explique la collision des temps si caractéristique de ce que nous vivons actuellement. Les grands laboratoires de demain sont en Afrique, en Amérique latine, en Asie, en Chine, en Inde, au Brésil, ce qui ne veut pas dire que l'Europe n'a rien à dire. Il faut seulement qu'elle accepte que le monde l'aide à réanimer ce que fut son idée.

Vous parlez d'un "devenir nègre" du monde, pensez-vous aux migrants d'origines diverses, Syrie, Somalie, qui affluent sur ses rivages ?

Oui, car ils font l'expérience d'un arrachement à leur lieu natal et d'une plongée dans l'inconnu, hier l'Atlantique, aujourd'hui la Méditerranée, en prenant un risque mortel. Le voyage est aléatoire, la destination pas du tout garantie. Mais la différence avec le nègre du premier capitalisme (du XVe au XIXe siècle), c'est qu'hier les nègres, objets de vente, étaient achetés pour une aventure qui se soldait souvent par le désastre, l'Atlantique devenant un énorme cimetière au temps de la traite de l'esclavage. Alors qu'aujourd'hui ces migrants payent des passeurs. S'agissant de ceux qui fuient la misère, ce déplacement nous dit quelque chose de fondamental de la structure actuelle du capitalisme : il y a toute une humanité subalterne dont le capitalisme n'a pas besoin. Le drame d'aujourd'hui, c'est de ne même plus pouvoir être exploité, alors qu'hier le drame était d'être exploité. Là réside le basculement que mon livre s'efforce de pointer.

Le nègre est le symbole du corps-marchandise

Face au nègre, la raison perd la raison. On peut parler de la raison chinoise, ou autres, mais la différence avec le nègre est que, de tous les êtres humains, il est le symbole du corps dont il fut fait marchandise, et du fait que le projet final du capitalisme, dans un système économique d'exploitation des richesses, est d'abolir la distinction entre êtres humains, choses et marchandises. Dans l'histoire, seul le nègre a été l'exemple vivant de cette tentative d'abolition.


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:39


sur le bateau, des « indigènes communautaristes identitaires » se révoltent !


Citation :
Les révoltes réussies d’esclaves à bord des navires négriers 30 avril 2014

Les révoltes d’esclaves à bord des navires furent une constante de la traite transatlantique.

Elles étaient d’autant plus redoutables lorsque les bâtiments étaient en vue des côtes : au départ – les Africains n’hésitant pas à partir en pirogue aider les déportés – et parfois à l’arrivée où les victimes luttaient pour la liberté avec l’énergie du désespoir.

La plupart des révoltes échouèrent et donnèrent lieu à une répression d’une barbarie inouïe : déportés jetés par dessus bord ou dépecés (les autres victimes étant contraintes à des actes de cannibalisme).

Il y eut cependant des succès.

Voici six premiers exemples de révoltes réussies.

1751 : Au moment de son départ, le Willingmind, battant pavillon britannique, qui était au mouillage sur un fleuve de Sierra Leone, est pris et incendié par les captifs qui regagnent les côtes.

1767 : Après 4 jours de navigation, les déportés du navire britannique L’Industry, destinés à être vendus en Caroline, massacrent l’équipage, prennent le bâtiment et remettent le cap sur l’Afrique. Ils réussissent à échouer le bateau et à regagner le rivage de Sierra Leone.


1769 : Alertés par les coups de feu tirés à bord du Nancy de Liverpool, qui vient de lever l’ancre, signal de la révolte, des Africains de New Calabar (Nigeria) partent en pirogue porter secours aux déportés. La lutte est victorieuse et les les déportés regagnent le continent.

1770 : L’Ave Maria, en partance pour la Guadeloupe, est pris d’assaut par des Africains du littoral qui libèrent les captifs et épargnent la vie de l’équipage.

1771 : Le Nécessaire de La Rochelle, est pris par les 52 déportés qu’il emmènent. Après avoir vaincu l’équipage, ils se libèrent et mettent le cap sur l’archipel des Bijagos où ils échouent le bâtiment, à l’embouchure du Rio Geba (Guinée-Bissau).

1780 : Les côtes de Guyane étant en vue, 200 déportés prennent le contrôle du bateau hollandais La Vigilantie, tuent les marins et gagnent le rivage à la nage avant de se fondre dans la nature.


L’Augustine de Nantes « prise par les noirs »

Le 26 décembre 1788, les captifs de L’Augustine de Nantes, 55 tonneaux, partie de Nantes le 25 juin, se révoltent et partent avec le bâtiment.

Une partie de l’équipage est alors à terre, au Mayombe, à l’embouchure du fleuve Congo (Gabon).


Récit des rescapés de l’équipage :

Les esclaves, au nombre de 40, s’y sont emparés d’un coffre d’armes et ont attaqué 7 hommes de l’équipage qui étaient alors à bord.

2 sont massacrés, les 5 autres ont été blessés et jetés à la mer; mais ils ont eu le bonheur de se sauver dans le canot et se sont réfugés à Mayombe où le bateau était en traite.

Le navire La Belle Ninette, aussi de Nantes, est venu chercher l’équipage qu’il a amené avec le capitaine qui était à terre lors de l’événement.

Les noirs, une fois maîtres du bateau, ont levé l’ancre et ont appareillé.

Le navire n’a jamais été retrouvé. Le capitaine est mort au Mayombe.



British cartoon of a true event, in which Captain John Kimber had a 15 year old captive suspended,
whipped, and tortured, causing her death for her 'virgin modesty.' 1792 cartoon by Isaac Cruikshank


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:40

.
L’internationalisme ouvrier à l’épreuve des migrations africaines en France, Jean-Philippe Dedieu 2011


2011

Citation :
Jean-Philippe Dedieu est docteur en sociologie. Il est membre de l’Institut de recherche interdisciplinaire sur les enjeux sociaux (IRIS) de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS). Ses travaux portent sur la sociologie politique des migrations africaines en France depuis la décolonisation. Il a notamment publié « Normaliser l'assujettissement. La réglementation française de l'emploi du personnel de maison subsaharien au XXe siècle », Genèses (62, 2006, p. 129-150) ; « L’impérialisme de la voix. Théâtre français en Afrique et comédiens africains en France », dans Stéphane Dufoix, Patrick Weil (dir.), L’esclavage, la colonisation, et après... (Paris, PUF, 2005, p. 323-353).


Citation :
Sommaire

Centrales africaines, syndicats français et travailleurs subsahariens

Le développement et la répression du syndicalisme africain
Centrales africaines et françaises : quelle coopération ?
L’influence des centrales africaines sur les associations de migrants

La relégation des travailleurs subsahariens dans les centrales françaises

L’engagement syndical des travailleurs africains
Les stratégies patronales de répression syndicale
Les travailleurs africains dans les syndicats

Citation :
1
Depuis le XIXe siècle, l’immigration a autant consolidé que déchiré le mouvement ouvrier. Les vagues migratoires qui se sont succédé en France, notamment sous l’impulsion de stratégies patronales et étatiques, ont radicalement transformé la composition de la force de travail. Elles ont, d’une part, assuré le renouvellement des emplois les moins qualifiés, d’autre part, favorisé la mobilité sociale des Français et des étrangers établis plus précocement dans l’Hexagone. L’importance et la récurrence de ces flux ont conduit les centrales ouvrières françaises à organiser les travailleurs immigrés tout au long du XIXe et du XXe siècles. Originaires pour la plupart de régions agricoles, ceux-ci n’avaient guère d’expérience syndicale et leur insertion dans l’économie nationale était perçue comme une menace pour les droits du travail et les traditions de lutte.

2
Cette intégration progressive n’a pas été sans révéler les limites d’un internationalisme ouvrier hautement revendiqué dans les discours des dirigeants mais régulièrement remis en cause sur les lieux de travail ou par les appels au protectionnisme lors des congrès. Les travaux consacrés à l’immigration italienne, juive ou polonaise ont montré la régularité de réactions xénophobes qui se sont exprimées avec une violence particulière au moment des crises économiques pour perdre temporairement de leur intensité ensuite. Les tensions entre intégration et exclusion ont traversé non seulement les appareils syndicaux français mais aussi les pratiques organisationnelles des migrants qui pouvaient être conduits à développer leurs propres structures pour socialiser les nouveaux arrivants, les protéger du racisme des ouvriers français et avancer des revendications spécifiques propres aux enjeux politiques de leur pays d’origine

3
Prendre pour objet de recherche le traitement des migrations subsahariennes par les centrales africaines et françaises depuis les indépendances permet d’interroger les formes prises par un internationalisme ouvrier qui n’a cessé depuis ses origines d’être travaillé par le phénomène national, dans ses doctrines aussi bien que dans ses pratiques

4
Ce terrain empirique offre également la possibilité d’éprouver en filigrane le postulat, avancé par les théoriciens du paradigme transnationaliste

5
Cet article s’appuie sur le dépouillement des archives de la Confédération française démocratique du travail (CFDT) et de la Confédération générale du travail (CGT) qui ont joué un rôle central dans la formation du syndicalisme africain et dans l’organisation des travailleurs étrangers en France. Nous étudierons d’abord les logiques qui ont conduit les syndicats africains à tenter de contrôler les revendications des travailleurs subsahariens établis en France puis examinerons l’exclusion dont ces derniers ont été l’objet de la part des syndicats français. Ce faisant, nous espérons contribuer à la sociologie politique de courants migratoires qui demeurent particulièrement négligés par les chercheurs en sciences sociales


Centrales africaines, syndicats français et travailleurs subsahariens

6
L’administration française a longtemps limité l’application de la législation syndicale métropolitaine dans ses colonies. Ainsi la loi Waldeck-Rousseau du 21 mars 1884 autorisant les groupements professionnels en France ne fut-elle pas instaurée en Afrique occidentale française (AOF). Quant à la loi du 12 mars 1920 reconnaissant la capacité civile aux syndicats et aux unions de syndicats, elle fut restreinte aux travailleurs de statut civil français
élémentaires »

Le développement et la répression du syndicalisme africain

7
Dans le prolongement des réformes lancées lors de la Conférence de Brazzaville (janvier-février 1944), le décret du 17 août 1944 étendit l’application des syndicats professionnels à l’Afrique tandis que la Constitution de la IVe République du 27 octobre 1946 reconnaissait « sans distinction de race, de religion ni de croyance » la liberté d’« adhérer au syndicat de son choix ». Les centrales métropolitaines purent dès lors s’implanter légalement sur le continent africain. En 1948, la CGT était prédominante avec 42 500 adhérents auxquels s’ajoutaient les 15 000 membres de la Fédération des cheminots africains. La Confédération française des travailleurs chrétiens (CFTC) et la Confédération générale du travail-Force ouvrière (CGT-FO) n’en comptaient respectivement que 8 500 et 1 000

8
Associées à la subalternisation des adhérents africains, les positions assimilationnistes que les dirigeants syndicaux métropolitains n’avaient cessé de défendre dans l’esprit de l’Union française vinrent progressivement se heurter aux revendications autonomistes des leaders syndicaux africains
organisations pour la conquête de l’indépendance

9
En entraînant la nationalisation des organisations partisanes et syndicales, les indépendances réduisirent à néant ce travail d’émancipation mené depuis la fin de la seconde guerre mondiale à l’échelle de l’Afrique occidentale. L’autonomie des syndicats fut en effet grevée par la reconversion du capital social des dirigeants syndicaux africains sur leur marché politique national

10
Les partis uniques s’attachèrent de surcroît à réguler leurs rapports avec les différentes centrales issues de la territorialisation des syndicats

11
Au Mali, le régime de Modibo Keita, pour lequel les conflits de classe devaient s’effacer devant la construction d’un socialisme d’inspiration marxiste et léniniste, organisa le contrôle de l’Union nationale des travailleurs maliens (UNTM). Soutenue tant par la Fédération syndicale mondiale (FSM) que par la CGT, l’UNTM appartenait à l’aile radicale de l’appareil d’État. La participation active de la centrale à la gestion économique et politique des affaires publiques l’éloigna d’une base d’autant plus fragile que les secteurs public et privé n’étaient qu’embryonnaires. Les liens de patronage qu’entretenait le parti unique, l’Union soudanaise-Rassemblement démocratique africain (US-RDA) avec l’UNTM conduisirent au cumul de charges syndicales et de fonctions publiques, notamment au sein du Comité national de défense de la révolution (CNDR)

12
Au Sénégal, le mouvement syndical fut dès les indépendances intégré à l’appareil partisan de l’Union progressiste sénégalaise (UPS). Les doctrines qui avaient permis d’imposer un « parti unifié » trouvèrent un nouveau point d’application dans l’institution d’une Centrale syndicale nationale unifiée

Centrales africaines et françaises : quelle coopération ?

13
Après les indépendances, les centrales françaises suivirent l’évolution du mouvement syndical africain grâce aux liens institutionnels noués pendant la colonisation. Dans le cas de la CGT, André Tollet, qui avait été, durant l’époque coloniale, le secrétaire chargé des questions internationales et le responsable de l’implantation de la centrale dans les territoires d’outre-mer
[-Claude Poitou dirigea le bureau d’éducation syndicale de la Fédération à Bamako de 1964 à 1966

14
S’il arrive que quelques syndicalistes africains s’enquièrent dans certains de leurs courriers de la « situation » des militants français côtoyés par le pass

L’influence des centrales africaines sur les associations de migrants

15
Toutefois, les liens internationaux noués entre syndicats français et africains se poursuivirent sur d’autres enjeux, en particulier celui de l’immigration

16
Dans le cas sénégalais, Doudou Ngom, secrétaire général de la CNTS, ministre d’État chargé de l’Éducation nationale et l’un des principaux artisans de la réorganisation du mouvement syndical sénégalais après les grèves de la fin des années 1960, participa aux tentatives de restructuration du tissu associatif émigré et tenta de diminuer l’influence de l’Union générale des travailleurs sénégalais en France (UGTSF) proche de l’extrême gauche française

17
Dans le cas malien, les autorités de Bamako eurent recours à des méthodes similaires. Les rencontres organisées entre des délégués de la centrale unique et des représentants de la CGT ainsi que de la CFDT avaient pour objectif de contribuer à une réorganisation des diverses structures associatives de l’émigration malienne. Devant l’échec des nombreuses tentatives de fusion menées depuis le renversement de Modibo Keita, le secrétaire général de l’UNTM, Seydou Diallo, se rendit en France dans les années 1970, à la demande de son gouvernement, pour rencontrer les représentants des syndicats français et les dirigeants des associations afin de « reprendre en main, par l’intermédiaire de l’UNTM, les travailleurs maliens en France dont beaucoup contest [ai] ent sérieusement le régime militaire de Bamako »

18
S’ils ne souscrivaient pas à la volonté d’encadrement politique souhaitée par leurs homologues africains, les dirigeants syndicaux français ont pu s’appuyer sur les recommandations de ces derniers pour établir un jugement sur les groupements de migrants dans le but d’ébaucher un soutien aux structures progouvernementales et d’affirmer leurs distances à l’égard des associations contestataires.

19
Cette réserve se fondait sur des considérations de politique internationale et de politique intérieure. En premier lieu, le soutien technique que les centrales françaises pouvaient apporter aux structures antigouvernementales fut d’autant plus restreint que les associations officielles étaient progressivement intégrées aux syndicats nationaux africains ou panafricains avec lesquels les centrales françaises souhaitaient conserver des relations diplomatiques. Au Mali, l’UTMF devint en effet membre du Conseil central de l’UNTM
migratoire...

La relégation des travailleurs subsahariens dans les centrales françaises

20
De même que les relations institutionnelles de la CGT avec l’AAE

L’engagement syndical des travailleurs africains

21
Selon une enquête du Centre de recherche pour l’étude et l’observation des conditions de vie (CREDOC) publiée en 1976, l’adhésion syndicale des travailleurs subsahariens était l’une des plus faibles des populations immigrées. Le taux de syndicalisation de la population de nationalité française s’élevait à 25,5 % contre 24,7 % pour la population de nationalité étrangère. De fortes disparités étaient à constater selon les nationalités. Le taux de syndicalisation s’élevait en effet à 30,5 % pour les Portugais, 28,8 % pour les Marocains, 27,4 % pour les Algériens, 26,9 % pour les Italiens, 20 % pour les Africains subsahariens et 17,6 % pour les Tunisiens

22
L’engagement syndical était souvent perçu par les ouvriers subsahariens comme une affiliation d’ordre politique susceptible de nuire à leur maintien même dans l’entreprise et à la pérennisation d’un revenu salarial

23
Les positions de la CFDT et plus encore celles de la CGT, qui n’apportèrent guère de soutien aux revendications portées par les travailleurs étrangers en situation irrégulière

24
Cette réticence à s’investir dans le militantisme syndical, qui n’est pas propre aux travailleurs subsahariens


Les stratégies patronales de répression syndicale

25
La répression patronale à l’encontre des militants syndicaux constitue un élément d’explication supplémentaire du faible taux d’adhésion. Entamés à la fin des années 1990, les procès pour discrimination syndicale ont apporté la preuve que l’exercice d’un mandat entraînait un blocage durable de l’évolution de carrière au sein des entreprises

27
Si elles tentèrent de restreindre la structuration d’une politisation ouvrière, les entreprises tirèrent également avantage, indirectement, de l’implication de certains militants dans des luttes, voire des événements extérieurs à la vie de l’entreprise afin d’entamer une procédure de licenciement à leur encontre. Ces pratiques illustrent la vigueur du contrôle social auquel étaient soumis les travailleurs immigrés. À cet égard, l’arrestation de Boubacar Bathily, employé à la Régie Renault et porte-parole du foyer de la rue Pinel à Saint-Denis, est éloquente. Naturalisé en 1968, il fut arrêté en 1969 sur son lieu de travail et emprisonné à Fresnes pour avoir prétendument menacé de mort le gérant

Les travailleurs africains dans les syndicats

28
Les enquêtes statistiques réalisées par les centrales françaises donnent à lire les difficultés mais aussi les réserves éprouvées par la direction de la CGT ou celle de la CFDT à sensibiliser les fédérations et les unions à la question de l’immigration et à offrir aux travailleurs de nationalité étrangère des responsabilités dans la hiérarchie syndicale. Ce travail de sensibilisation se heurte au racisme de certains militants et à la passivité des unions départementales

29
Dans le sillage des travaux de Gérard Noiriel, de nombreuses recherches en sociologie, en histoire et en linguistique ont permis de mieux saisir les défis posés par l’immigration à la représentation ouvrière depuis le XIXe siècle. Les études prenant pour objet les bassins industriels du Nord de la France

notes


[1]
Voir, dans une très riche bibliographie historiographique, Gary Cross, Immigrant Workers in Industrial France : The Making of a New Laboring Class, Philadelphia, Temple University Press, 1983, p. 144-148 ; Nancy L. Green, Les travailleurs immigrés juifs à la Belle Époque. Le « Pletzl’ » de Paris, Paris, Fayard, 1985 ; Janine Ponty, Polonais méconnus. Histoire des travailleurs immigrés en France dans l’entre-deux-guerres, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988, p. 177- 215 ; Marie-Claude Blanc-Chaléard, Les Italiens dans l'Est parisien : une histoire d'intégration (1880-1960), Rome, École française de Rome, 2000, p. 453-457 ; Gérard Noiriel, État, nation et immigration. Vers une histoire du pouvoir, Paris, Gallimard, 2001, p. 279-304 ; Judith Rainhorn, Paris, New York. Des migrants italiens (années 1880-années 1930), Paris, Éditions du CNRS, 2005, p. 150-151.

[2]
Sur les débats relatifs à la question nationale dans le mouvement ouvrier international, voir René Gallissot, Robert Paris, Claudie Weill (dir.), La désunion des prolétaires, numéro spécial, Le Mouvement social, 147, 1989 ; Laurent Dornel, La France hostile. Sociohistoire de la xénophobie (1870-1914), Paris, Hachette Littératures, 2004, p. 118-132 ; C. Weill, « Les Internationales et la question nationale », dans Jean-Jacques Becker, Gilles Candar (dir.), Histoire des gauches en France. I. L’héritage du XIXe siècle, Paris, La Découverte, 2005, p. 491-505.

[3]
Pour une mise en perspective, voir Johanna Siméant, « Des mouvements nouveaux et globaux ? Sur les mouvements sociaux “transnationaux” dans quelques ouvrages récents », communication présentée au 8e Congrès de l’Association française de science politique (AFSP), table ronde « Où en est la sociologie des mouvements sociaux ? », Lyon, 15-18 septembre 2005.

[4]
Béatrice Pouligny, « Une société civile internationale ? », Critique internationale, 13, 2001, p. 120-122 ; Jean Leca, « De la lumière sur la société civile », Critique internationale, 21, 2003, p. 62-72.

[5]
Éric Agrikoliansky, Olivier Fillieule, Nonna Mayer, L’altermondialisme en France : la longue histoire d'une nouvelle cause, Paris, Flammarion, 2004.

[6]
Sidney Tarrow, « La contestation transnationale », Cultures & Conflits, 38-39, 2000, p. 187-223 ; Charles Tilly, Social Movements : 1768-2004, Londres, Paradigm Publishers, 2004, p. 115-121.

[7]
Leah A. Haus, Unions, Immigration, and Internationalization : New Challenges and Changing Coalitions in the United States and France, New York, Palgrave, 2002 ; Anne-Catherine Wagner, Vers une Europe syndicale. Une enquête sur la confédération européenne des syndicats, Paris, Éditions du Croquant, 2005.

[8]
Pap Ndiaye, La condition noire. Essai sur une minorité française, Paris, Calmann-Lévy, 2008, p. 62-69.

[9]
Iba Der Thiam, Les origines du mouvement syndical africain (1790-1929), Paris, L’Harmattan, 1993.

[10]
Nicole Bernard-Duquenet, Le Sénégal et le Front populaire, Paris, L’Harmattan, 1985.

[11]
Journal officiel de l’Afrique occidentale française, 1er mai 1937, p. 498.

[12]
Ousmane Sembène, Les bouts de bois de Dieu, Paris, Le Livre contemporain, 1960.

[13]
Frederick Cooper, « “Our Strike” : Equality, Anticolonial Politics and the 1947-1948 Railway Strike in French West Africa », The Journal of African History, 37 (1), 1996, p. 81-118 ; James A. Jones, Industrial Labor in the Colonial World : Workers of the Chemin de Fer Dakar-Niger, 1881-1963, Portsmouth, Heinemann, 2002.

[14]
Philippe Dewitte, « La CGT et les syndicats d’Afrique occidentale française (1945-1957) », Le Mouvement social, 117, 1981, p. 12.

[15]
Ibid., p. 3-32 ; F. Cooper, Decolonization and African Society : The Labor Question in French and British Africa, Cambridge, Cambridge University Press, 1996, p. 407-431.

[16]
Jean Meynaud, Anisse Salah-Bey, Le syndicalisme africain. Évolution et perspectives, Paris, Payot, 1963, p. 73 ; Georges Martens, « Le syndicalisme en Afrique occidentale d’expression française : de 1945 à 1960 », Le mois en Afrique, 180-181, 1980-1981, p. 56.

[17]
András November, L’évolution du mouvement syndical en Afrique occidentale, La Haye/Paris, Mouton, 1965, p. 109.

[18]
En Guinée, le fondateur de l’UGTAN, Sékou Touré, fut président de la République de 1959 à son décès en 1984. En Côte d’Ivoire, l’un des promoteurs du Syndicat national des enseignants de Côte d’Ivoire, Philippe Yacé, présida l’Assemblée nationale ainsi que la Cour suprême à partir des années 1960. Au Mali, le syndicaliste Sori Coulibaly fut ministre des Affaires étrangères puis du Travail sous Moussa Traoré. John Dickie, Alan Rake, Who’s Who in Africa. The Political, Military and Business Leaders of Africa, Londres, African Development, African Buyer and Trade, 1973, p. 191 et 274 pour Philippe Yacé et Sori Coulibaly.

[19]
Elliot Berg, Jeffrey Butler, « Trade Unions », dans James Coleman, Carl G. Rosberg (eds), Political Parties and National Integration in Tropical Africa, Berkeley, University of California Press, 1964, p. 375.

[20]
Luis Nunes, La participation du syndicalisme à la construction nationale en Afrique (exemples du Sénégal, Mali et Côte d'Ivoire), Genève, Éditions Médecine et Hygiène, 1972, p. 184-189.

[21]
Pierre-François Gonidec, « L’évolution du syndicalisme en Afrique noire », Recueil Penant, 691, 1962, p. 168.

[22]
Catherine Coquery-Vidrovitch, « Le syndicalisme en Afrique noire des origines à nos jours : naissance tardive et difficultés face aux régimes autoritaires », dans Jean Sagnes (dir.), Histoire du syndicalisme dans le monde des origines à nos jours, Toulouse, Privat, 1994, p. 463-492.

[23]
Voir sur ce thème Raymond Barbé, Les classes sociales en Afrique noire, Paris, Économie et politique, 1964 ; Georges Balandier, « Problématiques des classes sociales en Afrique noire », Cahiers internationaux de sociologie, XXVIII, janvier-juin 1965, p. 131-142 ; Michel Agier, Jean Copans, Alain Morice, Classes ouvrières d'Afrique noire, Paris, Karthala-ORSTOM, 1987.

[24]
Michael F. Lofchie, Carl G. Rosberg, « The Political Status of African Trade Unions », dans Willard Beling (ed.), The Role of Labor in African Nation-Building, New York, Praeger Publishers, 1968, p. 3-19.

[25]
L. Nunes, La participation du syndicalisme à la construction nationale en Afrique (exemples du Sénégal, Mali et Côte d'Ivoire), op. cit., p. 52-58, 161-163, 247-248 et 264-268.

[26]
Nouhoum Alkaly Frantao, « Le mouvement syndical au Mali », thèse de troisième cycle de sociologie, Université de Toulouse 2, 1986, p. 314.

[27]
Sur l’ensemble de ces points, voir Le syndicalisme au Mali, numéro spécial, Syndicalisme et Développement, décembre 1985.

[28]
Cette expression est extraite d’un rapport de l’UPS daté du 13 mai 1969, reproduit par Magatte Lô dans Syndicalisme et participation responsable, Paris, L’Harmattan, 1987, p. 147.

[29]
Léopold Sédar Senghor, Nation et voie africaine du socialisme, Paris, Le Seuil, 1971, p. 262-263.

[30]
François Zuccarelli, Un parti politique africain. L’Union progressiste sénégalaise, Paris, Librairie générale de droit et de jurisprudence, 1970, p. 295-310.

[31]
Abdoulaye Ly, Les regroupements politiques au Sénégal, 1956-1970, Dakar, CODESRIA/Paris, Karthala, 1992 ; Abdoulaye Bathily, Mai 1968 à Dakar ou la révolte universitaire et la démocratie, Paris, Chaka, 1992.

[32]
Babacar Buuba Diop, « Les syndicats, l’État et les partis politiques », dans Momar Coumba Diop (dir.), Sénégal : trajectoires d'un État, Dakar, CODESRIA/Paris, Karthala, 1992, p. 485.

[33]
Momar Coumba Diop, Mamadou Diouf, Le Sénégal sous Abdou Diouf. État et société, Paris, Karthala, 1990, p. 223-250.

[34]
G. Martens, « Le syndicalisme en Afrique occidentale d’expression française : de 1945 à 1960 », Le mois en Afrique, 178-179, 1980, p. 91.

[35]
André Tollet (propos recueillis par Claude Lecomte), Ma traversée du siècle. Mémoires d’un syndicaliste révolutionnaire, Montreuil, VO Éditions, 2002, p. 81-92.

[36]
A.-C. Wagner, « La coopération syndicale franco-africaine face aux ambiguïtés de “l’internationalisme des travailleurs” », dans Yann Lebeau, Boubacar Niane, Anne Piriou, Monique de Saint-Martin (dir.), État et acteurs émergents en Afrique. Démocratie, incivilité, transnationalisation, Paris, Karthala/Ibadan, IFRA, 2003, p. 217.

[37]
René Duhamel, Aux quatre coins du monde, Paris, Les Éditions sociales, 1981, p. 126.

[38]
« Mali : Le 3e Congrès des syndicats de l’UNTM », Le Peuple, 943, 16-31 mai 1974, p. 27-29 ; Gilbert Julis, Seydou Diallo, « Communiqué commun entre l’Union nationale des travailleurs du Mali (UNTM) et la Confédération générale du travail (CGT) », Le Peuple, 987, 1-15 avril 1976, p. 26.

[39]
Gérard Esperet, « Le syndicalisme en Afrique noire », Droit social, mars 1958, p. 149-157 ; Lambert Bovy, « Aspects historiques et idéologiques du mouvement syndical en Afrique d’expression française », Recueil Penant, 702, 1964, p. 392 ; G. Martens, « Le syndicalisme en Afrique occidentale d’expression française : de 1945 à 1960 », Le mois en Afrique, 178-179, 1980, p. 81.

[40]
G. Esperet, « Problèmes posés par l’immigration des travailleurs africains en France », Journal officiel, 24 juillet 1964, p. 546-566.

[41]
Paulin Joachim, « Avec dix-sept de ses camarades, Ange Quenum, l’un des dirigeants de la classe ouvrière revient d’un stage en France plein d’idées et de résolutions », Bingo. Le mensuel du monde noir, 97, février 1961, p. 41.

[42]
« Lettre de Michel Tina et d’Evina Enam Gabriel à Yves Arcadias, 29 janvier 1976 » (archives CFDT, 8H1952).

[43]
Voir notamment « Lettre de P.C. Assoukna à Yves Arcadias, 29 décembre 1971 » (archives CFDT, 8H1952) ; « Lettre de M. Modibo Diarra et de M. Youssouf Ganaba au secrétaire général de l’Organisation internationale du travail (OIT), 22 mars 1988 » (archives CGT).

[44]
Comité international de défense des prisonniers politiques au Mali, « Prisonniers politiques au Mali. Aggravation des conditions de détention », s. d. (archives CFDT, 8H1961) ; « Lettre de Nyeck Minka Gabriel au secrétaire de la CFDT, 22 juillet 1982 » (archives CFDT, 8H1952).

[45]
« Lettre d’Aude Raïga, secrétaire confédérale de la CFDT à M. Luc Oka, 23 janvier 1979 » (archives CFDT, 8H1952).

[46]
Denis Bonvalot, « La politique et l’activité internationales de la CGT », dans Guillaume Devin (dir.), Syndicalisme. Dimensions internationales, La Garenne-Colombes, Éditions européennes Erasme, 1990, p. 381-404.

[47]
A.-C. Wagner, « La coopération syndicale franco-africaine face aux ambiguïtés de “l’internationalisme des travailleurs” », op. cit., p. 217-218.

[48]
« Lettre du Comité de défense des libertés démocratiques au Mali (CDLDM) à Monsieur Gatignon, secrétariat de l’Association française d’amitié et de solidarité avec les peuples d’Afrique (AFASPA), 24 juillet 1974 » (archives de Seine-Saint-Denis, Fonds AFASPA, 67J110).

[49]
À titre d’exemple, des délégués de la CFDT se rendirent au Sénégal en 1982 pour un séminaire sur les travailleurs migrants. Voir « Séminaire syndical international sur les travailleurs migrants du 15 au 17 novembre 1982, motion de remerciement, Dakar, 17 novembre 1982 » (archives CFDT, 8H1701). En 1976, des représentants de la CGT avaient été envoyés à Bamako pour un colloque syndical sur les travailleurs migrants. Voir « Colloque syndical interafricain sur les travailleurs migrants », Le Peuple, 998, 1-15 octobre 1976, p. 25-27.

[50]
G. Devin, « Présentation », dans G. Devin (dir.), Syndicalisme. Dimensions internationales, op. cit., p. 14.

[51]
Gus Massiah, « Une histoire opiniâtre », Vacarme, juin 2001, p. 34-38.

[52]
« Procès verbal de l’AGTSF, 13 novembre 1975 » (Centre des archives contemporaines (ci-après CAC), 19870799, art. 24).

[53]
« Note sur la délégation confédérale CFDT en Afrique du 15 février au 4 mars 1975 » (archives CFDT, 8H1948).

[54]
« Lettre de Madia Diop, secrétaire général de la CNTS à M. Benlezar, secrétaire confédéral de la CFDT, 5 octobre 1982 » (archives CFDT, 8H1701).

[55]
« Courrier de l’ambassadeur de France au Mali au ministre des Affaires étrangères, 12 juillet 1977 » (CAC, 19870799, art. 24).

[56]
Ibid..

[57]
Colloque CFDT, « Comité intersyndical sur les travailleurs migrants, Dakar, 15-17 novembre 1982. Exposé présenté par Boissé Traoré, secrétaire aux relations extérieures de l’UNTM », p. 4 (archives CFDT, 8H1701).

[58]
Union nationale des travailleurs du Mali, « Rapport moral et d’activités du Conseil central, 8e congrès ordinaire du 15 au 18 décembre 1992 » (archives CGT).

[59]
« Note du ministère de l’Intérieur, juillet 1977 » (CAC, versement 19870799, art. 24).

[60]
À la fin des années 1980, la FETAF réunissait, entre autres, l’Association des travailleurs maliens en France (ATMF) et l’UTMF, le Regroupement des travailleurs sénégalais en France (RETSEF) et l’Association des travailleurs camerounais en France. FETAF, « Communiqué, 15 avril 1989 » (archives CFDT, 8H1702).

[61]
CFDT (secrétariat national aux travailleurs immigrés), « Compte rendu de la rencontre du 8 novembre 1984 avec le président de la FETAF », s. d. (archives CFDT, 8H1702). Sur la création de l’OUSA, voir G. Martens, « Coopération syndicale en Afrique : mythe ou réalité », dans G. Devin (dir.), Syndicalisme. Dimensions internationales, op. cit., p. 185-211.

[62]
René Mouriaux, Catherine Wihtol de Wenden, « Syndicalisme français et islam », Revue française de science politique, 37 (6), 1987, p. 801.

[63]
Sur les positions de la CFDT et de la CGT, voir respectivement Léon Gani, Syndicats et travailleurs immigrés, Paris, Éditions sociales, 1972, p. 227, et René Lomet, « Préface », dans CGT, Questions de l’immigration et syndicat, Paris, CGT, 1981, p. 3.

[64]
R. Gallissot « Du XIXe au XXe : la formation migratoire des classes ouvrières et la nationalisation du mouvement ouvrier », dans René Gallissot, Nadir Boumaza, Ghislaine Clément, Ces migrants qui font le prolétariat, Paris, Méridiens Klincksieck, 1994, p. 68.

[65]
« Accord commun CGT-Amicale des Algériens en Europe », Le Peuple, 936, 1-15 mars 1974, p. 28.

[66]
G. Noiriel (avec la collaboration de Benaceur Azzaoui), Vivre et lutter à Longwy, Paris, Maspero, 1980, p. 200-201.


(à suivre)
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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:41

(suite)

Citation :
30
Les « réunions des nationalités africaines » ou les « groupes de langues » respectivement mis en place par la CFDT et la CGT ont contribué à une mise en altérité de l’immigration. Ces entités collectives appliquées aux migrations subsahariennes par les centrales françaises ne tiraient leur dénomination flottante que du renvoi routinier à d’autres courants migratoires dont l’importance numérique et l’histoire linguistique permettaient de fonder l’exercice de catégorisation sur le critère d’une nationalité commune et d’une langue partagée. Le principe d’unification tendant à regrouper par défaut les migrations subsahariennes en un seul et même agrégat montre ses limites opératoires. L’identité « réelle » est loin de correspondre à l’identité « attribuée ». La réunion des « nationalités africaines » organisée en mai 1971 par la CFDT à Rouen en présence d’un responsable de la CNTS témoigne des obstacles rencontrés par les ouvriers subsahariens pour construire une identité collective ouvrière en France

31
La pluralité des appartenances politiques des migrants a également contrarié l’agencement d’un consensus sur les modes d’action et de protestation. À la Régie Renault, dont la population étrangère en 1973 était constituée par près de 13,3 % de travailleurs subsahariens (2 845 personnes) contre 30 % de Marocains (6 416) et 22,6 % d’Algériens (4 836)

32
Le caractère incertain de ce travail de regroupement n’est pas le seul élément qui fonde, d’après Laure Pitti, l’« extériorité organisationnelle et revendicative »

33
À la CGT, la prise en charge des migrations africaines était assurée conjointement en 1976 par Marius Apostolo et Bassirou Diarra

34
Apparemment, la CFDT ne comptait pas de militants africains dans ses instances représentatives. L’analyse des pratiques syndicales à l’échelle locale permet de mieux affiner les modes opératoires de cette relégation. Lors de la réunion des « nationalités africaines » de mai 1971, les ouvriers subsahariens dénoncèrent les dérives électoralistes de délégués qui « profit [ai] ent de l’ignorance de certains immigrés pour les inscrire sur leurs listes afin que ces derniers leur apportent des voix lors des élections en sachant pertinemment qu’ils ne passer [aient] pas ». L’un de ces ouvriers a souligné : « Malgré l’aide incessante que nous attendons de nos camarades français, ceux-ci semblent ne pas [nous] entendre. Certains d’entre eux négligent totalement leurs collègues immigrés. Pourtant, à chaque fois qu’on est amené à faire une action, on souhaite et on réclame leur présence (…). On ne doit pas seulement penser aux immigrés au moment des élections professionnelles, mais ceux-ci doivent être considérés comme des hommes à part entière dans la vie, en particulier dans la vie syndicale et à tous les échelons »

35
Cette constatation peut en partie s’expliquer par le fragile engagement des migrants subsahariens dans les organisations ouvrières

36
S ’inscrivant dans le prolongement des remarques adressées aux tenants du paradigme transnationaliste, cette analyse témoigne de l’importance d’une démarche consistant à restituer l’histoire des organisations porteuses de causes internationales et à évaluer les logiques nationales qui influent au fil du temps sur leurs mobilisations, leurs représentations et leurs revendications. Les doctrines développées autour de l’internationalisme occultent le fait que les activités des mouvements ouvriers relèvent de contextes nationaux spécifiques. Après la décolonisation, la répartition internationale du travail syndical opérée par les centrales africaines et françaises sur la question de l’immigration résulte, d’une part, de l’instrumentalisation des centrales africaines par les partis uniques pour lesquels la formation politique de la population migrante devait s’ajuster aux mobilisations partisanes de leur pays d’origine, d’autre part, de la position des centrales françaises qui ont privilégié les relations de coopération avec leurs homologues africaines ou de médiation avec les pouvoirs publics français plutôt que des actions collectives en faveur des libertés syndicales en Afrique ou en direction des travailleurs africains en France. Cette répartition du travail manifeste les tensions entre « pratiques de mobilisation » et « pratiques de relation institutionnelle »

37
Les tensions xénophobes qui ont miné depuis ses origines l’internationalisme ouvrier se sont exprimées avec une acuité particulière par l’essor ces dernières décennies d’une racialisation des rapports sociaux dans le monde du travail. Cette tendance traduit la déstructuration d’un groupe ouvrier que les syndicats étaient parvenus jusqu’alors à plus ou moins unifier et qui est aujourd’hui traversé par de profonds clivages entre des ouvriers français « blancs », déclassés ou menacés de déclassement, et des ouvriers étrangers ou « “visibilisés” comme étrangers »

Notes

[67]
CFDT (secrétariat national aux travailleurs immigrés), « Plan de travail du secrétariat immigrés, juillet 1985 » (archives CFDT, 8H1693).

[68]
Archives CFDT, 8H1722.

[69]
Sur ce thème, voir le témoignage de Diadié Soumaré, « L’implication des migrants dans leur société », La revue de la CFDT, 49, 2002, p. 23-24.

[70]
Patrick Weil, La France et ses étrangers. L’aventure d’une politique de l’immigration de 1938 à nos jours, Paris, Gallimard, 2004 (1ère édition 1991), p. 141-143.

[71]
J. Siméant, La cause des sans-papiers, Paris, Presses de Sciences Po, 1998, p. 94-97.

[72]
Choukri Hmed, « Loger les étrangers “isolés” en France. Sociohistoire d’une institution d’État : la Sonacotra (1956-2006) », thèse de doctorat en science politique sous la direction de Michel Offerlé, Université de Paris I, 2006.

[73]
Cécile Péchu, Droit au logement, genèse et sociologie d'une mobilisation, Paris, Dalloz, 2006, p. 215-217.

[74]
Paulette Calame, Pierre Calame, Les travailleurs étrangers en France, Paris, Éditions ouvrières, 1972, p. 85 ; Juliette Minces, Les travailleurs étrangers en France, Paris, Le Seuil, 1973, p. 330 ; Maryse Tripier, « Concurrence et différence : les problèmes posés au syndicalisme ouvrier par les travailleurs immigrés », Sociologie du travail, 14 (2), 1972, p. 343-344.

[75]
Edna Bonacich, « A Theory of Ethnic Antagonism : The Split Labor Market », American Sociological Review, 37 (5), 1972, p. 550-553.

[76]
Michael Piore, Birds of Passage : Migrant Labor and Industrial Societies, Cambridge, Cambridge University Press, 1980, p. 52-59 ; Charles Sabel, Work and Politics. The Division of Labor in Industry, Cambridge, Cambridge University Press, 1982, p. 103-104.

[77]
Centre d'études anti-impérialistes, Les immigrés. Contribution à l'histoire politique de l'immigration en France, Paris, Stock, 1975, p. 206.

[78]
Souleymane Diarra, « Les travailleurs africains noirs en France », Bulletin de l’IFAN, série B, XXX (3), 1968, p. 961-963 ; Alain Dubresson, « Les travailleurs soninké et toucouleur dans l’Ouest parisien », Cahiers ORSTOM, 12 (2), 1975, p. 196.

[79]
A. Dubresson, « Les travailleurs soninké et toucouleur dans l’Ouest parisien », art. cité, p. 196-200.

[80]
« Étude socioéconomique d’un groupe de travailleurs africains vivant dans un foyer de la région parisienne », s. d., p. 29-30 (archives du Centre d’études africaines de l’EHESS).

[81]
« Déblocage des carrières de syndiqués CGT. L’accord Peugeot-Sochaux du 11 septembre 1998 », Revue pratique de droit social, 642, octobre 1998, p. 333-334.

[82]
« Les étrangers peuvent-ils être représentants du personnel ? », Hommes et Migrations – Documents, 793, septembre 1970, p. 16.

[83]
Pierre Dubois, Les ouvriers divisés, Paris, Presses de Sciences Po, 1981, p. 99.

[84]
Sur la liste des candidats au 1er Collège, il apparaît clairement que le nom de Dioni Preira fut rayé et remplacé par celui de Edmond Hammadi. Syndicat des travailleurs de la Régie Renault, « Élections des délégués du personnel, 1966 » (archives CGT Renault-Boulogne-Billancourt).

[85]
« Lettres du service du personnel de Christofle à Bassirou Diarra, 6 février 1976 et 28 avril 1976 » (archives CGT).

[86]
Lettre de Kaba Diakité au ministre du Travail, 10 avril 1977 (archives de la CGT).

[87]
Tribunal de grande instance de Bobigny, Assignation en référé à la requête de la SA Christofle, 7 avril 1977 (archives CGT).

[88]
Voir notamment, « Boubacar Bathily reçoit sa lettre de licenciement de Renault à la prison de Fresnes ! », L’Humanité, 22 juillet 1969 ; « La CGT proteste contre l’arrestation et le licenciement de travailleurs africains », Le Monde, 23 juillet 1969.

[89]
Lettre de Pierre Kaldor au juge d’instruction du Tribunal de grande instance de Paris, 15 juillet 1969 (archives CGT).

[90]
« La fin des malheurs d’un travailleur étranger », Le Monde, 30 juillet 1969.

[91]
Danièle Lochak, « Observations sur un infra-droit », Droit social, 5, mai 1976, p. 43-49.

[92]
Le maintien de ces pratiques a été souligné par des travaux récents. Voir Philippe Bataille, Le racisme au travail, Paris, La Découverte, 1997 ; Stéphane Beaud, Michel Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Paris, Fayard, 2004 (1999), p. 373-416.

[93]
Secrétariat national des travailleurs immigrés, « Compte rendu de la réunion de la commission nationale des travailleurs immigrés, 19 février 1972 » (archives CFDT, 8H1747).

[94]
« Courrier de Marius Apostolo aux Unions départementales, 6 novembre 1976 » (archives CGT-Montreuil).

[95]
Tableau récapitulatif de l’enquête entamée en novembre 1976 (archives CGT-Montreuil).

[96]
Secrétariat national des travailleurs immigrés, « Note sur les candidatures immigrées dans les listes CFDT aux élections de la Sécurité sociale, 19 octobre 1983 » (archives CFDT, 8H1695).

[97]
G. Noiriel, Longwy. Immigrés et prolétaires (1880-1980), Paris, PUF, 1984.

[98]
Renaud Sainsaulieu, Ahsène Zehraoui (dir.), Ouvriers spécialisés à Billancourt. Les derniers témoins, Paris, L’Harmattan, 1995.

[99]
Gabrielle Varro, Anne-Sophie Perriaux, « Le sens d’une catégorisation : les OS immigrés », Langage et société, 58, 1991, p. 5-36 ; Laure Pitti, « Grèves ouvrières versus luttes de l'immigration : une controverse entre historiens », Ethnologie française, 31 (3), 2001, p. 465-476.

[100]
CFDT (secrétariat national des travailleurs immigrés), « Des syndicalistes immigrés CFDT s’expriment. Compte rendu des réunions par nationalités – Algériens – Portugais – Africains – Espagnols – tenues d’avril à mai 1971 », s. d. (archives CFDT, 8H1741).

[101]
Régie nationale des usines Renault, « Information sur les travailleurs étrangers à la Régie nationale des usines Renault, juillet 1974 », p. 16 (archives Michel Certano).

[102]
Entretien avec M.P., Boulogne, 2003.

[103]
Union des syndicats des travailleurs de la métallurgie de la Région parisienne, « Compte rendu de la rencontre du 21 juillet 1970 sur l’alphabétisation », p. 2 (archives CGT de la métallurgie).

[104]
L. Pitti, « Ouvriers algériens à Renault-Billancourt, de la guerre d'Algérie aux grèves d'OS des années 1970. Contribution à l'histoire sociale et politique des ouvriers étrangers en France », thèse d’histoire sous la direction de R. Gallissot, Université de Paris VIII, 2002, p. 463.

[105]
« Note sur les méthodes de travail et la répartition des tâches du secrétariat national de la MOI, 10 septembre 1976 » (archives CGT).

[106]
Commission confédérale de la MOI 1976-1977, 25 mars 1977 (archives CGT). Pour un récit autobiographique, voir Marius Apostolo, Traces de luttes 1924-2007. Mon engagement entre utopie et réalité, Paris, Éditions Autrement, 2008, p. 163-172.

[107]
« Projet de plan de travail, 1978 » (archives CGT).

[108]
Employé par L’Humanité, il est en 1990 retenu en détention par les autorités maliennes avant d’être libéré et de regagner la France. « Pour la libération de Bassirou Diarra », L’Humanité, 14 juillet 1990 ; « Bassirou Diarra de retour », L’Humanité, 2 août 1990.

[109]
Commission confédérale de la MOI 1976-1977, 15 juin 1978 (archives CGT).

[110]
« Rencontre », La voix de l’UTMF, 2, juillet-août 1986, p. 3.

[111]
CFDT (secrétariat national des travailleurs immigrés), « Des syndicalistes immigrés CFDT s’expriment. Compte rendu des réunions par nationalités – Algériens – Portugais – Africains – Espagnols – tenues d’avril à mai 1971 », s. d. (archives CFDT, 8H1741)

[112]
« Note manuscrite sur la session “Responsables immigrés” du 16 au 20 janvier 1984 à Bierville », s. d. (archives CFDT, 8H1703).

[113]
Jacques Barou, Travailleurs africains en France. Rôle des cultures d'origine, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble/Paris, Publications orientalistes de France, 1978, p. 146-147 ; Mahamet Timera, Les Soninké en France. D'une histoire à l'autre, Paris, Karthala, 1996, p. 225-226.

[114]
Serge Paugam, Le salarié de la précarité. Les nouvelles formes de l’intégration professionnelle, Paris, PUF, 2000, p. 271.

[115]
Ghislaine Clément, « La force de travail immigrée et les transformations de la classe ouvrière depuis 1968 », dans R. Gallissot, N. Boumaza, G. Clément, Ces migrants qui font le prolétariat, op. cit., p. 138-139.

[116]
Sophie Béroud, « Syndicalisme », dans Olivier Fillieule, Lilian Mathieu, Cécile Péchu (dir.), Dictionnaire des mouvements sociaux, Paris, Presses de Sciences Po, 2009, p. 544-545.

[117]
C. Péchu, Droit au logement, genèse et sociologie d'une mobilisation, op. cit., p. 215-217.

[118]
S. Beaud, M. Pialoux, « Racisme ouvrier ou mépris de classe ? Retour sur une enquête de terrain », dans Didier Fassin, Éric Fassin (dir.), De la question sociale à la question raciale ? Représenter la société française, Paris, La Découverte, 2006, p. 72-89.

[119]
L. Pitti, « Ouvriers algériens à Renault-Billancourt, de la guerre d'Algérie aux grèves d'OS des années 1970. Contribution à l'histoire sociale et politique des ouvriers étrangers en France », cité ; S. Beaud, M. Pialoux, Retour sur la condition ouvrière. Enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, op. cit..

[120]
Joan Stavo-Debauge, La double invisibilité. À propos de l’absence d’un objet sociologique et de l’atonie d’un sujet politique. Réflexions sur la situation des noirs dans les sciences sociales et dans la France contemporaine, Paris, Cercle d’action pour la promotion de la diversité en France (CAPDIV), 2005.


voir aussi Grèves ouvrières versus luttes de l’immigration : une controverse entre historiens Laure Pitti Université Paris 8 Institut Maghreb-Europe 2, rue de la Liberté 93500 Saint-Denis 2001



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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:42

.
Impact of Immigration on the Populations of the Developed World and their Ethnic Composition David Coleman Global Tends 2030 2012 ?

[Population Aging to 2030, Day 5, Essay 1 of 2]

International migration is now the dominant driver of population increase in most Western European countries and in the English-speaking world, exceeding natural increase considerably and in some cases approaching the annual total addition to population from births. If current trends persist those populations will become “super diverse” with today’s ‘majority’ population no longer numerically dominant.

Citation :

Figure 1. Rate of natural change and rate of net migration, selected European countries, 2010

Birth rates in developed countries are relatively low, equivalent to a family size (total fertility) of no more than two and much lower in some Southern and Eastern European countries. Population change is thus driven primarily by international migration, not natural change (the difference between the number of births and deaths). In some NW European countries population growth has been raised to levels not seen since the early 1970s (as in the US Australia and New Zealand). Rates of natural increase in European countries are nowhere over 0.4 per thousand; many are negative. Net immigration, however, approached 9 per thousand in some in 2010 (Figure 1).


Table 1. Comparison between natural increase and net migration in selected European countries

In some countries (Table 1) the annual contribution of migrants to population growth (net of emigration) has been almost as great as the annual number of births (Switzerland, Italy), including births to immigrants. But migration can swing from one extreme to another in times of economic crisis.

The cumulative effects of immigration since the 1960s have been to raise the proportion of immigrants in national populations from (usually) small single figures to around 10% or more (Table 2). The number of immigrants is often substantially greater than the number of foreigners in any given year. Some countries turn foreigners into citizens almost as fast as they arrive in (e.g. France and the Netherlands) through rapid naturalisation.


Table 2. Number of foreign citizens and immigrants in selected European countries.

Distinctive cultural patterns and needs, residential segregation and socio-economic and other forms of disadvantage have persisted among many immigrant populations. Accordingly, some countries estimate populations of foreign origin beyond the ‘first (immigrant)’ generation. Countries of the English – speaking world ask individuals to specify their ‘ethnic origin’ or ‘ancestry’ in census or survey questions. In continental European countries with population registers, parallel estimates are made through registration data on nationality and birthplace of individuals and of their parents. In the former, the ethnic ascriptions extend potentially over an unlimited number of generations. In the latter, the ‘third generation’ is assumed to have become ‘native’ (i.e. ‘Danish’, ‘Dutch’, etc.) and casino online disappears from statistical view. According to these estimates the population online pokies of ‘foreign origin’ or ‘foreign background’ had increased to about 20% of the national total by 2010.

In the US, the non-European racial diversity represented by the US black population was is not of recent immigrant origin. Usually the major national origin components – Moroccans, Turks, Somalis, etc. are projected separately, and broadly grouped into ‘Western’ or ‘High Human Development Index (HDI)’ (people mostly of European origin) or non-Western (people of non-European origin) from countries of middle or low HDI.

Figure 2 shows an approximately linear increase of the minority groups to between 20% and over 30% of the national population by the end of the projection period (usually 2050 or 2060). The level of net migration is usually assumed to remain constant, given the difficulty of predicting migration. Those for Norway and The Netherlands are exceptions. In the UK, the favoured variant projection by Rees and his colleagues assumes that dgfev online casino return migration will increase pro rata with growing minority numbers, leading to markedly slower projected growth of the minority populations compared with the highest variant from this author. Later projections for Denmark and The Netherlands in the last decade indicate more modest minority growth than earlier ones, following reductions in immigration partly following restrictive policy initiatives.


Figure 2. Projection of immigrant population by region

The continuation of these trends online casino in low-fertility countries would eventually lead to the numerical eclipse of the former majority population, assuming that the defined groups remain discrete. The latest US projections assume that the US will become the first industrial country to have a ‘majority minority’ population in about 2043, although there the black population Whereas the opposition to Neptune suggests attraction to illicit drugs, it also heralds artistic talents, which are efficient because they are indefinable or even magnetic (Taurus- scorpio love horoscope axis). is not, for the most part, of recent immigrant origin. Excitable and unscientific projections apart, few projections of European populations have extended far enough into the future to reach a similar outcome. One projection for the UK (assuming the continuation of recent migration and fertility levels) indicates that all ethnic minority populations together would exceed the number of ‘White British’ at around 2070.

A comprehensive analysis made on a common methodology for all the EU countries was published by Eurostat in 2010, on four different scenarios. The most conservative of these estimated that 26.5% of the EU population would be of ‘foreign background’ by 2061, the highest model being 34.6%. Among larger countries, the lowest estimate overall was for Bulgaria (7%); the highest for Belgium, Germany, Spain and Austria, all around 50%.

However, 60 years is a long time in demography and these projections can only illustrate the consequences of specified assumptions. Migration can, and does, go down as well as up- notably in Germany, The Netherlands and Spain in the last few years, and recently from Mexico into the United States. Populations of mixed origins are increasing fast and will have a profound effect on the social scene and on concepts of ethic identity and categorisation.

But none of this is graven in stone. Most depends on migration rates. While their high level may seem inexorable, international migration is the most volatile of demographic components, subject to multiple economic and political uncertainties, and at least in theory subject to policy control. The magnitude of the challenges presented by these trends is very great – to society, national identity, domestic and foreign policy.

David Coleman is Professor of Demography in the Department of Social Policy and Intervention at Oxford University.

References Cited.

Caldwell, C. (2009). Reflections on the Revolution in Europe. Immigration, Islam and the West. London, Allen Lane.

Coleman, D. A. (2006). “Immigration and ethnic change in low-fertility countries: a third demographic transition.” Population and Development Review 32(3): 401 – 446.

Coleman, D. A. (2009). “Divergent patterns in the ethnic transformation of societies.” Population and Development Review 35(3): 449 – 478.

Coleman, D. A. (2010). “Projections of the Ethnic Minority Populations of the UK, 2006 – 2056.”Population and Development Review 36(3): 441 – 486.

Lanzieri, G. (2011). Fewer, older and multicultural? Projections of the EU populations by foreign/national background Luxemburg, Eurostat. http://epp.eurostat.ec.europa.eu/cache/ITY_OFFPUB/KS-RA-11-019/EN/KS-RA-11-019-EN.PDF

Steinmann, G. and M. Jaeger (2000). “Immigration and Integration: Non-linear Dynamics of Minorities.”Journal of Mathematical Population Studies 9(1): 65 – 82.

United Nations (2000). Replacement Migration: Is it a Solution to Declining and Ageing Populations?New York, United Nations.

Wohland, Pia , Phil Rees, Paul Norman, Peter Boden and Martyna Jasinska (2010) Ethnic population projections for the UK and local areas, 2001-2051. Working Paper 10/02, School of Geography, University of Leeds. http://www.geog.leeds.ac.uk/research/wpapers


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:44


Quarante ans d’immigration dans les médias en France et aux Etats-Unis
7 septembre 2015 via Bellaciao, source non indiquée (voir recherche)


Des représentations qui fluctuent au gré du calendrier politique

Emouvant quand il meurt dans un naufrage, inquiétant lorsqu’il perturbe l’ordre public, l’étranger dope toujours l’Audimat. En France comme aux Etats-Unis, le traitement de l’immigration se focalise de plus en plus sur les questions humanitaires et de sécurité, en épousant en général les exigences du calendrier politique.


Rodney Benson a écrit:
« On a tendance à ne parler des immigrés que sous l’angle du fait divers ou du misérabilisme, à ne les voir que comme des agresseurs ou des victimes (1) », observait en 1988 Robert Solé, journaliste au Monde. Vingt-sept ans plus tard, la remarque n’a rien perdu de sa pertinence. Et sa validité dépasse largement les frontières françaises.

L’immigration occupe une place de plus en plus centrale dans le débat politique ; elle est une question sociale majeure. Selon le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR), trois mille quatre cents migrants ont péri en tentant de traverser la mer Méditerranée pour rejoindre l’Europe en 2014. En France, où la part des étrangers ne dépasse pas 6 % de la population totale, le Front national (FN) joue sur la peur de l’invasion pour gagner du terrain dans les scrutins locaux ou nationaux. Aux Etats-Unis, plus de soixante mille enfants non accompagnés ont été arrêtés à la frontière avec le Mexique en 2014 alors qu’ils fuyaient la violence des gangs d’Amérique centrale ou projetaient de tenter leur chance au Nord. La principale réponse du président Barack Obama a été de renforcer les contrôles frontaliers, preuve supplémentaire que son désaccord avec les républicains sur ce dossier n’est pas si profond. Commentant sa décision, les médias se sont concentrés sur les souffrances humaines et sur la répression policière, sans véritablement s’interroger sur les causes de l’immigration. Or ce phénomène nécessite plus que jamais un large débat public, susceptible de déboucher sur une politique adaptée. Il importe donc de savoir quels sont les angles morts dans la façon dont on le traite. Pour cela, nous avons mené une analyse systématique de vingt-deux des principaux médias français et américains, en tentant de distinguer les divers angles d’approche (lire « Plusieurs approches »).

Les débats sur le sujet ont beaucoup évolué au cours des quarante dernières années. Au début de la décennie 1970, aux Etats-Unis, les syndicats et le pouvoir républicain font cause commune contre l’immigration illégale. L’ancien marine Leonard Chapman, nommé par le président Richard Nixon à la tête du service américain de l’immigration et de la naturalisation (aujourd’hui intégré au ministère de la sécurité intérieure), s’inquiète des risques d’« invasion ».

L’American Federation of Labor - Congress of Industrial Organizations (AFL-CIO), la principale confédération syndicale, juge alors que la main-d’œuvre mexicaine menace les salaires et les conditions de travail des Américains. César Chávez, le légendaire syndicaliste californien, met en place des barrages pour empêcher que des travailleurs agricoles venus de l’autre côté de la frontière ne brisent les grèves. Le Los Angeles Times du 3 juillet 1975 proclame en « une » : « Selon des responsables américains, les employeurs préfèrent une main-d’œuvre qu’ils peuvent exploiter et payer une misère. »

Au cours des décennies qui ont suivi, les pressions économiques sur les travailleurs américains se sont fortement accrues. Pourtant, l’idée que les immigrés accaparent les emplois des nationaux et tirent les salaires vers le bas n’a cessé de perdre du terrain. En 1974-1975, elle apparaissait dans 47 % des informations sur l’immigration, tous supports confondus ; pour la période 2002-2006, le niveau est tombé à tout juste 8 % (2). L’économiste et chroniqueur au New York Times Paul Krugman est désormais l’un des rares analystes à prendre en compte cet aspect (3).

Cette évolution traduit la reconfiguration que connaît l’échiquier politique américain entre les années 1970 et le milieu des années 1980. Désireux de gonfler leurs rangs, nombre de syndicats sont alors amenés à repenser leur opposition à l’immigration clandestine. Ils sont encouragés dans cette voie par des organisations qui naissent à la fin des années 1960 et s’affirment pendant ces deux décennies : le National Council of La Raza ou le Mexican American Legal Defense and Education Fund (Maldef), par exemple. Ces groupes dénoncent les multiples discriminations que subissent les Latinos et les Asiatiques installés aux Etats-Unis. Nécessaire, cette action a eu pour conséquence de minorer, dans les médias, le discours sur les causes économiques de l’immigration et sur les conséquences des bas salaires des étrangers, au profit de sujets sur la xénophobie.

En France, ces thèmes émergent dès les années 1970, avant de gagner du terrain au début de la décennie qui suit : le racisme contre les travailleurs étrangers figurait en 1973 dans 46 % des reportages — contre 25 % pour la période 2002-2006. Cette forte présence s’accompagne d’une large place accordée à la question de la diversité culturelle. Celle-ci figure dans la moitié des articles parus dans Libération en 1983. « En France, il va falloir apprendre à vivre dans une société pluriculturelle », affirmait un éditorial du quotidien (4). Puis, à la suite de la percée du FN lors des élections municipales de Dreux, en 1983, et en réponse à l’offensive anti-immigrés lancée par la presse de droite, les journaux proches du Parti socialiste changent leur fusil d’épaule et relèguent la question de la diversité culturelle derrière celle de l’« intégration » des nouveaux venus à la « communauté nationale ». « Nous avions besoin de créer une base solide pour contrer le Front national et montrer que la défense des immigrés faisait partie de la tradition républicaine française, justifie Laurent Joffrin, alors rédacteur en chef de Libération. Nous en avons conclu que la problématique de l’“égalité des droits” était plus porteuse que le discours sur le “droit à la différence” (5). »

Les effets de ce tournant furent immédiats et continuent de se faire sentir vingt-cinq ans plus tard : entre 2002 et 2006, dans tous les médias français, la thématique de l’« intégration » supplante celle de la « diversité culturelle » (20 % contre 8 %) ; dans les journaux, la « cohésion nationale » apparaît dans 42 % des articles. Aux Etats-Unis, ce taux est trois fois moindre : dans un pays façonné par une économie de marché toujours plus fragmentée, la question de la « cohésion nationale » parle peu aux dirigeants politiques et à une partie de leurs électeurs. La gauche démocrate se montre très sensible aux revendications communautaires, tandis que la droite républicaine se trouve tiraillée entre ses soutiens financiers (de nombreuses entreprises sont favorables à une immigration libre) et ses électeurs, souvent hostiles aux immigrés. Les dirigeants politiques préfèrent donc formuler le problème en d’autres termes.

En France, en revanche, l’existence d’un Etat-providence relativement fort permet à la notion de communauté nationale de conserver du sens. A mesure que la protection sociale s’affaiblit, les médias semblent ensuite vouloir brandir la cohésion culturelle pour combler le vide. Au début des années 1980, ce thème était surtout défendu par le FN et par des journaux comme Le Figaro et Le Figaro Magazine. Mais, dans la masse des sujets sur l’immigration, il était minoritaire. Puis les principaux partis de gouvernement se sont convertis à ce discours, reléguant au second plan celui du racisme et des discriminations. La montée du FN ne s’est pas interrompue, et les immigrés et leurs descendants, en particulier noirs et arabes, continuent de subir des discriminations, même si les journalistes en parlent moins qu’il y a trente ans.

Délaissant les questions de l’économie et du racisme, les médias américains et français se focalisent de plus en plus sur le thème de l’ordre public et de la sécurité d’une part (au cours de la décennie 2000, 62 % des reportages aux Etats-Unis et 45 % en France) et sur l’aspect « humanitaire » d’autre part (pour la même période, 64 % aux Etats-Unis et 73 % en France). Spectaculaires, simples et très visuels, ces deux cadrages présentent l’avantage de s’accorder avec le discours des associations et des organismes d’Etat hostiles ou favorables aux immigrés. Ils satisfont une double exigence commerciale et politique.

Vilipender l’immigration clandestine constitue, pour un journal ou une chaîne de télévision, une formule commerciale gagnante, car, comme l’écrit le sociologue Todd Gitlin, « l’archétype de l’histoire médiatique est une histoire de crime (6) ». Le thème de l’ordre public se passe d’explications et peut se traiter à coups d’images-chocs : émeutes, police, postes-frontières, armes, courses-poursuites et arrestations. Mais il existe aussi une autre explication à la récurrence de cet angle. Les journalistes français et, plus encore, américains recueillent souvent leurs informations auprès de sources officielles : ministères, mairies, administrations, police, etc. Leurs préoccupations tendent donc à s’aligner sur celles des représentants de l’Etat et des dirigeants politiques. Et comme les gouvernements envisagent souvent l’immigration en termes de menace pour l’ordre public, les journalistes se trouvent incités à faire de même. On peut ainsi noter d’importantes variations en fonction de l’actualité politique : en 2002, dans le sillage des attentats du 11-Septembre, tandis que démocrates et républicains n’avaient que le mot « sécurité » à la bouche, l’angle de l’ordre public apparaissait dans 64 % des sujets ; en 2004, cette proportion était retombée à 53 % (soit à peu près le même chiffre qu’en 1994), avant de remonter à 62 % en 2005, au moment du vote de la loi HR 4437 qui criminalisait les clandestins.

En France, la thématique de l’ordre public émerge au début des années 1980, en lien avec le discours sur la « crise des banlieues », puis culmine au début de la décennie 1990, quand elle est reprise par les deux principaux partis politiques. En 1991, la première ministre socialiste Edith Cresson parlait par exemple d’affréter des avions pour déporter les clandestins. A partir des années 2000, à mesure que les gouvernements successifs se recentrent sur l’intégration et la cohésion nationale, les occurrences du thème sécuritaire se raréfient.

Un appétit d’histoires poignantes

L’approche humanitaire s’est quant à elle progressivement généralisée des deux côtés de l’Atlantique, où elle est défendue par de nombreuses associations : France terre d’asile, la Cimade, la Ligue des droits de l’homme ou encore Amnesty International en France ; La Raza, le Maldef, l’Immigrants’ Rights Project de l’American Civil Liberties Union (ACLU) ou le National Immigration Forum aux Etats-Unis. Tandis que les associations françaises vivent principalement de subventions publiques et des cotisations de leurs adhérents, leurs homologues américaines sont financées par une alliance hétéroclite réunissant de petits donateurs attachés aux droits humains, l’Eglise catholique et de puissantes fondations (Ford, Carnegie, MacArthur), ainsi que des banques, des entreprises de construction et diverses multinationales qui ont tout intérêt à préserver une source de main-d’œuvre à bas coût.

Tout comme le thème de l’ordre public, l’approche humanitaire permet de capter l’audience. Aux Etats-Unis, elle correspond bien à l’écriture narrative et personnalisée qui fait florès dans les médias. Bien utilisé, ce style peut restituer de façon efficace l’expérience des migrants et sensibiliser les lecteurs-spectateurs à des milieux sociaux qui leur sont inconnus.

L’exemple le plus célèbre de cette approche est sans doute « Enrique’s journey » (« Le voyage d’Enrique »), reportage en six épisodes paru en 2002 dans le Los Angeles Times, qui a valu à Sonia Nazario le prix Pulitzer. La journaliste y retraçait l’histoire d’un jeune homme originaire d’Amérique centrale qui part à la recherche de sa mère. Celle-ci a dû quitter ses enfants affamés afin de trouver un travail qui lui permette de leur envoyer de l’argent et de leur offrir ainsi une vie meilleure. Pour rendre compte de cette expérience, Nazario a suivi les traces d’Enrique depuis le Honduras jusqu’à la Caroline du Nord, allant jusqu’à voyager sur le toit des trains comme lui-même l’avait fait au Mexique. Le reportage s’achève de façon tragique. Après avoir tant souffert du départ de sa mère, Enrique se voit contraint d’imposer la même expérience à sa propre fille : « Quelque temps après son arrivée aux Etats-Unis, Enrique téléphone [à sa petite amie] au Honduras. Comme il s’en doutait avant son départ, Maria Isabel est enceinte. Le 2 novembre 2000, elle met au monde une petite fille, Katherine Jasmin. Le bébé ressemble à Enrique. Elle a sa bouche, son nez, ses yeux. Une tante encourage Maria Isabel à se rendre aux Etats-Unis, lui promettant qu’elle prendra soin du bébé. “Si j’en ai l’occasion, j’irai, dit Maria Isabel. Je partirai sans mon bébé.” Enrique approuve : “On va devoir abandonner le bébé.” »

Le livre tiré de ce reportage (7) reçoit une pluie de critiques élogieuses. Le magazine Entertainment Weekly juge par exemple que « l’impressionnant reportage de Nazario fait de l’actuelle polémique sur l’immigration une histoire personnelle plutôt que politique » (22 février 2006). Pourtant, pour séduisante qu’elle soit, cette approche ne permet pas de saisir les principaux ressorts du phénomène migratoire. Certes, le lecteur ressent dans les moindres détails les épreuves que traverse Enrique. Mais il ignore comment il en est arrivé là, et s’il aurait pu éviter ce destin.

Au-delà des difficultés des immigrés, le journalisme devrait pourtant analyser la façon dont l’organisation économique mondiale ainsi que la politique étrangère, commerciale et sociale de pays occidentaux comme les Etats-Unis et la France favorisent l’émigration des pays du Sud vers ceux du Nord. Car, comme le sociologue franco-algérien Abdelmalek Sayad aimait le rappeler, l’immigration est d’abord une émigration.

En ce qui concerne les Etats-Unis, plus de deux cent cinquante mille personnes ont péri lors de conflits au Guatemala, au Salvador et au Nicaragua, tuées essentiellement par des escadrons de la mort et des forces militaires entraînées, soutenues et armées par les Etats-Unis. En 1980, ceux-ci comptaient moins de cent mille immigrés originaires du Salvador ; dix ans de guerres et de troubles plus tard, ce chiffre atteignait cinq cent mille. Il dépasse aujourd’hui le million.

La politique commerciale de Washington a elle aussi contribué à cette émigration de masse. Loin d’améliorer les conditions de vie et d’emploi des travailleurs mexicains, l’Accord de libre-échange nord-américain (Alena) signé en 1993 a contribué à aggraver la pauvreté et l’insécurité, poussant de nombreux habitants, en particulier ceux des zones rurales, à franchir la frontière. Les entreprises américaines ont préparé le terrain pour les accueillir. Les secteurs de l’industrie et des services ont adapté leurs conditions de travail afin de leur proposer des emplois « flexibles », avec une faible rémunération et peu d’avantages. Dans les secteurs de la viande, du textile, de la construction, de la restauration et de l’hôtellerie, les employés américains ont bien souvent été licenciés pour être remplacés par des clandestins beaucoup moins coûteux.

Le même raisonnement pourrait être tenu au sujet de la France, bien que l’attrait du travail y soit moins important du fait d’une législation plus stricte. De nombreux migrants venus du Maghreb ou d’Afrique subsaharienne ont également dû quitter leur pays à cause de difficultés économiques ou politiques liées aux rapports inégalitaires que la France entretient avec ses anciennes colonies. « Le malaise profond de l’Afrique accentue l’exode massif, que n’arrêtera aucun mur, même s’il touche le ciel, explique Arsène Bolouvi, chercheur togolais à Amnesty International. Les manigances des multinationales, les ventes d’armes, le contrôle des ressources, les gouvernements autoritaires soutenus par la France : tout pousse les gens à fuir au péril de leur vie, chassés par la faim et par la guerre (Cool. »

La complexité des causes internationales des migrations compromet toutefois leur traitement sous forme de mélodrame personnel. Y faire référence implique par ailleurs d’ouvrir un débat idéologique sensible, puisque ces motifs suggèrent l’existence dans le système économique et social d’injustices ou de défaillances que la majorité de la classe politique et médiatique accepte comme un état de fait. Du début des années 1970 au milieu des années 2000, tandis que la mondialisation néolibérale s’intensifiait et que plusieurs conflits manipulés par les Etats-Unis mettaient l’Amérique centrale à feu et à sang, la part des reportages de presse mentionnant les facteurs internationaux est passée de 30 à 12 %. Les journaux français se distinguent en évoquant l’économie mondiale dans un tiers de leurs articles — un chiffre stable entre les années 1970 et 2000. La différence s’explique notamment par la plus grande présence de courants hostiles à la mondialisation au sein de la culture intellectuelle et politique française.

Trop souvent, cependant, les médias de ces deux pays n’offrent qu’un tableau incomplet de la question de l’immigration, malgré les sujets réguliers qu’ils lui consacrent. La priorité qu’ils accordent à la dimension émotionnelle, individuelle, désarme les réflexions politiques de fond. Et prépare ainsi le terrain aux « solutions » simplificatrices de l’extrême droite.

Rodney Benson

Professeur de sociologie à la New York University (NYU)


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:46

Un continent europeen encore relativement épargné mais en sursis ?

Fusion des crises : Le climat autant que la guerre comme étincelle

Pablo Servigne dit : Les migrants venus de Syrie sont des réfugiés climatiques, 9 septembre 2015

Pablo Servigne a écrit:
La Syrie s’est effondrée. On pense souvent que la cause en est uniquement politique ou religieuse. Faux, note l’auteur, rappelant qu’il ne faut pas oublier le climat et offrant dans cette tribune un regard nouveau sur la crise actuelle. "L’afflux de réfugiés n’est donc pas une « crise », c’est le début d’un grand mouvement planétaire, et plus précisément d’un effondrement global."

Pablo Servigne est co-auteur avec Raphaël Stevens de Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes, Seuil, 2015.

Quand on regarde aujourd’hui une image satellite nocturne de la Syrie, l’intensité lumineuse a diminué de 83 % comparée à la même photo prise en 2011. [1] Le pays s’est littéralement effondré. Dans l’imaginaire de la plupart des gens, la cause est politique : c’est la faute du régime autoritaire de Bashar al-Assad.
Pourtant, de 2007 à 2010 — soit les quatre années qui ont précédé le « printemps Syrien » de 2011 —, la Syrie a subi la plus grave sécheresse jamais enregistrée dans la région, provoquant des catastrophes agricoles majeures et forçant 1,5 million de personnes à migrer vers les villes.

Une étude publiée le 17 mars 2015 dans les Comptes-Rendus de l’Académie des Sciences des Etats-Unis va même plus loin en affirmant que cette tendance aux sécheresses longues et intenses dans le bassin méditerranéen se confirme, et que l’activité humaine en est la cause. Autrement dit, que « l’influence des activités humaines sur le changement climatique joue un rôle dans l’actuelle crise Syrienne ». [2]

Le climat comme étincelle

En effet, la cause climatique ne doit absolument pas être à négligée dans les analyses géopolitiques. [3] En 1693-1694, par exemple, une famine a fait 1,5 million de morts en France, soit autant de victimes que la guerre de 14-18, sauf que le pays ne comptait que 20 millions d’habitants ! En 1789, 1830 et 1848, le climat a joué un rôle de déclencheur de révolutions. Durant des siècles, il a provoqué des famines et des guerres ou arrêté des armées.
Plus généralement, on sait aujourd’hui qu’en Europe pré-industrielle (entre 1500 et 1800), les graves crises économiques et démographiques ont toutes été intimement corrélées à des perturbations climatiques. Comme le conclut une étude publiée en 2011 [4], les trois principales causes de forte mortalité (guerres, maladies et famines) ont toutes les trois été causées par des crises économiques... qui ont été causées par des crises alimentaires... qui ont été causées par des aléas climatiques ! Il y a une chaine de causalité dont l’origine est toujours l’« étincelle climat ».



Mais, rétorquerez-vous — avec raison —, il n’y a pas que le climat ! En Iran, par exemple, il y a eu de terribles sécheresses ces dernières années [5], et pourtant il n’y a pas eu de guerre. Effectivement, le climat n’est pas la seule cause de tous les troubles géopolitiques. Le déclin de la production pétrolière, le prix des aliments ou le manque de ressources ont par exemple souvent été cités comme causes du déclenchement des printemps arabes [6].
De même, en Syrie, la terrible sécheresse est venue s’ajouter à une gouvernance calamiteuse, un système agricole très vulnérable et à de piètres politiques environnementales. A cela, il ne faut pas oublier l’arrivée d’un million de réfugiés Irakiens qui fuyaient un conflit armé, et vous avez là, un magnifique terreau pour une insurrection ou une révolution…

L’aveuglement des élites comme constante

Si le climat est l’étincelle, d’où vient la bouteille de gaz ? Sur une période plus étendue et en étudiant d’autres régions du globe (en climat tropical par exemple), le biologiste et archéologue Jared Diamond [7], a identifié cinq facteurs d’effondrement – récurrents et souvent synergiques – des sociétés qu’il a étudiées : 1. les dégradations environnementales ou déplétions des ressources, 2. le changement climatique, 3. les guerres, 4. la perte soudaine de partenaires commerciaux, et 5. les (mauvaises) réactions de la société aux problèmes environnementaux.

Pour lui, le seul facteur commun à tous les effondrements est bien le cinquième, celui d’ordre sociopolitique : les dysfonctionnements institutionnels, les aveuglements idéologiques, les niveaux des inégalités, et surtout l’incapacité de la société — et particulièrement des élites — à réagir de manière appropriée à des événements potentiellement catastrophiques.

En fait, ce fameux cinquième facteur accentue la vulnérabilité d’une société (son manque de résilience) au point de la rendre très sensible aux perturbations qu’elle encaisse habituellement sans problème. Autrement dit, ce qu’on appelle une catastrophe « naturelle » n’est jamais vraiment étrangère à l’action humaine… [8]
Dans la même veine, l’archéologue et géographe Karl W. Butzer a récemment proposé une nouvelle classification des effondrements de civilisation, distinguant les « préconditions » (ce qui rend la société vulnérable) des « déclencheurs » (les chocs qui peuvent la déstabiliser). [9] Les préconditions sont souvent endogènes (incompétence ou corruption des élites, diminution de la productivité agricole, pauvreté…) mais peuvent aussi avoir une origine exogène (diminution des ressources naturelles…). Elles réduisent la résilience de la société et sont des facteurs de déclin. Les déclencheurs sont plus rapides et souvent exogènes (événements climatiques extrêmes, invasions, épuisement de ressources…) mais peuvent aussi être endogènes (crises économiques…). Ils provoquent des effondrements s’ils sont précédés de préconditions « favorables ».

Il ne s’agit pas de rejeter systématiquement la faute sur des causes « naturelles ». Le climat est bien une affaire politique, dans ses causes, et dans ses conséquences.

Nous sommes tous des Syriens


Nous sommes entrés dans une ère d’instabilité climatique. Les événements extrêmes ont causé d’importantes pertes ces dix dernières années. [10] En 2003, par exemple, la canicule a provoqué la mort de 70 000 personnes en Europe [11] et couté 13 milliards d’euros au secteur agricole européen. [12] En 2010, les épisodes de sécheresse en Russie ont amputé de 25 % la production agricole et de 15 milliards de dollars l’économie (1 % du PIB), obligeant le gouvernement à renoncer cette année-là à des exportations. [13]



Par ailleurs, il ne fait aucun doute que les conflits et les déplacements massifs de populations causés par le réchauffement climatique deviendront plus fréquents et plus intenses. [14] Selon le dernier rapport du GIEC, le changement climatique « augmentera les risques de conflits violents, qui prendront la forme de guerres civiles et de violences intergroupes ». [15] En 2013, une étude parue dans la revue Science quantifiait cette tendance en montrant grâce à des données historiques remontant à plus de 10 000 ans sur 45 conflits dans l’ensemble du globe, qu’une élévation de la température moyenne et un changement du régime des précipitations étaient systématiquement corrélés à une augmentation des violences interpersonnelles et des conflits armés. [16]

Mais arriverons-nous à le voir ? Selon Harald Welzer, psychologue social et spécialiste des liens entre l’évolution des sociétés et la violence, les humains, par la construction de fictions identitaires, trouvent toujours une justification pour s’entretuer. Même si les causes premières sont les ressources, les migrations, les famines, les maladies ou le climat, les conflits armés peuvent aisément prendre les apparats de conflits religieux ou de guerres de convictions.

Welzer montre comment une société peut lentement et imperceptiblement repousser les limites du tolérable au point de remettre en cause ses valeurs pacifiques et humanistes, et sombrer dans ce qu’elle considérait comme inacceptable quelques années auparavant.

Les gens s’habitueront (et s’habituent déjà) aux événements climatiques extrêmes, aux épisodes de disette ou aux déplacements de population. Les habitants des pays riches s’habitueront aussi probablement à des politiques de plus en plus agressives envers les réfugiés ou envers d’autres Etats, mais surtout ressentiront de moins en moins cette injustice que ressentent les populations touchées par les catastrophes. C’est ce décalage qui servira de terreau à de futurs conflits.

Tout cela va durer. Pour reprendre les mots de Matthieu Ricard, « imaginez ce que ce sera quand nous aurons 200 millions de réfugiés climatiques » [17]… L’afflux de réfugiés n’est donc pas une « crise », c’est le début d’un grand mouvement planétaire, et plus précisément d’un effondrement global. [18]

Il est bien possible que nous soyons aussi un jour des réfugiés.

[1] I. Black, « Satellites capture how the lights have gone out in Syria », The Guardian, 12 mars 2015.

[2] C. P. Kelley et al. (2015). « Climate change in the Fertile Crescent and implications of the recent Syrian drought ». Proceedings of the National Academy of Sciences, 112(11), 3241-3246.

[3] A. Sinaï, « Aux origines climatiques des conflits ». Le Monde Diplomatique, août 2015.

[4] D.D. Zhang et al., « The causality analysis of climate change and large-scale human crisis », Proceedings of the National Academy of Sciences, 2011. Vol. 108, n° 42, pp. 17296-17301

[5] L’Iran n’est pas le seul pays. Neuf autres risquent de très graves conséquences dues au manque d’eau : le Bahrein, le Koweit, la Palestine, le Qatar, les Emirats Arabes Unis, Israel, l’Arabie Saoudite, Oman, and le Liban.

[6] R. Barroux. « La pression sur les ressources, facteur de crises en Méditerranée ». Le Monde, 3 octobre 2012.

[7] J. Diamond. Effondrement. Gallimard, 2006.

[8] V. Duvat & A. Magnan, Des catastrophes… « naturelles » ? Éditions Le pommier, 2014.

[9] K. W. Butzer. « Collapse, environment, and society ». Proceedings of the National Academy of Sciences. 2012. Vol. 109, n° 10, pp. 36323639

[10] D. Coumou et S. Rahmstorf, « A decade of weather extremes », Nature Climate Change, 2012. n°2, pp. 491-496.

[11] J.M. Robine et al., « Death toll exceeded 70,000 in Europe during the summer of 2003 », Comptes rendus biologies, 2008. Vol. 331, n°2, pp. 171-178.
[12] P. Ciais et al., « Europe-wide reduction in primary productivity caused by the heat and drought in 2003 », Nature, 2005. Vol. 437, n°7058, pp. 529-533.

[13] D. Barriopedro et al., « The hot summer of 2010 : redrawing the temperature record map of Europe », Science, 2005. Vol. 332, n°6026, pp. 220-224.
[14] H. Welzer. Les guerres du climat. Pourquoi on tue au XXIe siècle. Gallimard, 2009.

[15] IPCC, 2014 : Summary for Policymakers. In : Climate Change 2014 : Impacts, Adaptation, and Vulnerability. Part A : Global and Sectoral Aspects. Contribution of Working Group II to the Fifth Assessment Report of the Intergovernmental Panel on Climate Change. Cambridge University Press, Cambridge, United Kingdom and New York, NY, USA, pp. 1-32.

[16] Hsiang, S. M. et al. (2013). « Quantifying the influence of climate on human conflict ». Science, 341(6151), 1235367. Bien entendu, le climat ne sera pas la seule cause des futurs conflits, et cette simple corrélation ne doit pas cacher le fait que la complexité socio-politique et culturelle des relations entre les sociétés et les individus est aussi à l’œuvre dans ce genre de dynamiques. Voir J. O’Loughlin et al. « Modeling and data choices sway conclusions about climate-conflict links ». Proceedings of the National Academy of Sciences, 2014, 111, 2054-2055.

[17] http://www.rts.ch/info/monde/7057143-matthieu-ricard-et-les-refugies-je-n-avais-autant-pleure-depuis-longtemps.html?rts_source=rss_t

[18] P. Servigne & R. Stevens. Comment tout peut s’effondrer. Petit manuel de collapsologie à l’usage des générations présentes. Seuil, 2015.

http://www.reporterre.net/Les-migrants-venus-de-Syrie-sont-des-refugies-climatiques


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:46

Georges Corm : « Du côté sud de la Méditerranée, nous pourrions donner des leçons à l’Europe » 4 Septembre 2015 Humanité Dimanche Propos recueillis par THÉOPHILE KOUAMOUO ET VADIM KAMENKA

Ancien ministre des Finances du Liban, sociologue et professeur à l’université Saint-Joseph de Beyrouth, Georges Corm (1) revient sur l’afflux des migrants en Europe. Il rappelle les antécédents que sont la colonisation, le besoin de main-d’œuvre et les conséquences régionales des guerres déclenchées par les dirigeants européens et états-uniens.



Citation :
HD. Quelles sont les causes historiques et politiques de l’afflux massif de réfugiés en Europe ces derniers mois ?

Georges Corm. Le phénomène n’est pas nouveau. Cela fait des années qu’un certain nombre de migrants qui ne peuvent pas obtenir de visa légalement prennent le risque de traverser la Méditerranée dans des conditions épouvantables. Aujourd’hui, les chiffres ont explosé. Mais il ne faut pas oublier les causes historiques, qui s’étalent sur plusieurs périodes et ont déclenché trois grandes vagues successives d’immigration depuis 1945.

Les premiers déracinements ont été provoqués par la colonisation. En Algérie, les meilleures terres agricoles ont été accaparées par les colons. Ce qui a abouti à des déracinements et à la création d’un sous-prolétariat prêt à s’expatrier. D’où une première vague migratoire sous l’effet de la demande de main-d’œuvre à bon marché pour la reconstruction de la France et de l’Europe. À l’indépendance en 1962, une fois épuisées les possibilités d’élargissement de l’emploi dans le pays, le besoin de migration pour cause économique interne s’est manifesté à son tour. Mais on était encore à l’époque des Trente Glorieuses en Europe. Un schéma migratoire algérien qui s’applique en partie au Maroc et à la Tunisie.

Des vagues de migration ont existé à l’époque coloniale à l’est de la Méditerranée pour des raisons politiques. Le Liban – et sa diversité religieuse – offrait un terrain d’intervention à l’impérialisme européen cherchant à démanteler l’Empire ottoman. Ce qui a entraîné, pour la première fois dans l’histoire du Liban, des guerres communautaires en 1840 et en 1860, suivies de mouvements migratoires qui perdurent jusqu’à présent. Il y a eu, aussi, le terrible désastre subi par les Arméniens, qui se sont réfugiés massivement en France.

HD. Quelles sont les deux autres vagues migratoires ?

Georges Corm. La seconde apparaît dans les années 1990 avec la volonté européenne d’imposer le libre-échange à la rive sud de la Méditerranée. Il s’agit du processus de Barcelone initié en 1995. Ces pays étaient encore dans une phase de décollage du secteur industriel – celle-là même qui peut créer un très grand nombre d’emplois. Certes, des zones franches dédiées à la soustraitance, que je qualifierais d’enclaves de type néocolonial, ont créé quelques emplois, mais elles ont aussi consacré une économie binaire, avec un secteur moderne extrêmement réduit. Du coup, la forte croissance démographique des années 1960-1970 a entraîné des arrivées massives sur le marché du travail qui ne trouvaient pas de débouchés. À la même époque, l’Algérie connaissait en plus une forte déstabilisation politique.

La troisième grande vague, qui a lieu actuellement, a débuté avec les interventions européennes. Elles ont profondément déstabilisé la rive sud de la Méditerranée avec les bombardements de la France et de l’Angleterre sur la Libye qui ont fait des dizaines de milliers de victimes, suivis de l’assassinat du chef de l’État ... En Syrie, le même scénario a prévalu. S’il n’y a pas eu d’interventions, les États européens, les États-Unis et la France ont encouragé l’envoi de « djihadistes » pour faire tomber le pouvoir syrien. Ils ont soutenu des mouvances terroristes car ce régime ne convenait plus depuis des années aux orientations politiques de l’OTAN, en raison de ses liens avec l’Iran ou le Hezbollah libanais. Il faut aussi inclure dans le tableau les Kurdes, qui ont un énorme problème avec la Turquie – beaucoup plus qu’avec des pays arabes comme l’Irak, qui a pris en compte leur demande d’autonomie, et le régime syrien, qui se coordonne avec eux pour faire face aux organisations terroristes. La liste de pays déstabilisés par ces politiques régionales s’allonge avec le dernier en date: le Yémen. Au lieu d’être la puissance politique qui apaise, l’UE s’est investie dans ces conflits aux côtés de l’Arabie saoudite, du Qatar, des États-Unis et de la Turquie. L’Europe en paie le prix et ses citoyens devraient demander des comptes à leurs dirigeants.

HD. L’Afrique et le Moyen-Orient ne sont pas épargnés par ces vagues de migrations. Des migrations qui ont des conséquences politiques dans chacun de ces pays ...

Georges Corm. De ce côté de la Méditerranée, nous pourrions donner des leçons à l’Europe. Le Liban, qui a une population de 4 millions d’âmes sur une superficie de 10 450 km 2, a vu affluer plus d’un million de Syriens, sans que cela ne crée des problèmes insurmontables à l’intérieur. Il a été capable de les accueillir en recevant une aide relativement faible. L’opinion locale n’a pas développé de violente xénophobie, à l’instar de certaines factions politiques européennes. La Turquie a aussi reçu un nombre important de réfugiés (près de 1 million sur une population de 80 millions d’habitants). Mais le ratio est plus faible comparé au Liban ou à la Jordanie.

HD. Des différences sociologiques existent-elles entre les réfugiés ? Et ne va-t-on pas assister à une future saignée pour ces pays ?

Georges Corm. Les événements en Syrie ressemblent à ce qu’a connu le Liban. Durant la guerre civile de 1975 à 1990, le pays a vécu la même véritable saignée qui a touché l’ensemble de la population. Les techniciens et cadres ont émigré en masse pendant le conflit. Au retour de la paix, la reconstruction du pays a été livrée aux multinationales et aux entrepreneurs publics peu scrupuleux qui ont achevé de défigurer le Liban. Depuis 25 ans, les gouvernements successifs n’ont pas réussi à rétablir l’électricité, n’assurent ni la distribution d’eau, ni la collecte et le traitement des déchets, ni le recyclage des eaux usées. Le pays est dans un état absolument lamentable et la dette publique ne cesse d’augmenter. Voilà la reconstruction que le monde entier a vantée. Mais nous étions censés avoir un homme providentiel appuyé par toutes les grandes puissances: Rafiq Hariri, qui devait pourvoir à tous les besoins de la reconstruction.


« AU LIEU D’ÊTRE LA PUISSANCE QUI APAISE, L’UE S’EST INVESTIE AUX CÔTÉS DE L’ARABIE SAOUDITE, DU QATAR, DES ÉTATS-UNIS... »

Pour la Syrie, vu les dimensions géographiques et démographiques du pays, on risque fort d’avoir une centaine de Hariri qui se voudront les « seigneurs », lors de la reconstruction, de concert avec les miliciens de tous bords. L’organisation terroriste Daech se charge déjà de préparer le terrain aux spéculations foncières futures. Ils démolissent des sites archéologiques majeurs en Syrie comme en Irak, comme cela est arrivé au Liban durant la guerre avec les milices libanaises. Le centre historique et archéologique de Beyrouth, qui avait subi des dommages importants, a justifié la création d’une société foncière à l’initiative de l’ex-premier ministre libanais. Elle a récupéré le plus important patrimoine foncier du pays.


HD. Au Liban, les manifestations récentes sont-elles liées à la question des migrants ?

Georges Corm. Non, cette crise est l’expression d’une protestation contre la très mauvaise gestion par le gouvernement libanais actuel du ramassage et du traitement des ordures ménagères. Au Liban, c’est un vrai scandale environnemental et financier. Une société privée appartenant à un proche de Rafiq Hariri a très mal fait son travail, facturant ses prestations à des prix incroyables. De plus, les déchets étaient jetés en bord de mer du côté de la ville de Saïda, sans aucun tri ou recyclage. Ses habitants ont manifesté pour demander la fermeture de ce dépotoir. L’année dernière, l’État a décidé sous la pression que le site serait fermé le 15 juillet de cette année. Mais aucune alternative n’avait été prévue.


(1) Dernier ouvrage « Pensée et politique dans le monde arabe », aux éditions La Découverte, 2015




Citation :

Cet ouvrage expose les multiples facettes de la pensée politique arabe depuis le XIXe siècle, inscrite dans la richesse d’une culture trop méconnue. Avec ce vaste panorama, vivant et érudit, Georges Corm atteste la vitalité de cette pensée et des grandes controverses qui l’ont traversée. Il montre que ses acteurs, loin d’être fi gés dans le carcan théologicopolitique décrit par certains récits canoniques sur les Arabes et l’islam, ont souvent exprimé une pensée critique forte, sur les plans religieux et philosophique, anthropologique et politique.

Inscrivant l’œuvre de ces penseurs dans le maelström des bouleversements géopolitiques et socioéconomiques ayant marqué le monde arabe depuis deux siècles, il explique comment les puissantes hégémonies externes, militaires, académiques et médiatiques ont contribué à marginaliser la pensée critique arabe. Cela a facilité l’installation hégémonique de la pensée islamiste, instrumentalisée par certains régimes arabes comme par leurs protecteurs occidentaux. En retraçant finement les avatars successifs du nationalisme arabe moderniste, confronté à partir des années 1950 au double défi de la création de l’État d’Israël et de la manne pétrolière, Georges Corm donne les clés pour comprendre les révoltes libertaires arabes de 2011, ainsi que les contre-révolutions et interventions externes qui les ont suivies.

Un guide précieux pour se familiariser avec la complexité de la pensée arabe, exposée ici de façon claire et exhaustive. Un guide d’autant plus utile que le retour à la paix dans la région dépend largement de la reconnaissance de la puissante dynamique de cette pensée à la fois critique et profane, loin de l’image politico-religieuse sclérosée qui en est souvent donnée.


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:48

« Nous autres réfugiés »  Hannah Arendt Le Bougnoulosophe   à 10/06/2015      

   

Hannah Arendt a écrit:
Tout d’abord, nous n’aimons pas que l’on nous traite de « réfugiés ». Nous nous baptisons « nouveaux arrivants » ou « immigrés ». Nos journaux sont destinés aux « Américains de langue allemande » et, à ma connaissance, il n’y a pas et il n’y a jamais eu d’association fondée sur les persécutés du régime hitlérien dont le nom pût laisser entendre que ses membres fussent des « réfugiés ».

 Jusqu’à présent le terme de réfugié évoquait l’idée d’un individu qui avait été contraint à chercher refuge en raison d’un acte ou d’une opinion politique. Or, s’il est vrai que nous avons dû chercher refuge, nous n’avons cependant commis aucun acte répréhensible, et la plupart d’entre nous n’ont même jamais songé à professer une opinion politique extrémiste. Avec nous, ce mot « réfugié » a changé de sens. On appelle de nos jours « réfugiés » ceux qui ont eu le malheur de débarquer dans un nouveau pays complètement démunis et qui ont dû recourir à l’aide de comités de réfugiés.

 Avant même que cette guerre n’éclate, nous nous montrions encore plus susceptibles quant à l’appellation de réfugiés. Nous nous efforcions de prouver aux autres que nous n’étions que des immigrés ordinaires. Nous affirmions être partis de notre plein gré vers des pays de notre choix et nous niions que notre situation eût rien à voir avec les « prétendus problèmes juifs ». Certes, nous étions des « immigrants » ou de « nouveaux arrivants » qui avions abandonné notre pays parce qu’un beau jour il ne nous convenait plus, voire pour des motifs purement économiques. Nous voulions refaire nos vies, un point c’est tout. Or cela suppose une certaine force et une bonne dose d’optimisme : nous sommes donc optimistes.

 En fait, cet optimisme est vraiment quelque chose d’admirable, même si c’est nous qui l’affirmons. L’histoire de notre lutte est désormais connue. Nous avons perdu notre foyer, c’est-à-dire la familiarité de notre vie quotidienne. Nous avons perdu notre profession, c’est-à-dire l’assurance d’être de quelque utilité en ce monde. Nous avons perdu notre langue maternelle, c’est-à-dire nos réactions naturelles, la simplicité des gestes et l’expression spontanée de nos sentiments. Nous avons laissé nos parents dans les ghettos de Pologne et nos meilleurs amis ont été assassinés dans des camps de concentration, ce qui signifie que nos vies privées ont été brisées.

 Néanmoins, dès que nous fûmes sauvés – et la plupart d’entre nous durent être sauvés à plusieurs reprises –, nous commençâmes notre nouvelle vie en nous efforçant de suivre au pied de la lettre tous les conseils avisés de nos sauveurs. Ils nous demandèrent d’oublier, et nous oubliâmes effectivement plus vite encore qu’on eût pu le croire. Ils nous rappelèrent amicalement que ce nouveau pays deviendrait une nouvelle patrie et, de fait, au bout de quatre semaines en France ou de six semaines en Amérique, nous nous prétendions français ou américains. Les plus optimistes d’entre nous allaient même jusqu’à prétendre que toute leur existence préalable s’était écoulée dans une sorte d’exil inconscient et que seul leur nouveau pays leur avait révélé ce qu’était véritablement une patrie. Sans doute élevons-nous parfois quelque objection lorsqu’on nous demande d’oublier notre précédente profession et il nous est extrêmement difficile de nous débarrasser de nos anciens idéaux lorsque notre statut social est en jeu. En ce qui concerne la langue, nous n’éprouvons en revanche aucune difficulté : au bout d’un an seulement, les optimistes sont convaincus qu’ils manient l’anglais aussi bien que leur langue maternelle et, au bout de deux ans, ils jurent leurs grands dieux qu’ils le parlent mieux que toute autre langue – se souvenant à peine de l’allemand.

 Afin d’oublier de façon encore plus efficace, nous préférons éviter toute allusion aux camps de concentration ou d’internement que nous avons connus dans presque tous les pays d’Europe – ce qui risquerait en effet d’être interprété comme une attitude pessimiste ou un manque de confiance dans la nouvelle patrie. Combien de fois ne nous a-t-on pas en outre répété que personne n’aime entendre parler de cela ; l’enfer n’est plus une croyance religieuse ni un délire de l’imagination, mais quelque chose de tout aussi réel que les maisons, les pierres et les arbres qui nous entourent. Manifestement personne ne veut savoir que l’histoire contemporaine a engendré un nouveau type d’êtres humains – ceux qui ont été envoyés dans les camps de concentration par leurs ennemis et dans les camps d’internement par leurs amis.

 Même entre nous nous n’évoquons pas ce passé : nous avons trouvé au contraire une manière bien à nous de maîtriser un avenir incertain. À l’instar des autres, nous faisons des projets, formulons des vœux. Mais, par-delà ces attitudes très généralement humaines, nous nous efforçons d’envisager l’avenir de manière plus scientifique. Après une telle malchance, nous désirons nous engager sur une voie vraiment sûre. C’est pourquoi nous abandonnons la terre avec toutes ses incertitudes et nous tournons nos regards vers le ciel. Ce sont les astres – plutôt que les journaux – qui nous prédisent la victoire de Hitler et la date à laquelle nous deviendrons citoyens américains. Les astres nous paraissent plus fiables que tous nos amis ; ce sont eux qui nous apprennent quand doit avoir lieu le déjeuner avec nos bienfaiteurs et quel sera le jour le plus propice pour remplir l’un de ces innombrables questionnaires qui accompagnent nos vies actuellement. Parfois même nous recourons aux lignes de la main, voire à la graphologie. Ainsi en apprenons-nous moins sur les événements politiques que sur notre cher « Moi », même si la psychanalyse est un peu passée de mode. Révolue l’époque heureuse où, par ennui, les personnalités de la haute société évoquaient les frasques géniales de leur petite enfance ; elles ne veulent plus entendre parler d’histoires de fantômes : ce sont les expériences réelles qui leur donnent la chair de poule. Il n’y a plus besoin d’ensorceler le passé, il l’est suffisamment en réalité. Ainsi, en dépit de l’optimisme que nous affichons, nous utilisons toutes sortes de recettes magiques pour évoquer les esprits de l’avenir.

 Je ne sais quels souvenirs et quelles pensées hantent nos rêves nocturnes et je n’ose m’en enquérir car moi aussi je me dois d’être optimiste. Mais parfois j’imagine qu’au moins la nuit nous pensons à nos morts, que nous nous souvenons des poèmes que nous avons aimés autrefois. Je pourrais même concevoir comment nos amis de la côte Ouest, durant le couvre-feu, ont pu nous considérer non seulement comme des « citoyens en puissance », mais comme d’actuels « indésirables ». En plein jour bien sûr, nous ne devenons indésirables que « techniquement » parlant, tous les réfugiés le savent. Mais lorsque des motifs techniques vous ont empêché de quitter votre patrie lorsqu’il faisait noir, il n’était certes pas aisé d’éviter quelques sombres réflexions sur les rapports entre la technicité et la réalité. Décidément notre optimisme est vicié. Témoins ces curieux optimistes parmi nous qui, après avoir prononcé d’innombrables discours optimistes, rentrent chez eux et allument le gaz ou se jettent du haut d’un gratte-ciel, et qui ont l’air d’attester que notre gaieté affichée est fondée sur une dangereuse promptitude à mourir. Élevés dans la conviction que la vie est le plus précieux de tous les biens, et la mort l’épouvante absolue, nous sommes devenus les témoins et les victimes de terreurs bien plus atroces que la mort – sans avoir pu découvrir un idéal plus élevé que la vie.

 Ainsi, bien que la mort ait perdu à nos yeux son caractère horrible, nous ne sommes pas pour autant devenus capables ni désireux de risquer notre vie pour une cause. Au lieu de se battre ou de se demander comment résister, les réfugiés se sont habitués à souhaiter la mort de leurs amis ou parents ; lorsque quelqu’un vient à mourir, nous imaginons tranquillement tous les maux qui lui ont été épargnés. En définitive, beaucoup d’entre nous finissent par souhaiter s’épargner eux aussi la souffrance et agissent en conséquence.

 Depuis 1938, depuis l’invasion de l’Autriche par Hitler, nous avons vu avec quelle rapidité l’optimisme éloquent pouvait se muer en un pessimisme silencieux. Au fur et à mesure que le temps passait, les choses ont empiré : nous sommes devenus encore plus optimistes et encore plus enclins au suicide. Les Juifs autrichiens sous Schuschnigg étaient des gens extrêmement sereins – tous les observateurs impartiaux les admiraient. Il était merveilleux de voir à quel point ils étaient intimement convaincus que rien ne pouvait leur arriver. Mais lorsque les troupes allemandes envahirent le pays et que les voisins non juifs provoquèrent des émeutes à la porte des Juifs, les Juifs autrichiens commencèrent à se suicider. Contrairement à d’autres suicidés, nos amis ne laissent aucune explication de leur acte, ne formulent aucune accusation, n’incriminent pas ce monde qui contraint un homme désespéré à parler et à se conduire sereinement jusqu’à son dernier jour. Les lettres qu’ils laissent sont conventionnelles, ce sont des documents sans signification. C’est pourquoi les oraisons funèbres que nous prononçons devant leurs tombes sont brèves, embarrassées et pleines d’espoir. Personne ne s’interroge sur leurs motifs : ils nous paraissent clairs.

 J’évoque ici les choses impopulaires et, pire encore, je n’allègue même pas à l’appui de mes dires les seuls arguments susceptibles d’impressionner à notre époque moderne – à savoir des données statistiques. Même ces Juifs qui nient farouchement l’existence du peuple juif nous offrent une belle chance de survie en tant que données statistiques. Comment pourraient-ils sinon prouver que seuls quelques Juifs sont criminels et que beaucoup de Juifs ont été tués en tant que bons patriotes pendant la guerre ? Grâce à leur effort pour sauver la vie statistique du peuple juif, nous savons que les Juifs détenaient le taux de suicide le plus bas de toutes les nations civilisées. Je suis sûre que ces données ne sont plus du tout exactes, mais je ne puis le prouver à l’aide de nouvelles statistiques, tout en étant en mesure d’alléguer de nouvelles expériences. Cela devrait suffire à ces âmes sceptiques qui n’ont jamais été entièrement convaincues de ce que la mesure d’un crâne fournit l’idée exacte de son contenu, ou de ce que les statistiques criminelles attestent du niveau exact de la morale nationale. Quoi qu’il en soit, où que vivent à l’heure actuelle les Juifs européens, leur conduite n’est plus conforme aux lois statistiques. Les suicides ne se produisent plus seulement parmi les populations affolées de Berlin et de Vienne, de Bucarest et de Paris, mais également à New York et Los Angeles, Buenos Aires et Montevideo.

D’un autre côté, on n’a presque rien dit des suicides dans les ghettos et les camps de concentration eux-mêmes. Il est vrai que nous n’avons presque pas eu d’écho en provenance de Pologne, mais nous sommes en revanche tout à fait bien informés sur les camps de concentration en Allemagne et en France.

 Au camp de Gurs par exemple, où j’ai eu l’occasion de séjourner quelque temps, je n’ai entendu parler de suicide qu’une seule fois, et il s’agissait là d’inciter à l’action collective, et apparemment d’une sorte de protestation destinée à dérouter les Français. Lorsque certains d’entre nous remarquèrent que, de toute façon, nous avions été expédiés là pour crever [2] En français dans le texte. (NdT), l’humeur générale se mua soudain en un ardent courage de vivre. La plupart estimaient qu’il fallait être anormalement asocial et non concerné par les événements de l’histoire pour être encore capable d’interpréter ce destin comme une malchance individuelle et personnelle et pour mettre de ce fait un point final à sa vie de façon personnelle et individuelle.

 Mais, les mêmes individus, dès qu’ils retournaient à leurs vies personnelles et se trouvaient confrontés à des problèmes apparemment individuels, faisaient à nouveau preuve de cet optimisme forcené voisin du désespoir.

 Nous sommes les premiers Juifs non religieux persécutés – et nous sommes les premiers à y répondre par le suicide non seulement in extremis. Peut-être les philosophes ont-ils raison d’enseigner que le suicide est l’ultime et suprême garantie de la liberté humaine : si nous ne sommes pas libres de créer nos vies ou le monde dans lequel nous vivons, nous sommes néanmoins libres de rejeter la vie et de quitter le monde. Les Juifs pieux ne peuvent assurément pas prendre conscience de cette liberté négative : pour eux le suicide est un meurtre, c’est-à-dire la destruction de ce que l’homme n’est jamais capable de faire, une interférence avec les droits du Créateur. Adonai nathan veadonai lakach (« Dieu a donné et Dieu a repris »), et ils ajouteraient : baruch shem adonai (« Béni soit le nom de Dieu »). Pour eux, se suicider, tout comme tuer, c’est blasphémer la création tout entière. L’homme qui se suicide affirme que la vie ne vaut pas la peine d’être vécue et que le monde n’est pas digne de l’abriter.

 Pourtant nos suicides ne sont pas le fait de rebelles fous qui lancent un défi à la vie et au monde et qui tentent de détruire en eux l’univers tout entier. Ils disparaissent tranquillement et modestement. Ils semblent même s’excuser de la solution violente qu’ils ont trouvée à leurs problèmes personnels. À les entendre, d’une manière générale, les événements politiques n’avaient rien à voir avec leur destin individuel : quelque favorables ou défavorables qu’aient été les circonstances, ils ne croyaient qu’en leur propre personnalité. Maintenant, ils se découvrent quelques mystérieux défauts qui les empêchent de continuer. Persuadés dès leur plus tendre enfance d’avoir droit à un certain statut social, le fait de ne plus pouvoir le maintenir leur apparaît comme un échec. Leur optimisme constitue une vaine tentative pour rester à flot. Derrière cette façade de gaieté, ils luttent constamment de façon désespérée avec eux-mêmes. En définitive, ils meurent d’une sorte d’égoïsme.

 Si l’on nous sauve, nous nous sentons humiliés, et si l’on nous aide, nous nous sentons rabaissés. Nous luttons comme des fous pour nos existences privées, nos destins individuels, car nous redoutons de faire partie de ce lot misérable de schnorrers dont certains d’entre nous, jadis philanthropes, ne se souviennent que trop. De même qu’autrefois nous n’avons pas compris que le prétendu schnorrer était un symbole du destin juif et non un schlemihl, de même aujourd’hui nous n’estimons pas avoir droit à la solidarité juive ; nous n’arrivons pas à prendre conscience du fait que ce n’est pas tant nous-mêmes qui sommes concernés, que le peuple juif tout entier. Ce manque de compréhension a parfois fortement été renforcé par nos protecteurs. Je me souviens d’un directeur parisien fort charitable qui, chaque fois qu’il recevait la carte d’un intellectuel juif allemand avec l’inévitable mention « Dr … », s’exclamait d’une voix forte : « Herr Doktor, Herr Doktor, Herr Schnorrer, Herr Schnorrer ! » La conclusion de ces expériences désagréables est fort simple : être docteur en philosophie ne nous satisfait plus guère et nous avons appris que, pour construire une nouvelle vie, il fallait tout d’abord enjoliver l’ancienne. On a inventé un joli conte pour décrire notre comportement : un basset émigré [3] En français dans le texte. (NdT) et isolé dans son malheur proclame d’emblée : « Autrefois, lorsque j’étais un saint-bernard … »

Nos nouveaux amis plutôt submergés par tant d’étoiles et d’hommes célèbres ont du mal à comprendre qu’à la base de toutes nos descriptions de nos splendeurs passées gît une vérité humaine : autrefois nous étions des personnes dont on se souciait, nous avions des amis qui nous aimaient et nous étions même réputés auprès de nos propriétaires pour payer régulièrement nos loyers. Autrefois nous pouvions faire nos courses et prendre le métro sans nous entendre dire que nous étions indésirables. Nous sommes devenus quelque peu hystériques depuis que des journalistes ont commencé à nous repérer et à nous enjoindre publiquement de ne pas nous montrer désagréables en achetant du pain ou du lait. Nous nous demandons comment cela est possible : nous nous montrons si prudents à chaque moment de notre vie quotidienne, évitant que l’on ne devine qui nous sommes, quel type de passeport nous possédons, où ont été remplis nos certificats de naissance – et que Hitler ne nous aimait pas. Nous essayons de nous adapter le mieux possible à un monde où il faut faire preuve de conscience politique lorsqu’on fait ses courses. Dans de telles circonstances, le saint-bernard ne peut que continuer à grandir. Je ne pourrai jamais oublier ce jeune homme qui, lorsqu’il dut accepter un certain emploi, soupira : « Vous ne savez pas à qui vous parlez ; j’étais chef de rayon chez Karstadt [un grand magasin de Berlin]. » Mais il y a aussi le désespoir profond de cet homme d’un certain âge qui, passant par les innombrables relais des différents comités pour être secouru, finit par s’exclamer : « Et personne ici ne sait qui je suis ! » Comme personne ne voulait le traiter en être humain digne de ce nom, il commença par envoyer des télégrammes à des personnalités et à ses relations haut placées : il apprit rapidement que, dans ce monde fou, un « grand homme » est accepté plus facilement qu’un simple être humain.

 Moins nous sommes libres de décider qui nous sommes ou de vivre comme nous l’entendons, et plus nous essayons d’ériger une façade, de masquer les faits et de jouer des rôles. Nous avions été chassés d’Allemagne parce que nous étions juifs. Mais à peine avions-nous franchi la frontière que nous étions des « boches ». On nous dit même qu’il fallait accepter cette épithète si nous étions vraiment contre les théories raciales de Hitler. Pendant sept ans, nous essayâmes ridiculement de jouer le rôle de Français – ou tout au moins de futurs citoyens ; mais au début de la guerre on nous interna en qualité de « boches » comme si de rien n’était.

 Cependant, entre-temps, la plupart d’entre nous étaient devenus des Français si loyaux que nous ne pouvions même pas critiquer un ordre du gouvernement français ; aussi déclarions-nous qu’il n’y avait rien de mal à être internés. Nous étions les premiers « prisonniers volontaires » que l’histoire ait jamais vus, après que les Allemands eurent envahi le pays, le gouvernement français n’eut plus qu’à changer le nom de la fabrique : emprisonnés parce qu’Allemands, on ne nous libéra pas parce que nous étions juifs.

 La même histoire se répète d’un bout à l’autre du monde. En Europe, les nazis confisquèrent tous nos biens, mais au Brésil nous devions payer trente pour cent de notre fortune, au même titre que le plus loyal membre du Bund der Auslandsdeutschen (Confédération des Allemands à l'étranger). À Paris, nous ne pouvions pas sortir après huit heures du soir parce que nous étions juifs, mais à Los Angeles nous subissions des restrictions parce que nous étions « ressortissants d’un pays ennemi ».

 Malheureusement, les choses ne se présentent pas sous un meilleur jour lorsque nous rencontrons des Juifs. Les Juifs de France étaient persuadés que tous les Juifs arrivant d’outre-Rhin étaient des Polaks – ce que les Juifs allemands appelaient pour leur part des Ostjuden. Mais les Juifs qui venaient vraiment d’Europe orientale n’étaient pas d’accord avec leurs frères français et nous appelaient les Jaeckes. Les fils de ceux qui haïssaient les Jaeckes – la seconde génération née en France et parfaitement assimilée – partageaient l’opinion des Juifs français de la grande bourgeoisie. Ainsi, au sein de la même famille, vous pouviez être qualifiés de Jaeckes par le père et de Polak par le fils.

 Depuis la déclaration de la guerre et la catastrophe survenue parmi les Juifs d’Europe, le simple fait d’être réfugiés nous a empêchés de nous mêler à la société juive du pays en question, à quelques exceptions près qui ne font que confirmer la règle. Ces lois sociales tacites, bien qu’elles ne soient jamais reconnues ouvertement, ont la grande force de l’opinion publique. Or, une telle opinion et une telle pratique silencieuses importent plus pour notre vie quotidienne que les proclamations officielles d’hospitalité et de bonne volonté.

 L’homme est un animal social et la vie lui devient pénible lorsque les liens sociaux se trouvent rompus. Les critères moraux se conservent beaucoup plus aisément dans la trame de la société. Très peu d’individus ont la force de conserver leur propre intégrité si leur statut social, politique et juridique est simplement remis en question. N’ayant pas le courage nécessaire pour lutter et modifier notre statut social et juridique, nous avons décidé, pour la plupart d’entre nous, d’essayer de changer d’identité, et ce comportement étrange ne fait qu’empirer les choses. Nous sommes en partie responsables de l’état de confusion dans lequel nous vivons.

 Un jour quelqu’un écrira l’histoire vraie de l’émigration des Juifs allemands et il faudra commencer par décrire ce M. Cohn de Berlin qui a toujours été allemand à cent cinquante pour cent, un super-patriote allemand. En 1933, ce même M. Cohn se réfugia à Prague et devint très rapidement un patriote tchèque très convaincu – aussi vrai et aussi loyal qu’il avait été un vrai et loyal patriote allemand. Le temps passa et vers 1937 le gouvernement tchécoslovaque, sous la pression des nazis, commença à expulser les réfugiés juifs sans tenir compte du fait qu’ils se sentaient de futurs citoyens tchèques. Cohn partit alors pour Vienne : pour s’y intégrer, un patriotisme autrichien sans ambiguïté était requis. L’invasion allemande contraignit M. Cohn à fuir ce pays. Il débarqua à Paris à une mauvaise période, si bien qu’il n’obtint jamais un permis de séjour en règle. Étant passé maître dans l’art de prendre ses désirs pour la réalité, il refusait de prendre au sérieux les mesures purement administratives, convaincu qu’il était de passer les prochaines années de sa vie en France. C’est la raison pour laquelle il préparait son assimilation en France en s’identifiant à « notre » ancêtre Vercingétorix. Mais mieux vaut ne pas m’étendre davantage sur les prochaines aventures de M. Cohn. Aussi longtemps que M. Cohn ne pourra pas se résoudre à être ce qu’il est en fait, un Juif, personne ne peut prédire tous les changements déments qu’il aura encore à subir.

 Un homme qui désire se perdre lui-même découvre en fait les possibilités de l’existence humaine, qui sont infinies, de même que l’est la Création. Mais le fait de retrouver une nouvelle personnalité est aussi difficile et aussi désespéré que recréer le monde. Quoi que nous fassions, quoi que nous feignions d’être, nous ne révélons rien d’autre que notre désir absurde d’être autres, de ne pas être juifs. Toutes nos actions sont dirigées vers l’obtention de ce but : nous ne voulons pas être des réfugiés parce que nous ne voulons pas être juifs ; et si nous prétendons être de langue anglaise, c’est parce que les immigrants de langue allemande de ces dernières années sont marqués du signe « Juifs ». Nous ne nous considérons pas comme apatrides car la majorité des sans-patrie sont juifs ; nous ne désirons devenir de loyaux Hottentots que pour dissimuler le fait que nous sommes juifs. Nous n’y parvenons pas et il est impossible d’y parvenir ; sous notre façade d’« optimisme », vous pouvez aisément déceler la tristesse désespérée des assimilationnistes.

 Avec nous autres immigrants allemands, le mot d’assimilation a reçu une signification philosophique « profonde ». Vous ne pouvez pas imaginer comme nous prenions cela au sérieux. L’assimilation ne signifiait pas l’adaptation nécessaire au pays où le hasard nous avait fait naître et au peuple dont il se trouvait que nous parlions la langue : nous nous adaptons en principe à tout et à tout le monde. Cette attitude ne m’est apparue dans toute sa clarté que grâce à la formule de l’un de mes compatriotes qui, apparemment, savait exprimer ses émotions. Venant tout juste d’arriver en France, il créa l’une de ces sociétés d’adaptation dans lesquelles les Juifs allemands affirmaient à qui voulait bien les entendre qu’ils étaient d’ores et déjà français. Dans son premier discours il dit : « Nous avons été de bons Allemands en Allemagne et nous serons de bons Français en France. » Il fut applaudi avec enthousiasme et personne ne rit ; nous étions heureux d’avoir appris comment manifester notre loyauté.

 Si le patriotisme était affaire de routine ou de pratique, nous serions le peuple le plus patriotique du monde. Revenons à notre M. Cohn : il a certainement battu tous les records. Il est cet immigrant idéal qui voit rapidement et aime les montagnes du pays dans lequel un destin terrible l’a conduit. Mais puisque le patriotisme n’est pas encore perçu comme une affaire de pratique, il est difficile de convaincre les gens de la sincérité de nos transformations réitérées. Cette lutte rend notre propre société si intolérante : nous exigeons d’être pleinement reconnus individuellement, indépendamment de notre propre groupe, parce que nous ne sommes pas en position de force pour l’obtenir des autochtones. Ceux-ci, confrontés aux étranges créatures que nous sommes, deviennent suspicieux ; de leur point de vue, en règle générale, seule la loyauté à l’égard de notre ancien pays est compréhensible. Ce qui nous rend la vie très amère. Nous pourrions surmonter cette suspicion si nous leur expliquions qu’étant juifs, notre patriotisme dans notre pays d’origine avait un aspect plutôt particulier bien qu’il fût sincère et profondément enraciné. Nous avons écrit de gros volumes pour le prouver et payé toute une bureaucratie pour explorer son ancienneté et l’expliquer statistiquement. Nous avons demandé à des érudits d’écrire des dissertations philosophiques sur l’harmonie préétablie entre Juifs et Français, Juifs et Allemands, Juifs et Hongrois, Juifs et … Notre loyauté d’aujourd’hui si souvent suspectée a une longue histoire. Elle est l’histoire de cent cinquante ans de judaïsme assimilé qui a réussi un exploit sans précédent : bien que prouvant en permanence leur non-judéité, ils ont néanmoins réussi à rester juifs.

 Cette confusion désespérée de ces voyageurs semblables à Ulysse, mais qui contrairement à lui ne savent pas qui ils sont, s’explique aisément par leur manie de refuser de conserver leur identité. Cette manie est bien antérieure aux dix dernières années qui ont révélé l’absurdité profonde de notre existence. Nous sommes comme ces gens qui ont une idée fixe et qui ne peuvent s’empêcher d’essayer de dissimuler continuellement une tare imaginaire.

 C’est pourquoi nous nous enthousiasmons pour toute nouvelle possibilité qui, du fait qu’elle est nouvelle, nous paraît miraculeuse. Nous sommes fascinés par toute nouvelle nationalité, de même qu’une femme un peu forte est ravie par une nouvelle robe qui promet de lui donner l’apparence souhaitée. Mais elle n’aime cette nouvelle robe qu’aussi longtemps qu’elle croit en ses qualités miraculeuses et elle la mettra au rebut dès qu’elle découvrira qu’elle ne modifie pas sa stature ou, en l’occurrence, son statut.

 On peut être surpris de ce que l’apparente inutilité de tous nos bizarres déguisements n’ait pas réussi à nous décourager. S’il est vrai que les hommes tirent rarement la leçon de l’histoire, il est également vrai que leurs expériences personnelles qui, dans notre cas, se répètent sans cesse, peuvent être riches d’enseignement. Mais, avant de nous jeter la première pierre, souvenez-vous qu’être juif ne confère aucun statut légal en ce monde. Si nous commencions par dire la vérité, à savoir, que nous ne sommes que des Juifs, cela reviendrait à nous exposer au destin d’êtres humains qui, parce qu’ils ne sont protégés par aucune loi spécifique ni convention politique, ne sont que des êtres humains. Je m’imagine mal une attitude plus dangereuse puisque nous vivons actuellement dans un monde où les êtres humains en tant que tels ont cessé d’exister depuis longtemps déjà ; puisque la société a découvert que la discrimination était la grande arme sociale au moyen de laquelle on peut tuer les hommes sans effusion de sang, puisque les passeports ou les certificats de naissance et même parfois les déclarations d’impôts ne sont plus des documents officiels, mais des critères de distinctions sociales. Il est vrai que la plus grande partie d’entre nous dépendons entièrement de critères sociaux ; nous perdons confiance en nous si la société ne nous approuve pas ; nous sommes, et avons toujours été prêts à payer n’importe quel prix pour être acceptés de la société. Mais il faut également reconnaître que ceux d’entre nous, peu nombreux, qui ont essayé de s’en sortir sans toutes ces combines et astuces d’adaptation et d’assimilation ont payé un prix beaucoup plus élevé qu’ils ne pouvaient se le permettre : ils ont compromis les quelques chances qu’on accorde même aux hors-la-loi dans un monde bouleversé.

 L’attitude de ces quelques individus peu nombreux que l’on pourrait appeler, selon Bernard Lazare, des « parias conscients » s’explique aussi peu par les seuls événements récents que l’attitude de notre M. Cohn qui essayait par tous les moyens de devenir un parvenu. Tous deux sont fils du xixe siècle lequel, ignorant des hors-la-loi juridiques ou politiques, ne connaissait que trop bien les parias sociaux et leur contrepartie, les parvenus sociaux. L’histoire juive moderne ayant commencé avec les Juifs de cour et se poursuivant avec les millionnaires juifs et les philanthropes est encline à oublier cette autre tendance de la tradition juive illustrée par Heine, Rahel Varnhagen, Sholom Aleichem, Bernard Lazare, Franz Kafka ou même Charlie Chaplin. C’est la tradition d’une minorité de Juifs qui n’ont pas voulu devenir des parvenus, qui ont préféré le statut de « paria conscient ». Toutes les qualités juives tant vantées, le « cœur juif », l’humanité, l’humour, l’intelligence désintéressée, sont des qualités de parias. Tous les défauts juifs – manque de tact, imbécillité politique, complexe d’infériorité et avarice – sont caractéristiques des parvenus. Il y a toujours eu des Juifs qui n’estimaient pas utile de troquer leur attitude humaine et leur vue naturellement pénétrante de la réalité contre l’étroitesse de l’esprit de caste ou l’irréalité essentielle des transactions financières.

 C’est l’histoire qui a imposé le statut de hors-la-loi à la fois aux parias et aux parvenus. Ces derniers n’ont pas encore accepté la grande sagesse de Balzac : « On ne parvient pas deux fois  (En français dans le texte. (NdT) », aussi ne comprennent-ils pas les rêves sauvages des parias et se sentent-ils humiliés de partager leur destin. Les quelques réfugiés qui insistent pour dire la vérité, au risque de l’« indécence », obtiennent en échange de leur impopularité un avantage inestimable : l’histoire n’est plus pour eux un livre fermé et la politique n’est plus le privilège des non-Juifs. Ils savent que la mise hors la loi du peuple juif en Europe a été suivie de près par celle de la plupart des nations européennes. Les réfugiés allant de pays en pays représentent l’avant-garde de leurs peuples s’ils conservent leur identité. Pour la première fois, l’histoire juive n’est pas séparée mais liée à celle de toutes les autres nations. Le bon accord des nations européennes s’est effondré lorsque et précisément parce qu’elles ont permis à leur membre le plus faible d’être exclu et persécuté.

 [Hannah Arendt, La Tradition cachée] (via Ziad Majed)


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:50

Dans le monde, une classe en lutte septembre 2015 17 octobre 2015 Échanges et mouvements

deux extraits de ce long tour du monde du capital et des luttes

IMMIGRATION

Citation :
REPUBLIQUE DOMINICAINE – 23/6/2015 – Sur 458 000 haïtiens vivant dans cette république, seulement 10% sont en situation « régulière » et leur nombre ne cesse de croître. Une régularisation récente ne toucherait que 275 000 d’entre eux toutes formalités devant être faites avant le 17/6. Un moratoire de 45 jours a différé l’expulsion des illégaux. ; Plus de 2000 policiers ont été spécialement formés pour procéder aux déportations qui devraient débuter le 19 ; La législation a été récemment modifiée qui refuse la nationalité aux enfants nés en république dominicaine de parents haïtiens

AUSTRALIE – 3/6/2015 -Les bateaux chargés d’émigrés du sud-est asiatique tentant d’accoster dans le pays sont interceptés en haute mer et systématiquement refoulés pour finir pas échouer en Indonésie. Ceux qui réussissent quand même à prendre pied sur la terre australienne sont toujours internés dans des îles du Pacifique. On ne sait pas combien se noient en cours de route

ISRAËL – 29/8/2015 – 45 000 africains entrés en Israël jusqu’en 2013 (dont 24 000 érythréens et 9 000 soudanais) sont de véritables parias dans le pays. Plus de 1200 d’entre eux internés depuis plus d’un an ont été libérés suit à une décision de la Haute Cour. Mais il leur est interdit de séjourner dans les grandes villes dont Tel Aviv et Eilat. Tous vivent clandestinement dans de petits boulots comme la restauration ou le bâtiment.

MONDE -Septembre 201 - Chaque jour 42 500 personnes fuient leur domicile sus une menace ou sous une autre dont la moitié a moins de 18 ans ( la moitié de ceux-ci des enfants). L’exode présent concerne dans le monde 60 millions de « déplacés ». Au cours des 8 premiers mois de 2015, 500 000 migrants ont frappé aux portes de l’Union Européenne contre 280 000 dans toute l’année 2014

VENEZULA – 30/7/2015 –L’immigration peut se faire à l’intérieur d’un État. Fuyant le chômage, des milliers émigrent aux fins fonds du pays pour tirer dans des conditions dangereuses, de l’or des mines abandonnées par la faillite des Entreprises d’État par impéritie et corruption. Même si ces exploitations minières sont maintenant contrôlées par des mafias liées à l’armée et aux fonctionnaires locaux qui prélèvent une dîme d’au moins 20% sur les découvreurs d’or, les promesses de gains attirent de plus en plus de chercheurs d’or. Mais ils doivent affronter tous les dangers des corruption, des rackets des vols et des meurtres dans cette jungle qu’est , comme dans bien d’autres pays, l’ exploitation extrême d’une main d’œuvre dans la production de diamants ou métaux précieux ou rares dont les multinationales tirent un profit maximum.

BIRMANIE – 8/6/2015 –Les Robingyas bien qu’établis en Birmanie depuis des générations sont présentés depuis des décennies par la majorité bouddhiste comme des étrangers dans leur propre pays (voir précédents bulletins). Ils sont privés de nationalité, parqué dans des camps proches du Bangladesh. Après les massacres de 2012 on assiste à un véritable nettoyage ethnique et une croisade anti musulmane qui les contraints à fuir le pays, essentiellement par mer, rejetés de tous les rivages où ils tentent d’accoster.

FRANCE – 22/9/2015 – Dans les années 1970, la SNCF a cherché des costauds pour travailler à la réfection des voies et pour ce faire a recruté 2 000 marocains. Mais, prétextant qu’ils étaient étrangers et ne ouvraient pas travailler pour une entreprise nationale, ce fleuron des entreprises d’État a créé une catégorie spéciale les « PS25 » « bénéficiant » d’un statut de droit privé avec des salaires et conditions bien inférieurs à ceux de cheminots SNCF. Ces quasi esclaves n’ont jamais pu accéder à une promotion quelconque et si certains ont pu après des années être naturalisés et ont ainsi pu accéder au « cadre SNCF » toutes leurs années antérieures au service du même employeur n’ont pas été prises en considération et il en a été pour eux comme pour un nouvel embauché. Pendant des années ils ont tenté de faire valoir ce qui était leur droit mais la SNCF a fait de la procédure. Ils sont devenus vieux, certains sont morts, les autres sont devenus les « chibanis » (les cheveux blancs) et c’est seulement ce 23 septembre que le conseil des Prud’hommes a condamné la SNCF à verser à chacun des 830 plaignants entre 150 000 et 200 000 euros à peine ma moitié de l’évaluation de leur préjudice, environ 150 millions pour la SNCF qui – sans doute- fera appel.

La crise du capital

CHINE – 29/9/2015 – A quelque chose malheur est bon. Le ralentissement de l’économie chinoise correspond aux difficultés qu’ont les entreprises pour recruter de la chair fraîche à exploiter. Le vieillissement de la population (à cause de l’enfant unique décrété par Mao) et le développement des services dû à la croissance d’une classe moyenne consommatrice fait qu’au manque de jeunes, s’ajoute la séduction des emplois hors production. Le résultat de ce manque de main d’œuvre productive est que les patrons doivent proposer des salaires plus élevés qui atteignent plus de 500 euros mensuels, plus de deux fois le salaire minimum. Comme le dit un migrant de 29 ans « Ce n’est pas difficile de trouver du travail en ce moment si l’on n’est pas paresseux ». Mais ces hausses de salaires augmentent les coûts de production et les entreprises ou délocalisent en Chine ou hors de Chine ou bien automatisent les chaînes de production.

Allemagne -9/9/2015 – Plusieurs centaines de migrants défoncent les barrières protégeant à Berlin le bâtiment de l’Office national des affaires sociales mais sont prévenus d’entrer dans les locaux par une impressionnante mobilisation policière. Certains campent nuit et jour devant le bâtiment pour protester contre leur condition précaire
États –Unis 10/9/2015 – Rafle monstre en Californie contre les migrants sans papiers. En 4 jours 240 arrestations pour expulsion. Partout dans le pays on assiste à un renforcement de la répression contre les sans-papiers.



L’ INDUSTRIE DU MIGRANT

Citation :
La migration a toujours été au cœur même du système capitalisme qui a absolument besoin de la force de travail, c’est inhérent à sa nature même qui réside dans l’exploitation de la force de travail. Il lui faut donc chercher les êtres humains porteurs de cette force de travail pour les contraindre, d’une manière ou d’une autre à quitter leur état présent et venir sur le lieu de cette exploitation.

Toutes les époques ont eu leurs migrants, les seules modifications ont été la dimension géographique de ces transferts de populations : régionale, nationale et internationale qui souvent ont chevauché dans une même période.

Pour une approche globale de cette question, on doit distinguer plusieurs stades dans le processus migratoire vu sous l’angle froid et cynique de l’intérêt du capital. Quand on sait qu’il est évalué que le simple trafic d’êtres humains rapporte plus que le trafic de drogue on voit qu’il s’agit d’une véritable industrie productrice de profits considérables, d’autant plus que dans ce processus migratoire, viennent se greffer d’autres industries que l’on ne soupçonne guère.

Pour mieux approcher cette question, ces stades peuvent se définir autour d’une part de la « production » du migrant, la matière première de cette marchandise, ensuite du transport de cette marchandise vers les « pays d’accueil » et finalement leur utilisation et/ou leur stockage dans une destination qui peut être définitive ou provisoire.

Chacune de ces étapes comporte une source de profit dont le montant est difficile à évaluer car elles comportent toutes l’utilisation de matériels fournis par d’autres secteurs de production, comme une sorte de sous-traitance.

La production du migrant est le produit direct ou indirect de l’activité capitaliste. Directe par un ensemble d’intervention qui vont de l’invasion capitaliste des terres dont les occupants sont expulsés, au déversement de produits agricole et industriels à bas coût qui ruinent les agricultures et artisanats locaux et aux guerres pour la mise sous tutelle de productions locales notamment le pétrole. Indirecte par les conséquences de l’activité capitaliste sur les conditions de vie soit localement par les pollutions minières et industrielles sot par l’effet global sur les conditions de vie planétaires (réchauffement climatique, montée des eaux, désertification, etc…). Les économies locales sont encore plus déstabilisées par le fait que le migrant doit vendre ses biens pour réunir les sommes nécessaires pour assurer le passage.

Le transport du migrant peut se faire à l’intérieur d’un État vers les centres urbains ou vers d’autres contrées parfois très éloignées des lieux de production du migrant. Outre les sommes considérables que le passeur extorque à chaque migrant toute une industrie se greffe autour de ce transport dont l’approvisionnement matériel doit être renouvelé (véhicules, bateaux pneumatiques, barques de tous ordre et même navires)

L’accueil du migrant, soit dans un pays de destination, soit dans un de ces nombreux camps de transit nécessite la fourniture d’un matériel qui va des tentes aux conteneurs convertis à tous autres logements précaires. Sans compter les fournitures de nourriture et toutes autres nécessités de base. ; Quand on sait que la seule Allemagne va consacrer en 2015 plus de 5 milliards d’euros rien que pour l’accueil de quelque 120 000 migrants on peut de faire une idée, à l’échelle des millions de migrants et déplacés (5 millions rien que pour la Syrie) des sommes ainsi introduites dans le circuit capitaliste de la marchandise.

Le résultat global, c’est que la migration fournit au capital mondial en force de travail à la fois, pour une petite partie, du travailleur qualifié dont il fait l’économie d’une formation, et pour la plus grande partie du travailleur non qualifié standardisé que le passage des frontières a en quelque sorte dévalorisé en le privant des qualifications qu’il pouvait voir dans son pays d’origine.


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 5:52

"La réforme de l’immigration d’Obama est de la pure hypocrisie !"
Alex Anfruns, Ilka Oliva Corado 20 novembre 2015

D'origine guatémaltèque et vivant à Chicago, Ilka Oliva Corado est une écrivaine très prolifique dont l’œuvre s'inspire des luttes sociales pour les droits des travailleurs sans papiers et pour la diversité sexuelle. Oliva s'insurge également contre les discriminations racistes au cœur de l'empire. Dans cette interview, l'auteure analyse le sort de ses compatriotes dans le contexte pré-électoral d'un pays gouverné pendant sept ans par le "premier président noir de l'histoire".


Citation :
Quelle est la situation actuelle de la communauté latino-américaine aux États-Unis ?

Aux États-Unis, les Latino-américains sont victimes de discriminations tandis que, en ce qui concerne les migrants de n’importe quel pays d’Europe, d’Asie et d’Afrique, il est rare qu’ils soient discriminés ou expulsés vers ces continents. Pour être expulsés, ils doivent vraiment avoir commis un acte répréhensible. En revanche, les sans papiers latino-américains sont l’objet de discriminations même par des agents de la circulation.

De quelle manière ?

La Police cherche un certain profil. Par exemple, la communauté mexicaine est la plus grande ici. Les Mexicains utilisent souvent une camionnette, la cherokee, une voiture qui est généralement utilisée en Amérique latine sur un certain type de terrain. Mais le terrain ici est tout pavé, tout est plat. Donc, il n’y a aucune raison d’acheter une voiture de ce genre... le terrain ne s’y prête pas. Mais l’explication est simple : il s’agit de réaliser un rêve. Les gens qui viennent ici pour gagner leur vie ont fait le rêve d’avoir une voiture de ce genre, car ils n’en ont jamais eue dans leur pays. Ainsi, lorsque les policiers voient une de ces voitures sur la route, ils l’arrêtent immédiatement, même s’il ne s’est produit aucune violation du code de la route. Ils l‘arrêtent parce qu’ils savent que 90 % des conducteurs sont des Latinos ou des Mexicains. La première chose qu’ils demandent sont les papiers. Si la personne ne les a pas, elle sera expulsée. Voilà le profil qu’ils cherchent.

Et dans le monde du travail ?

Au boulot, quand un Noir est demandeur d’emploi pour le même poste qu’un Latino, le Latino est payé 3 dollars de l’heure tandis que le Noir est payé 8 dollars. Autrement dit, le salaire minimum. Il en est ainsi dans tous les emplois : dans les usines, le nettoyage des maisons, le nettoyage de la neige sur la route, la construction... si vous êtes un Latino-américain, vous allez toujours être payé moins que le salaire minimum, vous serez exploité, vous travaillerez plus d’heures, les heures supplémentaires ne vous seront pas payées... ce qui ne se produit pas avec d’autres migrants. Un autre exemple : il existe une loi selon laquelle lorsque quelqu’un travaille un jour férié il doit être payé le double. Eh bien, on oblige les Latinos à aller travailler et on les paie comme un jour normal.

Est-ce pour organiser la division ?

Exactement. Par exemple, les Européens viennent ici pour travailler dans la peinture des maisons, la décoration et les tâches relatives à la construction de maisons. Ce sont les Européens qui s’en occupent. Les Asiatiques arrivent dans le marché de la restauration, en tant qu’entrepreneurs... Les Africains viennent travailler comme nous, mais en tant que patrons de Latinos. Peut-être qu’aucun des deux n’ont de papiers, mais comme l’un est Africain, on lui offre le poste de chef du Latino. Et cela, même quand le Latino est aussi bien formé. Car c’est contre les Latinos que le phénomène de discrimination est le plus flagrant. Même la police tue des Latinos comme s’ils étaient des chiens, tous les jours, dans n’importe quel Etat, partout dans les Etats Unis. Et cela ne sera jamais couvert par les infos, même pas par les chaînes d’info hispanophones.

Car Telemundo, Univision, CNN en espagnol, sont des médias hispanophones, mais de droite. Leur fonction ici est de tromper la communauté d’immigrants latino-américains, de leur dire que ce pays est le « rêve américain » et que nous devons remercier Obama parce qu’il a parlé des migrants. Nous devons embrasser les pieds d’Obama... Alors que la réforme de l’immigration de 2015 est de la pure hypocrisie (voir brève de ce journal, NdlR). En effet, aucun président ne peut arriver à la Maison Blanche sans le vote de la communauté latino-américaine parce que nous sommes des millions ici. Ils ont besoin de nous pour leur politique, pour utiliser la question des immigrés comme un trampoline.

Justement, après ces deux législatures d’Obama, quelle est la situation de la gauche aux Etats-Unis ?

Il n’y a pas de médias de gauche qui donnent vraiment la voix aux Latinos. Ils ont l’apparence d’être de gauche mais à la fin ils s’avèrent être de droite. Ils ont tous soutenu Obama quand il s’est lancé dans la course à la candidature. Au début, les réactions étaient « Bon, c’est un président noir, il faut lui donner une chance." Puis les rues de Chicago ont été pleines de mères de Latinos et de Noirs qui pleuraient de joie, tous heureux parce qu’Obama avait été élu président. Et ce fut pareil lors de la deuxième législature. Or, pour peu qu’on y réfléchisse, on se rend compte facilement que les démocrates ont utilisé historiquement la question de la réforme de l’immigration depuis plus de 20 ans. Et ils continuent à l’utiliser, parce que c’est sois-disant un parti de gauche, n’est-ce pas ?

Parce que, de l’autre côté, on trouve les républicains, qui envisagent un projet de déportation de masse. Mais voici Obama, qui est venu parler de la réforme de l’immigration et a expliqué cette farce qui consiste à vouloir renommer le Jour d’action de grâce (« Thanksgiving Day » en anglais, NdTr) par la Journée de l’immigrant. Il a dit que c’était un cadeau d’ « action de grâce » offert aux sans-papiers. Il prétendait que les immigrés qui ont des enfants nés aux États-Unis pourraient obtenir des papiers. Il parlait d’un chiffre de 11 millions d’immigrés sans papiers, mais nous sommes au moins 25 millions ! Le fait est qu’Obama a menti et que la communauté latino est déçue, et on voit Hillary Clinton qui recommence à utiliser cette même plate-forme. Cette femme s’est déjà « collée » à toutes les communautés de la même façon qu’Obama l’a fait avec la jeunesse et la communauté latino-américaine.

Avec elle, on a le slogan « il était temps qu’il y ait une femme à ce poste-là ». D’accord, mais surtout pas elle ! Hillary Clinton utilise le féminisme et la question des migrants comme plate-forme politique. Mais à la fin, nous nous rendons bien compte que tous les candidats sont des marionnettes de l’immense pouvoir du système capitaliste états-unien. Son cœur même se trouve au Congrès des Etats-Unis et dans la Chambre Basse, dans ce parcours de tribunaux où le Ku Klux Klan pullule encore et toujours. Le Président, en bon laquais du système, se limite à obéir à ses ordres. Obama l’a fait avec la jeunesse et la communauté latino-américaine.

Alors, quelles chances vois-tu pour que des mouvements sociaux en faveur des droits pour les sans-papiers aient une certaine influence dans les prochaines élections ?

Par exemple, il y a une organisation appelée les « rêveurs » (« the dreamers », NdTr). C’est un groupe qui a été formé il y a deux ans par des étudiants des lycées et des universités. Ce sont des jeunes qui sont arrivés ici quand ils étaient petits et qui ont grandi ici. Alors ils ont demandé des papiers, ils se sont organisés en mouvement et Obama a fini par leur donner des papiers. Ainsi, lorsqu’ils auront fini leurs études ils pourront avoir un permis de travail. Mais ce même groupe, qui a déjà obtenu ses papiers, ne soutient pas les travailleurs sans papiers qui travaillent dans le ramassage des poubelles, dans la maçonnerie, en hachant des oignons...tous ces gens qui viennent se casser le dos pour ce pays, n’est-ce pas ? Eh bien, ils ne les soutiennent pas, ils ne parlent pas en leur nom et n’exploitent pas les espaces de visibilité qu’ils ont obtenus. Ils ont déjà atteint leur objectif, les papiers, et ils ont oublié le reste. C’est du chacun pour soi, n’est-ce pas ? C’est de l’égoïsme, c’est inhumain. Lorsqu’on se bat pour quelque chose, c’est pour l’égalité. C’est pour tous ou alors pour personne.


Le beau discours de Barack Obama donne l’impression à ceux qui l’écoutent de l’extérieur que c’est le Président le plus « humain » sur la question des travailleurs sans papiers. Mais il s’agit du Président qui a expulsé le plus d’immigrants sans papiers dans l’histoire des États-Unis ! Comment comprendre ce deux poids deux mesures ? Comment peut-il vouloir que les immigrés obtiennent des papiers, quand il est en train de les expulser massivement ? On est en train d’arrêter et d’expulser des gens à l’arrêt de bus, à la sortie des restaurants, dans les clubs, quand ils se rendent à des concerts... par exemple, quand le Pape est venu ! Avec ces millions de personnes qui étaient là pour l’accueillir, on s’est mis à expulser des gens ! Quels médias ont rapporté ces expulsions ? Pas un seul. Pas un seul média, ni en anglais ni en espagnol.

Le 10 novembre dernier, le Tribunal Suprême a suspendu à nouveau la proposition de loi d’Obama, ainsi que les avantages accordés aux « rêveurs ». (1) Désormais, ces prétentieux se retrouvent dans la case départ, comme nous qui travaillons dans les petits métiers. Cela leur arrive à cause de leur égoïsme. On doit se battre de la même façon pour tout le monde. Un autre exemple : les déclarations du candidat républicain Donald Trump contre les Latino-américains sont en réalité exactement les mêmes que celles qui sont exprimées au quotidien par la majorité de la population états-unienne. On diabolise ce gars, mais il a seulement dit face aux caméras de la télé ce que la plupart des gens disent tout le temps, partout. Dolores Huerta a appelé au boycott, mais la communauté latino-américaine reste silencieuse. Les artistes médiocres restent silencieux. Les défenseurs des migrants, silencieux aussi. Les organisations des droits de l’homme, silencieuses aussi. C’était le moment de sortir dans les rues et secouer ce pays, mais, rien du tout...

Quelle est votre vision sur la culture du divertissement, du spectacle, Hollywood... quel impact a sur la société cette violence que l’on perçoit dans la culture américaine ?

Sur la question de la Syrie, par exemple, nous avons vu certains artistes signer une lettre d’opposition à la guerre. Et Hollywood les a fait taire ! Hollywood représente une droite récalcitrante, c’est de la xénophobie. C’est le Ku Klux Klan. Récemment, Viola Davis a reçu un "Emmy". Elle est noire, et a reçu l’Emmy de la meilleure actrice. Elle a fait un discours très courageux, elle s’est tenue droit dans ses bottes. Quand vous tenez un discours pareil, vous savez qu’on peut vous fermer les portes immédiatement. Il y a des gens progressistes à Hollywood, bien sûr. Le problème est que, quand ils osent parler, ils savent qu’on va leur couper les ailes. Mais Viola l’a fait, elle a parlé de la discrimination raciale à Hollywood à l’égard des actrices noires.

Mais regardons de près l’exemple du réalisateur mexicain Iñarritu, qui a récemment remporté trois Oscars. A aucun moment il n’a parlé de sans-papiers ! Jusqu’à ce que ce monsieur Sean Pean, qui est aussi un acteur, soit venu pour lui donner le dernier Oscar. Qu’a fait Sean Pean ? Eh bien il s’est moqué de lui, n’est-ce pas ? Connaissant le travail de Pean, je l’ai compris comme étant une gifle, du genre "Regarde, trou du cul, si tu es Mexicain, parle au nom de ton peuple, enfin !" Puis il s’est assis et le réalisateur a parlé. Mais ce ne fut qu’après que le gringo le pousse à le faire. Sean Pean est en faveur du Venezuela, de Cuba...

Donc, si les gens de ton propre peuple qui se retrouvent dans des espaces privilégiés ne profitent pas de ces espaces pour aborder la question des sans-voix, comment prétendre que les gringos eux-mêmes le fassent, bon dieu ? Et qui plus est, à Hollywood ! Là-bas le racisme est prépondérant. Il y a même des travailleurs sans-papiers qui y bossent et ne se font même pas payer le salaire minimum. Jamais un artiste de Hollywood ne parlera en leur nom, ni Penelope Cruz ni Javier Bardem, jamais. Si eux qui sont des Latinos ne le font pas, de qui va-t-on attendre une prise de position ?

Et pourtant, tous les deux ont signé la lettre pour la défense de la bande de Gaza, contre le gouvernement génocidaire d’Israël. Je suis sûr que cela a joué un rôle négatif dans leurs recherches d’emploi à Hollywood. Espérons qu’un jour ces artistes latinos qui travaillent dans l’industrie américaine aient aussi le courage de parler en faveur des travailleurs sans papiers et de signer une lettre similaire. Qu’ils le fassent sur scène et qu’ils affirment ainsi leur condition humaine.

Et dans les chaînes d’info, au-delà de ce qu’il peut y avoir symboliquement parmi les présentateurs à la télé une personne afro-américaine ou latina, pensez-vous que la voix des sans-papiers puisse se fait entendre aux USA ?

Si on parle des médias en anglais, ils sont si « polite » (polis, dit ironiquement : NdlR)... Je ne connais pas un peuple dans le monde qui soit aussi diplomate que les États-uniens en toute chose. Ils suivent le protocole. Ils s’arrêtent devant toi et disent "c’est bien Obama, nous sommes bien sûr pour la réforme de l’immigration...". Ouais, ils disent qu’ils sont d’accord avec la réforme de l’immigration, mais ne couvrent pas les infos quand la police tue des Latinos. Voilà ce qu’ils devraient dénoncer et qu’ils ne font pas. Ce deux poids deux mesures est assuré. Il s’applique également aux plaintes de violence contre les femmes qui se produisent chaque jour. "Oui, la communauté latino est importante" ;"Oui, il y a des immigrants sans papiers et ces gens-là méritent des papiers"...mais ils ne bougeront pas plus. Par exemple, maintenant les médias sont nuit et jour, jusqu’à la nausée, en train de „marteler“ la crise en Syrie (2), mais ils sont incapables de remettre en question le rôle d’Israël dans la région, ni celui des Etats-Unis, responsables de cette crise. Ils la voient juste comme une crise de réfugiés, mais ne signalent pas l’agression ni le génocide qu’Israël et les Etats-Unis mettent en place dans la région et n‘avertissent pas que l’une de ses conséquences est la crise de réfugiés.

Historiquement, il y a eu des luttes très importantes dans ce pays, comme celles contre la guerre du Vietnam ou en faveur des droits civils. Quel regard portez-vous sur la lutte actuelle du mouvement d’Afro-Américains « Black Lives Matters » ?

Ils sont en train de dénoncer ce qui se passe. Mais s’engager dans des luttes demande énormément d’énergie...Ici, le capitalisme et la droite sont tellement omniprésents qu’on doit dépenser beaucoup d’énergie à les affronter. Ils élèvent leur voix, mais c’est à peine si on leur accorde quelques interviews. Vous n’allez jamais voir dans les médias puissants ici aux USA, qu‘on leur donne un espace pour une interview où ils puissent s’exprimer. Ils sont obligés de passer dans les médias alternatifs, que lisent deux ou trois personnes seulement. Parce que vous ne pouvez pas comparer l’impact de ces médias avec celui de la radio et la télévision aux États-Unis. Alors oui, ils se battent. Il y a plusieurs organisations qui enregistrent et archivent toutes ces formes de discriminations. Des volumes et des volumes sur tous les types de violence, de tout ce que subissent la communauté afro-américaine et la communauté des sans-papiers. Mais tout cela est archivé, parce que, quand vous allez au tribunal pour déposer une plainte, le système est si corrompu, si « Ku Klux Klan », que même si vous y amenez une jeune fille violée et déchirée on ne vous croira pas. Ils ont l’habitude d’inverser les rôles. C’est très rare qu’un Afro-américain dépose une plainte et qu’ils prêtent une attention quelconque. Même si vous avez toutes les preuves. C’est pratiquement impossible.

Ce racisme que vous évoquez dans le système judiciaire, est-il en lien avec le sentiment de supériorité et l’attitude néocoloniale si typiques du Nord et de l’ « Occident » ?

Sans doute. En fait, il y a quelque chose qui se produit aux États-Unis mais aussi avec les élites d’Amérique latine. C’est peut-être même plus marqué en Amérique latine qu’aux Etats-Unis. Et je vous le dis avec toute la douleur de mon cœur. Mais parlons encore un peu des États-Unis. Les gringos voient les femmes latinas comme des travailleuses du sexe. C’est ainsi que nous sommes vues. Ils ne nous voient pas comme des personnes. Pour eux, une femme latina qui vient ici, c’est parce qu’elle veut se marier avec un gringo pour « améliorer sa race ». Pour avoir des yeux verts, ou bleus. Et pour changer rapidement son nom de famille.

Il y a d’autres gens qui ne pensent pas ainsi, bien sûr. Les étudiants en sociologie et les sciences humaines dans les universités. Ce sont ces mêmes gens qu’on trouve dans les associations en faveur des droits humains, avec les immigrés, contre la torture. Eux, ils nous voient différemment. Mais, en tant que membre d’une communauté, quand vous arrivez aux Etats-Unis vous vous trouvez face à un mur froid et glacial. Ce n’est même pas une question de culture, parce que les Etats-Unis n’ont pas de culture proprement dite. Et la boucle est bouclée : ici il y a un pêle-mêle de cultures de gens qui ont émigré à travers le monde. Les États-uniens ne disposent pas d’un type de culture défini. Enfin, il y a la suprématie blanche : le Ku Klux Klan. Beaucoup d’entre eux disent qu’ils connaissent le monde et qu’ils n’ont plus besoin d’aller nulle part. Mais en fait ils sont juste partis en vacances en Europe, c’est tout. Rien d’autre n’existe pour eux.

Et cette vision du monde se reflète chez les enfants. A partir du moment où les enfants ont cinq ans, les parents leur disent : « Elle, c’est une femme de ménage, c’est la nounou ». Dans le parc, ils leur disent : « Cet enfant est Noir, ne joue pas avec lui" et « cet autre enfant est d’origine hispanique, ne va pas avec lui car il n’est pas comme toi », ou encore « tu es supérieur ». Comment prétendre que, lorsque cet Etats-unien atteindra l’âge adulte, il nous regardera avec équité ?

D’un point de vue humain, j’ai eu le privilège de travailler comme femme de ménage. Et quand on est femme de ménage, on est un meuble. Eux, ils pensent que nous n’écoutons pas, que nous n’avons pas de sentiments. Mais tu entends les conversations même si tu ne veux pas, parce que tu es là en train de nettoyer. Et tu écoutes les conversations qu’ils ont. Ils disent des horreurs sur les immigrants sans papiers. Mais quand ils passent la porte, dans les conversations lors des rendez-vous ou des sorties, ils disent : « Oui, je soutiens la réforme de l’immigration ».

Notes :

1)http://www.reuters.com/article/2015...

2)http://www.leparisien.fr/internatio...

Source : Le Journal de Notre Amérique n°8, novembre 2015 (à paraître)




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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 6:02



Syrie et Irak : une migration sans précédent historique ? Gérard-François Dumont, le 12 décembre 2015

Recteur, Professeur à l’Université de Paris-Sorbonne. Président de la revue Population & Avenir. Membre du Conseil scientifique du Centre géopolitique qui soutient le Diploweb.com

Les conflits en Syrie et en Irak ont provoqué une migration forcé de plusieurs millions de personnes. Cet exode de Mésopotamie est-il semblable à ceux que le monde a connus lors de chocs géopolitiques antérieurs ou est-il un phénomène sans précédent historique ? Ce texte analyse les éléments qui conduisent à considérer cet exode comme classique avant de s’interroger sur ses incontestables spécificités qui en font une migration sans précédent historique.


Gérard-François Dumont a écrit:
LE DÉBUT des années 2010 s’est trouvé marqué par une forte migration de populations dû aux conflits en Mésopotamie. Dans cette région du Moyen-Orient dont le nom historique correspond à un vaste territoire qui s’étend pratiquement du fond du golfe Persique au golfe d’Alexandrette [1], nombre de frontières étatiques reconnues par la communauté internationale ont de facto disparu. Cela résulte de combats menés en Irak – certes de façon discontinue – depuis l’intervention américaine de 2003, et accentués en 2011 après le départ de la coalition militaire, essentiellement étatsunienne et, en Syrie, depuis 2011. Face à ces combats, de nombreux habitants se sont trouvés conduits à un exode pour échapper aux violences et, donc, assurer leur survie et/ou par refus d’accepter les contraintes imposées par la force là où ils habitaient.

Cet exode des populations de Mésopotamie, pour la période 2011-2015, peut être évalué, dans sa dimension internationale, c’est-à-dire hormis les déplacements internes [2] à l’Irak ou à la Syrie, à environ 4,5 millions de personnes. À la fin de 2015, les estimations l’agence des Nations Unies pour les réfugiés (UNHCR) concernant les Syriens indiquent 1,2 million au Liban, 700 000 en Jordanie, 1,6 million en Turquie et 235 000 en Irak. Il convient d’ajouter un pays du Moyen-Orient non limitrophe de la Mésopotamie, soit 140 000 Syriens en Égypte. Quant aux Irakiens, l’UNHCR les évalue à 350 000, dont 208 000 en Turquie, 67 000 en Jordanie, 33 500 en Syrie et 12 000 au Liban.


Fin 2015, l’exode international a donc touché plus d’un cinquième de la population

Ces chiffres doivent être complétés par les personnes qui sont pour la plupart des réémigrants, c’est-à-dire des gens qui, après avoir fui dans les trois pays limitrophes de la Syrie cités ci-dessus, ont migré vers d’autres territoires. L’ordre de grandeur est de 1,2 million dans l’Union européenne, dont plus des quatre cinquièmes en Allemagne et en Suède ; et quelques dizaines de milliers dans des pays non européens : Amérique du Nord et Arménie pour quelques milliers de Syriens de confession arménienne. Il y avait 22,5 millions d’habitants en Syrie à la mi-2011 [3]. Fin 2015, l’exode international a donc touché plus d’un cinquième de la population. En Irak, dont la population était de 32,7 millions à la mi-2001, le chiffre est moindre dans la mesure où l’intensité de l’exode concerne davantage des déplacements internes que des départs au delà des frontières.

De tels chiffres interrogent : l’exode de Mésopotamie est-il semblable à ceux que le monde a connus lors de chocs géopolitiques antérieurs ou est-il un phénomène sans précédent historique ? Analysons d’abord les éléments qui conduisent à considérer cet exode comme classique (I) avant de s’interroger sur ses éventuelles spécificités (II).


I. Un exode intense, mais malheureusement classique

L’exode de Mésopotamie des années 2010 ne diffère pas de ceux antérieurs : il résulte de raisons semblables ; il perdure selon une logique géopolitique connue ; il se traduit par des réémigrations comme le monde en a connu.

Des raisons semblables à celles des autres exodes


L’histoire permet d’égrener un certain nombre d’exodes, dont les raisons se regroupent en quatre catégories [4]. La première est liée aux génocides, lorsque des rescapés parviennent à s’en échapper, comme cela fut le cas lors des quatre génocides du XXe siècle : arménien, juif, cambodgien et rwandais. Le deuxième type d’exode provient de guerres internationales qui poussent des populations à fuir leur domicile pour assurer leur survie, à l’exemple de l’exode français de 1940 ou de celui des guerres de l’ex-Yougoslavie. Les guerres civiles sont une troisième raison d’exode, comme celles d’Espagne (1936-1939), de Chine (1945-1949), du Mozambique (1972-1992), du Liban (1975-1989), du Salvador (1980 à 1992), du Sri Lanka [5], du Sierra Leone (1991-2002), du Liberia (1990-1997 et 1999-2003) ou de Côte-d’Ivoire (2002-2007).

Enfin, quatrième catégorie, l’exode peut provenir de la répulsion exercée par un régime liberticide sur des habitants comme les Allemands de l’Est ou les Vietnamiens fuyant un régime communiste, ou les Cubains fuyant le régime castriste.

Sachant que, avant 2011, la Syrie était un pays de faible émigration, et avait été un pays de forte immigration [6] (pour des Palestiniens et des Syriens), l’exode de Mésopotamie des années 2010 se classe, dans un premier temps, dans la troisième catégorie. Cet exode ne présente pas de caractéristiques nouvelles ni dans ses causes ni dans sa logique géographique. D’une part, il résulte d’un conflit civil dont la violence déclenche l’émigration de populations et, d’autre part, les populations soumises à l’exode vont d’abord trouver refuge dans les territoires les plus accessibles pour elles, donc pour l’essentiel dans des pays limitrophes.

L’autre caractéristique classique, bien que non systématique, de l’exode de Mésopotamie, tient à sa prolongation

Un exode qui perdure


Dans le passé, des exodes ont cessé dès que leurs causes disparaissaient ou perduré lorsqu’elles n’étaient pas enrayées. Ainsi, l’exode des Espagnols fuyant la guerre civile, particulièrement intense en Catalogne début 1939, a été stoppé dès la fin de la guerre civile, proclamé par Franco le 1er avril 1939.

En 1923, l’exode des musulmans turcs [7] de Grèce vers la Turquie, dans le cadre des expulsions de population validées par le traité de Lausanne, s’est rapidement tari parce que la Grèce a respecté ce traité et, donc, le droit de la minorité musulmane ethniquement turque restée en Grèce. Ainsi, cette minorité bénéficie en Grèce d’une large autonomie, par exemple en matière de justice, ce qui lui donne le droit d’appliquer non les lois grecques mais des règles découlant de la charia. En revanche, l’émigration de Turquie des personnes de confession orthodoxe, pourtant de nationalité turque, s’est poursuivie parce que la Turquie, au fil des décennies, n’a pas respecté le traité de Lausanne, poussant la quasi-totalité de la minorité orthodoxe à partir. Quant à l’exode dû aux guerres de l’ex-Yougoslavie [8], il a duré quatre ans, ces guerres n’ayant cessé que dans le cadre des accords de Dayton en 1995.

Dans le cas de la Mésopotamie, depuis 2011, aucune des causes de l’exode n’a été enrayée, bien au contraire. Même s’il y a eu des cessez-le-feu très localisés, les violences ont continué. Donc l’exode a perduré en 2015 pour la quatrième année consécutive.

Une troisième caractéristique classique des exodes tient au fait qu’ils peuvent, dans certains cas, engendrer de la réémigration, c’est-à-dire une nouvelle migration à partir du pays où la personne a cherché un premier refuge.

L’existence de réémigrations

Dans le passé, les exodes n’ont pas connu de réémigrations lorsque le pays d’arrivée présentait des proximités linguistiques ou culturelles ou lorsque ce pays offrait des conditions d’accueil qui ne poussaient pas à repartir vers un autre pays.

Ainsi, en 1945, à la fin de la Seconde Guerre mondiale, les Allemands des Sudètes, de Prusse orientale, de Poméranie ou de Haute-Silésie ont fui en Allemagne de l’Ouest ou en Autriche, certes pour des raisons de proximité, mais y sont demeurés parce que ces territoires d’accueil étaient de langue allemande et se sont mobilisés pour les accueillir. Les Cubains parvenus à fuir le régime de Castro [9] depuis 1959 sont, dans leur très grande majorité [10], demeurés aux États-Unis, d’autant plus que ce pays a signé une législation et des accords avec Cuba qui leur convenaient. Ainsi, en 1966, le Congrès américain adopta-t-il la loi d’ajustement cubain (Cuban Adjustment Act, CAA) qui accordait une possibilité de résidence permanente pour les Cubains physiquement présents aux États-Unis pendant au moins un an.

En 1994, à la suite d’une nouvelle vague d’exode, cette CAA est complétée par deux accords portant sur la question migratoire entre Cuba et les États-Unis, accords visant à assurer une migration sûre, légale et ordonnée. Combinés avec la CAA, ces accords migratoires de 1994 et 1995 établissent la politique actuelle wet-foot, dry-foot, soit « pied humide, pied sec ». Cela signifie que les Cubains interceptés en mer, wet-foot, par les États-Unis sont renvoyés à Cuba. Le gouvernement cubain, selon les accords, s’engage à ne pas exercer de représailles contre eux. Quant à ceux qui atteignent le rivage des États-Unis, les dry-foot, ils sont généralement autorisés à y rester et peuvent donc obtenir un statut de résident permanent après un an.

En revanche, lorsque le premier pays possible d’exode ne présente guère d’identité commune possible ou n’offre pas des conditions satisfaisantes, comme le droit au travail, le souhait de réémigrer est élevé, comme cela s’est produit pour des Indochinois dont le premier refuge était un pays d’Asie du Sud-Est.

En 1975, les victoires des régimes communistes dans les anciennes colonies françaises d’Indochine, du Viêt Nam, du Cambodge et du Laos, engendrent, au fil des années, un exode de plus de 3 millions de personnes. Ces dernières cherchent refuge dans les pays proches, donc d’Asie du Sud-Est, comme la Thaïlande, Hong-Kong, Singapour ou les Philippines. Environ 250 000 Vietnamiens d’origine chinoise (ou Hoa), qui subissent aussi l’hostilité des autorités vietnamiennes [11], sont accueillis en Chine [12], pratiquement le seul pays asiatique à offrir non seulement l’asile, mais aussi la réinstallation de ces réfugiés. L’UNHCR y participe par un don de 8,5 millions de dollars versé aux autorités chinoises et ouvre un bureau à Pékin.


Toutefois, au début de l’exode indochinois, en 1975, aucun pays de la région n’étant signataire de la Convention de 1951 sur les réfugiés ou du Protocole de 1967, aucun des pays recevant des boat people vietnamiens ne les autorisa à s’installer de manière permanente, certains ne leur accordant même pas le refuge temporaire. Aussi, certains Indochinois cherchèrent à réémigrer et certains y parvinrent.

Fin juin 1979, cinq membres de l’Association des nations de l’Asie du Sud-Est (ANASE), qui ont sur leur sol des centaines de milliers d’Indochinois, l’Indonésie, la Malaisie, les Philippines, Singapour et la Thaïlande, font savoir qu’ils ont « atteint la limite de leurs capacités et [ont] décidé de ne plus accepter de nouveaux arrivants » [13].

En juillet 1979, sous l’égide des Nations Unies, une conférence internationale sur « les réfugiés et les personnes déplacées en Asie du Sud-Est » se réunit à Genève. Elle conclut un accord tripartite entre les pays d’origine, les pays de premier asile et les pays de réinstallation, aux termes desquels l’ANASE promet de faire respecter les engagements de fournir un asile temporaire à condition, d’une part, que le Viêt Nam s’efforce d’empêcher les départs illégaux et de promouvoir les départs ordonnés et, d’autre part, que les pays tiers accélèrent le rythme de réinstallation. La réinstallation internationale, qui se déroule au rythme de 9 000 personnes par mois au premier semestre de 1979, s’accélère avec 25 000 personnes réinstallées par mois au second semestre. Entre juillet 1979 et juillet 1982, plus de 20 pays, les États-Unis en tête mais aussi l’Australie, la France et le Canada, réinstallent 623 800 réfugiés indochinois.

Avec les exodes des années 2010 de Mésopotamie, la situation est comparable. Les immigrés syriens ou irakiens n’ont pas dans leur pays de premier refuge des conditions d’installation satisfaisantes, avec toutefois des différences : possibilités moins mauvaises en Jordanie, où intervient l’UNHCR, moindres au Liban, qui refuse la construction de camps d’accueil en raison de sa déstabilisation historique due à l’acceptation de camps palestiniens, délicate en Turquie, pays qui n’accepte sur son territoire aucune intervention de l’UNHCR ou d’Organisations non gouvernementales (ONG) occidentales. En conséquence, ces situations engendrent des souhaits de réémigration vers des pays où les migrants escomptent de meilleures possibilités, notamment en Europe.

L’exode de Mésopotamie est donc de nature classique, avec un conflit civil le déclenchant, la prolongation de violences le faisant perdurer et l’existence de réémigrations face à l’espoir de trouver des pays plus accueillants. Toutefois, d’autres éléments laissent penser que cet exode est sans précédent historique.

II. Un exode spécifique

Plusieurs caractéristiques mettent en évidence certaines spécificités dans l’exode de populations dû aux conflits en Mésopotamie : la nature plurielle du conflit, l’intrusion d’un acteur étranger à toute règle internationale, le jeu trouble d’une puissance régionale, une faute incompréhensible de la coalition contre l’État islamique face à une offensive décisive et le caractère multiscalaire du conflit.

La nature plurielle des combats

D’abord, lors d’exodes antérieurs dans l’histoire, des populations civiles se trouvaient soit confrontées à un affrontement généralement dual, soit subissaient les violences d’un acteur géopolitique unique. La guerre d’Espagne opposait deux parties, le camp nationaliste (franquistes) et le camp républicain. Même si le camp républicain était assez divisé (entre anarchistes, communistes, socialistes…), il se présentait comme l’unique adversaire des franquistes et déclarait que son seul adversaire était le camp nationaliste franquiste. En 1945, les allemands de Prusse orientale ont subi la violente pression d’un acteur géopolitique unique, l’armée rouge. En 1962, les Européens d’Algérie ont été confrontés à la volonté d’un seul acteur, le FNL, de les chasser d’Algérie. Dans les guerres de l’ex-Yougoslavie, chaque phase a opposé, pour l’essentiel, des actions militaires de Serbes à des non-Serbes.

La situation en Mésopotamie est beaucoup moins claire et nettement plus complexe : depuis 2011, de nombreux groupes militaires participent an conflit. Ces groupes sont tantôt alliés, tantôt opposés. Par exemple, les chrétiens d’Irak subissent à la fois les violences perpétrées par des groupes djihadistes et les vexations [14] du pouvoir politique [15].

En Syrie, en 2011, certains gouvernements occidentaux ont cru voir une « banale » guerre civile entre deux camps, selon un modèle binaire traditionnel : le régime du président Bachar el-Assad, au pouvoir depuis plusieurs décennies, et ses opposants. C’était une illusion, car, dès 2011, il y a une multitude de groupes en Syrie. Certes, ils déclarent tous s’opposer au régime mais leurs objectifs sont fort différents selon qu’il s’agit de laïcs partisans d’une évolution démocratique, de liberté politique et de justice sociale, ou de groupes islamistes radicaux voulant détruire des éléments du patrimoine historique de la Syrie et instaurer une république islamique fondée sur la charia. D’ailleurs, même si la plupart des opérations militaires de l’opposition à Bachar el-Assad et des groupes islamistes armés sont initialement dirigés contre le régime, les conflits entre les groupes militaires pour le contrôle de territoires, les armes, le partage du butin ou l’obtention du soutien de tel ou tel pays étranger émergent rapidement. Dans ce contexte, la supposée bataille principale initialement évoquée contre le régime n’est plus nécessairement la priorité. Or, cette complexité est souvent négligée à cause d’une vision dualiste du monde. Pourtant, dans le conflit syrien, il faut différencier de nombreux acteurs militarisés. Outre le régime et ses différentes forces ou milices, une « armée syrienne libre » (ASL, née en juillet 2011), considérée par des pays occidentaux comme une opposition « modérée », a été initialement et largement formée par des soldats déserteurs, puis affaiblie par des départs ou des « désertions » de ces troupes vers des groupes islamistes, comme le Front al-Nosra, affilié à Al Qaeda, ou le Front Islamique. Il convient notamment d’ajouter le YPG (Yekîneyên Parastina Gel, Unités de protection du peuple), bras armé du PYD (Parti de l’union démocratique), parti politique kurde syrien.

Certes, il a eu des guerres civiles, comme celle du Liban, dont le nombre des acteurs géopolitiques n’était pas limité à deux. Mais en Mésopotamie, le caractère multiple de la guerre est très accusé, d’autant plus qu’il se déploie à une échelle transnationale, couvrant à la fois des territoires irakiens et syriens.

Outre le fait que le conflit civil en Mésopotamie comprend de nombreux groupes et factions en guerre avec d’autres, en dépit des trêves et alliances temporaires qui changent périodiquement, une autre caractéristique tient à l’intrusion d’une composante militaire d’une nature nouvelle.

L’intrusion d’un pouvoir géopolitique dénué de scrupules


Comprendre les raisons de l’émergence de cette composante suppose de rappeler qu’en 2003, le protectorat qu’installent les États-Unis sur l’Irak se caractérise par la mise à bas de toute l’organisation de l’État irakien, sans trier entre ce qui mériterait d’être conservé et ce qui devrait être banni. En mai 2006, la situation s’aggrave lorsque Nouri al-Maliki est investi Premier ministre à la tête d’un gouvernement de coalition. Soutenu par l’Iran, il apparaît rapidement qu’il privilégie presque systématiquement la majorité chiite au détriment de la minorité sunnite [16]. Les Irakiens sunnites, brimés par le nouveau gouvernement et écartés des postes administratifs ou militaires, s’opposent de plus en plus au pouvoir de Bagdad. Ils se trouvent dans le même combat qu’un Conseil consultatif réunissant différents groupes djihadistes qui, en octobre 2006, décide de se proclamer « État islamique d’Irak ». Ses dirigeants, soutenus au moins indirectement par des puissances sunnites du Moyen-Orient, se considèrent comme les vrais représentants politiques de l’Irak. Et l’ensemble parvient à contrôler une partie occidentale du territoire irakien. Puis les dirigeants de cet « État islamique d’Irak » font preuve d’opportunisme lorsque la Syrie se trouve à son tour déstabilisée en 2011. Recourant à une violence extrême, utilisant des kamikazes pour détruire les défenses de l’adversaire et du nettoyage ethnique, ils font passer sous leur contrôle des territoires syriens. Affirmant leur souveraineté de fait sur le cœur géographique de la Mésopotamie, le 9 avril 2013, ils prennent le nom d’État islamique en Irak et au Levant (EIIL), soit, en arabe, Daech : « D » pour État, « a » pour islamique, « e » pour Irak et « ch » pour Levant [17].

Bénéficiant de « volontaires » venus de nombreux pays, Daech considère qu’il a en son sein des représentants de l’ensemble de l’oumma, la communauté des musulmans, indépendamment de leur nationalité. Puis il continue de progresser, notamment en s’emparant de gisements pétroliers ou des villes irakiennes de Falloujah (janvier 2014) et de Mossoul (juin 2014), face à une armée irakienne mal organisée, essentiellement chiite et dont beaucoup d’officiers sunnites sont passés à l’ennemi.

Daech devient immensément riche par suite du pillage des territoires conquis, et notamment des banques de Mossoul, mais aussi du pétrole qu’il vend aisément à un prix inférieur à celui des marchés, surtout à des clients turcs. Ses moyens militaires s’élargissent avec du matériel états-unien abandonné par l’armée irakienne. En outre, Daech sait user des moyens de communication pour faire la promotion du djihadisme, c’est-à-dire d’une conception religieuse selon laquelle les vrais musulmans doivent tuer les hérétiques (comme les chiites) ; quant aux infidèles chrétiens ou yézidis, ils doivent se convertir ou être tués. Le 29 juin 2014, L’organisation prend, dans ses communiqués, le nom d’« État islamique » et annonce le rétablissement du califat. Son chef, Abou Bakr al-Baghdadi, se proclame calife, successeur de Mahomet, sous le nom d’Ibrahim.

Une des principales caractéristiques de Daech, dont l’idéologie est celle d’un totalitarisme islamiste, est son manque total de scrupules. Certes, les totalitarismes du XXe siècle, nazi ou communiste, n’étaient pas tendres. Toutefois, ils ne repoussaient pas totalement l’héritage du droit international humanitaire. Rappelons en effet que la bataille de Solferino du 24 juin 1859, épisode décisif de la lutte pour l’unité italienne, constitue la source d’inspiration pour la création de la Croix-Rouge et, ensuite, pour des conventions concernant les lois et coutumes de la guerre : 1864 (Convention de Genève sur les blessés et malades soit, en temps de guerre, la neutralité des secours et le soin aux blessés sans distinction de nationalité), 1874 (conférence de Bruxelles), 1899 (conférence de La Haye concernant la guerre sur terre avec pour objet la révision de la Déclaration concernant les lois et coutumes de la guerre, élaborée en 1874 par la conférence de Bruxelles et restée non ratifiée), 1907 (Conférence de la Haye révisant légèrement la Convention de 1899). En juillet 1929, une nouvelle conférence révise les textes précédents et régit la question des prisonniers de guerre. Or, même les pays totalitaires ont signé et ratifié ces conventions, dont l’ensemble est dénommé Conventions de Genève [18]. Ainsi, pour celle de 1929, l’Allemagne l’a ratifiée en 1934 et l’URSS en mai 1931.

En conséquence, lors de la Seconde Guerre mondiale, l’Allemagne, pourtant nazie, la respecte en partie. Ainsi, l’Allemagne hitlérienne fait des prisonniers français, puis en libère environ un tiers sous diverses conditions. Quant aux officiers et sous-officiers prisonniers, conformément aux Conventions de Genève, l’Allemagne les regroupe dans des camps spéciaux où ils n’ont pas à travailler pour l’ennemi. Dans ces camps, les officiers s’organisent par exemple en créant des sortes d’universités, comme celle dont l’un des prisonniers était le philosophe et écrivain français Jean Guitton, devenu ensuite membre de l’Académie française.

L’État islamique n’étant pas un État reconnu internationalement, il n’a certes pas ratifié les conventions de Genève. Mais, se désignant « État », rien ne lui interdirait de les appliquer [19], ce qui aurait été le cas si son ambition se limitait à devenir l’État des sunnites de la Mésopotamie centrale. Mais son objectif totalitaire est mondial. Aussi, avec l’État islamique, pas de prisonniers mais des otages, qui sont assassinés dans des conditions atroces chaque fois que l’État islamique veut marquer les esprits [20]. L’État islamique ne permet pas à la Croix-Rouge ou à des organismes semblables d’intervenir sur les territoires qu’il contrôle. En conséquence, son usage et son recours à la terreur engendrent pour les populations une répulsion encore plus grande que celles d’autres guerres et, donc, un exode particulièrement intense.

Le jeu particulièrement trouble d’une puissance régionale

En raison de sa doctrine de géopolitique interne, la Turquie se vit depuis sa création comme un pays qui devrait être homogène sur le plan humain et qui se veut centralisé. Une priorité du gouvernement turc est donc d’étouffer toute demande d’autonomie de la part des territoires à majorité kurde ou toute affirmation de divergence religieuse, d’où des vexations vis-à-vis des alevis ou des chrétiens, pourtant désormais très peu nombreux [21].

Il n’est pas contestable que depuis le début de la guerre civile de Syrie en 2011, la Turquie a effectivement choisi le camp des partisans du renversement du régime de Bachar el-Assad et les a donc soutenus, mais, sans l’avouer, elle a favorisé l’organisation qui s’est ensuite désignée « État islamique ». La Turquie permet en effet à ce dernier de vendre du pétrole, de soigner ses combattants dans des hôpitaux turcs et d’organiser le passage de djihadistes étrangers à sa frontière. Pourtant, quand il s’agit de gêner les Syriens kurdes, Ankara sait contrôler sa frontière. Par ailleurs, la Turquie n’a jamais hésité à bombarder des régions kurdes [22]. Il a fallu attendre le 23 juillet 2015 pour que La Turquie déclare ouvrir sa base aérienne d’Incirlik [23], au sud du pays, aux avions américains qui bombardent des cibles du groupe djihadiste État islamique (EI) en Syrie et en Irak. Les détails sur les conditions d’utilisation de cette base justifiées par la présence de la Turquie dans l’Otan et les contreparties accordées par les États-Unis n’ont pas été précisés. Personne ne sait si la Turquie a vendu ou vend des armes à l’État islamique, mais deux journalistes [24] qui ont publié des documents et des photos de camions des services de renseignements turcs allant en Syrie, camions dit « humanitaires » mais qui transportaient aussi des armes, ont été mis en prison le 26 novembre 2015. Ils sont inculpés d’« aide à une organisation terroriste, d’espionnage politique et militaire, et de révélation d’informations devant rester secrètes ». Le procureur a fait savoir qu’il demanderait 20 ans de prison.

Les déclarations officielles des dirigeants turcs signifient que ce pays fait des Kurdes son principal ennemi, même avant le régime de Bachar el-Assad ; en revanche, l’État islamique n’est éventuellement désigné qu’en troisième position. La Turquie annonce parfois des frappes contre l’État islamique, mais est-ce pour amadouer les États-Unis et leurs alliés, sont-elles réelles et, si oui, l’État islamique est-il prévenu des cibles ?

Certes, la Turquie évoque souvent les nombreux Syriens ayant fui la guerre civile et qui sont sur son territoire. La connaissance de leur nombre et de leur situation réelle est très imparfaite car la Turquie refuse la présence de l’UNHCR comme des ONG internationales sur son sol et rend très difficile la possibilité pour des chercheurs de conduire des enquêtes. En revanche, il est certains que les personnes soumises à l’exode de Mésopotamie n’ont guère de droits en Turquie : impossibilité de déposer une demande d’asile, interdiction de travailler, pas de scolarisation des enfants, etc. Dans ce contexte, nombre de ces personnes ne peuvent que souhaiter partir vers des pays où davantage de droits leur seraient octroyés.

La Turquie le sait bien et a d’ailleurs utilisé sa marge de manœuvre pour laisser partir des Syriens vers l’Union européenne. Le passage maritime vers la Grèce n’est souvent possible que parce que le gouvernement turc laisse agir des passeurs ayant pignon sur rue, par exemple à Izmir. Mais ce laisser-faire est contrôlé. Ainsi, la Turquie sait ouvrir plus grand les vannes chaque fois qu’elle veut obtenir davantage de l’Union européenne, comme à la veille de l’accord du 29 novembre 2015, et les réduire quand il s’agit de plaire à l’Union européenne.

Outre la nature spécifique de l’exode dû au jeu de la Turquie, l’émigration de Syriens s’est trouvée particulièrement accrue en 2015 par l’attitude guère compréhensible de la coalition contre l’État islamique, dont on ne sait si elle a commis une négligence, donc une faute non intentionnelle, ou le contraire.

Une faute de la coalition contre l’État islamique

Pourtant, le 20 août 2014, les Syriens, qui craignent la politique de terreur de l’État islamique et la poursuite de la guerre sous l’effet de l’intrusion de l’État islamique en Syrie, peuvent être relativement rassurés. Le Président des États-Unis Barack Obama prononce un discours appelant à éradiquer l’État islamique, qu’il assimile à un « cancer ». Il promet d’agir de façon « implacable » et organise une coalition internationale arabo-occidentale en Irak et en Syrie, coalition dont font officiellement partie dix-huit pays, même si leur engagement est très variable en fonction du potentiel militaire utilisé, du champ géographique retenu (seulement certains territoires irakiens ou également des territoires syriens) et du caractère plus ou moins hypocrite de leur adhésion à cette coalition. Néanmoins, penser alors que l’État islamique va cesser d’étendre les territoires qu’il contrôle et probablement devoir reculer de façon significative, n’est pas utopique. Effectivement, dans les semaines qui suivent, la crainte de l’État islamique peut diminuer. En effet, les YPG kurdes, aidées par les frappes aériennes de la coalition internationale – malgré les réticences de la Turquie à permettre aux Syriens kurdes d’être approvisionnés ou secourus par des Irakiens kurdes passant la frontière syro-turque – reprennent entièrement, le 25 janvier 2015, la ville de Kobané. Cette dernière n’est plus, au moins aux trois quarts, qu’un amas de ruines et de bâtiments éventrés, témoignant de la violence des affrontements ayant eu lieu durant plusieurs mois.

Mais les mois suivants de 2015 sont moins encourageants. Malgré son échec à Kobané, l’État islamique continue de progresser en Syrie, parvenant à conquérir Palmyre. Certaines de ses troupes se trouvent même au sud de Damas. Ainsi, en mai 2015, les Syriens demeurés dans leur pays ne peuvent que constater qu’aucune puissance de la coalition n’a empêché l’État islamique de diriger ses troupes vers Palmyre alors qu’il aurait été facile de les bombarder durant les centaines de kilomètres de désert qu’elles ont traversées. Est-ce une négligence ou une faute intentionnelle ? Personne ne le sait. Mais, pour les Syriens restés en Syrie, la conclusion de ce nouveau drame est désespérante : si la communauté internationale a laissé progresser l’État islamique jusqu’à Palmyre, le jour où d’autres villes syriennes, voire Damas, aujourd’hui non conquises par l’État islamique, seront sous la pression militaire de cette organisation qui, il faut le rappeler, utilise des kamikazes, personne ne viendra les secourir. La conquête de Palmyre a donc une portée fondamentale, même si les médias traitent surtout de la dimension patrimoniale de Palmyre. Car il y avait des civils à Palmyre. Certains ont été assassinés par l’État islamique, parfois dans des conditions abominables comme la décapitation, le 18 août 2015, de l’ancien directeur des Antiquités de Palmyre, Khaled al-Assad, expert de renommée mondiale du monde antique. Ainsi, dans la période 2014-2015, non seulement l’État islamique n’a pas été combattu de façon « implacable » mais il n’a même pas été contenu.

Pour les Syriens qui se trouvent en Syrie (à leur domicile ou déplacés à l’intérieur du pays) ou déjà dans un pays de premier refuge, Jordanie, Liban ou Turquie, le message est clair : l’espoir de pouvoir à court terme retourner chez soi est mince.

Il en résulte une intensification, à compter de mai 2015, de l’exode soit depuis la Mésopotamie, soit depuis le pays de premier refuge. En outre, les Syriens constatent la quasi-absence de mobilisation internationale pour la reconstruction de Kobané, ce qui contraste par exemple avec les aides apportées lors de catastrophes naturelles. D’ailleurs, le 2 septembre 2015, le drame, mondialement médiatisé, de l’enfant syrien Aylan Kurdi trouvé mort (ainsi que sa mère et son frère) sur la plage de la station balnéaire de Bodrum, en Turquie, témoigne du manque d’implication des pays étrangers pour reconstruire Kobané. En effet, sa famille, après être retournée à Kobané libéré, l’a de nouveau quittée, perdant espoir dans la reconstruction de la ville comme dans une pacification durable de la région.

L’exode de Syriens et d’Irakiens des années 2010 comporte une autre caractéristique spécifique : il se déroule dans un tourbillon géopolitique.

Un exode pris dans un tourbillon géopolitique

En effet, nombre d’exodes des siècles passés venaient d’un territoire soumis à un conflit dû, le plus souvent, à un acteur unique ou concernant un nombre d’acteurs violents géographiquement limité. Le génocide arménien s’est trouvé provoqué par le mouvement jeune-turc dirigeant l’empire ottoman. La shoah était circonscrite à l’Allemagne, puis aux autres territoires européens envahis par l’Allemagne. L’exode espagnol de la guerre civile était le résultat des victoires militaires du camp nationaliste espagnol.

En revanche, les civils de Mésopotamie se trouvent pris dans un tourbillon géopolitique où s’enchevêtrent des violences locales, des implications régionales et des acteurs d’au delà du Moyen-Orient.

Le caractère local du conflit qui fait souffrir les populations est bien étayé par les combats violents constatés ces dernières années à Homs, à Alep, à Kobané, à Sinjar ou dans certains quartiers palestiniens de Damas. Il s’agit là de violences décidées et mises en œuvre par des acteurs situés en Mésopotamie, comme des groupes militarisés, les régimes de Damas et de Bagdad.

Mais d’autres décisions attisant les violences en Mésopotamie viennent aussi d’au delà de la Mésopotamie, en raison de l’implication directe de nombreux acteurs du Moyen-Orient : livraison de matériel de guerre par l’Arabie Saoudite, le Qatar ou la Turquie à certaines des parties, intervention du hezbollah libanais, de l’Iran aidant militairement le régime de Damas et de Bagdad, de la Turquie bombardant des régions kurdes d’Irak ou de Syrie et empêchant d’autres Kurdes d’aller aider les Syriens kurdes…

À une troisième échelle, le conflit est mondial, pour plusieurs raisons liées. D’abord, l’État islamique recrute, au nom de son idéologie, dans le monde entier. Il compte en conséquence d’une part, sur le sol de la Mésopotamie, environ 20 000 combattants étrangers, c’est-dire de nationalité ni syrienne ni irakienne, issus de plusieurs dizaines de pays européens, africains, asiatiques ou océaniens : France, Royaume-Uni, Allemagne, Belgique, Pays-Bas, Suède, Russie, Tunisie, Maroc ou Australie. Certes, la composition militaire de l’organisation État islamique n’est pas la même en Syrie et en Irak, avec sans doute beaucoup plus de djihadistes étrangers en Syrie alors qu’en Irak, l’État islamique est très majoritairement composé d’Irakiens. Au total, les combattants étrangers représenteraient sans doute presque la moitié des combattants de l’État islamique en Mésopotamie. Ensuite, l’État islamique compte des combattants dans différents pays dont ils ont la nationalité. Ces combattants sont capables de conduire des opérations de guerre sur des territoires extérieurs à la Mésopotamie. Par exemple, au moins six des participants directs ou ayant contribué aux attentats du 13 novembre à Paris étaient de nationalité française. Les deux personnes qui ont revendiqué les attentats au nom de l’État islamique, probablement de Syrie, sont de nationalité française. Certains des membres des trois commandos ou de leur complices ayant guidé les commandos étaient de nationalité belge.

Ensuite, l’État islamique ne se considère pas comme une puissance moyen-orientale mais comme une puissance mondiale. C’est pourquoi il s’assure des relais dans d’autres régions du monde, différents mouvements dans le monde ayant décidé de faire allégeance à l’État islamique. Donnons quelques exemples.

En juillet 2014, en Algérie, des djihadistes algériens se séparent d’AQMI (Al-Qaïda au Maghreb islamique) et fondent un groupe, appelé les soldats du califat en Algérie, qui annonce son allégeance à l’EI en septembre. Le 3 octobre 2014, en Libye, 6 mois après sa création, le conseil consultatif de la jeunesse islamique (Majilis Choura Chabab al-Islam), un groupe djihadiste, prête allégeance à l’État islamique. Ce serment d’allégeance est accepté par l’État islamique dans un communiqué rendu public le 13 novembre.

Le 4 octobre 2014, le Mouvement des Talibans du Pakistan (Tehrik-e-Taliban Pakistan) annonce apporter son soutien à l’État islamique mais sans lui faire allégeance. Le 10 novembre 2014, En Égypte, le groupe Ansar Bait al-Maqdis (« Les Partisans de Jérusalem »), né en 2001, annonce son allégeance à l’EI sous le nom de « Province du Sinaï » (Wilayat Sinaï). Le 31 octobre 2015, il revendique la destruction de l’airbus russe parti de Charm el-Cheikh et détruit en plein vol par une bombe. Le 7 mars 2015, Boko Haram lui prête à son tour allégeance, ce que l’État islamique reconnaît officiellement cinq jours plus tard. Ce groupe du Nigeria, créé en 2002, change son nom officiel de « Groupe sunnite pour la prédication et le djihad » en « État islamique en Afrique de l’Ouest », se considérant comme une « province » de l’État islamique. En septembre 2015, à Gaza, l’organisation salafiste gazaoui « Armée de l’islam » (Jaïch al-Islam) prête à son tour allégeance à l’État islamique.

Parallèlement, en septembre 2015, en Afghanistan, un rapport de l’ONU estime qu’environ 10 % des insurgés afghans ont prêté allégeance à l’EI. Des groupes ayant fait allégeance à l’EI ou qui s’en déclarent proches sont signalés dans 25 des 34 provinces du pays.

Puis, à partir du mois d’octobre 2015, en Somalie, une partie des combattants d’un groupe créé en 2006, intitulé « jeunesse » (Al-Shabbaab), annonce prêter allégeance à l’État islamique.

En outre, l’État islamique a revendiqué de nombreux attentats dans des pays où ne s’affiche pas (ou pas encore) un groupe officiellement constitué et rattaché : Belgique, Canada, Australie, Copenhague, Paris, Tunisie, Yémen, Bangladesh, etc.

Le contexte géopolitique mondial dans lequel se situe l’exode de Syriens et d’Irakiens tient aussi à ce que de nombreux États se sont officiellement impliqués dans le conflit mésopotamien. Dès 2011 les États-Unis et la France, embrassant l’espoir d’un printemps arabe engendrant un Moyen-Orient démocratique, poussent à la chute de Bachar el Assad, apportant une aide militaire à certains groupes d’opposants syriens. À l’opposé, la Russie, soucieuse notamment de préserver sa base navale de Tartous, en méditerranée, soutient le régime syrien. À l’été 2014, la coalition arabo-occidentale en Irak et en Syrie, citée précédemment, est officiellement formée afin d’intervenir militairement contre l’État islamique. Elle rassemble les États-Unis, les principaux pays européens, dont la France, l’Australie, le Canada, ainsi que des pays du Moyen-Orient comme la Turquie, l’Arabie Saoudite, la Jordanie, le Qatar, Bahreïn et les Émirats arabes unis.



L’exode de Syriens et d’Irakiens de Mésopotamie, bien qu’ayant des caractéristiques semblables à des exodes précédents dans l’histoire, comporte des éléments fondamentalement nouveaux, avec la combinaison inédite d’un ensemble de paramètres géopolitiques particulièrement complexes. La dualité de cet exode, donc à la fois classique et nouveau, appelle plusieurs réponses. La première suppose de tirer les leçons des situations passées en matière d’exode, ce qui n’a malheureusement pas été fait depuis 2011, notamment en ce qui concerne la façon dont peut s’organiser de la réémigration. En effet, depuis 2011, la quasi-totalité des réémigrations de Mésopotamie a été abandonnée aux mains des passeurs, qui en ont financièrement profité et trop souvent abusé, d’où les morts malheureusement survenues lors de la migration. Prévenir les abus des passeurs signifierait les empêcher de nuire en organisant la réémigration, ce qui permettrait en même temps aux migrants de ne pas être financièrement spoliés.


Œuvrer pour limiter la souffrance des populations qui subissent ou ont subi les violences de ce conflit est un impératif catégorique. Cela suppose d’aider à la reconstruction comme au retour sur les quelques territoires reconquis sur l’État islamique et mis à l’écart des violences. Cela suppose également une aide massive aux pays accueillant le plus, en pourcentage de leur population ou de leurs richesses, les populations soumises à l’exode, soit la Jordanie et le Liban. Mais cela requiert aussi une acceptation par la Turquie de la présence et de l’action de l’UNHCR comme d’ONG internationales, ce qui serait justifié au titre de l’appartenance de ce pays au Conseil de l’Europe ou du milliard d’euros que l’Union européenne attribue chaque année à la Turquie au titre de pays candidat.

Parallèlement, il convient de lutter contre les causes de la prolongation de l’exode. Cela signifie participer, en fonction de ses capacités, à la guerre contre l’État islamique en respectant les conditions de la guerre juste explicitées au Ve siècle par saint Augustin. Et, dans le même temps, il faut discuter avec toutes les parties engagées dans les conflits de Mésopotamie et disposées à dialoguer afin de parvenir à une solution politique.

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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 6:52




aucun sujet n'est pur, et l'intérêt d'en ouvrir plusieurs est d'offrir une perspective sur les autres sous divers points de vue, ici se croisent les thématiques des mouvements migratoires, des luttes décoloniales, de l'histoire et du présent. Peut-on y voir une preuve du caractère vivant et de la cohérence de nos approches ? Qui vivra...


Forged in Struggle: How Migration, Resistance and Decolonization Shape Black Identities and Liberation Movements in North America September 14, 2015 by Benjamin Ndugga-Kabuye & Tia Oso (Black Alliance for Just Immigration)

There is a graveyard at the center of American democracy. At this late moment we are still coming to terms with how Black migration inspires anxiety for anyone concerned with the maintenance of empire, nationhood, and even the process of decolonization. “A really broad notion of who is Black America” opens a transnational dialogue that can excavate the global scale and varied manifestations of antiblackness. In the U.S. the displacement and surveilling of Black bodies has been and still is central to democracy, especially since Black-led movements in the U.S. have made progress and grown with independence movements on the African continent and throughout the African Diaspora. In examining the nature of migration throughout the colonies, we find exploitative economic forces combined with punitive racialized policies, alongside resistance struggles to gain concessions such as conditional citizenship, but have yet to achieve true freedom.

Citation :
For nearly a decade, the Black Alliance for Just Immigration (BAJI) has worked to magnify the intersection of racial justice and migrant rights. A shared movement for social and economic justice that connects multigenerational Black communities with recently arrived migrants is the only response to systemic racism and the neoliberal capitalist globalization that reinforces social and racial hierarchies.


Roots of a Problem

The U.S. was perfected as a slave society or it can very well be said that slave society was perfected in the U.S. In this context, Black people travelling across the permeable borders of the colonies carried the threat of rebellion and political insurrection, and were policed accordingly. The apologetic work of Gerald Horne’s ‘Counter-Revolution of 1776’ details a plantation society where Black immigrants from the Caribbean and any high concentration of free Africans inspired fears of slave revolt. Far from current model-minority mythologies, the colonial project saw the migration of non-domestic enslaved or free Africans as a sign of insurrection. In the plantation society that was the foundation of modern America, if too many non-domestic Africans entered the colonies there was the danger they would take advantage of a numerical advantage and revolt. At this point in history, American settlement, dependent on enslavement and colonization, was wedged within two hostile populations, Indigenous peoples on the frontier of the colony and enslaved Africans within the boundaries of the plantation. The movement of additional Africans was of great concern. Horne’s assertion that fears of a mobile African population in the context of a British empire moving towards nominal abolition, were major inspirations to what he has re-termed the counter-revolution of 1776.

This pre-occupation with Black movement was central to the colonies and what would become American democracy. A few years after the counter-revolution of 1776, the encoding of anti-blackness began in earnest with the constitution. The infant democracy then established the Fugitive Slave Act of 1793 to assure never satisfied slave owners that the entire nation was committed and complicit in the policing of Black movement and, ultimately, the return of enslaved Africans.

This is the warzone that required the Underground Railroad and informed the work of Harriet Tubman. The railroad led from the south to many free states and even to Canada under the guidance of the North Star. But for many, Canada was a destination not a home. Martin Delany who wrote his speculative fiction and political narrative, “Blake, or the Huts of America,” while living in Canada, used his narrative voice to explain how his character Andy, an enslaved African, was mistaken in imagining Canada as a site of safety or freedom:

Citation :
“Poor fellow! he little knew the unnatural feelings and course

pursued toward his race by many Canadians, those too pretending to

be Englishmen by birth, with some of whom the blacks had fought

side by side in the memorable crusade made upon that fairest portion

of Her Majesty’s Colonial Possessions, by Americans in disguise, calling

themselves “Patriots.” He little knew that while according to

fundamental British Law and constitutional rights, all persons are

equal in the realm, yet by a systematic course of policy and artifice,

his race with few exceptions in some parts, excepting the Eastern

Province, is excluded from the enjoyment and practical exercise of

every right, except mere suffrage-voting-even to those of sitting on a

jury as its own peer, and the exercise of military duty.”


This “long Canadian anti-black history,” continues to be investigated by Black voices such as Dr. Rinaldo Walcott and Delice Mugabo. These histories reveal to recent Black immigrants that, like Canada, citizenship and any documentation status is not a home or a site of freedom but a destination on the journey towards abolition. The creation of an uneasy Black citizenship did not result in freedom or belonging for African-Americans. In many ways policing Blackness was the vehicle the U.S. used to navigate across the disruptive process of the Reconstruction that rebuilt the war-torn American South to the Civil Rights era. This sense of anxiety does not leave the historical record for long. Facing a new Black citizenry after the Civil War, White legislatures from the South passed the “Black Codes,” laws and policies that regulated how Black people could cross all manner of matrimonial, economic, and geographical boundaries.

Along with this formal policing of Black citizenship came with the rise of peonage, the convict-lease system as punishment. Blackness was a crime and the convict-leasing system was a brutal and avant-garde partnership between the state and private industry “where you died faster than you did on the plantation.” But, as it is now, those institutional mechanisms of social control were not enough. This was also the era that made the fear of vigilante and mob violence central to Black life with the rise of the KKK. After the killing of her friend Thomas Moss, Ida B. Wells wrote the groundbreaking “Southern Horrors,” a masterpiece of investigative journalism. Ida B. Wells wrote into the historical record the relationship between Black citizenry and “the law which did not protect them.”

Like many Black migrants today, and past passengers on the Underground Railroad, African-Americans fled this lawless construct of citizenship in the Great Migration. From 1915-1970 some six million people fled the scenes of ‘Southern Horrors’ for the North. It is this migration story that grounds the work of BAJI at the intersection of race and migration. The narratives of African-Americans reveal that policing Blackness is central to the American project and that citizenship does not mean freedom.


Post Civil Rights Black Migration into the U.S.

In the Civil Rights era, Black social movement led to many policy changes including legislation preventing race and identity based discrimination, integration of public accommodations, and voting protections. The 1965 Immigration and Naturalization Act removed earlier racialized quota systems, setting the stage for the U.S.’ modern immigration system and the Black immigrants who now enter the U.S mainly from Africa, Latin America, and the Caribbean.

As at previous points in history (such as post-Reconstruction Jim Crow and post-Great Migration race riots in the North and Midwest), the demographic shifts in population and expanded opportunity and agency of Black people led to a swift backlash, both socially and in policy. Black immigrants entered a fast moving river of antiblackness that swept them along with no concern at which bank or moment in history they entered the current. The last 30 years have seen the establishment of mass criminalization as central to local and national policy in the U.S. and the simultaneous divestment from public sector institutions. Centuries of racialized social nets, like the New Deal, created the white middle class while excluding segregated Black populations. The social movements of the Civil Rights and Black Power era resulted in new inclusive social safety nets. But it was these gains that began to be undone while establishing the broad apparatus of mass criminalization under Nixon’s 1971 declaration of the war on drugs.

The impact on Black immigrants has been catastrophic. The Violent Crime Control and Law Enforcement Act of 1994 under the Clinton Administration gave federal funds for policing, supported three strikes legislation, and increased penalties for violations of immigration laws. This was an example of how mass criminalization was a bi-partisan effort, that many are currently apologizing for but whose history we are seeing repeat locally with the expansion of police forces, and federally with the establishment of “community policing.” The global war on terror marked the turn of the 21st century. As a policy, this war called for U.S. intervention beyond and within every border across the globe. Domestically the U.S. quickly consolidated federal agencies under the new Department of Homeland Security. This led to unprecedented information sharing within federal agencies and between federal and local law enforcement. Racialized policy and rhetoric targeted South Asians and the loosely defined ‘Muslim immigrant’. But as has been marked many times, African and Caribbean migrants faced the highest proportions of criminal alien deportations. Even as the language of terror learned other dialects, the machinery of terror did not stray too far from Black bodies.

All of this coincides with an increase of migration into the U.S. and projections that by 2060 Black immigrants will rise to over 16 percent of the Black population. Black migration into Europe has become a parallel ‘crisis’ as the global economy weakens and Europe creates violent economic policies that make life in Africa unsustainable. The thousands of African migrants that drown in the Mediterranean are also a consequence of the global war on terror, visited upon Libya, that hid the twisted alliances meshing North Africa, Europe, and the Mediterranean together. At BAJI we live the stories of global communities that scale impossible geographies, “dying to live.”

When migrants land in the U.S., Canada, and in Europe, they face limited opportunity and a hostile landscape with enduring racial inequities from colonial rule, imperialism and slavery. It is well documented that African-Americans do not face an equal playing field economically; in the U.S, they face a wage penalty of 17% on their labor. Black immigrants are now facing the same reality, African immigrants in particular facing wage penalties nearing 40%. We are now finding that “black immigrants assimilate into roughly the economic status of native-born African-Americans.”


Anti-Blackness in the Decolonizing Community                                                                            

With Blackness complicating assimilation, coalition with non-Black people of color requires transformational solidarity. A recent federal executive action by President Obama used the confusing phrase “felons not family” to describe how immigration enforcement will look like as movements resisted the past ‘Secure Communities’ model. Abraham Paulos, Executive Director of Families for Freedom, gave context to how Obama’s “rhetoric fits a historic and racist framework through which we can describe the exclusion and banishment of people with felonies who are detained and deported.” Immigrant organizing has had to negotiate the plantation, the colony, and the decolonizing project separately. BAJI and the many members of the Black Immigration Network have had to consider how anti-blackness links the logic of the status quo and efforts to decolonize. In what has become pivotal writing on how “Black Immigrants’ Lives Matter,” BIN member Marybeth Onyeukwu explains how anti-blackness can complicate even decolonizing efforts like the attempt to abolish immigrant detention. Onyeukwu reveals an organizing landscape where “immigrant rights leaders have chosen to make concessions to right-wing ideology and to embrace anti-Black rhetoric.”

Detention opposition surfaces within an era of Black-led prison abolition efforts, yet has still managed to organize itself independent of that work. What we have are advocacy narratives that share disturbing similarities with the logic of power. Since 1983 immigrant detention has been a major profit center in the U.S. for corporations like the Corrections Corporation of America. The migrant rights movement rose to combat immigrant detention that is largely privatized. This profit motive for detainment, though brutal, allows organizers to garner grassroots outrage at the profit from human suffering and gain policy maker support against a system that is becoming less cost-effective. But as Onyeukwu explains, anti-Blackness is not profit motivated and our prison system is largely public. Decolonization often assumes colonizing efforts are after labor, land, or other contingent motivations for violence. So a focus on cost-effective decolonizing will leave Black immigrants vulnerable to largely public systems of mass incarceration that are motivated by the anxieties of anti-Blackness.

When cost-benefit analysis leads our decolonizing efforts, we limit our possibilities. Through Onyeukwu’s writing we are led to several important questions about the migrant rights movement’s constant emphasis that immigration violations are civil not criminal infractions, the silence on the Criminal Alien Program, the links between the criminal justice system and immigration enforcement, the use of cost-benefit analysis, and how we can develop a continuum of alternatives. The decolonizing process must make room for the analysis of individuals and communities deemed criminal in their being, as opposed to their action. Their ideas may reveal that it’s the criminalization of Black communities that is the “real crime.”


Building Power for Black Lives  

Blackness and its unregulated movement has always been a capital offense just as domestic systems of social control do not reciprocate Black assimilation strategies. These lessons from the migrant movement are some of the natural bridges with the current Black social movement. Black immigrants, like Opal Tometi, BAJI Executive Director and co-founder of the Black Lives Matter Network, are central to what has become a global story of Black resistance. We have built resistance through the full weight of Black pain and joy. Using multi-racial networks, Devonte Jackson led a BAJI effort to free Ghanaian immigrant Kwesi Amuzu from detention. The necessary abolition connections are being made between our Safety Beyond Policing campaign and calls for private prison divestment. The death of David Felix, a Haitian immigrant killed by the NYPD, reminded us that there are funeral processions on the road to liberation. Building power will mean organizing in mourning. Decolonizing will require our full selves to be aware and alive and resisting potential presidents and setting our imagination outside of the confines of the colony.



Citation :
Benjamin Ndugga-Kabuye is the local NYC organizer with the Black Alliance for Just Immigration. Ben’s commitment to building infrastructure for social movement stems from seeing how policies from past social movements aided his immigration journey from Uganda. This journey has included advocating for a range of community development issues impacting black communities in California, Washington, D.C. and New York City. Ben has continued this work with a degree in Criminology, policy fellowships, and a Masters in Public Policy at the New School.  



Citation :
Tia Oso is the National Organizer for Black Alliance for Just Immigration (BAJI), a racial justice and migrant rights organization.  A dynamic social justice leader, Ms. Oso has organized campaigns such as “Not in Our State” and “PHX For Trayvon” mobilizing thousands of advocates for various issues in the public interest. An experienced Community Engagement professional specializing in Social Change initiatives, Ms. Oso is a firm believer in the ability of everyday people to become change-makers for social and economic justice in their communities.


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Mer 16 Déc - 7:14



Antiblackness and Undoing the Territory of Migrant Justice by Farrah-Marie Miranda December 2, 2015


Scenario 1: A South-Asian cis-man, and leading organizer with No One Is Illegal (NOII)- Toronto, posits himself as the media spokesperson in the protests against the G20. Several organizers, including many women of color disagree with his decision. He is arrested on the first day of the protests, slapped with trumped up charges and threatened with deportation. The group raises tens of thousands in legal fees, mobilizes community support, and ensures he is able to continue organizing in the face of restrictive house arrest conditions. His charges are dropped and he continues to maintain an informal leadership role within the organization.

Scenario 2: A queer Black woman does an interview for a right-wing news station on behalf of NOII-Toronto. The host and another guest on the show mock her. Posted online, the video spurred a slew of racist and sexist comments directed at her. Some organizers feel that she discarded group protocol in the way she conducted this interview. In response to the anti-Black racism directed against her, no organizational statements are issued and little to no support is provided. She brings forward concerns of anti-black racism within the organization and is met with defensiveness from several of the group’s organizers. She leaves the organization as a result.

Citation :
Shortly after this last incident, after a decade of organizing with NOII-Toronto, I stepped away from the organization. My retreat had more to do with my need to heal from state violence and an unhealthy relationship than it did anything else. Along this journey, I have learned something important; it is that healing cannot happen without also acknowledging and being accountable for the ways that I have hurt others. The aforementioned scenario of anti-black racism is not a one-off incident. It is part and parcel of a migrant justice agenda that reproduces rather than challenges what theorist Katherine McKittrick (2006) refers to as “a landscape of systemic blacklessness.”

Anchoring this argument in the NOII context, I first explain that migrant justice politics has the radical potential to undo what activist-author Harsha Walia (2013) calls “border imperialism”. Second, I argue that the failure of migrant justice politics to meet its potential rests on its erasures and appropriations of Black struggle. Third, I argue that for migrant justice politics to pose a serious challenge to border imperialism, we must destabilize the category of the ‘migrant’ to understand how racialized hierarchies of citizenship privilege and oppress Black and non-Black migrants differently. Finally, I suggest that strategies aimed at addressing these shortcomings must move beyond a politics of inclusion and assimilation, to one of destabilizing identities and building relationships across both material and conceptual borders.

Radical Potential of Migrant Justice

No One Is Illegal is a decentralized volunteer-run network of migrant justice groups operating out of cities across Canada, that share a common political vision rooted in anticolonial, anti-capitalist, ecological justice, Indigenous self-determination, anti-occupation and anti-oppressive politics (No One Is Illegal, 2014). But what do we mean when we use the term migrant? For me, and many others, the term ‘migrant’ acts similar to Cathy Cohen’s conceptualization of the term ‘queer’, to

Citation :
symbolize an acknowledgement that, through our existence and everyday survival, we embody sustained and multi-sited resistance to systems (based on dominant constructions of race and gender) that seek to normalize our sexuality, exploit our labour… constrain our visibility [and restrict our movement]. (Cohen, The Radical Potential of Queer Politics)


A migrant justice politics committed to undoing interlocking systems of oppression, has the radical potential to bring together all those deemed marginal. Activist-author Harsha Walia (2013) argues that NOII’s radical potential lies in its critique of border imperialism, a critique that sets it apart from more mainstream immigrant rights movements. Implicit in its approach is the radical potential to disrupt discourses that emphasize the benevolence of Western states such as Canada in accepting those fleeing violence and poverty. Rather than slipping into a framework that calls for more kindness or generosity on the part of the Canadian nation-state, migrant justice politics frames capitalism and empire as the root cause of mass displacement. This critique, when channeled into a framework for organizing, “facilitates a convergence of a range of social movements” (Walia, 2013). NOII’s radical transformative potential also lies in its multi-layered approach: “While organizing from an anti-state framework, NOII also strategically navigates the state apparatus in order to win tangible victories for those facing detention and deportation”; and in doing so,“provides lessons on maintaining principled positions, while expanding communities of resistance through effective broad based alliances” (Walia, 2013). Major policy gains have been fought for and won as a result of these alliances.

In Toronto, campaigns such as Education, Not Deportation, and Shelter | Sanctuary | Status, have curbed immigration enforcement at schools, shelters, and other sites of service provision, ensuring wider access to essential services for the undocumented.These gains have inspired similar organizing efforts in cities across Canada. In its very name, No One Is Illegal “emphasizes that all human beings are inherently worthy and valuable, and that policies that illegalize human beings are legal and moral fictions” (Walia, 2013). Finally, the radical potential of NOII lies in its commitment to taking “leadership from marginalized communities, particularly communities of color and Indigenous nations impacted by state controls and systemic oppression” (Walia, 2013). In its guiding principles, NOII-Vancouver (Coast Salish Territories) emphasizes its commitment to building solidarity with Indigenous sovereignty struggles:

Citation :
As we struggle for the right for our communities to maintain their livelihoods, we prioritize building alliances and supporting indigenous sisters and brothers fighting displacement. We recognize that those colonial and capitalist forces that create war, poverty, and destruction throughout the global South are causing dispossession of indigenous peoples within the global North. Therefore our work must be carried out in solidarity with the struggles for the self- determination and justice of indigenous communities.


Craig Fortier (2013), a scholar and an activist with NOII-Toronto for many years, argues, and I very much agree that, “the significant work exerted by organizers in NOII-Vancouver has provided a model example for migrant justice organizers throughout Canada with respect to the long-term and committed nature of Indigenous solidarity.” But, despite a surrounding discourse that deconstructs racialized categories of citizenship, migrant justice politics as articulated by NOII groups, often posits a simple dichotomy between those deemed ‘migrant’ and those deemed ‘Indigenous’.


Erasures & Appropriations of Blackness


Certainly, within specific contexts, various aspects of our complete identity, including race, class, sexuality and gender, are mobilized or drawn upon to make sense of a particular situation (Cohen, 1997). But these efforts at acknowledging and working across difference fall short when it comes to confronting the issue of anti-Black racism. Migrant justice politics, as it is articulated by NOII groups, remains riddled with disappearances, denials and erasures of Blackness, while simultaneously appropriating the political and cultural strategies of Black liberation struggles.

Take NOII-Vancouver’s seven demands, for example:

1/ “Dismantle Fortress North America;” 2/ “Stop border militarization and the expanding security apparatus;” 3/ “Status for all;” 4/ “End to detentions and deportations;” 5/ “Dignity for immigrant workers;” 6/ “Abolishment of temporary foreign worker programs;” 7/ “Fundamental transformation of migration controls.”

Subsequent to each of these demands is text highlighting Chinese exclusion, Japanese internment, and the violence enacted on Sikh migrants aboard the Komagatamaru. The text goes on to address the reality of post 9/11 national security measures that have been used to criminalize immigrants, “particularly those of South Asian, Muslim and Arab descent.” By way of omission, this statement negates the ongoing legacy of enslavement, exclusion and exploitation of Black and African migrants on this land.


No One is Illegal (2015 – screenshot)

Oddly, this statement of demands, which fails to acknowledge the exploitation and oppression of diasporic African peoples in Canada, simultaneously relies on a Black aesthetic to convey its message. We see here, how appropriation and erasure work as two sides of the same coin.

The image consists of a protest sign, bearing a 1960s style silhouette of a person wearing an afro, raising his fist in the air. Inscribed below the image, is the famous slogan of the Black Panther Party: “All Power to the People.” Nadijah Robinson (2014), in her article, ‘Black art is not a free for all’, says she’s “watched people become politicized, shaping their new political identities after bell hooks, Audre Lorde, Assata Shakur, Angela Davis and Frantz Fanon… watched as folks become activist celebrities using radical ideas from Black Power and Civil Rights movements to shape programs that do not benefit Black people.” Migrant justice politics is no different. No One Is Illegal groups have relied on the cultural symbols of Black liberation movements in the United States to bolster an aesthetic of cultural defiance and people of colour pride, while often failing to take action against anti-Black racism, within and outside our movements.

Here’s another example. In 2009 and 2010, the arrival of Tamil migrants aboard freighter ships MV Sun Sea and MV Ocean Lady became part of a national state-sponsored discourse around human smuggling. Passengers aboard these ships “were depicted by politicians and the media, to be dangerous and disease-carrying; associated with terrorists, human smugglers, and law breakers” (Miranda, 2014); and accused of violating the boundaries of Canada’s imagined community (Hier and Greenburg, 2002). Their arrivals were turned into a public spectacle and used to churn out a highly racialized discourse of risk and security (Bradimore and Bauder, 2011). The Canadian nation-state used these incidents to drum up a climate of fear and hysteria, under which it advanced draconian “antihuman smuggling” legislation.

Within NOII-Toronto, we refrained from arguing that the migrants aboard the Sun Sea and Ocean Lady were not guilty of smuggling, because such an argument would only legitimate state imposed characterizations of the term. Instead, NOII-Toronto issued a statement on the topic, celebrating human smuggling as “a time-honored tradition, enshrined in common practice and international law."



In conjunction with posters such as these, we issued a statement titled, ‘In Defense of Human Smuggling.’ The statement celebrates the fact that “tens of thousands in the United States who, with the assistance of dedicated abolitionists like Harriet Tubman navigated the underground railroad to find freedom from slavery.” Such celebrations inadvertently reinforce the myth of Canada as an innocent bystander to the slave trade. And, more importantly, they present Canada as a safe space for those fleeing Jim Crow laws and anti-black racism and segregation in the United States. Afua Cooper (2007) intervenes in this mythology, reminding us,

Citation :
First, that Canada was a colony of France and Britain, two of the largest slave traffickers. Second, because the Atlantic slave trading activities connected diverse economies, for much of the slavery period, there was a brisk trade between the capitalists of eastern Canada and the slaveholders of the Caribbean… Third, recent scholarship discovered that at least 60 of the slave ships used in the British slave trade were built in Canada. Most important, enslavement of Africans itself was institutionalized in Canada. The enslavement of black people existed from least 1628 to 1834.


Inconsistent with our invocations of slavery and Black liberation aesthetics is the fact of real silence around the institutionalization of anti-Black racism in Canada (Cooper, 2007). As Turner (2012) points out, for enslaved Africans fleeing the southern United States in the 1900s, Canada was anything but a safe haven. For the over 1,000 Black/African people who migrated to Saskatchewan and Alberta during this period, American style racism, as Shepard (1996) notes, was not only alive and well, but it was also fuelled by anti-Black media narratives.

Citation :
Led by the Edmonton Board of Trade, and supported by groups like The Imperial Order of the Daughters of the Empire, 3,400 Whites signed a petition demanding that the federal government slam the door shut to Blacks. An order-in-council was issued to bar Blacks from entering Canada; it was approved by the federal government on August 12, 1911 and repealed a few months later in favour of more covert ways of controlling Black immigration such as sending agents to the source to dissuade Blacks from coming. (Turner, 2012)


In producing the imagined landscape that is now called Canada, traces of Black migration were systematically erased (McKittrick, 2006; Turner, 2012). By privileging the histories of non-Black migrants within migrant justice politics, we produce an organizing space that perpetuates disappearances, denials and erasures of Black presence on this land.


Destabilizing the ‘Migrant’
Citation :

Rather than homogenizing the experiences of, say, descendants of slaves or indentured laborers within a presumed pan-people of colour experience, NOII primarily organizes with those who are racialized immigrants and refugees, or undocumented migrants. (Walia, 2013)


There are a number of problems with the above logic. The first is a matter of language. In the same way that it insists that, no human being is illegal, migrant justice politics should also insist that no person is a slave. Enslavement, like illegalization is a process enacted upon an individual or a group. In a Facebook post, Jezebel Delilah X (2015) of Everyday Feminism suggests that to refer to enslaved African diasporic peoples as slaves is to strip them of their individuality, cultures, heritages and sovereignty, “positioning them solely as the the victimized and oppressed property of slave owners and the state.” Slavery in turn, becomes understood as an identity “as opposed to a horrible violence enacted on a group of people with severe rippling affects that impact, in varying ways, all people who exist in former slave-owning states.” Delilah goes on to argue that the danger of such terminology is that “it removes us from recognizing … fanciful cultures of abolitionism and survival.”

The second problem with this logic, is that it can be used to gloss over the fact that there are very few Black and African organizers within our movements. In over a decade of working with NOII-Toronto, I witnessed many self-identified Black and African activists enter and exit the organization. Many of them, at one point or another, expressed an interest in organizing around issues of police brutality and unjust incarceration. I cringe now, thinking of how I, and other non-Black people of colour, argued that group did not have the resources to take on this work, or suggested that Black organizers take up this work within organizations that focus explicitly on prison abolition and policing. Despite these exclusions, it is crucial to note that within No One Is Illegal groups, the question of who we are and what we do, is ever-evolving. What started off as an explicitly anti-detention, anti-deportation and anti-war agenda, for example, has transformed into a broadened, intersectional commitment towards decolonization.

But decolonization, as Walia (2013) defines it, “is a dual form of resistance that is responsive to dismantling current systems of colonial empire and systemic hierarchies while also prefiguring societies based on equity.” For NOII to truly embrace the radical and transformative potential that lies in Walia’s definition of decolonization, we must move beyond the Indigenous-migrant binary, to understand how settler colonial power and anti-Black racism structure white supremacy in Canada. If left uncomplicated, the fixed category of the migrant creates within it what McKittrick (2014) might call a kind of safe space, a “fantasy that replicates rather than undoes systems of injustice.” We must not allow forms of border exclusion that particularly impact Black communities to become simply termed ‘migrant’ justice issues.


Beyond a Politics of Inclusion

Citation :

Borders and walls that are supposed to keep the undesireable ideas out are entrenched habits and patterns of behavior (Anzaldua, 1999).


In the wake of a burgeoning #BlackLivesMatter movement, non-black activists within NOII groups are beginning to acknowledge that we cannot continue to sweep issues of anti-black racism under the rug. Despite on paper acknowledgements that “the building of intentional alliances should avoid devolution into tokenization” (Walia, 2012), NOII groups seem to make an effort to feature Black/African speakers at public events; but, without addressing the ways in which anti-black racism is structured into the frameworks of migrant justice organizing, such practices work to deceptively promote the perception that the spaces of NOII political organizing is friendly to Black folks.

Marie Jolie took to Facebook this week, highlighting the dangers of such tokenization. Her widely circulated post speaks to the exclusion of Rwandan genocide-survivors at a recent “Refugees Welcome” event hosted by NOII-Vancouver. Jolie (2015) argues that the group dismissed concerns from members of Rwanda’s genocide survivor community in the lead up to the event, and continued to host Jean de Dieu Hakizimana, a man they argue is widely known as a genocide-negationist in the Rwandan community. She explains that,

Citation :
At the event, two women members of the Rwandan survivor community attempted to publicly challenge the false representation by Jean de Dieu Hakizimana. Their attempts to ask questions were blocked by organizers who said there was not enough time. At the end of the event, the women approached the organizers to express their concerns. At that point, Jean de Dieu Hakizimana approached one of the women, an elder in our community and made violent misogynist threats to her in the Rwandan language-Kinywarwanda. When she challenged what he was saying, he struck her in the face, in full view of NOII-Vancouver organizers.


NOII Vancouver has issued a public apology and accountability statement on this incident after pressure to do so but, in response, Jolie has argued that the NOII statement does not respond to requests made in the open statement to NOII organizers. Acknowledging that there is a lot of work to do with regards to addressing anti-black racism within our movements, NOII-Toronto organizer, Syed Hussan (2015) writes that,

Citation :
the work of coming together around issues also demands an unlearning of anti-Black racisms in particular within social justice movements. That unlearning includes groups and organizations taking collective steps towards internal transformation and being held accountable.


Unfairly, conversations about anti-black racism within migrant justice politics tend to be relegated to the realm of internal meetings and omitted from the forums, rallies, and public teach-ins that NOII groups organize, the forums where the most people can benefit from these discussions. To move beyond a politics of inclusion towards a politics of accountability requires a level of integrity that many of us have yet to demonstrate. Queer, African writer, Luam Kidane (2014) eloquently reminds us that,

whatever is built must be flexible, responsive, compulsively changeable. Whatever is built must riff on the theme already playing, enhancing without copying, whatever is built must be willingly dismantled; to imagine unchanging monuments is to imagine ego.

Her words are a counterpoint to the often facile narratives that I have embraced in representing migrant justice and all that it entails: enraging stories of deportation; moving narratives of campaigns hard fought and won; militant organizing by women of colour. While celebrations of victories and relationships are vital to movement building, so too are recognitions and admissions of our mistakes, our losses, and the hurts we have caused along the way.


Farrah Marie Miranda is an artist, writer and educator working at the intersection of performance, new media and the law. You can find her on Twitter at @farrah_marie



Works Cited


Anzaldúa, G. (1999). Borderlands: la frontera.

Awate Team. (2013). Nevsun Resources: Slave Labour at Bisha Mine. Awate. Retrieved from http://awate.com/nevsun-a-canadian-company-uses-slave-labor/

Cohen, C. P. (1997). Punks, bulldaggers, and welfare queens’. GLQ: A Journal of Lesbian and Gay Studies, 3.

Cohen, C. J. (1999). The boundaries of blackness: AIDS and the breakdown of black politics. University of Chicago Press.

Cooper, A. (2007). The Invisible History of the Slave Trade. Toronto Star, 25.

Delilah X, J. (2015). Retrieved from https://www.facebook.com/subversivepedagogies on 21 Sept 2015.

Fortier, C. (2013). Decolonizing Borders: No One Is Illegal movements in Canada and the negotiation of counter-national and anti-colonial struggles from within the nation-state. Retrieved from: http://www.yorku.ca/raps1/events/pdf/Craig_Fortier.pdf

Gamson, J. (1995). Must identity movements self-destruct? A queer dilemma. Social problems, 390-407.

Jolie, M. (2015). Retrieved from https://www.facebook.com/marie.jolie.779 on 1 December, 2015.

Kidane, L. (2014). “contention art: disruption and decolonial aesthetics” in Decolonization: Indigeneity, Education & Society, Vol. 3, No. 1, pp. 189-192

McKittrick, K. (2006). Demonic grounds: Black women and the cartographies of struggle. University of Minnesota Press.

No One Is Illegal-Toronto (2011). In defense of human smuggling, for the free movement of people. Retrieved from http://toronto.nooneisillegal.org/node/507

No One Is Illegal-Toronto (2011). Human Smuggling is a Necessity. Retrieved from http://toronto.nooneisillegal.org/node/507 on December 1, 2015.

No One Is Illegal-Vancouver (2014). “Our Seven Demands for Migrant Justice”. Retrieved from https://noii-van.resist.ca/?page_id=4096 on December 1, 2015.

Shephard, R. B. (1996). Deemed Unsuitable. Toronto, ON, Canada: Umbrella Press

Turner, C. (2012). Evoking a site of memory: An Afrofuturist Sonic walk that maps historic Toronto’s Black geographies

Robinson, N. (2014). Black Art is Not a Free for All. Black Girl Dangerous. Retrieved from http://www.blackgirldangerous.org/2014/09/black-art-free/

Walia, H. (2012). Decolonizing Together: Moving beyond a practice of solidarity to a Practice of Decolonization. Briar Patch. Retrieved from:   http://briarpatchmagazine.com/articles/view/decolonizing-together

Walia, H. (2013). Undoing Border Imperialism. AK Press and the Institute for Anarchist Studies


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Jeu 17 Déc - 6:34



OIT : La main-d’œuvre mondiale compte 150 millions de migrants 16 décembre 2015

Une nouvelle étude statistique de l'OIT se penche sur les travailleurs migrants, avec notamment des statistiques par région de destination et secteur d'activité ainsi qu'un focus sur les travailleurs domestiques migrants

Deux tiers des migrants dans le monde sont des travailleurs, selon l'OIT


Répartition des travailleurs par région, secteur d'activité et sexe
afp.com/Vincent LEFAI

GENÈVE (OIT Info) – Les travailleurs migrants représentent 150,3 des quelque 232 millions de migrants dans le monde selon une nouvelle étude de l’Organisation internationale du Travail (l’OIT)

Citation :
Le rapport, Estimations mondiales de l’OIT sur les travailleurs migrants, montre que les travailleurs migrants constituent 72,7 pour cent des 206,6 millions de la population immigrée en âge de travailler (âgée de 15 ans et plus). La majorité d’entre eux sont des hommes – 83,7 millions – et 66,6 millions sont des travailleuses migrantes.

Commentant le rapport, le Directeur général de l’OIT, Guy Ryder, a déclaré:

Citation :
«Cette analyse représente une contribution importante de l’OIT pour les Etats membres en vue de la réalisation du Programme de développement durable pour 2030, et en particulier des cibles relevant de l’objectif 8 sur la protection de tous les travailleurs, y compris les travailleurs migrants, et de l’objectif 10 sur la mise en œuvre de politiques de migration bien gérées. Les responsables politiques disposeront dorénavant de données réelles sur lesquelles fonder leurs politiques.»


Le phénomène des migrations de main-d’œuvre concerne toutes les régions du monde, même si près de la moitié (48,5 pour cent) des travailleurs migrants se concentrent dans deux grandes régions: l’Amérique du Nord et l’Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest. Les Etats arabes se caractérisent par la plus forte proportion de travailleurs immigrés dans l’ensemble de leurs travailleurs, avec un taux de 35,6 pour cent.

L’étude examine aussi la répartition de la main-d’œuvre immigrée dans les grands secteurs d’activité. La grande majorité des travailleurs migrants se trouve dans le secteur des services, avec 106,8 millions de travailleurs représentant 71,1 pour cent du total, suivi par l’industrie, y compris la production manufacturée et la construction, avec 26,7 millions de travailleurs (17,8 pour cent), et par l’agriculture avec 16,7 millions de personnes (11,1 pour cent). Parmi tous les travailleurs migrants, 7,7 pour cent sont des travailleurs domestiques.

«Cette évaluation montre que l’immense majorité des migrants part en quête de meilleures perspectives d’emploi. En appliquant une méthodologie robuste, nous pensons enrichir considérablement notre base de connaissances sur les migrations et offrir une base solide pour élaborer des politiques migratoires efficaces»,
a déclaré Manuela Tomei, Directrice du département des conditions de travail et de l’égalité (WORKQUALITY).

Des taux d’activité élevés chez les travailleurs migrants


What is the likelihood of migrant men and women to be in the labour force?


Taux d'activité mondiaux des migrant(e)s et des non-migrant(e)s, par sexe, 2013


En général, les migrants ont une plus forte propension à travailler que leurs homologues locaux. Ces taux d’activité plus élevés sont pour l’essentiel associés à une proportion plus élevée de femmes migrantes dans la main-d’œuvre.

Les données utilisées pour le calcul des estimations figurant dans ce rapport font référence aux travailleurs migrants dans le pays de destination et mesurent le nombre de migrants en 2013. Les données de 176 pays et territoires représentant 99,8 pour cent de la population mondiale en âge de travailler (âgée de 15 ans et plus) ont été intégrées dans cette étude.


Gros plan sur les travailleurs domestiques migrants

Le rapport met aussi l’accent sur les chiffres mondiaux élevés concernant les travailleurs domestiques migrants et les fortes disparités hommes/femmes dans ce secteur.

Le travail domestique est l’un des secteurs les moins régulés de l’économie et, à ce titre, préoccupe particulièrement l’OIT. En raison de la concentration des travailleuses migrantes et de la visibilité relativement faible de la main-d’œuvre dans ce secteur, de multiples formes de discrimination se superposent.

Sur les quelque 67,1 millions de travailleurs domestiques dans le monde, 11,5 millions, ou 17,2 pour cent, sont des migrants internationaux. Environ 73,4 pour cent (soit environ 8,5 millions) de tous les travailleurs domestiques migrants sont des femmes. L’Asie du Sud-Est et le Pacifique en accueillent la plus grande part, avec 24,0 pour cent de la totalité des travailleuses domestiques migrantes, suivis par l’Europe du Nord, du Sud et de l’Ouest, avec 22,1 pour cent du nombre total, et les Etats arabes avec 19,0 pour cent.

Avec le vieillissement des sociétés et d’autres évolutions démographiques et socioéconomiques, les travailleurs domestiques migrants devraient continuer à s’expatrier massivement pour satisfaire les besoins en matière de soins et de services domestiques.


Répartition des travailleurs domestiques migrants par sexe


«De bien des manières, la question migratoire occupe une place de choix dans le Programme de développement durable pour 2030. Les migrants ont besoin de travailler mais il est tout aussi certain qu’au cours des prochaines années de nombreuses économies de destination auront besoin de nouveaux travailleurs. Le monde devra disposer de plus de données et d’indicateurs de qualité pour suivre ces flux et ce rapport fixe de nouvelles exigences dans la quête de chiffres mondiaux fiables pour guider les responsables politiques», a conclu Rafael Diez de Medina, Directeur du département de statistique de l’OIT.

Le rapport paraît au moment où l’OIT célèbre le 40e anniversaire de la convention n° 143, la convention sur les migrations dans des conditions abusives et sur la promotion de l’égalité des chances et de traitement des travailleurs migrants  adoptée par la Conférence internationale du Travail de 1975.


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MessageSujet: Re: MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses   Sam 30 Jan - 22:30


Publié par le Comité international de la Quatrième Internationale (CIQI)


Les gouvernements européens intensifient leur offensive contre les réfugiés Marianne Arens WSWS 29 janvier 2016

Citation :
Cette semaine, lors d’une réunion à Amsterdam, les ministres européens de l’Intérieur et de la Justice ont cherché à se surpasser les uns les autres en faisant des propositions quant à comment pourrait être stoppé l’afflux de réfugiés désespérés venant du Moyen-Orient. Aucune mesure n’a été trop brutale pour ne pas être envisagée.

Les propositions vont d’une fermeture hermétique des frontières au stationnement de troupes de Frontex, et ce même contre l’avis des gouvernements nationaux, ainsi qu’à la mise en place de camps de concentration pour des centaines de milliers de réfugiés
.

La Grèce a fait l’objet d’attaques continues de la part de plusieurs ministres qui ont réclamé son expulsion de l’espace Schengen, qui garantit la libre circulation au sein de l’Union européenne, si Athènes ne réduit pas le nombre de réfugiés qui transitent par son territoire pour arriver en Europe.

Une grande partie des réfugiés du Moyen-Orient tentent une traversée périlleuse et souvent mortelle en provenance de la Turquie pour rallier les îles grecques toutes proches avant de traverser la Grèce et quitter de nouveau l’UE à la frontière avec la Macédoine. Un grand nombre d’entre eux, qui après avoir traversé la Macédoine et la Serbie, réintègrent l’UE par la Hongrie, la Croatie et la Slovénie, cherchent à entrer en Allemagne.

En dépit du froid glacial de l’hiver et d’une mer agitée, jusqu’à 2000 réfugiés continuent tous les jours de traverser la Mer Égée pour gagner les îles grecques. Selon les chiffres de l’UE, d’ici le 23 janvier, 44 000 personnes étaient déjà arrivées en 2016 en Europe depuis la Turquie en suivant ce trajet. Le nombre de réfugiés morts ou portés disparu est de 149. Dans la seule nuit du 22 janvier, 42 personnes sont mortes noyées, dont 18 enfants, en tentant cette traversée.

C’est cet itinéraire qui doit être fermé. Les ministres ont exigé un renforcement du dispositif Frontex à la frontière avec la Macédoine au nord de la Grèce tout en acceptant d’intensifier jusqu’à fin 2017 les contrôles frontaliers à l’intérieur de l’espace Schengen.

La Grèce a reçu l’ultimatum soit de réduire le nombre de réfugiés soit d’être expulsée de l’espace Schengen. À l’issue de la réunion, le ministre allemand de l’Intérieur, Thomas de Maizière, a déclaré, « Il nous faut une réduction permanente, sensible et continue du nombre de réfugiés et ceci doit être visible dans les semaines à venir. »

Il faut dire clairement, a poursuivi de Maizière, que l’agence de protection des frontières Frontex pourrait se substituer à un État-membre pour sécuriser la frontière. Le ministre allemand de l’Intérieur n’a pas exclu l’expulsion de la Grèce de l’espace Schengen. « Nous ferons pression pour que la Grèce fasse ses devoirs », a-t-il averti.

Theo Francken, le secrétaire d’État belge à l’Asile et la Migration, a soulevé la possibilité de mettre en place en Grèce un « établissement fermé » prévu pour 300 000 réfugiées et qui devrait être placé sous administration de l’UE, les « structures d’État [de la Grèce étant] manifestement trop faibles », a dit le politicien belge.

La proposition de Francken équivaut à transformer la Grèce en un camp de concentration géant avec la création d’un ghetto pour les réfugiés comparable à une ville de taille moyenne. Rien de comparable ne s’était fait en Europe depuis la fin de l’époque nazie.

La fermeture de la frontière entre la Macédoine et la Grèce avec l’aide des forces de Frontex a été soutenue par le premier ministre hongrois Victor Orban qui réclame depuis des mois l’édification d’une massive clôture à la frontière nord de la Grèce. Le premier ministre slovaque Robert Fico partageait aussi cet avis. Selon un rapport publié par le magazine allemand Der Spiegel, la Hongrie, la République tchèque et la Slovaquie ont déjà déployé leurs propres forces de police à cette frontière et la Hongrie fournit d’importants matériaux de construction pour la construction d’une barrière permanente.

Mardi, le parlement danois a voté une loi pour confisquer les objets de valeurs des demandeurs d’asile. La police aura désormais le pouvoir de s’emparer des biens des réfugiés dont la valeur dépasse 10 000 couronnes danoises (1340 euros) afin de couvrir les frais de logement et de nourriture. La proposition initiale prévoyait de confisquer tout ce qui excédait la valeur de 3 000 couronnes. De plus, le temps que les migrants devront attendre avant de pouvoir demander à faire venir leurs familles est passé de un an à trois ans, les délais des titres de séjour provisoires ont été raccourcis et les conditions de délivrance d’un permis permanent ont été durcies.

Suite à des comparaisons faites avec les mesures prises contre les Juifs durant la Seconde Guerre mondiale, le gouvernement danois a répondu en expliquant que c’était ainsi que les citoyens danois au chômage étaient d’ores et déjà traités ! Le Danemark n’est de loin pas le seul à avoir adopté de telles mesures fascisantes.

Selon un processus similaire à celui en vigueur au Danemark, mais avec une valeur inférieure à celle de 900 euros, la Suisse avait confisqué en 2015 les biens d’une centaine de personnes. Les États du sud de l’Allemagne appliquent également déjà des mesures identiques. La Bavière confisque tous les biens excédant 750 euros et le Bade-Wurtemberg saisit les biens dépassant tout juste 350 euros.

Le gouvernement Syriza en Grèce s’était déjà plié à la volonté de l’UE en imposant de brutales mesures d’austérité à la population grecque. On lui demande maintenant d’agir avec la même brutalité contre les réfugiés.

Le ministre grec de l’Immigration Ioannis Mouzala a réagi en déclarant que certains membres de l’UE estimaient que les réfugiés devaient se noyer tandis que le ministre des Affaires étrangères, Nikos Kotzias, a clairement indiqué comprendre quelles étaient les attentes lorsqu’il s’est plaint au journal allemand TAZ, « Si nous voulons stopper les réfugiés, il faudra leur faire la guerre. Il nous faudra les bombarder, couler leurs bateaux et laisser les gens se noyer. »

Le franchissement de la frontière entre la Grèce et la Macédoine est en soi une expérience traumatisante pour les réfugiés. Les immigrants sont systématiquement intimidés et battus par la police. Un récent rapport de l’organisation allemande de défense des droits des réfugiés Pro Asyl a montré que la fermeture des frontières dans les Balkans avait des conséquences destructrices et mortelles pour les réfugiés. La réunion à Amsterdam a clairement montré que ceci était voulu et conforme aux méthodes envisagées.

Selon ce rapport, des dizaines de milliers de réfugiés ont d’ores et déjà été renvoyés en Grèce depuis la Macédoine où ils se retrouvent démunis, contraints de vivre dans la rue.

A Athènes même, il est quasi impossible de se faire enregistrer comme demandeur d’asile. Le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés n’a connaissance que de 1150 places d’hébergement à Athènes pour une moyenne de 10 000 demandes d’asile par an. Ceux qui ne font pas de demande d’asile risquent d’être interpellés et enfermés dans un camp de déportation grec.

Athènes a rejeté sur le gouvernement turc d’Ankara la responsabilité du nombre de personnes qui traversent la Mer Égée et le gouvernement turc a déclaré ne pas disposer de suffisamment de capacités pour sécuriser la côte entière. L’UE s’efforce depuis longtemps d’encourager la coopération turque en matière de réfugiés et a promis une aide de 3 milliards d’euros qui n’a pas encore été versée.

Actuellement, l’on compte 2,5 millions de personnes en Turquie qui ont fui les guerres au Moyen-Orient et en Afrique du nord. Seules quelque 250 000 d’entre elles se trouvent dans des camps qui existent déjà. La Turquie ne reconnaît pas totalement la Convention de Genève et les réfugiés ne peuvent pas y travailler ou envoyer leurs enfants à l’école.

Des millions de gens sont de nos jours considérés comme superflus et indésirables en Europe. Les politiciens et les journalistes débattent publiquement de la meilleure façon de dissuader, de détenir, de canaliser et de déplacer les réfugiés d’un endroit vers un autre, comme s’il s’agissait d’un fret de bétail ou de marchandises. Ils sont en fait en train de comploter contre des gens pour qui la fuite est l’unique moyen de sortir de la misère que les guerres impérialistes menées par les États-Unis et leurs alliés européens ont créées en dévastant le Moyen-Orient, l’Asie centrale et l’Afrique du Nord.

(Article original paru le 28 janvier 2016)

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MIGRATIONS & RÉFUGIÉS, TRANSNATIONALITÉS : analyses
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