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 ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...

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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Dim 15 Mai - 21:26


Un haut responsable militaire israélien a provoqué une controverse en invitant à un «examen de conscience national» à l'occasion de la journée de commémoration de la Shoah, ses détracteurs l'accusant de fournir des arguments aux ennemis du pays.

Citation :
Le chef d'état-major adjoint Yaïr Golan, connu pour son franc-parler, a déclaré mercredi soir que la Shoah devait «nous pousser à réfléchir sur la nature de l'homme, même quand cet homme est nous-mêmes (sic)».

«S'il y a quelque chose qui m'inquiète dans les commémorations de la Shoah, c'est de voir les processus nauséabonds qui se sont déroulés en Europe en général, et plus particulièrement en Allemagne, il y a 70, 80, 90 ans et de voir des signes de cela parmi nous en cette année 2016», a-t-il déclaré lors d'un discours marquant le début des commémorations.

«Après tout, il n'y a rien de plus simple et de plus facile que de haïr l'étranger (...) de susciter la peur et d'intimider (...) de devenir bestial, d'oublier les principes et d'être content de soi», a-t-il ajouté.

Ses propos ont provoqué une levée de boucliers au sein de la droite israélienne. Le ministre de l'Éducation Naftali Bennett, chef de file du parti nationaliste religieux Foyer juif, a exigé qu'il les rectifie «immédiatement (...) avant que les négationnistes ne transforment ces paroles erronées en étendard et que nos soldats ne soient comparés à des nazis avec un sceau d'approbation venu d'en haut».

Le chef de l'opposition travailliste Isaac Herzog a de son côté salué le courage de M. Golan. «Les fous qui vont commencer maintenant à hurler contre lui doivent savoir que c'est ce qui s'appelle moralité et responsabilité», a-t-il dit.

Yaïr Golan a tenu à préciser jeudi, par l'intermédiaire du porte-parole de l'armée, qu'il n'avait «aucune intention de comparer l'armée et l'État d'Israël aux horreurs qui s'étaient déroulées en Allemagne il y a 70 ans». «Il s'agit d'une comparaison absurde et sans fondement (...) l'armée israélienne respecte les standards de conduite les plus élevés et considère la vie humaine comme une valeur de référence», a-t-il ajouté.

Le chef d'état-major Gadi Eisenkot avait lui aussi provoqué une polémique en mars en prônant un usage proportionnel de la force par les soldats confrontés à une série d'attaques palestiniennes au couteau


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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Ven 27 Mai - 23:24


en pleine lutte de classe contre la loi anti-travail, ci-dessous ce qui travaille le post-ultragauchiste humaniste Jacques Wajnsztejn, jeune ultragauchiste 68tard devenu vieux con, si peu préoccupé de la question raciale qu'il vit dans le 11 janvier une potentialité d'expression de la " tension à la communauté humaine", renouvelant l'esprit de la Révolution française bourgeoise en son essence, traitant Marx en chien crevé bien que n'"ayant rien capté à sa dialectique confondue avec celle de Hegel, et que surtout sa communauté à lui, Jacques Wajnsztejn, les Juifs parlant du monde en juif sans se dire juif ni sioniste, importe depuis près de 40 ans de que Temps critiques en proportion des autres racisés mille fois plus que les "Nègres"

beau couple de Jacques, avec le rejeton de famille bourgeoise républicaine de 5 à 6 générations Jacques Guigou, poète de merde et théoricien anti-dialectique primaire de merde mais carriériste universitaire s'il en est, aussi malhonnêtes intellectuels l'un que l'autre

Au fil de quelques lectures : islamisme, fascisme, choc des civilisations, religions…

27 mai 2016, Jacques Wajnsztejn, Mondialisme.org (Yves Coleman)

Jacques Wajnsztejn a écrit:
Depuis qu’ils pensent trouver dans l’islamisme militant un produit de remplacement à leur ancienne eschatologie marxiste, des individus se réclamant de la Gauche ou de l’extrême gauche rejettent toute analyse qui mette en rapport djihadisme offensif et a fortiori terroriste et religion musulmane. Pour eux toutes les causes du phénomène sont extérieures à l’Islam, à ses traditions, à son histoire et à son actualité. Les médias ne sont d’ailleurs pas en reste qui évitent la critique des religions en général, défendent une laïcité ouverte à tous les vents et, pour faire bonne mesure, n’osent même pas, dans leurs articles, écrire le terme « d’État islamique », se contentant de citer l’acronyme arabe Daech suivi des initiales (EI)1. Voyons cela plus en détail.

L’islamisme radical n’est pas un nouveau fascisme [ouf, une bonne nouvelle !]

Alain Badiou est interviewé dans le journal Libération daté du 9-10 janvier 2016 sous le titre : « La frustration d’un désir d’Occident ouvre un espace à l’instinct de mort », à propos d’un petit livre sur le 13 novembre 2015 publié chez Fayard sous le titre, Notre mal vient de plus loin. Il y développe l’idée que pour comprendre l’événement et plus généralement le terrorisme djihadiste, il ne faut pas partir de la critique de la religion car dans ce cas on tomberait obligatoirement sur l’hypothèse de Huntington2 du choc des civilisations ; hypothèse que Badiou juge réactionnaire.

Pour lui, il n’y a pas une islamisation qui entraîne fascisation, mais une fascisation qui entraîne islamisation.

C’est une autre version de la formule d’Olivier Roy sur l’extrémisation politico-sociale qui, aujourd’hui, ne trouverait son débouché que dans l’Islam3. On aurait affaire non pas à un Islam radical, mais à une islamisation de la radicalité.

C’est que, pour Badiou et Roy, il ne peut y avoir de radicalisation interne à l’Islam comme si la religion en général et l’Islam en particulier aujourd’hui ne pouvaient jamais poser problème en tant que puissance idéologique ou force politique. Pour eux, de façon évidente, la critique ou l’interprétation des événements ne doit pas se faire à partir de la critique de la religion. En fait, ils ne comprennent pas que dans la figure de Daech coexistent trois éléments : un Islam de la conversion, peu conventionnel4, une allégeance politique à une figure autocratique et une dimension militaire qui authentifie, et consacre, le nouvel adepte.

Faute de reconnaître cela, ils rabattent donc le religieux sur le social pour Badiou, sur le culturel pour Roy. En cela, ils ne font pas preuve d’originalité puisqu’ils opèrent comme la plupart des sociologues et autres spécialistes des sciences humaines5. Ce faisant, ils négligent la force et l’influence wahhabite, la critique de la séparation entre grand djihad quiétiste et petit djihad guerrier faite par Hassan El Banna et les Frères musulmans, l’existence avérée d’une tendance djihadiste au sein du courant salafiste. Tous ces oublis ou occultations entraînent une difficulté à appréhender un phénomène doublé d’une organisation telle Daech. Objectivement, ils ne peuvent le classer dans les États terroristes puisqu’il n’est pas un État et vue leur position, ils sont obligés de lui dénier le qualificatif d’organisation islamiste.

L’EI ne serait qu’un groupe mafieux (Badiou) un peu particulier et ses membres des « pieds nickelés » (Roy). La radicalisation, si radicalisation il y a, proviendrait, dès lors forcément, d’un événement extérieur (l’occupation de la Palestine, la guerre en Syrie6, l’intervention occidentale au Moyen-Orient) et d’un contexte particulier (le chômage des jeunes d’origine immigrée, les discriminations…) qui serait à l’origine de ce qui va être qualifié de dérive ou de folie meurtrière. En tout cas, tout cela doit être ramené à une cause historique dans l’histoire occidentale. La colonisation en toile de fond permet de développer un discours anti-impérialiste qui sied aussi bien à ceux qui ne voient là que de nouveaux « gauchistes » du djihad (pour Roy ils ne seraient que des nouveaux « brigadistes7 », seule la couleur du drapeau changerait passant du rouge au vert), qu’à ceux qui n’y voient que de nouveaux fascistes (pour Badiou, ils réactivent l’image du lumpenprolétariat dont parlait Marx).

Badiou confond ici des actes qui peuvent s’apparenter au squadrisme fasciste avec un fascisme politique qui implique un mouvement de masse… qu’on ne retrouve justement pas aujourd’hui sous les formes de l’islamisme radical. Le courant salafiste offensif et djihadiste reste très minoritaire et procède tout autrement. Il ne cherche pas à se gagner les masses, mais à les effrayer.

Cette mise à toutes les sauces du fascisme est critiquée par Robert Paxton8, l’historien de la Seconde Guerre mondiale à propos de l’amalgame fait entre des phénomènes comme la campagne présidentielle de Donald Trump aux États-Unis, les Tea party, le FN, l’islamisme radical. Paxton y montre de façon convaincante que Trump défend clairement les millionnaires et que son populisme n’a rien d’anti-capitaliste ; que les Tea party sont pour l’État minimal et relèvent plutôt d’une idéologie libérale/libertaire ; que le FN de Marine Le Pen n’est qu’un mouvement de la Droite européenne et n’est pas assimilable à Aube dorée. À l’inverse, la position de Badiou revient à simplifier des situations afin de tracer des signes équivalents pour donner l’impression d’y voir plus clair. Le nouveau ne serait donc jamais que de l’ancien sous un nouveau jour. Cette position aboutit à essentialiser le fascisme comme une forme non historique dont l’invariance, au moins à l’époque contemporaine, lui permettrait de se glisser dans tous les oripeaux, y compris donc dans celui de l’Islam. Cette supposée invariance du fascisme autorise par là même tous les énoncés anti-fascistes mis en avant par divers groupes d’extrême gauche ou libertaires pour ne pas avoir à prendre position sur la question de l’islamisme radical ou sur la radicalisation de certaines de ses fractions. Mais ces énoncés ne sont que des postures et ils ne débouchent sur aucune action pratique anti-fasciste visant les djihadistes. Et pour cause, car alors ces groupes se retrouveraient dans la même situation que la police. Il leur faudrait mener l’enquête dans des quartiers qu’ils ne connaissent pas, faire le tri entre « bons » et « méchants » et, comme dans la guerre des polices, ils ne seraient jamais d’accord entre eux.

Mais Badiou9 est moins gauchiste et plus communiste que le tout-venant. Il sait que la sortie, si sortie il y a, ne peut provenir que du dégagement d’une autre perspective. C’est là qu’intervient sa croyance en l’idée communiste ou plutôt en le communisme comme idée, manifestant en cela, une fois encore, son indéfectible attachement à la philosophie de Platon.

Pour Badiou, le communisme est semblable à une théorie scientifique qui, elle aussi, doit être expérimentée non pas en laboratoire, mais dans les mouvements de l’histoire. Ce n’est donc qu’une « hypothèse10 » qui demande à être validée ou invalidée par l’expérimentation. En conséquence, les échecs manifestes des révolutions qui au XXe siècle se référaient à cette idée n’impliquent pas pour autant que « l’on jette le bébé avec l’eau du bain ». Il n’y a pas de leçons à tirer des dévastations et des catastrophes engendrées par « l’idée communiste » mais seulement à persévérer dans l’affirma­tion métaphysique de cette idée en cherchant à l’incarner autrement. Qu’est-ce qui fonde « l’idée communiste » ? C’est le contenu de vérité de son énoncé ; vérité qui trouve sa puissance dans… « les idéalités mathématiques » (cf. Jean-Toussaint Desanti). Nous sommes donc loin de l’affirmation de Marx : « le communisme n’est pas un état de choses qu’il convient d’établir, un idéal auquel la réalité devra se conformer […] le communisme est le mouvement réel qui abolit l’état actuel des choses ».

Ce qui est surprenant aussi, c’est que Badiou, qui est un théoricien de l’événement auquel il attache une grande importance, en vient ici à nier la spécificité du phénomène djihadiste. En effet, le capitalisme et l’impérialisme existent depuis des centaines d’années, l’absence de perspectives pour les jeunes remonte déjà à une bonne trentaine d’années. Mais cela n’explique pas pourquoi, maintenant, disons depuis une quinzaine d’années, des milliers de jeunes Occidentaux (musulmans ou convertis) se tournent justement vers l’islam et pas vers le bouddhisme, l’altermondialisme, le gauchisme ou tout autre débouché politique, idéologique ou religieux, pour tenter de trouver des réponses à leur insatisfaction, mal être ou révolte ?

La comparaison avec le fascisme n’a de sens que si l’on pense que le capitalisme mondial se trouve dans une crise comparable à celle des années 1930, produisant les mêmes effets dévastateurs sur le niveau et les conditions de vie des Occidentaux. Des effets qui ont entraîné à l’époque, une contestation massive des formes parlementaires et démocratiques, au sein de mouvements de masse capables d’infléchir la politique de gouvernements ou même de prendre le pouvoir et de développer des logiques à la fois souverainistes, populistes et nationalistes guerrières. Or, ce que l’on appelle aujourd’hui « la crise » ne présente pas les mêmes caractères. Il s’agit, pour le court terme du moins, d’une crise de basse intensité aussi bien au niveau économique que politique, dont les effets, dans les pays les plus riches, sont limités par des amortisseurs sociaux au sein d’ensembles nationaux interconnectés mondialement (globalisation), au niveau politique comme au niveau économique. Le repli protectionniste et a fortiori guerrier n’est donc pas encore de mise, même si des soubresauts souverainistes se font jour çà et là. Par ailleurs, la contestation massive des formes démocratiques, de la part de l’extrême droite comme de la part de l’extrême gauche, laisse place à une simple désaffection11 (montée de l’absentéisme électoral malgré le ralliement des gauchistes au processus électoral) vis-à-vis de la vie politique et de l’action militante. Contrairement aux années 1930, c’est toute la société qui se « droitise » sans éclosion de mouvements d’extrême droite significatifs qui se manifesteraient sur le terrain autre qu’électoral. Seuls certains pays comme l’Allemagne12, dans son ancienne partie de l’Est surtout, l’Autriche, la Hongrie et les Pays-Bas13 semblent connaître un mouvement de telle nature axé sur la lutte contre les immigrés et les réfugiés.

Quant aux pays dits musulmans, ils sont aussi en « crise » et parfois des crises sociales bien plus graves qu’en Europe, mais cela ne déclenche pas forcément partout un essor de l’Islam politique ou a fortiori du djihadisme. Les « printemps arabes » nous ont plutôt montré le contraire et leur issue décevante n’a pas entraîné une quelconque fascisation mais le retour de formes plus traditionnelles, telles la démocratie confisquée (Tunisie), le putsch militaire (Égypte), le démantèlement de l’État (Libye).

Toutefois, il est bien évident que les organisations djihadistes chercheront à profiter de la nouvelle situation, soit en se présentant comme le seul projet alternatif au retour à l’ordre autocratique ou militaire si celui-ci n’arrive pas à remplir sa fonction politique d’unité (entre chiites et sunnites en Irak et Syrie ; entre groupes tribaux en Libye, etc.) ; soit en cherchant à affirmer leur propre puissance concurrente comme Daech l’a déjà entrepris.

Le retour de la religion et sa critique

Dans son tout récent livre (op. cit.), Raphaël Liogier s’oppose d’emblée à la thèse de Huntington. Il ne s’embarrasse pas de questions philosophiques ou anthropologiques autour de la définition de la notion de civilisation14. En effet, il énonce directement qu’il ne peut y avoir de choc entre civilisations à notre époque puisqu’il n’en existerait qu’une ou plus exactement plus qu’une, la civilisation globale et technologique. C’est une sorte d’ajout technologique et connexionniste à la vision politico-militaire et culturelle de Bush-Blair (cf. supra, note 2). Face à un advenu parachevé (déterritorialisation, mise en réseau), deux néo-fondamentalismes se feraient face, celui des Européens nostalgiques15 de leur ancienne domination et celui des néo-fondamentalistes musulmans exprimant leur frustration vis-à-vis de l’Occident. Ces deux néo-fondamentalismes alimenteraient en fait la thèse du choc des civilisations. Cette argumentation paraît peu convaincante. Les néo-fondamentalistes de Liogier sont en fait des conservateurs, pas des « barbares ». Or, ceux qui ont détruit Palmyre ne proposent pas une autre civilisation ! Les djihadistes ne sont pas des « conservateurs » sans pour cela être des révolutionnaires et c’est bien ce qui pose problème si on veut quand même les qualifier en termes politiques.

Roy, Badiou et Liogier ne veulent pas partir de la religion. D’abord parce qu’ils n’en font pas un sujet de critique essentielle en soi ; ensuite parce que celle-ci serait « de moins en moins facteur d’opposition de valeurs » (op. cit., p. 13). Pour Liogier, elle ne serait qu’un produit comme un autre sur un marché spécial qui est celui de la terreur. La différence entre Al-Qaida et Daech tiendrait dans une stratégie marketing différente, indifférenciée pour Al-Qaida qui s’adresse à tous les musulmans ; ciblée pour Daech qui s’adresse aux sunnites, mais en sachant pertinemment qu’ils représentent la plus grande part de marché16. Les sociologues bourdieusiens sont certes tancés par Valls mais les post-modernes relativistes semblent chercher le fer pour se faire battre quand, comme ici, Liogier réduit la concurrence entre groupes djihadistes à une concurrence entre marques.

Dans la sorte de polémique qui se fait jour concernant les termes de « retour » ou de « recours » à la religion, ces trois-là penchent plutôt pour l’idée d’un recours à la religion d’où leur refus, plus ou moins explicite de partir de la religion pour comprendre le terrorisme islamiste. En élèves bornés de Durkheim, ils veulent attribuer à un phénomène qu’ils jugent absolument social, des causes sociales.

C’est méconnaître la religion comme puissance de représentations17 et comme force politique et surtout qu’elle puisse garder cette force encore aujourd’hui dans des sociétés qui sont officiellement, au moins dans une partie de l’Europe, sorties de la religion. Ce qui était auparavant courant, comme pendant les guerres de religion du XVIe siècle, à savoir qu’il n’y avait pas de séparation entre religion et politique, entre public et privé et que finalement, tout était rapporté à Dieu aurait dû être effacé des mémoires et des structures sociales par des siècles de sécularisation. Si le sentiment religieux n’a pas disparu pour autant, c’est premièrement parce que ces institutions ont été intégrées aux formes modernes de l’État à partir du moment où elles devenaient « raisonnables » et froides, et deuxièmement que les croyances des individus ont résisté à cette sécularisation de façon tout à fait irrationnelle et chaude. Elles peuvent donc déboucher, si le contexte s’y prête, sur des pratiques tout aussi irrationnelles puisque la croyance religieuse n’est pas de l’ordre de la raison. D’ailleurs de nombreux salafistes ont des formations scientifiques ce qui les empêchent nullement de « croire ». Il en va de même pour de grands scientifiques, par ailleurs chrétiens, en Europe ou aux États-Unis.

Cette constatation sur une persistance de l’irrationnel à travers les croyances et particulièrement les croyances religieuses ne concernent d’ailleurs pas que l’Islam, mais l’ensemble des religions dans lesquelles s’expriment ces formes chaudes qui mêlent archaïsme et modernité.

Le capitalisme n’a rien « dépassé » [faudrait savoir : ce ne sont pas les "communisateurs" mais Temps critiques qui a théorisé "la révolution du capital"...]

Il est difficile d’admettre aujourd’hui que le capitalisme n’a rien « dépassé » et qu’il est à nouveau de plus en plus difficile de distinguer conflit politique et conflit religieux, d’autant que ceux-ci prospèrent sur des terres qui connaissent certes le capital et la valeur, mais encore mal le capitalisme et surtout « l’esprit du capitalisme »18. C’est particulièrement net dans le conflit israélo-arabe dont l’origine politique s’est de plus en plus imprégnée d’une coloration religieuse de la part des deux protagonistes ; tonalité qui a rejailli sur de nombreux autres conflits, leur faisant prendre progressivement la même voie théocratique.

Ainsi, on est passé du Fatah nationaliste, socialisant et laïc au Hamas, produit d’une scission au sein des Frères musulmans et qui s’est d’abord livré à une action sociale envers les pauvres, puis a développé une stratégie plus politique au cours de la première « guerre des pierres » contre l’occupation israélienne ; guerre qui s’accompagne d’un volet religieux avec campagne pour le hijab obligatoire sur le territoire contrôlé par le Hamas. Pour cette organisation islamiste, les juifs empiètent sur une terre qui n’est ni palestinienne, ni même arabe, mais musulmane. Une donnée ignorée par la majorité des individus occidentaux qui soutiennent la lutte des Palestiniens pour leur indépendance.

Deux conséquences découlent de cette confusion idéologique

Tout d’abord un glissement de l’antisionisme à l’antisémitisme 19 [la vulgate de Valls...], donc de l’analyse en termes politiques à l’analyse en termes religieux. Ce glissement concerne des musulmans, mais aussi une grande partie de l’extrême gauche pourtant athée et jadis critique par rapport à toute religion qui, pourtant, se rallie aujourd’hui à la « religion des pauvres » par absence de principes ou même par opportunisme et flirte parfois avec l’antisémitisme20. Les Israéliens et plus généralement les juifs cèdent aussi à ce glissement, non pas vers l’antisémitisme bien sûr, mais vers l’analyse en termes religieux, les juifs orthodoxes et les nouveaux colons ayant porté le débat en ces termes, pendant que la droite israélienne soutenait en coulisse le Hamas sunnite afin d’affaiblir les laïcs nationalistes du Fatah.

Un nouvel internationalisme ?

Comme le dit Gilbert Achcar dans Marxisme, orientalisme, cosmopolitisme (Actes-Sud, 2015), l’islamisme, c’est-à-dire l’Islam politique, se présente aujourd’hui comme un nouvel internationalisme21 et surtout comme le dernier et le seul en exercice, ce qui n’est pas rien dans des pays à dominante musulmane dont l’État est en voie de dissolution ou se retrouve très affaibli suite à l’éviction de dictatures sanglantes par les puissances occidentales (Irak, Libye) ou par les luttes de forces d’opposition (Libye, Syrie, Égypte).

Ce n’est pas rien non plus pour des individus bi-nationaux, ou récemment ou peu intégrés à la société occidentale dans laquelle ils vivent, et pour qui ce qui se passe en Syrie avive la tendance à se projeter sur une forme concrète de participation à l’Oumma à travers le « djihad offensif ». Mais contrairement à l’internationalisme socialiste universaliste, l’internationalisme ou l’a-nationalisme islamique n’est pas universaliste mais bien particulariste22. Si on veut trouver un point commun avec un autre internationalisme, c’est plutôt du côté de l’internationalisme fasciste qu’il faut tourner son regard. Celui qui donna lieu à des participations de divisions étrangères à la guerre d’Espagne (la légion allemande Condor et le Corpo Truppe volontarie italien par exemple) ; et à la deuxième guerre mondiale aux côtés des nazis (la division espagnole Azul à partir de 1941 et la légion des volontaires français contre le bolchévisme (LVF) créée en 1941 et qui intégrera la division Charlemagne (créée en 1943) en 1944. Mais il faut relativiser cela. Tout d’abord il serait plus juste de parler d’une internationale fasciste que d’un réel internationalisme ; ensuite, ces troupes de choc s’appuyaient quand même directement sur la puissance d’États fascistes et secondairement sur une idéologie politique mise en pratique par ces mêmes États qui servait de référence. Et de toute façon, si l’on veut parler de la tension entre internationalisme, ethnies, religions c’est plutôt sur le congrès de Bakou de 1920 qu’il faudrait se pencher, mais ça dépasserait l’ambition limitée de ce texte23.

Aujourd’hui, si les groupes djihadistes bénéficient du financement de certains États ou s’ils passent des alliances de circonstance (avec ou contre Bachar, par exemple) et si leurs membres s’apparentent plutôt à des mercenaires à qui l’organisation fournit entraînements militaires poussés, armes, soldes et femmes, ils n’en demeurent pas moins indépendants et fonctionnent en réseaux déterritorialisés même si le mini-califat de l’EI constitue un début de territorialisation dont on ne sait s’il est amené à se « nationaliser » ou bien s’il ne constitue qu’une base provisoire pour une extension future « internationaliste ». Ce qui est sûr, c’est que l’EI et d’autres groupes islamo-militaires profitent à plein d’une situation géopolitique particulière caractérisée par la présence d’États sans nation et de nations sans État avec le cas emblématique des Kurdes.

Crise de l’État-nation et résorption des institutions


Les institutions religieuses subissent, au moins en Europe, car il en va différemment aux États-Unis et en Amérique latine, une perte de crédibilité générale. Tout d’abord parce que la crise de toutes les institutions liées à l’État y est générale et les institutions religieuses n’y échappent pas. Ensuite parce que ces institutions religieuses sont remises en cause de tous les côtés : du côté du réveil spiritualiste de tendance quiétiste parmi les classes moyennes, du côté de la recherche charismatique parmi les pauvres ou les « désaffiliés » en mal de communauté et de convivialité, enfin du côté fondamentaliste réactionnel et frustré chez les personnes marginalisées ou en voie d’exclusion.

Face à cet état de fait, la perspective de l’État français de (re)construire un Islam national s’avère non seulement inadéquate avec la tendance générale à la désinstitutionnalisation dans la société capitalisée, mais entre aussi en contradiction avec le fait que le lien traditionnel Église-État est aujourd’hui supplanté par les relations directes que l’islamisme entretient avec le capitalisme mondial (réseaux/internet). En cela, il est résolument néo-moderne dans certaines de ses pratiques même s’il reste conservateur au niveau idéologique.

Pourtant, Olivier Roy reconnaissait cette dimension en 2004 quand il répondait dans la revue Vacarmes, à Foucault et son apologie de la révolution islamique iranienne : « C’est l’insurrection d’hommes aux mains nues qui veulent soulever le poids formidable qui pèse sur chacun de nous, mais, plus particulièrement sur eux, ces laboureurs du pétrole, ces paysans aux frontières des empires : le poids de l’ordre du monde entier. C’est peut-être la première grande insurrection contre les systèmes planétaires, la forme la plus moderne de la révolte et la plus folle [nous n’inventons rien !, Ndlr]) » (Corriere della Sera, 26/11/1978). Et de rajouter, pour faire bonne mesure dans la fausse prédiction : « Il n’y aura pas de parti de Khomeyni, il n’y aura pas de gouvernement Khomeyni ». On comprend qu’il ait pu ensuite faire la critique de l’intellectuel général et se contenter modestement de la parole des « experts ». Olivier Roy lui répond : « Ce que Foucault ne voit pas, c’est l’islamisme, c’est-à-dire la relecture du religieux en termes d’idéologie politique, laquelle réinsère la révolution iranienne dans une tradition révolutionnaire plus large et cette fois bien millénariste24 ». Cette option d’origine a fait long feu. L’Iran ne cherche plus à mettre le monde à feu et à sang et se conduit comme une puissance régionale comme une autre qui défend son pré carré comme actuellement en Syrie.

Cette tendance au déni de la puissance politique et sociale des religions revient, chez Liogier comme bien d’autres, volontairement ou non, à noyer la montée de l’islamisme radical au milieu des autres montées confessionnelles (new age, next age, néo-pentecôtiste, judaïsme ultra-orthodoxe) alors que ces dernières sont, selon les classifications de Liogier lui-même, à dominante spiritualiste pendant que la première est militante mêlant néo-fondamentalisme et radicalisme anti-système.

Pour Liogier il y a trois formes de « retour » à la religion dans les pays occidentaux :

– la forme spiritualiste qui part des textes et correspond aux couches aisées. Elle déborde parfois sur de nouvelles spiritualités mixant diverses religions comme dans le next age ;

– la forme charismatique qui mêle retour aux textes et dimension émotionnelle et conviviale dont les néo-évangélistes fournissent le modèle, en Amérique du Sud surtout, et qui viserait les classes moyennes ;

– la forme fondamentaliste réactionnelle répondant aux frustrations des plus pauvres et dont le djihadisme de l’EI et autres serait un rejeton. Elle ne se réfère qu’abstraitement aux textes (le Coran comme slogan) parce que c’est le combat seul qui permet l’attribution du qualificatif de musulman.

Cela inclut le processus du terrorisme dans ses formes contemporaines spécifiques qui mêlent étroitement individualisme et communautarisme25. Selon les propres critères de Liogier, c’est donc la notion de fondamentalisme qui semble impropre puisque pour ces groupes islamistes, le djihad n’a aucune signification spirituelle. Il ne s’agit que de guerre sainte et de lutte contre les « croisés » occidentaux et leurs soutiens musulmans (cf. les actions de Merah), c’est-à-dire contre l’ensemble des infidèles26.

Même tendance à noyer le poisson quand Liogier compare la montée de l’influence évangéliste dans le « 93 » et les quartiers nord de Marseille au haut niveau de présence musulmane27. Sa vision de l’hypermodernité religieuse s’apparente à celle de Gilles Lipovetsky sur l’hypermodernité en général. Son appréhension du recours au religieux répond à l’approche de l’individualisme méthodologique qui lui permet de développer l’idée du libre « choix » parmi les « branchées » de la capitale qui portent fièrement le voile28 comme un signe de distinction alors qu’il suffit de prendre les transports en commun en banlieue pour voir des têtes baissées, des airs soumis et qu’il suffit de regarder des images d’Irak, d’Iran ou de Syrie et d’Afghanistan pour voir que là-bas, la « distinction » n’est pas à l’ordre du jour, mais bien plutôt l’uniformité et la soumission imposée par la violence. Une uniformité que G. Kepel relève dans son dernier livre (op. cit)29.

Quand on ne cible pas, comme Liogier, l’esthétique islamiste où l’engagement personnel de certaines, qui existe bel et bien, on a plutôt le développement progressif, mais aujourd’hui massif de ce que décrit Gilles Kepel : « Dans les quartiers populaires, où les marqueurs de l’islamisation sont ostensibles, il est devenu socialement difficile, voire impossible, de rompre le jeûne diurne en public durant le ramadan quand on est musulman de faciès ».

S’abandonner à cette vision d’un islamisme individualisé et qui serait noyé dans les nouvelles formes du new age, c’est aussi tenir pour négligeable celles et ceux qui sont victimes quotidiennement de l’ordre islamique ou qui luttent quotidiennement contre cet ordre, sa police et sa justice, dans les pays de confession dominante musulmane et a fortiori dans ceux où la religion musulmane est religion d’État.

Pour Liogier, le retour du religieux n’est pas vraiment un retour car il se fait sur le mode du revival. Il est donc hypermoderne et toutes les religions seraient concernées. Toutes les religions seraient concernées par ce recadrage individualiste des croyances. Tout étant analysé en terme de postures, toutes ont leur place dans le capitalisme globalisé. Al-Qaida est un franchisé du terrorisme et comme Leclerc il a fait figure de pionnier ; alors que Daech c’est Carrefour (p. 150) au concept plus radical, plus ambitieux, plus mondial !

Tout ce qui se met en réseaux serait donc équivalent. Pas de différence de fond entre maillage commercial et diffusion de la terreur. La critique, si critique il y a, s’en trouve comme aplatie même si elle réapparaît au détour du chemin quand Liogier nous dit que toutes les civilisations ont reposé sur l’idée de limite sauf justement la « civilisation globale ». On assisterait donc, d’après lui, à une sorte de réenchantement du monde à l’opposé de la thèse bien connue de Max Weber. Une hypothèse qui ne tient que si on ne s’occupe que de la dimension individualiste/hédoniste du retour de la religion, mais qui ne tient plus du tout si on accorde toute l’attention aux formes radicalisées de ce retour qui nous apparaissent bien plutôt comme en continuité avec le « désenchantement du monde » wébérien, lequel atteint un niveau bien supérieur à ce qu’imaginait son concepteur.

Une manifestation de la tension individu/communauté

Malgré sa connaissance du terrain et sa description des « nouveaux territoires de la République », Gilles Kepel reprend à son compte cette hypothèse d’un « réenchantement » dans son dernier livre Terreur dans l’hexagone (Gallimard, 2015). Il porte d’abord des assertions vides de contenus, mais à portée fortement médiatiques, sur l’effet terrorisant produit par des individus dont la critique du « système » s’effectuerait sur le modèle du délire. Pas un mot donc sur le fait que ce délire n’est pas abstrait mais qu’il repose sur une croyance et en l’occurrence une croyance religieuse, même si on estime qu’elle est ici travestie ou défigurée. Il réunit ensuite deux phénomènes opposés en apparence, salafisme radical d’un côté et tendances islamophobes de l’autre, mais qui auraient en réalité la même cause. Ils seraient produits par la crise sociale qui aurait vu disparaître la classe ouvrière et son tissu social encadré par le « parti des travailleurs ».

Radicalisation salafiste et islamophobie via le FN constitueraient ainsi des formes de réenchantement du monde parce qu’elles viendraient remplir un vide. Comme nous l’avons dit dans notre critique de Liogier, on ne voit pas en quoi des situations de désespérance sociale participeraient d’un quelconque réenchantement du monde, pas plus d’ailleurs qu’à l’inverse elles seraient portées principalement par un instinct de mort comme le pense Badiou30.

À la limite, il est plus juste de dire comme P. Hassner qu’on assiste à un retour des passions31 si ce n’est de l’Histoire. Une situation dans laquelle la tension individu/communauté s’intensifie. Mais ici elle ne s’intensifie pas dans la perspective de la communauté humaine (même incarnée par une classe) comme dans les processus révolutionnaires du passé (Révolution française et Révolution russe) mais au sein d’identités fermées (les « Nous » contre « Eux » ou contre l’Autre). Kepel et d’autres voient cela comme un repli identitaire, mais on peut tout aussi bien y voir un redéploiement. En tout cas il apparaît très difficile de maintenir son hypothèse d’une explication unique des deux phénomènes qu’il assemble : montée du salafisme radical d’un côté et montée de l’islamophobie de l’autre. Il y aurait repli dans les deux cas que si nous nous trouvions dans une situation de guerre froide entre civilisations entraînant, dans un premier temps, une situation de coexistence séparée de deux ensembles homogènes et fermés hermétiquement. Ce n’est le cas nulle part en Europe.

On ne peut donc tout traiter en terme de repli. C’est particulièrement net en ce qui concerne la question du « retour » de la religion.

Même ceux qui prennent au sérieux la religion comme Yvon Quiniou32 n’en prenne pas toute la mesure ou plutôt sous-estiment son retour. Pour lui, en bon disciple du marxisme, la religion ne peut être qu’une « imposture intellectuelle » ou une « illusion idéologique », mais il n’explique pas pourquoi il y a « retour33 ». Il n’explique rien de ces conceptions du monde, de leur sens, de leur pérennité, alors que la critique doit en tenir compte pour s’introduire dans un « monde » qui lui est immédiatement étranger et dont spontanément elle se met à l’écart au mieux, à l’extérieur au pire34. La critique de Quiniou ne permet pas le « dépassement » de l’opposition entre religion et critique de la religion. Or, tenir compte de l’évolution historique de cette opposition pourrait permettre de déboucher sur une perspective de communauté humaine ouverte et loin de toute idée de « communion35 » dans laquelle il ne pourrait s’y exprimer aucune individualité singulière.▪

Jacques Wajnsztejn, janvier 2016.

Notes

1 – Bien sûr, que pour l’instant, l’EI n’existe qu’en tant qu’organisation (et encore, certains comme Olivier Roy n’y voient que le produit d’un grand fantasme de l’organisation islamiste elle-même au prétexte que la vision du futur de Daech serait hautement improbable et comme si ça rendait virtuelles ses actions actuelles) et pas en tant qu’État, mais il n’empêche qu’il y a bien là un usage langagier d’euphémisation typique du discours politiquement correct.

2 – Dans un article de 1993 dans la revue Foregn Affairs, intitulé The clash of the civilisazions, Huntington déclare « L’axe central de la politique mondiale à l’avenir risque d’être […] le conflit entre “l’Occident et le reste du monde” et les réponses des civilisations non occidentales aux valeurs et aux pouvoirs occidentaux » (1993). Cette thèse sera reprise dans son livre Le choc des civilisations, traduction française en 2000 aux éditions Odile Jacob. Une thèse qui a fait beaucoup de bruit médiatique et idéologique mais n’a pas eu trop d’effets pratiques dans la mesure où les États dominants l’ont rejetée du fait de leurs alliances avec les dictatures saoudiennes et pakistanaises. Bush et Blair ont en effet inclus ces gendarmes locaux dans le camp de « leur civilisation » qui n’est donc plus définie seulement comme occidentale, mais aussi comme celle qui régit « le capitalisme du sommet » (ce que nous appelons le niveau 1 de la domination au niveau mondial, cf. n° 15 de Temps critiques).

3 – Cf. les interviews d’Olivier Roy : « Le djihadisme est une révolte générationnelle et nihiliste » (Le Monde daté du 24/11/2015) et « Le djihad est aujourd’hui la seule cause sur le marché » (Libération du 3/10/2014)

4 – Il diffère de la conversion traditionnelle qui impliquait l’intermédiaire de l’institution religieuse ou de son représentant, d’être publique et inscrite dans la loi républicaine ou démocratique du pays d’accueil.

5 – Le politicien Valls a alors beau jeu de leur reprocher une « sociologie de l’excuse » qui tendrait à sous-estimer la réalité et l’importance des faits en les subordonnant à la recherche des causes.

6 – La mauvaise foi ou encore les œillères idéologiques anti-impérialistes vont jusqu’à faire des néo-conservateurs américains et de l’intervention occidentale en Irak et en Syrie — intervention que nous ne défendons pas — la cause des massacres actuels entre sunnites et chiites ! Ainsi s’est bâtie une légende islamophile et anti-impérialiste selon laquelle ces deux branches de l’Islam auraient auparavant vécu en parfaite harmonie au Moyen-Orient. Or, si nous avons participé au mouvement anti-guerre de 1991 (cf. Temps critiques, n° 3) ce n’est pas pour oublier maintenant que Saddam tenait le même discours à l’époque, massacrant et gazant tranquillement les chiites d’Irak. C’est d’ailleurs pour inverser cette tendance que les Américains ont appuyé un gouvernement chiite dans l’Irak de l’après Saddam avec les résultats que l’on sait : développement immédiat d’une résistance sunnite terroriste d’un côté, vengeance politique chiite de l’autre. Oubliée aussi la guerre Iran-Irak et le rôle qu’y ont joué les ayatollahs chiites d’un côté, les wahhabites sunnites de l’autre !

7 – Même chose pour Raphaël Liogier dans La guerre des civilisations n’aura pas lieu, CNRS, 2016, pour qui les terroristes islamistes reprennent les méthodes de la Fraction armée rouge (RAF) et des Brigades rouges (BR)… sans donner un seul exemple de ces prétendues méthodes communes. Son ignorance lui fait confondre les méthodes de la « Bande à Baader » avec celles des Cellules révolutionnaires (RZ) dont, il est vrai, la fixation sur le conflit israélo-palestinien allait entraîner une dérive antisémite ; les méthodes des fascistes italiens des attentats à la bombe de Milan et de Bologne avec les jambisations des BR ou l’assassinat ciblé de Moro. Il serait, si ce n’est plus juste, en tout cas moins faux, d’établir une comparaison avec les méthodes de l’ETA basque ou de l’IRA irlandaise, mais sans rapport de contenu ni dimension messianique ou eschatologique chez ces deux derniers.

8 – Cf. le site du journal Project syndicate, 07/01/2016.

9 – Ce passage sur Badiou a été écrit en collaboration avec J. Guigou.

10 – Alain Badiou, L’hypothèse communiste, Lignes, 2009.

11 – Si on excepte, et dans une certaine mesure seulement, l’Espagne et la Grèce.

12 – Là encore si on excepte la Grèce. Quant au FN, il est incapable de faire descendre les gens dans la rue et quand par hasard ils y descendent, c’est sans lui, au moins officiellement, comme dans « la Manif pour tous ».

13 – il y a déjà eu quatre manifestations de « citoyens concernés » aux Pays-Bas depuis novembre, manifestations violentes un peu noyautées par l’extrême droite mais à Geldermalsen il y avait 50 fascistes pour 2000 « citoyens concernés ». Les flics néerlandais ont dû tirer en l’air et il y a deux semaines les « citoyens concernés » se sont mis à lancer des cocktails Molotov non plus sur les foyers de réfugiés mais sur la mairie qui devait discuter de l’accueil éventuel des réfugiés. Wilders veut que tous les réfugiés masculins soient interdits de sortie de leurs foyers et il fait distribuer gratuitement dans toute la Hollande des bombes lacrymogènes au poivre pour que les Néerlandaises puissent se défendre contre les réfugiés…

14 – Bégayant plus que paraphrasant la phrase devenue culte de Badiou à propos de Sarkozy, Liogier ne se pose qu’une question en titre de sa première partie : « De quoi les “civilisations” sont-elles le nom ? ».

15 – Dès l’introduction du livre on peut remarquer certaines incohérences. Toute la première partie du raisonnement repose sur l’hypothèse du déclin de l’Europe et donc de son repli, or dans la seconde partie l’auteur nous dit que l’autre base du néo-fondamentalisme occidental ce sont les sectes protestantes d’origine américaine dont l’influence ne cesse de s’étendre en Amérique du Sud et en Asie ! Y aurait-il aussi déclin de « l’empire américain » alors que « sa » religion s’exporte encore mieux que ses marchandises ?

16 – Où on peut voir que la micro-sociologie américaine a enfin pénétré dans l’université française !

17 – Pour Durkheim, le « religieux » ne relève pas du fait social, mais il a un rôle social dans la mesure où il permet de canaliser et organiser les faits sociaux.

18 – On n’a pas l’impression d’avoir affaire à un débat théologique de haut vol. D’un côté, il y a des utilisations du Coran et des hadiths par des gens très militants mais qui ne sont pas des théologiens et de l’autre côté, des États musulmans qui ne sont pas vraiment en train de mener une guerre pour un objectif théologique, même si bien sûr ils utilisent des arguments religieux dans la lutte entre puissances régionales (Iran et Arabie saoudite). Sur ce point, cf. notre brochure Soubresauts disponible sur le site.

19 – Reconnu et dénoncé par Tarek Oubrou, recteur de la mosquée de Bordeaux dans Le Monde daté du 15/01/2016.

20 – Cf. les compilations de la revue NPNF sur ce sujet.

21 – C’est en 2005 qu’Abou Musab al-Suri lance son « Appel à la résistance islamique mondiale ». Le point le plus discutable du livre d’Achcar (p. 219-220) est qu’il explique ce nouvel internationalisme par ses origines petites bourgeoises, ce qui n’apporte pas grand-chose de nouveau puisque les marxistes interprétaient généralement le nationalisme arabe dans les mêmes termes. Cela n’explique ni le passage du nationalisme à l’islamisme, ni plus globalement l’échec du socialisme.

22 – N’en déplaise à Jean Birnbaum qui dans le Monde daté du 24-25 janvier, à propos de son dernier livre Un silence religieux, la gauche face au djihadisme (Seuil, 2016), parle du face à face entre deux universalismes ! Toutefois, sa conclusion reste juste « Partout où il y a de la religion, la gauche ne voit pas trace de politique. Dès que la politique surgit, elle affirme que cela n’a “rien à voir” avec la religion ».

23 – Un résumé critique du congrès et de ces tensions peut être consulté sur : http://www.solidariteirak.org/spip.php?article146 (« Les miasmes de Bakou »).

24 – Negri, qui a pourtant un bagage politique et militant plus important, en rajoute en déclarant : « Dans la mesure où la révolution iranienne a exprimé un profond rejet du marché mondial, elle pourrait être considérée comme la première révolution post-moderne » (cf. :

25 – Comme le dit Samir Amgar dans M le magazine du Monde du 23 janvier 2016, les djihadistes européens ne sont pas des « fous de Dieu » : « Ils ont le sentiment d’appartenir à une avant-garde éclairée, d’être les acteurs de leur propre histoire, de la grande histoire du réveil islamique ». Il s’agit de changer le monde non pas en partant de sa condition comme dans la vision prolétarienne classiste, mais en changeant de condition comme le montre le cas extrême des convertis et aussi celui des petits délinquants « qui ne fréquentaient pas la mosquée, fumaient et buvaient de l’alcool » comme le racontent souvent leurs voisins ou parents.

26 – Considérant que la situation actuelle n’est pas différente de celle de l’époque des anciens Califats, l’EI et les différentes branches d’Al-Qaida ne distinguent pas grand djihad spirituel, petit djihad sur terres musulmanes et djihad offensif/djihad terres non musulmanes. Cette position met dans l’embarras ceux qui maintiennent ces distinctions, à savoir, d’un côté les tenants de l’Islam politique (Hezbollah, Hamas) et de l’autre les réformateurs de l’Islam qui ont peur d’être accusés d’apostasie.

27 – Sans doute pense-t-il que c’est à cause de cette présence évangéliste que le directeur du consistoire juif de Marseille a demandé aux juifs marseillais de ne plus porter de signes visibles de judaïté devant la forte croissance des actes antisémites dans cette ville ; sans doute pense-t-il encore que c’est à cause des évangélistes que la cafétéria de l’université Paris VIII de Saint-Denis est maintenant « hallal »… On pourrait égrainer les exemples.

28 – De semblables pratiques se retrouvent chez des groupes de féministes allemandes qui non seulement portent régulièrement le voile islamique, puisqu’il est pour elles « un signe d’émancipation » mais pour nombre d’entre elles, la burqua. Cf. « Les événements de Cologne divisent les féministes allemandes », Le Monde, 21/01/2016.

29 – Une violence qui gagne les pays occidentaux quand elle s’exerce contre d’autres « choix », d’autres comportements, modes de vie et symboles comme au cours des dernières violences à caractère machiste et sexuel exercées par des migrants à Cologne, Stockholm, Vienne et Helsinki, la nuit de la Saint Sylvestre.

30 – Le fait que M. Merah ait proféré un tel discours dans son dernier « échange » avec la police ne nous paraît pas un élément suffisant en ce sens. Se sacrifier pour une cause, aussi bonne ou indigne soit-elle n’a pas grand-chose à voir avec « l’instinct de mort », concept déjà fort discutable en soi.

31 – Dans son dernier livre : La revanche des passions (Fayard, 2015), il cite R. Aron : « Ceux qui croient que les peuples suivront leurs intérêts plutôt que leurs passions n’ont rien compris au XXe siècle » et Hassner de rajouter : « Ni au XXIe ».

32 – Y. Quiniou, Critique de la religion, La ville brûle, 2014.

33 – Cf. la critique qu’en fait André Tosel in contretempslarevuepapier.blogspot.fr/2015/01/compte-rendu.html. Pour lui, il n’y a pas retour de la religion mais recours à… Nous avons déjà abordé cette question dans notre précédente brochure L’angle mort du 13 novembre http://tempscritiques.free.fr/spip.php?article336. Finalement, aucune des deux notions ne s’avère suffisante. Le recours est trop unilatéral et de nature fonctionnaliste ; le retour n’est lui pas un véritable retour à ce qui serait une origine ou un ordre immuable encore en place, et auquel des individus ou groupes adhéreraient. Le « retour » est aussi le signe d’une crise du religieux traditionnel tel qu’il apparaît dans la baisse de fréquentation des lieux du culte et tel qu’il est encore porté et légitimé par les Églises sécularisées. Ces dernières qui sont à la fois le fruit d’une évolution au sein des États modernes et des différentes formes de laïcisation de la vie publique d’une part, de la tendance à la résorption générale des institutions dans la société capitalisée d’autre part, se conduisent maintenant comme des associations habilitées à donner leur opinion sur les grands problèmes de société (avortement, manipulation génétique, euthanasie, mariage homosexuel, etc.).

34 – « Il est en effet plus facile de trouver par l’analyse le contenu, le noyau terrestre des conceptions nuageuses des religions que de faire voir par voie inverse comment les conditions réelles de la vie revêtent peu à peu une forme éthérée ». Marx : note dans Le Capital, Livre I, chapitre XV.

35 – Que développe Régis Debray dans Les communions humaines. Pour en finir avec les religions (Fayard, 2005). Il a bien conscience de la dimension communautaire de la religion mais au lieu de tenter de comprendre la tension individu/communauté quand elle s’exprime pas ce biais, il la réduit à l’affect de la « communion » au sein d’une sorte de groupe fusionnel autour d’une expérience commune intensément ressentie. Il semble confondre communion et émotion et son argumentation ne permet pas de comprendre la pérennité millénaire des religions. Cela ne vaut, à la limite, que pour la fraction du salafisme qui prône le petit djihad, dans la mesure où il offre une expérience religieuse complète.



plus communautariste juif que Jacques Wajnsztejn, tu meurs théoriquement : franchement qu'est-ce qu'on en a à foutre de ses états d'âmes de petit bourge qui donne des leçons de révolution à titre humain au monde entier sans en rien connaître, regardant son nombril juif universel ultragauche plus incolore on ne peut pas, depuis quatre décennies et plus qu'il milite en médiocre professeur des écoles contre la lutte de classe, auto-publié par l'Harmattan, qui édite tout et n'importe quoi ? [j'en ai bien connu le fondateur, un curé défroqué... dont le successeur sur-exploite ses salarié.e.s précaires on ne peut plus...]

tout ça pour donner la version post-ultragauche de l'idéologie sioniste portée par Valls, Finkielkraut et Clément Homs de la Wertkritik...


Jacques Wajnsztejn : crève, salope !

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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Mer 29 Juin - 13:21


La semaine dernière, lors d’une réunion de l’OSCE à Bucarest, le préfet « DILCRA » Gilles Clavreul qui représentait la France a « largement poussé » en faveur d’une résolution assimilant la critique de la politique d’Israël à l’antisémitisme. Une thèse désormais quasi-officielle.

Antisionisme = Antisémitisme. Il y a quelques décennies, cette formule pouvait paraitre audacieuse. Un paradoxe émergent, une idée neuve, peut-être séduisante, dans laquelle se reconnaissaient quelques cercles d’intellectuels initiés.
 

Citation :
Cette idée est devenue aujourd'hui un lieu commun, que répètent en boucle et sans nuances, jusqu'à lui faire perdre tout son sens, les supporters les plus assidus et les plus aveugles d’Israël, pour tenter de faire taire la moindre critique à l’encontre de la politique des gouvernements israéliens qui se sont succédés à la tête de l’Etat juif depuis quinze ans.

Le problème de cette formule lapidaire réside moins dans son énoncé que dans le flou de la définition du premier terme : l’« antisionisme ». Car si dénier aux juifs le droit à la souveraineté nationale peut être considéré éventuellement (mais pas forcément) comme une forme d’hostilité aux juifs en tant que tels, et donc comme de l’antisémitisme, qu’en est-il de la simple critique de la politique d’Israël ? Cette question ne devrait pas souffrir de difficulté. Et pourtant, sur la base d’un obscur procès d’intention, certains posent comme présomption irréfragable que la moindre critique de la politique d’Israël ne serait en réalité que le masque d’une haine anti-juive sournoise et inavouable, relevant à ce titre de la catégorie fourre-tout de l’« antisionisme », et donc… de l’antisémitisme.

En général, cette idée s’exprime de manière plus subtile.  « Bien entendu, il est légitime de critiquer Israël ! » s’écrient-ils la main sur le cœur. A condition, précisent-t-ils, de ne pas verser dans une critique excessive qui viendrait…. « délégitimer » Israël. Vertigineuse tautologie ! Car le critère qui pourrait aider à distinguer la critique légitime de la critique qui délégitime demeure introuvable. Finkielkraut avait proposé, il y a quelques années,  le critère de la « satanisation », ce qui – faute de plus de précision – ne faisait guère avancer le débat. Après tout, peu importe. Il suffit d’affirmer. Car il s’agit en réalité d’un jeu qui, ignorant toute argumentation, ne connait pas d’autre règle que celle de la logomachie péremptoire. Et ça marche ! Par essence, ce qui est délégitimé n’a pas vocation à exister, est voué à disparaitre. La critique délégitimante d’Israël vise donc à sa destruction, à son  anéantissement. Et voilà ce qui fait, Monsieur, qu’elle est antisémite… CQFD.

Cette rhétorique peut faire sourire lorsqu’elle émane de milieux communautaires, militants, ou d’intellectuels-relais dévoués à leur cause.  Mais, plus inquiétant, depuis plusieurs mois, la France la reprend à son compte, par la voie de ses représentants les plus officiels. En janvier dernier, déjà, Manuel Valls n’avait pas craint d’affirmer, lors d’une réunion publique organisée par le CRIF : « Les critiques de la politique d’Israël se sont transformées en un " antisionisme " dissimulant presque systématiquement de l’antisémitisme ». Chose incroyable et inédite, un premier ministre en exercice criminalisait par voie de généralisation le simple exercice par ses concitoyens de leur liberté d’opinion et d’expression à propos d'un Etat dont il est difficile de nier qu'il viole allègrement et depuis de nombreuses années le droit international ! La semaine dernière, un nouveau palier a été franchi. Car il ne s’agit cette fois plus de propos d’estrade tenue devant une assemblée militante, mais de la position très officielle de la France dans une réunion internationale, en l’occurrence celle de l’Organisation pour la Sécurité et la Coopération en Europe  (OSCE) qui siégeait à Bucarest le 21 juin dernier. La France y était représentée par le préfet Gilles Clavreul, Délégué interministériel à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRA), qui, au diapason de la « ligne Valls » ci-dessus mentionnée, ne cesse depuis des mois de multiplier à ce sujet des interventions médiatiques aussi polémiques que controversées.

Il n’existe pour le moment aucune trace de cette réunion. Fort heureusement, Gilles Clavreul était l’invité deux jours après, jeudi 23 juin, à s’exprimer sur Radio J. [1] Interviewé par le journaliste Michel Zerbib, le préfet DILCRA a expliqué que la réunion avait précisément pour objet l’adoption d’une définition « claire »  (!) de l’antisémitisme :


Gilles Clavreul a écrit:
Cette définition de travail à laquelle la France a pleinement souscrit est très intéressante parce qu'elle pose justement cette question là dans des termes qui sont très clairs : il y est dit que si la critique d’Israël  - comme n’importe quel autre Etat, et je dirais même comme n’importe quel autre Etat démocratique – est parfaitement légitime et permise,  en revanche, lorsque cette critique se fait démesurée, lorsqu’elle repose sur des arguments fallacieux, sur des réalités totalement falsifiées et transfigurées, alors, on n’est plus dans le cadre de la critique normale, et on est dans quelque chose qui, oui, peut relever de l’antisémitisme.

Et de poursuivre :

Citation :
C'est très important que cela soit dit. Je représentais la France à cette réunion et j’ai fortement poussé, avec d’autres pays, parce qu'on n’est pas seuls du tout dans ce souhait-là  - notamment avec la présidence allemande -  pour que cette définition soit adoptée au niveau des membres de l’OSCE. C'est très important parce que ce sera un appui  très fort pour le débat interne, justement, sur cette question de la critique démesurée et systématique d’Israël … qui ne porte pas sur les actions du gouvernement israélien… ça, effectivement, on peut critiquer… mais sur son existence même

Ainsi et de manière très officielle, la France souhaite donc que la critique « anormale » et « démesurée » de la politique israélienne soit considérée au niveau international comme de l’antisémitisme, afin d’appuyer « très fort » sur le débat interne. Jusqu'à en faire un délit réprimé par le code pénal ? Et toujours, sans que soit apporté le moindre critère objectif permettant d’apprécier le caractère « anormal » et « démesuré » de cette critique…


[1]  Radio J, L’invité de la rédaction du 23 juin, écoutable en podcast : http://www.radioj.fr/node/169 3 (les propos cités ici débutent à la minute 09.14)


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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Mar 16 Aoû - 12:09


État français, idéologie française : « ça délire grave... »

Ce pire qui nous inspire

Alain Brossat site de l'UJFP 13 août 2016  

Publié le 11 août 2016 sur le site "Entre les lignes, entre les mots"

l’UJFP signale en particulier à ses lecteurs cet article remarquable, qui donne à réfléchir sur ce que nous vivons, et aère l’esprit encombré de toutes les logorrhées débilitantes actuelles.

Il propose une analyse fouillée de la convergence entre l’état d’urgence permanent (installé en Israël depuis...1950 !) et celui que certains politiciens voudraient développer aujourd’hui en France. Il analyse aussi ce que révèle cette convergence : la construction d ’une forme singulière de "démocratie" occidentale.


intertitres ajoutés, tirés du texte
Citation :
une bifurcation au point de jonction de la politique intérieure et extérieure

Un basculement décisif est en train de se produire subrepticement dans la politique conduite par nos gouvernants. Cette bifurcation se produit au point de jonction de la politique intérieure et extérieure. Elle présente également la caractéristique de ne porter la marque d’aucun parti de gouvernement en particulier – elle est l’œuvre des socialistes et de leurs alliés pour la simple raison que ce sont ceux-ci qui sont actuellement aux affaires, comme elle pourrait l’être aussi bien de leurs concurrents ; on a pu en relever les prémisses sous Sarkozy déjà, et ce mouvement se poursuivra au delà des péripéties de l’élection présidentielle à venir, quelle qu’en soit l’issue.

Ce tournant consiste en ceci : pour ceux qui nous gouvernent (notion à entendre dans son sens extensif, incluant les médias, entre autres), l’État d’Israël cesse d’être en premier lieu cette dite « démocratie » passablement interlope mais à laquelle il n’est pas pour autant question de ménager son soutien – fût-ce, en plus d’une occasion, en se pinçant le nez. Israël, de partenaire stratégique nécessaire, tend à devenir, dans le contexte de la guerre à outrance livrée à l’islamisme, un modèle stratégique en tant qu’État de sécurité avancé. Cette inflexion, dont on imagine aisément toutes les promesses qu’elle recèle pour nous en général et, en particulier pour les populations d’origine coloniale dans notre pays, est devenue tout à fait explicite après l’attentat du 14 juillet à Nice : dès le surlendemain, on pouvait entendre un haut gradé militaire israélien expliquer sur les ondes de France Inter, à une heure de forte écoute, comment cet attentat aurait pu être évité si l’on avait su s’inspirer des techniques sécuritaires rodées de longue date dans la lutte contre le terrorisme… palestinien ; et de proposer d’un ton protecteur l’assistance de l’État hébreu à la France, le terrorisme islamiste étant un et indivisible, et les Palestiniens en lutte contre l’occupation de leurs territoires de la même eau que Daech [1]… Quelques jours plus tard, c’est un autre « expert », politique, celui-ci qui, dans les colonnes de Le Monde, mettait en perspective historique, pour en fin de compte les justifier par la nécessaire construction d’un État de sécurité, les massives atteintes aux droits de l’homme perpétrés par l’État sioniste au détriment des Palestiniens : « Alors qu’Israël est en général jugé et condamné pour la domination qu’il exerce sur les Palestiniens des territoires occupés, voilà que, du fait de la vague terroriste qui submerge le monde, on se penche aujourd’hui sur la lutte anti-terroriste menée par Israël et sur la vigilance publique qui contribue, elle aussi, à relever le défi » [2].

Ces petits coups de pouce médiatiques destinés à vanter le savoir-faire israélien en matière de lutte contre le terrorisme arabo-musulman ne sont que la musique d’accompagnement de choix politiques au long cours opérés par les gouvernants de ce pays.

Désormais, quand Manuel Valls proclame à l’occasion du dîner du CRIF (depuis longtemps réduit au statut d’officine propagandiste de l’Etat d’Israël en France) que l’antisionisme est une variété d’antisémitisme, il ne s’agit plus d’une simple et traditionnelle action de lobbying idéologique en faveur de cet Etat dont la doctrine fondamentale est que la force créé la loi [3]. Il s’agit bien désormais de frayer la voie à la notion d’une exemplarité pour nous, en France (et dans tous les pays menacés par le terrorisme islamiste) des doctrines et dispositifs sécuritaires et répressifs expérimentés par les autorités politiques et militaires israéliennes au détriment des Palestiniens – depuis les origines de l’Etat sioniste et en particulier depuis la première Intifada. [4]. Il s’agit bien désormais de donner à entendre à l’opinion publique française (et internationale) que « nous » avons un problème avec l’activisme arabo-musulman comme Israël en a un. Et qu’en conséquence, dans l’esprit comme en pratique, les méthodes israéliennes sont bien fondées, désormais, à nous inspirer.

« Nous sommes en guerre »

Le premier article de foi de cette doctrine nouvelle est l’énoncé qui, depuis les attentats de 2015, s’est transmis de bouche en bouche parmi nos dirigeants et leurs supplétifs médiatiques et intellectuels : nous sommes en guerre. Cet énoncé est à la base de ce qui, depuis la fondation de l’Etat d’Israël, est destiné à justifier la coexistence d’une sorte d’Etat de droit (dont bénéficie la population d’origine juive) et de dispositifs d’exception et de ségrégation s’appliquant aux Palestiniens. Ces dispositifs ont évolué au fil du temps et la conquête de nouveaux territoires, au fil des guerres gagnées contre les Etats arabes ; l’existence des territoires occupés et le développement sans relâche de la colonisation juive de ces territoires les a établis désormais au cœur de l’Etat de sécurité israélien.

Ce nous sommes en guerre acclimaté aux conditions françaises (une guerre qui n’est pas près de finir et qui peut-être ne finira jamais) est fondé sur l’idée que « nous » (communauté nationale, communauté de destin fondée sur le partage de la culture, des traditions et de l’amour du pays, mais surtout, en l’occurrence, communauté fusionnée avec l’Etat) avons désormais à prendre en considération ceci : en raison de conditions malheureuses et imprévisibles, il nous faut compter avec l’existence dans notre corps même, dans notre espace vital, de l’existence d’un virus mortel – l’islamisme.

un ennemi de l’Etat, mais tout autant de la population

Ce virus a le visage inhumain d’un hyper–ennemi avec lequel nous sommes désormais engagés dans une lutte à mort. Cet ennemi est d’un type nouveau, il ne ressemble à aucun des ennemis, même les plus acharnés, que nous avons connus dans le passé. Il est non seulement ennemi de l’Etat, mais tout autant de la population, il a indifféremment le visage de l’ennemi intérieur ou extérieur, du proche (le gars de chez nous) ou du lointain (l’importateur étranger de l’idéologie barbare des Daéchiens). Il peut se faire indétectable, certains de ses représentants les plus redoutables étant des convertis, des « radicalisés » de l’avant-veille, des gamins sans traits distinctifs dont les voisins témoignent, à la télé, qu’on leur aurait donné le Bon Dieu sans confession…

C’est dans cette brèche que va s’engouffrer l’inspiration israélienne qui, depuis les attentats de 2015, a saisi nos dirigeants : trouver les dispositifs sécuritaires aptes à faire face à cette réalité pérenne qui trouve son expression dans la formule volée au discours révolutionnaire du temps de la première guerre mondiale l’ennemi est dans notre propre pays, voilà qui conduit tout naturellement à se rapprocher de l’« expérience » d’une puissance qui, tout en faisant en sorte de cultiver son aura « démocratique » auprès du monde extérieur, a su assumer sans état d’âme son destin d’Etat de sécurité expert à organiser la coexistence des institutions démocratiques et de dispositifs d’exception destinés à surveiller, punir et ségréguer cette fraction de la population considérée comme non seulement un vivier de terroristes mais, fondamentalement, étrangère et hostile au destin d’un l’Etat-nation fondé sur une ethnicité affirmée avec d’autant plus d’intransigeance qu’elle est nébuleuse – un « Etat juif ».

l’hyper-ennemi, son caractère essentialiste

Ce qui prévaut dans l’approche de l’hyper-ennemi, c’est son caractère essentialiste : il nous hait et veut notre mort non pas pour ce que nous (lui) faisons mais pour ce que nous sommes – ceci parce qu’il est ce qu’il est – un barbare, un étranger au genre humain. Cette approche de l’ennemi est ce que les promoteurs sionistes du récit de stigmatisation des Palestiniens comme terroristes intrinsèques et les activistes de l’anti-islamisme en France ont en commun : pour les premiers, les Palestiniens haïssent les Juifs et Israël non pas à cause de la colonisation et de l’apartheid qu’ils subissent, mais en premier et dernier lieu parce qu’ils sont des antisémites incorrigibles ; pour les seconds, les islamistes et les auteurs des attentats veulent notre mort non pas parce que la France développe une politique néo-coloniale au Proche-Orient et en Afrique, mais parce que nous sommes le pays des droits de l’homme et de la douceur de vivre [5]. Cette approche compacte de l’ennemi présente l’immense avantage de nous dispenser d’écouter ce que dit celui-ci et d’avoir à prendre en considération ce que « ses raisons » pourraient être – tout ceci n’est que faux-semblant et rideau de fumée. Une seule solution, donc, la force et, pour une part, l’éradication.

le deuil national identitaire

Ce qui, entre autres éléments plus pratiques, va nourrir la force d’attraction du topos israélien et tendre pour nos dirigeants à l’ériger en modèle, c’est donc l’heureuse (façon de parler) coexistence entre le bon renom de « la démocratie » et l’infini des possibilités de l’état d’exception incluant des pratiques d’apartheid caractérisées. Ce qui, pour nos dirigeants désireux de tirer le meilleur parti possible de la « menace islamique », apparaît particulièrement fascinant dans le « modèle » israélien, c’est la forme d’un état d’urgence modulable, en situation de perfectionnement constant, sélectif et discriminant, et dont la caractéristique est de pouvoir s’appliquer sur la fraction de la population étiquetée comme dangereuse, à risque(s) en relation avec le syndrome terroriste, sans que pour autant soit massivement affectée l’existence des autres – ceux qui, rassemblés sous le panache tricolore identitaire, reprennent la Marseillaise en chœur au début des matches de foot, respectent les minutes de silence au doigt et à l’œil et communient avec les victimes quand l’heure est au deuil national [6].

Or, Israël est l’Etat qui est passé maître dans l’art de faire coexister ce double réseau de vie « normale », encadrée par la loi (et protégée par le bouclier militaro-policier) de vie démocratique cool pour les uns (la Tel-Aviv hédoniste) ou rigoriste pour les autres (la Jérusalem religieuse) et de vie rétrécie/enfermée/réprimée/discriminée/humiliée pour les autres, bref d’assurer la pérennité d’une démocratie d’apartheid, bel oxymore qui, apparemment, ne choque pas vraiment les marchands de sable de « la démocratie », en Occident, soutiens indéfectibles de ce centaure. C’est l’apparente exemplarité de ce double réseau qui intéresse vivement nos dirigeants qui se demandent comment mettre en place durablement des formes de gouvernement « raccourcies », à l’urgence, qui ne fassent pas ouvertement basculer le « démocratique » dans l’autoritaire pour autant, qui concilient le règlement formel de l’institution démocratique avec l’efficacité des dispositions administratives et policières ; qui permettent de gouverner sans faiblesse et de réprimer au besoin sans s’embarrasser de formes ceux qui incarnent le risque lié au terrorisme – sans pour autant que les autres (ceux qu’il convient de rassembler face à la « menace islamiste ») se sentent affectés par une transformation qualitative s’étant produite dans la relation entre gouvernants et gouvernés.

de l'état d'urgence à l'État sécuritaire : un projet stratégique

L’état d’urgence, en ce sens, est taillé sur mesure et en dépit des possibilités infinies qu’il ouvre en termes de répression et de restriction des libertés par voie administrative et policière [7], il ne vise pas, par un coup de force massivement suspensif des libertés de tous et chacun, à faire passer la société toute entière sous les Fourches Caudines d’un pouvoir autoritaire ; il cherche surtout à donner un tour irrévocable à la fracture entre, disons, le parti de la manifestation unanimiste des lendemains des attentats de janvier 2015 et les autres, ennemis potentiels de l’Etat et vivier éventuel du terrorisme (les musulmans considérés comme non « modérés », id est partisans déclarés de l’assimilation et apôtres de la laïcité républicaine, bref les musulmans Canada Dry…).

A la différence de l’état de siège, dispositif lourd qui suppose une suspension du fonctionnement de l’institution politique et un transfert de tous les pouvoirs à l’armée [8], l’état d’urgence tel qu’il a été mis en place après les attentats de novembre 2015 se destine à assurer la continuité des formes gouvernementales et la stabilité des relations entre gouvernants et gouvernés pour la grande majorité de la population – tout en installant une constellation de dispositifs permettant de combattre l’hydre du terrorisme par les moyens expéditifs requis.

A ce propos, une approche des effets de l’état d’urgence classiquement soucieuse de la défense des libertés et de la sauvegarde de l’Etat de droit passe largement à côté du problème. Quand Agamben, dans cette même optique écrit que « Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques » [9], il élude aussi une dimension du problème. En effet, la visée de ce dispositif et son effet effectif sur le terrain ne sont pas tant de produire une dégradation homogène des droits de chacun et des libertés du citoyen, sujet éminemment abstrait et fictif en l’occurrence, mais bien d’accentuer la fracture et le contraste entre deux « parts » ou deux régimes de la population. C’est que, quand bien même elles seraient censées, sur le papier, s’appliquer à tous et toutes, les mesures forgées dans le creuset de l’urgence s’abattent sur certaines catégories tout à fait déterminées : les perquisitions en forme de raids de vandalisation, les assignations à résidence, les contrôles au faciès renforcés, le serpent de mer de la déchéance de nationalité, le regroupement familial compliqué voire rendu impossible, les naturalisations ralenties, les mosquées fermées, les contrôles vestimentaires renforcés, les bavures policières exonérées, etc.

Ce n’est donc pas du tout la population qui, de façon homogène et dans son ensemble, serait appelée à souffrir du tour d’écrou autoritaire effectué sous le couvert de l’état d’urgence ; en premier lieu, c’est ce qu’Agamben, précisément, appellerait la « fracture biopolitique » entre une partie de la population et l’autre qui se trouve renforcée et qui, sous l’effet de ces dispositifs, prend un tour en quelque sorte « destinal » – cette fracture se trouvant ainsi inscrite dans un horizon de « lutte à mort », de questions de vie et de mort. La plupart de ceux/celles au nom de la protection desquels sont adoptés les dispositions placées sous le signe de l’urgence ne les éprouvent pas comme atteintes à leurs libertés mais comme mesures de protection rendues nécessaires par la montée des menaces contre leur intégrité – menaces perçues comme « mortelles » par une opinion dont la pâte est efficacement pétrie par les médias et les marchands de peur.

Bien rares seront ceux qui, dans ce contexte, s’offusqueront de ce que des policiers ou des gendarmes, voire des auxiliaires aux statuts indéfinis autant que nébuleux leur demandent d’ouvrir le coffre de leur voiture – celui qui « n’a rien à se reprocher » se fait volontiers le partenaire de la compression des libertés publiques. L’Etat sécuritaire, bien loin de fonctionner seulement au tour de vis, suppose la mobilisation d’une partie de la population (celle qui se coagule à l’Etat et voit le monde par les yeux de la police) au service de la « sécurisation » (bien illusoire) de la vie sociale, comme le montre l’attentat de Nice perpétré dans l’une des villes de France où la mise en condition sécuritaire de la population est des plus avancées.

Mais, de même que l’attentat de la Promenade des Anglais ne demeure une énigme que si l’on oublie que la prospérité de cette ville est construite sur un apartheid inscrit dans sa géographie urbaine et humaine, de même, la mobilisation de la partie de la population rendue aux conditions de la police et soumise au discours sécuritaire a pour condition expresse et rigoureuse la cristallisation de son animosité à l’endroit des « autres » – ceux/celles que le discours de l’Etat désigne comme le vivier du risque, le monde de l’ennemi – aujourd’hui, donc, tout ce qui s’associe au nom de l’Islam.

Or, s’il est un pays dans lequel cette fracture biopolitique a été systématiquement construite comme le fondement même de la gouvernementalité, édifiée sur l’opposition « destinale » entre Juifs et Arabes, une opposition ethnicisée et culturalisée à outrance – c’est bien Israël. On peut dire à cet égard que l’état d’urgence n’est que la manifestation ponctuelle d’un projet stratégique consistant à inscrire dans les rouages même du gouvernement des vivants l’opposition (et pas seulement la séparation) entre peuple légitime (peuple renationalisé et loyal à l’Etat) et population dangereuse car ferment de dissolution ou de destruction violente de la communauté nationale vigoureusement reterritorialisée en termes ethniques, culturalistes et fallacieusement religieux. Que ce soit en Israël aujourd’hui ou dans la France de l’état d’urgence, les populations dangereuses sont toujours épinglées sur un mode néo-orientaliste comme celles qui réactivent dans le présent de manière aussi absurde qu’intempestive des différends ou de vieilles plaintes coloniales d’un autre temps, des griefs historiques d’une autre époque. Ce qui rend ces post/néo coloniaux particulièrement enragés et dangereux, c’est le fait même qu’ils s’obstinent à ne pas comprendre que « l’Histoire a tranché » et que les torts subis, les crimes supposés dont ils s’acharnent à réclamer réparation sont prescrits de longue date. « Le musulman » ou l’Arabe de ce nouvel orientalisme n’est plus tant alangui, avachi, lascif, sale, comme il l’était dans les récits de voyage du XIX° siècle que « radicalisé », fanatisé, emporté par son instinct de mort et sa fascination pour le sacrifice [10]. Mais toujours, comme avant, fourbe et porté à la dissimulation – à défaut de davantage de lumières sur l’Islam, les Français ont récemment appris à la radio et dans les journaux un mot d’arabe – la taqia, la dissimulation stratégique de ses dispositions et intentions, destinée à tromper l’ « infidèle »…

le modèle israélien

Il est intéressant que nos gouvernants et nos experts de la lutte antiterroriste se tournent spontanément aujourd’hui, face à la « menace islamiste », vers le « modèle » israélien [11] plutôt que vers les souvenirs et traditions de la colonisation française et les vieilles recettes de la contre-insurrection, élaborées et mises à l’épreuve avec le succès que l’on sait dans le creuset des guerres de décolonisation (Indochine, Algérie). A l’évidence, le 11/09 fait ici époque en dessinant le nouvel horizon de la lutte contre le terrorisme islamique d’une manière si emphatique, obsessionnelle et exclusive que les racines coloniales du gouvernement à l’urgence (de l’état d’urgence comme figure dédramatisée de l’état d’exception) perdent leur visibilité. Ce qui permet à tous ceux qui pratiquent le déni de la dimension coloniale de notre histoire nationale d’affirmer que notre présent aux prises avec le terrorisme islamiste est « sans rapport » aucun avec le passé colonial (hermétiquement refermé sur lui-même).

Cette opération de déliaison ou de découpage est nécessaire pour que le « modèle » israélien puisse s’imposer comme incontournable : l’Etat israélien n’a-t-il pas, par la force des choses, pris plusieurs longueurs d’avance dans la lutte contre la « violence aveugle » mise en œuvre par les extrémistes palestiniens – les attentats contre les civils innocents, les kamikazes, les attaques au couteau, à la voiture-bélier, la nécessaire veille sécuritaire perpétuelle – bref, la guerre au terrorisme ne font-ils pas partie, depuis toujours du quotidien de la population (des « vrais habitants ») en Israël ?

L’israélisation de la politique française passe par le fait que l’Etat de sécurité tende à devenir le désir propre d’une partie substantielle de la population française (vivant en France), plutôt que les « formes de l’urgence » soient perçues par les gens ordinaires comme des contraintes et des restrictions imputables à la violence du pouvoir. Le moins que l’on puisse dire, c’est qu’au train où vont les choses, à supposer que l’actualité française continue durablement à être scandée par des épisodes comme ceux de Nice ou de Saint-Etienne du Rouvray, rien ne permet d’exclure que ce calcul des gouvernants s’avère payant. Encore une fois, le fait que cet alignement du sécuritaire à la française sur le paradigme israélien ne soit ni de droite ni de gauche (aux conditions de la politique des partis) assure la pérennité de l’application à le traduire en pratique – pas de souci de continuité, de ce point de vue, dans la perspective de la prochaine élection présidentielle.

En bref, les dispositifs découlant de cette perspective se déploient à deux niveaux : la population et le territoire. Au premier d’entre eux, la très grande majorité de la population sait bien que l’état d’urgence et le tour de vis sécuritaire, la « guerre » déclarée aux islamistes – tout cela n’aura guère d’incidence sur sa vie quotidienne. On ne se mobilise pas en masse, dans un climat d’asthénie collective et de grand dégoût de la politique pour la défense de droits et de libertés dont on a (soit dit avec une infinie tristesse plutôt qu’avec cynisme) de moins en moins l’usage. On ne se mobilise pas sur des questions de principes quand on est porté à considérer que, dans le domaine de la vie publique (polis, politeia, civitas, res publica et toutes ces sortes d’antiquités…), tout se vaut et que ce tout ne vaut rien, ou pas grand chose. Dans le contexte de l’actuelle hystérie anti-islamiste inlassablement entretenue par les médias, d’un épisode sanglant à l’autre, la formation des meutes de chasse et de représailles tend à dépasser les espérances et les calculs du pouvoir – au point de risquer, un jour, de devenir incontrôlable – comme c’est régulièrement le cas en Israël lorsque se produisent des attentats.

Sur ce plan, Agamben a raison de souligner que « dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux » [12]. Mais à cela il conviendrait d’ajouter que la mobilisation sécuritaire perpétuelle de la population tend inéluctablement à produire des effets en retour qui entraînent une radicalisation autoritaire, raciste et fascisante – si ce n’est fasciste tout court – des personnels politiques et autres gouvernants : sur ce point aussi, Israël est, si l’on peut dire, un parfait « exemple », la surenchère sécuritaire entendue comme joker du gouvernement des vivants débouchant inévitablement sur l’arrivée aux affaires des partisans des solutions extrêmes dans le « traitement » de la dite question palestinienne [13].

radicalisation des corps de l’appareil d’Etat et des appareils idéologiques

Depuis les attentats de janvier 2015, c’est au même processus exactement de radicalisation des corps de l’appareil d’Etat et des appareils idéologiques s’y rattachant que l’on assiste, sous l’effet de la montée des obsessions et des surenchères sécuritaires. Du coup, c’est tout le gouvernement des populations qui se trouve déporté vers l’autoritarisme, le néo-nationalisme, l’idéologie du rejet, emporté par une sorte de désir répressif sans borne – un désir de camps, de Guantanamo, de stalag et de goulag pour l’ennemi désigné et qui, chez les plus empressés, ne se dissimule même plus… Sur la Promenade des Anglais, au lendemain de l’attentat, le discours de haine se libère et le désir de ratonnade prend corps sur le modèle israélien (« Mort aux Arabes ! » est à dans ce pays le cri de ralliement courant des bandes fascistes et suprémacistes ultra-sionistes dans la foulée de tout événement sanglant mettant en cause des Palestiniens). De même du côté des gens de l’Etat en cours de radicalisation accélérée, de l’ancien ministre au flic de base, monte la fièvre de la vindicte et l’affect du « rétablissement de l’ordre ». Le fait qu’en peu de mois le terme « radicalisation » soit devenu un mot clé, magique et puissant, de ce qui tient lieu d’analytique politico-médiatico-savantasse du phénomène djihadiste fait écran à ce processus d’une tout autre importance qu’est la radicalisation de corps variés de l’appareil d’Etat à l’occasion de l’actualité djihadiste, mais aussi bien des mouvements dits sociaux récents : police, justice, armée, même, dont certains hauts gradés réclament, dans le contexte agité du moment, le droit de sortir de son rôle de « grande muette » [14].

A l’occasion des manifestations contre la loi El Khomry, on a vu non seulement les flics, se sentant couverts, s’en donner à cœur joie mais de nombreux juges se joindre à la frairie sans état d’âme en condamnant comme à l’abattage les manifestants arrêtés par la police [15]. « Il faut que l’ordre règne à Paris ! », statuait un haut magistrat, d’un ton réglementairement versaillais.

Jacques Hamel vs Adama Traoré

L’onde sécuritaire emporte tout sur son passage. Dans le contexte de l’attentat de Nice et du meurtre du prêtre de Saint-Etienne du Rouvray (juillet 2016), il n’est pas question qu’une autre actualité violente que celle des crimes d’inspiration islamiste vienne parasiter le message qui désormais circule en boucle – « ils s’en prennent à notre civilisation chrétienne, ils profanent ce que nous avons de plus sacré – nos églises ! ». Par conséquent, lorsque Adama Traoré meurt par asphyxie au cours de son interpellation par les gendarmes le 19 juillet à Beaumont-sur-Oise, dans le contexte d’une de ces « émotions » de quartier sensible qui font désormais partie du paysage post/néocolonial français, le procureur de la République de Pontoise, en zélé préfet judiciaire, censure par deux fois les rapports d’autopsie et tente d’accréditer la fable selon laquelle le jeune homme souffrait, avant son arrestation, d’une pathologie si grave que son décès s’avère sans rapport aucun avec des violences subies… Les gendarmes, eux, admettent dans leur rapport sur les conditions de l’arrestation, qu’ils ont « pesé » de tout leur poids (ils s’y sont mis à trois) sur Traoré pour l’immobiliser et les deux rapports d’autopsie mentionnent explicitement des « manifestations d’asphyxie ». Tandis donc que l’assassinat du prêtre de Saint-Etienne du Rouvray devenait un événement mondial et que le Pape en personne rendait hommage au martyr (un mort), le mensonge d’Etat s’appliquait à faire passer cet autre mort, la victime d’un autre registre de violence, non moins récurrent et obsédant que la violence islamiste (celle des flics), par pertes et profits – circulez, il n’y a rien à voir ! – injonction devant laquelle, fort heureusement, la famille et les amis d’Adama Traoré n’ont pas plié [16].

A l’évidence et moins que jamais, dans le contexte sécuritaire construit par les syndics de faillite qui nous gouvernent, les morts de mort violente ne sont égaux. Si le procureur (de la République) de Pontoise cachetonnait aux Indigènes de la République plutôt qu’au ministère de la Justice, il ne s’y prendrait pas autrement pour faire valoir qu’en ladite République, seule compte la vie « blanche », et que quand, de surcroît, celle-ci est catholique et en soutane, le mort noir et indigène n’a plus qu’à se faire pardonner d’avoir un jour existé et à aller se faire enterrer au Mali.

lever les inhibitions pour mobiliser le citoyen dénonciateur

C’est ainsi, donc, que la radicalisation de l’Etat qui ne se trouve pas cantonnée dans les appareils de partis et les corps répressifs (on a vu, notamment après les attentats de janvier 2015, comment elle avait prise sur le corps enseignant embarqué dans la croisade de la défense de la laïcité) prend la forme d’une levée générale des inhibitions. On ne saurait durablement se dire et se sentir « en guerre » sans entrer dans de nouvelles dispositions ni voir se dessiner un nouveau champ d’action : la simple mise en condition de l’opinion ne suffit plus, la mobilisation est en marche ; avec la création de cette sorte de garde nationale à la Juin 1848 que l’on nous annonce, chaque citoyen décidé à prendre sa part à la lutte contre la menace vitale que font peser sur nous les combattants du djihad devient un soldat de l’ordre. C’est le temps des milices, de la vigilance patriotique, du devoir civique de dénonciation. Autant de gestes requis par l’autorité et que la population juive a, en Israël, de longue date intériorisés.

Les dispositifs de contrôle se nouent à cette nouvelle subjectivité du citoyen mobilisé. Certains points de passage comme les gares, les sorties de métro, l’entrée dans certains lieux publics qui pour certains étaient des nasses destinées à la capture des sans papiers peuvent devenir de véritables checkpoints voués à la détection des terroristes [17]. Les fouilles, effectuées par des agents de sécurité deviennent banales et routinières. Les mailles du filet militaro-policier et para-policier se resserrent, notamment dans les espaces urbains, davantage à des fins de production parmi la population d’effets d’accoutumance à l’omniprésence des forces dites de l’ordre, dans le paysage quotidien, que dans le but de « sécuriser » le territoire, tâche hors de portée. Il s’agit bien de produire un « peuple » de l’Etat de police qui intériorise et fait siennes les dispositions du gouvernement à l’urgence et à la sécurité. Un peuple suffisamment dépolitisé et mis en condition par le discours anxiogène et belliqueux du pouvoir pour faire bon accueil aux mesures sécuritaires mettant à mal les libertés publiques et pour perdre entièrement de vue la notion d’un Etat de droit dont il serait, contre les abus et les coups de force du pouvoir, le gardien non moins que le bénéficiaire.

Il s’agit somme toute pour les gouvernants de créer parmi la population les conditions propices à la maturation de l’idée (si l’on peut dire…) selon laquelle il y a une guerre à gagner, une guerre contre le terrorisme, celle-ci ne se déroulant pas seulement sur des théâtres d’opérations lointains où ce sont « les autres qui meurent », mais chez nous et parmi nous aussi, une guerre où tombent parfois des victimes qui nous ressemblent et pourraient être nos proches, nos amis, nos voisins. Dire cela, c’est dire aussi qu’il y a un ennemi à haïr, tant il est à la fois redoutable et abject, et tenter de faire en sorte que cristallise cette haine d’une manière telle que tout le reste s’efface au profit du rassemblement contre ce qui menace notre intégrité collective – l’ampleur des résistances suscitées par la loi modifiant le droit du travail montre que le compte n’y est pas encore tout à fait [18]. Mais la contamination de la population par l’esprit de l’exception n’en continue pas moins à progresser : nul ne s’émeut du caractère de guerre sans prisonniers que revêt le combat que l’Etat français conduit contre les terroristes et assimilés non seulement sur les théâtres éloignés de l’affrontement, en Syrie ou dans le Nord du Mali, mais en France même ; lorsque les unités dites d’élite de la police entrent en action contre des auteurs d’attentats, c’est pour les éliminer et non pas pour les arrêter en vue de les mettre à la disposition de la Justice. Il y a quelque temps déjà que l’opinion s’est accoutumée au fait que le terme « neutraliser » signifie, dans la bouche des journalistes et autres fabricants d’énoncés corrects, tuer, liquider. Ceci quand bien même le « terroriste » serait un déséquilibré qui part à l’assaut d’un commissariat de police aux cris de « Allahhou Akhbar ! » armé d’un hachoir à viande et se fait « neutraliser » par un flic armé d’un pistolet-mitrailleur et harnaché d’un gilet pare-balles. Lors de l’assaut de Saint-Denis où les tirs de la police se comptent par milliers et ceux des « terroristes » (dont une femme qui n’a pas participé aux attentats) à l’unité. A Saint-Etienne-du-Rouvray, l’on crible de balles sur le parvis de l’église deux types armés de couteaux. C’est une battue, l’hyper-ennemi est une bête malfaisante et le rétablissement de l’ordre ne serait pas complet si l’affaire ne s’achevait pas sur ce rite d’extermination emboîté dans les rites d’exécration. Là aussi, ces exécutions sommaires de l’outlaw ont non seulement un parfum de western mais aussi bien de conduite de la guerre contre l’ennemi intime à l’israélienne. Pour le moment, on permet encore en France aux familles d’inhumer les cadavres des auteurs d’attentats à la sauvette, ce à quoi ne consent pas toujours d’Etat d’Israël [19].

Insistons sur ce point capital : sur l’immense majorité des gens, l’état d’exception glisse comme l’eau sur les plumes d’un canard. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle la perspective même de sa reconduction indéfinie n’émeut pas grand monde, pour peu que les interdictions de braderies et autres festivités ne se fassent pas trop pesantes. Le point de bascule se situe ailleurs : l’état d’urgence dont la mise en œuvre ne relève pas d’un coup de force affectant le vie quotidienne de tous et chacun, mais s’effectue sans rupture marquée avec l’ordre constitutionnel, expose la partie ciblée de la population (le vivier supposé du « terrorisme ») à une répression d’abord administrative venant doubler la répression policière, là où auparavant, la Justice était appelée à statuer et agir : ce sont les perquisitions expéditives et les assignations à résidence, placée sous le signe des mesures dont l’exécution ne saurait s’embarrasser de procédure lourdes et lentes – l’urgence, toujours. L’administratif, c’est ici ce qui permet à l’exécutif de s’assurer, sans passer par la case de la Justice, du corps de suspects épinglés selon leur appartenance à une catégorie dont l’Etat (la police, les services de renseignement) définissent les contours – les « islamistes » [20]. Le propre de ce type de pratiques (les perquisitions comme les assignations) est de ne pas se trouver entravées par des complications formelles, ce qui va permettre par exemple de placer un individu aux arrêts à domicile sans fixer de terme à cette peine qui ne dit pas son nom – « décision » est l’euphémisme qui désigne ici la peine, bien réelle, infligée sans passer par la case Justice.

En Israël, l’emprisonnement sans terme et par simple par décision administrative de Palestiniens soupçonnés de menées hostiles à l’Etat est une pratique courante, héritée de l’époque du Mandat britannique. On a là une matrice qui « travaille » dans des conditions où s’impose la notion d’une population établie dans les frontières de l’Etat et dont le propre serait d’être, in totto, un vivier pour le terrorisme – les Palestiniens en Israël, les musulmans activistes en France. Lorsque cette notion tend à s’enraciner dans le corps social, les dispositifs de dépistage, de tri sélectif, de surveillance, d’épinglage et de discriminations fondés sur l’origine ou la croyance (tout ce qui est de la graine d’hyper-ennemi) peuvent s’installer sans susciter de protestations massives : fichiers « S », contrôles au faciès renforcés, criminalisation des affirmations intempestives d’appartenance à l’Islam, chasse aux mineurs, etc..

Ce qui fait encore la différence, ce sont les questions de territoire : les Palestiniens occupés sont pris dans la nasse de « leurs » territoires où ils sont assignés à un régime d’occupation militaire assorti de toutes sortes de restrictions à géométrie variable et d’où ils ne peuvent sortir que sous conditions – ou pas [21]. Nous n’en sommes pas tout à fait là, mais on remarquera que la territorialisation du conflit de l’Etat avec les post-coloniaux va bon train : lorsque le 30 juillet dernier, les amis d’Adama Traoré déposent une déclaration de « marche » à Paris (Gare du Nord-Bastille), dûment enregistrée par la Préfecture de Police, ils n’en sont pas moins bloqués par la police : pas question que les indigènes de Beaumont-sur-Oise viennent importer leur tort subi dans les rues de la capitale – et c’est ici, comme souvent, les gares du Nord et de l’Est parisiens qui font office de checkpoints [22].

une figure cachée de la politique

Si l’on trace une ligne reliant tous ces traits dispersés du gouvernement des vivants qui vient, on voit se dessiner une figure cachée de la politique. Une figure dynamique dont le propre est que la direction qu’elle imprime à la vie politique échappe totalement à ses acteurs. En Israël, la surenchère sécuritaire sur laquelle surfent les équipes ou plutôt les combinaisons dirigeantes successives est cette fuite en avant qui constitue le seul expédient permettant à un peuple de l’Etat (rassemblé comme illusoire peuple ethnique mais fait en vérité d’une multitude de pièces rapportées et traversé par des inégalités sociales violentes et toutes sortes d’autres facteurs de division et d’éclatement) de tenir ensemble envers et contre tout. Israël est tout sauf une nation et n’est « un peuple » qu’à la condition d’une guerre perpétuelle contre un autre peuple, dépossédé de sa terre. Un peuple en astreinte guerrière, otage du militarisme de l’Etat. Dans ces conditions, l’unique exutoire sécuritaire et son envers, la conquête via l’occupation et les colonies des terres palestiniennes sont ce ressort effectif d’une politique qui, de ce fait, est vouée à prospérer sur cela même qu’elle prétend combattre : le quadrillage des territoires occupés par les colonies et les routes stratégiques, l’omniprésence de l’armée, les barrages, les fouilles et les destructions de maisons, les internements administratifs – bref, tout ce qui s’effectue au nom de la sécurité est cela même qui va nourrir, du côté des jeunes Palestiniens, les vocations activistes et la mise en œuvre d’actions d’éclat plus ou moins sanglantes et toujours destinées à frapper l’imagination de l’opinion israélienne. Ce cycle infini est ce qui nourrit la « radicalisation » constante de la politique israélienne et, actuellement, la montée de formes fascistes dans le cadre même d’une démocratie parlementaire – c’est ainsi que la politique israélienne s’est transformée en machine infernale aux mains d’activistes affichant de plus en plus ouvertement leurs convictions racistes et expansionnistes, se faisant de façon toujours plus pressante les promoteurs d’une politique d’apartheid au détriment des Palestiniens, mais aussi d’aventures guerrières destinées à assurer de façon « définitive » à l’Etat d’Israël la position de gendarme de l’Occident au Moyen-Orient – de Benjamin Netanyahou en Avigdor Liberman, de Lieberman en Naftali Bennett, etc.

En pratique, l’efficace de cette dynamique incontrôlée qui fait ressembler la politique israélienne à un camion fou se manifeste chaque jour par une nouvelle dérive autoritaire : attaques à la Poutine contre les ONG dénonçant la colonisation illégale des territoires palestiniens, tentatives de mise au pas de la culture et multiplication des actes de censure, idéologisation à outrance de l’enseignement de l’histoire, pressions exercées sur les citoyens israéliens d’origine arabe pour qu’ils proclament leur allégeance à l’Etat comme Etat juif , etc. [23].

On sent aujourd’hui la politique gouvernementale française, dans le contexte de la lutte contre le « terrorisme islamique », emportée, toutes choses égales par ailleurs, par un type comparable de spirale obscure : tout pas franchi dans cette direction est voué à produire un effet d’aggravation du phénomène qu’il s’agit de combattre. La lutte contre le djihadisme est elle-même la première des fabriques de djihadistes, ceci aussi bien sur le front intérieur qu’extérieur : chaque tour de vis ciblé en direction de ceux que l’on soupçonne de sympathies islamistes entretient, non sans motif, le grand récit d’une persécution dirigée contre ceux qui sont les victimes de la politique de l’Occident. Quand une dite « bavure » de la coalition occidentale en Syrie fait un nombre de morts à peu près équivalent à ceux de l’attentat de Nice, c’est une sinistre comptabilité qui s’établit dans la tête de ceux qui, désespérant de la justice et du droit, rêvent désormais de rendre coup pour coup, peu important les moyens [24] ; quand, à l’occasion d’une autre « bavure », policière, celle-ci, le mensonge d’un représentant de l’Etat (de l’institution judiciaire) s’affiche à la une des journaux, c’est, de même, la chaîne sur laquelle sont montés les vengeurs en série qui se remet en marche… Cette spirale, quand bien même elle saisirait ceux/celles qui en sont les acteurs plutôt qu’elle ne serait à proprement parler un instrument entre leurs mains ou l’élément d’une stratégie, n’en confirme pas moins la thèse avancée par Agamben : l’Etat de sécurité n’est pas ce qui vise à faire face à des risques et des dangers, mais bien ce qui vit de l’entretien et de la reproduction sans fin de ceux-ci, dans un contexte durable où les déficits de légitimité des gouvernants sont criants. Qu’est-ce qu’un Valls pourrait bien vendre d’autre en effet à l’opinion [25] qu’une illusoire protection au prix de l’omniprésence de la police et de la mise à l’encan des libertés publiques ?

Achille Mbembe insiste dans ses récents ouvrages sur les affinités entre le capitalisme et la pensée animiste, le capitalisme, dit-il, « s’institue sur le mode d’une religion animiste ». On serait porté à se demander aujourd’hui si ce type de contamination n’affecte pas tout autant les formes politiques dans ce temps où le citoyen et le sujet apeuré de l’Etat de sécurité tendent à ne plus faire qu’un. De plus en plus, dans ces conditions, le lien du dirigeant comme celui de l’homme ordinaire au réel vient à se distendre, les fuites dans l’imaginaire se multiplient, tandis que s’imposent les conduites magiques : la représentation de l’image du terroriste, l’énonciation de son nom deviennent l’objet de débats passionnés à l’occasion desquels les ténors des médias s’ébrouent dans les eaux spectrales du totem et du tabou, du mana et de l’aura (maléfique)… Dans les colonnes du Monde, un sociologue et philosophe en état de gravitation avancée énonce sérieusement : « A court terme, contre ce genre d’actes [terroristes], il faudrait une vraie politique de renseignement. Ultra-ciblée, mais ultra-secrète (sic). Mais surtout, parce qu’Internet change radicalement les fondamentaux du terrorisme, il faudrait un observatoire européen des identités (re-sic), avec des spécialistes d’Internet, des sociologues, des psychologues, etc., pour comprendre comment se construisent ces identités, en particulier les frustrations, les haines » [26].

Bref, ça délire grave – et dans tous les sens. Ce qui porte rarement à l’optimisme, pour les temps qui viennent. [27]

Alain Brossat, 9/08/2016



[1] France Inter, le 16 juillet, aux informations de 8 heures. Je n’ai pas relevé le nom de ce militaire israélien expert des questions de sécurité.

[2] Denis Charbit : « Comme le démontre le cas israélien, la sécurité n’est pas donnée, on la construit », Le Monde du 23/07/2016. Entre-temps, le correspondant du Monde à Jérusalem était allé dans le même sens en rappelant qu’ « en Israël, les grands événements populaires sont fermés à toute circulation » (20/07/2016) – le message pas même subliminaire de cet article étant : combien de morts aurions-nous pu nous épargner si nous avions su nous inspirer du modèle israélien à temps ?

[3] « Si vous faites quelque chose pendant suffisamment longtemps, le monde finira par l’accepter (…) le droit international progresse par les violations. Nous avons inventé la thèse de l’assassinat ciblé et il nous a fallu l’imposer » (Daniel Reisner, ancien directeur du département juridique de l’armée israélienne, cité par Grégoire Chamayou in Théorie du Drone, La fabrique, 2013. Cité in Contre l’Etat d’urgence, penser l’état du monde, spécial séminaires Rennes, 12-13-14 février 2016.

[4] Du coup, naturellement, la détermination du gouvernement français, seul en Europe dans ce cas, à criminaliser les campagnes en faveur du boycott des produits israéliens prend un sens nouveau : il s’agit bien de manifester, comme l’a fait Valls, un accord politique et idéologique avec l’Etat d’Israël sur le fond – ceci au moment où Human Rights Watch appelait les entreprises étrangères à ne pas faire affaire avec les colonies israéliennes en Cisjordanie (Le Monde du 20/01/2016).

[5] Voir sur ce point les interventions de Jean-Pierre Filiu qui a fait de la promotion de cette version sa cause personnelle et qui la pare de ses atours universitaires.

[6] Que ce parti identitaire et patriotique soit en vérité un attroupement convoqué par la trouille, c’est ce qu’expose clairement Agamben : « Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influence notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité ». (Giorgio Agamben, « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité , repris dans Spécial séminaire Rennes, op. cit.) On pourrait chipoter sur la lecture conventionnelle qu’Agamben fait ici de Hobbes en suggérant, dans une optique plus libertaire, qu’en pratique Hobbes substitue, pour le sujet individuel, la peur de l’Etat à celle du tout venant. Mais tel n’est pas ici l’objet de la discussion. G. Agamben, « De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité », in Spécial séminaire Rennes..., op. cit. Cet article a été publié préalablement dans Le Monde.

[7] Ainsi, peut être assignée à résidence « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ».

[8] Voir sur ce point : Sylvie Thénault : « L’état d’urgence (1955-2005) : de l’Algérie coloniale à la France contemporaine. Destin d’une loi » in Le Mouvement social, 1/2007 (repris in Spécial séminaire Rennes, op. cit.).

[9] Article cité supra.

[10] Voir sur ce point la « théorie » néo-orientaliste à la sauce analytique du « surmusulman » forgée par Fethi Benslama.

[11] Qui lui-même doit beaucoup au « modèle » sud-africain de l’apartheid, avec ces deux dispositifs clés que sont le confinement des populations coloniales dans des zones réservées et militairement quadrillées et l’existence de sas entre les espaces habités par les maîtres et celles où sont confinés les subalternes, la distinction entre les uns et les autres étant ethnicisée à outrance, comme elle tend à l’être de façon croissante chez nous.

[12] In article cité supra.

[13] Expression malheureuse et aveugle s’il en fut – la seule « question » est celle de l’existence sur le territoire de l’ancienne Palestine d’un Etat fondé sur le privilège ethnique.

[14] Expression malheureuse et aveugle s’il en fut – la seule « question » est celle de l’existence sur le territoire de l’ancienne Palestine d’un Etat fondé sur le privilège ethnique.

[15] C’est ici le lieu de se souvenir que, comme le dit Foucault, la tendance naturelle de toute espèce de pouvoir étant à aller en s’accroissant, cette propension prend, dans le cas du pouvoir policier (de la police comme pouvoir spécifique), un tour tout à fait singulier : la ligne de force et l’horizon de l’accroissement du pouvoir policier, ce n’est pas « la sécurité » mieux assurée, mais bien l’Etat policier. Dans un contexte où, en 2015, 51,5% des Policiers et militaires ont voté Front national lors du premier tour des régionales (enquête Cevipof), cette vérité mérite d’être méditée par tous ceux qui l’expression « police républicaine » fait encore l’effet d’un tranquillisant. D’ores et déjà, la police française compte dans ses rangs une proportion variable mais déterminante de partisans d’un Etat fort qui les mette en situation de « faire le ménage », et qui attendent leur heure et la sentent de plus en plus proche, depuis notamment que les Valls et Cazeneuve leur donnent à entendre qu’ils sont les vaches sacrées de l’Etat de sécurité. Message aussitôt reçu et dont l’effet a été la débauche de violences policières qui a accompagné les manifestations contre la loi El Khomry. Voir à ce propos « Le risque d’impunité des forces de l’ordre dénoncé », Le Monde 15/03/2016.

[16] Voir à ce propos Le Monde du 3/08/2016 : « Mort d’Adama Traoré : des mystères et des omissions ». Egalement : « Deux plaintes visant les forces de l’ordre déposées par les proches d’Adama Traoré », Le Monde, 06/08/2016.

[17] L’accès aux TGV, notamment internationaux, est désormais soumis à ce dispositif des checkpoints. On mesure aisément l’importance de ce dispositif quand on sait combien est serré le maillage du territoire par le réseau TGV en France et combien sont vitaux les enjeux sécuritaires liés au réseau tgv (voir à ce propos l’affaire dite de Tarnac).

[18] Le rassemblement fusionnel sous le signe de la haine de l’archi-ennemi est aussi une figure centrale de la vie publique en Israël. Lors de la dernière Journée du souvenir de la Shoah, le chef d’état-major adjoint de l’armée israélienne a suscité un certain émoi en déclarant, entre autres : « Il n’y a rien de plus simple que de haïr l’étranger, rien de plus simple que de susciter des peurs et d’intimider. Il n’y a rien de plus simple que de se conduire comme un animal, d’oublier les principes et d’agir avec suffisance » (Le Monde du 7/05/2016). Ces propos ont été proférés dans le contexte de l’exécution sommaire d’un Palestinien à Hebron par un soldat franco-israélien dont on attend encore que la Justice française lui demande des comptes pour cet exploit.

[19] Voir à ce propos l’article : « En Israël, les cadavres ennemis pris en otages – pour éviter que les Palestiniens ayant attaqué des Juifs au couteau ne soient célébrés comme des martyrs, l’Etat hébreu ne rend les dépouilles aux familles que sous conditions » , Libération du 20/01/2016.

[20] Remarquons en passant que la substitution des procédures administratives aux procédures judiciaires s’applique constamment de manière préférentielle aux populations d’origine coloniale : c’est déjà le cas avec les centres de rétention destinés aux étrangers en situation dite irrégulière – des post-coloniaux dans leur grande majorité -, non pas de détention – nul ne pouvant être détenu hors d’une procédure judiciaire.

[21] En juin 2016, suite à l’assassinat de quatre Israéliens par des Palestiniens à Tel-Aviv, l’accès au territoire israélien fut interdit aux Palestiniens pendant plusieurs jours. Le ministre israélien de la défense ordonna que les corps des assaillants ne soient pas restitués à leurs familles. La destruction à l’explosif des maisons de familles des « terroristes » dans les territoires est, depuis longtemps devenue routinière. Toutes ces pratiques à forte valeur symbolique sont destinées à produire le marquage de l’hyper-ennemi comme tel.

[22] Libération, 1/08/2016.

[23] Voir entre autres : « En Israël, des ONG de défense des droits humains marquées au fer », Libération, 13/01/2016 ; « Israël veut censurer Ernest Pignon-Ernest », Libération, 15/01/2016 ; « Offensive idéologique de la droite religieuse en Israël », Le Monde, 5/08/2016 …

[24] Voir « La pire bavure de la coalition anti-EI en Syrie », Le Monde 21/07/2016.

[25] Comme le note avec justesse Rada Ivekovic, « l’opinion » c’est aujourd’hui de façon croissante, « n’a aucune opinion et se contente de répéter » Réfugié-e-s – Les jetables, Al Dante, 2016.

[26] Raphaël Liogier, « L’organisation Etat islamique est devenue une franchise de la terreur », Le Monde 21/07/2016.

[27] PS : je me trompais tout à fait quand j’écrivais plus haut que l’on n’en est pas encore en France à interdire l’inhumation des terroristes abattus par la police : le maire de Montluçon d’où est originaire Nabil Petitjean, l’un des deux meurtriers du prêtre égorgé à Saint-Etienne-du-Rouvray vient d’annoncer qu’il s’opposerait à son inhumation dans sa commune.


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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Mar 16 Aoû - 22:15


saillies antisémites

Paris : les propos antisémites et complotistes d'une prof de Janson-de-Sailly

Richard Duclos, L'Obs 09 août 2016


Le lycée Janson-de-Sailly est l'un des établissements les plus prestigieux de la capitale
(JEAN-PIERRE MULLER/AFP)

Sur le réseau social où elle ajoute ses élèves en amis, une professeure du prestigieux lycée déverse des torrents de haine. Une enquête interne est en cours.

Citation :
"La Shoah a été prévue et organisée par des Juifs". Les propos sont choquants. Ils le sont d’autant plus que ce ne sont pas ceux d’un individu lambda mais d'une professeure de langues agrégée, qui enseigne en classe préparatoire dans le prestigieux lycée Janson-de-Sailly à Paris.

"Le Canard enchaîné" en parlait dans son édition du mercredi 27 juillet : vers la fin de l’année scolaire, cette professeure a pour habitude d’ajouter en amis ses futurs anciens élèves sur Facebook. Ceux qui acceptent son invitation peuvent alors découvrir de drôles de publications.

Régulièrement, il y est question des Juifs, même si l'enseignante assure dans un commentaire datant du 10 mars qu’elle n’a "pas de querelle avec eux". Quelques lignes plus haut, dans ce même commentaire, elle vient pourtant de s’attaquer au "lobby juif américain, qui soutient cette saleté d’Hillary" (l’enseignante a choisi le camp de Trump, qu’elle qualifie de "génie" envoyé par Dieu). Elle attaque aussi François Hollande, "ce Juif qui a profité de son appartenance à la communauté pour monter en politique et se renie, maintenant, en se prêtant un père ‘catholique’ sur Wikipédia."

Un autre jour, la professeure écrit : "Les juifs ne sont pas le problème, ils sont un symptôme. Le travail doit aller bien au-delà de la neutralisation de leur influence indue."

Une autre fois encore : "Marre et archi marre des célébrations à n’en plus finir de la libération des camps de concentration."

Elle relaie par ailleurs les publications d’Alain Soral, l’essayiste fondateur du mouvement Egalité et Réconciliation (condamné à de multiples reprises pour incitation à la haine raciale et à l'antisémitisme), ou des photos de quenelle, ce geste anti-Juifs popularisé par Dieudonné.

"Mohammed Merah n’a jamais tué personne"

S’ajoutent à cela de nombreux textes, parfois très longs, dans lesquels la professeure verse dans le complotisme. Le 11 mars 2013, presque un an après la mort du "tueur au scooter", elle publie un curieux message en anglais : "Doesn’t forget and doesn’t forgive the murder of Mohammed Merah…"

Une semaine plus tard, elle explique que Mohammed Merah "n’a jamais tué personne", qu’il n’était qu’un "kéké de banlieue repéré et manipulé par les services secrets à des fins politiques."

Le 7 janvier 2015, elle tient un discours similaire après l’attentat contre "Charlie Hebdo" par les frères Kouachi : "Les journalistes et cartoonistes de Charlie Hebdo ont été flingués par des tueurs à gages commandités par des gens que vous croyez de votre côté. Par des Etats dits 'occidentaux '."

Discours qu’elle récidive en juin : "Les frères Kouachi pareil. Envoyés au casse-pipe pour faire comme si nos banlieues étaient pleines de coupeurs de têtes parce qu’ils étaient français musulmans. C’est pas eux qui font Charlie, ça se voit comme un coup de pied au carreau. Ce sont des militaires pros."

Une femme "très intelligente" mais "instable"

Lucas* était l'élève de cette enseignante en terminale il y a 15 ans. Il l’a depuis en amie sur Facebook, et n'a pu que constater sa dérive. Il décrit une personne "instable" : "Elle est des fois très conciliante et d’autres fois très virulente, elle alterne entre phases de radicalisation du discours et phases plus soft. Elle est tellement incohérente qu’elle va dire une chose et son contraire, elle est des fois rationnelle et d’autres fois dans le complot. En général, un attentat va entraîner des cycles de posts, plusieurs par jour, et souvent très longs. Puis elle se calme."

Il explique : "Sa thèse est que les gouvernements occidentaux sont soumis aux Israéliens et à une clique mondiale de Juifs et pro-Juifs, qui organisent des attentats pour que la population française se retourne contre les musulmans, et pour faire accepter le sionisme à la population."

"Comme beaucoup de complotistes antisémites, elle appelle 'sionisme' l’ensemble du système politique occidental, selon elle usurpé par les Juifs. C’est un peu comme chez Céline : tout ce qu’elle n’aime pas devient juif. C'est comme ça que j'ai compris sa sortie sur François Hollande."


Cet ancien élève précise toutefois que l'enseignante n’a "jamais fait de remarque déplacée en cours".

"Je l’avais comme professeure en 2001. D’ailleurs, on a appris les attentats du World Trade Center pendant un de ses cours. Elle n’a jamais fait état d’une opinion particulière sur le sujet, alors même que son enseignement tournait autour de la littérature américaine, qu’elle semblait très bien connaître. D’où la grande surprise quand on a vu ce qu’elle devenait sur Facebook."

Jean*, élève à Janson-de-Sailly l’année dernière, abonde : "Il y avait deux ou trois élèves de confession juive en cours, elle n’a jamais eu aucun mot de travers, aucun acharnement particulier contre eux. Et même si après coup on interprète maintenant ce qu’elle disait, dans l’année, aucun signe explicite ne laissait transparaître tout ce mysticisme de la manipulation."

Jean décrit une femme "très intelligente" : "Que quelqu’un comme ça ne se rende pas compte que de tels messages puissent avoir des conséquences, c’est un peu gros. Pour moi, elle sait ce qu’elle fait, elle cherche à provoquer."

"Ça va péter"

Sur Facebook, l'agrégée s’est plusieurs fois vue reprocher les contenus de ses publications, y compris par des membres de sa famille, rapporte Lucas.

Vendredi 5 août, son compte était bloqué (il ne l’est plus ce mardi). Par le biais d’une amie, la professeure incriminée a fait passer ce message :

Contactée par "l’Obs", la professeure n’a pas répondu à nos demandes d'entretien.

Ironie du sort, elle prévoyait quelques jours avant le 27 juillet (date de la parution de l’article du "Canard enchaîné") qu’il allait se passer quelque chose : "ça va péter à ce moment-là". L’article une fois paru, elle commente : "J’avais bien dit qu’il se passerait un truc le 27 juillet. C’était pour moi !"

Au ministère de l’Education, on fait savoir qu’une enquête interne est en cours : "L’objectif est d’établir la véracité des faits qui lui sont reprochés, et de vérifier s’il y a eu propagande vers un certain nombre d’élèves via Facebook. La question de ce qui a pu être dit en cours est aussi étudiée."

L’enquête devrait aboutir en septembre, à la rentrée. Si suffisamment d’"éléments probants" et "incontestables" ont été réunis, la professeure pourrait faire l’objet d’une commission disciplinaire, la sanction pouvant aller "jusqu’à la révocation".

* les prénoms ont été changés


« c'est une chanson de saillies »

Boby Lapointe




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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Jeu 18 Aoû - 23:31




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La presse étrangère exprime la stupéfaction des pays anglo-saxons (Huffington post) devant les arrêtés municipaux interdisant le burkini sur des plages françaises. Ainsi côtoyant des plages de nudistes (mais là ce n’est pas du repli identitaire et de l’entre soi communautariste !), les plages républicaines et laïques prétendent interdire à des citoyen-nes de se baigner en burkini, les mêmes n’osant par "pudeur" sans doute rappeler que les femmes juives orthodoxes portent exactement les mêmes tenues "tsnouot" modestes, souvent dans des plages "communautaires". Tant il est évident que ce n’est pas la tenue qui est visée mais celles qui la portent parce qu’elles sont musulmanes.

Le silence des autorités religieuses chrétiennes, mais en ce qui nous concerne particulièrement le silence des autorités religieuses ou communautaires juives à ce propos nous interroge. Nous considérons que cette ruée raciste contre les musulmans de ce pays devrait toucher les organisations juives communautaires et consistoriales dans ce qu’elles ont de plus cher, et pour cause : l’égalité de tous, quelle que soit l’appartenance religieuse, et le droit fondamental à la libre pratique de son culte.

Or nous le savons dans ce genre d’emballée, le silence tue.

En attendant il s’agit, par ces arrêtés, d’humilier et de faire baisser la tête, et nous, comme juifs qui nous souvenons de ces moments de notre histoire où nos parents ont dû raser les murs en France, nous ne saurions nous taire.

Le véritable sursaut doit être républicain au sens premier de ce terme [sic], il doit faire se lever tous les citoyens dignes de ce nom [resic] qui refusent l’association malfaisante de tous les musulmans aux attentats terroristes, et clamer le droit de tous et de chacun à l’expression libre de son culte et ou de ses croyances.

Ce sursaut doit être laïque [reresic] au sens que les auteurs de la loi de 1905 avaient su donner à ce terme. Il relève de la citoyenneté aussi de comprendre que tout cela fait office de cache sexe aux réelles raisons des attentats : ce que cache le burkini, ce sont l’installation d’un état d’urgence permanent, les perquisitions et assignations à résidences multipliées, pas de vacances pour les musulmans !

La gestion ultralibérale de l’économie et des biens communs, associée à la gestion néoconservatrice de la politique et des citoyens, les guerres de ce régime dans le Moyen Orient et en Afrique...

Que nous sortions couverts ou découverts, c’est cette politique qui fait aujourd’hui consensus sur l’essentiel entre Maires "républicains" et Premier Ministre et qu’il nous faut combattre à découvert !

Il est aujourd’hui plus urgent que jamais, de choisir le camp des opprimés et de leur manifester notre solidarité totale, et d’agir avec eux pour rétablir l’état de droit conforme aux normes bafouées de la République, par les autorités mêmes chargées de les faire respecter.

Le Bureau national de l’UJFP, 18 août 2016
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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Ven 9 Sep - 5:34




A propos d’identité, de minorité nationale et de communautarisme…

JJR Juives et Juifs révolutionnaires 3 juin 2015

Citation :
Chaque fois que des personnes racisées sont amenées à s’auto-organiser pour faire face au racisme, elles sont confrontées à des réactions qualifiant leur démarche de « communautariste », « identitaire », etc. pour l’opposer à une démarche revendiquée comme universaliste. Cette analyse considère que toute organisation autonome des personnes racisées, comme par ailleurs des personnes opprimées par le patriarcat (femmes, LGBT), s’inscrit dans une démarche faisant d’une identité le point de départ d’une stratégie de lutte politique.

Le problème c’est que cette simplification opposant « universalisme » abstrait et « politique des identités » nie l’existence d’un courant qui a existé au travers de toutes les luttes d’émancipations (celles des personnes racisées comme celles des luttes féministes et LGBT) : le courant matérialiste. Un courant qui n’ignore pas l’aspect systémique des oppressions, qui ne nie pas leur matérialité ni la réalité de l’inégalité et qui affirme l’exigence d’émancipation universelle sans pour autant nier la manière dont cette matérialité affecte toute stratégie émancipatrice.

C’est dans ce courant que nous nous inscrivons. Notre démarche ne construit pas une lutte émancipatrice ou une démarche politique à partir d’une « identité » juive qui resterait à définir, mais à partir d’une situation sociale : celle (d’oppression) qui est faite à ceux et celles qui sont assignéEs à la judéité par le simple fait de leur filiation et qui constituent la minorité nationale juive.

Justement, la notion de minorité nationale permet d’aborder la question de l’antisémitisme, non pas de manière identitaire, mais de manière matérialiste : elle permet d’identifier l’antisémitisme comme l’oppression de la minorité nationale juive par la majorité nationale, qui fait suite à la formation de l’idéologie nationaliste et de l’État–nation. Elle permet de comprendre pourquoi l’antisémitisme touche y compris des personnes qui n’ont aucun lien « positif » aux différents aspects des cultures juives (dans ses différentes déclinaisons séfarades, ashkénazes, mizrahim…) ou avec la religion juive, mais simplement un lien de filiation. Plus globalement elle permet d’aborder les différentes formes du racisme (populaires comme institutionnelles) comme l’oppression organisée de la majorité nationale sur les minorités nationales.

Cette oppression se structure depuis le XIXème siècle par la définition d‘une majorité nationale (c’est à dire l’ensemble de ceux et celles qui sont considéréEs comme des membres « naturels » du corps national) à partir de critères excluant les minorités : en France elle est historiquement blanche, européenne, et chrétienne. Les minorités nationales, parce qu’elles ne partagent pas ces critères qui structurent l’imaginaire et le « roman national », sont considérés comme des éléments étrangers, dont la loyauté est en permanence à démontrer et dont l’appartenance au corps national est sans cesse susceptible d’être remise en question.

L’oppression que subissent les minorités nationales dans le système raciste leur pose aux quotidien des problèmes spécifiques. C’est sur ce terrain qu‘elles développent leurs propres institutions (écoles communautaires, centres culturels, associations…). Cette situation peut également les contraindre à un entre-soi géographique dans les « quartiers-ghettos », qui est le plus souvent subi mais peut aussi être en partie choisi comme une tentative de se regrouper à l’écart de l’oppression raciste.

sur ce terrain qu‘émergent et se se développent des courants idéologiques spécifiques et particularistes qui entendent répondre aux problématiques que subissent les membres des minorités nationales. Au sein de la minorité nationale juive, c’est par exemple le cas du sionisme, qui entend historiquement amener une réponse identitaire, nationaliste et particulière à la question de l’antisémitisme, à travers le soutien et la construction d’une entreprise coloniale en Palestine.

Les minorités nationales sont elles–mêmes traversées par les mêmes rapports d’oppression que l’ensemble de la société : rapports sociaux de classe, de sexe et de genre, racisme (qui existe au sein même de la  minorité nationale juive). Et comme dans le reste de la société, sans prise de conscience des oppriméEs de leur situation, l’idéologie dominante reste celle des groupes dominants. Les courants de pensée spécifiques au sein des minorités nationales peuvent donc avoir tendance à nier, minimiser ou reléguer à l’arrière plan la réalité de ces oppressions pour promouvoir des mythes à caractère identitaire ou nationaliste. L’objectif est alors de perpétuer les rapports d’oppression au sein des minorités nationales par « l’unification » de celles-ci en opposition à la majorité nationale et aux autres minorités. C’est la raison pour laquelle par exemple l’Union des Patrons Juifs de France est virulamment sioniste, et a remis en 2009 un prix antiraciste au ministre de l’Intérieur Brice Hortefeux.

Les Juives et les Juives révolutionnaires ont donc à se battre sur ces deux fronts : contre l’antisémitisme dont illes sont victimes, et pour le développement d’une alternative sociale au sein de leur minorité nationale. L’auto-organisation des minorités nationales n’est donc pas une fin en soi mais un outil pour atteindre l’égalité sociale. Notre vision de l‘auto-organisation de la minorité nationale juive n’est pas identitaire : nous ne revendiquons rien de spécifique « pour les Juifs et les Juives », nous revendiquons l’égalité réelle pour notre minorité, au sein de notre minorité, et dans toute la société, et nous entendons mettre notre expérience concrète de l’antisémitisme au service de notre lutte.

Du fait que notre minorité est la cible de l’antisémitisme, il nous est imposé d’adopter une démarche révolutionnaire spécifique. Cela n‘empêche en aucun cas que celle-ci s’inscrive dans un combat antiraciste, de lutte de classes et révolutionnaire, plus global. Au contraire !

C’est l’un des éléments d’une stratégie antiraciste et révolutionnaire qui prend en compte l’effet de l’oppression subie sur les individus et les groupes. Cette stratégie s’inscrit dans la construction d’un large front antiraciste regroupant des personnes racisées auto-organisées sur des bases de classe et révolutionnaire. Ce front s’inscrivant dans un combat plus large regroupant les prolétaires appartenant aux minorités et à la majorité nationale pour l’abolition de toutes les oppressions.



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MessageSujet: Re: ANTISÉMITISME, SIONISME, antisionisme... Identité juive... UJFP, JJR...   Jeu 12 Jan - 13:43



Un documentaire sidérant pour raconter l'enfer des réfugiés d'Erythrée

Projeté au Cinéma du réel, “Entre les frontières” traite de la situation tragique des réfugiés africains en Israël. Rencontre avec son réalisateur engagé à gauche, l'Israélien Avi Mograbi.

Citation :
C'est l'un des meilleurs ennemis des dirigeants de l'Etat hébreu. Un insider critique qui ne mâche ni ses mots ni ses images. Depuis des années, Avi Mograbi poursuit une œuvre sans concession faites de documentaires où il paie souvent de sa personne pour remettre en question les grands mythes fondateurs de son pays.

Avec Entre les frontières, le documentariste s'attaque cette fois au sort qu'Israël réserve aux migrants fuyant des conflits ou des régimes sanguinaires. Venus principalement du Soudan ou d'Erythrée, ces derniers ne peuvent être renvoyés chez eux. Considérés comme de dangereux infiltrés, ils sont maintenus dans une zone de non-droit, sans statut ni perspective d'intégration.

La première idée de Mograbi pour son film ? Faire raconter par des demandeurs d'asile africains l'histoire de migrants juifs fuyant leurs persécuteurs… De quoi faire réfléchir ses concitoyens dont il déplore le manque d'empathie envers les réfugiés. Avec l'aide de Chen Alon, un metteur en scène réputé en Israël, Mograbi a finalement proposé à des immigrés détenus par Israël au camp d'Holot, un centre de rétention dans le désert du Néguev, de participer à un atelier-théâtre. Pas n'importe quel théâtre puisqu'il s'agit de leur faire raconter leur histoire selon les techniques du Théâtre de l'Opprimé, théorisé par Augusto Boal dans l'Amérique latine des années 70. Nous avons rencontré Avi Mograbi. Toujours aussi engagé, à gauche, et pessimiste.



Comment vous-êtes vous intéressé à la question des demandeurs d'asile en Israël ?

Comment ne pas s'y intéresser ? Impossible de l'éviter, ou plutôt si, on peut si on veut. Il y a 50 000 demandeurs d'asile africains en Israël. C'est beaucoup pour un petit pays de huit millions d'habitants. Dans la banlieue sud de Tel Aviv par exemple, ils sont partout. Ils y vivent, travaillent dans les restaurants, les bars, les hôtels, dans le secteur de services surtout mais aussi dans des entreprises de nettoyage ou dans le bâtiment. Quand on commence à se se tenir au courant des efforts fournis par le gouvernement pour ne pas traiter ce problème ou plutôt pour l'éliminer de façon inhumaine, on devient de plus en plus concerné. C'est ce qui m'est arrivé.

La situation de ces réfugiés a-t-elle empiré ces dernières années ?


Ils ont commencé à affluer vers 2007, peut-être un peu avant. Ils viennent du Soudan, ravagé par la guerre du Darfour, et d'Erythrée, dont ils fuient le régime dictatorial. De quelques milliers de migrants, les quartiers pauvres de Tel Aviv sont donc passés à plusieurs dizaines de milliers. C'est là que les problèmes ont commencé car les infrastructures de ces endroits, négligées depuis toujours, ne sont tout simplement pas faites pour accueillir une telle quantité de personnes.
L'écrasante majorité d'entre eux sont noirs – imaginez le changement dans un pays à majorité blanche ! – mâles, sans ressources. Beaucoup d'entre eux sont au chômage, la plupart sont mal logés, entassés dans des appartements trop petits et insalubres. Bref, c'est un problème. On pourrait donc penser qu'un gouvernement digne de ce nom, ou une municipalité, s'en emparerait pour le régler. Ce n'est pas le cas.




Quel est le statut actuel de ces migrants ?

Israël est signataire de la Convention de 1951 relative au statut des réfugiés. Non seulement il l'a signé, mais il a activement participé à sa mise en forme car, en 1951, les Juifs étaient hélas les mieux placés pour savoir ce que signifiait être réfugié. Quoi de plus logique que l'Etat israélien se soit senti particulièrement concerné par cette question à une époque où la plupart des réfugiés dans le monde étaient juifs ?

Le problème auquel le gouvernement de l'époque n'avait pas songé c'est que cette Convention s'applique de manière universelle, et non pas seulement aux Juifs. Près de soixante-dix ans après, voilà Israël bien embarrassé de devoir appliquer cette Convention aux demandeurs d'asile non juifs… Nos dirigeants ne montrent aucune empathie envers eux, rien qui trahisse le moindre souvenir de ce que c'est que d'être persécuté, de devoir fuir au péril de sa vie, de se retrouver sans statut et de demander refuge. A croire qu'ils ne veulent pas se souvenir…

Impossible d'oublier pourtant…

Bien sûr qu'ils n'ont pas oublié. Mais oublier qu'ils se souviennent, ça les arrange. Tout le concept de l'Etat hébreu repose sur une population juive dominante. Ce pays se définit officiellement comme « juif démocratique » mais où est la démocratie quand la préoccupation principale des autorités est d'assurer la domination démographique des Juifs dans l'Etat, où tout est fait pour privilégier les citoyens juifs sur les Arabes israéliens par exemple ? Pourquoi l'Etat d'Israël n'annexe-t-il pas les territoires palestiniens occupés ? Parce que ce serait la fin de l'Etat juif, avec une majorité d'Arabes en son sein !

La « menace démographique » est l'une des pires hantises de mes concitoyens… C'est une menace sans visage car, par définition, elle implique que tout ce qui n'est pas juif constitue une menace potentielle. Imaginez qu'on renverse la proposition et qu'on dise : tout ce qui est juif est une menace… Israël est un pays raciste où la question de la pureté de la race est sans cesse posée. Accepter de donner un vrai statut à ces réfugiés africains, c'est prendre le risque qu'ils restent s'installer chez nous. En effet, à moins que la situation ne s'améliore comme par miracle au Soudan, ils feront leur vie en Israël. Ils tomberont amoureux d'Israéliennes, ils auront des enfants… Ces enfants seront des métisses et dans mon pays, c'est un problème.



« La pureté de la race » : cette expression évoque évidemment le régime nazi. Est-ce une provocation de votre part ou assumez-vous vraiment le risque d'une telle comparaison ?

Je n'ai jamais dit qu'Israël était comparable au régime nazi, je ne le pense évidemment pas. En revanche, je pense que la situation des demandeurs d'asile venus du Soudan ou d'Erythrée est comparable à celle des Juifs allemands fuyant l'Allemagne des années 30 et se voyant refuser l'asile par la Suisse, qui n'accordait l'asile qu'aux réfugiés politiques, pas à ceux qui étaient persécutés pour des raisons ethniques ou religieuses. En Israël, cet épisode tragique est enseigné dans les écoles.

A l'origine de mon film, il y a d'ailleurs un événement précis que j'ai lu dans la presse. Un événement qui ressemble fort à l'histoire de ces réfugiés juifs des années 30. En 2013, vingt-et-un Erythréens, dix-huit hommes, deux femmes et un adolescent, ont été pris par l'armée israélienne alors qu'ils se trouvaient dans le no man's land entre le Sinaï, la frontière égyptienne et la frontière israélienne. Un territoire situé littéralement entre deux clôtures. L'armée les empêchait d'entrer en Israël, les forçant à rester dans cette zone pendant huit jours. C'était en septembre, il faisait très chaud, ils n'avaient rien à manger. Des ONG ont porté l'affaire devant la Cour suprême réclamant qu'Israël, en application de la Convention sur le statut des réfugiés, laisse entrer ces personnes et étudie leur situation.

Par l'intermédiaire d'un avocat, l'Etat a demandé à la Cour vingt-quatre heures de délai pour résoudre le problème. Au bout de ces vingt-quatre heures, le garçon et les deux femmes étaient autorisés à passer la frontière israélienne tandis que les dix-huit hommes étaient renvoyés en Egypte. On n'a jamais su ce qui leur était arrivé. En quoi ces Erythréens persécutés par l'un des pires régimes du monde sont-ils moins dignes d'être aidés que les Juifs d'Europe fuyant leurs persécuteurs ?

Que vous inspire la manière dont les pays européens traitent les migrants venus de Syrie ou d'autres zones de guerre ?

Il y a plusieurs niveaux de lectures. D'abord, ces gens arrivent démunis, ils ont besoin d'un toit, de nourriture, de soins.
Comme Israël, la France est signataire de la Convention de 1951. Il faut que ces demandes d'asile soient considérées et traitées individuellement. Il ne s'agit pas de donner un statut à une foule mais d'étudier chaque cas. Si les autorités décident que le parcours de telle personne ne lui permet pas d'obtenir le statut de réfugié – il s'agit bien d'un statut pas d'une situation –, alors elles ont le pouvoir de la mettre dans un avion et de la renvoyer d'où elle vient.

Dans le cas contraire, cette personne doit pouvoir bénéficier de tous les droits garantis par ce statut. C'est là le problème le plus urgent : comment donner un travail, un toit à des centaines de milliers de personnes affluant en quelques mois ?

L'Allemagne a choisi de faire face, c'est très courageux de sa part. Tout cela relève de l'urgence. Mais l'autre question, que les dirigeants européens ne semblent absolument pas prêts à se poser, c'est : pourquoi cette crise des migrants s'est-elle produite ? De quelle politique est-elle le résultat ?

Entre les frontières
, d'Avi Mograbi (qui n'a pas encore de date de sortie en France), sera projeté au Cinéma du réel, le samedi 26 mars 2016, à 14h50, au Centre Pompidou.

A lire
Comment Israël se débarrasse de ses réfugiés africains, une enquête de Courrier international



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