PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE

dans la DOUBLE CRISE du CAPITAL et de l'OCCIDENT, LUTTES COMMUNISTES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGIQUES
 
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 TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?

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MessageSujet: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Ven 4 Déc - 0:21

Gilles Dauvé et Karl Nesic furent des voix majeures du milieu théoricien de la communisation

sans revenir sur leurs débuts dans les années 1968-1970, voir le site commun troploin, qui a cessé avec leur collaboration en 2013



parmi les derniers textes expliquant leur ultimes positions théoriques, à savoir qu'il va falloir attendre...

Communisation (2011)

Citation :
  A quoi bon débattre d’une communisation si éloignée de l’imaginaire régnant, pourrait-on demander... Les risques de fuite en avant ne sont pas minces : quand la réalité fait défaut, la théorie est tentée d’en combler le manque. Pourtant cette réflexion s’impose, parce qu’en dépit de notre impuissance présente, un mouvement social agit et se comprend en fonction de son but : c’est lui qui commande les critères d’analyse d’une réalité. L’analyse concrète vaut par rapport à un but. Par exemple, se spécialiser dans l’exposé des « luttes », même dans l’intention de les renforcer, ne mène pas plus loin qu’une défense (radicale, au mieux) du travail contre le capital, ce qui est déjà beaucoup, mais ne fait pas avancer le mouvement communiste dont ces luttes sont ou non porteuses.

    Ce que nous entendons par communisation a déjà été exposé dans Communisation : un Appel et une Invite (2004) et Le Tout sur le tout (2009), mais cette idée est sous-jacente à tout ce que nous essayons de faire, car il s’agit ni plus ni moins du contenu d’une révolution future, de son seul contenu possible, et par exemple notre critique de la démocratie ne  prend son sens qu’avec la perspective de la révolution comme communisation (Au-delà de la démocratie, L’Harmattan, 2009). De même, l’analyse des mouvements sociaux passés et présents suppose une compréhension du contenu d’une révolution communiste, que ces mouvements en soient proches ou très éloignés. Il y a là un point fondamental, et une ligne de partage essentielle.


Et maintenant ? (2012)

Citation :
troploin est à un tournant. Tout en continuant à réfléchir ensemble, Karl Nesic et Gilles Dauvé exposent ici l’un et l’autre comment ils apprécient la situation.

Karl Nesic a écrit:
Deux ou trois raisons de ne pas désespérer

   A quelqu’un qui me demandait récemment ce que je faisais, à quel projet révolutionnaire je m’occupais, j’ai répondu par mon insatisfaction d’avoir raison dans la « défaite », mon insatisfaction d’analyser les raisons de notre incapacité à transformer le monde, donc de comprendre et d’expliquer en quoi le rapport de force est et sera pour longtemps encore en faveur du capitalisme. (Ce constat m’oppose d’emblée à la quasi-totalité du mouvement dit communisateur. J’en reparlerai plus bas.)

    Ce sentiment s’inscrit dans un double échec.


Gilles Dauvé a écrit:
7 questions, et presque autant de réponses

1 : Quel était le but de troploin ?

2 : Le but a-t-il été atteint ?

3 : Que peut la théorie communiste ?

4 : Dans quelle période vivons-nous ?

5 : Et le travail ? Et les travailleurs ?...

6 : Et la suite ?

7 : Comment ?




Gilles Dauvé anime maintenant le blog DDT 21, où l'on trouve des textes à boire, à manger, ou à gerber, mais dont le contenu proprement théorique, parfois stimulant et toujours clair et sobrement écrit, n'est pour moi plus en prise sur notre temps, tout simplement, que pour le tirer en arrière, vers ce qui aurait déjà été dit



Anton Pannekoek and Gilles Dauvé battle in the realm of ideas

les désaccords étant de mon côté actés, silence radio du sien, avec troploin ça n'ira pas plus loin...

il reste ceci, exergue :

Dixit

Chaque fois qu'à la place de prolétariat, je lis "peuple" ,
je me demande quel mauvais coup on prépare contre le prolétariat



en attendant le début, c'est déjà beaucoup


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MessageSujet: Gilles Dauvé   Ven 4 Déc - 0:33



2015, in english

Citation :
La « Communisation » signifie quelque chose de très simple : une révolution qui commence à changer immédiatement les relations sociales. Elle s’étendrait sur des années, des décennies, sans doute, mais dès le premier jour commencerait à en finir avec le salariat, le profit, la productivité, la propriété privée, les classes, les Etats, la domination masculine, etc.. Il n’y n’aurait aucune « période de transition » au sens marxien, aucune période pendant laquelle les « producteurs associés » continueraient de favoriser la croissance économique pour créer les bases industrielles d’un monde nouveau. Communisation signifie une insurrection créative qui amènerait le communisme, pas ses conditions préalables.

Dit ainsi, cela paraît assez simple. Les questions sont quoi, comment et par qui. C’est le sujet de ce livre.

La communisation n’est pas l’alpha et l’oméga qui résout tout et démontre la fausseté de tout le passé de la théorie critique. Le concept est né d’une période donnée, et nous pouvons le comprendre pleinement en revenant à comment les gens ont personnellement et collectivement vécu les crises des années 60 et 70. La notion se développe actuellement dans la tourmente d’une nouvelle crise, plus profonde que la dépression des années 1930, entre autres raisons à cause de sa dimension écologique, une crise qui a la portée et l’ampleur d’une crise de civilisation.

Ce n’est pas un livre glorifiant les luttes existantes comme si leur accumulation actuelle était suffisante pour aboutir à la révolution. La théorie radicale a du sens si elle répond à cette question : Comment la résistance prolétarienne à l’exploitation et à la dépossession aboutit à plus qu’aggraver la crise ? Comment est-ce que cela peut remodeler le monde ?


en extrait sur le site troploin, le chapitre 4


Citation :
    All historical crises are crises of social reproduction. We will try and investigate how the present crisis, like and unlike others in the past, forces society to face the contradictions which formerly stimulated its dynamics but now drive it into a critical juncture. (1)

    Every major crisis forces social groups to come to grips with the deep contradictions of society. In capitalism, class confrontation is the prime mover that drives society forward : it forces the bourgeoisie to adapt to labour pressure, to “modernize”. Crisis is when these formerly positive pressures strain the social fabric and threaten to tear it apart.

    Contradiction does not mean impossibility. Up to now, all big crises have ended in the system managing to pull through and eventually becoming more adaptable and protean. No “ultimate” crisis is automatically contained in even the most acute contradictions.



sommaire du chapitre 4
Citation :
1 : Why “Civilization” ?

2 : A European Civil War

3 : How Capitalism Globalized its Crisis of the 1960s and 70s

4 : Neo-Liberalism Fallacy

5 : Wages, Price & Profit

6 : The Impossibility of Reducing Everything to Time

7 : A Class Outof Joint

8 : The Money God that Fails

10 : Forbidden Planet ?

9 : Quantifying the Qualitative (When the disease becomes the medicine)

11 : No Capitalist Self-Reform

12 : Deadlock    

13 : No « Creative Destruction »… Yet  

14 : Social Reproduction, So Far…  

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MessageSujet: Karl Nesic   Jeu 14 Jan - 2:09


Karl Nesic
1945 - 2016

j'apprends avec tristesse le décès de Karl Nesic...

difficile pour moi de discerner sa pensée propre de celle de troploin, même si j'ai mis le nez dans quelques livres antérieurs à sa rencontre avec Gilles Dauvé en 1999. De ce que j'en ai lu, je ne peux guère à lui reprocher les travers communs à tous les autres, dans ce milieu égocentriste et triste... à en mourir de vieillesse, dans son lit : pauvre Karl !

j'ai plus d'une fois référencé ce qui est donc, sauf inédit, son testament de théoricien communiste, écrit en 2012 au moment de l'arrêt de leur collaboration dans la revue troploin : le double texte Et maintenant et sa contribution, Deux ou trois raisons de ne pas désespérer, où leurs points de vue divergent assez explicitement pour expliquer hors de considérations personnelles la véritable scission dans troploin

cela fait longtemps que Karl Nesic n'était pas des plus optimistes, peu enclin aux enthousiasmes objectivistes et activistes de Théorie Communiste avec Meeting et Sic, au point que l'on peut se demander en quoi sa réflexion relevait d'une théorie de la communisation, hormis l'intérêt vendeur de l'étiquette, quelques années sur le marché des idées "révolutionnaires". La réponse est tombée comme une sanction en 2012 : les théoriciens de la communisation se sont « trompé d'époque » et leur théorie était « déjà fausse en 2015 »

bien qu'il me semblât lucide quant à un certain eurocentrisme, il ne le rapporte en 2012 qu'à la sous-estimation de la montée de la Chine capitaliste, ce qui est en soi assez loin d'une remise en cause de l'idéologie et de l'épistémologie eurocentriques qui pèsent sur la théorie marxiste en général

il tenait d'un marxisme très orthodoxe focalisé de façon incantatoire sur la contradiction principale, comme le montre l'extrait donné par Gilles Dauvé de Un autre regard sur le communisme et son devenir, Karl Nesic 1996

Karl Nesic a écrit:
Par ailleurs, et au-delà de tous les discours idéologiques, une seule réalité continue de dominer le monde, réalité qui se résume à l'existence contradictoire du capital et du prolétariat. Cette réalité contradictoire fonde, et continue de fonder, à elle seule, la possibilité réelle du communisme. Son spectre continue de hanter le monde. Pseudo liquidateurs du communisme, vrais chiens de garde du capital, je ne trinque pas à votre santé.


1996, aperçu



- Crise sociale mythes et réalités éditions L'Harmattan 1996. 270p

Citation :
Jusqu'à aujourd'hui, prolétariat et capital se sont globalement et socialement affrontés sur l'organisation du travail et le développement des forces productives. Aujourd'hui, ce qui est au cœur du débat, du fait même du prodigieux développement du capital, c'est le travail lui-même et sa place dans le processus de valorisation du capital Ceci explique la particularité de la crise sociale actuelle, son ampleur et l' incapacité pour les capitalistes de tracer les moindres perspectives réelles et pouvoir la surmonter. Mais, a contrario, ce cœur permet potentiellement une radicalité communiste, qui, bien que déjà présente dans les luttes du prolétariat, a pu être masquée jusqu'à aujourd'hui par tous les réformismes, ouvriers comme patronaux, qui réussissaient à enfermer le combat des prolétaires dans et pour le développement même du capitalisme. Cette radicalité communiste .a même pour nom l'abolition du salariat et la fin du travail.

Nous assistons actuellement à la fin du cycle de production fordiste et keynésien,- dont le capital ne parvient pas à s'extraire, mais aussi et plus fondamentalement nous assistons à la fin d'un cycle général de développement social qui était donc celui de l'intégration du travail et des travailleurs dans et par le système d'exploitation, intégration sociale et politique par. ailleurs voulue et acceptée par les travailleurs.  Le cycle se retourne, et pour de longues années le capital ne pourra plus rien offrir, plus rien garantir aux prolétaires qui commencent à pouvoir redevenir la « classe dangereuse » du début de ce siècle. Les différentes formes d'encadrement du travail, le réformisme s'effondrent, et l' horizon social s'éclaircit précisément dans l'exacte mesure où la vision d'une société idyllique s'estompe avec la crise et son approfon­dissement. La perspective communiste est donc toujours à l'ordre du jour.


avec cette focale eurocentrée, Karl Nesic ne pouvait pas aller plus longtemps ni plus loin, et encore moins trop loin. Qu'il repose apaisé, en bon serviteur du mythe marxiste européen


Dernière édition par Patlotch le Jeu 14 Jan - 8:21, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Jeu 14 Jan - 8:10


vu les circonstances, je tiens à préciser que le titre du sujet, troploin... ou trop vieux ?, ne faisait nullement allusion à l'âge de Karl Nesic et Gilles Dauvé, mais au coup de vieux de leur théorie , étant entendu qu'à tout âge l'on a la jeunesse qu'on peut

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Mer 3 Fév - 12:42


ne rien tenir et faire douter de l'essentiel ?




après Califat et barbarie, de Tristan Leoni, encore un texte de DDT21 qui, supposé écrit par un ou des communistes, met vraiment mal à l'aise. Le mot de capitalisme y figure à peine, en est déconnectée une critique de l'État, des États et de la démocratie... Mes commentaires dessous


Ennemi Intérieur : le Monstre sur le seuil DDT21 janvier 2016


« Obéir aux forces de l’ordre. […]
Garder les mains levées et ouvertes. »

(affiche gouvernementale, décembre 2015)

DDT 21 a écrit:
État et état de guerre

La France n’est pas partie en guerre contre l’État islamique (EI) pour défendre les Droits de l’Homme ou ceux des femmes, mais pour préserver des intérêts (pas seulement pétroliers), et sa place de grande puissance. Que les attaques de l’EI en soient la riposte ou bien qu’elles visent « notre mode de vie » importe peu pour les victimes. Quand les États font la guerre, leurs armées se combattent, mais prennent aussi pour cible la population de l’État adverse. Les habitants du territoire contrôlé par le Califat sont malgré eux victimes « collatérales » des bombes françaises. Les habitants du territoire contrôlé par l’État français sont malgré eux victimes des assassins au service du Califat.

La différence, c’est que les avions de la coalition anti-E.I. ne visent pas systématiquement et délibérément les civils, alors que le 13 novembre 2015 les djihadistes voulaient tuer des Parisiens qui n’étaient ni militants ni soldats. Chaque État massacre comme il peut. Gageons que si l’EI disposait d’une aviation capable de réduire en gravats le palais de l’Élysée ou l’hôtel de Brienne, il l’utiliserait. En vérité, la guerre fait de chacun de nous l’otage de son État, cible potentielle des bombes, des balles ou des attentats-suicide du camp d’en face. Et, quelle que soit la radicalité de nos opinions ou notre dégoût, elle nous renvoie aussi à un état de « citoyen », voire de « Français ».

Chacun à sa façon et selon ses besoins, tout Etat est oppresseur. L’EI l’est plus visiblement que d’autres.
Dans la course à l’horreur, les candidats ne manquent pas, mais l’opinion publique ne retient que les horreurs commises par ceux que l’Etat lui désigne comme ennemi. Quand en 1965 la prise du pouvoir par les militaires a fait basculer l’Indonésie dans le camp occidental, 500.000 personnes ont été tuées en quelques mois ; elles restent pourtant sans existence pour les consciences françaises ou américaines.

L’Etat, c’est l’état d’urgence

L’État, ce sont des lois qui régissent la société, et un monopole de la violence légitime pour les faire respecter. Etat d’urgence, état de siège, état de guerre… l’existence « normale » de l’État contient la possibilité d’un état d’exception. Toutes les constitutions démocratiques ont prévu les mesures légales qui limitent ou suspendent les libertés publiques au nom de l’ordre et de la sécurité. C’est l’État qui décide ce qui sera considéré comme normal ou traité comme exceptionnel. Mais l’exception peut aussi devenir la nouvelle norme : Vigipirate est en place depuis 1991 et depuis longtemps à son niveau maximal.

Quand la guerre menée par l’État à l’extérieur entraîne des représailles à l’intérieur, l’État offre à la population une protection qui se confond avec un contrôle. La protection a un coût (il va falloir « choisir entre la sécurité ou la sécurité sociale ») et un prix : la liberté (celle du citoyen).

Car traquer la très petite minorité dangereuse implique de repérer et neutraliser ceux qui sont susceptibles de la rejoindre. Depuis le 13 novembre 2015, « radical » est un gros mot. Il serait urgent de dé-radicaliser celui ou celle que policiers, journalistes ou psy désigneront comme tel, c’est-à-dire urgent de l’enfermer et de le soigner. Demain, sera « terroriste » tout partisan d’une rupture sociale. Après-demain, écrire sur Internet qu’il faut détruire l’État et le capitalisme vaudra au site une fermeture administrative pour « apologie de terrorisme ».

Guerre au Monstre ?

« Les mots, du reste, ont fini de jouer. Les mots font l’amour », écrivait Breton en 1922. Ils font aussi la guerre.

Quand la démocratie déchaîne sa violence, en attendant d’éradiquer l’EI, elle monte dans des extrêmes verbaux inaccoutumés : confusion, déclamation, péjoration (« fanatisme », « barbarie »), euphémisation (« frappe » au lieu de « bombardement »), et multiplication des superlatifs (« guerre totale », « hyper-terrorisme », « sans merci », « extermination »). L’État démocratique et le Monstre étant les deux pôles opposés, le vocabulaire doit montrer l’infini qui les sépare ; d’où le fait de refuser à l’EI le qualificatif d’État (car il est bien connu qu’un véritable État ne peut commettre de telles horreurs).

Le citoyen est alors sommé de confirmer son allégeance. Le choix est aisé car les ennemis de l’État ne sauraient être que ceux du Genre humain et de la Civilisation. Le 20 novembre 2015, le Conseil de Sécurité de l’ONU unanime a qualifié l’EI de « menace sans précédent à la paix et à la sécurité internationale ». Sans précédent ? C’est pourtant que l’on nous a dit déjà en 1914 (il fallait partir au front pour éviter « l’extinction de la civilisation »), en 1939, pendant la Guerre froide, contre les « terroristes » du FLN, etc. Nasser fut un « nouvel Hitler », plus tard Saddam Hussein aussi. « La guerre, c’est la paix », proclame le régime totalitaire de 1984. La démocratie moderne dit presque la même chose : « Je pars en guerre pour la paix. »

Démocratie dictatoriale


La démocratie, expliquait Debord en 1988, veut être jugée sur ses ennemis plutôt que sur ses résultats. Mais elle les comprend et les traite différemment de la dictature.

La dictature est une. Elle bloque la circulation des idées et des personnes, et exclut le déviant. L’information qu’elle accumule sur la société est tenue secrète. Elle entend tout savoir pour ne laisser exister qu’une vérité officielle. Elle idolâtre l’autorité, ossifie principes et traditions, brise toute contestation et chez elle le bon citoyen est celui qui obéit aveuglément.

La démocratie est plurielle. Elle fait circuler marchandises, idées et personnes, et n’interdit que là où elle voit une menace directe. Elle laisse s’exprimer pour filtrer le danger réel et le neutraliser. Confrontée aux contestations, elle favorise l’émergence de l’inoffensif qu’elle pourra intégrer. Elle dévitalise la critique, canalise et réprime seulement ce qui passe les bornes. Son bon citoyen est celui qui a appris à se modérer. Et s’il ne se modère pas ? Alors la tolérance montre ses limites.

En temps supposé normal, les démocrates pratiquent seulement le pire hors du pays, aux colonies autrefois, dans l’ex-tiers-monde aujourd’hui. Mais la république française en « état d’urgence » se donne le droit de décider qui est suspect non plus sur ses actes, ni même l’expression publique de ses idées, mais sur son « comportement ». Comme dans Minority Report, l’utopie policière est de repérer le suspect avant qu’il agisse. Déjà des logiciels couplés à des caméras de vidéosurveillance détectent le mouvement inhabituel ou le geste hors norme. Si la révolte s’exprime beaucoup moins que dans les années 70, c’est aussi qu’elle est plus contenue, refoulée, il faut donc aller la traquer à l’intérieur des têtes, et la traiter comme une pathologie sociale. Répression et prévention vont de pair : déradicaliser, c’est interrompre le processus de radicalisation avant un éventuel passage à la violence (dont la définition se doit être souple et variable). De la notion de danger, on glisse à celle de « dangerosité ». Si la démocratie a parfois des allures de dystopie totalitaire c’est qu’on passe aisément d’un système à l’autre en fonction des nécessités.

Réprimer. Par tous les moyens nécessaires. Contre Le Monstre, le vrai, l’indicible et l’innommable, c’est-à-dire le prolétaire, tout est permis. C’est lui le vrai danger, que l’on contient de diverses façons, y compris en le mobilisant contre des ennemis extérieurs et intérieurs. En dernier recours, le rempart de l’ordre social, ce seront toujours la police et l’armée : justice et médias suivent. Le jour où elle en a besoin, la démocratie déploie la panoplie complète des méthodes dictatoriales, y compris le massacre de masse habituellement réservé aux « non-civilisés ». La contre-insurrection de juin 1848, avec des milliers de morts dans les combats, plus 1.500 fusillés sans jugement a montré qu’« on peut en plein Paris faire la guerre comme en Algérie » (Marx)

* * *

Nous ne sommes pas au bout de nos peines. En situation « historiquement défavorable », quand l’État crée un « nous » pour faire oublier que tous les États nous font la guerre, le minimum est de rompre le consensus, ce qu’ont fait les rassemblements, défiant l’interdit, le 29 novembre 2015.

Et ne pas faire à l’État le plaisir de céder à la résignation ni au confusionnisme politique qu’imposerait l’urgence. Ne cédons pas à l’état d’urgence, prenons notre temps. L’histoire réserve des surprises, et pas toutes désagréables.

non l'État ce n'est pas que « l'état d'urgence » au sens d'appareil répressif militaire et policier, ou de « démocratie dictatoriale », c'est d'abord l'État pour le capital, et il suffit d'écouter Macron sur les 35 heures, Badinter sur le Code du travail, ou de lire les infos sur les diminutions envisagées de la couverture chômage pour savoir que l'économie politique tire les ficelles

on a ici la continuité et l'approfondissement de la position théorique constante chez Dauvé et troploin, critiquée sur ce point à juste titre par Théorie Communiste, et leur appartenance à une critique in fine plus anarchiste qu'héritée de Marx (on ne s'étonne donc pas de liens privilégiés et réciproque avec la blog radio Vosstanie, par exemple (en ce moment soutien à la librairie Discordia, avec Yves Coleman et non-fides, hommage à Karl Nesic en référence à des textes anciens, comme s'il n'avait rien écrit en 2012, bizarre conception du respect dû aux morts...)

affirmer que « La différence, c’est que les avions de la coalition anti-E.I. ne visent pas systématiquement et délibérément les civils, alors que le 13 novembre 2015 les djihadistes voulaient tuer des Parisiens qui n’étaient ni militants ni soldats. » fait peu de cas du compte des morts, et si ce genre de comptabilité morbide est sans fin, Livres noirs d'un camp contre l'autre, c'est comme pour Israël et Gaza, il faut tout de même comparer ce qui est comparable en quantité et qualité, quand la première passe le seuil de la seconde

« Gageons que si l’EI disposait d’une aviation capable de réduire en gravats le palais de l’Élysée ou l’hôtel de Brienne, il l’utiliserait »... Certes, mais il n'en dispose pas et comme dit Adé répondant à Pepe sur le fait que le racisme fut conjoncturellement le fait de l'Occident blanc, « si on pouvait mettre Paris dans une bouteille, il se retrouverait …au Havre. Imagine ». Depuis quand de supposés marxistes critiquent-ils la réalité comme si elle était autre ?

la décadence de cette théorie se lit dans sa tendance de plus marquée à l'idéalisme et aux raisonnements abstraits, à la sélection des faits et à l'auto-contemplation de sa radicalité supposée plus radicale que les autres, mais qui prend de moins en moins les choses aux racines, car elle n'est pas unique et même concernant le rapport entre État-nation et Capital, encore faut-il aller au bout d'une critique communiste décoloniale de l'État-nation : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique

reste la condamnation de l'État d'urgence, et bien d'accord, « Demain, sera « terroriste » tout partisan d’une rupture sociale. Après-demain, écrire sur Internet qu’il faut détruire l’État et le capitalisme vaudra au site une fermeture administrative pour « apologie de terrorisme »., mais pour conclure « En situation « historiquement défavorable », quand l’État crée un « nous » pour faire oublier que tous les États nous font la guerre, le minimum est de rompre le consensus, ce qu’ont fait les rassemblements, défiant l’interdit, le 29 novembre 2015 », ça ne pisse pas plus loin qu'un Claude Guillon ou les condamnations démocrates, politiques et syndicales appelant à ces rassemblements au demeurant un peu vains, puisque seuls compteront les luttes sur le terrain concret de l'affrontement de classe en tant qu'il est économique et social, dans une conjoncture où le racisme n'est pas n'importe lequel non plus, dans la crise tous azimuts de la modernité occidentale

il est bien question, à propos de l'Indonésie en 1965, d'un « camp occidental », mais la question n'est pas creusée, laissée en jachère théorique, comme s'il ne fallait surtout pas y toucher, en attendant la révolution universelle unicolore : Marx ou Benetton ? Ailleurs il est dit « La démocratie moderne dit presque la même chose : « Je pars en guerre pour la paix. » », mais cette rhétorique de la guerre pour la paix ou la civilisation des "barbares" n'est pas un attribut d'une « démocratie moderne » abstraite, c'est le discours occidental par excellence et depuis les Croisades !


Norman Ajari a écrit:
Loin de fonder une éthique des luttes de libération, l’idée d’une guerre visant à en finir avec les guerres réitère au contraire un argumentaire impérialiste vieux de plusieurs siècles. La raison pour laquelle les grands auteurs européens ont, avec une si remarquable constance, assimilé sans vergogne la guerre à la paix, c’est que l’extrême violence elle-même ne procède pas d’une non-éthique de la guerre mais d’un idéal de la paix qui marche main dans la main avec les imaginaires de l’homogénéité précédemment évoqués.

L’ordre institué par les États européens s’est généralement représenté et pensé lui-même comme non violent. Sa caractéristique la plus constante, des massacres du XVIe siècle aux crimes policiers d’aujourd’hui, c’est la qualification de ses crimes comme autant d’application d’une justice sans médiation. Il s’efface systématiquement des actes brutaux qu’il commet et refuse d’assumer son implication.

Ce qui caractérise un tel ordre, ce n’est pas la violence, mais son déni. En effet, la notion de violence implique analytiquement celle de responsabilité : il est impossible de penser qu’une violence s’exerce sur un individu sans envisager en même temps le responsable de cette violence. Or, dans la colonialité, la responsabilité des violences s’exerçant sur les damnés de la terre est structurellement inassignable. Comme l’écrivait James Baldwin, « ce qui n’est pas admissible, c’est que les responsables de tels ravages soient aussi innocents. C’est leur innocence qui constitue leur crime » (La Prochaine Fois, le feu, 1963)

Être et Race. Réflexions polémiques sur la colonialité de l’être Norman Ajari cité dans sur les 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme 31 janvier 2016

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Mer 3 Fév - 13:58

DDT21 a écrit:
La dictature est une. Elle bloque la circulation des idées et des personnes, et exclut le déviant. L’information qu’elle accumule sur la société est tenue secrète. Elle entend tout savoir pour ne laisser exister qu’une vérité officielle. Elle idolâtre l’autorité, ossifie principes et traditions, brise toute contestation et chez elle le bon citoyen est celui qui obéit aveuglément.

La démocratie est plurielle. Elle fait circuler marchandises, idées et personnes, et n’interdit que là où elle voit une menace directe.

Voilà bien quelque chose d'éthéré. La dictature fait aussi circuler les marchandises, les capitaux, etc. Il suffit d'observer comment fonctionne l'Etat chinois pour s'en rendre compte. En outre le capital sait très bien se servir des dictatures comme laboratoire de son économie-politique, avant de généraliser ces pratiques au monde entier, comme ce fut le cas dans le Chili de Pinochet par exemple.
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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Mer 3 Fév - 15:00


c'est quelque chose
d'éthérer la hâche de guerre... sociale


corinne cerise a écrit:
Voilà bien quelque chose d'éthéré

rappelons ce qu'écrivait Gilles Dauvé en arrêtant troploin en 2012 : Et maintenant ?  

Gilles Dauvé a écrit:
Alors que l’un des objectifs de troploin était de diffuser des textes plutôt courts (d’où l’idée d’une Lettre de troploin), de préférence en réaction à des événements dignes d’intérêt, nous en sommes venus à privilégier des analyses « de fond » plutôt longues, indispensables mais indirectement reliées au présent. En 2011, Communisation a été comme une synthèse de ce qui nous paraît fondamental. Cet essai équivalait pour troploin à une « fin de cycle » de réflexion et de publication.

C’est autrement que nous écrirons et agirons à l’avenir. Peut-être sous des formes plus brèves : une note de lecture apporte parfois davantage qu’un essai. Ce que nous avons dit plus haut autour de la crise de civilisation n’annonce pas un « programme de travail ». L’important est que ces critiques soient menées, par nous comme par d’autres. Si nous en sommes capables, l’ambition ne sera évidemment pas de tout dire, ni même l’essentiel, seulement de poser quelques (bonnes) questions qui éclairent cet essentiel.

le résultat, ce fut l'ouverture de troploin avec un premier texte en mai 2014, une critique de Kamo et Eric Hazan, “Premières mesures révolutionnaires”

rien sur le tout ?

pour « ne pas tout dire, ni même l'essentiel », nous voilà « évidemment » servis par DDT21, mais pour trouver que cela « éclaire l'essentiel », ça se discute : une vingtaine de textes ont été publiés en près de deux ans, et l'on devrait y trouver sinon tout, du moins un centre de gravité qui dise l'essentiel

une théorie qui perd son fil directeur part à vau l'eau, et je suppose que ce dernier texte, signé DDT21, est approuvé sinon écrit par Gilles Dauvé, et dans ce cas, c'est à croire qu'il a perdu ses propres repères, une relative cohérence interne d'un point de vue de classe, même si elle était critiquable

quand "ça part à vau l'eau", en morceaux qui ne sont plus reliés ni vraiment reliables à "l'essentiel", il n'y a pas d'alternative, ça tombe dans l'idéologie dominante en ceci même que ça n'en fait plus la critique comme production du capital en crise, et pour moi de celle de l'Occident en crise. Et c'est effectivement ce qu'on observe, du moins avec les derniers textes, comme fascinés par "la guerre au terrorisme", c'est-à-dire ne pouvant éviter de le faire sur le terrain de l'ennemi, chez nous l'idéologie française. Marié à l'intention « de ne pas tout dire, ni même l'essentiel » et au négationnisme eurocentriste - qui est l'envers actuel du négationnisme de l'extermination systématique des Juifs par les nazis dans lequel avait trempé Dauvé, déjà avec cette tendance à mettre l'accent sur la critique de la démocratie plutôt que sur celle du capital - c'est la sortie d'une théorie communisme digne de ce nom, et c'est ce qu'on constate, malheureusement, dans tout le "milieu" qui porte le nom de "communisation"

si je suis opposé à la construction d'un corpus théorique systématique, je ne confonds pas systématisme et cohérence. On peut lire chaque point de vue de ce forum, on y retrouve toujours le tout comme dans un hologramme, relié dialectiquement au tout : la cohérence est là, sans besoin d'un système conceptuel comme chez Théorie Communiste, mais sans tomber non plus dans ces petits bouts du rien sur le tout *

* allusion au texte de troploin Le Tout sur le tout 2010. Allusion encore, en titre du commentaire, à La Guerre sociale nom d'une revue d'ultra gauche publiée de 1977 à 1984 par Dominique Blanc et Gilles Dauvé



et maintenant qu'on a bien travaillé, Corinne, si on allait boire un coup ?

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Ven 24 Juin - 22:39


des nouvelles du doute sur le tout

un texte de Gilles Dauvé (DDT21 Douter de tout…)  passé un peu inaperçu dans la tourmente et les tourments français. Concernant l'EI et la "Guerre au terrorisme" il me semble redresser les précédents textes de Tristan Leoni. Bien des remarques intéressantes et rappels de fondamentaux, pas seulement "marxistes", mais j'ai du mal à trouver une cohérence d'ensemble à l'analyse de ce texte qui fait pourtant le tour du monde par petites touches thématiques : terreur, État, religion, guerre, impérialismes, crise, mutations, résistance

je ne suis pas un intégriste des concepts, car point trop n'en faut et surtout pas croire qu'ils pourraient replacer le réel, mais il me semble que Dauvé, en héritier de Marx, n'en a pas suffisamment produits pour conférer à sa critique radicale la puissance d'une vision d'ensemble du monde contemporain dans laquelle inscrire en cohérence ses remarques

relevons que Gilles Dauvé remet en selle le concept d'impérialismes, qui avait plutôt mauvaise presse dans la post-ultragauche, via une critique systématique de l'anti-impérialisme peu empressée de critiquer les aspects du capitalisme que recouvre aujourd'hui ce terme. Il évoque le colonialisme et les différences entre aujourd'hui et sa période historique ou celle de l'anti-colonialisme, mais sans interroger les continuités coloniales (au sens de la pensée décoloniale, critique de la modernité occidentale),

GD ne nie pas que les puissances occidentales sont aussi en Orient pour le pétrole, mais ne voit pas particulièrement un bras de fer entre l'Occident capitaliste et le reste du monde (Chine, Inde, émergents), c'est-à-dire un moment particulier de la crise de l'Occident dans celle du capitalisme mondial : « L’ascension de la Chine (ou de l’Inde) ne pose pas la question du développement du capitalisme chinois, mais celle du développement du capitalisme mondial en Chine », et ici il se réfère à Bruno Astarian, 2008, qui était sur cette ligne d'analyse globale du capitalisme mondial, sans évoquer la crise spécifique de l'Occident, qui me semble expliquer précisément qu'on puisse parler de crise globale mais pas de crise finale au sens où, dans la version de Théorie Communiste, ce "cycle de luttes" s'achèverait par la communisation, révolution communiste, et donc sans restructuration globale redistribuant les cartes du capital, ce qui me paraît le plus probable, introduisant donc une "médiation temporelle" sur des critères qui ne sont pas ceux d'un auto-abolition du prolétariat, qu'annonceraient d'ores et déjà des "écarts"

à la note 10 on apprend que son livre "From Crisis to Communisation", paru en anglais l'an dernier, est à paraître chez Entremonde en 2016 : De la Crise à la communisation


Brouillards de guerre

Gilles Dauvé DDT 21

« La critique révolutionnaire, quant à elle, commence par-delà le bien et le mal »
Internationale Situationniste, 1967

Sur ce que l’on appelait autrefois le Croissant fertile, l’État islamique (EI) cherche à s’imposer contre, et par-delà, les structures étatiques en place en Irak ou en Syrie. Plusieurs grandes puissances, aussi désunies entre elles que militairement très supérieures, tentent aujourd’hui de l’en empêcher pour garder leur contrôle sur la région. Du chaos à la crise et vice et versa.


Citation :
Terreur

En 2002, Isabelle Sommier citait cette définition donnée trente ans plus tôt par Friedrich Hacker :

« […] la terreur est l’emploi, par les puissants, de l’instrument de domination qu’est l’intimidation ; le terrorisme est l’imitation et l’utilisation des méthodes de terreur par ceux qui ne sont pas – tout du moins pas encore – au pouvoir ».

Selon elle, on peut estimer « à 169 millions le nombre de victimes de leur propre gouvernement contre 34 millions de victimes de guerres interétatiques entre 1945 et 1995 […] Aussi les formes conventionnelles et non conventionnelles de guerre tendent-elles à se rapprocher de sorte qu’il est faux désormais de caractériser le terrorisme par opposition à la guerre étatique en disant qu’il ignore les lois et conventions de la guerre, s’attaque aux civils, est toujours indiscriminé et arbitraire. Car ces caractéristiques, somme toute, peuvent aujourd’hui aussi s’appliquer à bien des violences d’État. » 2

Pierre Miquel, dans La Grande guerre (Fayard, 1983) intitule « La Guerre terroriste » son chapitre consacré aux gaz, aux bombardements de ville et aux torpillages de navires civils.

Le terrorisme fait partie de la guerre… et de la paix : on nous a répété pendant des décennies que l’humanité devait sa survie à l’équilibre de la terreur nucléaire, en fait une terreur potentielle, au pire ressentie par les populations comme une angoisse latente, oubliée ou refaisant parfois surface en fonction des événements.

Mais l’opinion est amnésique, et préfère la psychologie : le terroriste serait l’amoureux de la mort, celle des autres et la sienne aussi. Il n’y a pas si longtemps, pourtant, faire don de sa vie passait pour le sommet du désirable : « Mourir pour la patrie, C’est le sort le plus beau […] Frères pour une sainte cause […] chacun de nous est martyr » (Chant des Girondins, hymne national français de 1848 à 1852). Dans les armées occidentales contemporaines, règne la règle du zéro mort, le soldat tué doit rester une exception, et l’idée de sacrifice choque.

Traiter de fous fanatisés les militants et soldats du Califat, imposant la guerre à l’Occident, permet de créer un monstre contre qui tout sera permis.

Si l’on revient aux réalités, l’embargo imposé à l’Irak entre 1991 et 2002 est, selon les statistiques les plus basses, responsable de la mort de 500.000 personnes. Depuis 2001, la War on Terror a fait entre 1,3 et 2 millions de morts, la plupart victimes de l’armée américaine 3.

130 morts à Paris le 13 novembre 2015, combien de civils tués lors des bombardements de Raqqa par l’aviation française les semaines suivantes ?

Religion

« Le millénarisme, lutte de classe révolutionnaire parlant pour la dernière fois la langue de la religion […] est déjà une tendance révolutionnaire moderne […] » : ainsi Debord commentait « l’utopie millénariste de la réalisation terrestre du paradis » au 16e siècle (La Société du Spectacle, thèse 138).

Par un renversement difficilement pensable en 1967, le millénarisme islamiste du 21e siècle parle une nouvelle fois la « langue de la religion ».

Mais que veut dire « religion » ? Et pourquoi l’EI s’est-il imposé dans les deux pays autrefois les plus laïcs de la région ?

Un minimum de réflexion historique suffit à comprendre que la forte sécularisation de sociétés comme la française ne désigne pas la voie logique et inévitable que va ou devrait suivre le reste du monde.

Sunnite, chiite, voilà des mots prononcés chaque jour comme si l’on parlait des catholiques et des protestants dans la France contemporaine. Pensons plutôt à l’Europe des 16e et 17e siècles. Ce n’est pas de foi ou de doctrine qu’il s’agit, mais d’appartenance très concrète : le quartier ou le village où on vit, l’école où on va, le travail qu’on trouve, avec qui on est ami, le café qu’on fréquente, qui on épouse, qui vous aide en cas de besoin. La religion n’est pas ici affaire privée, mais marqueur d’identité qui encadre, enferme et protège tout à la fois. Être marginalisé, pour un « sunnite » dans la Syrie des Assad depuis des décennies comme dans l’Irak dirigé par le gouvernement « chiite » installé par les Américains après 2003, cela signifie être (mal)traité par un État dont ce « sunnite » a pourtant la citoyenneté, notion juridique généralement dénuée de contenu dans la région.

Si l’on parle de guerres de religion aux 15e et 16e siècles en Europe, c’est parce que le schisme qu’apporte la Réforme coïncide avec une série de guerres, faisant de la religion « la langue » politique dominante dans des pays en crise où catholicisme et protestantisme deviennent les véhicules de contradictions sociales et de conflits politiques.

Au Moyen Orient actuel, ceux que l’on appelle « les religieux » proviennent de petites classes moyennes mises sur la touche par la domination impérialiste et par les régimes dictatoriaux, couches sociales exclues du pouvoir politique comme de la promotion économique, dont une partie fournit des cadres à l’opposition anti-régime. Selon les pays, un groupe (sunnite) en domine un autre (chiite), parfois c’est l’inverse. On pourrait comparer à la partie des classes moyennes éduquées qui a animé la résistance anticoloniale et la libération nationale en Asie et en Afrique : des lettrés en Chine, des diplômés sans avenir sous le régime colonial au Vietnam, des oulémas en pays arabes. Bien entendu, là où le pouvoir laisse prospérer les religieux, ils veillent à leurs intérêts sans se mêler de politique. Aujourd’hui, dans un Moyen Orient où la confession reste une forte marque d’identité, des professionnels apportent aux mouvements sociaux une vision du monde et un programme empreint de religion, mais leur motivation première n’est pas d’abord une doctrine : c’est un intérêt personnel et collectif.

Experts et journalistes nous serinent qu’un État religieux est une curiosité ou une monstruosité moyen-orientale due à la spécificité de l’Islam qui refuserait par principe de séparer le religieux du social et du politique. Rappelons qu’en Europe des chefs religieux (et à travers eux une administration et des institutions) ont longtemps été de plein droit des dirigeants politiques. État monastique pendant trois cents ans, la Prusse ne s’est sécularisée qu’au 16e siècle, et des princes-évêques étaient à la tête de petits territoires européens jusqu’au début 19e siècle.

On nous explique l’opposition entre l’Arabie Saoudite et l’Iran comme la lutte (millénaire et fratricide, cela va de soi) entre « sunnisme » et « chiisme », là où deux pays s’affrontent pour la domination régionale. On pourrait tout aussi bien qualifier la rivalité franco-anglaise au 18e siècle, lutte de grandes puissances pour la mainmise sur une partie du monde, de guerre entre catholicisme et protestantisme.

Et quelle réalité a l’« arc chiite » face aux sunnites ? L’Iran chiite a financé le Hamas sunnite. Les Houthistes du Yémen sont des chiites pour le moins hétérodoxes. Quant aux Alaouites de Syrie, quoique leur doctrine soit loin des préceptes de l’islam… sunnite ou chiite, Assad avait obtenu de théologiens musulmans qu’ils soient reconnus comme de bons croyants : calcul et manœuvre de part et d’autre. Il ne s’agit pas de dogme, mais d’appartenance sociale et d’intérêt politique.

État

L’État Islamique est le produit d’un processus politique issu de la marginalisation des sunnites, en Irak comme en Syrie.

Une identité sunnite d’abord seulement politique, puis territoriale, s’est créée sur la base d’une communauté ethno-religieuse qui jusque-là s’accommodait de gré ou de force des pouvoirs en place, soit qu’elle les domine (Égypte ou Irak de Saddam Hussein), soit qu’elle y vive en minorité (Syrie). Cette « communauté » s’est donné un objectif politique à partir du rejet du système de gouvernement irakien (favorisant outre mesure les chiites) installé par les Américains après leur conquête du pays en 2003 4.

Un Etat qui traite en demi-citoyens la moitié de la population n’a de solide que sa police et son armée. Le jour où une crise économique ou un choc extérieur le frappe, tout l’édifice politique est ébranlé, libérant des forces centrifuges jusque-là contenues par la répression.

A côté du Califat et contre lui, l’expérience du Rojava est également issu de la résistance d’un peuple, les Kurdes, à qui l’éclatement de l’État syrien a permis de s’autonomiser. Mais alors que le groupe « sunnite » se trouve structuré sur un mode religieux et autoritaire, le groupe kurde bénéficie d’une longue expérience de politisation laïque, d’auto-administration, d’autonomie locale et d’implication des femmes dans la vie sociale et la lutte armée, sans d’ailleurs pour autant que le parti dirigeant cesse de diriger. Par conséquent, bien que les Kurdes soient eux aussi majoritairement sunnites de religion, celle-ci n’étant pas là une démarcation, elle n’a pas servi pour eux de cadre idéologique et politique. Quand le tiers-mondisme marxiste-léniniste du PKK s’est avéré inadapté au 21e siècle, ce n’est pas vers le Prophète que se sont tournés les dirigeants kurdes, mais vers Murray Bookchin et son écolo-fédéralisme, et Rojava tente à sa façon une transition démocratique. Né comme l’EI d’une auto-défense, il en est le contre-modèle. Sans doute préférerions-nous habiter Qamishli ou Afrin plutôt que Raqqa (ou Bergen plus que Djeddah), mais cette préférence, tout comme le projet politique particulièrement démocratique du Rojava, n’empêche pas qu’il soit un proto-État, capitaliste, et qu’il conserve une société de classes.

Au contraire, les sunnites irakiens, travaillés par deux tendances – nationaliste et islamiste – se sont retrouvés dans une alliance de circonstance entre baathistes et islamistes : sans cette convergence entre chefs militaires et chefs religieux, il n’y a pas d’EI. Le fait religieux semble déterminant, parce que mis en avant autant par l’EI que par ses ennemis, mais l’islam masque ce sans quoi le Califat n’existerait pas : un fondement politique non directement religieux. Il faut voir dans l’EI l’organisation d’un soulèvement puis d’une sécession territoriale comparable au départ à un mouvement de libération « national », puis qui se donne des ambitions et un projet planétaires, capables de lui attirer des soutiens et des partisans en Europe et ailleurs.

Si l’EI tient bon, ce qui semble peu vraisemblable (à moins que les Occidentaux en décident autrement), la région comptera trois régimes théocratiques : par ordre d’entrée en scène, l’Arabie Saoudite, l’Iran, l’EI. Objectivement, quant à l’application de la charia, peu de différences les séparent, le Califat allant seulement beaucoup plus loin dans l’exhibition de sa férocité. Si l’EI évoluait, vivait plus ou moins en paix avec ses voisins et se contentait d’opprimer sa population sans envoyer de tueurs dans les rues de Paris ou de Bruxelles, il serait reconnu par la « communauté internationale » comme le sont l’Arabie Saoudite et un Iran qui récemment encore passait pour un des États de l’Axe du Mal.

En attendant, comme tout État jeune ou menacé, le Califat projette l’image d’un peuple uni. Un Manuel pour les femmes proclame : « Au diable le nationalisme ! […] dans mon État, le Tchétchène est l’ami du Syrien et le Hedjazi le voisin d’un Kazakh. Les filiations se mêlent, les tribus fusionnent et les races se rassemblent sous le drapeau du monothéisme, créant une nouvelle génération où les cultures de nombreux peuples différents s’intègrent en une belle alliance harmonieuse. » 5

Reste à savoir si cette génération aura le temps de durer.

Échec

Malgré son immense capacité mobilisatrice, la religion n’a jamais suffi à fonder un État, ni à créer un nouveau type de société. Le protestantisme n’a pas fait le capitalisme anglais. Compatible avec le mode de vie des pays arabes et turcs au 7e siècle et après, la charia n’apporte guère de solution aux problèmes économiques et politiques contemporains, ni au Moyen Orient ni ailleurs. Depuis trente-cinq ans, la « révolution islamique » iranienne régente les mœurs et a instauré un mode de gouvernement original, mais sans créer des rapports sociaux profondément différents. L’« Islam politique » n’a pas inauguré une nouvelle variante de capitalisme comparable à ce qu’avait été le capitalisme d’État, avec une classe dirigeante bureaucratique distincte et même rivale de la bourgeoisie classique. Né en Russie, ce modèle a eu assez de dynamisme historique pour s’étendre sur une partie de la planète, souvent sous forme de caricature il est vrai, mais il a quand même tenu bon quelques dizaines d’années. Rien de tel dans ce que l’on appelle le monde « arabo-musulman ». En Iran, l’énorme pouvoir dont disposent mollahs et ayatollahs n’élimine pas l’existence et la force des bourgeois, et les deux groupes composent et s’interpénètrent. L’économie et les exportations sont gérées à Téhéran à la manière du big business à Turin ou à Sidney, et l’EI n’en fera pas plus à sa modeste échelle. Il n’existe pas de capitalisme musulman. L’Islam politique continuera à entraîner des foules, mais son échec à promouvoir une perspective historique est déjà advenu.

Guerre

Politologues et géo-stratèges soulignent assez le manque de cohérence de la coalition anti-EI, nous n’y insisterons pas. Retenons seulement un mot à la mode : « asymétrie ». Qui fait la guerre asymétrique, et qui la gagnera ? A l’évidente supériorité technologique de ses adversaires, le Califat oppose le retour de la classique « infanterie légère » et le terrorisme, arme du faible, de celui qui a des bombes mais pas d’avions pour les lancer 6. Contre lui, les partenaires de la coalition – même réduite à une coordination – ont des buts divergents, voire opposés. Et une véritable alliance anti-EI impliquerait au premier chef les grands pays voisins, Égypte et Turquie en particulier : ce n’est pas le cas, avec un e Arabie Saoudite quant à elle engluée dans son opération militaire au Yémen. Même le ciment idéologique – l’anti-terrorisme – prend mal : les Occidentaux soutiennent le PYD, branche syrienne du PKK qu’ils considèrent comme une organisation terroriste.

Il y a une contradiction dans « la guerre contre le terrorisme ». La guerre a un sens contre un ennemi identifiable, État ou parti armé, or « le terrorisme » n’est ni l’un ni l’autre, seulement une méthode, une tactique utilisées par des groupes qui se reforment dès qu’on les disperse.

La War on Terror ne règle rien. Si certains capitalistes peuvent parfois avoir intérêt à une dose de chaos, l’excès de chaos menace non pas le système lui-même (tant qu’il n’y a pas de révolution communiste, le mode de production capitaliste continuera à travers les crises et les catastrophes), mais les intérêts des classes dirigeantes, dont la perpétuation suppose une stabilité géopolitique minimale.

Sans tout expliquer par le pétrole, il n’est pas indifférent que l’Irak en détient les troisièmes réserves du Moyen Orient. Malgré les espoirs du pétrole de schiste étasunien, l’enjeu est évident : l’Irak et ce qui l’entoure comptent plus que l’Afghanistan.

La solution sera moins militaire que politique.

Impérialismes

Si l’EI, nouvel avatar d’Hitler, est devenu l’ennemi n°1 de la « communauté internationale », il ne le doit pas à ses horreurs, mais plus simplement au fait d’accentuer gravement le désordre au Moyen Orient, région pétrolière de première importance dominée depuis un siècle par les Occidentaux 7.

Or, si le Califat était effectivement un islamo-fascisme comparable au nazisme, donc contre lequel tout devrait être mis en œuvre, Poutine serait un anti-fasciste plus conséquent qu’Obama, puisque le chef de la Russie n’hésite pas à venir en aide au dictateur Assad, rempart nécessaire contre l’EI. L’anti-fascisme n’a-t-il pas pour principe de choisir le moindre mal contre le mal pire ou absolu ? C’est que la comparaison Hitler-Assad est anti-historique. Non pas en raison du nombre de morts : le nazisme en a tué beaucoup plus, et pratiqué le génocide. Mais surtout, Hitler menaçait l’existence des trois grandes puissances mondiales d’alors, Grande Bretagne, États-Unis et URSS, tandis que l’EI ne remet en cause que le partage d’une région-clé. Dans la deuxième guerre mondiale, chacun des trois impérialismes suivait son intérêt, jusqu’à s’entendre provisoirement avec le diable au moment opportun, Staline épaulant Hitler en 1939-41, Roosevelt et Churchill faisant provisoirement cause commune avec Staline ensuite. Le Califat, lui, ne fait peser aucune menace vitale sur les pays qui dominent le monde.

Aussi chacun se borne à renforcer ou secourir celui qu’il considère en allié, actuel ou potentiel. Les bombardements étasuniens et français aident les YPG contre l’EI, mais pas Assad contre l’EI : quand en 2015 l’EI avait pris Palmyre aux troupes du régime syrien, les Occidentaux n’étaient pas intervenus. Au contraire, comme l’a annoncé Poutine en octobre 2015, avions et missiles russes visent à restabiliser la Syrie, et leur appui a contribué à la reprise de la ville par l’armée d’Assad.

Dans ce conflit, aucun impérialisme n’a d’objectif prioritaire qui primerait sur toute autre considération. Chaque force en présence se détermine, non selon le critère « pour ou contre le Califat », seulement suivant ses intérêts limités et donc contradictoires entre eux comme avec ceux des autres belligérants. Pour la Turquie, Rojava est au moins autant un ennemi que l’EI. Pour les États-Unis, la naissance d’un État kurde en Syrie affaiblit ce pays mais aussi la Turquie qui est pourtant son alliée. Le pire pour Washington, est-ce l’existence d’un puissant perturbateur islamique au cœur du Moyen Orient, ou une crise grave en Turquie ? Les deux à la fois.

Crise

Les contradictions des coalisés anti-Califat ont une autre cause, plus profonde.

Quatre coalitions internationales se sont formées depuis la fin de la Guerre Froide : Irak (1991), Kosovo (1999), Irak de nouveau (2003), et Libye (2011). Le Kosovo démontre que l’on n’a pas forcément besoin de troupes au sol, l’Irak que les troupes au sol ne gagnent pas forcément non plus. Pour l’emporter, il faut légitimité, cohérence des objectifs (c’est-à-dire une stratégie commune), et plan de sortie (pour l’après-guerre). Les deux dernières conditions manquent aujourd’hui face au Califat, et même en cas de disparition de l’EI elles continueront à manquer face au désordre en Syrie et Irak.

Si le bourbier géopolitique se déplace et s’étend d’un pays à d’autres depuis 2001, ce n’est pas faute de moyens militaires. En ce domaine, les États-Unis et leurs alliés (parfois réticents, telle la France en 2003) ont une supériorité que la Russie ne conteste plus, et la Chine pas encore. La cause dernière des contradictions stratégiques tient à l’état du capitalisme contemporain, qu’au risque de simplifier il faut tenter de cerner.

L’expansion et l’approfondissement du système capitaliste après 1945, en Europe et au Japon notamment, ont duré environ trente ans, jusqu’à la rupture des années 70, due en particulier à la rébellion du travail (là où l’Histoire ne voit qu’une crise pétrolière). De cette secousse prolétarienne quasi mondiale, le capitalisme est sorti vainqueur, et il même ensuite ré-englobé le capitalisme dit d’État (les pays de l’Est européen) dans la sphère capitaliste dite de marché. En 1975, les GIs étaient chassés du Vietnam : vingt ans plus tard, ce pays faisait le meilleur accueil aux investisseurs étasuniens et asiatiques.

Pourtant la phase lancée depuis 1980 n’est pas celle des Trente Glorieuses en plus fort et étendue à la planète entière. La différence essentielle ne réside pas dans la poussée de l’Asie et la montée de rivaux menaçants pour les États-Unis et l’Europe. L’ascension de la Chine (ou de l’Inde) ne pose pas la question du développement du capitalisme chinois, mais celle du développement du capitalisme mondial en Chine 8. Au 19e siècle, Marx analysait l’Angleterre comme le cœur d’un système mondial qui, sans toucher tous les pays, rayonnait de la Chine à l’Amérique latine. De même, à plus large échelle, les États-Unis au 20e siècle.

Pourquoi ont-ils tant de mal à s’imposer dans l’ex-tiers-monde quand ils disposent d’une hégémonie stratégique planétaire, alors qu’ils y arrivaient quand leur marge de manœuvre était limitée par la puissance de l’URSS ? L’essentiel est à chercher dans le rapport capital/travail, la rentabilité du capital, l’insuffisance de la production de valeur, cause première de la fuite en avant de la financiarisation, et l’incapacité du capitalisme à salarier les masses d’êtres humains qu’il arrache à leurs modes de vie traditionnels 9. L’ouverture de l’Asie au marché mondial reporte à une échelle plus large la tendance du système à la suraccumulation, aux rendements décroissants, à la surproduction et aux bulles financières. Loin de pacifier le monde, la croissance droguée en aggrave les conflits et les chaos.

Cette crise globale (nous ne disons pas finale), différente de celle des années 1930, affecte l’ensemble du mode de production capitaliste, dont l’Occident – avec à sa tête les États-Unis, relativement affaibli mais toujours dominant – reste jusqu’ici le principal vecteur et l’emblème 10.

Le système mondial capitaliste n’arrive pas à recoller les morceaux de ce qu’il rassemblait autrefois dans les régions colonisées devenues formellement indépendantes au 20e siècle, mais toujours soumises aux pays dominants. Ces nouveaux États ne vivent qu’accrochés aux flux mondiaux du capital, et dépendent de leurs exportations, surtout de matières premières, accessoirement de produits manufacturés. Il n’y a là ni État national, ni bourgeoisie nationale au sens d’un groupe porté par un intérêt commun et capable de dynamisme politique. Faute d’un développement endogène, le pays tient par son lien avec un capitalisme étranger, et maintient son unité par la dictature. L’Égypte a beau disposer d’une assise économique et sociale qui lui a permis d’accéder à une semi-indépendance dès 1922, la bourgeoisie locale n’a jamais eu la force de diriger un pays dont les militaires continuent à tenir les rênes.

Dans des pays plus fragiles encore, aux frontières artificielles et aux populations désunies comme la Syrie et l’Irak, quand la crise du « centre » capitaliste se répercute sur eux, elle les ébranle et, pour les plus faibles, les disloque.

Malgré la poussée démocratique du « Printemps arabe », les classes moyennes se sont avérées incapables de prendre la relève des régimes dictatoriaux. C’est que lorsqu’on entend « société civile », il faut traduire par démocratie bourgeoisie, à savoir parlementarisme, pluralisme et alternance des partis, concurrence politique et économique, espace public de discussion et circulation des idées… toutes choses impossibles sans un minimum de développement économique autonome. L’Armée Syrienne Libre n’émane d’aucune « société civile » d’un pays dont elle manifeste seulement la fragmentation.

En Libye, cas extrême, le pays se décompose. L’Irak n’a pas un État, il en a trois. En Syrie, à côté d’un gouvernement très diminué naissent et meurent des pouvoirs locaux qui s’emparent de ressources (pétrole, ailleurs ce serait le diamant ou la drogue) et de voies de circulation (de marchandises et d’argent).

Dans cette situation, l’incohésion occidentale n’est pas due à la faiblesse des armes. Une grande différence avec la Guerre Froide, c’est qu’aujourd’hui, même lorsqu’elles ont les moyens de renverser les régimes qui les gênent, les grandes puissances capitalistes sont incapables de les remplacer par des gouvernants assez stables pour garantir le business as usual.

Présents depuis 1945 dans une région où ils ont pris le relais de la Grande Bretagne et de la France, les États-Unis n’avaient autrefois guère besoin d’y intervenir militairement. Au Liban, en 1958, leurs troupes n’étaient restées que quelques mois, le temps de restaurer l’autorité des élites dirigeantes, quasiment sans combat.

Aujourd’hui, les impérialismes qui dominent le Moyen Orient ne peuvent ni accepter le chaos, ni rétablir l’ordre : ils se contentent de maîtriser le désordre. Les grandes puissances ne fomentent pas les guerres locales – civiles ou entre États – mais elles y sont présentes, du Liban des années 1970 au conflit actuel en passant par la guerre Irak-Iran, et leurs interventions n’apaisent un foyer de tension (au prix de milliers de cadavres) que pour en exacerber un autre ailleurs.

Le néo-colonialisme des années 1950 et 1960 pouvait promouvoir dans le tiers-monde des régimes ayant un minimum de stabilité, parce qu’il permettait aux anciennes et/ou nouvelles classes dirigeantes de ces pays de vivre des rentes (souvent pétrolières), et de toucher leur part des profits tirés du commerce avec les métropoles industrielles. Cette phase s’est achevée vers la fin du 20e siècle. En apparence, la « mondialisation » donne un essor nouveau sur tous les continents à un capitalisme qui bénéficie d’un travail à bas coût du Maroc aux Philippines et d’un transport des marchandises bon marché. Mais la crise de rentabilité frappe aussi l’ex-tiers monde, et les usines se déplacent là où les salariés sont les moins payés et les plus dociles, s’il le faut du Cambodge à l’Éthiopie. Parallèlement, la globalisation accélère la destruction des cultures vivrières et force à une migration vers les villes où les déracinés ne trouvent pas d’emploi. Le développement autonome des pays ex-coloniaux reste faible et fragile. Même le Brésil, il y a peu « 6e puissance économique de la planète », reste impuissant face aux fluctuations du marché mondial.

Il faut un minimum de bases socio-économiques pour que les structures politiques tiennent. Les multinationales veulent des pouvoirs politiques assez faibles pour ne pas déranger leurs affaires, mais assez forts pour maintenir l’ordre dont elles ont besoin. Quand après 2003 l’Irak se retrouve divisé en trois morceaux, il n’y a plus de fondation pour un État déchiré entre « sunnite » et « chiite ». Seule la zone kurde du nord du pays réussit à constituer un proto-État économiquement et politiquement viable.

Mutations

Le Califat est la énième réaction à l’ingérence occidentale dans le monde arabe depuis la fin de l’Empire ottoman, et il se présente en défenseur des musulmans dans le monde. Sa fin probable ne fera pas disparaître les causes qui expliquent sa création, et qui resteront source de mobilisation, violente pour une minorité. L’Afghanistan était en 2001 le seul foyer important de « terrorisme » : il a essaimé depuis dans une demi-douzaine de pays, y compris en Afrique. L’échec du Califat sera une sorte de retour à Al-Qaïda : non plus contrôler un territoire, mais favoriser des combattants nomades, sans base territoriale, hors sol, les « expats » du terrorisme. Nous voilà en guerre pour trente ans, disait un ancien chef de la CIA.

La mort de Baghdadi ne réglera rien de plus que celles de Ben Laden et du mollah Omar. L’islam radical, pour employer le mot, n’a pris la forme territoriale qu’avec la renaissance du Califat. Il en a connu d’autres (celle du réseau avec Al-Qaïda) et en inventera de nouvelles. Disposer d’un État n’est pas indispensable aux jihadistes, la misère et la confusion locales suffisent. Lorsqu’au Caucase, au Xinjiang, au Maghreb ou en Indonésie s’allumeront les prochains foyers djihadistes, selon qu’il se jugera menacé ou qu’il ne verra pas ces troubles d’un mauvais œil, chaque État réagira de façon différente, participant ou non à la « lutte contre le terrorisme ».

Le Califat officiellement créé le 29 juin 2014 a sa réalité sur le terrain. En Occident, il en a une autre, celle d’épouvantail au profit de tous les pouvoirs. Les atrocités qui l’aident à s’imposer à Raqqa servent aux gouvernants de Paris et Londres à mobiliser contre lui les opinions.

Résistance


Ne pas céder au consensus, c’est aussi garder ou redonner leur sens aux mots.

Voici quarante ans, il était fréquent de théoriser les Palestiniens comme des « sans-réserves » inévitablement bientôt conduits à remettre en cause l’ordre capitaliste au Moyen Orient. Cette région produit aujourd’hui au moins dix fois plus de sans-réserves que la Palestine 11. Des millions de personnes en Irak et Syrie ont tout perdu ou presque, l’immense majorité survit comme elle peut, et une minorité s’enrôle ou est enrôlé au service d’un camp anti-prolétarien contre d’autres camps anti-prolétariens.

La dépossession ne crée pas ipso facto un réservoir de force révolutionnaire. Quand la société se disloque et que l’État perd pied, si le mouvement prolétarien est faible, ce n’est pas un parti révolutionnaire « dans sa large acception historique » qui « naît spontanément du sol de la société moderne » 12, mais des bandes armées luttant pour le repartage du pouvoir et des richesses, ou la simple survie.

On ferait également fausse route en traitant la religion de vieillerie moribonde : archaïsme liturgique et modernité technologique ne sont pas incompatibles. Il est de bon ton de moquer l’incongruité historique du programme islamiste radical. Pourtant, l’EI est-il si « primitif » lorsqu’il renvoie les femmes à la maison au moment où le capital crée des masses qu’il est incapable de salarier ? Depuis la révolution industrielle, selon les époques et ses crises, le capitalisme a fait entrer, sortir puis de nouveau rentrer des masses de femmes dans le monde du travail, mêlant pressions économiques et justifications morales. La « complémentarité hommes femmes » revendiquée par l’EI renouvelle la panoplie du sexisme à sa façon 13.

N’enterrons pas non plus trop tôt le nationalisme. Si ce qu’a vécu l’ex-Yougoslavie après 1980 ne suffisait pas, tournons le regard vers l’Ukraine aujourd’hui. Ou, pour rester au Moyen Orient, vers le quasi-État kurde existant depuis 2003 au nord de l’Irak.

Les internationalistes ne peuvent se contenter des formules du temps où l’armée de conscription était la règle. Dans les pays occidentaux contemporains, la mobilisation concerne avant tout les esprits, et l’on ne demande plus au citoyen de tuer, mais de laisser le professionnel tuer. Les consensus guerriers du 21e siècle ne ressemblent pas à l’Union Sacrée de 1914 14. L’État moderne fait moins appel au militarisme patriotique qu’il n’entretient sidération et passivité. Mutinerie et révolte prennent d’autres chemins que ceux de 1917.

Ce qui n’a pas changé, c’est que le régime le plus démocratique n’hésite jamais à prendre les mesures dictatoriales s’il estime menacée la sécurité de l’État 15. En 1905, la Russie envoie 300.000 soldats rétablir l’ordre en Pologne, soit plus que contre les Japonais en Orient : le péril intérieur aura toujours priorité sur l’ennemi étranger.

G.D., juin 2016

Article en PDF

1 / « Deux guerres locales », Internationale Situationniste, n°11, octobre 1967.

2 / Isabelle Sommier, « Du « terrorisme » comme violence totale ? », Revue internationale des sciences sociales, n° 174, 2002

3 / « Global War On Terror Has Killed 4 Million Muslims Or More », Mint Press News, 3 août 2015  Sur les drones : « Drone Warfare », The Bureau Of Investigative Journalism

4 / Il Lato Cattivo, Question kurde, État Islamique, USA & autres considérations.

5 / New York Review of Books, 2 juin 2015.

6 / Selon la formule de William Blum, L’État voyou, Parangon, 2002.

7 / Dans ce partage de la région, le Traité de Versailles a compté au moins autant que les accords Sykes-Picot de 1916 : Margaret McMillan, Paris 1919 : Six Months That Changed the World, Random House, 2003.

8 / Bruno Astarian, Luttes de classes dans la Chine des réformes (1978-2009), Acratie, 2009.

9 / Daniel Cohen le reconnaît à sa façon et avec ses remèdes : Le Monde est clos et le désir infini, Albin Michel, 2015.

10 / Impossible de détailler ce qui a été exposé dans L’Appel du vide, 2003 ; Irak : Fausses routes, 2004 ; Demain, orage. Essai sur une crise qui vient, 2007 ; Zone de tempête (sur la crise advenue), 2009, tous consultables sur le site troploin. Analyse plus synthétique dans De la Crise à la communisation, chap. 4, à paraître chez Entremonde en 2016.

11 / Il Lato Cattivo, Lettre sur l’antisionisme, 2014.

12 / Karl Marx, « Lettre à Freiligrath », 29 février 1860.

13 / Le Présent d’une illusion, 2006, et Tristan Leoni, Du spirituel dans l’homme et le prolétaire en particulier, 2015.

14 / Sur un point en tout cas, rien de nouveau : l’État ne manquera pas de brillants esprits pour rallier sa cause, tel Freud déclarant en juillet 1914 quand il apprend la déclaration de guerre de l’Autriche à la Serbie : « Toute ma libido est offerte à l’Autriche-Hongrie » (Charles Clark, Les Somnambules, Flammarion, 2013, p. 465).

15 / « Ennemi Intérieur : Le Monstre sur le seuil », 2016.

Article en PDF


on peut dire que la "théorie de la communisation" a perdu toute unité un temps trouvé sous ce label pour le marché des idées, et que même s'ils ne s'expriment pas, faute peut-être de comprendre sur quoi ils portent (hors les controverses classiques entre Troploin et TC), les différends sont plus profonds qu'il n'y paraît et sur une  ligne qui n'est pas celle de l'humanisme théorique vs la scientificité de l'implication réciproque prolétariat-capital, mais sur la question de l'universalisme et des identités à dépasser

par où qu'on prenne les débats, la critique décoloniale fait clivage, ce n'est pas un scoop pour ma lectorate des villes et des champs

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Jeu 21 Juil - 23:31


dernière livraison de la série de Tristan Leoni chez Gilles Dauvé/DDT21, ce texte me semble de meilleure tenue que les précédents



je ne l'ai pas lu de façon serré, mais il me paraît éviter une question : après Daesh, quel autre monstre dans le miroir de l'Occident et de l'Islam réunis sur le terrain du capital mondial dans ses contradictions et "le tournant décolonial" de l'histoire du monde ?

poser le problème en termes de "Califat et barbarie" fait peu de cas de la barbarie capitaliste qui vient sans besoin de califat, de Daesh ni d'Islam : c'est une sérieuse limite à ce genre de questionnement qui se veut "modeste", dans l'esprit de DDT21

RIP Dauvé & Cie and scies

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Mer 3 Aoû - 13:26


un texte théorique de Gilles Dauvé qui revient dans le débat sur "la question des femmes", alias "le féminisme", alias "le genre", alias, "la domination masculine", par laquelle l'auteur préfère comme moi ne pas définir entièrement le problème (j'ai introduit l'idée plus générale, systémique, d'un "machisme structurel" dépassant la simple domination par "les hommes")


GD a écrit:
Le terme de domination masculine induit en erreur si l’on croit que la subordination des femmes est aujourd’hui l’œuvre d’individus mâles.

quant au terme de "féminisme", je n'ai pas d'état d'âme pour l'accepter dans les termes où GD en pose la diversité et les variantes, mais je lui préfère l'idée de "luttes des femmes" qui ne se revendiquent pas toutes comme "féministes" (organisées 'politiquement' comme telles), considérant que dans le monde actuel, les luttes de femmes ou la place des femmes dans les luttes, dépasse quantitativement voire qualitativement leur prise en charge par des mouvements féministes quels qu'ils soient, sans éviter de poser la nécessité d'une auto-organisation de ces luttes

GD a écrit:
Dans tous les cas, la place des femmes dans l’histoire étant posée comme essentielle, il n’y a rien d’abusif à définir ces positions et ces courants comme féministes.

quant aux critiques par Gilles Dauvé des thèses de 'Théorie communiste', sur la double contradiction genre-classe, elles recoupent certaines des miennes, tenant à l'obsession conceptuelle, structuraliste et théoriciste de TC, et à son point de départ reprenant les thèses du féminisme matérialiste de Christine Delphy dans un montage un rien bricolé autour du concept de "population" comme "première force productrice mondiale" (dans ce cas il aurait fallu une analyse plus quantitativiste et notamment la prise en compte de facteurs démographiques et d'aspects ressortant de ce que j'appelle la double crise de l'Occident et du Capital)

si je ne voyais pas a priori ce qu'a voulu prouvé Gilles Dauvé, comme s'il voulait par ce texte se repositionner dans la concurrence sur la marché théorique en faisant mine d'avoir accordé à cette question "des femmes" une place plus grande que ne l'aurait fait TC (22 numéros bons à « porter au grenier », c'est vrai qu'il y aurait éviter l'inondation de la cave), j'apprends par la note 1 que « Certaines questions abordées ici l’ont été, différemment, dans la brochure Du féminisme illustrée en 2015. Elle comprend un article que j’[Gilles Dauvé]avais publié sous le pseudonyme de Constance Chatterley dans la revue Le Fléau Social ( n° 5-6, 1974) ainsi qu’un entretien réalisé en 2015. On y trouvera abordé d’autres thèmes.» Voir le sujet FÉMINISME et COMMUNISATION, Constance Chatterley janvier 2015 : théorie communiste, femmes et luttes de classes, famille, "théorie du genre", etc.  juin 2015

dont acte, car j'ignorais ce versant féminin de la production théorique de Jean Barrot/Gilles Dauvé/Constance Chatterley. S'il est vrai qu'un milieu théorique s'élargit en proportion du nombre de pseudonymes de ses auteurs, le pseudo est en passe de devenir la première force de production théoricienne. C'est à rêver d'un Fernando Pessoa communisateur, bien que l'hétéronymomane portugais n'ait pas à ma connaissance écrit sous pseudonyme féminin  !

dans tout ça, on peut quand même se demander ce qui sépare les différentes approches communisatrices de « la question des femmes » (la mienne ici comprise) : du point de vue des luttes d'émancipation communistes et même des contours conceptuels d'une révolution communiste, je ne vois pas de fortes différences. Il me semble que le problème est confiné ici à des différends théoriques qui ont fort peu d'implication dans les luttes actuelles, à commencer par les luttes des femmes elles-mêmes, la question actuelle de l'auto-organisation, sous son appellation de "non-mixité" par exemple, par laquelle, une fois de plus, on ne peut faire l'économie d'un croisement avec la question raciale, ou mieux dit les luttes décoloniales (qui concernent naturellement les prolétaires hommes et femmes blanc.he.s)



Gilles Dauvé a écrit:
         Si, comme dit Marx dans les Manuscrits de 1844 en reprenant une idée de Fourier, le rapport entre sexes « permet de juger de tout le degré du développement humain », il doit permettre aussi de juger du degré du développement des révolutions. Mesurées à ce critère, les insurrections passées ont piètre figure, car on aurait du mal à en trouver où la domination masculine n’ait pas prévalu.

Ce fait indéniable, la théorie radicale ne le prend guère au sérieux.

Traditionnellement, l’anarchisme n’y voyait pas une question particulière : la libération de l’humanité libérerait les femmes et les hommes. Depuis les années 1970 et la montée d’un mouvement féministe, de nombreux groupes anarchistes traitent les femmes comme une catégorie de plus – trop longtemps oubliée – à ajouter à la liste des catégories opprimées et porteuses de potentialités révolutionnaires.

Quant aux marxistes, sous prétexte de replacer la partie « femmes » dans le tout « prolétariat » et de distinguer entre bourgeoises et prolétaires (distinction certainement essentielle), la plupart dissolvent « la femme » dans la classe. Malheureusement, sans cette partie-là, la totalité n’existe pas.

Nous estimons au contraire impossible de penser l’émancipation des femmes comme une simple conséquence de l’émancipation humaine en général : c’en est une composante indispensable.

Mauvaises intentions ?

Notre but étant de proposer un cadre théorique, beaucoup d’aspects ont été laissés de côté.

Entre autres, on n’abordera ni les origines ni le passé du rapport homme/femme, seulement ce qu’en a fait le mode de production capitaliste, surtout sous ses formes les plus « modernes » 1.

En effet, le capitalisme n’est pas la cause d’une sujétion féminine qui lui est antérieure de plusieurs millénaires, si ce n’est davantage. Mais aujourd’hui, c’est lui qui perpétue cette sujétion, que nous ne pouvons donc combattre que sous sa forme capitaliste, telle qu’elle est reproduite par le salariat et la propriété privée.

Si nous ne voyons évidemment pas dans le rapport entre les sexes le moteur de l’histoire, la « question des femmes » n’apporte pas non plus la révélation que nous attendions, la pièce manquante du puzzle théorique (ou pratique) dont la découverte récente permettrait qu’enfin il fonctionne 2.

« Reproduction » et propriété privée

« Reproduction » est devenu un concept fourre-tout autorisant à mêler reproduction de l’ensemble des conditions de la vie sur Terre, de l’espèce humaine, de la population, du capital à travers ses cycles, du rapport capital/travail salarié, et la reproduction de toute la société.

Or, de cette reproduction sociale, le rapport homme/femme fait évidemment partie, mais la difficulté est de comprendre comment s’articule la division sociale du travail avec la division sexuelle de la société.

La reproduction des enfants est plus que le fait de les mettre au monde et les élever. Bien que les capitalistes ne soient pas tous des héritiers, une naissance chez des bourgeois est difficilement séparable de la question de la transmission du patrimoine. Les bourgeois sont beaucoup plus conscients qu’on l’imagine de la nécessité de préserver leurs intérêts collectifs et de se perpétuer comme classe. « Même lorsqu’il engendre, le Bourgeois est dans les affaires » (Léon Bloy) 3.

Comme toute société, la société capitaliste doit maîtriser sa reproduction, et dans son cas cela veut dire perpétuer une de ses bases : la propriété privée.

Les bourgeois sont les propriétaires de l’essentiel (des moyens de production, donc des moyens de vivre dont l’immense majorité est séparée), et il y a un abîme entre celui qui possède 3% des actions de Toyota et celui qui possède simplement l’appartement où il habite (60% des Français sont propriétaires). Un meilleur mot pour cet abîme est classe. Et la division en classes se reproduit. Certes, d’une génération à l’autre, tous les enfants de bourgeois ne deviennent pas bourgeois, mais la classe bourgeoise en tant que structure se perpétue en particulier à travers la famille. Nous ne vivons pas dans un univers atomisé d’individus nés de nulle part et dénués d’intérêt pour ce qui arrivera après leur mort. Même le self made man le plus solitaire entend que sa fortune ne se perde pas le jour où il ne sera plus là.

Mais la famille n’est pas simplement nécessaire à la propriété privée. Une prise en charge complète du soin et de l’entretien des enfants par la collectivité publique relevant aujourd’hui de la science-fiction, la famille sert aux prolétaires comme aux bourgeois de lieu de vie et de solidarité minimale, souvent bien au-delà de l’enfance. Bien qu’elle  ait cessé d’être le bloc « papa + maman + enfants » cher aux participants de la « Manif pour tous », la famille reste la cellule élémentaire la plus courante de la vie en société et elle persiste en tant qu’institution.

Une famille est tout autre chose qu’un couple. Dès que cohabitent parent et enfant, il y a famille, sous des formes différentes d’antan, notamment la famille recomposée (près d’un tiers des ménages étasuniens) et le foyer monoparental (27% des enfants vivent ainsi aux Etats-Unis). De plus en plus de couples homos élèvent des enfants (selon l’INSEE, en 2013, 10% des 100.000 couples homos recensés en France). La parenté devient la parentalité, et le couple conjugal la conjugalité : l’abstraction des termes reflète l’impossibilité de ramener la famille contemporaine à une forme unique fixe. « Parent » ne signifie plus père ou mère biologique mais celui ou celle qui joue un rôle parental.

Pour autant, la famille du 21e siècle ne perd l’apparence et la mentalité de la famille traditionnelle qu’en en conservant la fonction, et elle en retrouve comme il est normal les préoccupations et les pratiques. Avec ou sans enfants, et plus encore s’il en a, un couple homo marié assure la sauvegarde et le passage des biens dont il dispose : il se comporte comme une famille, lieu où se garde et qui transmet la propriété privée

Femmes comme reproductrices

Si la famille occupe cette place centrale, reste à comprendre pourquoi son fonctionnement s’accompagne d’une domination sur les femmes.

Avant tout, parce que le capitalisme signifie le règne de la production. Afin de dissiper un malentendu, précisons le sens du mot. Toute société repose sur la (re)production de ses conditions de vie. Mais le capitalisme soumet la société à l’impératif de produire, de produire de la valeur. S’il fabrique (et détruit) le plus possible, ce n’est pas afin d’entasser des objets, mais d’engendrer de la valeur et de l’accumuler. Il est donc logique que tout être ou chose soit traité en instrument de production.

Pour les femmes, il en découle un statut différent et inférieur comparé à celui des hommes.

Fait biologique, seules les femmes ont la capacité de porter l’enfant dans leur corps, le mettre au monde et l’allaiter, et une société où chacun existe d’abord comme instrument de production ne manque pas de spécialiser les femmes dans ce rôle et d’en faire une contrainte.

Malgré mille exceptions et à des degrés infiniment variés, même aujourd’hui, une femme est considérée comme ayant vocation à être mère, jusque dans les milieux vivant une sexualité « différente » ou minoritaire : une lesbienne ne sera pas l’égale d’un gay. La famille la plus moderne n’attend pas la même chose d’une fille ou d’un garçon. Dans la plupart des cas, les femmes subissent une pression sociale, franche ou insidieuse, explicite ou non dite, pour être mères et la meilleure contrainte à la maternité, c’est le couple, avec ou sans mariage.

Femmes et rapport d’exploitation

Un monde où prédomine le travail est conduit à hiérarchiser les êtres selon leur place dans le travail, dans la production qui « compte », aux deux sens du mot : celle qui est comptabilisée et socialement privilégiée : la production de valeur par le travail, c’est-à-dire le travail salarié.

Comme production au paragraphe précédent, le mot travail exige une précision. Nous n’appelons pas ici « travail » le fait d’agir pour modifier quelque chose (travailler dans le jardin, travailler le piano, travailler les esprits, travailler le bois, etc.), ni non plus le fait qu’une activité soit contrainte. Certes le travail salarié suppose une coercition : on va travailler parce qu’on y est forcé pour gagner l’argent nécessaire à vivre, et chaque heure passée à l’atelier ou au bureau se déroule sous la dépendance d’un patron. Mais cette soumission a un but : faire en sorte que ce travail rapporte à un capital, qu’il soit productif de valeur, qu’il valorise l’entreprise.

Or, homme et femme ne sont pas à cet égard dans la même situation.

Dès qu’existe une différence dans la société entre deux groupes, ceux qui travaillent et ceux qui organisent le travail (même s’il leur arrive de travailler aussi), les femmes se trouvent dans la position particulière de travailleuses d’appoint, en tout cas non permanentes, en raison des périodes de grossesse et d’allaitement. Leur fonction reproductive d’enfants les oblige à interrompre régulièrement leur participation à la reproduction générale de la société. Le travail (l’exploitation) étant au centre de la société, les femmes n’y tiennent qu’une place secondaire. Les hommes effectuant davantage les tâches d’organisation et de commandement (qui s’exercent à temps plein, sans interruption), s’approprient une part plus grande des richesses produites, et occupent les premiers rôles dans la vie politique, religieuse ou culturelle. Les hommes, exploiteurs ou exploités, sont en permanence insérés dans le rapport d’exploitation : les femmes (exploiteuses et exploitées) n’y sont pas. Même en Suède, où le taux d’emploi féminin est le plus élevé du monde, beaucoup de femmes travaillent à temps partiel, notamment dans les secteurs public et hospitalier. Ce n’est pas en soi la maternité incombant aux femmes qui fait leur statut inférieur mais le rôle que joue la maternité dans une société dominée par le travail, par l’impératif de produire et par la division sociale.

En conclusion de ces deux paragraphes, on peut avancer que la place subalterne des femmes est liée à la reproduction sociale et à la famille : cette infériorité n’est pas organisée par la famille, mais c’est le premier lieu où elle se manifeste et se vit. Malgré PMA et GPA, l’espèce humaine ne se reproduit pas en laboratoire : les enfants sont encore faits et élevés au sein de familles, qui restent le creuset de la formation des rôles sexués et de la subordination féminine. La GPA peut être vue comme un « service » (secteur tertiaire) apporté aux familles, l’indisponibilité physique due à la maternité, et donc l’infériorisation étant reportées sur des femmes d’autres classes 4.

La division sexuelle de la société fait partie de la division sociale du travail, bien que la première ne soit pas un décalque, pas un simple effet de la seconde.

Contrôle socialisé

Le patriarcat, c’est la domination du chef de famille quand la famille est la cellule économique de base. C’est le pouvoir des pères, des chefs (mâles) de famille. Patriarcat et propriété ont longtemps été de pair. Filiation et transmission du patrimoine étaient liés : le père de famille devait être sûr que l’héritier soit bien son fils 5.

Loin de disparaître, le patriarcat sévit même au cœur des pays dits développés et riches, mais il n’est pas indispensable au capitalisme.

La nouveauté capitaliste n’est pas de mettre les femmes au travail : auparavant, en plus des tâches domestiques, elles travaillaient au potager, au champ, dans la boutique ou au marché, mais toujours en lien avec le foyer familial, qui coïncidait avec la plus petite unité économique. Le changement est venu quand le travail féminin est passé de la direction d’un mari à celle d’un patron (parfois une patronne).

Sous le capitalisme, si les relations homme/femme n’organisent plus directement la production, elles continuent à jouer un rôle dans la division du travail. Le capitalisme entretient la hiérarchie et l’oppression sexuelles, mais il les transforme à sa façon.

Le terme de domination masculine induit en erreur si l’on croit que la subordination des femmes est aujourd’hui l’œuvre d’individus mâles. Ceux-ci n’en sont plus que les relais, et pas les principaux. Le contrôle social a cessé d’être exercé avant tout par un individu (le mari) : il est chapeauté par la collectivité. Dans les services médico-sociaux, les femmes sont sous tutelle (« pour leur santé et pour leur bien ») d’un personnel au moins autant féminin que masculin. Comme il se doit, rentrée chez elle, dans la rue, partout, l’assistante sociale ou la doctoresse sera elle-même sous l’emprise sociale qu’elle exerçait quelques heures plus tôt sur d’autres femmes.

Le « pouvoir médical » s’applique à tous, mais toujours plus spécialement aux femmes, suivies médicalement dès l’adolescence, qu’elles aient ou pas des enfants, par un gynéco, un accoucheur, des sages-femmes, un pédiatre pour les visites post-natales, puis encore un gynéco.

Cette douce surveillance est loin d’un Big Brother. L’Assistance sociale, la Sécurité Sociale, l’Etat moderne, c’est aussi un ensemble d’institutions qui aident et défendent les femmes, et, contrairement à ce qui se passait autrefois, la puissance publique protège (formellement et parfois réellement) les femmes contre leur conjoint. Faute de supprimer les brutalités et les meurtres domestiques, la société les régule. L’État s’immisce dans l’intimité du couple en codifiant les comportements, par exemple en condamnant le viol conjugal (comme d’ailleurs en sanctionnant la maltraitance des enfants). Mais cette protection des femmes démontre sa sujétion : la justice vient au secours d’un être supposé faible incapable de se défendre. Et la protection est accordée en échange de l’acceptation par les femmes d’un rôle spécifique, un rôle de mère 6.

La tendance à l’« unisexe » a fait passer de l’ancestrale soumission directe et personnelle des femmes à un mari, à une dépendance indirecte, tutelle d’autant moins ressentie qu’elle est impersonnelle, anonyme, diffuse et démocratique (avant les femmes n’avaient pas le choix et faisaient 4 ou 8 enfants… aujourd’hui elles choisissent d’en faire 2,1).

De la démocratie en la famille ?

Un capitaliste si réformateur qu’il conserverait la famille en y supprimant l’infériorité des femmes est-il concevable ?

Déjà cette utopie serait en voie de réalisation. On nous décrit des cadres trentenaires habitant un quartier sécurisé de la banlieue de Stockholm, les adultes travaillant dans des start-ups LGBT-friendly, le père ayant opté pour un congé parental, les parents désignant leurs enfants de prénoms neutres pour éviter les stéréotypes sexués, ne fréquentant que des gens de milieu et de mœurs similaires, vivant un maximum d’égalité possible hommes-femmes… couple « idéal » tant qu’il resterait coupé du reste du monde… et des autres classes.

Science-fiction ? Oui, mais pas seulement. C’est un fait que la famille évolue vers une plus grande égalité entre les sexes, et qu’il se développe dans le couple une tendance au partage équitable des tâches et décisions entre partenaires.

Dans la mesure où elle existe – limitée à certains pays et à certains milieux et pas même généralisable aux 900 000 habitants de Stockholm -, cette famille modèle n’annule pas le poids des réalités de classe. Puisqu’en général les femmes reçoivent globalement un salaire (et un traitement social) inférieur à cause de la maternité, la prolétaire au bas de l’échelle souffrira davantage de cette disparité que la mère de famille d’un milieu favorisé ou bourgeois. L’avocate ou la chef de service paye une autre femme pour se décharger des tâches ménagères les plus dures. L’argent achète l’égalité, mais toutes les femmes ne sont pas égales devant l’argent. Si la subordination féminine reste plus forte dans les ménages prolétariens que chez les bourgeois, cette persistance n’est pas due aux habitudes et préjugés sexistes de prolos bornés et « réacs », mais aux conditions d’existence qui leur sont faites.

La démocratie domestique ne sera pas accessible à toutes et tous.

Égalité et capitalisme

Contrairement à d’autres systèmes d’exploitation qui pour fonctionner doivent assigner les individus à des identités différentes, généralement décidées par la naissance, le capitalisme a tendance à égaliser, à traiter toute personne non selon sa « nature » mais selon sa valeur marchande et sa capacité productive de profit : cela ne signifie pas qu’il instaure l’égalité universelle. L’inégalité entre sexes est transformée, non supprimée : le statut inférieur des femmes permet souvent de moins la payer et de lui réserver les pires conditions de travail.

Tant que le travail et l’argent domineront, l’inégalité aussi : le capital cherche « naturellement » à payer le moins possible, donc à diviser. Qui dit salariat dit concurrence entre prolétaires. Jamais le capitalisme n’égalisera tout et tout le monde. Il désunit autant qu’il nivelle, il efface des catégories et en crée de nouvelles dans la vie courante et dans le Droit 7. Afin de perpétuer la hiérarchie des forces de travail, le patron oppose selon les cas le Blanc au Noir, le « de souche » à l’étranger, le « sous statut » au précaire, l’Arabe français à l’Arabe sans-papiers, et en particulier l’homme à la femme.

Amère victoire

Quelque facette du féminisme que l’on critique, il se trouve toujours une (ou un) féministe pour dire que cette critique ne s’applique pas à elle (ou à lui). La situation se complique du fait que parfois la (ou le) féministe radical(e) ne se veut surtout pas « féministe », réservant le terme aux féministes libérales ou bourgeoises. Quoi de commun, nous objectera-t-on, entre les assos féministes sociales-démocrates et les anarcha-féministes ! Il n’y aurait donc pas de « féminisme », seulement un mouvement des femmes multiforme. Pour se démarquer du féminisme bourgeois, le féminisme radical s’ajoute d’ailleurs volontiers un adjectif (luttes de classe, matérialiste, anti-capitaliste, lesbien-radical, queer, libertaire, etc.).

Pourtant, les visages effectivement multiples du féminisme ont en commun de donner la priorité à la question des femmes et à la lutte contre l’inégalité entre les sexes, quels que soient les sens divers et opposés attribués à « l’égalité » (notion récusée comme il se doit par les féministes radicales). Dans le féminisme « bourgeois », ce point de départ est aussi un point d’arrivée et l’on se borne à défendre la cause des femmes. Le féminisme radical, lui, part de la situation des femmes pour l’intégrer à une transformation sociale globale : les variantes simples ajoutent la lutte des femmes aux autres luttes ; les variantes plus subtiles recombinent sexe et classe, ou sexe, classe et race, voire sexe et écologie 8. Dans tous les cas, la place des femmes dans l’histoire étant posée comme essentielle, il n’y a rien d’abusif à définir ces positions et ces courants comme féministes.

Qualifier une personne ou une activité de féministe n’a rien d’un dénigrement. Car pour nous, réagir contre l’oppression et la subordination infligées aux femmes est un combat nécessaire. Seul l’adepte du « tout ou rien » reste indifférent devant ce qui améliore la condition des femmes. A ce titre, comme d’autres formes de résistance, le féminisme est inséparable du mouvement général vers l’émancipation humaine. A ce titre aussi, comme pour d’autres formes de résistance, il importe d’en voir la portée et les théorisations qu’il se donne 9. S’il y a toujours eu des femmes pour lutter, il n’y a vraiment de mouvement féministe que sous le capitalisme, parce que ce système introduit une contradiction autrefois inconnue :

Bien que la subordination millénaire des femmes permette de moins les payer et de les cantonner dans des emplois dévalorisés, leur salarisation les met aux côtés des salariés masculins et les pousse à revendiquer l’égalité dans le travail (à travail égal, salaire égal) comme dans le reste de la vie (égalité des sexes à la maison, dans l’espace public, en politique, etc.). Le statut inférieur persiste, mais est remis en question. Les femmes restent subordonnées tout en vivant la condition « unisexe » de prolétaire ou de patronne. Dans les pays et régions capitalistes les plus « avancées », elles se trouvent beaucoup moins qu’autrefois inégales des hommes, notamment dans le salariat, tout en tenant comme auparavant un rôle de mère et de ménagère qui continue à peser sur elles comme une contrainte supposée naturelle.

Tant qu’un mouvement prolétarien – hommes et femmes – n’a pas la force de s’attaquer au capitalisme et de supprimer à la fois le travail et le capital, les mouvements féministes seront condamnés à agir dans cette contradiction, et à revendiquer pour les femmes d’être traitées à égal des hommes, bénéficiant notamment des mêmes droits dans le monde du travail 10. L’exigence d’égalité étant loin d’être réalisée, même dans les pays dits modernes, on ne se trompera pas en prédisant un avenir à toutes les variétés de féminisme, des plus modérées aux extrêmes, chacune étant persuadée de défendre le « vrai » féminisme. Comme leurs efforts butent sur des réalités que le féminisme, à supposer qu’il le veuille, ne peut bouleverser à lui seul, il est inévitable que son action privilégie le Droit (égaliser, c’est légaliser), la pédagogie (enseigner le genre à l’école, dans les médias et dans le milieu militant) et le langage (correction du vocabulaire).

Salle de travail

Les insurrections passées ont généralement maintenu la soumission des femmes. En fait, elles ont aussi peu entamé la subordination féminine qu’elles ne s’en sont pris au cœur du capitalisme. Une limitation va avec l’autre : les groupes (le plus souvent animés par des femmes) qui ont tenté de bouleverser les hiérarchies sexuées se sont retrouvés aussi minoritaires dans l’ensemble du mouvement que l’ont été les efforts de dépassement du travail salarié, d’abolition du travail en tant que travail. Dans l’Espagne de 1936-39, les Mujeres libres étaient autant marginalisées que les Amis de Durruti 11.

Ce n’est pas que les intentions, ni parfois les tentatives aient manqué. La critique de la famille, par exemple, est un thème récurrent chez les anarchistes comme chez les communistes. Au lendemain de 1917, la révolution russe a donné lieu à des essais pour transformer le quotidien du couple et mettre fin à l’oppression des femmes : crèches, cantines et laveries collectives déchargeraient les femmes des tâches domestiques qui l’enferment au foyer et l’empêchent de participer à la vie collective. Certes celle-ci était largement identifiée aux activités politiques dirigées par le parti, et faute de moyens l’expérience a tourné court, mais au moins avait-on repéré un point charnière dans le rapport quotidien femme/homme.

De même, Engels manifeste une profonde volonté d’abolition de la famille, et l’un des buts de son Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat est de montrer comment s’était formée la famille monogame, comment le capitalisme en sape les bases, et comment elle se dissoudra dans le socialisme.

Cependant, pour Engels comme pour l’immense majorité des communistes à son époque et jusqu’au dernier tiers du 20e siècle, la condition du changement, ce sera l’extension à tous et toutes du travail, en partie réalisée par le capitalisme et que la société future prolongera à sa façon. Selon lui, l’industrialisation capitaliste libère potentiellement les femmes en les salariant, et le socialisme rendrait cette libération effective.

Schématiquement, du 19e siècle à la guerre d’Espagne, voire au-delà, le programme révolutionnaire maximal (porté par un petit nombre, répétons-le)  consistait à généraliser le travail, un travail sans capital, et à créer une communauté de travailleurs associés organisant au bénéfice de tous une production planifiée, sans marché ni patrons. On espérait résoudre la question féminine de la même façon que l’ensemble de la question sociale, la solution étant la même pour émanciper les prolétaires et les femmes : l’« association libre et égalitaire des producteurs », écrivait Engels.

Sans doute une critique du travail et de l’économie était-elle à peine envisageable à l’époque : globalement, malgré des exceptions et des intuitions, les prolétaires se donnaient pour but de libérer le travail, non de se libérer du travail.

La vie d’une société est déterminée par sa façon d’assurer la production de ses conditions d’existence,  c’est-à-dire ses rapports sociaux, ses bases matérielles et le renouvellement des générations. Toute société doit donc régler sa reproduction, y compris celle des enfants, et il ne sert à rien de nier cette contrainte en imaginant de se débarrasser du fardeau de la production, en automatisant et robotisant tout, et en faisant naître les bébés en laboratoire. La question est celle de la place qu’occupe la production dans la vie humaine.

Laissons (provisoirement peut-être) de côté les sociétés dites primitives et les mondes précapitalistes. Depuis l’avènement du capitalisme industriel, en tout cas, la production des conditions matérielles d’existence est devenue cette réalité appelée économie, progressivement autonomisée du reste de la vie, jusqu’à devenir à l’époque moderne une sphère distincte, avec séparation entre l’espace-temps consacré à gagner de l’argent (le travail) et les autres activités. Tout acte productif n’est que productif, c’est-à-dire productif de valeur. Les millions d’heures consacrées à bricoler, cultiver son potager et aider le voisin à réparer son toit n’existent qu’en marge du travail salarié, le seul qui « rapporte » l’argent sans lequel ces activités « gratuites » seraient impossibles.

Si la division du travail s’impose à tous, elle pèse plus encore sur les femmes : parce qu’elles ont la capacité de produire les enfants, elles se trouvent spécialisées dans cette production-là, même quand elles travaillent hors du foyer, ce qui est de plus en plus le cas. Coïncidence du vocabulaire, à la maternité, la salle de travail voisine avec celle de l’accouchement. Tant que nous serons dominés par la production des moyens de vivre, production incluant la reproduction des enfants, la société exercera un contrôle sur les femmes et les obligera à tenir ce rôle spécifique (qui n’exclut pas les autres rôles), entraînant pour elles une place inférieure.

La solution ne consiste pas à faire produire par des machines, mais à créer une société où l’acte productif ne sera pas uniquement productif, ce qui vaut aussi pour la « production » des enfants. Les enfants de qui, d’ailleurs ? Dans le communisme, même si l’enfant sort du ventre d’une femme, il ne sera pas « à elle », avec toutes les obligations qui aujourd’hui s’y attachent pour lui et pour elle. Dans un monde sans propriété privée, l’enfant ne sera la propriété de personne, pas même de ses parents, biologiques ou non, quoiqu’on suppose qu’il ait avec eux une relation « particulière ». Cet horizon paraît certainement aujourd’hui aussi lointain qu’une société sans argent ni État : l’instinct maternel n’est pourtant pas un « fait de nature », la condition maternelle et la condition enfantine non plus.

La réponse à la « question des femmes » n’est pas dans le rapport homme/femme, parce que ce rapport n’a pas sa cause en lui-même.

Seul produire sans que la production pèse sur la société pourra faire que les femmes cessent d’être définies par la fonction productive d’enfants. L’enfant sortira toujours du corps d’une femme, mais ce fait ne définira plus les femmes. Reste à voir ce qui définirait « hommes » et « femmes ». En tout cas on pourra être « femme » sans être mère. La maternité n’entraînera plus la subordination. La biologie cessera d’être un destin.

Sexes et révolution

Dans une future révolution, tout dépendra de ce que feront insurgées et insurgés 12.

La famille assigne une fonction spécifique aux femmes parce que la famille tourne autour de sa propre reproduction, donc des enfants et de la maternité, et les femmes y sont aussi, sinon avant tout, des mères. Une insurrection qui s’en prendra à la propriété privée, au travail en tant que travail, interrompra puis bouleversera ce rôle « féminin » qui est d’abord un rôle familial.

Une transformation de cette ampleur est difficile à imaginer, mais rappelons qu’une insurrection renverse toutes les habitudes : on ne dort pas « chez soi », on ne mange pas « chez soi », les enfants ne sont plus seulement les enfants de « leurs » parents, et le changement du rapport adulte/enfant change le rapport homme/femme. L’affrontement contre le capital et l’Etat ne dissout pas automatiquement les autres oppressions, mais il bouscule les rôles : l’insurgée cesse d’agir en appendice du prolétaire mâle, et l’irruption des enfants sur la scène publique secoue les comportements et les valeurs.

Jusqu’ici, dans presque toutes les tentatives révolutionnaires, les participantes agissaient en femmes de prolétaires : dans l’insurrection communiste, les femmes agiront en qualité de prolétaires femmes. La femme avec un talent pour manier les armes restera dans la rue au lieu de rentrer s’occuper des enfants, et l’homme qui aime cuisiner suivra son penchant, en attendant que les rôles fluctuent et se mêlent, mais il s’agira de beaucoup plus. Une re-répartition des tâches entre sexes ne supprimera pas plus la domination masculine que la polyvalence ne supprimera ipso facto le travail. On se débarrassera en même temps du travail et de la famille – ou pas du tout.

Inversement, tant qu’un mouvement demeure dans les limites de la négociation capital/travail ou de la revendication démocratique, y compris par des moyens violents, les femmes n’en feront pas beaucoup plus que les hommes, et finiront à la place qui est couramment la leur : le foyer domestique, sous une forme ou une autre (y compris via la case « cantine collective »)

La domination masculine ne mourra pas de sa belle mort. Le processus impliquera des conflits homme/femme (comme il y en aura d’ailleurs entre prolétaires – hommes et femmes – radicaux et réformistes). Les piqueteros et les insurgés d’Oaxaca ont donné quelques exemples de la nécessité et de la difficulté de résoudre de tels conflits. Une révolution qui s’avérerait incapable d’affronter la question des sexes serait également incapable du reste.

La façon dont la révolution assurera aussi bien sa propre reproduction que celle de ses participants décidera de son avenir.

Dire que le rapport travail salarié/capital structure le monde, ne signifie pas que le monde ne tienne que par lui. Car dans ce rapport la famille joue un rôle nécessaire, et la subordination féminine est un des piliers du système : il faut donc aussi s’en prendre à cette subordination pour détruire le rapport travail salarié/capital.

G.D., juillet 2016 13

L’ARTICLE AU FORMAT PDF

NOTES

1 Certaines questions abordées ici l’ont été, différemment, dans la brochure Du féminisme illustrée en 2015. Elle comprend un article que j’avais publié sous le pseudonyme de Constance Chatterley dans la revue Le Fléau Social ( n° 5-6, 1974) ainsi qu’un entretien réalisé en 2015. On y trouvera abordé d’autres thèmes.

2 Je recommande en outre la lecture du numéro spécial « Genres et classes » d’Incendo paru en octobre 2012.

3 Une des forces de la bourgeoisie contemporaine est de faire croire qu’elle n’existe pas (ou plus). Aux sceptiques qui doutent de la persistance d’une classe bourgeoise consciente de ses intérêts et organisée pour les défendre, nous conseillons les études de Monique et Michel Pinçon-Charlot, entre autres Sociologie de la bourgeoisie, Repères-La Découverte, 2007.

4 La théorie du travail domestique comme travail reproductif, structurellement indispensable au capital, se donne pour but d’intégrer la subordination féminine dans l’exploitation capitaliste afin de combler une lacune chez Marx. Pas trop de modestie quand même : cette théorie prétend apporter rien moins qu’une définition (la bonne, celle du Capital étant jugée incomplète) du rapport salaire/capital.

Selon cette thèse, le travail domestique fait baisser le coût de la force de travail : si l’ouvrier devait dîner au restaurant ou acheter des plats tout préparés, porter son linge à la laverie, etc., il dépenserait plus que si une femme fait chez lui et pour lui cuisine, lavage, etc. Grâce à l’activité non payée de cette femme, le patron réaliserait une économie, et il faudrait considérer cette activité comme un travail dont profite gratuitement le capital qui y trouve une de ses sources vitales et permanentes de valorisation. Cette analyse revient à étendre la notion de surtravail (la part de la journée de travail au-delà du travail nécessaire à la reproduction de la force de travail, donc part « gratuite » et origine du profit patronal) au travail domestique non rétribué.

La thèse ne s’arrête pas là. Non seulement le travail ménager est aussi nécessaire au capital que celui effectué en entreprise, mais il est théorisé comme le plus nécessaire, car sans les enfants dont la mère s’occupe gratuitement, sans venue d’une nouvelle génération de travailleurs, la reproduction du capital s’arrêterait (évidence dont personne ne doute, mais les évidences ne sont pas le meilleur outil pour comprendre le monde). Le travail reproductif non payé des femmes serait donc essentiel et central, sinon le plus productif de tous. Les femmes produisant les enfants sans lesquels il n’y aurait ni société ni capitalisme, elles se voient attribuées un rôle productif au même titre que tout facteur de (re)production sociale, et en fait un rôle déterminant.

Tout dépend du sens donné aux mots. On peut appeler exploitation le fait que le mari se mette les pieds sous la table, mais cette exploitation-là ne joue pas le même rôle social que les heures passées par ce mari (et/ou par sa femme) en entreprise. De même, quoique le travail scolaire puisse préparer le lycéen à un futur rôle productif de valeur, il est abusif de considérer qu’apprendre ses leçons reproduise du capital à ce moment-là.

Si chacun est libre de l’emploi de ses mots, encore faut-il que le sens choisi reste cohérent avec la théorie à l’intérieur de laquelle chacun affirme se situer. En l’occurrence, les tenants de la thèse que nous examinons n’entendent pas remplacer la théorie marxienne du salaire et de la plus-value par une autre, seulement la compléter et la corriger.

Or, si la thèse du travail ménager reproductif disait vrai, l’ouvrier célibataire coûterait plus cher et nous verrions son patron obligé de le payer davantage que l’ouvrier vivant en couple. Et la salariée célibataire devrait logiquement elle aussi recevoir un salaire supérieur.

Ce n’est pas le cas.

Que les tâches ménagères soient également partagées (cas le moins fréquent), ou que le mari « profite » de sa femme, cela ne change rien à la reproduction du capital, car nous n’avons pas affaire ici à un profit d’entreprise. Une famille n’est pas assimilable à un atelier d’usine. Des hommes, voire des robots, effectueraient-ils les corvées quotidiennes que le profit du patron n’en serait pas modifié. Le salaire rémunère le coût de la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire du travailleur lui-même et, s’il en a une, de sa famille.

Qui plus est, la réalité du monde du travail contredit l’idée du travail domestique féminin comme la structure nécessaire sans laquelle le capitalisme ne saurait exister. Cette thèse suppose que la vie de famille soit pour les travailleurs une pratique quasi universelle, alors que beaucoup connaissent d’autres conditions : célibat, logement en dortoir, en immeuble où cohabitent couples et célibataires, etc. Traditionnellement, les mineurs vivaient en famille près des puits, mais ce n’est plus le cas des mines à ciel ouvert loin de toute agglomération. Les ouvriers du bâtiment en long déplacement et le personnel des plates-formes pétrolières ne retrouvent pas le soir une ménagère pour s’occuper d’eux. Des millions d’hommes et femmes célibataires venus d’Asie travailler dans les services et sur les chantiers du Moyen Orient habitent des containers, des tentes, des baraques de chantier ou chez leur patron.

Au fond de cette théorie, il y a la conviction que la valeur n’est pas créée uniquement par le travail productif sur ce que l’on appelle un lieu de travail (une chaîne de montage, un atelier textile, un bureau de poste, un cargo, une conserverie, etc.), mais un peu partout, à l’université, à l’hôpital, dans la rue, et d’abord au sein du foyer familial, et toute la société fonctionnerait comme une « usine sociale ».

Une telle position va à l’opposé de Marx. Pourquoi pas, après tout, si l’auteur du Capital a tort, mais en ce cas on est en droit d’attendre une réfutation, pas une théorie contraire présentée comme un enrichissement.

Ce qu’opèrent ces théoriciens, c’est un dédoublement. La classe exploitée se déplie en deux : la classe du travail (prolétaires masculins et féminins), et la catégorie ou le groupe (on évite le mot classe) « femmes », défini par le travail reproductif. Le but est politique : élargir le sujet révolutionnaire jusque-là trop étroit. Le « monde du travail » au sens traditionnel s’étant avéré incapable de changer le monde, il suffirait d’étendre la notion de travail à presque toute la société pour obtenir désormais à la fois la quantité (le travail reproductif d’enfants étant supposé central et les femmes composant la moitié de l’humanité) et la qualité (les mouvements des femmes et de diverses minorités poussant le vieux monde du travail à sortir de son identité ouvrière et de son réformisme). Avec un sujet révolutionnaire si large et si profond, en effet, tout devient simple.

Pour d’autres développements sur ce thème, voir Federici contre Marx.

5 De nos jours, l’enfant mâle a perdu son droit privilégié à la succession, et l’ADN simplifie la recherche de paternité. Le mari n’a plus besoin d’enfermer l’épouse à la maison pour garantir l’origine de sa progéniture. Accessoirement, la GPA permet d’avoir « son » enfant, avec ses gênes, non ceux d’un autre : la mère porteuse se borne à porter, l’embryon n’est pas le sien, et le couple demandeur sera sûr que l’enfant est bien de lui et à lui. La propriété familiale renouvelée par la haute technologie.

6 La normalisation des mœurs suit son cours : dans un pays comme la France, la pénalisation des violences conjugales inclut désormais celles vécues au sein de couples de même sexe, tandis que juristes et sociologues débattent du concept de mari battu.

7 Aux États-Unis, on utilise le mot « race » mais, pour éviter de parler de « Blanc », on a officiellement recours à une race « caucasienne », et les services d’immigration classaient autrefois les Finlandais parmi les « Asiatiques ».

8 Dans la combinaison « classe + genre », tout est affaire de dosage. L’un des deux facteurs domine-t-il l’autre et, si oui, lequel ?

Fausse question, répondent certains (dont la revue Théorie Communiste, n° 23, 2010, et n° 24, 2012) : l’histoire serait bien animée par deux contradictions (classe et sexe), mais prises dans une dynamique unique. Réponse subtile, revenant à dire que les deux coexistent.

Pour le prouver, ils recourent au concept d’« augmentation de la population comme principale force productive ». Population ? Les 66 millions de personnes, nourrissons inclus, composant la population française, ne peuvent être toutes productives de valeur pour un capital. Alors de qui parle-t-on ?

Révolution du vocabulaire. Quand ils écrivent population, cela ne veut pas dire population, seulement « force productive du travail ». Là, on comprend : sans enfant, pas de renouvellement de la force de travail, pas de capital. Mais alors pourquoi théoriser « la population » ? Pourquoi faire comme si mettre des enfants au monde et les élever étaient en soi productifs de valeur ? Ces enfants ne le deviendront que lorsque (et si) ils sont embauchés par une entreprise pour y travailler, ce qui bien sûr ne sera pas le cas de tous. Quoique les tenants de cette thèse sachent que les prolétaires sont la principale force productive, les remplacer par la population permet d’introduire le « groupe femmes » (pas celui des femmes prolétaires, mais l’ensemble les femmes) dans la théorie du capital et du travail, puisque ce sont les femmes qui mettent au monde la population.

Comme on l’a vu [note 3], des féministes marxistes considèrent le travail domestique comme un travail productif de valeur (parce que producteur d’enfants eux-mêmes futurs travailleurs) au même titre que l’activité du salarié en entreprise. Parce que féministes, ces théories cherchent à démontrer qu’au fond le capitalisme repose sur la subordination féminine. Aussi reprennent-elles chez Marx ce qui les arrange, et laissent de côté ce qui les contredit (c’est-à-dire rien moins que l’analyse de la création de valeur par la mise au travail productif).

Cette thèse du « travail ménager reproductif », thèse indispensable au féminisme marxiste, Théorie Communiste la reprend, mettant les femmes (pas seulement les femmes prolétaires, non, les femmes) au centre de l’histoire. Avec cette différence qu’ici le centre est assez large pour qu’y coexistent à la fois les femmes et les prolétaires (hommes et femmes). Évidemment, au lieu de dire « les femmes », ce qui serait de l’humanisme idéaliste vulgaire, ou de parler de classe des femmes (quand on se veut marxiste, c’est la limite à ne pas dépasser), TC théorise un « groupe femmes » présenté comme aussi important que la classe. Car c’est lui qui sera censé mettre fin à la hiérarchie sexuée, tâche dont la classe (les prolétaires des deux sexes) à elle seule serait incapable car les hommes y dominent.

Le féminisme donne la priorité aux femmes. Le féminisme marxiste, c’est la double priorité. Mais quelle réalité reste-t-il à une priorité quand il y en a deux à la fois ? Nous pensions que le capitalisme se caractérisait par le rapport capital/travail, bourgeois/prolétaires. Erreur, nous explique aujourd’hui TC, le capitalisme est une société de classes et de genre, les deux. Contradiction ? Seulement pour ceux qui n’ont pas saisi que le concept de subsomption justifie tout : le montage intellectuel tient. Au théoricien, rien d’impossible.

Concluons, provisoirement peut-être, sur une touche positive. Puisque TC certifie qu’on n’a rien compris à la théorie révolutionnaire tant qu’on n’y a pas intégré le genre, et que ce groupe a découvert le genre vers 2008-2010, il est permis de porter au grenier les 22 premiers numéros de cette revue, afin de réserver toute son énergie à suivre la dialectique genre/classe exposée depuis dans la revue.

9 Les suffragettes représentaient une aspiration bourgeoise-démocratique, et celles, comme Sylvia Pankhurst, qui se sont radicalisées jusqu’à devenir communistes, ont dû pour cela changer de terrain social et politique, par exemple en s’opposant à l’Union Sacrée de 1914. L’activité démocratique (lutter pour le droit de vote des femmes) dans les quartiers de l’East End, avait conduit S. Pankhurst à participer de plus en plus aux luttes ouvrières, à rejoindre les socialistes révolutionnaires, enfin à fonder en 1919 le premier parti communiste en Angleterre. A la même époque, aux revendications du monde du travail, les femmes socialistes ajoutaient des exigences féminines spécifiques, mais sans sortir des limites du mouvement ouvrier. Au contraire, la déflagration sociale des années 1970 a fait se croiser (brièvement) des ouvrières en lutte pour l’égalité au travail et dans la vie quotidienne, et des femmes issues des classes moyennes et organisées contre la subordination féminine. La convergence n’a pas survécu au déclin des agitations dans l’usine et dans la rue, mais elle donne une idée de la force d’une poussée sociale qui fait éclater les catégories.

10 Qui dit droits dit devoirs : promue « l’égale » de l’homme, la salariée sera souvent forcée d’accepter les mêmes obligations que son collègue masculin. Le recul des discriminations sexuées au travail est un acquis… et parfois une arme à double tranchant, comme lorsque le parlement français a levé en 2000 l’interdiction du travail de nuit pour les femmes. L’égalité professionnelle capitaliste ne sera jamais qu’une égalité dans le travail, une égalité d’exploité(e)s. Ou alors, il convient de revendiquer pour les femmes un traitement égal mais accompagné de mesures spécifiques… justifiées par la spécificité féminine, ce qui réinstalle les femmes dans la famille, dans un rôle de mère.

11 Dans l’Espagne des années 1930, les Mujeres Libres étaient une organisation de femmes anarchistes pour qui la révolution sociale n’avait pas de réalité sans l’émancipation parallèle des femmes. Le groupe des Amis de Durruti réunissait une minorité anarchiste opposée à la participation gouvernementale de la CNT et au cours de plus en plus anti-révolutionnaire de la guerre civile espagnole.

12 Sur ce que ferait une révolution future, voir Bruno Astarian, Activité de crise et communisation, 2010.
Communisation, troploin, 2011 et G. Dauvé, De la Crise à la communisation, à paraître chez Entremonde, chapitres 3 (« Se défaire du travail ») et 5 (« L’Insurrection créatrice »).

13 « N’avez-vous pas oublié quelque chose ? », nous demandera-t-on peut-être: « Vous n’avez rien dit du genre !» En effet, et nous savons que l’absence du mot – et du concept – dans notre exposé suffira à le rendre nul et non avenu aux yeux de certains lecteurs, mais ce n’est pas pour eux que nous écrivons. Pour les autres, quelques lignes d’explication, inspirées des pages 32-33 du Féminisme illustré (cf. ci-dessus note 1) :

Qu’apporte ce concept ? Une distinction. Le sexe, c’est le pénis ou le vagin en tant que donnée physiologique due à la naissance. Le genre, c’est ce que fait la société de ce pénis ou de ce vagin : en général, jusqu’ici la société a obligé l’être avec pénis à se conduire comme ceci, et l’être avec vagin comme cela, mais désormais, nous assure-t-on, distinguer le genre du sexe va permettre de sortir des rôles imposés. Le genre, c’est le sexe social, contraint aujourd’hui, libéré bientôt, ou aboli, ce qui revient à peu près au même.

Il me semble plutôt que notre époque a produit le concept de genre pour rationaliser un problème qu’elle est incapable d’affronter.

L’assignation ancestrale des femmes à la maternité et à un rôle au foyer est en décalage avec l’extension du salariat et l’évolution des normes sociales correspondantes. Le capital a tendance à faire profit de tout, à embaucher quiconque lui rapporte et à vendre tout ce qui s’achète. Le Manifeste Communiste n’est pas le seul texte à souligner  comment le capitalisme sape les fondements de la tradition, de la religion, de la morale, de la culture et des mœurs : on peut seulement reprocher à Marx et Engels d’anticiper un peu vite en annonçant que « la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire ».

Un siècle et demi plus tard, la société est confrontée à l’inévitable revendication d’égalité des femmes salariées, revendication qui logiquement déborde le lieu de travail pour concerner d’autres aspects de la vie. La société contemporaine est obligée de penser la contradiction d’un capitalisme égalisateur qui en même temps entretient l’inégalité des sexes.

C’est là que la notion de genre trouve son utilité sociale. Le monde préindustriel organisait les rôles sexuels selon des normes rigides, variables selon les cas, mais dont l’évolution était lente. Ces normes ne fonctionnent plus, ou mal. La millénaire subordination des femmes trouvait un semblant de justification dans le constat qu’en général elles ne faisaient pas le même travail que les hommes, leur étaient « différentes » et donc inférieures. La salarisation féminine massive bouscule tout cela, pourtant la subordination persiste : une prof d’université a des responsabilités importantes sur son lieu de travail, y compris du pouvoir sur des hommes, avant de se voir traitée en inférieur dans la rue, peut-être à la maison. Cette contradiction crée un dédoublement mental entre un donné biologique indéniable (appelé sexe) et une réalité historico-sociale (appelée genre depuis les années 1970).

D’où la distinction entre un sexe naturel et un genre social, afin de pouvoir faire en sorte que les rôles ne soient plus imposés mais choisis. Exiger la liberté de chacun contre le prétendu destin a une tournure contestataire qui ravit les uns et en effraye d’autres : parler de genre devient officiellement synonyme de progressisme, lui préférer le mot « sexe » passe pour preuve de conservatisme. Mais de quel social s’agit-il ? L’opposition du « social » au « naturel » n’est un progrès que si l’on comprend la société pour ce qu’elle est, c’est-à-dire non pas une addition de comportements et de choix, mais un ensemble de relations déterminées par des rapports de production. Car si le statut des femmes découle d’une construction sociale, mais que celle-ci dépende simplement de notre libre arbitre appuyé sur une pédagogie réformatrice, il suffira pour s’en extraire de le vouloir vraiment.

La théorie du genre est bien en phase avec l’idéologie démocratique et libérale, qui croit possible l’égalité dans un monde inégal.

La vulgarisation de la distinction sexe/genre n’est pas le signe que nos contemporains – femme et homme – auraient élargi leur marge ou leur exigence de liberté. Elle témoigne de contradictions qu’ils sont incapables de maîtriser, et dont la compréhension les dépasse.

Le genre s’est imposé sur la place publique alors que la classe s’y voyait disqualifiée. Parler de genre, c’est parler de domination. Pourtant les hommes n’ont pas dominé et continuent à dominer les femmes pour le seul plaisir de dominer : encore faut-il qu’ils y trouvent un intérêt matériel. Cela nous renvoie à ce qui structure cette société, c’est-à-dire à des rapports sociaux dont la domination sexuée n’est qu’un aspect, certes nécessaire, mais qui n’est pas le fondement.

Il n’est pas neutre de se référer au « genre ». Un concept sert à réunir des éléments en les séparant d’autres inévitablement minorés. Partir de la classe, c’est attribuer un rôle secondaire à individu, strate, catégorie, ethnie, etc. Partir du genre c’est considérer en priorité une activité sociale à partir du critère de rôle sexué (imposé ou choisi), et dès lors mettre au second plan les rapports de production et la possibilité de mettre à bas ce système.


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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Mer 3 Aoû - 19:45


j'ajoute une note en bas relativement à la version précédente de 13:41

un texte théorique de Gilles Dauvé qui revient dans le débat sur "la question des femmes", alias "le féminisme", alias "le genre", alias "la domination masculine", par laquelle l'auteur préfère comme moi ne pas définir entièrement le problème (j'ai introduit l'idée plus générale, systémique, d'un "machisme structurel" dépassant la simple domination par "les hommes")


GD a écrit:
Le terme de domination masculine induit en erreur si l’on croit que la subordination des femmes est aujourd’hui l’œuvre d’individus mâles.

quant au terme de "féminisme", je n'ai pas d'état d'âme pour l'accepter dans les termes où GD en pose la diversité et les variantes, mais je lui préfère l'idée de "luttes des femmes" qui ne se revendiquent pas toutes comme "féministes" (organisées 'politiquement' comme telles), considérant que dans le monde actuel, les luttes de femmes ou la place des femmes dans les luttes, dépasse quantitativement voire qualitativement leur prise en charge par des mouvements féministes quels qu'ils soient, sans éviter de poser la nécessité d'une auto-organisation de ces luttes

GD a écrit:
Dans tous les cas, la place des femmes dans l’histoire étant posée comme essentielle, il n’y a rien d’abusif à définir ces positions et ces courants comme féministes.

quant aux critiques par Gilles Dauvé des thèses de 'Théorie communiste', sur la double contradiction genre-classe, elles recoupent certaines des miennes, tenant à l'obsession conceptuelle, structuraliste et théoriciste de TC, et à son point de départ reprenant les thèses du féminisme matérialiste de Christine Delphy dans un montage un rien bricolé autour du concept de "population" comme "première force productrice mondiale" (dans ce cas il aurait fallu une analyse plus quantitativiste et notamment la prise en compte de facteurs démographiques et d'aspects ressortant de ce que j'appelle la double crise de l'Occident et du Capital)

si je ne voyais pas a priori ce qu'a voulu prouver Gilles Dauvé : se repositionner dans la concurrence sur le marché théorique de la communisation ? en faisant mine d'avoir accordé à cette question "des femmes" une place plus grande que ne l'aurait fait TC (22 numéros « portés au grenier », c'est vrai qu'ils y auraient été épargnés de l'inondation de la cave), je découvre par la note 1 que « Certaines questions abordées ici l’ont été, différemment, dans la brochure Du féminisme illustrée en 2015. Elle comprend un article que j’[Gilles Dauvé]avais publié sous le pseudonyme de Constance Chatterley dans la revue Le Fléau Social ( n° 5-6, 1974) ainsi qu’un entretien réalisé en 2015. On y trouvera abordé d’autres thèmes.» Voir le sujet FÉMINISME et COMMUNISATION, Constance Chatterley janvier 2015 : théorie communiste, femmes et luttes de classes, famille, "théorie du genre", etc.  juin 2015

dont acte, car j'ignorais ce versant féminin de la production théorique de Jean Barrot/Gilles Dauvé/Constance Chatterley. S'il est vrai qu'un milieu théorique s'élargit en proportion du nombre de pseudonymes de ses auteurs, le pseudo est en passe de devenir la première force de production théoricienne. C'est à rêver d'un Fernando Pessoa communisateur, bien que l'hétéronymomane portugais n'ait pas à ma connaissance écrit sous pseudonyme féminin !

un point faible relevé par Lisbeth Salender, c'est que Dauvé ne semble pas vraiment théoriser la problématique, et certes, c'est sa manière, il ne le fait pas à l'intérieur d'un corpus tenant par sa cohérence philosophique conceptuelle : mais est-ce grave, docteur ?

dans tout ça, en effet, on peut quand même se demander ce qui sépare les différentes approches communisatrices de « la question des femmes » (la mienne ici comprise) : du point de vue des luttes d'émancipation communistes et même des contours conceptuels d'une révolution communiste, je ne vois pas de telles différences qu'elles justifient ce que Lisbeth Salender appelle un « combat de coqs » (dndf 01/08/2016 à 10:02 | #1. Il me semble que le problème est confiné ici à des différends théoriques qui ont fort peu d'implication dans les luttes actuelles, à commencer par les luttes des femmes elles-mêmes, la question actuelle de l'auto-organisation, sous son appellation de "non-mixité" par exemple, par laquelle, une fois de plus, on ne peut concrètement faire l'économie d'un croisement avec la question raciale, ou mieux dit les luttes décoloniales (qui concernent naturellement les prolétaires hommes et femmes blanc.he.s)



Gilles Dauvé a écrit:
         Si, comme dit Marx dans les Manuscrits de 1844 en reprenant une idée de Fourier, le rapport entre sexes « permet de juger de tout le degré du développement humain », il doit permettre aussi de juger du degré du développement des révolutions. Mesurées à ce critère, les insurrections passées ont piètre figure, car on aurait du mal à en trouver où la domination masculine n’ait pas prévalu.

Ce fait indéniable, la théorie radicale ne le prend guère au sérieux.

Traditionnellement, l’anarchisme n’y voyait pas une question particulière : la libération de l’humanité libérerait les femmes et les hommes. Depuis les années 1970 et la montée d’un mouvement féministe, de nombreux groupes anarchistes traitent les femmes comme une catégorie de plus – trop longtemps oubliée – à ajouter à la liste des catégories opprimées et porteuses de potentialités révolutionnaires.

Quant aux marxistes, sous prétexte de replacer la partie « femmes » dans le tout « prolétariat » et de distinguer entre bourgeoises et prolétaires (distinction certainement essentielle), la plupart dissolvent « la femme » dans la classe. Malheureusement, sans cette partie-là, la totalité n’existe pas.

Nous estimons au contraire impossible de penser l’émancipation des femmes comme une simple conséquence de l’émancipation humaine en général : c’en est une composante indispensable.

Mauvaises intentions ?

Notre but étant de proposer un cadre théorique, beaucoup d’aspects ont été laissés de côté.

Entre autres, on n’abordera ni les origines ni le passé du rapport homme/femme, seulement ce qu’en a fait le mode de production capitaliste, surtout sous ses formes les plus « modernes » 1.

En effet, le capitalisme n’est pas la cause d’une sujétion féminine qui lui est antérieure de plusieurs millénaires, si ce n’est davantage. Mais aujourd’hui, c’est lui qui perpétue cette sujétion, que nous ne pouvons donc combattre que sous sa forme capitaliste, telle qu’elle est reproduite par le salariat et la propriété privée.

Si nous ne voyons évidemment pas dans le rapport entre les sexes le moteur de l’histoire, la « question des femmes » n’apporte pas non plus la révélation que nous attendions, la pièce manquante du puzzle théorique (ou pratique) dont la découverte récente permettrait qu’enfin il fonctionne 2.

« Reproduction » et propriété privée

« Reproduction » est devenu un concept fourre-tout autorisant à mêler reproduction de l’ensemble des conditions de la vie sur Terre, de l’espèce humaine, de la population, du capital à travers ses cycles, du rapport capital/travail salarié, et la reproduction de toute la société.

Or, de cette reproduction sociale, le rapport homme/femme fait évidemment partie, mais la difficulté est de comprendre comment s’articule la division sociale du travail avec la division sexuelle de la société.

La reproduction des enfants est plus que le fait de les mettre au monde et les élever. Bien que les capitalistes ne soient pas tous des héritiers, une naissance chez des bourgeois est difficilement séparable de la question de la transmission du patrimoine. Les bourgeois sont beaucoup plus conscients qu’on l’imagine de la nécessité de préserver leurs intérêts collectifs et de se perpétuer comme classe. « Même lorsqu’il engendre, le Bourgeois est dans les affaires » (Léon Bloy) 3.

Comme toute société, la société capitaliste doit maîtriser sa reproduction, et dans son cas cela veut dire perpétuer une de ses bases : la propriété privée.

Les bourgeois sont les propriétaires de l’essentiel (des moyens de production, donc des moyens de vivre dont l’immense majorité est séparée), et il y a un abîme entre celui qui possède 3% des actions de Toyota et celui qui possède simplement l’appartement où il habite (60% des Français sont propriétaires). Un meilleur mot pour cet abîme est classe. Et la division en classes se reproduit. Certes, d’une génération à l’autre, tous les enfants de bourgeois ne deviennent pas bourgeois, mais la classe bourgeoise en tant que structure se perpétue en particulier à travers la famille. Nous ne vivons pas dans un univers atomisé d’individus nés de nulle part et dénués d’intérêt pour ce qui arrivera après leur mort. Même le self made man le plus solitaire entend que sa fortune ne se perde pas le jour où il ne sera plus là.

Mais la famille n’est pas simplement nécessaire à la propriété privée. Une prise en charge complète du soin et de l’entretien des enfants par la collectivité publique relevant aujourd’hui de la science-fiction, la famille sert aux prolétaires comme aux bourgeois de lieu de vie et de solidarité minimale, souvent bien au-delà de l’enfance. Bien qu’elle  ait cessé d’être le bloc « papa + maman + enfants » cher aux participants de la « Manif pour tous », la famille reste la cellule élémentaire la plus courante de la vie en société et elle persiste en tant qu’institution.

Une famille est tout autre chose qu’un couple. Dès que cohabitent parent et enfant, il y a famille, sous des formes différentes d’antan, notamment la famille recomposée (près d’un tiers des ménages étasuniens) et le foyer monoparental (27% des enfants vivent ainsi aux Etats-Unis). De plus en plus de couples homos élèvent des enfants (selon l’INSEE, en 2013, 10% des 100.000 couples homos recensés en France). La parenté devient la parentalité, et le couple conjugal la conjugalité : l’abstraction des termes reflète l’impossibilité de ramener la famille contemporaine à une forme unique fixe. « Parent » ne signifie plus père ou mère biologique mais celui ou celle qui joue un rôle parental.

Pour autant, la famille du 21e siècle ne perd l’apparence et la mentalité de la famille traditionnelle qu’en en conservant la fonction, et elle en retrouve comme il est normal les préoccupations et les pratiques. Avec ou sans enfants, et plus encore s’il en a, un couple homo marié assure la sauvegarde et le passage des biens dont il dispose : il se comporte comme une famille, lieu où se garde et qui transmet la propriété privée

Femmes comme reproductrices

Si la famille occupe cette place centrale, reste à comprendre pourquoi son fonctionnement s’accompagne d’une domination sur les femmes.

Avant tout, parce que le capitalisme signifie le règne de la production. Afin de dissiper un malentendu, précisons le sens du mot. Toute société repose sur la (re)production de ses conditions de vie. Mais le capitalisme soumet la société à l’impératif de produire, de produire de la valeur. S’il fabrique (et détruit) le plus possible, ce n’est pas afin d’entasser des objets, mais d’engendrer de la valeur et de l’accumuler. Il est donc logique que tout être ou chose soit traité en instrument de production.

Pour les femmes, il en découle un statut différent et inférieur comparé à celui des hommes.

Fait biologique, seules les femmes ont la capacité de porter l’enfant dans leur corps, le mettre au monde et l’allaiter, et une société où chacun existe d’abord comme instrument de production ne manque pas de spécialiser les femmes dans ce rôle et d’en faire une contrainte.

Malgré mille exceptions et à des degrés infiniment variés, même aujourd’hui, une femme est considérée comme ayant vocation à être mère, jusque dans les milieux vivant une sexualité « différente » ou minoritaire : une lesbienne ne sera pas l’égale d’un gay. La famille la plus moderne n’attend pas la même chose d’une fille ou d’un garçon. Dans la plupart des cas, les femmes subissent une pression sociale, franche ou insidieuse, explicite ou non dite, pour être mères et la meilleure contrainte à la maternité, c’est le couple, avec ou sans mariage.

Femmes et rapport d’exploitation

Un monde où prédomine le travail est conduit à hiérarchiser les êtres selon leur place dans le travail, dans la production qui « compte », aux deux sens du mot : celle qui est comptabilisée et socialement privilégiée : la production de valeur par le travail, c’est-à-dire le travail salarié.

Comme production au paragraphe précédent, le mot travail exige une précision. Nous n’appelons pas ici « travail » le fait d’agir pour modifier quelque chose (travailler dans le jardin, travailler le piano, travailler les esprits, travailler le bois, etc.), ni non plus le fait qu’une activité soit contrainte. Certes le travail salarié suppose une coercition : on va travailler parce qu’on y est forcé pour gagner l’argent nécessaire à vivre, et chaque heure passée à l’atelier ou au bureau se déroule sous la dépendance d’un patron. Mais cette soumission a un but : faire en sorte que ce travail rapporte à un capital, qu’il soit productif de valeur, qu’il valorise l’entreprise.

Or, homme et femme ne sont pas à cet égard dans la même situation.

Dès qu’existe une différence dans la société entre deux groupes, ceux qui travaillent et ceux qui organisent le travail (même s’il leur arrive de travailler aussi), les femmes se trouvent dans la position particulière de travailleuses d’appoint, en tout cas non permanentes, en raison des périodes de grossesse et d’allaitement. Leur fonction reproductive d’enfants les oblige à interrompre régulièrement leur participation à la reproduction générale de la société. Le travail (l’exploitation) étant au centre de la société, les femmes n’y tiennent qu’une place secondaire. Les hommes effectuant davantage les tâches d’organisation et de commandement (qui s’exercent à temps plein, sans interruption), s’approprient une part plus grande des richesses produites, et occupent les premiers rôles dans la vie politique, religieuse ou culturelle. Les hommes, exploiteurs ou exploités, sont en permanence insérés dans le rapport d’exploitation : les femmes (exploiteuses et exploitées) n’y sont pas. Même en Suède, où le taux d’emploi féminin est le plus élevé du monde, beaucoup de femmes travaillent à temps partiel, notamment dans les secteurs public et hospitalier. Ce n’est pas en soi la maternité incombant aux femmes qui fait leur statut inférieur mais le rôle que joue la maternité dans une société dominée par le travail, par l’impératif de produire et par la division sociale.

En conclusion de ces deux paragraphes, on peut avancer que la place subalterne des femmes est liée à la reproduction sociale et à la famille : cette infériorité n’est pas organisée par la famille, mais c’est le premier lieu où elle se manifeste et se vit. Malgré PMA et GPA, l’espèce humaine ne se reproduit pas en laboratoire : les enfants sont encore faits et élevés au sein de familles, qui restent le creuset de la formation des rôles sexués et de la subordination féminine. La GPA peut être vue comme un « service » (secteur tertiaire) apporté aux familles, l’indisponibilité physique due à la maternité, et donc l’infériorisation étant reportées sur des femmes d’autres classes 4.

La division sexuelle de la société fait partie de la division sociale du travail, bien que la première ne soit pas un décalque, pas un simple effet de la seconde.

Contrôle socialisé

Le patriarcat, c’est la domination du chef de famille quand la famille est la cellule économique de base. C’est le pouvoir des pères, des chefs (mâles) de famille. Patriarcat et propriété ont longtemps été de pair. Filiation et transmission du patrimoine étaient liés : le père de famille devait être sûr que l’héritier soit bien son fils 5.

Loin de disparaître, le patriarcat sévit même au cœur des pays dits développés et riches, mais il n’est pas indispensable au capitalisme.

La nouveauté capitaliste n’est pas de mettre les femmes au travail : auparavant, en plus des tâches domestiques, elles travaillaient au potager, au champ, dans la boutique ou au marché, mais toujours en lien avec le foyer familial, qui coïncidait avec la plus petite unité économique. Le changement est venu quand le travail féminin est passé de la direction d’un mari à celle d’un patron (parfois une patronne).

Sous le capitalisme, si les relations homme/femme n’organisent plus directement la production, elles continuent à jouer un rôle dans la division du travail. Le capitalisme entretient la hiérarchie et l’oppression sexuelles, mais il les transforme à sa façon.

Le terme de domination masculine induit en erreur si l’on croit que la subordination des femmes est aujourd’hui l’œuvre d’individus mâles. Ceux-ci n’en sont plus que les relais, et pas les principaux. Le contrôle social a cessé d’être exercé avant tout par un individu (le mari) : il est chapeauté par la collectivité. Dans les services médico-sociaux, les femmes sont sous tutelle (« pour leur santé et pour leur bien ») d’un personnel au moins autant féminin que masculin. Comme il se doit, rentrée chez elle, dans la rue, partout, l’assistante sociale ou la doctoresse sera elle-même sous l’emprise sociale qu’elle exerçait quelques heures plus tôt sur d’autres femmes.

Le « pouvoir médical » s’applique à tous, mais toujours plus spécialement aux femmes, suivies médicalement dès l’adolescence, qu’elles aient ou pas des enfants, par un gynéco, un accoucheur, des sages-femmes, un pédiatre pour les visites post-natales, puis encore un gynéco.

Cette douce surveillance est loin d’un Big Brother. L’Assistance sociale, la Sécurité Sociale, l’Etat moderne, c’est aussi un ensemble d’institutions qui aident et défendent les femmes, et, contrairement à ce qui se passait autrefois, la puissance publique protège (formellement et parfois réellement) les femmes contre leur conjoint. Faute de supprimer les brutalités et les meurtres domestiques, la société les régule. L’État s’immisce dans l’intimité du couple en codifiant les comportements, par exemple en condamnant le viol conjugal (comme d’ailleurs en sanctionnant la maltraitance des enfants). Mais cette protection des femmes démontre sa sujétion : la justice vient au secours d’un être supposé faible incapable de se défendre. Et la protection est accordée en échange de l’acceptation par les femmes d’un rôle spécifique, un rôle de mère 6.

La tendance à l’« unisexe » a fait passer de l’ancestrale soumission directe et personnelle des femmes à un mari, à une dépendance indirecte, tutelle d’autant moins ressentie qu’elle est impersonnelle, anonyme, diffuse et démocratique (avant les femmes n’avaient pas le choix et faisaient 4 ou 8 enfants… aujourd’hui elles choisissent d’en faire 2,1).

De la démocratie en la famille ?

Un capitaliste si réformateur qu’il conserverait la famille en y supprimant l’infériorité des femmes est-il concevable ?

Déjà cette utopie serait en voie de réalisation. On nous décrit des cadres trentenaires habitant un quartier sécurisé de la banlieue de Stockholm, les adultes travaillant dans des start-ups LGBT-friendly, le père ayant opté pour un congé parental, les parents désignant leurs enfants de prénoms neutres pour éviter les stéréotypes sexués, ne fréquentant que des gens de milieu et de mœurs similaires, vivant un maximum d’égalité possible hommes-femmes… couple « idéal » tant qu’il resterait coupé du reste du monde… et des autres classes.

Science-fiction ? Oui, mais pas seulement. C’est un fait que la famille évolue vers une plus grande égalité entre les sexes, et qu’il se développe dans le couple une tendance au partage équitable des tâches et décisions entre partenaires.

Dans la mesure où elle existe – limitée à certains pays et à certains milieux et pas même généralisable aux 900 000 habitants de Stockholm -, cette famille modèle n’annule pas le poids des réalités de classe. Puisqu’en général les femmes reçoivent globalement un salaire (et un traitement social) inférieur à cause de la maternité, la prolétaire au bas de l’échelle souffrira davantage de cette disparité que la mère de famille d’un milieu favorisé ou bourgeois. L’avocate ou la chef de service paye une autre femme pour se décharger des tâches ménagères les plus dures. L’argent achète l’égalité, mais toutes les femmes ne sont pas égales devant l’argent. Si la subordination féminine reste plus forte dans les ménages prolétariens que chez les bourgeois, cette persistance n’est pas due aux habitudes et préjugés sexistes de prolos bornés et « réacs », mais aux conditions d’existence qui leur sont faites.

La démocratie domestique ne sera pas accessible à toutes et tous.

Égalité et capitalisme

Contrairement à d’autres systèmes d’exploitation qui pour fonctionner doivent assigner les individus à des identités différentes, généralement décidées par la naissance, le capitalisme a tendance à égaliser, à traiter toute personne non selon sa « nature » mais selon sa valeur marchande et sa capacité productive de profit : cela ne signifie pas qu’il instaure l’égalité universelle. L’inégalité entre sexes est transformée, non supprimée : le statut inférieur des femmes permet souvent de moins la payer et de lui réserver les pires conditions de travail.

Tant que le travail et l’argent domineront, l’inégalité aussi : le capital cherche « naturellement » à payer le moins possible, donc à diviser. Qui dit salariat dit concurrence entre prolétaires. Jamais le capitalisme n’égalisera tout et tout le monde. Il désunit autant qu’il nivelle, il efface des catégories et en crée de nouvelles dans la vie courante et dans le Droit 7. Afin de perpétuer la hiérarchie des forces de travail, le patron oppose selon les cas le Blanc au Noir, le « de souche » à l’étranger, le « sous statut » au précaire, l’Arabe français à l’Arabe sans-papiers, et en particulier l’homme à la femme.

Amère victoire

Quelque facette du féminisme que l’on critique, il se trouve toujours une (ou un) féministe pour dire que cette critique ne s’applique pas à elle (ou à lui). La situation se complique du fait que parfois la (ou le) féministe radical(e) ne se veut surtout pas « féministe », réservant le terme aux féministes libérales ou bourgeoises. Quoi de commun, nous objectera-t-on, entre les assos féministes sociales-démocrates et les anarcha-féministes ! Il n’y aurait donc pas de « féminisme », seulement un mouvement des femmes multiforme. Pour se démarquer du féminisme bourgeois, le féminisme radical s’ajoute d’ailleurs volontiers un adjectif (luttes de classe, matérialiste, anti-capitaliste, lesbien-radical, queer, libertaire, etc.).

Pourtant, les visages effectivement multiples du féminisme ont en commun de donner la priorité à la question des femmes et à la lutte contre l’inégalité entre les sexes, quels que soient les sens divers et opposés attribués à « l’égalité » (notion récusée comme il se doit par les féministes radicales). Dans le féminisme « bourgeois », ce point de départ est aussi un point d’arrivée et l’on se borne à défendre la cause des femmes. Le féminisme radical, lui, part de la situation des femmes pour l’intégrer à une transformation sociale globale : les variantes simples ajoutent la lutte des femmes aux autres luttes ; les variantes plus subtiles recombinent sexe et classe, ou sexe, classe et race, voire sexe et écologie 8. Dans tous les cas, la place des femmes dans l’histoire étant posée comme essentielle, il n’y a rien d’abusif à définir ces positions et ces courants comme féministes.

Qualifier une personne ou une activité de féministe n’a rien d’un dénigrement. Car pour nous, réagir contre l’oppression et la subordination infligées aux femmes est un combat nécessaire. Seul l’adepte du « tout ou rien » reste indifférent devant ce qui améliore la condition des femmes. A ce titre, comme d’autres formes de résistance, le féminisme est inséparable du mouvement général vers l’émancipation humaine. A ce titre aussi, comme pour d’autres formes de résistance, il importe d’en voir la portée et les théorisations qu’il se donne 9. S’il y a toujours eu des femmes pour lutter, il n’y a vraiment de mouvement féministe que sous le capitalisme, parce que ce système introduit une contradiction autrefois inconnue :

Bien que la subordination millénaire des femmes permette de moins les payer et de les cantonner dans des emplois dévalorisés, leur salarisation les met aux côtés des salariés masculins et les pousse à revendiquer l’égalité dans le travail (à travail égal, salaire égal) comme dans le reste de la vie (égalité des sexes à la maison, dans l’espace public, en politique, etc.). Le statut inférieur persiste, mais est remis en question. Les femmes restent subordonnées tout en vivant la condition « unisexe » de prolétaire ou de patronne. Dans les pays et régions capitalistes les plus « avancées », elles se trouvent beaucoup moins qu’autrefois inégales des hommes, notamment dans le salariat, tout en tenant comme auparavant un rôle de mère et de ménagère qui continue à peser sur elles comme une contrainte supposée naturelle.

Tant qu’un mouvement prolétarien – hommes et femmes – n’a pas la force de s’attaquer au capitalisme et de supprimer à la fois le travail et le capital, les mouvements féministes seront condamnés à agir dans cette contradiction, et à revendiquer pour les femmes d’être traitées à égal des hommes, bénéficiant notamment des mêmes droits dans le monde du travail 10. L’exigence d’égalité étant loin d’être réalisée, même dans les pays dits modernes, on ne se trompera pas en prédisant un avenir à toutes les variétés de féminisme, des plus modérées aux extrêmes, chacune étant persuadée de défendre le « vrai » féminisme. Comme leurs efforts butent sur des réalités que le féminisme, à supposer qu’il le veuille, ne peut bouleverser à lui seul, il est inévitable que son action privilégie le Droit (égaliser, c’est légaliser), la pédagogie (enseigner le genre à l’école, dans les médias et dans le milieu militant) et le langage (correction du vocabulaire).

Salle de travail

Les insurrections passées ont généralement maintenu la soumission des femmes. En fait, elles ont aussi peu entamé la subordination féminine qu’elles ne s’en sont pris au cœur du capitalisme. Une limitation va avec l’autre : les groupes (le plus souvent animés par des femmes) qui ont tenté de bouleverser les hiérarchies sexuées se sont retrouvés aussi minoritaires dans l’ensemble du mouvement que l’ont été les efforts de dépassement du travail salarié, d’abolition du travail en tant que travail. Dans l’Espagne de 1936-39, les Mujeres libres étaient autant marginalisées que les Amis de Durruti 11.

Ce n’est pas que les intentions, ni parfois les tentatives aient manqué. La critique de la famille, par exemple, est un thème récurrent chez les anarchistes comme chez les communistes. Au lendemain de 1917, la révolution russe a donné lieu à des essais pour transformer le quotidien du couple et mettre fin à l’oppression des femmes : crèches, cantines et laveries collectives déchargeraient les femmes des tâches domestiques qui l’enferment au foyer et l’empêchent de participer à la vie collective. Certes celle-ci était largement identifiée aux activités politiques dirigées par le parti, et faute de moyens l’expérience a tourné court, mais au moins avait-on repéré un point charnière dans le rapport quotidien femme/homme.

De même, Engels manifeste une profonde volonté d’abolition de la famille, et l’un des buts de son Origine de la famille, de la propriété privée et de l’Etat est de montrer comment s’était formée la famille monogame, comment le capitalisme en sape les bases, et comment elle se dissoudra dans le socialisme.

Cependant, pour Engels comme pour l’immense majorité des communistes à son époque et jusqu’au dernier tiers du 20e siècle, la condition du changement, ce sera l’extension à tous et toutes du travail, en partie réalisée par le capitalisme et que la société future prolongera à sa façon. Selon lui, l’industrialisation capitaliste libère potentiellement les femmes en les salariant, et le socialisme rendrait cette libération effective.

Schématiquement, du 19e siècle à la guerre d’Espagne, voire au-delà, le programme révolutionnaire maximal (porté par un petit nombre, répétons-le)  consistait à généraliser le travail, un travail sans capital, et à créer une communauté de travailleurs associés organisant au bénéfice de tous une production planifiée, sans marché ni patrons. On espérait résoudre la question féminine de la même façon que l’ensemble de la question sociale, la solution étant la même pour émanciper les prolétaires et les femmes : l’« association libre et égalitaire des producteurs », écrivait Engels.

Sans doute une critique du travail et de l’économie était-elle à peine envisageable à l’époque : globalement, malgré des exceptions et des intuitions, les prolétaires se donnaient pour but de libérer le travail, non de se libérer du travail.

La vie d’une société est déterminée par sa façon d’assurer la production de ses conditions d’existence,  c’est-à-dire ses rapports sociaux, ses bases matérielles et le renouvellement des générations. Toute société doit donc régler sa reproduction, y compris celle des enfants, et il ne sert à rien de nier cette contrainte en imaginant de se débarrasser du fardeau de la production, en automatisant et robotisant tout, et en faisant naître les bébés en laboratoire. La question est celle de la place qu’occupe la production dans la vie humaine.

Laissons (provisoirement peut-être) de côté les sociétés dites primitives et les mondes précapitalistes. Depuis l’avènement du capitalisme industriel, en tout cas, la production des conditions matérielles d’existence est devenue cette réalité appelée économie, progressivement autonomisée du reste de la vie, jusqu’à devenir à l’époque moderne une sphère distincte, avec séparation entre l’espace-temps consacré à gagner de l’argent (le travail) et les autres activités. Tout acte productif n’est que productif, c’est-à-dire productif de valeur. Les millions d’heures consacrées à bricoler, cultiver son potager et aider le voisin à réparer son toit n’existent qu’en marge du travail salarié, le seul qui « rapporte » l’argent sans lequel ces activités « gratuites » seraient impossibles.

Si la division du travail s’impose à tous, elle pèse plus encore sur les femmes : parce qu’elles ont la capacité de produire les enfants, elles se trouvent spécialisées dans cette production-là, même quand elles travaillent hors du foyer, ce qui est de plus en plus le cas. Coïncidence du vocabulaire, à la maternité, la salle de travail voisine avec celle de l’accouchement. Tant que nous serons dominés par la production des moyens de vivre, production incluant la reproduction des enfants, la société exercera un contrôle sur les femmes et les obligera à tenir ce rôle spécifique (qui n’exclut pas les autres rôles), entraînant pour elles une place inférieure.

La solution ne consiste pas à faire produire par des machines, mais à créer une société où l’acte productif ne sera pas uniquement productif, ce qui vaut aussi pour la « production » des enfants. Les enfants de qui, d’ailleurs ? Dans le communisme, même si l’enfant sort du ventre d’une femme, il ne sera pas « à elle », avec toutes les obligations qui aujourd’hui s’y attachent pour lui et pour elle. Dans un monde sans propriété privée, l’enfant ne sera la propriété de personne, pas même de ses parents, biologiques ou non, quoiqu’on suppose qu’il ait avec eux une relation « particulière ». Cet horizon paraît certainement aujourd’hui aussi lointain qu’une société sans argent ni État : l’instinct maternel n’est pourtant pas un « fait de nature », la condition maternelle et la condition enfantine non plus.

La réponse à la « question des femmes » n’est pas dans le rapport homme/femme, parce que ce rapport n’a pas sa cause en lui-même.

Seul produire sans que la production pèse sur la société pourra faire que les femmes cessent d’être définies par la fonction productive d’enfants. L’enfant sortira toujours du corps d’une femme, mais ce fait ne définira plus les femmes. Reste à voir ce qui définirait « hommes » et « femmes ». En tout cas on pourra être « femme » sans être mère. La maternité n’entraînera plus la subordination. La biologie cessera d’être un destin.

Sexes et révolution

Dans une future révolution, tout dépendra de ce que feront insurgées et insurgés 12.

La famille assigne une fonction spécifique aux femmes parce que la famille tourne autour de sa propre reproduction, donc des enfants et de la maternité, et les femmes y sont aussi, sinon avant tout, des mères. Une insurrection qui s’en prendra à la propriété privée, au travail en tant que travail, interrompra puis bouleversera ce rôle « féminin » qui est d’abord un rôle familial.

Une transformation de cette ampleur est difficile à imaginer, mais rappelons qu’une insurrection renverse toutes les habitudes : on ne dort pas « chez soi », on ne mange pas « chez soi », les enfants ne sont plus seulement les enfants de « leurs » parents, et le changement du rapport adulte/enfant change le rapport homme/femme. L’affrontement contre le capital et l’Etat ne dissout pas automatiquement les autres oppressions, mais il bouscule les rôles : l’insurgée cesse d’agir en appendice du prolétaire mâle, et l’irruption des enfants sur la scène publique secoue les comportements et les valeurs.

Jusqu’ici, dans presque toutes les tentatives révolutionnaires, les participantes agissaient en femmes de prolétaires : dans l’insurrection communiste, les femmes agiront en qualité de prolétaires femmes. La femme avec un talent pour manier les armes restera dans la rue au lieu de rentrer s’occuper des enfants, et l’homme qui aime cuisiner suivra son penchant, en attendant que les rôles fluctuent et se mêlent, mais il s’agira de beaucoup plus. Une re-répartition des tâches entre sexes ne supprimera pas plus la domination masculine que la polyvalence ne supprimera ipso facto le travail. On se débarrassera en même temps du travail et de la famille – ou pas du tout.

Inversement, tant qu’un mouvement demeure dans les limites de la négociation capital/travail ou de la revendication démocratique, y compris par des moyens violents, les femmes n’en feront pas beaucoup plus que les hommes, et finiront à la place qui est couramment la leur : le foyer domestique, sous une forme ou une autre (y compris via la case « cantine collective »)

La domination masculine ne mourra pas de sa belle mort. Le processus impliquera des conflits homme/femme (comme il y en aura d’ailleurs entre prolétaires – hommes et femmes – radicaux et réformistes). Les piqueteros et les insurgés d’Oaxaca ont donné quelques exemples de la nécessité et de la difficulté de résoudre de tels conflits. Une révolution qui s’avérerait incapable d’affronter la question des sexes serait également incapable du reste.

La façon dont la révolution assurera aussi bien sa propre reproduction que celle de ses participants décidera de son avenir.

Dire que le rapport travail salarié/capital structure le monde, ne signifie pas que le monde ne tienne que par lui. Car dans ce rapport la famille joue un rôle nécessaire, et la subordination féminine est un des piliers du système : il faut donc aussi s’en prendre à cette subordination pour détruire le rapport travail salarié/capital.

G.D., juillet 2016 13

L’ARTICLE AU FORMAT PDF

NOTES

1 Certaines questions abordées ici l’ont été, différemment, dans la brochure Du féminisme illustrée en 2015. Elle comprend un article que j’avais publié sous le pseudonyme de Constance Chatterley dans la revue Le Fléau Social ( n° 5-6, 1974) ainsi qu’un entretien réalisé en 2015. On y trouvera abordé d’autres thèmes.

2 Je recommande en outre la lecture du numéro spécial « Genres et classes » d’Incendo paru en octobre 2012.

3 Une des forces de la bourgeoisie contemporaine est de faire croire qu’elle n’existe pas (ou plus). Aux sceptiques qui doutent de la persistance d’une classe bourgeoise consciente de ses intérêts et organisée pour les défendre, nous conseillons les études de Monique et Michel Pinçon-Charlot, entre autres Sociologie de la bourgeoisie, Repères-La Découverte, 2007.

4 La théorie du travail domestique comme travail reproductif, structurellement indispensable au capital, se donne pour but d’intégrer la subordination féminine dans l’exploitation capitaliste afin de combler une lacune chez Marx. Pas trop de modestie quand même : cette théorie prétend apporter rien moins qu’une définition (la bonne, celle du Capital étant jugée incomplète) du rapport salaire/capital.

Selon cette thèse, le travail domestique fait baisser le coût de la force de travail : si l’ouvrier devait dîner au restaurant ou acheter des plats tout préparés, porter son linge à la laverie, etc., il dépenserait plus que si une femme fait chez lui et pour lui cuisine, lavage, etc. Grâce à l’activité non payée de cette femme, le patron réaliserait une économie, et il faudrait considérer cette activité comme un travail dont profite gratuitement le capital qui y trouve une de ses sources vitales et permanentes de valorisation. Cette analyse revient à étendre la notion de surtravail (la part de la journée de travail au-delà du travail nécessaire à la reproduction de la force de travail, donc part « gratuite » et origine du profit patronal) au travail domestique non rétribué.

La thèse ne s’arrête pas là. Non seulement le travail ménager est aussi nécessaire au capital que celui effectué en entreprise, mais il est théorisé comme le plus nécessaire, car sans les enfants dont la mère s’occupe gratuitement, sans venue d’une nouvelle génération de travailleurs, la reproduction du capital s’arrêterait (évidence dont personne ne doute, mais les évidences ne sont pas le meilleur outil pour comprendre le monde). Le travail reproductif non payé des femmes serait donc essentiel et central, sinon le plus productif de tous. Les femmes produisant les enfants sans lesquels il n’y aurait ni société ni capitalisme, elles se voient attribuées un rôle productif au même titre que tout facteur de (re)production sociale, et en fait un rôle déterminant.

Tout dépend du sens donné aux mots. On peut appeler exploitation le fait que le mari se mette les pieds sous la table, mais cette exploitation-là ne joue pas le même rôle social que les heures passées par ce mari (et/ou par sa femme) en entreprise. De même, quoique le travail scolaire puisse préparer le lycéen à un futur rôle productif de valeur, il est abusif de considérer qu’apprendre ses leçons reproduise du capital à ce moment-là.

Si chacun est libre de l’emploi de ses mots, encore faut-il que le sens choisi reste cohérent avec la théorie à l’intérieur de laquelle chacun affirme se situer. En l’occurrence, les tenants de la thèse que nous examinons n’entendent pas remplacer la théorie marxienne du salaire et de la plus-value par une autre, seulement la compléter et la corriger.

Or, si la thèse du travail ménager reproductif disait vrai, l’ouvrier célibataire coûterait plus cher et nous verrions son patron obligé de le payer davantage que l’ouvrier vivant en couple. Et la salariée célibataire devrait logiquement elle aussi recevoir un salaire supérieur.

Ce n’est pas le cas.

Que les tâches ménagères soient également partagées (cas le moins fréquent), ou que le mari « profite » de sa femme, cela ne change rien à la reproduction du capital, car nous n’avons pas affaire ici à un profit d’entreprise. Une famille n’est pas assimilable à un atelier d’usine. Des hommes, voire des robots, effectueraient-ils les corvées quotidiennes que le profit du patron n’en serait pas modifié. Le salaire rémunère le coût de la reproduction de la force de travail, c’est-à-dire du travailleur lui-même et, s’il en a une, de sa famille.

Qui plus est, la réalité du monde du travail contredit l’idée du travail domestique féminin comme la structure nécessaire sans laquelle le capitalisme ne saurait exister. Cette thèse suppose que la vie de famille soit pour les travailleurs une pratique quasi universelle, alors que beaucoup connaissent d’autres conditions : célibat, logement en dortoir, en immeuble où cohabitent couples et célibataires, etc. Traditionnellement, les mineurs vivaient en famille près des puits, mais ce n’est plus le cas des mines à ciel ouvert loin de toute agglomération. Les ouvriers du bâtiment en long déplacement et le personnel des plates-formes pétrolières ne retrouvent pas le soir une ménagère pour s’occuper d’eux. Des millions d’hommes et femmes célibataires venus d’Asie travailler dans les services et sur les chantiers du Moyen Orient habitent des containers, des tentes, des baraques de chantier ou chez leur patron.

Au fond de cette théorie, il y a la conviction que la valeur n’est pas créée uniquement par le travail productif sur ce que l’on appelle un lieu de travail (une chaîne de montage, un atelier textile, un bureau de poste, un cargo, une conserverie, etc.), mais un peu partout, à l’université, à l’hôpital, dans la rue, et d’abord au sein du foyer familial, et toute la société fonctionnerait comme une « usine sociale ».

Une telle position va à l’opposé de Marx. Pourquoi pas, après tout, si l’auteur du Capital a tort, mais en ce cas on est en droit d’attendre une réfutation, pas une théorie contraire présentée comme un enrichissement.

Ce qu’opèrent ces théoriciens, c’est un dédoublement. La classe exploitée se déplie en deux : la classe du travail (prolétaires masculins et féminins), et la catégorie ou le groupe (on évite le mot classe) « femmes », défini par le travail reproductif. Le but est politique : élargir le sujet révolutionnaire jusque-là trop étroit. Le « monde du travail » au sens traditionnel s’étant avéré incapable de changer le monde, il suffirait d’étendre la notion de travail à presque toute la société pour obtenir désormais à la fois la quantité (le travail reproductif d’enfants étant supposé central et les femmes composant la moitié de l’humanité) et la qualité (les mouvements des femmes et de diverses minorités poussant le vieux monde du travail à sortir de son identité ouvrière et de son réformisme). Avec un sujet révolutionnaire si large et si profond, en effet, tout devient simple.

Pour d’autres développements sur ce thème, voir Federici contre Marx.

5 De nos jours, l’enfant mâle a perdu son droit privilégié à la succession, et l’ADN simplifie la recherche de paternité. Le mari n’a plus besoin d’enfermer l’épouse à la maison pour garantir l’origine de sa progéniture. Accessoirement, la GPA permet d’avoir « son » enfant, avec ses gênes, non ceux d’un autre : la mère porteuse se borne à porter, l’embryon n’est pas le sien, et le couple demandeur sera sûr que l’enfant est bien de lui et à lui. La propriété familiale renouvelée par la haute technologie.

6 La normalisation des mœurs suit son cours : dans un pays comme la France, la pénalisation des violences conjugales inclut désormais celles vécues au sein de couples de même sexe, tandis que juristes et sociologues débattent du concept de mari battu.

7 Aux États-Unis, on utilise le mot « race » mais, pour éviter de parler de « Blanc », on a officiellement recours à une race « caucasienne », et les services d’immigration classaient autrefois les Finlandais parmi les « Asiatiques ».

8 Dans la combinaison « classe + genre », tout est affaire de dosage. L’un des deux facteurs domine-t-il l’autre et, si oui, lequel ?

Fausse question, répondent certains (dont la revue Théorie Communiste, n° 23, 2010, et n° 24, 2012) : l’histoire serait bien animée par deux contradictions (classe et sexe), mais prises dans une dynamique unique. Réponse subtile, revenant à dire que les deux coexistent.

Pour le prouver, ils recourent au concept d’« augmentation de la population comme principale force productive ». Population ? Les 66 millions de personnes, nourrissons inclus, composant la population française, ne peuvent être toutes productives de valeur pour un capital. Alors de qui parle-t-on ?

Révolution du vocabulaire. Quand ils écrivent population, cela ne veut pas dire population, seulement « force productive du travail ». Là, on comprend : sans enfant, pas de renouvellement de la force de travail, pas de capital. Mais alors pourquoi théoriser « la population » ? Pourquoi faire comme si mettre des enfants au monde et les élever étaient en soi productifs de valeur ? Ces enfants ne le deviendront que lorsque (et si) ils sont embauchés par une entreprise pour y travailler, ce qui bien sûr ne sera pas le cas de tous. Quoique les tenants de cette thèse sachent que les prolétaires sont la principale force productive, les remplacer par la population permet d’introduire le « groupe femmes » (pas celui des femmes prolétaires, mais l’ensemble les femmes) dans la théorie du capital et du travail, puisque ce sont les femmes qui mettent au monde la population.

Comme on l’a vu [note 3], des féministes marxistes considèrent le travail domestique comme un travail productif de valeur (parce que producteur d’enfants eux-mêmes futurs travailleurs) au même titre que l’activité du salarié en entreprise. Parce que féministes, ces théories cherchent à démontrer qu’au fond le capitalisme repose sur la subordination féminine. Aussi reprennent-elles chez Marx ce qui les arrange, et laissent de côté ce qui les contredit (c’est-à-dire rien moins que l’analyse de la création de valeur par la mise au travail productif).

Cette thèse du « travail ménager reproductif », thèse indispensable au féminisme marxiste, Théorie Communiste la reprend, mettant les femmes (pas seulement les femmes prolétaires, non, les femmes) au centre de l’histoire. Avec cette différence qu’ici le centre est assez large pour qu’y coexistent à la fois les femmes et les prolétaires (hommes et femmes). Évidemment, au lieu de dire « les femmes », ce qui serait de l’humanisme idéaliste vulgaire, ou de parler de classe des femmes (quand on se veut marxiste, c’est la limite à ne pas dépasser), TC théorise un « groupe femmes » présenté comme aussi important que la classe. Car c’est lui qui sera censé mettre fin à la hiérarchie sexuée, tâche dont la classe (les prolétaires des deux sexes) à elle seule serait incapable car les hommes y dominent.

Le féminisme donne la priorité aux femmes. Le féminisme marxiste, c’est la double priorité. Mais quelle réalité reste-t-il à une priorité quand il y en a deux à la fois ? Nous pensions que le capitalisme se caractérisait par le rapport capital/travail, bourgeois/prolétaires. Erreur, nous explique aujourd’hui TC, le capitalisme est une société de classes et de genre, les deux. Contradiction ? Seulement pour ceux qui n’ont pas saisi que le concept de subsomption justifie tout : le montage intellectuel tient. Au théoricien, rien d’impossible.

Concluons, provisoirement peut-être, sur une touche positive. Puisque TC certifie qu’on n’a rien compris à la théorie révolutionnaire tant qu’on n’y a pas intégré le genre, et que ce groupe a découvert le genre vers 2008-2010, il est permis de porter au grenier les 22 premiers numéros de cette revue, afin de réserver toute son énergie à suivre la dialectique genre/classe exposée depuis dans la revue.

9 Les suffragettes représentaient une aspiration bourgeoise-démocratique, et celles, comme Sylvia Pankhurst, qui se sont radicalisées jusqu’à devenir communistes, ont dû pour cela changer de terrain social et politique, par exemple en s’opposant à l’Union Sacrée de 1914. L’activité démocratique (lutter pour le droit de vote des femmes) dans les quartiers de l’East End, avait conduit S. Pankhurst à participer de plus en plus aux luttes ouvrières, à rejoindre les socialistes révolutionnaires, enfin à fonder en 1919 le premier parti communiste en Angleterre. A la même époque, aux revendications du monde du travail, les femmes socialistes ajoutaient des exigences féminines spécifiques, mais sans sortir des limites du mouvement ouvrier. Au contraire, la déflagration sociale des années 1970 a fait se croiser (brièvement) des ouvrières en lutte pour l’égalité au travail et dans la vie quotidienne, et des femmes issues des classes moyennes et organisées contre la subordination féminine. La convergence n’a pas survécu au déclin des agitations dans l’usine et dans la rue, mais elle donne une idée de la force d’une poussée sociale qui fait éclater les catégories.

10 Qui dit droits dit devoirs : promue « l’égale » de l’homme, la salariée sera souvent forcée d’accepter les mêmes obligations que son collègue masculin. Le recul des discriminations sexuées au travail est un acquis… et parfois une arme à double tranchant, comme lorsque le parlement français a levé en 2000 l’interdiction du travail de nuit pour les femmes. L’égalité professionnelle capitaliste ne sera jamais qu’une égalité dans le travail, une égalité d’exploité(e)s. Ou alors, il convient de revendiquer pour les femmes un traitement égal mais accompagné de mesures spécifiques… justifiées par la spécificité féminine, ce qui réinstalle les femmes dans la famille, dans un rôle de mère.

11 Dans l’Espagne des années 1930, les Mujeres Libres étaient une organisation de femmes anarchistes pour qui la révolution sociale n’avait pas de réalité sans l’émancipation parallèle des femmes. Le groupe des Amis de Durruti réunissait une minorité anarchiste opposée à la participation gouvernementale de la CNT et au cours de plus en plus anti-révolutionnaire de la guerre civile espagnole.

12 Sur ce que ferait une révolution future, voir Bruno Astarian, Activité de crise et communisation, 2010.
Communisation, troploin, 2011 et G. Dauvé, De la Crise à la communisation, à paraître chez Entremonde, chapitres 3 (« Se défaire du travail ») et 5 (« L’Insurrection créatrice »).

13 « N’avez-vous pas oublié quelque chose ? », nous demandera-t-on peut-être: « Vous n’avez rien dit du genre !» En effet, et nous savons que l’absence du mot – et du concept – dans notre exposé suffira à le rendre nul et non avenu aux yeux de certains lecteurs, mais ce n’est pas pour eux que nous écrivons. Pour les autres, quelques lignes d’explication, inspirées des pages 32-33 du Féminisme illustré (cf. ci-dessus note 1) :

Qu’apporte ce concept ? Une distinction. Le sexe, c’est le pénis ou le vagin en tant que donnée physiologique due à la naissance. Le genre, c’est ce que fait la société de ce pénis ou de ce vagin : en général, jusqu’ici la société a obligé l’être avec pénis à se conduire comme ceci, et l’être avec vagin comme cela, mais désormais, nous assure-t-on, distinguer le genre du sexe va permettre de sortir des rôles imposés. Le genre, c’est le sexe social, contraint aujourd’hui, libéré bientôt, ou aboli, ce qui revient à peu près au même.

Il me semble plutôt que notre époque a produit le concept de genre pour rationaliser un problème qu’elle est incapable d’affronter.

L’assignation ancestrale des femmes à la maternité et à un rôle au foyer est en décalage avec l’extension du salariat et l’évolution des normes sociales correspondantes. Le capital a tendance à faire profit de tout, à embaucher quiconque lui rapporte et à vendre tout ce qui s’achète. Le Manifeste Communiste n’est pas le seul texte à souligner  comment le capitalisme sape les fondements de la tradition, de la religion, de la morale, de la culture et des mœurs : on peut seulement reprocher à Marx et Engels d’anticiper un peu vite en annonçant que « la grande industrie détruit tout lien de famille pour le prolétaire ».

Un siècle et demi plus tard, la société est confrontée à l’inévitable revendication d’égalité des femmes salariées, revendication qui logiquement déborde le lieu de travail pour concerner d’autres aspects de la vie. La société contemporaine est obligée de penser la contradiction d’un capitalisme égalisateur qui en même temps entretient l’inégalité des sexes.

C’est là que la notion de genre trouve son utilité sociale. Le monde préindustriel organisait les rôles sexuels selon des normes rigides, variables selon les cas, mais dont l’évolution était lente. Ces normes ne fonctionnent plus, ou mal. La millénaire subordination des femmes trouvait un semblant de justification dans le constat qu’en général elles ne faisaient pas le même travail que les hommes, leur étaient « différentes » et donc inférieures. La salarisation féminine massive bouscule tout cela, pourtant la subordination persiste : une prof d’université a des responsabilités importantes sur son lieu de travail, y compris du pouvoir sur des hommes, avant de se voir traitée en inférieur dans la rue, peut-être à la maison. Cette contradiction crée un dédoublement mental entre un donné biologique indéniable (appelé sexe) et une réalité historico-sociale (appelée genre depuis les années 1970).

D’où la distinction entre un sexe naturel et un genre social, afin de pouvoir faire en sorte que les rôles ne soient plus imposés mais choisis. Exiger la liberté de chacun contre le prétendu destin a une tournure contestataire qui ravit les uns et en effraye d’autres : parler de genre devient officiellement synonyme de progressisme, lui préférer le mot « sexe » passe pour preuve de conservatisme. Mais de quel social s’agit-il ? L’opposition du « social » au « naturel » n’est un progrès que si l’on comprend la société pour ce qu’elle est, c’est-à-dire non pas une addition de comportements et de choix, mais un ensemble de relations déterminées par des rapports de production. Car si le statut des femmes découle d’une construction sociale, mais que celle-ci dépende simplement de notre libre arbitre appuyé sur une pédagogie réformatrice, il suffira pour s’en extraire de le vouloir vraiment.

La théorie du genre est bien en phase avec l’idéologie démocratique et libérale, qui croit possible l’égalité dans un monde inégal.

La vulgarisation de la distinction sexe/genre n’est pas le signe que nos contemporains – femme et homme – auraient élargi leur marge ou leur exigence de liberté. Elle témoigne de contradictions qu’ils sont incapables de maîtriser, et dont la compréhension les dépasse.

Le genre s’est imposé sur la place publique alors que la classe s’y voyait disqualifiée. Parler de genre, c’est parler de domination. Pourtant les hommes n’ont pas dominé et continuent à dominer les femmes pour le seul plaisir de dominer : encore faut-il qu’ils y trouvent un intérêt matériel. Cela nous renvoie à ce qui structure cette société, c’est-à-dire à des rapports sociaux dont la domination sexuée n’est qu’un aspect, certes nécessaire, mais qui n’est pas le fondement.

Il n’est pas neutre de se référer au « genre ». Un concept sert à réunir des éléments en les séparant d’autres inévitablement minorés. Partir de la classe, c’est attribuer un rôle secondaire à individu, strate, catégorie, ethnie, etc. Partir du genre c’est considérer en priorité une activité sociale à partir du critère de rôle sexué (imposé ou choisi), et dès lors mettre au second plan les rapports de production et la possibilité de mettre à bas ce système.


je n'ai pas lu comme Lisbeth Salender « l’explication de la distinction et de la domination de genre par la grossesse est absolument indigente !! », et moins encore la nécessité de la mise au point de Richie Cunningham dndf 03/08/2016 à 15:38 | #2, parce que je n'ai pas vu là une analyse "biologisante", qui signifie ici essentialisante, ce que dément tout le texte, du moins dans ma compréhension...

Citation :
tout a fait ok avec cette réflexion. L’analyse est très « biologisante ». A ce sujet et pour plus de sérieux et surtout pour démonter l’argument de la grossesse qui est faux anthropologiquement on peut se pencher sur les écrits de d’Alain Testart.

si cette remarque renvoie à un passage du texte de Dauvé, c'est celui ci-dessous, et je ne vois pas en quoi il se distingue fondamentalement du point de départ adopté par TC, sans quoi parler des femmes comme « première force (re)productive de la "population" », considérant que "les hommes ne font pas des enfants" (ce qui dans l'absolu est faux) serait incompréhensible

GD a écrit:
Femmes comme reproductrices

Si la famille occupe cette place centrale, reste à comprendre pourquoi son fonctionnement s’accompagne d’une domination sur les femmes.

Avant tout, parce que le capitalisme signifie le règne de la production. Afin de dissiper un malentendu, précisons le sens du mot. Toute société repose sur la (re)production de ses conditions de vie. Mais le capitalisme soumet la société à l’impératif de produire, de produire de la valeur. S’il fabrique (et détruit) le plus possible, ce n’est pas afin d’entasser des objets, mais d’engendrer de la valeur et de l’accumuler. Il est donc logique que tout être ou chose soit traité en instrument de production.

Pour les femmes, il en découle un statut différent et inférieur comparé à celui des hommes.

Fait biologique, seules les femmes ont la capacité de porter l’enfant dans leur corps, le mettre au monde et l’allaiter, et une société où chacun existe d’abord comme instrument de production ne manque pas de spécialiser les femmes dans ce rôle et d’en faire une contrainte. [cette spécialisation est donc une construction historique et sociale, ce que disent peu ou prou toutes les critiques féministes du "genre" = "sexe social"]

Malgré mille exceptions et à des degrés infiniment variés, même aujourd’hui, une femme est considérée comme ayant vocation à être mère, jusque dans les milieux vivant une sexualité « différente » ou minoritaire : une lesbienne ne sera pas l’égale d’un gay. La famille la plus moderne n’attend pas la même chose d’une fille ou d’un garçon. Dans la plupart des cas, les femmes subissent une pression sociale, franche ou insidieuse, explicite ou non dite, pour être mères et la meilleure contrainte à la maternité, c’est le couple, avec ou sans mariage.


bref, Salender et Cunningham ont à mon avis interprété ce passage à l'envers, et franchement, trouver ce texte «indigent» sur le plan théorique me paraît assez injuste, ceci dit d'un qui n'a pas l'habitude d'épargner Dauvé...

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Jeu 4 Aoû - 13:10


'conversation' à propos de Sur la « question » des « femmes »
, Gilles Dauvé DDT21 (voir ci-dessus)

Patlotch a écrit:
pouvez-vous regarder le texte de Dauvé sur les femmes et me dire ce que vous en pensez, je le trouve pas si mal que ça, et quelle surprise d'apprendre que GD = Constance Chatterley !

Corinne Cerise a écrit:
Voici quelques simples remarques concernant le texte de Gilles Dauvé.

La première chose qui saute aux yeux est qu'il parle de la "question des femmes" occidentales, les nombreuses (et pertinentes) assertions (INSEE, Suède, etc.) le démontrent assez bien. La seconde est qu'il ne fait pas d'analyse sur les luttes des femmes passées ou en cours. Enfin, même si cela apparait en filigrane au long du texte, il semble faire l'économie d'une analyse sur la subordination réelle spécifique aux femmes prolétaires, se contentant de descriptions factuelles pour décrire cette réalité. C'est un peu étonnant pour un texte qui selon son auteur se veut "théorique".

Cela dit, je trouve le texte assez bon. Ici point de "féminisme enragé" (la "classe des femmes" - sic - chez certaines féministes radicales), mais une analyse qui embrasse la reproduction du capital comme système totalisant, du moins dans le dyptique classe/genre. Comme dit le texte : "Or, de cette reproduction sociale, le rapport homme/femme fait évidemment partie, mais la difficulté est de comprendre comment s’articule la division sociale du travail avec la division sexuelle de la société". Et je suis en accord avec lui lorsqu'il met en évidence la famille - quelle que soit sa forme - comme lieu premier de la division sexuelle et de la domination masculine. En outre le lien entre famille et propriété privée est assez bienvenu, à mon avis ("Avec ou sans enfants, et plus encore s’il en a, un couple homo marié assure la sauvegarde et le passage des biens dont il dispose : il se comporte comme une famille, lieu où se garde et qui transmet la propriété privée").

L'analyse de Dauvé/Chatterley met aussi assez bien en évidence le patriarcat systémique dans le cadre d'une société basée sur le salaire et la valeur : "Le terme de domination masculine induit en erreur si l’on croit que la subordination des femmes est aujourd’hui l’œuvre d’individus mâles (...) il est chapeauté par la collectivité. Dans les services médico-sociaux, les femmes sont sous tutelle (« pour leur santé et pour leur bien ») d’un personnel au moins autant féminin que masculin. (...) la justice vient au secours d’un être supposé faible incapable de se défendre. Et la protection est accordée en échange de l’acceptation par les femmes d’un rôle spécifique, un rôle de mère".

Viennent ensuite quelques considérations plus ou moins réchauffées sur la domination des femmes dans le monde du travail, qui à mon avis n'apportent rien de bien neuf. Mais cela permet une chute intéressante : "Le féminisme radical, lui, part de la situation des femmes pour l’intégrer à une transformation sociale globale (...). Dans tous les cas, la place des femmes dans l’histoire étant posée comme essentielle, il n’y a rien d’abusif à définir ces positions et ces courants comme féministes".

C'est à mon sens ce qui importe dans les luttes et pour leur auto-organisation (non-mixtes par exemple). Il s'agit de considérer les luttes des femmes non pas du point de vue intersectionnel, mais comme un mouvement au sein du mouvement produisant du communisme au présent.

Voici donc quelques simples petits commentaires.

Mais il y a une chose que Dauvé passe sous silence : l'assimilationisme qui est une version bourgeoise masculine du "féminisme", toute femme se trouvant dès lors revêtue des attributs masculins. C'est criant dans tout ce que diffuse l'idéologie de la classe dominante, par exemple dans le cinéma comportant des "héroïnes".


Patlotch a écrit:
merci pour vos remarques, éclairantes comme d'hab'

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Jeu 25 Aoû - 18:39

remarque en passant

drôles de mœurs en tous genres

à deux reprises récemment, Gilles Dauvé a fait son Coming Out : Constance Chatterley, c'est lui :

Gilles Dauvé a écrit:
note 1 Certaines questions abordées ici l’ont été, différemment, dans la brochure Du féminisme illustrée en 2015. Elle comprend un article que j’avais publié sous le pseudonyme de Constance Chatterley dans la revue Le Fléau Social ( n° 5-6, 1974) ainsi qu’un entretien réalisé en 2015. On y trouvera abordé d’autres thèmes.

Sur la « question » des « femmes », DDT21 juillet 2016

Gilles Dauvé a écrit:
(7) En Europe, aux Etats-Unis et dans d’autres régions de la modernité capitaliste, l’égalisation (relative mais en progression) des pratiques sexuelles coexiste avec l’inégalité persistante entre les sexes. La subordination féminine continue, avec même une régression de la condition des femmes depuis les années 70, en raison d’un retour de la maternité comme essentielle au « destin » féminin. Sur le devenir du patriarcat, et divers thèmes esquissés ici, voir Du Féminisme illustré, Editions Blast & Meor, 2015. Cette brochure comprend un article que j'avais publié sous de pseudonyme de Constance Chatterley dans la revue Le Fléau Social (n° 5-6, 1974) ainsi qu'un entretien réalisé en 2015 : https://blastemeor.noblogs.org/files/2015/08/brochure-Du-f%C3%A9minisme-...

Pour une proposition de cadre théorique sur le sujet, voir aussi notre Sur la « question » des « femmes » : https://ddt21.noblogs.org/?page_id=1010

source Le crime comme réalité et comme représentation troploin


je faisais remarquer le 19 août dans REDÉFINIR LE 'GENRE' ? pour la théorisation communiste, féministe et décoloniale, et la communisation. Conversations croisées et digressions sur le transgenrisme

Patlotch a écrit:
dont acte, car j'ignorais ce versant féminin de la production théorique de Jean Barrot/Gilles Dauvé/Constance Chatterley. S'il est vrai qu'un milieu théorique s'élargit en proportion du nombre de pseudonymes de ses auteurs, le pseudo est en passe de devenir la première force de production théoricienne. C'est à rêver d'un Fernando Pessoa communisateur, bien que l'hétéronymomane portugais n'ait pas à ma connaissance écrit sous pseudonyme féminin !

les femmes apprécieront le procédé consistant pour un homme sous pseudo de femme à parler de "la «question» des «femmes»" : c'est pour moi comme le comble du machisme, de l'indélicatesse, de l'irrespect et la preuve d'un point de vue surplombant opposé à une saine conception des relations entre théorie et auto-organisation

je n'aurais pas été fier de m'être fait avoir si je n'avais eu en tête des passages de l'entretien avec Constance Chatterley dans lesquels Gilles Dauvé avait pris le soin de donner le change. Par exemple :


Chatterley/Dauvé a écrit:
- La communisation, cela fait une heure que j’en parle. Le processus de la révolution, c’est la communisation. Il se trouve que je n’ai pas employé le mot, et c’est bien ce qui me sera certainement reproché. Mais maintenant c’est fait !

on apprécie la question de l'intervieweur (logiquement autre masque de Dauvé fabriquant pour l'occasion ses questions sur mesure, et manière de se faire plaisir en se foutant de notre gueule) :

Citation :
⇒ J’ai encore du mal à vous situer, Constance. Je pense par exemple à ceux qu’on appelle communisateurs dont vous avez l’air proche par certains points, mais aussi en décalage, en particulier sur ce qu’ils ont pu écrire sur le genre. Le concept de communisation est d’ailleurs apparu dans les années 70 dans les milieux que vous fréquentiez. Qu’en pensez-vous ?

Contance Chatterley - Vous savez qu’aux Etats-Unis, la communisation s’enseigne à la fac ? Je préférerais suivre un cours sur François Villon ou Marceline Desbordes-Valmore.


et la réponse de Chatterley/Dauvé, qui sait pertinemment que c'est faux : la communisation ne s'enseigne à la fac ni aux USA ni ailleurs

cela me rappelle les contorsions de Denis de Meeting n'ayant pas supporté que je parle (sur une liste de discussion) de son autre pseudonyme, Léon de Mattis, au moment où il écrivait "Mort à la démocratie", livre dans lequel il ne parlait pas de communisation. C'était avant qu'il n'en devienne le "globe-trotter", comme disait Roland Simon

il a même voulu me casser la gueule à domicile pour cette "délation"... Plus tard, il tenait conférence au coude à coude avec Gilles Dauvé, qui le trouvait un des plus sympathiques du milieu, cela visait les règlements de compte sournois de Dauvé avec TC, comme par ailleurs ses potes d'Incendo

ces manières, qui visent sans doute à l'efficacité de leur propagande, ne sont que politiciennes et débilitantes, et perso je ne crois nullement à leur efficience, sauf pour les gogos à convertir en adeptes

on appréciera que Gilles Dauvé, un ténor de la théorie de la communisation, ayant passé les 70 ans, ait encore recours à ces gamineries


Ah là là, la maladie sénile de l'ultra-gauchisme...

PS : on comprend mieux que tout ce petit monde me censure de fait : ils n'aiment pas la vérité de la réalité, qu'ils ont besoin toujours soit de présenter à leur convenance, soit de cacher quand elle les dérange

je n'aime pas le dire comme ça, mais vraiment, nous ne jouons pas dans la même cour, ni aujourd'hui car je les trouve dépassés sur le plan théorique, ni pour une saine pratique théorique collective, ou en terme d'honnêteté intellectuelle. Qu'ils emportent donc leurs petites manigances où bon leur semble, elles ne feront pas avancer le communisme d'un pouce

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Jeu 25 Aoû - 19:31


mis à part ce qui précède, dans l'air vicié du temps, la discussion à laquelle a donné lieu le texte de Dauvé "Sur la « question » des « femmes »" a été intéressante et productive. C'est déjà ça

elle est là :



où l'on notera que je n'éreinte pas Dauvé comme certain.e.s qui ne l'ont pas compris ou pas voulu le comprendre, car son texte est simple et bien écrit comme d'hab', un voile sur ses ombres qu'on ne lui enlèvera pas

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Dim 30 Oct - 13:41


rien à dire a priori de ce texte (un peu tardif donc difficile de parler de "théorie embarquée" : on compte les points après coup), qui reprend la plupart des observations que j'avais faites durant le mouvement du printemps : critique de Lordon/Mouffe, "démocrate fasciste" (pourquoi seulement Chouard ? alors qu'est en cause l'ensemble de l'idéologie française traversant de l'extrême-gauche à l'extrême droite ?) émergence du populisme de gauche, etc.



Carambolage à République

Tristan Leoni DDT21 octobre 2016

« Sale nuit, nuit des fleurs, nuit de râles,
nuit capiteuse, nuit sourde dont la main est
un cerf-volant abject retenu par des fils
de tous côtés, des fils noirs, des fils honteux ! »


André Breton, Poisson soluble, 1924


Tristan Leoni a écrit:
                          Un gouvernement « socialiste » qui attaque à nouveau les travailleurs, résolu à ne rien céder sur l’essentiel de sa Loi Travail, et des syndiqués de base qui réclament une grève générale à des directions préoccupées par leurs propres survies. Des journées de mobilisation nationale à répétition où l’énergie s’épuise sans se renouveler (tactique qui depuis vingt ans montre son inefficacité), des salariés lancés dans la grève de manière bureaucratique et en ordre dispersé, et de maigres cortèges rassemblant principalement des militants et des syndiqués. Une mobilisation bien inférieure à celle de 2010, où lycéens et étudiants ne participent qu’avec parcimonie tandis que chômeurs, précaires, « quartiers populaires » et même fonctionnaires s’abstiennent prudemment. Une faiblesse compensée par des actions et des blocages symboliques qui n’entraînent qu’un impact de même ordre sur la production et les transports.

Seuls les autonomes, anarchistes et apparentés ont, semble-t-il, pris des forces mais uniquement en termes de pratiques de destruction et d’affrontement avec la police, certes spectaculaires et davantage partagées (d’où l’enthousiasme de certains), mais sans ébauche d’auto-organisation du mouvement. Cette violence est d’ailleurs restée localisée et généralement condamnée par la majorité des manifestants et militants.

Globalement, le mouvement du Printemps 2016 a tourné sur lui-même, incapable d’atteindre une masse critique susceptible, sinon de faire reculer le gouvernement comme lors du CPE, du moins de bousculer institutions et évidences.

C’est parallèlement à cette lutte, et à sa marge, que le phénomène Nuit Debout a fait son apparition. On aurait dû s’y attendre. Même s’il s’avère un feu de paille, il a manifesté un état et une tension bien réels de la société, que l’on aurait tort de croire insignifiants ou de traiter avec mépris.

La lutte de classes s’affaisse et les identités de classe se brouillent. À l’altermondialisme des années 2000 sont venues s’ajouter les théories post-modernes supposées révéler les nouvelles lignes de clivages grâce auxquelles il serait possible de converger contre ce monde que l’on peine à définir. Le capitalisme révolutionne et bouleverse tant qu’on ne perçoit plus que ce qui convulse à sa surface, non ce qui le structure. La force d’une idéologie, c’est de nommer, de mettre des mots simples sur un monde qui nous échappe. Des mots qui servent de slogans et que l’intellectuel développe en des concepts puissants et rassurants car ils sentent le neuf et l’autorité.

La « perte des repères », thème journalistique, est aussi une réalité vécue de façon trans-classiste par diverses parties de la société qui cherchent à y remédier.

Mais la nuit n’aide pas à y voir clair.

Insomniaques ou somnambules ?

Par sa fréquentation et sa longévité, Nuit Debout a dépassé ses initiateurs (Fakir, Attac, DAL, CIP et autres mélenchonnistes). En se greffant sur le mouvement contre la Loi Travail, elle a profité de son énergie et de ses faiblesses (comme l’insatisfaction accumulée par les militants). Pendant plusieurs semaines, place de la République, des milliers de personnes ont discuté, assisté aux assemblées ou visité des stands. Cette réussite montre que pour beaucoup la loi Travail servait de prétexte pour « s’exprimer », « libérer la parole », alors même qu’un tiers d’entre elles – fait significatif – ne participait pas aux manifestations. Libre expression et démocratie sont leurs dénominateurs communs.

Le participant type serait « un Parisien de 36 ans situé politiquement à gauche, diplômé et au chômage » 1, reflet d’une classe moyenne en proie au risque ou au phantasme de déclassement, rejetant la politique traditionnelle, heureux de découvrir ce qui lui semble d’incroyables innovations, en premier lieu le fait de se parler.

Déçus de la gauche, ex-militants passés partout, paumés divers (des anti-chemtrails aux pro-AMAP), renards politiques de toutes obédiences, touristes, curieux et fêtards s’adjoignent aux néophytes béas en un incroyable carambolage idéologique, polymorphe mais strictement formalisé (commissions, ateliers, règlements, cahiers de doléances, etc.). Antipub, antispécisme, urbanisme, constitution, création monétaire, éducation populaire, discriminations, handicap, écologie, féminisme, économie sociale et solidaire, revenu de base, réappropriation du langage, vote blanc, etc., on débat de tout, sauf de ce qui fait tenir la totalité, et très peu du travail ou de sa critique.

Des camarades interviennent évidemment, espérant par leur rhétorique réorienter tout cela vers le droit chemin, celui de la lutte. Mais dans une agora dont le fonctionnement pousse à l’inclusion, la convergence et l’unanimité, refuser de se déterminer selon les critères moraux du juste et de l’injuste, du bien et du mal et parler de lutte des classes sont des acte de division, sinon de violence, qui ne peuvent que déplaire à la classe moyenne qui domine les lieux. D’autres profitent simplement de l’occasion et font de la place de la République un lieu de rendez-vous pratique pour partir en manif sauvage.

La sympathie dont a bénéficié Nuit Debout dans les grands médias atteste pourtant que ce mouvement n’était pas perçu comme un danger, plutôt comme un mouvement citoyen à rapprocher des manifestations ayant suivi les attentats de janvier 2015 ou des pleurs de novembre 20152.

Vulpes vulpes


Si Nuit Debout se résumait à ces bavardages, il serait inutile de s’y attarder. Or, bonne volonté et moyennisme se sont retrouvés accouplés avec des éléments véritablement politiques, en particulier avec cette frange militante rêvant d’un Podemos français (qui ressemblerait beaucoup au Movimento 5 Stelle italien). L’altermondialisme qui se voulait en rupture avec la tradition révolutionnaire et sa culture militante et n’envisageait plus que de « changer le monde sans prendre le pouvoir » (John Holloway) [Holloway n'est pas soluble dans l'altermondialisme] croise ici la vieille militance caméléonne de gauche. Leur terrain, celui de « l’hégémonie culturelle » gramscienne, nouveau nom de la méta-politique, relie ce beau monde [id, c'est une lecture bien réductrice de l'hégémonie selon Gramsci]. Il s’agit surtout de prendre le pouvoir pour, éventuellement, changer la surface du monde (démocratie, commerce équitable, bio, alimentation, AMAP, etc.). Et bien sûr de le réenchanter.

Leur gourou, l’économiste-philosophe Frédéric Lordon, lance des diatribes quasi insurrectionnalistes qui surprennent quand il affirme : « nous ne sommes pas amis avec tout le monde. Et nous n’apportons pas la paix. Nous n’avons aucun projet d’unanimité démocratique. » 3. Le all inclusive a pour lui des limites. Mais qui les pose ? Et où ? Car un mouvement qui prétend représenter les 99 % ne saurait se limiter à la gauche,  il transcende les divergences politiques et affirme son interclassisme. Son adjoint, François Ruffin, se pose lui en émissaire d’une « petite bourgeoisie intellectuelle » en quête d’une jonction avec « les classes populaires », alliance selon lui nécessaire à tout chambardement. Et de préconiser « la naissance d’un mouvement populiste de gauche » qui n’aurait peur ni du partage des richesses ni du protectionnisme, et auquel ne manquerait alors qu’une direction politique. « Nous ne revendiquons rien »… sauf le pouvoir.

Intervenant à la Bourse du Travail, Frédéric Lordon, après un long exposé anticapitaliste, révèle ce que doit être le projet stratégique de Nuit Debout ou de la structure qu’elle pourrait enfanter : le cadre institutionnel et libéral expliquant l’impasse des mouvements sociaux et rendant désormais impossible toute revendication, il faut s’attaquer à ce cadre… afin d’en bâtir un nouveau dans lequel revendiquer redeviendrait possible. Même l’aide gauche du mouvement ne se propose pas de transformer le monde, mais de le faire évoluer pour pouvoir à nouveau, un jour, essayer de le transformer. On ne lutte plus pour des réformes aujourd’hui, seulement pour les rendre envisageables après-demain. Le réformisme n’est plus ce qu’il était.

Démocrates-fascistes ?

La démocratie, alpha et oméga de Nuit Debout, a pour ennemi naturel le fascisme dont elle doit se démarquer. Faute de contrer la menace de nervis d’un FN absent (qui, sans participer à la contestation de la Loi Travail, n’a pas pour autant soutenu la loi)4, et après avoir repéré quelques militants d’extrême droite trop visibles, la vigilance s’est reportée sur ce spectre qui hante les assemblées depuis quelques années, le « chouardisme ». Et lorsque l’on cherche on trouve. Après s’être fait connaître et apprécier à gauche comme opposant au Traité Constitutionnel européen en 2005, Étienne Chouard est parti en quête du modèle de la démocratie idéale. Il propose de compléter le parlementarisme par du tirage au sort, réfléchit à une nouvelle constitution, dénonce l’oligarchie financière mondiale, évoque le programme du CNR de 1944, mais attend un homme providentiel du type Robespierre ou Chavez.

Or, après 2010, l’« éclectisme » intellectuel de Chouard l’amène à apprécier et citer des auteurs antisémites et en particulier Alain Soral, ce qui suffit pour nous à le disqualifier sur tous les plans, politique et intellectuel notamment. À un certain degré, le désordre de la pensée fait trop de dégâts pour être sans excuse.

Son influence n’a pas pour autant diminué. En conséquence, dans le mouvement du printemps, à Paris et ailleurs, des anti-fascistes se sont fait un devoir de débusquer et d’éloigner les partisans avérés ou supposés de Chouard (ces derniers traitant ensuite les précédents de fascistes). Nous ne faisons pas un absolu de la liberté d’expression et, parfois, aurions été satisfaits de voir expulser d’une AG certains participants. Mais dans quelles assemblées ? Car se pose une autre question : nous, que faisons-nous là ?

Par elle-même sans intérêt, cette micro-histoire est un symptôme. Les anti-Chouard font valoir que sa pensée est nocive, mais elle l’est surtout de par les passerelles potentielles qu’elle pose vers l’extrême-droite. En réalité, le risque de voir les chouardistes contaminer Nuit Debout par leur discours, était nul ; ce discours y était déjà [c'est vrai, comme dans toute la société française, idéologie comme structure of feeling, Raymond Williams] . Le démocratisme de Chouard est un condensé de celui qui définit altermondialistes, citoyennistes, Indignés et Nuit Deboutistes.

En fréquentant de près ou de loin Soral, Chouard révèle ce que le démocratisme a d’intenable. Nuit Debout se veut un espace de liberté, de libre discussion ouvert à tous… sauf à ceux auxquels il n’est pas ouvert, Chouard, Finkielkraut ou d’autres. Le tort de Chouard est de pousser le principe démocratique au point où il ne fonctionne plus, et oblige à décider qu’« il n’y a pas de liberté d’expression pour les ennemis de la liberté », et à refouler l’intrus hors de l’agora.

La vision du monde de Chouard repose sur l’opposition entre les forces du Mal, les « très très riches », et le camp du Bien, les 99 %. Il ne peut expliquer la domination des premiers que par leur malignité et leur manipulation, d’où l’importance qu’il accorde aux « sociétés secrètes ». Cela prêterait à sourire si ce n’était la version hard d’un conspirationnisme diffus qui fait des ravages partout. Très présente chez les altermondialistes, la théorie du complot des banquiers est revenue en force avec la crise de 2008, et l’extrême-gauche n’est pas la dernière à dénoncer lobbies et lieux de rencontre de la haute bourgeoisie, Bilderberg, Trilatérale, Davos ou Le Siècle5.

Tout le mal viendrait des banques, de leur trop-plein de pouvoir, monétaire et donc politique. En réduisant le capitalisme à ses excès financiers, la gauche et l’extrême gauche font passer le rôle aujourd’hui indéniablement majeur des banques pour la clef de voûte de l’exploitation capitaliste. D’où cette utopie d’une société moralisée, sans paradis fiscaux ni « patrons voyous », d’une fiscalité équitable, où nul n’est trop riche ni vraiment pauvre, d’une marchandisation modérée par la solidarité, tout cela grâce à une démocratie maximale dans le quartier, l’entreprise, la famille, l’école et même au parlement, partout. Ce projet paraît si extraordinaire qu’il est souvent perçu comme synonyme de fin du capitalisme alors qu’il n’en serait qu’une gestion douce car en conserverait les fondements essentiels (valeur, travail, argent, salariat, exploitation, État)6.

On comprend que la présence de chouardistes réels ou fantasmés embarrassait une partie de Nuit Debout7, car leurs idées sont le consensus même d’un tel rassemblement. Mieux valait, pour ne pas s’y reconnaître, repousser ce miroir. Chouard est l’enfant quelque peu monstrueux d’une gauche qui ne sait plus qui elle est, et d’une démocratie qui ne se définit plus par ce qu’elle fait ou fera, mais seulement par elle-même. Aujourd’hui qu’est-ce qu’être « de gauche » ? (voire pour d’autres, qu’est-ce qu’être « radical » ?) Faute de certitude sur le contenu, la réponse est avant tout négative : ne pas être raciste, homophobe et sexiste, critères assez flous pour que tout le monde s’y reconnaisse.

Nationalisme de retour ?

[dans ce passage, l'analyse classe/peuple reste classique, sans montrer la nouveauté, cf CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique]

Pour celui qui refuse de penser la société comme structurée par des classes tenant leur existence et leur perpétuation de rapports de production, il est assez logique de croire en une infime minorité de maîtres du monde, et leur opposer un vaste ensemble : le ou les peuples.

Entre le FN parlant d’« élite mondialisée », Soral prêtant aux « forces occultes » une incarnation (les « élites judéo-protestantes »), et le Parti de Gauche dénonçant l’« oligarchie bourgeoise », les différences sont énormes mais les visions ont un point commun : capitalisme = mondialisation = marchés financiers.

La solution aussi est voisine : le peuple doit reprendre le contrôle de son destin. Depuis des décennies la politique néo-libérale est portée par une Union européenne qui fait peu de cas de la démocratie, le contournement du référendum de 2005 l’a montré, et dont la Constitution rendrait inapplicable la majeure partie des programmes du Front de Gauche ou du NPA8. Les projets alternatifs, y compris de gauche, supposent donc une reconquête de la souveraineté populaire, étape indispensable avant toute réforme sociale (ce qui rappelle la logique des luttes de libération nationale). Ce pouvoir du peuple, synonyme d’une vraie démocratie, signifie un inévitable renouveau du cadre national, français, italien ou norvégien. Reste à définir les limites de ce peuple.

Il n’y a pas à s’étonner de cette résurgence quand le vide causé par la fin de l’identité ouvrière, et l’abandon du vocabulaire de lutte des classes qui lui était lié, entraînent le désir d’autres formes de vie collective et de solidarité9. Le capitalisme décompose les communautés mais en recrée le besoin. Le populisme (de gauche ou de droite) a pour avantage d’agréger dans un même ensemble prolétaires, commerçants, artisans et petits patrons pour les opposer au « grand capital ». C’est à la bourgeoisie la moins engagée dans les échanges extérieurs que profiterait le protectionnisme auquel les candidats à une gestion alternative du capitalisme promettent de recourir.

La nouveauté ce n’est donc pas tant le retour du « peuple » sur la scène que ses habits. On théorise aujourd’hui la « création d’un peuple » autour de mythes et d’affects, comme le fait Chantal Mouffe au profit des Lordon et Ruffin10. Un auteur comme Jean-Claude Michéa, après sa critique de la gauche qu’il dissocie du socialisme, a également participé à cette reformulation d’un antagonisme entre « peuple » et oligarchie ; utilisant ce qu’il y a de plus conservateur chez Orwell, sa critique (nécessaire) de la notion de progrès a également participé à l’élaboration d’un discours réactionnaire à gauche.

Au peuple s’associe l’idée de nation qui n’est jamais, dans les pays capitalistes modernes, qu’une forme d’organisation permettant sa cohésion. Gauche et extrême gauche se gardent généralement de tout nationalisme trop caractéristique de l’extrême droite. Pourtant, du PCF à une partie du milieu anarchiste, il est de bon ton de soutenir les « peuples » lointains qui défendent leur terre, leur culture, leurs traditions ou leur identité contre des multinationales ou un État. Les milliers de kilomètres excusent sans doute les aspects identitaires, réactionnaires, interclassistes et nationalistes. Mais l’éloignement et la proximité restent des notions relatives.

Il est sans doute trop simple de dénoncer une énième résurgence nationaliste, sorte d’anomalie historique [dès janvier 2015, j'ai souligné que le mouvement type manif du 11 janvier n'était pas nationaliste]. L’idée de nation française remonte à loin et fut initialement et longtemps liée à celle de république, donc à la gauche. De Jaurès à Kropotkine, on ne manque pas de socialistes et d’anarchistes pour défendre le patriotisme (car théoriquement on peut être patriote sans être nationaliste).

Mais laissons le passé : deux siècles après la Révolution française, la nation, c’est le peuple, ce sont les 99 %. S’il y a du nationalisme chez François Hollande et Manuel Valls, ce n’est pas celui de Jules Ferry et Léon Blum. On n’est pas attaché aujourd’hui à une nation comme on l’était à la Belle époque, l’entre-deux-guerres ou les Trente Glorieuses. Les réactions de l’après-13 novembre, même avec leurs drapeaux tricolores, en sont bien éloignées. Les « valeurs » de la France, sa devise, la démocratie et la république, compatibles avec le cadre de l’Union Européenne, priment sur le sol, le sang ou l’Histoire.
C’est ce mélange de re-soudage national et d’exigence de souveraineté populaire qui permet à Mélenchon de soutenir la régularisation des sans-papiers qui travaillent et de remarquer que « dans internationalisme il y a inter-nationalismes ». La France mélenchonienne serait faite de citoyens de toutes origines, couleurs et religions, mais aussi de travailleurs étrangers… en situation régulière. Terre d’accueil, mais sans excès, elle se montrerait à la fois « juste » et ferme avec les sans-papiers. Comment s’offusquer que les politiciens et leurs militants aient « la France » à la bouche alors qu’ils espèrent participer à la gestion de l’entité politique qui porte ce nom et qui est le cadre structurant de la politique depuis 1789 ?

Il y a trente ans, l’emploi du mot « peuple » associé à « France » ou « Français » suffisait à cataloguer l’orateur comme « nationaliste », synonyme légèrement euphémisant de « facho ». Il n’en va plus de même. La nation fait bon ménage avec la critique du néolibéralisme « mondialisé », du « colonialisme » des pays européens par Bruxelles, et de l’influence souterraine des cercles de pouvoir, idées qui gangrènent la gauche11.

Revenons au réel. Le protectionnisme reste un slogan irréalisable tant que l’Europe est dirigée par une bourgeoisie qui trouve son intérêt à une large circulation du capital et du travail. Lui imposer un autre fonctionnement supposerait des luttes de classes et/ou des conflits militaires qui pour le moment ne se déroulent pas en Europe.

Divisions de prolétaires


[de même ici, incompréhension de l'idéologie française]

La question de l’immigration passe pour la plus discriminante entre extrême-gauche et extrême-droite. En réalité, la ligne de partage n’a pas toujours été nette. Dans les années 1930, pour ne prendre qu’un exemple, la CGT demandait la préférence nationale pour l’embauche.

La « crise des migrants » remet aujourd’hui la question au premier plan, dans sa complexité et avec toutes ses implications12 : « accueil » en Europe de centaines de milliers de migrants partis d’Afrique ou du Proche Orient ; aggravation des guerres et du chaos géopolitique ; réchauffement climatique ; patronat (notamment allemand) demandeur de main-d’œuvre et relativement déçu ; signature d’accords diplomatico-commerciaux (comme celui entre l’UE et la Turquie) ; montée des populismes ; organisation des flux devenue une activité économique florissante pour les mafias (du racolage de villageois au cœur de l’Afrique à la gestion des centres de réfugiés) ; etc.

Face à ce chaos, on peut remarquer que le discours (repris par le Pape François) demandant l’ouverture des frontières et dénonçant « l’Europe forteresse » n’a guère évolué depuis vingt ans, mais la gauche radicale n’ayant pas à améliorer le fonctionnement interne du capitalisme, ce caractère basique lui évite au moins de sombrer dans la confusion.

Il n’en va pas de même pour la gauche de la gauche qui aspire à gouverner, d’où un discours fluctuant, tantôt moraliste, tantôt électoraliste. On l’a par exemple vu ces dernières années avec les prises de position de Mélenchon qui précise aujourd’hui qu’il n’a « jamais été partisan de la libre installation des migrants ». Quant à résoudre la « crise » migratoire par des solutions innovantes mais humanitaires et solidaires (aides aux pays de départ, « protectionnisme solidaire », développement économique, relocalisation, multiculturalisme, décroissance, etc.), la générosité suppose un capitalisme à la fois prospère et une bourgeoisie réformatrice, deux conditions évidemment absentes.

Insoluble à bref ou moyen terme, il est peu probable que cette « crise » soit l’occasion d’en finir avec la confusion et le populisme ; mais l’on peut gager qu’elle sera pragmatiquement utilisée par la bourgeoisie pour diviser et exploiter davantage les prolétaires.

Camera obscura ?

Loin d’être apportée de l’extérieur, la confusion est depuis l’altermondialisme des années 2000 l’expression d’une partie de cette classe moyenne désemparée qui n’a plus de mouvement ouvrier structuré et puissant auquel s’adosser. Dans sa recherche d’une boussole, la défense de ses intérêts joue à plein, ce qui explique les angles d’attaque de sa critique : démocratie, culture, éducation, écologie, etc.

Comme l’ont montré le mouvement contre la loi Travail et Nuit Debout, dans la lutte des classes actuelle, ou ce qu’il en est, cette couche sociologique tend à occuper le centre de la contestation, et son idéologie (mouvante) à devenir hégémonique, balançant entre la construction d’une « vraie » gauche et le populisme. Ce dernier, avec son clivage peuple versus oligarchie, a aujourd’hui le vent en poupe.

Si les alternances politiques au sommet de l’État prouvent à l’envi (et beaucoup plus clairement qu’avant la Seconde Guerre mondiale) la similitude entre gauche et droite, il n’en est pas (ou pas encore) sorti un rejet social radical de la politique et de la démocratie. Juste l’abstention, entre désintérêt et passivité.

D’autres espèrent au contraire redonner sens à tout cela et se croient à la veille d’une recomposition de la gauche de la gauche qui prendrait la place de la gauche tout court. Quatre années se sont néanmoins écoulées entre le mouvement des Indignés de la Puerta del Sol et la création (perçue par certain comme une trahison) de Podemos. En France, pour que le socialisme français passe d’une SFIO décomposée au PS il aura fallu une longue gestation, des années 1960 à 1971, mais aussi trois semaines de grève générale suivies d’un mouvement social profond mais finalement défait. D’où l’espoir de 1981.

On aurait pu croire que la situation aurait au moins incité le milieu radical, en particulier ceux qui pensent pouvoir influer sur les événements, à mettre la démocratie (et son rapport à la lutte des classes) au cœur des questionnements, ce n’est hélas pas le cas.

Il n’y a pas de révolution communiste sans critique du travail, pas non plus de réforme capitaliste sans mobilisation du travail. Or, en Europe comme aux États-Unis, le travail résiste comme il peut, mais prend peu l’offensive, même pour revendiquer, même pour des objectifs réformistes.

Sauf renouveau prochain des luttes de classes, et quel que soit le résultat des élections futures, la vie politique des années à venir risque malheureusement de se polariser autour de ce « peuple », son identité et ses limites. Il s’agira de ne pas perdre la tête13.

Constat démobilisateur ? Sans doute moins que la tournure prise par les événements et que l’activité substitutive de nombreux militants. Nous, au moins, ne croyons pas avoir de base à mobiliser.

Tristan Leoni, octobre 2016


NOTES :


1 « Qui sont les participants de Nuit Debout ? », Politis, 10 mai 2016. Nuit Debout a eu des aspects différents selon les villes et les militants qui en étaient à l’initiative, ici quelques altermondialistes, là des militants du PC, du PG ou une poignée du NPA.

2 Une partie de la presse se retournera après l’expulsion d’Alain Finkielkraut de la place de la République.

3 Frédéric Lordon, « Nuit Debout : L’Étape d’Après », 20 avril 2016.

4 On sait ce que valent les sondages. En avril 2016, selon Opinionway, 70 % des électeurs du FN disaient comprendre le mouvement contre la Loi Travail et 67 % le soutenir. On ne demande heureusement pas aux grévistes et aux manifestants pour qui ils ont voté lors des dernières élections (on ne le demandera pas non plus à ceux qui feront la révolution).

5 En 2010 par exemple, Pierre Carles dévoile l’existence du club Le Siècle et organise des manifestations contre son dîner mensuel. L’extrême droite, qui l’avait dénoncée dès les années 1990, ne manque pas de s’inviter à ces rassemblements.

6 Espérer en finir réellement avec le capitalisme dépasse aujourd’hui les bornes de l’utopie admissible alors que cela a été pendant plus d’un siècle le but affiché du mouvement ouvrier. Fait significatif, c’est en 1995 que la CGT a retiré de ses statuts l’objectif de l’abolition du salariat. [oui, correspond, en parallèle, à l'abandon du concept de dictature du prolétariat par le PCF en 1975 (vérifier) et par la LCR vers 2000]

7 L’autre partie, sans doute majoritaire, ne comprenait pas que cela puisse être un problème.

8 Aurélien Bernier, La Gauche radicale et ses tabous, Paris, Seuil, 2014.

9 Le Pen a pu d’autant mieux s’adresser au métallo en 2002 que le PCF s’était dés-ouvriérisé. Julian Mischi, Le Communisme désarmé. Le PCF et les classes populaires depuis les années 1970, Agone, 2014.

10 Sur Chantal Mouffe et son livre L’illusion du consensus (Albin, Michel, 2016), voir notre critique, « Populisme de Boue » (août 2016), sur le blog DDT21.

11 Par exemple le travail que mènent depuis 2004 les éditions Delga. Leur catalogue, bénéficiant de la présence de vedettes staliniennes comme le philosophe mondain Michel Clouscard (remis au goût du jour par son élève Soral) ou l’historienne conspirationniste Annie Lacroix-Riz, redonne un coup de jeune aux intellectuels du PCF des années 1970 et 1980. [explique d'autant moins la focalisation sur Chouard, il existe toute une nébuleuse dans les satellites programmatistes autour du PCF, et les liens ne sont pas tant une traversée droite-gauche qu'une idéologie globale, cf L'idéologie française]

12 Sur la « crise des migrants » voir notre texte, « Califat et barbarie : En attendant Raqqa » (juillet 2016), sur le blog DDT21.

13 Pour nous, outre l’attention à porter à ce populisme et à ces dérives identitaires et pro-identitaires, des réflexions restent à mener, en particulier sur la précarité (car il est trop facile de voir tout le monde devenir précaire, donc potentiellement anti-capitaliste) et sur les « classes moyennes ».


minimum syndical pour ce texte à prétention théorique. Rien de ce qui est dit n'est faux, mais aucune conceptualisation nouvelle n'en montre la nouveauté, car elle n'en prend pas la mesure historique au plan mondial dans la double crise du capital et de l'Occident

certains se bardent de concepts abstraits inutiles, d'autres en manquent cruellement : ni les uns ni les autres ne risquent de « perdre la tête »...

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Lun 21 Nov - 2:49


un commentaire de Gilles Dauvé sur le texte de Bruno Astarian



Bruno Astarian Solitude de la théorie communiste août 2016.

Citation :
« Comment demeurer révolutionnaire sans révolution ? », demandait Maresia Dalua1. Pour répondre, il faut aller en amont: comprendre ce que peuvent faire « les révolutionnaires » suppose de s’interroger sur quelle révolution on envisage, sur ce que serait son « contenu ». C’est ce que fait Bruno Astrarian en se demandant à quoi sert la théorie communiste.

Le marxisme – et souvent l’anarchisme – ont longtemps cru que renverser le capitalisme, c’était instaurer le pouvoir des producteurs (incluant le métallo, l’infirmière, l’institutrice…) et leur travail en commun. Dans cette vision, les luttes quotidiennes préparent la révolution, l’autonomie dans l’action aujourd’hui (contre l’Etat, les patrons, les syndicats, les partis, toutes les institutions soutiens de la société actuelle) préparant l’autonomie individuelle et collective dans la gestion de l’ensemble de la vie après-demain. Par conséquent, la grève, l’émeute, l’insurrection, voire la coopérative ou la scoop, sont comme un apprentissage du futur travail associé. La théorie communiste aurait pour rôle de mettre en valeur tout ce qui favorise l’action autonome des prolétaires, et d’aider ainsi à son intensification, à son propre dépassement.

Pour Bruno Astarian, cette vision méconnait la rupture qualitative entre la lutte revendicative, où le travail s’efforce de modifier à son avantage la répartition du salaire et du profit, et l’insurrection communiste. Dans celle-ci, les insurgés forment « entre eux un rapport interindividuel qui n’a plus le travail pour contenu », et « les éléments de capital dont le prolétariat insurgé s’empare sont transformés par l’insurrection. De moyens de production, ils deviennent moyens de lutte, voire de divertissement. »2

Pour le comprendre en ce début de 21e siècle, il faut admettre que la théorie communiste est « le fruit de l’échec de toutes les tentatives précédentes ». D’où sa tendance inévitable à se réapproprier le passé de façon non-critique, en transformant ses limites en objectifs. « Mais l’insurrection d’où sortira la première tentative de communisation ne pourra pas ne pas aller bien au-delà de ce qu’on a déjà vu. »

La théorie communiste est plus que la mise à jour des contradictions du capitalisme. Plus aussi que l’affirmation de la lutte de classes, lutte pour le partage entre profit et salaire, qu’il est illusoire de vouloir pousser au point où la bourgeoisie ne pouvant plus rien céder forcerait les prolétaires à détruire le rapport capital/travail. Il est inutile de tenir « un discours maximaliste contre le capitalisme en général, quand la lutte considérée cherche seulement à faire plier un patron particulier. »

Au lieu de chercher à radicaliser ce qui ne peut l’être, mieux vaut s’intéresser aux « pointes avancées » qui annoncent une rupture, sans croire que nous aurions les moyens d’accélérer sa venue. En particulier, si la révolution communiste est l’auto-négation du prolétariat, c’est-à-dire une destruction du travail en tant que travail, cela passe par ce que l’on a appelé dans les années 70 « l’anti-travail », qui dans de futurs assauts prolétariens prendra d’autres formes : « Le post-fordisme n’a pas aboli les conditions de l’anti-travail, il les a aggravées. Mais pour le moment, la pression du chômage maintient un couvercle sur cette bombe à retardement. »

La théorie communiste a pour Bruno Astarian un rôle surtout négatif de dissipation des illusions, à commencer par celle « qu’il existerait un autre sujet de la révolution que le prolétariat dans sa contradiction avec le capital ». Positivement, elle affirme quelques points essentiels, notamment la lutte de classes comme facteur explicatif de l’histoire, la reconnaissance que le prolétariat puisse parfois être non-révolutionnaire, voire anti-révolutionnaire, mais aussi, et c’est loin d’être anecdotique, elle affirme la nécessité de « tendre à définir la société communiste » et assume « l’abstraction et une dose d’utopie »3.

G.D., novembre 2016


1 Maresia Dalua, Contre la politique. Pas un cheveu blanc n’a poussé sur nos rêves, Séléné, 2016, 73 p.

2 Bruno Astarian prolonge ici ce qu’il expose depuis plusieurs années, notamment dans Activité de crise et communisation (2010).

3 On regrettera la reprise par Bruno Astarian du mot communisateur pour désigner les tenants de la révolution comme communisation. Logiquement, des communisateurs communisent. Ce terme a donc le défaut de permettre de penser (ce qui n’est pas du tout le cas de B. Astarian) que la communisation pourrait être déjà là, déjà mise en application, ce qui alimente entre autres la confusion avec la théorie des « communs ».


rien à redire à ce résumé en tant que tel fidèle. Hasard d'un point commun, Dauvé parle comme moi d'un prolétariat possiblement "anti-révolutionnaire". Pour le reste, le même déterminisme commun à toutes les variantes de la théorie de la communisation, malgré des différences "non anecdotiques" avec Théorie Communiste, mais moins encore, c'est peu dire, de capacité que TC à définir concrètement les temps présents autrement que négativement par rapport à leur modèle de révolution du futur. Il est certain qu'ils « assument l'abstraction », mais pas vraiment une « utopie concrète »

sur la remarque « communisateur pour désigner les tenants de la révolution comme communisation. Logiquement, des communisateurs communisent. », Astarian s'autorise un raccourci que tout le monde comprendrait si TC n'avait pas semer la confusion en prétendant « parler de communisation au présent ». Cela ne me gêne pas, mais pose tout simplement la question d'activités communistes, cad dans le mouvement communiste actuel tel que défini par Marx dans L'idéologie allemande, que je fais mien dans ma définition (11 thèses...) en distinguant théorie de la révolution (projection théorique) et théorie communiste (d'un combat communiste)

quelques remarques :

« C’est ce que fait Bruno Astarian en se demandant à quoi sert la théorie communiste. » On glisse vers du Léon de Mattis, c'est peut-être pour ça qu'il le trouve « moins antipathique » Rolling Eyes Dès lors que l'on pose la question comme ça, on est dans la séparation théorie-pratique, et l'on justifie de ne rien faire puisqu'on théorise des échecs, des limites et pour évacuer les illusions : « La théorie communiste a pour Bruno Astarian un rôle surtout négatif de dissipation des illusions ». C'est assez confortable, et quelle modestie Shocked

en fait ce milieu théorise à partir de sa situation sociale confortable, de sa psychologie individuelle, de son caractère franchement français donneur de leçons au monde entier, mais n'interroge jamais la relativité de ce point de vue. C'est une posture en surplomb qui n'a guère à envier aux universitaires, un posture de professeur de révolution. Tout ce que je déteste à titre personnel et dont j'ai théorisé le théoricisme inhérent

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MessageSujet: Re: TROPLOIN... ou TROP VIEUX ?   Jeu 29 Déc - 15:44

Dauvé, Moody, frères ennemis de l'idéologie du prolétariat universel révolutionnaire

Working class zero ? Sur la prétendue disparition des ouvriers étasuniens , Gilles Dauvé, DDT21, décembre 2016

intéressante lecture par Gilles Dauvé de US Labor : What’s New, What’s Not? Kim Moody, 2016, intéressante certes pour les chiffres, mais surtout pour le double point de vue critique adopté par le théoricien communisateur. D'un côté c'est sans difficulté qu'il met en cause la position de Moody, lié au Social Movement Unionism...

Gilles Dauvé a écrit:
Limite du labor writer

Si Moody tient à montrer la permanence de la classe ouvrière et de sa lutte, c’est qu’il cherche quelles ont été, sont et seront les conditions d’un « vrai » mouvement ouvrier, né de la base et restant sous son contrôle. Il croit en effet possible un syndicalisme « lutte de classes », dont les structures reflèteraient l’auto-organisation des travailleurs, sans bureaucratisation, sans que tôt ou tard la négociation collective institutionnalisée transforme prolétaires et bourgeois en « partenaires sociaux ». Son activité et ses écrits militent pour radicaliser les luttes revendicatives et, à défaut d’un Parti du Travail digne du nom, il apporte son soutien à des forces politiques progressistes. Ce qui ne l’empêche bien sûr pas d’envisager la suppression du rapport travail/capital : pour lui, elle viendra d’une montée en puissance des travailleurs face aux bourgeois, l’intensification des résistances finissant par basculer en renversement de la classe dominante, les prolétaires auto-organisés prenant collectivement le pouvoir pour mettre en place un travail associé géré en commun. Perspective très différente de celle exposée sur ce blog.

d'un autre...

Gilles Dauvé a écrit:
Une tentation fréquente de la pensée radicale actuelle consiste à remplacer un prolétariat ouvrier jugé terrassé ou défaillant par un « précariat » beaucoup plus large et surtout n’ayant quasiment plus rien à revendiquer dans le capitalisme, rien sauf sa destruction. Dans cette vision, ce que l’on prend pour une désintégration de la classe ouvrière (et du « mouvement ouvrier » qu’elle avait créé) est interprété positivement comme la condition indispensable, sinon suffisante, de la révolution. Privés de possibilité réformiste, des centaines de millions de précarisés sans présent ni avenir dans les pays comme les Etats-Unis (et à l’échelle planétaire quelques milliards de personnes qui ne sont pas salariables du tout) n’auraient plus d’autre perspective que de crever, de végéter, ou de tout remettre en cause, le travail autant que le capital.

Il est vrai que, des Etats-Unis à la Grèce, l’action revendicative n’obtient plus grand-chose, et même échoue souvent à préserver les acquis que les bourgeois avaient dû autrefois concéder. Mais de ce fait incontestable, il est faux de conclure que nous approcherions (enfin) du seuil historique où les prolétaires n’ayant plus rien à défendre seraient voués à attaquer un système qui les nie. L’expérience passée et présente atteste que, coincés le dos au mur, les prolétaires ont plus d’une façon de réagir : éventuellement tenter de révolutionner le monde, mais surtout résister quand c’est possible, ou se résigner, espérer en un parti qui promet des changements (il en existe), rejoindre un syndicat (il en reste), se replier sur une base régionale, ethnique ou religieuse, voter pour un candidat qui s’engage à défendre le « travail blanc », et si aujourd’hui les capacités de communauté de lutte ne manquent pas, les occasions d’auto-destruction molle ou dure non plus.

Malgré leurs défauts et leurs présupposés, des études comme celle de Kim Moody démontent l’illusion d’une époque contemporaine réduite à l’alternative entre « Tout ou rien ». Il n’y a pas décomposition capitaliste du travail, mais recomposition. Pas plus au 21e siècle qu’au 20e, le capitalisme ne résoudra la question sociale à la place des prolétaires.

...  une chose que Dauvé ne voit pas : ses propres présupposés dans l'idéologie du prolétariat universel, qu'il partage avec Kim Moody. Certes le précariat n'est pas par excellence le nouveau sujet révolutionnaire, mais pourquoi et comment peut-on encore soutenir une analyse entièrement fondée sur l'implication réciproque entre capital et prolétariat (réduit au prolétariat ouvrier, considération bizarre en "subsomption réelle" du capital sur l'ensemble des rapports sociaux), quand « à l’échelle planétaire quelques milliards de personnes ne sont pas salariables du tout » ? On retrouve le flou du concept de prolétariat comme noyau dur de l'idéologie communisatrice. Entre les lignes, une critique de la théorie de l'écart, de Théorie Communiste Il est faux de conclure que nous approcherions (enfin) du seuil historique où les prolétaires n’ayant plus rien à défendre seraient voués à attaquer un système qui les nie...»)

qu'on le voit dans un avenir proche ou lointain, ce « seuil historique » n'existe que dans la croyance commune qu'en ont communisateurs et interventionnistes. Ce qui est faux n'est pas la durée de l'attente mais le dogme révolutionnaire lui-même. Contrairement à une idée tenace, et nonobstant ses nuances, c'est toute la théorie de la communisation qui est structuraliste et déterministe. Pourquoi ce seuil historique ne serait-il pas atteint par les « quelques milliards de personnes qui ne sont pas salariables du tout », autrement dit ceux qui sont, dans les termes d'Achille Mbembe et Saskia Sassen, expulsés du rapport d'exploitation par le travail ? Mystère... « Le dos au mur » il n'y a rien d'une révolution écrite à l'avance, mais un moment présent de basculement des rapports de classe qui est loin de se réduire, comme le soutient Dauvé en se contredisant, à une « recomposition capitaliste du travail »

PS : il serait aisé de montrer que, relativement à la méthode d'abstraction de Marx (Ollman), Dauvé fait preuve d'un réductionnisme passant à la trappe sa dialectique complexe fondée sur l'extension, les niveaux de généralité et le point de vue. Tout à la controverse entre positions théoriques et politiques, au demeurant sans prise sur la réalité, ce qui est oublié, c'est l'analyse du moment présent du capitalisme, dans une répétition lancinante de « généralités déjà fausses en 1975 » (Karl Nesic)

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