PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM

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MessageSujet: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Dim 29 Nov - 23:43


ce sujet avait été détruit avec nombre d'autres fin 2015. Drôle d'idée de mélanger populisme et opéraïsme, Laclau/Mouffe et Negri. Cela vient du fait que le sujet avait été ouvert à propos de Toni Negri, qu'un de ses textes discutait de Laclau et Gramsci. Vu la montée du populisme de gauche, ce thème fait l'essentiel des commentaires après les premiers



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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Ven 4 Déc - 10:27


Toni Negri et moi, émoi, et moi...



sur Toni Negri, j'aurais beaucoup à dire, car ma relation remonte à la parution de Empire et Multitude en 2000, et je dois reconnaître qu'à l'époque, ça m'a remonté le moral communiste.





cela dit, je ne connaissais rien alors à l'Opéraïsme et aux écrits antérieurs de Toni Negri, un peu plus à son histoire à travers les "Années de plomb" en Italie, son séjour en prison, sa protection en France par Mitterrand, etc. puis le négrisme français avec la revue Multitude de Yann Moulier-Boutang, le tout dans un éclectisme de références et de critiques dont je ne tirais rien de bien clair


ce n'est qu'avec Les Fondements d'une théorie de la révolution, de Roland Simon, 2000, lu en 2005, que j'ai trouvé une approche critique qui tenait la route, comparée aux critiques des "marxistes orthodoxes", qui surfaient sur les contenus réels en y voyant que réformisme, à l'exception peut-être de Daniel Bensaïd, mais pour d'autres raisons finalement aussi dogmatiques, dans l'entre-deux entre programmatisme ouvrier et démocratisme radical dans lequel s'agitait alors la LCR, qui allait, près de 20 ans après le PCF, abandonner le concept de "dictature du prolétariat" pour engager son flirt avec les anarchistes et libertaires...

le lecture du troisième tome de la série de Negri avec Mickael Hardt, Commonweath, écrit en 2010, après la crise et Occupy Wallstreet, m'a tout à la fois réconcilié avec ces compères, parce qu'ils revenaient sur la place outrancière accordée en 2000 au capital cognitif, entre autres



le flou du concept de "multitude" semblait se remplir d'un contenu de classe, mais il n'empêche que l'ouvrage m'apparaissait aussi comme un patchwork ou le meilleur côtoyait le pire, comme souvent chez ce penseur italien du communisme


c'est avec la critique de l'ouvrage Commun, de Dardot et Laval, que j'ai trouvé à Negri un plus, relativement à Zizek, Badiou, sans parler de Balibar... Voir commun et/ou communisme : révolution ou réformisme ?

les commentaires que j'ai fait plus tard provenaient d'échanges sur Médiapart, dans des billets de Ségesta, également mebre de ce forum

La métaphysique du commun - par Toni Negri   14 oct. 2015 Segesta3756

Après Marx. Prénom: Karl, Pierre Dardot et Christian Laval nous offrent un "Proudhon. Prénom: Pierre-Joseph". En Italie, ce faux titre suffirait à liquider le livre, en rappelant l'opération réactionnaire conduite, entre autres par Pellicani et Coen sur Mondo Operaio* dans les années 70, sur inspiration de Craxi. Mais ce livre ne se situe sûrement pas de ce côté là, il introduit en France, et ré-ouvre - espérons-le - en Europe, le débat sur le " commun"



Toni Negri a écrit:
Toni Negri 8.05.14

Revenons donc au livre. Tandis que le Marx était caractérisé par une "dé-théologisation" résolue du socialisme (c'est-à-dire par une critique raisonnée de toute théorie socialiste qui prétendrait enfermer le projet final et la force de la libération communiste dans le développement capitaliste), ce deuxième livre (Commun. Essai sur la révolution au siècle XXIe, La Découverte, pp. 593, 25 €) est caractérisé par une résolue "dé-matérialisation" du concept de socialisme - c'est l'opération développée dans cet "Essai sur la révolution" :  une authentique liquidation du matérialisme historique, de la critique marxiste de l'économie politique du capitalisme avancé, au nom d'un nouveau "principe". "Commun" : non pas commons, pas "le" commun, mais "commun" comme principe qui anime soit l'activité collective des individus dans la construction de la richesse et de la vie, soit l'auto-gouvernement de ces activités.  

Un cadre idéal précis est présenté et discuté dans ce but - il part "de la priorité du commun comme principe de transformation du social, affirmée avant d'établir l'opposition d'un nouveau droit d'usage au droit de propriété."

Ensuite, on établit que "le commun est principe de libération du travail, puis que l'entreprise commune et l'association doivent prévaloir dans la sphère de l'économie". On affirme en outre "la nécessité de refonder la démocratie sociale, ainsi que le besoin de transformer les services publics en une vraie institution du commun. Enfin, est établie la nécessité de former des communs mondiaux et à cette fin d'inventer une fédération globale des communs.

Une vision idéaliste

Cette explicitation politique du principe du "commun" est précédée par un long travail d'analyse critique et constructive qui se développe en deux temps. Un premier temps - "L'émergence du commun" - consiste dans la reconstruction du contexte historique qui a vu l'affirmation du nouveau principe du commun et dans la critique des limites des conceptions élaborées ces dernières années, tant par des économistes, des philosophes et des juristes, que par des activistes. Une deuxième partie - "Droit et institution du commun" - veut plus directement refonder le concept du commun en le situant sur le terrain du droit et de l'institution.

Le livre, qui naît de la traversée d'un séminaire - "Du publique au commun" (qui s'est développé plus largement et contradictoirement au Collège International de Philosophie de 2011 à 2013) - approfondit l'idée du commun en se référant fondamentalement à ce courant du "socialisme associationniste" qui depuis Proudhon remonte à Jean Jaurès et à Maxim Leroy, puis va jusqu'à Mauss et Gurvitch, et enfin jusqu'au dernier Castoriadis (celui de l' "Institution imaginaire du social") - sans jamais se soustraire à la tentative d'absorber quelques traits de la pensée marxienne à l'intérieur de ce développement "idéaliste" du projet d'un socialisme à venir.

Développement idéaliste : ne peut être différent l'effet produit par la critique et par la reconstruction du concept de commun, élaborée dans cet ouvrage, car, en reprenant Proudhon contre Marx, à la correcte et de plus en plus effective rupture avec tout sorte de telos du socialisme, succède une non moins obsédante dématérialisation du concept de capital et du contexte de la lutte de classe - par conséquent, à la fin de ce livre, on ne comprend plus comment le commun est revendiqué, où se situent les sujets qui le construisent, quelles sont les figures du développement du capital qui en constituent l'arrière-plan.

Sur cette scène idéaliste souffle un vent glacial - un pessimisme fort, presque un constat résigné que la production de subjectivité de la part capitaliste soit matériellement implacable et historiquement irrésistible. En face, il y a la soumission des  travailleurs et l'intériorisation de l'ordre (injonction, commandement), de plus en plus dure à l'ère du capital cognitif - comme le voudrait la science actuelle du management et en témoignerait la nouvelle souffrance éprouvée par les travailleurs eux-mêmes (psychologie du travail adjuvante). Dès lors, qu'est-ce que "commun" est-il de plus ? Une communauté de la souffrance ? Ou bien un dieu qui doit nous sauver ?

À mon avis, pour re-articuler le concept de "commun", il faut sans doute commencer par suivre une voie analogue à celle parcourue par Dardot-Laval. La critique qu'ils élaborent de la notion de "commun" dans la figure théologique, juridique, écologique - en somme dans toutes les formes d'objectivation / réification qui se répètent inlassablement en ce sens - et aussi de celle philosophique qui tend à banaliser le "commun" dans l'  "universel" - est une bonne voie. Un vrai concept de "commun" ne peut se donner que comme produit d'une  praxis politique consciente et donc se composer en un processus instituant, dans un dispositif d' "institutions du commun". Le "commun" trouve son origine non pas dans des objets ou des conditions métaphysiques, mais seulement dans des activités.

Au-delà de la tragédie des commons

Dans ce contexte, la critique de Dardot-Laval concernant l'écologie des commons de Elinor Ostrom est sans doute magistrale car elle en clarifie la nature libérale et individualiste - là où un système de normes est posé afin de contrecarrer la "tragédie des commons", c'est-à-direpour en sauvegarder l'accessibilité et la préservation, du côté capitaliste, en tant que "biens naturels" supposés. Suivant la voie tracée par Dardot-Laval nous nous retrouvons néanmoins aussitôt à une bifurcation - qui s'ouvre lorsqu'on s'aperçoit que le commun n'est pas simplement un produit d'activité générique (anthropologique et sociologique), mais produit d'activité productive. Ici la confrontation à Marx devient inévitable et décisive. Dardot-Laval semblent cependant être submergés par la complexité de la question. D'une part en effet, ils sont entraînés par leur hypothèse radicalement de-substancialisatrice (idéaliste?) du commun, à sous-estimer la dimension "sociale" même du "commun" - y compris celle proposée par Proudhon ; d'autre part, à accuser les marxistes qui ont abordé le thème du "commun" (en gardant à l'esprit la nouvelle figure "sociale" de l'exploitation) d'être "inconsciemment"  proudhoniens. Voyons comment se pose le problème à travers quelques remarques qui vont au-delà de cette confusion. Il est évident pour tous (et sans doute aussi pour Dardot-Laval) que le développement capitaliste a atteint un niveau d' "abstraction» (au sens marxien de la définition de la valeur) et, par conséquent, une capacité d'exploitation qui s'étend à toute la société. À l'intérieur de cette dimension de l'exploitation se construit une sorte de "commun pervers", celui d'une exploitation qui s'exerce sur et contre l'ensemble de la société. Sur la vie toute entière. Le capital est devenu un biopouvoir mondial. Tout en avertissant cette globalité et ce caractère invasif du biopouvoir, à savoir la puissance du "commun pervers", Dardot-Laval rappellent les raisons de la critique de la téléologie dénoncée dans le socialisme marxiste, comme si le donné du biopouvoir constituait une nouvelle dérive téléologique - mais le soulignement correct de la limite marxienne dans l'analyse dialectique du développement capitaliste, peut-il  bien supprimer ou nous faire oublier les dimensions actuelles du biopouvoir capitaliste ?

La critique de Dardot-Laval de l' "exploitation par  dépossession" de David Harvey et de toutes les analyses néo-marxistes qui ont aperçu dans le modèle marxien de l' "accumulation primitive" des analogies avec ce qui se passe aujourd'hui au niveau mondial - soit une "exploitation extractive"- est équivoque car elle nie le problème, en même temps qu'elle en critique la solution. Et elle l'est d'autant plus qu'elle ignore totalement la fonction productive du capital financier (ou même la fonction productive de l'argent, intérêts et rente) lorsqu'elle accuse d'autres auteurs marxistes - attentifs à la recomposition de la rente comme instrument d'exploitation et nouvelle figure du profit - d'avoir réduit (de manière proudhonienne) le profit au "vol" d'un commun substancialisé, "chosifié"**.

Un vol de surtravail

Ici la position de Dardot-Laval semble oublier, dans le feu de la critique, les caractéristiques les plus élémentaires de la pensée marxienne - et en particulier que le capital n'est pas une essence indépendante, un Léviathan, mais un rapport productif d'exploitation. Et que, dans les conditions actuelles, le capital financier investit un monde productif  socialement organisé, cumulant dans les séquences de l'extraction de plus-value soit l'exploitation directe du travail ouvrier soit la dépossession des ressources naturelles, des territoires et des structures de l'État-providence, soit l'extraction indirecte de plus-value sociale, à travers l'exercice de la domination monétaire. Si on veut appeler "vol" tout ceci, je n'en serais pas scandalisé - on n'est pas proudhonien parce qu'on utilise ce mot, à condition de lui donner la signification que le capital aujourd'hui lui donne : un mode d'accumulation directement greffé sur les nouvelles formes du processus de travail et de sa socialisation - soit dans la dimension individuelle soit dans sa figure associative. Lorsque Marx dit que le capitaliste s'approprie de l'excédent de valeur que la coopération entre deux ou plusieurs travailleurs détermine, il ne nie certainement pas que dans le même temps le capital s'est approprié aussi le surtravail des travailleurs individuels. Le "vol" intègre l'exploitation du surtravail et rend le capital encore plus indécent de ce qu'il a toujours été dans le développement de la production.

Dans Marx de Dardot-Laval on sentait courir une veine foucaldienne (j'entends par là une approche historique traversée par l'attention aux subjectivités agentes). Maintenant, cette veine est fanée - en fanant elle a détaché aussi le fruit, qui était une évaluation vivante et dynamique de l'histoire du capitalisme. Il y a - en l'absence d'une méthodologie historiquement réflexive - une approche certainement durkheimienne (peut-être même catégoriale,  kantienne) au développement capitaliste.

Le capital semble une machine a-temporelle et toute-puissante. La "subsomption réelle" n'est pas perçue comme conclusion d'un processus historique, mais considérée seulement comme figure du processus de "reproduction élargie" du capital.

Sans la classe et le capital

A côté de cela, cependant, une certaine historicité est réintroduite par le fait de considérer - de manière historiquement distendue - l'efficacité dévastatrice (de plus en plus réalisée) dans la production capitaliste des / sur les subjectivités au travail. La lutte des classes n'existerait plus. Cela semble être l'hypothèse conclusive d'une conception qui a commencé par exclure la lutte des classes - au sens marxien - de la constitution du concept de capital.

Il semble que la dématérialisation du "commun", si lourdement menée (et la définition exclusive du "commun" comme "action", comme principe d'activité),  implique de manière co-respective la dématérialisation de la "lutte de classe" - comme si même l'insistance exacerbée sur une production capitaliste de subjectivités du travail, assujetties intérieurement aux ordres, impliquait la négation de la subjectivité productive en tant que telle.

Mais sans subjectivité productive il n'y pas non plus de concept de capital. De ce pas, face à la mutation historique de l'exploitation (ici incompris) ; face à la définition du capital de plus en plus comme "pouvoir social" (ici nié) ; face à une émergence si diffuse du "commun", imposée par la réalisation d'un nouveau mode de production (et notez que cette émergence a déjà déterminé de nouvelles formes du processus de travail ) - devant tout cela on oublie que seulement le "travail vivant" est productif. Que seulement la subjectivité est résistante. Que seulement la coopération est puissante.

Que le commun n'est donc pas simplement "activité", mais activité productive de richesse et de vie - et  transformatrice du travail. Le commun n'est pas un idéal (il peut aussi l'être), mais la forme même dans laquelle la lutte des classes se définit aujourd'hui.

Nous demandons à Dardot et Laval: si le commun n'est pas aujourd'hui un désir implanté dans la critique de l'activité productive, et si seulement il brille devant notre conscience éberluée par la violente pénétration du biopouvoir, s'il est simplement un "principe" - dès lors qu'est-ce qui nous impose de lutter ?

Dardot et Laval semblent répondre que le principe du commun est une catégorie de l'activité, de l'institution - il ne se fonde pas sur le réel mais fonde le réel  - il n'est pas  conquis mais (ils soutiennent enfin - on ne le conquiert pas mais (ils argumentent longuement - et il faudra reprendre le concept ailleurs) éventuellement on l'administre. Pourquoi alors lutter

Au-delà de toute critique, ce livre relance le débat sur le commun et personne ne sera surpris qu'on ait du même coup réouvert le débat sur le communisme.

* MondOperaio est une revue de culture et politique parue en 48 sur initiative de Pietro Nenni. Elle devient l'organe du PSI en 53. Refondée en 73 par Federico Coen elle innove radicalement ses contenus, en 85 Coen est remplacé par Luciano Pellicani. C'est effectivement la période Craxi du PSI.

https://it.wikipedia.org/wiki/MondOperaio

** "Cosale", de "cosa" est traduit ici par "chosifié", mais littéralement ça  serait plutôt "chosal", de "chose"…

source : http://www.sinistrainrete.info/marxismo/3669-toni-negri-la-metafisica-del-comune.html

traduction Segesta


Patlotch a écrit:
17/10/2015 01:07

merci Segesta, pour cette traduction. Negri est encore plus clair et précis que je ne pensais dans ma remarque du fil à côté

Hégémonie: Gramsci, Togliatti, Laclau - par Toni Negri 11 octobre 2015 |  Par Segesta3756 [voir message en-dessous]


13/10/2015, 03:28 | Par Patlotch en réponse au commentaire de Patlotch le 13/10/2015 à 02:38

on peut noter ce que je relevais dans mon premier commentaire sur Negri/Laclau dans le texte du billet. Ici, Negri est remarquable dans sa critique héritée de Marx, en référence explicite à la lutte de classe. Il est même plutôt virulent, ce qui l'éloigne un peu plus de ses supposés adeptes français conduits par Moulier-Boutang et sa revue Multitude

je ne l'ai pas lu insistant autant sur l'antagonisme de classe fondé dans la production, même dans Commoweath. C'est, en comparaison, ce texte qui m'a fait écrire, et reprendre dans mon commentaire plus haut que chez Negri, le concept de Multitude est et n'est pas un concept de classe : on voit bien ici le balancier tournant vers l'autre côté de ce théoricien insaisisable

par contre je comprends assez bien pourquoi cette critique de Negri à Dardot et Laval n'a jamais été traduite en français par les émules du pape Moulier-Boutang, ni par la mouvance altermondialiste qui est celle des auteurs de Commun, la ribambelle d'intellectuels et d'universitaires post-"marxistes" issus du PCF, de la LCR et aujourd'hui du NPA, comme ceux d'ATTAC et d'une façon générale du Monde diplomatique Ignacio Ramonet et Serge Halimi ou Alain Gresh sur ce terrain-là, sauf exception rarissime comme celle relevée concernant Podemos et Laclau

je copie cette traduction ici : Toni NEGRI et ses ambiguïtés théoriques et politiques (Ernesto Laclau...) [sujet disparu du forum le 29 novembre dernier)






Dernière édition par Admin le Sam 14 Mai - 10:45, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Ven 4 Déc - 10:35

Hégémonie: Gramsci, Togliatti, Laclau - 11 oct. 2015 Par Segesta3756

La conférence de Toni Negri, publiée ci-dessous, a été tenue à la Maison de l'Amérique Latine, à Paris, le 27 mai 2015, dans le cycle de conférences intitulé "Hégémonie, populisme, émancipation. Perspectives sur la philosophie d'Ernesto Laclau (1935-2014)" 3. Elle a été publiée sur le site italien Euronomade 3


Toni Negri a écrit:
J’aimerais dire très schématiquement ce que le travail d’Ernesto Laclau a été pour moi, et dans quel dialogue – un dialogue à la fois critique et proche -, dans quel dialogue, donc, émaillé de divergences évidentes mais traversé par une estime très grande que je veux souligner encore une fois aujourd’hui, nous nous sommes tous deux trouvés, en particulièrement ces dernières années.

Les analyses de Laclau représentent pour moi une variante néokantienne de ce que l’on pourrait définir comme un « socialisme post-soviétique ». Déjà à l’époque de la Seconde Internationale, le néokantisme avait fonctionné comme une approche critique du marxisme : le marxisme n’était pas considéré comme l’ennemi, mais cette approche critique avait tenté de l’assujettir à son propos, d’une certaine manière de le neutraliser. L’attaque était portée contre le réalisme politique et l’ontologie de la lutte des classes.

La médiation épistémologique tenait à l’époque à cet usage – et cet abus – du transcendantalisme kantien. Mutatis mutandis, et si l’on se place maintenant dans un moment qui est celui du post-soviétisme, je pense que la pensée de Laclau peut en partie être saisie à partir du même mouvement. Il faut ici être clair, on ne parle pas ici de réformisme en général – un réformisme qui peut être parfois très utile, parfois encore parfaitement indigeste. Il s’agit de saisir l’effort politique et théorique de Laclau dans un contexte historique donné, de le situer donc dans sa propre dimension contemporaine.

Partons d’un premier point. Les multitudes caractérisent les sociétés contemporaines, nous dit Laclau ; mais la multitude ne présente pas de déterminations ontologiques, et encore moins – aujourd’hui – des règles pouvant présider à sa propre composition. Ce n’est que de l’extérieur qu’il sera donc possible la multitude (ce qui n’empêchera pas d’en respecter la nature). L’opération est, de manière très kantienne, celle de l’entendement qui se confronte à la « chose en soi », une chose qui ne serait pas connaissable sans l’intervention de la « forme ». L’opération est de l’ordre de la synthèse transcendantale.

Est-il possible, et souhaitable, que des subjectivités sociales hétérogènes s’organisent spontanément, ou faut-il plutôt qu’elles soient organisées? La demande est assez classique – elle est à la base du criticisme. A cette question, Laclau répond qu’il n’existe aujourd’hui plus aucun acteur social « pour soi », classe universelle (comme on définissait de manière marxienne la classe ouvrière), mais qu’il n’y a pas davantage de sujet qui serait le produit de la spontanéité sociale, d’une self-organization qui pourrait se prétendre hégémonique.

Or le marxisme classique avait opéré une simplification de la lutte sociale de classe sous le capitalisme, et avait construit un sujet, un acteur de l’émancipation, au sein duquel les caractéristiques d’autonomie et de centralité coïncidaient. Mais à l’époque contemporaine, c’est précisément ce terrain qui s’est décomposé – et c’est pour cela que s’est imposé au contraire un terrain fait d’hétérogénéités : seule une construction politique peut désormais jouer dans cet espace de non-homogénéité sociale (que l’on entende par homogénéité quelque chose qu’il s’agirait de présupposer, ou qu’on se limite au constat de ce qui existe, dans tous les cas, cette homogénéité a disparu). Voilà ce que la pensée laclauienne de l’hégémonie se propose d’affronter. Cela ne veut pas dire que Laclau nie qu’il puisse exister des moments d’autonomie organisée, ni des subjectivités fortes, qui émergent sur la scène historique. Mais il découvre toujours entre ces figures subjectives une « tension », et dans tous les cas il pense que ces subjectivités doivent être « mises en tension » les unes avec les autres. Laclau considère cette tension comme « constitutive ». C’est l’imagination transcendantale en action. Laclau, me semble-t-il, considère le contexte politique comme une sorte de Janus biface, et pose la tension entre ces deux faces comme s’il s’agissait de l’espace et du lieu, du tissu et de la trame, que toute construction de pouvoir doit parcourir et transcender, résoudre et déterminer. C’est ainsi que naît l’hégémonie/pouvoir.

Deuxième point. Il doit être clair que l’immanence, l’autonomie et la pluralité qui sont constitutives de la multitude, non seulement sont incapables de construire du pouvoir, mais représentent des obstacles pour la formation de n’importe quelle « scène » politique. Parce que, poursuit Laclau, si la société était entièrement hétérogène, l’action politique demanderait que les singularités soient capables de lancer sur le plan d’immanence un processus d’« articulation » afin de structurer la tension sur laquelle je viens brièvement d’insister, et pour définir entre les singularités des relations politiques. Mais en sont-elles capables?

La réponse, chez Laclau, est négative. Et cette négation renvoie à un moteur transcendantal. L’articulation est donc placée – sans alternative aucune – sur un terrain formel, à condition que l’on comprenne que par « forme », il ne s’agit pas de comprendre seulement « quelque chose de vide » mais une sorte d’« enveloppe constitutive ». De fait, Laclau insiste sur le fait que, si l’on veut qu’une articulation de la multitude soit envisageable, il faut qu’émerge une instance hégémonique par-dessus le seul plan d’immanence – une instance hégémonique susceptible de diriger le processus, et qui puisse représenter un centre d’identification de toutes les singularités. Je le cite: « Il n’y a pas d’hégémonie sans la construction d’une identité populaire à partir de la pluralité des demandes démocratiques ».


Si le contexte social est configuré par une multitude dishomogène, il s’agit d’établir une force d’articulation entre les différentes parties de cette dishomogénéité, pour garantir leur intégration. L’insistance sur l’auto-organisation ou le renvoi à des sujets préconstitués ne doivent ni éliminer ni oublier la nécessité de créer des thèmes communs et des langages homogénéisants, qui puissent circuler à travers les différentes organisations locales. Cette articulation/médiation ne peut en aucun cas répéter le vieux modèle des traditionnelles organisations « fortes » (les partis, les Eglises, les corporations…). Cette articulation/médiation doit plutôt être approchée à partir de la notion de « signifiant vide ». Mais je viens d’insister sur le fait que ce « signifiant vide » ne signifie pas ici des formes vides d’unité, dogmatiquement liées à tel ou tel signifié précis, mais bien plutôt une enveloppe constitutive. Nous ne sommes plus sur le terrain de l’esthétique ou de l’analytique, mais sur celui de l’imagination transcendantale.

Il y a en effet un moment où Laclau, dans une approche différente – on est presque dans une sorte de nouveau temps musical -, repropose le thème du signifiant « flottant » et « vide » face à l’hétérogénéité du social en des termes très puissants. Puissants et, dirais-je volontiers si ce n’était pas un forçage de sa pensée, ontologiquement productifs. Quand Laclau affronte le thème de l’articulation de différentes luttes sociales, ce moment (déjà dans Hégémonie et stratégie socialiste, en 1985) représente un modèle d’« antagonisme constitutif ». Presque un double pouvoir faible qui, en émergeant sur une frontière « radicale », à travers le conflit et la désagrégation, constitue à la fois une synthèse de vieux droits de souveraineté et de droits démocratiques d’auto-gouvernement. Sandro Mezzadra et Brett Neilson l’ont, me semble-t-il, bien souligné. Il faut admettre que, quand il s’approche de l’idée d’une dialectique de contre-pouvoirs conflictuels, Laclau interprète ici un premier tournant – plus exactement la première apparition d’un sentiment commun parmi les militants socialistes engagés malgré eux dans une crise de la gauche, à partir des années 70, et qui se refusent pourtant à la voir chuter toujours plus bas. Dans cette condition, une fois qu’on a pris acte de l’inefficacité des instruments dialectiques, il faut en effet reconstruire un « peuple », en produire l’unité – voilà ce qui doit être reconnu comme l’acte politique « par excellence ». En 1985, on se demande donc avec une très grande force, et en obtenant un très large consensus, si l’ouverture du social au politique n’est pas une « pratique d’articulatio » plutôt qu’une structure discursive, et si ce n’est pas dans cette mesure-là qu’elle organise les relations sociales.

Mais ce point de vue sera très rapidement renversé. Je cite Laclau : « Dans les sociétés industrielles avancées, on peut repérer une asymétrie fondamentale entre une prolifération croissante des différences – un surplus de sens du « social » – et les difficultés rencontrées par n’importe quel discours qui tente de fixer ces différences comme les différents moments d’une structure d’articulation stable. » Il faut alors s’éloigner de la notion même de société en tant que « totalité autodéfinie », et dans laquelle le social se fixe lui-même. Il faut bien plutôt identifier des « points nodaux » qui produisent des sens et des directions partiels, et qui permettent à telles ou telles formations du social de prendre forme. Il s’agira donc toujours davantage de refuser toute solution dialectique pensée à partir de concepts comme ceux de « médiation » ou de « détermination ». «  La politique émerge comme problème des conditions transcendantales du jeu entre articulations et équivalences qui se constituent dans le social. L’identité de la force en lutte est sujette à des transformations constantes et exige un incessant processus de redéfinition. »

L’équilibre de cette articulation est cependant difficile à établir. Il est en effet exposé à deux dangers. Je voudrais appeler le premier « la dérive de la demande », ou plus exactement la dérive du caractère non conclusif de la rencontre des équivalences. Il suffit d’aller regarder, vingt ans après Hégémonie, La Raison populiste, en 2005. Ici encore le discours commence par une plongée dans le social, et se construit autour des stimuli, des conatus multitudinaires qui poussent vers le politique. Or, comme l’écrit alors Laclau, « la plus petite unité dont nous partirons correspond à la catégorie de demande sociale ». Naturellement, si cette demande pousse d’un côté en direction de l’approfondissement des logiques de formations de l’identité, elle ouvre de l’autre à l’antagonisme. Le problème devient alors: comment transformer la compétition, l’antagonisme disloqué et en prolifération continue, en un antagonisme visible et duel ? La « chaîne d’équivalences » ne finit-elle pas ici par équivaloir à une prolifération dont on ne saisit pas la conclusion ? Laclau lui-même semble en prendre conscience : « le propre de l’équivalence, c’est la destruction du sens par sa prolifération même ». Ce caractère indéfini des puissances de l’immanence risque d’empêcher la construction transcendantale du signifiant – et dans tous les cas il l’hypothèque.

La deuxième difficulté est directement liée à la consolidation définitive de l’équilibre telle qu’elle se présente dans le concept d’hégémonie.

Permettez-moi une petite parenthèse à ce propos. Le concept d’hégémonie, chez Laclau, se construit à partir de la référence à Gramsci. Mais les choses ne sont pas si simples. Peter Thomas note par exemple comment Ernesto Laclau et Chantal Mouffe, dans Hegemony and Socialist Strategy, en 1985, remplacent le dispositif politique de l’hégémonie – tel qu’il était défini par la tradition léniniste – par un concept discursif – formel. Pour Thomas, nous sommes alors en réalité dans une phase de réflexion théorique qui est celle de l’euro-communisme, et qui se développe en particulier sous la forme d’un gramscisme « édulcoré » tout en signalant le passage à une politique radical-démocratique post-marxiste. Que l’on soit d’accord ou pas avec le point de vue de Peter Thomas, il faut dans tous les cas, me semble-t-il, rappeler ici que la pensée de Gramsci se construit sur la base d’une position marxiste et léniniste pour laquelle la dictature se présente non pas comme commandement totalitaire mais, précisément, comme hégémonie, c’est-à-dire comme construction organique d’un pouvoir constituant révolutionnaire. Et il est vrai que, sur ce point, la reprise que Laclau fait de Gramsci est en partie édulcorée – parce qu’elle se présente davantage comme la recherche d’un lignage supposé que comme une véritable filiation ontologique. Chez Gramsci, le concept d’hégémonie (depuis la pratique des Conseils jusqu’à la théorie du nouveau Prince) se construit sur la lutte de classe, il conserve une « solidité » matérialiste et produit un dispositif de pouvoir des travailleurs au sens communiste de la chose. Il ne peut en aucun cas être réinterprété sous les modalités théorisées par Norberto Bobbio – comme le produit superstructurel de la « société civile », si l’on prend « société civile » dans l’acception hégélienne du terme.

Par ailleurs, il est étrange de voir comment chez Laclau le concept d’hégémonie – dont, encore une fois, la puissance gramscienne a déjà été enlevée – peut être référé aux politiques du parti communiste togliattien : sur ce point, l’équilibre entre l’autonomie de base des mouvements et le Parti, en tant que signifiant parfois « flottant », sans doute, mais certainement jamais « vide » – pouvait encore s’orienter vers la gauche parce que le Parti était ancré aux politiques soviétiques. De cette manière, l’axe des abscisses hégémonie/société, et celui des ordonnées droite/gauche pouvaient être conservées en équilibre précisément à partir de l’impossibilité du « signifiant » de se transformer en Etat – parce que Yalta l’en empêchait. Je le répète : chez Togliatti, dans le communisme italien, le « national-populaire » n’a pu être interprété à gauche (avec toutes les limites d’action, opposées à la lutte des classes, qui dans tous les cas s’en suivaient) que parce que le Parti communiste ne pouvait pas accéder au pouvoir, et tant qu’il ne s’est pas transformé d’une manière telle qu’il a pu finalement y parvenir. Je crois que paradoxalement, ici, le concept d’hégémonie devient celui de « centralité » politique.

En somme : la figure et la fonction de l’hégémonie, chez Ernesto Laclau, me semblent équivoques. Au lieu d’analyser comment fonctionne le capitalisme, elles établissent plutôt comment nous aimerions que fonctionne une société politique qui ne connaît pas le capitalisme – ou bien elles le confondent avec une nécessité. Et je crois que l’on pourrait dire la même chose pour le « peuple » : brèche dans le bloc hégémonique que Laclau appelle « signifiant vide », le peuple représente l’occupation, de la part d’un groupe capable de déterminer une nouvelle universalité – mais cela n’est pas si clair que cela : il semble plutôt que, d’un côté, le peuple soit une dérive provoquée par la lutte entre différentes factions, et que, de l’autre, il finisse par représenter une nouvelle cristallisation d’identités politiques.

L’impression que j’en tire – et c’est sans doute la raison de nos désaccords, mais je veux le redire ici encore une fois, aussi de nos discussions, de nos débats, de nos échanges – est que, chez Laclau, le signifiant vide représente une abstraction structuraliste qui perd de vue un fait pourtant essentiel : que ce que l’on nomme ici « vide » est le produit d’un exode, et non pas d’une modification structurale – c’est par exemple ce que remarque assez justement Bruno Cava (un militant brésilien qui a bien étudié Laclau). « S’il y a une chose très évidente aujourd’hui, quand on considère les formes actuelles de la politique, c’est le détachement du « peuple » par rapport aux fonctions de participation auxquelles il avait été lié par le droit publique moderne. Dans la situation qui est la nôtre aujourd’hui, le « signifiant vide » se vide davantage encore – il n’a pas de prise sur la multitude, mais il est phagocyté par des pouvoirs forts qui n’ont plus rien à voir avec le peuple, la nation, et tous les autres jolis concepts du vocabulaire politique de la modernité. Quant aux mouvements, ils vivent dans la consistance immédiate d’une universalité concrète qui a pour fonction de suturer et d’articuler les signifiants – oui, mais la puissance réside dans la multitude, qui est un concept de classe. »

Autre conséquence encore. Il est pour moi très clair que la pensée d’Ernesto se situe dans une sorte d’ère post-idéologique, où la lutte des classes est censée céder sa place centrale à des identités différentes et multiples (qui peuvent l’investir selon des déclinaisons variées). Mais elle me semble qu’elle ne peut amener à rien de précis dès lors qu’on la déplace dans le contexte de coordonnées auxquelles j’ai déjà fait référence il y a un instant : un axe d’abscisse hégémonie/société, un axe d’ordonnées droite/gauche. Cette mutation, qui déontologise les sujets, pourrait très bien, dans ce systèmes de coordonnées, s’appuyer sur les singularités collaborant de manière transversale, et construire sur un plan machinique (comme le diraient Deleuze et Guattari) des « machines de guerre » sociales variées. Des « machines de guerre » qui ne seraient en aucun cas les effets de l’urgence d’en consolider les contours au sein d’une hégémonie ou d’une nation. La mutation peut par conséquent être représentée comme une illusion. Il faut à nouveau se demander si le signifiant vide, soumis à ces tensions, outre le fait qu’il soit réduit à une sorte de figure « centriste » de l’organisation du pouvoir, ne subit pas une autre dérive : il immobilise le processus politique parce que son dynamisme, déplacé vers le centre, est désormais incapable de produire de la puissance. La synthèse transcendantale, dans ce cas, est complètement dénuée de mouvement.

J’en arrive au dernier point crucial : la concrétisation historiquement déterminée de la forme transcendantale.

Le signifiant vide opère à un niveau national. Pour Laclau, me semble-t-il, il est impossible d’accepter un discours cosmopolite, ne serait-ce que comme horizon. Le pouvoir a besoin, pour pouvoir posséder une réelle consistance, et après avoir éliminé tout point fixe, de l’identité nationale. Même dans la mondialisation, alors même que le pouvoir de l’Etat-nation décline, le concept d’Etat-nation ne peut être abandonné. L’abandonner signifierait se placer sur un terrain non seulement peu réaliste mais dangereux. Sans l’unité nationale, l’expansion horizontale de la protestation sociale et la verticalité d’un rapport au système politique seraient impossibles. Et, y insiste Laclau, l’expérience de l’Amérique Latine, dans les années 1990 et 2000, le confirme amplement.

J’ai, pour ce qui me concerne, une tout autre lecture de cela. Nous sommes un certain nombre à penser que le mouvement progressiste qui a secoué l’Amérique Latine à cheval du siècle dernier et de celui-ci, a été très fortement impliqué dans ce que l’on pourrait décrire comme le dépassement « vers le dehors » d’un cadre national à l’intérieur duquel chacun des Etats du continent avait été restreint par la domination nord-américaine et ses valeurs impérialistes ; au contraire, c’est « vers l’intérieur » de l’Amérique Latine que l’horizontalité des mouvements s’est pleinement exprimée sur une large échelle, et a parfois anticipé, et parfois encore suivi, un nouvel esprit continental qui a animé certains gouvernements populaires et leur a permis de dépasser toute forme de chauvinisme – réactionnaire dans la tradition de l’Amérique Latine comme dans celle de l’Europe.

Et pourtant, le nationalisme de Laclau, il faut bien le reconnaître, ne cède pas. Il remonte en réalité au début de ses travaux – je pense à Politics and Ideology in Marxist Theory (1977) : contre Althusser, Laclau soutient en effet que la classe ouvrière a une irréductible spécificité nationale ; et il exalte l’expérience du péronisme qui - je cite – « a eu un succès indéniable dans son travail de constitution d’un langage démocratique-populaire unifié au niveau national.

Selon Stuart Hall, c’est cette option nationaliste qui fait courir à nouveau, à la position discursive de Laclau, le risque de perdre toute référence à la pratique matérielle de la lutte des classes, et à ses conditions historiques : elles sont pour ainsi dire « neutralisées » dans leur puissance par la référence au contexte national
.

On ne peut pas considérer la société comme un champ discursif totalement ouvert, et à partir de cela fixer l’hégémonie politique sur un horizon national-populaire : l’opération ne peut produire qu’un assaut à Fort Apache de la part des autres forces sociales en jeu – comme, de fait, cela a été le cas en Argentine. Conséquence : le schéma d’Ernesto montre encore une fois, selon moi, qu’il ne peut tenir debout que s’il devient une figure « centriste » de gouvernement. Il ne peut pas éviter de s’offrir, comme cela s’est produit, à un positivisme de la souveraineté exercé par une autorité qui soit centralement efficace. C’est encore une transcendance formelle qui, matériellement, pose ici le pouvoir et le justifie.

On pourra cependant remarquer que peu à peu, en particulier dans les derniers travaux d’Ernesto Laclau, la transcendance du commandement cessera d’être représentée dans des termes exclusivement nationaux, et au nom d’un centralisme étatique trop encombrant. J’ai cru y percevoir, même, un certain éloignement de cette conception d’origine hobbesienne qui concevait que c’était le pouvoir qui devait former le peuple. Et pourtant, c’est alors un paradoxe qui émerge : en effet, si la transcendance du commandement et la tentation hobbesienne s’atténuent – en particulier parce qu’il y aura toujours, dans le monde contemporain, des irrégularités croissantes du pouvoir dans les relations sociales -, pourtant, cette « impossible transcendance » se matérialise à nouveau chez Laclau. Cette fois-ci, elle n’est plus cherchée mais trouvée, plus construite mais imposée par la mécanique même du transcendantalisme. En lieu et place de la synthèse de la multitude, l’approche transcendantale verra toujours davantage un signifiant « plein » se compacter à travers l’émergence d’un peuple – et fonder ainsi le politique. Est-ce qu’on a là face à un passage – du criticisme – à quelque chose qui serait bien davantage de l’ordre de l’idéalisme objectif ?

J’aimerais conclure en quelques points.

Ernesto Laclau montre de manière brillante que le peuple n’est pas une formation spontanée ou naturelle, mais qu’il est au contraire constitué par des mécanismes représentatifs qui traduisent la pluralité et l’hétérogénéité des singularités en une unité ; et si cette unité, à travers l’identification avec un leader, un groupe dominant, et dans certains cas un idéal, devient une réalité, cette conception me semble malgré tout tributaire d’une certaine idée « aristocratique » qui reprend les thèmes les plus profonds et les plus continus de l’histoire moderne de l’Etat. C’est peut-être là qu’on trouve la confirmation de ce tournant du criticisme à l’idéalisme objectif dont je parlais il y a un instant. Pour Laclau, la centralité de la fonction des intellectuels et de la communication dans l’organisation politique est significative de cette inflexion. Le concept d’ « intellectuel organique », cher à Gramsci, est ici totalement dépassé, et la fonction autonome de l’intellectuel comme force auxiliaire dans la construction de l’hégémonie – ou du leadership ? – est ici affirmée clairement. C’est pourtant, étrangement, exactement ce que Ernesto a refusé de faire toute sa vie – en tant que militant démocratique et socialiste, et il faut absolument lui reconnaître le courage et la probité totale de ce refus. Mais alors : pourquoi donc cette unité de l’« autonomie du politique » et du leadership intellectuel ?

Ce corps à corps de ma propre pensée avec celle de Laclau, je l’ai souvent « rejoué » dans les vingt dernières années. Je le dis avec franchise, comme j’avais eu l’occasion de le lui dire directement : je pense que, si sa pensée est d’une très grande force, sa conception du populisme est moins le produit d’une réflexion sur le pouvoir que d’une réflexion sur le concept de « transition », et du pouvoir dans la transition – dans le passage d’une époque à l’autre de son organisation. Le populisme de Laclau est l’invention d’une forme mobile de médiation, de la et dans la transition des régimes politiques – surtout, même si ce n’est pas seulement, des régimes politiques latino-américains. Une forme que je continue à considérer comme « faible » : non pas conceptuellement, mais pour la réalité qu’elle enregistre, et parce que ce « vide » qu’elle prend pour probème est souvent moins un « vide » à remplir qu’un gouffre dans lequel on risque de précipiter. Et cette « faiblesse » est accentuée encore par le fait que Laclau, simultanément, refuse d’ouvrir son travail à une enquête ontologique, et par conséquent de donner du sens à l’émergence de la nouveauté, d’une part ; mais par ailleurs qu’il admet que la governance d’une transition doit nécessairement être constituante, de l’autre. Du coup, cette dimension constituante « incertaine » finit par répéter paradoxalement les modèles de la modernité. En particulier, elle refuse toute tension émancipatrice. En réalité, dans la mesure où Laclau accepte de se placer lui-même dans cette autre tension qui est celle qui existe entre spontanéité et organisation, mais qu’en même temps il efface les dimensions matérielles de la lutte des classes, il finit, me semble-t-il, par reprendre par exemple quelques uns des aspects réellement problématiques du droit publique européen.

Je prends un exemple. Quand Carl Schmitt se saisit du thème des mouvements sociaux, il en définit la figure précisément à travers la reconnaissance de ce que ces mouvements sociaux constituent la trame de la composition populaire de l’Etat – une reconnaissance du haut vers le bas, qui politise la société dans le but de la construction d’une identité nationale. Je pense aussi à la manière dont Schmitt définit le lieu de la représentation politique comme « présence d’une absence ». Une absence toujours à remplir, si l’on veut que l’Etat existe ; une présence toujours à vider, si l’on veut que l’Etat soit au-dessus des parties, super partes. Jusqu’à quel point le « signifiant vide » n’est-il pas la répétition du modèle schmittien de la représentation ?

J’ai bien conscience que ces questions sont probablement des interférences impropres – très certainement, pour Ernesto, il y avait là simplement des instruments qu’il s’agissait de récupérer dans l’archive du droit public européen. Parce que l’importance – plus encore : parce que la grandeur – de la pensée d’Ernesto – ne consiste pas tant en une capacité à résoudre la question du signifiant vide, ou encore (je formule le même problème vu de droite, si vous voulez), à refuser de le remplir en s’appuyant sur la lutte des classes et sur le conflit social. Elle consiste plutôt à avoir vécu de l’intérieur le problème. Ce signifiant flottant qu’il apercevait devant lui – ce « truc », ce « machin » – n’était pas le vieux modèle d’Etat que nous connaissions sous la forme de l’Etat moderne, mais quelque chose de nouveau. Il y a une tension constituante qui s’étend, qui agit, qui s’exprime sur le terrain de la crise de l’Etat démocratique moderne. Il ne s’agit pas de découvrir cet Etat que nous avons subi jusqu’à présent, mais d’en construire un autre. Inventer un nouveau signifiant vide pour une transition radicalement démocratique. Ici, le criticisme s’exalte réellement, je crois, dans son sens originaire – pas tant comme une ligne de construction transcendantale de l’Etat que comme investissement problématique de sa crise.

Je crois que c’est sur cet ensemble de points (que nous pourrions résumer, je crois, comme « ce que notre débat doit à Ernesto » – et il lui doit beaucoup-, et « ce que la pensée d’Ernesto nous pose comme difficulté » – et je pense avoir tenté d’expliquer les points de cristallisation de ce désaccord) -, je crois, donc, que c’est sur cet ensemble de points qu’il s’agit aussi de raisonner quand on assiste aujourd’hui à certains usages étonnants, pour ne pas dire impropres, d’une pensée comme la sienne. Quand per exemple on tente d’imposer une sorte de « chapeau » aux mouvements réels, qu’on les coiffe en quelque sorte, et que l’on refuse de voir que ce chapeau pose en lui-même problème – non pas sa mesure mais le chapeau en tant que tel ; ou bien encore quand, pour purifier la vitalité toujours un peu « sale » des mouvements, on reprend l’image du vieux Parti communiste italien comme modèle d’écoute et de direction de la parole du peuple – comme cela arrive toujours plus souvent, un peu partout, dans la gauche européenne et latino-américaine. Bien entendu, cela ne suffit pas à dissiper, ou à offusquer, l’extraordinaire vitalité de ce que son travail nous donne à penser : des questions encore ouvertes, des questions parfois à relancer, ou à reformuler, mais toujours cette exigence de se mesurer aux problèmes, qui était la sienne, et dont il faut lui être infiniment reconnaissants.


source : http://www.euronomade.info/?p=5001


PS.: dans le sommaire de présentation, le titre de la conférence porte un point d'interrogation après "hégémonie". La version italienne est disponible ici.


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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Ven 4 Déc - 10:45


mes commentaires à ce qui précède

Patlotch a écrit:
11/10/2015 20:58

intéressant texte de Toni Negri, que je prendrai le temps de lire

il y parle des controverses entre Stuart Hall et Laclau, que j'ai lues, et qui m'ont orientées dans mes dernières avancées sur la question raciale, en relation avec les concepts gramsciens et les références à la structure à dominante d'Althusser chez Stuart Hall. Mais attention, dans ses travaux sur l'articulation race-classe :

- ce n'est pas sur le concept d'hégémonie que Stuart Hall s'appuie chez Gramsci, mais sur les textes concernant les pauvres du Sud et le racisme dans le Nord à leur encontre. Il me faudra relire ces passages. Des extraits sont évoqués par Période, Difficultés dans la théorisation marxiste de la race 3 E. San Juan Jr.

- la pensée d'Althusser évolue beaucoup dans le temps, jusqu'au bout : Raymond Williams et Stuart Hall sont en constant "dialogue" théorique avec Althusser

j'en ai photographié quelques pages de 'Anciennes et nouvelles identités, anciennes et nouvelles ethnicités' 1991 dans le monde et le capital, l'Occident et les autres 3 le 15 février 2015


cela étant, j'avais attiré attention sur un article du Monde diplomatique de septembre, très clair en ce qui concerne l'évacuation du marxisme et de la lutte de classe par Laclau... et donc Podemos

Ernesto Laclau, inspirateur de Podemos Razmig Keucheyan & Renaud Lambert

Citation :
Contre la corruption, les diktats européens, les grands projets inutiles : la multiplicité des mobilisations contraste avec le sentiment d’impuissance politique. Comment faire vibrer ces batailles particulières sur une corde collective ? En cultivant une forme renouvelée de populisme, expliquait l’intellectuel argentin Ernesto Laclau. Influentes auprès de la gauche radicale espagnole, ses réflexions appellent une lecture critique.

[article complet payant]



cela recoupe, par un autre chemin, mes convictions concernant l'idéologie populiste-souverainiste qui monte en Europe, sous diverses formes nationales, et notamment en France, en Grèce et en Espagne, puisque ce sont trois pays où les gauches "radicales" ont pu se retrouver sur un même terrain. Or Negri, comme Zizek et Badiou, n'ont pas été très prudents avec Syrisa, et avec Podemos encore moins...

Negri est foisonnant, mais pas toujours très cohérent sur le plan théorique interne (à son corpus), et entre ses propositions théoriques (Empire et Multitude, mieux avec Commonwealth, dont je conseille la lecture, surtout aux "marxistes" anti-négriste primaires) et ses prises de positions politiques : chez lui, le concept de Multitude est et n'est pas un concept de classe. Ça flotte sur le plan théorique, comme tout l'Opéraïsme dont il n'a pas abandonné le fond, Balibar le relevait dans une conférence de 2012 [à retrouver]

bref, mes propositions théoriques sont parfois compatibles avec celles de Negri-Hardt, parfois non, et j'ai du mal avec les textes italiens. Par exemple sur l'idéologie des Commons, reprise en France sous le nom de "communs", ou par Dardot et Laval le titre "Commun": dans un texte italien, non traduit en fançais (et pour cause ?), Negri n'est pas tendre avec Dardot et Lval (voir chez moi commun et/ou communisme : révolution ou réformisme ?

j'avance donc sur des œufs, et pour le cœur de mon travail, je n'utilise pas la conceptualisation de Negri, mais la mienne propre revue et visitée des théories de la communisation, avec lesquelles j'ai au demeurant rompu sur la question de l'articulation Classe-'Race', comme les Américain.e.s et Anglo-Saxons qui participaient aux travaux de Sic, Revue internationale pour la communisation

voir des références à Stuart Hall dans Endnotes 3 : Gender, race, class and other misfortunes, Chris Chen : The Limit Point of Capitalist Equality Notes toward an abolitionist antiracism , numéro de Endnotes qui les rapprochent de mes thèses (sur ce oint, mais ils n'on rien développé), mais les éloignent comme moi de celles de Théorie Communiste, qui n'apprécie pas Negri non plus, ce qui n'a pas arrangé mon cas... (voir texte et débat A propos de l’édito de Endnotes : LA CONTRADICTION ET SON DOUBLE, et ma réponse d'alors la méthode et son double, une vision d'hommes Pour une refondation en théorie communiste ? 22 déc 2013, qui n'était qu'au départ de ma reconceptualisation d'ensemble, telle qu'elle est en chantier sur le forum COMMUNISME, FEMINISME & DECOLONIAL


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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Lun 14 Déc - 11:15

D’Ernesto Laclau à Iglesias : théorie et pratique du (néo)populisme 14 novembre 2015, mise à jour Lundi 16 novembre 2015, 17:37

Enrico Berlinguer (1922-1984), secrétaire général du PCI, chef de file de l’eurocommunisme. DR..

Pablo Iglesias répète de longue date qu’il faut oublier le vieux schéma « classe contre classe » devenu incompréhensible, pour le remplacer par le schéma « peuple contre caste » qui serait parlant pour tout le monde. Cet article porte sur une ressource théorique majeure venue appuyer, sinon inspirer, ce positionnement : la théorie de la « raison populiste » d’Ernesto Laclau (né en 1935 à Buenos Aires, décédé en avril 2014).


Ernesto Laclau 1935 – 2014

Emmanuel Barot a écrit:
Il est difficile de mesurer jusqu’où cette référence a été ou est encore organique dans certains courants de Podemos, mais son importance centrale pour Iglesias suffit à ce que nous lui accordions toute l’attention requise.1

Retour sur une falsification : Gramsci au service de l’anti-marxisme

En 1985, Laclau écrivait avec Chantal Mouffe Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale, ouvrage concentrant un basculement stratégique dans le post-marxisme, revendiqué et dument débattu comme tel à l’époque. En 2005, Laclau publiait La raison populiste, forgeant une vision qu’on qualifiera de néopopuliste, actualisant et renforçant ce basculement. Enfin, tout récemment, C. Mouffe a co-publié une série de discussions avec Iñigo Errejón (souvent présenté comme le « numéro deux » de Podemos) sous le titre Construir pueblo. Hegemonia y radicalización de la democracia, gardant exactement le même cap2. La continuité fondamentale de l’orientation repose sur une opération fondatrice qu’il faut examiner en premier lieu : une relecture particulièrement contestable de Gramsci.

Dans un article de la New Left Review en 1976, critique de l’interprétation de Gramsci par Togliatti, Perry Anderson avait pointé certaines « antinomies » de la pensée du marxiste italien3. Ces ambivalences ont fait par la suite l’objet d’analyses approfondies4, l’essentiel étant le point suivant. Parti d’une conception de l’hégémonie prolétarienne fondée sur la centralité de la classe ouvrière comme sujet, à partir des débat internes à l’URSS en 1926 et de sa réflexion sur les formes spécifiques de l’Etat, plus complexes, dans les pays occidentaux, Gramsci commence à appliquer le concept d’hégémonie aux formes du pouvoir bourgeois sous l’angle de leur dimension culturelle. Estimant que la « révolution en occident » ne peut se penser exactement sur les modalités de la révolution russe, il opère un déplacement partiel, dans sa conception de l’hégémonie, vers la problématique d’un bloc populaire en donnant un poids plus important, par-delà la détermination économique, à l’offensive éthico-politique, sur le terrain d’une contre-hégémonie à construire face à cette hégémonie bourgeoise, ce qui peut passer par l’investissement de cadres institutionnels.

D’où des tensions ou ambivalences qui purent constituer des brèches pour en faire un usage parlementariste et réformiste, usage que, concepts de « bloc historique » et de « réforme intellectuelle et morale » revisités à l’appui, Mouffe et Laclau ont radicalisés à l’extrême en transfigurant Gramsci en théoricien d’une « hégémonie sans détermination de classe », moyennant un degré de falsification dont il faut reconnaître le culot : même dans ses élaborations tardives des Cahiers de prison, Gramsci a toujours maintenu, tout en critiquant l’économisme, que ce bloc populaire devait rester dirigé par un parti gardant le point de vue de la classe ouvrière, donc celui des fondamentaux économiques de la division en classes5.

Face à un marxisme qu’ils jugeaient doublement grevé par l’économisme et une conception obsolète du sujet révolutionnaire, Mouffe et Laclau esquissent alors dans Hégémonie et stratégie socialiste une conception de l’articulation des mouvements sociaux (le mouvement ouvrier en constituant un parmi d’autres) fondée à la fois sur leurs totales autonomies respectives, et sur leur stricte équivalence6. L’enjeu « hégémonique » est alors d’assurer leur traductibilité mutuelle tout en ménageant cette autonomie, afin d’éviter l’éclatement pluriel de toutes les luttes (plus ou moins) anticapitalistes associées à ces mouvements. Le fondement de cette traductibilité est fourni par les concepts de « démocratie » et de « révolution démocratique » d’un côté, et la détermination d’un adversaire commun de l’autre. Le point de vue de classe étant abandonné, ce sont logiquement « élites », « castes », ou équivalents, qui deviennent le nouveau référent.

D’où l’idée d’une politique « radicale » pour la démocratie, ou pour la « démocratie radicale ». Dans la lettre, la reconnaissance de l’antagonisme et de la division sociale face à cet adversaire commun, la critique des utopies du « consensus » semblent incompatibles avec l’idée qu’il puisse y avoir continuité entre la démocratie bourgeoise et une démocratie réelle quelle qu’elle soit. Mais ce que ces auteurs déterminent comme lieu clé de l’antagonisme contient en lui-même la possibilité d’un telle continuité. Mouffe et Laclau écrivaient ainsi, dans leur préface de 2000 à Hégémonie et stratégie socialiste : « Il est certainement important de comprendre que la démocratie libérale n’est pas l’ennemi à abattre si l’on veut créer, par la révolution, une société complètement nouvelle. C’est en effet ce que nous montrions déjà dans ce livre lorsque nous insistions sur la nécessité de redéfinir le projet de la gauche dans les termes d’une ‘‘radicalisation’’ de la démocratie. Selon nous, le problème des démocraties libérale ‘‘en acte’’ n’est pas dans leur valeur constitutive cristallisée dans les principes de liberté et d’égalité pour tous, mais dans le système de pouvoir qui redéfinit et limite la portée de ces valeurs. C’est pourquoi notre projet de ‘‘démocratie radicale et plurielle’’ était conçu comme un nouveau stade dans le déploiement de la ‘‘révolution démocratique’’, comme l’extension des luttes démocratiques pour l’égalité et la liberté à un plus grand nombre de rapports sociaux. »7


Que peut bien signifier cette « extension » ?

« L’hégémonie est-elle soluble dans le potage postmoderne ? »


Cette extension, c’est la conquête progressive de droits supplémentaires, dans le cadre bourgeois, sur pression des luttes populaires. Naturellement cette conquête est très importante (pour les femmes, les homosexuels, les trans, les personnes racisées, etc.). Mais ce n’est nullement le tout du combat, sinon les rapports capitalistes de production et de classes ne seraient pas près d’être menacés. Or le problème, pour Mouffe et Laclau, étant celui du « système de pouvoir » des « démocraties libérales en acte », de la déconnexion de ce « système » de ses assises matérielles (en premier lieu de l’exploitation du travail par le capital), la voie est toute tracée pour concentrer cette politique d’« extension » des luttes, à terme de façon exclusive, sur les institutions existantes du pouvoir, locales, nationales ou même internationales.

Quand Daniel Bensaïd refusait que l’hégémonie ne soit « soluble dans le potage postmoderne »8 et attaquait cette « hégémonie en miettes », affirmant qu’elle est « contradictoire avec le sens stratégique originel [lénino-gramscien] du concept, comme unité de la domination et de la légitimité ou ‘‘capacité dirigeante’’ »9, il diagnostiquait avec justesse le fait que les deux auteurs « misent sur une simple ‘‘expansion démocratique’’, où les rapports de propriété et d’exploitation ne sont plus qu’une image parmi d’autres du grand kaléidoscope social. La ‘‘tâche de la gauche’’ n’est plus alors de combattre l’idéologie libéral-démocratique, mais de s’en emparer… » Voilà pourquoi « ils finissent logiquement par critiquer le concept de révolution », et pourquoi « le projet de démocratie radicale se limite en définitive… à une célébration de la pluralité du social. »10

Ne reste donc plus, comme outil d’unification, que l’émergence d’un «  sens commun » bien flou, et d’un « vieil impératif éthique » (qui était déjà celui du révisionniste Bernstein il y a un siècle), sans les délimitations élémentaires permettant d’éviter de faire prendre des vessies pour des lanternes. C’est sur cette base que « radical » en est venu à se substituer à « révolutionnaire », que la destruction des institutions bourgeoises est mise au rencart, et que la « démo-cratie », dorénavant dissociée du point de vue de classe et de toute référence au prolétariat, est absorbée dans la référence à un « peuple » très faiblement délimité.


Une conception (néo)« populiste » de l’hégémonie

Dans La raison populiste11 Laclau prolonge tout cela, partant d’une hypothèse et d’un prérequis. L’hypothèse consiste à rompre avec les définitions antérieures du « populisme » (définitions toujours vagues, typologies toujours arbitraires), en affirmant que son usage a toujours été stigmatisant, destiné à reléguer comme épiphénomènes les deux dimensions les plus frappantes du phénomène, que sont l’appel au peuple et la critique des élites. Loin de les rabattre sur les contenus ou ancrages socio-économiques censés constituer la clé sociale de leur compréhension (tel « populisme » étant avant tout l’expression d’une instrumentalisation d’une colère de tel ou tel secteur de la société, etc.), Laclau veut au contraire prendre au sérieux le phénomène populiste, et montrer que quelles que soient ses bases sociales et la diversité de ses expressions, il exprime une dimension constitutive du politique. Le prérequis, lui, c’est le primat renforcé à notre époque de l’hétérogénéité sociale.

La « raison populiste », c’est une logique de construction des identités populaires. Cette logique peut se comprendre à l’aune des deux figures du « peuple » de l’antiquité : le « populus » (ou  « demos »), la communauté des citoyens constituant le tout de la société et incarnant l’universel, et la « plebs » (plèbe), le petit peuple des exploités, opprimés, sans-nom et sans-part. La « raison populiste » est le processus par lequel la « plebs », qui est une partie du « populus », devient capable d’incarner l’ensemble des aspirations, des revendications, des « demandes sociales » dit Laclau, dans leur diversité et l’équivalence de leur légitimité, c’est-à-dire devient un nom représentatif de la totalité sociale.

Mais ce processus suppose de confluer contre un adversaire commun (très peu analysé par Laclau) : les « élites », le « système du pouvoir », le « capitalisme mondialisé », etc. Comme les référents marxistes dits classiques – la « lutte des classes », la « détermination économique en dernière instance », etc. –  sont devenus des « fétiches », la façon dont le référent « peuple » peut être le support ou la marque d’une politique hégémonique va alors consister, en résumé, à fixer des lignes de partage au sein du « populus », entre ce qui pourra s’agglomérer aux « demandes » et ce qui continuera de s’y opposer. Mais comme les « classes » ne sont plus un repère pertinent, que les « demandes » fluctuent et que la « chaîne d’équivalence » est potentiellement sans fin, alors la frontière devient particulièrement volatile. Dès lors ce n’est pas seulement le « populisme » qui est un « signifiant flottant », c’est ce « peuple » lui-même, dont on voit bien combien il va rapidement faire écran et se substituer au point de vue de classe – voire, naturellement, être mis en opposition à lui.

Les conclusions arrivent vite : « Une demande populaire est une demande qui incarne la plénitude absente de la communauté à travers une chaîne potentiellement infinie d’équivalences. C’est pourquoi la raison populiste – qui équivaut, comme nous l’avons vu, à la raison politique tout court – rompt avec deux formes de rationalité qui annoncent la fin de la politique : aussi bien avec un événement révolutionnaire total qui, en permettant la pleine réconciliation de la société avec elle-même, rendrait le moment politique superflu, qu’avec une simple pratique gradualiste qui réduit la politique à l’administration. »12 Comme si la révolution avait été pensé par Marx, Engels, Lénine, Rosa ou Trotsky, comme un « événement » salvateur et miraculeux (ce qu’il est devenu, en revanche, chez Badiou) de cette nature !

Ni révolution, ni réforme dit Laclau : politique « démocratique radicale » donc. Tout cela est censé contribuer à « l’ouverture des horizons » parce que le « retour du ‘‘peuple’’ comme catégorie politique » contribue à « présenter d’autres catégories – comme celle de classe – pour ce qu’elles sont : des manières contingentes et particulières d’articuler des demandes, non un noyau primordial à partir duquel la nature même des demandes pourrait être expliquée. »13 La « classe » n’est plus qu’une construction discursive contingente et obsolète, et toute politique de classe est par définition frappée du même verdict. Par là ce néopopulisme de gauche est parfaitement compatible, en dernière instance, avec la société capitaliste.


De la « gauche nationale » argentine au néopopulisme, et de l’affinité eurocommuniste

Issue de la famille trotskyste argentine, la « gauche nationale » animée par Jorge Abelardo Ramos avait acquis dans les années 1960, dans certains secteurs intellectuels, une influence notoire. Pour Ramos, auteur d’une monumentale histoire de l’Amérique latine et fin observateur du péronisme (la gauche classique, socialiste et communiste, en Argentine s’est frontalement opposée à ce phénomène, en allant jusqu’à opérer des alliances avec l’ambassade étatsunienne et la bourgeoisie de droite), le nationalisme bourgeois dans un pays périphérique est un levier qu’il s’agit d’utiliser pour agir sur les contradictions principales du pays semi-colonial, les contradictions secondaires devant être affrontées à mesure que les conditions du conflit premier s’exacerbent et nécessitent un plein appui des révolutionnaires au camp « national et populaire ». C’est à cette théorie, défendue par le « Parti socialiste de la révolution nationale », que s’est formé Laclau.

Hégémonie et stratégie socialiste puis La raison populiste ont opéré des déplacements successifs, toujours dans le sens de l’antimarxisme, de cet ancrage déjà délicat. Via la dissolution des classes, l’hypertrophie des récits et discours par lesquels les identités politiques se construisent, et ce prisme « démocratique radical », c’est corrélativement tout « sujet » qui est dissous. Au profit de quoi ? D’un vide théorique prolongé par la critique générique des organisations, et naturellement du « parti »14, qui confine à la condamnation du léninisme, rétrospectivement jugé comme intrinsèquement autoritariste.

Au moins place nette était alors faite pour mettre l’accent sur ce qui a justement été tant mis sous le boisseau : l’auto-organisation. Or rien de cela chez Laclau. Combinant aclassisme et autonomisation de la politique, programmatiquement flou et silencieux sur les médiations organisationnelles, ce néopopulisme finit par confier de facto à des représentants le soin d’incarner, dès lors que l’effervescence populaire est retombée, toutes les revendications : un leader en résumé. L’évolution d’un Podemos émanant d’une vaste mobilisation de rue vers un parti centralisé doté d’une direction de type bureaucratique ultra-personnalisée, aux lignes compatibles avec le maintien du capitalisme, n’a de ce point de vue rien d’un hasard. Elle illustre concrètement ce à quoi la stratégie de Laclau balisait le terrain.

Evoquons, enfin, la convergence de ce néo-populisme avec l’eurocommunisme des années 1970 fondé, ce n’est pas un hasard, sur la même instrumentalisation droitière, gradualiste et électoraliste de Gramsci. Défendant, en rupture avec le stalinisme, le pluralisme et les libertés contre le parti unique, puis une conception pacifique de l’accès au socialisme au prix d’une intégration croissante à l’appareil d’Etat bourgeois, l’eurocommunisme, synthèse de socialisme et de démocratie libérale, fut une véritable codification du néoréformisme des PC d’Europe occidentale. Ernest Mandel l’avait bien résumé à l’époque  : « A cette époque [après-guerre] le capitalisme était aussi trop faible pour imposer des sacrifices aux travailleurs. Les réformistes s’en chargèrent… Les choses se passeront encore de la même façon si les travailleurs n’empêchent pas Berlinguer de sortir la bourgeoisie de la mauvaise passe dans laquelle elle se trouve »15.

Faut-il s’étonner qu’outre le Gramsci revisité par Mouffe et Laclau, ce soit également du PCI et de Berlinguer qu’Iglesias se sente si proche ? Bien sûr les origines sont distinctes : une sortie à droite du communisme, fondée sur une torsion du marxisme, dans un cas, dans l’autre une logique du débouché politique, issue de la vaste mobilisation populaire de 2011, d’emblée antimarxiste. La convergence n’en est pas moins frappante.


Populisme et collaboration de classe

Mouffe et Laclau s’étaient donnés un ennemi facile à combattre : un marxisme économiciste et substantialiste, fétichisant les forces productives à coup de plans quinquennaux comme dans l’URSS des années 1930, déduisant mécaniquement d’une essence du social la capacité métaphysiquement prédéterminée, à l’image de la conception hégélienne (d’un Hegel lui aussi caricaturé dit en passant), de la « classe en soi » à se muer en « classe pour soi » universelle.

Nous devons bien sûr nous débarrasser de ces sous-produits staliniens ou stalinoïdes du marxisme. Mais tout autant de ces pseudo-nouveautés néoréformistes qui, depuis des décennies déjà, prennent argument de cette caricature de marxisme pour le liquider, explicitement ou non.

Les élaborations de Laclau sont riches, la question n’est pas là. Le livre de 1985 est subtil, et appartient aux textes qui ont fait date. Et la relation entre théorie et pratique est tout sauf mécanique et immédiate : on ne saurait faire porter sur une théorie les responsabilités stratégiques qui sont celles des dirigeants politiques qui s’y réfèrent. Mais les « signifiants flottants » de Laclau n’ont pas seulement inspiré Iglesias, ainsi que Tsipras16, ni seulement collé (au moins en partie) aux options chavistes ou evomoralistes : Laclau lui-même a soutenu durablement, en vertu de sa propre théorie, des gouvernements parfaitement bourgeois, en l’occurrence les gouvernements Kirchner (dit « progressistes ») en Argentine.

Il ne s’agit pas ici d’amalgamer tout et n’importe quoi sans nuances, ni de dire, en particulier, que Podemos ferait nécessairement ce que les gouvernements Kirchner ont fait, ou encore ce à quoi le nouveau gouvernement Tsipras s’est attelé depuis la signature du troisième mémorandum puis les élections de septembre : mener la politique d’austérité de la bourgeoisie et continuer à faire payer la crise aux travailleurs. Mais bien des signaux et des positionnements justifient toutes sortes de craintes.

En tous cas, le fait qu’un théoricien comme Laclau ait pu soutenir jusqu’à des gouvernements bourgeois ne peut pas ne pas nous interroger profondément sur sa persistance comme référence puissante et explicite, à une échelle dirigeante, pour une expérience politique « radicale ». Raisons pour lesquelles la critique de sa théorisation doit être sans concessions, et l’analyse et le bilan concrets de la réalité politique de Podemos d’autant plus lucides.


Emmanuel Barot

1. Pour une approche consonante, même si la critique stratégique est selon nous incomplète, lire Razmig Keucheyan et Renaud Lambert, « Ernesto Laclau, inspirateur de Podemos », Le Monde Diplomatique, septembre 2015.
2. « Construir pueblo. Hegemonia y radicalización de la democracia », Icaria Editorial, mai 2015. Pour une très intéressante lecture critique, lire Jesús Jaén, « Espagne. Un débat avec le populisme. A propos des conversations Errejón-Mouffe », juillet 2015 (traduction française sur http://alencontre.org/europe/espagne/esp...).
3. « The Antinomies of Antonio Gramsci », New Left Review, n° 100, novembre-décembre 1976, pages 5-78.
4. Peter D. Thomas, « The Gramscian Moment. Philosophy, Hegemony and Marxism », Haymarket Books, 2011 (coll. Historical Materialism).
5. Voir le « Cahier » n° 13, chapitre 18. Pour approfondir, Juan Dal Maso et Fernando Rosso, « Podemos, Gramsci y el populismo », novembre 2014 (http://losgalosdeasterix.blogspot.fr/201...).
6. Voir Colin Barker, Laurence Cox, John Krinsky et Alf Gunwald Nilsen, « Marxism and Social Movements  », Leiden-Boston, Brill, 2013 (coll. Historical Materialism). L’analyse marxiste des mouvements sociaux  n’en dissout aucunement les spécificités et au contraire montrerait plutôt qu’une telle « logique d’équivalence » est un non-sens au plan politique lui-même, vu que ce sont également les régimes et formes de leur politisation qui sont très hétérogènes.
7. « Hégémonie et stratégie socialiste : Vers une politique démocratique radicale », 1985, rééd. Les Solitaires intempestifs, 2009, page 30.
8. « Eloge de la politique profane », Paris, Albin Michel, 2008, chapitre « L’hégémonie est-elle soluble dans le potage postmoderne ? », pages 321-343.
9. Ibid., page 337.
10. Ibid., page 340.
11. « La raison populiste », Paris, Seuil, 2005.
12. Ibid., pages 260-261.
13. Ibid., Conclusion, pages 289-290.
14. Critique que Iglesias n’a de cesse de faire aussi : « ¡Abajo el régimen ! Conversación entre Pablo Iglesias y Nega », Icaria, quatrième édition 2014, page 110.
15. « Critique de l’eurocommunisme », Paris, Maspero, 1978, chapitre « Le PC italien apôtre de l’austérité », page 268.
16. nfluence que Tsipras a d’autant su combiner avec son ancrage marxiste que le « socialisme démocratique » de Poulantzas, qui a joué un rôle clé pour lui, converge finalement en de nombreux points avec l’eurocommunisme. Voir Dan Harcox, « Why Ernesto Laclau is the intellectual figurehead for Syriza and Podemos », The Guardian, 9 février 2015, http://www.theguardian.com/commentisfree... Juan Dal Maso, « Syriza, Althusser et la défense de l’ordre établi », juin 2015 (http://www.revolutionpermanente.fr/Syriz...).


l'auteur, Emmanuel Barot
Citation :
Né en 1976. Agrégé et docteur en philosophie, licencié en anthropologie.

Professeur en lycée de 1999 à 2002 et en 2004-2005 dans l’académie de Créteil, ATER en 2002-2004 en épistémologie (univ. de Nantes) puis en philosophie (univ. Paris X - Nanterre).

- Rattaché à l’équipe de recherche du Centre de Recherche en Histoire des Idées (CRHI), associé au département de philosophie de l'université de Nice Sophia-Antipolis.
- Directeur de programme au Collège International de Philosophie (CIPh) pour 2007-2013, sur le thème « Sciences et dialectiques ».
- Membre de l’équipe organisatrice du Séminaire « Marx au XXIe siècle : l’Esprit & la Lettre » (rattaché au CHSPM, Centre de recherches sur l’Histoire des Systèmes de Pensée Moderne, Paris I - Sorbonne).
- Co-directeur, avec Isabelle Garo, Jean-Numa Ducange et Marianne Zuzula, de la collection "Mouvement réel", éditions La ville brûle, Montreuil, créée en 2011 ; membre du collectif d'édition Smolny, Toulouse.

2011 : HDR titrée Science(s) et dialectique(s) de la révolution ; mémoire d'habilitation : Le jeune Marcuse (1928-1937). Esquisses d'une compréhension marxiste (Université de Nice Sophia-Antipolis, s. d. F. Fischbach).

2004 : Thèse de doctorat de Philosophie, L’aventure mathématique de la dialectique depuis Hegel. Perspectives sur les visages contemporains du « problème de la dialectique » en épistémologie des mathématiques et de leur histoire (Université de Paris X – Nanterre, s. d. J.-M. Salanskis).




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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Ven 8 Avr - 20:35

Chantal Mouffe : «Il est nécessaire d’élaborer un populisme de gauche» 8 avril 2016 | Par Joseph Confavreux


Que pense de la « Nuit Debout » l'une des inspiratrices du mouvement Podemos ? Pour Chantal Mouffe, « il faut une traduction institutionnelle aux mouvements de révolte », pourbriser « l’illusion du consensus » et permettre une « démocratie radicale », horizontale et verticale.


Le travail de théorie et de philosophie politique de l'universitaire belge Chantal Mouffe, mené notamment avec Ernesto Laclau, inspire toute une partie de la gauche européenne, en particulier le mouvement espagnol Podemos avec lequel elle entretient des liens étroits. Les éditions Albin Michel traduisent aujourd’hui, sous le titre L’Illusion du consensus, un ouvrage initialement paru en 2005, On the Political, dans lequel on retrouve sa conviction que la conflictualité constitue le cœur même d’une véritable politique démocratique.

Pour elle, « le véritable défi auquel la politique démocratique est confrontée tant à l’échelle nationale qu’internationale, consiste non pas à dépasser la relation nous/eux, mais à savoir comment construire des formes de rapport nous/eux qui soient compatibles avec un ordre pluraliste ». Liant la montée en puissance des partis identitaires et xénophobes au brouillage du clivage gauche-droite et à l’incapacité des partis sociaux-démocrates à mobiliser les affects politiques aussi bien que Marine Le Pen ou Geert Wilders, elle en appelle à un « populisme de gauche », transeuropéen. Qui serait susceptible, par la construction d’identités collectives progressistes, de faire pièce aux rhétoriques d’exclusion, au moment où la dénonciation morale consistant, juge-t-elle, « à s’assurer de ses vertus en traquant les vices des autres » s’avère inefficace.

À l’occasion de son passage à Paris, celle qui enseigne aujourd’hui la théorie politique à l’université de Westminster à Londres, livre pour Mediapart son regard sur la « Nuit Debout » et les évolutions de Podemos. Entretien.


Citation :
Quel regard portez-vous sur le mouvement « Nuit Debout » ?



Chantal Mouffe © capture d'écran Youtube

Il est réjouissant que les Français se réveillent. On se demandait tous pourquoi il n’y avait pas eu de mouvements de cette sorte dans ce pays. Je crois qu’il existait encore l’espoir de changer les choses par les moyens traditionnels de la politique. Mais l’expérience du gouvernement Hollande a fait perdre les dernières illusions.

Cela dit, même si je trouve très bien cette prise de conscience de la nécessité d’une autre politique, je ressens également une forme de confusion. J’ai entendu dire que c’était comparable à Podemos mais, pour moi, c’est différent. Podemos a donné aux Indignados une traduction institutionnelle. Même s’il est trop tôt pour juger les formes que le mouvement « Nuit Debout » peut prendre, il me semble être davantage sur une ligne proche de celle d’Occupy, avec une attitude très horizontaliste et basiste, refusant tout leader ou tout engagement vers les institutions. Ce que je trouve problématique.

Podemos a bien expliqué qu’il n’était pas le « parti des Indignados », mais qu’il n’aurait pas été possible sans ce mouvement qui a créé un terreau favorable. Podemos est né de ce terreau, mais aussi du constat qu’après deux ans de mouvements « indignés » et de « marées » dans plusieurs villes d’Espagne, c’est le Parti populaire [PP, conservateurs – ndlr] qui l’a emporté avec une majorité absolue aux élections législatives. Il fallait donc accepter de participer aux élections et aux institutions politiques, même si certains membres des mouvements indignés n’ont pas accepté ce choix. Pour changer les choses, on ne peut se contenter soit du mouvement social, soit de la politique traditionnelle.

La « Nuit Debout » refuse cette dichotomie entre mouvement politique et social et affirme être à la fois l’un et l’autre…


Le politique et le social sont évidemment articulés mais, sans dire qu’il faudrait se plier aux institutions qui existent, je pense qu’il faut une traduction institutionnelle aux mouvements de révolte. Je ne suis pas sur une ligne purement horizontaliste, mais pour l’établissement d’une synergie entre les dimensions verticale et horizontale. Occupy a permis de mettre la question des inégalités sur l’agenda politique aux États-Unis, et le succès actuel de Sanders aurait sans doute été impossible sans cela. De même, l’accès de Corbyn à la tête du parti travailliste ne se conçoit pas sans les mouvements de jeunes qui ont, en amont, permis des prises de conscience. Mais l’occupation de places et la mise en branle des « multitudes » chères à Toni Negri et Michael Hardt ne suffisent pas, il faut aussi agir au niveau des institutions.

La quatrième de couverture de votre dernier livre paru en français vous présente comme « l’inspiratrice », avec Ernesto Laclau, du mouvement espagnol Podemos. Comment considérez-vous l’évolution de celui-ci ? Ne tend-il pas vers trop de verticalité ?

Les membres de Podemos sont très conscients de ce risque. Pendant toute l’année dernière, ils ont été confrontés, en continu, à des élections et ont dû mettre l’accent sur la machine de guerre électorale au détriment des mouvements sociaux. Pour moi, c’était lié aux circonstances et ils réfléchissent déjà aux façons possibles de réorganiser les « cercles » pour ne pas devenir un parti politique comme un autre. Je ne pense donc pas que Podemos soit devenu trop vertical, même si toute une série de personnes l’affirment.

Quant à me définir comme « inspiratrice » de Podemos, même si je suis proche d’eux, il s’agit surtout de théorie politique. Plusieurs des initiateurs de Podemos se sont référés au livre que j’ai écrit avec Ernesto Laclau, Hégémonie et stratégie socialiste. Vers une politique démocratique radicale [traduit en français aux Solitairesintempestifs en 2009 – ndlr].


Cet ouvrage propose une approche philosophique considérant que la politique réside en priorité dans la construction d’identités, qui ne sont pas données mais construites à travers une lutte pour l’hégémonie. L’identité n’est pas essentialisée, mais relationnelle, et la condition d’existence d’une identité est l’affirmation d’une différence. Il est donc possible de créer de nouvelles formes d’identification, et la lutte électorale est une façon de transformer et de façonner des identités collectives. Il faut, pour cela, pouvoir tracer des frontières politiques, non seulement sur le mode droite/gauche, mais par exemple entre ceux d’en haut et ceux d’en bas, ou entre le « peuple » et la « caste », comme l’a fait Podemos.

S’opposent aujourd’hui en France, de plus en plus, une République identitaire et une République égalitaire. La lutte contre les tendances identitaires et les partis xénophobes, à l’échelle française ou européenne, passe-t-elle par un renouveau des modes d’identification collective et, si oui, comment ? Peut-on croire à un retour vers des grands partis de masse structurés notamment par des idéaux de classe ?


Quand j’ai écrit ce livre, L’Illusion du consensus, il y a dix ans, je défendais encore la thèse qu’il fallait rétablir la frontière entre gauche et droite, face à toutes les personnes, jusqu’à Emmanuel Macron aujourd’hui, qui prétendaient vouloir « dépasser » ce clivage. J’avais alors encore l’espoir que les partis socialistes pourraient retrouver une véritable identité de gauche. Maintenant, quand je regarde le Pasok en Grèce ou le PS en France, je n’y crois plus du tout.

Ce qui m’a fait changer d’avis est la façon dont la social-démocratie s’est conduite après la crise de 2008. Les partis sociaux-démocrates auraient eu la possibilité d’intervenir, à la manière dont Roosevelt avait lancé le New Deal après la crise de 1929. Mais l’État n’est intervenu que pour sauver les banques et il est devenu flagrant qu’ils étaient les complices de l’hégémonie néolibérale. Parallèlement, il devenait aussi évident que ce n’était pas seulement la classe ouvrière qui était affectée par le capitalisme financier post-fordiste, mais des fractions toujours plus larges de la population.

Cela ouvrait une configuration nouvelle pour un projet progressiste. Podemos a très bien compris qu’il pouvait exprimer une volonté collective s’adressant à un public allant au-delà du public traditionnel de la gauche, jusqu’à certains électeurs du PP. Pour moi, il est nécessaire d’élaborer un populisme de gauche, car ce n’est pas avec le PS, même rénové, qu’on pourra prétendre arrêter Marine Le Pen.

Il est essentiel de saisir l’importance des affects en politique. Or les populistes de droite comprennent très bien cet aspect de la politique et savent mobiliser les passions. Ce n’est pas à coups de condamnations morales ou de raisonnements rationnels qu’on va lutter contre Marine Le Pen. Spinoza a exprimé quelque chose de fondamental en expliquant que, pour lutter contre une passion, il fallait développer une passion plus forte, et non pas se contenter d’argumenter. L’urgence est de créer des identifications collectives et affectives autour d’un projet progressiste.

Pour ce qui concerne la France, la seule personne qui pourrait faire cela me paraît être Jean-Luc Mélenchon, même si son républicanisme et sa vision de la France comme un pays « universel » me donnent de l’urticaire. Mais il a une vision de ce que pourrait être un populisme de gauche.

Le terme de « populisme » passe pourtant souvent mal…

C’est vrai, et c’est pour cela qu’il est urgent de le resignifier. Le parti allemand Die Linke assume aujourd’hui de se présenter comme un parti populiste de gauche. Il ne faut pas se laisser accuser d’être « populiste ». Je ne suis pas d’accord avec Pierre Rosanvallon, qui juge que le populisme est une perversion de la démocratie. Pour moi, c’est une dimension nécessaire de la démocratie, dont l’étymologie est demos cratos. Il faut donc créer un peuple. Aujourd’hui, nous avons une démocratie sans peuple, sans demos. Nous vivons dans une post-démocratie qui n’a que l’apparence des institutions démocratiques. Comme le disaient les Indignados, « on a un vote, mais on n’a pas de voix ». Les élections ne permettent guère que de « choisir » entre Coca-Cola et Pepsi-Cola.

Comme je le souligne dans Le Paradoxe démocratique [éditions des Beaux-Arts, 2016 – ndlr], il existe une tension historique entre deux traditions démocratiques. L’une insiste sur le libéralisme, le pluralisme, la représentativité, le parlementarisme, les libertés individuelles, l’équilibre des pouvoirs… L’autre a à voir avec l’égalité et la souveraineté populaire. En Europe, la tradition libérale réinterprétée par le néolibéralisme est devenue tellement dominante que les impératifs liés à la souveraineté populaire et à l’égalité se sont considérablement réduits. Il est donc nécessaire, sans remettre en question la démocratie pluraliste, de la radicaliser et de rétablir une tension pour réintroduire de l’égalité à l’intérieur du libéralisme démocratique. C’est cela que j’appelle populisme : donner sa place au peuple.


Puerta del Sol, Madrid, 2011 © Christophe Lehousse
Le « mouvement des places » réclamait, et continue de réclamer, une « démocratie réelle ». Vous parlez de « démocratie radicale ». Où se situe la différence ?

Pour moi, il ne s’agit pas d’en finir avec la démocratie pluraliste pour installer un autre type de démocratie, mais de reformuler le projet socialiste sous forme d’une radicalisation de la démocratie. Le problème, dans nos sociétés, réside moins dans les idéaux proférés que dans la façon dont ils ne sont pas mis en pratique. Radicaliser la démocratie suppose à la fois de transformer les structures de pouvoir et d’établir une autre hégémonie que celles que nous vivons.

Mais lorsque nous avons élaboré, avec Ernesto Laclau, cette notion de « démocratie radicale », il y a trente ans, l’idée était de critiquer la social-démocratie pour aller plus loin. Trente ans plus tard, l’hégémonie néolibérale a fait disparaître des éléments et des droits que la social-démocratie avait rendus évidents. On se retrouve donc dans la situation de défendre aujourd’hui des choses qu’on critiquait comme pas assez radicales il y a trente ans ! Il faut rompre avec le néolibéralisme, sans se contenter pour autant de retourner aux positions acquises il y a plusieurs décennies. Pour moi, ce projet de rupture ne peut pas ressembler à ce qu’a été la révolution bolchévique, mais doit passer par un réformisme radical que pourrait porter un populisme de gauche.

Le constat que vous faisiez, voilà dix ans, sur le chemin néolibéral pris par l’Europe, indifférent à la souveraineté de certains peuples, s’est encore durci depuis. Peut-on imaginer une véritable politique démocratique dans le cadre des traités actuels ?

Non, évidemment, on l’a bien vu avec la Grèce. Je fais toutefois encore partie des gens de gauche qui continuent à garder l’espoir d’une refondation démocratique de l’Europe, même après l’épisode grec, à condition qu’on arrive à mettre en place ce populisme de gauche à l’échelle européenne. Si la France, l’Espagne, le Portugal, la Grèce et l’Italie disposaient de tels gouvernements, ils pourraient tenir tête à l’Allemagne. Pour moi, l’Europe n’est pas intrinsèquement néolibérale et il est possible de construire un projet européen alternatif.

Par quelles voies peut-on alors retrouver de la souveraineté populaire alors qu’on vit un phénomène de dépossession massif, et sans que cette souveraineté ne se confonde alors avec un souverainisme sur lequel les partis de la droite radicale ont des longueurs d’avance ?

C’est un problème sérieux et une discussion que j’ai avec les membres de Podemos, sur la façon d’obtenir une souveraineté partagée à l’échelle européenne. Je crois possible de s’inspirer du concept proposé par une politologue d’origine grecque, Kalypso Nikolaïdis, qui parle de « démoïcratie » pour signifier qu’il faut trouver une place pour tous les peuples qui nous composent. Non pas concevoir l’Europe à la manière de Jürgen Habermas, comme un superfédéralisme construit par en haut et exigeant de tous les Européens qu’ils renoncent à leur identification nationale, mais comme le maintien de formes de souveraineté et d’identifications nationales à l’intérieur d’un projet européen partagé.

Le juriste Olivier Beaud a aussi évoqué des traditions de fédérations permettant, contrairement à ce que veut nous imposer l’Europe actuelle, de créer des formes d’unité tout en permettant la reconnaissance des différences. Plutôt que de tenter de tout homogénéiser pour le bénéfice de quelques-uns, il me paraît possible de réinvestir et de réorienter l’investissement libidinal très fort autour de l’identification nationale, ainsi que de faire place à la souveraineté populaire, à l’intérieur d’un projet européen qui permettrait de réorienter la globalisation telle que nous la connaissons, ce que la souveraineté à l’intérieur d’une seule nation risque de ne pas être capable de faire.

Vous écrivez que la démocratie nécessite un « consensus conflictuel » : cet oxymore peut-il être autre chose que rhétorique ?

Une communauté politique, qu’elle se situe au niveau national ou européen – je ne crois pas au niveau cosmopolitique, car pour moi le cosmos ne constitue pas une communauté politique –, nécessite un « consensus conflictuel », au sens où une société requiert, pour pouvoir fonctionner, un accord sur les principes éthico-politiques, c’est-à-dire les valeurs et les passions qui nous font nous mouvoir.

C’est en ce sens que je parle de la démocratie comme d’un espace agonistique, constitué par une lutte entre adversaires, qui se distingue d’un lieu antagonistique, où s’affrontent des ennemis, mais aussi d’un simple conflit entre compétiteurs dont les intérêts pourraient être traités au moyen d’une négociation, ou réconciliés à travers une délibération.

Il n’existe pas de « vérité » de la liberté et de l’égalité, mais une lutte permanente pour définir une vision du bien commun autour de ces notions, puisqu’il peut exister une interprétation social-démocrate, conservatrice, radicale-démocratique ou néolibérale de ces principes d’égalité et de liberté. On ne peut pas définir et tomber d’accord sur un bien commun raisonné et raisonnable, sur une politique citoyenne « neutre » qui satisferait tout le monde. Aujourd’hui, le « sens commun », pour parler comme Antonio Gramsci, est construit et dominé par une vision néolibérale : il faut se méfier de l’État, vivre pour consommer, être en compétition avec les autres…

Si la démocratie ne doit pas nier la conflictualité en son sein, comment des institutions peuvent-elles prendre en compte cette conflictualité, par nature instable ?

Nous possédons déjà les institutions de base. Pour moi, les partis, tout comme le parlementarisme, sont importants. C’est pour cela que j’exprime des doutes sur la démocratie « présentiste », qui prétend se situer au-delà des institutions. Il existe deux façons fondamentales de concevoir la politique. Soit une conception associative, exprimée notamment par Hannah Arendt, où l’on agit en commun et on essaye de trouver une harmonie dans nos différences. Soit une conception dissociative, qui reconnaît que la société est divisée, et où l’on trouve nécessairement du conflit. Elle a été théorisée par Hobbes, Machiavel ou Carl Schmitt. C’est dans cette tradition-là que je m’inscris.

Dans cette conception, quand on gagne une élection, cela ne signifie pas que les gagnants détiennent la vérité, mais qu’ils ont réussi à imposer leur point de vue, pour cette fois en tout cas. La grande question est de savoir si nos institutions représentatives aujourd’hui permettent ce débat agonistique nécessaire. Pour moi ce n’est pas le cas. C’est pour cela qu’on est dans une crise profonde de la représentation. À partir du moment où l'on a effacé la différence entre la gauche et la droite, il n’existe plus d’alternative susceptible d’offrir des formes différentes d’identification, alors que la politique doit nécessairement être partisane. Il faut donc à la fois redonner aux institutions représentatives le rôle de porter des projets non réconciliables et créer des institutions plus participatives.

Mais il est essentiel de retrouver cette dimension agonistique de la politique. La question se pose alors de savoir quel est le système qui convient le mieux pour un projet agonistique. J’ai eu des débats sur le sujet à Madrid avec des gens de Podemos qui se demandent si le présidentialisme, avec sa dimension d’incarnation, n’est pas mieux à même de porter cette dimension que le parlementarisme. Mais quand on regarde ce qui se passe en France, cela provoque de très sérieux doutes sur le présidentialisme.

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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Sam 16 Avr - 8:24


Mouffe et Nuit Debout : théorie et pratique d'un

« populisme radical... de gauche »


aux côtés d'Ernesto Laclau, on trouve Chantal Mouffe

presque inconnue en France, la théoricienne de la démocratie radicale est devenue en quelques jours, ou plutôt en quelques Nuits debout, une vedette des médias, de Médiapart à Libération, des Inrocks à France Info, de France Inter au Monde, de l'Huffington Post à Arrêt sur Images, de PhiloMag à Slate.fr...

voir actualités Chantal Mouffe
il est assez rare que les théoriciens de la politique soient à ce point mis en avant médiatiquement. Le « mouvement social réel » des Nuits debout a-t-il trouvé son « idéologie radicale » ?

Alain de Benoist. « Le FN aurait tout intérêt à abandonner ses positions jacobines » [entretien exclusif] Breizh-info.com 27/03/2015
Citation :

Eclatent parfois des colères, mais qui ne durent pas et ne n’assortissent d’aucun véritable projet politique ou idéologique. J’ai eu l’occasion d’écrire récemment qu’il n’y a de perspective révolutionnaire que lorsqu’une reconstruction idéologique radicale rencontre un mouvement social réel. Il me semble qu’on en est encore loin...

toujours est-il que dans les entretiens avec Chantal Mouffe qu'il m'a été donné d'entendre ou de lire, je n'ai pas relevé le mot capital, ni aucune critique de l'économie politique, et ne parlons pas du concept de classe ou de prolétariat... Cela n'existe plus chez Mouffe. Cherchez l'erreur...

en miroir

Qui est derrière les actions « Nuits debout » et que cherchent ses participants ? 15 avr. 2016 Jean-Paul Baquiast

Les actions « Nuits debout » (ou Nuit debout) qui se répandent de plus en plus en France, ont tout pour attirer la sympathie de ceux qui combattent le « Système » c'est à dire l'entremêlement des représentants des 5% les plus favorisés, leurs mandataires politiques et les médias sous contrôle.

Citation :
Elles rassemblent des manifestants jeunes ou relativement jeunes, elles donnent la parole, dans certaines limites, à tous ceux qui veulent la prendre, elles ne proposent pas d'idéologies bien arrêtées jugées démodées, par exemple de type marxiste ou anarchique. Le point initial, qui avait présidé à leur naissance, visait à lutter par des mouvements de rue paisibles contre la Loi El Khomri dite loi travail. Elles abordent aujourd'hui toute une série d'autres questions politiquement importantes.

Certes dans certains ces, des casseurs qui n'ont aucun lien avec ces manifestants se joignent à eux, mais il s'agit d'une pollution inévitable dans une démocratie où la police ne contrôle pas systématiquement les mouvements de rue. [sic]

Il a cependant été remarqué que les manifestants ne rassemblent pas de représentants des classes, qui sont les plus victimes du Système, jeunes sans qualification, chômeurs, habitants des banlieues dite défavorisées ou ruraux menacés de disparition. Il faut dire aussi, comme cela avait déjà été remarquée en mai 1968, que manifester dans la rue de façon relativement disciplinée, et plus encore prendre la parole, fut-ce de façon confuse, suppose un minimum d'éducation et de pratique. Les vrais exclus ne savent évidemment pas comment s'exprimer de ces façons
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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Sam 30 Avr - 7:34


puisque ce sujet évoque Toni Negri, un des théoriciens de l'Opéraïsme...



Opéraïsme : un peu d'histoire

Lutte contre le travail - Extrait d’Ouvriers et capital de Mario Tronti 26 avril 2016

En guise de contribution à la lutte en cours contre une énième loi du capital, la loi travail, ce détour par une pensée antagoniste, dans et contre le capital. Un détour théorique tout entier voué à la partialité, celle du « point de vue ouvrier ». D’une telle partialité, toutes choses inégales et modifiées par ailleurs, il est nécessaire et possible de faire usage aujourd’hui.


Citation :
Lutte contre le travail

Pour finir revenons donc au point de départ [1] : à la nature à la fois double, scindée et antagonique du travail. Non plus cependant du travail contenu dans la marchandise, mais de la classe ouvrière contenue dans le capital. La zwieschlächtige Natur de la classe ouvrière consiste en ce qu’elle est à la fois travail concret et travail abstrait, travail et force de travail, valeur d’usage et travail productif, à la fois capital et non-capital – partant à la fois capital et classe ouvrière. C’est là que la division est déjà antagonisme. Et l’antagonisme est toujours lutte. Mais la lutte n’est pas encore organisation. Il ne suffit pas qu’il y ait une division objective du travail et de la force de travail dans la classe ouvrière : car c’est précisément de la sorte qu’ils se présentent unis dans le capital. Il faut les diviser par une intervention subjective : en effet ce n’est que de la sorte qu’ils deviendront les moyens d’une alternative de pouvoir.

- 107.3 koLutte contre le travail, Mario Tronti, pdf, 4p.

Il est vrai que la Trennung, la séparation, la division, constitue le rapport normal de cette société. Mais il est également vrai que la force du capital consiste justement à maintenir ensemble ce qui est divisé ; que c’est ce qui a fait son histoire et qui fera ce qu’il lui reste d’avenir. Maintenir la classe ouvrière à l’intérieur de lui-même et contre lui-même, puis imposer dans ces conditions à la société les lois de son propre développement, c’est à cela que tient l’existence du capital, et il n’y a pas pour lui d’autre existence possible. Il faut donc trouver l’endroit où il devient possible d’empêcher l’unité, où il devient praticable de bloquer le mécanisme de la synthèse, en séparant par la force les extrêmes jusqu’au seuil de rupture et au-delà.

Ce point se situe à l’intérieur de la classe ouvrière tout comme la classe ouvrière se situe à l’intérieur du capital. C’est précisément la séparation de la classe ouvrière d’avec elle-même, d’avec le travail et par conséquent d’avec le capital. C’est la séparation de la force politique d’avec la catégorie économique. Et la division, ou la séparation, c’est trop peu : il faut la lutte, l’opposition, l’antagonisme. Pour lutter contre le capital, la classe ouvrière doit lutter contre elle-même en tant que capital. C’est le stade maximum de la contradiction, non pour les ouvriers mais pour les capitalistes. Il suffit d’exaspérer ce stade, d’organiser cette contradiction, et le système capitaliste ne fonctionne plus, le plan du capital, commence à marcher à rebours, non plus comme développement social, mais comme processus révolutionnaire.

Lutte ouvrière contre le travail, lutte de l’ouvrier contre lui-même comme travailleur, refus de la force de travail de devenir travail, refus de la masse ouvrière à ce qu’on utilise la force de travail, voilà les termes dans lesquels se pose maintenant stratégiquement, après la tactique de la recherche, la division antagonique que l’analyse marxienne avait découverte dans la nature du travail. Le Doppelcharakter du travail représenté dans les marchandises [2]se révèle ainsi sous les traits de la double nature de la classe ouvrière, double et en même temps divisée, divisée et en même temps antagonique, antagonique et en même temps en lutte avec elle-même. Il nous faut nous rendre compte que tous les grands problèmes d’organisation, et la solution de ceux-ci, en retrouvant un rapport organique entre classe et parti [3], repose dans leur considérable complexité politique, sur ce rapport critique qui passe à l’intérieur de la classe ouvrière elle-même, et dont le caractère de problème irrésolu s’approfondit d’autant plus que la force dominante de la classe ouvrière s’accroît. C’est sur ces problèmes qu’il faut désormais diriger les armes effilées de la théorie, et celles grossièrement matérielles de la pratique quotidienne.






Du reste, là aussi, il n’y a pas beaucoup à inventer. La lutte ouvrière, sous ses formes modernes et dans les pays de grand capitalisme, comporte, dans le riche contenu de sa propre spontanéité, le mot d’ordre de lutte contre le travail, comme seul moyen de frapper le capital. Derechef, le parti se présente comme l’organisation de ce qui existe déjà dans la classe, mais que la classe ne parvient pas à organiser à elle toute seule. Aucun ouvrier n’est plus disposé aujourd’hui à reconnaître l’existence du travail en dehors du capital. Travail = exploitation. C’est là, à la fois, le présupposé et le résultat historique de la civilisation capitaliste. A partir de là, on ne saurait revenir en arrière. L’ouvrier ne sait que faire de la dignité du travailleur. Et l’orgueil du producteur il l’abandonne tout entier au patron. Il n’y a d’ailleurs que le patron qui ait continué à faire l’éloge du travail. Si c’est encore malheureusement le cas dans le mouvement ouvrier, dans la classe ouvrière en revanche il n’y a plus de place pour l’idéologie.

Aujourd’hui la classe ouvrière n’a qu’à se regarder pour comprendre le capital [4]. Elle n’a qu’à se combattre elle-même pour détruire le capital. Elle doit se reconnaître comme puissance politique, et se nier comme force productive. Voyez le moment de la lutte : pour l’ouvrier le producteur s’y confond avec l’ennemi de classe. Le travail face à la classe ouvrière et contre elle, comme un ennemi, c’est donc le point de départ et plus seulement pour l’antagonisme mais aussi pour son organisation. Si l’aliénation de l’ouvrier a un sens, c’est celui d’être un grand fait révolutionnaire. Organisation de l’aliénation : telle est la phase obligatoire qui doit être imposée d’en haut par le parti à la spontanéité ouvrière. L’objectif est de nouveau le refus, à un niveau plus élevé : refus actif et collectif, refus politique de masse, organisé et planifié. Le but immédiat de l’organisation ouvrière a pour nom aujourd’hui : le dépassement de la passivité. II n’est possible de le mener à bien qu’à la seule condition de reconnaître dans la passivité le refus ouvrier sous sa forme élémentaire et spontanée.

La passivité de masse fait toujours suite soit à une défaite politique des ouvriers à imputer aux organisations officielles, soit à un saut franchi par le développement capitaliste dans l’appropriation des forces productives sociales. Tout le monde sait que ces deux prémisses objectives de la passivité ouvrière se sont développées parallèlement ces dernières décennies, et qu’elles sont devenues de plus en plus, toutes deux, le pouvoir despotique absolu du capital. Tandis que ce dernier se lançait à la conquête de toute la société à niveau international, et se socialisait lui-même, l’idée de faire assumer au mouvement ouvrier la figure politique de gérant de l’intérêt social national, nous a exposés à un suicide historique. Elle a interrompu le processus révolutionnaire qui avait eu pour étapes successives juin 48, 71, 17 [5]. C’est à partir de ce moment-là que les annales de la révolution titrent : défaite ouvrière. Qu’est-ce qui a empêché le processus de se précipiter ? Plus on regarde de près, plus on découvre la puissante digue de la passivité pour empêcher toutes les reprises révolutionnaires possibles à l’avenir. En réalité le renoncement massif des ouvriers, à se sentir partie active de la société du capital, est déjà un refus de prendre part au jeu, refus dirigé contre les intérêts sociaux. Ainsi ce qui apparaît comme l’intégration des ouvriers dans le système, ne se présente pas comme la renoncement à combattre le capital, mais en fait comme le renoncement à le développer et à le stabiliser au-delà de certaines limites politiques, au-delà de certaines marges de sécurité d’où pourront partir les prochaines sorties offensives lancées contre lui. Si du côté ouvrier on cherchait une seule réponse à la production capitaliste et au mouvement ouvrier officiel, elle ne pouvait être que la suivante : une forme spécifique d’auto-organisation entièrement ouvrière fondée sur la spontanéité de la passivité, l’organisation sans organisation, ce qui voulait dire l’organisation ouvrière sans institutionnalisation bourgeoise, l’un de ces miracles d’organisation qui ne sont possibles que du point de vue ouvrier. Comme l’État bourgeois sans bourgeois dont parlait Lénine, non plus la forme intermédiaire d’État ouvrier, mais la forme préalable du parti ouvrier.

Cela pour dire que, si les nouvelles grandes arches du parti sont jetées aujourd’hui sur un terrifiant vide politique d’expériences pratiques et de recherche théorique, cela n’enlève rien au fait que, sur le terrain décisif, la classe ouvrière, elle, est en train d’en ériger les piliers colossaux, plantés au plus profond et indiquant l’endroit où le saut commence, et le lieu qu’il doit approcher. La non-collaboration passive au développement du capital et le refus politique actif de son pouvoir constituent précisément les deux bords extrêmes de ce saut. L’ouverture du processus révolutionnaire se situe entièrement au-delà. Et c’est en deçà qu’existent tous les problèmes présents de l’organisation pour la révolution. Tactique de l’organisation par conséquent pour arriver à la stratégie du refus [6].

C’est au cœur de cela que l’on dirigera continuellement, contre l’ennemi de classe, la seule arme subversive capable de réduire à une force subalterne : la menace d’ôter au rapport social de la production capitaliste la médiation ouvrière. Ne plus se faire les vecteurs des besoins du capital, y compris sous la forme de revendications ouvrières, contraindre la classe des capitalistes à présenter directement ses nécessités objectives, pour les refuser ensuite subjectivement, obliger les patrons à se demander pourquoi les ouvriers peuvent dire non de façon active, c’est-à-dire sous des formes organisées.

On ne peut dépasser la passivité ouvrière aujourd’hui qu’en en renversant la forme que prend actuellement sa spontanéité, et en en maintenant le contenu politique présent de négation et de révolte. Le premier non ouvrier aux premières revendications des capitalistes explosera alors comme une déclaration de guerre totale, comme l’appel historique à la lutte décisive, comme la forme moderne que revêtira le vieux mot d’ordre : prolétaires de tous les pays, unissez-vous ! Tout cela ne se produira pas sans un maximum de violence.

Nous l’avons dit : dans tous les bouleversements passés, on n’avait jamais touché au type d’activité. Il ne s’agissait toujours que d’une distribution différente de cette même activité, d’une nouvelle distribution du travail à d’autres personnes. Seule la révolution communiste, comme disait Marx, ou simplement seule la révolution, comme nous pouvons commencer à le dire aujourd’hui, c’est-à-dire seul le programme minimum actuel du parti ouvrier, se retourne pour la première fois contre tout le mode d’activité qui a existé jusqu’à présent. Il supprime le travail dans le mode d’activité. C’est précisément de la sorte qu’il abolit la domination de classe.

La suppression ouvrière du travail et la destruction violente du capital forment par conséquent une seule et même chose. Et le travail « comme premier besoin de la vie » ? Il convient peut-être de le transférer de la perspective future du communisme à l’histoire présente du capitalisme, le faire tomber des mains des ouvriers pour le confier aux patrons. Mais ainsi, le point de vue ouvrier n’arrivera-t-il pas au parricide vis-à-vis de Marx ? C’est une question à laquelle on ne peut encore répondre. La suite de la recherche qu’on a présentée ici sera décisive pour la solution de ce problème, ainsi que pour celle de tous les autres soulevés par la même occasion. Aucun résultat qui ne soit déjà démontré. De nouveau tout reste à faire. Et pour ce faire, il faudra garder longtemps l’œil fixé sur le point le plus obscur de tout le processus, tant que nous ne serons pas parvenus à voir clairement ce qui s’est produit à l’intérieur de la classe ouvrière après Marx.

Ce livre étrange a provoqué de vifs débats en Italie où il a beaucoup circulé dans la frange la plus active de la gauche « extra-parlementaire ». Traduit dans son intégralité en allemand, en portugais et partiellement en anglais il est devenu un « classique », destin assez exceptionnel pour un ouvrage écrit entre 1960 et 1970.
Si l’on tentait l’aventure risquée de dresser non pas une « histoire des idées » immédiates, mais une reconstitution de la « sensibilité militante » de la gauche révolutionnaire européenne (la Nouvelle Gauche, les « gauchistes » ou la Gauche Extra-parlementaire selon les pays) on serait amené à distinguer des courants nouveaux à côté du fonds marxiste et non-marxiste légué par l’histoire du mouvement ouvrier (anarchisme, ultra-gauche, trotskisme, gramscisme et stalinisme). Le maoïsme, l’école althusérienne, dont on a beaucoup parlé en France, sont au nombre de ceux-ci. L’école de Francfort, dont Marcuse n’est qu’un des représentants, s’est imposée d’abord dans les faits à partir de Mai 68 comme une intuition ; ce n’est que récemment que s’est esquissée chez nous la tentative d’en évaluer l’apport. Le courant de pensée, incarné par la Revue Socialisme ou Barbarie qui part d’une expérience militante très minoritaire de 1950 à 1962, a connu un regain d’actualité et une diffusion beaucoup plus large dans le mouvement après 1968.

Il est toutefois une dernière composante, mal connue en France, et dont l’influence en profondeur sur le plan théorique et militant a été forte, dans la mesure, en particulier, où elle s’avère la plus nettement liée aux nouvelles luttes ouvrières qui ont secoué l’Europe du « miracle économique » durant ces quinze dernières années : c’est « l’operaismo » (l’ouvriérisme) italien.

Or l’« operaismo » italien ne saurait se dissocier d’Ouvriers et capital de Mario Tronti [7]. Cet ouvrage en représente sans doute l’expression la plus achevée. Par la période qu’il couvre — la décennie 1960-1970 —, par l’expérience politique à laquelle il a été associé, par ses qualités, comme par ses défauts, ou ses lacunes, il incarne le « modèle », le « classique » de « l’operaismo ».

Comme tous les grands classiques, il « se tient » tout seul sans qu’il soit besoin de l’étayer de précautions, de nuances, de rectifications. Le lecteur s’apercevra vite à son contact qu’il ne requiert pas une méthode d’accès, puisqu’il est lui-même probablement l’un des très rares livres de formation marxiste qui ne sente pas son XIXe siècle. Aussi nous a-t-il semblé préférable de lui laisser le côté abrupt qu’il a pu avoir pour des lecteurs italiens en 1966 lors de sa première édition, en 69 dans son édition pirate, et en 71 dans l’édition augmentée d’une centaine de pages, et enfin dans la réédition de 1977.

Deux choses devraient, jugeons-nous, frapper le lecteur français. La date que porte chaque essai, comme l’indique laconiquement l’auteur. Sans doute fait-elle la part de ce qui est dépassé. Il nous semble toutefois qu’elle témoigne d’un exceptionnel degré d’anticipation sur l’analyse du capitalisme moderne, sur les problèmes politiques qu’a à affronter le mouvement ouvrier. Rien qu’à ce titre, Ouvriers et capital demeure un document de premier ordre pour l’étude des années soixante.

Il y a plus, et c’est le deuxième aspect étonnant de ce livre, lu aujourd’hui à la lumière de la crise des modèles « socialistes » : du type particulier de crise « politique » que traverse le capitalisme, à la lumière également de données plus conjoncturelles comme « le compromis historique », ou l’évolution d’une certaine gauche intellectuelle liée au Parti Communiste (tels Althusser et Balibar), il revêt une dimension nouvelle pour nous.

C’est pourquoi nous avons opté pour une traduction intégrale de l’ensemble des essais qui composent le livre. La partie la plus proprement théorique Marx hier et aujourd’hui, L’usine et la société, Le plan du capital, l’essai central : Marx, force de travail et classe ouvrière ainsi que le Post-scriptum autour de quelques problèmes [8] reste en effet étroitement liée à l’expérience politique dont Tronti a voulu présenter l’essentiel à ses yeux dans l’Introduction et dans les quatre essais qui parurent comme éditoriaux dans le journal militant Classe Operaia, dont le fameux mot d’ordre « Lénine en Angleterre ».
La mise en situation de l’ensemble de l’ouvrage impliquerait une reconstruction historique de l’ensemble du courant ouvriériste italien et de la gauche extra-parlementaire en Italie qui dépasse les limites imparties à la présentation d’un traducteur.

La série qui s’ouvre avec cet ouvrage aura pour objet précisément de présenter les contributions au courant « ouvriériste » d’autres auteurs. Contributions divergentes, ou différenciées, mais si cohérentes et si étrangères à l’ensemble de la tradition du mouvement ouvrier dans son « orthodoxie » comme dans ses « hérésies » que lors d’une conférence à Coventry de l’Association des Économistes Socialistes (Conference of Socialist Economists) des participants en vinrent à parler de l’« École Italienne », appellation énergiquement refusée par ceux qui s’en voyaient gratifiés.

• • •

La traduction de Tronti présente une difficulté particulière. La langue utilisée, langue étrange dans l’italien même, offre l’illustration d’un retournement de la « rhétorique ». Cette forme est évidemment liée au contenu délibéremment provocateur d’antithèses destinées à jouer sur les thèses, pour transformer les vieilles questions théoriques. Nous nous sommes efforcés de rester le plus près de l’effet provoqué en italien par son style particulier, nous interdisant en particulier de lisser, d’alléger, bref de réduire la tension qui traverse l’expression.

Nous tenons enfin à remercier tous ceux qui nous ont aidé dans ce travail. Lapo Berti qui a bien voulu nous communiquer le texte de présentation à l’ouvrage qu’il avait préparé pour l’édition allemande (texte dactylocopié). Giuseppe Bezza, Ferruccio Gambino, Manuel Villaverde Cabrai à qui nous devons d’avoir lu et voulu traduire ce livre. G. Bezza a été associé étroitement à cette traduction en particulier à l’introduction, aux deux premiers essais, ainsi qu’aux quatre chapitres décisifs (1, 5, 9 et 10) de l’essai central. Robert Paris a guidé nos premiers pas en relisant le résultat. Il va de soi que les erreurs s’il y a en a nous incombent entièrement. Nous tenons enfin à remercier les éditions Edi qui en 69 prirent des options sur le livre, et Christian Bourgois d’avoir accepté d’en assurer la co-édition, comme premier titre de la série Cibles.

P.-S.

Citation :
D’autres aperçus.

• Opéraïsme, Dictionnaire critique du marxisme.

• La ligne de conduite, introduction à Ouvriers et Capital de Mario Tronti.

• L’expression « refus du travail » renvoie à deux significations distinctes, deux orientations théoriques et pratiques sur lesquelles nous devons à présent nous attarder : Le refus du travail, L’orda d’oro.

• Deux textes sur le salaire, Nanni Ballestrini, Paolo Virno

• Les principes de 1969. La force d’une thèse honnie : le salaire variable indépendante, Paolo Virno, 1998.

• Le refus du travail aujourd’hui, Marcel Duchamp et le refus du travail, Maurizio Lazzarato

• Qu’on bosse ou pas, la loi travail on n’en veut pas, tract diffusé dans les rues de Paris lors de la manifestation du 31 mars 2016.

• Interrompre le travail, c’est maintenant : MacDo, Subway et Quick bloqués à Gare du nord, 20 avril 2016.



Notes

[1] Ce texte est inclus dans le chapitre d’Ouvriers et Capital intitulé « Premières thèses », dont il constitue le quatorzième et dernier point. La première édition d’Operai e capitale a été publiée en 1966 aux éditions Einaudi. La traduction française, réalisée par Yann Moulier, avec la collaboration de G. Bezza, a été publiée en 1977 chez Christian Bourgois. Longtemps indisponible, Ouvriers et capital vient d’être réédité par les éditions Entremonde, dans la collection — rupture. Dans les notes, ce recueil de textes sera désigné O.C.

[2] La particularité de la marchandise force de travail, O.C.

[3] Classe et parti, O.C., 1964.

[4] Nous pouvons ainsi tenter de reprendre à notre compte le dicton de marxien, « comprendre pour transformer » pour forger un point de vue situé, une tentative en ce sens à l’heure du mouvement contre la loi travail : Proposition d’enquête action dans et contre l’emploi précaire à destination des AG de lutte et des isolés appelés à les rejoindre.

[5] 1848, 1871, 1917.

[6] La stratégie du refus, O.C.

[7] De Mario Tronti, on trouve également en français, La politique au crépuscule, Nous opéraïstes, aux éditions de l’éclat.

[8] Marx hier et aujourd’hui, L’usine et la société, Le plan du capital, Marx, force de travail, classe ouvrière, Post-scriptum autour de quelques problèmes.


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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Dim 1 Mai - 7:16


Chantal Mouffe avec Podemos et Mélenchon 2012-2016

Avanti Populismo !


Nuit debout et le “refus du leader”: “Occuper une place ne suffit pas”

Entretien avec Chantal Mouffe, L'Obs 23 avril



Citation :
Professeur à l'université de Westminster, à Londres, Chantal Mouffe est une philosophe belge de la démocratie. En 1985, elle a écrit « Hégémonie et stratégie socialiste » avec le philosophe argentin Ernesto Laclau, qui était son compagnon. Elle vient de publier en français « l'Illusion du consensus » (Albin Michel) et « le Paradoxe démocratique » (Beaux-Arts de Paris Editions).


Citation :
L'OBS. Etes-vous allée place de la République? Qu'en avez-vous pensé ?

Chantal Mouffe. Oui, j'y suis allée, le samedi 9 avril. A l'évidence, le mouvement est très horizontaliste, très «basiste» et ne désire ni leader, ni organisation, ni hiérarchie. Il est rafraîchissant de voir ces jeunes qui se réveillent, mais j'ai néanmoins des réserves. Occuper une place ne suffit pas.

Si les manifestants veulent avoir un impact politique et être en mesure de transformer le réel, il va falloir qu'ils s'organisent d'une manière un peu plus verticale. A l'exception de quelques prises de position, par exemple de la part de François Ruffin ou de Frédéric Lordon, le mouvement est très spontané.

Trop, à votre goût ?

Nuit debout met en scène l'idée de l'«auto-organisation», inspirée notamment de Michael Hardt et Toni Negri[auteurs de «Multitude» et «Empire» et considérés dans les années 2000 comme les théoriciens de l'altermondialisme, NDLR]. Occupy Wall Street, que j'ai soutenu, nourrissait la même croyance romantique d'être en train d'inventer une nouvelle façon de faire de la politique. Il y avait l'idée que, dans l'occupation d'un lieu, toutes les demandes hétérogènes - les revendications des salariés, des femmes, des minorités ethniques, des écologistes… - convergent spontanément. Or ce n'est pas vrai. Pour qu'elles convergent, il faut construire un principe d'articulation.

Une autre illusion est la recherche d'un consensus. A Madrid, en 2011, pendant le mouvement des Indignados, le mot d'ordre était de créer une démocratie «présentiste», symbolisée par l'assemblée générale. L'idée était de discuter jusqu'à l'obtention d'un consensus complet. Mais, surtout, pour obtenir de véritables changements, il faut bien en passer par l'engagement dans les institutions politiques et étatiques. Les Indignados ont longtemps refusé tout compromis ou alliance.

Le résultat est qu'au bout de six mois le Parti populaire a remporté les élections générales. Certains militants ont alors décidé de changer de stratégie et ont créé Podemos, qui a obtenu 20% des suffrages à la dernière élection. Iñigo Irrijon, l'un de ses dirigeants, le dit clairement: Podemos n'est pas le parti des Indignados, mais n'aurait pas pu exister sans eux. Entre le mouvement spontané et l'organisation politique, il faut savoir créer une synergie.

Pour les militants de Nuit debout, se donner des représentants, des porte-parole ou des leaders, ce serait reproduire ce qu'ils cherchent à combattre: une société hiérarchisée, où les individus n'ont pas tous la même valeur. Pourquoi estimez-vous qu'ils se trompent ?

Je crois à la nécessité d'un leader. Il n'y a pas de démocratie sans représentation, car c'est elle qui permet la constitution d'un peuple politique. Il n'y a pas d'abord un peuple qui préexisterait, puis quelqu'un qui viendrait le représenter. C'est en se donnant des représentants qu'un peuple se construit. C'est autour du leader que se cristallise le «nous» qui fait le peuple et je ne vois guère d'exemple de mouvement qui ait réussi sans leader.

La Révolution française ? La Commune ?


Je pensais aux expériences récentes. En Grèce, en Espagne, Alexis Tsipras et Pablo Iglesias ont incarné le mouvement contre l'austérité. Tout comme Jeremy Corbin et Bernie Sanders en Grande-Bretagne et aux Etats-Unis. Mais le leader n'est pas forcément autoritaire. Il peut avoir un rapport différent avec les militants, un rapport de compénétration.

Dans vos travaux, vous insistez sur la nature conflictuelle de la démocratie. Celle-ci ne doit pas chercher le consensus, mais permettre l'expression de positions antagonistes.

Le peuple n'existe pas naturellement. C'est le rôle de la politique de le construire et de délimiter un «nous». Or, pour exister, un «nous» doit s'opposer à un «eux», qu'il faut également construire. Le fait de définir un adversaire commun constitue le premier pas pour établir ce que j'appelle la chaîne d'équivalence entre les différentes revendications.

Il s'agit non plus de juxtaposer des luttes, mais de les articuler au nom d'un même projet commun. Gramsci faisait une distinction entre une lutte corporatiste et une lutte hégémonique. La première défend uniquement ses intérêts, alors que la seconde veut créer une volonté collective.

Le «eux» ne conduit-il pas facilement à la désignation de boucs émissaires ?


Certains «nous» permettent un approfondissement de la démocratie et d'autres vont la restreindre. Ainsi, Marine Le Pen construit un «nous» réservé aux Français de souche et oppose un «eux» qui serait les immigrés. Pour Jean-Luc Mélenchon, au contraire, le «nous» inclut les immigrés et le «eux» désigne les institutions néolibérales. Néanmoins, avoir un adversaire commun ne suffit pas. Il faut unir les différents éléments de la lutte avec un véritable projet collectif.

Mais, aujourd'hui, personne ne propose vraiment un projet collectif prêt à l'emploi… L'une des forces de Nuit debout n'est-elle pas de se donner du temps pour se parler, justement parce que personne n'a de solution miracle?

Nous ne vivons pas seulement une crise politique, mais une crise de civilisation. Je suis proche du mouvement «convivialiste», animé par le philosophe français Alain Caillé. Le convivialisme essaie de penser un ordre différent, qui ne soit pas fondé sur le capitalisme et la consommation.

Vous vous êtes intéressée aux diverses expériences de gauche en Amérique du Sud. Y trouve-t-on un «véritable projet collectif» ?

En Argentine, les gouvernements de Nestor Kirchner puis de sa femme, Cristina, ont permis d'engager la rupture avec le néolibéralisme, notamment vis-à-vis des institutions financières internationales. Au Pérou et en Equateur, où les masses populaires étaient tenues à l'écart des institutions démocratiques, les gouvernements nationaux populaires de Morales et Correa ont créé les instruments pour que leur intégration ait lieu. Il y a eu une véritable radicalisation démocratique.

Je parlerai enfin du Venezuela d'Hugo Chavez, même si je sais qu'il est très mal vu en France. Le Venezuela était un pays extrêmement oligarchique, où la richesse, issue du pétrole, allait dans les poches de l'élite. Chavez a partagé la richesse et fait entrer les masses populaires en politique, mais il est vrai qu'il aurait dû plus utiliser l'argent du pétrole pour développer l'appareil industriel.

Ces régimes sont souvent accusés de «populisme». De votre côté, vous revendiquez ce terme. Pourquoi ?

Aujourd'hui, tout mouvement qui met en cause l'ordre établi est dénoncé comme populiste. Pierre Rosanvallon - pour qui j'ai par ailleurs beaucoup d'amitié et d'estime - analyse le populisme comme une perversion de la démocratie. J'en fais au contraire une dimension nécessaire. La «démocratie», c'est le «pouvoir du peuple». Non pas le peuple comme une entité préexistante. Le peuple en tant que construction politique.

En 1985, dans «Hégémonie et stratégie socialiste», Ernesto Laclau et moi-même avions critiqué l'idée marxiste selon laquelle les identités politiques se réduisent à l'expression de la classe sociale des individus. Cet «essentialisme de classe» a empêché le marxisme de comprendre les nouvelles formes de lutte, comme le féminisme, l'écologie, l'antiracisme. Pour nous, il faut plutôt se représenter le monde social comme un espace de discours, où les identités se construisent en se différenciant les unes des autres. Le rôle de la politique est de rassembler ces identités au sein d'un peuple. Le «populisme», c'est créer le peuple.

Comment crée-t-on un peuple ?

Je reviens à mon idée de l'adversaire. La politique consiste à établir une frontière. Jadis, la frontière séparait la droite et la gauche, lesquelles étaient conçues à partir de catégories sociales: la droite représentait la bourgeoisie et la gauche la classe ouvrière. Mais on peut établir une frontière plus transversale, entre ceux d'en bas et ceux d'en haut. C'est ce que fait Podemos. Lorsqu'il oppose «la gente» (les gens) et «la casta» (la caste). Dans cette optique, ceux d'en bas ne sont pas définis par leur position de classe, mais par leur identité politique : un artiste ou un chercheur au chômage sera «en bas», même s'il vient d'un milieu aisé.

Quant à «la caste», cela désigne les forces politiques et économiques qui contribuent à la reproduction du système - la finance, comme disait Hollande. La définition est vague, mais c'est ce qui fait sa force. Même si, depuis qu'ils sont élus, les dirigeants de Podemos s'entendent dire : «Ah, mais vous aussi, maintenant, vous faites partie de la caste.»

La France peut-elle voir éclore un équivalent de Podemos ?

Pour moi, l'acteur fondamental, c'est Mélenchon. Mais il faudrait que Nuit debout établisse une synergie avec lui… Dans l'état actuel, j'ai de sérieux doutes.

Votre scénario «mélenchoniste» inclut-il la sortie de l'euro ?

Je ne crois ni à la sortie de l'euro ni à une alternative en dehors de l'Europe. J'en appelle à un populisme à l'échelle européenne : s'il y avait des mouvements comme Podemos partout en Europe, on aurait une force pour intervenir contre l'ordre néolibéral.




Propos recueillis par Eric Aeschimann



Cette conversation a eu lieu au Musée Evita de la ville de Buenos Aires en octobre 2012

Ernesto Laclau, (1935-2014) Philosophe
Chantal Mouffe, Philosophe. Professeur de Théorie Politique à Université de Westminster, Londres, Angleterre.
Jean-Luc Mélenchon, Député européen et leader du Front de Gauche en France
Paula Biglieri, Politologue. Chercheuse du CONICET, Professeur à l’UBA/UNLAM.

Citation :
Paula Biglieri (PB) : Le néolibéralisme a deux types de conséquences. D’un côté, des conséquences économiques, qui ont été les mêmes sur toute la planète : taux de chômage élevé, concentration de la richesse, spéculation financière, limitation des droits sociaux et du travail, etc. De l’autre, des conséquences politiques, qui semblent différentes [selon les endroits]. En Amérique latine, elles ont donné lieu à une nouvelle situation avec l’arrivée de gouvernements populaires qui ont cherché à renforcer l’exercice de la souveraineté populaire mais elles ont donné lieu à une autre situation – contraire – en Europe, où prédomine une tendance à restreindre les espaces de participation où se manifeste cette souveraineté. Dans ce sens, je voudrais vous demander un diagnostic de la situation en Europe et en Amérique latine et vous demander si, dans le cas de l’Europe, nous devons commencer à suivre l’hypothèse selon laquelle on est en train d’entrer dans la post-démocratie.

Jean-Luc Mélenchon (JLM) : Je crois que nous observons en Amérique du Sud et en Europe une discordance des temps politiques, mais que c’est une même conjoncture. L’Amérique du Sud a été frappée en premier, très fortement, par le néolibéralisme, et aujourd’hui c’est au tour de l’Europe. Ma thèse est que ce qui s’est passé en Amérique latine va se passer en Europe ; Certes ce sera sous une forme clairement différente, de la même manière qu’il y a un même processus en cours en Amérique du Sud, mais qui prend des formes différentes entre la Bolivie, le Venezuela, l’Argentine, l’Equateur. Les fondements sont les mêmes. Donc, ici en Amérique latine, nous avons connu aussi une post-démocratie, un moment où les formes semblaient démocratiques, il y avait des élections, mais avec un niveau d’abstention immense, comme on l’a eu en Europe. Il y avait des partis politiques mais, quels que fussent leurs noms, ils pratiquaient une politique unique à droite et à gauche. La figure caricaturale fut celle du Venezuela, avec ce fait incroyable que représenta la signature de l’accord du « Point fixe » . On ne pouvait l’appeler mieux : « Point fixe » ! Ce n’est pas important qu’il soit de gauche ou de droite : il n’y a aucune alternative, mais une alternance. Cela nous l’avons vécu ici, en Amérique du Sud. Et je crois que comme qu’il y a de nombreuses similitudes, non seulement entre les structures politiques, mais aussi entre les cultures – la référence à l’État de droit, la culture de la loi écrite et tant d’autres choses – et aussi les influences, la manière de faire de l’Amérique du Sud a été assez écoutée et observée depuis l’Europe dans les années 1980. Il y avait déjà une similitude entre l’expérience d’Allende et celle de la gauche française. Donc, une nouvelle fois, ce que nous avons constaté ici, nous allons le constater en Europe. Le processus de destruction de la société par les politiques d’ajustement structurels a commencé en Grèce et il est ensuite arrivé au Portugal, en Espagne, en Italie. Il entre en France. Donc, d’un côté ou de l’autre, la chaîne va craquer. Ici nous observons qu’ici [en Amérique latine] c’est un moment d’expansion de la démocratie. On cherche des formes et des lois nouvelles, comme ici celle du droit de vote à 16 ans, ou là des formes de pouvoir populaire pour élargir la démocratie avec le refenredum révocatoire, ou encore ailleurs une intégration de l’État pour l’utiliser dans la lutte pour étendre la démocratie à la base ou dans les médias. En Europe, en revanche, nous vivons une situation qui est presque incroyable pour nous. Je l’appelle l’Europe « austéritaire », avec les mots « austérité » et « autoritaire », car l’autoritarisme augmente en Europe. Petit à petit, ça se ressent du point de vue institutionnel notamment avec le traité budgétaire . Avant que le Budget ne soit examiné par les Parlements de chaque peuple, de chaque nation, il doit d’abord être approuvé par la Commission européenne et, ensuite, lorsque les Parlements interviennent, si la délibération n’est pas conforme à ses objectifs économiques et financiers, la Commission peut le changer. Elle peut même punir un peuple en lui infligeant une amende. C’est une forme d’autoritarisme, mais ce n’est pas la seule. Il y a des décisions comme celle d’abaisser le niveau des autorisations pour faire une manifestation ou une grève. Ainsi, ils ont interdit les manifestations lorsque Madame Merkel est allée en Grèce. Ils les ont interdites, c’est une chose incroyable ! Pendant les années de la Guerre froide, on ne pouvait pas faire des manifestations contre Eisenhower ou d’autres personnages qui venaient chez nous. En Espagne aujourd’hui, ils sont en train d’interdire certaines formes de grève ; en France, le gouvernement de gauche n’a pas changé la loi qui criminalise l’action syndicale. Donc, oui, nous sommes dans un moment très difficile : tout ça peut mal finir.

Chantal Mouffe (CHM) : En réalité, je voudrais mettre l’accent concrètement sur cette dernière phrase que tu as dite : « cela peut mal finir », parce que au debut, ce que tu disais semblait un petit peu optimiste : nécessairement, l’Europe va suivre le modèle latino-américain. Je me suis dit : « Je l’espère ! car c’est ce pour quoi nous sommes en train de nous battre ». C’est très important, comme je disais hier à Ernesto, que l’Europe se latino-américanise. Nous – avec Doreen (Massey) aussi – nous sommes battues pour donner une vision de l’expérience latino-américaine beaucoup plus positive dans la gauche européenne, mais c’est très difficile. Et actuellement nous sommes une minorité, Jean-Luc. Par exemple, concernant la crise du néolibéralisme, prenons le cas de la Grèce. Il y a Syriza, mais de ces types de crise il n’y a aucune certitude qu’il va en sortir une situation plus progressiste. Nous conaissons les cas historiques. Une crise peut déboucher sur la gauche ou sur la droite, cela dépendra énormément des forces de gauche ; si elles seront capables, justement, d’offrir une sortie alternative, et dans ce sens, je ne suis pas très optimiste. J’ai insisté sur la post-politique ; il y a des gens qui mettent l’accent sur l’élément économique, qui disent : « ce sont les lobbies, ce sont les banques » qui sont coupables. Je crois que c’est important de le pointer. Mais il faut aussi penser aux conséquences sur le plan culturel sur les mentalités. Parce qu’il me semble que le néolibéralisme a eu un impact énorme dans nos sociétés de consommation. Donc, l’unique chose à laquelle pensent les gens est s’ils peuvent ou pas acheter plus de choses et ils ne prennent évidemment pas en compte les conséquences écologiques ou d’exploitation des pays. En réalité, en Europe, nous avons aussi besoin d’une révolution culturelle pour rompre avec cela. Il faut lutter dans ce sens, mais il n’y a aucune assurance que nous puissions y arriver.

Ernesto Laclau (EL) : Je crois que nous ne savons pas très bien comment nous allons sortir de cette crise, mais ce que nous avons très bien c’est comment nous y sommes entrés. Nous sommes entrés par toute la politique de dérégulation, le renoncement de l’État à son rôle de régulateur de l’économie, qui est absolument central, de la redistribution, et tout ce qui est lié à l’État. Dans ces conditions, évidemment, la crise était plus ou moins inévitable. Nous avons uniformisé l’Europe à certains niveaux, mais pas à d’autres. Aujourd’hui il est question de créer un contrôle fiscal [européen]. C’est-à-dire qu’il ne peut pas y avoir des uniformisations partielles, ni d’un autre côté qu’elles soient exclusivement au niveau du pouvoir financier et économique ; il faut avoir une politique plus globale de participation, qui crée progressivement les bases pour une action uniformisatrice globale. Hier, Jean-Luc disait dans sa présentation que s’il y avait une Europe des droits, ces droits devraient être à la base de n’importe quel projet communautaire. Si cela ne s’applique pas, évidemment, cela donnera une uniformisation partielle, relative, et cela ne résoudra en aucun cas les problèmes en face desquels nous sommes. Aussi, il me semble que le cadre futur dépend de comment se mobilisent les forces qui peuvent créer des alternatives en Europe. Et il me semble que, lentement, ces forces sont en train de surgir au milieu de beaucoup de contradictions idéologiques internes à elles-mêmes. Mais c’est le terrain où la lutte doit se tenir.

CHM : Bon, mais en Europe aussi on est un petit peu plus pessimistes par rapport à ça. Si on voit les conséquences de la crise, il y a une tendance à un repli nationaliste.

EL : Oui.

CHM : Et en réalité, c’est un peu ironique, mais, maintenant, les forces qui poussent vers une plus grande intégration européenne sont représentées par Merkel et c’est devenu un credo néolibéral. Ils se sont rendus compte qu’en réalité, pour défendre le modèle néolibéral, ils avaient aussi besoin d’union politique, mais ils veulent renforcer l’Europe néolibérale. Et, pour une partie de la gauche… je vois aussi des gens qui sont dans les parties les plus intéressantes la gauche qui ne sont pas « pro-européens » parce qu’ils identifient l’Europe au modèle néolibéral, et ils disent : « cela, nous ne pourrons pas changer et il faut sortir de l’euro, parce que c’est l’un des nœuds centraux de la force néolibérale, et sans rompre avec l’euro nous ne pourrons pas rompre avec le néolibéralisme ». Donc, c’est certain, je suis d’accord : ce qui est nécessaire c’est une unification de notre action en Europe. Par exemple, je dis souvent que ce dont nous avons besoin, c’est que les différents groupes de gauche en Europe créent réellement un mouvement. Malheureusement, je ne vois pas tellement de signes qui aillent dans cette direction. La tendance est bien plus d’être antieuropéen, anti-Europe néolibérale, plutôt que d’essayer de créer ce grand mouvement pour une gauche réelle au niveau européen.

EL : Je suis d’accord.

JLM : Moi je ne suis pas d’accord. Je suis plutôt plus optimiste : il faut voir le moment. En Europe, nous avons subi deux échecs gigantesques. Premièrement, la chute du soi-disant camp socialiste – comme s’il s’agissait de la fin de l’Histoire, comme l’avaient proclamée les gringos – et, deuxièmement, une chute qui a fait moins de bruit : celle de la social-démocratie. Aujourd’hui encore, on l’appelle social-démocratie mais elle n’existe plus en Europe car la social-démocratie est un modèle de fonctionnement de la gauche très précis, c’est-à-dire un parti politique qui travaille avec le mouvement social organisé en syndicats puissants. Cela n’existe plus : les partis socialistes sont en train de détruire l’État social qu’eux-mêmes avaient construit. Le cas le plus caricatural est celui des Allemands, qui ont la social-démocratie la plus puissante du monde. Ils ont détruit l’État social ; c’est le premier pays qui a augmenté l’âge de la retraite, de 62 à 65 ans et ensuite à 67 ans. Par conséquent, c’est un échec tellement grand que nous avons besoin de temps pour le dépasser. Premièrement, il faut que chacun se rende bien compte de ce qui a déjà disparu. Le communisme d’État n’existe plus. La génération qui a soutenu le champ socialiste est vivante, elle est ici, ce sont nos amis, nos frères et nos camarades, et cela vit encore dans leurs esprits. Et c’est la même chose pour la social-démocratie. Moi j’ai été pendant 30 ans membre du Parti socialiste, et pendant 15 ans membre de sa direction. Ça a été un déchirement pour moi de quitter le Parti socialiste. Ça a été tres difficile. Beaucoup considèrent aujourd’hui que le Parti socialiste est un moyen de combat, qu’un gouvernement social-démocrate est différent de la droite, et il est différent. Mais, au final, la construction intellectuelle de la social-démocratie actuelle nous l’appelons, nous, le « social-libéralisme ». C’est un euphémisme car il n’y a rien de social dans le libéralisme. C’est donc juste une façon de le nommer pour montrer ce qu’il est sans dire que c’est la droite. Nous avons donc actuellement deux fronts de combat. Mais comme tu le disais, un troisième est là : le front culturel. Parce que le néolibéralisme n’a pas été seulement un fait politique. Il a avant tout été un fait culturel qui a pénétré assez profondément les moeurs.

CHM : Tu dis que tu n’es pas d’accord avec ma vision un peu pessimiste, mais tout ce que tu dis renforce cette conception.

JLM : Mais moi, j’ai le devoir d’être optimiste. C’est mon devoir.

CHM : D’accord, oui, l’optimisme de la volonté…

JLM : L’optimisme de l’action. Observez ce qui est en train de se passer. Jusqu’à l’année dernière, aux éléctions présidentielles en France oùj’ai atteint 11%, il n’y avait pas une force capable de représenter l’idée qu’une alternative était possible. Nous, le Front de Gauche, né en 2009, nous nous maintenons à 5% ou 6% des voix aux elections locales. Nous ne savons pas on va augmenter ou non. Mais aujourd’hui on est présents. En Grèce, SYRIZA et le camarade Tsipras qui faisaient 4,5%, sont passés à 18% puis à 28%… un peu plus et ils prenaient le pouvoir. Nous, en France, nous avons manqué de peu la formation d’un bloc sans lequel il n’y avait pas de majorité à l’Assemblée Nationale. Imaginez, Chantal, si avec ce bloc de 30 députés et Tsipras au pouvoir en Grèce, on avait dit : c’en est fini de l’Europe libérale. Et tout cela parce que nous l’aurions bloquée en deux endroits. Et un autre élément qui me rend optimiste c’est la Conféderation Européenne des Syndicats, qui jusqu’à cette année avait été d’accord avec les traités européens et avec le fonctionnement de l’euro, mais qui aujourd’hui, pour la première fois, s’est opposée au traité. Nous avons eu en France une manifestation très puissante à l’appel du Front de Gauche et des mouvements sociaux le 30 septembre dernier et, une semaine après, une autre très grande à l’appel de la CGT. En Espagne, chaque semaine il y a des manifestations. Tu as raison : nous n’avons aucune certitude sur le sens dans lequel le vent va tourner, mais pour la première fois nous ne sommes pas réduits à la parodie de défendre ou non telle ou telle petite chose. Aujourd’hui, cela est en train de prendre de l’ampleur. De toute façon, tu as raison. Moi aussi, cela m’effraie : comment est-il possible qu’en Grèce, après neuf plans d’austérité, les gens supportent encore ? Ils font des manifestations, des grèves, mais la résignation est tout de même plus forte. Parce que je crois qu’il n’y a pas d’alternative globale crédible en Europe.

EL : Il me semble qu’il est nécessaire de créer des alternatives politiques qui peuvent surgir peu à peu, parfois modestement, comme en France, même si elles sont plus modestes encore en Allemagne. En France, vous avez une certaine force et, si le processus se vérifie dans la direction que nous sommes en train de tracer, il est probable que les alternatives seront plus fortes. En Grèce, elles sont déjà très puissantes : elles peuvent arriver à former facilement un gouvernement si la coalition de Samaras s’effondre.

JLM : Ernesto, si tu m’y autorises, le problème que nous avons en Grèce est aussi que l’alternative est divisée en deux, parce que le Parti communiste de Grèce est en train de s’attaquer davantage aux camarades de Tsipras. S’ils avaient réalisé l’unité entre eux, ils seraient aujourd’hui au pouvoir, et la faute repose sur ce parti.

CHM : Mais historiquement, cette unité était impossible, parce que ces deux groupes se sont opposés depuis la guerre civile.

PB : En ce qui concerne le débat que vous êtes en train de poser, les expressions de la gauche en Amérique latine ont une dimension populiste qui semble être une spécificité de la région. Croyez-vous qu’on puisse donner une dimension populiste en Europe ?

CHM : Il faut éclaircir un peu les choses et conclure la discussion que nous avons commencée. Pour moi aussi il y a des signaux très positifs, mais je perçois que ce mouvement n’aura pas de succès s’il ne se fait pas au niveau européen. Le problème grec ne se résoudra pas uniquement en Grèce, celui de la France uniquement en France. Il est très important qu’il y ait un mouvement de gauche avec une dimension européenne, parce que je crois que c’est seulement à ce niveau, et pas dans un seul pays, qu’on pourra avoir une alternative au néolibéralisme.

JLM : Tu as raison, Chantal. Je suis tout à fait d’accord avec toi en ce qui concerne le cas global. Mais nous devons développer des étapes successives. Quelqu’un sera le premier à gagner, que ce soit Tsipras ou moi. Ensuite, nous devons confirmer [cette victoire] dans toute l’Europe. Nous avons un parti pour le faire qui est en train de naître : c’est le Parti de la Gauche européene. 25 ou 27 partis sont inclus dans ce front européen. Nous sommes conscients que c’est à ce niveau que nous allons résoudre les problèmes ; c’est certain, et aujourd’hui la situation n’est pas si bonne…

CHM : Non, c’est vrai, et c’est pourquoi, pour revenir à la question du populisme, je crois que ce dont nous avons besoin aujourd’hui c’est un mouvement européen du populisme de gauche, qu’il existe réellement un populisme européen de gauche. C’est de cela dont nous avons besoin.

JLM : En France, le terme « populiste » est très méprisé ; c’est une manipulation de la droite et des médias. Que font-ils ? Ils mettent dans le même sac la nouvelle gauche et l’extrême droite. Le paroxysme en France a été atteint par un dessinateur très connu et très stupide qui est, de plus, dans un certain sens, un criminel intellectuel, qui s’appelle Plantu, avec un dessin dans lequel madame Le Pen et moi tenions le papier d’un même discours, qui passait de sa main à la mienne, et où j’étais vêtu d’un uniforme semblable à ceux des nazis. Cela a été un moment terrible pour nous. Depuis ce jour, j’insiste en disant qu’entre eux et nous, il y a un fleuve de sang. Donc [le populisme] est un terme méprisé, qui permet à la bourgeoisie et aux médias des puissants de dire que le peuple est assigné à des tâches « laides », que le peuple est assigné à l’extrême droite et au populisme, c’est-à-dire que nous réveillons des instincts les plus bas. Je me suis posé plusieurs fois la question : est-ce que je réveille des instincts les plus bas ? C’est-à-dire : changer la Constitution, partager la richesse, sortir de l’Europe libérale, cela est « un instinct très bas » ? Non, c’est un programme politique. Donc, le populisme en Europe aujourd’hui est désigné comme l’ennemi, et c’est un moyen pour les puissants de montrer que l’ennemi c’est le peuple.

EL : Moi je crois que le discours de la droite ne sera pas un discours populiste face à un autre discours populiste ; il sera un discours du statu quo néolibéral avec les institutions actuelles face à n’importe quel type de populisme. Ensuite, l’exercice consiste à dire « Mélenchon c’est la même chose que Le Pen ». Étant donné que madame Le Pen sera rejetée systématiquement, cela va répandre un souffle négatif sur Mélénchon ; mais le discours consistera à essayer de préserver le statu quo. L’autre jour, dans un débat à la télévison française, Plantu a dit que dans le Venezuela de Chávez on avait assassiné autant de gens que dans le Chili de Pinochet ! Bon, quelqu’un qui pense en ces termes, on sait très bien ce qu’il mettra dans ses dessins. En d’autres mots, je crois que revendiquer le terme « populiste » depuis un point de vue de gauche est une tâche sémantique fondamentale pour la gauche elle-même.

JLM : Pour moi ça sera difficile.

EL : Bon, ça sera difficile pour toi, mais…

JLM : Mais tu as raison, car ce que tu décris c’est précisément la réalité de ce qui se passe.

EL : J’ai dit il y a longtemps qu’il faut faire avec le populisme ce que les chrétiens ont fait avec la croix : transformer un symbole d’ignominie en un symbole positif. Le problème, c’est que pour faire cela, il est nécessaire que le terme populiste commence à se charger d’autres significations. C’est à dire que je suis complètement opposé avec l’idée de dire : « Je suis populaire, pas populiste », parce que cela revient à dire à la droite : « Tout ce que vous dites sur le populisme est correct, mais je ne suis pas populiste ». C’est à dire qu’en faisant ça, on est en train de leur concéder la moitié de l’argument. Au contraire, ce qu’il faut dire c’est : « Ce que vous êtes en train de faire avec la croisade antipopuliste c’est d’essayer de défendre le statu quo néolibéral » et c’est un écran de fumée qu’ils lancent en cherchant à mélanger des mouvements politiques complètement différents de ce point de vue. Dit autrement, il me semble que, d’une certaine manière, si une alternative politique doit surgir en Europe, elle devra être une alternative populiste de gauche, c’est à dire, un programme alternatif dont l’objectif est de constituer un peuple. Parce que, finalement, qu’est-ce ça veut dire : « constituer un peuple » ? Constituer un peuple c’est mettre ensemble un grand nombre de demandes sociales autour de certains symboles. Et cette forme de construction symbolique de l’unité populaire, je crois qu’elle est absolument essentielle. Le vieux socialisme croyait qu’il y avait une base sociale absolument homogène qui était la classe ouvrière et qu’il fallait attendre que le développement capitaliste dissolve la société pour que cette base ouvrière passe au premier plan. Aujourd’hui nous savons que cette alternative doit être construite par des médiations politiques et que ces médiations politiques reviennent à construire un peuple. Moi je suis optimiste comme toi, car je crois que, lentement, sont en train de se créer, pour la première fois en Europe, les bases d’une politique alternative. En Amérique latine, cette politique alternative est en train de triompher partout, mais il s’agit d’établir avec l’Europe des alliances, des formes de contact et d’échanges qui vont rendre posible cette autre politique globale qui doit emerger.

CHM : Je voudrais introduire ici un élément dont nous parlions hier avec Jean-Luc. Il est très important de se rendre compte que cette construction du peuple, du populisme, implique une vision très différente de la politique que celle qu’on retrouve normalement dans les partis de centre-droit, mais aussi de centre-gauche. Je suis en réalité plus préoccupée avec ce qui se passe à gauche. Justement parce qu’ils ne reconnaissent pas, en premier lieu, le caractère partisan de la politique, que la politique consiste à construire un « eux » et un « nous ». Mais hier, nous parlions aussi du rôle de ce que j’appelle les passions en politique, de l’importance de la dimension affective, parce que construire un peuple et la dimension du populisme signifient justement de mobiliser les sentiments du peuple, de créer des identifications collectives. Et sur ce point, il y a un rejet total à gauche. Il prédomine une perspective complètement rationaliste, dans laquelle il faut uniquement développer des rudiments rationnels. Et tout ce qui est de l’ordre de la mobilisation, c’est le populisme, mais le populisme « mauvais », le populisme manipulateur. Il faut reconnaître l’importance pour la politique de cette dimension affective.

EL : Cette attitude c’est quelque chose qui peut caractériser la gauche social-démocrate européenne, pas la gauche latino-américaine.

CHM : Nous sommes maintenant en train de parler de comment construire un populisme de gauche européen, on ne parle plus de l’Amérique latine.

JLM : Pour poursuivre sur ce que disait Ernesto, je crois que ce qu’il nous apprend est que la politique ne peut pas être menée sans construire des hégémonies culturelles : c’est là la base de ses travaux. Donc il faut les interpréter au cas par cas et, de la même manière, ce qu’on appelle ici « populisme » nous le comprenons indentiquement tous les trois, mais ce n’est pas de la même façon que cela se comprend dans l’esprit de la multitude, si tant est qu’elle se préoccupe de cela. Si je vous suis, je dois voir dans la société française, pour le moment, quelles sont les hégémonies culturelles progressistes.

EL : Quelles sont les hégémonies?

JLM : Je crois que l’Histoire nous donne des éléments de ces hégémonies. Le premier, la devise républicaine – qui est sur tous les bâtiments officiels – « Liberté, Égalité, Fraternité ». Qui est un mensonge, car il n’y a pas de liberté, ni d’égalité ni de fraternité dans cette société. On poursuit les étrangers. Il n’y a pas de liberté pour celui qui est pauvre. Et l’égalité où est-elle ? Pas entre les hommes et les femmes. Mais c’est une hégémonie. Il y a dans la culture française des éléments sur lesquels on peut s’appuyer. Dans la campagne présidentielle, j’en avais trois. Premièrement, le programme qui fait appel à la raison ; deuxièmement, la culture, et ce point est très important. Chantal a raison : la culture ne peut pas vivre d’une façon froide, rationnelle. C’est quelque chose de chaud, de vivant, qui donne de la passion. Dans mes meetings, je lisais des pages de Victor Hugo, des Miserables, de La Fontaine sur le chien et le loup. Les gens riaient, quelques uns pleuraient. Je suis complètement d’accord avec toi. La reconstruction d’un peuple se fait avec des éléments rationnels dans des programmes culturels qui sont passionnels. Et troisièmement, l’Histoire, qui est pour nous très importante. Vous ne le savez pas, mais en France il est mal vu de mentionner Robespierre, qui fut un des fondateurs de la liberté et de la République. Pourquoi ? Parce qu’il y avait la terreur. Et les gens oublient que cet homme s’opposa à la guerre et fut le premier à proposer le suffrage universel, le premier à donner la citoyenneté aux juifs. Et un homme de droite a comparé le collaborateur des nazis, qui s’appelle Robert Barsillach, à Robespierre. Il disait : « Comme on persécute Madame Le Pen à cause de cet écrivain Brasillach ! Mais à Mélenchon on ne dit rien, lui qui se dit en faveur de Robespierre ». Donc, l’Histoire, il faut la ressortir, y faire appel, l’expliquer, la faire vivre de nouveau. J’ai fait un discours pour l’anniversaire de la République française, qui est le seul jour qui n’est pas célébré en France, ce qui semble incroyable. Nous avons le 14 juillet, qui est autre chose, mais le jour fondateur de la République est le 21 septembre parce que le jour d’avant, c’était la bataille de Valmy et, le lendemain, nous avons proclamé la République. Donc, ce jour là, j’ai fait un discours faisant appel à la mémoire. Et quelques personnes qui étaient dans la rue, face au Panthéon, pleuraient. D’autres disaient : « Ah, on ne savait pas comment s’était déroulée cette bataille ». J’ai raconté qu’il pleuvait, que les gens avaient peur, qu’ils ne savaient pas comment se servir d’un fusil, qu’il y avait des canons qui tiraient toute la journée et qu’il fallait rester face à la canonade. Ainsi est née la République, et ils se sentaient plus forts. Tu as raison, je suis totalement d’accord : on ne peut pas s’identifier à une lutte politique s’il n’y a pas de passions pour le faire.

EL : Et c’est absolument central. Je crois que ce que l’on appelle en psychanalyse la « cathexis » de certains symboles est absolument centrale pour créer un imaginaire collectif. Ton compatriote Jacques Lacan appelait cela l’objet petit a, l’objet qui reçoit à un certain moment une surdetermination d’une série d’émotions collectives. Et ça c’est très important ; sans cette surdétermination symbolique de certains contenus, il n’est pas possible de créer un mouvement populaire alternatif.

JLM : Quand, pendant la campagne présidentielle, j’ai appelé à se rassembler à la Bastille, le symbole était vivant. Les gens ont surgit par milliers et, ensuite, l’ennemi, la droite, en France et dans le monde, a écrit des articles disant : « Ah, les Français, de retour à la Bastille ». Et dans le New York Times ils ont publié un article qui disait que le peuple français était de nouveau « avec des milliers de drapeaux rouges », parce que le peuple français s’identifie à la prise de la Bastille, qui est le symbole de la lutte contre les privilèges. Tu as raison, mais dites-vous bien que cela, Chantal a raison, n’est pas bien vu en France et à gauche. Pas seulement dans la gauche social-démocrate, mais aussi dans la gauche gauchiste qui considère qu’on doit traiter cela de loin, rationnellement, et ils détestent ce qu’ils appelent le populisme, qui pour eux n’est pas celui que dénonce la droite, mais un autre, c’est-à-dire, le passionnel. Je crois qu’il y a une façon de rejeter les passions à gauche qui est névrotique. Parce qu’au final, on oublie l’être humain, on voit seulement les théories et on apprend d’une façon très froide qui ne permet pas de construire une force assez grande pour vaincre, parce qu’on ne vaincra pas avec d’un côté un petit groupe éclairé qui sait la vérité et ce qu’il faut faire et de l’autre une troupe immense qui obéit.

EL : C’est comme ça que tu te retrouves avec des technocrates ennuyeux comme François Hollande. (Rires).

CHM : Bon, ne commençons pas à parler de ça. Tu parlais avant de la construction d’une hégémonie et, par exemple, Gramsci a écrit des choses magnifiques sur le « national-populaire » ou sur le rôle fondamental de la culture dans la création des identités politiques.

JLM : Chantal, ce que tu dis je l’observe dans ce que faisait Chávez. Il a un programme, il le montre. Pourquoi mentionne-t-il Bolívar ? Pour fédérer et faire entrer l’Histoire longue dans le présent. J’ai appris beaucoup en le regardant, comment il travaillait, comment il éduquait, comment il soulevait et transformait un peuple révolté en un peuple révolutionnaire, ce qui n’est pas la même chose, et aussi en ce qui concerne les passions dont tu parlais. Je suis totalement d’accord. Regarde comment fait Chávez, qui chante, parle, fait des blagues. Cela est très mal vu en Europe parmi les technocrates.

EL : Là, il y a un deuxième point que je voudrais mentionner qui est le fait que, quand des symboles nationaux-populaires ont acquis une certaine centralité, il y a de toute façon une lutte autour des programmes dans lesquels ces symboles vont s’inscrire. Par exemple, en France, dans les années 1930, il y avait une certaine centralité des symboles nationaux-populaires, mais ils étaient fluctuants. D’un côté, tu trouvais des articulations de gauche ; de l’autre, il y avait quelqu’un comme Jacques Doriot, qui avait été à l’origine un dirigeant syndical puissant et populaire en France et qui a fini par adhérer au fascisme. C’est à dire qu’il n’y a aucune garantie que ces symboles nationaux-populaires vont s’inscrire dans le bon sens. Pendant la République de Salò en Italie, les symboles garibaldins étaient disputés entre fascistes et communistes, et c’était une lutte, dans une large mesure, pour une articulation différente des mêmes symboles. Et c’est cette lutte-là qu’il me semble qu’on doit gagner aujourd’hui.

JLM : C’est ce que nous vivons aujourd’hui avec ce qui se passe entre l’extrême droite et nous autour du drapeau national. J’ai fait ce travail avec des phrases un peu poétiques comme : « nous sommes le drapeau rouge et le rouge du drapeau », parce qu’en France nous avons un drapeau bleu, blanc et rouge. Et petit à petit surgirent des drapeaux nationaux, qui n’étaient plus utilisés par la gauche en France ; le drapeau rouge, c’est déjà fini. Les gens ne connaissaient pas l’Histoire du drapeau rouge. J’étais dans un meeting, avec le poing fermé et je l’ai expliquée. Cela, je l’ai appris de Chávez : interpeller les gens. « Vous savez ce que [ce poing fermé] signifie ? ». Ils ne savaient pas. Je leur ai répondu : « regardez ici le petit doigt, le gros, le grand, le moyen, comme nous sommes tous, petits, grands et gros, hommes et femmes, mais si nous nous rassemblons de cette façon, nous sommese forts. Maintenant, en France, de nouveau, lorsque je marche dans la rue, il y a des gens qui me saluent comme ça, comme dans les années 1930. Le chauffeur de bus passe et il me fait ça, dans la rue (il fait le geste avec le poing fermé). Chantal, il faut apprendre au grand nombre ce que toi tu découvres en tant qu’intellectuelle. Nous devons le pratiquer, le faire, et pas seulement entre nous. Que vous ne le fassiez pas, ça passe, car c’est dans votre rôle d’intellectuels de nous aider en éduquant ici et là. Il y a un chemin ici [en Amérique latine], je crois qu’il y en a un là-bas [en Europe] et nous devons l’ouvrir, mais il s’agit là du débat avec Chantal, qui a mille fois raison, ce qui me tranquillise. Hier, elle m’a dit que « la passion est très importante ». Elle m’expliquait, comme l’intellectuelle qu’elle est, pourquoi c’est important. Et je me disais « Ouf ! », parce que c’était ce que je ressentais et je que je faisais. Donc, on doit l’apprendre à tous. Pourquoi (Oskar) Lafontaine est-il si populaire en Allemagne ? Parce qu’il travaille aussi avec les passions.

CHM : Mais on l’accuse aussi d’être un populiste.

JLM : Oui, ils l’ont accusé. Ils accusent tout le monde d’être des populistes, et des fous, et ils nous montrent du doigt. Je suis le seul homme politique, je te le répète à être traité comme un animal incontrolé. Dans les articles de presse, ils ne disent pas « Jean-Luc Mélenchon dit », non, ils disent : « Jean-Luc Mélenchon crie, vocifère, éructe ». Parce qu’ils nous décrivent toujours comme des bêtes. Ils dessinaient Jean Jaurès, le fondateur du socialisme, avec la barbe hérissée, hirsute, avec une bouteille de vin dans la poche. Il a été un intellectuel supérieur. Et quand il s’agit de femmes, c’est pire que tout, comme cette camarade colombienne : Piedad Córdoba. Au forum de Sao Paulo, nous avons fait un petit sommet informel des porte-paroles de la nouvelle gauche et j’ai proposé le thème : « Comment vous décrit-on ? » Lorsqu’on s’est comparés, tous de la même façon, les femmes avaient les pires qualificatifs. En France aussi, regardez les caricatures des femmes de gauche, presque nues. C’est la façon qu’a la droite de montrer que la gauche est bestiale, qu’elle ne se contrôle pas ; c’est la force brute du peuple, qui ne sait pas ce qu’il veut. Les caricatures du syndicaliste au XIXème siècle sont toujours les mêmes : il est montré comme un alcoolique, comme quelqu’un de sale. C’est pourquoi les passions ont une si mauvaise réputation dans de cette gauche qui veut être « bien vue » par les puissants. « Écoutez, Monsieur, je me lave les mains, je n’ai pas de barbe, j’ai les cheveux courts, je sens bon… comme vous, nous sommes comme vous ». Mais nous ne sommes pas comme vous parce que nous avons des passions, de la rage de devoir supporter cet ordre du monde. C’est cela ce que l’on doit montrer. Donc, la libération… la libération des passions dans la gauche n’est pas suffisante pour faire un programme, mais c’est très important.

EL : Tout à fait. Mais quoi qu’il en soit, je veux te dire que ce que je n’accepte pas c’est que tu mettes Chantal et moi du côté des intellectuels et toi du côté de l’action, parce que toi aussi, tu es un philosophe.

JLM : Oui, mais vous, vous avez un rôle très précieux, parce que nous sommes toujours en train de courir et il faut des camarades qui nous aident en éclairant le chemin.



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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Dim 1 Mai - 7:28


le populisme, médiation politique de la crise du capitalisme

Gauche radicale: la clé, c'est Laclau

Gaël Brustier Slate.fr 15.03.2015


Pablo Iglesias et Íñigo Errejón, pendant un meeting de Podemos à Valencia,
le 25 janvier 2015. REUTERS/Heino Kalis

Le penseur argentin connaît un succès posthume mérité. Décédé brutalement à Séville en avril 2014, ce professeur de théorie politique influence incontestablement la pensée et la stratégie politique de la gauche radicale du sud de l'Europe, dont Podemos, en particulier par ses réflexions sur la démocratie radicale et le populisme...

Citation :
La victoire de Syriza le 25 janvier 2015 et la constante progression de Podemos en Espagne depuis un an a révélé l’influence intellectuelle d’un penseur argentin important pour la Gauche radicale: Ernesto Laclau (1935-2014).

Avec sa collègue et compagne Chantal Mouffe, ils ont contribué à puissamment renouveler la pensée stratégique à gauche dès les années 1980, en travaillant  sur les questions relatives à l’hégémonie, à la démocratie et au populisme. Ernesto Laclau se situe dans le droit fil de l’analyse gramscienne de nos sociétés. Dans l’introduction à leur livre le plus connu datant de 1985 –Hégémonie et stratégie socialite: Vers une politique démocratique radicale– Ernesto Laclau et Chantal Mouffe revendiquent d’ailleurs explicitement l’héritage de Gramsci. Si la pensée de Stuart Hall est riche d’une méticuleuse analyse des ressorts du thatchérisme ou «populisme autoritaire», l’itinéraire intellectuel de Laclau est, quant à lui, riche de solutions potentielles pour la gauche.

Le travail des deux auteurs se confronte dans le temps successivement à l’établissement d’une hégémonie néolibérale en Occident (années 1980) puis à la victoire de mouvements progressistes en Amérique latine (années 2000).

C’est l’idée d’une «démocratie radicale» qui marque, dès le début, l’œuvre des deux auteurs. Ils font partie de ceux qui, avec des nuances ou des différences d’analyses (Stuart Hall, Bob Jessop…), s’attachent à comprendre l’hégémonie des droites et notamment le bloc historique qui porte au pouvoir Reagan ou Thatcher.

Pour Laclau et Mouffe, la mise en «équivalences» de différents éléments (nostalgie «victorienne» mais aussi nouveaux éléments néolibéraux) par l’idéologie thatchérienne doit être contrée non par un retour à ce qui était communément admis auparavant (le système de pensée lié au Welfare State) mais au contraire à une nouvelle forme de démocratie, qui place en son centre le sujet des libertés individuelles.

En 1985, Laclau et Mouffe démontrent notamment que «le terme insatisfaisant de “nouveaux mouvements sociaux” regroupe une série de combats très divers: urbains, écologiques, anti-autoritaires, anti-institutionnels, féministes, anti-racistes, ethniques [ndlr: à entendre ici précisément dans le cadre des sociétés latino-américaines], régionaux, ou émanant de minorités sexuelles». Leur point commun pourrait être leur différentiation par rapport aux luttes sociales traditionnelles, considérées comme faisant partie de la lutte des classes au sens strict. Ainsi, les luttes relatives à l’occupation de l’espace social, «luttes urbaines», sont prises en compte par les deux auteurs, qui font de ces nouveaux mouvements les ingrédients d’une possible hégémonie alternative à celle qui émerge alors dans les pays d’Europe occidentale ou d’Amérique du Nord.

Créer un «peuple» est la condition d’une revitalisation de la politique. C’est la conviction de Laclau

Laclau et Mouffe se positionnent, dès 1985, en opposition explicite aux néoconservateurs américains, auxquels ils reconnaissent néanmoins d’avoir saisi très tôt tout le potentiel politique des «nouveaux mouvements sociaux» (évidemment considérés comme dangereux par les néocons).

Il n’y a pas, dans leur pensée, d’antagonisme unique mais une pluralité d’antagonismes, qu’il faut unifier. On remarquera d’ailleurs que les deux auteurs refusent l’opposition du «social» et du «sociétal» mais qu’au contraire, ils intègrent une «multitude de luttes» dans la nécessaire «création hégémonique d’une unité», qui ne peut procéder à l’origine que de demandes sociales dispersées. D’une multiplicité d’antagonismes donc, la stratégie de la «démocratie radicale» doit faire une hégémonie.

Laclau et Mouffe donnent au discours une importance fondamentale dans la constitution de l’hégémonie. Le moment discursif a pour fonction d’unifier ces éléments divers, c'est-à-dire des demandes sociales différentes voire contradictoires, qui se trouvent donc ainsi modifiées, orientées vers ce qui va devenir, sous la plume de Laclau et faisant abstraction de la connotation négative actuelle en France, une authentique stratégie «populiste». Les différents éléments sont unifiés et deviennent partie d’un tout, deviennent un moment, d’une articulation qui peut mener à une forme d’hégémonie dans la société...

Créer un «peuple» est la condition d’une revitalisation de la politique. C’est la conviction de Laclau. C’est aussi, à son sens, la voie à emprunter pour la gauche (radicale), dont on comprend que Laclau souhaite qu’elle prenne ses distances avec des références devenues moins mobilisatrices qu’auparavant, dans les sociétés complexes qui sont les nôtres.

Vingt ans après ce livre fondateur, Laclau publia un nouvel ouvrage d’une importance fondamentale. En 2008 en effet, parut en France, un livre précédemment publié en Espagne et au Royaume-Uni en 2005, La Raison populiste.

Les thèses de Laclau sur le populisme ont été fort peu discutées en France, hormis dans des cercles plutôt restreints, et on peut se demander si cette impasse sur l’œuvre de Laclau n’est pas une des causes de l’actuel surplace de la gauche radicale… Dans ce livre, loin de céder à la péjoration du «populisme», Laclau prolonge ses travaux antérieurs par une très riche réflexion.

Laclau analyse divers expériences et cas concrets –notamment celle du PCI de Togliatti, mais également le moment «populiste» de la Ligue du Nord de Bossi, celui de Berlusconi– mais il se plonge plus généralement dans une réflexion sur la nécessité du populisme en tant que revitalisation de la politique. Il développe aussi une série de points de vue le distinguant par exemple de Zizek lorsqu’il met en avant les «processus et pratiques concrets» comme constitutif des identités politiques (donc du «peuple»), de Toni Negri et de Michael Hardt, au contraire desquels il réaffirme l’importance de la phase d’articulation des demandes sociales qui, de prime abord, peuvent sembler éparses dans la société, comme une phase nécessaire à l’hégémonie. Negri et Hardt laissent davantage de place à la «multitude» et à une pluralité d’individus, de causes, sans unité aucune. Laclau pense l’unité possible. Il entend contribuer à la construire.

Autre point important, Laclau ne nie pas l’importance de la «classe sociale» comme catégorie donnant sens à l’expérience sociale, mais il la relativise au profit du «peuple» qui permet d’articuler des demandes sociales qui apparaissent toujours plus diverses.

On pourrait prolonger, d’ailleurs, cette réflexion de Laclau en développant l’idée que les catégories «gauche» et «droite» ne sont plus de nature, non plus, à donner seules une explication, un écho à l’expérience des citoyens.

Il n’est pas surprenant que dans des sociétés comme la Grèce ou l’Espagne, où la crise a puissamment agi sur les clivages économiques, sociaux et politiques de ces pays, de nouvelles catégories soient apparues. «Peuple» contre «caste», «peuple» contre «banques», par exemple. Cela ne signifie nullement que le travail d’Ernesto Laclau ne soit pas dans la filiation de la gauche radicale. Mais le peuple de Laclau est une catégorie éminemment politique, qui se construit par la politique et produit de la politique. Philippe Marlière rappelait en février les écueils que l’on peut rencontrer si on fait mauvais usage du «peuple». Laclau permet de répondre à ces préventions légitimes et d’intégrer le «peuple» et même le «populisme» à la tradition intellectuelle de la gauche radicale.

Laclau tire de ses analyses une conviction:


Citation :
«Ce qu’on peut dire, en règle générale, c’est que plus les interpellations populistes jouent vraiment le rôle de signifiants vides –plus elles réussissent à unifier équivalentiellement la communauté–, plus elles vont faire l’objet d’un investissement radical. Et, évidemment, cet investissement n’a rien de superficiel.»


Mais il complète également:


Citation :
«A l’inverse, dans une société très institutionnalisée, les logiques équivalentielles disposent de peu d’espace pour opérer; en conséquence, la rhétorique populiste devient une sorte de marchandise sans la moindre profondeur hégémonique. Dans ce cas, c’est vrai, le populisme devient presque synonyme de démagogie mesquine.»


Les écrits de Laclau permettent d'envisager des stratégies pour que la gauche parle au peuple, sans faire du populisme un disqualifiant

Aujourd’hui, le «populisme» est utilisé dans un sens péjoratif visant à délégitimer celui qui y est associé. C’est une forme commode d’interrompre tout débat et de disqualifier un adversaire. Dans la pensée de Laclau en revanche, le populisme est, comme nous l’avons vu, analysé beaucoup plus finement. Son livre de 2005 permet d’envisager les stratégies s’ouvrant à la gauche, les rapports que cette dernière peut entretenir avec cette «catégorie politique» qu’est le «peuple» sans les a priori d’un débat théorique et politique faisant du «populisme» un disqualifiant.

Si peu d’analyses et de discussions relatives aux thèses de Laclau ont eu lieu en France, elles l’ont cependant beaucoup été dans un pays comme l’Espagne. The Guardian n’avait pas tort de rappeler dernièrement l’influence que Laclau a pu avoir sur les leaders de Podemos, en particulier sur Pablo Iglesias, mais également sur Íñigo Errejón. Il n’est pas étonnant qu’ainsi armés intellectuellement, les fondateurs de Podemos aient pu saisir les potentialités politique d’un mouvement –les Indignados– que l’on résuma trop souvent et sans doute trop rapidement à sa frange anti-politique, et dont la diversité pouvait néanmoins trouver une unité à visée hégémonique.

L’unification d’éléments différents par un moment discursif les articulant est fondamentale pour comprendre la stratégie hégémonique promue par Laclau et Mouffe, confirmée et développée ensuite par le travail d’Ernesto Laclau sur le «populisme».

C’est ce qui explique notamment le refus de Podemos d’utiliser les mêmes signifiants qu’Izquierda Unida en Espagne. Les deux formations appartiennent à la famille de la gauche radicale, mais leurs stratégies divergent. Podemos, d’une certaine façon, peut intégrer IU à sa stratégie hégémonique mais ne peut entrer dans une alliance qui briserait celle-ci. C’est tout le débat qui oppose les dirigeants d’IU et ceux de Podemos, ces derniers refusant de mener une campagne fondée sur un discours qui ne part pas, par exemple, du clivage gauche-droite.

Evidemment, l’ampleur de la crise en Grèce ou en Espagne a rendu les thèses de Laclau certainement davantage opérantes dans ces pays que dans d’autres sociétés européennes. Incontestablement, en Grèce ou en Espagne, la «multiplicité des demandes sociales» a trouvé une unité dans le discours de Syriza ou Podemos. Laclau ne considère nullement le peuple comme «donné» mais au contraire comme une «catégorie politique» et comme le fruit de «demandes socio-politiques». C’est d’ailleurs l’influence de l’eurocommunisme, comme l’a bien montré Fabien Escalona, qui a facilité la mise en place de la stratégie victorieuse de Syriza.

Les références au peuple de Jean-Luc Mélenchon viennent en écho à ce débat. Son «Mouvement pour la VIe République» remet en avant un «peuple des citoyens» en réponse à l’autonomisation relative des gouvernants par rapport aux gouvernés dans les sociétés européennes. Néanmoins, un certain nombre de facteurs structurels actuels de la société française expliquent le retard de la France par rapport à l’Espagne en matière de redéfinition des clivages et d’émergence d’une stratégie comparable à Podemos dans notre pays.

«Post-marxistes», Laclau et Mouffe influencent donc la stratégie des deux partis qui marquent la véritable nouveauté politique venue d’Europe du Sud. Finalement, comme le soulignait Laclau, cette «raison populiste» n’est, au fond, qu’une «raison politique». C’est sans doute d’ailleurs ce qui fait la force de ces mouvements. C’est peut-être aussi l’absence de véritable de débat à gauche sur ces thèses qui contribue à priver ce camp politique, en France, d’une stratégie victorieuse et durable.

Gaël Brustier


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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Sam 14 Mai - 10:40


à propos de populisme, d'Ernesto Laclau et de Gramsci, et de péronisme en Argentine

quelques textes de Michel Delarche 2014-2016

La raison populiste: première analyse critique des thèses de Laclau


Michel Delarche, 31 janv. 2014

La réflexion sur le "populisme" est à la mode et le philosophe argentin Ernesto Laclau a écrit il y a une dizaine d'années un gros ouvrage à la fois fort intéressant et fort contestable intitulé "On Populist Reason" (Laclau a enseigné la philosophie politique en Angleterre et publie en anglais).

Citation :
J'en ai lu l'été dernier à Buenos Aires la traduction espagnole "La Razon populista", car il se dit en Argentine que les ouvrages de Laclau et de sa compagne Chantal Mouffe ("The Democratic Paradox" etc.) ont fait forte impression sur la présidente CFK, au point que Laclau est considéré là-bas comme une sorte d'intellectuel organique du kirchnérisme, ce qui est sans doute un peu exagéré. (Si le kirchnérisme s'était muni d'un corpus de savante philosophie politique cela se saurait; Nestor K. lui-même expliquait volontiers que: "la politique est une question de cash et d'opportunités").

Cependant, réfléchir sur les thèses de Laclau m'a semblé utile, en cette période de grande confusion politico-intellectuelle et de supposée "montée des populismes de droite et de gauche" comme le répète à satiété la "grande" presse française (Le Monde, Le Figaro, Libération, Le Nouvel Obs, L'Express, Le Point etc.), qui met son point d'honneur à n'être jamais en retard d'un refrain au service de l'idéologie dominante.

Je commencerai par vous donner une vision d'ensemble du contenu de l'ouvrage (je le citerai en français à partir du texte espagnol) et les quelques critiques globales qu'il m'inspire, avant d'en approfondir l'analyse et de critiquer les thèses de Laclau plus en détail.

C'est un gros livre (310 pages assez denses quoique parfois répétitives) organisé en 3 parties intitulées respectivement: Le dénigrement des masses, La Construction du peuple, Variations populistes.

La première partie analyse les racines historiques de l'anti-populisme moderne et de toutes les connotations négatives qui s'attachent à la notion de "populisme". Il part de l'ouvrage de G. Le Bon "La psychologie des foules" et de celui de G. Tarde "L'Opinion et la foule" pour expliciter la représentation que les dominants ont forgé des dominés comme crédules, impulsifs, irrationnels et trop soumis à leurs passions du moment. Puis il discute les analyses menées par Freud dans "Pqychologie des masses et analyse du moi" et propose comme point de départ de son analyse positive du populisme le processus (jamais complètement achevé sauf dans le mythe d'une société totalement réconciliée avec elle-même qui signifierait la mort du politique et la fin de l'Histoire) d'identification mutuelle entre le "moi idéal" du groupe et son leader. Il laisse en suspens à ce stade la question de la nécessité ou non d'un leader comme support symbolique de l'unité du groupe, et il pose rhétoriquement la question de la suffisance éventuelle de la négativité (haine de l'ennemi) pour créer cette unité. On perçoit ici une vision très hégélienne du rôle moteur de la négation (mais elle ne s'avoue pas complètement comme telle chez Laclau qui préfère renvoyer à Lacan.)

La seconde partie décrit la construction du "peuple" comme un processus d'agrégation des "demandes non satisfaites", d'une part, et la production d'un clivage radical entre peuple et "non-peuple", d'autre part. Ici Laclau emprunte à la fois à Gramsci et autres auteurs marxistes du XXème siècle pour le versant politique (démarche de construction d'une hégémonie par une stratégie d'agrégation de demandes disparates et isolées, régression possible au stade individuel/corporatif et risque toujours présent de désagrégation/désarticulation du peuple (populus) en foule/plèbe (turba/plebs) et à Freud et Lacan pour le versant symbolique (mère primordiale représentant l'unité sociale à reconstruire, notion associée de plénitude inaccessible, d'où dérive un clivage du signifiant et l'émergence d'un signifiant vide que vient remplir l'image du leader permettant de retrouver une équivalence pleine entre l'identité du peuple et sa représentation). Laclau rattache l'émergence du peuple à la cristallisation toujours fragile de "signifiants flottants" dont le flottement renvoie précisément à l'hétérogénéité de la société (non seulement en termes de classes, mais aussi de genres, de statuts etc.). Je ne suis pas sûr que le jargonnement lacanien du genre "objet petit a" employé par Laclau apporte ici grand chose à ses démonstrations.

La troisième et dernière partie décrit et discute quelques exemples de constructions programmatiques supposées populistes (la plateforme d'Omaha aux USA dans les années 1880, le programme d'Atatürk, le retour de Peron en 1973). Personnellement, je ne vois pas trop en quoi Atatürk se rattache au populisme: c'était plutôt un despote éclairé organisant une modernisation socio-économique à marche forcée; la mythologisation populiste du personnage est venue après, un peu comme le culte de Lénine en URSS. Je crois aussi déceler ici une certaine confusion entre populisme et bonapartisme. Pour moi, un bonapartiste peut-être populiste, mais ce n'est pas systématique (Bonaparte lui-même ne fut pas un populiste au sens d'une stratégie politique de prise de pouvoir mais simplement un putschiste, même s'il a ce faisant "hérité" d'un "peuple" constitué préalablement comme tel dans et par le mouvement de la révolution française). L'ouvrage se conclut par une discussion critique de quelques compères et commères en post-marxisme: Zizek (et Butler), Hardt & Negri et Rancière.

En première analyse, Laclau est à mon avis injuste envers Zizek, sévère mais juste envers Hardt & Négri, plutôt élogieux, mais peut-être pas de la façon la plus pertinente, vis-à-vis de Rancière.

Je reprendrai tout cela point par point dans de prochains papiers.


Je poursuis ici mon analyse critique de l'ouvrage de Laclau "La Razon populista" sur un autre point qui m'a surpris: son usage sélectif et biaisé des concepts gramsciens.

Citation :
Dans ce livre, Laclau reprend la terminologie gramscienne de l'hégémonie et explique fort bien que la démarche de construction d'une hégémonie politique et idéologique implique une certaine dose d'ambigüité dans les mots d'ordre (et ce n'est d'ailleurs pas spécifique aux mouvements populistes) mais une notion-clé, qui chez Gramsci permet de donner une armature stratégique au processus de construction politique et culturelle d'une large alliance au service du peuple, n'apparaît jamais chez Laclau, c'est le Prince Moderne ("il moderno principe") inspiré à Gramsci par le célèbre ouvrage de Machiavel (et d'ailleurs, les pages où Gramsci introduit ce thème dans ses cahiers de prison s'appellent "notes sur Machiavel"). Pour Gramsci, le Prince Moderne de son temps est évidemment le Parti Communiste, mais le concept peut s'entendre comme la nécessité, pour organiser et renforcer dans la durée un mouvement populaire émancipateur, de créer un intellectuel collectif présent dans tous les domaines où les luttes sociales, politiques et idéologiques doivent converger pour s'entre-consolider.

C'est un concept plus large et plus souple que la notion léniniste de "parti d'avant-garde" et c'est à mon avis un constituant essentiel de la pensée stratégique de Gramsci. Laclau se place dans un tout autre schéma où les organisations populaires se cristallisent dans un processus affectif d'adhésion/identification au chef charismatique.

Chez Laclau, le problème est résolu avant d'être posé, puisque le chef est là pour penser à la place de tout le monde, d'une part, et puisque la fragmentation du peuple en une multiplicité de groupes d'intérêt interdit de penser une planification stratégique des luttes en terme de priorité. Il critique vertement (et à mon avis injustement) Zizek lorsque celui-ci refuse que tous les éléments à prendre en compte dans le cadre de la lutte hégémonique soient mis sur un pied d'égalité et insiste (comme un paléo-marxiste qu'il est selon Laclau) sur la primauté des rapports de production capitalistes et le caractère indéfiniment digestible par le système des autres dimensions de la lutte hégémonique (revendications multiculturelles, conflits de genres etc.). Dans une note de bas de page (p 296) Laclau indique même que J. Butler et lui-même n'avaient pas obtenu de réponse de Zizek quand à l'identification du sujet émancipateur et la ligne stratégique générale qu'il proposait.

Ici, il me semble que ce sont les cadors du post-modernisme qui se fourrent le doigt dans l'oeil et Zizek qui fait preuve de lucidité: on voit bien que les progrès émancipateurs réalisés sur certains fronts (reconnaissance des langues régionales en Europe, mariage homosexuel en France, "sexe indéterminé" dans l'Etat-Civil allemand, répression légale des discours racistes et discriminatoires...) restent parfaitement compatible avec le talon de fer du capitalisme néo-libéral (même s'ils se heurtent à des oppositions dans certaines couches sociales traditionalistes; a contrario les porte-drapeaux du capitalisme mondialisé que sont The Economist et The Financial Times n'ont aucun problème pour faire dans le progressisme sociétal...) En revanche toutes les tentatives de toucher si peu que ce soit aux mécanismes d'accumulation et de circulation du capital (taxe Tobin, politiques d'internalisation des coûts environnementaux par la taxe carbone, régulations bancaires...) se sont heurtées depuis des décennies à l'opposition résolue de l'oligarchie capitaliste et de ses porte-coton médiatiques.

Ce qui justifie cependant une attention soutenue à toutes les luttes culturelles que certains marxistes sommaires ont tendance à étiqueter comme "secondaires" (au sens de "subalternes") c'est que toutes les facettes de l'inégalité sociale ont tendance à se renforcer les unes les autres et que toutes les luttes doivent donc être coordonnées et articulées.

D'autres critiques de Laclau adressées cette fois à Hardt et Negri (immanentisme, radicalité sans contenu...) me semblent quant à elles plutôt justifiées.

En conclusion, il me semble que le rôle du Prince Moderne (qui reste à bâtir collectivement à l'échelon national et européen voire mondial) sera de promouvoir toutes les luttes qui contribuent à l'émergence de la société des producteurs selon des critères de sobriété écologique: il y a pour moi une convergence évidente entre le mouvement "locavore", le "slow food", la lutte tous azimuts contre le consumérisme et les multinationales qui l'alimentent (de Apple à Zara), la réduction drastique des chaînes d'intermédiation (dans lesquelles la plupart des maillons n'ont d'activité que purement virtuelle et spéculative, sans rapport avec la réalité du système productif) et la réinternalisation de tous les coûts non pris en compte par le système actuel (je voyais la semaine dernière un reportage télévisé montrant des pourceaux hollandais engraissés et abattus en Belgique puis découpés en Roumanie avant d'être vendus en France, avec au centre de cette toile d'araignée un trader hollandais installé derrière une batterie d'écrans d'ordinateur; construire la société des producteurs consistera précisément à éliminer ce type de fonctionnement absurdement gaspilleur de ressources (et en prime créateur dans cet exemple de risques sanitaires évidents et de perte de traçabilité).

On peut penser que c'est justement l'absence du Prince Moderne qui explique l'épuisement si rapide de tous les mouvements récents contestant réellement, sincèrement mais fragmentairement (à la fois en terme de représentativité sociale et d'objectifs visés) l'ordre économique établi, d'ATTAC à Occupy Wall Street en passant par los Indignados.

Je terminerai sur quelques lignes de Gramsci à méditer (que je vous traduis au plus près du texte à partir de l'édition critique de référence publiée par V. Gerratana chez Einaudi dans les années 70) sur la formation d'un parti au sens de Machiavel, c'est-à-dire un groupe de citoyens oeuvrant de concert pour atteindre un même objectif (et en même temps au sens moderne que veut aussi lui donner Gramsci) :

Gramsci a écrit:
En vérité, on peut dire qu'un parti n'est jamais complet et formé, au sens où chaque nouveau développement crée de nouvelles tâches, et dans le sens que, pour certains partis, se vérifie le paradoxe que ceux-ci sont complets et formés quand ils n'existent plus, c'est-à-dire quand leur existence est devenue historiquement inutile. Ainsi, puisque chaque parti n'est qu'une nomenclature de classe, il est évident que pour le parti qui se propose d'annuler la division en classes, sa perfection et sa complétude consiste à ne plus exister parce que les classes et donc leurs expressions n'existent plus.

volume III, p 1732-1733



Le qualificatif de « populiste » est ces temps-ci utilisé par la droite libérale comme une insulte à l'encontre de quiconque s'aventure à critiquer l'ordre socio-économique établi en Europe. Mais il en va du « populisme » comme de la notion de « totalitarisme » ou encore de celle de « fausse conscience » dans la vulgate marxiste: ce terme embrasse tellement d'idéologies diverses, de stratégies politiques et économiques différentes que son contenu spécifique tend vers zéro au fur et à mesure que ses promoteurs étendent son champ d'application.

Citation :
Lorsque l'on gratte un peu le prétentieux vernis des théories du « populisme » on s'aperçoit que pour décrire ce qu'il recouvre en terme de style de communication et de démarche de mobilisation il suffirait de parler de démagogie, pratique aussi ancienne que la démocratie.

Le principal intérêt idéologique de l'invention et de l'usage devenu intensif du qualificatif de « populiste »par les opérateurs médiatiques au service des couches dominantes de la société contemporaine consiste à renvoyer les classes populaires à leur infériorité culturelle congénitale, qui en fait supposément une proie facile pour les démagogues.

Pour montrer en quoi l'usage sommaire de l'étiquette « populiste » contribue à obscurcir l'analyse historique et politique au lieu de l'éclairer, le meilleur exemple reste le péronisme, pratique du pouvoir d'Etat fondée sur des formes de mobilisation de masse que tous les spécialistes politico-philosophiques du sujet, de Loris Zanetti dans « Le Populisme » à Ernesto Laclau dans « La Raison populiste » s'accordent à qualifier de « populiste » que ce soit pour le dénoncer (Zanetti) ou pour en faire l'éloge (Laclau).

Le péronisme comme cas d'école s'impose en premier lieu parce qu'il est important d'analyser les pratiques réelles du « populisme » parvenu au pouvoir, car tant que l'on en reste au niveau de l'analyse de discours politiques pris hors du contexte des responsabilités gouvernementales, on peut dire tout et n'importe quoi, tout simplement parce que les politiciens non encore parvenus au pouvoir et dont on commente l'activité publique disent souvent tout et n'importe quoi. Qu'on le déplore ou qu'on s'en félicite, un programme électoral n'est pas une pratique de gouvernement.

Or le principal élément auquel les promoteurs de la notion de « populisme » refusent obstinément de se confronter est celui du contenu concret des mesures prises par des régimes par ailleurs tout unimement qualifiés de « populistes ».

Si Peron put s'attacher le soutien de la classe ouvrière dans les premières années de sa dictature, c'est parce qu'il organisa entre 1946 et 1949 une redistribution sociale massive en faveur des classes populaires: la part des salaires atteignit 47% du PIB en 1949, niveau le plus élevé jamais observé en Argentine. Cette réalité macro-économique très concrète sert encore aujourd'hui à entretenir dans les couches populaires argentines la nostalgie de ce « premier péronisme » comme ayant été un âge d'or de la classe ouvrière.

Les bons apôtres de l'anti-populisme nous ressassent volontiers (et c'est encore le cas de Silvia Mercado dans son tout récent ouvrage que je viens de lire « El Relato Peronista », riche d'informations qui sans être inédites gagnent à être rappelées pour contribuer à démythifier la réalité du péronisme) que des améliorations équivalentes des conditions de vie eussent pu être obtenues par la voie du réformisme démocratique.

Ce faisant, ils refusent de réaliser que le système démocratique argentin de l'époque (par ailleurs profondément corrompu et perverti par la fraude électorale) s'était toujours préoccupé trop peu et trop tard de redistribuer les richesses créées et de lutter contre les inégalités sociales.

Un tel aveuglement de la part des dénonciateurs du « populisme » fait du coup résonner le qualificatif de « populiste » comme un hommage du vice à la vertu.

Cela dit, que le régime de Peron, héritier et continuateur des longues phases de répression anti-démocratique des années 30 et 40 (à coup d'emprisonnements arbitraires, de tortures et d'assassinats d'opposants politiques et syndicaux) se soit légitimé via des élections largement biaisées par les mesures d'exception en vigueur depuis 1943 (état de siège, interdiction des journaux d'opposition, monopole de la propagande gouvernementale sur la radio-diffusion...) ne doit pas nous empêcher de réaliser qu'il a été d'emblée non pas un régime « populiste », ce qui ne veut pas dire grand chose, mais une dictature nationaliste d'extrême-droite, héritière du coup d'État fasciste d'Uriburu en 1930 (auquel participa d'ailleurs l'alors capitaine Peron) et surtout du coup d'état militaire nationaliste (et très hitlérophile sous couvert de neutralisme) de 1943 qui permit au colonel Peron d'entamer sa marche au pouvoir. Les techniques de propagande et de mobilisation nationaliste usuellement décrites comme « populistes » étaient déjà utilisées avant l'ascension de Peron et continuèrent de l'être après lui.

Peron fut certes toute sa vie un démagogue fascisant, cynique et manipulateur qui avait pris ses leçons de propagande de masse auprès de Mussolini et Hitler, mais le qualifier de « populiste » ou de « totalitaire » n'apporte pas de valeur ajoutée à l'analyse et nuit au contraire par son caractère globalisant à une bonne compréhension des phases historiques de développement et de déclin de son régime.

Au départ, Peron n'était qu'un des membres du Groupe des Officiers Unis (GOU) une sorte de loge secrète ayant noyauté l'armée argentine sur la base d'un programme politique que l'on peut qualifier de catho-fasciste, très similaire dans son idéologie (anti-libérale, anti-intellectuelle et anti-communiste) et ses méthodes militaro-policières de répression (brutales) à ceux d'autres nationalistes autoritaires comme Horty en Hongrie ou Salazar au Portugal. Le GOU se caractérisait déjà par un discours de type « populiste » faisant appel au « vrai peuple » argentin et exaltant les vertus de la « raza criolla ».

Après le coup d'État orchestré par le GOU, ses membres les plus inquiets du risque d'une révolution sociale livrant le pays au chaos (ou pire encore, au communisme) décidèrent de faire prendre au régime un tournant "social" qui trouva un écho dans la fraction de la classe ouvrière la plus perméable à son discours conservateur, patriarcal, nationaliste et anti-communiste (le syndicaliste Cipriano Reyes, allié puis irréductible adversaire de Peron est très représentatif de ce courant.)

On peut qualifier la première phase du gouvernement de Peron (au cours duquel la répression contre ses concurrents directs socialistes et communistes continua de s'exercer sans relâche) comme consistant à réaliser la transition de ce que j'appellerais volontiers un «  fascisme comprador » (achetant l'adhésion des classes populaires par une politique redistributive « progressiste ») vers un large consensus « national-populaire » de courte durée, et c'est cette image idéalisée (et soigneusement entretenue par le Parti Justicialiste) qui vient aujourd'hui à l'esprit de la plupart des Argentins lorsque l'on évoque le premier péronisme.

Une fois consolidé son pouvoir, Peron abandonna sans états d'âme sa politique redistributive devenue économiquement insoutenable (il avait compté reconstituer les réserves financières du pays grâce à une profitable position neutraliste lors de la toute prochaine 3ème guerre mondiale entre les USA et l'URSS) au profit d'une brutale politique d'austérité pour les travailleurs: les salaires réels ouvriers stagnèrent puis diminuèrent de 1950 à 1955, et de nombreuses protestations sociales populaires et grèves déclarées illégales émaillèrent sa seconde présidence, ce qui d'ailleurs facilita l'expulsion de Peron du pouvoir lors du coup d'état de 1955 en réduisant notablement ses capacités de mobilisation des masses. Le coup d'Etat de 1955 fut provoqué par une rupture de l'arc nationaliste et le retrait du soutien du clergé à Peron qui permit une alliance tactique entre les géniteurs catho-fascistes du péronisme (qui réalisèrent matériellement le renversement de Peron au prix de centaines de morts) et l'opposition démocratique.

Lors de sa deuxième phase, le régime péroniste, toujours aussi brutal envers ses opposants de gauche, évolua vers une autre variante de « fascisme comprador »: l'entreprise péroniste de séduction se réorienta vers l'oligarchie agraire et la bourgeoisie industrielle et même vers l'impérialisme américain tant honni dans la phase précédente (politique de subvention à la production agricole au prix d'un brutal retour en arrière du niveau de vie des couches populaires, tentatives infructueuses d'obtenir l'extension du Plan Marshall sud-américain à l'Argentine, négociation d'un contrat léonin avec la Standard Oil etc.)

En résumé, il me semble essentiel d'opposer nettement ces deux phases du premier péronisme en terme de politiques concrètes menées vis-à-vis des classes populaires (redistribution puis austérité) pour saisir la dynamique socio-économique et politique de la société argentine de l'époque plutôt que de se laisser engluer dans une terminologie superficielle et uniformisante sans réelle valeur explicative comme l'emploi à tout va du qualificatif de « populiste ».



Les mêmes causes produisent les mêmes effets

Citation :
La victoire de Macri en Argentine, celle de l'alliance anti-chaviste du MUD au Vénézuela et celle de l'opposition au référendum de Morales en Bolivie ont toutes les mêmes causes :

Certaines de ces causes sont des erreurs communes à tous les régimes d'Amérique Latine réputés "progressistes", et qui d'ailleurs le sont ou l'ont été à travers des mesures favorisant l'inclusion sociale et la reconnaissance des droits politiques et sociaux des dominés: au Vénézuela, Chavez a plus fait pour l'égalité sociale réelle que tous les régimes prétendument "socio-démocrates" d'autrefois, et le développement de l'intégration politique et sociale des communautés indigènes sont à mettre au crédit d'Evo Morales de même que la création de filets de sécurité sociale (AUH) et la relance de la consommation populaire par les Kirchners. Cela dit, on peut observer dans tous ces pays les mêmes dérives conduisant à l'épuisement de la dynamique initial de progrès social.

- une conception bureaucratique et autoritaire du pilotage de l'économie à travers la multiplication des contrôles a priori (en particulier sur les flux commerciaux d'import-export, qui sont une source de corruption généralisée pour l'obtention de droits et de passe-droits) la manipulation des statistiques officielles (taux d'inflation, taux de chômage, taux de pauvreté...) rendant l'État aveugle et donc inefficace et surtout minant la confiance de l'opinion dans le discours des gouvernants, l'arbitraire et l'opacité dans les processus d'adjudication des marchés de travaux et services publics (du fait d'un mélange de capitalisme de copinage et de clientélisme politicien) ;

- la corruption généralisée du groupe politique dirigeant dont les membres sont de plus en plus perçus comme préoccupés d'enrichissement personnel au détriment du service de l'État (pots-de-vin, détournement de fonds) ;

- une approche excessivement clivante et verticaliste (certains disent "populiste" mais je n'aime pas ce mot fourre-tout) de la conduite du débat politique, visant à l'alignement inconditionnel derrière un chef charismatique maniant une confuse mythologie passéiste (bolivarienne ici, indigéniste là, péroniste ailleurs...) qui anesthésie puis annihile toute conscience critique ;

- la tentation de se perpétuer au pouvoir par des manoeuvres contraires au respect de l'esprit des institutions démocratiques (la situation actuelle au Vénézuela où Maduro et son équipe refusent de reconnaître et d'accepter leur défaite aux récentes législatives est très représentative de cette dérive; on peut y ajouter les tentatives avortées de modifier "à l'africaine" la constitution pour permettre la "re-re" de Cristina Fernandez ou la reconduite à la présidence d'Evo Morales).

Mais cet épuisement de la dynamique de progrès a évidemment bien d'autres causes:

- le poids de l'impérialisme américain, et plus largement des pays du nord, persiste (aujourd'hui davantage idéologique et économique que directement militaire: on n'est plus à l'époque de la Guerre Froide et le soutien inconditionnel d'un Kissinger aux pires dictatures n'est plus de saison) à travers des multinationales qui constituent l'oligopole de l'exploitation et du négoce international des matières premières énergétiques et agricoles (Cargill, Chevron, Exxon, Monsanto etc.) ;

- le rapport de force économique au sein de la division internationale du travail est devenu très défavorable aux pays du sud du fait de l'impact de la chute des cours mondiaux pour les exportateurs de matières premières que sont le Vénézuela (pétrole), l'Argentine (soja) et la Bolivie (gaz) ce qui détruit le principal mécanisme économique d'adhésion aux réformes sociales: la redistribution de la rente (moins de rente = moins à distribuer = plus de mécontentement) ;

- l'inlassable offensive médiatique de l'oligarchie qui défend bec et ongles ses privilèges (car presque tous les médias privés de la région sont aux mains de cette oligarchie) parvient à rétablir et/ou consolider son hégémonie culturelle sur les classes moyennes, ce bombardement médiatique étant rendu d'autant plus efficace que les dirigeants populaires s'enferment dans leur propre rhétorique de polarisation ;

- la faiblesse traditionnel des structures de l'État et de l'État de droit favorise les pulsions anti-démocratiques: caudillisme et putschisme sont de vieux frères jumeaux en Amérique Latine et l'opposition soi-disant "libérale" se prête volontiers à ce jeu (avec le soutien plus ou moins voyant des USA) lorsqu'elle est mise en minorité ;

- les classes moyennes réputées éduquées nourrissent un véritable racisme de classe anti-indiens et anti-pauvres que l'on a tendance à sous-estimer en Europe: parcourir certains commentaires des lecteurs sur les sites de La Nacion (Argentine), de El Diario (Bolivie) ou de El Mercurio (Chili) est très édifiant de ce point de vue.



Les multiples politologues de la sphère médiatique, qui sont à la politique argentine ce que les Barbier, Duhamel ou Fressoz sont à la politique française, semblent tous considérer le péronisme comme éternel et en quelque sorte consubstantiel au système politique argentin.

Citation :
La plupart des spécialistes académiques du péronisme se contentent par ailleurs, comme le récent ouvrage collectif: « Les Quatre Péronismes »d'une paresseuse périodisation institutionnelle alors qu'une analyse plus concrète des politiques socio-économiques réellement menée par les gouvernants se réclamant du justicialisme montre que le premier péronisme requiert une sous-périodisation interne, car le péronisme flambeur des années 40 est très différent du péronisme comprador des années 50.

Bref, personne ici ne semble envisager un pure et simple effacement progressif du mouvement justicialiste en tant que force politique capable de gouverner la nation argentine, et sa transformation en un péronisme-zombi qui ne survivrait plus que sous forme d'une vague référence idéologique sans portée politique réelle comme en France le gaullisme, ou en une force politique d'appoint (parce que devenue qualitativement obsolète et quantitativement marginale en dehors de quelques bastions résiduels) comme le Parti Communiste Français vis-à-vis du PS ou le Parti Radical argentin vis-à-vis du PRO de Mauricio Macri.

Et pourtant, il me semble que l'état actuel d'affaiblissement du péronisme pourrait annoncer son effacement définitif en tant qu'élément structurant du système politique argentin, plutôt qu'une enième recomposition et résurgence à horizon 2019 (date des prochaines élections présidentielles) telle qu'attendue par tous les spécialistes.

Aujourd'hui, le péronisme est bel et bien devenu le ventre mou de la politique argentine, après en avoir longtemps été la colonne vertébrale. La facilité avec laquelle Macri a pu rallier à sa démarche néo-libérale les gouverneurs et une large majorité des députés et sénateurs péronistes fait bien ressortir les faiblesses intrinsèques du péronisme, présentement écartelé en trois tendances principales dont l'une (le Front Rénovateur de Sergio Massa) s'est délibérément construite en dehors de la structure institutionnelle du Parti Justicialiste.

Les deux autres (le péronisme « canal historique » et le kirchnérisme) ne parviennent pas à définir un agenda politique commun en raison de profondes divergences de fond, phénomène plus rare qu'il n'y paraît dans un mouvement aussi verticaliste-unanimiste que le PJ, où les rapides réalignements opportunistes sont monnaie courante et ne s'embarrassent pas de considérations idéologiques.

Aujourd'hui le réalignement pragmatique de la majorité droitière des élus péronistes s'effectue soit directement derrière Macri soit derrière Massa, et non pas derrière une figure interne au PJ:les récents appels à l'unité du fantomatique géronte Gioja et du très démonétisé Scioli ne trouvent guère d'écho.

Pour compliquer encore la situation interne du PJ, les Jeunesses Péronistes de tendance gauchisante des années 70 que certains (y compris les intéressés) présentent comme l'ancêtre de La Campora, l'actuelle aile marchante du kirchnérisme étaient loin d'avoir une relation aussi fluide avec leur leader historique. Contrairement à Peron soi-même, Cristina Fernandez n'a jamais traité les militants de son aile gauche de jeunes idiots imberbes, bien au contraire.

Même si la brutalité de la politique macriste provoque un début de réunification du mouvement syndical, sa traduction au niveau du péronisme politique semble problématique, et l'hypothèse qui m'apparaît la plus probable est donc la persistance de l'actuelle tripartition politique entre a) la droite technocratique de Macri et ses alliés radicaux qui voudront prolonger leur mandat, b) la droite sécuritaire de Massa (qui n'a pas de divergences programmatiques majeures avec Macri) qui se donne pour objectif de continuer à ramasser les morceaux du péronisme « canal historique » afin de gagner les élections de 2019 face à un Macri affaibli par la récession économique (et sans doute par un score médiocre aux élections intermédiaires de 2017), et c) un kirchnérisme n'ayant aucune chance réelle de revenir au pouvoir du fait de la détérioration durable de son image, car le grand déballage d'une décennie de corruption généralisée dans la gestion de l'Etat ne fait que commencer. Même si elle ne termine pas sa carrière en prison, Cristina Kirchner traînera tout au long des prochaines années autant de casseroles judiciaires que notre Sarkobismuth national, ce qui lui sera un handicap rédhibitoire pour les prochaines élections présidentielles. Par sa nature même, le PJ ne survivrait pas à une deuxième défaite électorale consécutive et même une victoire de Massa sous la bannière d'un néo-péronisme de droite n'en serait qu'une résurgence en trompe-l'oeil, un peu comme croire que la victoire de Sarkozy en 2007 aurait signé une résurgence du gaullisme.

Après ce tour d'horizon de la problématique institutionnelle et de «politique  politicienne » à court-moyen terme, je développerai dans un autre papier les raisons culturelles et socio-économiques de fond pour lesquelles le parti péroniste me semble à moyen-long terme destiné à s'effacer du paysage.


Vers la fin du péronisme ?

Michel Delarche 25 avr. 2016

Au-delà des péripéties tactiques de la politique au jour le jour il existe plusieurs raisons culturelles et socio-économiques de penser que le péronisme en tant que système hégémonique de conquête et de gestion du pouvoir politique est entré dans une phase de déclin terminal.

Citation :
Les deux principales raisons d'ordre culturel sont d'une part l'effacement du schéma de confrontation entre Argentine d'en bas et Argentine d'en haut symbolisé pendant un siècle et demi par l'opposition entre caudillos fédéralistes et gouvernement central unitaire et d'autre part le nouveau pouvoir de convocation spontanéiste et l'exigence de transparence qui surgissent du déploiement des réseaux sociaux.

Les dirigeants péronistes ont pour habitude de revendiquer les figures des vaincus du caudillisme fédéral (de Dorrego à Rosas en passant par Facundo, Felipe Varela et quelques autres, et c'est aussi un thème récurrent dans une certaine extrême-droite argentiniste dénonçant l'impérialisme anglo-américain) pour en faire des symboles de l'Argentine rurale d'en bas, luttant contre les « vendepatria » et « cipayos » de l'Argentine urbaine d'en haut, les Sarmiento, Mitre et autres oligarques de la modernité libérale. Cette mythologie s'enracine dans des représentations idéalisées d'une sorte de proto-anarchisme rural des gauchos face à l'oppression des grands propriétaires et à leur manipulation du formalisme de l'Etat de Droit et de la démocratie représentative. Dans le Martin Fierro comme dans la pantomime de Juan Moreira (que j'ai pu voir jouer cette semaine au théâtre Cervantès), les figures du maire, du commerçant et du commissaire de police ne sont que les représentants locaux d'un pouvoir central au service des puissants et perçu comme lointain et corrompu. Cette idéalisation des valeurs campagnardes reste une composante importante de l'imaginaire collectif argentin et explique par exemple le succès de la mobilisation de la droite agrarienne et du péronisme traditionnel des provinces contre la loi 125.

Cette facette de l'idéologie péroniste n'a pourtant pas grand chose à voir avec ce que font concrètement les péronistes au pouvoir: le plus néo-libéral des gouvernants péronistes de l'époque démocratique fut Carlos Menem qui joua de ses rouflaquettes pour mimer un personnage de caudillo rural tout en menant une politique de privatisation massive au service des multinationales (lorsque avant de devenir président il fut gouverneur de la Rioja, la référence à Facundo était encore plus explicite.)

Du fait de cette disjonction entre mythologie et réalité et surtout de la réduction du poids relatif de la population rurale, cette appropriation de la défense de la fraction rurale de l'Argentine d'en bas (petits paysans et ouvriers agricoles) par le péronisme a perdu beaucoup de sa capacité de projection: aujourd'hui, les péronistes officiellement estampillés (sous le sigle FPV) ne gouvernent pratiquement plus que les provinces les plus pauvres et les moins peuplées et leur clientélisme y est si fortement dépendant des subsides de l'Etat central que toute autonomie politique leur est interdite.

Dans les zones urbaines, et en premier lieu à Buenos Aires, le système péroniste se trouve désormais en porte-à-faux complet par rapport à la demande de transparence, d'humilité et d'efficacité des gouvernants de la part d'une population dont le niveau d'éducation s'est sensiblement élevé depuis une génération. Les vieux schémas verticalistes de contrôle social et de mobilisation politique (finement décrits dans ses ouvrages par le sociologue Javier Auyero) qui permettaient à une poignée de barons locaux de gérer le pouvoir municipal et provincial et de négocier en position de force avec les institutions d'Etat a révélé sa fragilité lors des élections municipales et provinciales de l'an dernier.

La perte de vieux bastions péronistes comme Quilmes doit ainsi beaucoup à une révolte sincère (même si habilement instrumentalisée par Macri et ses partisans), de la société civile contre la corruption, l'arbitraire clientéliste et l'incurie des sortants.

Aujourd'hui, les élus locaux incompétents et/ou corrompus courent à tout moment le risque d'être dénoncés sur les réseaux sociaux, ce qui est particulièrement inconfortable pour le péronisme municipal traditionnel, alors même qu'aucune des principales provinces (Buenos Aires, Santa Fe, Mendoza et Cordoba) n'est plus dirigée par le péronisme officiel.
La relativement nouvelle mais très forte demande sociale de rigueur et d'efficience technique dans la gestion favorise l'aile technocratique du PRO (au détriment de la vieille droite catho-réac) d'une part, et les fractions les plus modernistes du péronisme d'autre part (au détriment du péronisme « canal historique »mais aussi des fractions les plus idéologiques du kirchnérisme: la décision cette semaine de Randazzo, représentant typique d'une certaine modernité technicienne au sein du péronisme progressiste, de rompre avec la Campora et le Mouvement Evita montre bien que la religiosité évitiste des banlieues a du plomb dans l'aile et que les incantations kirchnéristes n'ont plus guère d'avenir quoi qu'en pensent ses partisans inconditionnels.)

Ce versant culturel de l'obsolescence croissante du péronisme se combine avec un ensemble de facteurs socio-économiques qui contribuent également à affaiblir le traditionnel système justicialiste de gestion des affaires sociales en liaison avec les syndicats. Aujourd'hui, la forte désindustrialisation du pays depuis trente ans et la division syndicale en cinq organisations rivales (3 CGT de diverses nuances péronistes et 2 CTA non-péronistes) ont significativement affaibli le mouvement ouvrier organisé. D'autre part, en Argentine comme ailleurs, les syndicats traditionnels sont relativement désarmés face au développement du secteur informel y compris sous ses formes les plus modernes (ces jours-ci ont lieu en centre ville de grands défilés des taxis contre l'implantation d'Uber) et du précariat. Et ceci d'autant plus que le mauvais exemple en la matière vient trop souvent comme chez nous de l'Etat lui-même: la plupart des personnels renvoyés récemment de nombreuses administrations publiques étaient des employés sous contrat temporaire dont une bonne partie embauchés à la va-vite en 2015 par le gouvernement kirchnériste. Contrairement à ce que les kirchnéristes tentent de faire croire, ni le travail au noir ni la précarité de l'emploi n'ont sensiblement diminué pendant les deux mandats de Cristina Fernandez.
L'échec de Scioli aux présidentielles de l'an passé donne à penser que l'avenir de l'Argentine ne se jouera désormais plus au sein des instances du Parti Péroniste (par l'émergence d'un nouveau leader jouant un rôle de pivot central pour rallier à lui toutes les tendances du péronisme) mais plutôt dans une joute entre trois tendances « modernisatrices » représentées aujourd'hui par Macri pour la droite oligarchique agro-industriel et financière, par Massa pour la droite populo-sécuritaire (qui me semble la plus à même de récupérer les caciques péronistes traditionnels comme l'a montré l'émergence de l'axe Massa-De La Sota) et d'un autre côté par Randazzo pour ce qui subsistera de projet progressiste au sein du péronisme, et l'éclatement à terme du PJ en devient à mon avis une conséquence probable, car de ces trois tendances, une seule, celle de Randazzo, fait encore organiquement partie du PJ (où elle est cependant marginale), Le PRO de Macri s'est construit sur une base viscéralement anti-péroniste et le Front Rénovateur de Massa s'est délibérément constitué en dehors du PJ (et dans une optique de débauchage des péronistes traditionnels.)


autres textes de Michel Delarche sur son blog Médiapart

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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Sam 14 Mai - 11:19


pour bien faire, il faudrait revenir sur les controverses entre Stuart Hall et Ernesto Laclau à propos de Gramsci, de leurs usages du concept d'hégémonie et de leur façon d'articuler race et classe

les considérations de Stuart Hall ont été traduites en français dans



on trouve quelques pages photographiées sur mon site, mais pas celles concernant cette controverse. Voir en février 2015 le monde et le capital, l'Occident et les autres

on trouve quelques explications de ces controverses, en anglais, dans l'ouvrage semble-t-il plus complet avec des textes plus récents : Stuart Hall: Critical. Dialogues in Cultural Studies compilé par David Morley et Kuan-Hsing Chen, 2012 PDF Intégral

David Morley is Reader in Communications, Goldsmiths’ College, London.
Kuan-Hsing Chen teaches at the Center for Cultural Studies, National Tsing Hua University, Hsinchu, Taiwan.



Citation :
Stuart Hall's work has been central to the formation and development of cultural studies as an international discipline. This is a collection of writings by and about Stuart Hall, and provides a representative selection of his writings on cultural studies and its concerns: the relationship with Marxism; postmodernism and New Times in cultural and political thought; the development of cultural studies as an international and post-colonial phenomenon; and Hall's engagement with urgent and abiding questions of race, ethnicity and identity. In addition to presenting writings by Hall and new interviews with Hall in dialogue with Kuan-Hsing Chen, this collection provides a detailed analysis of Hall's work and his contribution to the development of cultural studies by leading cultural critics and cultural practitioners. The book also includes a bibliography of Stuart Hall's writings.

Citation :
Part I (Un)Settling accounts: marxism and cultural studies

1 The problem of ideology: marxism without guarantees
Stuart Hall

2 Stuart Hall and the marxist concept of ideology
Jorge Larrain

3 Stuart Hall, cultural studies and marxism
Colin Sparks

4 British cultural studies and the return of the ‘critical’ in American mass communications research: accommodation or radical change?
Hanno Hardt

5 The theory and method of articulation in cultural studies
Jennifer Daryl Slack

Part II Postmodernism and cultural studies: first encounters

6 On postmodernism and articulation: an interview with Stuart Hall
Edited by Lawrence Grossberg

7 History, politics and postmodernism: Stuart Hall and cultural studies
Lawrence Grossberg

8 Postmodernism and ‘the other side’
Dick Hebdige

9 Waiting on the end of the world?
Iain Chambers

10 Opening the Hallway: some remarks on the fertility of
Stuart Hall’s contribution to critical theory
John Fiske

11 The meaning of New Times
Stuart Hall

12 Looking back at New Times and its critics
Angela McRobbie

13 Cultural studies and its theoretical legacies
Stuart Hall

14 A thief in the night: stories of feminism in the 1970s at CCCS
Charlotte Brunsdon

15 For Allon White: metaphors of transformation
Stuart Hall

Part IV Critical postmodernism, cultural imperialism and postcolonial theory

16 Post-marxism: between/beyond critical postmodernism and cultural studies
Kuan-Hsing Chen

17 EurAm, modernity, reason and alterity: or, postmodernism, the highest stage of cultural imperialism?
David Morley

18 On the impossibility of a global cultural studies: ‘British’ cultural studies in an ‘international’ frame
Jon Stratton and Ien Ang

19 Cultural studies and the politics of internationalization:
an interview with Stuart Hall by Kuan-Hsing Chen

Part V Diasporic questions: ‘race’, ethnicity and identity

20 Gramsci’s relevance for the study of race and ethnicity
Stuart Hall

21 New ethnicities
Stuart Hall

22 De Margin and De Centre
Isaac Julien and Kobena Mercer



comme je le soulignais l'an dernier, ces controverses sont un maillon essentiel pour comprendre le passage du marxisme orthodoxe, via Gramsci et les premiers théoriciens anglo-saxons des Cultural Studies (Raymond Williams, Stuart Hall...) vers les Études post-coloniales alors mâtinées de French Theory (Foucault, Deleuze et dans une moindre mesure Derrida), et saisir comment elles sont alors vidées de la contradiction de classe, au demeurant comme le seront les études de genre et celles surl'intersectionnalité dès lors que l'articulation classe-race-genre se fait sans structure à dominante dans le capital (Althusser dans la compréhension que j'en tire)

on a la une clef du passage critique à la pensée décoloniale, qui nettoie tout ça à la fois de l'universalisme prolétarien colorblind des marxistes depuis Marx, et de l'euro-etnocentrisme qui demeure dans les études post-coloniales

on dispose alors des éléments qui permettent de reconstruire cette histoire et de tisser à nouveaux frais l'héritage marxien et la pensée décoloniale, ce qui est, en fait, le chemin que j'aurai suivi depuis deux ans

avec le rôle que joue le populisme de gauche théorisé par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe qu'on a vu intervenir en France dès le début de Nuit Debout et les controverses avec d'une part la pensée marxiste et anarchiste, ou plus marginalement la théorie de la communisation d'autre part concernant la légitimité de luttes auto-organisées des femmes et des minorités racialisées (polémiques sur la "non-mixité"), on a ainsi un panorama théorico-idéologique articulé des liens entre théorie et politiques qui font l'intérêt et les enjeux des luttes actuelles en France et dans le monde

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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Dim 26 Juin - 12:18


le populisme salutaire...

Chantal Mouffe: «Le Brexit peut constituer un choc salutaire»

25 juin 2016 | Par Joseph Confavreux

D’origine belge, vivant et enseignant à Londres, et très proche de Podemos dont elle inspire la stratégie politique, la philosophe Chantal Mouffe réagit pour Mediapart au Brexit et à ses conséquences possibles sur les élections espagnoles de dimanche.

Chantal Mouffe est professeur de théorie politique à l’université de Westminster. Elle vient de publier, en français, Le Paradoxe démocratique, aux éditions des Beaux-Arts de Paris, et L’illusion du consensus, aux éditions Albin Michel.

Chantal Mouffe a écrit:
Il ne s’agit pas d’établir la révolution socialiste. La stratégie pour la gauche européenne me semble aujourd’hui être celle d’un réformisme radical, qui passe par une guerre de positions, imposant d’aller le plus loin possible dans les réformes, ce qui impliquera sans doute des ruptures, mais de manière graduelle, parce qu’on ne peut pas prévoir tout à l’avance et que tout dépendra aussi de la conjoncture internationale. Il me semble que c’est ce que propose Iglesias avec son projet de « 4e social-démocratie », qui ne jette pas le projet social-démocrate avec l’eau du bain, mais exige un retour à une social-démocratie véritablement radicale.


Citation :
Mediapart : Quels enseignements tirez-vous du vote pour le Brexit ?

Chantal Mouffe : J’espère que ça va être un choc salutaire pour l’Europe, parce qu’on ne peut plus continuer ainsi. Si j’avais pu voter, j’aurais peut-être voté pour le « Remain », parce que je suis du nombre de ceux qu’on appelle à Londres les leftwing europeanists qui, sans être souverainistes, exigent une refondation démocratique de l’Europe. Mais je m’attendais à ce résultat parce que, durant la campagne, il n’y avait que du côté des « Brexiteurs » qu’on sentait une véritable passion. Or, je crois au rôle décisif des affects en politique.

L’impossibilité de s’identifier à l’Europe existante, néolibérale, explique pourquoi quelqu’un comme Corbyn n’a pas vraiment fait campagne. Il était dans une position intenable, à défendre le « Remain », à l’instar de Cameron, mais pour des raisons opposées, en réclamant une Europe plus sociale, alors que Cameron voulait une Europe toujours plus libérale. Je ne suis donc pas catastrophée.

D’une part, si ce vote peut faire du mal à la City et aux forces néolibérales, il est possible de s’en réjouir. De l’autre, même si le Brexit ne l’avait pas emporté, l’Europe aurait été confrontée à un problème avec la Grande-Bretagne, puisque Cameron avait obtenu tellement de concessions pour envisager de rester que cela aurait posé des difficultés insurmontables pour l’avenir de l’Europe. Et il est aussi intéressant de voir ce qui peut maintenant se passer avec l’Écosse. C’est peut-être le début de la fin de la Grande-Bretagne.

Pourquoi la critique de l’Europe néolibérale a-t-elle été monopolisée par des forces d’extrême droite durant cette campagne référendaire britannique ?

J’ai été frappée à quel point les travaillistes s’intéressent peu à l’Europe. Même parmi les gens de gauche, les plus europhiles d’entre eux disaient parfois : « Il vaut peut-être mieux qu’on quitte l’Europe, afin qu’elle puisse avancer sans nous. » À chaque fois que j’ouvrais la radio, j’ai aussi été saisie par les discours de haine, xénophobes, qui se déversaient alors.

Cette campagne a fait ressurgir le pire des Anglais. C’est pour cela qu’à la fois j’ai le sentiment que l’Europe est peut-être face à une crise salutaire, mais que je crains qu’un moment centrifuge, qui se traduirait par « l’exit » d’autres pays, conduise à l’expression des pires passions. Si un démantèlement de l’UE avait lieu aujourd’hui, il bénéficierait en premier lieu aux forces populistes de droite. C’est pourquoi j’ose encore espérer dans la possibilité d’un populisme de gauche européen, porté par plusieurs pays, notamment l’Espagne.

Pensez-vous encore qu’une politique alternative soit possible à l’intérieur des institutions européennes telles qu’elles existent ?

Non, pas telles qu’elles existent actuellement. Mais avec des gouvernements progressistes en Espagne, en France, en Italie ou au Portugal, il serait possible, pour moi, de construire un rapport de force susceptible de modifier les institutions telles qu’elles fonctionnent. En Espagne, le parti socialiste [PSOE] et le Parti populaire [PP] ont agité l’épouvantail grec pour dissuader les gens de voter Podemos. Mais la comparaison ne tient pas. L’Espagne est un pays beaucoup plus grand et la Grèce était beaucoup plus endettée.

Je ne pense pas que, si un gouvernement progressiste, en Espagne ou en France, menait la bataille à l’intérieur de l’UE, cela se passerait comme en Grèce, où Tsipras s’est véritablement retrouvé avec un couteau sous la gorge. On peut donc imaginer que des gouvernements alliés autour d’un populisme de gauche à l’échelle de l’Europe renversent les rapports de force et imposent une refondation en profondeur du projet européen. Ce n’est pas évident, mais j’y crois davantage qu’à une sortie de l’UE qui ne fournirait pas de vraies prises à des gouvernements qui s’engageraient unilatéralement dans un tel processus.

Il ne s’agit pas d’établir la révolution socialiste. La stratégie pour la gauche européenne me semble aujourd’hui être celle d’un réformisme radical, qui passe par une guerre de positions, imposant d’aller le plus loin possible dans les réformes, ce qui impliquera sans doute des ruptures, mais de manière graduelle, parce qu’on ne peut pas prévoir tout à l’avance et que tout dépendra aussi de la conjoncture internationale. Il me semble que c’est ce que propose Iglesias avec son projet de « 4e social-démocratie », qui ne jette pas le projet social-démocrate avec l’eau du bain, mais exige un retour à une social-démocratie véritablement radicale.

Podemos ne semble pourtant guère avoir pour projet de remettre en cause en profondeur les institutions européennes, si ce n’est une légère réforme de la BCE ?

Ils sont certes prudents, mais ils ont pour projet de remettre en cause les mesures austéritaires. Il sera donc intéressant de cerner les marges de manœuvre qu’ils seront en mesure d’imposer. Personnellement, je préfère que Podemos ne soit pas en train de brandir la sortie de l’UE comme une menace. J’avais assisté, en 2014, à une rencontre où se trouvait Alexis Tsipras, avant qu’il accède au pouvoir. Il était alors très optimiste, en jugeant qu’il avait « l’arme atomique de la sortie de l’euro » entre ses mains. Quand il s’est retrouvé face à Schaüble, qui voulait lui aussi que la Grèce sorte de l’euro, il s’est retrouvé bien désemparé.

En dépit de la violence infligée au peuple grec, l’exemple de ce pays n’invalide pas, selon moi, la possibilité d’une vraie gauche de transformation en Europe. L’expérience grecque a permis de comprendre que l’Europe néolibérale ne pouvait pas se permettre le succès d’une alternative réelle dans un seul pays. Cela a donc politisé les enjeux, montré que l’Europe n’était pas un projet neutre, et cela permettrait aujourd’hui à un gouvernement progressiste d’être moins naïf que ne l’était Tsipras.  

Le Brexit peut-il affecter les résultats des élections de dimanche en Espagne ?

Je ne sais pas, mais je le crains. L’insécurité pousse souvent les gens à voter à droite et on peut se demander si les Espagnols vont vouloir ajouter de l’incertitude à la situation européenne en se dotant d’un nouveau gouvernement. Cela pourrait donc avantager le parti conservateur de Mariano Rajoy (PP). Mais j’espère encore qu’on puisse se retrouver, au lendemain des élections de dimanche, avec un gouvernement Iglesias, même si cela obligera alors le PSOE à clarifier sa position. S’il arrive derrière Podemos, soutiendra-t-il plutôt un gouvernement du PP ou un gouvernement Podemos ? Je pense que Sanchez, l’actuel leader du PSOE, serait plutôt en faveur d’un soutien à Podemos, mais ce n’est pas le cas de tous les barons socialistes.

Que pensez-vous des critiques adressées, depuis la gauche, à Podemos, trop vertical et centralisé, même si le parti d’Iglesias s’est repositionné à gauche en faisant attelage avec Izquierda unida ?

Je les trouve injustes, notamment parce qu’elles se fondent souvent sur les expériences municipales, de Barcelone ou Madrid, et qu’on ne peut décalquer les échelles locales et nationales. Podemos a dû faire face à quatre élections, et les campagnes électorales ne sont pas propices aux discussions internes. Mais ils sont bien conscients qu’il faut que les « cercles » conservent leur importance dans le fonctionnement du parti et ils cherchent à leur redonner de la vigueur, ce qui a été le cas notamment durant cette campagne. Et je reste saisie par leur créativité extraordinaire. En présentant leur programme sous forme de catalogue Ikea, ils ont réussi non seulement un coup médiatique, mais sont parvenus à faire en sorte que les électeurs, qui ne lisaient plus les programmes, s’en emparent à nouveau.



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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Lun 12 Sep - 14:30


fragments d'une idéologie post-opéraïste à la mode radicale de gauche

reçu de l'auteur F. H. Pitts ‏@fhpitts ce texte intéressant, car triplement critique de ce fragment de texte par rapport à l'œuvre antérieure de Marx, de l'utilisation stratégico-théorique par les (post-)opéraïste à la suite de Negri, et de celle politico-stratégique de la "gauche radicale", notamment Corbyn en Grande-Bretagne. En raison de sa longueur, je ne donne que le résumé et la conclusion


Frederick Harry Pitts is a PhD researcher at the University of Bath and University of Bristol, as part of the South West Doctoral Training Centre’s ESRC Global Political Economy pathway. His research examines how Marxist theory understands the changing world of work, with reference to a case study of work in the creative industries. All correspondence: f.h.pitts@bath.ac.uk

Abstract
Citation :
This paper critiques the purposes to which Marx’s Fragment on Machines is put in postoperaist thought. I suggest postoperaist readings wield influence on contemporary left thinking, via postcapitalism, accelerationism and ‘Fully Automated Luxury Communism’. Changes in labour lead proponents to posit a crisis of measurability and an incipient communism. I use the New Reading of Marx and Open Marxism to dispute this. Based on an analysis of value as a social form undergirded in antagonistic social relations, I argue the Fragment’s prognosis runs contrary to Marx’s critique of political economy when the latter is taken as a critical theory of society. This theoretical claim bears implications for contemporary left political praxis.

Conclusion
Citation :
I will conclude with some broad theoretical assessments of the Fragment and its theoretical legacy in postoperaismo and its contemporary popularisers, and set out why this matters politically.

On one hand, postoperaist interpretations of the Fragment's realisation in immaterial labour are seldom immaterial enough. Like the most conventional value theory, they emphasise labour's concrete expenditure over its abstraction. They extrapolate systemic change from the immediate form labour takes, ignoring its mediation. This supports the claim of a crisis mimicking that described in the Fragment. But the novelty it posits is not actually so novel after all (Pitts 2016a). The Fragment provides a faulty map which to read a mistaken prognosis. Marx is as much to blame as Negri.

On the other hand, postoperaist interpretations of the Fragment's realisation are not materialist enough. Negri’s Spinoza-derived monism induces him to overlook the persistence of social relations of production. The shiny exterior of workplace change conceals continuing hunger, domination, separation and violence. Both sides- appearance in the value-form and essence sublated within- are missed. And with them the continuing and coercive role played by measure within and without the sphere of production. This facilitates the claim of a capitalist collapse attended by an incipient communism.

As problematic as this analysis is, it would not be nearly so problematic were it not for the forms of political praxis it invites. Today policymakers obsess over automation, technological unemployment and the basic income. Via its media popularisers, Fragment-thinking wields real influence. It falls most on those forces in favour of those on receiving end of capitalist domination. Social democratic and popular left parties sit under its spell. Protest groups too, as evidenced in the demands emblazoned on banners at a recent march in London. 'Demand full automation, demand basic income, demand the future', they read (Harris 2016).

Wrong ideas about the world can produce wrong forms of human practice in response. As Caffentzis notes, in common with other treatments of the purported ‘end of work’, postoperaismo generates a stultifying politics that suggests ‘capitalism has already ended at the high-tech end of the system’ and all there is to do is ‘wake up to it’ (2013, p. 81).

Today, the so-called ‘social movement’ around Labour leader Jeremy Corbyn exhibits a similar conviction. Mason (2016) numbers among those commentators championing Corbyn. He casts the Corbyn movement as a ‘counterpower’ within and against capital, driving change. This communicates all the comfort that if you keep on doing what you’re doing, everything will be okay. All change will issue from the immanent drive of the vague and ill-defined ‘multitude’ of which you are a member.

But this does not stand up to scrutiny (Bolton 2016, Pitts 2016b/2016c). Corbynism posits a 'singularity' similar in hue to the multitude. It goes by the name of the 'people'. But this singularity cannot exist in world criss-crossed by antagonistic class relations. There is, translating ideas across times and milieus, a postoperaist hangover operating here. It clings desperately onto the positive and underplays the negative. In the process it obstructs a proper assessment of what is necessary, what is possible, and what is neither in the present. Popular analyses celebrate empirical trends in work and economic life in expectation of change. But no substantial critical effort is made to understand capitalism's negativity. But the 'actual conditions of life' (Bonefeld 2015) that characterise capitalism carry over. A crisis, attended by incipient communism, can be conceived only in spite of this.

Wishing all this away theoretically leads to a strategic impasse for left politics. Postoperaismo's inheritors weld the Fragment to a politics too enchanted with the world that is. They assume too much is right, and not enough wrong. Spellbound modes of praxis result, that rub with the grain rather than against it. Positivity is praised, negativity goes un-negated. Policymakers seize upon the false promise of change the radical left heralds. Continuing forms of social domination rest unquestioned. A few pages of Marx helped get us here. But more pages still can help us get out.


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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Mer 21 Sep - 16:29


une critique de l'opéraïsme, de Tronti à Negri...

the nep of classe operaia

Raf­faele Sbardella Viewpoint


Franco Angeli, Unti­tled, 1963

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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Sam 24 Sep - 10:45


à propos de



Citation :
La maison d’éditions DeriveApprodi mène depuis sa création un important travail d’archive et de mise en récit de la séquence insurrectionnelle dans l’Italie des années 1970. Sergio Bianchi, son directeur éditorial, a été un acteur de cette histoire, l’une des périodes les plus fascinantes et les plus discutées de par le monde de l’histoire de la politique communiste et ouvrière dans l’Europe de la fin du XXe siècle. Au-delà des figures les plus connues qui ont survécu à la défaite de l’autonomie ouvrière, comme Toni Negri, nous avons proposé à Sergio Bianchi de nous parler de cet épisode, de l’importance et de la difficulté d’en faire l’histoire. L’autonomie s’incarne ainsi dans des trajectoires ouvrières, des questionnements sur la lutte armée et la violence, une rupture franche avec le mouvement ouvrier officiel et des théorisations de plus en plus audacieuses pour faire face à la crise du marxisme.

[...]

rapidement, deux problèmes que traduit bien la chute : « Les post-opéraïstes sont communistes. C’est clair et net »

- ce texte ne critique pas l'autonomie comme affirmation du prolétariat

- le problème n'est pas de savoir qui est communiste. Le communisme est rapport de luttes en mouvement, non identité d'avant-garde

PS : on trouve sur Internet cette affirmation : « Patlotch n'est pas communiste ». Qu'est-ce que ça peut me faire ? Je ne revendique pas cette identité plus que celle d'«artiste» ou de «poète». On fait ou pas : on écrit des poèmes ou non, on participe ou non au mouvement du communisme comme combat, et le reste est littérature

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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Mar 27 Sep - 7:50


ce pourrait être presque un "Collector négriste". J'ai ressorti ce texte de Toni Negri repris par Multitudes de Futur antérieur en 1990. Il contient plus qu'en germe les "ambiguïtés que l'on retrouve dans le post-opéraïsme d'Empire/Multitude à Commonwealth, et regorge de perles que je laisse à ma lectorate le plaisir de découvrir


De la transition au pouvoir constituant

Toni Negri a écrit:
1. Le communisme comme objectif minimal

2. L’irréversibilité des conquêtes ouvrières
[sic]

3. Le collectif dans l’organisation du travail

4. La qualité sociale de la subjectivité productive

5. De la transition communiste

6. Les mouvements actuels de lutte comme pouvoir constituant


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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Lun 30 Jan - 15:29


la Pénélope du populisme radical de gauche tisse sa toile


Chantal Mouffe, la philosophe qui inspire la gauche, de Hamon à Mélenchon

Eugénie Bastié 30/01/2017


Chantal Mouffe, auteur de L'illusion du consensus,
l'invitée vendredi 27 janvier de la section La France insoumise de Sciences Po Paris.

Citation :
La philosophe donnait vendredi une conférence à Sciences Po Paris, invitée par les mélenchonistes sur le thème du «populisme de gauche». Une pensée précieuse pour comprendre les mutations de la gauche radicale.

«Spéciale dédicace à En Marche Sciences Po! qui préfère cultiver l'entre-soi en organisant un afterwork dans un bar huppé, nous, on préfère penser!»,
lance Victor, un des représentants du mouvement de Mélenchon la France insoumise, à Sciences Po Paris. Chantal Mouffe, élégante dans son tailleur rouge, son carré et son pantalon de cuir, sourit. Invitée par les jeunes étudiants mélenchonistes vendredi soir pour une conférence rue Saint-Guillaume, la philosophe la plus en vue de la gauche radicale expose ses vues sur le populisme et la démocratie. Depuis plusieurs années, son œuvre, ainsi que celle de son mari décédé Ernesto Laclau infusent les idées de la gauche radicale, de Podemos en Espagne à Bernie Sanders aux États-Unis en passant par l'actuelle campagne de Jean-Luc Mélenchon. Celle-ci a d'ailleurs déjà débattu avec le candidat de la France insoumise en octobre 2012, puis en octobre 2016.

Les idées de Chantal Mouffe permettent aujourd'hui d'éclairer les mutations profondes de la gauche radicale.

• Une société «postdémocratique»

Selon elle, nous vivons dans une société postdémocratique. «L'articulation entre la tradition libérale (celle de l'État de droit, des droits de l'homme) et la tradition démocratique (la souveraineté et l'égalité) n'est pas nécessaire, mais contingente», explique-t-elle. À la différence du penseur allemand Carl Schmitt qui pensait que cette contradiction entre liberté et égalité finirait par tuer la démocratie, Mouffe considère qu'il s'agit plutôt d'une tension positive et productive. Aujourd'hui, elle considère que nous sommes à une époque de complète «hégémonie libérale», c'est-à-dire d'une primauté dans le discours politique de la liberté sur les valeurs de souveraineté du peuple et d'égalité, et que cette «tension» a disparu. «Les partis de gauche se sont déplacés vers le centre. On ne propose plus aux électeurs que le choix entre Coca-Cola et Pepsi», résume-t-elle en une formule, prenant en exemple le TINA (There is No Alternative), lancé par Margaret Thatcher.

Dans L'illusion du consensus (traduit chez Albin Michel en 2015), la philosophe s'érigeait contre une vision du pluralisme qui consiste à ériger l'idée d'une politique sans frontières, un terrain neutre où s'affrontent les intérêts, alors que pour elle, le «pluralisme, c'est la possibilité d'alternatives». Intégrant la théorie politique de Carl Schmitt, Mouffe s'oppose à des penseurs comme Habermas ou Arendt qui pensent que la démocratie est un espace politique purement délibératif sans conflits. Comme Carl Schmitt, Mouffe pense que la politique est l'art du conflit, et qu'elle a besoin d'établir une frontière entre «eux» et «nous», entre le «peuple» et «ceux d'en haut».

Une «oligarchisation» des sociétés occidentales

Deuxième constat de Mouffe, celui d'une «oligarchisation» de la société liée au capitalisme financier, avec des inégalités de plus en plus présentes. Elle se réfère notamment aux travaux de Thomas Piketty. «Les sociétés occidentales ressemblent de plus en plus aux sociétés d'Amérique latine», dit-elle. Avant d'ajouter: «Là où il y a une oligarchie, il peut y avoir du populisme». Il s'agit d'exporter le «national-populisme» d'Amérique latine en Occident.

Un «populisme de gauche»

Chantal Mouffe a théorisé l'idée d'un «populisme de gauche» qui rétablirait la «souveraineté populaire». «L'ennemi fondamental du néolibéralisme, c'est la souveraineté. Il vise à rompre les frontières.», dit-elle. Elle fustige le think thank Terra Nova qui, en 2012, avait préconisé au PS d'investir sur le vote des immigrés français. Elle cite le journaliste américain Thomas Frank, auteur de Pourquoi les pauvres votent à droite, un essai sur le basculement idéologique des classes populaires aux États-Unis, et fustige Hillary Clinton qui avait traité les électeurs de Trump de «déplorables». Elle souligne le gouffre entre les mouvements LGBT et les classes populaires, ou le lien entre un certain féminisme et le néolibéralisme. Cependant, Chantal Mouffe ne veut pas tomber dans une fétichisation de la classe ouvrière («la classe ouvrière n'a pas un privilège ontologique») et continue à vouloir penser l'articulation des luttes entre les immigrés, les homosexuels, les féministes et les ouvriers.

C'est là où elle établit une différence entre le populisme de droite, fondé sur un «peuple national» excluant les immigrés, et le populisme de gauche, qui doit fédérer à partir de demandes hétérogènes qui ne s'articulent pas forcément (par exemple, un ouvrier n'a pas les mêmes intérêts qu'un immigré) une «volonté populaire». Une analyse qu'on retrouve clairement dans le slogan de Mélenchon «Non pas rassembler la gauche, mais fédérer le peuple». Cette perspective est également «anti-essentialiste». «Le peuple n'est pas un ‘donné', mais une construction», dit-elle. Cela rejoint l'idée d'«Assemblée constituante» prônée par Mélenchon, qui veut forger une volonté populaire en réunissant «le peuple».

Pour autant, la philosophe n'est pas dans la diabolisation du populisme de droite: «Je n'aime pas trop l'expression ‘extrême droite'. Sur certains points Marine Le Pen est plus à gauche que la droite. Elle défend l'État providence, mais uniquement pour les nationaux.» En revanche, «le ‘eux' du populisme de gauche, ce ne sont pas les immigrés, mais les institutions du capitalisme financier».

Le «réformisme radical»

À la différence de l'extrême-gauche traditionnelle, Mouffe se situe dans une perspective «postmarxiste» qui n'est pas une révolutionnaire. «Pour moi, Mélenchon incarne ce que j'appelle le ‘populisme agonistique' qui accepte de lutter à l'intérieur des institutions démocratiques, sans recours à la révolution violente». Elle résume son projet en une formule: «Ni la social-démocratie, ni le jacobinisme révolutionnaire, mais le réformisme radical.»

«Je suis très machiavélienne dans ma façon de voir la politique. Il faut partir du réel.» dit-elle. Il faut selon elle oser «redonner la place aux affects en politique» qui ne doit pas être uniquement le lieu du débat rationnel hors-sol. À la fin de la conférence, un jeune homme se lève pour dire qu'il «n'a rien compris au débat». Elle ne s'excuse pas et assume «la force de la théorie». Interrogée sur la victoire, alors probable, de Benoît Hamon à la primaire de la gauche, la philosophe répond: «Je sais que Hamon se réclame de moi, mais je ne le connais pas. Si j'avais été forcée de voter à la primaire, j'aurais voté pour lui, mais je ne crois pas à la possibilité d'une rénovation du PS. La social-démocratie a vécu.»

C'est aussi l'avis de Victor: «Le PS n'existe plus à Sciences-Po. S'ils arrivent à réunir vingt personnes, c'est un miracle. Les deux mouvements principaux sont la France insoumise et les Républicains». Il espère que cela se traduira dans les urnes. Réponse en mai prochain.



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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Dim 19 Mar - 12:57


Citoyennisme, protectionnisme, nationalisme.
Les vrais virages populistes d'une certaine "gauche" contemporaine


Benoit Bohy-Bunel Critique de la valeur-dissociation. Repenser une théorie critique du capitalisme 16 Mars 2017

  Depuis quelques années, une certaine « gauche » nationaliste et souverainiste tend à émerger progressivement. L’ouvrage d'Aurélien Bernier, La gauche radicale et ses tabous. Pourquoi le Front de gauche échoue face au Front national (2014), semble rassembler toutes ces exigences d’un nationalisme « de gauche », en thématisant la nécessité d’un protectionnisme circonstancié, d’une défense de l’Etat-nation français, pour résister aux diktats néolibéraux de l’UE. Bernier s’inscrit aussi dans la mouvance d’un PCF vieillissant, dont il faudrait actualiser les préoccupations jugées « légitimes », mais peut-être à l’intérieur de stratégies politiques plus dynamiques (Front de gauche).


Citation :
Au sein de cette nébuleuse nationaliste de gauche, on retrouvera Frédéric Lordon, mais aussi Jacques Sapir, et Emmanuel Todd. Les journaux Le Monde diplomatique, ou Fakir, sur un autre mode, relayeront certaines de ces conceptions protectionnistes, sans toujours faire preuve d’une cohérence stricte.

  Par ailleurs, si l’on considère le programme protectionniste et souverainiste d’un Mélenchon, son souci de thématiser une « identité française » (issue des Lumières et de la révolution), ses propos très ambigus à propos de l’immigration ou du « droit à l’installation », on peut considérer que de telles projections « de gauche », d’abord théoriques, tendent à se cristalliser dans certains mouvements politiques « de masse ».

  Ces réactions « de gauche » au « néolibéralisme », qui sont aussi des conséquences de la crise de 2008 (crise qui entérine le caractère pervers d’un tel néolibéralisme, ayant émergé dès les années 1980), sont citoyennistes en un sens précis ; et elles questionnent donc l’être même du citoyennisme, ses structures et limites, d’autant plus que nous aurions affaire ici à un citoyennisme qui se voudra éminemment « radical ». En effet, un tel protectionnisme « de gauche », qui pourra promouvoir la sortie française de l’Europe, prône essentiellement, politiquement parlant, une modification radicale des processus constituants, mais sans modification des rapports matériels de production, et sans abolition conséquente des structures juridiques d’exploitation. C’est par la politique politicienne, par ses médiations institutionnelles universelles-abstraites et réellement inégalitaires, qu’on voudrait promouvoir une égalité purement formelle et idéologique. C’est bien le « citoyen », ou l’électeur, qui est mobilisé par ces discours, de telle sorte que ne sont plus pris en compte, essentiellement, les conditions matérielles d’existence des individus, infiniment variables, ni les processus de prolétarisation et de dépossession des individus, dont l’abolition supposerait l’abolition des rapports sociaux capitalistes, et au niveau global. C’est finalement au nom d’une « union nationale » interclassiste, particulièrement favorable à la petite-bourgeoisie, ou au petit patronat, que chaque « citoyen » sera appelé à se mobiliser activement au sein de ces mouvements.

Mais il faudra maintenant revenir sur chaque contradiction de tels protectionnismes dits « de gauche », mais qui empruntent aussi aux populismes droitiers certains thèmes dangereux :

D’abord, en critiquant simplement le néolibéralisme global, pour défendre un capitalisme « régulé » national, ce protectionnisme protège intrinsèquement le capitalisme, national ou global, non seulement matériellement, mais aussi idéologiquement, puisqu’il voudrait nous faire croire qu’un capitalisme « durable », ou « à visage humain », serait possible. De fait, ce protectionnisme ne s’oppose pas strictement au libre-échange mondial, mais s’insère dans sa logique destructrice, puisqu’il ne fait que « réguler » une telle logique, sans abolition des structures mondiales, juridiques et matérielles, d’exploitation. Rappelons-le donc maintenant, dans les faits, un tel système économique, à la fois national et transnational, selon une dialectique destructive, ne saurait être maintenu indéfiniment, pour deux raisons essentielles : d’une part, il prétend pouvoir croître à l’infini dans un monde où les ressources naturelles et les besoins et capacités humains sont finis ; d’autre part, il doit affronter des crises économiques cycliques et systémiques, au sein d’un procès irréversible de dévalorisation, dans la mesure où il est soumis à une contradiction entre un machinisme (travail mort) toujours plus développé, rendant obsolète toujours plus le travail vivant, et un besoin irréductible, malgré tout, de travail vivant, pour extorquer une survaleur et faire du « profit ». Les « révolutions industrielles » ne font qu’aggraver une telle contradiction, et la crise de 2008 n’est pas étrangère, d’ailleurs, à ce qu’on a appelé la « troisième révolution industrielle » (informatique et microélectronique). Le protectionnisme, ou le régulationnisme nationaliste, ne seront jamais susceptibles d’empêcher cette autodestruction dédoublée, comme il va de soi : comme industrialisme, ou comme idéologie du développement, il n’évitera jamais la crise écologique ; comme néo-keynésianisme, il ne fait que retarder l’échéance des crises, comme le rappelle l’échec des « Trente glorieuses » (1973, etc.).
En outre, comme nationalisme, il renonce à une vocation internationaliste anticapitaliste conséquente, et maintient donc les rapports néocoloniaux de production, au sein de la division internationale du travail. Il n’est pas un anticapitalisme conséquent, mais un altercapitalisme, d’autant plus hypocrite et contradictoire qu’il se dira parfois critique du capitalisme « tout court » (cf. Lordon, Capitalisme, désir et servitude).

Par ailleurs, en opposant une « économie réelle » à « protéger » et des principes transnationaux abstraits « pernicieux » (finance mondiale, Bruxelles, etc.), ce protectionnisme nationaliste ne voit pas que c’est aussi au sein même des contradictions internes à cette « économie réelle » que se situe le point critique, et la possibilité des crises (contradiction travail mort/travail vivant). En effet, c’est parce que l’économie dite « réelle » est au sein d’une crise permanente, que la finance, qui doit compenser sa crise de valorisation ou de réalisation, finit par l’empoisonner. Vouloir « réguler » cette finance, ou le libre-échange mondial, juridiquement, sans abolir à leur racine les principes d’une telle « économie réelle », c’est finalement vouloir mettre des pansements sur un corps à l’agonie.

Finalement, lorsqu’un tel protectionnisme nationaliste veut se développer sur un terrain « culturel » ou « identitaire », il tend cette fois-ci à devenir franchement nauséabond : « l’identité française » pourra devenir la caution pour des discriminations spécifiques ; certaines valeurs traditionnelles patriarcales pourront se réaffirmer ; derrière la finance mondiale, on pourra bien vite reconnaître « le Juif » dominateur, et développer des thèmes antisémites ; ou l’on cherchera aussi de nouveaux boucs émissaires, susceptibles de « souder » l’unité nationale en quête de « repères » (arabes, immigrés, musulmans, migrants, réfugiés, etc.). Le protectionnisme « de gauche » reste fort éloigné de ces préoccupations, pour l’instant. Mais son correspondant d’extrême droite dévoile des logiques « culturalistes », propres à tout protectionnisme identitaire, qui devraient susciter toujours plus une critique radicale des replis nationalistes en général. Il s’agira d’interpréter attentivement les propos récents d’un Mélenchon à propos de l’immigration et du « droit d’installation » (qu’il faudrait limiter, selon lui, en garantissant la paix dans les pays concernés, alors même qu’il n’a absolument pas la politique internationaliste conséquente pour avoir de telles prétentions). Ses propos relatifs à « l’identité nationale » française, renvoyant avec lui aux Lumières capitalistes et à la révolution française (non pas celle des bras nus, mais celles des « citoyens » bourgeois), doivent également interroger légitimement. Ses propositions « féministes » rassurent encore, tout comme ses positionnements écologiques. Mais il est bon de rappeler que le capitalisme, qu’il soit dit « national » ou « global », « à visage humain » ou « sauvage », demeure intrinsèquement un système fonctionnaliste et industriel structurellement patriarcal et anti-écologique, par-delà toute « restructuration » cosmétique. Et Mélenchon, qui se disait encore, en 2011, « keynésien », est bien sûr favorable au capitalisme en tant que tel, certes quelque peu « régulé ».

  Au sein de cette dynamique populiste et nationaliste, c’est finalement une ultime confusion qui s’affirmera : la confusion entre réforme et révolution. Ces réformistes « radicaux », en effet, très souvent, feront passer leurs « réformes radicales » pour des élans révolutionnaires (on songera à la verve « insurrectionnaliste » d’un Lordon, par exemple). Dans ce contexte, les mouvements révolutionnaires conséquents, internationalistes et anticapitalistes au sens strict, tendent à perdre toujours plus en légitimité et en force. D’autant plus que ce sont bien ces réformistes citoyennistes qui auront toute la visibilité « médiatique », et qui sembleront détenir le monopole de la critique et de l’alternative.

  Face à ces écrans de fumée, il faudra rappeler que seule l’abolition, au niveau global de la propriété privée des moyens de production, des catégories de base du capitalisme (marchandise, argent, travail abstrait, valeur), de ses fonctionnalités « politiques » (Etat-nation bourgeois), et des rapports matériels de production découlant de ces logiques, constitue l’horizon révolutionnaire conséquent. Car l’ampleur des ambitions révolutionnaires doit aussi se situer au niveau de l’ampleur du désastre.

Benoit Bohy-Bunel

Appendice : une citation de Marx


Citation :
« Le système protectionniste n’est qu’un moyen d’établir chez un peuple la grande industrie, c’est-à-dire de le faire dépendre du marché de l’univers, et du moment qu’on dépend du    marché de l’univers on dépend déjà plus ou moins du libre-échange. Outre cela, le système protecteur contribue à développer la libre concurrence dans l’intérieur d’un pays. C’est pourquoi nous    voyons que dans les pays où la bourgeoisie commence à se faire valoir comme classe, en Allemagne, par exemple, elle fait de grands efforts pour avoir des droits protecteurs. Ce sont pour elle des    armes contre la féodalité et contre le gouvernement absolu, c’est pour elle un moyen de concentrer ses forces, de réaliser le libre-échange dans l’intérieur du même pays.»

Karl Marx, « Discours sur le protectionnisme, le libre-échange et la classe ouvrière », Bruxelles, septembre 1847.


Autres textes [liens dans l'original]

- Critique radicale du concept, formulé par Frédéric Lordon, d' "Etat général" (Benoit Bohy-Bunel)

- Narcissisme collectif de crise. Quand le sujet en crise se gonfle avec suffisance pour se faire aussi gros qu'une "nation" (Clément Homs).

- Le triomphe du néo-nationalisme. L'Europe après le Brexit (Ernst Lohoff)

- Michéa compte parmi les figures du populisme transversal (Anselm Jappe)

- L'avenir d'une illusion : l'identité nationale (Gérard Briche)

- Pour en finir avec le concept de peuple (Paul Braun)


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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Jeu 17 Aoû - 8:43


ce petit texte est pas mal. J'ignorais qu'il existait encore une LCR en Belgique...



Le « moment populiste »

Daniel Tanuro LCR Belgique 10 août 2017

Citation :
Le « moment populiste » est un concept proposé par la philosophe Chantal Mouffe. Selon Mouffe, la globalisation, l’hégémonie du capital financier et l’intégration de la social-démocratie à la politique néolibérale ont instauré une « post-démocratie ». Le principe du peuple souverain est devenu une formule creuse : il n’y a plus de souveraineté, donc plus de débat entre gauche et droite. La défense des intérêts de l’oligarchie financière est assurée par une caste qui ramène les problèmes politiques à des problèmes techniques, à trancher par des experts. Dans ce contexte, le rapport entre les principes d’égalité (la gauche) et de liberté (la droite), est déséquilibré en défaveur de la gauche. Or, le peuple, pour Mouffe, n’est pas une donnée sociologique : c’est une construction politique qui dépend du tracé de la frontière entre le « eux » et le « nous ». Le mode de cette construction politique constitue pour elle le populisme.

Aujourd’hui, il y a un « moment populiste » car on note partout une profonde frustration et une aspiration « populaire » à la démocratie, donc à la souveraineté, donc à un rééquilibrage entre égalité et liberté. Ces sentiments sont captés principalement par un populisme de droite, mais cette situation n’est pas une fatalité. « Le populisme de droite rétablit la souveraineté populaire, mais pas l’égalité » – notamment parce qu’il ethnicise les problèmes sociaux. Il construit donc un « nous » qui réduit la démocratie au lieu de l’élargir. C’est son talon d’Achille. La gauche peut et doit développer un populisme de gauche, seule façon de combattre le populisme de droite. Pour ce faire, Mouffe recommande de ne pas parler de « fascisme » ni « d’extrême-droite » : « C’est un moyen de ne pas chercher à comprendre », dit-elle. Or, il faut « reconnaître que les demandes qui sont à la base des mouvements populistes de droite sont des demandes démocratiques ». Marine Le Pen donne des réponses aux gens victimes de la « globalisation heureuse ». Le populisme de gauche, pour Mouffe, se distingue du populisme de droite en disant que l’adversaire est la mondialisation néolibérale, pas les immigrés.

Pauvre Gramsci !

Les marxistes distinguent la « classe en soi » et la « classe pour soi ». La différence, c’est la conscience. La classe en soi est une donnée sociologique. La « classe pour soi » se constitue par l’expérience des luttes, l’auto-organisation, l’extension et l’unification des luttes, qui permet au prolétariat d’aller au-delà de ses revendications pour jeter les bases d’une révolution complète des rapports sociaux, ainsi que des rapports humanité-nature. Mais Mouffe insiste : la construction d’un peuple n’est pas la constitution de la « classe pour soi ». C’est un processus « beaucoup plus transversal », qui centralise des « demandes hétérogènes » provenant de « différents secteurs sociaux ». Lesquels ? Mouffe cite le féminisme, les mouvements LGBT, l’écologie… Mais ce n’est pas le fond de l’affaire. Le fond de l’affaire est que la transversalité est nécessaire parce que nous ne sommes plus dans le capitalisme fordiste : « aujourd’hui, nous sommes tous sous la domination du capitalisme financier, y compris des secteurs sociologiques qui appartiennent à la droite ». Il s’agit donc de « reformuler le projet socialiste en termes de radicalisation de la démocratie ». Cela nécessite la cristallisation politique de revendications provenant aussi de secteurs du patronat. Cette cristallisation nécessite un leader charismatique qui mobilise les passions, car il n’y a pas que des arguments : en politique, les affects sont importants. Le populisme de droite l’a bien compris, le populisme de gauche doit faire de même.

Voilà, en très condensé, l’essentiel de la théorie politique qui suscite l’engouement d’une partie de la gauche aujourd’hui. Sous des dehors modernes et radicaux, c’est du très vieux vin dans une nouvelle outre. Le point de départ est faux : il consiste à séparer capital financier et capital en général, alors que les deux sont inextricablement imbriqués. Pour Mouffe et ses adeptes, l’ennemi n’est pas le capitalisme qui exploite le travail et détruit l’environnement, mais le capital financier globalisé qui vide la « souveraineté populaire » de son contenu. La perspective stratégique qui en découle est celle d’une « insurrection citoyenne » pour rétablir… quoi ? La « démocratie » et la « souveraineté » d’avant le tournant néolibéral, avec son « équilibre » entre gauche et droite – dans le cadre de la nation. Mouffe est explicite : se référant à Syriza et Podemos, elle considère que le populisme doit entrer dans les institutions pour les transformer. Telles sont, pour elle, les conclusions à tirer de l’analyse de Gramsci sur la conquête de l’hégémonie. Pauvre Gramsci ! Il doit se retourner dans sa tombe car ce que Mouffe propose est ce que la social-démocratie a prétendu faire… et qui l’a transformée en social-libéralisme.

Les citations sont extraites du débat Chantal Mouffe/Jean-Luc Melenchon





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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Dim 20 Aoû - 21:45


une critique électoraliste du populisme de gauche

j'ai connu ce médiapartien moins inspiré, surtout quand il faisait campagne, depuis 2015 pour la candidature de Mélenchon et la suite. Il ne s'inquiétait pas alors de son populisme, mais la claque électorale du second tour est passée par là, d'où, en dehors de son électoralisme indécrottable, un progrès

Cher Boudinovitch [c'est son ancien pseudo], je ne boude pas mon plaisir, je vous soupçonne même d'avoir lu ce sujet via mes liens dans nos échanges, pour en savoir autant, quand hier vous n'y entendiez rien et ne vouliez rien entendre. Pour le reste, encore un effort...



Certes, il faut en venir au fait et contribuer aux questions qui seront débattues lors d’une convention de la FI [France Insoumise] et 14 et 15 octobre prochains. Tirage au sort, élections, responsables, rotations, liberté de discussion, actions, etc.  Mais les principes politiques d’un mouvement passent avant les règles d’organisation. Il faut donc, si pressés que l’on puisse être, en dire quelques mots.

le gras est de moi sauf à dictature, démocratie, et populisme
Citation :
Parlons mots, justement. Dictature. C’est, dans la république romaine, un état légal (une charge, comme la magistrature) où le pouvoir est confié à une personne dans une situation de crise, pour une durée limitée. La grande différence avec le sens actuel, c’est que pour nous, la dictature est théoriquement un état illégal. Toutefois, dans la constitution gaulliste, l’article 16 équivaut à une dictature légale. Le Président dispose de tous les pouvoirs. A Rome, la dictature ne pouvait durer plus de six mois. Dans la constitution gaulliste, elle peut être contestée devant le conseil constitutionnel au bout de trente jours. Le Président peut passer outre. Elle peut à nouveau être contestée trente jours plus tard, mais en réalité, et pour peu que le Conseil Constitutionnel suive le Président, la dictature légale peut se poursuivre aussi longtemps que …nécessaire. L’Assemblée Nationale peut siéger, mais toutes les instances légales ordinaires deviennent simplement consultatives.

Pour Karl Marx et les socialistes, ou communistes, de cette tradition, la dictature est celle de la classe dominante, simplement en ce sens qu’elle est dominante : elle domine et les décisions prises sont les décisions qui lui conviennent. Bien sûr, en apparence, c’est plus compliqué : la classe dominante (comme tout dictateur) peut traverser des périodes contrariantes, dans lesquelles elle doit « lâcher du lest ». Ce ne sont que des entractes. On peut donc parler d’une dictature du capital.

Le cas du mot démocratie est différent. Par son étymologie il signifie « pouvoir du peuple » (en grec, alors que dictatura est latin), ce qui est d’emblée très ambigu. Il masque en effet deux interrogations difficiles : 1) qui est « le peuple » ? et 2) comment exerce-t-il son « pouvoir » ?

À notre époque, le capitalisme est devenu foncièrement parasitaire (indicativement, je propose : depuis un siècle, depuis la première grande boucherie européenne). Les grands patrons, les gros actionnaires, rentiers, les très riches, sont, socialement, des parasites. Ils gouvernent, ils sont les oligarques. La question « qui est le peuple ? » n’a pas de réponse scolaire. Si on parle des ouvriers, des paysans, des artisans, des enseignants, des professions libérales, des couches privilégiées, des entrepreneurs, des riches, des actionnaires, on ne parle pas du « peuple », catégorie qui n’a de réalité ni sociologique, ni politique.

Dans l’usage contemporain du mot « démocratie », le « peuple » ce sont les citoyens inscrits sur les listes électorales ! Et cette « démocratie » est dite « représentative » en ce sens que « le peuple » exerce son « pouvoir » en votant à intervalles réguliers.

Notons en passant que la « démocratie » que nous connaissons cohabite parfaitement bien avec la « dictature » du capital. Il suffit de constater la stabilité et la permanence de leur coexistence depuis plus de deux siècles. Le peuple vote et le parasitisme prospère.

Du point de vue scolaire (et universitaire) un système démocratique comporte également d’autres principes : la séparation des pouvoir législatif et exécutif, la liberté des personnes, la liberté de la presse. La séparation des pouvoirs n’est, dans les grandes occasions (comme l’état d’urgence) que formelle, la liberté des vingt millions de gens qui sont sous, ou au bord du seuil de pauvreté est un mot creux, et la liberté de la presse est celle des faiseurs et manipulateurs d’opinions au service du capital.

On pourrait supposer qu’à défaut d’exercer le pouvoir, « le peuple » participerait tant soit peu aux prises de décisions les plus importantes ? Thèse difficile à défendre et à illustrer. Des millions de gens, en Europe et aux USA, ont manifesté contre l’intervention des alliés en Irak, dont nous subissons encore les conséquences. L’Irak a été ravagé, puis la Lybie…

Une large majorité de citoyens s’est explicitement opposée à la loi El Kohmri, sans résultats.

Jacques Rancière appelle « démocratie » tout autre chose qu’un régime politique. Il s’agit encore de « pouvoir du peuple », mais non tant de pouvoir (étatique) que de puissance : puissance de dérangement. Rancière explique que tout gouvernement, par la force des choses, est oligarchique (il est exercé par « oligo = peu » de gens). Ces personnes ont un droit à exercer le pouvoir, parce qu’ils sont de bonne naissance (aristocratie), riches (ploutocratie), experts (technocratie), âgés (gérontocratie)… Il y a démocratie lorsque un groupe de personnes n’ayant nul titre à gouverner vient au devant de la scène s’occuper de ses propres affaires et bouscule la gouvernance attitrée, et que ce remue-ménage a des effets, ou même s'il n'en a pas dans l'immédiat. Exemple, la grève de 1936.

Rancière a également des choses intéressantes à dire sur la démocratie « représentative » et sur ce qui pourrait la rendre moins factice. Je renvoie à son petit livre si éclairant : « La Haine de la Démocratie », aux éditions « La Fabrique ».

Si je devais, à ce stade, glisser une proposition, je dirais simplement : « Cessons de balbutier « démocratie » comme s’il s’agissait de la porte du Paradis (ou de ses fondations). Défendons nos droits, exprimons-nous, participons aux élections, jouons ce jeu, c’est mieux que rien, mais n’en faisons pas un totem. » La démocratie telle que nous la connaissons depuis deux siècles n’est que la forme la plus habile et la plus souple sous laquelle s’exerce la dictature du capital. L’émancipation du travail requiert un type de gouvernement qui reste largement à inventer, et dans cette tâche, nous aurons une aide précieuse : la nécessité.

Je passe au mot « populisme ». Reconnaissons-le : personne, il y a dix ans, n’aurais ressenti le besoin de défendre ou de critiquer ce concept bâtard : il s’agit d’une nouveauté. Ernesto Laclau l’a promue dans un livre « La Raison populiste » (publié au Seuil en 2008). L’auteur a voulu décrire un phénomène politique indépendant du clivage droite/gauche, c'est-à-dire pouvant exister de manière consistante dans une version droite et dans une version gauche. Une réalité politiquement chirale, en somme ! L’intérêt de Laclau pour ce thème découle certainement de son expérience, puisque il a été, dans sa jeunesse, actif dans l’aile gauche du péronisme. Il n’y a pas là, en soi, motif de scandale. Le choix politique à gauche en 1945 n'était pas grand ! Le péronisme constitue sans doute le phénomène politique le plus difficilement analysable parmi tout ce qui se présente dans le monde entre 1940 et 1970.

Nourri de la doctrine sociale de l’Eglise, Peron est corporatiste, de l'alliance capital-travail, comme Franco, comme Salazar (et dans une certaine mesure, le de Gaulle du RPF et du référendum de 69), c'est-à-dire qu’il prône l’intérêt commun des ouvriers et des patrons, cet intérêt étant celui de « l’entreprise ». Mais quand il est emprisonné, en 1945, ce sont les manifestations de la CGT argentine qui obtiennent sa libération ! Et ce soutien du mouvement ouvrier indépendant ne lui fera pas défaut, entre 1945 et 1955. Le « péronisme » défend une troisième voie entre capitalisme et socialisme, et Peron, militaire artisan d’un pouvoir autoritaire, améliore réellement la condition ouvrière, tandis qu'il maintient l’existence de plusieurs partis, une certaine indépendance vis-à-vis des USA et de l’empire britannique, et tente de moderniser le pays. Cette politique de prospérité du capital et de progrès social conjoint se révèle utopique, l’économie périclite. Juan Peron est renversé et se réfugie en Espagne sous la protection de Franco.

Intellectualisée, sublimée, théorisée, le populisme de Laclau s’inspire de l’expérience péroniste. Mais voyons comment sa compagne, Chantal Mouffe, parle du populisme aujourd’hui.


En un mot : c’est le dépassement (encore !) de la lutte des classes :


Chantal Mouffe a écrit:
Contrairement aux luttes caractéristiques de l’ère du capitalisme fordiste, quand il y avait une classe ouvrière défendant ses intérêts spécifiques, dans le capitalisme post-fordiste, la résistance s’est développée hors du processus productif sur de nombreux points. Ces demandes ne correspondent plus aux secteurs sociaux définis en termes sociologiques et par leur position dans la structure sociale. Beaucoup sont des revendications qui concernent des questions liées à la qualité de la vie et qui ont un caractère transversal. Les demandes liées aux luttes contre le sexisme, le racisme et aux autres formes de domination sont devenues de plus en plus centrales.
(souligné par moi JPB)

La lutte des classes, c’était avant. Nous avons là des affirmations qui rappellent le mot de Sarkozy « Aujourd’hui, en France, quand il y a une grève, personne ne s’en aperçoit » ! Naïf cri de triomphe. Mais non ! Quelques mois plus tard, contre la loi El Khomry, la grève générale « bloquait le pays » comme disent les médias. Et pourquoi les travailleurs bloquent-ils le pays ? Parce qu’ils le font tourner. S’ils s’arrêtent, tout s’arrête. Voilà ce que les penseurs du « post-fordisme » négligent

On voit bien le danger mortel que ferait courir à la France Insoumise l’adoption d’une telle « théorie ». Les revendications contre le sexisme, le racisme et pour une meilleure qualité de la vie « devenues de plus en plus centrales », c’est une escroquerie ! Pourquoi ne pas y ajouter, d’ailleurs : « contre la destruction catastrophique de l’environnement » ? Toutes ces causes sont légitimes, pour les premières, depuis des décades voire des siècles et pour la dernière, avec une urgence évidente. Mais elles sont défendues aussi bien par des partisans de la dictature du capital que par des partisans de l’émancipation ouvrière. Là, il y a un choix, une opinion : c’est la dictature de l’argent, des super-riches, des actionnaires, qui détruit, ravage l’environnement et facilite toutes les oppressions. Confier au capital le soin de sauver l'environnement (c'est le choix de Nicolas Hulot) c'est au mieux s'égarer...

Il n’y a pas d’intérêt commun aux parasites et à l’organisme parasité. Oui ! Si le capital détruit l’environnement qui permet la vie, il se tue lui-même. Mais non ! Cette considération ne prévaudra jamais contre sa voracité, qui n’est que la conséquence de ses lois : propriété privée, concurrence.

Mais, me dira-t-on, il y aurait un populisme de gauche, soit, et le populisme de droite ? Voici ce qu’en dit Chantal Mouffe : elle ne tarit pas d’éloges :


Chantal Mouffe a écrit:
C’est précisément l’oligarchisation des sociétés européennes qui est à l’origine du succès des partis populistes de droite. En réalité, ils sont souvent les seuls à dénoncer cette situation, à promettre de rendre au peuple le pouvoir qui a été confisqué par les élites, et à le défendre contre la globalisation. En traduisant les problèmes sociaux dans un code ethnique, dans beaucoup de pays ils ont réussi à exprimer dans un vocabulaire xénophobe les demandes des couches populaires qui étaient ignorées par les partis du centre, parce qu’elles étaient incompatibles avec le projet néolibéral. Les partis sociaux-démocrates, prisonniers de leurs dogmes post-politiques et réticents à admettre leurs erreurs, refusent de reconnaître que la plupart de ces demandes sont des revendications démocratiques légitimes, auxquelles une réponse progressiste doit être donnée.

ils sont souvent les seuls (sic !) Chantal Mouffe a écrit ce texte le 30 mai 2017 (texte paru dans la revue "Les Possibles", n°13) !

On croit entendre Fabius : Le Pen pose les bonnes questions, mais donne de mauvaises réponses !

Je ne suis pas de l’avis de Chantal Mouffe. La pauvre démagogie du Front National, toute entière due à l’habileté de Florient Philippot, n’exprime pas les demandes des couches populaires. Le succès (fragile) de l’actuel Front National (qui est déjà en train de marginaliser Philippot) s’appuie sur la partie la plus réactionnaire de l’électorat, très logiquement. Son argument essentiel est : tout est de la faute des étrangers, qui nous mangent la laine sur le dos. Les politiciens sont pourris. Mélenchon est un partageux.

Il n’y a pas d’avenir pour le populisme, ni à gauche, ni à droite. L’avenir verra se heurter plus durement le capital et le travail. Le socialisme et le fascisme.

Si la FI court après le mirage populiste… elle se dissipera avec lui.

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Patlotch



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MessageSujet: Re: POPULISME de GAUCHE : CHANTAL MOUFFE et ERNESTO LACLAU théoriciens transclassistes, PÉRONISME... TONI NEGRI, ses ambiguïtés et les limites de l'OPÉRAÏSM   Lun 21 Aoû - 10:06


misère de la philosophie

Machiavel sans Marx, avec Mouffe et Mélenchon

Wikipédia a écrit:
Denis Collin, docteur et agrégé de philosophie [...] Sa philosophie se situe dans la suite de la pensée de Karl Marx, tout en refusant le marxisme orthodoxe dans ses diverses variantes. Outre Marx, il a consacré des ouvrages à Machiavel et Giambattista Vico. Il s'efforce de concilier socialisme et républicanisme.

Le populisme est-il une maladie honteuse ?

Denis Collin La Sociale 23/07/2017
Analyses et débats pour le renouveau d'une pensée de l'émancipation

Denis Collin a écrit:
L’accusation de « populisme » est devenue un figure obligatoire des « analyses » journalistiques et du « débat » politique. Je mets des guillemets à « analyses » et à « débats » car ces nobles mots ne semblent guère convenir pour caractériser la bouillie idéologique diffusée par la caste. Donc Trump est populiste, comme Kazincsky et Mélenchon, Le Pen et Iglesias, Grillo et Orban, et ainsi de suite. Une terme de si vaste emploi est suspect. Chose curieuse, non seulement les porte-voix stipendiés des classes dominantes n’ont eu de cesse de renvoyer dos-à-dos les « populismes » de droite et de gauche, mais l’extrême-gauche elle-même s’est emparée de la question. Pour Marlière et autres idéologues du multi-culturalisme gauchiste, Mélenchon et la France Insoumise ne sont que d’horribles populistes (nationalistes). Ayant été qualifié par Philippe Marlière, docte professeur de politique à Londres, de « national marxiste réactionnaire », je ne m’étonne pas des noms d’oiseaux dont ces gens affublent la France Insoumise. Mais on retrouve aussi cet anti-populisme et cet anti-mélenchonisme hystérique chez quelques rescapés du trotskysme dont les prétentions théoriques vaniteuses n’égalent que l’impuissance rageuse face aux événements qui déjouent malicieusement toutes leurs prédictions.

Je voudrais ici montrer simplement que le populisme n’est pas une maladie honteuse, mais une attitude politique louable. Dans populisme, il y a évidemment peuple qui se dit en grec « demos » - il y a un autre mot grec pour désigner le peuple, c’est « laos » qui désigne le peuple en tant que masse désorganisée. Quand le « laos » est rassemblé dans « l’ecclesia » il devient précisément « demos ». Ou comme le dirait Rousseau, l’institution politique est justement ce moment où le peuple se fait peuple ! « We, the people… », tel est le célèbre commencement de la constitution américaine, une constitution dont la devise est « E pluribus unum », de la pluralité, de la multitude, faire un. On peut tourner le problème dans tous les sens. La démocratie (dont tous se réclament, tous prêts à crier plus fort les uns que les autres), c’est la question du peuple. Et donc dire « vive la démocratie » et « à bas le populisme », c’est un peu louche.

Le terme de démocratie peut s’entendre en trois manières : primo, comme le pouvoir du peuple tout entier, de l’assemblée des citoyens, ou du « corps politique » ; secundo, comme le pouvoir de la partie la plus basse du peuple, la plèbe romaine contre les optimates ; et tertio, comme le respect des droits individuels. Normalement, ces trois définitions devraient se compléter, mais dans les faits ce n’est pas souvent le cas. À Rome, la république avait fini par prendre en compte la nécessité que la partie inférieure du peuple puisse se faire entendre en instituant le tribun de la plèbe, personnage sacré qui jouera un rôle central dans les luttes de classes dans la Rome antique. De nos jours, c’est aussi ce deuxième moment qui semble problématique. Que la partie inférieure socialement puisse se faire entendre et faire prévaloir ses intérêts, ce fut toujours la hantise de ces démocrates pour qui la démocratie devait se résumer à la démocratie de la « race des seigneurs », les citoyens étant soigneusement divisés entre citoyens actifs et citoyens passifs. Précisément, le populisme est apparu comme le courant qui réclamait que soit entendu le peuple, le « bas peuple », celui à qui les belles gens veulent interdire la parole, parce qu’il n’est pas instruit, se laisse guider par ses passions – pour ces belles gens la passion de l’argent et de la domination n’est pas une passion, cela va de soi… Aux États-Unis, le populisme, incarné un temps par le « parti des fermiers » a été cette protestation contre la confiscation de l’espérance démocratique par les aristocrates. Il faut lire et relire Christopher Lasch qui, sur ce sujet, a produit les mises au point indispensables (voir mon article sur le livre Le seul et vrai paradis). L’apparition du populisme en Europe correspond exactement à cette même révolte contre la confiscation de la démocratie par la caste médiatique, financière et eurocratique.

Si le populisme est indissolublement lié à la démocratie, il l’est donc tout naturellement à la république. C’est Machiavel qui part du constat que dans toute république, il y a deux classes : les grands qui veulent gouverner et cherchent à dominer le peuple, et le peuple qui ne veut pas gouverner mais veut ne pas être dominé. Et donc toute république digne de ce nom est conflictuelle. Machiavel fait l’éloge des républiques tumultuaires où les révoltes populaires furent immanquablement favorables à la liberté. J’ai eu l’occasion d’exposer tout cela en détail dans mon livre sur Machiavel (Lire et comprendre Machiavel, Armand Colin, 2e édition, 2008). Je ne vais pas développer plus ici. Mais cet auteur est véritablement un des pères fondateurs de la pensée politique moderne et on ne comprend guère Spinoza (qui parle du « très pénétrant florentin ») ni Rousseau en oubliant qu’ils sont des bons lecteurs de ce penseur éminent. En tout cas, le populisme, tel qu’il est théorisé de nos jours par des gens comme Laclau ou Chantal Mouffe, part de Machiavel.

Donc, le populisme a de belles lettres de noblesse à faire valoir et l’on comprend mal que tant de professeurs de politique si fiers d’eux puissent en faire une caractérisation injurieuse. On ne demande bien où ils ont décroché leurs diplômes de « science politique ». Est-ce cela qu’on apprend à Sciences-Po (que d’aucuns surnomment « Sciences-pipeau ») ?

Si on comprend ce qu’est le populisme, on se gardera donc de le confondre avec l’ochlocratie, le pouvoir de la foule qui suit uniquement ses passions excitées par les démagogues. La populace – le popolaccio dont parlait Machiavel – ce n’est pas le peuple. On voit ainsi très clairement ce qui distingue le populisme de Mélenchon ou d’Iglesias de la démagogie des partis « identitaires » xénophobes, même si ces derniers essaient d’exploiter à leur profit les réactions populistes et y parviennent, au moins partiellement, quand le peuple se sent abandonné et méprisé par les grands.

Je reviendrai bientôt sur les rapports entre le populisme et la nation et sur la question de la lutte des classes. (sic)

en relation : CRITIQUES de l'ÉTAT-NATION : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique

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