PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...

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MessageSujet: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Dim 29 Nov - 23:32


sujet détruit... à reconstruire...

voir en relation le nouveau sujet et les "PETITS BLANCS" dans tout ça ?



Dernière édition par Admin le Sam 7 Mai - 19:05, édité 2 fois
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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Lun 30 Nov - 13:56

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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Mar 1 Déc - 10:53

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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Dim 20 Déc - 12:14


les quartiers populaires et leurs habitants
c'est pas le problème, mais c'est vraiment la solution


Saïd Bouamama

« nous avons vraiment intérêt, dans les mois qui viennent, les années qui viennent, à multiplier les espaces autonomes dans lesquels les habitants des quartiers populaires élaborent leurs propres regards sur leurs réalités, élaborent leurs propres explications... »

Grenoble le 20 novembre 2015 dans le cadre de l'université Populaire de la Villeneuve en préfiguration :

"Le quartier qu'est ce qu'on y vit ? Qu'est ce qu'on en dit"



« aucune recherche n'est possible si le chercheur n'est pas engagé »


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Mar 22 Déc - 11:39


à la guerre comme à la guerre

Rouen, quartiers Nord


Perquisition chez une famille tchétchène : « J’ai cru que les Russes revenaient »
Le Monde 21 décembre 2015


Anzor, Dina et Massoud Madiev, dans leur appartement des Hauts de Rouen
Camille Bordenet/LeMonde.fr

Cela fait plus de quinze jours que les policiers sont repartis après leur perquisition mais la famille Madiev, des réfugiés tchétchènes, n’a toujours pas retrouvé le sommeil. Dina, la mère, n’arrive pas à fermer l’œil, aux aguets : « Et s’ils revenaient ? » Le moindre bruit la fait sursauter. Massoud, le père, s’est fait prescrire des anxiolytiques, mais il se réveille encore en sueur. Quand les policiers tentent de forcer leur porte, ce 30 novembre à 6 heures du matin, à Rouen (Seine-Maritime), les murs fragiles de l’appartement HLM se mettent à trembler. Le bruit est assourdissant. Dina pense immédiatement aux bombardements sur son village, pendant la guerre, et à ce jour où les soldats russes ont débarqué dans leur maison et abattu le frère de Massoud sous ses yeux : « J’ai cru que les Russes revenaient », raconte-t-elle la voix encore tremblante.

Citation :
Tétanisée, elle se lève pour aller regarder par le judas mais il est obstrué. De nouveaux coups. La porte, robuste, résiste. Dina se résout à l’ouvrir. Et se retrouve nez à nez avec une vingtaine d’hommes, pour la plupart en tenue d’intervention, armés et casqués. « Ils semblaient surpris qu’on leur ait ouvert », se souvient Dina, qui se demande toujours pourquoi ils n’ont pas essayé, tout simplement, de sonner.

Colis de Noël ouverts

Leurs cris la hantent encore. « Allongez-vous au sol ! », ordonnent-ils à Massoud et son fils, Anzor, 23 ans, en pointant sur eux leurs armes et leurs lampes torches. « C’était spectaculaire, comme au cinéma, comme s’ils venaient arrêter des criminels », raconte Dina. Massoud et Anzor, en caleçon, sont menottés et placés dans le salon, elle dans une autre pièce, séparée. Puis les policiers commencent leur fouille, à la recherche d’armes. « Elle est où ta kalach' ? », demandent-ils à Massoud. Bac de linge sale, albums photos, téléphones et ordinateurs portables : rien n’est épargné. Même les colis de Noël sont ouverts. Une intimité familiale retournée, fouillée, aspirée.


"On avait une belle vie avant la guerre", dit Dina, en parcourant les albums
photos de leur passé en Tchétchénie.
(Camille Bordenet/LeMonde.fr)

Dina se souvient d’un instant d’affolement, quand les policiers ne parvenaient pas à ouvrir une mallette : « "C’est quoi le code, c’est quoi le code ?", ils criaient » – il fallait en fait appuyer sur deux attaches. Et de leur déconvenue lorsqu’ils y ont découvert une ménagère de couverts de table. Malgré la peur et les larmes, Dina cherche à comprendre. « C’est un ordre du préfet », est la seule réponse. Contactée, la préfecture de Seine-Maritime confirme et justifie la perquisition au motif que « M. Madiev fait l’objet d’une fiche S » et « qu’il est connu des services de renseignement pour entretenir des relations avec des représentants radicaux caucasiens ».

Ce motif – qu’il conteste –, Massoud Madiev espérait ne plus jamais en entendre parler. Il lui a déjà valu le rejet de sa demande de naturalisation française et de tous ses recours, jusque devant la Cour européenne des droits de l’homme. Lors de son entretien avec les services de police spécialisés en juin 2009, M. Madiev avait fait état de son soutien à la cause indépendantiste tchétchène. Il était loin d’imaginer que cette déclaration motiverait le rejet de sa demande de naturalisation, l’année d’après. Selon l’arrêté du ministère de l’immigration de l’époque, M. Madiev aurait « revendiqué [son] attachement à la cause indépendantiste tchétchène et déclaré entretenir des relations avec les membres de cette rébellion armée », qui perpètre des attentats dans son pays d’origine, est-il souligné.

« Je n’allais pas être du côté des Russes qui ont détruit mon village ! »

Une interprétation erronée, se défend M. Madiev : s’il n’a jamais nié que sa famille et lui avaient été, par le passé, en contact avec certaines figures indépendantistes, il n’a plus eu aucun contact avec eux depuis son arrivée en France, en mai 2004, assure-t-il. Quant à son soutien à la cause tchétchène, « ça oui, bien-sûr », il l’assume : « Je n’allais pas être du côté des Russes qui ont détruit mon village et massacré les miens ! » Cela ne fait pas de lui pour autant quelqu’un qui a pris les armes ou commis un attentat, souligne-t-il.

« La liberté d’opinion suppose que l’on puisse se positionner pour un mouvement d’indépendance sans pour autant être favorable aux actions violentes que ce mouvement pourrait mener », abonde Me Cécile Madeline, l’avocate de M. Madiev. Et de pointer ce qu’elle juge être une contradiction du dossier : son client avait obtenu le statut de réfugié politique très peu de temps après son arrivée en France, or « on n’accorde pas ce statut à quelqu’un qui est soupçonné de terrorisme ». Selon elle, M. Madiev est ainsi victime d’un « harcèlement » : « La perquisition a eu lieu parce qu’ils avaient déjà quelque chose depuis le dossier de naturalisation. »

Après deux heures de recherches infructueuses, les policiers sont repartis. Sans rien. Ni armes, ni drogues, ni explosifs. « Aucun élément en lien avec une activité terroriste n’a été mis en lumière », confirme la préfecture. Un silence de plomb s’est alors installé dans l’appartement. Dina a encore tremblé plusieurs heures. Puis elle s’est attaquée au nettoyage et au rangement de l’appartement, comme pour effacer les traces de ce passage qu’elle voudrait pouvoir oublier. Les dégâts psychologiques, eux, seront plus longs à réparer.

« Il faut montrer à l’administration que tout n’est pas possible »

« Je n’aurais jamais cru que ce qu’on avait fui dans notre pays on puisse le retrouver ici, en France, pays des droits de l’homme », dit Massoud dans un soupir, en avalant deux calmants. Triste ironie : quand ils ont mis les pieds pour la première fois en France, les Madiev se répétaient qu’ici, au moins, ils allaient enfin pouvoir dormir tranquilles. Se sentir à nouveau en sécurité leur avait pris du temps : longtemps, à la vue des contrôleurs en uniforme dans les transports, Dina ne pouvait réprimer des tremblements. Mais elle avait fini par s’apaiser.


Massoud montre une vidéo de leur village, Achkhoy-Martan. Sur la table, les calmants
que Massoud et Dina prennent depuis la perquisition.
(Camille Bordenet/LeMonde.fr)

Aujourd’hui, les convulsions sont revenues. « Je ne me sens nulle part en sécurité », s’étrangle Massoud. « L’Etat français a-t-il prévu de réparer les dommages collatéraux de ces perquisitions violentes ?, questionne Me Madeline. Au motif de vouloir assurer la sécurité du territoire en réalisant des procédures à titre préventif, on ne peut pas agresser et traumatiser des gens. » L’expertise psychologique qu’elle a demandé pour ses clients, qu’elle juge « victimes de l’état d’urgence », confirme le traumatisme et le stress engendrés par l’événement. Et préconise un accompagnement psychologique sur la durée.

L’avocate s’apprête désormais à contester la perquisition devant le tribunal administratif et à engager une demande indemnitaire symbolique : « Pas pour l’argent mais pour le principe : il faut montrer à l’administration que tout n’est pas possible, même en état d’urgence. »

Dina s’est sentie « humiliée », « comme violée » dans son intimité. « Ils se comportent comme si tout était permis : ils n’ont aucune justification à donner et on n’a aucune question à poser », s’emporte-t-elle. Les méthodes employées lors de la perquisition, étaient brutales et, pour le menottage, illégal – « en l’absence de crime ou de délit, pas plus les membres des forces de l’ordre que l’officier de police judiciaire présent ne disposent d’un pouvoir de retenue ou de mesures de contrainte à l’encontre des personnes présentes », rappelait le ministère de l’intérieur lui-même dans une circulaire.

«Vous allez à la mosquée ? Combien de fois par semaine ? Pourquoi ? »



Camille Bordenet/LeMonde.fr

Dina, dont la religion veut qu’elle couvre ses cheveux en présence d’un homme, s’est retrouvée en chemise de nuit devant les policiers. Ils ne lui ont pas laissé le temps de s’habiller, assure-t-elle. Ils ont marché avec leurs chaussures sur le tapis de prière, alors que Massoud leur avait demandé de l’éviter. Il y a eu aussi cet interrogatoire sur leur pratique religieuse : « Vous allez à la mosquée ? Combien de fois par semaine ? Pourquoi ? » La préfecture n’est pas en mesure de commenter les méthodes qui ont été employées par les forces de l’ordre, puisqu’elle n’était pas présente au moment de la perquisition. Mais elle indique : « La sécurisation de la scène peut impliquer certaines mesures de contraintes. L’intervention se fait dans la sécurité du personnel, toutes les précautions d’usage sont prises. »

En repartant, les policiers ont demandé à Massoud de passer au commissariat pour signer le procès-verbal de perquisition. Encore en état de choc et n’étant pas sûr d’avoir compris la portée du document, Massoud a refusé de le signer. « J’ai reconnu les mots “sympathisant radical caucasien”. J’avais peur de me faire piéger », explique-t-il – à l'écrit notamment, son français est encore imparfait. Il n’a pas obtenu de double et est reparti sans document prouvant la perquisition. Un fonctionnaire lui a toutefois tendu l’adresse du tribunal administratif, et lui a expliqué qu’il pouvait y déposer un recours en annulation de la perquisition.

Marqués au fer

Traumatisée, la famille Madiev se retrouve aussi stigmatisée. « Depuis la perquisition, les voisins nous évitent », soupire Dina. Ses amies du quartier ne décrochent plus. Même la communauté tchétchène les fuit. Les Madiev ne leur jettent pas la pierre : « Nous aussi, à leur place, on aurait pensé que des gens perquisitionnés ont forcément quelque chose à se reprocher. »

« Perquisitionnés. » Le mot est désormais marqué au fer rouge sur leurs fronts et leur porte. « Dix ans qu’on habite ici, on n’a jamais eu de problème, et, du jour au lendemain, on est devenus des suspects », lâche Dina. Elle n’ose pas demander de l’aide à leur office HLM pour la réparation de la porte, « trop honte ».


En Tchétchénie, Massoud était professionnel de lutte gréco-romaine. Une passion
qu'il a transmise à ses deux fils jumeaux.
Camille Bordenet/LeMonde.fr

« Que faire maintenant ? », questionne, désespéré, Massoud. Impossible de retourner en Tchétchénie, difficile de mener une vie normale en France. « On n’est nulle part à notre place », assène-t-il. Leur volonté de s’intégrer était grande, pourtant. « On a tout fait pour devenir de vrais Français : apprendre la langue, demander une francisation de nos nom et prénoms, travailler », égrène Dina, les larmes aux yeux. Leurs deux fils jumeaux étaient pressentis pour intégrer l’équipe de France de boxe dès l’obtention de leur nationalité française. En vain. Les adolescents ont dû renoncer à leur rêve. « J’aurais pourtant été fier de représenter la France », dit tristement Anzor, qui s’est rabattu sur un CAP de plomberie : « Là, au moins, pas besoin d’être Français. »

Camille Bordenet (Rouen, envoyée spéciale)

etatdurgencelemonde@lemonde.fr


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Mer 23 Déc - 10:36




À Maubeuge, Flavio Tarquinio met en lumière ces ados en quête d’espoir Marie Delattre 22/12/2015


Se poser dans un troquet avec Flavio Tarquinio. Causer du prolétariat, cette classe sociale qu’il photographie depuis vingt ans, lui, le fils d’immigré, minot des quartiers maubeugeois. L’écouter accabler ce système qui prive certains gamins de tout espoir. Et comprendre la lutte qu’il mène, par le prisme de l’image.


Durant un an, le photographe maubeugeois va suivre Camille, Nina, Paola, Marjorie, et d’autres élèves de SEGPA. Une démarche proche du documentaire. PHOTOS FLAVIO TARQUINIO - LA FRANCE VUE D’ICI


Citation :
Quand il planche sur un projet, Flavio Tarquinio ignore jusqu’où celui-ci peut l’embarquer. « Je laisse la porte ouverte aux gens que je photographie. » Animé par le leitmotiv du milieu ouvrier dont il est issu, « simple, authentique ». Vingt ans qu’il observe cette classe sociale évoluer. Celle « des invisibles, de ceux qu’on ne met jamais en avant ». Une démarche documentaire, pour le projet La France vue d’ici, soutenu par Mediapart et Images singulières.


Depuis plusieurs mois, l’artiste est revenu aux sources. Là où tout a commencé, dans les quartiers populaires de Maubeuge. Pour photographier, sur une année complète, une quarantaine d’élèves de SEGPA. « Le val de Sambre est intéressant, c’est un endroit assez noir, avec des taux de chômage et de mortalité élevés. On ne peut pas aller contre les chiffres. »

Sans tomber dans le cliché, le misérabilisme social. Montrer, juste montrer. Dresser le constat d’une « génération de désespérés ». Sans grossir le trait, capter le quotidien de ces jeunes qui grandissent « dans un environnement qui ne les aide pas à prétendre à autre chose que ce qu’on leur propose ». Des ados « qui empilent les humiliations », des « spectateurs de la société de consommation ».


Avec les collégiens, le photographe n’impose rien, reste discret, se fond dans le décor. Un hologramme qui réussit à se faire oublier, saisit sur l’instant l’essence de ces ados. En noir et blanc, « pour aller à l’essentiel », mettre des visages au cœur du sujet. « Je n’oblige pas, ce sont eux qui m’emmènent » là où leur vie se joue. L’école, la passion des majorettes, les rues de Maubeuge… « C’est super enrichissant. » Violent, aussi.


« Ces gamins rencontrent un max de problèmes pour trouver des stages en entreprise. » Souvent déçus « parce qu’on ne leur donne pas grand-chose à faire », ils décrochent. « Ça fait toujours un choc de constater ça quand tu es sur le terrain et que tu as le nez dedans. C’est une population complètement abandonnée. »

Flavio élargit le propos, évoque le prolétariat, « une terminologie qui n’existe plus. Maintenant, soit tu es à l’intérieur, soit tu es à l’extérieur du système ». Lui a pu pénétrer le huis clos des salles de classe et critique un système éducatif qui « forme nos enfants comme à l’époque de la révolution industrielle ». Les intellectuels, les exécutants.


L’homme ne fait pas de différence avec ces gamins qu’il apprend à connaître. « On avait les mêmes soucis quand j’avais leur âge, mais mes parents bossaient. » Aujourd’hui, sans travail et sans débouchés, pas d’avenir possible. « Il faudrait encore plus de luttes de classes, plus de luttes pour les libertés. » Flavio montre ces oubliés qu’on ne voit pas. Ceux qu’il faudrait regarder dans les yeux. Ceux à qui il faudrait donner de l’espoir. L’espoir c’est important, pour aller de l’avant.

www.lafrancevuedici.fr




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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Mer 23 Déc - 13:24



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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 13 Fév - 12:33

Clichy-sous-Bois : ghetto un jour, ghetto toujours ? L'Obs 31-01-2015

Dix ans après les émeutes qui l’avaient embrasée, la commune de Seine-Saint-Denis a été en partie rénovée mais souffre toujours d’un manque cruel d’activité


Vie quotidienne dans le Haut Clichy, ancienne cité vétuste reconstruite avec des nouveaux quartiers
Corentin Fohlen / Divergence

Citation :
C’est un vestige des émeutes : un bâtiment sans porte, dont le temps a épluché les façades qui tombent en lambeaux. Les boîtes aux lettres sont éventrées ou restées grandes ouvertes. Sur les murs du hall, des centaines de mots, dessins et blases renvoient à des adolescences évaporées. Dans ce dernier pan d’immeuble de la Forestière à Clichy-sous-Bois, en Seine-Saint-Denis, quelques rares habitants achèvent de mettre leur vie en cartons.

Cette semaine, Ahmed quittera à son tour les 100 mètres carrés où il a élevé ses enfants, pour un logement neuf à deux pas de là. Il s’en réjouirait s’il n’avait le sentiment de voir ainsi partir en fumée l’investissement de toutes ses années de travail. Il raconte :

Citation :
Je suis arrivé à Clichy en 1985, j’ai d’abord été locataire. Et puis j’ai acheté en 1992. Aujourd’hui, avec ce qu’on me donne pour que je parte, je ne peux même pas me racheter un studio.

Le nouveau confort ne panse pas son amertume.


Dans certains quartiers de Clichy, on remplace les tours par des pavillons
Corentin Fohlen / Divergence pour "l'Obs"

Clichy-sous-Bois a changé, c’est vrai. Dans le Haut Clichy, les vastes tours de béton ont été rasées et remplacées par de petites résidences proprettes et modernes, aux façades boisées ou colorées, ceinturées d’enclos verdoyants. Les résidents ont gagné des boîtes aux lettres, des parkings sécurisés et des entrées à Digicode. Le maire PS, Olivier Klein, annonce :

Citation :
En tout, 1.000 nouveaux logements ont été construits et 700 démolis depuis 2004. Avec ces nouveaux habitats, on espère enfin retenir les familles qui, jusque-là, partaient de Clichy dès qu’elles le pouvaient.

Les 600 millions d’euros du programme de rénovation urbaine (PRU) enclenché par la loi Borloo de 2003 ensevelissent sous les apparences la misère et les larmes engendrées par la mort injuste de Zyed et Bouna, 17 et 15 ans, électrocutés dans un transformateur EDF après avoir été coursés par la police en 2005.

"Vous êtes marrants, les journalistes"

La ville peut bien raser ses mauvais souvenirs, offrir un cadre de vie plus esthétique aux habitants de certains de ses quartiers, quelques façades ravalées ne l’arrachent pas à son histoire. Deux semaines après les attentats de Paris, de Montrouge et de la porte de Vincennes, des journalistes venus d’Espagne, des Pays-Bas, de Grande-Bretagne et même de Russie débarquent comme une armée. Lamya Monkachi, directrice de la communication de la municipalité, s'agace :

Citation :
Ils demandent si la poudrière est toujours là. J’ai l’impression d’être renvoyée en 2005, quand les médias découvraient subitement la vie en banlieue.

Lors de ses vœux à la presse, le Premier ministre a choisi de braquer les projecteurs sur les quartiers populaires. En revenant sur "ces maux qui rongent notre pays", Manuel Valls a soutenu qu’il existe en France "un apartheid territorial, social, ethnique", avec des zones de "relégation périurbaine", des "ghettos". Alors Clichy-sous-Bois, laboratoire de toutes les politiques de la ville depuis quinze ans, se sent à nouveau montré du doigt, observé à la loupe.

Juste à côté de la mosquée, un trentenaire voit bien venir la presse :

Citation :
Vous êtes marrants, les journalistes… Vous venez, vous stigmatisez un petit coup, vous repartez, et puis vous recommencez ! Vous croyez qu’on ne comprend pas ce jeu qui fait de nous les perpétuels boucs émissaires de toutes les misères de la République ?

L’homme a vécu ici. Aujourd’hui, il dirige une entreprise de location de voitures de luxe, s’est acheté un petit pavillon dans une ville résidentielle. Mais dès qu’il a un peu de temps, il revient, "là où j’ai grandi, ce lieu que vous ne daignez regarder que sous un œil misérabiliste, voire paternaliste, mais où j’ai kiffé mon enfance, où il y a assez de joie, d’amitié, d’égalité et de fraternité pour faire de nous des adultes intelligents". Mais différents.

Comme ces trois gars âgés de 20 à 26 ans qui, quelques barres d’immeuble plus loin, avouent ne pas savoir qui est Manuel Valls :

Citation :
Le Premier ministre ? C’est que du bluff, des bla-bla qu’on n’écoute plus. Nous, on est sur les réseaux sociaux, sur YouTube, on regarde ce qui se passe dans le monde. Le reste du temps, on galère… Plombier, titulaire d'un bac ou d’un CAP, nous pointons chaque jour à Pôle Emploi, pour rien, depuis des mois.

Loin de la République, ils en sont pourtant l’avenir. Ici, les moins de 25 ans représentent plus de la moitié de la population. Et le taux de chômage, deux fois plus important que la moyenne nationale, s’élève à 23,5%, et frôle même 40% dans certains quartiers.

Une ville-monde mais enclavée


Marché à Clichy-sous-Bois
90 pays d'origine sont représentés dans la ville

Corentin Fohlen / Divergence pour l'Obs

Parmi ses 30.000 habitants, Clichy-sous-Bois compte 33% d’étrangers, et 90 pays d’origine y sont représentés, de la Turquie au Kurdistan en passant par le Mali, l’Algérie et le Cambodge. Une ville-monde "devenue plus belle avec ses travaux, certes, mais où l’activité manque", assure Osman Sezer, conseiller municipal UDI et ingénieur aérospatial.

Située à 15 kilomètres de Paris, Clichy-sous-Bois reste l’une des villes les plus enclavées de la région, avec 1h30 de transport en moyenne pour rejoindre la capitale. C’est donc par choix qu’Osman est revenu habiter sa commune après de brillantes études. Aujourd’hui, il milite pour que les Clichois ne limitent par leur avenir. Il explique :

Citation :
Ici, il faut se battre deux fois plus qu’ailleurs parce que les jeunes, pour beaucoup issus de l’immigration, ne bénéficient pas du réseau professionnel de leurs parents. Ils n’ont pas d’exemples vers lesquels se tourner.

Osman Sezer sait de quoi il parle : à la maison, ses parents ne parlaient que le turc. Pierre Mouget, directeur de la mission locale pour l'emploi, voit les jeunes défiler. Certains ne parlent pas un mot de français, "la plupart sont déscolarisés et ne peuvent même pas prétendre s’inscrire à Pôle Emploi". Le chemin est long. Et en l’absence de centre de formation, "on fait du cousu main". Parfois, ça paie. "L’année dernière, poursuit Pierre Mouget, 14% de nos effectifs ont décroché un CDI, notamment dans l’unique hypermarché du coin, le BTP, les transports logistiques et l’hôtellerie, seuls secteurs pourvoyeurs de travail."

C’est la mairie, avec 400 fonctionnaires, qui constitue le plus gros bassin d’emplois, suivie de l’hôpital et du centre Leclerc. Des patrons aussi retroussent leurs manches. Comme Willy Sarazin qui dirige Sedap Distribution, une entreprise de huit salariés spécialisée dans les fournitures de peinture. En 2012, il a fondé le Club des Entrepreneurs pour les dirigeants qui, "la tête dans le guidon", n’ont pas le temps de suivre dans le détail les changements législatifs, comme le dispositif d’aide à l’embauche après le vote du pacte de responsabilité.

Aucune vision à long terme

Ancienne zone agricole située en lisière de la forêt de Bondy et peuplée de maraîchers jusqu’au début des années 1960, Clichy-sous-Bois a été aménagé en cité-dortoir par l’architecte prix de Rome et artisan du Cnit de la Défense, Bernard Zehrfuss. Contrairement à ses voisines, comme Sevran avec les usines Kodak, ou Aulnay-sous-Bois avec la firme Peugeot-PSA, la ville n’a pas de passé industriel.

Aujourd’hui, les dispositifs "coups de pouce", tels que les "emplois francs" ou les "emplois d’avenir" promis par Hollande se sont heurtés au manque d’entreprises. Osman Sezer remarque que "tout ce qui a été fait jusqu'à présent l'a été dans l'urgence, sans vision à long terme" :

Citation :
Il faut maintenant créer des zones d’activité économique, donner une image positive de la ville qui vit encore à 50% grâce aux aides de l’Etat.

C’est vrai, Clichy ne survit qu’avec ses très petites et moyennes entreprises (TPE et PME), quelques commerces de proximité maintenus tant bien que mal grâce à la création, en 1997, d’une zone franche.  Un centre commercial pour espace de rencontres, une galerie commerciale quasi déserte à proximité de la mairie, où les enseignes discount et le traiteur turc ne se disputent pas les clients. Le tabac-PMU, lui, a cessé de vendre la presse depuis six mois. Hormis "le Parisien", "parce qu’il diffuse des informations locales". "Ça fait bien longtemps qu’ils ont coupé le cordon ombilical avec le pouvoir", confie le commerçant.


Les commerces de proximité sont maintenus tant bien que mal
Corentin Fohlen / Divergence pour l'Obs


Clichy la débrouille


Les après-midi d’hiver, chacun occupe son vide à Clichy-sous-Bois. A défaut de centre-ville, les gens se retrouvent au pied des bâtiments. Sur les parkings ouverts à tous les courants d'air, le parc automobile est dans un sale état : tôle froissée, ailes cabossées, phares arrachés, pare-chocs défoncés – certains sont rafistolés avec des blocs de mousse synthétique.

Une des plaies de la ville est l'apparition des garages sauvages, source de pollution quand les huiles de vidange, les liquides de refroidissement et autres matières toxiques s'échappent sur les terre-pleins bitumés. Des gars s'improvisent garagistes pour retaper des voitures moyennant un petit billet. Clichy la déglingue, c'est aussi Clichy la débrouille. "L'informel prend le pas sur le formel", euphémise le maire socialiste, Olivier Klein. Première à déplorer cette activité parallèle, la mairie envisage l'ouverture d'un "garage économique, social et solidaire" afin d'y remédier.


Olivier Klein, maire de Clichy-sous-Bois
Bruno Coutier pour l'Obs

Dans la cité du Chêne-Pointu, construite en 1965, des rats courent sur le parking. Les containers à poubelles débordent le long des trottoirs, où s’amoncellent aussi les encombrants. Les halls d’immeuble sont rongés par le manque d’entretien. Le plafond de l’un d’eux est resté béant et calciné depuis qu’un incendie l’a consumé. A Clichy, 45% des logements sont gérés en copropriété, dont les habitants, frappés par les crises successives, n’assument plus les charges d’entretien depuis bien longtemps. L’insalubrité règne. Le maire ajoute :

Citation :
Les barres et les tours qui abritaient 23.000 personnes se sont peu à peu dégradées, faisant fuir les heureux propriétaires des débuts et attirant les promoteurs indélicats et les marchands de sommeil."

Les parents d’Olivier Klein, eux-mêmes propriétaires au Chêne-Pointu, sont partis, ruinés. Aujourd’hui, des panneaux plantés au bord de la rue affichent la trace de mesurettes qui réparent sans rénover : "Remplacement des ascenseurs, début des travaux octobre 2012. Coût : 2.651.502 euros." Le matériel ne fonctionnait plus depuis plus de dix ans, "et un mois après les travaux, les ascenseurs étaient à nouveau en panne, raconte Mohamed, habitant du Chêne-Pointu. Depuis, on prend les escaliers tous les jours". Et Mohamed loue son appartement de type F3 pour 960 euros par mois. Il y vit avec ses trois enfants et ses parents. Livreur de pizzas dans le Val-de-Marne, il trime chaque jour.


Dans le quartier du Chêne-pointu
Bruno Coutier pour l'Obs

"Le problème, c'est le clivage entre le centre-ville et les banlieues"

Pour Moriba, 24 ans, enfant de Clichy-sous-Bois devenu chauffeur de super-poids lourds, "la vie est dure, même avec un boulot". Il s’appelle Coulibaly. Au travail, on le vanne : "Ah, Charlie Coulibaly !" Lui "serre les dents partout, au milieu de la misère et des tensions". Il raconte que sortir le soir à Paris est une épreuve parce qu’il est noir :

Citation :
A plus de deux ou trois, on sent bien les regards inquiets. Le problème, ce n’est pas les blancs… C’est le clivage entre le centre-ville et les banlieues.

Clivage, ghetto, ségrégation, et aujourd’hui apartheid : les politiques ne manquent pas de mots depuis les années 1980 pour décrire les quartiers populaires. Les discours ont exacerbé et ancré un sentiment qui se transmet de génération en génération. Pour Fatima, 50 ans, mère de trois garçons et habitante de Clichy, il y a une "volonté politique d’abandon. Les mères se battent seules depuis des décennies contre les risques de dérive et de décrochage de leurs enfants. Ils sont persuadés que l’école ne les aidera pas".

A Clichy-sous-Bois, Mehdi Bigaderne, 32 ans, s’est senti grandir dans un monde à part. "J’en ai pris conscience en partant régulièrement à l’étranger grâce à une association." Deux mondes, deux pays, deux réalités sociales. "A Amsterdam, je passais mes étés au bord d’un lac, dans une grande maison confortable, et quand je rentrais c’était la zone, moche et grise." Mais il l’aimait, c’était sa zone. Parce que dans les quartiers de Clichy, on pousse "comme dans un village, jamais seul, jamais anonyme", ajoute Samira Tayebi, 43 ans, adjointe au maire, "profondément attachée à [son] territoire".


Mehdi Bigaderne, fondateur de l'association AC le feu
Corentin Fohlen / Divergence pour l'Obs

Appartenir à un sous-monde

Enseignante de maternelle à Clichy depuis vingt ans, Samira Tayebi constate que "les habitants de la ville sont très fiers d’en être. Le problème, c’est la manière dont on les regarde, à l’extérieur, qui les renvoie à un complexe".
Celui d’appartenir à un sous-monde, où les gens n’auraient droit ni aux mêmes chances ni aux mêmes rêves.

A commencer par l’école. Mehdi a dû se battre contre une institution qui s’acharnait à faire de lui un mécanicien quand lui rêvait d’être chef opérateur au cinéma. Samira s’est trouvée inculte quand elle a débarqué à la fac : "Je ne connaissais rien à la peinture ni à la musique classique. Je sais aujourd’hui que ma culture n’est pas moindre, mais double."

Samira comme Mehdi auraient pu partir, s’installer de l’autre côté, dans la capitale. Là où vivent des gens riches. Mehdi raconte :

Citation :
En fac de ciné, j’ai atterri dans un autre monde dont je n’avais aucune idée : celui des bobos, du showbiz, de l’insouciance, des people. Le jour, j’étais dans les beaux quartiers, stagiaire à la télé, avec des gens qui n’avaient que des problèmes d’ego. Le soir, je me retrouvais à Clichy, éducateur social, face à des familles qui ne mangeaient pas à leur faim."

"Tout ira mieux dans dix ou quinze ans"

Après sa licence, Mehdi a choisi son camp, il a préféré la réalité au cinéma. Après les émeutes de 2005, il a fondé AC le Feu, pour promouvoir l’image des quartiers populaires. Car l’apartheid est aussi dans les têtes de ceux qui nous gouvernent, et fantasment une certaine France. Samira explique :

Citation :
Il reste beaucoup à faire, les institutions ne sont pas aux couleurs de notre pays, qui a bien changé depuis les années 1950.

Et la République peine à reconnaître ses propres enfants. Fadela Amara, ancienne secrétaire d’Etat à la Politique de la ville, remarque qu’en trente ans, on est passé du mot “immigré” à “jeune issu de l’immigration”, puis “musulman”". Donc jamais français. "L’appartenance à la nation se définit par rapport au fait de partager le même destin."

Samira, elle, refuse de disserter sur le sens des mots : "Notre priorité, c’est les transports". Le maire insiste : "Cet enclavement endémique est notre plus gros problème." Voilà des années que les habitants, déjà privés d’autoroute, s’accrochent à des promesses toujours repoussées. Olivier Klein poursuit :


Citation :
Ici, on n’ose plus inviter des amis à venir déjeuner ou dîner le week-end, tant Clichy est loin de tout. On n’arrête pas de répéter que tout ira mieux dans dix ou quinze ans.


Les travaux pour le tramway doivent commencer cette semaine, pour une mise en circulation en 2018. L’arrivée du métro, ligne 16, est prévue à l’horizon 2023. Les jeunes Clichois prendront le train vers la capitale.


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Ven 19 Fév - 17:06


Les jeunes de Bagnolet contre l'expulsion des Nubiens



Citation :
Rencontre avec l'Association des Jeunes de la Dhuys, ils s'expriment sur leur quartier et abordent leur implication dans le Collectif Contre l'Expulsion des Nubiens de Bagnolet. Ils dénoncent les manipulations d'un groupuscule qui demande l'expulsion des Nubiens au nom de leur quartier.

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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Mer 24 Fév - 13:53


Une répression à bas bruit

Comment les élus étouffent les mobilisations dans les quartiers populaires


Julien Talpin le 22/02/2016

À partir de l’étude d’une table de quartier à Roubaix, cet article revient sur la façon discrète mais efficace avec laquelle les institutions, et en particulier les élus municipaux, tentent de contrecarrer l’organisation collective d’habitants mobilisés autour d’un projet de rénovation urbaine. Alors que les quartiers populaires sont souvent qualifiés de déserts politiques, cette expérience montre qu’il n’en est rien, mais que tout est fait pour empêcher la structuration de contre-pouvoirs à l’échelle locale.



Réunion du café citoyen du Pile, parc de la Teinturerie, Roubaix (Nord)
© Université populaire et citoyenne de Roubaix/Anne Lescieux, avril 2015

Citation :
La sociologie de l’action collective s’est fortement intéressée aux formes de répression dont sont l’objet les mouvements sociaux, en particulier par les forces de l’ordre (Della Porta et Fillieule 2006 ; Combes et Fillieule 2011). Si la répression peut prendre des tournures dramatiques, à l’image de la mort de Rémi Fraisse à Sivens en 2014 ou des condamnations judiciaires visant des militants syndicaux à Goodyear récemment, des tactiques moins visibles sont mises en œuvre quotidiennement par les élus, les institutions et les pouvoirs locaux pour empêcher la constitution de contre-pouvoirs, voire de toute forme de contestation. Entre les pratiques très fréquentes de cooptation et de clientélisme et la répression violente se dessine une multitude de formes plus diffuses d’étouffement des mobilisations qui contraignent très fortement l’activité des mouvements sociaux et des associations.

À partir de l’exemple d’une table de quartier dans la ville de Roubaix (Nord), cet article donne à voir les tactiques mises en œuvre par les élus pour empêcher la constitution d’un collectif soudé d’habitants face à un projet de rénovation urbaine qui s’impose à eux. En dépit d’un discours très participatif, la municipalité n’a eu de cesse d’empêcher et d’enrayer l’émergence d’un tel collectif. Malgré cette répression à bas bruit, la table de quartier est parvenue, par des stratégies de mobilisation intensive et un rapport de force constant, à obtenir des avancées substantielles [1].

« Dédensifier le quartier » pour favoriser la mixité sociale ?

Le quartier du Pile, un des plus pauvres de Roubaix [2], est marqué par un habitat fait de petites maisons en briques et de courées, traditionnel du Nord de la France. Il rassemble pour moitié des locataires (parc privé et logements sociaux) et des propriétaires précaires. Le quartier est à l’époque très dégradé, de nombreuses maisons étant insalubres, certaines ayant été murées depuis plusieurs années. À cela s’ajoute la saleté et la vétusté pour créer un sentiment d’abandon, que ne se cessent de déplorer les habitants du quartier.


Figure 1. Maisons murées dans le quartier du Pile, Roubaix
© Université populaire et citoyenne de Roubaix/Anne Lescieux, mai 2015

Le projet PMRQAD (Programme métropolitain de requalification des quartiers anciens dégradés) [3], qui a officiellement démarré début 2012, ne devient visible pour les habitants qu’à partir de la fin 2014 et le début des travaux. Il vise à « dédensifier le quartier », à détruire un certain nombre de maisons jugées insalubres pour créer des espaces verts et de nouvelles voies de circulation, dans un quartier considéré comme « enclavé » [4]. Le projet prévoit la construction de 92 logements neufs et la réhabilitation de plus de 220 bâtiments. La réduction du nombre de maisons se traduira, inévitablement, par le départ du quartier d’habitants qui y résident depuis longtemps (111 relogements sont prévus). L’objectif explicite du projet est de favoriser la « mixité sociale » en attirant des classes moyennes dans ce quartier populaire à la mauvaise réputation [5].

Début 2015, un nombre croissant d’habitants du Pile expriment leur inquiétude face au projet et déplorent le manque d’information à son sujet. Ils ne savent pas si leur maison sera détruite ni s’ils pourront être relogés dans le quartier ou s’ils devront le quitter. Les propriétaires s’interrogent également sur le montant de rachat qui leur est proposé par l’établissement public foncier (EPF) : celui-ci leur apparaît bien souvent faible, voire dérisoire au regard de leurs investissements dans leur logement. Mais comment évaluer précisément le montant d’un bien immobilier dans un quartier dégradé, où le prix du mètre carré a inévitablement dégringolé ces dernières années ? Au-delà de ces questions matérielles, ce sont les liens de sociabilité entre les habitants et l’attachement au quartier que la population craint de voir disparaître. Comme le dit une habitante de longue date en réunion : « Dans notre rue, on est comme une petite famille, et vous allez casser tout ça ! » [6].

La prise en charge de la colère par la table de quartier

La table de quartier va devenir le relais de ces inquiétudes. Cette table s’inscrit dans une expérimentation nationale, lancée en 2014 par la Fédération nationale des centres sociaux et la coordination des quartiers populaires « Pas sans nous », à la suite du rapport Bacqué–Mechmache (2013) sur la réforme de la politique de la ville. Inspirée d’une expérience québécoise d’organisation communautaire, il s’agit de rassembler les différents acteurs intermédiaires sur un territoire (associations, commerçants, centres sociaux, etc.) et les habitants pour mettre en place des campagnes permettant d’améliorer concrètement la vie de la population [7]. Les tables de quartier sont des dispositifs autonomes des pouvoirs publics, qui ne participent pas aux réunions. Elles incarnent, par conséquent, la volonté de passer d’une logique de participation descendante, imposée par les institutions – qui est la norme en France –, à une logique plus ascendante, à l’initiative de la « société civile » (Carrel 2013). C’est précisément parce qu’elle sentait que les conseils citoyens prévus par la nouvelle mouture de la politique de la ville ne correspondaient pas véritablement à la proposition contenue dans le rapport que la coordination des quartiers populaires « Pas sans nous » – qui rassemble nombre d’associations rencontrées dans le cadre du tour de France de Marie-Hélène Bacqué et Mohamed Mechmache – décide en 2014 de lancer une expérimentation de douze tables de quartier un peu partout sur le territoire (Paris, Tours, Marseille, Toulouse, Roubaix, Tourcoing, etc.). La moitié est animée par des centres sociaux, l’autre moitié par des associations. Celle de Roubaix est portée par une association de jeunes – Association nouveau regard sur la jeunesse (ANRJ) – et rassemble, initialement, une dizaine d’associations du quartier.


Figure 2. Réunion du café citoyen du Pile, parc de la Teinturerie, Roubaix
© Université populaire et citoyenne de Roubaix/Anne Lescieux, avril 2015

La naissance de cette expérience n’est pas le fruit d’une demande sociale de la part de la population, ni d’une réelle volonté des associations du quartier. Elle est liée à certains réseaux militants et interpersonnels, le directeur d’une des associations membres de la table ayant été consulté dans le cadre du rapport Bacqué–Mechmache ; il a su percevoir l’opportunité de l’inscription de Roubaix dans une telle dynamique. Le risque était grand, par conséquent, de voir réapparaître le spectre d’une participation plaquée d’en haut, non par les institutions ou les collectivités locales, mais par certaines élites associatives.

Si les premiers pas de la table roubaisienne pouvaient laisser craindre le pire, sa rencontre avec le projet de rénovation du quartier – et la colère qu’il a entraîné chez les habitants – donne naissance à une forte dynamique collective. Tout d’abord, l’ANRJ est directement touchée par le projet de rénovation, puisqu’elle doit quitter le local qu’elle occupe depuis dix ans, jugé insalubre et nécessitant d’être réhabilité. L’association de jeunes se voit proposer un local au sein de la Maison du projet, l’espace institutionnel dédié à la concertation entre les habitants, les architectes et les pouvoirs publics. Situé au centre du quartier, la Maison du projet va devenir le lieu de rencontre de la table et un espace investi par les habitants. Par ailleurs, l’Université populaire et citoyenne (UPC) – sorte d’aide technique auprès de la table – anime depuis plus de deux ans un « café citoyen », espace de débat et de rencontre dans le quartier, qui devient une caisse de résonance des préoccupations des habitants.

Au départ, la municipalité et la Fabrique des quartiers (l’aménageur) [8] n’ont prévu qu’une concertation minimale sur le projet [9]. Elles ont notamment choisi de se concentrer sur les espaces verts, la participation étant vue comme une condition de leur appropriation. Alors que le « café citoyen » s’investit dans la concertation relative à la création du futur parc du quartier, ses animatrices se rendent compte que celui-ci ne figure pas au rang des priorités pour les habitants. Lorsqu’elles réalisent un porte-à-porte pour recueillir l’avis des résidents sur le parc, tous évoquent leurs inquiétudes quant au devenir de leur maison. Parallèlement, le local de l’ANRJ se mue peu à peu en « permanence logement », des habitants inquiets venant demander conseils et soutien à une association dont ce n’est pourtant pas le cœur de métier.

Informées de ces évolutions, la municipalité et la Fabrique des quartiers décident finalement d’organiser des réunions publiques sur le logement, pour répondre aux préoccupations des habitants. S’il s’agit d’une obligation légale dans le cadre de tels projets, le calendrier a été avancé afin de répondre à la pression populaire, comme le reconnaît une élue : « Pourquoi on a accéléré les choses ? Parce que j’ai senti une frustration quand on a fait la concertation sur le jardin ; on a entendu parler de logement tout le temps » [10].

Plus de 120 personnes, mobilisées par la table, participent à une première réunion publique le 21 mai 2015. Le discours de la municipalité se veut alors très participatif, à l’image des mots de la maire de quartier : « Je n’engagerai rien sans écouter les habitants et concerter, sans écouter vos idées. Après viendra le temps des arbitrages et de la décision. C’est vraiment un processus très ouvert aux habitants et je voulais vous remercier d’être si nombreux ce soir. C’est un nouveau processus de co-production du projet. C’est très important ; c’est le devenir du quartier du Pile qui est en jeu et on a besoin de vos retours ». En dépit de ces bonnes intentions, la colère et la frustration des habitants est perceptible. Un homme d’une soixantaine d’années se lève et coupe la parole à un des architectes :

Citation :
« Ça fait une heure qu’on est là et on n’a toujours pas pu parler ! On aimerait avancer. C’est bien beau tout ça [la présentation du projet sur le PowerPoint], depuis 2011 on met des dépliants dans ma boîte aux lettres, tous les ans j’ai des dépliants, mais rien n’avance. Le parc, il faut le dire, il vient au second plan. On n’en a rien à cirer du projet, on le connaît, ça fait six mois qu’on mure des maisons. Les gens voient les maisons murées et, du coup, plus personne ne veut acheter dans le quartier. […] Vous dites que vous faites le projet avec les gens, mais c’est des conneries, c’est faux ! C’est inadmissible, les municipalités successives, elles ont investi dans le centre, pas dans les quartiers. Le plus important c’est pas le parc, c’est le fait que ce monsieur, il a des rats chez lui et qu’il peut pas élever ses enfants. Ça, c’est important. Le parc, on s’en fout. » [11]

Il est applaudi, preuve qu’il exprime un sentiment largement partagé dans l’assistance. Le dispositif lui-même, en dépit du discours des élus, n’est en effet pas très participatif, présentant une tribune d’institutionnels face à un parterre d’habitants, les premiers multipliant les informations sans que les seconds puissent réellement intervenir. La réunion se termine dans la confusion, les prises de parole évoquant des cas individuels (« À quel prix sera rachetée ma maison ? » ; « Suis-je concerné par les destructions ? » ; « Pourrais-je rester dans le quartier ? ») sans que les leaders de la table ne parviennent à exprimer une position plus collective. Ce n’est que progressivement, au fil des semaines suivantes, qu’une telle parole collective est construite, en multipliant les formats de participations, les réunions, les discussions informelles dans la rue ou à la Maison du projet.

Deux semaines plus tard, lors d’une réunion de la table de quartier, une contribution à la concertation est rédigée collectivement et signée par la quarantaine d’habitants présents. Ils listent alors une série de revendications, dont :

• une demande d’information sur la nature du projet et les droits des habitants ;
• le prolongement de la période officielle de concertation, ramassée sur quelques semaines, au détriment d’une logique réellement participative ;
• le relogement sur le quartier (notamment dans les logements réhabilités) en priorité des habitants dont la maison va être détruite.

À la réunion publique suivante, le 5 juin, la Fabrique des quartiers annonce à la fois l’extension de la période de concertation et le relogement en priorité au Pile des habitants du quartier qui souhaitent rester. C’est une victoire pour la table, quand bien même les institutions tentent de minimiser le rôle joué par la mobilisation collective dans l’évolution de leur position. La table, elle, tente de valoriser ces acquis, à l’image de ce tract daté de la fin juin 2015.


Figure 3. Extrait du tract de la table de quartier Pile – Sainte-Élisabeth, juin 2015
(La version originale de ce document se retrouve en annexe, dans la rubrique « Documents joints ».)

Depuis, le rapport de force avec la municipalité n’a pas cessé. Lors d’une réunion publique, en octobre 2015, les habitants dénoncent le « saucissonnage » de la concertation – désormais restreinte à un seul îlot du quartier – et demandent la création d’un espace de discussion pérenne avec la municipalité, au sein duquel travailler collectivement sur la globalité du projet. La table a été rejointe par l’Atelier populaire d’urbanisme de Fives (quartier de Lille), une association spécialisée dans la défense du droit au logement, qui apporte une expertise technique et juridique aux habitants. Au-delà des avancées concrètes obtenues grâce à la mobilisation, celle-ci a surtout redonné espoir aux habitants, leur permettant d’exprimer leur valeur et leur dignité.

Stratégies de répression


Le succès relatif de la table de quartier tient à sa capacité à prendre en charge la colère des habitants de façon indépendante des pouvoirs publics. L’autonomie crée une confiance de la part d’une population très méfiante à l’égard des institutions et du politique en général. La municipalité va, dès lors, tout faire pour affaiblir la table. Les stratégies de ce point de vue sont multiples. Elle contraint tout d’abord les conditions matérielles de mobilisation, en refusant l’accès à un local (public) situé dans le quartier : la Maison du projet. À deux reprises au cours de l’année écoulée, la table de quartier s’est donc vue interdire l’accès à la Maison du projet, ce qui l’a conduit au bout du compte à trouver un autre espace de rassemblement, peut-être moins inclusif : l’église du quartier.

Quand on sait le rôle que peuvent jouer les espaces de réunion dans les dynamiques de mobilisation (Cossart et Talpin 2015) – sont-ils ouverts, accessibles, visibles, les outsiders se sentent-ils autorisés à y pénétrer, etc. ? – de telles formes de répression face à un acteur vu comme véhément ont des conséquences très concrètes, éloignant de la table les habitants les moins investis ou les plus craintifs d’apparaître auprès d’un acteur dès lors défini comme « transgressif ».

Toujours d’un point de vue matériel, la municipalité dispose également d’un droit de regard important sur les subventions attribuées aux associations. À ce titre, alors que le ministère de la Ville a accordé un financement à l’expérimentation nationale des tables de quartier pour permettre la création de postes d’animateurs (adulte-relais), celle de Roubaix n’a toujours rien vu venir, quand toutes les autres tables (qui ne sont pas dans une logique si protestataire) bénéficient de ce soutien [12]. La table de quartier du Pile repose dès lors essentiellement sur l’engagement des bénévoles et l’investissement des salariés des associations membres, qui ne peuvent, cependant, s’y consacrer à temps plein.

Au-delà du rôle de l’État, les municipalités demeurent, en France, les principaux financeurs des petites associations (en soutenant certaines actions, octroyant des locaux gratuits, voire en attribuant des subventions permettant la création de postes de salariés associatifs). Or, la crainte de perdre ses subventions peut également influencer l’attitude des acteurs associatifs. Certains, anticipant une possible répression, se sont ainsi progressivement éloignés de la table de quartier. Intériorisée, la répression institutionnelle à l’égard des contre-pouvoirs influence par anticipation les actions des collectifs dans les quartiers populaires, qui sont bien souvent très dépendants des choix municipaux. Ceci peut concourir à la dislocation des dynamiques inter-associatives.

À Roubaix, la municipalité a également discrètement tenté de monter les associations membres de la table les unes contre d’autres, en faisant courir des rumeurs quant à la possible ambition hégémonique de certaines d’entre elles. La répression se fait également symbolique, en ayant recours à la disqualification des acteurs. Ces formes de délégitimation passent par la mise en cause de certains leaders de la table, qu’on accuse de « faire de la politique », de s’opposer au projet pour mieux s’attaquer au maire, puisque certains « sont aux Verts ». En politisant de la sorte le conflit, la municipalité tente d’inciter les habitants non affiliés – et très critiques par rapport aux jeux partisans (Masclet 2003) – à s’éloigner de combats qui ne disent pas leur nom. La disqualification symbolique modifie également les pratiques militantes. Ainsi, un des leaders de la table, un militant historique du quartier, a préféré à de nombreuses reprises se tenir en retrait, ne pas trop s’exposer, notamment dans les réunions publiques, de peur que les accusations dont il fait l’objet ne viennent délégitimer la dynamique collective. Alors qu’ils devraient être moteurs, les militants les plus aguerris se perçoivent souvent comme des freins, susceptibles de nuire au devenir des revendications. Cela se traduit par une faiblesse du leadership de la table, qui repose, de fait, beaucoup sur l’aide technique pourvue par des militants extérieurs au quartier. Ces derniers peuvent alors aisément être disqualifiés au nom de leur absence d’autochtonie, à l’image des mots de la maire de quartier lors d’un conseil municipal de janvier 2016 : « Je regrette que certains responsables associatifs, qui n’habitent pas le quartier, profitent de la détresse des habitants » [13].

Enfin, de façon, là aussi, très classique, les institutions tentent de disloquer le collectif en rentrant en contact individuellement avec certains participants. La municipalité multiplie ainsi les rendez-vous avec les habitants les plus vindicatifs, leur promettant l’amélioration de leur situation, un relogement avantageux, voire des arrangements plus personnels afin de désamorcer leur colère. Les formes les plus directes de répression constituent à certains égards un dernier recours pour les pouvoirs publics, quand les tactiques plus insidieuses d’encadrement et de production du consentement ne sont pas parvenues à empêcher l’émergence de la contestation. Elles oscillent entre l’individualisation des questions de relogement, une pédagogie opérée par les travailleurs sociaux et les urbanistes conduisant les habitants à accepter un destin (le départ du quartier) qui apparaît inéluctable, la fragmentation des classes populaires en groupes concurrents, la construction de toutes pièces de collectifs d’habitants plus « coopératifs » via un jeu de rétributions discrètes dont les dispositifs participatifs incarnent la forme la plus instituée [14]. Tous ces éléments concoururent à produire du consentement et à éviter l’émergence de mobilisations contestataires.

Si, à ce jour, ces stratégies ne sont pas parvenues à démobiliser la table de quartier du Pile, elles augmentent fortement le coût matériel, humain et symbolique de l’engagement, favorisant l’usure des militants les plus investis. Ceux-ci sont parfois proches du découragement, connaissant à nouveau des difficultés maintes fois expérimentées par le passé.

La valeur démocratique des contre-pouvoirs

Loin d’être isolé, le cas présenté ici semble fréquent dans de nombreux quartiers populaires (Hajjat 2008 ; Deboulet 2014). Pour ne prendre qu’un exemple, un des collectifs les plus actifs ces dernières années dans l’organisation des habitants des quartiers populaires, Justice pour le Petit-Bard, à Montpellier, a cessé ses activités il y a quelques mois, las des attaques permanentes des élus :

Citation :
« Les institutions te fatiguent. L’urgence te tue […] les pouvoirs publics jouent avec ça. Sauf qu’ils ont le temps et pas nous. Ils ont l’argent et pas nous. […] Ils essaient de nous tuer à l’usure. C’est une manière de nous fatiguer. » [15]

On retrouve des mots presque identiques dans la bouche d’un militant roubaisien : « C’est usant et fatiguant ; à un moment, on va rentrer chez nous, on est usés ». Outre ces formes de pourrissement de la situation et de disqualification, Justice pour le Petit-Bard, comme la table de quartier du Pile, s’est également vue expulser de son local. Ces formes de répression à bas bruit dégagent une sorte de microphysique du pouvoir, celui-ci s’exerçant moins par la force brute que par petites touches insidieuses, orientant les pratiques directement ou par anticipation. À la manière dont James Scott (2008) dégage les tactiques infra-politiques des dominés, qui constituent autant d’« arts de la résistance », les stratégies plus ou moins cachées des pouvoirs publics pour étouffer la contestation mériteraient également d’être prises pour objet d’étude. Leurs conséquences sont d’ailleurs ambiguës : d’un côté, la répression peut contribuer à souder le collectif et faciliter la mobilisation face à un adversaire clairement identifié ; de l’autre, quand elles sont déployées subtilement, ces tactiques d’étouffement de la contestation apparaissent le plus souvent efficaces (Gilbert 2014).

Les cas montpelliérain et roubaisien illustrent que tout ne tient pas à la couleur politique ou à la personnalité des élus – une ville de gauche, l’autre de droite –, les alternances connues en 2014 n’ayant pas entraîné de modifications significatives des pratiques.

S’il faudrait pouvoir systématiser l’analyse et observer plus finement le rôle du contexte politique sur d’autres territoires, ces éléments sont révélateurs du fonctionnement du jeu politique en France, ultra-professionnalisé, où les élus ne supportent pas qu’on vienne contester leur monopole de la légitimité démocratique, en dépit du nombre de voix décroissant qu’ils recueillent scrutin après scrutin [16]. Cette incapacité à appréhender des formes plus conflictuelles de construction de l’intérêt général est bien résumée, en creux, par un représentant de l’État lorsqu’il dit, s’adressant aux membres de la table de quartier : « Vous voulez être indépendant, et maintenant vous demandez à dialoguer avec la ville ; faut savoir ce que vous voulez », comme si les deux logiques étaient irréductibles, la discussion ne pouvant se faire que dans le cadre de dispositifs contrôlés par les institutions [17].

Tout semble fait pour empêcher l’émergence d’un contre-pouvoir local, quand bien même celui-ci parvient à faire participer les habitants, là où les institutions échouent le plus souvent. Ces difficultés sont révélatrices de la crainte, en France comme dans de nombreux pays, qu’inspirent les formes autonomes d’organisation collective des classes populaires. Elles semblent pourtant plus que jamais nécessaires, sans quoi celles-ci risquent de s’exprimer autrement, de façon peut-être moins constructive.

Dix ans après les révoltes qui ont frappé les banlieues de notre pays, alors que la colère gronde dans les quartiers sans trouver de canaux positifs d’expression, de telles mobilisations apparaissent comme des alternatives plus que jamais nécessaires à la vitalité de nos démocraties. Plutôt que de les réprimer, l’État devrait offrir des moyens pour assurer la pérennisation de tels collectifs autonomes, capables d’offrir une voix et une représentation aux quartiers populaires.

Bibliographie
• Bacqué, M.-H. et Mechmache, M. 2013. Pour une réforme radicale de la politique de la ville. Ça ne se fera plus sans nous. Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, rapport au ministre délégué chargé de la Ville.
• Carrel, M. 2013. Faire participer les habitants ? Citoyenneté et pouvoir d’agir dans les quartiers populaires, Lyon : Éditions de l’École normale supérieure de Lyon.
• Combes, H. et Fillieule, O. 2011. « De la répression considérée dans ses rapports à l’activité protestataire », Revue française de science politique, vol. 61, n° 6, p. 1047‑1072.
• Cossart, P. et Talpin, J. 2015. Lutte urbaine. Participation et démocratie d’interpellation à l’Alma-Gare, Vulaines-sur-Seine : Éditions du Croquant.
• Deboulet, A. 2014. « “On ne nous a pas calculés…” Participation et considération dans la rénovation urbaine », in Deboulet, A. et Lelévrier, C. (dir.), Rénovations urbaines en Europe, Rennes : Presses universitaires de Rennes, p. 101‑113.
• Della Porta, D. et Fillieule, O. 2006. Police et manifestants. Maintien de l’ordre et gestion des conflits, Paris : Presses de Sciences Po.
• Desage, F. et Guéranger, D. 2011. La Politique confisquée. Sociologie des réformes et des institutions intercommunales, Bellecombe-en-Bauges : Éditions du Croquant.
• Epstein, R. 2014. « (Dé)politisation d’une politique de peuplement : la rénovation urbaine du XIXe au XXIe siècle », in Desage, F., Morel Journel, C. et Sala Pala, V. (dir.), Le Peuplement comme politiques, Rennes : Presses universitaires de Rennes, p. 329‑354.
• Gilbert, P. 2014. Les Classes populaires à l’épreuve de la rénovation urbaine. Transformations spatiales et changement social dans une cité HLM, thèse de doctorat en sociologie, université Lyon‑2.
• Hajjat, A. 2008. « Révolte des quartiers populaires, crise du militantisme et postcolonialisme », in Boubeker, A. et Hajjat, A. (dir.), Histoire politique des immigrations (post)coloniales. France, 1920‑2008, Paris : Éditions Amsterdam, p. 249‑264.
• Masclet, O. 2003. La Gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris : La Dispute.
• Miot, Y. 2013. « Renouveler l’habitat des quartiers anciens dans le cadre de la “Politique de la Ville” : la gentrification comme horizon ? Les exemples de Mulhouse, Roubaix et Saint-Étienne », Métropoles, n° 13.
• Raad, L. 2015. « Les paradoxes de la lutte contre l’habitat privé dégradé à Saint-Denis : favoriser la mixité sociale ou maintenir les classes populaires ? », Métropolitiques, le 9 novembre.
• Scott, J. 2008 [1990]. La Domination et les arts de la résistance : fragments du discours subalterne, Paris : Éditions Amsterdam.


Documents joints
Tract de la table de quartier Pile – Sainte-Élisabeth (PDF – 177 ko)


Notes

[1] Cette recherche s’appuie sur une enquête ethnographique plus large sur le rapport au politique des classes populaires dans la ville de Roubaix, entamée en 2011. J’ai adopté dans le cas présent une posture d’observation participante, me plaçant aux côtés de la table de quartier, en tant que « référent-sociologue », spécialiste de la démocratie participative. J’ai ainsi pu suivre au plus près les scènes publiques et les coulisses aux côtés des militants et des habitants, participant aux réunions publiques et de préparation, à des discussions informelles et des sessions de porte-à-porte. En revanche, en dépit de mes sollicitations répétées, les élus n’ont pas donné suite à mes demandes d’entretien.

[2] Le taux de chômage, sur l’IRIS (îlot regroupé pour l’information statistique) concerné, est de 55 %. Le revenu annuel médian des ménages de 15 153 euros. Source : Recensement de la population 2010, bases de données infra-communales/IRIS, INSEE (producteur), ADISP-CMH (Archives de données issues de la statistique publique – Centre Maurice Halbwachs) (diffuseur).

[3] Au sujet du programme national dont le PMRQAD constitue la déclinaison pour la métropole lilloise, voir le texte de Lina Raad (2015).

[4] Source : www.lafabriquedesquartiers.f....

[5] Ce qui s’inscrit dans un projet plus global de transformation du peuplement de la ville. Sur ce sujet, voir l’article de Yoan Miot (2013).

[6] Réunion publique, Roubaix, 15 octobre 2015.

[7] Pour plus d’informations : http://expetablesdequartier.centres....

[8] La Fabrique des quartiers est une société publique locale d’aménagement (SPLA), un dispositif typique des partenariats publics–privés qui assure la « gouvernance » des villes. Il s’agit d’une société privée dont l’actionnariat est composé majoritairement d’élus locaux. Elle est notamment chargée du pilotage et de la coordination opérationnelle des programmes de renouvellement urbain (dont le PMRQAD) sur la Métropole européenne de Lille, qui lui a délégué cette responsabilité. Son président n’est autre que le maire de Roubaix.

[9] Ville historiquement socialiste, Roubaix est administrée depuis 2014 par une municipalité divers droite.

[10] Réunion publique, Roubaix, 5 juin 2015.

[11] Réunion publique, Roubaix, 21 mai 2015. Voir également l’article consacré à cette réunion dans le quotidien local : « Ils étaient venus pour se faire entendre, on leur a demandé d’écouter », Nord Éclair, le 23 mai 2015.

[12] Il n’est pas clair à ce jour si ce « blocage » provient des agents de l’État – et notamment du ministère de la Ville –, de la municipalité, ou des deux.

[13] Conseil municipal de Roubaix, 28 janvier 2016.

[14] À ce sujet, voir les analyses très fines de Pierre Gilbert (2014).

[15] Pour plus d’informations : http://quartiersxxi.org/hamza-araab.

[16] À titre d’exemple, le maire de Roubaix a été élu en 2014 en rassemblant 6 949 voix au second tour (34,9 % des suffrages exprimés), soit 7,3 % de la population totale de la ville.

[17] Cette allergie aux contre-pouvoirs et aux formes concurrentes d’expression de l’intérêt général incarne peut-être l’autre face du « gouvernement du consensus », étudié par Fabien Desage et David Guéranger (2011), qui contribue à l’effacement des clivages et à la dépolitisation des enjeux d’action publique. Sur la rénovation urbaine, voir également Epstein (2014).


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Ven 26 Fév - 22:53



ROULETTE AU PAS DE QUARTIER

vers pairs ou impairs et perd

Dans les quartiers impopulaires
on voit des gens passer
entre gendarmes patibulaires,
de vie à trépas soit, mais pas à pas pressés

Il a l'esprit en jugulaire
dans la jungle où tout est compissé,
l'agent outragé pas « l'identitaire
qui ne vit là que pour tout casser »


Dans les quartiers impopulaires
on a vu le passé passer
de l'imparfait au présent du futur pressé

On y va l'esprit tributaire
de la tribu attributaire
qui ne fait pas de quartier aux quartiers


FoSoBo 26 février 22:48
sonnet 209




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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Jeu 3 Mar - 0:07





par La Rédaction de Quartiers XXI 24 novembre 2015

Du 23 au 25 octobre 2015, l’association Justice pour le Petit-Bard organisait une « Agora des quartiers », qui rassemblait des centaines de militants et habitants de Montpellier et ailleurs. Au cœur de ce quartier emblématique où les habitants se mobilisent depuis 2004 contre la ségrégation résidentielle et la dégradation des logements, l’on a pu débattre des révoltes urbaines, de la politique de la ville, de l’engagement politique dans les quartiers populaires, etc. Quartiers XXI a rencontré Hamza Aarab, un des leaders politiques du Petit-Bard. Les quartiers populaires sont-ils des déserts politiques ? Quels rapports les militants ont-il avec les habitants, la mairie, les partis de gauche ? L’expérience de Justice pour le Petit-Bard permet de comprendre ce que militer dans un quartier populaire veut dire, à l’heure où peu de forces politiques se risquent d’y aller.



Citation :
Cet Agora des quartiers est l’occasion pour l’association Justice pour le Petit-Bard de commémorer ses onze ans d’existence, mais aussi pour annoncer sa dissolution…

Onze ans de l’association, mais pas seulement. C’est l’occasion de parler des dix ans de la rénovation sur le quartier (2005) et commémorer les dix ans des révoltes urbaines. Chacun à sa manière. Notre anniversaire est l’occasion de retrouver des gens avec qui on a milité et tous ceux qui ont contribué à la lutte d’une manière ou d’une autre. Certains sont absents tandis que d’autres viennent des régions parisienne, lyonnaise, toulousaine, etc. Cette commémoration est l’occasion de se retrouver, de discuter, de débattre, d’échanger, de voir ce qui a évolué ou pas depuis dix ans, entre les gens du réseau. Chacun a ses façons de faire ; certains avec sincérité, d’autres avec moins...

Pourquoi avez-vous décidé d’arrêter sous la forme d’association ?

Plusieurs raisons nous amènent à arrêter. Tout d’abord, c’est la fatigue, l’usure… Notre travail militant était une nécessité et nous a permis d’avoir une certaine expertise de terrain. Par exemple : le traitement de dossiers au quotidien. Mais il y a aussi une usure à être trop plongés dans les dossiers… Par exemple, les six mois que tu passes à reloger une personne sont autant de temps en moins pour t’organiser, te défendre autrement… Les institutions te fatiguent. L’urgence te tue. C’est la réalité. Des fois, il y a des situations qu’on suit pendant deux ans ou trois ans pour pouvoir faire aboutir un dossier dont – normalement – le service social devrait s’occuper. Personnellement, j’ai l’impression que l’administration le sait parce qu’au final, on finit toujours par avoir raison. Mais avant d’avoir raison, d’obtenir gain de cause pour la personne concernée, comme le cas de Mokhles [habitant du Petit-Bard dont le logement est inadapté à son handicap, une sclérose en plaque, NDLR], cela prend du temps. Cela fait un an qu’on traite son cas, pourtant on est persuadés que ça va s’arranger à un moment ou un autre, mais les pouvoirs publics jouent avec ça. Sauf qu’ils ont le temps et pas nous. Ils ont l’argent et pas nous. Mokhles n’a pas le temps. Sa maladie s’aggrave et il est toujours dans la même situation. En face ils le savent. Je ne veux pas faire le complotiste, mais je pense qu’ils essaient de nous tuer à l’usure. C’est une manière de nous fatiguer.


« Parfois, tu as l’impression que la personne concernée se préoccupe moins de son problème que nous... »

La seconde raison est qu’on est devenu un « frein » pour les habitants, comme dans le cas de Mokhles, justement. Quand il avait été reçu par les services sociaux, les premières questions ont porté sur les gens qui le soutenaient, c’est-à-dire nous. Au lieu de parler de son problème, les services lui parlent des gens avec qui il est. À partir du moment où on devient un frein pour les gens, on préfère s’abstenir de traiter leurs dossiers. Et en même temps, personnellement, je suis un peu déçu des gens directement concernés. Parfois, tu as l’impression que la personne concernée se préoccupe moins de son problème que nous... Pourtant, les habitants du quartier connaissent la gravité de la situation. Mais quand eux-mêmes sont devenus fatalistes, comment peux-tu avoir plus d’énergie pour dire « on va pouvoir reloger tout le monde, baisser les charges, etc. » ? C’est difficile.


Comme si les habitants vous voient comme un autre service de l’État ?

Il y a un peu de ça, mais il y a une chose qu’on a toujours fait dans la permanence : impliquer les personnes concernées. C’est-à-dire qu’on ne prend pas un dossier de la CAF, on le remplit et on lui rend, non. On le remplit avec lui pour que la prochaine fois il le fasse seul. D’ailleurs, c’est ce qui a permis que, parfois, ce soient des gens qu’on a accompagné qui ensuite sont devenus eux-mêmes bénévoles. Pas toute l’année, mais à l’occasion ; ils ont pu passer à la permanence, essayer de remplir des dossiers, d’expliquer à d’autres comment faire les démarches pour changer de logement. Donc cela été une réussite pour l’association. La plupart des bénévoles sont d’abord passés par la permanence, leur dossier a été traité et eux-mêmes ont pu s’impliquer et faire certaines choses. Et on a utilisé cette méthode pour nous soulager : la personne vient une fois au local et elle apprend à se débrouiller elle-même.


Combien êtes-vous à assurer la permanence dans le local ?

Ça dépend des périodes. Des fois on est dix, quinze, trois, sept… Quand tu as affaire à des bénévoles, tu ne sais pas. Mais de manière permanente, c’est cinq personnes, pas plus. C’est pas des masses quand tu vois le nombre de dossiers qu’on est amenés à traiter…

Vous avez une telle reconnaissance que des gens extérieurs au quartier et à la ville sont venus vous demander un soutien, une aide, une expertise.

Ça franchit le cap. Le quartier du Petit-Bard comptait six mille habitants avant qu’ils détruisent les barres. La permanence a été mise en place dans un local fixe en 2012. Avant, c’était une permanence organisée à l’arrache, au snack, chez l’habitant, dans la rue… Aujourd’hui, plus de 50 % des dossiers qu’on traite proviennent de quartiers autour du Petit-Bard ou de la Paillade [autre quartier populaire de Montpellier, NDLR], qui connaissent les mêmes problèmes. On a aussi été amené à traiter des dossiers du centre-ville et parfois jusqu’aux villes des alentours, comme Béziers [à 70 kilomètres, NDLR].

Est-ce que ce sont des personnes qui ont fait des demandes, attendent depuis longtemps, et font appel à vous comme dernier recours ?

Le problème c’est qu’on a été victimes de notre succès. Dès qu’on réglait un dossier, il y en avait dix qui arrivaient. Dès qu’une personne qu’on avait aidée croisait quelqu’un d’autre en difficulté, elle lui disait : « Va les voir, eux. La solution, elle vient par eux. »  Personnellement j’ai reçu des appels de mères de famille complètement désespérées qui me disaient : « Je n’ai que vous. On m’a dit qu’il n’y a que vous qui pouvez faire quelque chose. » Le bouche à oreille fait que c’est remonté jusqu’à Paris. J’ai reçu des appels pour des expulsions : « On m’a dit que vous êtes des spécialistes des expulsions… » On est spécialistes de rien du tout. On regarde un problème, on essaie de voir ce qu’on peut faire. Et même si on ne peut rien faire, on essaie quand même… On a eu beaucoup de demandes de conseils provenant d’autres villes, des gens qui nous contactés par Facebook. À Montpellier, il y a plusieurs quartiers qui commencent à connaître les mêmes problèmes qu’au Petit-Bard, des problèmes avec les syndics, notamment.

La permanence est aussi devenue un lieu de vie dans le quartier. Les gens viennent même s’ils n’ont pas de dossiers à régler ; ils prennent un café, ils discutent, ils posent des questions, ils regardent ce qui se passe. Il y en a qui viennent pour des petites choses : écrire un courrier administratif, faire un CV… Chacun vient pour une chose différente. T’as l’impression que Justice pour le Petit-Bard est parti de la question du logement, du problème de la copropriété, puis ça s’est élargi. Les premières revendications, avant la création de l’association, c’était sur la dégradation, les syndics véreux, les détournements d’argent… Ensuite, au fur et à mesure, avec la création de l’association et la rénovation urbaine, d’autres problèmes sont apparus, beaucoup sur les charges, sur la question des propriétaires occupants. Donc quand la permanence a été ouverte, on a traité de tout. Des psychologues nous envoient des familles, des écoles nous appellent directement parce que des parents n’ont pas de papiers, des parents parce qu’ils sont préoccupés par la situation de leurs enfants à l’école, ou qu’ils se sentent menacés d’expulsion.

« On a été victimes du succès de l’association. »

Beaucoup d’écoles, de centres pour handicapés, nous ont appelés après qu’on ait fait du bruit autour d’une affaire de jeunes enfants handicapés à plus de 80 %. Ça faisait des années qu’il y avait ce problème dans les centres pour enfants handicapés. Leurs responsables s’adressaient partout : à l’Association des paralysés de France, aux services sociaux, aux élus… Nous, on a réglé ce cas précis en une action. C’est l’une des première fois où on avait filmé une action. Auparavant, ce n’était pas qu’on se l’interdisait mais ça nous dérangeait de nous mettre en valeur. Du coup, on agissait mais sans communication, on ne mettait pas les choses sur Facebook. Mais lors de cette action, quelqu’un est venu la filmer et l’a publiée sur Youtube et les médias sont venus. Depuis, dès que les centres sont confrontés à des familles qui ont ce problème, ils nous appellent ou nous les envoient… Donc c’est pour ça que, à un moment donné, on a été victimes du succès de l’association ; sans que nous-même on s’en rende compte. Pour anticiper, organiser tout ça, on n’a pas su le faire. On est restés dans une gestion au jour le jour.

Au niveau de l’organisation, comment vous vous y prenez ? Au niveau du local ? Au niveau du budget ? Le coté exemplaire du Petit Bard vient du fait que c’est un lieu qui est implanté dans le quartier et utilisé non seulement pour les questions de papiers, mais aussi comme un lieu de vie. C’est un lieu de référence politisé. Et quand tu deviens cela, tu dois t’organiser pour te maintenir dans le temps sinon, comme tu dis, tu vas être épuisé… Et ça c’est une question qui se pose dans les quartiers populaires : comment un lieu peut exister de manière autonome et surtout se maintenir dans le temps ? C’est le coté vraiment fort de ce que vous avez fait. Ça n’a pas duré un an, 6 mois, 2 ans… Ça dure depuis une dizaine d’années.


Je pense que ce n’est pas un truc où c’est vraiment organisé, pas comme si on était arrivés directement avec la permanence, l’organisation ou la stratégie… Non. Le travail qu’on a pu faire pendant des années nous a mis dans la place, et à partir du moment où tu es dans la place, il n’y a plus personne qui peut venir. Tant qu’on ne tendait pas le bâton pour nous faire battre. C’est-à-dire si demain je viens et je tiens un discours complotiste, ils vont nous taxer de fous et c’est réglé. On a toujours respecté une chose : l’intérêt des habitants. Peu importe comment ça se fait : s’il faut combattre, on combat ; s’il faut discuter, on discute ; s’il faut se retirer, on se retire. Peu importe la manière, ce sont les intérêts des habitants qui doivent primer. On a toujours eu ce principe en tête.

« Beaucoup ont un discours politique à force de côtoyer l’association. »

Du coup, c’est ce qui nous a permis d’avoir le soutien des habitants, même si parfois ce n’est pas visible. Par exemple, on va organiser un débat en plein milieu du quartier, mais tu n’auras personne. Ils ne sentent pas concernés, à peine s’ils se sentent concernés par leurs propres problèmes. Vu de l’extérieur, on a un ancrage dans le quartier… mais ils sont où, les gens ? Quand les gens disent « on vous laisse le problème », on a l’impression qu’ils nous ont délégué ça, tout ce qui concerne le coté politique. On nous a délégué et, seuls, à quelques uns, on porte ce poids. Mais en même temps, sur onze ans d’expérience, beaucoup de gens dans le quartier ont un discours politique. Beaucoup de pères de famille ont un discours politique à force de côtoyer l’association, mais pas parce qu’on fait des formations pour le dire.

C’est un discours qui est présent dans le temps.


Les gens, ils écoutent, ils entendent. C’est dans l’action, beaucoup dans l’action. Nous on est pas compliqués : la politique c’est facile, pas besoin de complications, pas besoin de savoir parler d’une certaine façon. Quand je dis que ce n’est pas compliqué, c’est qu’il faut que ce soit carré, faut parler d’une certaine façon. Lorsqu’on va faire une action, ce n’est pas un individu qui parle pendant que les autres se taisent, non. On arrive, celui qui a des choses à dire le dit à sa façon, selon son envie. Oui, les gens se sont appropriés la parole…

Cela renvoie à la scène du documentaire de Carole Charbert (France 3, 2015) avec des propriétaires occupants : un chibani fait appel à l’armée contre la délinquance dans le quartier, puis change d’avis en vous écoutant...

Elle est marrante cette scène. L’homme en question est quelqu’un d’authentique : ce qu’il dit, il le pense. On a souvent organisé ce genre de discussions avec les chibanis, les femmes, les plus jeunes, des jeunes qui sont complètement mis de côté. On a souvent des débats, des échanges. Des fois, ils vont t’apporter des choses, tu vas leur en apporter d’autres. Il y a des choses qu’ils ne voient pas sous le même angle que nous. Et réciproquement, il y a des choses que nous on ne voit pas. Quand tu as affaire à ce monsieur, qui te parle directement de sa situation, tu apprends des choses sur la manière dont les pouvoirs publics traitent les propriétaires occupants, et nous on a une vision politique qui nous permet de voir d’autres choses, donc on échange. Sur ce cas précis, il y a des positions différentes dans un contexte un peu particulier. C’est une période qui était très difficile pour beaucoup de jeunes dans le quartier, quelques-uns foutaient un peu le bordel, des cambriolages avaient eu lieu. Ce qui était nouveau : avant il n’y avait pas ce genre de problèmes dans le quartier. Mais des gens ont pris les choses en main. Ça se fait beaucoup moins maintenant.


Au vu de la gravité des choses, on a l’impression de prêcher dans le désert. Mais on se le reproche à nous-mêmes dans la mesure où on est tellement pris par les urgences qu’on n’a pas le temps de réfléchir sous quelle forme on peut transformer cette révolte qu’il y a dans le quartier. Refaire des marches, refaire des manifestations, refaire des occupations… refaire quoi ?

« Dans ce quartier, il n’y a plus eu d’expulsion depuis onze ans ! »

C’est une double critique, on a notre responsabilité. On n’est pas cinquante, c’est les mêmes qui vont organiser une action, traiter les dossiers, s’occuper des médias, aller à Paris et ailleurs pour régler les problèmes. On en arrive à traiter les dossiers localement, régionalement et nationalement… Tous les jours on est en train de faire quelque chose, c’est aussi ce qui explique qu’on n’arrive pas à réaliser une vraie communication sur Internet, sur un blog, poster des interviews, etc. On a des analyses sur chaque type de problèmes : propriétaires occupants, attributions de logements, échecs scolaires, et c’est une nécessité de les diffuser sur le Net, mais on n’a vraiment pas le temps de le faire. Du coup, tu ne sais plus où taper.

Aujourd’hui, si l’association devait entièrement s’arrêter, tu ne peux pas t’en satisfaire même si tu sais que tu as réalisé des choses, comme de reloger des gens. Il faut savoir que dans ce quartier, il n’y a plus eu d’expulsion depuis onze ans ! À chaque fois qu’ils ont tenté d’expulser des gens on était là, prêts pour la confrontation avec la police…Et on a eu gain de cause. Ils ont réussi une seule expulsion, celle d’une famille, mais qu’on a réussi à faire reloger dans un bâtiment neuf. D’un côté on peut être satisfait du travail accompli, mais de l’autre pas du tout. Parce que si on avait été plus nombreux, quinze ou vingt à aller dans la même direction, on aurait pu faire beaucoup mieux.

Au vu de notre maîtrise des dossiers, des compétences dans l’association, si le temps nous l’avait permis, si des gens avaient pu être libérés du traitement des dossiers, on aurait pu aller plus loin. Par exemple, pendant cette Agora des quartiers que l’on organise ce week-end, on a dû s’occuper du cas de l’expulsion d’une personne, en pleurs. Et, comme souvent, on nous appelle au dernier moment sur le mode « on m’expulse demain ». Donc il faut négocier avec l’huissier, mettre en place un rapport de force… Ce n’est pas évident. Dans quelques temps, on aura plus de recul et on comprendra mieux notre situation.

Dans le documentaire, on assiste à la campagne électorale municipale. Le futur maire de Montpellier, Philippe Saurel, vient dans votre local et semble très ouvert à vos revendications. Mais peu après les élections, les relations sont coupées, les portes fermées. Que s’est-il passé ?


Nous étions persuadés que Philippe Saurel allait gagner. Il a axé sa campagne sur le rejet du système de Georges Frêche [maire de 1977 à 2004, NDLR]. Les autres candidats étaient trop axés sur les idéologies de parti. Les gens ont en marre des idéologies de parti. Ce n’est pas Saurel qui a gagné, mais le ras-le-bol contre le système Frêche. Il nous a proposé d’être sur sa liste et on lui gentiment dit non, même si on était persuadés qu’il allait gagner. On pensait que cela ne pouvait pas être pire. On a eu des discussions avec lui à plusieurs reprises dans le passé. Quand il est venu pour la démolition de la tour, il nous a proposé des passes « VIP » ! Tout va bien au début, et puis l’État passe et c’est la coupure complète.

On était prêts dans l’intérêt des habitants à mettre notre expertise et notre savoir-faire sur la question des quartiers au service de la mairie, avec une seule condition : pas de subventions, pas de salaires, pas de postes, on garde notre autonomie. S’il faut montrer comment faire mieux avec moins, pour repenser des dispositifs à bout de souffle, on sait faire. Et puis nos rendez-vous ont été reportés à chaque fois jusqu’à l’arrivée de Myriam El Khomri [secrétaire d’État à la Politique de la ville 2014-2015, aujourd’hui ministre du Travail, NDLR]. Khalid El Hout, militant de Justice pour le Petit-Bard, a écrit au maire qu’il était le bienvenu… mais le maire l’a mal pris, comprenant « ce sont eux qui m’invitent ! » Ce n’était pas le seul prétexte : il n’y a rien eu sur les quartiers, aucune annonce sur les quartiers populaires. Il y a eu un appel à projet sur la participation des habitants, choisis pour monter à Paris, mais il a tenté de nous casser : il a appelé Paris pour dire que nous étions des gens qui freinions la rénovation urbaine… Après toutes ces étapes, la guerre était ouverte.

Comment vivre en étant un contre-pouvoir où la personne qui tente de casser c’est celui avec qui tu pourrais travailler ?

C’est à l’image de sa politique dans les quartiers. Il méprise les quartiers : il lance des réunions de concertation mais jamais dans les quartiers populaires. Il a décidé de nous mettre à genoux.

La criminalisation vous touche aussi. C’était le cas avec Dammarie, Blanc-Mesnil, Vénissieux, Villiers-sur-Marne, etc. Dès que des militants de quartiers s’impliquent dans le champ politique, associatif, culturel de façon autonome, sans entrer dans le clientélisme, ils sont brimés. Alors que, paradoxalement, les pouvoirs publics n’arrêtent pas de parler de participation…

Aujourd’hui Justice pour le Petit-Bard est expulsé de son local par le bailleur qui gère la rénovation urbaine. Il n’y a pas de démocratie en France ou à Montpellier. Quand tu gagnes des élections en proposant des logements, les gens ne votent pas pour des idées mais pour des services. Or quand les élus en arrivent à expulser une association qui est à l’origine de la rénovation dans le quartier, ils combattent une association qui a rendu service à la mairie et à la ville de Montpellier. Le soulèvement du Petit-Bard en 2004 a bénéficié à toute la ville de Montpellier : il y a eu énormément d’argent injecté ensuite. Mais ils veulent décider de tout et que tu marches comme eux le veulent. Nous on n’est pas d’accord, on a notre façon de faire. Tu peux ne pas aimer notre association mais on est allés au bout de chaque dossier.

Quelles sont vos relations avec la gauche radicale de Montpellier ?

On discute avec tout le monde, mais on est un peu craints. Ils ne savent pas comment faire mais, en vérité, ils n’en ont rien à faire de ces questions de quartiers. Ils s’en préoccupent à des périodes précises, pendant les campagnes électorales : là, tu les vois dans tes rassemblements, ils t’invitent à des discussions. Il y en a avec qui tu discutes mieux qu’avec d’autres. Mais face à l’urgence et à la gravité de la situation dans les quartiers, ils ont leurs propres priorités.

Ils ont les préoccupations de leur classe sociale. Y a-t-il un fossé en termes de lieu d’habitation ?

On a assisté à un développement séparé des quartiers et les militants de gauche participent à cela. Ils peuvent toujours se dire « de gauche », à partir du moment où il y a un fossé social et racial entre les quartiers, la priorité c’est de le pointer. C’est ce qui m’énerve le plus chez ceux qui pensent être « naturellement » plus proches de nous. J’aime bien les choquer : je dis que je vote à droite, juste pour voir leur tête. Ils ne nous comprennent pas, ils t’abordent comme si tu étais une association de quartier limitée au social. On a été les seuls à Montpellier à avoir foutu le bordel parmi tous les partis politiques : à droite, on a occupé leurs locaux ; et du côté du PS, du Front de gauche, du NPA, leurs rapports avec nous sont plutôt craintifs, ils ne savent pas comment on va réagir.

C’est une situation paradoxale. Ces partis politiques prétendent représenter les classes populaires, alors que socialement ils sont ailleurs…

C’est à eux que j’en veux le plus, parce qu’ils pensent qu’il suffit d’assister à des cafés-débats-citoyens pour dire qu’ils sont là. J’ai envie de leur dire : « Mais reste chez toi ! » Parce qu’ils viennent dans ces débats juste pour dire qu’ils sont sur le terrain, qu’ils connaissent les problèmes. Ils vont être d’accord avec ce que tu vas dire et même être plus radical que toi. Le problème, ce n’est pas ça, la question c’est : qu’est ce que tu fais ? C’est quoi la préoccupation de ton parti au second tour quand il va négocier ? Il va négocier quoi ? Quand il va parler avec moi, il peut me chanter ce qu’il veut, ce que je veux savoir c’est si tu parles des quartiers quand tu vas négocier. Mais ce n’est jamais la question des quartiers qui est discutée entre les partis.

« On ne compte que sur nous-mêmes. »

J’ai eu une discussion avec un militant des Verts, un rebeu : toi, tu viens chercher des voix dans les quartiers parce que t’es un rebeu, tu me dis que ton parti c’est le moins pire… Tu renforces leur combat, mais et nous ? Viens toute l’année, parle des problèmes des quartiers. Au minimum, mets au même niveau la question des quartiers et les autres questions qui préoccupent ton parti. C’est ça le problème que j’ai avec les partis politiques. Concrètement, dans les faits, il n’y a plus personne. C’est pour cela qu’on ne compte que sur nous-mêmes, qu’on est méfiants dès que certains commencent à nous tourner autour. Méfiance avant confiance.

On a appris que le club de futsal est menacé, la subvention de la communauté d’agglomération est supprimée. Pourtant, ce club est très important dans le quartier. C’est une institution à coté de l’association Justice pour le Petit-Bard.


Le club a 17 ans d’histoire. C’est une bande de copains, à la base. Les premières années, c’était le meilleur club de la région et par la suite un des meilleurs clubs de France. De 1998 à 2007, c’était une section du FC Petit-Bard. Ensuite, on est monté en Ligue 1. Le futsal est alors considéré par l’État comme un sport de haut niveau. Mais le club de futsal n’est pas juste un club de sport, il y avait un projet autour du club à partir des expériences vécues dans le quartier. Pour moi, à travers le foot, on pouvait faire des choses à l’école.

Puisque tout le monde aime le foot au Petit-Bard, comment pouvait-on faire des choses à partir du sport ? C’est de là qu’est née l’idée d’une académie d’excellence. On a vu tellement de talents gâchés dans le quartier qu’on a essayé de comprendre. Des personnes auraient pu évoluer dans les meilleurs clubs de France, mais elles échouent à l’âge de 15 ou16 ans. On a pris des exemples précis : les personnes demandées dans des centres de formation, et on a vu que c’était un problème d’accompagnement. Il y a beaucoup de primo-arrivants dans le quartier : les parents ne laissent pas partir les enfants dans les centres de formation. Certains sont tombés dans le trafic cigarettes, de shit…

Il manquait donc un outil d’accompagnement, d’encadrement. Je ne pense pas – mais on peut ne pas être d’accord – que le racisme dans le foot soit le seul élément qui empêche que des pépites soient « achetées » et « revendues » par des clubs. C’est aussi un problème de discipline qui se retrouve dans tous les domaines dans les quartiers. Les talents sont « achetés » pour pas cher par des clubs qui deviennent les clubs formateurs, et ils gagnent de l’argent sur ces talents entraînés par des clubs de quartier qui, eux, ne touchent rien. Au-delà du côté social, l’excellence c’est un meilleur accompagnement aussi bien sportif que physique. Au niveau de la discipline, on veut influencer le comportement tant à l’école qu’à la maison ou dans le quartier.

« L’ambition est de mettre une éthique dans le sport, à travers la solidarité. »

Il faudrait investir plus d’argent, plus de temps dans le foot. Ce qu’on va apporter au jeune va lui servir dans la vie, même s’il ne devient pas joueur pro. C’est aussi un travail social. Dans l’académie d’excellence, on a deux axes : 1) le futsal pour tous, avec un encadrement scolaire, et 2) le futsal pour l’« élite », avec une formation sportive exigeante sur le plan mental et comportemental. L’attraction se fait par l’équipement et la possibilité de jouer des matchs à l’étranger… Petit à petit, on met en place des formations pour tout le monde : sur les relation avec l’arbitre, la santé, la nutrition… On discute toute l’année avec les joueurs, l’écoute est la première chose que l’on privilégie : aucune d’absence n’est admise pendant les discussions, ils apprennent à être disciplinés pendant une ou deux heures. Mais c’est aussi des moments de détente à travers l’organisation de sorties.

On dit souvent qu’ils manquent d’implication dans les quartiers, mais l’inverse est aussi vrai : il y tous ceux qui veulent s’impliquer mais sans savoir comment. Le mot politique est devenu sale. Moi j’ai passé à mon temps à parler, à exposer le projet, à en discuter… Convaincre, cela ne se fait pas en arrivant comme ça et en claquant des doigts. On a pris le temps de convaincre pour avoir des gens sur lesquels compter. Je dis souvent : « Ma compétence c’est de regrouper les compétences. »

À partir du moment où tu as des gens qui sont convaincus du projet, tu as un projet qui fonctionne. Cependant, ça ne reste qu’un projet, même s’il existe, mais pas encore dans les termes dans lesquels on y a réfléchi. Il faut être exigeant avec soi-même pour que cela aboutisse. L’objectif est de proposer une alternative pour éviter que certains, à 20 ans, en arrivent à péter les plombs dans le foot. L’ambition est de mettre une éthique dans le sport, à travers la solidarité. On reproche beaucoup de choses aux sportifs, mais nous qu’est ce qu’on a fait ? On comptait élargir le projet à toute la France, dans plusieurs grandes villes, et puis le maire m’a ciblé directement en tant que président du club, il a décidé de nous « abattre ». Le club de futsal est une tribune : soit il meurt soit ça peut l’emmerder. Depuis que je suis président, on a donné le coup d’envoi d’un match à des gens, comme Mokles, plutôt qu’à des gens connus et, ça, le maire le perçoit comme un danger politique.



trouvé par Marc Tertre, ici
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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Mar 8 Mar - 10:05


"Au fait, pourquoi vous voulez m'interviewer ?" nous a demandé Yanis à peine arrivé sur notre lieu de rencontre. On n'y avait pas trop pensé pour être honnête. C'est vrai, pourquoi cette nouvelle fascination esthétique pour la banlieue ? Voilà des décennies qu'un consensus s'était formé : tout le monde était d'accord pour haïr ces blocs infinis. Ils étaient devenus les icônes bétonnées d'un échec architectural, urbain et social. Assis au bord de sa chaise, les coudes bien ancrés au-dessus de ses genoux, Yanis Dadoum parle d'Épinay-sur-Seine et de la banlieue en général comme personne. Enfin, comme quelqu'un qui sait. Qui sait vraiment. Beaucoup l'ont compris d'ailleurs. Yanis a été publié par la maison d'édition Red Lebanese pour un fanzine consacré à son travail et il signe des photos et des vidéos pour Supreme. Le photographe réserve un amour concret, intense et bienveillant à la banlieue. Loin de l'exotisme propre à l'artiste-explorateur parti documenter un monde qu'il ne connaît pas, il nous invite à contempler la réalité - sa réalité. Sans emphase et toute en low-fi. Alors, pourquoi s'intéresse-t-on aujourd'hui au travail de Yanis ? Pourquoi l'interviewer lui ? Parce qu'on se doit de parler de toutes les belles choses. À Paris, en banlieue ou ailleurs. Et le travail de Yanis semble fait pour donner la parole à toute une génération.


Citation :
Peux-tu me parler de ta rencontre avec Red Lebanese ?

Red Lebanese est une maison d'édition indépendante et on s'est rencontrés par des amis. C'est une histoire de fréquentation de tagueurs. Tout se passe dans le 18ème - un grand nombre de mes potes vivent là-bas. Moi je vis en banlieue. Mais je les retrouve dans le 18ème. Je les accompagne peindre. Et puis un jour mes potes m'ont dit "viens on fait un zine et on publie tes photos". On l'a fait.

Comment tu t'es mis à la photographie ?

Mon parcours n'a rien à voir avec la photo. J'ai fait une école de commerce et de marketing. J'ai commencé la photo en deuxième année, c'était avec un appareil jetable. J'ai bien kiffé prendre mes potes, des bâtiments et des trucs comme ça en photo. Il fallait toujours qu'il y ait un détail un peu cool comme un mec qui pisse mais avec une casquette Suprême. Je me suis détaché de tout ça au fur et à mesure. Je ne veux pas que les gens posent, qu'il y ait une gêne.

Tu prends des photos sur le vif. Les gens le prennent comment généralement ?

Ça dépend la façon dont tu approches les gens. Ça dépend un peu de ta tête aussi. Ça m'est arrivé une fois qu'un mec à moto refuse que je le prenne en photo. La plupart du temps les gens aiment ça.

Pourquoi tu crois ?

Ils aiment bien être mis en avant, au fond c'est normal. C'est pour ça que je n'aime pas prendre des gens en photo à leur insu. Ce qui est lourd sur une photo c'est la personne qui y figure, et je ne veux pas que cette personne se sente utilisée. Elle doit être ok.


Ça te donne l'impression d'être voyeuriste ?

Un de mes potes un jour m'a dit ça, genre "tu te sers de nous en vrai". Je peux comprendre qu'on pense ça. Tu vois en tant que mec de banlieue, certains peuvent se dire que je montre pas tout des banlieues, j'évite les trucs trop hardcore et que je bosse pour des marques donc que j'utilise cet univers. C'est pour ça que j'ai du mal à me considérer comme un photographe. En vrai, je fige ce qui se passe autour de moi, c'est tout. Je ne me renseigne pas sur quel type de pellicule va créer quel type de contraste. Et puis avec les nouvelles technologies j'ai l'impression que tout le monde peut être photographe.

Tu fais de la "street photography". C'est une pratique qui relève plus de la sociologie presque. Tu te fais le témoin d'un lieu et d'une époque sans avoir à être un grand technicien…

Oui je ne cherche pas à faire de belles photos. Et j'attends pas tellement qu'on me dise si mes photos le sont ou pas. Je ne fais pas partie de ceux qui rêvent d'être photographes depuis l'âge de 13 ans. Très honnêtement, je cherche juste à immortaliser un truc. Et j'adore la non mise en scène.

Pourquoi as-tu choisi de documenter la banlieue ?

Je suis né à Epinay-Sur-Seine, j'y vis depuis toujours. Je dis toujours que je suis né dans ma ville - la clinique dans laquelle je suis né a été détruite et au final ça me va bien, j'ai l'impression d'être né au milieu des rues de ma ville. Mon identité se fonde vachement la dessus. Je suis banlieusard et du coup je vis des trucs que les non-banlieusards ne vivent pas, et ne soupçonnent pas même. Ça, je m'en suis vraiment rendu compte pendant mes études de commerce. J'ai découvert les préjugés que les gens pouvaient avoir sur les banlieues. Cette peur qu'elles suscitent. Il y a un truc relevant du mythe presque. Tout le monde pense qu'en allant en banlieue, tu vas te faire raquetter. Mais c'est faux. Si tu te méfies de tout le monde et que tu tires ton sac fort contre toi, bien sûr, le mec qui passe va te dire "tu te fous de ma gueule ou quoi". Au final, la société te rappelle toujours que t'es banlieusard.


Les gens que tu rencontres ? Les médias ?

Les gens pensent que c'est constamment le foutoir. C'est pas vrai. Il y a des gens qui font des conneries, bien sûr. Quand les médias viennent dans les banlieues, c'est l'horreur. Ils viennent en explorateurs pour parler de violence ou de drogues. Et puis là en ce moment on voit un nouveau phénomène : il y a un nouvel engouement pour l'esthétique des banlieues mais les gens ne quittent pas leurs préjugés. Ils s'intéressent à l'univers visuel des banlieues mais pas du tout à ce qui s'y passe. Les gens adorent venir faire des shootings en bas de chez nous. Mais c'est un intérêt qui plane en surface.

Les mecs que tu prends en photos suivent ton boulot ou pas ?

Au début non. Maintenant oui. Je sais pas trop comment ils trouvent les photos à vrai dire. Mais ça m'est arrivé qu'on me dise "Ah t'es Dadoum, tu prends des mecs en bécane". Je pense qu'ils réagissent bien en règle générale. Je suis pas un énième mec extérieur qui vient prendre des photos exotiques de la banlieue. J'y suis né, j'y vis et je les prends en photos eux. J'ai grandi avec eux. Certains me demandent même de les prendre en photo.

Il y a peu de chose sur toi ou sur Red Lebanese sur internet…

Les mecs de Red Lebanese sont dans leur truc je pense qu'ils se disent que s'ils doivent rencontrer quelqu'un, ça doit se faire naturellement, ils ne forcent rien. Moi, je crois que je me suis juste pas organisé (rires). Je sais pas si c'est un manque de temps ou de la flemme ou si au final j'aime bien que ce soit comme ça. Et puis j'ai du mal à mettre toutes mes photos dans un même endroit. Il y a des photos plus mode que je ne veux pas voir apparaître à côté de photos plus docu ou réalistes.


Tu t'inspires de quoi ?

Tout ce que j'ai déjà vu ou vécu. Toute ma famille vit dans ces quartiers et j'ai pu voir des photos prises par des générations passées. Cette traçabilité m'a beaucoup inspiré, cette linéarité, documenter l'évolution d'un lieu et d'une communauté. J'ai un délire un peu à l'ancienne. J'aime beaucoup le rap des années 2000, pour ça. Surtout celui du 94. Et les clips aussi ! Le clip Pour Ceux par exemple de la Mafia K'1 Fry, c'est hyper lourd, il manque rien. Ils se sont dits "vas-y aujourd'hui on fait un clip", tous les gamins de la cité sont sortis, et voilà, ils ont filmé. C'est génial. Même dans leur style, ils ne forcent rien.

Tu crois pas qu'on s'est un peu lassé du Paris haussmannien et qu'on cherche de nouveaux paysages dans les banlieues ?

Paris a toujours fantasmé sur la banlieue. Mais là, plus que jamais. Au final, elle devient presque précurseur en matière de style. Par exemple, tout le monde fantasme sur PNL parce que tout d'un coup les gens ont l'impression d'écouter des dealers qui ont des sentiments. Mais tout le monde a des sentiments, même les braqueurs. J'ai l'impression que les gens le découvrent à peine. Les gens étouffent à Paris. Ils ont besoin de frisson. Plein de marques investissent la banlieue, c'est très révélateur mais c'est ça reste quand même de l'exotisme.


C'était pas la même chose au moment des émeutes… Les choses ont changé tu crois ?

Les choses n'ont pas vraiment changé en fait. Les générations anciennes ont grandi, ont fait des gosses mais se sont fait remplacer par d'autres. Et c'est toujours la même chose. Et puis rien a changé en termes de sécurité, il y a juste plus de contrôle, mais en vrai on s'en fout. Un jour ou l'autre ça re-pétera. Et il n'y a plus de causes sociales pour rassembler les gens. Dès qu'il se passe quelque chose de grave en banlieue, qu'un mec meurt en garde à vue, l'information disparaît dans un flot continu en un rien de temps. Les gens n'ont même plus le temps de se rassembler autour d'un événement comme ça.

Après, les politiques du coin tentent de nouvelles choses mais c'est malsain. À Aulnay ils font repeindre des bâtiments par des graffeurs. Ils pensent qu'on adore le street-art. Mais les bâtiments mériteraient tout simplement d'être réhabilités. À côté de ça, ils organisent des ateliers de slam dans les cités. Au fond ils veulent créer une culture urbaine, l'investir pour gagner des voix. Mais filez-nous des livres ! Ils pensent nous faire plaisir en soutenant une fausse création rap - mais il est très clair que le rap médiatisé n'est jamais celui qui appelle à se soulever ou pousse à être politique. C'est le rap qui ne parle que de drogues ou d'armes et qui ne fait qu'alimenter une image hyper négative de la banlieue.

J'ai vu que tu faisais de la vidéo aussi un peu…

Au début je faisais ça avec mon téléphone. Maintenant j'ai une petite caméra qu'on m'a filée. J'ai fait un clip pour un pote. Ça bouge énormément c'est affreux mais pour moi ce sont les images qui comptent. Au fond je crois que je m'en fous que l'image tremble. Je suis pas vidéaste mais j'ai très envie de montrer des choses aux gens. Et j'aime le côté low-fi des choses, le fait-maison. Je trouve ça plus honnête que bien d'autres choses hyper clean. Malheureusement certaines personnes ne prennent pas ça au sérieux.

Tu rêves d'en faire quoi de tout ça ?

Un bouquin. Une édition annuelle. J'aimerais aussi me concentrer sur les looks que je croise tous les jours. Dans dix ans, j'adorerais qu'on redécouvre mes photos et qu'on y retrouve des codes esthétiques et vestimentaires encore en place. Qu'on perçoive une linéarité ou un retour cyclique. Je parie 100 balles que tout le monde portera des Asics à Paris dans 10 ans.


à suivre sur dadoummmmm dadoum93800@gmail.com

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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Jeu 17 Mar - 8:30



« Dans le même temps, je découvre que je suis blanche… ». Entretien avec Christelle Hamel Printemps 2012 : Périphériques

Christelle Hamel et Isabelle Clair

Citation :
Christelle Hamel est chargée de recherches à l’Institut National d’Études Démographiques (Ined) depuis 2006. Elle fait partie du groupe de chercheur-e-s qui a conçu l’enquête quantitative « Trajectoires et Origines » (TeO). Dans cet entretien, réalisé en novembre 2011, Christelle Hamel revient sur sa recherche antérieure, finalisée dans le cadre d’une thèse en anthropologie, sur les « la gestion des risques d’infection par le VIH par de jeunes français descendant de migrants originaires du Maghreb ». Elle raconte les découvertes successives qui ont émaillé son enquête commencée au milieu des années 1990, les obstacles qu’elle a rencontrés, les détours méthodologiques et théoriques qu’elle a dû emprunter pour les surmonter, enfin les lectures qui l’ont guidée pour mettre au jour « l’intrication des rapports sociaux de sexe, de race, d’âge et de classe » dont la vie affective et sexuelle des personnes qu’elle a interviewées est à la fois un produit et un révélateur.


Citation :
1
D’où t’est venue l’idée de faire une thèse sur la sexualité de jeunes adultes issus de l’immigration maghrébine en France ?

2
J’ai décidé de mon objet de thèse dès le début de ma maîtrise, au milieu des années 1990 : je voulais alors travailler sur la gestion des risques par le VIH, chez les jeunes. C’était une période où il y avait des « Sidactions » régulièrement à la télévision. Je trouvais ça très fort : les interventions détonantes d’Act-Up disant aux téléspectateurs qui s’apprêtaient à donner de l’argent pour les malades du sida que, concrètement, ils donnaient de l’argent pour les pédés, les toxicos et les putes. C’était une parole qui soulevait énormément de questions autour de l’épidémie d’abord, et surtout sur le rapport de la société française à la sexualité et aux minorités.

3
À la même époque, Hugues Lagrange et Brigitte Lhomond venaient de publier les résultats de l’enquête « Analyse des comportements sexuels des jeunes » (Lagrange & Lhomond, 1997). Ils révélaient qu’il existait un risque d’épidémie très fort chez les jeunes, ceux-ci ayant un nombre de partenaires plus grand qu’à l’âge adulte : la jeunesse est une période d’expérimentation et de découverte de la sexualité, et l’usage du préservatif n’est pas systématique, ce qui crée les conditions pour une diffusion plus forte de l’épidémie. Je suis partie de la lecture de cette enquête quantitative, qui montrait aussi que les jeunes n’étaient pas moins informés que les adultes sur la question – ils savaient que le VIH se transmet par voie sexuelle. La question, c’était donc : pourquoi n’utilisent-ils pas le préservatif ? J’ai décidé de faire du qualitatif pour comprendre.

4
Pourquoi une enquête de terrain ?

5
Je suis alors étudiante à l’Université de Tours et j’ai une enseignante en anthropologie, Françoise Bourdarias, qui fait des cours passionnants à partir de ses recherches sur l’épidémie de sida au Mali. Elle parle des rapports hommes/femmes, et c’est le seul cours où cette question est abordée. Elle parle aussi  de la question post-coloniale dans le contexte malien : les médecins sont blancs, les messages de prévention sont interprétés comme une volonté de l’Occident d’empêcher les Africains de faire des enfants. D’une certaine façon, j’ai transposé cette réflexion à la réalité française, sauf qu’au démarrage de ce travail, je n’imaginais pas que la question post-coloniale était agissante dans le contexte français. Mon idée était de faire une recherche qualitative sur la sexualité des jeunes en général, pour comprendre pourquoi les jeunes ne se protégeaient pas mieux.

6
Je voulais aider à concevoir des politiques de prévention qui permettent de favoriser l’usage du préservatif. C’est un autre aspect que j’appréciais dans les cours de Françoise Bourdarias : une dimension politique, inscrite dans une recherche-action. Je trouvais que ce qu’elle faisait, c’était une façon de faire de la politique avec un vrai fond empirique et une réflexion approfondie. J’avais envie de faire de la recherche pour que ça ait un impact sur la société. Je trouvais que travailler sur la sexualité, sur la gestion des risques d’infection, c’était une manière de s’interroger sur une question sociale assez présente médiatiquement à l’époque.

7
Quand tu t’es lancée dans la recherche, c’était ça qui t’animait d’abord : faire de la politique ?

8
Je fais de la recherche pas seulement pour penser la société mais surtout pour qu’elle soit autrement, pour qu’elle se transforme, avec une envie d’action qui est forcément politique, oui, mais pas forcément une action menée par moi en particulier. Nos travaux sont nécessaires à la construction des politiques publiques. Elles sont une participation à la réflexion collective… En fait, j’ai un père syndicaliste… Mes parents étaient agriculteurs et, pendant une dizaine d’années, mon père a été à la tête de la Fédération départementale des syndicats d’exploitants agricoles (FDSEA) du Cher. Après la guerre, il avait 15 ans, il a fait partie des Jeunesses Agricoles Chrétiennes (JAC), puis de ce mouvement qui a construit les mutualités sociales, les coopératives… J’ai baigné dans un univers familial où on parlait de tracts, de manifestations – même si les choses étaient très genrées, mon père avait ses activités politiques, il partait à ses réunions, et c’est ma mère qui s’occupait de nous. Elle m’a toujours dit : « N’épouse jamais un paysan parce que tu épouseras son métier », et elle n’avait pas besoin de me dire que c’est un métier difficile et ingrat, peu rémunérateur. Mais mes parents étaient d’accord sur une chose : les études étaient très importantes et il fallait aller le plus loin possible ; eux n’avaient même pas le certificat d’étude. C’était un environnement familial modeste, mais qui avait la richesse de la culture de l’éducation populaire de l’après-guerre, l’incroyable générosité de ma mère, ce qui a pallié des fragilités sociales. Ils m’ont transmis l’idée qu’on réfléchit mieux à plusieurs qu’en restant isolé. C’est pour ça que j’ai fait toutes mes études en m’impliquant dans des associations (d’étudiants, de doctorants), et surtout que j’ai participé à en créer1, parce que la seule force que je pensais avoir était de faire mon chemin dans le collectif. Les enfants d’agriculteurs, à la fac… il n’y en a pas beaucoup. Savoir conduire un tracteur n’est pas un savoir familial que l’on peut mobiliser pour obtenir une thèse. J’avais besoin de m’approprier les codes du monde académique et de comprendre son fonctionnement.

9
Tu ne t’arrêtes donc pas à la maîtrise, tu décides de « monter à Paris » pour faire une thèse…

10
Oui, jusqu’à la maîtrise, j’étais à la fac de Tours. Je vivais à la cité universitaire, c’est-à-dire avec les autres enfants des milieux populaires ayant passé le filtre du baccalauréat, ainsi que les étudiants étrangers qui accédaient à l’enseignement supérieur. J’étais assez ignorante des différences entre les facs, de leur réputation les unes par rapport aux autres, des enjeux liés au fait d’avoir tel ou tel directeur de thèse. C’est un doctorant burkinabais qui m’a conseillé de partir de Tours, pour m’inscrire à l’EHESS ; parce que c’était selon lui le meilleur endroit pour faire une thèse d’anthropologie et pour espérer avoir un poste par la suite. Dans la brochure de présentation de l’EHESS, je découvre que Françoise Héritier a travaillé sur le VIH-sida. Mais elle est alors très malade, on m’oriente vers Marie-Elisabeth Handman qui avait déjà encadré plusieurs thèses financées par l’ANRS2. Je monte donc un projet pour obtenir une allocation. Ça marche. Pour moi, pas moyen de faire de thèse sans financement, car mes parents n’auraient pas pu m’aider.

11
Jusque-là, il n’est question que de VIH-sida dans ton récit… Pourquoi avoir décidé d’enquêter sur ce sujet dans le cas précis des jeunes « d’origine maghrébine » ?

12
La question des jeunes d’origine maghrébine, je la découvre en me lançant dans mon travail d’enquête, pour ma maîtrise. Pour rencontrer des jeunes, je cherche d’autres espaces que la fac : je trouve que la fac, c’est trop près de moi. Je passe par les maisons de la jeunesse et de la culture, sans avoir conscience que dans les maisons de la jeunesse et de la culture, les « points accueil jeunes » ou les « points animation », je vais tomber presque exclusivement sur des jeunes d’origine maghrébine. Je viens d’un milieu rural, je ne sais pas spontanément qu’il y a une ségrégation spatiale. Je ne me rends pas compte, quand je me lance dans ces démarches, qu’en fin de compte, je vais tomber sur une catégorie de jeunes particulière.

13
Je n’ai aucune raison de trouver que ce n’est pas bien, donc je fais des entretiens avec eux mais ce n’est pas très évident. Ils se demandent ce que je cherche, et sont très méfiants, notamment les garçons – or dans un premier temps, je ne vois que des garçons. Ils tournent mon sujet en dérision, ils jouent sur leur caricature, se montrent plus machos que ce que tu peux imaginer. Ils me disent des trucs du genre « moi, je suis musulman, je ne couche pas avant le mariage » ou ils s’inventent des vies de polygames. Je ne sais pas trop quoi penser de ces réactions qui sont aussi un peu agressives, où il est sous-entendu qu’en fait je cherche à coucher, je suis plus ou moins traitée de pute. Je prends ça dans la figure… Je trouve évidemment que c’est un peu dur. J’éprouve de la colère vis-à-vis de leurs comportements et par moments je me sens en danger parce qu’il arrive que certains me menacent de me « casser la gueule » si je continue à les « emmerder » – même s’il ne m’est jamais rien arrivé.

14
Ils ne me font pas de cadeau mais dans le même temps, je ne suis pas convaincue par ce qu’ils me racontent. Et puis, je veux obtenir ma maîtrise, il est hors de question que j’abandonne. Je ne peux pas faire ça à mes parents, et je ne peux pas me le permettre. Donc je persévère. Je viens régulièrement. Au bout d’un moment, je réalise qu’ils me prennent pour une future assistante sociale. Il faut que je sorte de cette image, je n’ai pas la bonne identité : je décide de venir sur ces espaces d’accueil mais le dimanche et le soir, quand le point d’accueil est fermé, de façon à me détacher de l’image d’assistante sociale en formation. Ils commencent à avoir un rapport avec moi un peu différent : ils sont assez surpris que je vienne le week-end. Ils commencent à me donner leur point de vue sur les éducateurs – j’entends beaucoup de choses sur le racisme des éducateurs, sur les politiques sociales de la gauche. Par exemple, « le PS donne de l’argent à des sociologues, donc à des gens qui vivent sur notre misère, et nous qui avons vraiment besoin de cet argent, on ne le reçoit pas », avec les mêmes types de discours à l’attention des éducateurs : « ils vivent sur notre misère, sans nous ils n’auraient pas de job ; nous, on n’a ni le RMI ni… ». Un discours très politique et très critique, de la part de ces jeunes, qui soulignent avec leurs mots qu’il n’y a pas de politique sociale visant l’autonomisation des jeunes en France. Et je ne suis pas insensible à leurs arguments !

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Je me rends compte que ces garçons ont envie de me parler d’une seule chose : le racisme qu’ils subissent. Les questions sur leurs relations avec les filles, la sexualité, le VIH-sida, c’est loin de leurs préoccupations premières. Je n’arrive pas vraiment à faire des entretiens avec eux, mais je recueille une parole spontanée dans le cadre de discussions qui finissent par être régulières, et où s’instaurent, au fur et à mesure, des relations un peu différentes qui feront que, finalement, je parviendrai à faire des entretiens collectifs, mais je n’arrive pas à faire des entretiens individuels. Parce que je suis une fille, le fait d’accepter de participer à un entretien sur les relations amoureuses avec moi les expose, sur l’espace des quartiers, aux ragots aux railleries des autres.

16
Donc je décide de mener les entretiens en dehors du quartier où se trouve le point-accueil-jeune. Je propose à certains avec qui la communication est plus facile de se retrouver ailleurs : dans des cafés qui ne sont ni en centre-ville ni dans le quartier où ils habitent – des petites ZUS assez excentrées. Je me souviens notamment d’une petite cité HLM, dans l’agglomération de Tours, coincée entre une bretelle d’autoroute, une voie de chemin de fer et une station d’épuration : on se demande comment on a réussi à construire des logements là ! Et pour y aller, il y a un bus qui passe toutes les demi-heures. Donc c’est aussi ça que je découvre. Je découvre la pauvreté urbaine et je trouve qu’elle est plus douloureuse que la pauvreté rurale. Je trouve qu’elle humilie davantage.

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Tu viens du monde rural, tu as en tête le sida et la sexualité, et tu découvres la ségrégation urbaine, sociale et raciale…

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C’est ça. Je découvre l’habitat insalubre, je découvre aussi des politiques de réhabilitation et un retour sur la guerre d’Algérie. Ces jeunes commencent à me raconter l’histoire de leur famille : en arrivant en France, leurs familles ont habité dans des bidonvilles installés le long des voies ferrées et le long des berges du Cher et de la Loire ; on a ensuite construit ces petites cités HLM coincées entre des voies d’autoroute et des voies de chemin de fer, les familles ont été dispatchées sur des quartiers très éloignés les uns des autres mais elles continuent à se côtoyer. Je découvre que les frères aînés ont grandi dans les bidonvilles, que les plus jeunes ont grandi dans ces petites cités reléguées. Ce n’est pas la cité des Quatre mille à Paris, ce n’est pas gigantesque, mais c’est quand même une ségrégation urbaine. Elle n’est pas visible immédiatement parce qu’il faut savoir que ces cités existent pour y aller. Sinon tu ne les vois pas. J’avais vécu trois ans dans cette ville sans les voir ni même imaginer leur existence. Les parents de certains avaient fui l’Algérie au moment de la guerre, avaient été militants du FLN ou certains encore avaient des parents tunisiens, musulmans pratiquants, opposants politiques persécutés par le régime de Ben Ali. Alors je commence à lire sur la colonisation et la guerre d’Algérie. Les travaux de Benjamin Stora (1999) notamment. Et cette histoire m’intéresse d’autant plus que les deux plus jeunes frères de mon père « ont eu 20 ans dans les Aurès ». Ils avaient l’âge de faire leur service militaire quand les « opérations de pacification » ont commencé. Ils sont revenus déboussolés mais n’ont jamais rien raconté de ce qu’ils avaient fait ou vu faire. Alors je suis curieuse de comprendre cette période, de comprendre l’histoire des familles de ces garçons avec qui je fais les entretiens et l’histoire de ce silence dans ma famille, bref de l’histoire coloniale française.

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Je réalise que ces garçons et ces filles vivent une chose que je ne vis pas : le racisme. Dans le même temps, je découvre que je suis blanche – je ne le savais pas avant... Jamais je n’ai eu envie de me blanchir la peau à l’eau de javel à l’âge de huit ans, comme me le raconte une étudiante. Quand je me regarde dans la glace, je vois Christelle Hamel. Ce que me raconte un étudiant, c’est que le matin, dans sa glace, il voit « une gueule d’Arabe », autrement dit un stigmate, et non pas une personne. C’est cette humiliation-là que fabrique le racisme : la honte et la détestation de soi. La pauvreté provoque la honte, mais pas cette honte-là. Au départ, j’avais un regard un peu dur sur ces jeunes : venant moi aussi d’un milieu modeste, je me disais qu’ils n’avaient qu’à « se bouger », « se donner les moyens » de sortir de la condition dans laquelle ils étaient. Sauf que je sous-estimais complètement l’expérience du racisme et de la discrimination. Au fur et à mesure de mes contacts avec eux, je découvre que le racisme déshumanise et je vois aussi que le racisme se construit sur des stéréotypes de sexe, avec lesquels les garçons ont joué avec moi en se mettant en scène comme des garçons très sexistes. Ce qui ne veut pas dire qu’ils ne le sont pas aussi. Oui, ils le sont aussi, mais comme beaucoup d’autres garçons qui ne sont pas maghrébins.

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Et puis il y a un moment où je me dis qu’il faut que j’arrive à faire des entretiens avec des filles. Pour cela, il ne sert à rien de venir au « Point accueil jeunes », les filles n’y viennent pas et en hiver, elles ne font que traverser la cité. Fort heureusement, arrivent les beaux jours, je viens à partir de 16h et je repars à 20h30-21h ; en fin de journée, il fait beau, les gens sortent dehors – il y a les bancs avec les vieux, les bancs avec les garçons et les bancs avec les filles ! Je vais voir les filles, je sympathise avec certaines d’entre elles, à la différence des garçons, les filles sont immédiatement d’accord pour faire des entretiens, elles ont envie d’apprendre des choses et de dire des choses. Elles m’en apprennent beaucoup sur les garçons et je me rends compte que certains d’entre eux m’ont raconté encore davantage d’histoires que ce que j’avais identifié, ils ont aussi joué sur les stéréotypes qu’on peut avoir sur la famille maghrébine, se sont inventés des familles nombreuses alors qu’ils ne sont que trois, untel s’est inventé un père très sévère alors que sa mère l’éduque en fait seule et que son père décédé avait la réputation d’être d’une grande gentillesse… Via les filles, je me rends compte que les garçons m’ont baladée sur un grand nombre de choses, des choses difficiles à décrypter. Ils ont fait fonctionner des stéréotypes pour me tester, pour voir si j’allais y croire ou pas, et je me rends compte que parfois, je les ai crus sans sourciller. Du coup, quand je revois les garçons, je leur fais comprendre que j’ai bien saisi qu’ils m’avaient raconté des histoires. Finalement ils m’ont accordé une certaine estime voyant que j’avais fini par accéder à la réalité de ce qu’ils étaient. Ça a changé les choses. Il s’est finalement construit une relation de confiance. Ça a pris plusieurs mois.

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Quand tu parviens finalement à aborder la sexualité dans tes entretiens, qu’est-ce qui te frappe le plus ?

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D’abord la différence relative à la question de la virginité pour les filles. Certaines revendiquent cette norme et je ne comprends pas pourquoi. Il me faudra du temps pour réaliser qu’entre les lignes de cette revendication d’adhésion à la norme de la virginité, elles me disent qu’elles ne veulent pas qu’on voie leurs parents comme des barbares qui oppriment leurs filles et donc ne les aimeraient pas. J’en ai fait un article publié dans Nouvelles questions féministes (Hamel, 2006). Mais ces jeunes femmes critiquent aussi cette norme parce qu’elles ne s’appliquent qu’à elles et pas à leurs frères, seulement elles refusent que cette critique serve à cautionner les propos qui stigmatisent leurs parents, leur culture, leur religion. Elles notent aussi que « la liberté sexuelle à la française » n’équivaut pas forcément au respect envers les femmes. Et je partage ce point de vue. Mon expérience personnelle, de jeune femme, et celle de mes amies proches, m’ont aussi conduite à ce point de vue.

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Ensuite, la deuxième chose qui me frappe dans les entretiens, ce sont les violences sexuelles. D’ailleurs, c’est un point méthodologique important, je ne comprends pas comment j’ai pu suivre autant d’enseignements et de conférences sur la sexualité sans qu’il y ait aucun enseignant-chercheur qui me dise : « si vous faites des entretiens sur la sexualité, vous allez recueillir des récits de violence subies et commises ». Or, c’est absolument inévitable. J’ai fait les entretiens avec des filles et des garçons, donc j’ai recueilli des récits de violence sexuelle subie par les filles et, à partir de mon enquête de DEA en région parisienne, des récits de violence sexuelle exercée par des garçons. Ce n’était évidemment pas la majorité des entretiens, mais ces quelques entretiens-là, je ne savais pas quoi en faire.

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Je prends peur dans le cadre d’un entretien, car je réalise que je suis face à un violeur ; je me sens extrêmement mal, je me sens obligée de dire à ce garçon que ce qu’il a fait, c’est un viol, que c’est passible d’une peine de prison ; en fait, je panique, je me sens en danger – c’était un garçon qui avait tout à fait conscience d’avoir forcé le consentement de la jeune femme dont il parlait mais qui ne voyait pas du tout que ça pouvait juridiquement être du viol. Je me pose ensuite des questions : en tant que chercheurs, qu’est-on censés faire avec le récit d’un fait qui, dans la loi, est un crime ? Faut-il dénoncer ? Ne pas dénoncer ? Je me rends compte qu’il n’y a pas de littérature sociologique sur ces questions et je me sens démunie par rapport à ça. Auparavant, j’avais été confrontée à des récits ou des observations de deals de shit, de vols de voiture, mais là, il s’agissait de viol. J’ai finalement pris le parti de penser que si je dénonçais sur la base de ces entretiens, il n’y aurait plus de recherche possible. J’ai fini par me raisonner en me disant que l’action politique était dans ce que j’allais faire de ces récits, en termes de lutte contre les violences faites aux femmes. Mais ça n’a pas été un cheminement évident. Je me suis aussi armée du numéro de téléphone du Collectif féministe contre le viol pour orienter les personnes qui se révélaient en avoir besoin lors des entretiens. Et puis, j’ai décidé de suivre une psychothérapie pendant quelque temps en ayant recours au Bureau d’Aide Psychologique Universitaire du CROUS parce que j’ai commencé à avoir des flashes quand je marchais dans la rue où je me demandais si les hommes que je croisais étaient des violeurs ou pas. Recueillir des récits de violence est déstabilisant pour quiconque. Dans les grandes enquêtes quantitatives sur la sexualité, on met en place des débriefings par des psychologues pour les enquêteurs et les enquêtrices. Pourquoi cela ne serait-il pas également nécessaire quand on fait une enquête qualitative ?

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Je suis tout à fait d’accord. Ce type de terrain (et de nombreux autres probablement) interroge fortement nos pratiques professionnelles. Il pose également des problèmes éthiques, politiques et scientifiques. Je me rappelle que lors d’un séminaire à la MSH Paris-Nord, à l’occasion de la parution de ton article dans la revue Gradhiva sur les « tournantes » (Hamel, 2003), tu as expliqué que tu avais hésité à écrire ce papier. Pas seulement en raison de ce que tu avais ressenti au moment de réaliser les entretiens, mais aussi à cause du contexte politique d’instrumentalisation raciste de la violence sexuelle ainsi que de la réception de tes récits d’enquête au sein du monde universitaire…

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Quand je commence à parler de ces récits de viols collectifs, dans le monde académique – donc avec des étudiants et avec des enseignants de l’EHESS – je reçois de la part de certains des réactions du type « ils t’ont baratinée pour se valoriser en tant que mecs, ce n’est pas vraiment du viol », donc des personnes qui ne croient pas dans la réalité de ce que j’ai recueilli. Sauf que ces récits, je les ai recueillis au bout de plusieurs mois de contacts réguliers. Je ne suis pas du tout préparée à des réactions de déni comme ça. Ça me met vraiment en colère, je suis sidérée d’entendre des chercheurs (en l’occurrence des hommes) être à ce point dans le déni : les violences faites aux femmes, ça n’existe pas. Et d’un autre côté, j’ai peur de stigmatiser des jeunes dont j’ai déjà pris conscience de ce qu’est le racisme pour eux.

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Cette peur, c’est ta peur ? Ou bien l’intériorisation de celle des collègues ?

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C’est ma peur, parce que j’ai identifié, par les premières réactions qu’avaient eues ces garçons envers moi, par le jeu sur les stéréotypes du garçon arabe hyper-machiste ou hyper-rigoriste, qu’ils sont systématiquement soupçonnés d’être des hommes odieux avec les femmes. À ce moment-là, je me souviens aussi des reproches de certains : « vous, les Français, vous croyez que nous, les Arabes, on marie les filles de force, qu’on ne les respecte pas ». Et puis le film La Squale sort en 2001 : la question des « tournantes » devient une question médiatique. Je me dis que si Fabrice Genestal, le réalisateur, a décidé de faire un film sur le viol collectif issu de son expérience d’enseignant, alors il ne s’agit pas de quelque chose de si anecdotique que ça. Il m’est impossible de ne pas en parler. Mais la question, c’est comment. J’écoute toutes les émissions sur la question à la télé, j’entends des propos du type : « l’Islam est-il soluble dans la République ? » comme question finale issue d’un débat sur les tournantes, et je suis littéralement atterrée. Je me demande bien en quoi le caractère soluble ou non de l’Islam dans la République a quoi que ce soit à voir avec les viols collectifs. Et je suis choquée qu’on puisse penser que l’Islam pourrait en soi être incompatible avec la République. Je constate donc que la dénonciation de ces viols collectifs dérape vers des idées islamophobes.

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J’ai aussi mon expérience individuelle de jeune femme ; j’ai croisé quelques garçons, dans ma vie affective et sexuelle, qui n’étaient pas très respectueux à l’égard des filles. Et aucun d’eux n’était maghrébin. Du coup, je suis sceptique sur ces analyses qui sont dominantes. Sans aller jusqu’à la question du viol, quand j’écoute ce que disent les filles, je me dis que je ne suis pas très différente d’elles. Et d’ailleurs souvent, elles sont persuadées que j’ai eu une liberté dans la sexualité qu’elles n’ont pas eue, elles me perçoivent différente d’elles, mais moi je ne me sens pas différente d’elles quand je les écoute. Le sexisme qu’elles décrivent, les inégalités, comment leurs pères se comportent avec leurs mères, je ne vois pas tant de différence que cela. Ce qu’elles décrivent me paraît être un sexisme ordinaire.

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C’est alors que paraissent les résultats de l’Enveff3 (Jaspard, équipe Enveff, 2003) : ma deuxième grande rencontre avec la sociologie quantitative. Je me dis que l’outil quantitatif est très efficace. Avec les résultats de cette enquête, arrive donc la preuve que les violences masculines contre les femmes dans la société française, donc dans « la culture française », ne sont pas anecdotiques. Dès lors, dénoncer les violences ne peut plus être perçu comme le produit d’un tempérament féministe paranoïaque. Le phénomène est statistiquement mis au jour. Certes l’enquête montre des taux minoritaires : ce n’est pas une majorité de femmes qui subit des violences physiques ou sexuelles dans sa vie, mais ce n’est pas anecdotique. Alors je me sers de ces résultats, 50 000 viols par an en France. S’il n’y avait pas eu la publication de l’Enveff, je ne sais pas comment je m’en serais sortie. J’étais sceptique sur le fait que ces violences sexuelles soient concentrées chez les jeunes d’origine maghrébine. Mais je n’avais pas d’entretien avec des jeunes qui ne soient pas d’origine maghrébine, donc je n’avais pas de point de comparaison, j’étais coincée par mes données.

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Tu étais prise dans la monographie…

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Exactement. Tout en me disant que je ne peux pas ne pas en parler parce que le déni dans le monde de la recherche comme ailleurs sur l’existence de ces violences m’exaspère. Quand arrive l’Enveff, j’ai enfin un outil auquel me référer pour déconstruire les choses, mettre au jour que le viol collectif est un phénomène minoritaire dans le phénomène du viol dans son ensemble, que les viols sont d’abord commis par des adultes, que le viol le plus massif, c’est le viol conjugal, suivi par les viols intra-familiaux de nature incestueuse, et que donc les viols commis par des « jeunes de banlieue », qui sont d’abord et avant tout des jeunes, c’est quelque chose de complètement minoritaire, qui masque la forêt du viol tout court, dont on ne parle pas, notamment du viol intrafamilial, qui concerne bien les familles blanches, de tous les milieux sociaux.

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Tout cela résonne beaucoup avec la question de « l’intrication des rapports sociaux », qui est au centre de ta thèse. On entend bien comment les choses se tissent progressivement dans ton enquête : tu pars de ton expérience à toi, d’une lecture du monde social en termes de classes sociales et de groupes d’âge, et puis sur le terrain, c’est la race qui te saisit. Ça t’ébranle. Comment se fait la transformation de l’expérience vers l’analyse ? Est-ce que tu as un accompagnement théorique au départ ?

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Non, si ce n’est les cours de Françoise Bourdarias qui parlait de la question post-coloniale mais dans un contexte africain. Et je ne fais pas le lien directement. Je n’ai rien lu à l’époque sur l’intersectionnalité, c’est une littérature que je ne connais pas, je ne la découvrirai qu’après ma thèse. Et puis, ce que je cherche comme littérature, c’est autour de la sexualité et du VIH-sida. Par contre, il y a des choses sur l’homosexualité (masculine, bien sûr…) – c’est quand même déjà une manière de penser l’intersection. À ce moment-là, je n’ai pas d’outils théoriques pour aller au-delà. Mais quand même je me mets à lire des choses sur les discriminations raciales. Je tombe sur les travaux de Michèle Tribalat, Faire France (1995). Jusqu’au DEA, je ne suis pas encore dans une perspective de rapports sociaux de sexe, je suis dans une perspective sexualité, VIH-sida, gestion des risques sanitaires dans la sexualité.

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À Paris, je découvre l’association Mix-Cité, en 1999 ou 2000, qui me fait accéder à une littérature que je cherche depuis un moment, mais que je n’ai finalement pas trouvée dans le monde académique. Sur les conseils de Thomas Lancelot, je dévore les textes de Christine Delphy (1998) avec un intérêt très fort parce que son travail porte sur le monde paysan. J’ai l’impression qu’elle parle de ma famille alors que ses observations datent des années 1960. Je trouve que ce qu’elle décrit est toujours présent. J’ai l’impression que c’est ma famille à livre ouvert, le tout entouré d’une analyse matérialiste, inspirée de la pensée marxiste, qui me parle aussi. Et puis, ce que j’apprécie, c’est que le monde paysan n’est pas folklorisé dans ses textes. Je crois que c’est aussi cette sensibilité qui fait que j’ai été réceptive à ce que me disaient ces filles et ces garçons d’origine maghrébine. La folklorisation, j’en ai une expérience personnelle. Je ne supporte pas les reportages sur la « France profonde », où tu as l’impression qu’ils parlent des derniers des Mohicans, d’un monde de traditions, un peu primaire, de gens mal dégrossis. En général, ces reportages ont un côté bienveillant, on s’attendrit sur ce monde qui disparaît, mais c’est aussi très condescendant. Ces émissions ringardisent le monde rural, le monde paysan en particulier. J’ai toujours trouvé ça insupportable.

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Ringardisation vs ethnicisation ?

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C’est ça. J’apprécie ça chez Christine Delphy : elle décrit le monde agricole, sans complaisance (elle ne masque pas le sexisme), mais sans mépris. Tout de suite après, je lis Colette Guillaumin (1972) et Nicole-Claude Mathieu (1971, 1989), ainsi que tous les numéros de la revue Questions féministes. Ce qui est intéressant avec Guillaumin, c’est qu’il y a une comparaison de ce que c’est que le racisme et le sexisme, mais il n’y a pas de croisement. Le croisement, ça vient vraiment du travail de collecte des entretiens et des observations ethnographiques. C’est vraiment empirique. Ça m’a explosé à la figure mais à ce moment-là, je n’ai toujours rien lu là-dessus. Cependant, dans mon parcours de lecture sur la colonisation et le racisme, je lis Albert Memmi dont les textes me sont conseillés par une étudiante avec qui j’ai fait un entretien et qui me dit y avoir trouvé des clefs d’interprétation de ce qui se joue pour elle en France. Je suis intriguée. Je lis Portrait du colonisateur, portrait du colonisé (1957), ainsi que Franz Fanon, L’An V de la Révolution algérienne (1959). Ces textes sont extraordinaires et me servent à comprendre que le racisme d’aujourd’hui est post-colonial : par certains de ses mécanismes, ce racisme contemporain reconduit le racisme colonial. Ces textes parlent de la situation coloniale mais je perçois les résonnances avec la France d’aujourd’hui, comme le dévoilement des femmes ou la représentation de l’Arabe comme violeur.

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Je lis des choses sur les rapports sociaux de sexe, je lis des choses sur le racisme (De Rudder et al., 2000), je cherche à faire des parallèles entre les deux. Je vois bien que ça marche de façon similaire, donc je cherche des terminologies qui soient équivalentes. « Rapports sociaux de race » est l’équivalent de « rapports sociaux de sexe », mais je vois bien que c’est compliqué. Le mot « sexe » ça passe bien, mais « race »… donc je mets des guillemets. Mais je ne suis pas complètement satisfaite. Je parle alors de « race sociale » dans ma thèse, de même que Nicole-Claude Mathieu parle de « sexe social », dans une perspective anti-naturaliste. Mais ça ne passe pas très bien non plus. Je finis par me dire que le cœur de la question, ce n’est pas le sexe, c’est le sexisme ; de même que ce n’est pas la race, c’est le racisme. Donc je me mets à utiliser les notions de « rapports sociaux sexistes » et de « rapports sociaux racistes ». De même que je trouve qu’il est préférable de parler de « discrimination raciste » plutôt que de « discrimination raciale ». Non pas tant pour dire que les acteurs de la discrimination discrimineraient toujours de manière intentionnelle et consciente ; mais juste parce que la conséquence, c’est une structuration raciste du monde social. J’ai alors l’impression que le mot « racisme » ou « raciste », ça passe moins bien que « sexisme » ou « sexiste » dans le monde académique.

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Qu’est-ce qui te fait dire cela ?

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Dans le champ de la recherche sur les discriminations, plusieurs auteur-e-s trouvent préférable de parler de « discrimination raciale » plutôt que de « discrimination raciste » avec l’idée que c’est moins accusateur, moins diffamant pour les acteurs de la discrimination. Je trouve que c’est problématique parce que ça crée une déconnexion entre l’étude de la discrimination et l’étude du racisme. Du coup, il y a de la discrimination, mais il n’y a plus d’acteurs, il n’y a plus de racisme. Il n’y a donc plus ni de lutte contre les stéréotypes racistes ni de prise en compte de ces stéréotypes et de leur construction ; juste de la lutte contre les discriminations dans l’accès à l’emploi qui propose des CV anonymes. Or je pense que c’est inefficace de faire de la lutte contre ces discriminations sans en passer par la lutte contre le racisme. La lutte contre les discriminations ne peut pas être que de l’action positive, du rattrapage ; ça doit être une action qui prévient et pour prévenir, il faut lutter contre les stéréotypes, et les stéréotypes sont racistes. De même que pour lutter contre le sexisme, on est obligé d’en passer par une réflexion sur les stéréotypes sexistes : essayer d’orienter davantage les filles vers les sciences et les garçons vers la littérature ou l’aide à la personne, ça demande de lutter contre les stéréotypes. Aujourd’hui, je trouve aussi qu’il faut parler des discriminations sexistes, ce qui a finalement été peu le cas. Les études sur le genre dans l’emploi parlent des « inégalités hommes-femmes ». Parler de discriminations, c’est faire de ces inégalités une situation illégale et regarder non seulement les effets de la socialisation différenciée selon le sexe mais aussi les traitements discriminatoires contre les femmes.

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L’idée, récurrente dans tes textes, selon laquelle ce qui appartient à celui ou celle qui domine, quelles que soient ses intentions, est pris à ceux ou celles qui sont en situation dominée, tu l’as d’abord comprise à partir du sexisme ou à partir du racisme ?

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Je n’ai pas réussi à la mettre en mots facilement mais je l’ai comprise au tout début de ma maîtrise, à partir de la question du racisme, quand j’ai réalisé que j’étais blanche. Quand je dis « réaliser que j’étais blanche », je veux dire comprendre que j’étais dans une position dominante. Ces garçons m’accusaient de profiter de leur misère. Qu’est-ce que ça voulait dire ? J’ai réfléchi à ce qu’ils décrivaient de la discrimination à l’embauche, je croisais aussi des étudiants persuadés qu’ils devraient travailler plus que les autres parce qu’entre eux et un Français (un Blanc plus exactement), il y aurait toujours une préférence pour le Français. J’ai pris alors conscience que j’étais dominante : que je sois raciste ou pas raciste, le résultat c’est que je suis susceptible d’être privilégiée en raison de ma couleur. De la même façon, pour un garçon, être de sexe masculin, c’est profiter du même type de privilège, quand bien même le garçon en question n’est pas un gros machiste. À compétences équivalentes, les meilleures places lui sont réservées. Je découvre que je bénéficie de privilèges matériels, que je le veuille ou non, du fait que je sois blanche. Je ne subirai pas de discriminations du fait de ma couleur, donc ce sera plus facile pour moi, précisément parce que les choses sont rendues plus difficiles pour eux, eux les « bronzés » dans le langage courant, les minorités racisées, dans le langage scientifique. Ça nous dépasse individuellement. Bien sûr, ça pose la question de la responsabilité individuelle : qu’est-ce qu’on laisse faire autour de soi ? Faire partie de la population majoritaire – parce que tu es un homme ou parce que tu es blanc ou blanche –, c’est tirer des bénéfices qui n’existent que parce que d’autres sont mis à l’écart.

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Tu t’inscris très explicitement dans un lexique et des concepts matérialistes, mais sur un sujet, la sexualité, que les féministes matérialistes (françaises) ont plutôt peu développé. Comment envisages-tu la problématisation de la sexualité dans ce cadre d’analyse ?

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D’abord et avant tout, il s’agit de penser que la sexualité est perméable à la position sociale des individu-e-s : ce n’est pas un domaine de la vie à part. Ta sexualité, quand tu es ouvrier, quand tu es cadre, quand tu es un homme, quand tu es une femme, quand tu es racisé-e, quand tu ne l’es pas, elle est en quelque sorte modelée par ça. Et cette affirmation est à la fois le fruit de mes lectures et le fruit de l’analyse de tous ces entretiens. Du côté des lectures, c’est Paola Tabet (1987, 2001). La notion d’« échange économico-sexuel » met en lumière deux choses : les femmes sont dans une position défavorable comparativement aux hommes en matière d’autonomie financière. Cette position défavorable fait que leur sexualité est achetée, achetable ou soupçonnée d’être vénale. Tout le temps que les femmes gagneront en moyenne un tiers de moins que les hommes, il en sera ainsi. Je reprocherais seulement à la notion d’échange économico-sexuel l’idée d’échange. Le terme me semble mal choisi. Ce n’est pas vraiment un échange : c’est quelque chose qui s’impose aux personnes du fait des inégalités d’accès des femmes et des hommes aux ressources économiques. Je préfère la notion d’« expropriation » de la sexualité des femmes, qu’elle emploie plus tard dans La grande arnaque. Je lis aussi « La contrainte à l’hétérosexualité » d’Adrienne Rich (1981) et la « Fertilité naturelle, reproduction forcée » de Paola Tabet encore (1985), qui montrent que la socialisation à devenir homme et à devenir femme est dans le même temps une socialisation vers l’hétérosexualité, qui elle-même est une forme de contrôle et d’orientation de la sexualité vers la reproduction. Par conséquent, entrer dans l’homosexualité, c’est sortir de cette socialisation, mais c’est en sortir partiellement seulement. Je dis bien partiellement et pas intégralement. Je ne suis pas wittigienne, dans le sens où pour moi, il n’y a pas que la socialisation aux rôles de sexe hétérosexuels qui construisent les statuts d’homme et de femme – parce qu’on parle bien de statut. Il y a aussi la socialisation scolaire et par suite les trajectoires professionnelles qui induisent des positions moins bonnes pour les femmes que pour les hommes dans le monde économique. Être lesbienne ne change pas franchement la position des personne sur le marché de l’emploi et par suite ne fait pas vraiment sortir les lesbiennes de la classe des femmes, car pour moi la classe des femmes ne se construit pas que dans l’obligation à l’hétérosexualité.

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Sur ton terrain, qu’est-ce qui t’a convaincue du rôle à ce point important de la dimension économique ?

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Au cours de mon enquête, je rencontre des jeunes gais et lesbiennes dont l’homosexualité est découverte par les parents : ça ne se passe pas très bien, ils se retrouvent à la rue. Des jeunes femmes sont violées dans la rue, et des jeunes hommes trouvent des solidarités économiques de la part d’autres hommes gais plus installés professionnellement, plus en mesure de les aider économiquement. J’observe donc une solidarité masculine gaie qui semble fonctionner davantage – ce qui est peut-être un peu à modérer parce que j’ai un échantillon petit mais je pense que là, il y a quelque chose à creuser (j’aimerais bien avoir du quanti pour savoir dans le parcours des jeunes gais et des jeunes lesbiennes confrontés au rejet familial, quelles solidarités elles et ils rencontrent : qui s’en sort ? qui tombe dans la grande précarité ?). Dans les deux cas, la prostitution n’est pas loin.

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L’autre chose que je vois dans les entretiens chez les jeunes hétérosexuel-le-s, en rapport avec l’approche matérialiste de la sexualité, c’est que les garçons, comme les filles, qui cumulent les situations de précarité, qui sont les plus inscrits dans des situations de domination sont celles et ceux qui ont le moins de maîtrise sur leur sexualité : les filles, pour se protéger des violences, pour imposer un préservatif ; les garçons, pour seulement penser que le préservatif serait important pour eux. De toute façon, ils ne voient même pas leur avenir : se protéger du VIH, ça veut dire réussir à se projeter dans l’avenir et faire quelque chose dans le présent qui va assurer l’avenir. Les garçons qui sont le plus dans la galère (qui sont sortis du système scolaire jeunes, qui ne trouvent pas d’emploi, qui sont exposés aux discriminations, qui ont un pied dans la petite délinquance, un pied dans la prison), ceux-là vivent au jour le jour. Leur expérience de la jeunesse, c’est la relégation durable ; du coup, leurs relations avec les filles sont des relations ponctuelles, plutôt dans les boîtes de nuit, où ils sont obligés de « baratiner » sur ce qu’ils sont sinon ils n’arrivent pas à les draguer. Sur l’espace du quartier, ils ont une réputation de mauvais garçons, ce ne sont pas de bons maris potentiels : ils sont déclassés sur le marché matrimonial, comme disent les démographes. Dans tout ça, le VIH-sida… c’est loin.

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Au contraire, les étudiants et les étudiantes se projettent dans l’avenir. Ils peuvent avoir eu des moments dans leur sexualité où ils n’ont pas utilisé de préservatif mais ils prennent conscience des risques qu’ils ont pris à un moment ou un autre, font des tests de dépistage, disent que ça leur a servi de leçon, que « plus jamais » ça ne se reproduira. Ils ont des discours du type : « mes parents ont trop fait pour nous élever, nous payer des études, je n’ai pas le droit de les décevoir avec une connerie pareille, je n’ai pas le droit de commettre cette erreur », et donc ils rectifient le tir. Ils se projettent dans l’avenir. Ça, c’était très fort chez les garçons étudiants.

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Quant aux filles étudiantes, elles pensaient davantage au risque de grossesse qu’au risque VIH mais en raisonnant comme les garçons dans leur gestion de ce risque de grossesse. Pour elles, prendre la pilule ou imposer le préservatif était une évidence. Celles qui avaient fait le choix de la pilule avaient éventuellement pris des risques par rapport au VIH mais en avaient pris conscience a posteriori, voire au moment de l’entretien. Les discours médiatiques leur faisaient penser que le VIH, c’était pour les jeunes qui font n’importe quoi, pour les toxicomanes, que ça ne les concernait pas ; elles avaient aussi beaucoup entendu dire que c’était un truc pour « les Françaises ».

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D’une façon générale, la maîtrise de la sexualité est très liée à la position économique et au statut. Quand tu es étudiant-e ou bien que tu es sorti-e du système scolaire tôt, sans diplôme, ça change tout. Ceux qui, à 23 ans, n’ont toujours pas de poste fixe alors qu’ils sont sortis de l’école à 16 ans, ça fait déjà six ans qu’ils sont au chômage, sans allocation, ni RMI/RSA. N’importe qui, après six ans de chômage, fait une grave dépression. À 23 ans, leur vie est déjà toute cabossée. Ils n’ont aucune prise sur leur avenir. Alors pas plus sur leur sexualité que sur le reste. Ce constat était tellement fort que j’ai été convaincue que les questions sexuelles ne sont pas juste des questions de valeurs, de normes, de décisions individuelles, de libre-arbitre, de représentations. La sexualité est imprégnée par les questions matérielles, les conditions de vie, qui ont des conséquences sur la capacité des individu-e-s à protéger leur santé, leur propre vie.

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Où est l’anthropologie dans tout ça ? Tu as découvert ton intérêt pour ces questions de sexualité et de rapports de sexe en cours d’anthropologie à Tours, tu as fait à Paris une thèse d’anthropologie… mais quand on t’écoute, à l’exception des références à Paola Tabet, on entend plus fortement des conceptualisations sociologiques que véritablement anthropologiques.

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Je lis aussi des travaux anthropologiques sur le Maghreb qui tournent beaucoup autour de la question de l’honneur. Au début de ma thèse, je crois comme tout le monde que la culture dont les jeunes d’origine maghrébine sont porteurs est ancrée dans le Maghreb. Alors je lis sur le Maghreb. Il y a un lien qui me paraît exister au travers de la notion d’honneur, car ce terme émerge dans les entretiens, dans le discours des enquêtés. Ce que je lis sur le Maghreb met en évidence que l’honneur est quelque chose de très structurant à tous les niveaux des sociétés maghrébines : pour les identités de genre, pour les rôles de sexe, dans l’organisation d’une hiérarchisation sociale avec des systèmes de parenté particuliers. Je m’imprègne aussi des dimensions juridiques de la notion d’honneur : c’est une notion codifiée de façon coutumière dans une culture juridique orale qui pré-existe à l’État-nation et à son système judiciaire. Dans un système sans État, donc sans police, sans prison avant l’arrivée des colons français, il y a l’honneur et le déshonneur. Le déshonneur, c’est le bannissement, la mise à l’écart. Il s’applique quand il y a transgression des règles collectives. C’est une notion très forte qui perdure dans les esprits et les structures sociales après la décolonisation, mais elle se centre davantage sur la famille : l’honneur de la famille repose sur la virginité des femmes.

53
Il y a aussi tous les travaux des anthropologues sur la parenté : le mariage arabe, le mariage entre cousins ; je lis les travaux de Bourdieu (1972). Et je m’attends à retrouver un peu ça dans les familles de mes enquêtés : je pose des questions sur l’honneur. Je vois qu’il y a des filiations sur certaines choses entre le Maghreb et ce que je recueille dans mes entretiens. Mais je vois surtout qu’il y a de multiples ruptures : parfois les parents sont dans des logiques propres à leurs sociétés d’origine que leurs enfants ne comprennent absolument pas. Je lis aussi Cœur de banlieue (Lepoutre, 1997) ou encore La Galère (Dubet, 1987). La littérature sur la jeunesse des milieux populaires.

54
Tu as lu Philippe Bourgois à l’époque ?

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Oui, En quête de respect (2001). Et je réalise qu’il y a davantage de proximités entre les jeunes Africains-Américains et Porto-Ricains que décrit Bourgois et les jeunes d’origine maghrébine en France qu’entre ces derniers et les sociétés maghrébines. Alors je commence à prendre des distances avec cette notion d’honneur et avec la culture comme cadre d’analyse et de compréhension des pratiques sociales. Je constate qu’en France, la notion d’honneur est re-signifiée par ces jeunes, et qu’elle se rapproche de notions telles que la fierté, la dignité, la réputation. Finalement ce que beaucoup de sociologues appellent « honneur » en référence à la culture d’origine de ces jeunes, c’est très proche de notions françaises de souci de l’image de soi et de dignité. Mais j’ai mis du temps à voir les discontinuités, parce que comme tout le monde, je cherchais d’abord les continuités culturelles. Or elles n’existent pas vraiment.

56
Dès lors, que fais-tu de « la culture », qui est à la fois une réalité anthropologique et un ressort de nombreux discours racistes contemporains ?

57
Cette question de la culture est vraiment complexe à traiter parce que les enquêtés eux-mêmes te disent qu’ils sont fiers de « leur culture » – sous-entendant que tu n’as pas la même qu’eux. Cela empêche de voir ce qu’il y a de commun. À un moment, je me suis dit qu’il ne fallait pas que je me laisse piéger par leur propre discours : on les voit différemment, on les construit comme différents, eux-mêmes se construisent comme différents parce qu’ils sont porteurs d’un héritage, d’une histoire qu’ils ne veulent pas « oublier » – et ils ont raison de ne pas vouloir l’oublier. Cela se traduit par des propos du type « dans notre culture c’est comme ci, c’est comme ça ». Sauf qu’en écoutant ces jeunes les uns après les autres, finalement, pas un seul ne met la même chose dans ce qui fait « sa culture ». Ce qui est censé être une culture commune fait faire des choses très différentes selon les individus. Donc je voyais plus d’hétérogénéité entre les jeunes que je rencontrais que d’homogénéité du point de vue de « leur culture », de leurs pratiques, de leurs référents culturels, des valeurs dont ils étaient porteurs, de ce qui comptait pour eux. J’ai fini par abandonner l’idée de faire de la culture un outil d’analyse. Cela ne me menait nulle part. Ce n’était pas l’outil d’analyse pertinent.

58
En revanche, comment se construit l’idée qu’ils ont une culture différente dans l’espace politique et médiatique ? Comment cela se construit-il dans les interactions entre les individus ? Ça, je trouve que c’est un objet de recherche. À la fin de ma thèse, on était dans un contexte de médiatisation des « tournantes ». Ensuite, on est passé à « l’affaire du voile », puis à propos de la prostitution, on a opposé  les prostituées françaises dites traditionnelles censées être « libres » et les prostituées immigrées « esclavagisées ». Et plus récemment, le focus a été mis sur les « mariages forcés », et sur des questions de « crimes d’honneur ». Tout ce qui est violence sexiste est ramené à « leur » culture étrangère, comme si leur culture française n’avait pas pu contribuer à socialiser les garçons d’origine maghrébine au sexisme, comme si le sexisme était une importation étrangère et qu’il n’existait pas « chez nous ».

59
Est-ce que tu penses que la sexualité (au sens large du terme) peut être une entrée privilégiée sur la tradition, le sang, un catalyseur particulier dans l’économie générale des rapports sociaux de sexe qui favorise cette altérisation là ?

60
Oui, complètement, parce qu’on ne peut pas nier que le principe de la virginité au mariage n’existe plus dans la majorité de la société française, alors que ça existe dans les familles maghrébines. Mais ça existe comme une vieille chimère. Certes, les parents ont grandi dans un contexte de pénalisation de la sexualité hors mariage dans leur pays de naissance. Or leurs enfants grandissent en France, dans un contexte où on ne se marie plus, où la virginité a perdu son sens. Effectivement, ça fait une confrontation de valeurs et de normes mais avec une gestion qui peut être très différente d’une famille à l’autre, et souvent les parents comme les enfants font semblant de maintenir la norme. D’ailleurs, ces jeunes se marient à un âge plutôt tardif. Alors, oui, la virginité au mariage est une chimère.

61
Le maintien de cette norme s’avère utile pour limiter les couples mixtes. Et la question qu’on se pose tout de suite : mais pourquoi y a-t-il une volonté de limiter les couples mixtes ? Je me rappelle un étudiant qui me racontait que pour son père, si sa sœur avait des relations sexuelles avec un garçon maghrébin avant le mariage, ce n’était pas grave, à partir du moment où elle se mariait avec lui, il n’y avait pas déshonneur : le principe de virginité était aménagé. Il avait même ajouté qu’elle aurait pu avoir d’autres relations avant. L’important était que ces relations aient eu lieu avec des garçons maghrébins (et qu’elles ne s’ébruitent pas trop). Mais si elle s’était mariée avec un Français, elle aurait été déshonorée quand bien même elle serait restée vierge jusqu’au mariage. En fait, ce n’est pas une question de sexualité qui maintient cette norme dans le contexte français, c’est une autre question : est-ce que ma fille va faire sa vie de couple avec le Français qui m’exploite, m’opprime, me stigmatise et me renvoie à l’image d’homme barbare, archaïque, violent, sexiste, intégriste ? Et là, j’ai compris que, derrière le maintien de cette norme dans le contexte français, il y avait en fait bien d’autres enjeux que l’honneur entendu comme pureté sexuelle des femmes. Alors tout d’un coup, il devenait difficile d’avoir des interprétations de cette question-là en termes de culture. Il fallait s’orienter vers l’étude des relations entre la population française majoritaire et les minorités migrantes post-coloniales. C’est là qu’est l’intrication du sexisme et du racisme : il est bien question du contrôle de la sexualité des femmes mais dans un contexte raciste et de la confrontation du sexisme du majoritaire avec le sexisme du minoritaire.

62
Quid de l’espace ? L’instrumentalisation à des fins racistes est localisée en termes de population mais aussi d’espace. Ton enquête aussi est localisée mais ce ne sont finalement pas tellement les lieux de vie des enquêté-e-s à proprement parler qui ont présidé à la constitution de ton corpus pour ta thèse. Est-ce qu’il n’y a pas eu quelques tiraillements entre les caractéristiques de ce corpus (la communauté) et ton questionnement (le rapport social) ?

63
Quand j’ai commencé ma maîtrise et que je suis tombée sur les jeunes d’origine maghrébine, j’ai constaté qu’ils vivaient des choses particulières, qu’ils constituaient de ce fait une jeunesse particulière : du point de vue de l’expérience du racisme et du point de vue de l’importance de ces questions de la virginité. Donc j’ai décidé pour la thèse de continuer mes recherches sur ces jeunes uniquement. À ce moment-là, j’ai fait un choix qui était, d’un point de vue méthodologique, une erreur : il m’aurait fallu un point de comparaison. Mais quand je l’ai réalisé, j’étais trop avancée dans ma thèse. C’est pour cela que j’ai cherché des informations sur les violences, la sexualité, les rapports sociaux de sexe dans des enquêtes quantitatives qui me permettaient de dire que ce que j’observais dans le cas des jeunes d’origine maghrébine ne leur était pas spécifique : le sexisme, les violences, les inégalités entre les sexes, l’homophobie existent bel et bien dans l’ensemble de la société française.


Notes

1  Christelle Hamel a ainsi participé à la création en 2003 de l’association Efigies (association des Jeunes Chercheuses et Chercheurs en Etudes Féministes, Genre et Sexualité) qui vise notamment à faciliter la circulation des informations concernant l’ensemble des travaux sur le genre. Pour plus d’informations sur cette association : http://www.efigies.org.

2  L’ANRS est l’Agence Nationale des Recherches sur le Sida et les hépatites virales. Créée en 1992, c’est un groupement d’intérêt public (GIP) soutenu par les ministères de la Recherche, de la Santé et des Affaires étrangères, ainsi que par l’Inserm, le CNRS, l’Institut Pasteur et l’IRD.

3  L’Enveff est l’Enquête nationale sur les violences faites aux femmes en France, commanditée en 1997 par le service des Droits des femmes et coordonnée par Maryse Jaspard (IDUP-Paris1, INED).



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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Mar 19 Avr - 18:20


' Les immigrés demeurent essentiellement des urbains '

Joel Cossardeaux Les Échos 19/04



La répartition immigrés territoire varie pays naissance.
Les natifs d’Afrique Maghreb urbains issus l’Union européenne

Huit immigrés sur dix en France habitent une grande agglomération, selon une étude de l'Insee. A elles seules, Paris et sa région concentrent 38 % de la population immigrée.

Citation :
Huit immigrés (1) sur dix vivant en France habitent une ville, une banlieue ou une grande banlieue. En y incluant la très grande périphérie des villes, urbains et périurbains vont jusqu’à atteindre une part de 90 % au sein de cette population estimée à 5,7 millions de personnes en 2012, signale l’Insee dans une étude publiée ce mardi. Cette proportion est moindre chez les non-immigrés, dont le nombre s’élevait la même année à 59,5 millions d’individus : huit sur dix vivent dans une agglomération ou à proximité.

Ce caractère plus urbain des immigrés tient essentiellement à leur forte présence en région parisienne. Un peu plus de 38 % d’entre eux, soit 2,2 millions de personnes, y ont élu domicile. Ce taux est deux fois plus élevé que chez les non-immigrés, dont 17,1 % résident dans la capitale et sa périphérie.

Les Africains plus urbains que les Européens

En revanche, la part prise par les six premières agglomérations de province (Lyon, Marseille, Toulouse, Lille, Bordeaux et Nice), au sein de chacune de ces deux populations est quasi identique : 15 % des immigrés et 13 % des non-immigrés y habitent. Au-delà, dans les territoires les moins denses, le rapport s’inverse et passe du simple au double « en faveur » des non-immigrés (10,4 % d’entre eux, contre 4,9 % des immigrés).

La répartition des immigrés sur le territoire varie également selon leur pays de naissance. Les natifs d’Afrique et du Maghreb sont plus urbains (95,2 % vivent dans une agglomération) que ceux issus de l’Union européenne (82,5 %). Ceux venus d’Algérie ou de Tunisie « résident presque exclusivement » en ville ou en banlieue. Plus de la moitié d’entre eux vivent dans les grandes agglomérations de Paris, Lyon ou Marseille, lieux de forte implantation industrielle à l’époque de leur migration.


Que veut dire être un immigré ?

Un immigré n’est pas toujours un étranger, loin s’en faut. L’Insee rappelle que 40 % de cette population sont de nationalité française pour l’avoir acquise.

A l’inverse, un étranger résidant en France n’est pas forcément immigré. Par exemple, une personne née sur le territoire national de deux parents immigrés non français sera déclarée de nationalité étrangère sans être immigrée.

Un descendant d’immigrés est une personne née en France dont au moins un des deux parents est immigré. On estime leur nombre 6,8 millions en 2012.

Un étranger est une personne qui réside en France, mais n’a pas la nationalité française. Ils étaient 4 millions en 2012.

Les Marocains, arrivés plus récemment, « sont un peu plus dispersés sur le territoire » et « habitent plus fréquemment que les autres immigrés d’origine maghrébine dans l’espace des petites ou moyennes aires », note l’Insee.

Les immigrés venus d’Asie, eux aussi, restent globalement très concentrés dans les grandes aires urbaines (9 sur 10 y résident). A commencer par ceux nés en Chine, dont pratiquement les deux tiers vivent à Paris et dans sa région.

La localisation des immigrés originaires de l’Union européenne est plus proche de celle des non-immigrés, mais à quelques nuances près. Ils sont notamment davantage présents dans les grands pôles urbains (64,1 % contre 56,8 %) et dans les communes très densément peuplées (39,3 % contre 33,1 %).

Les Espagnols
se concentrent dans les grandes agglomérations du Sud-Ouest et les Italiens dans celles du Sud-Est. Les Portugais sont aussi plus présents dans le Nord. Ainsi, à elle seule, la région parisienne capte 43 % de leur population. Ils se sont également installés dans la grande périphérie des villes. Ce qui fait qu’ils sont « plus dispersés sur le territoire », observe l’Insee.

Les dernières vagues d’immigration n’ont pas infirmé cette surreprésentation urbaine dans les territoires de l’Hexagone. Près de 90 % du 1,087 million d’immigrants arrivés entre 2009 et 2013 habitent dans la sphère d’influence d’une grande ville. Près d’un tiers (32,1 %) ont opté pour Paris et les installations ont été plus fréquentes à Lyon et à Toulouse.




(1) Au sens de l’Insee, un immigré est une personne née étrangère à l’étranger et résidant en France.

@JolCossardeaux

En savoir plus sur http://www.lesechos.fr/politique-societe/societe/021853035433-les-immigres-demeurent-essentiellement-des-urbains-1214942.php?zcTH9u7fil68huri.99


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 11:50


Portrait noir de la crise économique en banlieue


LE MONDE | 03.05.2016 |  Par Sylvia Zappi  


Un bureau de Pole Emploi, en banlieue parisienne, le 25 mars 2013. FRED DUFOUR / AFP

Citation :
La situation de l’emploi se dégrade dans les quartiers classés « prioritaires » par la politique de la ville. Toutes les catégories sont touchées, y compris les jeunes diplômés. Le rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV), publié mardi 3 mai, dresse un portrait assez noir de la crise économique en banlieue. L’organisme, qui a remplacé l’Observatoire national des zones urbaines sensibles (Onzus), s’est recentré sur les nouveaux territoires prioritaires de la politique de la ville, moins nombreux – 1 296 au lieu des 2 304 avant la loi Lamy de février 2014 – et dessinés à partir du seul critère de la concentration de la pauvreté.

On savait le chômage plus élevé dans les quartiers relégués à la périphérie des agglomérations, la crise les ayant plus fortement marqués. Pis, depuis deux ans, alors que le reste du pays connaît une sortie de crise progressive, les banlieues populaires se sont enfoncées dans la récession. L’année 2014, sur laquelle reposent les statistiques exploitées par l’étude, voit ce mouvement se renforcer. Ainsi le taux de chômage des 15-64 ans atteint 26,7 % dans ces quartiers, contre un taux global de près de 10 % pour les agglomérations dont ils font partie. Toutes les catégories des habitants en âge de travailler sont touchées. Mais la mauvaise surprise vient des catégories jusqu’alors relativement épargnées : les diplômés et les non-immigrés.

Lire aussi :    10 graphiques sur les « quartiers prioritaires », réservoirs de chômage et de pauvreté  

Un taux de chômage presque trois fois supérieur

Les diplômés issus des quartiers prioritaires s’inséraient aussi bien que ceux des grandes villes avoisinantes, une fois toutes les caractéristiques sociales prises en compte. Les diplômés bac + 2 et plus trouvaient un emploi, comme l’avait montré une étude du Centre d’études et de recherches sur les qualifications (Cereq) d’avril 2013. Les chiffres de l’observatoire marquent un tournant : « Même avec un diplôme élevé, quelle que soit l’origine, les habitants des quartiers prioritaires sont fortement exposés au chômage », souligne l’ONPV. Le taux de chômage des niveaux bac + 2 et plus est presque trois fois supérieur à celui des villes centres (18,8 %, contre 6,5 %). « Un diplômé bac + 5 de plus de 30 ans a 22 % de chances de moins d’occuper un emploi de cadre lorsqu’il est issu des quartiers prioritaires », insiste le rapport.

Les diplômés subissent ce qu’on appelle « l’effet quartier » et, pour la première fois, une étude mesure une discrimination liée à leur lieu d’habitation pour cette catégorie de demandeurs d’emploi. « Il est frappant que le niveau de différentiel d’accès à l’emploi croisse avec le niveau de diplôme », remarque Renaud Epstein, sociologue à l’université de Nantes. « On ne peut cependant pas évaluer ce qui est lié aux discriminations ethno-raciales ou aux discriminations territoriales. » La discrimination selon l’adresse ou l’origine n’est pas mesurée, faute de statistiques.

Les femmes fortement exposées


Les habitants non immigrés, jusqu’alors plutôt moins touchés, sont également concernés par ce basculement. Le taux de chômage les concernant est, en 2014, quasi similaire à celui des populations immigrées (26,2 %, contre 27,9 %), alors que la différence entre ces deux catégories reste significative dans le reste des agglomérations (15,5 % pour les immigrés, contre 9,2 % pour les non-immigrés). Ils sont désormais, eux aussi, touchés par « l’effet quartier ».

Dans ces banlieues, les femmes sont, elles, toujours plus fortement exposées à l’inactivité : elles sont 48 % en dehors du marché du travail, en particulier chez les moins de 30 ans et les plus de 50 ans. Une tendance qui peut s’expliquer par la forte proportion de familles monoparentales : seules 46,3 % des femmes entre 25 et 64 ans élevant seules leurs enfants ont un emploi, contre 81,1 % pour les femmes dans la même situation habitant les agglomérations voisines.




Dernière édition par Admin le Sam 7 Mai - 18:18, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 18:17


un autre article à partir du même  Rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV),


Panorama des banlieues : les cinq chiffres à retenir en 2015

Hugo Soutra Club Prévention Sécurité 03/05/2016  

Le premier rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV), sans mise en perspective, a été présenté, mardi 3 mai, à la secrétaire d’Etat à la Ville, Hélène Geoffroy. Qu’il s’agisse de cadre de vie, de conditions de logement, de précarité sociale, d'accès aux soins, de taux d'emploi, d'insertion professionnelle, de réussite éducative ou de sécurité, des écarts importants persistent toujours entre les nouveaux quartiers prioritaires de la politique de la ville et leurs agglomérations environnantes.

Citation :
A l’heure où certains discours accusent ni plus ni moins certains quartiers prioritaires de la politique de la ville de se dresser contre la République, la compilation des chiffres les plus récents montre au contraire que la promesse républicaine reste majoritairement à concrétiser sur ces territoires, malgré leurs besoins, immenses.

Le rapport 2015 de l’Observatoire national de la politique de la ville (ONPV), qui est aussi son premier suite à sa création récente, fait en effet état de nombreuses inégalités persistantes entre les quartiers prioritaires et leurs agglomérations environnantes. La réduction des écarts – objet même de la politique de la ville – semble au point mort.

« Nous avions la volonté de rendre intelligible la situation des quartiers populaires, qui cristallisent aujourd’hui nombre de fantasmes et de peurs. Nul ne pourra désormais nier la réalité que vivent leurs habitants », explique la secrétaire d’Etat à la Ville, Hélène Geoffroy. Seul hic, et non des moindres, toutefois : la récente évolution de la géographie prioritaire a empêché l’Observatoire de relier cette « photographie à T zéro » avec la situation passée, et donc d’analyser à l’aide d’indicateurs fiables l’efficacité des politiques publiques et l’impact des dispositifs déployés par le gouvernement.

Ces 283 pages de chiffres bruts, cartes et autres tableaux ont été découpées en vingt-trois chapitres par l’ONPV, dont nous retenons cinq idées essentielles.

1) Une précarité sociale encore plus prégnante

Les 1514 quartiers prioritaires étant « pour près de la moitié d’entre eux d’anciennes zones urbaines sensibles (ZUS), et pour un tiers dans d’anciens quartiers couverts par un contrat urbain de cohésion sociale (CUCS) », l’on retrouve dans la nouvelle géographie prioritaire nombre de caractéristiques déjà décrites avec précision dans les précédents rapports de l’ex-ONZUS. Quoique dans des proportions encore plus prononcées que lors des années précédentes.

Sélectionnée à partir d’un critère de pauvreté, « la population est jeune, peu scolarisée et plus souvent étrangère. Les familles monoparentales sont deux fois plus fréquentes que dans les agglomérations où ces quartiers se situent », résume l’Observatoire, qui remarque au passage que « les femmes sont plus souvent seules cheffes de famille et en dehors du marché du travail. »

La secrétaire d’Etat à la Ville, Hélène Geoffroy, note, pour sa part, l’existence de véritables déserts médicaux… en milieu urbain : « les médecins spécialistes libéraux sont 3,4 fois moins présents dans les quartiers prioritaires que sur l’ensemble de leurs agglomérations, tandis que les médecins généralistes sont, eux, 1,5 fois moins nombreux » note-t-elle dépitée. « Nos quartiers populaires connaissent de réelles difficultés sociales, éducatives, économiques freinant de fait l’intégration de leurs populations à la société française. »

2) Développement économique : le plafond de verre de l’emploi

Et pour cause : si l’insertion professionnelle est souvent présentée comme une voie d’intégration, elle demeure aujourd’hui toute relative pour la population des quartiers prioritaires.

« En 2014, le taux de chômage de leurs résidents s’élève à 26,7% contre à peine 10% dans le reste des agglomérations. Ce taux de chômage élevé touche tous les niveaux de qualification : s’il est très important chez les actifs s’étant arrêtés au BEP ou CAP (31,7%), il atteint 18,8% pour les titulaires d’un Bac+2 et plus, soit un niveau trois fois plus élevé que dans les unités urbaines environnantes pour ces mêmes niveaux de diplôme » peut-on lire dans le rapport.

Le président de l’ONPV, Jean Daubigny, s’inquiète notamment de la situation préoccupante dans laquelle se trouvent les femmes de 30 à 49 ans résidant dans les quartiers prioritaires.

« Plus de la moitié sont soit en inactivité (37,4% dans les QPV, contre 15% dans leurs agglomérations) soit au chômage (14,2% contre 7,2%). Sans compter que celles qui disposent d’un emploi – souvent fortement corrélé au niveau de diplôme – sont aussi surreprésentées en ce qui concerne les temps partiels subis »,
se désole l’ancien préfet d’Ile-de-France.


Par ailleurs, les actifs ne sont pas dans une situation particulièrement enviable, puisqu’ils occupent en règle générale des métiers moins qualifiés : 51% des hommes sont ouvriers (contre 26% en moyenne) et 59% des femmes employées (contre 42%). Une statistique qui s’explique par des niveaux de diplôme en moyenne plus bas, mais pas seulement puisque le phénomène touche aussi les plus diplômés.

« Chez les titulaires d’un diplôme de niveau Bac+5 ou plus, 53% occuperont un emploi de cadre contre 71% de leurs voisins de même niveau de diplôme », note l’Observatoire.

3) Education : la mixité scolaire à la peine

Autre révélation contenue dans ce précieux rapport : deux tiers des collégiens résidant dans un quartier prioritaire de la politique de la ville étudiaient ensemble en 2015, dans 785 établissements « souvent classés dans le réseau d’éducation prioritaire. Ces collèges bénéficiant de moyens pédagogiques supplémentaires se caractérisent toutefois par une faible mixité sociale, car ils accueillent majoritairement des élèves de classes sociales défavorisées », observe le président de l’ONPV, Jean Daubigny.

Une concentration qui, a contrario, explique aussi que 2111 des 6821 collèges français n’accueillent aucun élève originaire de ces territoires.

Quoi que l’on en pense, l’enjeu de la mixité scolaire reste donc bel et bien une bataille d’avenir. Pour ne rien arranger, les collégiens résidant en QPV sont deux fois plus souvent encadrés « par des enseignants de moins de 30 ans, disposant d’une moindre ancienneté et donc de moins d’expérience pédagogique » pointe le rapport.

Une situation globale qui, conjuguée au fait que la rotation d’effectifs d’enseignants est plus élevée dans le réseau de l’éducation prioritaire qu’ailleurs, n’est peut-être pas totalement étrangère aux taux plus importants d’échecs scolaire (24,6% d’échec au brevet, contre 13,9% ailleurs) ainsi que d’orientation vers une filière professionnelle.

4) Une rénovation urbaine satisfaisante, sans effets magiques

Le premier programme de rénovation urbaine – appliqué sur 428 des 751 ZUS et aujourd’hui achevé à 75% – laissera progressivement place à un second plan de renouvellement urbain qui concernera, pour sa part, environ 11% des logements sociaux métropolitains et des populations plus pauvres. Alors que le PNRU 2, amené à se déployer jusqu’en 2024, devra être, aux termes de la loi, co-construit avec les habitants, le rapport 2015 de l’ONVP fait état du ressenti de certains habitants face à ces opérations de démolition/reconstruction.

Ils sont, en moyenne, quatre fois plus nombreux à continuer de percevoir des problèmes de réputation (52% contre 13%) et deux fois plus à constater des faits de délinquance (50% contre 24%). Ce qui ne les empêche pas d’avoir, dans l’ensemble, « une opinion plutôt positive de leur quartier et de leur logement, même s’ils sont plus nombreux à vouloir le quitter. »

L’amélioration de l’isolation phonique des logements est réelle selon les habitants eux-mêmes (elle était demandé par 36% d’entre eux en en 2002, contre 27% en 2013) comme de la qualité de l’air.


5) Plus de délinquance générant une forte insécurité

« Pour la plupart des actes de délinquance étudiés (1), les communes qui comprennent un ou plusieurs quartiers prioritaires connaissent des taux de délinquance supérieurs que les autres villes », constate l’ONPV, à partir des chiffres du ministère de l’Intérieur. Des statistiques qui sont encore encore plus élevées dans les communes disposant d’un quartier en zone de sécurité prioritaire (ZSP).

Etant donné les nombreuses ruptures statistiques des dernières années, les chiffres de la délinquance enregistrée méritent néanmoins plus que jamais d’être croisés avec l’enquête de victimation de l’ONDRP, bien que réalisée sur l’ancienne géographie prioritaire des ZUS.

Les atteintes aux biens sont toutes plus fréquentes, contrairement aux atteintes personnelles qui diffèrent peu selon le lieu d’habitation.

Le sentiment d’insécurité ressenti par les habitants des ZUS demeure stable en 2015, mais toujours plus important que dans les autres quartiers voisins. Plus souvent témoins de pratiques porteuses d’insécurité, un habitant sur quatre dit se sentir en insécurité dans son quartier, contre un habitant sur sept, ailleurs

Décidément, que l’on parle des chiffres du ministère de l’Intérieur ou de ceux de la politique de la ville, changer de thermomètre ne fait pas diminuer la température.


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 18:29


du même rapport...



Hélène Geoffroy, secrétaire d’Etat à la ville s’est vue remettre aujourd’hui le dernier rapport de l’observatoire national de la politique de la ville. Selon ce dossier, les quartiers Outre-mer présentent des difficultés encore plus prononcées que ceux de l’hexagone.


© DR Remise du rapport sur l'évolution des quartiers populaires
à Hélène Geoffroy, secrétaire d'Etat à la ville

Citation :
Selon le dernier rapport de l’Observatoire national de la politique de la ville, (ONPV, indépendant) qui porte sur l'année 2014, les quartiers prioritaires affichent un retard inouï en terme d'emploi, de santé ou d'éducation, en particulier Outre-mer.  
           
Un quart de la population Outre-mer dans les quartiers

Les départements et régions d’outre-mer ainsi que les collectivités d’outre-mer concernées par la politique de la ville comptent 218 quartiers où résident près d’un quart de leur population. Il existe cependant des écarts importants d’un territoire à l’autre. En Martinique, 7% de la population réside en quartier prioritaire, cette part s’élève à environ 70% à Mayotte.
 
Selon ce rapport, en Outre-Mer, un peu plus de 500 000 personnes vivent en quartier prioritaire dans les départements et régions d’Outre-Mer (Guadeloupe, Guyane, Martinique, Mayotte et La Réunion), 9700 à Saint-Martin et 73000 en Polynésie française.


Chômage endémique

Selon le rapport 2015 de l'Observatoire national de la politique de la ville, le taux de chômage est ainsi de 26,7% dans ces quartiers, contre 10% ailleurs. "A partir du moment où le chômage reste très élevé dans notre pays, ça n'a pas pu aller mieux dans les quartiers populaires", commente Hélène Geoffroy, secrétaire d'Etat à la Ville, "simplement, nos politiques ont permis d'éviter un décrochage", constate-t’elle.
 


© CB Hélène Geoffroy, secrétaire d'Etat chargée de la Ville


Une population plus jeune

La situation des habitants de ces quartiers prioritaires ultra-marins est contrastée selon les territoires. Comme dans les quartiers prioritaires hexagonaux, la population y est en général plus jeune et ces quartiers ultra-marins ont une situation préoccupante en termes d’emploi et de chômage. Autre particularité : les familles monoparentales y sont  plus nombreuses. Enfin, si la plupart des collectivités d'Outre-mer comptent des locataires plus nombreux dans les quartiers prioritaires que dans le reste des communes, ce n’est pas le cas en Guyane ou à Saint-Martin.
 
Moins de médecins

"La question de l'adresse, du quartier dont on est issu, construit un déterminisme insupportable", dénonce Hélène Geoffroy, ancienne député-maire de Vaulx-en-Velin, une commune pauvre de la banlieue lyonnaise. Les disparités sont énormes en terme d'accès à la santé, avec des médecins spécialistes libéraux "3,4 fois moins présents que sur l'ensemble de leurs agglomérations". Généralistes et infirmiers font également défaut (-35 et -29%).
 
     
Programmes de rénovations

Un Programme national de rénovation urbaine (PNRU) a permis entre 2004 et 2013 la rénovation et la construction de centaines de milliers de logements. Il devait totaliser 47 milliards d'euros d'investissements durant la période 2004-2013, dont 12 milliards de subventions de l'Etat, qui n'a versé que les deux tiers de ses engagements. Un deuxième programme de rénovation urbaine a été lancé fin 2014 pour dix ans, doté de 5 milliards d'euros. Davantage basé sur "l'humain", il vise à "mettre toutes les politiques dans la politique de la ville" pour mettre un terme à "l'apartheid social et territorial" en œuvre en France, note la ministre.
 
Une ministre optimiste

"On est passé d'un stade incantatoire à une stade plus opératoire", se félicite Hélène Geoffroy, pour qui le résultat de ces politiques se verra "dans la durée", avec l'objectif avoué de davantage de "mixité" sociale dans les quartiers.


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 18:37


Dans les quartiers prioritaires, la galère des bac+5

Rémi Clément Challenges 04-05-2016



Citation :
C'est une facette méconnue des inégalités qui structurent les villes françaises. Dans les quartiers prioritaires, la faible qualification de l'emploi ne se limite pas aux seuls habitants peu diplômés. Elle concerne aussi les bac+5. Selon un rapport publié mardi par l'Observatoire politique de la ville, les habitants des quartiers prioritaires disposant d'un master II ne sont que 53% à occuper un emploi de cadre contre 71% de leurs voisins de même niveau de diplôme.

Pour les autres, les emplois occupés peuvent se révéler très peu qualifiés. Ainsi, parmi les hommes, 1 diplômé sur 5 ayant un niveau bac+5 résidant en quartier prioritaire occupe un poste d'employé ou d'ouvrier. Ils ne sont que... 5% parmi les autres diplômés bac+5 du reste de l'agglomération. Toutes choses égales par ailleurs, le rapport indique qu'un homme diplômé de niveau de bac+5 de plus de trente ans a 22% de chances de moins d'occuper un emploi de cadre lorsqu'il est issu d'un quartier prioritaire. Et la situation est amplifiée chez les femmes diplômées bac+5 des quartiers populaires, qui ne sont que 46% à occuper un poste de cadre.


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 18:42


Un rapport alarmant alerte sur la situation des quartiers pauvres en LorraineEconomie
Le quartier du "Haut du Lièvre" à Nancy ou "Plateau de Haye" à Nancy-Maxéville (Meurthe-et-Moselle) où plus d'un habitant sur deux est pauvre. (PHOTO: LORACTU.fr)



Le quartier du "Haut du Lièvre" à Nancy ou "Plateau de Haye" à Nancy-Maxéville (Meurthe-et-Moselle)
où plus d'un habitant sur deux est pauvre. (PHOTO: LORACTU.fr)

Citation :
Les disparités restent très importantes entre les territoires les plus déshérités et le reste de la France, selon un rapport publié mardi 3 mai par le nouvel Observatoire national de la politique de la ville. Dans le même temps, un rapport de l’INSEE zoome sur ces quartiers en Lorraine et dans le Grand-Est.

En Alsace-Champagne-Ardenne-Lorraine, les 116 nouveaux quartiers de la politique de la ville rassemblent 8,6 % de la population de l’ensemble des quartiers de la politique de la ville métropolitains. Comme au niveau national, la population de ces quartiers est concernée au premier plan par la pauvreté, le chômage et la précarité de l’emploi, indique l’INSEE dans un rapport publié mardi.

Ainsi, l’unité urbaine de Strasbourg comprend 18 quartiers de la politique de la ville, celle de Nancy en compte 10. L’unité urbaine de Troyes compte 9 quartiers, celle de Reims 7 et celles de Metz et de Mulhouse 6 chacune. Au total, ces grandes unités urbaines regroupent plus de 60 % de la population des quartiers de la politique de la ville de la région. Dans la région, près d’un habitant sur deux (45%) est pauvre en étant sous le seuil de pauvreté en vivant avec moins de 990 euros mensuels.

- Les femmes, les jeunes et les étrangers visés par le chômage -


L’écart de niveau de vie entre les quartiers de la politique de la ville et le reste des unités urbaines englobantes est également marqué. Le niveau de vie médian des habitants des quartiers de la politique de la ville correspond à deux tiers du niveau de vie médian dans les unités urbaines englobantes. Dans le Grand-Est, le niveau de vie médian est de 12 490 euros par an et par UC dans les quartiers de la politique de la ville, soit 1 040 euros par mois. Ce niveau de vie est inférieur à celui observé dans l’ensemble des quartiers métropolitains (12 870 euros). La région se situe au 9e rang des 13 régions métropolitaines en termes de niveau de vie dans les quartiers de la politique de la ville, loin derrière l’Île-de-France ou la région Auvergne-Rhône-Alpes, mais devant les régions Provence-Alpes-Côte-d’Azur (PACA) ou Languedoc-Roussillon-Midi-Pyrénées.

Toutefois, la pauvreté ne se concentre pas uniquement ans ces quartiers. Par exemple, dans l’unité urbaine de Nancy, les quartiers du Plateau de Haye Nancy-Maxéville ou de Haussonville-les-Nations présentent des taux de pauvreté particulièrement élevés. Néanmoins, de nombreux ménages pauvres vivent également dans le centre de Nancy. A contrario, les zones périurbaines situées dans la grande couronne (zones pavillonnaires notamment) sont davantage épargnés par la pauvreté.

Dans ces quartiers, on note une représentation plus forte des familles monoparentales, des jeunes, des chômeurs mais aussi d’habitants de nationalité étrangères. La population étrangère est également surreprésentée dans les quartiers de la politique de la ville. Près de 20 % de la population y est de nationalité étrangère contre 8 % dans les unités urbaines. Dans le Grand-Est c’est à Colmar et à Mulhouse qu’elle dépasse les 20%.

- Des crédits en plus pour rénover les quartiers, selon le gouvernement -

Le chômage frappe durement ces zones. Ainsi, 26 % des ménages habitant dans les quartiers de la région perçoivent des allocations chômage, contre 18 % des ménages des autres secteurs. , près de 25 % de la population est touchée par la précarité de l’emploi (CDD, intérim ou temps partiel). Dix points de moins dans le reste des zones urbaines (centre-ville, zones périphériques…). Autre chiffre alarmant dans ce rapport, touchant els femmes cette fois. Dans les quartiers d’ACAL, 63 % des femmes n’ont pas d’emploi, contre 44 % dans l’ensemble des unités urbaines. Les femmes qui résident dans les quartiers sont plus fréquemment sans emploi en ACAL que dans l’ensemble de la France métropolitaine (58 %).

Depuis 2014, seuls les 1 436 quartiers les plus pauvres de France profitent en effet des crédits des politiques de la ville (450 millions d’euros par an), contre 2 500 auparavant. En tout, 20 milliards d’euros devraient y être consacrés dans les dix prochaines années, avec l’objectif avoué de davantage de «mixité sociale » dans les quartiers. Hélène Geoffroy (ministre de la ville) souligne enfin des efforts pour redynamiser le tissu associatif dans les quartiers populaires. Cette année, les crédits alloués aux centres sociaux et aux maisons de quartiers ont été revalorisés de 100 millions d’euros, pour atteindre 240 millions d’euros.


Le classement des quartiers du Grand-Est par taux de pauvreté

1) Jules Gusde (Troyes, Champagne-Ardenne) : 63,1%

2) Planchettes (Verdun, Lorraine) : 59%

3) Niederbronn – Zola (Lunéville, Lorraine) : 58,7%

4) Croix Rouge (Reims, Champagne-Ardenne) : 58,6%

5) Ronde Couture (Charleville-Mézières, Champagne-Ardenne) : 57,2%

6) La Justice (Epinal, Lorraine) : 57,2%

7) Sénardes (Troyes, Champagne-Ardenne) : 56,3%

Cool La Californie (Jarville-la-Malgrange, Lorraine) : 55,7%

9) Bellevue (Forbach, Lorraine) : 55,6%

10) Beausoleil (Sarreguemines, Lorraine) : 54,8%

11) Plateau de Haye (Nancy-Maxéville, Lorraine) : 54,4%

12) Quartier des Lumières Alfred Boucher (Romilly-sur-Seine, Champagne-Ardenne) : 53,5%

13) Quartier La Croix de Metz (Toul, Lorraine) : 53,5%

14) Guirbaden (Bischheinem, Alsace) : 53,3%

15) Manchester (Charleville-Mézières, Champagne-Ardenne) : 52,8%

16) Rome-Saint-Charles (Vitry-le-François, Champagne-Ardenne) : 52,5%

17) Port du Rhin (Strasbourg, Alsace) : 52,5%

18) Chartreux (Troyes, Champagne-Ardenne) : 51,5%

19) Borny (Metz, Lorraine) : 51,4%

20) Pont du Jour (Troyes, Champagne-Ardenne) : 51,2%

21) Florimont – Bel Air (Colmar, Alsace) : 51,2%

22) Quartier Neuf (Langres, Champagne-Ardenne) : 51,1%


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 18:50



Ma cité s’organise. Community organizing et mobilisations dans les quartiers populaires

Mouvements 2016/1 (n° 85).  - 15 €

Par Hélène Balazard, Marion Carrel, Simon Cottin-Marx, Yves Jouffe et Julien Talpin

« Depuis la mort de Zyed et Bouna, rien n’a changé. Il y a toujours autant de brutalités policières, de violences institutionnelles, de racisme structurel qui touchent les habitants des quartiers populaires et les descendants de l’immigration. Plus que jamais il appartient à la société civile de s’organiser, de taper du poing sur la table pour obtenir la dignité, le respect de ses droits et la justice qui s’impose »[1].

Citation :
Le 31 octobre 2015, une dizaine de milliers de militant-e-s des quartiers populaires défilaient dans les rues de Paris au nom de la dignité, de la justice, de l’égalité et contre le racisme. La marraine du mouvement, Angela Davis, icône du mouvement afro-américain des années 1970, incarnait cette filiation entre la lutte des minorités des deux côtés de l’Atlantique – « de Ferguson à Paris ». Dans les rangs des manifestant-e-s, on pouvait voir des militant-e-s de longue date mêlé-e-s à de jeunes activistes formé-e-s aux méthodes du community organizing, certain-e-s ayant fait le voyage aux États-Unis pour se familiariser avec les méthodes apparues dans les quartiers de Chicago il y a près de quatre-vingts ans.

Pourquoi cette nouvelle génération politique s’est-elle davantage nourrie de la lutte pour les droits civiques, des actions de Malcom X ou de Saul Alinsky – un des inventeurs du community organizing – que des écrits de Marx ou de Trotsky ? Les États-Unis, ce pays où les inégalités sociales sont plus fortes que jamais, où les minorités raciales sont discriminées, incarcérées – sans parler de leur assassinat par la police – , pourraient-ils inspirer un renouveau du militantisme dans les banlieues françaises ?

L’intérêt de ces jeunes militant-e-s pour ces expériences états-uniennes tient tout d’abord à l’enjeu de la question raciale et de la lutte contre les discriminations pour les classes populaires d’aujourd’hui. Face au déni des institutions et à l’incapacité de la gauche à prendre en charge cette question, les mobilisations des activistes aux États-Unis constituent une source d’inspiration pour les combats des minorités françaises. La gauche n’est en effet jamais parvenue, depuis les années 1980, à s’adapter à la nouvelle sociologie des classes populaires : davantage issues de l’immigration que par le passé, moins unifiées par des conditions de travail partagées du fait de la tertiarisation, de la montée du chômage et de la précarité[2].

Pire, c’est parfois contre les élu-e-s de gauche que les habitant-e-s des quartiers populaires se mobilisent aujourd’hui, dénonçant leurs pratiques paternalistes et leur incapacité à s’engager dans la lutte contre les discriminations[3]. Au regard de l’éclatement des classes populaires, de la disparition de leurs espaces d’organisation et de représentation, leurs possibilités d’expression et de mobilisation semblent aujourd’hui bien limitées. La montée de l’abstention et le déclin de l’adhésion partisane ou syndicale sont patents[4].

Les quartiers populaires ne sont pourtant pas des déserts politiques[5] : ils connaissent des moments de forte mobilisation électorale (comme lors des élections présidentielles) et un investissement associatif durable, malgré les coupes drastiques dans les financements. Le mouvement social apparaît cependant fragile, fragmenté entre des syndicats, des associations de quartier, des partis politiques et des organismes d’éducation populaire qui collaborent peu entre eux.

La force du mouvement ouvrier avait reposé sur l’articulation entre des organisations syndicales et politiques adossées à une identité de classe fédérant au-delà des origines nationales, des identités locales ou des statuts professionnels. Si ce processus d’unification symbolique s’est accompagné de la domination de certaines fractions des classes populaires sur d’autres – notamment des hommes blancs –, l’histoire n’est pas vouée à se reproduire. La convergence des luttes apparaît aujourd’hui indispensable face à la puissance du capitalisme néolibéral. Face au danger que représente la droitisation générale du monde politique, il y a urgence à retrouver les leviers de la mobilisation et l’union des classes populaires, qui ne peuvent provenir que des premiers concernés. Le community organizing offre une réponse à cette urgence. Forme de mobilisation « par le bas », il consiste à ce que des organisateurs investissent les cages d’escalier et les marchés, les préaux d’école et les usines pour aller vers les personnes isolées et en colère, les accompagner dans la formation de leaders et la construction de campagnes, obtenir de petites victoires, justes et concrètes, afin qu’ils sortent de leur marginalisation sociale et politique.

Ces formes de contre-pouvoir contribuent à ce que les habitants des quartiers populaires résistent au clientélisme, à l’encadrement et au contrôle social que leur imposent les institutions. Et les petites victoires peuvent contribuer à faire émerger les grands récits mobilisateurs, à l’instar du groupe de community organizing auquel appartenait Rosa Parks, en 1955 à Montgomery, qui a préparé et accompagné son refus des règles racistes qui l’obligeaient à céder sa place à un passager blanc dans l’autobus ; acte de désobéissance civile qui va précipiter l’émergence du mouvement des droits civiques aux Etats-Unis.

Dans ce dossier, Mouvements interroge les pratiques du community organizing et leur importation en France, montre comment elles peuvent participer à renouveler le mouvement social et plus largement à rénover la gauche. Si nous souhaitons avant tout accompagner le développement du community organizing de transformation sociale, analyser ses innovations et ses vertus, nous pointons aussi ses limites. Nous explorons ici les questionnements, les tensions, les paradoxes et parfois même les contradictions de cette pratique « pragmatique ».

L’attrait pour le community organizing en France tient à sa capacité de mobilisation de populations qui participent en général peu à la vie politique ; en quête de légitimité, les institutions se penchent ainsi avec intérêt sur ces techniques bien plus efficaces pour toucher les classes populaires que les dispositifs participatifs les plus innovants. Le risque est de fétichiser ces techniques, de les transformer en « boîte à outils » ou en « kit méthodologique », utilisables au profit de tout projet politique, comme l’illustre leur récupération par le Tea Party aux Etats-Unis. Si Saul Alinsky, l’un des père-fondateurs du community organizing, ne manque pas de faire référence à la révolution, s’il a écrit Être radical[6] pour expliquer aux pauvres comment s’emparer du pouvoir, nous sommes aussi conscient-e-s de l’ambiguïté constitutive de ces pratiques d’auto-organisation et des objectifs antagoniques qu’elles peuvent servir. Le community organizing apparaît comme un moyen de conquérir du pouvoir, tout l’enjeu est de savoir si celui-ci bénéficiera à des individus isolés et discriminés qui se lancent en politique, à des travaill-eur-euse-s soci-aux-ales à la recherche d’innovations procédurales, à des mouvements conservateurs ou à des collectifs œuvrant à l’émancipation des classes populaires.

Si tout n’est pas neuf ici et si ces pratiques font bien souvent écho à des traditions militantes anciennes (de l’éducation populaire à la coopération ouvrière), elles tracent un chemin nouveau. A l’opposé de l’avant-gardisme qui a longtemps marqué le mouvement ouvrier au XXe siècle, les expériences présentées dans ce dossier ont en commun de chercher à faire des classes populaires, prises dans leur diversité, les actrices de leur propre émancipation. Ce processus n’est pas exempt de tensions, liées en particulier au rôle des professionnels de la mobilisation qui peuvent exercer un certain paternalisme sur ces formes ascendantes de participation. Mais il n’en incarne pas moins un espoir pour refonder un mouvement de masse. Un des enseignements de ce dossier est en effet que le pouvoir dépend bien souvent du nombre. Cela suppose à la fois une capacité à mobiliser les masses, mais aussi à s’allier, à coopérer au sein de vastes coalitions pour tordre le bras à des adversaires puissants.


[1] S. Assbague, Le Courrier de l’Atlas, 8 juillet 2015.

[2] O. Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.

[3] « Ma cité a craqué », Mouvements, 2015/3.
[4] C. Braconnier, J. Dormagen, La démocratie de l’abstention, Paris, Gallimard, 2007.
[5] Voir A. Hajjat, « Révolte des quartiers populaire, crise du militantisme et postcolonialisme », in A. Boubeker, A. Hajjat (dir.), Histoire politique des immigrations post-coloniales. France 1920-2008, Paris, Éditions Amsterdam, 2008, p. 249-264.

[6]        [6] S. Alinsky, Être radical : manuel pragmatique pour radicaux réalistes, Bruxelles, Editions Aden, 2012 [1971]


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 19:00


Pourquoi les quartiers populaires sont-ils stigmatisés par les médias ?

Par Julie Sedel, sociologue du journalisme, Nordine Idir, secrétaire général du Mouvement des jeunes communistes et Soufyan Heutte, éducateur spécialisé à Montpellier. L'Humanité 6 Janvier, 2016


Des caméras du monde entier à la cité Belle Paule à Toulouse
pendant l'affaire Merah en mars 2012

Photo : Lionel Bonaventure /AFP

La loi du marché guide les formats journalistiques par Nordine Idir, secrétaire général du Mouvement des jeunes communistes

Citation :
D’abord, il est important de qualifier les choses. Les quartiers populaires sont désignés avant toute chose comme les cités HLM : ce sont les cités chaudes, les quartiers sensibles. On ne parle pas ici des villes populaires dans leur intégralité, de certaines zones rurales, ou même de quartiers de Paris. C’est un archipel de villes et de quartiers symboliques : Seine-Saint-Denis, Marseille, Villiers-le-Bel, Vaulx-en-Velin et quelques autres noms. Ces noms font l’actualité des violences dites urbaines depuis des décennies. Ce sont souvent les territoires de la politique de la ville. Ils ne sont pas montrés de façon insatisfaisante mais scandaleuse et discriminante. Scandaleuse parce qu’il a été prouvé à de multiples reprises que les médias déforment la réalité pour répondre à des besoins d’audimat et valider une vision préconçue de la vie sociale dans les quartiers populaires. C’est une information spectacle qui participe du climat de peur dans lequel les quartiers populaires sont inscrits comme une menace.

Discriminante car elle justifie et valide les discours et politiques répressives, antisociales faites à l’égard de ceux qui habitent ces territoires. Ils ne sont plus perçus comme des individus en bas de l’échelle sociale mais sont racialisés, présentés comme une zone hors de la République. Ce n’est pas la République fragilisée par l’absence de service public, les inégalités mais celle qui se retrouve assaillie par l’islam, la criminalité, « les parents démissionnaires ». Ce ne sont pas des formules exagérées tant l’approche s’inscrit dans un climat de guerre : les intermédiaires sont d’ailleurs appelés fixeurs comme dans les zones de guerre…

Est-ce que les journalistes, rédacteurs suivent le doigt sur la couture les instructions des états-majors des partis réactionnaires ? Non, bien évidemment. C’est la loi du marché avant tout qui guide les formats journalistiques pour aller suivre les opérations policières chocs plutôt que la famille ou l’association de quartier de la ville qui dénonce les conditions sociales, les violences policières…

S’il existe un regard parfois positif, ce sera bien sûr autour des valeurs qui font la promotion du marché : l’entrepreneur du quartier qui a fait fortune en faisant tout seul. À cela s’ajoute une distance sociale : combien en effet de ces journalistes viennent des quartiers populaires ? Ce traitement médiatique est le condensé des contradictions et du décalage démocratique puisque ceux d’en haut sont incapables d’analyser une réalité sociale beaucoup trop lointaine pour eux : quid de l’abstention de masse, du chômage endémique, des violences qui rongent le quotidien ? Des éléments trop difficiles à cerner en un reportage. C’est un racisme de classe qui se pose ici. On voit depuis quelques années une volonté d’en changer : il existe un tissu militant que beaucoup ont encore du mal à appréhender mais qui saisit les nouveaux modes de communication pour exiger des contenus autrefois invisibles. Il y a surtout une volonté de ne plus se laisser parler : pour tout militant progressiste, c’est un phénomène auquel il faut être attentif. Celui qui pose l’idée de construire un contre-discours pour se faire respecter, montrer la pluralité des situations.

L’action menée par des associations à Vitry, à la Villeneuve pour construire des reportages par les habitants, les plaintes dont la dernière menée par les Jeunes communistes de Bobigny montrent que l’image est aussi enjeu de bataille pour imposer les thématiques réelles.

C’est bien le format qui pose aussi problème et la manière dont fonctionnent les médias : une problématique qui dépasse le cadre des seuls quartiers en question et interroge l’idée d’une information publique au service du débat citoyen, respectueuse des principes républicains.


La recherche du « bon client » réducteur de la réalité par Julie Sedel, sociologue du journalisme


Citation :
Le développement des médias d’information a entraîné l’apparition d’activités et d’acteurs spécialisés dans le travail de légitimation des institutions. Le monde politique et ses états-majors ainsi que celui de l’entreprise sont particulièrement sensibles aux risques de publicisation. Aussi est-il très rare pour un journaliste de média national de réaliser librement des enquêtes au sein de ces univers sans passer par le personnel en charge de la communication. Ces formes de contrôle de l’information permettent aux acteurs politiques et économiques de conserver le monopole de la définition de la situation. L’une des techniques utilisée consiste à maintenir une frontière entre ce qui relève de l’image publique du groupe, c’est-à-dire ce qui peut être porté à la connaissance du public pour être discuté, débattu, et ce qui doit être maintenu hors champ.

Les grands ensembles d’habitat social ne sont pas des organisations structurées : les journalistes, lorsqu’ils s’y déplacent, recherchent souvent, par leurs moyens propres, des interlocuteurs qu’ils estiment représentatifs de la « banlieue ». Pour donner consistance à cette catégorie fourre-tout, ils puisent dans un répertoire de mises en forme ordinaires des problèmes publics, constitué de « porteurs de causes », d’acteurs politiques qui règlent leurs concurrences en refusant les demandes ou en les acceptant (au nom de la critique de « l’assistanat » ou, au contraire, de la valorisation du projet républicain « d’égalité des chances », incarné par la politique de la Ville, par exemple).

Cette recherche du « bon client » les conduit vers ceux qui, dans la population, répondent à leurs attentes. Par exemple, dans un reportage intitulé Banlieue, diffusé en 1989 par Canal Plus, un jeune homme de 17 ans, s’était spontanément proposé de faire le « guide », se mettant en scène avec ses amis dans des séquences de rap, de chapardage ou de maniement d’arme factice. Or, le résultat du reportage avait suscité un scandale sans précédent dans la ville, les acteurs locaux dénonçant l’absence de légitimité de ce « porte-parole » à représenter le quartier et « le gros trait de la caricature »(1)…

En rendant visibles certains phénomènes circonscrits à l’échelle du quartier, les rédactions relèguent en coulisses des questions qui ne seront pas débattues (2). Ainsi en va-t-il des mécanismes de peuplement des grands ensembles, des causes sociales (c’est-à-dire collectives) au principe des « difficultés » vécues sur le mode individuel, et, au final, rarement exprimées par ceux et celles qui y sont confrontés. Corrélativement, la fragilité des conditions d’élocution d’un discours d’autorité, incarné par un porte-parole accrédité (3), empêche ce hors-champ d’accéder au débat public et de faire contrepoids à une vision réductrice de la « réalité » sociale, produite selon des intérêts et de contraintes (professionnelles, commerciales, politiques) propres aux rédactions.

(1) Julie Sedel, les Médias et la banlieue, Éditions le Bord de l’eau, 2013.
(2) Pierre Bourdieu, « Effets de lieu », la Misère du monde, Paris, Seuil, 1998.
(3) Julie Sedel, « Un cas limite de porte-parolat en banlieue », 
in Philippe Juhem, Julie Sedel (eds.), Agir par la parole, Presses universitaires de Rennes, collection « Res Publica » (à paraître).



Une méconnaissance du territoire local par Soufyan Heutte, éducateur spécialisé à Montpellier

Citation :
En cet après-midi de septembre, à la Paillade, la chaleur commence à s’installer. Les terrasses du centre commercial St-Paul se remplissent ; on y commande un thé à la menthe, un café ou un Tropico. Les gens se sentent bien, beaucoup de jeunes, les visages sont métissés. Un tramway de la ligne 1, de couleur bleue, piqué d’hirondelles blanches, quitte lentement la place (1). Assis à une terrasse, un verre de thé brûlant devant moi, je feuillette le Monde diplo. Je ne le lis pas, je le survole une fois n’est pas coutume. Dans ce numéro paraît une enquête sur mon quartier. La Paillade aurait droit de cité dans ce papier si réputé. Étant abonné, j’ai le privilège de le lire en avant-première. Stupeur ! Alors je le relis ! Effarement ! Alors je me dis que quelque chose cloche. Je ne reconnais pas mon quartier. « Dans ces quartiers de Montpellier, les hommes dominent largement l’espace public, et aucune femme n’oserait s’asseoir à la terrasse d’un café. » Stupéfait, je me retourne. Effaré, je fais le décompte. Sur vingt personnes, six femmes ont pris place. Je continue l’article, nombre de passages sont décontextualisés voire erronés. Je souris lorsque je lis : « Des centaines d’hommes se courbent sur le trottoir, puis s’agenouillent en embrassant le sol. » Le musulman n’embrasse pas le sol tel un naufragé touchant terre. Il pose le front au sol. De légères erreurs, l’article en fourmille, mais ce n’est pas intéressant de les relever, cela dénote juste le manque de connaissance du sujet de la part du journaliste. Non, ce qui m’a glacé le sang sont, plutôt, les ambiguïtés et sous-entendus douteux. Je prendrai trois passages pour illustrer mon propos.

(1) Lire « Islam et relégation urbaine à Montpellier » de Pierre Daum, le Monde diplomatique, août 2015, pp.12-13

Un groupe de jeunes est interviewé : « Et tous de préciser, avant même que la question ne soit posée, que “les djihadistes ne sont pas des musulmans, parce que, dans l’islam, il est interdit de tuer”. » Cette partie est ambiguë. Le fait qu’ils s’empressent de réciter ce cantique aux sonorités infantiles nous amène à penser que le discours est organisé, voire élaboré en amont. Pourquoi ces jeunes insistent tant ? Pourquoi crier haut et fort que Salam signifie Paix ? Et c’est là que le « tous » parachève le tableau. S’ils entonnent, à l’unisson, la même « propagande », n’y aurait-il pas, derrière, « un ayatollah » ? Je ne soupçonne pas le reporter de le penser mais sa maladresse porte une première estocade à la Paillade.

Pour la suite, la maladresse n’explique pas tout. « Tout le monde ici se conforme aux obligations visibles de l’islam (…). Il n’existe aucun endroit pour boire une bière ou un rosé en terrasse. Aucun café, snack ou restaurant ne sert d’alcool, et tous baissent le rideau en journée pendant le mois de ramadan. »

Deux choses. La première est l’évocation d’une charia édictant « les obligations visibles de l’islam ». Le lecteur pourrait s’imaginer une police religieuse veillant à ce que « tous » les commerces respectent ces interdits, à ce qu’« aucun » snack ne puisse vendre d’alcool. Le propos est essentialisant et ne repose sur aucune investigation. Ce que le journaliste a observé, c’est ce que nous condamnons, Pailladins, depuis plus de quinze ans. La ghettoïsation de toute une population, venant majoritairement des campagnes marocaines.

Mais laisser entendre que l’islam serait un facteur d’explication est une erreur d’interprétation, doublée d’une méconnaissance du territoire. L’absence de preuve n’est pas la preuve de l’absence. Si le journaliste n’a pas trouvé de terrasse où boire son rosé, c’est peut-être qu’il ne l’a pas cherchée. Car pour porter ce lourd constat, il s’est contenté de descendre du tramway et d’aller à Saint-Paul. S’il voulait boire une pression ou un rosé, il aurait pu aller au Barcelone. Un bar-tabac-PMU ayant pignon sur rue à quelques mètres de la mosquée dont il est question dans l’article. Tout comme il aurait pu questionner les commerçants sur l’absence d’alcool sur leur carte. Mais cela présuppose un travail d’investigation. Les Pailladins, dont moi-même, avaient répondu, « qu’économiquement ce ne serait pas rentable ». Et ce, pour plusieurs raisons qui ne sont pas propres à la Paillade. Mais de toutes ces explications, le reporter n’en tient compte. L’islam dicterait sa loi dans les quartiers de France, instaurant une prohibition dans ces territoires de non-droit.

Enfin, le coup fatal est porté par une phrase assassine que je commenterai peu tant elle est claire. Parlant des prières de rue, ce qui n’est que le débordement sur l’espace public des fidèles durant la prière du vendredi. « La ségrégation sociale, dénoncée lorsqu’il s’agit d’accès au logement ou au travail, semble finalement appréciée par beaucoup en ce qui concerne la pratique religieuse. »

En résumé, les Pailladins seraient des hypocrites, dénonçant le système quand c’est en leur faveur mais le contournant, voire le piétinant dans le cas contraire. Encore une fois, ce phénomène n’est en rien spécifique à la Paillade ou aux quartiers populaires. Là où se trouve une mosquée, qui n’est jamais assez grande pour contenir tous les fidèles à l’intérieur lors de la prière du vendredi, ce problème se pose.

Ces exemples représentent à mes yeux le fossé existant entre le journalisme et les quartiers populaires. Une double page et pas un seul sociologue cité. Je ne dis pas qu’un journaliste non spécialiste des quartiers ne saurait traiter de ce sujet. Mais, dans ce cas, il doit le faire avec l’œil de l’apprenti, sans orgueil et avec humilité. Et surtout, il se doit d’être à l’écoute de ce territoire qui lui est inconnu.


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 19:10

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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 19:29


Nuit Debout et les "quartiers"...

quelques imports du sujet 'NUIT DEBOUT', informations, analyses et théories : le roman d'un mentir-vrai français

20 avril


Quand on vient de sa banlieue, oui, Paris est blanc,
et surtout la Place de la République ;
oui, ce sont les classes moyennes et supérieures,
plutôt diplômées du supérieur qui occupent les lieux et les micros


dans les commentaires à l'article Nuit Debout et les quartiers populaires: le grand malentendu 20 avril 2016 | Par Faïza Zerouala, intéressant vu les prises de positions de leaders d'associations décoloniales, mais pas l'objet de ce message, je retiens ce témoignage en soulignant des passages significatifs


lambda a écrit:
La question des mots qu'on utilise a été abordée Place de la République.

"Nuit debout", pourquoi la nuit (ça me rappelle mes enfants : "j'ai fait minuit !")?

"Tous debout !" serait plus approprié pour ce qui est (mal)nommé la "convergence des luttes".

Pourquoi mal nommé ? Parce que bien plus qu'à celle des luttes (il y a bien des façons de lutter), c'est bien à la convergence de celles et ceux qui luttent, tentent de lutter, voudraient lutter... qu'il faut travailler,... et il y a du boulot !

En commençant par se rendre à l'évidence : c'est celles et ceux que l'on veut voir dans le mouvement qui luttent depuis tellement longtemps que l'on comprend leur méfiance, leur doute, leur réticence,... leur rejet de ce qui fait le fond (pour l'instant peu lisible) et la forme (combien de fois se sont-ils fait roulés par les bons apôtres de la "démocratie locale, de quartier, de proximité, sur le terrain"...).

Les animateurs du mouvement semblent donc rongés par la question des "banlieues", alias "quartiers populaires": on peut leur rétorquer - ce qui est d'ailleurs fait "c'est quoi ce machin ?"

Ces terminologies d'urbanistes ou de géographes agissent comme un écran pour éviter de nommer les classes populaires, qui se trouvent être composées dans une plus forte proportion que les autres classes de jeunes, de chômeurs, d'immigrés et de descendants d'immigrés (je ne mets pas les féminins car je parle de catégories). Plus dangereux, elles apparaissent comme une nouvelle manière de les nier dans leur être social : leurs pensées, leurs discours, leurs actions, leurs pratiques, leurs aspirations, leurs rêves,... en résumé, leurs manières de lutter déjà depuis longtemps.

Or, comme le soulignent certains commentaires, ces catégories sont les victimes des politiques libérales, réactionnaires et représsives des gouvernements successifs depuis bien longtemps.

Pas de distinguo de ligne gouvernementale sur ce point et pour une raison simple : ce sont ces politiques qui les ont fabriquées, comme on fabrique des migrants avec nos guerres, et des sans-papiers avec notre xénophobie d'Etat (plus particulièrement aujourd'hui islamophobie). Il y a d'ailleurs une approche actuelle erronée de ce fameux Code du travail qu'il faudrait "défendre" : il ne faut pas oublier que si la loi Travail (quel mot !) aggrave les choses, ce qui est déjà dedans est depuis longtemps désastreux (le CDD = 1975).

Il y a bien un gouffre, ou plutôt des gouffres qui s'entremêlent. Quand on vient de sa banlieue, oui, Paris est blanc, et surtout la Place de la République ; oui, ce sont les classes moyennes et supérieures, plutôt diplômées du supérieur qui occupent les lieux et les micros. C'est un fait, un fait construit avec minutie par les politiques du logement et des transports : nous ne pouvons, ni ne devons, le reprocher aux gens présents.

Il y a aujourd'hui beaucoup plus grave, c'est ce que ce mouvement met cruellement en lumière ailleurs qu'à Paris, place de la République.

Par exemple : projection du film "Merci Patron" dans le cinéma de ma ville de banlieue : salle comble, mais 98 % de blancs, moyenne d'âge 55 ans, 70 % catégorie "Fonction publique = éduc' et territoriale. Certes beaucoup de militants politiques et syndicaux, mais un bon nombre en retraite, et le regret que les syndicalistes des entreprises locales ne soient pas là, ni quelques jeunes, au moins. On y était bien loin de l'imagerie "banlieue-quartiers populaires-classe ouvrière-jeunes" !

La suite, le débat, était tout aussi édifiante : on y évoqua le "drame" du chômage, de la précarité, mais comme de phénomènes existant "ailleurs". Le film se passe d'ailleurs "ailleurs" (dans ce que les débatteurs appellent le "Nord"). Pas un mot sur la situation sociale d'une partie des habitants de la ville où ils vivent : chômeurs, précaires, pauvres, immigrés entassés dans des "foyers" aux marges des quartiers pavillonnaires, jeunes "décrochés" de tout : école, lycée, emploi... Pas un mot non plus sur les transformations sociales induites par le "grand Paris" et la brutalité des politiques foncières qui en découlent (et l'ont suscité). Etc., etc.

Ces personnes appartenaient bien à la classe moyenne "éduquée" et "militante". De là à dire qu'elles sont prêtes à lutter avec leurs voisins...


21 avril


« Les tentatives de Nuit debout en banlieue se multiplient mais peinent à mobiliser les quartiers »

L'Express AFP 20/04/2016


Des gens se rassemblent pour une Nuit debout à Bobigny,
en banlieue parisienne, le 17 avril 2016 afp.com/THOMAS SAMSON

Citation :
Bobigny - Comment aller de la place de la République à la banlieue parisienne' Des initiatives éparses sont prises pour amener le mouvement citoyen Nuit debout dans les quartiers populaires, mais cette démarche peine pour l'heure à dépasser les cercles associatifs traditionnels.

Ivry, Saint-Denis, Cergy, Mantes-la-Jolie... Une quinzaine de villes au-delà du périphérique ont déjà accueilli au moins une Nuit debout, à la suite de celle organisée à Montreuil le 8 avril, une semaine après le lancement du mouvement à Paris.

Le 10 avril, une "commission banlieue" se mettait en place à République, pour favoriser la "convergence des luttes". Mais dès le 4 avril, David Cousy, un militant associatif de Créteil, avait lancé sur Twitter le mot-clé #BanlieueDebout, pour permettre une mobilisation "autonome".

"J'étais agacé d'entendre à République qu'il fallait envoyer des délégués pour expliquer aux gens de banlieue comment faire", raconte ce président de l'association Créteil 3.0, convaincu qu'un "transfert vers les quartiers populaires est en train de s'opérer".

Pourtant, rares sont les habitants issus de l'immigration à s'exprimer dans ces premières "Banlieues debout", qui réunissent entre quelques dizaines et 200 personnes.

"On n'arrive pas à sortir des réseaux habituels de militants, déjà politisés", constate Aurélien Franckel, membre du Club des acteurs citoyens 93. "Aux pieds des immeubles, au quotidien, il y a plein de conversations. Mais la Nuit debout, ça ne leur parle pas", estime ce cadre territorial en Seine-Saint-Denis.

"Les Nuits debout, on les a déjà faites en 2005", lors des émeutes urbaines parties de Clichy-sous-Bois, grince un jeune lors du rassemblement organisé dimanche soir à Bobigny. Une professeur d'histoire-géo évoque la "résignation" des banlieues, et le "fossé" des préoccupations entre les jeunes de République et ceux des quartiers.

Pourquoi les jeunes des cités sont absents' "Quand la société ne reconnaît pas leur place, du moins symboliquement, ou quand on se sent dominé, il est difficile de se sentir légitime pour se lancer et s'inscrire dans cette mobilisation", explique Aurélien Franckel.

- "Ce qu'il faut, ce sont des actions" -

A Pantin, mardi soir, une petite centaine de personnes sont réunies sur une place de marché: les orateurs, d'origines et d'âges variés, parlent du non-remplacement des enseignants, des violences policières, du lombricompost, de la loi travail ou de l'aide aux migrants du campement parisien de Stalingrad.

Ici la mobilisation est partie de réunions entre des militants d'extrême gauche et des associatifs, avec une "volonté de réveiller le réseau militant endormi, maintenir un souffle d'enthousiasme", explique Pauline, 28 ans, ex-membre du Nouveau Parti anticapitaliste.

Ailleurs, comme à Saint-Denis ou Ivry, ce sont les majorités municipales communistes qui ont soutenu les premiers pas, prêtant les tentes, les chaises ou la sono. A Saint-Ouen ou à Marne-la-Vallée, près de l'université, des collectifs non partisans sont à la manoeuvre.

"Ça me dérange que certains rassemblements soient organisés par des syndicats étudiants ou des militants politiques", réagit Almamy Kanouté, militant associatif de Fresnes (Val-de-Marne).

Question de temps pour que ça prenne en banlieue' "Le mouvement est encore dans l'amorce, les gens sont encore dans l'observation", plaide Almamy Kanouté. "Pour l'instant, on reste dans l'entre-soi. Il faut aller au coeur des quartiers."

Pour lui, qui a pris la parole à "Répu", "les AG, les commissions, quand on est habitué à vivre dans l'urgence en banlieue, ça ne suffit pas pour mobiliser. Ce qu'il faut, ce sont des actions, c'est ça qui interpelle les gens".

"Banlieue debout reste lié à Nuit debout, mais ne regarde pas la place de la République comme un exemple à copier. La mobilisation, si elle ne veut pas s'essouffler, doit montrer des visages différents, avec des identités propres", assure David Cousy.

Pour Fouad Ben Ahmed, cadre municipal à Bondy (Seine-Saint-Denis), encarté au Parti socialiste, "la question n'est pas +pourquoi ça ne prend pas en banlieue '+ Cette mobilisation est à République, et les habitants des quartiers y sont aussi: je m'y suis rendu comme beaucoup d'amis mais il n'y a pas écrit +banlieue+ sur notre front..."


Montreuil : Nuit Debout tente une incursion de l’autre côté du périph’ N.R. Le Parisien 10 Avril 2016


Montreuil, vendredi 8 avril. Sur le modèle des soirées militantes de la place de la République à Paris,
une « Nuit Debout » a été organisée à Montreuil à l’initiative des lycéens
. (DR.)

Citation :
« A République, on nous disait qu’il fallait diffuser les Nuits Debout en banlieue. On a décidé de répondre à cet appel », explique Henni Darrat, 18 ans, en première au lycée Eugénie-Cotton à Montreuil. Ce week-end, c’est devenu une réalité. Dans la soirée de vendredi à samedi, les premiers manifestants se sont réunis place Jean-Jaurès à Montreuil.

Ils étaient près de 200, selon la préfecture, à se tenir chaud jusqu’à 2 heures du matin.

A l’initiative de ce mouvement rebaptisé par certains « Banlieue Debout », figurent des lycéens des quatre établissements de la ville. Ils étaient déjà très mobilisés contre la loi Travail. Henni, le jeune lycéen de Montreuil, était devenu un inconditionnel des rassemblements de la place de la République. « J’y passais tous les soirs une à deux heures », explique-t-il. La semaine dernière, il a donc reçu cinq sur cinq le message d’un activiste de la place de la République qui proclamait : « Si on réussit à faire converger les Parisiens et la banlieue, là ils vont avoir peur ».


Certains rebaptisent le mouvement « Banlieues debout ». (DR.)
« Pas les mêmes classes sociales » qu’à Paris

Vendredi soir, dès 19 heures, Henni et une soixantaine de lycéens sont passés aux travaux pratiques. Inspirés par les indignés parisiens, les Montreuillois veulent tout de même se démarquer : « Nous n’avons pas pas les mêmes classes sociales, même s’il y a quelques bobos », remarque Henni. Côté logistique, les Castors Bio ont assuré la dînette, la mairie a prêté le matériel. « Nous avons même eu un membre de Podemos », glisse Henni. C’est en fait un représentant parisien du parti Espagnol qui est venu à la rencontre des Montreuillois.

A la bibliothèque Robert-Desnos, Denis Lachaud, écrivain et comédien, a animé un débat intitulé : « La révolution comme champ des possibles ». Gaylor Le Chequer, adjoint au maire (Front de Gauche), y a fait un tour, tout comme le maire Patrice Bessac et quelques élus. L’équipe municipale observe avec « bienveillance » cette mobilisation. « Nous sommes une ville de tradition revendicative, le mouvement citoyen doit prendre toute sa place», analyse l’élu, en soulignant : « il est important que cette initiative reste apolitique ».

Henni y tient aussi. Il appartient au Comité des citoyens montreuillois. « C’est une association sans étiquette », précise le jeune homme. La formation dispose de six élus au conseil municipal fédéré autour du groupe Montreuil ma ville j’y Crois, qui invitait aux dernières municipales à rallier Jean-Pierre Brard, l’ancien député-maire alors apparenté PCF.

Samedi, la nuit tourne court, les militants gagnent République

Samedi soir, les protestataires de la place Jean-Jaurès ont retenté une nouvelle Nuit Debout. Une centaine de personnes les ont suivis. Mais dès 19 h 30, sous la petite pluie fine, les jeunes militants ont rassemblé leurs affaires. « On a appelé à faire Nuit Debout à République. Il y a plus de monde et plus d’ambiance », reconnaît Henni.

Nuit Debout Montreuil fera-t-elle école ? Les lycéens réfléchissent à une suite. Peut-être le week-end. Ailleurs, dans le 93, une Nuit de la Résistance, mêlant habitants, parents d’élèves et étudiants, est annoncée à Saint-Denis, mercredi 13 avril à 18 heures devant la mairie et la Basilique. A Aubervilliers, le réseau albertivillarien contre la loi Travail (élus PCF-FG, CGT, lycéens et associatifs) en fera de même samedi 16 avril, à 17 heures.

24 avril


« Les gens se foutent de la réforme du code du travail »

À Marseille, la Nuit debout se heurte durement à la réalité des quartiers nord LE MONDE | 24.04.2016 Gilles Rof (Marseille, correspondance)

Citation :
« Vous êtes les bienvenus. » La phrase est finalement arrivée, mais elle a beaucoup tardé. Ponctuant une longue « mise au point » que la maigre assistance de la première Nuit debout organisée dans les quartiers nord de Marseille ce samedi 23 avril – une centaine de personnes au plus fort de la soirée – a encaissée sans broncher. Fatima Mostefaoui, 50 ans, figure militante de la cité des Flamants (14e), joue le rôle de la puissance accueillante et tient à « dire les choses » en introduction. « Même si certains vont faire une dépression après… » s’amuse-t-elle.

Juchée sur les petits gradins en bois de palette qui font face au public, cette membre du collectif Pas sans nous cogne :

« Ici, cela fait trente ans qu’on est debout. On n’a pas attendu pour combattre la précarité, les violences policières, les injustices sociales… Vous venez libérer notre parole ? Mais notre parole est libre. Personne ne l’entend parce qu’elle est censurée et stigmatisée »

Face à elle, l’auditoire est presque exclusivement composé de militants associatifs, d’étudiants et de journalistes… Des habitués des Nuits Debout marseillaises, qui, depuis le 31 mars, se déroulent au cours Julien, en plein cœur du quartier populaire et culturel de La Plaine (6e), réunissant chaque semaine quelques centaines de personnes.

« Les gens se foutent de la réforme du code du travail »

Comme Félix, 31 ans, ils arrivent du centre-ville et découvrent pour la plupart cet ensemble immobilier d’un millier d’habitants, fraîchement chamboulé par le chantier de la rénovation urbaine. « Quand j’ai vu que la Nuit debout se déplaçait dans les quartiers nord, j’étais ravi, explique cet enseignant-chercheur. J’ai pris mon métro, mon bus… Ça a duré une demi-heure. »

Ce soir, la distance entre centre-ville et quartiers défavorisés de Marseille ne se mesure pas qu’en durée de trajet. « Où sont les habitants des Flamants ? Ceux des quartiers nord ? », prend à témoin Kader Atia, en pointant le public. « Il y a une telle relégation sociale dans nos cités que les gens se foutent de la réforme du code du travail, de la loi El-Khomri, poursuit cet ancien du centre social de la cité de la Castellane (15e), acteur reconnu de la lutte contre le mal-logement. Ils ont d’autres priorités. »

Certains participants ont beau rappeler, au cours des débats, qu’à Marseille, « la précarité ne touche pas que les cités », Zoubida Meguenni voit une déchirure plus grande : « Quand on est dans la merde dans nos quartiers, personne ne vient, souligne la fondatrice de l’association Sheba, trente ans de combats pour les femmes issues de l’immigration. Alors aujourd’hui, face à cette bienveillance, il y a une haine, c’est sûr. »


Incompréhensions et maladresses

Les organisateurs de la Nuit Debout marseillaise pressentaient une première difficile. Tout au long de la semaine, le dialogue avec les associations et les personnalités des quartiers nord qui ont accepté de collaborer, s’est ponctué d’incompréhensions, de maladresses. La diffusion du film emblématique du mouvement, Merci Patron !, a été abandonnée au dernier moment. « Pour converger, il faut un sens, souffle Fatima Mostefaoui. Tu ne vas pas passer Merci Patron ! à des gens qui, en majorité, n’ont pas de travail. » « On ne nous a pas donné le temps de préparer, de prévenir les habitants », regrette Rachida Tir, membre, elle aussi, des Pas sans nous.

Sur la place des Flamants, le centre social, inauguré la veille, a fermé ses lourds rideaux de fer, ignorant l’événement. Pour l’électricité de la sono, les organisateurs ont dû faire fléchir le gardien de l’école d’infirmières voisine… « Le lieu choisi n’était peut-être pas le bon », s’interroge Gérald, l’une des chevilles ouvrières de la Nuit debout à Marseille, avant de glisser, irrité par les critiques et les problèmes du soir : « Je ne suis pas sûr qu’on réédite l’expérience. »

Elu Front de gauche du secteur, figure de l’opposition au maire FN Stéphane Ravier, Samy Johsua veut quand même y croire : « L’idée est excellente. Le résultat montre que la construction du tous ensemble n’est pas si facile. Mais le bilan reste bon parce qu’on a essayé de le faire. »


26 avril
Communiqué du PIR




22 avril 2016 par PIR


Les Nuits sont blanches. Menacées de précarisation et de déclassement par la loi El Khomri, les classes moyennes blanches se sont massivement mobilisées et composent la majorité des assemblées présentes aux Nuits Debout. Traversées par deux grandes tendances, l’une radicalement anticapitaliste, l’autre plus encline à emprunter les contours d’un progressisme citoyen, lié essentiellement aux questions de féminisme, d’écologie, de libertés individuelles et de formalisme démocratique, le mouvement se heurte aux mêmes faiblesses de la gauche traditionnelle. Non seulement le « lumpen prolétariat blanc » y est absent, mais les milieux de l’immigration et des quartiers populaires (QP) se tiennent prudemment à l’écart
.


Pourtant, les effets dévastateurs de la réforme ne s’arrêteront pas aux frontières des grandes villes et dégraderont les conditions de vie déjà déplorables des QP. Pourquoi peinent-ils à rejoindre la Place de la République ou les diverses initiatives locales qui ont été lancées ? Soulevée par les organisateurs eux-mêmes, la question de l’absence des quartiers et des populations non-blanches, bien que plus relative dans certaines mobilisations lycéennes et estudiantines, cristallise tous les mécanismes de reproduction du champ politique blanc.

La convergence des luttes ne se décrète pas. Suffirait-il de lancer une invitation aux représentants d’organisations de l’immigration et des QP pour en sanctionner la présence effective ? Aujourd’hui, nulle organisation ne bénéficie d’une base sociale assez conséquente pour prétendre à une telle légitimité. Si leur participation présente quelque intérêt, le risque est toujours de se voir cantonner au seul rôle de « visibilisation de nos luttes », trop insuffisant pour imposer un réel rapport de force en faveur des QP. Au mieux, c’est l’occasion de « profiter d’une tribune » pour sensibiliser aux problèmes des quartiers. Au pire, nous sommes la « caution indigène » d’une assemblée embarrassée par sa propre homogénéité sociale.

En effet, si les habitants des quartiers ne se sentent pas « concernés » par les Nuits Debout, ce n’est pas parce qu’ils ignorent leurs propres intérêts, ce n’est pas seulement parce qu’ils se refusent à se solidariser avec un milieu qui ne les a jamais soutenus quand, eux, se mobilisaient, comme ce fut notamment le cas pendant les révoltes d’octobre 2005. Mais c’est d’abord parce que, Nuit Debout, dans ses termes et ses modalités d’actions actuels, ne les concerne pas.

Notons, par exemple, que le taux record de chômage des jeunes des QP (plus de 40 %) réduit naturellement l’intérêt porté à une loi qui touche surtout ceux qui bénéficient déjà d’un contrat de travail. Par ailleurs, la réalité des QP et les priorités politiques qu’ils expriment lorsqu’ils se mobilisent est riche d’enseignements pour qui veut bâtir des ponts vers l’autre côté du périph’.

Alors que les crimes policiers racistes, les contrôles au faciès, la chasse aux sans-papiers, la négrophobie, l’islamophobie et la rromophobie d’État, les discriminations et plus récemment l’état d’urgence, ses 3000 perquisitions et ses assignations à résidence, ravagent la vie quotidienne des habitants des quartiers, sans provoquer un soulèvement massif de l’ensemble de la population, l’impressionnant succès de la mobilisation contre la loi El Khomri, sonne à l’oreille comme l’expression d’un énième « deux poids deux mesures », jusqu’au sein des mouvements de contestation.

Tout se passe comme si les luttes de l’immigration étaient imperméables. En témoigne la succession d’une séquence « post-attentats », où les mobilisations des organisations non-blanches se sont multipliées pour dénoncer l’islamophobie, la négrophobie d’État (dont les propos racistes de la ministre Laurence Rossignol) et les guerres impérialistes, et d’une séquence « loi El-Khomri », qui a entraîné des mobilisations essentiellement blanches.

Il faut savoir lire cette chronologie car aujourd’hui les milieux blancs paient leur indifférence passée vis-à-vis d’un état d’urgence qui ne les touchait pas directement. Renforcé par son offensive dans les QP, l’État, impunément radicalisé dans sa tendance autoritaire, a gagné du terrain, ce qui lui permet de s’en prendre désormais aux classes moyennes. Celles-là même qui appellent désormais les QP à se solidariser !

« Le paradis pour tous, ou l’enfer pour tous ! », répondent les Indigènes de la République. Autrement dit, nous ne grossirons pas vos rangs pour garantir vos privilèges. Notre histoire nous a assez appris à décliner l’invitation. C’est à vous de venir grossir les nôtres et nous convaincre de votre capacité à sortir du consensus postcolonial et raciste en défendant nos exigences fondamentales ! Non pas seulement en saupoudrant d’antiracisme, de Palestine et d’Afrique le catalogue progressiste des « nobles causes » à défendre, ni en les compartimentant en commissions spécifiques, ni même en envoyant des missionnaires dans les banlieues pour les « éveiller » à la politique.

Que faire ? Venez sur notre terrain. Notre terrain, c’est un agenda politique où nos priorités ne seront pas systématiquement les vôtres, où nos intérêts seront parfois concurrents, voire contradictoires. Ce qui n’implique pas que la convergence est impossible. Au contraire, c’est là qu’elle est plus que jamais nécessaire, c’est là qu’elle pourra être effective. Car il faudra alors « négocier » les conditions requises d’une alliance véritable, d’égal à égal, prémisse de cet « amour révolutionnaire » que nous appelons de nos vœux. Non pas une convergence abstraite et prophétique mais le projet politique d’une majorité décoloniale que nous pourrions nous atteler à construire ensemble, dans une égale dignité.

30 avril


Marseille: greffe difficile pour Nuit Debout dans les quartiers nord

"Vous voulez réveiller les quartiers,
mais nous, on dort pas ! Venez discuter, mais pas nous analyser"


Projeter Merci patron! à des gens "qui sont dans leur grande majorité au chômage" ?
"Je préférerais qu'on parle mal logement, précarité et violences policières..."


Coralie Bonnefoy L'Express 24/04/2016


Le 23 avril, Nuit Debout a migré du cours Julien vers le quartier des Flamants
Coralie Bonnefoy/L'Express

A Marseille, le mouvement Nuit Debout s'est essayé à la délocalisation, délaissant le centre ville au profit des quartiers nord. Une expérience balbutiante, mais un premier pas.

Citation :
L'idée avait germé lors d'une des premières réunions de Nuit Debout: pourquoi ne pas délaisser le cours Julien - coin estudiantin, populaire et festif du centre ville - et importer l'assemblée dans les quartiers Nord de Marseille? Chose faite en ce samedi 23 avril, au cœur des Flamants, cité d'un gros millier d'habitants, du 14e arrondissement. Sur la place qui prolonge le centre social, fraîchement inauguré, on a sorti de gros gradins en bois sur roulettes, aménagé quelques jeux pour les enfants sur le terrain de boules et installé une sono.

Félix, enseignant-chercheur de 31 ans, en est convaincu: "Si le mouvement reste dans l'entre-soi du cours Ju, il va s'essouffler" Alors, il est venu. "J'ai fait l'effort. Parce qu'à Marseille, la porosité entre le centre et le Nord n'est pas évidente", glisse-t-il derrière ses sages lunettes. Gérald, l'un des pivots du mouvement, foulard rose noué autour du cou, va demander à la mosquée toute proche si l'assemblée peut utiliser l'électricité pour la diffusion du film de François Ruffin Merci Patron!, prévue plus tard. La projection, faute de matériel idoine, est finalement annulée; mais pour l'électricité, c'est oui.

Pas mal de journalistes et très peu d'habitants

Sur la placette, au plus fort de sa fréquentation, la réunion rassemble une centaine de personnes. Des militants associatifs - majoritairement des femmes -, pas mal de journalistes et très peu d'habitants du quartier. "Cette cité a été stérilisée par la rénovation urbaine. Il n'y a plus de vie", regrette Gérald. Une barre a été rasée. Face au centre social une tour, vide, attend de tomber. A ses pieds, trois gamins assis près d'un scooter roulent un joint, indifférents aux débats. Fatima Mostefaoui, 50 ans, porte-voix de la coordination de collectifs des quartiers Nord "Pas sans nous", s'agace d'une organisation un rien chaotique: "Nous sommes ravis d'accueillir l'initiative, mais il nous a manqué beaucoup de temps pour prévenir la population". L'air de rien, la manifestation bouscule les habitudes.

La militante s'irrite aussi de "l'hypocrisie ambiante". Dans son gilet jaune vif elle se fâche: "On ne parle des quartiers populaires que pour les réduire aux islamistes, aux femmes voilées et à la délinquance. On dit qu'on ne peut pas rentrer ici. Mais qu'on arrête! Celui qui veut acheter du shit, il sait comment arriver. Il vient à 22h et il fait même la queue!" Peu après un homme abonde et fustige les "bobos du centre ville" venus s'encanailler dans ces coins malfamés...

Projeter Merci patron! à des gens "qui sont au chômage"?

Avant que le micro à bonnette orange ne tourne de main en main, le médiateur rappelle les gestes du vocabulaire Nuit debout. Les échanges se tissent. Parfois maladroits. Les problématiques des cités populaires et les enjeux liés à la loi El Khomri se télescopent. "Vous voulez réveiller les quartiers, reprend Fatima, mais nous, on dort pas ! Venez discuter, mais pas nous analyser", prévient celle qui a passé toute sa jeunesse aux Flamants. Projeter Merci patron! à des gens "qui sont dans leur grande majorité au chômage"? "Je préférerais qu'on parle mal logement, précarité et violences policières...", conclut la militante.

Sur deux bancs, de part et d'autre de la tribune improvisée, on a posé des petites choses à manger et à boire. Un homme demande, au micro, de ne pas réduire la question des discriminations aux seuls quartiers populaires. Un autre intervenant rappelle qu'on est là "sur les terres du FN" (Stéphane Ravier est maire des 13e et 14 arrondissements depuis 2014). Une femme parle Medef, charges salariales et intermittence du spectacle. Un jeune en blouson de cuir noir martèle que les quartiers sont "les labos de la précarité que Myriam El Khomri veut nous imposer".

"N'ayez pas peur de nous"

Le débat, gentiment indocile, ne s'emballe jamais vraiment et prêche beaucoup de convaincus. La "convergence" tant espérée peine à se faire jour. "Ce n'est pas grave, note Claude, un universitaire. On en est au début du début. Si ce travail de reconstruction de la société se fait, il prendra des décennies."

Quatre femmes voilées, venues de la cité Font-Vert, brandissent des petites pancartes photocopiées. Elles demandent du soutien pour Hafed Dekhil, Algérien qui vit en France depuis 16 ans sans papiers, et risque d'être expulsé dans les jours qui viennent. "La Nuit debout, j'en ai entendu parler à la télé", sourit Yamina sous son voile noir. Elle ne veut pas parler pas au micro. "Mais si le faisais, je dirais 'N'ayez pas peur de nous..."


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MessageSujet: Re: "QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...   Sam 7 Mai - 19:35


du sujet FUIQP, Front Uni des Immigrations et Quartiers Populaire et Saïd BOUAMAMA, textes et vidéos


6ème rencontre nationale des luttes de l'immigration et des quartiers populaires

28 Avril 2016 #FUIQP

Vous trouverez en pièce jointe l’affiche et le Flyer des sixièmes rencontres nationales des luttes de l’immigration et des quartiers populaire organisées par le FUIQP. La participation n’est possible que par inscription en écrivant à l’adresse mail figurant sur le Flyer





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"QUARTIERS POPULAIRES", "BANLIEUES"... histoires, témoignages, luttes...
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