PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE

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 L'INDIVIDU au-delà de L'INDIVIDUALISME => "Je est des autres" : COMMUNISATION

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MessageSujet: Re: L'INDIVIDU au-delà de L'INDIVIDUALISME => "Je est des autres" : COMMUNISATION   Jeu 28 Avr - 13:58


narcissisme vs individualité par et pour les autres

Patlotch narcissique, et même pour Roland Simon, de Théorie Communiste, « comble du narcissisme », voilà le pont-aux-ânes des plus idiots, qui ne produisent rien et qui transpirent l'envie, aux plus subtilement modestes, qui ne s'expriment jamais à la première personne, mais de façon impersonnelle voire d'un "nous" dont on se demande comment ils en seraient les représentants

d'abord une incontournable conscience de soi de "l'artiste" :


1930

une fois cela saisi, comment le dépasser :

d'abord en mettant l'artiste, sa posture, à mort, voir UN RENVERSEMENT POÉTIQUE et RÉVOLUTIONNAIRE de Guy Debord à... Patlotch...

ensuite, en concevant l'individu non comme monade, citoyen séparé bon à agglutiner en société civile dans la servitude à l'État du Capital, où "l'homme" prolétarisé n'est qu'une marchandise, invitée à se vendre sur le marché du travail, et de toutes valeurs, intellectuelles, artistiques, sexuelles... Ce monde a transformé les rapports humains en rapports marchands, chacun est marchand de lui-même, comme disait Soupaul de Salvador Dali, alias Avida Dollar

la théorie communiste n'y échappe pas, concurrence oblige, à la con, entre ceux qui ont la plus longue, pour prétendre participer à l'émancipation de chacun comme condition de celle de tous, comme disait Marx : la contradiction dans les termes n'est pas chez moi

et donc, c'est une évidence, le dépassement de l'individualisme dans le capital n'est pas à remplacer par une absence d'individualité dans une forme de collectivisme de la fausse modestie où chacun s'efface devant la communauté humaine

l'individu communiste, au sens de post-capitaliste, sera créolisé au sens de la relation poétique d'Édouard Glissant, individualité multiple se connaissant par les autres, ayant intégré l'éthique communiste abolissant les rapports médiés par toutes formes de domination et d'encadrement sociaux ou sociétaux

le plus blessant, c'est la petitesse et l'égotisme qui s'ignorent, comme la générosité et la gratuité, définitivement incapables de potlatch

en attendant, champions de l'impersonnalité et de vos conditions refoulées, le "narcissique" Patlotch vous emmerde



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MessageSujet: Re: L'INDIVIDU au-delà de L'INDIVIDUALISME => "Je est des autres" : COMMUNISATION   Mar 12 Juil - 13:17


correspondances poétiques


ICI AILLEURS, THÉÂTRE INTÉRIEUR

Poème à plusieurs voix
théâtre en moi du monde
entre ce que je vois
et que l'autre féconde

pour entrer dans la ronde
comme en un chœur l'envoi
l'effet d'un faisceau d'ondes
lumière ouvrant la voie

aux sons d'entre couleurs
et tirer du carquois
les flèches perçant l'heure

pour d'un arc essentiel
toucher à corps les cœurs
comme à l'assaut du ciel

FoSoBo 12 juillet 2016 12:49

sonnet 256



Yves Bonnefoy a écrit:

Je ressens de plus en plus la parenté de la poésie et du théâtre

La poésie et l'existence disons sérieuse ont le même objet... d'où le théâtre

Le théâtre, c'est de saisir les hommes et les femmes dans leurs rapports immédiats,
en des moments où l'urgence des situations,
rendant évidente la finitude, prend de court la pensée, et va libérer le savoir profond.
De ce fait le lieu de l'action théâtre, sa scène, c'est celui même
où la poésie se retrouve dans son travail d'écriture.

Quant au poème qui s'ouvre à un espaces d'échanges, entre des êtres perçus en des situations essentielles,
eh bien, c'est à ce poème qu'en ce moment je ne puis m'empêcher de penser.

entretien avec Fabio Scotto, 2003 L'inachevable, p. 381-384

importé de POÈMES : ŒUVRES-SUJETS performatrices (Meschonnic) / POÉTIQUE de la RELATION et CRÉOLISATION (Édouard Glissant)... Yves Bonnefoy

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MessageSujet: Re: L'INDIVIDU au-delà de L'INDIVIDUALISME => "Je est des autres" : COMMUNISATION   Mar 12 Juil - 13:58


l'individu, le poétique, et le décolonial

la multiplicité de l'un vivant des autres n'entrave pas son unité


Yves Bonnefoy a écrit:
« L'être humain est un et indivisible, par en dessous les disparités que ses moyens mal répartis lui imposent. »

entretien avec Joumana Haddad, 2004, L'inachevable p. 427


la « disparité des moyens » que j'utilise dans ce forum par des approches et dans les langages spécifiques du langage commun, du langage conceptuel, et du langage poétique, cette multiplicité d'approches croisées cherchant leur articulation et leur cohérence, a posé d'emblée, à l'ouverture de ce livre en chantier permanent, la question des « moyens » de les « répartir », par la définition des entrées essentielles, points de vues particuliers sous lesquels j'entendais, de façon hologrammatique (Edgar Morin) mettre en œuvre ma méthodologie dialectique complexe

se posait donc la question du plan, dont je considère, après quelques ajustements en raison même de l'évolution du chantier, qu'il est adéquat au but poursuivi, et qu'il tient la route, ne justifiant pas d'y revenir ni d'introduire plus de nouveaux sujets que nécessaire, ce qui j'en conviens est un peu paradoxal puisque j'utilise, à défaut de mieux, la structure simple à deux niveaux - catégories du plan et sujets -, d'un forum de discussion

chemin faisant, je m'efforce, à travers les résumés et moments de synthèse, de mettre en évidence cette cohérence ouverte et par conséquent différente d'un corpus théorique construit comme une philosophie de la totalité sur la base d'un structuralisme de quelques contradictions supposées tout expliquer et déterminer

ici, c'est la problématique du dépassement à produire des individualités individualistes de notre civilisation occidentale particulièrement, qu'il s'agit de faire ressortir en relation avec l'approche poétique, tant dans l'écriture poétique même que comme poétique émanant profondément des luttes visant à décoloniser notre modernité, celle qui produit l'individu occidental, l'individu du capital, d'où la référence à Édouard Glissant pour son concept de "créolisation" et sa "poétique de la relation"

ainsi est-il possible de faire ressortir l'intrication de trois approches faisant l'objets d'entrées spécifiques, en les mettant en rotation* : l'individu, le poétique, et le décolonial

ainsi comme en art et comme dans la vie, la forme porte-t-elle un contenu

* du point de vue méthodologique encore, c'est à Henri Meschonnic que je dois la "mise en rotation" des nombreux termes pris deux à deux ou plus, qui permet seule de vérifier si les rapports dialectiques établis, échappant au linéaire comme au binaire sans perdre leurs rapports logiques, sont empiriquement validés

le plus difficile est évidemment de proposer une formulation simple de cet enchevêtrement complexe, et là, je ne peux faire pour d'autres ce qui leur revient en propre

.
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MessageSujet: Re: L'INDIVIDU au-delà de L'INDIVIDUALISME => "Je est des autres" : COMMUNISATION   Jeu 15 Sep - 22:38


cet article a attiré mon attention : ce dont il parle pourrait s'appliquer à d'autres domaines. Dans ce sujet c'est un contre-exemple


« l’énonciation ventriloque »

Parler à la place des autres : enjeux politiques, enjeux éthiques

Anne Charlotte Husson  (Dis)cursives 12/09/2016
Linguistique discursive, études de genre, féminisme

Citation :
Récemment, Marie-Anne Paveau faisait retour sur l’affaire honteuse du burkini en développant une réflexion qu’elle met en place depuis quelque temps déjà sur ce qu’elle appelle dorénavant « l’énonciation ventriloque ». Ce terme-concept désigne un phénomène auquel, curieusement, les linguistes ne s’étaient pas encore intéressé·es — en tout cas les linguistes « savant·es », puisqu’il s’agit là d’une préoccupation majeure des linguistes folk militant·es. Elle définit l’énonciation ventriloque comme suit :

Citation :
C’est un mécanisme tout à fait analogue d’invisibilisation et de réduction au silence qui préside à un autre procédé d’ordre énonciatif qui fait florès en ce moment dans la vie politique et médiatique française et qu’on peut appeler, en termes communs, « parler à la place des autres ». Cette forme énonciative cible particulièrement les individus habituellement minorisés, voire stigmatisés, et parfois vulnérables : les femmes, les individus racisés, les musulman.e.s. Et elle est, sans surprise, plutôt adoptée par des dominant.e.s, non racisé.e.s, non stigmatisé.e.s, et n’appartenant pas à des minorités, visibles ou invisibles.

Dans une perspective différente, la sociologue Alison Phipps parle elle aussi, dans un article récent, de ventriloquisme. Elle s’intéresse pour sa part à la mobilisation de l’expérience personnelle et de l’émotion dans les discours féministes comme manière de silencier et d’invisibiliser des personnes déjà infériorisées par la société (elle prend deux exemples: l’utilisation des récits des « survivantes » de la prostitution par des féministes abolitionnistes et l’utilisation du motif traumatique du viol par des féministes radicales pour justifier la non-acceptation des femmes trans dans les espaces féministes). Son but est de mettre en avant les dynamiques de pouvoir qui peuvent alors se perpétuer au sein même des mouvements féministes: pour elle, « ventriloquer [ventriloquising] l’histoire personnelle de quelqu’un d’autre est un acte de pouvoir, surtout quand l’oppression de cet·te Autre est brandie contre un·e autre Autre avec qui l’on est en désaccord ».

Le concept d’énonciation ventriloque me paraît important. Il permet de rendre compte, dans une perspective linguistique, de ce qu’il se passe quand une personne « parle à la place d’une autre », quand des « non-concerné·es » parlent à la place des « concerné·es », pour reprendre des catégories militantes très largement utilisées, notamment dans discours féministes, LGBT+ et anti-racistes contemporains. Dans un billet intitulé « Parler et se taire », l’auteur du blog Asexualité-s reprend une description du problème proposée sur un blog qui n’existe plus aujourd’hui :



L’énonciation ventriloque est donc un enjeu à la fois politique et éthique; comme souvent dans les discours militants, ces deux catégories sont difficilement séparables. Il est entendu que parler à la place des non-concerné·es, c’est mal. En plus d’être paternaliste et condescendant, cela contribue à entretenir des dynamiques oppressives. Je souscris complètement à cette analyse folk, que les perspectives de Paveau et Phipps viennent éclairer sous un jour nouveau. Pourtant, parfois, cet acquis peut être interrogé. C’est le cas, selon moi, à propos d’un événement discursif récent, qui a fait l’objet de nombreux commentaires venus des milieux LGBT+. Premier moment de l’événement et élément déclencheur: la journaliste Brigitte Boréale, qui est ouvertement trans et a rejoint l’équipe du Grand Journal, fait l’objet de plaisanteries de la part de ses collègues que beaucoup qualifient de transphobes. Un article de Yagg en fait le résumé :

Citation :
Lamine Lezghad, dans sa chronique, a lancé à Brigitte Boréale ou ouvert le bal avec élégance: « Nous, les mecs, quand on est stressés, une petite [masturbation], ça détend. Hein, Brigitte ? » Ornella Fleury, la nouvelle « Miss Météo » de l’émission, a commencé son intervention avec l’expression suivante: « Bonsoir monsieur-dame, enfin Brigitte » et a ajouté: « Brigitte, on ne te connaît très peu, et du coup je trouve ça un peu excitant, ça me donne envie de faire un plan à trois. »

Ces plaisanteries ne font guère rire, entre autres, l’Association des journalistes LGBT, qui les considère comme « injurieuses »: « elles nient le fait que Brigitte Boréale est une femme — sous-entendant qu’elle serait aussi, simultanément, un « monsieur ». Elles la cantonnent à des questions d’ordre sexuel et génital ». L’Association saisit d’ailleurs le CSA pour « atteinte au respect de la dignité humaine et non maîtrise de l’antenne ». On est donc en plein dans ce que Marie-Anne Paveau nomme un « événement discursif moral » (Langage et morale, 2013).

Deuxième moment : la journaliste revient elle-même sur l’incident et en nie la dimension transphobe. Elle produit à cette occasion sa propre définition de la transphobie :


Citation :
Merci à tous ceux qui ont voulu prendre ma défense hier soir, c’est très gentil, mais cool les amis. « Don’t worry be happy » comme dirait André. (…) Ornella qui m’a dit « Bonjour Monsieur-Dame » et qui juste après me proposait un plan à trois, c’était de la vanne, à mon avis de la bonne vanne, entre amis. Ce n’était pas de la transphobie. En aucun cas. Moi la transphobie, je sais ce que c’est, quand on crache sur mon passage dans la rue ou quand on me traite de sale travelo dans le métro, ça c’est de la transphobie.

On est donc dans une situation où la première intéressée, que certain·es considèrent comme la victime de propos transphobes, nie la dimension injurieuse des propos ayant fait scandale, et tente de retrouver son statut d’agente pour produire sa propre interprétation des propos en question. L’Association des journalistes LGBT et toutes les personnes qui ont critiqué des propos qu’elles jugent transphobes, se trouvent dans une situation qu’elles dénonceraient en toute autre circonstance: elles produisent une interprétation injurieuse de propos visant une personne qui refuse cependant le statut de victime. Elles vont donc à l’encontre de l’interprétation de Brigitte Boréale et jugent, à sa place, qu’elle a fait l’objet de transphobie.

Cet incident n’invalide bien sûr pas à lui seul les analyses folk de ce que Paveau nomme l’énonciation ventriloque. Il pose cependant des questions intéressantes et importantes qui devraient, à mon avis, être prise en compte par les militant·es comme par les « savant·es »: l’injure existe-t-elle même quand la personne censée en être victime ne se considère pas comme injuriée? Dire que Brigitte Boréale a fait l’objet d’attaques transphobes, est-ce parler pour elle ou à sa place ? Dans le deuxième cas, est-ce acceptable, même si l’éthique discursive militante l’interdit en règle générale? Dans une perspective différente, ramener la transphobie, le sexisme, le racisme, etc. à une expérience individuelle, à un ressenti et à une interprétation personnels, n’est-ce pas les dépolitiser et s’empêcher d’en appréhender la dimension systémique ? La dernière question est, je l’avoue, rhétorique. Mais deux de mes convictions les plus fermes entrent alors en conflit, comme entrent en conflit certaines réactions à l’événement discursif et le ressenti de Brigitte Boréale. Pour ma part, je me contente pour l’instant de reconnaître l’existence de ce conflit et n’ai pas de solution à y apporter.


remarque à l'auteure dont j'ai trouvé ce texte sur twitter
Citation :
@patlotch en réponse à A.-C. Husson @discours_genre

il faudrait en tout écouter les autres dans leur langage, et partir de là, avant de leur faire dire ce qu'ils ne pensent pas

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MessageSujet: Re: L'INDIVIDU au-delà de L'INDIVIDUALISME => "Je est des autres" : COMMUNISATION   Sam 29 Oct - 16:26


un livre que j'avais lu à sa parution en français, tout à fait passionnant, peut-être parce que dépassionné de considérations théoriques, va savoir...



Avec Marx, le bonheur est émancipation politique

Libération
Paul B. Preciado, Philosophe, commissaire à la Documenta 14 (Cassel et Athènes)
21 octobre 2016 à 18:01  


La vie du révolutionnaire nous enseigne qu’être heureux n’est pas une affaire de réussite personnelle,
c’est être témoin d’une époque.

Le bonheur se tient dans la conviction qu’être vivant, c’est être témoin d’une époque,
et ainsi se sentir responsable, vitalement et passionnément responsable, de la destinée collective de la planète.



2001

Citation :
A une époque où la psychologie de la réussite personnelle se présente comme l’ultime graal du néolibéralisme, pour faire face au sinistre festival de violences politiques, économiques et écologiques dans lesquelles nous sommes impliqués, la biographie de Karl Marx écrite par le journaliste britannique Francis Wheen peut se lire comme un puissant antidote aux plans de coaching de développement personnel. Au fil des joyeuses infortunes de Marx, on peut imaginer une sorte d’antipsychologie du moi pour usagers d’un monde en décomposition. Le bonheur, en tant que réussite personnelle, n’est autre que l’extension de la logique du capital à la production de la subjectivité.

S’intéressant à la vie difficile et tumultueuse de Marx on peut conclure que, contrairement à ce que la psychologie du moi et du dépassement personnel cherche à nous faire croire, le bonheur ne dépend pas de la réussite professionnelle ou de l’accumulation de richesses. Le bonheur ne se trouve pas à travers le management émotionnel, ne réside pas dans l’équilibre psychologique entendu comme gestion des ressources personnelles et contrôle des affects. Et même si c’est difficile à admettre, il ne dépend ni de la santé ni de la beauté.

Marx a passé la majeure partie de sa vie persécuté, malade, souffrant de la faim et de la misère. Sa carrière d’auteur commence avec la censure et se conclut sur un échec éditorial. Son premier article, écrit à 26 ans, était une critique des lois de censure promulguées par le roi Frédéric-Guillaume IV. Comme il aurait pu en avoir l’intuition, l’article fut immédiatement censuré. La même censure frappa le premier article qu’il rédigea pour la Rheinische Zeitung,le texte ayant été déclaré «critique irrévérencieuse et irrespectueuse des institutions gouvernementales.»

La plus importante de ses œuvres fut reçue dans l’indifférence de la critique et des lecteurs. Le premier volume du Capital, auquel il avait consacré cinq ans de sa vie, passa quasiment inaperçu et il ne s’en vendit, durant la vie de l’auteur, que quelques centaines d’exemplaires. Et Marx ne vécut pas assez longtemps pour voir publier les deux autres volumes du Capital.

S’il ne rencontra guère de succès dans l’écriture, il vécut dans un inconfort constant. Dès 1845, et pendant plus de vingt ans, il fut réfugié politique dans trois pays différents, la France, la Belgique et surtout le Royaume-Uni, avec sa femme, Jenny, et ses enfants. Durant son périple, Marx, qui disait lui-même ne pas être physiquement et psychiquement apte à un autre travail qu’intellectuel, fut acculé à mettre en gage la totalité de ses possessions, meubles et manteaux compris. Deux de ses enfants furent emportés par des maladies dues à la faim, à l’humidité, au froid. Lui-même souffrit de coliques hépatiques, de rhumatismes, de rages de dents et de migraines. Il écrivit une grande partie de ses livres debout parce que ses furoncles infectés ne lui permettaient pas de rester assis. Marx était un homme laid et on ne peut pas dire qu’il fut bon. Il partageait la majorité des préjugés raciaux et sexuels de son époque, et bien que d’origine juive, il n’hésitait pas à user d’insultes antisémites.

Francis Wheen dresse le portrait d’un Marx autoritaire et fanfaron, incapable d’accepter la critique, sans cesse impliqué dans des disputes entre amis, ennemis et adversaires à qui il envoyait de longues lettres d’injures.

Marx ne connut ni succès économique ni popularité, et s’il avait vécu à l’époque de Facebook, il aurait eu davantage de détracteurs que d’amis.

Cependant, on peut dire que Marx fut un homme intensément heureux. Les partisans du développement personnel pourraient même dire que la clé de son bonheur résidait dans son optimisme immodéré. Mais cette passion n’avait aucun rapport avec la stupide exhortation au feel good néolibéral. L’optimisme de Marx était dialectique, révolutionnaire, presque apocalyptique. Un pessimisme optimiste. Marx ne désirait pas que tout s’améliore, mais bien que les choses empirent au point qu’elles seraient perçues par la conscience collective comme devant être soumises aux changements. C’est ainsi qu’il rêvait, dans ses incessantes conversations avec Engels, à l’augmentation des prix, à l’effondrement économique total qui, selon ses prédictions - dont on sait aujourd’hui qu’elles étaient fausses -, mèneraient à une révolution ouvrière.

Il n’a que 27 ans lorsqu’on lui retire le passeport prussien, l’accusant de déloyauté politique. Marx accueille l’annonce avec une déclaration réfutant toute forme de victimisme : «Le gouvernement, dit-il, m’a rendu la liberté.» Il ne demande pas à être reconnu comme citoyen, mais à utiliser la liberté que lui offre l’exil. Dans les réunions de réfugiés de tous les pays mûrit l’idée de l’Internationale comme force prolétaire transversale, capable de défier l’organisation Etat-nation et ses empires.

Le bonheur de Marx réside aussi dans son incorruptible sens de l’humour quand il dit : «Je ne pense pas qu’on ait autant écrit sur l’argent tout en en manquant à ce point», dans la passion qu’il met à lire Shakespeare à ses enfants, dans les conversations avec Engels et dans son désir de comprendre la complexité du monde.

La vie de Marx nous enseigne que le bonheur est une forme d’émancipation politique : le pouvoir de refuser les conventions d’une époque et, avec elles, le succès, la propriété, la beauté, la gloire, la dignité… comme principales lignes d’organisation d’une existence. Le bonheur se tient dans la capacité de sentir la totalité des choses comme faisant partie de nous-mêmes, propriété de tous et de personne. Le bonheur se tient dans la conviction qu’être vivant, c’est être témoin d’une époque, et ainsi se sentir responsable, vitalement et passionnément responsable, de la destinée collective de la planète.

(1) Karl Marx, biographie inattendue, de Francis Wheen, éd. Calmann Lévy, 408 pp., 28,40 €.

Cette chronique est assurée en alternance par Marcela Iacub et Paul B. Preciado.
Paul B. Preciado Philosophe, commissaire à la Documenta 14 (Cassel et Athènes)


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