PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas

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MessageSujet: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Dim 29 Nov - 13:19


je mets entre guillemets "théoriques" parce que les textes qui suivent ne se présentent pas nécessairement comme tels. Mais par leur niveau de réflexion, ils comportent des éléments théoriques intéressants, par les constats qu'ils font si ce n'est par les point de vues et les "solutions" avancées



textes de Roland Simon et Théorie Communiste

à propos de Charlie
« le citoyen, l’Autre et l’Etat » dndf, 16 janvier 2015

à propos de Charlie (suite)
Du citoyen Charlie à la « dernière instance » dndf, 29 janvier 2015

après les attentats du vendredi 13 novembre
« Note de lectures à propos du 13 novembre » dndf, 28 novembre 2015



Notre époque est celle où le prolétariat, luttant en tant que classe contre le capital,
se remet lui-même en cause
et porte le dépassement révolutionnaire de cette société par la production immédiate
du communisme comme l’abolition de toutes les classes, l’immédiateté sociale de l’individu




Dernière édition par Admin le Ven 26 Aoû - 15:33, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Dim 29 Nov - 13:33

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Dim 29 Nov - 13:56

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Dim 29 Nov - 21:53


merci, camarade Mamadou

ce texte est à ce jour l'expression la plus proche de mes propres thèses croisant théorie de la communisation et critique décoloniale, tant de la modernité occidentale que des marxismes eurocentrés

Mamadou Djaderley dndf 28/11/2015 à 21:39

Courte critique du texte « Tiens ça glisse »* Et quelques pistes de réflexion

* texte déjà signalé, diffusé par non-fides et Yves Coleman : Tiens, ça glisse… ou comment, à trop s’approcher de la race, on finit par tomber dedans (et son matérialisme avec)

Mamadou Djaderley a écrit:
Traiter la « race » comme une magie noire, comme n’étant qu’un discours à contrer ne tient pas la route car ça n’explique pas comment et pourquoi se défendre en tant que race est une nécessité produite par la société civile. Dans ce texte on nous apprend que l’État n’y est pour rien dans cette nécéssité, et qu’il ne s’agit donc que d’un choix : « Aujourd’hui, et sous nos latitudes, contrairement à ce qu’a pu être l’Amérique ségrégationniste par exemple, dont on importe les théories, le modèle et le vocabulaire, ce n’est pas l’État qui racialise. »

Dès lors il devient logiquement impossible de saisir comment se défendre en tant que « race » trouve une certaine légitimité chez une partie du prolétariat. Or n’oublions pas notamment que « le texte [d’appel des « Indigènes de la République »] fut rédigé en réaction contre le mouvement de revalorisation de la colonisation française, que ses initiateurs perçoivent à travers, par exemple, la création d’un musée du colonialisme présentant le colonialisme d’une façon favorable et, surtout le vote par le Parlement français d’une loi prescrivant dans «les programmes scolaires» la «reconnaissance du caractère positif de la présence française outre-mer et en Afrique du Nord». » (wikipédia)

La non reconnaissance de la nécessité, pour certains prolétaires, de se subjectiver en tant que « race », et l’absence d’analyse des sources et origines de cette nécessité, interdit toute critique convenable de celle ci, et glisse dans la moralisation. D’où le néologisme « racialisateur », un nouvel énième ennemi à combattre. C’est la critique du PIR* en particulier, et du décolonialisme** en général en tant que critique partielle de l’exploitation, qui passe à la trappe au profit d’une nostalgie de l’autonomie prolétaire : « [Cet état de fait] est, en revanche, certainement lié à la disparition de toute revendication d’autonomie politique et pratique et au manque actuel de propositions subversives. »

Or comment définir le prolétariat en dehors des divisions qui le constituent ? La période actuelle, particulariste, a fait d’une telle définition un non-sens (qu’on pense aux « races » ou aux « genres »), alors qu’autrefois ces divisions étaient niés par les nécessités du programmatisme : produire une identité ouvrière hégémonique pour donner forme au dit « compromis fordiste ».

Bien que ça n’a jamais été un privilège ou un « luxe » d’être exploité, un tel « compromis », surtout favorable à une partie du prolétariat des pays dits « développés » avait pour condition d’existence le colonialisme d’antan. Entérinant le capital comme puissance mondiale face au travail, le programmatisme eut pour effet, en parallèle de garantir la contrainte à la subsomption du travail des prolétaires colonisés, et par conséquent de les astreindre aux mêmes modalités programatiques de luttes. Cet avantage relatif du prolétariat occidental rendait l’aboutissement communiste de la révolution programmatique impossible, pas seulement dans ses propres termes.

Dans le cycle de lutte actuel, teinté de post-modernisme, terme qui ne désigne pas seulement une hégémonie culturelle de la théorie mais bien une conjoncture historique engendrant des contraintes de subjectivations particulières au sein d’un rapport de classes, on peine à définir le prolétariat à partir des divisions qui le constituent. L’erreur notable, qui revient le plus souvent, est de chercher à déterrer l’ancienne définition génériciste du prolétariat pour la réactualiser. Elle n’est pas morte simplement parce que la bourgeoisie a gagné, mais bien en même temps, parce qu’elle était une entrave à la lutte de classe.

Le texte de Saïd Bouamama, malgré ses limites, parce qu’il invite à garder la tête froide, et qu’il ne tente pas de nous faire la douteuse démonstration des bienfaits de l’identitarisme du PIR (ce n’est pas son objet), ne me semble pas choquant.

* Par ailleurs, le PIR, sans doute est-ce la conséquence du fait qu’il s’agit d’un parti politique, et donc à ce titre d’une organisation opportuniste, nous contraint d’expliquer les dérives racistes homophobes et anti-juives des discours de certains de ses membres. Mais chaque chose en son temps.

** Attention : le décolonialisme n’a, en soit, rien de raciste.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mar 1 Déc - 19:55




« nous » et « eux »

de la théorie à la pratique



peut-être pas un texte théorique en résonance, mais utile tout de même


La construction symbolique de l'identité nationale française dans les discours de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy Angeliki Koukoutsaki-Monnier p. 11-39

Résumés (en anglais et espagnol dans l'original)
Citation :
À partir d’une approche ethno-symbolique cet article explore la définition de l’identité nationale française forgée dans les discours de la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, depuis sa nomination en janvier 2007 en tant que candidat officiel de l’UMP jusqu’aux élections de mai 2007. L’analyse met en lumière une version consensuelle de l’identité nationale française proposée par le candidat, qui intègre les valeurs républicaines et universalistes au modèle culturel français tout en évacuant tout aspect biologique de ce dernier.


Plan
Citation :
Repères théoriques et questionnements

Le cadrage de l’objet de recherche

La construction de la grille d’analyse

Les composantes de l’identité nationale selon Nicolas Sarkozy

Les éléments qui dénotent une acception historique/culturelle

Les éléments qui dénotent l’acception civique/élective

L’acception institutionnelle

Le refus de l’acception biologique

L’imbrication du modèle civique au modèle culturel

Vers une approche « ethno-symbolique »de la nation


Conclusion


texte intégral dans l'original



Le débat sur l'identité nationale tourne au débat sur l'islam LE MONDE 09.12.2009 Stéphanie Le Bars

La tribune de Nicolas Sarkozy au "Monde" privilégie la question religieuse. Le chef de l'Etat suscite des critiques à gauche et ne lève pas l'embarras à l'UMP

Stéphanie Le Bars a écrit:
Après son discours sur l'identité nationale à La Chapelle-en-Vercors le 12 novembre, le président de la République vient de livrer, dans les colonnes du Monde du 9 décembre, sa nouvelle vision du débat lancé par le ministre de l'immigration, de l'intégration et de l'identité nationale, Eric Besson.

Il y rappelle sa conception de la laïcité, "principe de neutralité et non principe d'indifférence" envers les religions, et demande fermement aux musulmans de respecter "le pacte social et civique" français. Les croyants doivent "savoir se garder de toute ostentation et de toute provocation", insiste-t-il aussi, dans une allusion implicite au débat sur le port du voile intégral (niqab).

En novembre, le chef de l'Etat s'était essayé à une définition de l'identité française, en convoquant tour à tour – au risque de contradictions –, les racines chrétiennes et les vertus de la laïcité, la Révolution, l'Ancien Régime et les Lumières, le terroir et le métissage.

Depuis, les discussions voulues par M. Besson se sont déplacées sur le terrain quasi exclusif de l'immigration, avant de se concentrer sur l'islam et la question de son rejet mise en lumière par la votation suisse interdisant les minarets.

En revenant sur ce sujet polémique, et alors que le problème des minarets demeure en France une question plus virtuelle que réelle, M. Sarkozy semble vouloir prendre acte de l'évolution observée ces dernières semaines : sa nouvelle contribution au débat réduit spectaculairement la question de l'identité nationale à la présence de l'islam en France et en Europe.

Dans un préambule consacré aux vertus de la démocratie populaire, qui justifie le vote suisse contre les minarets, le président de la République prend clairement le parti du peuple contre "le mépris du peuple". Ce faisant, il s’inscrit dans un contexte marqué au niveau européen par une poussée du populisme.

"Les peuples d’Europe ne veulent pas que leur cadre de vie, leur mode de pensée et de relations sociales soient dénaturés", insiste-t-il, tout en reconnaissant que "leur longue histoire leur a appris que pour rester soi-même il faut accepter de changer"…

Puis, son propos s’adresse explicitement aux musulmans, "à mes compatriotes musulmans", insiste le chef de l’Etat. Il leur rappelle sa conception de la laïcité, qui "n’est pas le refus de toutes les religions mais le respect de toutes les croyances" et les assure de sa volonté de lutter contre "toutes formes de discrimination" à leur égard.

"DÉFI"

Mais, dans un climat marqué par le rejet d’une partie de la société française du voile intégral ou de la construction de mosquées, M. Sarkozy assortit désormais son discours d’une nette mise en garde aux musulmans : "Tout ce qui pourrait apparaître comme un défi lancé à l’héritage [chrétien] et aux valeurs condamnerait à l’échec l’instauration si nécessaire d’un islam de France", prévient-il.

Deux ans tout juste après son discours sur la "laïcité positive" prononcé au Latran, dans lequel il louait le rôle essentiel des "croyants" dans la République, le chef de l’Etat exige désormais de leur part "une humble discrétion".

Parallèlement, M.Sarkozy ramène l’islam à l’immigration et semble réduire l’immigré à sa religion. "Respecter ceux qui arrivent c’est leur permettre de prier dans des lieux de culte décents", écrit-il.

Cette insistance à définir le nouvel arrivant comme musulman occulte le fait que l’immigration actuelle trouve ses sources en Afrique noire, en Asie et en Turquie – ce qui relativise le caractère exclusivement musulman de ces populations.

C’est oublier que l’on peut être de culture musulmane sans être un fervent pratiquant de l’islam. C’est faire mine d’ignorer que depuis une dizaine d’années, l’islam, au niveau local, s’implante de manière généralement apaisée. C’est oublier, enfin, que l’islam est aujourd’hui une réalité en partie franco-française.

Si les chiffres concernant la population musulmane en France varient de 3,5 à 6 millions, selon les méthodes de comptage, les sociologues des religions estiment que près de la moitié est désormais de nationalité française.

Quant à "tout ce qui pourrait apparaître comme un défi" à la République, autrement dit les pratiques religieuses ostentatoires, elles ne se résument pas au port du voile intégral mais restent marquées par une grande diversité.

Un tiers des personnes issues d’une famille d’origine musulmane se déclarent "croyants et musulmans", selon une étude de l’IFOP parue en août 2009, mais seuls 23 % fréquentent une mosquée le vendredi. C’est le jeûne du ramadan, suivi par 70 % des personnes interrogées, qui constitue la pratique religieuse la plus répandue chez les musulmans de France.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mar 1 Déc - 20:17

extrait de

L’instrumentalisation du religieux dans une nouvelle construction du « eux » et du « nous ». L’Islam comme nouvel ennemi Saïd Bouamama


Saïd Bouamama a écrit:
Savoir comment cette nouvelle frontière, cette nouvelle image du musulman peuvent être construites permet de mettre en évidence quatre processus idéologiques à l’œuvre en la matière -je vous renvoie à un article que j’ai publié il y a quelques semaines « La fabrication médiatique du djihadiste » et je me permets de les rappeler rapidement.

– Le premier est le processus d’essentialisation de l’Autre et de soi. Le comportement des autres, des musulmans ne va plus être expliqué à partir des contradictions économiques, politiques ou autres mais à partir d’une essence, l’Islam, un Islam qui est forcément comme cela, qui fonctionne forcément comme cela. Ce processus, poussé à son terme, ne peut qu’également mener à l’essentialisation de soi. Ainsi, contrairement à l’Islam qui est utilisé à des fins politiques, nous serions protégés par la religion catholique, qui aurait en elle, par essence, une capacité qui lui permettrait d’éviter la barbarie.

Ainsi se trouvent essentialisés un « eux » et un « nous » et cette essentialisation passe bien entendu par la négation de toutes les différences entre nous ici, et d’autre part par la négation de toutes les différences entre musulmans là-bas. Au mieux, on saura qu’il existe les sunnites et les chiites, mais les différences au sein même des sunnites, au sein même des chiites sont totalement ignorées comme le sont les différences économiques, politiques…

Ce processus d’essentialisation fabrique un « nous » et un « eux » musulman homogénéisé… une réduction inévitablement porteuse d’incompréhensions et de conflits.

Essentialiser ne suffit pas et on va poser le principe d’une différence, d’une frontière absolue entre « eux » et « nous ». C’est l’objet du deuxième processus. Il n’est pas question de « nous » comparer un tant soit peu à « eux », il faut absolutiser la différence. On ne peut être comparés à ces barbus qui égorgent les enfants. La mise en scène médiatique de cette violence va diffuser dans nos imaginaires, dans nos inconscients, dans l’opinion publique l’idée qu’« ils » ne sont pas comme « nous », qu’« ils » ne pensent pas comme « nous » jusqu’à nous faire oublier que tout aussi barbare a été l’histoire européenne d’un passé somme toute récent et que dans « nos » hôpitaux psychiatriques, il est des gens capables de commettre de pareilles atrocités.

Partout, ici, là-bas, ailleurs, des discours politiques, des discours de révolte peuvent conduire à des comportements tout aussi barbares. Cette focalisation sur l’Islam comme porteur d’une différence absolue a besoin d’être interrogée et cette stigmatisation n’est pas sans conséquences ici entre Français en fonction de leur origine, et cela ne concerne pas uniquement les jeunes.

– Le troisième processus vise à présenter les comportements des musulmans comme irrationnels. « Nous », nous sommes du côté de la rationalité, « eux » sont réellement incompréhensibles. L’exclamation « Ah ! Il s’agit encore de djihadistes ! » suffit à expliquer les situations, comme si le phénomène djihadiste ne s’analysait pas par des facteurs économiques, sociaux, politiques, géostratégiques.

La mise en avant de cette grille de lecture selon laquelle « eux » sont irrationnels en découplant cette explication des autres causes, nous empêche d’envisager les situations dans leur complexité. Une démission de la pensée, un renoncement à l’intelligence des choses, d’autant que les émissions de télévision ne nous aident guère à saisir les phénomènes, tout à la fois dans leur globalité et dans leurs spécificités propres.

Tout cela va se trouver amplifié par le processus de production de la peur. Dans les médias, pour traiter des événements d’Afghanistan, du Pakistan, du Moyen-Orient, et pour pallier l’absence d’explications sereines ou de questionnement sur le fonctionnement du monde, seule est proposée une dramatisation dans laquelle le ton employé pour les commentaires ne peut que générer la peur.

Dès lors, il faut s’interroger plus avant sur la fonction sociale de ce nouvel ennemi, le musulman tel que construit par les médias, homogénéisé, essentialisé, irrationnel, ce musulman qui fait peur alors que le musulman réel n’est pas celui-là, il est divers, il est multiple, et porte différents projets politiques.

Au plan extérieur, ce musulman essentialisé, fantasmé, ce mauvais musulman représente une incontestable aubaine pour justifier les interventions que nos intérêts économiques appellent, des interventions décidées bien entendu pour soutenir les « bons » qui, au gré de nos avantages, peuvent être les femmes, les minorités.

Cela permet également de nous autoriser des comportements qui nous apparaîtraient, dans d’autres circonstances, comme illégitimes et provoqueraient immédiatement l’indignation.

Il est assez frappant que lorsque l’on a appris les tortures à Guantanamo, immédiatement à la télévision, tous ces « ogues », « politologues », « islamologues », qui nous expliquent le monde en trente secondes, ces nouveaux experts ont trouvé légitime ce qui se passait à Guantanamo… pour les plus anciens ici, cela doit certainement leur rappeler la guerre d’Algérie ! Il faut relire comment le général Ausaresses justifiait la torture. Quand on installe la peur, quand la peur est là, présente, c’est la déraison qui s’installe.

En Afrique, au Moyen-Orient, c’est à l’ombre de cette peur qu’on redessine tranquillement les cartes géostratégiques, qu’on va s’autoriser à couper des nations en deux, le Soudan par exemple et que penser du démembrement de l’Irak ! Face à un danger tellement irrationnel, tellement incompréhensible, on va accepter que l’on intervienne n’importe où, n’importe comment.




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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mer 2 Déc - 10:04

importé de
L'IDÉOLOGIE FRANÇAISE chronique d'un désastre annoncé 26 novembre

éclairage théorique

Idéologie, Structure of Feeling, et Structure à dominante

* les pages concernant ces concepts et ceux de conjoncture, de luttes auto-théorisantes et de dépassements à produire, ont fait les frais de leurs obsèques auto-produites

corinne cerise a écrit:

Structure of Feeling > Structure d'affect ?


30 octobre 2015 (donc avant le funeste vendredi 13)

cela a plus à voir avec l'idéologie (la vie quotidienne selon Roland Simon), voire avec le "bio-politique" de Foucault, et Raymond Williams dit avoir hésité, dans les années 50-60, pour décrire un troisième champ peu vu par les "marxistes", après l'économico-social et le politique, entre "société" et "culture", qu'on retrouve dans les Cultural Studies dont il est un des fondateurs avec Stuart Hall :

"culture" a donc chez lui un sens plus large que le domaine culturel des arts et spectacles, bien que la littérature tienne une grande place dans ses travaux, comme dans ceux de toute cette école, avec Edward Saïd, Gayatri Spivak, etc. puisque les romans sont aussi un reflet d'une époque, et du rapport aux autres de l'Occident, en l'occurrence, mais aussi de l'Inde, etc. (Culture et Orientalisme puis Culture et Impérialisme d'Edward Saïd, Palestinien-Américain d'origine juive)


c'est en somme ce que j'ai essayé de décrire comme L'idéologie française, depuis les attentats de janvier, en proposant une alternance d'articles et de commentaires analytiques décrivant l'évolution que j'ai cru percevoir :

non seulement elle traverse tout le champ politique institutionnel et des extrêmes anti-système, bouleversant le clivage droite-gauche, mais elle est perceptible dans l'ambiance, une atmosphère lourde et pesante, tendue et agressive, avec la guerre au terrorisme à l'intérieur comme à l'extérieur, et qui ne semble pas provoquer une opposition massive des Français, si j'en crois les enquêtes d'opinions


en somme, c'est un peu l'intuition (le feeling en un autre sens du mot) qu'a eue Emmanuel Todd, mais avec une analyse par la religion ("Qui est Charlie ? Sociologie d'une crise religieuse") et des catégories critiques à mon avis fausses (sans contradiction structurante de classe), ou mieux Alain Bertho comme "anthropologue du présent", mais lui ayant abandonné le critère de classe, tout en étant restant prudemment au niveau de l'analyse et se gardant d'avancer des solutions politiques : sur ma suggestion dans son blog Médiapart*, il a supprimé cette phrase dans sa conclusion : « C’est la politique qui aujourd’hui nous manque le plus »...

* Zyed et Bouna : les sept leçons d’un anniversaire Blog : Temps actuels 25 oct. 2015 avec les commentaires de Patlotch

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Dim 6 Déc - 21:15

pas vraiment un texte "théorique", mais comme j'avais souligné l'intérêt analytique des interventions d'Alain Bertho depuis janvier 2015...



« Il faut être clair : un monde a pris fin, il n’y aura pas de retour en arrière »

interview par Ivan du Roy 26 novembre 2015 BastaMag


Pour combattre efficacement l’Etat islamique et son offre politique de mort et de désespoir, « nous devons réfléchir à la révolte qui est à la racine de ces crimes », suggère l’anthropologue Alain Bertho, qui prépare un livre sur « les enfants du chaos ». A la racine du mal, la fin des utopies, enterrées avec l’effondrement de tous les courants politiques progressistes. Le XXIe siècle aurait oublié l’avenir au profit de la gestion du risque et de la peur, indifférent à la colère des jeunes générations. Entre un quotidien militarisé et le jugement dernier à la sauce djihadiste, seule « la montée d’une autre radicalité » pourrait raviver l’espérance collective.

Citation :
Basta ! : Le profil de ces jeunes Européens qui se radicalisent, qui partent en Syrie rejoindre le « califat » de l’État islamique ou aspirent à le faire, et qui sont prêts à mourir en « martyrs », continue de susciter soit l’incompréhension totale, soit la simplification extrême, et en tout cas un sentiment d’impuissance. Comment, de votre côté, les analysez-vous ?

Alain Bertho [1] : Même si les chiffres varient d’une estimation à l’autre, on peut affirmer que la France est le pays européen qui a le plus gros contingent sur place. Je rappelle que les volontaires étrangers de Daech viennent de 82 pays dans le monde. Mais notre pays entretient un rapport particulier avec l’épicentre géopolitique du chaos. Historiquement, ce rapport est notamment lié au passé colonial. Mais il est aussi le produit de nos fractures nationales contemporaines.

Il n’y a pas de profil type pour ceux qui partent en Syrie, hormis leur jeunesse. Un tiers environ sont des convertis à l’islam ; il y a des jeunes issus des cités, qui ressentent la stigmatisation depuis des années ; d’autres ont un métier et une famille ; certains ne fréquentaient pas les mosquées mais leurs ordinateurs. Le travail de David Thomson [2], journaliste et spécialiste du djihadisme, est éclairant. Il a suivi et interviewé plusieurs djihadistes français. Tous connaissent un déclic commun : une conversion, une rupture et la découverte d’une autre discipline de soi pour redonner un sens à leurs vies.

La réussite d’une telle offre politique, celle de l’État islamique, tient au fait que, pour des gens déstabilisés, elle donne du sens au monde et à la vie qu’ils peuvent y mener. Elle leur donne même une mission. Dans cette diversité, il semble que ceux qui viennent tuer et mourir non en Syrie mais dans le pays qui les a vus naître et grandir, ont un compte particulier à régler avec leur pays. Ce contentieux est lourd et il vient de loin.


Mais comment expliquez-vous cet attrait exercé par l’État islamique et ses avatars dans d’autres pays, alors que son projet politique se résume à mettre en oeuvre l’islam le plus réactionnaire et intransigeant en Syrie et en Irak, à affronter l’apocalypse et à mourir en martyr ?

Nous devons bien prendre la mesure que si c’est une offre politique de mort et de désespoir, c’est aussi cela qui fait son attrait. Telle est bien la gravité de la situation. Comme dit Slavoj Zizek : « Visiblement, il est plus facile d’imaginer la fin du monde que la fin du capitalisme. » Pour les djihadistes, cette fin est proche dans un monde de chaos politique, moral, économique ou climatique. Le projet politique de Daech donne du sens à leur chemin vers la mort. Il leur propose un destin. À l’espoir de la libération individuelle et collective qui portait les mobilisations passées, ils ont substitué une problématique de fin du monde et de jugement dernier. Leur libération, c’est de mourir en martyr ! Du coup, ce sont des gens d’une grande détermination. « Il n’y a que les martyrs pour être sans pitié ni crainte et, croyez-moi, le jour du triomphe des martyrs, c’est l’incendie universel », prophétisait Jacques Lacan en 1959. Nous y sommes. Il nous faut donc réfléchir d’urgence sur ce qui produit un tel désespoir si nous voulons tarir la source de recrutement.


Quelle est la différence entre la radicalisation djihadiste actuelle et la radicalisation politique incarnée par la lutte armée ou l’action terroriste des années 70 ?

Il y a une différence essentielle d’objectif. Après 68, on voit le passage à l’action armée avec la bande à Baader – ou Fraction armée rouge – en Allemagne, les Brigades rouges en Italie ou le groupe d’extrême gauche Kakurokyo au Japon. Ce sont des gens qui, de leur point de vue, sacrifient leur vie pour l’avenir des autres. C’est un passage à l’acte criminel voué à l’échec, mais qui s’inscrit dans un combat pour un avenir révolutionnaire qu’ils veulent meilleur. Avec l’État islamique, il n’y a rien de cet ordre-là : on sacrifie sa vie pour la mort de l’autre. On veut juste embarquer tout le monde dans le désespoir, avec une consolation : les apostats, les mécréants, les chrétiens et les juifs n’iront pas au paradis.

L’horreur fait partie de la stratégie, c’est ce qu’explique le traité « Gestion de la barbarie » [3], écrit en Irak par le théoricien djihadiste – sûrement un collectif – Abu Bakr Naji avant l’émergence de l’État islamique. Ils ne font pas la guerre pour créer un État, comme lors d’une lutte pour l’indépendance : ils créent un « État » pour faire la guerre. L’État islamique n’a aucune vision de la paix sinon le triomphe final du califat contre des ennemis de plus en plus nombreux. Mais depuis 2001, l’idée de « paix comme but de guerre » (vieille conception clausewitzienne) n’a déjà plus cours chez les grandes puissances embarquées dans une « guerre sans fin » contre le terrorisme. Quels sont les buts de guerre ou les objectifs de paix de la coalition en Syrie ou en Irak ? On n’en sait rien. Le djihadisme nous a entraînés sur son propre terrain.


Dans votre essai en préparation sur « les enfants du chaos » [4], vous expliquez que le djihad, donc une motivation religieuse, n’est pas le seul moteur de la radicalisation. Quels seraient les autres ?

Nous avons un problème avec la clôture du XXe siècle et l’effondrement du communisme. La fin du communisme, ce n’est pas seulement la fin de régimes et d’institutions en Europe de l’Est et en Russie, c’est un ensemble de références culturelles qui s’écroule, communes à tous les courants politiques progressistes. Malgré la réalité policière et répressive des régimes communistes « réels », un changement de société était, à l’époque, encore perçu comme possible et s’inscrivait dans une démarche historique, une idée du progrès. L’avenir se préparait aujourd’hui. L’hypothèse révolutionnaire qui a ouvert la modernité (la Révolution française) a été une référence politique commune à ceux qui voulaient la révolution comme à ceux qui lui préféraient des transitions pacifiques et « légales » Avec l’effondrement du communisme et la clôture de toute perspective révolutionnaire, c’est l’avenir qu’on a perdu en route. C’est l’idée du possible qui s’est effondrée. Nous ne sommes plus dans une démarche historique. On ne parle plus d’avenir mais de gestion du risque et de probabilité [5]. On gère le quotidien avec des responsables politiques qui manipulent le risque et la peur comme moyens de gouvernement, le risque sécuritaire comme le risque monétaire (la dette), qui parlent beaucoup du réchauffement climatique mais sont incapables d’anticiper la catastrophe annoncée.

Les jeunes, ceux qui incarnent biologiquement, culturellement et socialement cet avenir de l’humanité, font les frais de cette impasse collective et sont particulièrement maltraités. Les sociétés n’investissent plus dans leur futur, l’éducation ou les universités. La jeunesse est stigmatisée et réprimée. Des pays du monde entier, du Royaume-Uni au Chili en passant par le Kenya, sont ainsi marqués depuis des années par des mobilisations étudiantes parfois violentes contre l’augmentation des frais d’inscription dans les universités. Partout, des morts de jeunes impliquant des policiers génèrent des émeutes : regardez les émeutes de Ferguson ou de Baltimore, aux Etats-Unis ; les trois semaines d’émeutes en Grèce, en décembre 2008, après le meurtre par deux policiers du jeune Alexander Grigoropoulos ; ou les cinq jours d’émeutes en Angleterre après la mort de Mark Duggan en 2011. Pour ces quelques émeutes médiatiquement visibles, il y en a des dizaines d’autres (lire notre article « L’augmentation des émeutes : un phénomène mondial »). Une société qui n’arrive plus à s’inventer pousse les gens vers des mobilisations de désespoir et de rage.

Avec la mondialisation financière, les écarts de revenu et de patrimoine se creusent à une vitesse rare. Les États sont aux mains des marchés et des financiers. Les victoires électorales des plus progressistes peuvent être transformées en déroute par la seule volonté de l’Eurogroupe, dans le mépris des peuples, comme les Grecs en ont récemment fait l’expérience. A-t-on bien réfléchi à ce que pouvait être la figure d’une révolte sans espoir ? Ces rages radicales sont aujourd’hui devant de telles impasses qu’elles ouvrent la porte à des offres politiques de mort, comme celle de l’État islamique.


Faut-il vraiment considérer la radicalisation « djihadiste » comme une forme parmi d’autres de révolte ? Ou plutôt la voir comme une nouvelle idéologie totalitaire et meurtrière à combattre par tous les moyens ?


Les deux. Au vu des dégâts considérables et des crimes qu’ils commettent, ici ou ailleurs, nous devons les combattre. Mais si nous voulons être efficaces, nous devons réfléchir à la révolte qui est à la racine de ces crimes. Il faut se demander ce qui peut pousser un jeune de vingt ans à se faire exploser à côté d’un restaurant McDonald’s à Saint-Denis. Qu’est-ce qui le conduit là ? Que peut-on faire pour éviter que cela ne se généralise ? La répression, ce sont les pompiers, mais il faut trouver la source de l’incendie ! Sinon, le recrutement va continuer, notamment en France. La crise de la politique est particulièrement profonde dans notre pays. La classe politique est complètement investie dans l’espace du pouvoir et de l’État et coupée du reste de la société, en décalage total, quel que soit le parti. La politique n’est plus une puissance subjective capable de rassembler et d’ouvrir des possibles.

Le poids et la force du mouvement ouvrier reposaient sur sa capacité à agréger des populations variées, notamment immigrées, dans un espoir commun. La fin des collectifs, de la notion de classes sociales, de l’idée qu’il existe un « nous » a presque fait disparaître la conscience commune d’une action encore possible. Le « Peuple » cher à Michelet s’est disloqué dans la fin du fordisme et la politique de la ville. L’émergence des thématiques sur l’immigration et la montée du Front national sont contemporaines de la disparition d’une subjectivité de classe rassembleuse. Cette dislocation, nous la payons au prix fort. Quand des jeunes sont tués avec l’implication de policiers dans les quartiers populaires, on constate une indifférence d’une grande partie de la France. C’est ce qui s’est passé en 2005. L’isolement et la stigmatisation des jeunes des quartiers populaires les a conduits à l’émeute dans la France entière. Cet isolement et cette stigmatisation n’ont, depuis, fait que se renforcer.


S’il s’agit d’offrir des possibilités d’action, voire de révolte contre les inégalités, les discriminations ou la brutalité du néolibéralisme économique, pourquoi les nouveaux mouvements sociaux et formes pacifiques de contestation ne séduisent-ils pas davantage ?

Il faut être clair : un monde a pris fin, il n’y aura pas de retour en arrière. La nostalgie n’est pas de mise. Il nous faut regarder devant nous et faire le bilan des expériences du présent. Après le mouvement altermondialiste au début des années 2000, l’année 2011 a représenté une fenêtre d’espoir. Les printemps arabes débutent en janvier, avec la mort de Mohammed Bouazizi, jeune diplômé au chômage à Sidi Bouzid (Tunisie), puis en février en Égypte. Ensuite, le mouvement des Indignés espagnols occupe la Puerto del Sol à Madrid à partir du 15 mai. Les Grecs, contre l’austérité, font de même sur la place Syntagma à Athènes. De fortes contestations éclatent aussi au Chili et au Sénégal. En septembre, c’est le mouvement Occupy Wall Street contre la finance et l’accaparement des richesses aux États-Unis, et les villages de tentes jusqu’à Tel-Aviv. Toutes ces mobilisations de la première génération postcommuniste ont ouvert un espace, mais cela n’a pas débouché, à ce jour, sur un véritable mouvement de transformation politique.

Que reste-t-il, aujourd’hui, des printemps arabes ? Les contestataires syriens ont été massacrés par le régime, les Libyens s’entretuent, l’Égypte est pratiquement revenue au point de départ, et la Tunisie n’arrive pas à répondre aux besoins sociaux de sa population. La Tunisie est d’ailleurs le premier pays, devant l’Arabie saoudite, qui compte le contingent étranger le plus important, estimé à 3 000, parmi les combattants de l’État islamique. Cette désillusion des printemps arabes est sensible quand on observe la courbe des attentats. On y constate une montée des attentats au Proche et au Moyen-Orient, à partir de l’invasion de l’Irak par les États-Unis en 2003. La montée devient exponentielle à partir de 2012 avec la fin des printemps arabes et le début du chaos géopolitique en Irak et en Syrie.


Pourquoi aucune perspective et alternative politique n’a-t-elle émergé ? Et comment la gauche, ou ce qu’il en reste, peut-elle combattre efficacement la montée en puissance de cette nouvelle idéologie totalitaire ?

Ce que nous avons longtemps appelé la traduction politique d’une lutte pour le changement a été balayée par l’expérience – et les échecs – du XXe siècle. Le pouvoir d’État n’apparaît plus comme un levier de transformation qu’il faut prendre d’une façon ou d’une autre. En 2011, les manifestants qui font tomber Ben Ali en Tunisie et Moubarak en Egypte laissent à d’autres le soin d’assurer la transition et de gouverner. Nous assistons à des mobilisations admirables, mais qui ne se transforment pas en moyen de prendre le pouvoir. Qui ne veulent pas le prendre. Elles n’ont pas de « stratégie ». Pour l’instant, seule l’expérience de Podemos en Espagne tente de faire entrer la mobilisation des Indignés dans une stratégie de pouvoir. Ailleurs, les périodes électorales suscitent de plus en plus d’émeutes. Les élections ne sont plus des moments de règlements pacifiques des conflits sociaux, et pas seulement en Afrique. Et quand il n’y a pas d’émeutes, on constate une baisse de la participation, dans le monde entier.

C’est la politique comme mobilisation populaire et construction du commun que nous avons perdue et qu’il nous faut retrouver. Quitte à provoquer un peu, je dirai que l’urgence, aujourd’hui, c’est moins la « déradicalisation » et l’hégémonie des marches militaires sur le débat politique que la montée d’une autre radicalité, une radicalité d’espérance collective qui tarisse à la source le recrutement djihadiste. Il nous faut retrouver le sens du futur et du possible, et résister au piège de la mobilisation guerrière que nous tendent les terroristes.

Propos recueillis par Ivan du Roy


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mar 8 Déc - 14:03


la Tendance communiste internationaliste est une fraction de l'ex PCI bordiguiste...



Citation :
Le Parti communiste internationaliste (Battaglia Comunista) fut fondé autour de ces objectifs lors de la Seconde Guerre mondiale (en 1943) et condamna alors les deux camps comme étant impérialistes. Il prenait ses origines dans la Gauche communiste italienne qui à partir de 1920, condamna la dégénérescence de l’Internationale communiste et la stalinisation imposée sur les partis qui y adhéraient. Durant les années 70 et 80, il organisa une série de conférences qui menèrent à la création du Bureau international pour le parti révolutionnaire et finalement, à la Tendance communiste internationaliste en 2009.

Nous sommes pour le parti, mais nous ne sommes pas le parti, ou même son seul embryon. Notre tâche est de participer à sa construction en intervenant dans toutes les luttes de la classe, en nous efforçant de lier ses revendications immédiates à son programme historique; le communisme.



Barbarie, Barbarie et ENCORE PLUS de BARBARIE


Citation :
Le massacre à Paris a donné lieu à un tollé sur les crimes contre l'humanité. La bourgeoisie internationale oscille entre le désespoir et l'indignation, entre la peur et les appels à la vengeance. De tous côtés, on entend le tumulte sur une "guerre juste" pour contrer la "guerre sainte". Occident contre Orient, la tradition chrétienne contre l'intégrisme islamique. La France veut venger les victimes en frappant le cœur stratégique de Daech. Daech attaque Paris pour venger la décision du gouvernement français entré en guerre en Syrie. En réalité, le conflit se situe entre les intérêts d'un impérialisme naissant qui a commencé sa progression tragique dans "son" Moyen-Orient et ceux du monde impérialiste occidental qui pendant des années a assimilé le pétrole du Moyen-Orient comme motif à ses interventions militaires.

En fait, cette guerre est en cours depuis des années, la France, les USA, l'Angleterre et aujourd'hui même la Russie de Poutine, sont les fauteurs de guerre qui détruisent le présent pour assurer économiquement (pétrole et gaz) et leur avenir. Auparavant, c'était l'Irak et l'Afghanistan, puis la Libye. Aujourd'hui, c'est la Syrie et demain, ce sera une autre région ou un autre pays qui possédera un minimum d'intérêt économique et stratégique.

L'Occident hypocrite pleure ses victimes innocentes, mais oublie que le monstre qui les a tuées, a été créé grâce à son soutien puis a été simplement mis de côté quand il a pris une route indépendante se positionnant entre deux impérialismes. L'Occident oublie également que tant de fureur meurtrière et la guerre sont aussi le résultat de sa barbarie impérialiste ce qui a transformé le Moyen-Orient en un champ de bataille perpétuel pour le dépouiller de ses richesses, avant de l'abandonner à la misère la plus profonde, au milieu de dévastations guerrières, de la faim et de la négation de tout avenir autre que celui de l'exil vers ces mêmes pays qui, en premier lieu, ont causé leur misère
.

La barbarie de Daesh procède de ses intérêts économiques et politiques, ceux d'un État impérialiste naissant prétendant défendre les masses défavorisées qui ont accepté sa religion comme la seule voie de salut et ont vendu leur dignité en tant que classe exploitée en ce monde pour un hypothétique bonheur après leur mort
. Sa barbarie provient du combat contre la guerre «asymétrique» et contre des civils désarmés, les décimant comme des animaux destinés à l’abattoir.

Mais la barbarie appartient aussi à l'impérialisme occidental avec la guerre de destruction totale des salaires, qui prend des centaines de milliers de vies civiles, uniquement pour satisfaire les intérêts capitalistes et perpétuer la vie d'un système économique qui ne peut survivre qu’avec des crises économiques, la faim, le chômage et l'exploitation radicale de millions de travailleurs et de travailleuses. Les guerres ne peuvent être combattues que par la classe exploitée elle-même que le système capitaliste a lui-même réduit à la misère.

Le massacre à Paris devrait donner à réfléchir à tous ceux qui écoutent les nouvelles tragiques sans essayer de regarder un peu plus loin.

1) La classe dirigeante française, comme le reste de la bourgeoisie internationale, va utiliser l'horrible carnage pour intensifier ses préparatifs guerriers. Alors que tout le monde est apparemment contre Daesh, en fait, chaque impérialisme est à la recherche de ses propres avantages économiques à un moment de crise économique paralysante où il n'y a toujours aucun signe d'une reprise robuste.

2) La barbarie à Paris se fait l’écho de la barbarie des drones sur les champs de bataille de Syrie, qui tuent des milliers de civils, comme l'écho des bombardements des hôpitaux qui provoquent partout des "dommages collatéraux" dévastateurs.

Il n’est pas question ici de discourir sur les différentes barbaries, de choisir laquelle est la plus barbare ou laquelle est la moins pire. La question n’est pas de savoir laquelle est la plus horrible à relayer sur les médias - l'exécution de prisonniers, ou le massacre de civils sur un stade de football ou à un concert; ou encore est-ce plus terrible d'apprendre dans un effroyable "jeu vidéo" que certains drones ont détruit des dizaines de familles ou brûlé quelques centaines de bergers avec leurs troupeaux ? La barbarie est la barbarie.

C’est la barbarie capitaliste qui doit être combattue, indépendamment de l'idéologie ou les instruments utilisés par les religieux de tous bords, chaque fois que cela leur convient. La crise perpétuelle du capitalisme détruit la capacité de production et prend la forme de guerre impérialiste et de mort. Le capitalisme crée les crises. Comme les crises accélèrent et augmentent les effets des manœuvres impérialistes.

L’impérialisme crée l'impérialisme à sa propre image et ressemblance. La barbarie crée la barbarie dans un cycle sans fin. Le seul moyen de la briser c’est la reprise de la lutte de classe. Les centaines de millions de travailleurs exploités qui sont d'innocentes victimes des massacres et des guerres, ont besoin de se distancier de cette société barbare. Ils ont besoin de trouver un moyen de sortir de la cage dans laquelle la société capitaliste les a enfermés. Ils doivent penser à une alternative à la société d'aujourd'hui et à sa barbarie intolérable. Ils doivent penser en termes de classe, contre la guerre, contre sa barbarie et contre ceux qui initient cette barbarie et ces guerres, tout en demandant même aux travailleurs sympathie et compréhension. Et, il y aura alors moins de guerres, moins d’idéologies ou de religions pour justifier la guerre, moins de massacres comme celui de Paris ou tout autre conflit à venir. C'est la voie, la seule voie possible, pour développer la lutte indépendante de la classe exploitée contre les guerres et le système économique qui les génère.

FD

Samedi 14 Novembre 2015

Traduit de la version anglaise depuis Battaglia Comunista.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mer 9 Déc - 17:36


là, plus que de la résonance... un cadeau du ciel !


histoireetsociete
dieu me pardonne c'est son métier



DÉBATS : les idiots utiles du FN avec Jacques Rancière

Cet interview est tout à fait passionnant et je crois que ce n’est pas un hasard si Jacques Rancière en arrive à cette analyse, comme certains philosophes de cette génération, ils partagent un souci qui me paraît fondamental dans ces temps de crise, celui disons des « petits », des humbles. La République à laquelle nous sommes tous attachés devient effectivement un modèle élitiste et donc capable de favoriser l’extrême-droite raciste, xénophobe si elle perd sa dimension « sociale », populaire, celle qui reconnaît l’existence du droit du peuple à l’insurrection et de la lutte des classes, un mélange de spinozisme et de Marx. C’est pour cela que pour ma part je crois que sans les communistes, pas les radicaux à la Mélenchon quels que soient les mérites de ce dernier, non l’ancrage dans la classe ouvrière et dans les couches populaires, le modèle républicain est menacé et se retourne en son contraire. Je crois être là au cœur de ce qui fonde mon action, les livres que j’écris, les collaborations que je noue: la République oui mais avec les communistes, les successeurs de Robespierre disant: « le peuple est notre boussole » ». (note de Danielle Bleitrach)
par ÉRIC AESCHIMANN

Pour le philosophe Jacques Rancière, certains intellectuels dits “ républicains ” ont fait depuis quelques années le lit du Front national. Il montre comment les valeurs universalistes ont été dévoyées au profit d’un discours xénophobe. Né en 1940, JACQUES RANCIÈRE a été l’élève d’Althusser avant de rompre avec le marxisme traditionnel au début des années 1970. Très influent à l’étranger, notamment aux Etats-Unis, il plaide pour l’égalité des individus et n’a cessé de dénoncer l’idée qu’une élite détiendrait un savoir supérieur à celui du « peuple». Ses ouvrages les plus marquants sont: « le Maître ignorant » (1987), « le Partage du sensible » (2000) « la Haine de la démocratie » (2005) et « le Spectateur émancipé » (2008).

Citation :
Il y a trois mois, la France défilait au nom de la liberté d’expression et du vivre-ensemble. Les dernières élections départementales ont été marquées par une nouvelle poussée du Front national. Comment analysez-vous la succession rapide de ces deux événements, qui paraissent contradictoires ?

Il n’est pas sûr qu’il y ait contradiction. Tout le monde, bien sûr, est d’accord pour condamner les attentats de janvier et se féliciter de la réaction populaire qui a suivi. Mais l’unanimité demandée autour de la « liberté d’expression » a entretenu une confusion. En effet, la liberté d’expression est un principe qui régit les rapports entre les individus et l’Etat en interdisant à ce dernier d’empêcher l’expression des opinions qui lui sont contraires. Or, ce qui a été bafoué le 7 janvier à « Charlie », c’est un tout autre principe: le principe qu’on ne tire pas sur quelqu’un parce qu’on n’aime pas ce qu’il dit, le principe qui règle la manière dont individus et groupes vivent ensemble et apprennent à se respecter mutuellement.

Mais on ne s’est pas intéressé à cette dimension et on a choisi de se polariser sur le principe de la liberté d’expression.

Ce faisant, on a ajouté un nouveau chapitre à la campagne qui, depuis des années, utilise les grandes valeurs universelles pour mieux disqualifier une partie de la population, en opposant les « bons Français », partisans de la République, de la laïcité ou de la liberté d’expression, aux immigrés, forcément communautaristes, islamistes, intolérants, sexistes et arriérés. On invoque souvent l’universalisme comme principe de vie en commun. Mais justement l’universalisme a été confisqué et manipulé. Transformé en signe distinctif d’un groupe, il sert à mettre en accusation une communauté précise, notamment à travers les campagnes frénétiques contre le voile. C’est ce dévoiement que le 11 janvier n’a pas pu mettre à distance. Les défilés ont réuni sans distinction ceux qui défendaient les principes d’une vie en commun et ceux qui exprimaient leurs sentiments xénophobes.

Voulez-vous dire que ceux qui défendent le modèle républicain laïque contribuent, malgré eux, à dégager le terrain au Front national ?


On nous dit que le Front national s’est « dédiabolisé». Qu’est-ce que cela veut dire ? Qu’il a mis de côté les gens trop ouvertement racistes ? Oui. Mais surtout que la différence même entre les idées du FN et les idées considérées comme respectables et appartenant à l’héritage républicain s’est évaporée.

Depuis une vingtaine d’années, c’est de certains intellectuels, de la gauche dite « républicaine », que sont venus les arguments au service de la xénophobie ou du racisme
. Le Front national n’a plus besoin de dire que les immigrés nous volent notre travail ou que ce sont des petits voyous. Il lui suffit de proclamer qu’ils ne sont pas laïques, qu’ils ne partagent pas nos valeurs, qu’ils sont communautaristes …

Les grandes valeurs universalistes – laïcité, règles communes pour tout le monde, égalité homme-femme – sont devenues l’instrument d’une distinction entre « nous », qui adhérons à ces valeurs, et « eux », qui n’y adhèrent pas. Le FN peut économiser ses arguments xénophobes: ils lui sont fournis par les « républicains » sous les apparences les plus honorables.


Si l’on vous suit, c’est le sens même de la laïcité qui aurait été perverti. Qu’est-ce que la laïcité représente pour vous ?

Au XIX e, la laïcité a été pour les républicains l’outil politique permettant de libérer l’école de l’emprise que l’Eglise catholique faisait peser sur elle, en particulier depuis la loi Falloux, adoptée en 1850. La notion de laïcité désigne ainsi l’ensemble des mesures spécifiques prises pour détruire cette emprise. Or, à partir des années 1980, on a choisi d’en faire un grand principe universel. La laïcité avait été conçue pour régler les relations de l’Etat avec l’Eglise catholique.

La grande manipulation a été de la transformer en une règle à laquelle tous les particuliers doivent obéir. Ce n’est plus à l’Etat d’être laïque, c’est aux individus. Et comment va-t-on repérer qu’une personne déroge au principe de laïcité ? A ce qu’elle porte sur la tête … Quand j’étais enfant, le jour des communions solennelles, nous allions à l’école retrouver nos copains qui n’étaient pas catholiques, en portant nos brassards de communiants et en leur distribuant des images. Personne ne pensait que cela mettait en danger la laïcité. L’enjeu de la laïcité, alors, c’était le financement: à école publique, fonds publics; à école privée, fonds privés. Cette laïcité centrée sur les rapports entre école publique et école privée a été enterrée au profit d’une laïcité qui prétend régenter le comportement des individus et qui est utilisée pour stigmatiser une partie de la population à travers l’apparence physique de ses membres. Certains ont poussé le délire jusqu’à réclamer une loi interdisant le port du voile en présence d’un enfant.

Mais d’où viendrait cette volonté de stigmatiser ?

Il y a des causes diverses, certaines liées à la question palestinienne et aux formes d’intolérance réciproque qu’elle nourrit ici. Mais il y a aussi le « grand ressentiment de gauche », né des grands espoirs des années 1960-1970 puis de la liquidation de ces espoirs par le parti dit « socialiste » lorsqu’il est arrivé au pouvoir. Tous les idéaux républicains, socialistes, révolutionnaires, progressistes ont été retournés contre eux-mêmes. Ils sont devenus le contraire de ce qu’ils étaient censés être : non plus des armes de combat pour l’égalité, mais des armes de discrimination, de méfiance et de mépris à l’égard d’un peuple posé comme abruti ou arriéré. Faute de pouvoir combattre l’accroissement des inégalités, on les légitime en disqualifiant ceux qui en subissent les effets.

Pensons à la façon dont la critique marxiste a été retournée pour alimenter une dénonciation de l’individu démocratique et du consommateur despotique – une dénonciation qui vise ceux qui ont le moins à consommer … Le retournement de l’universalisme républicain en une pensée réactionnaire, stigmatisant les plus pauvres, relève de la même logique.

N’est-il pas légitime de combattre le port du voile, dans lequel il n’est pas évident de voir un geste d’émancipation féminine ?


La question est de savoir si l’école publique a pour mission d’émanciper les femmes. Dans ce cas, ne devrait-elle pas également émanciper les travailleurs et tous les dominés de la société française ? Il existe toutes sortes de sujétions – sociale, sexuelle, raciale. Le principe d’une idéologie réactive, c’est de cibler une forme particulière de soumission pour mieux confirmer les autres. Les mêmes qui dénonçaient le féminisme comme « communautaire » se sont ensuite découverts féministes pour justifier les lois anti-voile. Le statut des femmes dans le monde musulman est sûrement problématique, mais c’est d’abord aux intéressées de dégager ce qui est pour elles oppressif. Et, en général, c’est aux gens qui subissent l’oppression de lutter contre la soumission. On ne libère pas les gens par substitution.

Revenons au Front national. Vous avez souvent critiqué l’idée que le « peuple » serait raciste par nature. Pour vous, les immigrés sont moins victimes d’un racisme « d’en bas » que d’un racisme « d’en haut »: les contrôles au faciès de la police, la relégation dans des quartiers périphériques, la difficulté à trouver un logement ou un emploi lorsqu’on porte un nom d’origine étrangère. Mais, quand 25 % des électeurs donnent leur suffrage à un parti qui veut geler la construction des mosquées, n’est-ce pas le signe que, malgré tout, des pulsions xénophobes travaillent la population française ?

D’abord, ces poussées xénophobes dépassent largement l’électorat de l’extrême droite.

Où est la différence entre un maire FN qui débaptise la rue du 19-Mars-1962 [Robert Ménard, à Béziers, NDLR], des élus UMP qui demandent qu’on enseigne les aspects positifs de la colonisation, Nicolas Sarkozy qui s’oppose aux menus sans porc dans les cantines scolaires ou des intellectuels dits « républicains » qui veulent exclure les jeunes filles voilées de l’université ?

Par ailleurs, il est trop simple de réduire le vote FN à l’expression d’idées racistes ou xénophobes. Avant d’être un moyen d’expression de sentiments populaires, le Front national est un effet structurel de la vie politique française telle qu’elle a été organisée par la constitution de la V e République. En permettant à une petite minorité de gouverner au nom de la population, ce régime ouvre mécaniquement un espace au groupe politique capable de déclarer: « Nous, nous sommes en dehors de ce jeu-là. » Le Front national s’est installé à cette place après la décomposition du communisme et du gauchisme.

Quant aux « sentiments profonds » des masses, qui les mesure ? Je note seulement qu’il n’y a pas en France l’équivalent de Pegida, le mouvement allemand xénophobe. Et je ne crois pas au rapprochement, souvent fait, avec les années 1930. Je ne vois rien de comparable dans la France actuelle aux grandes milices d’extrême droite de l’entre-deux-guerres.

A vous écouter, il n’y aurait nul besoin de lutter contre le Front national …

Il faut lutter contre le système qui produit le Front national et donc aussi contre la tactique qui utilise la dénonciation du FN pour masquer la droitisation galopante des élites gouvernementales et de la classe intellectuelle.

L’hypothèse de son arrivée au pouvoir ne vous inquiète-t-elle pas ?

Dès lors que j’analyse le Front national comme le fruit du déséquilibre propre de notre logique institutionnelle, mon hypothèse est plutôt celle d’une intégration au sein du système. Il existe déjà beaucoup de similitudes entre le FN et les forces présentes dans le système.

Si le FN venait au pouvoir, cela aurait des effets très concrets pour les plus faibles de la société française, c’est-à-dire les immigrés …

Oui, probablement. Mais je vois mal le FN organiser de grands départs massifs, de centaines de milliers ou de millions de personnes, pour les renvoyer « chez elles». Le Front national, ce n’est pas les petits Blancs contre les immigrés. Son électorat s’étend dans tous les secteurs de la société, y compris chez les immigrés. Alors, bien sûr, il pourrait y avoir des actions symboliques, mais je ne crois pas qu’un gouvernement UMP-FN serait très différent d’un gouvernement UMP.

A l’approche du premier tour, Manuel Valls a reproché aux intellectuels français leur « endormissement » : « Où sont les intellectuels, où sont les grandes consciences de ce pays, les hommes et les femmes de culture qui doivent, eux aussi, monter au créneau, où est la gauche ? » a-t-il lancé. Vous êtes-vous senti concerné ?

« Où est la gauche ? » demandent les socialistes. La réponse est simple: elle est là où ils l’ont conduite, c’est-à-dire au néant. Le rôle historique du Parti socialiste a été de tuer la gauche. Mission accomplie. Manuel Valls se demande ce que font les intellectuels … Franchement, je ne vois pas très bien ce que des gens comme lui peuvent avoir à leur reprocher. On dénonce leur silence, mais la vérité, c’est que, depuis des décennies, certains intellectuels ont énormément parlé. Ils ont été starisés, sacralisés. Ils ont largement contribué aux campagnes haineuses sur le voile et la laïcité. Ils n’ont été que trop bavards.

J’ajouterai que faire appel aux intellectuels, c’est faire appel à des gens assez crétins pour jouer le rôle de porte-parole de l’intelligence. Car on ne peut accepter un tel rôle, bien sûr, qu’en s’opposant à un peuple présenté comme composé d’abrutis et d’arriérés. Ce qui revient à perpétuer l’opposition entre ceux « qui savent » et ceux « qui ne savent pas », qu’il faudrait précisément briser si l’on veut lutter contre la société du mépris dont le Front national n’est qu’une expression particulière.

Il existe pourtant des intellectuels – dont vous-même – qui combattent cette droitisation de la pensée française. Vous ne croyez pas à la force de la parole de l’intellectuel ?

Il ne faut pas attendre de quelques individualités qu’elles débloquent la situation. Le déblocage ne pourra venir que de mouvements démocratiques de masse, qui ne soient pas légitimés par la possession d’un privilège intellectuel.

Dans votre travail philosophique, vous montrez que, depuis Platon, la pensée politique occidentale a tendance à séparer les individus « qui savent » et ceux « qui ne savent pas». D’un côté, il y aurait la classe éduquée, raisonnable, compétente et qui a pour vocation de gouverner; de l’autre, la classe populaire, ignorante, victime de ses pulsions, dont le destin est d’être gouvernée. Est-ce que cette grille d’analyse s’applique à la situation actuelle ?

Longtemps, les gouvernants ont justifié leur pouvoir en se parant de vertus réputées propres à la classe éclairée, comme la prudence, la modération, la sagesse … Les gouvernements actuels se prévalent d’une science, l’économie, dont ils ne feraient qu’appliquer des lois déclarées objectives et inéluctables – lois qui sont miraculeusement en accord avec les intérêts des classes dominantes. Or on a vu les désastres économiques et le chaos géopolitique produits depuis quarante ans par les détenteurs de la vieille sagesse des gouvernants et de la nouvelle science économique. La démonstration de l’incompétence des gens supposés compétents suscite simplement le mépris des gouvernés à l’égard des gouvernants qui les méprisent. La manifestation positive d’une compétence démocratique des supposés incompétents est tout autre chose.

Nous remercions Hervé Fuyet qui a publié ce texte.

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Jeu 10 Déc - 10:15


« post-fascisme » ?

dans cet article, l'historien Enzo Traverso précise ce qu'il entend par « post-fascisme ». L'impossibilité de caractériser ce qui se passe en l'assimilant à une répétition des fascismes du 20ème siècle m'avait porté à utiliser "néo-populo-fascisme" ou "néo-populisme fascisant", avec des guillemets, aucun de ces termes n'étant vraiment satisfaisant, et ne recoupant d'ailleurs pas la caractère "de droite" du fascisme historique. C'est de la même manière que je mets des guillemets à « impérialisme », voire à « néo-néo-colonialisme », pour éviter toute idée de répétition de l'histoire à l'identique, tout en pointant une continuité historique



Enzo Traverso : « La mutation “post-fasciste” risque de dynamiter le cadre politique »

L’historien Enzo Traverso définit le post-fascisme comme un phénomène profondément différent du fascisme classique et, surtout, comme un processus de transformation politique dont on ignore largement l’issue.


photo cc Blandine Le Cain

Citation :
En avant-première du dossier du prochain numéro de Regards, consacré aux droites extrêmes, nous mettons en ligne une partie de l’interview d’Enzo Traverso – qui abordera aussi la notion d’"islamo-fascisme"…

Regards. La montée des droites radicales en Europe suscite massivement des références au fascisme historique. Vous avez manifesté vos réticences au jeu des analogies. Pourquoi ?

Enzo Traverso. Les droites radicales qui montent aujourd’hui en Europe – une ascension spectaculaire dans certains pays comme la France – se nourrissent de la crise économique, de même que leurs ancêtres des années entre les deux guerres. Mais cette crise est très différente de l’ancienne, le contexte a profondément changé et même les droites extrêmes ne sont plus les mêmes. Pendant les années 1930, le capitalisme semblait menacé de s’effondrer. D’une part, à cause de la récession internationale et, d’autre part, à cause de l’existence de l’URSS qui se présentait comme une alternative globale à un système socio-économique que tout le monde considérait historiquement épuisé. La crise de ces dernières années a été d’abord une crise financière, puis elle s’est installée dans la zone euro comme une crise de la dette publique. Aujourd’hui, le capitalisme se porte très bien et il n’a pas d’alternative visible ; il creuse les inégalités sociales mais ne cesse d’étendre son emprise à l’échelle planétaire.


Comment le capitalisme se situe-t-il, aujourd’hui, face aux mouvements d’extrême droite ?

Pendant les années 1930, les élites dominantes n’échappaient pas à la spirale du nationalisme enclenchée par la Grande Guerre et voyaient dans le fascisme une option politique possible (en Italie d’abord, puis en Allemagne, en Autriche, en Espagne, en Europe centrale, etc.). Sans ce soutien, les fascismes n’auraient pas pu se métamorphoser de mouvements plébéiens en régimes politiques. Aujourd’hui, en revanche, le capitalisme globalisé ne soutient pas les mouvements d’extrême droite ; il s’accommode très bien de la Troïka [la Commission de Bruxelles, la BCE et le FMI]. Pendant les années 1930, les fascismes exprimaient une tendance diffuse vers un renforcement des États, ce que plusieurs analystes interprétaient comme l’avènement d’un État “total” avant même l’arrivée au pouvoir d’Hitler en Allemagne (renforcement de l’exécutif, intervention étatique dans l’économie, militarisation, nationalisme, etc.). L’“état d’exception” qui s’installe aujourd’hui n’est pas fasciste ou fascisant, mais néolibéral : il transforme les autorités politiques en simples exécutants des choix des pouvoirs financiers qui dominent l’économie globale. Il n’incarne pas l’État fort, plutôt un État soumis, qui a transféré aux marchés une grande partie de sa souveraineté.


Vous avez proposé d’utiliser le concept de “post-fasciste” pour désigner la droite radicale de notre temps. En même temps, vous reconnaissez les limites de cette notion. Pouvez-vous en dire plus ?

Le concept de “post-fascisme” désigne une transition en cours dont on ne connaît pas encore l’aboutissement. Les droites radicales demeurent marquées par leurs origines fascistes (en Europe centrale, elles revendiquent même cette continuité historique), mais essaient de s’émanciper de ce lourd héritage et de faire peau neuve, en modifiant en profondeur leur culture et leur idéologie. Leur filiation avec le fascisme classique devient de plus en plus problématique. Le cas français est particulièrement emblématique de cette mutation, illustrée par le conflit entre Jean-Marie et Marine Le Pen : un leadership dynastique, dans lequel le père incarne l’âme fasciste originelle et la fille une nouvelle âme qui voudrait transmigrer les valeurs anciennes (nationalisme, xénophobie, racisme, autoritarisme, protectionnisme économique) dans un cadre républicain et libéral- démocratique.


Peut-on appréhender les effets de cette transformation “post-fasciste” ?

Cette mutation risque de dynamiter le cadre politique. Lorsque, après les attentats de janvier et surtout de novembre, c’est l’ensemble de la classe politique française qui s’aligne sur les positions du FN (du PS à la droite), lutter contre ce dernier au nom de la République devient presque incompréhensible. Le FN n’est pas une force “antirépublicaine” comme pouvait l’être l’Action française sous la IIIe République. Sa mutation révèle plutôt les contradictions intrinsèques du national-républicanisme. Il ne s’agit pas, sauf exception, d’une transition du fascisme vers la démocratie, mais vers quelque chose de nouveau, encore inconnu, qui remet en question en profondeur les démocraties réellement existantes. Non plus le fascisme classique, mais pas encore autre chose : c’est dans ce sens que je l’ai appelé post-fascisme.


Dans l’univers mental du “post-fascisme”, la haine du musulman a pris la place de celle du juif, sans que s’efface le vieux fonds de l’antisémitisme. Comment cela fonctionne-t-il ?

Historiquement, l’antisémitisme était un des piliers des nationalismes européens, notamment en France et en Allemagne. Il agissait comme un code culturel autour duquel on pouvait construire une idée d’“identité nationale” : le juif était l’“anti-France”, un corps étranger qui rongeait et affaiblissait la nation de l’intérieur. L’épilogue génocidaire du nazisme tend à singulariser la haine des juifs et à brouiller les analogies profondes qui existent entre l’antisémitisme européen d’avant la seconde guerre mondiale et l’islamophobie contemporaine. Comme le juif autrefois, aujourd’hui le musulman est devenu l’ennemi intérieur : inassimilable, porteur d’une religion et d’une culture étrangères aux valeurs occidentales, virus corrupteur des mœurs et menace permanente de l’ordre social… Le juif anarchiste ou bolchevik a été remplacé par le musulman djihadiste, le nez crochu par la barbe, le cosmopolitisme juif par le djihad international.


Le parallèle se prolonge-t-il sous d’autres aspects ?

Il y a en effet d’autres analogies : le spectacle déplorable de nos chefs d’État se renvoyant la balle pour ne pas accueillir les réfugiés qui fuient les régions ravagées par nos “guerres humanitaires” rappelle de près la conférence d’Évian de 1938, pendant laquelle les grandes puissances occidentales n’arrivèrent pas à trouver un accord pour accueillir les juifs qui quittaient l’Allemagne et l’Autriche nazifiées. Parallèlement à cette mutation, il y en a d’autres : la phobie du voile islamique a remplacé la misogynie et l’homophobie des fascismes classiques. Aujourd’hui, dans plusieurs pays d’Europe occidentale, les mouvements post-fascistes prêchent l’exclusion et la haine au nom du droit et des libertés individuelles. Certes, il s’agit d’un processus contradictoire, car les vieux préjugés n’ont certes pas disparu au sein de l’électorat de ces mouvements, mais la tendance est assez claire. Reste que nous ne pouvons pas combattre la xénophobie contemporaine avec les arguments de l’antifascisme traditionnel.

La version intégrale de cette interview est à retrouver dans le numéro de Regards qui sort en fin d’année, au sein du dossier sur les conquêtes politiques et culturelles de l’extrême droite.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Jeu 10 Déc - 22:53


« Dans son principe, comme dans son origine historique,
la représentation est le contraire de la démocratie »


Jacques Rancière



Jacques Rancière : "L'élection, ce n'est pas la démocratie" entretien par Eric Aeschimann 28-05-2012

LES ENTRETIENS DE L'OBS. A la veille de l'élection présidentielle, le philosophe s'interroge sur les limites de la démocratie représentative et s'insurge contre la confiscation du pouvoir du peuple.


Les "indignés", qui réclament notamment une réforme de la loi électorale
pour donner la parole aux petits partis exclus du Parlement. (c) Afp

Citation :
Le Nouvel Observateur. L'élection présidentielle est généralement présentée comme le point culminant de la vie démocratique française. Ce n'est pas votre avis. Pourquoi ?

Jacques Rancière. Dans son principe, comme dans son origine historique, la représentation est le contraire de la démocratie. La démocratie est fondée sur l'idée d'une compétence égale de tous. Et son mode normal de désignation est le tirage au sort, tel qu'il se pratiquait à Athènes, afin d'empêcher l'accaparement du pouvoir par ceux qui le désirent.

La représentation, elle, est un principe oligarchique: ceux qui sont ainsi associés au pouvoir représentent non pas une population mais le statut ou la compétence qui fondent leur autorité sur cette population: la naissance, la richesse, le savoir ou autres.

Notre système électoral est un compromis historique entre pouvoir oligarchique et pouvoir de tous: les représentants des puissances établies sont devenus les représentants du peuple, mais, inversement, le peuple démocratique délègue son pouvoir à une classe politique créditée d'une connaissance particulière des affaires communes et de l'exercice du pouvoir. Les types d'élection et les circonstances font pencher plus ou moins la balance entre les deux.

L'élection d'un président comme incarnation directe du peuple a été inventée en 1848 contre le peuple des barricades et des clubs populaires et réinventée par de Gaulle pour donner un «guide» à un peuple trop turbulent. Loin d'être le couronnement de la vie démocratique, elle est le point extrême de la dépossession électorale du pouvoir populaire au profit des représentants d'une classe de politiciens dont les fractions opposées partagent tour à tour le pouvoir des «compétents».


Lorsque François Hollande promet d'être un président «normal», lorsque Nicolas Sarkozy se propose de «rendre la parole au peuple», ne prennent-ils pas acte des insuffisances du système représentatif ?

Un président «normal» dans la Ve République, c'est un président qui concentre un nombre anormal de pouvoirs. Hollande sera peut-être un président modeste. Mais il sera l'incarnation suprême d'un pouvoir du peuple, légitimé pour appliquer les programmes définis par des petits groupes d'experts «compétents» et une Internationale de banquiers et de chefs d'Etat représentant les intérêts et la vision du monde des puissances financières dominantes.

Quant à Nicolas Sarkozy, sa déclaration est franchement comique: par principe, la fonction présidentielle est celle qui rend inutile la parole du peuple, puisque celui-ci n'a qu'à choisir silencieusement, une fois tous les cinq ans, celui qui va parler à sa place.


Mettez-vous la campagne de Jean-Luc Mélenchon dans le même sac?

L'opération Mélenchon consiste à occuper une position marginale qui est liée à la logique du système: celle du parti qui est à la fois dedans et dehors. Cette position a été longtemps celle du Parti communiste. Le Front national s'en était emparé, et Mélenchon essaie de la reprendre à son tour. Mais dans le cas du PCF cette position s'appuyait sur un système effectif de contre-pouvoirs lui permettant d'avoir un agenda distinct des rendez-vous électoraux.

Chez Mélenchon, comme chez Le Pen, il ne s'agit que d'exploiter cette position dans le cadre du jeu électoral de l'opinion. Honnêtement, je ne pense pas qu'il y ait grand-chose à en attendre. Une vraie campagne de gauche serait une dénonciation de la fonction présidentielle elle-même. Et une gauche radicale, cela suppose la création d'un espace autonome, avec des institutions et des formes de discussion et d'action non dépendantes des agendas officiels.


Les commentateurs politiques rapprochent volontiers Marine Le Pen et Jean-Luc Mélenchon en les accusant de populisme. Le parallélisme est-il fondé ?

La notion de populisme est faite pour amalgamer toutes les formes de politique qui s'opposent au pouvoir des compétences autoproclamées et pour ramener ces résistances à une même image: celle du peuple arriéré et ignorant, voire haineux et brutal. On invoque les pogroms, les grandes démonstrations nazies et la psychologie des foules à la Gustave Le Bon pour identifier pouvoir du peuple et déchaînement d'une meute raciste et xénophobe.

Mais où voit-on aujourd'hui des masses en colère détruire des commerces maghrébins ou pourchasser des Noirs? S'il existe une xénophobie en France, elle ne vient pas du peuple, mais bien de l'Etat lorsqu'il s'acharne à mettre les étrangers en situation de précarité. Nous avons affaire à un racisme d'en haut.


Il n'y a donc pas de dimension démocratique dans les élections générales qui scandent la vie des sociétés modernes ?

Le suffrage universel est un compromis entre les principes oligarchique et démocratique. Nos régimes oligarchiques ont malgré tout besoin d'une justification égalitaire. Fût-elle minimale, cette reconnaissance du pouvoir de tous fait que, parfois, le suffrage aboutit à des décisions qui vont à l'encontre de la logique des compétents.

En 2005, le Traité constitutionnel européen fut lu, commenté, analysé; une culture juridique partagée s'est déployée sur internet, les incompétents ont affirmé une certaine compétence et le texte a été rejeté. Mais on sait ce qu'il advint! Finalement, le traité a été ratifié sans être soumis au peuple, au nom de l'argument: l'Europe est une affaire pour les gens compétents dont on ne saurait confer la destinée aux aléas du suffrage universel.


Où se situe alors l'espace possible d'une «politique» au sens où vous l'entendez ?

L'acte politique fondamental, c'est la manifestation du pouvoir de ceux qui n'ont aucun titre à exercer le pouvoir. Ces derniers temps, le mouvement des «indignés» et l'occupation de Wall Street en ont été, après le «printemps arabe», les exemples les plus intéressants.

Ces mouvements ont rappelé que la démocratie est vivante lorsqu'elle invente ses propres formes d'expression et qu'elle rassemble matériellement un peuple qui n'est plus découpé en opinions, groupes sociaux ou corporations, mais qui est le peuple de tout le monde et de n'importe qui. Là se trouve la différence entre la gestion - qui organise des rapports sociaux où chacun est à sa place - et la politique - qui reconfigure la distribution des places.

C'est pourquoi l'acte politique s'accompagne toujours de l'occupation d'un espace que l'on détourne de sa fonction sociale pour en faire un lieu politique: hier l'université ou l'usine, aujourd'hui la rue, la place ou le parvis. Bien sûr ces mouvements n'ont pas été jusqu'à donner à cette autonomie populaire des formes politiques capables de durer: des formes de vie, d'organisation et de pensée en rupture avec l'ordre dominant. Retrouver la confiance en une telle capacité est une oeuvre de longue haleine.

Irez-vous voter?

Je ne suis pas de ceux qui disent que l'élection n'est qu'un simulacre et qu'il ne faut jamais voter. Il y a des circonstances où cela a un sens de réaffirmer ce pouvoir «formel». Mais l'élection présidentielle est la forme extrême de la confiscation du pouvoir du peuple en son propre nom. Et j'appartiens à une génération née à la politique au temps de Guy Mollet et pour qui l'histoire de la gauche est celle d'une trahison perpétuelle. Alors non, je ne crois pas que j'irai voter.

Propos recueillis par Eric Aeschimann




JACQUES RANCIERE, philosophe, a été l'élève de Louis Althusser. Publié en 1974, son livre de rupture, "la Leçon d'Althusser", vient de reparaître aux Editions La Fabrique. Parmi ses autres essais: "le Philosophe et ses pauvres" (Champs-Flammarion, 1981), "la Haine de la démocratie" (2006) et "le Spectateur émancipé" (2010), aux Editions La Fabrique. (Ibo/Sipa)

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Sam 12 Déc - 1:35


c'est pas de la théorie, ça se prend pas, contre l'État et la démocratie, pour le pape de la lutte de classe, mais ça fait du bien où ça passe. À bon entendeur, salut !


Citation :
Robert Charvin (né en 1938) est professeur émérite de droit (spécialisé dans les relations internationales) à l'Université de Nice Sophia-Antipolis. Il était doyen honoraire de la Faculté de Droit et des Sciences économiques de Nice. Consultant Droit International, droit des relations internationales. Il a également été conseiller général des Alpes-Maritimes. Ancien Avocat, barreau Nice.

Très investi dans le mouvement alter-mondialiste il a animé divers cercles de soutien international, tant à Nice, qu'au niveau national et international. Il a également été conseiller général des Alpes-Maritimes.
Il est actuellement membre du Conseil exécutif de l'association Nord-Sud XXI. Il est auteur d'ouvrages universitaires et littéraires.

source wikipédia


Confusionnisme et néofascisme Robert Charvin 12 décembre 2015


S'il est une idéologie dominante aujourd'hui en France et dans de nombreuses régions du monde, c'est le « confusionnisme ». Les questions majeures qui déterminent l'essentiel des comportements sont noyées dans un fatras de références pseudo-morales, religieuses, instrumentalisées pour gommer les inégalités sociales, la précarité en voie de généralisation dans les pays développés, la fracture nord-sud et l'incapacité du système économique à avoir une quelconque efficacité contre la destruction de l'environnement.




Citation :
Ce n’est pas encore un monde nouveau qui se profile à l’horizon, c’est le vieux monde poursuivant sa logique qui se dégrade à grande vitesse et accentue toutes ses perversions. La richesse se concentre entre quelques mains de moins en moins nombreuses dans un monde où les difficultés sociales et la crise environnementale s’aggravent, sans que le système dominant n’ouvre aucune issue.

En Amérique du Sud, après une dizaine d’années de victoires progressistes permettant d’affirmer pour la première fois l’indépendance vis-à-vis des États-Unis de plusieurs États et le recul de la pauvreté, la contre-révolution reprend le dessus, grâce à des alliances confuses extrême-droite – conservateurs et social-démocratie ! La Bolivie d’Evo Morales résiste, mais le Venezuela chaviste s’affaiblit tandis que l’Argentine change de camp : le retour des États-Unis et des grandes firmes privées s’annonce !

En Afrique, le désordre et la misère atteignent des sommets particulièrement depuis la destruction de la Libye par la France et les États-Unis qui a déstabilisé une large partie des États africains voisins. Les inégalités, la mal-gouvernance et les interventions extérieures renforcent le chaos qui se répand sous couleur de conflits religieux. Le développement n’a pas de réalité pour le plus grand nombre.

En Asie, la Chine qui a pour priorité l’édification d’une économie nationale puissante, n’a pas encore une stratégie lisible à l’échelle planétaire. Sa tradition exclut toute « précipitation » dans le domaine politique. Il est difficile de savoir ce qu’il en sera demain.

Les États-Unis, divisés entre conservateurs de plus en plus ultras et démocrates très modérés et dont les positions varient d’un État à l’autre au sein de la Fédération, poursuivent cependant quelle que soit le présidence une politique à visée hégémonique, usant du recours à la force ou de l’ingérence « soft » pour pour maintenir des intérêts économiques et stratégiques, sous couvert d’un humanitarisme frelaté. Son « exceptionnalisme » affirmé exclut tout respect de la légalité internationale.

Les États européens qui se sont ligotés dans le cadre de l’Union Européenne, qui n’a créé qu’une structure affairiste au service des lobbies les plus riches, est politiquement malade. Malgré des dispositions « constitutionnelles » pro-démocratiques, l’Union Européenne accepte sans réaction des gouvernements qui associent diverses droites et des mouvements fascisants (comme en Hongrie ou en Lettonie, par exemple). Elle se propose même d’accepter l’adhésion de la Turquie autoritaire, islamiste et opportuniste de l’A.K.P, tandis qu’elle n’a pas hésité à détruire la gauche grecque qui avait remporté les élections, avec un parfait mépris de la démocratie électorale. La social-démocratie qui, dans une période récente, était presque partout au pouvoir en Europe, n’a rien modifié à la situation sociale détériorée. Aujourd’hui, elle est souvent associée à la droite conservatrice, comme en Allemagne qui devient le modèle politique de la France et d’autres pays européens.

La France, quant à elle, a perdu tous ses repères. Il n’y a pas « modernisation » de la vie politique malgré la prétention de certains « socialistes » qui en réalité ne le sont pas. Il y a au contraire pourrissement de toutes les valeurs, effacement de tous les principes, sous l’égide d’un « tripartisme » dont les composantes FN, PS, ex-UMP sont dotées d’un programme quasi identique, chacune ayant fait les poubelles des deux autres. Le PS et l’ex-UMP ont intégré par exemple la ligne anti-immigration et les revendications autoritaristes du FN, tandis que le FN a récupéré des éléments du programme économique et social de la gauche. Au P.S, comme à l’ex-UMP, on ne combat pas le F.N, on l’évite au maximum, dans l’espoir du ralliement de ses électeurs et d’alliances (y compris contre-nature) éventuelles ultérieures. Le fascisme imbécile de Daesh conforte l’influence des pires ennemis de l’Islam en France et en Europe, qui cultivent surtout (c’est plus facile) le racisme anti-arabe, substitut au vieil antisémitisme, sous couleur de laïcité ou de défense de la civilisation.

Plus personne ne s’y retrouve clairement, y compris dans l’intelligentsia, malade d’un pseudo humanitarisme et d’un droitdel’hommisme obsessionnels et inefficaces pour les droits de l’homme eux-mêmes. Cette pseudo-idéologie se voulant consensuelle contribue à tuer le politique de plus en plus discrédité, conduisant les citoyens au repli sur la vie privée et à l’indifférence vis-à-vis des luttes sociales. Le travail de mémoire de cette intelligentsia est discriminatoire. Complexée vis-à-vis de la Shoah, l’intelligentsia est devenue muette sur les massacres anticommunistes en Indonésie, au Vietnam, au Chili, etc. et oublie les massacres de la décolonisation. Cette intelligentsia-mode est aussi coupable d’un travail d’opacification des réalités socio-économiques et de la lutte des classes (concept devenu obscène), qui pourtant sous des formes complexes, avec des drapeaux renouvelés, se poursuit, malgré le sociétal médiatisé à outrance.

Ce confusionnisme contribue fortement à préparer un avenir, sans que le pire soit certain, de type néo-fasciste.

L’Histoire ne se répète pas, mais elle peut produire des phénomènes de même nature, par-delà les décennies, que l’on ne reconnaît pas. Les drapeaux n’ont pas la même couleur, le discours présente des différences, et surtout le style est différent.

Dans une société « américanisée », comme l’est la société française, dont plusieurs générations ont connu les « 30 Glorieuses », « Mein Kampf » (malgré sa réédition) est illisible, même si l’arabe a remplacé le juif et le bolchevik ! La pitoyable « pensée » d’un Zemour suffit !

Les Ligues et les milices n’ont plus guère d’intérêts en raison des réseaux et plus généralement des moyens offerts par les nouvelles techniques de communication. La propagande n’a plus besoin de grands meetings avec des « chefs » charismatiques : n’importe qui grâce à sa médiatisation répétitive peut passer pour un « superman » ou une « superwoman », malgré son inculture ou sa médiocrité banale.

L’apathie politique est entretenue par une inculture de masse, des spectacles simplistes et des jeux stupides. L’émotivité remplace le rationnel. Le contrôle social, par un formatage conservateur, remplace la répression, rendue néanmoins facile par la transparence des citoyens (grâce au net et aux services de type NSA), alors que les pouvoirs restent opaques. Tout est entrepris pour effacer les contre-pouvoirs : les juges, les forces politiques et syndicats revendicatifs, les intellectuels critiques.

D’authentiques leaders ne sont plus nécessaire pour rallier les foules : une « belle gueule » ou l’image d’un « père tranquille » suffisent pourvu qu’ils sachent manipuler avec efficacité les gens, comme des VRP du néoconservatisme, pour ajuster l’État et la société aux seuls intérêts des pouvoirs privés dominants qu’il ne faut surtout pas « déranger » !

La manipulation la plus classique est l’instrumentalisation de la peur, toujours au service des dominants.

Cette intoxication à la peur est entretenue plus ou moins subtilement, y compris en la dénonçant et en assimilant le courage au fait de rester aux terrasses des bistrots ! Le chômage, la précarité généralisée et organisée, la répression anti-syndicale sélective (comme celle des agents d’Air France), le recrutement préférentiel à tous les niveaux de conformistes (par exemple, pour les professeurs d’économie), la valorisation constante de l’armée et de la police dont tous les actes sont applaudis, assurent l’entretien de la crainte chez les individus de plus en plus isolés les uns des autres.

Les actes terroristes aveugles sont encore plus déterminants : ils imposent la recherche de protecteurs, c’est-à-dire des plus puissants. Pourtant, Daesh et ses complices sont combattus dans l’ambiguïté des alliances contre nature avec l’Arabie Saoudite et le Qatar qui nourrissent le salafisme et par des « états d’urgence », pouvant devenir permanents.

Les « experts » choisis parmi les courtisans du pouvoir passent en boucle sur tous les médias, imposant l’idée que le désordre établi est « naturel », même s’il est douloureux et que tout ordre différent serait pire ou irréaliste.

Les programmes des partis eux-mêmes peuvent être aujourd’hui ni sophistiqués ni réalistes : la V° République française notamment, avec son présidentialisme outrancier, a habitué les citoyens à un combat politique de « têtes » et non de projets. A partir des sondages et des revendications, les « programmes » sont édifiés pour plaire, et peu importe qu’il ne soit pas question de les mettre en œuvre ou qu’ils restent inconnus du plus grand nombre. Le Parti nazi avait, par exemple, un programme social avancé avant 1933 et qui n’a vu le jour que très partiellement, la « gauche » nazie, qui souhaitait une « révolution » nationale et socialiste, ayant été rapidement éliminée. Le monde des affaires avait décidé !

Rien d’étonnant à ce que tous les partis proposent des programmes sociaux avancés, y compris le FN : la logique du système les rend impraticables ! Néanmoins, une large partie de la classe ouvrière a été séduite. Il est vrai qu’en 1936, le chômage avait été résorbé par l’économie de guerre. La seule dénonciation des « profits abusifs », l’idée d’ « unité nationale » associant partis et ouvriers et rendant « la dignité » aux salariés, l’antisémitisme et l’anti-bolchevisme (les deux n’étant pas dissociés à l’époque) fabriquant le bouc-émissaire nécessaire, l’origine populaire des dirigeants et leur style inédit, « anti-élitiste », ont parfaitement fonctionné : le peuple allemand avait été profondément déçu de la Ière République née en 1919, non remis de la défaite, il avait subi de plein fouet la crise de 1929-1930. Le parti nazi a pu ainsi se composer pour un tiers d’ouvriers ! L’idée dominante, pour la grande majorité, était qu’il valait mieux être encaserné dans le nazisme que supporter la misère et l’insécurité avec les siens !

En France, à la veille de la guerre de 1939-40, les mots d’ordre des droites étaient simples : « La France aux Français », « honneur, ordre et propriété ». S’ajoutait l’hostilité venue de loin aux « judéo-marxistes », « ferment de la décomposition nationale » ! Aujourd’hui, à la crise économique et sociale, s’additionnent le souvenir de la guerre d’Algérie, source d’un racisme anti-arabe chronique et nourrissant l’anti-immigration, le simplisme venu de Bush et des États-Unis enseignant doctement le « Bien » et le « Mal » dans le monde, distinguant les « États voyous » du monde « civilisé » : dans « l’air du temps », la Russie, la Chine, l’Iran, le monde arabe, l’Islam sont les « méchants » étrangers d’aujourd’hui. Le dérivatif au mécontentement social est efficace : les antagonismes sociaux sont transformés en haine raciale, en xénophobie, en crainte généralisée des « pauvres » : le « réfugié », par exemple, devient « l’étranger type », venu d’on ne sait où, voler notre pain et notre travail, dangereux par nature. Les sommets sont atteints lorsque tous les conflits sont délibérément transformés en affrontements de type religieux !

Dans la plupart des pays européens, les droites extrêmes (y compris de type nazi, en Grèce, en Ukraine, dans les pays baltes), et le FN en France « surfent » sur ce climat socio-politique confus mais pénétrant. Le FN, par exemple, est à la fois porteur de revendications populaires (qui ne l’engagent pas pour la suite) et reprend à son compte les réactions populaires les plus instinctives et les plus primitives, avec la complaisance des grands médias et des partis de gouvernement qui se dispensent à son égard de toute mesure répressive, en espérant au contraire pouvoir s’en servir. Les forces de droite extrême qui travaillent l’Europe et contaminent toute la société ont donc des origines précises.

De même, Daesh n’est pas de génération spontanée. Les puissances occidentales ont détruit dans le monde arabe toutes les forces qui les contestaient. L’Islam unifiant l’Empire Ottoman allié de l’Allemagne a été contourné par les vainqueurs de la Première Guerre mondiale par l’utilisation des nationalismes locaux permettant le démembrement de l’adversaire turc. La France, la Grande Bretagne ont « fabriqué » les « États » du Moyen Orient, dans des cadres plus ou moins artificiels, en instrumentalisant les minorités et en accentuant les différents clivages ethniques ou religieux : le résultat a été une mosaïque ingouvernable et surtout sans contenu démocratique.

Les États-Unis, après 1945, ont pris le relais des interventionnismes en tout genre, pétrole oblige. Les Occidentaux ont éliminé toutes les forces qui les dérangeaient : les communistes et progressistes, puis les nationalistes nasseriens ou autres, pour ne soutenir que l’armée (comme en Égypte, financée directement par les États-Unis) ou des noyaux de privilégiés corrompus et de pratique dictatoriale. L’inévitable a suivi : une montée des Islamistes (en commençant par les Frères Musulmans, longtemps soutenus aussi par les Américains) a été la réponse de peuples brimés qui rêvent de leur ancien Califat et de sociétés moins misérables et moins soumises à l’étranger.

Les succès électoraux du FN en France et de la droite extrême en Europe résultent de même des essais infructueux des partis de gouvernements (de droite ou de gauche), dont les pratiques sont identiques et dont les dirigeants professionnalisés (quelle que soit la sincérité de leurs électeurs) n’ont que des plans de carrière, liés qu’ils sont aux milieux d’affaires qui comptent sur eux pour faire à tout prix leur politique, sous couvert de ce qu’ils appellent « l’Entreprise » parée de toutes les vertus ! La vulgarité de pensée des Sarkozistes et les trahisons « socialistes » ont accoutumé les Français, notamment les jeunes, à la « pensée » de la droite extrême, accessible aux plus incultes et aux plus défavorisés, lassés d’attendre.

Pour seule perspective, la droite et la social-démocratie en France ont l’arrière-pensée de gouverner ensemble, avant ou après 2017. La seule question qui les sensibilise est le rapport de forces entre elles qui déterminera le rôle de l’une et de l’autre : comme en Allemagne ! Cette collaboration, qui se généralise en Europe, est l’aboutissement d’un long chemin parallèle, toujours profondément « respectueux » du système capitaliste, quels que soient les dommages qu’il provoque.

Mais rien n’exclut, si nécessaire, une alliance de toutes les droites, si par hasard, la complicité PS-ex-UMP buttait sur certains obstacles. Un fort courant néo-sarkoziste est tout disposé à cette autre collaboration, excluant éventuellement même la « gauche » la moins à gauche ! De son côté, un fort courant social-démocrate est prêt à toutes les alliances avec les droites, y compris en cassant le parti qui les abrite encore. Mais cette collaboration est plus dangereuse pour la suite : elle est donc source d’hésitations.

En tout état de cause, la démocratie, qui se porte mal, s’en portera encore plus mal.

Peut s’installer ainsi en France (mais pas seulement) dans un climat d’ « état d’urgence » permanent (voir les lois successives de 1996, 2001, 2003, 2004, 2006, 2014, 2015) sur le renseignement et la prorogation de l’état d’urgence pour 3 mois, reconductible) un régime ultra-présidentialiste, sans contestation réelle possible, se voulant acteur d’une « fin de l’histoire », celle des libertés (relatives) et des acquis sociaux qui survivent.

Les milieux d’affaires, dont les positions sont de plus en plus décisives, quant à eux sont en réflexion. Aujourd’hui le Médef de France condamne le FN, exclusivement pour son programme économique et social, dénoncé comme étant « d’extrême-gauche » ! Il est indifférent à son programme sociétal de type néofasciste. Cela peut « s’arranger » dans le futur, tout comme l’industrie lourde s’est en définitive associée au nazisme, comme l’aristocratie italienne s’est aussi ralliée au fascisme mussolinien, malgré son mépris de classe. Durant les affrontements politiques, en effet, les « affaires continuent », de même que Daesh sait conclure des contrats pétroliers avec différents trafiquants et diverses compagnies occidentales, tout en prônant la « pureté » de l’Islam !

Les milieux d’affaires ne sont pas dogmatiques : ils peuvent soutenir indifféremment les droites ou la fausse gauche, ou toutes les forces politiques simultanément, et si cela leur apparaît utile, ils n’ont pas d’hostilité de principe à l’instauration d’un régime autoritaire. Pour les affairistes, qui se prennent pour une nouvelle aristocratie, « la démocratie submerge les élites sous le flot des médiocres et des incompétents ». Ils sont pour « une société stable et efficace qui a besoin de l’autorité allant de haut en bas et de la responsabilité qui monte de bas en haut. Il faut favoriser et non entraver l’élévation des meilleurs, c’est la loi de la nature » On croirait entendre le Médef ou BFM ! Mais non, c’est l’auteur de Mein Kampf qui s’exprime !!

Il y a au sein du patronat le culte de la « libre » concurrence : elle en fait toujours faussée ! Par contre, elle est de plus en plus vive entre les individus : c’est la guerre de chacun contre tous pour parvenir à survivre, créant l’hostilité à l’égard des autres. Toutes les structures collectives craquent pour le plus grand profit des puissants. La conscience d’appartenir à une caste cohérente est vivante chez les privilégiés. Elle implose chez les démunis.

Les attentats islamistes de Daesh, financés par des alliés de la France (350 victimes en France en 30 ans) qualifiés trop souvent de « guerre », relèguent la crise sociale au second plan des préoccupations. Les éloges permanents aux « forces de l’ordre » et les méthodes de répression aident au développement d’un climat sécuritaire, dans lequel on met la justice à l’écart tandis que l’éducation nationale et tous les services publics font l’objet au contraire des critiques les plus systématiques. Les grands médias entre les mains des groupes financiers loin d’être un quatrième pouvoir, sont le relais des idées dans « l’air du temps ».

Tous les ingrédients du fascisme, mouture des années 2000, sont donc réunis. Le « capitalisme de la séduction », rendu possible par les « 30 Glorieuses » avec sa consommation de masse, ne fonctionne plus : la caste dominante estime ne plus avoir les moyens d’offrir aujourd’hui ce qu’elle fournissait hier. Un « capitalisme de l’oppression », plus ou moins délicate, tend à lui succéder. Pour faire avaliser cet autoritarisme, on renforce le « faste » entourant les « chefs » de l’État, pourtant plus mussolinien que républicain. On met en exergue les « valeurs » démocratiques mais on annihile les citoyens en les empêchant d’être des centres d’initiative. Le degré de « délicatesse » de l’oppression dépendra des réactions plus ou moins fortes qu’il suscitera nécessairement : en attendant, le système se sert de tous les événements et de tous les prétextes pour prévoir le pire, en discréditant les juges qui font leur métier. Le système ne manque pas d’ores et déjà de traiter avec une condescendance méprisante l’authentique opposition de gauche très affaiblie, tout comme la Commission Européenne a réduit à l’impuissance, avec arrogance, hier Syriza et demain sans doute Podemos ou le nouveau parti travailliste britannique !

Aucune perspective de progrès (ni même de croissance à retombée sociale) n’est réaliste dans le cadre du capitalisme financier. Il ne peut qu’essayer de produire des fictions manipulatrices ou frapper.

Beaucoup ne croient pas encore, surtout dans la « Patrie des Droits de l’Homme » à une telle régression, comme si les dictatures et les autoritarismes c’était toujours pour les autres ! Il y a amnésie sur l’Europe des années 1930-1940 ; il y a ignorance de certaines réalités en Europe de l’Est. Il y a volonté de ne pas savoir ce que vivent réellement les peuples du Sud. Il n’y a qu’une crainte stupide vis-à-vis des progrès de la Chine et de la volonté de la Russie de reprendre sa place dans le concert des Nations, traitées comme des ennemies.

Tout est en place pour que les archaïsmes politiques et économiques les plus frelatés apparaissent comme le comble de la modernité.

Un seul obstacle, heureusement de taille : l’intelligence et la mobilisation des citoyens.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Sam 19 Déc - 10:00


j'importe ce texte dont l'analyse tranche avec ce qui provient d'autres tendances du NPA, et qui a fait l'objet de critiques sévères de WSWS, 4ème internationale...

son intérêt est de recouper mes propres allusions à la période 1848 - 1851, qui a fait l'objet de la critique de Marx dans Les luttes de classes en France et Le 18 brumaire de L. Bonaparte



RévolutionPermanente · Site d'information du Courant Communiste Révolutionnaire du NPA

Au pays de la rente, du militarisme et du (néo)colonialisme

Capitalisme français et bonapartisme Juan Chingo 18 décembre 2015

Une série d’éléments soulignaient déjà, depuis l’été 2014 avec les premières interdictions de manifester en soutien au peuple palestinien alors qu’Israël venait de lancer son immonde agression militaire contre Gaza, puis naturellement après les attentats du 11 janvier, le renforcement de tendances bonapartistes agissantes au sein du régime républicain-démocrate bourgeois. Il ne s’agissait certes pas de dire qu’on était aux portes du fascisme ou que le régime démocratique bourgeois était sur le point d’être liquidé. Mais déjà cette situation exigeait de progresser dans l’identification de la spécificité de la présidence Hollande et de la gouvernance Valls, à l’aune de cette tradition assez enracinée en France caractérisée par le fait que l’ensemble des régimes, y compris les plus ouvertement bonapartistes, se sont toujours appuyés sur des modalités démocratiques bourgeoises, à la seule exception de la parenthèse vichyste-pétainiste entre 1940 et 1944.




Ce sur quoi nous souhaitons mettre l’accent ici, ce sont les éléments non pas conjoncturels, mais structurels et stratégiques, liés à la nature même du capitalisme français, qui expliquent cette nécessité de recours au bonapartisme. Ces éléments sont d’autant plus importants à mettre en lumière qu’ils nous aideront à mesurer, dans la séquence politique s’est ouverte avec les attentats du 13 novembre, le décret de l’Etat d’urgence et « l’entrée en guerre » de la France contre l’Etat Islamique, à l’extérieur comme dans l’hexagone*, ce qui n’attendait potentiellement qu’une étincelle pour se renforcer et se déployer à une échelle inégalée depuis des décennies.


* cf Quand l’Etat bourgeois tombe le masque : Répression et tournant bonapartiste dans la France de Hollande et Valls  26 mai 2015



Citation :
Quelques spécificités du capitalisme français dans le cadre du système impérialiste mondial

Quelques chiffres tout d’abord. La France, qui fait partie des membres permanents du conseil de sécurité de l’ONU, est la quatrième puissance militaire mondiale, la sixième en termes d’exportations d’armes, la neuvième pour le PIB, la troisième en termes d’investissements directs à l’étrangers (IDE), le quatrième pays pour ce qui est des investissements directs étrangers en France, le sixième en terme de volume d’exportations, et enfin le quatrième en termes de patrimoine par foyer. Elle occupe donc une place spécifique du point de vue des rapports impérialistes et en termes d’accumulation du capital. Depuis les années 90, en dépit d’un certain déclin de la France au niveau de l’économie mondiale, Paris continue à avoir un poids non négligeable sur l’échiquier international. Cette situation est directement liée aux formes historiques particulières du capitalisme français, dont trois dimensions nous intéressent ici en premier lieu.

Premier élément, contrairement à d’autres pays comme l’Allemagne, où il existe beaucoup plus de mobilité ascendante des élites, la France a pour spécificité, liée au rôle central de l’Etat hérité en dernière instance de la monarchie absolue, qu’en raison de la fusion structurelle entre celui-ci, les grands patrons et les élites dirigeantes des grandes entreprises, qui ont toutes été formées au sein des grandes écoles d’élites publiques françaises – ENA, Polytechnique, etc. – les cercles des décideurs se reproduisent en un circuit très fermé auquel n’ont accès que les classes dominantes.

Second élément, le poids écrasant du militarisme, pas seulement du point de vue de l’appareil industriel mais également d’un point de vue économique et social, croisé avec l’héritage colonial, est ce qui donne sa tonalité spécifique à l’impérialisme français vers l’extérieur, tout en ayant des conséquences internes extrêmement importantes.

Troisième élément, enfin, également lié au rôle spécifique de l’Etat : la France est un pays dans lequel, à la différence d’un capitalisme purement entrepreneurial, au sens d’un capitalisme d’industrie, règne de façon marquée un capitalisme de type rentier dont les affaires sont étroitement liées à l’Etat et aux exportations.

Pour se maintenir à un certain niveau,le capitalisme français entretient des liens particuliers avec ses anciennes colonies africaines. Celles-ci permettent à la France de compenser son déficit commercial en termes d’exportations au niveau international, en s’assurant auprès d’elles un surplus commercial en termes d’exportations, outre des revenus financiers substantiels, et également un accès sécurisé à un certain nombre de matières premières. En terme de flux de capitaux vers l’ancienne métropole, un rôle particulier des élites ou des hiérarques africains est joué dans le retour de capitaux vers la France, de Cote d’Ivoire, du Gabon, de République démocratique du Congo, etc. A quoi se rajoute un espace de déploiement non seulement pour le capitalisme français en général mais y compris pour ses principales entreprises, ses multinationales comme Areva au Niger, etc. On songera au fait que Total contrôle un tiers de l’extraction du pétrole en Afrique, ou du rôle spécifique de certaines multinationales françaises notamment dans les secteurs infrastructures et BTP telles que Bolloré, Vinci ou encore Lafarge pour les ciments.


Soubassements et implications géopolitiques

L’importance de cette configuration ne se limite pas au terrain économique mais se traduit aussi au plan géopolitique. D’un point de vue militaire notons d’abord qu’entre 1969 et 2009 il y a eu au moins une intervention étrangère de l’armée française en Afrique par an. Cet interventionnisme a pu voir un certain nombre de ses caractéristiques redimensionnées ou différentes par rapport à ce qu’elles avaient pu être au cours des dernières décennies. Mais la France dispose tout de même encore de nombre de bases militaires permanentes, du stationnement tout aussi permanent d’au moins 7500 hommes sur le continent africain, lequel constitue dorénavant une plateforme privilégiée de projection pour l’appareil militaire français en direction de zones qui n’étaient pas jusque-là le pré-carré français, notamment des pays du golfe, grâce à des accords signés récemment avec les Emirats Arabes Unis et Abou Dhabi.

On ne saurait minimiser l’importance de l’Afrique pour la vie politique française. Il existe un consensus partagé à gauche comme à droite, consistant à maintenir des liens très forts avec elle, notamment depuis 1981 et en dépit des promesses de la gauche de changer ou modifier le rapport existant entre Paris et ses anciennes colonies. Ce rapport a été systématiquement maintenu ou modifié, mais uniquement au sens où chaque président à reconstitué son propre réseau françafricain. L’Afrique, c’est la chasse gardée d’ailleurs de l’Elysée, de même que tout ce qui a trait à l’impérialisme français, à sa gestion et à ses différentes modalités, lesquels ne se discutent jamais démocratiquement puisque le parlement n’est jamais impliqué ou convoqué sur ce terrain. Sur le plus long terme, ces liens à la fois privilégiés et uniques ont persisté en dépit des évolutions du capitalisme hexagonal, du rôle de la France au niveau international après la seconde guerre mondiale, notamment en tant qu’artisan moteur de la construction européenne.


Un capitalisme rentier et militariste générateur de tendances permanentes au bonapartisme

Ce que nous souhaitons établir ici, c’est que les spécificités du capitalisme français, de par son caractère rentier et militariste au niveau économique, géopolitique et y compris social, génèrent de façon constante, structurelle, des possibilités ou des tendances bonapartistes. Dans la mesure où ces traits se répercutent plus ou moins directement, selon les séquences ou conjonctures politiques, au niveau des rapports de force entre les classes, il est fondamental d’étudier les origines de ces caractéristiques pour savoir à quel type de capitalisme nous faisons face, d’autant plus que ce sont ces caractéristiques qui se sont le plus développées depuis 2012 sous la présidence Hollande, qui a multiplié les interventions, à caractère militaire mais aussi éco-géopolitiques, en Afrique et au Moyen-Orient.


Hollande, tout en essayant d’inverser les rapports de force avec Merkel, menant les discussions au niveau européen, a continué d’incarner la chasse gardée qu’est la diplomatie française pilotée directement par l’Elysée, ce qui s’est traduit, depuis Sarkozy, par le renversement de Gbagbo, les interventions en Lybie, au Mali, en Centrafrique, la politique au Moyen-Orient, et ce n’est pas un hasard si le premier pays étranger à inviter le maréchal Al-Sissi fut la France, avec la vente des avions de Dassault à la dictature égyptienne et d’autres pétromonarchies. Ce feuilleton national, incarné par les rafales de Dassault, est le reflet de la faiblesse en termes de compétitivité du capitalisme français, ce qui explique également pourquoi l’Etat continue de jouer un rôle d’agent aussi important pour promouvoir l’industrie française à l’étranger.

« Diplomatie du rafale » et « guerre contre le terrorisme » à l’extérieur, contre-révolution sociale à l’intérieur

Mais si ces éléments relevant de la politique extérieure sont les sources les plus profondes des tendances réactionnaires, ces dernières proviennent aussi directement de la volonté, de puis 2008, d’accélérer la contre-révolution en cours à travers la liquidation de ce qui peut rester de l’Etat providence et de transformer profondément le rapport de force entre capital et travail.

Produit de l’état de faiblesse qui a suivi la fin de période sarkozyste, dans un premier temps la présidence de Hollande a été moins bonapartiste, marquée notamment par la tentative, avec les gouvernements Ayrault, de recourir à la politique du « dialogue social ». Mais cette tendance a rapidement montré ses limites, et cela bien avant le saut bonapartiste postérieur aux attentats du 13 novembre. En effet, avec l’arrivée de Valls cette première phase est vite devenue du passé, comme en ont attesté, entre autres, le triple recours au 49-3 pour faire passer la loi Macron, la criminalisation de plus en plus systématique des luttes sociales avec, notamment, la Loi sur le Renseignement, puis la persécution des migrants qui n’a pas fait que s’intensifier à partir de septembre. Mais, très clairement, le 13 novembre ont rendu possible un renforcement qualitatif de l’ensemble de ces tendances liberticides et antisociales au sein de l’hexagone, à proportion directe des interventions guerrières de l’impérialisme français, aurythme d’une guerre par an depuis l’accès au pouvoir de Hollande, dont le saut juste effectué dans l’engagement militaire en Syrie est évidemment l’expression la plus actuelle. Il faut quasiment revenir à la guerre d’Algérie, au gouvernement Mollet, pour avoir un gouvernement de gauche à la fois aussi réactionnaire et liberticide.

En résumé, les principales tendances bonapartistes en jeu dans la France d’aujourd’hui reposent ainsi à la fois sur la structure du capitalisme français, la nature de l’Etat, et les particularités du régime. Mais comme nous l’avons écrit dans notre article « Les attentats de Paris et la possibilité d’un mouvement anti-guerre », la réalité est que Hollande et la bourgeoisie française, du fait des faiblesses signalées plus haut, n’ont pas de solution à la hauteur de leurs besoins réels pour résoudre les contradictions qui sont en train d’exploser, et donc n’ont pas encore les moyens d’offrir autre chose qu’une succession de gouvernements et/ou de régimes bonapartistes mal consolidés, ce qui augure de nouvelles crises dans un futur proche, autant en haut qu’en bas, surtout si la mobilisation contre l’état d’urgence, dans le sillage du meeting unitaire du 17 décembre à Paris, s’enracine.


images ajoutées. On relèvera que bizarrement, c'est en Napoléon Bonaparte et à l'empereur Napoléon 1er que sont comparés Hollande et Valls, pas au neveu « Napoléon le petit » de Victor-Hugo... mais n'oublions pas le dernier des Bonaparte



ni Jean-Luc Mélenchon, mon petit préféré dans sa jeunesse bizontine...




lire Un Bonaparte à l'Elysée


C’est la IIe République qui, en France, invente le président de la République. Il sera désigné au suffrage universel. Le 10 décembre 1848, Louis Napoléon Bonaparte est élu à une écrasante majorité. Quatre ans plus tard, il rétablira l’Empire ! [...]




enfin, n'oublions pas que Napoléon fait aussi des adeptes "européens"...

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mer 23 Déc - 8:54

au-delà de ses présupposés politiques, de son inscription dans un souci de reconstruire la gauche, etc. ce texte n'est pas sans intérêt par certaines réflexions sur l'identité ouvrière de classe, la perception du concept de programmatisme

intéressant aussi et rejoignant la comparaison que j'ai faite des 40 % du FN aux régionales aux 35 % de Podemos + Ciudadanos. Naturellement je n'en tire pas les mêmes conclusions "stratégiques" pour la gauche que l'auteur de l'article, mais plutôt le constat d'une montée d'un populisme démocratisme qui n'a rien pour porter une lutte de classe antagonique au capital

enfin, le passage sur l'expérience bolivienne, de jonction des thèses marxistes et des luttes indigènes n'est pas sans rejoindre mes considérations par ailleurs, mais là encore dans une perspective différente de celle de l'auteur, grosso modo démocrate radicale


Un imaginaire de conquête pour la gauche Frédéric Lemaire Blog : Vive la crise ! 22 déc. 2015

Le contraste est saisissant entre le succès de Podemos en Espagne et les résultats des dernières élections régionales. En France, c'est le Front national qui fait le plein de voix. La «gauche de gauche» va d'échec en échec, malgré l’impopularité des partis de gouvernement. Pourquoi ne parvient-elle pas à convaincre ?


Citation :
Selon certains médias et une partie de la classe politique, le succès du FN s'expliquerait par une «droitisation» de la population française. Un facteur inexorable auquel l’offre politique devrait s’adapter, dans une fuite en avant dont on ne peut que craindre l’issue. Nous faisons une autre hypothèse : si la gauche ne parvient pas à mobiliser, c’est qu’elle manque d’un projet et d’un imaginaire fort de transformation sociale, qui soient portés par les classes populaires et moyennes.

La première question que posent les résultats des élections régionales, c’est celle de l’abstention. Un électeur sur deux n’a pas voté au premier tour, un rapport qui atteint 76% chez les 18-24 ans.

Résultats du premier tour des élections régionales 2015 (à partir des chiffres du ministère de l’intérieur)

Que signifie cette abstention, que les sondeurs attribuent principalement aux jeunes, aux ouvriers et employés [1] ? On peut gager, sans trop prendre de risque, qu’elle témoigne d’un désintérêt vis-à-vis des élections, qu’elles qu’en soient les raisons. Et ce désintérêt n’a rien d’anecdotique. Comme le note Pierre Bourdieu dans ses cours sur l’Etat, nos démocraties modernes ont, entre autres, vocation à « faire en sorte que le peuple entre dans le jeu et soit pris au jeu, à l’illusion politique ». Mais ajoutait-il, « pour être pris au jeu politique, il faut un minimum de chances au jeu [2] ».

Arrêtons-nous un instant sur les « chances » des jeunes, classes populaires et moyennes au « jeu politique ». Au nom de quelles conséquences concrètes devraient-ils croire à « l’illusion politique » ? Répondre à cette question mériterait de plus longs développements. Contentons-nous de dire que ces chances semblent minimes : entre les promesses non tenues, les trahisons de la gauche socialiste, les impuissances de la gauche de transformation sociale (souvent reléguée au rang de faire valoir de la première)… La gauche politique apparaît comme indigne de confiance ou inefficace, c’est-à-dire incapable d’apporter une amélioration significative dans la vie quotidienne. Restent les concessions arrachées par la gauche de gauche, ou des politiques de subventions volontiers électoralistes, qui demeurent le dernier cache-sexe du socialisme municipal… Non, cela fait longtemps que les élections ne changent plus la vie.

Et cela n’a rien d’étonnant que ceux qui n’ont rien – ou si peu – à attendre du système politique ne s’en détournent. Dans le Monde Diplomatique de juin 2015, Serge Halimi signe un éditorial titré ironiquement « Droitisation, mode d’emploi », dans lequel il s’interroge sur la désaffection de certains leviers de l’action politique (« cortèges protestataires, participation aux élections, exercice du pouvoir »). Halimi y voit la conséquence du blocage politique de certaines aspirations majoritaires, comme celle de redistribuer des richesses. N’ayant plus « rien à gagner », les catégories populaires se détourneraient des leviers de protestation prévus dans le système politique pour un choix plus radical, celui de l’auto-exclusion, de la « sécession » . A ce titre, l’abstention serait à mettre au même plan que la désaffection des syndicats et des mouvements sociaux, jugés eux aussi inefficaces et incapables de changer concrètement le cours des choses.

Cette analyse est intéressante car elle permet d’envisager un premier élément d’explication des échecs électoraux des partis de la gauche radicale. Ceux-ci seraient associés (à tort ?) à ces leviers de l’action publique qui ont échoué à apporter un quelconque changement substantiel. A un mode de protestation poussiéreux et inefficace qui s’inscrit dans un système politique de plus en plus rejeté en bloc. Halimi cite un autre aspect qui alimenterait la coupure entre des partis de gauche dans un rapport « légitimiste » au pouvoir et un électorat en rupture avec le système politique : la disparition des cadres issus des classes populaires. Un aspect qui renvoie aux travaux de Julian Mischi sur le Parti communiste français [3].

Le Front national se vante quant à lui d’être une option « anti-système » , on pense notamment à sa dénonciation de l’« UMPS », et à ses velléités à « sortir » des cadres politico-économiques (sortir de Schengen, sortir de l’Union européenne, sortir de l’OTAN…). Il est mis en scène comme tel, de manière sulfureuse, dans les grands médias. On peut envisager que cela contribue à son capital de sympathie auprès de ceux qui ont fini par rejeter en bloc le système politique. Il faut tout de même noter qu’il existe d’autres exemples de partis qui parviennent efficacement à jouer la carte de l’« anti-système ». Tous ne sont pas de droite, comme en témoigne le cas de Podemos en Espagne, qui ne se revendique officiellement ni de la gauche, ni de la droite, et qui dénonce la « caste » politico-financière ainsi que le « PPSOE » (contraction des sigles des partis conservateur et socialiste).

Suffirait-il d’adopter une posture « anti-système » pour séduire les électeurs déçus du système politique ? Pas sûr. Comme le notent Fabien Marcot et Sylvie Aebischer dans une tribune parue ces derniers jours [4], le positionnement en dehors de l’échiquier politique classique du NPA ou de Lutte ouvrière ne les a pas conduit à devenir des partis de masse.

Au positionnement « anti-système » du FN s’ajoute un projet de société qui a l’ambition d’être majoritaire et d’occuper la centralité du paysage politique, et qui est articulé avec une vision du monde « cohérente ». Le FN mobilise un imaginaire fait de catégories simples : d’une part l’idéal de la France éternelle, protectrice, pure en quelques sortes, et de l’autre l’ennemi, le « mondialisme », la finance internationale, les « barbares » immigrés et leurs alliés qui s’en prennent à la France, aux conditions de vie, à l’emploi et à la culture des français. C’est « nous » contre « eux », et le « nous » puise sa force dans l’idée de grandeur de la France.

C’est un aspect important du discours du FN en direction de ceux qui ne se reconnaissent pas dans le fonctionnement actuel de la société, qui sont exploitées ou dans des situations dominées culturellement et économiquement : il leur fournit une justification, une image positive et enfin une fierté à travers la glorification de l’identité française (et dont le pendant est la dépréciation de toute altérité). Cet opium de l’identité, destiné à une partie de la population qui se sent déconsidérée, s’accompagne du sentiment d’appartenance à quelque chose de plus grand, un collectif, sentiment renforcé par la dénonciation de celles et ceux qui sont « différents ».

L’identité ouvrière a longtemps été, dans la conception marxiste, le pendant « universaliste » de l’identité nationale. Le prolétariat était, dans le discours du Parti communiste, la force sociale motrice du progrès social, à travers la lutte des classes. L’identité ouvrière y était fondamentalement positive : ceux qui s’en réclamaient pouvaient être fiers d’être, en quelques sortes, les sujets de l’histoire. Si l’identité française est aujourd’hui instrumentalisée par le Front national, l’identité ouvrière a permis de forger un sentiment d’appartenance et une fierté commune sur lesquels s’appuyer pour former une base sociale et une force politique internationaliste.

Il semble désormais que la majorité des forces de gauche considère les classes populaires, en surplomb, comme objets de l’oppression et non comme sujets de la transformation sociale. « A ne plus penser la société en terme de lutte des classes, le Front de gauche se cantonne à défendre "les opprimés", "les pauvres", "les exclus" » notent très justement Fabien Marcot et Sylvie Aebischer. Une conception qui, tacitement, « exclut les exclus » du champ politique, réservé à classe moyenne « conscientisée » ; et qui renvoie aussi à la question de la composition sociale des partis de gauche.

La disparition des catégories populaires comme sujets de l’action politique va de pair avec l’absence d’un projet de société et d’un projet stratégique. La dialectique communiste opposait un « nous » à un « eux » de classe, et proposait comme horizon l’avènement d’une autre société. Au « nous » de classe s’est substitué la « société civile », les « citoyens », catégories dont on ne sait pas exactement ce qu’elles recouvrent. Et il ne s’agit plus de lutter pour changer la vie et le monde, mais pour « ralentir la catastrophe » comme l’écrivent Fabien Marcot et Sylvie Aebischer : « Qui croit que des forces politiques dont le programme tient en un drapeau, quelques slogans de manif […] et une série de mesures parasyndicales peut raisonnablement incarner une alternative ? ».

Il ne s’agit pas ici de jeter la pierre aux mouvements sociaux, voire des ONG, qui jouent un rôle important pour « ralentir la catastrophe » à de nombreux égards. Des combats importants et nécessaires, mais dont il faut mesurer la limite. Ils ne remplacent pas la construction de forces politiques qui doivent chercher à constituer une majorité sociale pour un véritable changement. Cela suppose de pouvoir opposer un véritable projet de société, un imaginaire cohérent et efficace pour combattre l’hégémonie du néolibéralisme.

A ce titre, vouloir reproduire un schéma qui n’est pas ou plus en adéquation ni avec le régime socio-économique actuel, ni avec les références culturelles de la société actuelle n’aurait aucun sens. Ce n’est évidemment pas la remise au goût du jour de la lutte des classes des trente glorieuses qui nous sortira de l’impasse. S’ils ne peuvent être transposés tels quels, plusieurs modèles peuvent cependant être utiles pour repenser un imaginaire de transformation sociale.

Citons l’exemple de la Bolivie. Dans un entretien donné à La-bas si j’y suis [5], le vice-président bolivien Alvaro Garcia Linera revenait en 2008 sur les conditions qui ont permis l’arrivée au pouvoir du Movimiento al Socialismo (MAS) d’Evo Morales. Il souligne l’importance de la rencontre entre les mouvements indigènes émergents et le mouvement ouvrier issu des luttes contre la dictature. Ce dernier subissait défaite sur défaite, incapable de comprendre et d’intégrer les revendications des « nouveaux » travailleurs précaires, dans un contexte où les anciennes structures ouvrières avaient en grande partie été dissoutes par la précarisation.

Les mouvements indigènes ont fourni une base sociale, une vigueur, une culture qui, seule, serait restée dans un schéma purement ethnique. Le mouvement ouvrier a apporté une vision politique et universaliste, qui, seul, demeurait hors-sol. A l’intersection de plusieurs mécanismes de domination, les revendications des paysans indigènes rejoignaient les intérêts de pans isolés de la société bolivienne : travailleurs précaires, mouvements de femmes, classes moyennes urbaines qui n’entraient pas dans les vieux schémas syndicaux. A l’image de l’ouvrier dans le mouvement ouvrier traditionnel, le paysan indigène, dominé économiquement et culturellement, est devenu un acteur de changement social dans une perspective universaliste de changement social. Le mouvement indigène paysan a développé un discours hégémonique en direction des autres secteurs exploités. La synthèse politique originale du MAS, propre au contexte bolivien, a permis des alliances larges, fédérer le mouvement social bolivien, et construire une majorité sociale.

Alvaro Garcia Linera a écrit:
« On ne peut pas être marxiste en Bolivie sans être indianiste. L’indianisme est la manière dont une structure conceptuelle générale s’enracine localement. Ça a été le vrai problème de la gauche bolivienne. Ils pouvaient évoquer Marx, mais ils ne comprenaient pas la Bolivie. Il n’y avait pas d’indiens selon eux. Ce sont les Quechua et Aymara qui ont dû apprendre à la gauche qu’ils existaient. En même temps une lecture seulement indianiste de la société est en partie aveugle parce qu’elle ne voit pas les différences sociales entre les indigènes. Elle reste dans une vision culturaliste de la société. Elle ne peut pas comprendre le pouvoir économique et politique. La grande qualité de cette génération est d’avoir couplé le marxisme et l’indianisme, qui lui a permis de convertir un grand réveil social dans un projet de pouvoir. »

(Alvaro Garcia Linera, Là-bas si j’y suis, juin 2008)


Cette préoccupation de construire une base sociale, une majorité sociale, et d’occuper une position centrale dans l’échiquier politique est au cœur du projet de Podemos. Il n’est pas étonnant qu’un des « stratèges » du jeune parti espagnol, Íñigo Errejón, s’inspire directement du cas de la Bolivie, et de manière plus générale, des victoires des gauches latino-américaines. « Non pas pour copier, mais pour traduire, reformuler, s’emparer de l’arsenal de concepts et d’exemples » précise-t-il dans un texte hommage à Ernesto Laclau. A cela s’ajoute une autre préoccupation, celle de gagner la bataille des idées, qui est aussi la bataille du sens :

Citation :
« Le processus de construction de l’hégémonie se révèle comme une dynamique de négociation permanente, d’hybridation et de bataille pour l’institution du sens, pour l’appropriation de signifiants valorisés par la communauté – patrie, justice, changement –, mais aussi pour l’attribution aux adversaires de signifiants dépréciatifs, qui isolent et stigmatisent – élites traditionnelles, corrompus, néolibéraux, traîtres à la patrie. [ … ] C’est une guerre de positions, au sens le plus libéral de l’expression gramscienne : une lutte pour aligner les positions, ordonner le champ politique, de telle manière que cela produise du consensus pour l’acteur hégémonique. »

extrait de la thèse d’Errejón, cité dans un article de Ludovic Lamant sur Mediapart [6]

Cette guerre de position, qui la mène en France avec le plus d’efficacité ? C’est malheureusement le Front national. La gauche radicale a, quant à elle, soit abandonné l’ambition de « centralité », soit s’avère incapable de mobiliser une véritable base sociale car elle ne parle plus qu’à elle-même. Il ne faudrait cependant pas non plus surinterpréter les « leçons » que peut offrir l’exemple de Podemos, dont certaines sont par ailleurs discutables, comme le recours au pouvoir performatif de la parole du leader, qui permettrait de transformer la « plèbe » en un « peuple », inspiré de Laclau. Cette vision « caudilliste » est d’autant plus étonnante que la démocratie est au cœur du discours hégémonique développé par les mouvements indigènes en Bolivie, et qui s’inspire directement de la culture indienne. Le paradigme de la « bonne vie » (« buen vivir ») promeut une gestion commune et démocratique des ressources tournée vers la satisfaction des besoins. On peut le regretter, ce n’est pas l’aspect du cas bolivien qu’Errejón semble retenir, comme le note Ludovic Lamant.

Autre question : jusqu’où s’approprier les symboles de l’identité nationale au nom de la bataille idéologique ? Errejón revendique par exemple l’affichage du drapeau espagnol dans les manifestations ; et Podemos s’est refusé à remettre en question frontalement la monarchie espagnole.

Enfin, la construction d’une gauche de transformation sociale ne saurait se faire par le seul pouvoir invocateur de stratèges politiques, aussi éclairés soient-ils. Et il serait illusoire de penser qu’il suffirait d’afficher un surcroit de s’émanciper de l’axe traditionnel gauche-droite, de contester au Front national son ambition de « centralité » et d’invoquer une majorité sociale grâce à un discours calibré qui permette une identification populaire. Le rôle des mouvements sociaux est central, dans le cas du MAS bolivien comme dans celui de Podemos. Le jeune parti espagnol n’aurait sans doute pas connu un succès si fulgurant sans l’extraordinaire vague sociale qui a secoué l’Espagne depuis le 15 mai 2011. Celle-ci a eu la particularité de mettre en mouvement une partie de la jeunesse espagnole largement dépolitisée à laquelle Podemos a servi de débouché électoral. Le MAS, qui se définit lui-même comme un parti de mouvements sociaux, n’aurait pas existé sans les mouvements indigènes paysans. Ces mouvements sociaux ont eu la particularité de mobiliser autour de revendications concrètes, inscrites dans la vie quotidienne. On pense aux mobilisations anti-expulsions en Espagne, ou les « marées blanches » pour la sauvegarde du service public de la santé.

Pour « conquérir les cœurs et les consciences », comme l’écrivent Fabien Marcot et Sylvie Aebischer, il faut que la gauche soit à nouveau perçue comme utile au quotidien. Au lieu de jouer la complainte des « exclus », il faut qu’elle fournisse des armes idéologiques organisationnelles au plus proche de la vie quotidienne, à l’image du mouvement autogestionnaire en Grèce (dispensaires, cantines, écoles autogérées…) qui a joué un rôle considérable dans une période de démolition sociale. Dans un monde de plus en plus perçu comme inégalitaire, il faut se donner les moyens de multiplier les luttes concrètes, et de retrouver le goût de la conquête de la justice sociale et écologique. C’est une des défaites de la gauche que la transformation sociale soit associée à des affects tristes. Un imaginaire de conquête reste à élaborer.

Notes

[1] Voir « Élections régionales : qui sont les Français qui se sont abstenus au premier tour ? » sur le site de France télévisions http://www.francetvinfo.fr/elections/regionales/elections-regionales-qui-sont-les-abstentionnistes_1209285.html 3

[2] Dans Pierre Bourdieu, Sur l’Etat : Cours au Collège de France, Le Seuil, 2012, p564

[3] Voir « Comment un appareil s’éloigne de sa base » sur le site du Monde diplomatique http://www.monde-diplomatique.fr/2015/01/MISCHI/51938 3

[4] Voir « Front de gauche : merci pour ces élections ! » sur le site de Libération http://www.liberation.fr/debats/2015/12/13/front-de-gauche-merci-pour-ces-elections_1420419 3

[5] Voir « Bolivie, une révolution en dents de scie » sur le site de Là-bas si j’y suis http://la-bas.org/les-emissions-258/les-emissions/2008-09/juin-209/bolivie-une-revolution-en-dents-de-scie-10 3

[6] Voir « La boîte à idées des intellos de Podemos » sur le site de Mediapart https://www.mediapart.fr/journal/international/161215/la-boite-idees-des-intellos-de-podemos


Woody Guthrie, une voix des luttes populaires aux Etats-Unis dans la première moitié du XXème siècle



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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Sam 2 Jan - 12:49


Depuis 1792, l’idéologie française place la communauté nationale – la Patrie – au centre de son dispositif
mais une telle communauté est une abstraction, artificielle et démagogue,
qui ne correspond à rien d’autre qu’à un Etat central jacobin,
assorti de tous les césarismes possibles

Personne, individu et communauté Marc Halévy  04/11/2015

Il est temps de penser le post-nationalisme

Un fois bien ancrée la différence cruciale entre l’individu (l’atome social vu dans son extériorité) et la personne (l’être humain pris dans son intériorité), il est possible d’affirmer que l’individu, par soi et en soi, n’a ni valeur, ni intérêt. L’individu ne prend consistance que par ses appartenances (ses interdépendances, donc) aux communautés de vie qui le transcendent et, donc, lui donnent sens et valeur.


Marc Halévy a écrit:
Mais de quelles communautés s’agit-il ?

Depuis 1792, l’idéologie française place la communauté nationale – la Patrie – au centre de son dispositif ; mais une telle communauté est une abstraction, artificielle et démagogue, qui ne correspond à rien d’autre qu’à un Etat central jacobin, assorti de tous les césarismes possibles.

De son côté, Hegel encensait l’Etat (au sens transcendantal) qui implique les notions de culture, d’histoire, de mémoire, de langue communes et dont la pérennité devait être garantie par l’Etat (au sens institutionnel) ; on retrouve là la théorisation de l’idée prussienne et bismarckienne d’identité (pan)germanique.

Dans ces deux cas, il s’agit de nationalisme (lié à l’action napoléonienne) ; cette notion est obsolète et doit être éliminée de la pensée et de la philosophie politiques. Les nationalismes, tous issus de 1792 (« La Patrie en danger » – « Aux armes, ô citoyens »), ont été le cancer du monde durant deux siècles et la source unique de toutes les nombreuses guerres mondiales, qu’elles soient militaires, idéologiques, commerciales, technologiques ou monétaires ; il est temps de les éradiquer.

L’idée de contrat social, inventée par Hugo Grotius, reprise par Thomas Hobbes et John Locke, et plagiée par Jean-Jacques Rousseau, est une autre approche, mais elle n’est que pure théorie : personne n’a jamais ni rédigé, ni lu, ni signé ce fameux « contrat » qui est un pur artifice.

La seule « chose » collective qui puisse transcender des individus et leur donner, à la fois, sens et valeur, est une « cause » commune, un projet commun : projet de construire un futur (projet entrepreneurial) ou projet de gérer un passé (projet patrimonial) ou les deux. C’est l’adhésion, directe et réelle, active et contributive, à un tel projet, qui fonde la notion égrégorique de « communauté de vie ». Tout le reste n’est que transaction apolitique.

L’individu ne prend sens et valeur qu’au service d’une cause qui le dépasse et qu’il doit pouvoir choisir librement. Et toute personne est totalement libre de se consacrer exclusivement à son accomplissement intérieur, de refuser toute contribution extérieure, toute adhésion à quelque cause commune ou communauté de vie que ce soit, et de se dépouiller de toute individualité.

Personnalisme et communautarisme constituent les deux piliers de toute pensée politique post-nationaliste.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Ven 19 Fév - 15:50

Minorités issues des anciennes colonies et soutien à la cause palestinienne bouamamas 27 août 2014

La participation massive des jeunes français issus de l’immigration maghrébine aux initiatives de soutien à la résistance palestinienne font couler beaucoup d’encre depuis plusieurs années. Emissions, articles et déclarations se sont multipliées pour analyser cette présence si massive que personne ne peut plus l’ignorer. Dans leur immense majorité les discours politiques et médiatiques dominant sont caractérisés par des approches culturalistes de la question.



Banderole des jeunes manifestants parisiens juillet 2014

Saïd Bouamama a écrit:
Le soutien de ces jeunes à la lutte du peuple palestinien serait non politique et/ou apolitique et s’expliquerait par des causes « religieuses » et/ou « culturelles ». Pour certains l’explication est à rechercher dans le développement d’un « communautarisme », pour d’autres dans un inquiétant « repli religieux », pour d’autres encore dans une instrumentalisation « intégriste », etc.

Ces explications, parfois à prétention savante, évacuent aisément à la fois les facteurs historiques, la contextualisation des faits et les facteurs matériels pouvant produire une sensibilité particulière à l’endroit de la question palestinienne. Il n’y a pourtant pas besoin de mobiliser une grille de lecture culturelle et/ou religieuse et/ou identitaire pour comprendre le soutien des jeunes issus de l’immigration maghrébine au peuple palestinien et à son combat. Tentons de comprendre ce soutien massif, généralisé et durable avec une approche matérialiste, c’est-à-dire en réintégrant les facteurs historiques et contextuels que le culturalisme évacue.

Le soutien à la cause palestinienne a une histoire dans l’immigration maghrébine


Pour justifier l’idée d’un repli communautaire et/ou religieux comme explication des mobilisations contemporaines de soutien au peuple palestinien, il faut les présenter comme entièrement nouvelles, comme non ancrées dans un temps long.

Cette nouveauté permet de légitimer l’appel à une causalité qui serait elle-même nouvelle : le repli religieux et/ou communautaire. La réalité est, si on se rappelle quelques faits historiques, aux antipodes de cette affirmation. Le soutien au peuple palestinien a été une constante de toute l’histoire des mouvements sociaux et politiques de l’immigration maghrébine et de ses enfants en France.

Pour illustrer notre position, parcourons les grandes figures qui ont caractérisées cette histoire désormais longues des luttes de l’immigration maghrébine. Nous illustrerons chacune de ces figures à partir de quelques thèses d’Addelmalek Sayad qui reste encore aujourd’hui un des penseurs qui a le plus tenté d’approcher la réalité spécifique de l’immigration maghrébine en France.

L’immigration est fille de la colonisation 1: la figure du nationaliste ouvrier et immigré

Cette première thèse d’Abdelmalek Sayad est essentielle pour saisir l’émergence des premières luttes de l’immigration à l’époque coloniale. C’est en effet dans l’articulation entre identité ouvrière et identité nationale (anti-coloniale) que se forgent les premiers mouvements, les premières organisations et les premières luttes de cette immigration. Insérés comme les autres immigrations dans les segments les plus exploités du monde du travail, ces premiers militants s’acclimatent à une culture, à des formes organisationnelles, à des revendications correspondant à leur place sociale dans le système de production. Issus de pays où gronde la révolte anti-coloniale ces premiers militants s’orientent vers une opposition frontale à l’appareil d’état, vers des revendications politiques, vers des formes d’organisations en rupture avec les structures classiques du mouvement ouvrier. L’articulation de ces deux dimensions d’identification politique est mouvante dans le temps. Au fur et à mesure que se développent les luttes contestant l’ordre colonial dans les pays d’origine, l’identité nationaliste prend le pas sur l’identité ouvrière sans jamais cependant la supprimer entièrement.

Dès cette période initiale le soutien à la cause palestinienne est présent dans les analyses et les actions de ces militants. Ainsi par exemple l’Union Intercoloniale fondée à Paris en 1922 par le Vietnamien Ho Chi Minh et l’Algérien Hadj Ali Abdelkader fait figurer dans son journal « Le Paria » de nombreux articles prônant la dénonciation du projet sioniste et en particulier de la déclaration de Lord Balfour du 2 novembre 1917 par laquelle le gouvernement Britannique promet au mouvement sioniste la constitution « d’un foyer national pour le peuple juif » en Palestine.

Tous les partis nationalistes algériens de l’Etoile Nord Africaine en passant par le PPA, Le MTLD et le FLN feront systématiquement référence à la question palestinienne dans leurs analyses et leurs prises de positions. L’essentiel des cadres et militants de ces partis est rappelons-le jusque à décennie 1930 issu de l’immigration en France. Ainsi par exemple le journal du PPA El Ouma déclare dans son numéro du 1er septembre 1937 :

Citation :
Plus de soixante mille Arabes réunis dans de nombreux meetings tenus à travers de l’Algérie et sous l’égide du PPA, ont voté l’ordre du jour suivant : ils condamnent la politique impérialiste de l’Angleterre en Palestine arabe, tendant à créer un « foyer national » juif au détriment des intérêts arabes, ils se dressent avec vigueur contre le projet de partage de la Palestine arabe établi par la commission royale anglaise. Ils font appel à tous les musulmans algériens pour protester contre ce projet de partage et réclament l’indépendance complète pour la Palestine arabe 2.

Un an plus tard le même journal écrit dans son numéro du 27 août 1938 :

Citation :
Pas un instant les Arabes ne cesseront la lutte que par la reconnaissance de leurs revendications justes et légitimes, à savoir : abolition immédiate de l’immigration juive, libération de tous les Arabes emprisonnés et déportés politiques, reconnaissance de l’indépendance de la Palestine et institution d’un parlement élu au suffrage universel 3.

Lors du vote à l’ONU du « partage », le 29 novembre 1947, le MTLD est la seule organisation qui en France prend nettement position contre. Les élus du MTLD (qui est, faut-il le rappeler, la vitrine légale du PPA interdit), tant à l’assemblée algérienne qu’à l’assemblée française, constituent en dépit de la répression et de la surveillance qui les frappe un « Comité algérien pour la Palestine arabe ». L’objectif de ce comité est mentionné de la manière suivante dans sa déclaration constitutive :
Citation :

Aider la Palestine à se libérer de toutes les emprises impérialistes d’où qu’elles viennent, afin de permettre aux Juifs et aux Arabes de Palestine de vivre en paix, sans haine et sans craintes mutuelles, conditions qui sont délibérément sacrifiées par la politique du partage. 4

Immigré et travailleur sont des quasi-synonymes 5 : la figure de l’O.S. syndiqué

Les indépendances acquises, l’ordre des priorités tend à se transformer pour les militants de la décennie 70, sans toutefois faire disparaître entièrement le pôle d’identification nationale. Celui-ci se maintient en premier lieu du fait des acteurs eux-mêmes : des trajectoires de militants soulignent ainsi le réinvestissement du capital militant nationaliste dans les luttes syndicales et ouvrières en général. Il se maintient également en raison d’épreuves spécifiques vécues : crimes et discours racistes, effets de la situation internationale (nationalisation du pétrole en Algérie, poursuite des luttes de décolonisation, question palestinienne, etc.).

En France, le début de la décennie 70 est caractérisé par le développement du soutien à la résistance palestinienne dans l’immigration. Pour la première fois une activité politique significative aborde des questions qui sortent des sphères de l’entreprise et des droits des travailleurs immigrés. Ainsi, en septembre 1970, sont créés par des militants de l’immigration, les « Comités de soutien à la résistance palestinienne », en réaction au septembre noir, c’est-à-dire à l’intervention de l’armée jordanienne contre les camps palestiniens et aux massacres que commet cette armée. De nombreux militants que l’on retrouvera ensuite dans d’autres luttes de l’immigration ont fait leurs premières expériences militantes au sein de ces comités. Ces comités s’implantent rapidement dans les quartiers et foyers :

Citation :
Ce militantisme, au départ extérieur à la politique française, a été le vecteur — par la diffusion intensive de tracts bilingues et de journaux — d’une forme de politisation dans les foyers, les cafés et les quartiers immigrés (la Goutte d’Or et Belleville à Paris, la porte d’Aix à Marseille). Très vite, les Comités Palestine se transforment en organes de lutte contre le racisme en France, soutenus par des militants français et des intellectuels 6.

L’histoire des conscientisations dans l’immigration relie donc de manière inséparable les aspects de défenses des droits des travailleurs immigrés et ceux de soutien à la Palestine. Si certains militants en viennent à se mobiliser sur les questions de l’immigration par le biais de leur engagement sur la question palestinienne, d’autres font le chemin inverse. Le MTA (Mouvement des Travailleurs Arabes, fondé en 1973) sera une des traductions organisationnelles de cette double racine militante dans l’immigration.

L’intense activité de soutien à la résistance palestinienne au cours de la décennie 70 se traduit par plusieurs publications : Le journal « lutte palestinienne » dès mars 1969 ; le mensuel Fedayin fin 1969 ; le journal des Comités Palestine « Fedaï » à partir d’octobre 1970 ; etc. Les deux luttes (pour les droits des travailleurs immigré et de soutien à la résistance palestinienne) ne sont pas dissociées dans l’esprit des militants des comités Palestine et plus tard du MTA :

Citation :
Le soutien à la résistance palestinienne est une forme de lutte qui aide à la constitution d’une force politique autonome des travailleurs immigrés dans les quartiers, les bidonvilles et les usines. 7.

Le bilan du comité de Gennevilliers souligne ainsi :

Citation :
C’est dans les CSRP que les travailleurs arabes ont appris à retrouver leur dignité en tant qu’ouvriers arabes et qu’ils ont développé une résistance de masse. C’est autour des CSRP que l’autonomie du mouvement des travailleurs arabes s’est développée 8.

La décennie 70 est celle à la fois du développement des luttes dans les entreprises et les quartiers populaires pour le droit à la dignité des travailleurs immigrés et celle où le mouvement de soutien à la résistance palestinienne a été profondément ancré dans la classe ouvrière immigrée. Les initiatives se déroulaient dans les quartiers populaires et étaient massivement suivies. Les deux combats avaient la même base militante et les mêmes organes d’expressions. Dès cette décennie, l’injustice faite aux palestiniens est vécue comme le point asymptotique d’une logique de traitement inégal et injuste, vécue à un moindre degré et dans un autre contexte par les immigrés.

Toute migration a vocation au peuplement 9: la figure du marcheur pour l’égalité

Le processus d’enracinement de l’immigration maghrébine dans la société française conduit logiquement à l’émergence d’une génération de français issus de l’immigration.

Cette génération est d’abord à entendre sociologiquement. La nationalité possédée du fait de l’état du système juridique est ainsi pour cette période contradictoire avec ce que nous appellerons la « nationalité sociologique », ces nouveaux militants étant nés en France et y ayant vécu leur socialisation primaire. Elle est ensuite à entendre au niveau juridique du fait de l’évolution du code de la nationalité. L’expérience de cette génération arrivant sur le marché de l’emploi au début de la décennie 80 est la découverte d’un traitement inégalitaire en raison de leurs origines, traitement de surcroît nié par les discours politiques de cette période. A la différence des immigrations antérieures ces jeunes vivent une reproduction trans-générationnelle du stigmate xénophobe.

La visibilité sociale et politique de cette génération issue de l’immigration a été définitivement acquise par la « marche pour l’égalité et contre le racisme » qui réunie plus de 100 000 personnes à Paris en 1983. Le keffieh palestinien est un incontournable des jeunes marcheurs et des militants de la décennie. Ce « détail » ne passe pas inaperçu aux yeux des organisations sionistes en France et à ceux qui les soutiennent. La suite est connue en particulier par les révélations de Jacques Attali dans son livre « Verbatim » : la crainte d’un mouvement de revendications radicales dans la jeunesse issue de l’immigration au moment où le gouvernement socialiste effectuait son tournant en faveur du libéralisme économique conduit à la création de toute pièce de SOS Racisme. De manière significative Julien Dray à qui est confié cette mission fait appel pour créer ce mouvement à l’ultra sioniste UEJF (Union des Etudiants Juif de France), qui jusqu’alors ne s’était pas faite remarquer par son soucis des questions et problèmes vécus par l’immigration. La préoccupation gouvernementale de freiner les luttes sociales et le souci des organisations sionistes devant l’affichage spontané des keffiehs conduit à la promotion d’une idéologie molle : l’antiracisme abstrait et désincarné.

Progressivement la figure du marcheur pour l’égalité tend à se muer en partie importante en une autre : la figure du gavroche des quartiers populaires. Cette mutation partielle mais significative est le résultat de la conscience d’être perçu et traité comme « enfant illégitime », figure que nous empruntons une nouvelle fois à Abdelmalek Sayad. Nous l’utilisons parce qu’elle nous semble illustrer les deux dernières décennies de dégradation de la situation des quartiers populaires et plus particulièrement de leurs habitants issus de l’immigration postcoloniale. Ces décennies ont, en effet, était caractérisées par un triple processus articulé dans une logique globale de dégradation de la situation de ces milieux sociaux et de ces territoires. Le premier processus est celui de la paupérisation et de la précarisation. Ce premier processus enclenche une exacerbation de la « concurrence pour les biens rares » (emploi, formation, scolarité, logement, etc.) dans laquelle ceux qui ont le moins d’atouts au départ se retrouvent en situation encore plus défavorable à l’arrivée. Au sein de cette concurrence exacerbée chaque catégorie d’acteurs mobilise à son profit les représentations sociales qui peuvent dévaloriser des concurrents potentiels. Ce n’est donc pas un hasard que cette même période soit caractérisée par le retour de l’imaginaire « adulto-centrique », c’est-à-dire de dévalorisation de la jeunesse, de l’imaginaire sexiste, c’est-à-dire de légitimation d’une inégalité entre les hommes et les femmes et de l’imaginaire colonial, c’est-à-dire d’une vision culturaliste des places légitimes de chacun en fonction de son origine.

Ce premier processus est donc articulé à un second : celui des discriminations racistes. Au sein même des milieux populaires en paupérisation et en précarisation se produisent des inégalités dans les chances de s’en sortir. Si la situation se dégrade pour tous, elle se dégrade encore plus pour certains. Par endroit et pour certaines catégories d’âges et de sexes, les discriminations prennent la forme d’une véritable ségrégation. Si le taux moyen de chômage par exemple voisine les 10 % en moyenne nationale, il atteint les 40 % voir le 50 % pour les jeunes issus français issus de l’immigration postcoloniale. L’ampleur des écarts ne peut pas ne pas avoir de conséquence sur le rapport au monde, aux structures militantes et aux formes de contestations. Progressivement l’idée d’un destin social de parias se construit dans la jeunesse prolétarienne issue de l’immigration postcoloniale.

Le troisième processus en œuvre renforce ce sentiment d’être les « parias de la république » et même les « parias du monde populaire ». Ce processus relève de l’instance idéologique. Il est constitué par le discours dominant rendant compte de la dégradation des quartiers populaires et plus particulièrement de leur composante issue de l’immigration postcoloniale. Ce troisième processus peut être désigné selon nous comme étant une ethnicisation des grilles d’explications10 de la situation, conduisant elle-même à une ethnicisation des rapports sociaux. Du retour de l’intégrationnisme dans les discours politique et médiatiques à la fin des années 80, au dernier prix de Brice Hortefeux récompensant les « modèles de réussite » ou les « modèles d’intégration », en passant par le rapport Bénisti expliquant culturellement la délinquance et par les qualificatifs de « racaille » de Sarkozy pour désigner des sujets sociaux ou de « karcher » ( Sarkozy) et de « Destop» ( Fadéla Amara) pour proposer des méthodes de résolution des problèmes sociaux, etc., s’est bien un processus de négation sociale qui se met en place11. Outre les inégalités vécues, c’est bien un sentiment de mépris social qui est ressentis de manière plus ou moins consciente par les jeunes issus de l’immigration postcoloniale.

Les « émeutes urbaines » sont de ce fait une forme d’expression politique qui n’est compréhensible qu’en prenant en compte ce sentiment de « hoggra » qui s’est lentement installé dans les quartiers populaires tout au long de ces deux décennies12. Encore plus que pour la décennie 80, l’injustice et la « hoggra » faite aux palestiniens est vécue comme le point asymptotique d’une logique de traitement inégal et injuste vécue à un moindre degré et dans un autre contexte par les immigrés.

Le soutien à la résistance palestinienne n’est pas une réalité nouvelle dans l’histoire de l’immigration maghrébine mais bien une constante qui a marqué les différentes générations. Elle ne peut donc pas s’expliquer comme l’effet d’une brusque « islamisation » ou d’un soudain « repli communautaire ». Les racines de ce soutien sont profondes, même si les formes d’expressions sont dépendantes de chaque contexte historique. Tentons maintenant d’en dégager quelques causes en les recherchant dans des processus matériels objectifs et non dans des causalités de type idéaliste.

Un héritage et un habitus familial


Nous l’avons souligné avec Sayad, l’immigration maghrébine est fille de la colonisation. Chaque groupe familial porte dans sa trajectoire et dans sa mémoire les stigmates de la colonisation. C’est sous-estimer considérablement les dégâts de la colonisation sur chaque groupe familial que de considérer qu’une telle « expérience » puisse ne pas laisser de trace dans la quotidienneté, dans les habitus, dans les valeurs promues, dans les modèles éducatifs, etc. Cela est d’autant plus vrai que l’immigration s’est considérablement engagée dans le combat pour l’indépendance. Elle a de ce fait été l’objet de répressions, de contrôles, de tortures, etc. Des traces de cette période sont présentes dans chacune des histoires familiales.

Bien sûr, comme toutes les autres périodes sociales traumatisantes, un certain silence s’est imposé pour de multiples raisons dans les rapports parents-enfants. Dans nos différentes enquêtes auprès des parents nous avons pu mettre en évidence plusieurs raisons invoquées pour expliquer cette tendance à la non-transmission explicite : horizon d’attente énorme envers les nouvelles indépendances ; volonté de ne pas encombrer les enfants avec ces souffrances vécues ; désir d’oubli et de tourner la page ; difficulté à parler d’un traumatisme ; etc. Cependant il est erroné de conclure de cette difficulté à transmettre, l’absence de toute transmission.

D’une part, dans de nombreuses familles, la transmission explicite a eu lieu, même de manière partielle. D’autre part, l’absence d’explicite ne signifie pas qu’une transmission implicite, indirecte, involontaire, même, ne se déploie pas. Enfin, devant les questions des enfants découvrant les horreurs de la colonisation, ailleurs que dans le foyer familial, l’implicite tend à s’expliciter, de même, d’ailleurs, que les raisons du silence ou du silence partiel. Paradoxalement, l’effet du temps ne tend pas ici à diminuer la transmission et son explicitation, mais au contraire à les renforcer. Même de manière embryonnaire, une connaissance et une conscience de l’expérience coloniale existe dans la socialisation des jeunes issus de l’immigration maghrébine.

Une des rares études portant sur la connaissance du fait colonial en témoigne. Celle-ci13 réalisée en 2002 à Toulouse a consisté à une enquête par questionnaire auprès d’un échantillon de 400 personnes et à 68 entretiens individuels. Les conclusions de cette étude sont significatives. Citons en quelques-unes :

Citation :
L’hypothèse émise d’une faible connaissance de l’histoire coloniale et de l’histoire de l’immigration est confirmée en ce qui concerne Toulouse et sa périphérie, dans quasi toutes les catégories d’enquêtés : dates, personnalités, lieux et événements ne résonnent pas au sein des populations concernées, sauf sur un sujet : l’Algérie ; [souligné par nous]

Cette omniprésence de l’Algérie marque une particularité de la mémoire de la colonisation et par extension des mémoires liées à l’immigration postcoloniale : le fait historique colonial est identifié à son épisode le plus tragique (parmi un spectre de réponses d’une trentaine d’items), autrement dit à la guerre, et de façon plus spécifique, à la tortue ;

[Cela] renvoie à la cristallisation manifeste d’un ressentiment éprouvé par les immigrés et descendants d’immigrés originaires du Maghreb, d’Afrique Noire, de l’ex-Indochine ou des actuels dom-tom face à une histoire perçue comme globalement occultée.

Un jugement subjectif très négatif de la colonisation et de l’histoire de l’immigration perçue par une majorité de jeunes issus de l’immigration comme l’histoire d’une humiliation.

Il était nécessaire de nous étendre un peu sur ces quelques résultats dans la mesure où ils soulignent que difficultés de transmissions ne signifient pas absence totale de transmission. La découverte par les jeunes de la situation faite au peuple palestinien ne peut pas ne pas faire écho à ce « sentiment d’humiliation » et d’injustices héritées de leur propre histoire familiale. Nous ne sommes pas en présence ici d’une cause religieuse et/ou communautaire mais d’une sensibilité à certaines questions héritées.

La colonisation, comme l’a soulignée Frantz Fanon, marque durablement les sociétés colonisées et leurs peuples, d’une part, et les sociétés colonisatrices et leurs peuples, d’autre part. Pour les descendants de colonisés aujourd’hui français, les trajectoires familiales portent les traces des violences coloniales. Certes la transmission familiale de l’expérience coloniale n’a été que partielle, pour de multiples raisons que nous avons soulignées. Cependant, celle-ci a imprégné les socialisations de manière suffisante pour produire une sensibilité spécifique à l’endroit de la question coloniale. Le soutien au peuple palestinien dans sa constance comme dans son ampleur est un des effets parmi d’autres de cette sensibilité.

L’expérience des discriminations racistes systémiques


Nous avons souligné précédemment le développement de la décennie 80 à aujourd’hui de processus massifs et systémiques de discriminations racistes touchant spécifiquement les personnes issues de l’immigration postcoloniales, que celles-ci soit de nationalité étrangère, française par acquisition ou française de naissance. L’hypocrisie étatique consistant à refuser d’établir une statistique prenant en compte l’origine des personnes contribue à masquer cette réalité inégalitaire. Cependant les études partielles se sont multipliées et ces dernières convergent vers la même conclusion : les discriminations racistes existent, s’accroissent et font système (scolarité, emplois, logement, etc.).

Ainsi par exemple une étude du Bureau International du Travail (BIT) réalisée en 200714 souligne le caractère massif et systémique des discriminations racistes à l’encontre des « personnes d’origine maghrébine et noires-africaine » :
Citation :

Les analyses développées dans la section 11 du rapport ont toutefois permis de constater que la discrimination était très forte à l’encontre de tou.t.e.s les candidat.t.e.s minoritaires, tant de sexe féminin que de sexe masculin et d’origine « noire-africaine » ou d’origine « maghrébine ». Les écarts de traitement les plus importants ont été relevés à l’encontre des hommes et des femmes d’origine « noire africaine », avec des employeurs dans 4 cas sur 5 le/la candidat.e majoritaire. Lorsque les candidat.e.s minoritaires étaient d’origine « maghrébine », les employeurs ont favorisé 3 fois sur 4 le candidat majoritaire au sein des paires masculines, et 2 fois sur 3 la candidate majoritaire au sein des paires féminines 15.

La discrimination à l’embauche n’est, bien entendu, pas la seule subie (même si elle revêt une dimension essentielle compte-tenu de ses conséquences sur le destin social), mais se cumul à d’autres, dans les autres domaines de la vie sociale, à la fois en amont (dans la scolarité, la formation, les loisirs, logement, etc.) et en aval (type d’emploi occupé au regard de la qualification, le déroulement de la carrière, etc.). La rencontre avec la discrimination n’est pas unique mais multiple et cumulative. A bien des égards elle prend pour de nombreuses personnes la figure d’une « carrière » de discriminé.

Ces discriminations vécues par les personnes issues de l’immigration postcoloniale ne peuvent pas se comparer à la xénophobie vécue par les immigrations européennes dans les premières années de leur arrivée en France :

Citation :
De ces enquêtes 16, il ressort en effet que, depuis plusieurs décennies, deux phénomènes sont observables : d’une part, les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus dépréciées, les plus craintes ou les plus méprisées, tandis que le temps dissipe peu à peu cette crainte et ce mépris ; d’autre part, les immigrés issus de pays anciennement colonisés, notamment d’Afrique, font exception à cette première règle. En d’autres termes, il convient de distinguer le stigmate xénophobe, qui n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants, et le stigmate raciste, qui cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées, et qui par conséquent ne perd pas – ou très peu – de sa force avec le renouvellement des générations et leur enracinement en France. Contrairement aux enfants des immigrations précédentes, les enfants d’immigrés maghrébins ou noirs-Africains, sont les seuls condamnés à l’appellation absurde – mais éloquente politiquement – d’« immigrés de la deuxième ou troisième génération », et aux discriminations qui l’accompagnent 17.

Soulignons qu’une telle rencontre avec les discriminations racistes a un impact beaucoup plus important pour les enfants de l’immigration postcoloniale que pour leurs parents. Ces derniers sont, du moins pendant la première période de leur présence en France, protégés psychologiquement par leur statut d’étranger (c’est sans doute le seul exemple d’une protection issue du statut d’étranger en France). Pour de nombreux enfants nés français, les discriminations racistes sont un rappel permanent de la construction d’un statut de sous-citoyen, d’un traitement inégal permanent et d’une mise en illégitimité de présence chez soi.

Terminons enfin en soulignant la violence des processus de négation de la réalité discriminatoire vécue, que véhicule de nombreux discours politique, médiatique, du travail social, de la formation ou du monde de la recherche d’emploi, etc. A chaque fois que ces jeunes français issus de l’immigration postcoloniale se révoltent et même se contentent de mentionner les discriminations subies, il leur est opposé le soupçon d’exagérer, de victimiser, d’avoir du ressentiment, etc. A la négation de leurs droits que constitue la discrimination, s’ajoute la négation de la négation.

Or ces jeunes ne sont pas idiots et finissent par sentir pour certains, saisir pour d’autres et conscientiser pour d’autres encore, des éléments de similitude des logiques discriminatoires en œuvre en Palestine et ici (même si les degrés de déploiement de ces logiques sont incomparables dans leurs degrés comme dans leurs effets), d’une part, et surtout la similitude des logiques argumentaires mises en avant pour justifier la situation inégalitaire. Rien d’étonnant à cela : la colonisation n’est-elle pas la négation absolue du droit ? La généralisation et la légalisation absolutisées des discriminations ? La négation totale de la légitimité de séjourner chez soi ? Ne met-on pas en avant également pour les palestiniens qu’ils exagèrent et victimisent ?

La sensibilité à la question palestinienne n’est pas qu’un héritage du passé et de la transmission familiale. Elle est également une production de la vie présente. Les jeunes issus de l’immigration postcoloniale subissent des discriminations racistes systémiques dont la responsabilité leur est renvoyée par la fameuse thèse de la « victimisation ». Les mêmes logiques sont en œuvre en Palestine mais poussées dans ses limites extrêmes. Les mêmes logiques argumentaires sont avancées à longueur de médias pour délégitimer les revendications légitimes du peuple palestinien. Avec des degrés divers selon les personnes se produit dès lors un sentiment de solidarité.

Conclusion

Que ce soit par l’historicité de la question du soutien au peuple palestinien dans les luttes de l’immigration, par transmission plus ou moins explicite d’une expérience familiale porteuse d’une posture anticoloniale, par effets comparatifs avec les discriminations vécues et les logiques argumentaires les justifiants, les jeunes issus de l’immigration postcoloniale développent une sensibilité à la question palestinienne, qui pour être inégalement conscientisée et politisée n’en est pas moins structurelle de leur expérience sociale. Si nous ajoutons à cela les images stigmatisantes, réductrices et culturalistes de l’islam (les islamalgames) depuis le 11 septembre et les théorisations en termes de « choc des civilisations », le sentiment d’une communauté d’intérêt n’est pas étonnant. Nul besoin pour cela d’invoquer une quelconque cause religieuse ou communautaire. Que certains de ces jeunes invoquent le facteur religieux pour justifier de leur soutien au peuple palestinien ne change rien à la question et n’élimine pas les causes sociologiques et matérielles.


Notes

1 Voici ce qu’en disait Abdelmalek Sayad : « « Outre la série d’analogies qu’on peut saisir entre les deux phénomènes – analogies d’ordre historique (l’immigration est souvent fille de la colonisation directe ou indirecte) et analogies de structure (l’immigration, actuellement, occupe dans l’ordre des relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation) – l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée en système de la même manière qu’on disait que la « colonisation est un système » (selon l’expression de Sartre) », A. Sayad, L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, La « faute » de l’absence, De Boeck Université, Paris-Bruxelles, 1997.

2 Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, CNERMNR, Alger, 2004, p.287.

3 Ibidem.

4 [4] El Maghrib El Arabi, 6 août 1948, in. Ben Khedda Benyoucef, Les origines du premier novembre 1954, op. cit., pp.289-290.

5 Voici comment A. Sayad définit l’immigré : « qu’est-ce donc qu’un immigré ? Un immigré c’est essentiellement une force de travail ,et une force de travail provisoire ,temporaire, en transit ; C’est le travail qui fait naître l’immigré, qui le fait être »,L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, Paris, Raisons d’agir, 2006.

6 Michelle Zancarini-Fournel, La question immigrée après 68, in Plein droit, n° 53-54, mars 2002.

7 Cf. « Comités Soutien à la Révolution Palestinienne. Éléments de travail proposés par le comité d’initiative. Bilan politique de deux semaines de travail », Bibliothèque de documentation internationale contemporaine (BDIC), Mfc 215/6.

8 CSRP, « Bilan Septembre 1971 », Mfc 215/6.

9 « Toute immigration de travail contient en germe l’immigration de peuplement », Abdelmalek Sayad, « Qu’est ce qu’un immigré ? », op.cit.

10 Un des effets de ces grilles culturalistes de lecture est le développement d’une mentalité de « petit blancs » au sein des milieux populaires qui n’est rien d’autre qu’un outil efficace pour diviser ceux qui socialement devraient s’unir et unir ceux que les intérêts sociaux devraient diviser.

11 La dimension internationale est également à prendre en compte en ce qui concerne ce sentiment de Hoggra. La période est en effet également celle de l’invention de la catégorie « musulman » comme symbole de danger. Les « musulmans » sont alors construits comme population « homogène », comme « communauté » compacte non traversée par des clivages de classes sociales ; de lieux de résidences, d’appartenances politiques, etc. L’ensemble de leurs comportements ne devenant dès lors explicable qu’à partir du référent « culturel » ou du « référent religieux » à l’exclusion de tous autres déterminants sociaux ou politiques. Qu’ils habitent à Sarcelles ou à Bagdad, qu’ils soient ouvriers ou chef d’entreprises, qu’ils soient de « droite » ou de « gauche », etc., les systèmes de comportements et les rapports au monde restent expliqués qu’à partir du seul référent religieux.

12 Il est à cet égard assez cocasse de voir certaines voix de « gauches » critiquer la forme prise par la révolte et bouder les initiatives de soutiens aux jeunes incarcérés. Devant une situation insupportable les dominés empruntent les canaux d’expression disponibles. Que ceux qui prétendent incarner une alternative sociale soient absents de ces quartiers populaires, participe donc des formes prises par la révolte. Si le fond de la révolte est le résultat de la domination, sa forme est, elle, issue de l’état des canaux d’espoirs sociaux dans ces quartiers populaires.

13 Pascal Blanchard, Sandrine Lemaire, Nicolas Bancel et Emmanuelle Collignon, Mémoire coloniale- Mémoire de l’immigration- Mémoire urbaine, Achac, 2005.

14 Rapport du BIT intitulé « Les discriminations a raison de «l’ origine » dans les embauches en France ; Une enquête par tests de discrimination selon la méthode du BIT », E. Cediey et F. Foroni, BIT, 2007.

15 Ibidem, p. 110.

16 Cf. Y. Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la cinquième République, Seuil 1999

17 Saïd Bouamama et Pierre Tévanian, Peut-on parler d’un racisme post-colonial ?, in, ouvrage collectif « Culture postcoloniale 1961-2006, Traces et mémoires coloniales en France », Autrement, 2007.

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Ven 3 Juin - 13:31


le goût du fascisme et la couleur du socialisme ?

Conflits sociaux violents, CGT, Parti socialiste, droite, Front national, Europe :
Emmanuel Todd décrypte pour Atlantico le dérèglement politique que traverse la société française

« L'ensemble des paramètres sont extrêmement volatiles. Il y a un an, nous étions dans le terrorisme islamiste et on célébrait l'union nationale, un an après, on est dans la lutte des classes et "les jeunes caillassent les flics". Il doit y avoir un sens aux choses, mais il faut avant tout constater cette volatilité.»

Entretien avec Emmanuel Todd Atlantico.fr 1 Juin 2016

Emmanuel Todd : "Si je fais la somme de ce que les socialistes ont fait, le bon concept est violent et doux à la fois : il s'agit du fascisme rose"


Emmanuel Todd n'a définitivement pas le même système de coordonnées d'analyse que moi, mais je lui reconnais un flair certain pour sentir l'air du temps. Il est plutôt tentant, par les temps qui courent, de remettre le "fascisme" sur la table de la réflexion théorique, et qu'on le fasse ou non, c'est un qualificatif appelé à un renouveau idéologique certain (voir affiche en bas de commentaire)

j'ai déjà interrogé cette question ailleurs, et dit que ce terme, pris comme concept d'analyse comme ceux de "néo-colonialisme" ou "impérialisme", ne me semble pas adéquat pour penser le moment présent dans son évolution. Cela ne signifie aucunement que les réalités souvent traduites par ces termes, à valeurs historique et systémique cernées, ne soient pas en relation de continuité avec ces périodes de l'histoire, mais celle-ci comme son nom l'indique ne tourne pas en rond

trouvons d'autres mots-concepts si le besoin en apparaît, mais ne détournons pas le regard sur les Phœnix de la bête immonde, comme certains dès qu'ils entendent un mot où figure "colonial" ("néo-colonial", "post-colonial", "décolonial"...) ou "impérialisme". Leur problème est double :

1) ils n'ont aucune analyse sérieuse des phénomènes historiques ou présents que recouvrent ces mots chez ceux qui s'en servent même avec rigueur et précision, mais une conception dogmatique dépassée de ce qu'ils ont été et de leur achèvement

2) tout ce qui s'y oppose (anti-colonialisme, anti-impérialiste) devient à leurs yeux plus suspect et condamnable que les crimes qu'ils recouvrent, qui sont pourtant, en dernière analyse, des crimes du Capitalisme et de ses États. Ici se pose la question de leur inévitable utilisation par l'ennemi de classe, ce que montre abondamment certains discours "anarchistes", "post-ultragauche" voire "communisateurs"

c'est avec cela en tête qu'il convient d'écouter Emmanuel Todd, qui prend lui-même d'emblée quelques précautions


Citation :
Atlantico : François Hollande se rêvait comme un président social-démocrate, pourtant, les rapports sociaux, entre syndicats ont rarement été aussi violents. Entre une CGT jusqu'au-boutiste, ou un Medef qui l'accuse de terrorisme, ou des agressions de policiers par des jeunes. Comment analysez-vous cette conflictualité, cette violence des rapports sociaux en France ?

Emmanuel Todd : Je voudrais vraiment en parler comme chercheur, c’est-à-dire en avertissant que je n'ai pas trouvé la solution et que je suis réellement conscient du fait que l'on a ici un problème d'interprétation de ce qui se passe. On a un sentiment d'évolution systémique, de mutation, de tout ce à quoi vous venez de faire allusion. Mais la mutation générale, la montée de conflictualité, la violence même, ne me pose pas de problème de compréhension. C’est-à-dire qu'il y a longtemps que moi, ou d'autres, ont perçu le blocage du système.

Le Bloc MAZ, constitué des classes moyennes, des personnes âgées, très importantes, et des ex- catholiques, donnaient une sorte de base électorale à une forme de conservatisme politique qui permettait à l'oligarchie supérieure, aux 0.1%, de faire ce qu'ils voulaient. Le résultat est une société bloquée, une belle au bois dormant qui laisse pourrir sa jeunesse. Un système social immobile, qui condamne les jeunes et le monde ouvrier à la destruction sociale. Il est donc normal d'assister à la montée d'une certaine violence.

Ce système de domination va jusqu'à bloquer le système culturel, et va jusqu'à la télévision. Je travaille de chez moi, je passe donc mon temps devant toutes sortes de chaînes, Itéle, Bfm, france2 etc… Et en fait, tout cela, qui est contrôlé par le haut, fabrique l'image d'une France qui n'existe pas pour tout le monde. C'est une France irréelle pour beaucoup de gens et en particulier pour les jeunes. L'image produite par ce système télévisuel est déroutante pour les jeunes des classes moyennes inférieures. Tout ce monde de gens joviaux qui se posent des problèmes d'enneigement des stations de sport d'hiver, ou "Un dîner presque parfait", comme si tout le monde songeait à faire des petites bouffes. C'est un monde un peu crétin, mais qui produit des tas d'images. Et qui est également une source de tensions.

Mais cette situation est-elle spécifique à la France ?

Ce qui est spécifique de la France, c'est son état d'immobilité sociale. Lorsque l'on pense que l'on se dirige vers une présidentielle dans laquelle s'affrontent Hollande, Sarkozy, Le Pen, Mélenchon et que le seul réel changement peut provenir du jeune espoir Alain Juppé, cela ferait hurler de rire dans n'importe quel pays du monde. Pourtant, notre pays est plus jeune que les autres, et le taux de fécondité a baissé à peine pendant la crise, ce qui est un vrai un signe de vitalité. A l'inverse, l'Espagne ou l'Italie sont dans une situation d'implosion démographique. Est-ce que la France est le pays le plus immobilisé d'Europe, ou est-il le seul pays vivant ?

Je regardais BFM dimanche. Je ne fais pas de critique générale de la chaîne, j'aime beaucoup Ruth Elkrief. Je regardais l'interview de Philippe Martinez par Apolline de Malherbe et Edwige Chevrillon. On avait l'impression de voir deux Manuel Valls à l'écran, face à un Martinez dont on se demandait s'il allait perdre son sang-froid. On y a vu également Philippe Doucet, un socialiste. Il y avait un phénomène de retard à l'allumage dans la prise de conscience. Philippe Doucet suggérait, en brandissant des affiches, que la CGT faisait mitrailler les permanences du PS. Il s'agit d'un univers de fous où la violence verbale venait de gens qui se pensent être les défenseurs raisonnables d'un système démocratique. Ils étaient forcés de reconnaître un petit problème au départ ; que le parti socialiste n'avait pas été élu pour casser le code du travail. Mais ce qui est frappant, c'est qu'ils ne voyaient pas l'énormité que cela représente pour la science politique. Parce qu'en fait, nous traversons une rupture systémique.

Parmi les instruments du droit constitutionnel, on avait la distinction entre le mandat impératif et le mandat représentatif. Tout le monde est aujourd'hui d'accord sur le fait que seul le mandat représentatif permet un fonctionnement normal des démocraties libérales, avec des citoyens qui votent, qui élisent des représentants qui prennent des décisions librement à l'intérieur des lignes générales préférées par les électeurs. Or, les intervenants ne semblaient pas se rendre compte que le comportement actuel de François Hollande et du PS suggère l'existence d'un troisième mandat ; le mandat "jemenfoutiste". Ici, l'élection devient parodique, les électeurs votent, mais il est entendu dans l'esprit du grand parti politique de gauche que ce que dit l'électeur n'a aucune importance, et qu'il a donc le droit de faire exactement le contraire.

Ce qui est tolérable à droite, comme Jacques Chirac en 1995, mais avec Hollande, c'est quand même plus compliqué. C'est une rupture. Parce que s'il y a des lois, il y a aussi l'esprit des lois. Actuellement, le respect des règles constitutionnelles formelles nous aveugle sur le fait que l'esprit des institutions est bafoué. Il y a une évolution des mentalités, dans la Ve République, qui fait que le corps électoral ne compte plus. Quelle évolution des mentalités a permis cette dénaturation ? L'article 4 de la constitution nous indique que les partis politiques concourent à l'expression du suffrage, mais là, en pratique, cet article a été aboli. Le parti socialiste participe à la dénaturation du suffrage, c'est un problème constitutionnel.

C'est à partir de ce cadre conceptuel qu'il faut comprendre l'attitude d'action anormale de la CGT. Je crois que François Hollande ou Manuel Valls ne sont pas conscients du fait qu'ils sont en train de détruire le droit constitutionnel français. Mais je ne crois pas non plus que la CGT soit consciente de ce qu'elle représente. Martinez était calme. Il a indiqué qu'il défendait les salariés et le code du travail. Mais la vérité profonde est que la CGT est en train de défendre la constitution. C'est ça qui est terrible.

Vous indiquez que le dérèglement politique actuel vous conduit à soutenir les actions de la CGT ?

Les gens pensent que je suis super à gauche, ce qui est faux, parce que j'ai été membre du parti communiste pendant deux ans lorsque j'étais gamin. Mais j'ai eu, par la suite, une solide carrière anticommuniste, en prédisant l'effondrement de l'Union soviétique, en écrivant "La chute finale" ou en associant le communisme à une variante de la schizophrénie dans "le fou et le prolétaire". Mon travail sur les systèmes familiaux ramenait le communisme à la préexistence d'un système familial autoritaire et égalitaire.

Je suis un anti-communiste radical. Donc, si je dis du bien de la CGT, cela ne doit pas être mal compris. C'est la CGT dans sa fonction actuelle de force, nouvelle et inattendue, qui, par effet de vide et de positionnement aléatoire, se trouve défendre la démocratie libérale en France.

Nous devons deux choses à la CGT. D'une, plus personne ne nous parle de l'Islam. C'est le transfert du mot radical de l'islamisme vers le militantisme ouvrier. Tous ceux qui croyaient qu'on pouvait faire n'importe quoi en désignant un bouc émissaire sont tout d'un coup, par volatilité, passés au radicalisme de la lutte des classes. La CGT a fait sortir la France de ce tunnel ethnicisant dans lequel le drame des attentats l'avait mise.

Vous faites référence à l'emploi du mot "terrorisme" employé par Pierre Gattaz lors de son interview au journal Le Monde ?

Les socialistes ou Pierre Gattaz, c'est pareil. Je commence à avoir la nostalgie de Laurence Parisot, que l'on n'imagine pas sombrer dans cette ineptie. Mais le tunnel ethnique emmenait la France beaucoup plus surement vers les problèmes que l'affrontement actuel sur le code du travail. La deuxième chose est que la CGT et l'hostilité de la population face à la loi El khomri ont mis le Front national totalement en porte à faux. Depuis le début de cette crise, le FN vasouille. Si le parti socialiste pense que ses électeurs doivent lui obéir, alors on comprend leur concept de pédagogie ; c'est la stratégie du maître qui doit faire comprendre aux enfants, par l'obéissance. Le même problème de crise de représentation se pose à propos du FN. Parce que les cadres du parti sont des gens d'extrême droite, et on l'a senti au moment de la crise. Ils voulaient de l'ordre. Face à un évènement réel, les cadres du FN sont justes des gens très à droite, et ils se foutent de leurs électeurs ouvriers. Le PS méprise son électorat, mais le FN aussi. Même si Florian Philippot a fait du rétropédalage, il était déjà trop tard.

La menace que fait peser le parti socialiste à la démocratie se voit à travers son attitude face à la liberté d'expression. J'ai vraiment été touché face à la purge à l'Obs, et au licenciement d'Aude Lancelin. Non pas parce qu'elle me permettait de m'exprimer, avec d'autres, parce que je suis un enfant de l'Obs, mais j'ai vu la mise au pas de ce journal par le pouvoir socialiste. J'ai vu, presque en même temps, la suppression de l'émission de Fréderic Taddeï, "Ce soir ou jamais". Ils osent faire des choses que Nicolas Sarkozy n'aurait pas osé faire. J'ai dit des choses cent fois pires sur Nicolas Sarkozy que sur François Hollande, et je n'ai jamais eu aucun problème. Le PS est probablement plus dangereux pour la liberté d'expression que la droite. Ce n'est pas l'intolérance des gens d'extrême gauche, qui n'en auraient pas les moyens. Les socialistes sont beaucoup plus intolérants, en fait, que les gens de droite. Ce n'est pas un hasard. Si je fais la somme de ce que les socialistes ont fait, en termes de contrôle de la presse, d'inversion des valeurs de la gauche sans tenir compte de leur électorat, le bon concept est un concept violent et doux à la fois ; il s'agit du fascisme rose, le mot rose évoquant la douceur du processus.

Dans un tel climat, comment percevez-vous l'approche libérale qui se profile au travers des programmes avancés par les candidats à la primaire de la droite et du centre ?

J'ai senti une crise d'identité de la droite en voyant ses candidats perturbés par le fait que les socialistes n'avaient pas été élus pour faire ça. La droite est en pilotage automatique lorsqu'il s'agit de critiquer la CGT, ce sont des gens de droite et complètement estimables en tant que tels. Mais on sent que ce que fait le PS est un problème pour eux, cela devrait donc être également un problème pour les chercheurs.

Je peux très facilement faire un numéro sur le thème de François Hollande est "méchant" ou "débile" mais ce n'est pas le problème. Le problème est de savoir pourquoi le PS fait une politique tellement à droite, et surtout sur les implications du détraquage du système politique que cela induit. Cela passe, comme je l'ai déjà dit, par le mot "radicalisation". Il y a quelques mois, nous avions le radicalisme islamique. On le dénonçait et on le combattait. Mais aujourd'hui, selon les socialistes, tout est radicalisé. Tout le monde est en train de prendre conscience du fait que le parti socialiste, pour des raisons mystérieuses, se comporte comme un parti de droite. Mais cela produit une dérive générale de tout le système politique. Cela pose un problème existentiel d'autodéfinition à la droite classique. Tous les candidats de la droite classique font de la surenchère libérale. C'est un effet du glissement à droite du PS. La question est pourquoi ?

Quand on voit la gauche allemande, elle a fusionné avec la droite au gouvernement, la question est donc réglée. En ce qui concerne les Etats Unis, il y a le phénomène Bernie Sanders, mais il ne va pas gagner la primaire. Mais les thématiques de gauche, comme le protectionnisme et les inégalités vont être représentées à droite par le parti républicain, par Donald Trump. Avec une dose d'usage de xénophobie. En Angleterre, tout le débat sur le Brexit se passe à droite, la gauche ne participe pas au débat.

L'anomalie du système politique français est que les zones d'implantations territoriales de la droite, le bassin parisien, ou la façade méditerranéenne, sont les vieilles zones égalitaires qui ont fait la révolution française. A l'inverse, les zones d'implantation du PS sont les vieilles zones catholiques hiérarchiques, qui pensent que le pouvoir vient d'en haut. Le PS est un parti d'un genre nouveau, organisé comme l'église catholique ancienne. Avec des électeurs qui votent, des députés qui se foutent de ce que votent les électeurs, où les cadres supérieurs du PS se foutent de savoir ce que pensent les députés, et le Président et ceux qui l'entourent se foutent de ce que pense le reste du PS. Il y a, en France, une sorte de détraquage général qui fait que la droite, d'après son implantation territoriale, devrait passer à la gauche du PS. Il y a une erreur de positionnement. L'ensemble des paramètres sont extrêmement volatiles. Il y a un an, nous étions dans le terrorisme islamiste et on célébrait l'union nationale, un an après, on est dans la lutte des classes et "les jeunes caillassent les flics". Il doit y avoir un sens aux choses, mais il faut avant tout constater cette volatilité.

Vous faites référence à l'électorat de droite. Comment comprenez-vous le fait que Nicolas Sarkozy attire un électorat jeune et plutôt de catégories CSP -, alors que les autres candidats, comme Alain Juppé, François Fillon ou Bruno Le Maire monopolisent les suffrages des CSP + ainsi que des plus de 65 ans ?


Cela me gêne de le dire, car j'ai donné des preuves de mon hostilité à Nicolas Sarkozy, mais cela suggère qu'il est plus proche du positionnement anthropologique réel de la droite. Enfin, d'une partie de la droite. La droite est tiraillée entre ce positionnement qui est plutôt indiqué par la géographie des valeurs dans le pays et qui tire la droite à gauche, et le vieillissement du pays, qui tire la droite à droite.

Mais cela veut dire que le système de représentation français est confronté au problème de l'agrégation des volontés électorales. La droite commence à avoir des difficultés à agréger son électorat. Entre une tendance jeune populiste et une tendance - vieux conservateur libéral -.

La faiblesse démographique allemande a été un moteur de la décision d'Angela Merkel favorisant l'arrivée massive de migrants dans le pays. Le Brexit est alimenté par la crainte des Britanniques de voir toujours plus de migrants intra-européens arriver dans le pays. Les tendances démographiques sont-elles en train de se venger de l'Union européenne ?

L'Union européenne était un projet fou, tous les démographes savent bien que les sociétés ne sont pas en convergence. Il suffit de regarder les indicateurs de fécondité. Et quand il y a convergence, c'est vers le bas, vers une insuffisance, en dehors des îlots que sont la France, l'Angleterre, et la Scandinavie. Là ou les femmes ont le droit de faire des enfants et d'avoir un travail intéressant.

La démographie dit d'abord que les nations européennes existent toujours, et que l'unification par la monnaie ne va pas marcher. Ce n'est même pas la peine d'aller plus loin, c'est pour cela que j'avais prédit l'échec de l'euro. C'est donc bien la revanche de la démographie. Les variables démographiques ont la particularité d'être lentes mais irréversibles avec des phénomènes d'accélération quand les ruptures générationnelles se font. C'est très lent avant d'apparaître, mais, en général, quand cela apparaît, c'est trop tard, les problèmes sont d'une telle massivité qu'aucun phénomène migratoire ne va pouvoir les résoudre. En France, on ne le voit pas, parce que le pays n'a pas de problème démographique.

L'Allemagne, malgré sa rationalité, est tombée dans le piège du court-termisme économique. Elle est le vrai pays d'immigration en Europe, obsédée par son problème de main d'œuvre. Les destructions opérées par l'austérité dans l'Europe du sud, sont, de ce point de vue-là, fonctionnelles pour l'Allemagne, qui cherche à récupérer la main d'œuvre qualifiée des économies en décomposition. En Allemagne, il manque pratiquement un tiers d'enfants chaque année. Mais là, avec cette immigration massive en provenance de Syrie, d'Irak, et d'Afghanistan, de systèmes patrilinéaires avec des niveaux élevés d'endogamie de départ, cela ne sera pas gérable pour l'Allemagne. Cela va produire des phénomènes de ségrégation, de stratification, de violence. Mais il ne faut pas sous-estimer le pragmatisme allemand. La société allemande pourra s'organiser mais le prix à payer sera l'émergence d'une société de castes, avec un système politique et policier extrêmement dur. Tout est possible.

Propos recueillis par Nicolas Goetzmann



les violences policières alimentent le succès de l'antifascisme comme alpha et oméga de toutes luttes...

Manifestation antifasciste

(trouvé sur Paris-Luttes Infos 2 juin)




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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mar 7 Juin - 23:55


un texte pas vraiment théorique, mais à propos d'effacement du clivage politique droite-gauche qui est une caractéristique de l'idéologie française et qui la traverse dans les thématiques et formes communes aux populismes de droite et de gauche


C’est probablement la fin de la politique telle que nous la connaissons

Christian Caryl, traduit par Bérengère Viennot Slate.fr 07.06.2016


Les dirigeants traditionnels sont en déroute | dominique Bernardini via Flickr CC License by

Les divisions idéologiques traditionnelles entre droite et gauche sont en train de disparaître. Et cela pose de grandes questions sur l’avenir de la démocratie libérale.

Citation :
Les élections présidentielles américaines de cette année 2016 sont assez extraordinaires. Qui aurait pu prévoir l’incroyable émergence de Donald Trump et les provocations intelligemment calculées de Bernie Sanders ? Mais il n’y a pas qu’aux États-Unis que la démocratie libérale a pris un tournant inattendu. Il suffit pour s’en convaincre de lire l’analyse sans concession de Pierre Briançon dans Politico Europe, sur le récent effondrement des partis de gauche européens traditionnels.

Il explique de façon très convaincante qu’ils ont touché le fond. L’état catastrophique de l’économie, le défi du terrorisme et la crise des réfugiés posent des problèmes auxquels les dirigeants traditionnels de l’Europe –et tout particulièrement ceux de gauche– n’ont aucune solution cohérente à proposer. La conséquence, conclut-il, est que «la gauche européenne semble souvent divisée en deux camps: un qui perd les élections, et un autre que les gagner ne semble pas intéresser».

C’est assez vrai. Et la droite européenne n’est pas dans une situation plus reluisante. Comme le signale le journaliste britannique Freddy Gray dans le Spectator, les conservateurs traditionnels sont tout autant en déroute. «Partout où l’on porte le regard, pays après pays, les nationalistes cinglés sont en train de gagner et les pragmatistes conservateurs sont terrorisés, écrit-il. La victoire [du 25 avril] de Norbert Hofer, le candidat du Parti de la liberté autrichien, qui aime se promener avec une arme à feu, n’est que la dernière de toute une série de victoires pour ce nouveau populisme de droite.» La nouvelle génération –qui comprend Marine le Pen, du Front National français, le Premier Ministre hongrois Viktor Orban et le leader de l’Independence Party britannique Nigel Farage– a porté un coup très dur aux conservateurs de l’establishment.

Gray note que Boris Johnson, maire conservateur de Londres, a commencé à se positionner comme un genre d’aspirant Trump. Johnson envisage de saper son rival (et patron, techniquement –puisqu’il est à la tête du même parti), le Premier Ministre David Cameron, qui se débat pour éviter une défaite potentiellement catastrophique le 23 juin 2016 lors du référendum sur la sortie de l’Union européenne de la Grande-Bretagne. Au cas où vous n’auriez pas suivi la polémique du Brexit, Johnson veut que le Royaume-Uni sorte de l’Europe et Cameron veut qu’il y reste. Cette division, qui semble prendre un tournant de plus en plus aigre, parcourt leur parti du haut en bas. Tout comme les républicains aux États-Unis, les conservateurs britanniques sont, pour citer Gray «en train de s’entredéchirer».

Flirt avec l’autoritarisme et le racisme


"Nous continuons de classer nos politiciens à droite et à gauche,
en ignorant généralement que cette distinction date de la Révolution française"

À mesure que le conflit politique s’intensifie, on sent que les vieilles divisions idéologiques sont en train de disparaître. Nous continuons de classer nos politiciens à droite et à gauche, en ignorant généralement que cette distinction date de la Révolution française. Pourtant, Trump le «conservateur», qui passe le plus clair de son temps à flirter avec les démocrates, n’a absolument pas l’air de quelqu’un qui a l’intention de préserver le statu quo. C’est un insurgé agressif, qui livre une guerre ouverte à son propre parti tout en jetant aux chiens ses principes autrefois sacro-saints de libre-échange et d’ouverture des frontières (ce qui, peut-être, contribue à expliquer pourquoi l’Américain super-conservateur Charles Koch a récemment insinué qu’Hillary Clinton pourrait faire une meilleure présidente que the Donald. Après tout, elle a commencé en tant que républicaine pure et dure, et elle a tellement retourné sa veste depuis qu’il est difficile de dire ce qu’elle croit réellement).

Quant à Trump, il a été jusqu’à tenir des propos admiratifs à l’égard du dictateur russe Vladimir Poutine –une faiblesse qu’il partage avec ses homologues européens comme Farage, Le Pen et Orban. Pour les conservateurs du XXe siècle, défendre la liberté était un principe incontournable, une conviction indispensable. Aujourd’hui, c’est accessoire.

En effet, certains de ces conservateurs profondément non conservateurs flirtent ouvertement avec l’autoritarisme et le racisme d’une façon qui aurait ulcéré leurs ancêtres chrétiens-démocrates qui ont contribué à bâtir l’Union européenne après la Seconde Guerre mondiale. Évidemment, ces conservateurs pro-Européens des années 1950 et 1960 étaient motivés par le souvenir bien trop récent des possibles conséquences de ce genre de fréquentations.

Orban a fait part sans détour de sa préférence pour la «démocratie autoritaire» dans le genre supposément incarné par Poutine et le président turc Recep Tayyip Erdogan. Si Orban met ses opinions en application en faisant reculer les institutions démocratiques de la Hongrie, cela reviendra à une révolution de la droite, pas à une défense conservatrice du statu quo. En attendant, au milieu d’une crise des réfugiés qui a vu des dizaines de milliers de musulmans transiter par la Hongrie, Orban a regonflé son profil politique en se posant comme un ardent défenseur des «valeurs chrétiennes» de l’Europe –à un moment où les Européens n’ont jamais été aussi laïques.

Confusion idéologique générale

Pendant ce temps, Sanders se décrit comme un «socialiste démocrate», bien que ni lui, ni ses partisans ne comprennent vraiment clairement ce que signifie ce terme. Historiquement, les socialistes étaient les gens qui croyaient que l’État devait posséder les moyens de production, ou en tout cas, contrôler les «hautes sphères» de l’économie. Les vagues promesses de Sanders de rendre l’université gratuite ou de «casser les banques» sont loin d’être à la hauteur en comparaison. Il aime peut-être râler contre Goldman Sachs mais même lui n’a jamais proposé de la nationaliser.

Il est particulièrement ironique que Sanders se drape dans le socialisme au moment même où ses homologues européens, qu’il brandit si souvent comme des modèles, l’abandonnent. Comme le souligne Briançon dans son article sur le malaise de la gauche européenne, « les politiciens comme le ministre des Finances réformiste français Emmanuel Macron cachent à peine leur mépris pour un système de partis bureaucratiques où les notions traditionnelles de “droite” et de “gauche” ont perdu leur signification».

Pendant ce temps, le Parti travailliste britannique se retrouve trempé dans une polémique au sujet de remarques anti-Israël –dont certaines sont clairement empreintes d’antisémitisme– émises par de hauts fonctionnaires. Le leader travailliste Jeremy Corbyn a été obligé d’approuver une enquête indépendante sur des allégations selon lesquelles son parti tolérerait l’intolérance. Sûrement, rien ne peut mieux montrer à quel point le parti s’est éloigné de ses valeurs originelles d’internationalisme.

Le scandale du Parti travailliste n’indique que trop clairement la confusion générale dans laquelle nous nous retrouvons actuellement. Les deux pôles idéologiques de droite et de gauche reflétaient autrefois une vraie réalité sociale, la division fondamentale entre la classe laborieuse industrielle et agricole et ceux qui leur donnaient des ordres. Les sociétés occidentales ne sont plus organisées aussi simplement. Le nombre de gens qui travaillent sur des chaînes de montage et dans des fermes a beaucoup baissé et continuera de le faire. Le mouvement des syndicats, qui étaient autrefois la colonne vertébrale des partis de gauche, a décliné. Beaucoup de membres du sous-prolétariat moderne offrent des services au lieu de fabriquer des objets. La production est en train de devenir l’apanage d’une élite réduite et extrêmement qualifiée.

Un programmateur de Google est-il mieux représenté par la gauche ou la droite? Peut-on considérer qu’une personne qui travaille pour le prêt entre particuliers appartient à la classe capitaliste dirigeante?

Un programmateur de Google est-il mieux représenté par la gauche ou la droite? Et un agriculteur qui dépend des subventions fédérales? Un travailleur surqualifié qui assemble des équipements médicaux sophistiqués? Peut-on considérer qu’une personne qui travaille pour le prêt entre particuliers appartient à la classe capitaliste dirigeante?

Flou intellectuel des nouveaux populistes

Les distinctions de classe existent encore de toute évidence, mais elles sont bien plus compliquées qu’autrefois. Les grands défis politiques actuels – le mariage entre personnes de même sexe, Black Lives Matter, l’intégration des immigrés musulmans – concernent souvent autant la culture que l’économie. Au cours des quelques dernières décennies, à la fois les démocrates américains et les travaillistes britanniques se sont définis comme les défenseurs des minorités produites par des sociétés de plus en plus multiculturelles –avant de se rendre compte que leur ancien électorat de base, la classe ouvrière blanche, s’était détourné et avait offert sa loyauté aux Trump et aux Farage. Mais le flou intellectuel de ces nouveaux populistes, dont la popularité doit davantage au tribalisme et aux réactions viscérales qu’à des programmes cohérents, pousse à se demander s’ils vont vraiment réussir à proposer de meilleures solutions.

Ce que nous sommes en train de voir dans tout l’Occident, c’est un système politique dramatiquement à la traîne derrière ces réalités sociales complexes. « Les États-Unis sont-ils prêts pour la politique post-classe moyenne ? » s’interrogeait récemment la une du New York Times Magazine. Je ne suis pas sûr de la réponse. Mais il est certain que le problème attire l’attention. Un intellectuel de think-tank conservateur propose de rebaptiser le capitalisme (bonne chance!). Un universitaire appelle à la création d’un parti social-démocrate américain –suggestion qui, étant donné la stagnation des sociaux-démocrates européens, ressemble beaucoup à une réponse du XIXe siècle à des problèmes du XXIe. Un autre intellectuel public suggère quant à lui de fonder un «parti de l’innovation» totalement nouveau, en pariant que la Silicon Valley trouvera toutes les solutions. L’état lamentable de la culture civique sur Facebook et Twitter suggère de ne pas placer nos espoirs trop haut.

Ces aspirants visionnaires pourraient très bien être sur la bonne voie, bien sûr. Il est possible que nous soyons en train de vivre un genre de réalignement politique fondamental, un profond déplacement de l’équilibre des forces sociétales, et que nous ne voyions pas encore où tout cela nous mène.

Mais il y a une autre possibilité, plus radicale : celle que la démocratie libérale occidentale soit témoin de rien moins que de la fin de la politique telle que nous la connaissons –et que les effets en soient potentiellement tumultueux. À en juger par les convulsions qui secouent en ce moment le système politique occidental, je ne suis pas sûr que nous puissions exclure cette possibilité.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mer 29 Juin - 15:28


un article intéressant pour s'y retrouver dans la confusion actuelle entre critiques démocratiques ou non de l'état d'urgence, de l'État policier, quand elles utilisent le concept d'État d'exception hérité de Carl Schmitt et Georgio Agemben

pour notre part, nous avons émis l'hypothèse d'une transformation de la fonction de l'État, des États-nations, qui ne remet pas en cause pour nous la critique radicale de Marx contre la démocratie politique. Autrement dit, notre critique de l'État ne s'entend qu'à l'intérieur d'une critique du Capital, et ce texte permet de vérifier que ce n'est pas le cas chez Agemben, ce qui peut aussi expliquer son succès actuel, du moins chez ceux qui pensent encore la démocratie politique comme une alternative anti-capitaliste



Article initialement paru sous le titre « No exceptions: authoritarian statism. Agamben, Poulantzas and homeland security » dans Critical Studies on Terrorism, 7 ; 1, p. 112-130.

Traduit de l’anglais par Memphis Krickeberg et publié avec l’aimable autorisation de l’auteur et de Taylor & Francis Ltd.


L’antiterrorisme est souvent appréhendé en termes d’exception et de suspension de l’État de droit. Contre cette lecture exceptionnaliste notamment développée par Giorgio Agamben, Christos Boukalas défend une approche stratégique-relationnelle des mutations des États capitalistes et des appareils sécuritaires, au regard de laquelle l’étatisme autoritaire apparaît comme une forme normale du pouvoir politique dans les sociétés capitalistes. Dans cette perspective, les potentiels de résistance aux stratégies du pouvoir ne doivent pas être localisés dans la « vie nue » mais dans les forces sociales et les luttes concrètes qui caractérisent la conjoncture actuelle.


Citation :
L’apport de cet article aux analyses critiques du terrorisme consiste en une présentation et comparaison de deux approches de la sécurité intérieure aux États-Unis1 : premièrement, l’approche en termes d’état d’exception, dérivée de Carl Schmitt et introduite au sein des débats contemporains via sa reconceptualisation par Georgio Agamben, et deuxièmement, une approche stratégique-relationnelle élaborée à partir de la théorie de l’État de Nicos Poulantzas et Bob Jessop.

Dans les deux premières sections, j’esquisse à grands traits l’approche en termes d’état d’exception et montre en quoi les développements récents de la sécurité intérieure résonnent avec celle-ci tout en la contredisant aussi par certains aspects. Je procède ensuite à une évaluation critique de l’approche d’Agamben que j’estime être conceptuellement fragile et analytiquement limitée pour comprendre l’antiterrorisme. Dans les trois sections restantes, je présente quelques aspects clefs d’une approche stratégique-relationnelle alternative et suggère un cadre plus pertinent pour appréhender l’antiterrorisme. Mais résumons d’abord mon argument.

Dans État d’exception (2003), Georgio Agamben procède à un réexamen fondamental d’un débat des années 1920 – partiellement implicite, partiellement explicite – entre Walter Benjamin et Carl Schmitt afin de défendre sa propre thèse sur le pouvoir politique formulée dans Homo Sacer (1998). Ce faisant, il fournit un cadre conceptuel qui résonne puissamment avec la vague de mesures antiterroristes post-11 septembre. Pour Agamben, la politique en Occident est devenue un état d’exception permanent nous réduisant (à commencer par les détenus de Guantanamo) à la vie nue. Cette analyse a été largement mobilisée, dans une myriade de variations, pour rendre compte du pouvoir politique sous l’antiterrorisme. Ainsi, par exemple, le rapport vie nue/souverain est utilisé pour re-conceptualiser les politiques frontalières (Vaughan-Williams, 2009) et appréhender les subjectivités résultant de la gestion de la crise financière (Brassett et Vaughan-Williams, 2010). Le camp – l’interface privilégié du pouvoir souverain et de la vie nue – devient le paradigme de la vie sociale et de la culture (Diken et Lausten, 2005). L’état d’exception permanent constitue la nouvelle configuration de pouvoir global (Hardt et Negri, 2004, p. 7), le résultat de la restructuration du monde (Callinicos, 2003, p. 6), la matrice d’un « contre-droit » (Ericson, 2007, p. 26-35) ou un terme synonyme de déclin de la démocratie libérale et de l’État de droit ainsi que de l’avènement de pouvoirs coercitifs arbitraires (Schurman, 2002 ; Bunyan, 2005 ; Michael-Matsas, 2005, p. 222–248 ; Whyte, 2005 ; Paye 2007)2.

Dans cet article, j’affirme que, malgré des correspondances fortes entre l’hypothèse d’Agamben et des aspects clefs de la politique anti-terroriste, la thèse de l’état d’exception ne peut pas fournir une interprétation adéquate de la politique contemporaine. « L’exception permanente » a pour prémisse une compréhension de la politique comme effet structurel des interactions entre le pouvoir souverain et la vie nue. Cet effet est essentiellement inaliénable à travers l’histoire (occidentale). Il reste le même quels que soient l’identité de celui qui occupe chaque position structurelle (vie nue, souverain), le contexte dans lequel se joue leur relation et les buts et significations qui la sous-tendent et l’orientent. Cette réduction de la politique à une condition éternelle et singulière la vide de son contenu, lui ôte ses formes socio-historiques spécifiques et, de ce fait, la rend impossible. L’analyse d’Agamben occulte ainsi des questions clefs attenant aux pratiques, processus, raisons et objectifs qui caractérisent la sécurité intérieure.

Afin de remettre la politique au centre de l’analyse et de fournir un cadre pour traiter de (ou du moins poser) ces questions, je propose une approche stratégique-relationnelle de la sécurité intérieure. J’avance l’argument selon lequel cette dernière constitue une reconfiguration de l’étatisme autoritaire, une forme étatique constituée pour gérer l’état de crise permanent caractérisant les sociétés capitalistes. « L’exception permanente » versus « la crise permanente » : les deux formulations semblent similaires. Mais ce léger changement de vocabulaire indique un basculement conceptuel plus large. L’analyse se déplace de celle de pures essences à celle de conjonctures socio-historiques spécifiques, les considérations théoriques basculent des structures vers les rapports sociaux et la base méthodologique est transférée du droit et du langage aux dynamiques sociales. En résumé, notre approche envisage l’antiterrorisme dans sa spécificité sociale et historique permettant ainsi une compréhension plus riche de la reconfiguration du pouvoir politique qu’il génère.

La thèse de l’exception

L’exception, telle qu’elle est exposée de manière paradigmatique par Schmitt (1985), se matérialise dans une situation d’urgence existentielle et constitue le moment où la politique normale cesse d’avoir cours. L’ordre légal et constitutionnel qui régule quotidiennement la politique ne convient plus pour faire face aux enjeux présents. Il est alors suspendu au profit de l’acteur le plus puissant et le plus résolu – le souverain – qui peut décider et agir comme il l’entend.

Le souverain est l’acteur dont la prérogative consiste à décider de l’existence effective de l’exception. Il ne s’agit pas (nécessairement) de l’entité qui crée le droit mais de celle qui dispose du pouvoir de suspendre le droit. Le souverain est un acteur singulier et unitaire qui, dans l’exception, concentre tout le pouvoir. Il annule ce faisant la pluralité des pouvoirs au sein de l’État libéral et fait ressortir la singularité inhérente à la logique même du pouvoir (Kondylis, 1994, p. 128-131). L’action du souverain ne repose plus sur le droit mais sur la force. Comme les évènements et dynamiques sociales ne sont plus médiatisés par l’ordre légal, l’exception constitue un moment de guerre ouverte au cours duquel l’antagonisme force/contre-force devient la seule détermination de l’action. L’intervention violente du souverain dans le cadre de l’exception prépare le terrain – voire créé un précédent – pour l’émergence d’une nouvelle normalité juridico-politique qui sera éventuellement établie après l’exception. Le spectre de l’exception anticipée détermine le contenu et les caractéristiques de la normalité juridico-politique. Par conséquent, l’exception n’est pas seulement un moment d’authentique création légale et politique mais constitue l’acte constitutif même de la normalité et prime par conséquent sur celle-ci (Kondylis, 1994, 126 ; Mills, 2008, 61-62).

Schmitt a rapidement restreint le potentiel radical de son analyse de l’exception en la réintroduisant dans l’ordre légal. Même s’il suspend le droit, l’état d’exception ne signifie pas l’anomie ou le chaos. La décision qui submerge l’ordre légal reste contenue au sein d’un cadre juridique. Son imprédictibilité même est prévue par ce dernier et, en retour, génère la normalité qui donne à la loi sa validité (Schmitt, 1985, p. 12-13 ; Agamben, 1998, p. 17-9, 2005, p. 36). De même, le souverain qui suspend et réinitialise l’ordre légal constitue une créature de ce dernier. L’ordre juridique détermine quelle personne ou institution assumera la décision et agira au sein de l’exception. Le souverain est un pouvoir juridiquement établi. Au cours de l’exception, il peut totalement suspendre l’ordre juridique mais non les règles fondamentales de l’ordre social (Kondylis, 1994, p. 156-157 ; Norris, 2005, p. 58). L’étatisme de Schmitt et son identification exclusive de la politique à l’État, du moins dans ses écrits antérieurs à la seconde guerre mondiale, lui permettent de localiser le souverain simultanément au sein et à l’extérieur de l’ordre juridique. Alors que le droit est suspendu par l’État, ce dernier subsiste et cherche à se sauvegarder. L’État constitue ainsi l’élément qui différencie l’exception du chaos (Kondylis, 1994, p. 162).

Sur cette base, Agamben procède à un double mouvement. D’abord, dans la lignée de Schmitt, il interprète l’exception et le souverain comme des concepts-limites appartenant à la fois à l’ordre juridique et se situant au-delà de ce dernier. Ces deux concepts sont mutuellement constitutifs. L’exception et le souverain émergent ensemble : la première désigne – ou révèle – le second comme force suprême capable de décider et d’agir au-delà des confins de l’ordre juridique tandis que le souverain peut non seulement intervenir sans restrictions au sein de l’exception mais dispose de la capacité même de la déclencher.

Agamben complète ce couplage conceptuel entre un sujet (le souverain) et une situation (l’état d’exception) en introduisant un autre concept : homo sacer, l’individu réduit à la vie nue. Agamben récupère cette figure des marges du droit romain originel au sein duquel elle renvoie à un type particulier de criminel exilé. L’homo sacer ne peut être sacrifié. En revanche n’importe quel membre de la communauté a le droit de l’assassiner sans être poursuivi pour homicide. Cette figure de celui qui ne peut être tué par la force politique organisée de la société mais dont la vie se trouve laissée à la discrétion des membres de la société constitue un autre concept-limite situé à la fois au sein et au-delà de la loi. Non protégé par le droit, l’homo sacer constitue l’objet du pouvoir dont la capacité à agir au-delà de toute contrainte légale est permise par le droit. Il existe une analogie étroite entre les deux entités : le pouvoir souverain met la vie à nu en lui ôtant ses médiations juridiques, et, simultanément, la vie nue fonde le pouvoir souverain en tant que tel dans la mesure où elle est son objet. Le pouvoir souverain et la vie nue se constituent mutuellement dans un même mouvement. Le souverain et l’homo sacer sont des concepts opposés mais homogènes (Agamben, 1998 ; Mills, 2008, p. 72 ; Murray, 2010, p. 64-65). Agamben établit ainsi le rapport mutuellement constitutif entre les deux subjectivités (homo sacer et souverain) et voit en lui le cœur de tous les rapports de pouvoir de la civilisation occidentale (Agamben, 1998, p. 8-9 ; Mills, p. 64-65). L’état d’exception forme alors le contexte situationnel qui est produit par ce rapport de pouvoir et qui simultanément le réalise. L’argument clef d’Agamben est que ce rapport constitue le « centre » dissimulé du « pouvoir », la « structure politique fondamentale » secrète (Agamben, 1998, p. 20, 2005, p. 86).

Jusqu’ici, Agamben reproduit le schéma schmittien de l’interrelation entre concept-limites permettant de saisir le sens véritable du pouvoir. L’introduction de la vie nue en tant qu’objet constitutif de ce pouvoir complémente mais ne remet pas en question cette construction. En effet, l’Ennemi de Schmitt, particulièrement sous les traits du Partisan, qui « connait et accepte sa condition d’ennemi existant hors du bien, du droit et de l’honneur » peut être considéré sous un prisme agambenien comme une créature de la vie nue (Schmitt, 2007, p. 11, p. 30).

Agamben dépasse cependant l’univers schmittien en affirmant la possibilité de l’état d’urgence « réel » existant totalement au-delà de l’ordre juridique. Dans la lignée de Benjamin, il récupère le potentiel radical de la violence (« divine ») de l’exception comme création ex-nihilo d’un nouvel ordre social (Benjamin, 1986, p. 52-64 ; Agamben, 2005). Il renoue en d’autre termes avec les implications radicales de l’exception que Schmitt s’était évertué à supprimer en la construisant comme concept-limite (Kondylis, 1994, p. 156-162).

Pourtant, malgré l’affirmation de la possibilité d’une exception révolutionnaire qui détruirait le souverain comme possibilité politique ultime, l’analyse de la politique contemporaine par Agamben reste confinée au schéma schmittien. L’exception prolifère dans tous les espaces de la vie sociale et cette expansion (topologique) la constitue comme (chronologiquement) permanente : l’exception est devenue la norme. La fondation du politique sur l’opposition entre le droit et la violence pure se voit dépassée. Le droit est drainé de son contenu et de sa signification et, pendant que les médiations légales se retirent, l’essence véritable du pouvoir en tant que puissance souveraine se révèle. Privés de nos médiations juridico-politiques, nous sommes tous réduit à la vie nue. Même s’il constitue une tendance toujours présente, cet état d’exception permanent atteint un nouveau stade de concrétisation sous la forme de la politique antiterroriste (en particulier américaine) post-11 septembre (Agamben, 2005). Dans la section suivante, je traite dans les grandes lignes de la pertinence de la thèse de l’exception permanente pour penser les réalités de la politique antiterroriste américaine.

La sécurité intérieure comme état d’exception

Les mesures antiterroristes, ainsi que celles visant à gérer la crise économique en cours, se caractérisent par une abondance d’éléments exceptionnels. Pour commencer, la législation antiterroriste a rejeté le judiciaire hors des enquêtes « terroristes » (i.e criminelles). Elle a transformé le maintien de l’ordre en une activité de prévention fondée sur le renseignement, dissocié la surveillance de la suspicion du crime, séparé la sentence punitive de la commission effective de l’acte illégal et a conduit à la prolifération de lois vagues, élastiques et subjectives notamment en ce qui concerne le crime au cœur de l’antiterrorisme, « le terrorisme intérieur », ainsi que la catégorie clef de la politique économique, « les actifs financiers ». Ces tendances combinées réduisent la loi à un simple instrument de mise en œuvre d’objectifs politiques (voir Paye, 2007, ch. 5-6 ; Donohue, 2008, p. 233-272 ; Boukalas, 13-40, p. 222).

Cet instrument est saisi par le souverain, ici l’exécutif fédéral et la Maison Blanche en particulier. Une fois le judiciaire marginalisé, l’exécutif se retrouve seul en charge d’un vaste appareil de maintien de l’ordre centralisé et l’appareil de renseignement, devenant de plus en plus omniscient, est ramené sous le contrôle direct du président. Les clauses légales vagues et mal définies donnent un pouvoir discrétionnaire total à l’exécutif pour sélectionner les cibles et agir comme l’entend son personnel dirigeant. L’exécutif a ainsi obtenu : a) des pouvoirs pour légiférer (loi de stabilisation économique d’urgence de 2008, EESA), b) son propre système juridique parallèle fondé sur la catégorie spéciale d’ « ennemi combattant » dans lequel il désigne le criminel et met en place un régime de détention, de jugement et de punition qui ne repose sur aucune loi et c) la capacité à assassiner les individus qu’il sélectionne (Samples, 2010 ; Roach, 2011, p. 208-210, p. 229-231). Il semblerait en effet que le retrait du droit révèle la puissance du souverain.

Cette puissance s’exerce avec intensité sur toute la population. La législation antiterroriste se montre extrêmement innovante dans sa capacité à étendre la culpabilité par association. En plus de la dissociation entre la peine et l’acte criminel, un vaste ensemble d’ « associés » peut être soumis à des mesures pénales du moment que le secrétaire d’État ou le procureur général en décident. Dans la mesure où le pouvoir policier cherche à sanctionner le crime avant qu’il ne se produise, la population entière est prise, du fait des criminels potentiels se terrant en elle, dans un gigantesque filet de renseignement. Ceci implique que la présomption de culpabilité devient de facto valable pour tous. Par ailleurs, le traitement légal réservé aux catégories criminelles spéciales exemplifié par Guantanamo est remodelé afin de s’appliquer à tous (depuis la loi d’autorisation de défense nationale de 2012). C’est à partir de cette catégorie clef de l’antiterrorisme que le souverain affirme son monopole sur la politique en criminalisant l’ « influence » politique excessive de la population sur le gouvernement. En bref, le retrait du droit signifie non seulement l’avènement d’une puissance souveraine sans bornes mais aussi celle d’une subjectivité qui n’est plus protégée par les médiations légales (voir ACLU, 2012 ; Belandis, 2004, p. 279-281 ; Boukalas, ch.5-6 ; Mattelart, 2010).

Il semblerait que l’antiterrorisme déchaine la triade état d’exception/pouvoir souverain/vie nue dans son intensité maximale. Quatorze ans après le 11 septembre et cinq ans depuis le déclenchement de la crise économique, on peut clairement affirmer que les pouvoirs d’ « urgence » sont devenus permanents. Ils sont en train de s’étendre, de s’intensifier et de se métastaser de la politique sécuritaire à la politique économique. Au cours de ce court début de siècle, les situations d’ « urgence » majeure de tel ou tel type semblent se précipiter et s’intensifier. La thèse de l’exception permanente qui s’étend à toutes les sphères de la vie sociale et créé la nouvelle norme sociale paraît être totalement confirmée.

Il subsiste cependant des aspects de la sécurité intérieure qui ne rentrent pas aisément dans le schéma de l’exception. Pour commencer, la plupart des modalités du pouvoir « souverain » et non-régulé sur l’individu étaient déjà présentes et inscrites dans l’ordre juridique bien avant la vague antiterroriste actuelle. Par exemple, le principe de « culpabilité par association » fut inséré dans le droit via la loi sur l’antiterrorisme et la peine de mort de 1996. La dissociation de la surveillance et de la suspicion criminelle fut introduite par la loi sur la surveillance du renseignement étranger de 1978 (FISA) qui visait à réguler des pratiques mises en œuvre depuis des décennies. Ces deux principes mirent à mal la présomption d’innocence et leur mise en pratique fut laissée à la discrétion du personnel à la tête de l’exécutif.

L’antiterrorisme systématise et intensifie ces modalités et, fait décisif, les étend. Initialement, elles définissaient les relations entre l’État et certaines catégories « spéciales » de la population (l’espion, l’étranger et le « terroriste international »). Le premier pouvaient négocier voire refuser aux secondes les protections légales normalement accordées à la communauté citoyenne. L’antiterrorisme étend l’application de ces modalités à l’ensemble de la population. Avec Agamben, nous pouvons affirmer que la norme de la catégorie exceptionnelle – la vie nue – devient la norme de tous.

Cependant, cette expansion se déploie sur un mode incrémental et organique. Elle s’accompagne de révisions, de résistances, de retraits et d’affinements. Ce procédé s’apparente d’avantage à une nappe juridique étendue pour couvrir de nouvelles parties ou l’ensemble du corps social ou à un effet de cliquet. Des pouvoirs coercitifs immenses sont ainsi introduits afin d’être appliqués à des fractions juridiquement et politiquement marginales de la population pour ensuite être étendus à tout le monde pendant que de nouveaux pouvoirs plus intenses sont élaborés pour la catégorie spéciale avant d’être de nouveau étendus à l’ensemble de la population et ainsi de suite. Dans tous les cas, nous sommes loin d’être confrontés à la force fantasmagorique de la décision souveraine qui ébranle et refonde radicalement l’ordre juridique existant.

En réalité, même s’il a connu des reconfigurations majeures, allant principalement dans la direction exposée plus haut, l’ordre juridique ne fut à aucun moment suspendu. Même si l’administration Bush présenta effectivement les évènements du 11 septembre comme un moment d’urgence existentielle, elle se montra fort réticente au fait d’être perçue comme un gouvernement « agissant avec résolution et fermeté ». Aucune section de la constitution ne fut suspendue ou contournée. Immédiatement mobilisé pour conférer des pouvoirs écrasants et arbitraires à l’exécutif, le Congrès s’exécuta promptement. De ce point de vue, l’ensemble du corps législatif antiterroriste produit dans la foulée du 11 septembre dément juridiquement et politiquement la thèse du décisionnisme et de la concentration de tous les pouvoirs par une unique entité qui prendrait les commandes dans l’exception. Le « souverain » cherche bien plutôt à s’octroyer un pouvoir discrétionnaire à partir du droit et à l’inscrire au sein de celui-ci via la mobilisation intense du législatif et, occasionnellement, du judiciaire.

Même les pratiques les plus excessives entreprises par l’administration Bush et Obama (par exemple, les assassinats extra-juridiques) sont défendues en termes légaux en tant que pouvoirs octroyés par le Congrès (dans la loi sur l’autorisation de l’usage de la force militaire de 2001). La surveillance des communications par l’Agence Nationale de la Sécurité (NSA) du Pentagone est autorisée par un mandat de la cour secrète FISA. Même dans un cas emblématique de pratique exceptionnelle comme Guantanamo, l’absence du droit est compensée par un labyrinthe de régulations extra-, quasi- et pseudo-légales (Johns, 2005). Celles-ci furent initialement élaborées par la Maison Blanche et le Pentagone mais au fil des triangulations répétées entre les trois branches elles ont fini par entrer dans le corps principal du code juridique (Roach, 2011, p. 200-211). Pour faire court, l’invocation de l’urgence ne mène pas à un déferlement décisionniste mais à un « obligationnisme » particulier en vertu duquel l’exécutif affirme être contraint à agir. Son action est alors immédiatement codifiée, mise en procédure et légalisée. La décision est niée, de même que la responsabilité qu’elle porte avec elle (Johns, 2005).

Struttura nuda

Dans l’analyse de la politique antiterroriste et, plus largement, des modalités contemporaines du pouvoir, c’est, d’avantage que les contradictions factuelles mentionnées plus haut, la faiblesse théorique de la thèse de l’exception qu’il convient de souligner.

En affirmant potentiellement le primat de la politique sur le droit et en reconnaissant le politique comme la source de la loi, la thèse de l’exception dirige notre attention vers la violence qui sous-tend l’ordre juridique et suggère un certain arbitraire dans les fondements de la vie sociale. Elle constitue par conséquent un contrepoint bienvenu au déni par la jurisprudence anglo-saxonne de l’arbitraire du droit, de son caractère politique et de sa fondation ultime sur la force ainsi que de sa dépendance à l’égard de cette dernière. À partir de là, les problèmes s’enchainent et s’accumulent en ce qui concerne sa compréhension du politique et du droit, son utilité analytique et sa validité théorique.

Premièrement, en ce qui concerne la politique, la construction schmittienne du souverain comme corps singulier incorporant organiquement et exprimant l’intégralité d’un « peuple » pré-politique est hautement idéaliste et, de fait, mythologique. De plus, le politique est réduit au polémique soit la distinction ami/ennemi (Schmitt, 1988, 1923, p. 38-44, p. 49, 1996, p. 16-32, 2004 ; Papacharalambous, 2009, p. 21, p. 27-29). Si pour Schmitt la politique se trouve appauvrie par l’absorption du social au sein l’État, ce qui génère « le Politique », le social est tout simplement absent chez Agamben. Pour ce dernier, la politique consiste en la gestion par le souverain de la vie nue, une vie extraite de tout rapport social. Similairement, toute politique significative (le Politique ?) consiste en l’affirmation anomique de la vie comme fait radical, contre et au-delà des médiations, rapports et significations sociales. Placer une vie désocialisée au centre de la politique revient à rendre cette dernière totalement autonome vis-à-vis de la société et la réduit à la simple existence (Huysmans, 2008, p. 174-180 ; Seymour, 2013). Son caractère de procès antagoniste ayant pour enjeu l’institution de la vie collective est nié, non seulement parce qu’en l’absence du social, la politique n’a pas d’objet, mais aussi parce que la vie nue annule la possibilité même de l’antagonisme et de la lutte. Cette dernière est seulement concevable dans le contexte de rapports, significations, formes et médiations socio-historiques spécifiques. La vie nue ne peut pas lutter. Voir une telle lutte dans les résistances de personnes « vivant nues », concentrées dans des camps, et cousant leurs lèvres et paupières revient à occulter le sens donné à cet acte, celui que d’autres lui assignent et le fait que c’est cette dynamique des significations sociales qui transforme cet acte, ainsi que tout autre, en une geste politique (Huysmans, 2008, p. 177). En résumé, vider la politique de son caractère social en nie la possibilité même.

Deuxièmement, la distinction normalité-exception s’avère moins nette qu’elle ne parait. Le souverain – i.e le concept-limite qui conduit de la normalité à l’exception – semble d’avantage inséré dans la loi que ne le supposent Schmitt et Agamben. Non seulement le souverain se voit-il conférer la capacité à agir dans l’exception par le droit dans la mesure où sa conduite est strictement orientée vers la préservation de l’ordre social et normatif, mais ses exigences, pouvoirs et actions doivent en outre s’enraciner dans le droit pour ne pas rester suspendus et sans conséquences. Cela n’a rien de particulièrement exceptionnel. Le droit n’est pas un texte fini et gelé mais constitue plutôt un processus dynamique de détermination et de décision. Il s’élabore continuellement au travers du rapport à ce qui est extérieur à son contenu, via l’incorporation de son extérieur infini (Fitzpatrick, 2005, p. 61-63).

Ce qui caractérise l’antiterrorisme est non seulement le besoin irrépressible qu’a l’exécutif fédéral américain de légiférer même sur ses pouvoirs les plus arbitraires mais aussi la réaction des plus grands juristes constitutionnalistes américains à la politique antiterroriste. Qu’ils proposent une séparation drastique des pouvoirs d’urgence de l’ordre constitutionnel afin de maintenir l’intégralité de ce dernier (Gross, 2003), défendent l’incorporation de procédures d’urgence détaillées dans la constitution afin d’éviter des abus (Ackerman, 2006) ou suggèrent de repenser de manière radicale l’intégralité de la structure institutionnelle en charge de la gestion des situations d’urgence (Scheuerman, 2002), ces juristes démontrent que la loi se (re)créé constamment en s’inspirant de ses externalités. Dans le cas présent, l’externalité dont la loi s’inspire est sa suspension même dans l’exception.

Troisièmement, les arguments précédents remettent en question l’utilité conceptuelle même de l’exception. Ici, l’expansion incessante des pouvoirs exceptionnels afin d’envelopper une gamme encore plus large de phénomènes sociaux (de la guerre et de l’insurrection populaire aux conflits du travail, aux crimes politiques, aux crises économiques et de nouveau à l’insurrection populaire) et leur réintroduction dans le corps principal du droit ont brouillé de manière significative la distinction entre la norme et l’exception (Scheurman, 2000 ; Neocleous, 2006).

Un paradoxe conceptuel émerge par ailleurs. Si la suspension de la norme est incluse dans le droit et autorise un agent politique consacré à agir dans un cadre d’exception, il s’ensuit que la suspension de l’ordre juridique établi est inscrite dans ce même ordre juridique. Ainsi, ce dernier reste valable pendant sa suspension : en suspendant l’ordre juridique, l’exception le maintient. Réciproquement, c’est seulement dans la mesure où l’ordre juridique établi se maintient dans l’exception que cette dernière peut être conçue juridiquement. Ainsi, le concept d’état d’exception permanent devient absurde : il impliquerait la construction d’un ordre juridique et d’une jurisprudence (accompagnées d’un système légal, d’une constitution, etc.) sur la base de l’exception. Un tel ordre juridique ne consisterait en rien d’autre qu’en l’affirmation qu’il peut être suspendu à n’importe quel moment. De la même façon, sa jurisprudence conclurait qu’il n’y a pas besoin de distinguer strictement la norme de l’exception et que les concepts légaux comme la jurisprudence sont par conséquent superflus (Kondylis, 1994, p. 138-141).

Quatrièmement, il convient de s’attarder sur la notion de « vie nue ». En extrayant l’homo sacer comme forme de vie archétypique qui est par le droit exclu du droit, Agamben semble avoir négligé sa signification dans le droit romain originel. L’homo sacer est déjà sacrifié. Son destin se trouve par conséquent pleinement inscrit et régulé par le droit (Fitzpatrick, 2005, p. 51-52). En faisant de la vie nue de l’homo sacer « le premier paradigme de la sphère politique occidentale », Agamben ignore sa disparition du droit depuis la fin de l’Empire romain. Il établit des liens ténus avec la condition du fils vis-à-vis du père dans le droit romain tardif ou avec le principe de l’habeas corpus dans l’Angleterre médiévale et néglige ainsi le fait que ces formes étaient pleinement et totalement intégrées au droit (Agamben, 1998, p. 87-89, p. 123 ; Fitzpatrick, 2005, p. 54-56).

En plus d’être mal construite sur le plan conceptuel, la notion de vie nue est difficile à saisir dans la mesure où il s’agit d’une essence extensive et indifférente aux formes, ce qui rend sa démarcation improbable (Fitzpatrick, 2005, p. 65). Si elle semble précaire dans les confins du droit, elle devient impossible en dehors de ceux-ci. La seul façon de fonder la vie nue en tant que non subjectivité, complètement passive vis-à-vis du pouvoir souverain et dépouillée de tous rapports, médiations et appartenances politiques et sociales est de nier le politique et le social (Laclau, 2007, p. 14-16 ; Negri, 2007, p. 75 ; Mills, 2008, p. 90-92 ; Neal, 2010, p. 123). La remise en question de la notion de vie nue déstabilise aussi celle du pouvoir souverain dans la mesure où la première constitue l’objet de la seconde. En fait, compte tenu du caractère mutuellement constitutif de la vie nue, du pouvoir souverain et de l’état d’exception, la constellation politique d’Agamben semble douteuse.

Cinquièmement, chez Agamben, la norme reste non-théorisée. Contrairement à Schmitt qui avance son analyse de l’exception en tandem avec une analyse de l’État capitaliste et du droit libéral, Agamben ne s’intéresse quasiment pas à la norme. Cette dernière est dénuée de tout contenu, elle constitue une jambe de bois pour faire tenir la thèse de l’exception. L’absence de théorisation de la norme affecte la notion de l’exception : nous ne savons jamais à quoi l’exception fait exception. Elle devient un signifiant flottant capable d’adopter n’importe quel contenu substantiel. Nous voyons par exemple, qu’à l’époque romaine, l’exception (iustititum) signifiait que le Sénat autorisait les citoyens à faire tout ce qu’ils considéraient comme étant nécessaire pour sauver la République (Agamben, 2005, p. 41). Dans l’Amérique post-11 septembre, l’exception signifie la mise en quarantaine et l’occupation de l’espace public par les forces armées de l’État. Le même concept de l’exception s’applique ainsi à deux réalités opposées. Ces deux situations exceptionnelles sont diamétralement opposées l’une à l’autre car elles constituent des exceptions à des normes juridico-politiques différentes. L’exception définit peut-être la norme mais l’inverse est tout aussi vrai. La question se pose de savoir dans quelle mesure un concept peut s’avérer crédible lorsqu’il n’existe qu’en opposition à un autre qui n’est jamais défini ou décrit.

Sixièmement, le vide substantiel de ce concept clef est la répercussion au niveau conceptuel du fondamentalisme structurel d’Agamben, un retour de bâton épistémologique. Sa méthode consiste en un travail d’excavation reconstructive à l’intérieur de structures (la loi, le langage) visant à localiser les moments originaires de concepts qui, de manière assez lâche et semi-consciente, déterminent la vie sociale à travers l’histoire (Agamben, 2009). Il vide systématiquement ses catégories et concepts de leur contenu socio-historique, cherchant ainsi à les rendre éternels, toujours et à jamais valables (Papachalalambous, 2009, p. 105). Sa « correction » du traitement foucaldien de la biopolitique l’illustre bien : une analyse socio-historique ne suffit plus, le pouvoir étant « toujours » biopolitique (Agamben, 1998, p. 11). Le triptyque vie nue/pouvoir souverain/état d’exception ne se réfère à aucun rapport ou processus social. Il s’agit d’un effet structurel, d’un jeu logique au sein de structures nues (voir Rasch, 2007, p. 92-94). En découvrant (ou construisant) l’origine d’un concept, Agamben le pose comme transhistoriquement valable (Laclau, 2007, p. 11) – en particulier si l’origine du concept se situe dans la « vie pré-sociale » (sic !) comme c’est le cas avec la vie nue (Agamben, 1998, p. 104).

Pourtant, la spécificité historique ne risque pas seulement de diverger du concept mais aussi de l’ébranler. C’est le cas avec le « souverain » dans le cadre juridico-politique féodal, qui, malgré l’appellation « souverain absolu », renvoyait à une figure aux compétences extrêmement limitées et strictement définies et qui ne pouvait absolument pas fonder le droit et encore moins les principes fondamentaux de l’ordre social (Kondylis, 1994, p. 171-172).

Plus important encore, quand le concept de la norme se trouve vidé de son contenu social, le jeu des homologies structurelles ne fonctionne plus. Parce que la norme n’est rien d’autre que du contenu socio-historique spécifique, elle ne peut exister comme structure nue. Sans le contenu, la norme n’existe qu’en tant que corollaire de l’exception. Mais cette dernière était censée tirer son contenu de son rapport à la norme. Si la norme est vide alors l’exception l’est aussi. Comment distinguer les deux ? En regardant certaines structures, le langage et le droit. Mais celles-ci ne sont pas traitées comme des pratiques sociales dynamiques et des champs d’antagonismes contestées (à la manière de Gramsci par exemple) mais comme des structures fossilisées. On se retrouve avec une norme ravalée à un concept juridique continu et abstrait avec lequel l’exception rompt juridiquement. La théorisation de l’exception a pour prémisse la fétichisation de l’ordre juridique.

Septièmement, le concept de l’exception envisagé comme une rupture avec l’ordre juridique et combiné à une conception du politique comme violence souveraine risque de ré-instituer l’illusion libérale d’un droit (la norme) qui existerait séparément de la politique et serait dénué de violence. Il obscurcit ainsi l’existence concrète du droit : une organisation particulière (et politique) du terrain, des objets et des modalités de la violence (Poulantzas, 1978 ; Neocleous, 2006, p. 76-77, p. 91-92). La vision agambenienne de l’exception risque en d’autres termes de défaire ce que le concept d’ « état d’exception » cherche à saisir.

Ce danger est surtout présent chez Schmitt car pour Agamben, l’état d’exception constitue bien plus qu’une plateforme pour critiquer le libéralisme. Il est supposé révéler l’essence du pouvoir, sa forme originaire et sa structure cachée, encapsulée dans les rapports entre le pouvoir souverain et la vie nue (Agamben, 1998, p. 9, p. 26, p. 84, 2005, p. 86, 2011, p. 245 ; Norris, 2005, p. 59-61, p. 64, p. 72 ; Mills, 2008, p. 65 ; Murray, 2010, p. 262). Cette essence est imperméable au temps et à la société. Agamben ignore l’existence du droit et de la politique en tant que phénomènes sociaux afin de produire une analytique du pur pouvoir. L’erreur constitutive de la thèse de l’exception consiste en la juxtaposition d’un « souverain » anthropomorphique agissant de sa propre volonté et de son propre accord et d’un « individu » atomisé et arraché aux ensembles de significations, liens et rapports sociaux dans lesquels il existe (Whyte et al., 2010, p. 148). Une fois extraits de leurs dynamiques, structures et pratiques sociales, le droit, l’État et l’individu forment des pseudo-entités et les analyses de leurs interrelations « normales » ou « exceptionnels » deviennent des caricatures.

Huitièmement, la pertinence analytique de l’analyse agambenienne du pouvoir pour penser la politique moderne est incertaine. La thèse d’Agamben ne nous permet pas mais nous contraint à examiner la république romaine, l’Allemagne nazie et la sécurité intérieure américaine (et littéralement tout ce qui se situe entre ces périodes) avec les mêmes outils analytiques. En effet, à strictement parler, ces différentes périodes relèvent de la même chose et ne peuvent être différenciées que par le degré de révélation de la vraie nature du pouvoir dans chaque cas (voir Scheuerman, 2006, p. 69). En désengageant son argumentation d’un ancrage dans la spécificité historique, Agamben nous prive de la capacité à nous pencher sur les raisons pour lesquelles et les modalités à travers lesquelles l’état d’exception est enclenché. Dans tous les cas, le bios est réduit à la vie nue sur laquelle le souverain exerce sa violence.

Il en résulte une aporie profonde quand la thèse de l’exception se confronte à l’actualité, y compris celle de la sécurité intérieure. Par exemple, alors que la décision est prise par le souverain, nous ignorons qui est le souverain. Quand bien même son identité serait spécifiée par la loi, il n’existe pas de garantie que l’entité en question détermine effectivement l’action. Que se passe-t-il par exemple si la mobilisation de l’exception par le souverain génère un coup d’État de l’armée contre son chef suprême ? S’agit-il là d’une exception au sein de l’exception ou d’un déplacement du lieu du pouvoir souverain ? Dans ce second cas, à quel moment ce déplacement cesse-t-il et comment pouvons-nous déterminer qu’il a effectivement pris fin ? Plus important encore, le président des États-Unis est-il « souverain » ? La branche exécutive (ou ses forces armées) qu’il préside constitue-t-elle une entité singulière, unitaire ? Le président doit-il dépasser, réprimer et réconcilier les divisions et les antagonismes internes de l’exécutif ? Quelle est la portée de la décision souveraine ? Tout le monde est-il affecté à égalité par celle-ci ? Par ailleurs, le souverain est-il un sujet doté d’une volonté et d’intérêts propres ou est-il lié aux antagonismes et aux intérêts qui caractérisent plus largement la société ? Dans le premier cas, qu’est-ce qui motive le souverain ? Cette motivation est-elle la même pour tous les souverains de tous temps ? Dans le second cas, serait-ce possible que le souverain agisse pour le compte de « puissants » opérant à l’ombre des institutions ? Le caractère de leur intérêts influencerait-t-il les modalités, l’intensité, l’extensivité, la durée et le but de l’exception et son déclenchement même ? Une exception déclarée par un souverain « capturée » par de grandes compagnies pétrolières serait-t-elle la même qu’une exception « capturée » par des professeurs des écoles ? (Et pourquoi le premier scénario semble-t-il plus plausible que le second ?). De plus, même si elle était concevable, la réduction à la vie nue (l’arrachement de l’individu à ses médiations légales et à sa capacité politique) constitue-t-elle le moment où le pouvoir souverain se forme ou celui où ce dernier s’effondre (Boukalas, 2012a, p. 292-293) ? Enfin, pourquoi la normalité existe-t-elle tout court ? Pourquoi le porteur d’un pouvoir énorme ne l’utilise-t-il qu’occasionnellement ? (Colatrella, 2011).

La capacité de la thèse de l’exception à apporter une réponse à ces interrogations paraît incertaine. Il semblerait qu’en faisant abstraction du contenu social et historique de ses concepts, Agamben ne soit pas en mesure de fournir des structures que l’on pourrait alimenter d’une réalité socio-historique spécifique. Au contraire, le contenu socio-historique ébranle ces structures vides : le prix de l’essentialisme est l’imperméabilité à toute réalité historique.

L’État et le droit de la société – une approche stratégique-relationnelle

Une tentative de penser les modalités contemporaines du pouvoir politique, particulièrement telles qu’elles sont reconfigurées par la politique antiterroriste, pourrait sans doute avoir comme fondement des positions épistémologiques opposées à l’essentialisme. Il s’agirait de conceptualiser le droit, la politique et leur interrelation comme des phénomènes sociaux dynamiques déterminés par, et conditionnant, les rapports d’antagonisme social dans des conjonctures historiques spécifiques. Il en résulterait une conception du pouvoir en termes d’articulations historiquement variables de rapports sociaux plutôt que comme un effet structurel anhistorique. Une telle position conceptualiserait la norme et l’exception relativement à des configurations différentes du pouvoir social. À cet effet, je propose une approche « stratégique relationnelle » (ASR) de l’État et du droit. Le basculement conceptuel impliqué par l’ASR engendre une mutation terminologique : on passe du souverain à la forme-État, de la vie nue aux dynamiques sociales, de l’exception à la crise et de l’état d’exception à l’étatisme autoritaire.

L’ASR conceptualise l’État non pas comme une subjectivité souveraine dotée d’une volonté et d’un pouvoir propre mais comme un rapport social. L’État est le résultat de dynamiques sociales, il constitue le terrain où celles-ci se jouent ainsi qu’une forme d’agentivité importante au sein de cet espace. L’État est créé par l’antagonisme social. Ses institutions permettent la reproduction de la domination de certaines forces sociales sur d’autres. Il ne possède pas le pouvoir. Le pouvoir d’État est plutôt une condensation de dynamiques sociales médiatisées par des institutions étatiques. Ainsi, l’État forme un terrain inégal d’antagonisme social. Les forces sociales luttent pour la définition du pouvoir d’État en capturant, ajustant, influençant, abolissant et créant des institutions étatiques. Par ailleurs, l’État constitue un agent clef dans l’antagonisme social. Il sélectionne, combine et appuie les stratégies de certaines forces sociales au sein du pouvoir d’État (et en exclut et désorganise d’autres). Son agentivité ne vise pas à sécuriser son propre intérêt ou à promouvoir sa propre puissance mais à soutenir les forces sociales qui sont représentées de manière prédominante au sein de ses institutions (pour des présentations plus détaillées de l’ASR de l’État, voir Poulantzas, 1978, p. 191-367 ; Jessop, 1990, 2008).

De façon similaire, une approche stratégique-relationnelle envisage le droit comme un rapport social. Le système juridique assure la reproduction durable et relativement pacifique de la domination de certaines forces sur d’autres. Le contenu du droit est une double codification de dynamiques sociales : ces dernières sont médiatisées d’abord à travers la matérialité institutionnelle de l’État et une deuxième fois via le système juridique. Ceci fait du droit un terrain et un enjeu de l’antagonisme social ainsi qu’un vecteur clef de l’intervention étatique au sein de celui-ci. De plus, le droit est créé par l’État et fournit le cadre fondateur de son institutionalité, de son pouvoir (ainsi que des limites de celui-ci) et de ses rapports avec la société, par-delà son cadre institutionnel. Ainsi, le droit constitue une codification particulière de dynamiques non seulement sociales mais aussi étatiques (Boukalas, 2014, ch. 2).

Même une présentation aussi elliptique de l’ASR, destinée surtout à marquer notre distance vis-à-vis de la perspective d’Agamben, peut nous aider à reposer la question de l’exception. La capacité de l’État à repousser les limites du système juridique, faisait ainsi advenir la question de l’exception, résulte de son rapport au droit dans la mesure où il constitue son producteur et exécutant principal. Il peut négocier, contourner, amender, suspendre ou abolir le droit car il le produit et l’implémente. Ce faisant, l’État n’est ni une chose (un effet structurel comme chez Agamben) ni un sujet (le souverain, comme chez Schmitt) mais une articulation particulière et une agentivité au sein de dynamiques sociales. La déclaration ou non par le souverain de l’état d’exception, le contexte, le contenu, l’intensité, la durée et les buts du moment exceptionnel ainsi que le soutien, la tolérance et la résistance de différentes forces sociales qui déterminent le succès des mesures exceptionnelles : tout cela dépend des configurations socio-historiques entre forces sociales et de la manière dont elle sont représentées au sein de l’État.

Similairement, plutôt que de figurer comme pendant sous-théorisé de l’exception, la normalité constitue une configuration stable de forces sociales ainsi que le cadre de la reproduction et de l’évolution ordonnée de cette dernière. Sous cet angle, l’exception constitue précisément le moment où l’antagonisme social ne peut plus être contenu dans ses expressions institutionnalisées que sont l’État et le droit, soit parce que la conflictualité est trop aiguë soit parce que les institutions politiques sont trop rigides. Ainsi, plutôt que de constituer un moment de re-création de l’ordre social, l’exception signifie au contraire la défense acharnée par l’État de cet ordre face à la menace posée par la population (voir Kondylis, 1994, p. 16 ; Laclau, 2007, p. 157-158, p. 175).

La nature de la menace et de l’ordre, le seuil à partir duquel l’ordre social se trouve « menacé », tout cela est socio-historiquement spécifique. La notion de crise pourrait ici fournir une correctif à la notion ouvertement abstraite et structuraliste de l’exception. D’abord, la crise peut être spécifiée en ce qui concerne ses formes. La crise politique, en particulier, peut prendre (et combiner) la forme d’une crise de l’État, de la légitimité, de la représentation, de la légalité, etc. Prendre cela en compte nous permet de situer d’avantage la discussion générale autour de l’ « exception ». Ensuite et surtout, la crise est l’œuvre de forces sociales. Même si toute organisation sociale, économique et politique contient ses tendances à la crise, cette dernière n’éclate pas à moins que l’antagonisme social ne transforme ces tendances en actualité (Poulantzas, 1976a). Dans ce contexte, le problème du rapport de la norme et de l’exception se transforme en interrogation sur les formes normales ou exceptionnelles de l’État et sur les formes juridiques qui y sont associées.

Les formes de l’État – normales et exceptionnelles

L’étaticité, soit le concept et le processus de constitution d’un État, implique une division radicale du travail politique : la capacité formelle, fruit d’un accord collectif ou bien imposée, à instituer, organiser, diriger et administrer la vie sociale est extraite de la société et monopolisée par un système institutionnel particulier, l’État (Castoriadis, 1983).

Par-delà cette caractéristique spécifiante, une discussion autour (ou une théorie) de l’État « en général » aurait peu de sens, compte tenu du fait qu’elle se référerait simultanément à l’empire perse, à l’Espagne du XIVe siècle ou la Suède du XXe.. Ces derniers constituent en effet tous des États. Une typologie des États en fonction du rapport social principal sur lequel ils reposent et qu’ils ont pour fonction de reproduire, nous aiderait à faire ressortir leur caractère distinct respectif. La discussion porterait alors sur des types d’État, l’État féodal, le despotisme oriental, la théocratie, l’empire, la monarchie absolue, etc. (Poulantzas, 1973, p. 142-167). Ici, je traite des États-Unis contemporains en tant qu’État capitaliste, un type spécifié par son institution sur la base de la séparation de la politique et de l’économie et orienté vers l’organisation de formes sociales et politiques afin que l’accumulation du capital soit garantie (Poulantzas, 1973, p. 355-358, 1978, p. 37-42 ; Jessop, 1990, 2002, p. 187-152 ; Neocleous, 2000, p. 190-194).

Cependant, l’identification d’un type d’État ne permet pas totalement de traiter de tout État donné dans un moment historique spécifique. Les types sont expansifs dans le temps et l’espace (dans un perspective centrée uniquement sur le type, la Hollande du XVIIIe et la Malaisie du XXIe seraient traitées comme des équivalents puisqu’elles appartiennent toutes les deux au type capitaliste) et ne se présentent jamais dans une forme pure. Des restes de types historiques précédents peuvent être préservés et s’avérer nécessaires pour la constitution du type présent. Par ailleurs, des États spécifiques peuvent appartenir à plusieurs types : un État patriarcal peut aussi être capitaliste (par exemple, l’Arabie Saoudite), un État capitaliste peut aussi être racial (par exemple, l’apartheid en Afrique du Sud), etc. (Poulantzas, 1973, p. 108-109 ; Koch et al., 2011, p. 70-73).

Ainsi, quand l’on se penche sur des États spécifiques, la question de leur type passe au second plan et celle de leur forme devient centrale. Le terme de forme-État se réfère ici à l’articulation historique spécifique du rapport entre l’appareil d’État et le pouvoir étatique, entre la structure et la stratégie étatique et entre l’État et la société située « en dehors » de ses institutions (Jessop, 1990, ch. 2 ; Boukalas, 2014, p. 252-261).

En ce qui concerne l’État de type capitaliste, on peut distinguer deux formes : normale (par exemple, la forme libérale-parlementaire ou administrative-sociale) et exceptionnelle (par exemple, le fascisme ou les dictatures militaires). Les formes normales se caractérisent par la séparation de l’État et de la société civile d’une part et la séparation des pouvoirs au sein de l’État d’autre part. Les rapports entre les différentes branches de l’État d’un côté et entre l’État et la société civile de l’autre sont régulés par la loi. La société civile intervient (i.e les forces sociales canalisent leurs demandes) dans l’État à travers des vecteurs institutionnels comme les partis, les syndicats, les lobbys, les ONG et consorts. Cet arrangement rend les formes normales stables, élastiques et capables de s’accommoder de configurations changeantes au sein des forces sociales (Poulantzas, 1973, p. 229-252, p. 296-303).

Par contraste, les formes exceptionnelles rompent, à des degrés différents, la séparation des pouvoirs et concentrent le pouvoir d’État dans les mains de l’exécutif – le militaire, la police et/ou les sommets de l’administration. Elles perturbent la séparation de l’État et de la société civile et (à travers l’incorporation et la répression) soumettent cette dernière au contrôle étatique. Ainsi, les formes exceptionnelles tendent à exercer le pouvoir non seulement au travers du droit mais aussi des décrets exécutifs. Les formes exceptionnelles s’enclenchent quand l’intensité de l’antagonisme social ne peut plus être contenue dans les canaux institutionnels existants, ce qui menace la continuation de l’ordre capitaliste. Elles suppriment l’antagonisme social et par conséquent ne peuvent pas s’accommoder des changements au sein de la configuration des forces entre fractions du capital ou entre ces dernières et les classes subalternes. Cela rend les formes exceptionnelles instables et enclines à la crise. Quand des changements significatifs dans la configuration des forces ont lieu (nécessairement) en dehors de l’État, ce dernier, une fois sa capacité coercitive dépassée par la situation, se brise. Cela génère un moment d’indétermination radicale qui peut menacer la continuation de la domination capitaliste et, par conséquent, le caractère capitaliste de l’État (Poulantzas, 1974, p. 313-329, 1976a).

Même à un niveau aussi général, la discussion autour des types et des formes de l’État conduit à reconfigurer le débat autour de l’exception, principalement en nous orientant vers l’analyse de la norme i.e de ce à quoi l’exception fait exception. Une telle perspective met en avant la pluralité des modes d’organisation du pouvoir politique, chacun étant caractérisé par ses configurations exceptionnelles propres. Il en ressort que l’exception à un mode d’organisation politique (par exemple, la république romaine) a peu en commun avec l’exception à un autre (par exemple, la sécurité intérieure aux États-Unis). De plus, l’insistance sur cette pluralité de constellations de pouvoir résultant d’une combinaison de formes (normales et exceptionnelles) de plusieurs types d’État s’oppose à la réduction des modalités du pouvoir à une dichotomie unique et transhistorique norme/exception.

La question est maintenant de savoir si les États-Unis contemporains constituent une forme-État exceptionnelle-dictatoriale ou normale-démocratique. Il est difficile d’affirmer que les États-Unis sont actuellement une dictature. Les institutions de la démocratie politique maintiennent leur forme et continuent de fonctionner normalement. Il n’y a pas de tentative d’annuler la démocratie mais plutôt de la transformer vers des formes plus oligarchiques. Ce projet est entrepris par les deux partis dominants et résulte d’un consensus politique et non d’un antagonisme aigu. En outre, il n’y pas de faillite des partis et réseaux politiques existants dans leur travail de représentation de la classe dominante (Poulantzas, 1974, p. 122-123 ; Belandis, 2004, p. 71-88).

Pourtant, il semble également difficile de négliger le durcissement autoritaire de l’État dans toutes les sphères d’activités, des pouvoirs juridiques aux représentations politiques, des modalités du maintien de l’ordre à la construction de plateformes citoyennes et de la restructuration institutionnelle à l’écrasement de l’opposition sociale. Ces tendances anti-démocratiques sont persistantes et systématiques.

Il semblerait que nous soyons confrontés à une forme-État hybride. Cela nous amène à traiter de l’étatisme autoritaire.

L’étatisme autoritaire – phase I et II

Le terme étatisme autoritaire (EA) fut élaboré par Nicos Poulantzas à la fin des années 1970 pour rendre compte des changements au sein de l’État providence keynésien visant à contrer sa crise. La tendance générale de cette mutation – et les caractéristiques qui spécifient la forme ES – consiste en un contrôle étatique étendu et intensifié de la vie sociale, combiné à une restriction des libertés démocratiques et, de façon plus générale, de la capacité de la population à influencer le pouvoir d’État. L’étatisme autoritaire est une forme normale de l’État capitaliste, qui, cependant, incorpore, combine et rend permanents plusieurs éléments autoritaires (Poulantzas, 1978, p. 203-204, p. 209).

Dans la première phase (initiée dans les années 1970), l’EA est marqué par un transfert de pouvoir du législatif vers l’exécutif et sa concentration aux plus hauts sommets de ce dernier de sorte que les fonctions de gouvernement se trouvent monopolisées par le président ou le cabinet. Le déclin du législatif est en partie responsable de l’érosion d’un cadre juridique stable, abstrait et universel ainsi que de la prolifération de législations ad- et post hoc et de prérogatives exécutives. Avec le déclin des parlements, l’élaboration de la stratégie et la décision politique ont de plus en lieu au sein d’un réseau de pouvoir parallèle et caché, formé de multiples forums qui transcendent les différentes branches étatiques et contournent les canaux formels de la représentation au sein de l’État. De plus, le rôle des partis politiques est renversé : de plateformes dans laquelle les membres de la société pouvaient suggérer et même imposer des politiques aux instances dirigeantes, ils se transforment en courroies de transmission relayant les décisions des dirigeants auprès des membres de la société. Ce renversement se combine à l’avènement des médias de masse qui deviennent le mécanisme idéologique prédominant. À mesure que les parlements et les partis déclinent, on assiste à une inflation de l’administration qui s’impose comme le site clef de l’élaboration des politiques et de l’antagonisme social. La bureaucratisation de la politique implique un changement de la légitimité étatique qui repose maintenant sur une base bureaucratique, au détriment de notions « d’intérêt général ». Finalement, la coercition se durcit. Le pouvoir policier a maintenant pour objet premier la « mentalité » de l’individu et « la cible du contrôle bascule de l’acte criminel à la situation criminogène, du cas pathologique aux environnements pathogéniques ». La prévention devient ainsi une stratégie du maintien de l’ordre. En outre, un arsenal juridique, martial et administratif se met en place afin d’empêcher les luttes populaires. Il reste « caché » et « en réserve » et n’est mobilisé que contre les manifestations d’antagonisme aiguës (Poulantzas 1976b, p. 321-322, 1978, p. 186, p. 210, p. 217-241 ; voir aussi Jessop 1985, p. 285-287, 2011, p. 48-51).

La période des années 1980 à 1990 est marquée par une contre-attaque capitaliste soutenue, conduite par la finance et se déployant sur la base d’une plateforme idéologico-politique néolibérale. L’autoritarisme étatique reste la plateforme dominante mais il est réajusté de manière significative afin d’accommoder et de promouvoir l’équilibre changeant des forces sociales : il entre dans sa seconde phase. La stratégie principale de l’État se construit maintenant autour de l’idée du « workfare »3. Sur la base d’une conceptualisation du travailleur comme coût de production (plutôt que comme une source de revendications), une concentration drastique de la richesse sociale s’effectue via la stagnation des salaires et des retraites, le dépouillement de la protection juridique des employés, la flexibilisation temporaire et à temps partiel, la taxation régressive et la restriction de la protection sociale. Les syndicats sont exclus des forums de la détermination politique, laissant le capital comme seul interlocuteur de l’État. Dans ce contexte, de garant de l’aide sociale et instigateur de la demande générale, l’État se transforme en coordinateur d’une économie privatisée et en exécuteur de la dérégulation.

Par ailleurs, l’échelle nationale cesse de constituer le site prédominant de la stratégie politique et économique. Par conséquent, l’État doit initier, orchestrer, légitimer et répondre aux développements au sein de et par-delà différentes échelles d’activité socio-politique (locale, régionale, nationale et internationale). La coordination de la politique au niveau de et entre ses échelles est prise en charge par des mécanismes de gouvernance publics-privés (le « réseau parallèle ») aux dépens des chaines de commandement hiérarchiques (Jessop, 2002). Le maintien de l’ordre se modifie aussi. De plus en plus déterminé par des corps de gouvernance, sa principale mission devient de sauvegarder le capital présent dans l’espace public (Garland, 2002). Enfin, cette phase est marquée par le retrait du « droit d’État ». Cela signifie la levée des protections légales pour les citoyens et les travailleurs face au workfarisme galopant (Handler, 2004, p. 48-54, p. 58-59, p. 76-78 ; Sommerlad, 2004, 2008) et s’exprime dans la capacité accrue du grand capital transnational à produire sa propre loi, à s’instituer et à réguler ses affaires (Teubner, 1997 ; Scheurman, 1999, 2001 ; Likosky 2003).


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Mer 29 Juin - 15:31


(suite et fin)


Christos Boukalas a écrit:
La sécurité intérieure – l’étatisme autoritaire, phase III

Au tournant du siècle, cet arrangement entrait en crise. La stratégie néolibérale fut soumise à une pression populaire sévère dans les pays capitalistes du centre (Kelin, 2002, p. 3-40) car le mode d’accumulation fondé sur les investissements directs à l’étranger et les fusions qui étaient le moteur de l’économie tout au long des années 1990 avaient atteint l’épuisement. Les valeurs boursières firent un plongeon et un marché criblé de dettes se dirigeait vers un crash global (Panitch, 2000, p. 27-30 ; Brenner, 2009).

Au cours de cette séquence, aux États-Unis, les secteurs de l’armement et de l’énergie capturèrent la Maison Blanche et cherchèrent à éviter le crash en mettant en place un mode alternatif d’accumulation fondé sur la stagflation. Ce mode, en dehors de la débauche intra-capitale qui le caractérisait, impliquait une attaque frontale sur les intérêts matériels de la population (Nitzan & Bichler, 2009, p. 362-397). Le 11 septembre fut utilisé pour galvaniser le soutien à la fois de la population et des fractions capitalistes rivales en faveur d’un ensemble de politiques sous-tendant la nouvelle stratégie d’accumulation. Afin d’atténuer les effets néfastes de ce mode d’accumulation sur la population, cette dernière fut poussée à une dépendance accrue à la consommation à crédit.

Ce réalignement résulte de mutations de la forme-État et signale une troisième phase de l’EA. Ce nouveau moment consiste en une intensification radicale de l’exclusion politique de la population, combinée à une expansion drastique du contrôle coercitif étatique sur la société. Elle se cristallise autour de plusieurs grandes tendances. Le rythme délibératif et la logique du pouvoir législatif est sévèrement interrompu (en particulier, avec le vote de lois fondamentales comme le Patriot Act de 2001 ou l’EESA de 2008), de sorte qu’il fonctionne souvent comme un comité spécial de l’exécutif. Il en résulte des lois vagues, flexibles et mal définies qui lèvent systématiquement les limitations du pouvoir exécutif à la fois dans le contexte des investigations criminelles et de la politique économique. Le judiciaire perd le contrôle sur la police et cesse de superviser les enquêtes. Le respect des procédures est compromis et la charge de la preuve renversée au profit de la culpabilité par association. La catégorie criminelle au cœur de l’antiterrorisme (le « terrorisme intérieur »), subjective et déterminée par la motivation politique de l’acteur, constitue un élément crucial de ce bouleversement. De plus, on assiste à tournant préventif dans le droit criminel qui cherche à poursuivre le crime avant qu’il n’ait lieu.

Cette évolution laisse non seulement l’État de droit en lambeaux mais entérine aussi la fin de la logique et fonction spécifique du système juridique. Le droit devient un simple instrument utilisé par l’administration dans la poursuite de ces objectifs politiques. En ce sens, le régime pseudo-légal et dominé par l’exécutif de Guantanamo constitue l’acmé du déraillement systématique du système légal. Ce régime semble s’étendre à l’ensemble de la communauté citoyenne (Paye, 2007, ch. 5-6 ; Buckel et al., 2011, p. 164-165 ; Boukalas, 2014, p. 54-57). Le tournant préventif, combiné à un découplement de l’enquête criminelle et de la suspicion, signifie que tout le monde peut être suspecté de crimes non commis.

L’exercice du pouvoir policier se fonde de plus en plus sur le renseignement qui devient total et cherche à envelopper toutes les interactions entre individus (Donohue, 2008, p. 285 ; Treverton, 2011, p. 233-266 ; Boukalas, 2012a, p. 134-167). La surveillance généralisée des communications et de l’usage d’Internet de toute la population n’est pas un « abus » mais une occurrence systémique. Par ailleurs, le mécanisme du pouvoir policier se restructure. Le FBI se transforme d’agence policière en agence de renseignement, pendant que l’appareil de renseignement de plus en plus névralgique est centralisé et passe sous le contrôle direct du président. De manière similaire, à travers la mise en place du département de la sécurité intérieure, le vaste appareil policier sub-national (au niveau des États et local) est inséré dans le réseau du renseignement et mis sous contrôle fédéral (Boukalas, 2014, ch. 8-9).

La nature politique du terrorisme fait de l’activité politique populaire une cible première à la fois pour l’appareil de police national et sub-national. Elle est lourdement surveillée, soumise à un harcèlement sans fin, infiltrée et réprimée. Sa pénalisation s’intensifie constamment et les pouvoirs policiers pour la contrer sont étendus. Après les partis et les syndicats, la rue est maintenant fermée pour la politique populaire.

En outre, on assiste à un changement dans le mode de légitimation du pouvoir d’État qui se fonde maintenant sur l’expertise (supposée) en matière de sécurité. Contrairement à l’expertise économique, partagée dans une certaine mesure par le public et qui peut par conséquent faire l’objet de débats, l’expertise sécuritaire est secrète, faisant de la légitimité une question de foi (Boukalas, 2012a, p. 291-292). Dans ce cadre, le rapport sécurité-population se voit remodelé. Il devient maintenant avant tout coercitif. La conceptualisation de chaque citoyen comme un suspect de crimes non commis inscrit l’ensemble des rapports État/population dans un méta-rapport de police. Cela signifie une importance croissante de la police au sein des mécanismes étatiques ainsi que sa politisation accrue : elle cible la mobilisation politique populaire, elle est contrôlée par les sommets de l’exécutif et elle définit les rapports État/population. Par ailleurs, l’État met en place des plateformes de participation citoyennes à la sécurité intérieure (le programme Citizen Corps) à l’intérieur desquelles le participant est conditionné à travailler au sein de hiérarchies strictes (où il est invariablement situé en bas de l’échelle), sans salaire, assurance ou protections et droits sociaux (Boukalas, 2012b).

Dans cet État de la sécurité intérieure, le workfarisme – l’attaque sur les intérêts matériels de la population – continue sans relâche. Le volontaire de la sécurité intérieure est conditionné en tant que sujet du workfare et le travailleur est conceptualisé comme une menace potentielle, ce qui permet de le dévaluer d’avantage. En effet, la période d’émergence de la sécurité intérieure coïncide avec une vague d’attaques sur les intérêts matériels de la population. Par contraste, le réseau de pouvoir parallèle État-capital (par exemple, « les comités consultatifs ») est légalisé et reconnu comme la structure d’élaboration politique principale. Elle est protégée du contrôle populaire (et même parlementaire). Cependant, la création de tels réseaux reste la prérogative de l’exécutif. Une marge d’action plus grande lui est octroyée pour protéger certains capitaux de poursuite criminelles à travers leur désignation d’ « infrastructure critique » et pour distribuer des contrats et des fonds de sauvetage comme il l’entend aux entités privés qu’il sélectionne (Loi sur la sécurité intérieure de 2003 ; 2008 EESA). Il semble que la vie nue soit merveilleuse pour le capital.

Nous assistons non seulement à une résurgence de l’étatisme à l’ancienne qui absorbe la machinerie de gouvernement mais, en outre, l’échelle nationale redevient prédominante. Les stratégies sécuritaires et économiques se mettent en place avec l’échelle nationale pour horizon ultime même si elles impliquent une activité au-delà. Prise dans son ensemble, la sécurité intérieure constitue une reconfiguration de la forme-État qui autorise une action exécutive ultra rapide et arbitraire à la fois en matière économique et sécuritaire et qui établit une méga machine pour prévenir, réprimer et écraser l’antagonisme social. La sécurité intérieure est le blindage de l’État capitaliste face à la crise actuelle et à venir. Elle garantit une gestion sécurisée de la crise tout en exacerbant les conditions qui la causent : l’exclusion politique et la dépossession matérielle de la société.

Par contraste, le capital dominant fait quasiment de l’État son affaire privé. En outre, la configuration présente du mécanisme étatique semble parfaitement capable de réguler l’antagonisme intra-capital. Ceci se manifesta dans le transfert fluide de la domination du secteur des armements et de l’énergie vers celui la finance depuis 2008. Ce basculement impliquait un changement dans la prédominance des mécanismes étatiques passant du département de la Justice et du Pentagone au Trésor et à la Fed. Il semblerait par conséquent que la nature hybride de l’EA prenne maintenant la forme d’un double édifice politique : un État-démocratique normal pour le capital dominant et un État exceptionnel-dictatorial pour le reste. En prenant en considération la signification sociale des formes exceptionnelles, nous voyons que le déferlement du « pouvoir souverain » est aussi le signe du caractère limitée et instable de l’hégémonie sociale.

Conclusion

À partir de deux trajectoires différentes, notre aperçu de la sécurité intérieure semble arriver à deux conclusions similaires : un état d’exception permanent pour Agamben et un double édifice politique gérant la crise permanente (actuelle et anticipée) du point de vue de l’ASR. Cette convergence est frappante et implique une compréhension similaire de l’actualité du pouvoir politique. Pourtant, mis à part le fait de partager un intérêt commun et marqué pour la configuration actuelle du pouvoir, cette similarité est trompeuse. Pour commencer, il n’existe pas de notion du pouvoir « contemporain » chez Agamben. Le pouvoir est essentiellement toujours le même – un effet du rapport structurel entre la vie nue et le souverain. Ce qui varie est le degré de révélation du pouvoir, et celui-ci atteindrait dorénavant des proportions apocalyptiques. Au contraire, l’ASR prend soin de distinguer les formes de pouvoir dans leur temporalité respective, comme nous l’avons vu à travers notre examen des types, formes et phases de l’État. Agamben cherche à définir la nature éternelle du pouvoir tandis que l’ASR cherche à comprendre les conjonctures historiques. Là se situe la différence clef entre les deux perspectives.

La réintroduction de l’histoire signifie aussi le retour du social comme champ analytique. Alors que le concept du social brille spectaculairement par son absence chez Agamben, il constitue le fondement épistémologique de l’ASR. Ainsi le souverain se dissout-il ici dans l’État et le droit conçus comme des rapports sociaux créés par des dynamiques sociales. Par ailleurs, ré-instituer l’histoire et la société en objets d’analyse implique le retour de la politique et de l’antagonisme social. Oublié dans la structure du pouvoir souverain et de la vie nue, l’antagonisme social constitue la dynamique clef que l’ASR cherche à capturer. Cela se manifeste dans le basculement analytique de l’ « exception » vers la crise appréhendée en tant que dynamique sociale et dans l’exposition des forces sociales (le capital dominant et ses secteurs, les mouvements populaires) comme des acteurs clefs dans la reconfiguration du « pouvoir ». Il en ressort que l’EA constitue un signe de faiblesse du présent ordre social.

Finalement, alors que l’approche agambenienne semble condamnée à ricocher d’un niveau d’abstraction très élevé au particularisme, dégageant des correspondances éparses entre l’essence éternelle du pouvoir et certaines micro-pratiques et artefacts, l’ASR nous invite à explorer l’espace entre l’abstraction élevée et la particularité. En se concentrant sur le contexte des dynamiques socio-historiques, elle se montre capable de déchiffrer la convergence de « lignes de force générales », exprimées (dans la mesure où elles sont discernables) dans les orientations stratégiques du pouvoir d’État. Elle permet ainsi une compréhension riche des manières dont les motivations, les pratiques, les stratégies et les significations se combinent afin de produire des conjonctures spécifiques.

On pourrait certes défendre l’argument selon lequel l’étatisme autoritaire est une instanciation de l’état d’exception qui n’est pas contraire à celui-ci mais l’affirme plutôt. Mais, dans la mesure où nous sommes confrontés à des phénomènes sociaux actuels et non pas aux révélations des arcanes de la divinité du pouvoir, cela importe-t-il vraiment ? L’approche stratégique-relationnelle place la société et ses rapports dynamiques au cœur de l’analyse plutôt que dans le non-lieu entre la vie nue et Béhémoth. Cela devrait suffire à distinguer la théorie sociale de la théologie politique.


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notes

1. Créé le 27 novembre 2002 par le Homeland Security Act (Loi sur la sécurité intérieure), le United States Department of Homeland Security (département de la Sécurité intérieure) compte 8 missions principales parmi lesquelles la prévention des actes de terrorisme figure au premier rang. Il regroupe sous une même tutelle administrative 22 agences fédérales jusqu’alors distribuées au sein de divers départements et agences de l’administration. La « sécurité intérieure » se réfère ici au département de la Sécurité intérieure et à l’ensemble des dispositifs, savoirs et processus de contrôle qui lui sont liés (N.D.T). [↩]

2. Pour une revue critique de quelques-unes de ces positions, voir Neocleous (2006). [↩]

3. Le terme difficilement traduisible de « workfare » désigne à la fois un ensemble de programmes sociaux et l’idéologie qui les légitime. Kinsky définit le workfare de la manière suivante : « Les programmes de workfare posent comme principe que les bénéficiaires de l’aide sociale doivent travailler pour toucher une allocation mensuelle ». Le workfare « vise à restreindre le nombre d’allocataires de l’aide sociale ou au mieux à conditionner l’accès à celle-ci à un travail dévalorisé, ce qui en fait davantage un programme anti-assistance qu’un aménagement de celle-ci. En outre, le recours au travail des allocataires du workfare a largement participé aux entreprises de flexibilisation et de dégradation des conditions de travail du salariat américain. Loin de chercher à établir des passerelles entre le welfare et le salariat, le workfare attaque simultanément ces deux institutions de l’État social. » (Kinsky, 2009, p.1) (N.D.T). [↩]

Christos Boukalas


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27 juin 2016 Christos Boukalas
 


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Sam 20 Aoû - 22:38


d'Orwell à Mouffe et Mélenchon

le populisme de gauche radical(e)

pas vraiment un texte théorique, et dont la "résonance" est plutôt négative, je veux dire qu'il explique, concernant Orwell, pourquoi il n'est pas "récupéré" par la mouvance de droite nationale identitaire, comme on l'a vu dans le sujet UN DISCOURS "DE CLASSE" (?) EUROPÉISTE et RACISTE ? L'idéologie française en versions anti-système ultra-gauche-droite



COMITÉ ORWELL
Think tank souverainiste promouvant le pluralisme des idées


Pour une résurrection du populisme de gauche

Bruno Bertez 15 décembre 2015 sur son blog


Citation :
Je parle beaucoup du populisme et sur le populisme.

Le populisme peut désigner un courant politique de droite comme de gauche. Ou si on veut, aussi bien d’ultra droite que d’ultra gauche, on a rencontré les deux possibilités dans l’histoire.

La connotation est négative pour beaucoup de raisons.  Dans  populisme on peut entendre populace, populaire, peuple, toutes associations qui, chez les élites ou chez ceux qui se croient tels, produisent un effet de repoussoir. Avec le populisme on est dans le vulgaire, l’archaïque, le primaire n’est ce pas.  Le terme n’est employé que dans un sens péjoratif.

Pourtant, faire référence aux intérêts et aux souhaits des peuples ne parait pas, en soi  indigne. Il ne le devient que si le contenu qui est donné aux discours et aux programmes est démagogique ou condamnable au nom des valeurs de base de la société. Or le populisme ne préjuge rien de tout cela, n’implique rien de tout cela. Sauf si on s’en sert comme d’un fourre tout commode pour y loger tout ce que l’on ne supporte pas comme: la critique , la contradiction ou le simple débat. On y enferme le tout, bien scellé avec une étiquette, attention pourriture, malfaisant, malsain , pas digne de voir le jour.

j’ai tendance à prendre le populisme non comme un contenu, mais comme une forme, comme une manière de faire de la politique, simplement, clairement, d’une manière accessible à tous. En fait j’y mets deux choses, la première c’est l’intérêt du peuple et la seconde c’est la simplicité, la clarté.  Le populisme est aussi une forme qui rejette la sophistication , le flou, les brouillards et autres enfumages. Le populisme est une défense saine contre les mystifications quotidiennes du discours politique de l’establishement. Il démasque la confusion. La forme populiste dit avec des mots simples, elle appelle un chat un chat, elle est ennemi du grand écart qui permet d’affirmer  au même moment une chose et son contraire.

De la justesse de mon  choix témoigne la diversité des contenus qui au cours de l’histoire ont rempli la forme « populisme ».  Pour moi, c’est une façon , une autre façon de faire de la politique en réintégrant dans  son  champ, celui qui en a été évincé, par la technocratie, par les Enanistes Français, par les  bureaucrates Européens ,  et maintenant toute la classe politique, en réintégrant le citoyen lambda, moyen ou simplement normal.  Je vais jusqu’à y inclure la société civile.  Bref, les gens. Tout le monde parle à leur place: les mal-élus, les fonctionnaires, les médias, les artistes de variété, footballeurs compris, les  sondeurs , tous sujets supposés savoir . Finalement je crois que tous ces gens, je les appelle les « dominants ». Et j’avoue qu’ils me déplaisent.

J’en ai assez de leurs erreurs qui nous conduisent à l’affaissement depuis les années 70, au chômage et à la désocialisation, au rejet et maintenant aux guerres dont on ne voit ni la stratégie ni la finalité. J’en ai assez de leur arrogance, de leur inculture réelle, de leurs prétentions à tout régir, tout surveiller et à tout contrôler. J’en ai assez de ces donneurs de bons points , de ces gardiens du temple de la bien pensance qui n’est que le masque de leur  non-pensance. Car c’est incroyable ce qu’il sont stupides dans leur conformisme, dans  leurs modes et leurs bêlements de moutons. On dit qu’ils sont individualistes, quelle erreur, ils se croient, on les croit individualistes, mais ils n’existent qu’en troupeau, tous semblables avec leurs fausses différenciations, pointées par les marques commerciales ou  les cartes de visite qu’ils arborent  sur leur laine de moutons. Ces moutons qui pensent tous pareils , qui bêlent en choeur, qui aimeraient faire de la société civile, faire  du peuple,  des veaux. C’est pour cela qu’ils collent l’étiquette populiste, pour  ravaler au rang de « presque bêtes » non civilisés, non touchés par la grâce de la modernité ou de l’universalité. Pourquoi les moutons seraient-ils  supérieurs  aux veaux, franchement, je vous le demande.

Le populisme est une façon de faire de la politique en réintégrant dans  son champ le peuple et en parlant comme et pour le peuple. Et le peuple n’est pas si stupide puisqu’il comprend quand on lui parle de chômage, de régression de pouvoir d’achat, de précarité, d’insécurité, de gaspillage et de perte de perspectives pour lui et ses enfants. Il comprend, même quand  on lui parle de politique étrangère, de guerre et de combats dits terroristes. Tout cela, non seulement il le comprend mais il le vit, ce n’est pas abstrait, ce ne sont pas des chiffres, des statistiques, non, c’est du mal vivre, de la souffrance. Du sang et des larmes.

Avec mon énumération de tout ce que le peuple connait, comprend et subi, on pourrait croire que le populisme  est de gauche! Eh bien non, il est de droite si on en croit les catégories habituelles. Tous ces gens  , toutes  ces victimes , peu à peu rejoignent le camp de la droite populiste ou extrême  parce que la gauche n’a que faire du peuple. Elle l’a abandonné , sacrifié. Sacrifié à quoi? Sacrifié aux prébendes, aux privilèges, aux voitures avec chauffeur, à la gloriole, aux mondanités,   pour les uns et aux joutes de l’intellect   des cheveux coupés en quatre, aux querelles masturbatoires, aux jeux de ce qui reste d ‘appareils, aux délices du mandarinat  pour les  autres. Le populisme n’est de droite que parce que la gauche manque à sa raison d’être, défendre le peuple. Le faire monter.

Le rêve de la gauche, son projet , c’ est  de prendre la place de la droite , de faire aussi bien qu’elle, soit par les mêmes moyens , soit par d’autres. Que dire de la honte qui devrait saisir Mélenchon  le soir de ses échecs ?  Lui qui a tout raté depuis l’erreur indigne qui l’ a conduit à favoriser l’installation du social démocrate solférinien  Hollande, juqu’à son combat honteux lorsqu’il insulte par Front National interposé le peuple que lui même manque  à représenter.

La seule possibilité de changement ce n’est pas le « ni droite ni gauche » des Juppé, Valls et autre partisans de la troisième voie de sinistre mémoire; partisans d’une société à la botte du très grand capital globalisé,  non, la seule possibilité réside dans  la montée que l’on attend pour la santé de la démocratie  d’un populisme de gauche. D’une résurrection qui porterait le combat là ou il doit être porté , sur la souveraineté, sur la résistance aux pressions de l’étranger, sur la neutralisation/remise à leur place des bureaucrates nationaux et européens, sur le redressement  du front social face à la ploutocratie qui ne cesse de s’enhardir.

Ceux qui stigmatisent le populisme  se trompent de combat et d'ennemis.


il existe une revendication explicite de ce "populisme de gauche", comme en atteste ce commentaire sur le même blog

groumpf a écrit:
17 décembre 2015 à 18:22  

Ce que vous voulez existe déjà c’est l’UPR, l’Union Populaire Républicaine. Ni de droite ni de gauche mais rassemblant toutes les tendances politiques dans un combat de libération nationale pour que la France retrouve sa démocratie et ses valeurs.
http://www.upr.fr


mais on pensera, en termes de présence politique et médiatique, davantage à Jean-Luc Mélenchon, copain de Podemos inspiré par les thèses de Chantal Mouffe, qui fit sa percée en France à l'occasion de Nuit Debout

Chantal Mouffe : « Pour un populisme de gauche »

Le Monde 20.04.2016 Propos recueillis par Marc-Olivier Bherer


"Un « nous » de gauche doit être capable d’agréger plusieurs luttes différentes, mais des luttes démocratiques, face à différentes formes d’oppression et au nom de valeurs de gauche, comme la justice sociale, l’inclusion, l’égalité".

Citation :
Pour la philosophe belge Chantal Mouffe, professeur à l’université de Westminster, c’est le refus du conflit en politique qui explique le recul de la gauche. A force de chercher des voies de consensus, le Parti socialiste, comme plusieurs formations social-démocrates en Europe, en est venu à proposer des politiques de droite et y a perdu son identité. Proche du parti de la gauche radicale Podemos, Chantal Mouffe souhaite un retour à des identités politiques fortes afin de revitaliser le débat démocratique.

Quel regard portez-vous sur la gauche française ?

Elle est dans un état catastrophique. Peut-on encore dire du Parti socialiste qu’il est de gauche, alors que Hollande prône le social-libéralisme ? La situation du PS n’a malgré tout rien d’exceptionnel, il suffit d’examiner l’évolution de la vie politique en Europe pour s’en rendre compte. Partout, on a vu se développer la postpolitique, ce qui ne signifie pas que l’on a dépassé le politique, mais plutôt que l’on est incapable de penser politiquement. Il n’y a plus de conflit entre des projets de société divergents.

La démocratie requiert pourtant que de véritables alternatives soient offertes aux citoyens lorsqu’ils vont voter, qu’ils n’aient pas à trancher entre Pepsi-Cola et Coca-Cola. Différentes orientations politiques doivent s’opposer et proposer des programmes différents. Tous les partis sociaux-démocrates ont accepté qu’il n’y avait pas d’alternative à la mondialisation néolibérale, que lorsqu’ils accédaient au pouvoir la seule chose qu’ils pouvaient faire, c’était...

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Le journal d'un laïc
Contributions au débat politique et d'actualité



Chantal Mouffe analyse le mouvement Nuit debout dans le contexte des nouvelles mobilisations en Europe et au-delà.

Professeur de théorie politique à l’université de Westminster, à Londres, la philosophe belge Chantal Mouffe travaille sur les mouvements de la nouvelle gauche radicale, son éditeur français -n’hésitant pas à la qualifier d’« inspiratrice » de celle-ci. Compagne d’Ernesto Laclau, intellectuel anglo-argentin disparu en 2014, elle a écrit avec lui d’importants ouvrages sur le renouvellement de la gauche critique à partir des années 1980, comme le célèbre Hégémonie et stratégie socialiste (1985). Ses ouvrages, la plupart rédigés en anglais, commencent à être traduits en France, avec souvent des années de retard.

Citation :
Proche de Podemos en Espagne, Chantal Mouffe, de passage à Paris pour la parution en français de L’Illusion du consensus (2005), aborde ici la mobilisation Nuit debout et ses possibles évolutions.

Ce qui se passe actuellement place de la République et ailleurs avec Nuit debout traduit-il, selon vous, la nécessité du conflit dans les sociétés démocratiques ?

Chantal Mouffe Il faut faire attention à ne pas tirer de conclusions trop hâtives ni à cataloguer trop vite ce genre de mouvement et ses participants. Cependant, je crois que cette mobilisation montre le caractère erroné du prétendu consensus politique tendant vers le centre, vanté depuis plusieurs décennies par les libéraux comme le signe d’une démocratie apaisée et plus mûre. C’est-à-dire cette illusion d’une société « post-politique », comme je l’appelle dans mon livre. Concernant votre question, il s’agit de savoir si ce mouvement Nuit debout (comme d’autres) représente bien une critique de l’approche libérale d’une démocratie consensuelle.

Toutefois, si l’on regarde par exemple le mouvement des Indignés espagnols, ceux-ci défendaient l’idée que la démocratie représentative n’était pas une véritable démocratie, et qu’il fallait au contraire rechercher un consensus au sein du peuple, synonyme d’une vraie démocratie qui l’unirait. Je crois qu’il s’agissait d’une illusion : non pas une illusion post-politique et néolibérale, cette fois, mais l’illusion d’une démocratie directe avec le mythe d’une société réconciliée. Car la politique naît par définition du conflit entre des points de vue divergents et elle doit permettre l’expression de différentes alternatives, portées par des adversaires politiques.

On ne peut évidemment pas savoir comment évoluera Nuit debout, mais l’un des enjeux est de savoir s’il fera sienne la vision (illusoire selon moi) d’une société à réconcilier, au nom d’une démocratie de la base, comme le rêvaient les Indignés, ou plutôt celle de Podemos, qui insiste sur la différence entre le peuple et la caste, donc d’une alternative entre une société libérale et une société redistributrice des richesses. Podemos est né quand le mouvement des Indignés, au bout de deux ans, commençait à s’essouffler et que le Parti populaire venait de remporter la majorité absolue des sièges aux Cortes.

Au-delà de ce type d’expériences, qu’est-ce qu’une démocratie citoyenne ? Et quel type de mobilisation exige-t-elle ?

J’emploie à dessein une expression qui peut paraître choquante, mais je crois que nous avons besoin d’un populisme de gauche. Aujourd’hui, pour toute une série de -raisons qui ont à voir avec l’évolution des partis sociaux-démocrates mais aussi avec le capitalisme financier post-fordiste, il est difficile d’établir la frontière, qui reste pourtant pour moi fondamentale, entre la gauche et la droite. Notamment parce que la gauche se réfère trop à une conception d’elle-même de type sociologique, c’est-à-dire grosso modo représentant organiquement les intérêts d’une classe ouvrière organisée. Or, même si on ne travaille pas en usine, on est tous affectés par le capitalisme financier. Avec, d’un côté, une paupérisation et surtout une précarisation de la classe moyenne et, de l’autre, l’accroissement d’une classe de super-riches. Nos pays sont donc en train de « s’oligarchiser ». Aussi, la frontière doit être établie de manière à fédérer toutes ces demandes potentielles contre le système néolibéral, ce qu’exprime bien cette idée de convergence des luttes. C’est ce que j’appelle construire un peuple de gauche.

Selon moi, construire la frontière entre ceux d’en bas et ceux d’en haut, c’est construire cette frontière d’une manière populiste. C’est pourquoi je n’hésite pas à en appeler à un populisme de gauche. Et je crois que cette dynamique ne peut s’établir que sur une synergie entre un parti politique rénové et le mouvement social. Un parti rénové qui s’appuie sur les mobilisations citoyennes.

Ceux qui veulent se limiter au mouvement social en restant à la base, dans une démarche de démocratie directe un peu naïve, ne vont pas aller très loin. On l’a vu avec les mouvements Occupy, qui étaient très intéressants mais qui se sont épuisés sans se transformer en demandes politiques explicites. Il est donc indispensable d’avoir une traduction politique et institutionnelle.

Les gens de Podemos ont présenté leur parti comme « une machine de guerre électorale », et il faut leur reconnaître qu’en à peine deux ans ils sont arrivés à recueillir près de 21 % des voix, et surtout seulement 300 000 voix de moins que le PSOE !

Justement, vous expliquez dans votre livre que la cible principale doit être non pas tant la droite que la social-démocratie, qui a abandonné la culture du conflit pour les logiques néolibérales, ou post-politiques, et cette « illusion du consensus »…

Je suis convaincue que ce sont les représentants de cette social-démocratie qui sont responsables de la montée du Front national en France et, au-delà, des populismes de droite. La principale raison est qu’ils ont accepté le dogme prétendant qu’il n’y a pas d’alternative à la globalisation néolibérale, faisant mine de croire qu’il s’agirait d’un destin irréversible. En fait, ils ne reconnaissent pas que la situation actuelle est le résultat d’une hégémonie, établie par une série de mesures et de pratiques à différents niveaux – qu’il est tout à fait possible de déconstruire et de transformer. C’est une question de volonté politique, et la leur est non de subir mais bien de maintenir en place ce dogme ! Par conséquent, le peuple s’est retrouvé sans personne pour le représenter.

Surtout, la social-démocratie a littéralement offert ce terrain aux populismes de droite, qui, eux, disent qu’ils ont une alternative à proposer ! Elle a donc une énorme responsabilité en ayant fait sien ce dogme néolibéral.

En quels mouvements en Europe placez-vous un espoir de changement ?

En Belgique, il y a un mouvement citoyen, à la fois du côté wallon et du côté flamand – ce qui est très intéressant car ils travaillent ensemble –, qui s’appelle en français « Tout autre chose » et dont on pourrait traduire le nom flamand par « Le cœur au-dessus de l’austérité ».

Au Royaume-Uni, j’ai beaucoup d’espoir en Jeremy Corbyn, alors que je n’en ai pratiquement plus aucun quant à une possible transformation de la social--démocratie. Il a bien sûr une grande partie de l’appareil du parti contre lui, mais il a toujours été présent dans tous les mouvements sociaux, par exemple contre la guerre en Irak ou avec les étudiants contre l’augmentation des droits d’inscription à l’université. Mais, surtout, il a été porté à la tête du parti par une sorte de mouvement citoyen atypique, puisque les gens ont pu, moyennant une faible somme d’argent, s’inscrire pour voter au scrutin désignant le dirigeant du Labour. Et cela a été massif.

Enfin, en Pologne, se développe actuellement, face au gouvernement ultraconservateur, un mouvement qui s’appelle Razem, ce qui signifie « Ensemble », très proche du modèle de Podemos. Tout cela est à suivre de près.


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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Ven 26 Aoû - 15:30


communisation et 'fascisme', à nouveau sur le populisme

je ressors de la corbeille du forum ce texte de 2012, le français de la traduction laisse à désirer mais se comprend. Le mot "populisme" n'est pas prononcé mais c'est à cela que l'on pense :


Citation :
beaucoup de gens pourraient se rabattre sur une sorte de nationale limitée, religieuse, raciale ou la famille élargie / l’identité clanique et cherchent à assurer la survie et la reproduction de leur auto-définie groupe – si nécessaire, à aux dépens des autres….

On peut voir des traces de cela aujourd’hui dans le soutien populaire dans de nombreux pays pour des contrôles d’immigration plus strictes dans laquelle la classe ouvrière se trouve à demander de protéger sa situation de travailleur dans les pays les plus riches historiquement de l’impact de la misère ailleurs, même si le prix à payé par les autres sont les centres de détention et les décès en haute mer des migrants


texte original en anglais COMMUNISATION THEORY AND THE QUESTION OF FASCISM Datacide, Magazine for Noise and Politics novembre 2012


Cherry Angioma, Datacide / dndf a écrit:
.La théorie de la communisation et la question du fascisme

Voici un article en anglais  paru dans la revue « datacide », dont nous avions déjà publié l’excellent texte sur OSAKA, et qui aborde une question, le fascisme comme possibilité de sortie de crise et sa non prise en considération par les partisans de la communisation.

L’auteur tout en ne se réclamant pas de la communisation souligne :


Citation :
« Cela fait maintenant plus de cinq ans depuis le début de la crise financière, sans aucun signe de répit dans l’austérité et dans l’insécurité croissante. Ni la vieille gauche des syndicats et des partis ou des mouvements sociaux de protestation et d’action directe les plus récents semblent être à la hauteur d’offrir une voie à suivre.

Dans la recherche de nouveaux plans pour naviguer en temps de crise et les possibilités de la vie au-delà du capitalisme, le concept de «communisation» est devenu une attention croissante pour la discussion. »[/i]

Mais c’est une vision pessimiste de sortie de crise qui ressort de ce texte, puisque en fin de l’article, on peut lire que :

« Même une communisation racialisée partielle est envisageable, dans lequel une partie de la communauté établit des relations internes de l’égalité et le partage des ressources, tout en «nettoyage ethnique» des personnes définies comme des étrangers.

L’article commence par noter qu’aujourd’hui, cette notion de la communisation est utilisé de différentes manières,  sans doute y-a-il deux pôles principaux :

Citation :
« Ceux qui peuvent être définis par un concept «volontariste » de la communisation associé à des gens influencés par la revue Tiqqun et des publications attribué au « Comité invisible» comme «The Call» (2004) et «L’insurrection qui vient » (2007)

et
Citation :
Les «structuralistes» [où l’auteur classe Théorie Communiste, la revue SIC et Bruno Astarian] qui mettent beaucoup plus l’accent sur la façon dont la possibilité de la communisation découle des contradictions structurelles d’un stade particulier du capitalisme. Ces partisans parlent de «La production historique de la révolution» et «communisation comme le produit historique de la contradiction capital-travail» (Woland, « La production historique de la révolution de la période courante, 2010).

Par exemple Bruno Astarian soutient que «Lorsque la crise capitaliste éclate, le prolétariat est contraint de se lever afin de trouver une autre forme sociale capable de restaurer sa socialisation et la reproduction immédiate» (Bruno Astarian, «activité de crise et communisation», 2010).

Toutefois, la revue note :

Citation :
D’autres dans le camp pro-communisation sont plus réfléchis sur les mutations possibles de la société capitaliste. Dans Sic. 1, BL réfléchit que « La révolution elle-même pourrait pousser le mode de production capitaliste à développer de manière imprévisible, de la résurrection de l’esclavage à l’auto-gestion»Le pas suspendu de la communisation», 2011). On peut supposer que le fascisme est une de ces possibilités, mais en général, le principal danger posé par les théoriciens de communisation est une sorte de radical autogestion démocratique qui réintroduit le capitalisme par la porte arrière.

Cependant , le texte insiste sur les réactions non communiste à la crise et «  la montée du nationalisme populiste, le racisme et / ou le fondamentalisme religieux, intégrant des éléments d’un réactionnaire «anti-capitalisme». »


Suit tout un développement sur l’ultra-gauche et la montée du fascisme


Citation :
La crise et la réaction

« Je doute que les théoriciens de la communisation nieraient la possibilité de générer du capital meurtrières, des mesures racistes, voire génocidaire de la tête sur le remplacement de la révolution. Mais la question n’est pas seulement la façon dont l’État et le capital pourrait répondre sous la menace, mais la façon dont la dynamique de l’antagonisme social et la crise pourrait donner lieu au fascisme ou une version 21ème siècle par le bas.

S’il est vrai que l’incapacité du capitalisme à assurer la reproduction sociale ne peut susciter toutes sortes de tentatives collectives pour garantir une vie digne d’être vécue, il n’y a pas de raison immédiate pour laquelle ces tentatives doit prendre une expansion, la direction internationaliste. L’expérience historique suggère que c’est juste probable que beaucoup de gens pourraient se rabattre sur une sorte de nationale limitée, religieuse, raciale ou la famille élargie / l’identité clanique et cherchent à assurer la survie et la reproduction de leur auto-définie groupe – si nécessaire, à aux dépens des autres…

On peut voir des traces de cela aujourd’hui dans le soutien populaire dans de nombreux pays pour des contrôles d’immigration plus strictes dans laquelle la classe ouvrière se trouve à demander de protéger sa situation de travailleur dans les pays les plus riches historiquement de l’impact de la misère ailleurs, même si le prix à payé par les autres sont les centres de détention et les décès en haute mer des migrants »



la compréhension de la théorie de la communisation, ou de ses variantes, semble laisser à désirer, mais les principales critiques que je ferais à ce texte est :

- de ne pas saisir la différence entre la montée actuelle de l'idéologie populisme dans le prolétariat et le(s) fascisme(s) historique(s)

- de considérer que le moment serait advenu du recours au "fascisme" pour enrayer un processus révolutionnaire sinon imminent du moins rapproché (c'était l'époque radieuse de Sic et de l'annonce de la communisation par les "écarts" chers à TC

cela nous ramène au distinguo essentiel à faire entre communisme comme mouvement des luttes au présent, et communisation comme perspective de révolution communiste. Le lien entre les deux n'a rien d'évident, et les "partisans de la communisation" ont tout fait pour qu'on n'y comprenne rien, à partir de l'affirmation ambiguë de TC : « C'est au présent que nous parlons de communisation » : c'est pourquoi du même coup ils ne peuvent parler au présent de luttes communistes, et tout se passe comme s'ils aveint mis la charrue avant les bœufs

pour le reste à mon avis, la "contre-communisation" aura(it) des aspects divers et variés, dont la réaction "fasciste" de l'État est loin d'être la seule, voire la plus inquiétante : il faut encore que le prolétariat veuille la faire, la révolution définie dans les termes radicaux de la communisation, et jusque-là il n'en a montré aucune envie

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   Sam 24 Sep - 10:09


plus qu'une critique de l'État, une critique d'une critique de l'État



Citation :
L’antiterrorisme est souvent appréhendé en termes d’exception et de suspension de l’État de droit. Contre cette lecture exceptionnaliste notamment développée par Giorgio Agamben, Christos Boukalas défend une approche stratégique-relationnelle des mutations des États capitalistes et des appareils sécuritaires, au regard de laquelle l’étatisme autoritaire apparaît comme une forme normale du pouvoir politique dans les sociétés capitalistes. Dans cette perspective, les potentiels de résistance aux stratégies du pouvoir ne doivent pas être localisés dans la « vie nue » mais dans les forces sociales et les luttes concrètes qui caractérisent la conjoncture actuelle.

[...]

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MessageSujet: Re: Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas   

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Idéologie française 4 - TEXTES "THÉORIQUES" en résonance... ou pas
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