PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE

dans la DOUBLE CRISE du CAPITAL et de l'OCCIDENT, LUTTES COMMUNISTES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGIQUES
 
AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  
Rechercher
 
 

Résultats par :
 
Rechercher Recherche avancée
Derniers sujets
» VA-SAVOIR : chronique à la com, ou la dialectique en proportion magique
Hier à 19:19 par Patlotch

» 'PROGRÈS', SCIENCES, HUMAIN, SANTÉ et capital... TRANSHUMANISME et dés-humanité
Hier à 12:23 par Patlotch

» "CLASSES MOYENNES" : encadrement, prolétarisation, transclassisme, prolophobie
Mar 20 Juin - 19:03 par Patlotch

» MACRONISME, ÉTAT et RESTRUCTURATION du CAPITALISME
Lun 19 Juin - 17:52 par Patlotch

» un TOURNANT HISTORIQUE du CAPITALISME et de l'ÉTAT FRANÇAIS, élections 2015-2017, faits et propos, analyses et théorie (antiroman)
Jeu 15 Juin - 20:26 par Patlotch

» THÉORISATIONS COMMUNISTES, FÉMINISTES, et DÉCOLONIALES : remises en perspectives révolutionnaires. Cheminement et bouclages de synthèse
Ven 9 Juin - 10:58 par Patlotch

» PENSÉES diverses à marier sans modération
Lun 5 Juin - 12:26 par Patlotch

» la vie du forum : réception, conseils, mises à jour, etc.
Jeu 1 Juin - 17:45 par Admin

» DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, voile, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!
Lun 29 Mai - 18:42 par Patlotch

» AFRODITE CHEZ LES PHALLOCRATES, antiroman sans repentir, suivi de BLACK WOMEN, Love, Sex, Song, Dance... et théorie communiste
Lun 29 Mai - 17:23 par Tristan Vacances

» DOMESTIQUES (travailleuses et travailleurs) / DOMESTICS WORKERS / Servants
Sam 27 Mai - 16:09 par Admin

» DIALECTIQUE COMPLEXE et MÉTHODOLOGIE : DÉPASSEMENTS À PRODUIRE
Sam 27 Mai - 14:54 par Admin

» "GUERRE AU TERRORISME" : la grande imposture / CALIFAT et CAPITALISME
Jeu 25 Mai - 15:02 par Patlotch

» "le PRÉCARIAT définit le SALARIAT" : 25% des travailleurs du monde ont un emploi stable / travail et anti-travail
Jeu 25 Mai - 12:07 par Patlotch

» TRAVAIL, CHÔMAGE, SYNDICALISME... MONDE / chiffres, courbes, cartes...
Mer 24 Mai - 13:25 par Patlotch

» OPIUMS DU PROLÉTARIAT : RELIGIONS, ATHÉISMES, LAÏCITÉ... IDÉOLOGIES et RÉALITÉS
Mer 24 Mai - 9:34 par Admin

» des LUTTES dans la CRISE : GRÈVES, OCCUPATIONS, BLOCAGES, MANIFESTATIONS...
Mar 23 Mai - 13:45 par Admin

» PALESTINE et ISRAËL
Lun 22 Mai - 18:41 par Patlotch

» ÉCONOMIE POLITIQUE, quand tu nous tiens : et la CRISE ? NOUVELLE RESTRUCTURATION du CAPITALISME ?
Dim 21 Mai - 13:41 par Admin

» 0 - INTRODUCTION et SOMMAIRE : GENÈSE et DÉFINITION d'un CONCEPT incontournable
Dim 21 Mai - 13:00 par Admin


Partagez | 
 

 MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
AuteurMessage
Admin
Admin


Messages : 6302
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...    Ven 1 Mai - 12:57

puisque la question a été évoquée par André Dréan dans sa critique de ce qu'il considère comme « les communisateurs » on lira le sujet Une lettre d’André Dréan sur le site de Claude Guillon 30 avril 2015

j'y souligne notamment que la plupart des marxistes ont abandonné depuis des décennies l'illusion du productivisme, et celle d'« une contradiction entre "forces productives" et "rapports de production" », totalement étrangère aux considérations théoriques sur la communisation. On la trouve certes encore dans le situationnisme qui voyait le socialisme comme les conseils ouvriers + l'automation...

de même, j'y signale que la question dite "écologiste" n'était pas absente des critiques du capitalisme par Marx, et ceci me semble-t-il dès le Manifeste en 1847 [passage à retrouver]

les plus intéressé.e.s par ce sujet pourront lire John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, 2011

Citation :
Marx écologiste ? L'opinion courante est que Marx et le marxisme se situent du côté d'une modernité prométhéenne, anthropocentrée, qui ne considère la nature que pour mieux la dominer et l'exploiter, selon une logique productiviste qui fut celle tant du capitalisme que du socialisme historiques. L'écologie, comme discipline scientifique et comme politique, aurait ainsi à se construire en rupture avec l'héritage marxiste ou, du moins, au mieux, en amendant considérablement celui-ci pour qu'il soit possible de lui adjoindre des préoccupations qui lui étaient fondamentalement étrangères.

Qu'en est-il vraiment ? Dans Marx écologiste, John Bellamy Foster, textes à l'appui, montre que ces représentations constituent sinon une falsification, du moins une radicale distorsion de la réalité : des textes de jeunesse aux écrits de la maturité, inspirés par les travaux de Charles Darwin et de Justus von Liebig, le grand chimiste allemand, fondateur de l'agriculture industrielle, Marx n'a jamais cessé de penser ensemble l'histoire naturelle et l'histoire humaine, dans une perspective qui préfigure les théories les plus contemporaines de la « coévolution », et a offert à la postérité une des critiques les plus vigoureuses de la rupture par le capitalisme de « l'interaction métabolique » entre la nature et les sociétés humaines.

L'enjeu de ce retour à Marx dans une perspective écologique n'est pas de pure érudition ; il ne s'agit pas non plus de sauver une « idole ». S'il faut aujourd'hui tirer de l'oubli la tradition marxiste et socialiste de l'écologie politique, c'est que la perspective marxienne en la matière a une actualité brûlante : une des questions les plus urgentes de l'heure n'est-elle pas de savoir si la crise écologique est soluble dans le capitalisme ?

Ce livre est la traduction des chapitres 8 à 11 de The Ecological Revolution. Making Peace with the Planet de John Bellamy Foster (New York, The Monthly Review Press, 2009).

John Bellamy Foster est, avec Barry Commoner, James O'Connor et Joel Kovel, une des figures les plus importantes de l'écosocialisme aux USA. Il enseigne la sociologie à l'université de l'Oregon et dirige depuis 2000 la prestigieuse Monthly Review. Il est notamment l'auteur de Marx's Ecology. Materialism and Nature (Monthly Review Press, 2002).


Dernière édition par Admin le Lun 17 Aoû - 13:49, édité 1 fois
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Invité
Invité



MessageSujet: "La protection de la nature et les tâches des marxistes-léninistes" OCML Voie Prolétarienne   Lun 4 Mai - 22:48

Un texte qui vient des antipodes de la théorie de la communisation, des marxistes-léninistes-maoïstes, donc tout ce qu'on peut supposer de plus "orthodoxe", et pourtant, qu'on en juge. Je tiens à préciser que je ne suis pas de ces marxistes-là.

La protection de la nature et les tâches des marxistes-léninistes

OCML Voie prolétarienne a écrit:

La protection de la nature et les tâches des marxistes-léninistes

Résolution N°2

1.
Vu le danger de la destruction irréversible de notre Mère, la Terre, par les puissances impérialistes pour le profit, la protection de la nature est devenue un sujet de grande préoccupation pour toute l’humanité. La Conférence internationale constate qu’il y a eu des omissions de la part des marxistes-léninistes et du mouvement ouvrier concernant la question environnementale dans le passé.
Les forces impérialistes, monopolistes font tout ce qui est en leur pouvoir pour piller les ressources naturelles car ils ne connaissent comme mobile que la réalisation de profits maximaux coûte que coûte.
En période de crise, les forces impérialistes-monopolistes, avec leurs laquais dans les pays néo-coloniaux, renforcent l’exploitation destructrice aussi bien des ressources humaines que naturelles.
La contradiction entre le mode de production capitaliste et les bases d’existence naturelles de l’humanité est devenue une nouvelle contradiction essentielle dans le système impérialiste mondial.

2.
La couche d’ozone a déjà été sérieusement endommagée en raison des émissions de substances dangereuses par l’industrie des pays hautement développés comme les États-Unis, le Japon, l’Allemagne, le Canada, l’Angleterre et la France. Des pays tels que la Chine, l’Inde, la Russie et le Brésil les rejoignent. L’effet de serre s’est développé provoquant une catastrophe climatique qui menace les bases naturelles d’existence de l’humanité. La pollution des océans et des fleuves, l’anéantissement des forêts tropicales, l’extinction des espèces, la fonte des calottes polaires et des glaciers etc. sont tous liés à cela. L’exploitation du gaz de schiste par fracturation doit être étendue.

3.
L’établissement d’industries polluantes comme les usines de cellulose, l’exploitation à ciel ouvert en utilisant des cyanures qui empoisonnent les eaux pour de nombreuses années ainsi que la déforestation sans discernement, sont justifiés par la soif du profit des monopoles. Dans l’agriculture intensive comme dans les forêts de monoculture ou la culture du soja, on emploie des insecticides toxiques. Il résulte de tout cela des inondations, l’extension des déserts, l’évaporation des lacs, la fonte accélérée des glaces, la contamination industrielle des rivières etc.... Les impérialistes s’affranchissent de leurs problèmes en transférant les usines polluantes dans les pays opprimés. Tout cela affecte les hommes en général et surtout la majorité écrasante de l’humanité, la classe ouvrière et les peuples opprimés.

4.
La pratique et les expériences ont montré que toutes les rencontres organisées par les impérialistes, dont ils prétendaient qu’elles serviraient à la lutte contre la destruction de l’environnement, ne sont en réalité qu’une tromperie servant à calmer les masses.

Il est cynique de permettre aux pays riches de continuer à détruire le climat mondial par l’achat de droits de pollution. Pour cette raison, les partis et organisations marxistes-léninistes ont la responsabilité de s’emparer de cette question à l’échelle mondiale et de développer la résistance contre les projets impérialistes de destruction de l’environnement. Il est nécessaire d’unir la lutte de classe avec la lutte contre la destruction de l’environnement, sachant que seul le démantèlement du système capitaliste impérialiste et son remplacement par une nouvelle société sera la solution définitive de ce problème.

5.
Même si la question de l’environnement ne pourra être résolue définitivement que par le démantèlement du système impérialiste et son remplacement par une nouvelle société socialiste, cela ne veut pas dire que nous ne luttons pas pour des réformes dès aujourd’hui.

Nos partis doivent mener cette lutte dans chaque pays et se mettre à sa tête. Nous devons être solidaires de toutes les luttes qui se sont développées dans le monde entier ou qui se développeront contre la destruction de l’environnement comme par exemple avec la lutte au niveau mondial contre les centrales nucléaires et les déchets nucléaires, contre la contamination du fleuve Uruguay en Amérique du Sud par l’usine de cellulose Pastera UPM (ex Botnia), contre l’échappement de gaz nocif à Bhopal en 1984, etc., contre les explosions à Magurchara et à Tengratila en 2002, contre la catastrophe provoquée par BP avec la marée noire dans le golfe du Mexique en 2010 et contre les bombardements persistants des États-Unis et de leurs alliés en Irak et Afghanistan et dans d’autres guerres d’agression contre les peuples opprimés.

Nous marxistes-léninistes avons participé aux luttes actuelles contre la destruction de l’environnement, aux actions comme à l’occasion de Fukushima, aux luttes de Varsovie en 2013, à la rencontre internationale de Katmandou/Népal en 2013, aux luttes contre la construction de centrales nucléaires en Inde, pour défendre les forêts tropicales d’Amazonie, aux actions pour la défense du biosystème des côtes en Amérique latine etc., nous avons apporté des idées révolutionnaires et marxistes-léninistes dans ces mouvements et combattu la ligne opportuniste petite-bourgeoise.

6.
Nous devons travailler ensemble de toutes nos forces pour réunir toutes ces luttes isolées dans un front international de résistance pour sauver l’environnement de la soif de profit. La classe ouvrière doit assumer son rôle dirigeant et en même temps coopérer en toute franchise avec tous les écologistes sincères. La solution de la question environnementale réside dans le rétablissement de l’unité de l’homme et de la nature, elle réside en fin de compte dans le socialisme/ communisme où les intérêts de l’humanité seront au centre et non le profit.

La Conférence internationale des partis et organisations marxistes-léninistes (CIPOML) appelle les prolétaires de tous les pays, les peuples opprimés et tous les opprimés :
- Luttez contre la destruction de l’environnement par les impérialistes !
- Protégez notre Mère, la Terre, et les bases de l’existence de l’humanité contre l’économie de profit !
- Participez à la journée environnementale internationale en lien avec le sommet mondial pour le climat.

L’alternative est : ou bien périr dans la barbarie capitaliste ou bien construire un monde socialiste !
Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6302
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...    Lun 17 Aoû - 14:03

Bonnes feuilles de Marx écologiste, de John Bellamy Foster

John Bellamy Foster, Marx écologiste, Éditions Amsterdam, 2011, trad. Aurélien Blanchard, Joséphine Gross, Charlotte Nordmann.


John Bellamy Foster a écrit:
Une mise en perspective historique de l’écologie de Marx 1

« Pour le premier Marx, la seule nature qui importe pour la compréhension de l’histoire est la nature humaine […]. Avec sagesse, Marx a laissé la nature (excepté la nature humaine) tranquille. » Ces mots sont tirés du célèbre livre de George Lichtheim Marxism: An Historical and Critical Study, paru en 19612. Lichtheim n’était pas lui-même marxiste, mais sa perspective ne diffère pas ici des conceptions générales du marxisme occidental de l’époque. Aujourd’hui, pourtant, la plupart des socialistes trouverait une telle idée ridicule. Au terme de décennies d’études des contributions de Marx à la réflexion sur l’écologie, et après la publication de ses carnets scientifiques et techniques, la question n’est plus de savoir si Marx s’intéressait à la nature, ou si cet intérêt s’est manifesté tout au long de sa vie, mais plutôt s’il avait développé une analyse de la dialectique nature-société apte à constituer un point de départ déterminant pour comprendre la crise écologique de la société capitaliste3.

Il est aujourd’hui démontré – et les preuves ne cessent de s’accumuler – que Marx avait une compréhension profonde de plusieurs aspects du problème écologique. Mais si cela est aujourd’hui largement reconnu, de nombreux commentateurs, et y compris certains « écosocialistes » autoproclamés, continuent de soutenir que ces analyses sont relativement marginales dans son travail, qu’il ne s’est jamais affranchi du « prométhéisme » (un terme généralement utilisé pour décrire un engagement extrême en faveur de l’industrialisation, quels qu’en soient les coûts), qu’il n’a pas laissé d’héritage écologique significatif qui ait trouvé à se prolonger par la suite dans la pensée socialiste, ou encore qu’il n’a pas le moindre rapport avec le développement postérieur de l’écologie4. Au cours d’un débat mené récemment dans la revue Capitalism, Nature, Socialism, plusieurs auteurs ont affirmé que Marx ne pouvait rien avoir apporté de fondamental au développement de la pensée écologique, étant donné qu’il écrivait au XIXe siècle, c’est-à-dire avant l’avènement de l’âge du nucléaire et l’apparition du bisphénol, du paraben et du DDT – et parce qu’il n’a jamais utilisé dans ses écrits le mot d’« écologie ». Parler de son travail en termes d’écologie reviendrait donc à faire main basse sur les cent vingt ans de réflexion écologique menée depuis sa mort pour les déposer « à ses pieds »5.

Je n’ai pas tout à fait la même conception de l’histoire de la pensée écologique et de sa relation au socialisme, comme je l’ai expliqué dans mon livre Marx’s Ecology6. Sur cette question comme sur d’autres, je pense qu’il nous faut prendre garde à ne pas tomber dans ce que E.P. Thompson a appelé « l’énorme condescendance de la postérité »7. Plus précisément, nous devons reconnaître que Marx et Engels, au même titre que d’autres penseurs des premiers temps du socialisme, comme Pierre-Joseph Proudhon (dans Qu’est-ce que la propriété ?) ou encore Willliam Morris, ont eu l’avantage de vivre à une époque où la transition du féodalisme au capitalisme était encore en cours, ou bien s’était produite suffisamment récemment pour être encore dans les mémoires. C’est sans doute pour cela que les questions qu’ils ont soulevées à propos de la société capitaliste et même à propos de la relation entre la société et la nature étaient souvent plus fondamentales que celles qui caractérisent la pensée sociale et écologiste aujourd’hui, même à gauche. Il est vrai que la technologie a changé, et a créé de nouvelles menaces massives pour la biosphère, menaces auparavant inimaginables. Néanmoins la relation d’antagonisme entre le capitalisme et l’environnement, qui est au cœur de la crise actuelle, était paradoxalement plus évidente pour les socialistes du XIXe et du début du XXe siècle qu’elle ne l’est aujourd’hui pour la majorité des penseurs écologistes. Cela exprime bien le fait que ce n’est pas la technologie qui est le problème principal, mais plutôt la nature et la logique du capitalisme comme mode de production spécifique. Les socialistes ont contribué de façon fondamentale, et à toutes les étapes, au développement de la critique écologique moderne. Exhumer aujourd’hui cet héritage méconnu est essentiel à l’effort plus général de développement d’une analyse matérialiste écologique capable d’affronter les conditions environnementales catastrophiques que nous vivons aujourd’hui.

Le métabolisme chez Liebig et Marx

C’est en étudiant les liens entre Liebig et Marx que je pris pour la première fois conscience de la profondeur singulière des analyses de Marx concernant l’écologie. En 1862, le grand chimiste allemand Justus von Liebig fit paraître la septième édition de son ouvrage scientifique pionnier : De la chimie organique appliquée à l’agriculture et à la physiologie (d’abord publié en 1840 et généralement désigné sous le nom de Chimie agricole).

L’édition de 1862 comprenait une longue introduction inédite – une introduction scandaleuse aux yeux des Britanniques. Prolongeant des arguments qu’il avait développés à la fin des années 1850, Liebig y déclarait que les méthodes d’agriculture intensive [high farming], mises en œuvre en Grande-Bretagne étaient un « système de spoliation » en contradiction avec une agriculture rationnelle8. En effet, elles exigeaient le transport sur de longues distances de nourriture et de fibres depuis les campagnes jusqu’aux villes – sans que rien ne soit prévu pour assurer la remise en circulation des nutriments comme l’azote, le phosphore et le potassium, qui sous forme de déchets humains et animaux allaient grossir les déchets et la pollution des villes. Des pays entiers voyaient ainsi leurs sols vidés de leurs nutriments. Pour Liebig, ces méthodes s’inscrivaient dans la politique impérialiste menée plus largement par la Grande-Bretagne, et qui consistait à accaparer les ressources des sols, y compris les os, d’autres pays. La Grande-Bretagne, déclarait-il, « prive tous les pays des conditions de leur fertilité. Elle a ratissé les champs de bataille de Leipzig, de Waterloo et de Crimée ; elle a consommé les os des nombreuses générations accumulées dans les catacombes de Sicile ; et elle détruit aujourd’hui chaque année la nourriture d’une génération future de trois millions et demi de personnes. Telle un vampire, elle est accrochée au sein de l’Europe, et même du monde, et suce son sang sans réelle nécessité, ni gain permanent pour elle-même. »9 Si la population de la Grande-Bretagne avait l’assurance d’avoir des os sains et des proportions physiques supérieures à celles des autres peuples, c’était selon lui parce qu’elle volait le reste de l’Europe et les nutriments de leurs sols, notamment les squelettes humains, qui auraient autrement servi à nourrir les sols des autres pays et permis à leur population d’atteindre une stature égale à celle des Anglais.

« Par le vol, suggérait Liebig, on perfectionne l’art du vol. » La dégradation des sols conduisait à une plus grande concentration de l’agriculture, prise en charge par un petit nombre de propriétaires qui adoptaient des méthodes intensives. Mais rien de tout cela ne pouvait modifier le déclin à long terme de la productivité des sols. Si l’Angleterre était à même de maintenir son agriculture capitaliste industrialisée, c’était grâce à l’importation de guano du Pérou, en plus des ossements de l’Europe. Les importations de guano étaient passées de 1 700 tonnes en 1841 à 220 000 tonnes à peine six ans après10.

Pour que ce système de spoliation puisse se poursuivre, il aurait été nécessaire, déclarait Liebig, de découvrir des « bassins de fumier ou de guano […] à peu près aussi importants que les gisements de charbon anglais ». Mais les sources existantes étaient en voie d’épuisement, sans qu’on n’ait découvert de nouvelles sources. Au début des années 1860, l’Amérique du Nord importait plus de guano que l’Europe tout entière. « Au cours des dix dernières années, écrit-il, les navires britanniques et américains ont parcouru toutes les mers, et il n’y a pas d’île, pas de côte, si petite soit-elle, qui leur ait échappé dans leur recherche de guano. Vivre dans l’espoir de la découverte de nouveaux gisements de guano serait pure folie. »

Fondamentalement, les régions rurales et des nations entières exportaient la fertilité de leurs terres : « Il n’est pas un pays qui puisse échapper à l’appauvrissement causé par la continuelle exportation de céréales, ainsi que par le gâchis inutile des produits accumulés de la transformation de la matière par les populations urbaines. » Toutes ces analyses pointaient vers une même conclusion : la « loi de la restitution » devait être le principe fondamental d’une agriculture rationnelle. Les minéraux pris à la terre devaient lui être restitués. « Le fermier » devait « restituer à sa terre autant qu’il lui avait pris », sinon plus.

Il va de soi que le message de Liebig, avec sa dénonciation de l’agriculture intensive britannique, ne fut pas accueilli avec un franc enthousiasme par les piliers du système agricole britannique. L’éditeur de Liebig en anglais, plutôt que de traduire immédiatement l’édition allemande de 1862 de sa Chimie agricole, comme il l’avait fait pour les précédentes éditions, détruisit l’unique exemplaire en sa possession. Lorsque cette dernière édition du chef-d’œuvre de Liebig fut enfin traduite et publiée en anglais, ce fut sous une forme abrégée et avec un titre différent (The Natural Laws of Husbandry, « Les Lois naturelles de l’agronomie ») – et sans sa longue introduction. Ainsi, le monde anglophone fut maintenu dans l’ignorance de l’ampleur de la critique par Liebig de l’agriculture capitaliste industrialisée.

Pourtant, l’importance de la critique de Liebig n’échappa pas à l’un des penseurs majeurs résidant à Londres à l’époque. Karl Marx, qui finissait alors le premier volume du Capital, fut profondément affecté par la critique de Liebig. En 1866, dans une lettre à Engels, il dit : « J’ai dû lire laborieusement toute la nouvelle chimie agricole allemande, et en particulier Liebig et Schönbein, dont l’importance est plus grande que celle de tous les économistes réunis. »

Dans le premier volume du Capital, Marx précisait que « l’un des immortels mérites de Liebig est d’avoir développé le côté négatif de l’agriculture moderne, du point de vue des sciences naturelles. »11

Les deux principales analyses de Marx concernant l’agriculture moderne se concluent par une analyse de « l’aspect destructeur de l’agriculture moderne ». Dans ces passages, Marx énonce plusieurs choses fondamentales :

1) le capitalisme a rompu de façon « irréparable » l’« interaction métabolique » entre les êtres humains et la terre [earth], c’est-à-dire la condition éternelle, imposée par la nature, de la production ;

2) ce problème exige la « restauration systématique » de cette relation métabolique nécessaire comme « loi de régulation de la production sociale » ;

3) néanmoins, la croissance dans le cadre du capitalisme de l’agriculture à grande échelle et du commerce sur de longues distances ne fait qu’aggraver et étendre cette rupture métabolique ;

4) l’appauvrissement des sols, le gâchis de ses nutriments, a pour contrepartie le développement de la pollution et des déchets urbains – « à Londres, écrit-il, on n’a trouvé rien de mieux à faire de l’engrais provenant de 4 millions et demi d’hommes que de s’en servir pour empester, à frais énormes, la Tamise » – ;

5) l’industrie et l’agriculture mécanisée à grande échelle collaborent à ce processus de destruction, « l’industrie et le commerce fournissant à l’agriculture les moyens d’épuiser la terre » ;

6) tout ceci exprime l’antagonisme entre ville et campagne caractéristique du régime capitaliste ;

7) une agriculture rationnelle, qui suppose soit des petits fermiers indépendants produisant chacun de son côté, soit l’action de producteurs associés, est impossible dans le cadre du capitalisme moderne ; et

Cool les conditions existantes imposent une régulation rationnelle de la relation métabolique entre les êtres humains et la terre, ce qui pointe au-delà de la société capitaliste, vers le socialisme et le communisme.12

L’idée développée par Marx d’une rupture métabolique était l’élément fondamental de sa critique écologique. Le procès de travail humain lui-même était défini dans le Capital comme « la condition générale du métabolisme entre l’homme et la nature, la condition naturelle éternelle de la vie des hommes »13. Par conséquent, la rupture de ce métabolisme ne signifiait rien moins que la mise en danger de la « condition naturelle éternelle de la vie des hommes ». De plus, la question se posait aussi de la préservation14 de la terre, c’est-à-dire la question de savoir dans quelle mesure elle pouvait être transmise aux générations futures dans un état équivalent ou meilleur qu’aujourd’hui.

Comme l’écrivait Marx : « Du point de vue d’une organisation économique supérieure de la société, le droit de propriété de certains individus sur des parties du globe paraîtra tout aussi absurde que le droit de propriété d’un individu sur son prochain. Une société entière, une nation et même toutes les sociétés contemporaines réunies ne sont pas propriétaires de la terre. Elles n’en sont que les possesseurs, elles n’en ont que la jouissance et doivent la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en boni patres familias. »15

Pour Marx, la société capitaliste, qui aggrave et étend sans cesse la rupture métabolique entre les êtres humains et la terre, est tout à fait incapable d’affronter la question de sa soutenabilité. Selon lui, le capitalisme crée « les présupposés matériels d’une nouvelle synthèse à un niveau supérieur, de l’association de l’agriculture et de la manufacture sur la base des configurations propres qu’elles se sont élaborées en opposition l’une à l’autre ». Pourtant, pour réaliser cette « synthèse à un niveau supérieur », il affirme qu’il serait nécessaire que les producteurs associés de la nouvelle société « institu[ent] systématiquement [le métabolisme entre l’homme et la terre] en loi régulatrice de la production sociale » – une exigence qui soulève d’irréductibles défis pour la société post-révolutionnaire16.

Dans le cadre de leur analyse de la rupture métabolique, Marx et Engels ne s’en sont pas tenus au cycle des nutriments de la terre, ou aux relations entre villes et campagnes. À divers moments de leur travail, ils ont évoqué des problèmes comme ceux de la déforestation, de la désertification, du changement climatique, de la disparition des cerfs des forêts, de la marchandisation des espèces, de la pollution, des déchets industriels, du relâchement de substances toxiques, du recyclage, de l’épuisement des mines de charbon, des maladies, de la surpopulation et de l’évolution (ou de la coévolution) des espèces17.

1. Ce texte a fait l’objet d’une première publication sous le titre de « Marx Ecology in Historical Perspective », International Socialism Journal, n° 42, hiver 2002.
2. George Lichtheim, Marxism: An Historical and Critical Study, New York, Praeger, 1961, p. 245.
3. Sur les forces de l’analyse écologique de Marx, voir John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, New York, Monthly Review Press, 2000 et Paul Burkett, Marx and Nature, New York, St. Martin’s Press, 1999.
4. Pour une réfutation détaillée des diverses critiques de Marx sur la question de l’environnement, voir le chapitre suivant.
5. Maarten de Kadt et Salvatore Engel-Di Mauro, « Marx’s Ecology or Ecological Marxism: Failed Promise », Capitalism, Nature, Socialism, vol. 12, n° 2, juin 2001, p. 52-55.
6. John Bellamy Foster, Marx’s Ecology. Materialism and Nature, op. cit.
7. E. P. Thompson, The Essential E. P. Thompson, New York, The New Press, 2001, p. 6.
8. Sauf mention contraire, toutes les citations brèves de Liebig dans le texte qui suit sont tirées d’une traduction anglaise non publiée de l’édition allemande de 1862 de sa Chimie agricole par Lady Gilbert, consultable dans les archives de la Rothamsted Experimental Station (aujourd’hui nommée IACR-Rothamsted), à proximité de Londres.
9. La traduction de ce passage tiré de l’introduction à l’édition de 1862 de l’ouvrage de Liebig reprend celle d’Erland Mårold dans « Everything Circulates: Agricultural Chemistry and Recycling Theories in the Second Half of the Nineteenth Century », Environment and History, n° 8, 2002, p. 74.
10. Lord Ernle, English Farming Past and Present, Chicago, Quadrangle, 1961, p. 369. Pour une analyse plus complète de l’argumentation écologique de Marx et de ses liens avec le commerce du guano au XIXe siècle, voir John Bellamy Foster et Brett Clarck, « Ecological Imperialism », dans Socialist Register, 2004, New York, Monthly Review Press, 2003, p. 186-201.
11. Karl Marx, Le Capital, livre 1, trad. coll. sous la direction de J.-P. Lefebvre, Paris, Éditions sociales, 1983, p. 566, note 325.
12. op. cit., p. 564-567 ; Karl Marx, Le Capital, livre 3, tome 3, trad. de C. Cohen-Solal et G. Badia, Paris, Éditions sociales, 1974, p. 180 et p. 191-192.
13. Karl Marx, Le Capital, livre 1, op. cit., p. 207.
14. NdT : « préservation » traduit ici « sustainability », terme très fréquent dans les articles de John Bellamy Foster et qui n’a pas d’équivalent exact en français. Il désigne l’idée de préserver, de « soutenir » (au sens de soutenir un effort), de rendre soutenable, de faire durer. On le traduira parfois ici par les néologismes « durabilité » et « soutenabilité ».
15. Karl Marx, Le Capital, livre 3, tome 3, op. cit., p. 159.
16. Karl Marx, Le Capital, livre 1, op. cit., p. 565-566 ; Le Capital, livre 3, tome 3, op. cit., p. 191-192.
17. On trouvera des éléments factuels concernant les diverses préoccupations écologiques de Marx dans le chapitre suivant et dans John Bellamy Foster, Marx’s Ecology et Paul Burkett, Marx and Nature. Marx et Engels soulevèrent en leur temps le problème du changement climatique local (les interrogations sur les changements de températures induits par la déforestation). Voir les notes d’Engels sur Fraas dans Karl Marx et Friedrich Engels, MEGA IV, n° 31, Amsterdam, Akademie Verlag, 1999, p. 512-515.



Citation :
Contents

Preface Introduction Materialism Ecology

The Crisis of Socio-Ecology

1. The Materialist Conception of Nature
◦Materialism and the Very Early Marx
◦Epicurus and the Revolution of Science and Reason

2. The Really Earthly Question
◦Feuerbach
◦The Alienation of Nature and Humanity
◦Association versus Political Economy

3. Parson Naturalists
◦Natural Theology
◦Natural Theology and Political Economy
◦The First Essay
◦The Second Essay
◦Thomas Chalmers and the Bridgewater Treatises

4. The Materialist Conception of History
◦The Critique of Malthus and the Origins of Historical Materialism
◦The New Materialism
◦Historical Geology and Historical Geography
◦Critique of the True Socialists
◦The Mechanistic “Prometheanism” of Proudhon
◦The View of the Communist Manifesto

5. The Metabolism of Nature and Society
◦Overpopulation and the Conditions of Reproduction of Human Beings
◦James Anderson and the Origins of Differential Fertility
◦Liebig, Marx, and the Second Agricultural Revolution

6. The Basis in Natural History for Our View
◦The Origin of Species
◦Darwin, Huxley, and the Defeat of Teleology
◦Marx and Engels: Labor and Human Evolution
◦The Plight of the Materialists
◦The Revolution in Ethnological Time: Morgan and Marx
◦A Young Darwinian and Karl Marx

Epilogue

Dialectical Naturalism
◦Marxism and Ecology after Engels
◦Caudwell’s Dialectics
The Dialectical Ecologist
◦The Principle of Conservation

Notes Index


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6302
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...    Lun 17 Aoû - 14:08

autres références

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6302
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...    Lun 30 Nov - 16:11

La nature du capital : un entretien avec Jason W. Moore revue Période


Two Mile Hallow, NY Sunset  


L’écologie politique affirme généralement vouloir protéger ou sauvegarder la nature. Pour Jason W. Moore, un tel objectif repose sur une opposition abstraite entre « la Nature » et « la Société », dont on retrouve les traces dans l’hypothèse récente de l’anthropocène, ou dans l’idée qu’il y aurait, à côté des crises économiques et politiques, une crise environnementale. Pour Moore, il n’y a qu’une seule crise : celle du capitalisme, qui dépend vitalement pour son accumulation de l’extraction de ressources, de l’appropriation d’énergie non payée et de l’exploitation des corps, c’est-­à-­dire de tout ce qu’on range habituellement sous la catégorie de « Nature ». Il nous faut donc intégrer le capitalisme dans la nature, et la nature dans le capitalisme, afin de faire émerger les objectifs communs aux luttes anticapitalistes, écologistes, féministes et antiracistes.

Citation :
Kamil Ahsan : qu’est-ce qui vous a poussé à écrire Capitalism in the Web of Life ?
Jason W. Moore : Je voulais fournir un cadre qui puisse nous permettre de comprendre l’histoire des cinq derniers siècles à la lumière de la crise que nous subissons aujourd’hui. Ces quatre dernières décennies, nous avons analysé la crise en fonction d’une « arithmétique verte ». Alors qu’on range toutes les crises économiques ou sociales (ou à tout autre type de crise) dans la même catégorie, nous avons rangé la crise écologique – eau, énergie, climat – sous une autre catégorie.

Donc, pendant les quatre dernières décennies, environnementalistes et autres radicaux ont sonné l’alarme quant à ces crises sans jamais réellement se demander comment les penser ensemble. Les penseurs de l’environnement ont dit une chose en en faisant une autre – ils ont proclamé que les hommes étaient une partie de la nature et que tout dans le monde moderne se basait sur notre relation à la biosphère, mais ensuite, quand ils ont eu à organiser, à analyser les choses plus avant, ils en sont arrivé à parler de « la Société et la Nature », comme si leur relation n’était pas aussi intime, directe, immédiate qu’ils le disaient d’abord.

KA : ce livre part de la prémisse selon laquelle nous devons renoncer au dualisme « Nature/Société » qui a tant prévalu dans la pensée rouge et verte. D’où vient ce dualisme et pourquoi faut-il le tenir pour artificiel ?

JWM : L’idée que les humains sont en dehors de la nature a une longue histoire. C’est une création du monde moderne. De nombreuses civilisations avant le capitalisme ont eu le sentiment que les hommes étaient une espèce à part mais aux 16e, 17e et 18e siècles, une idée très puissante a émergé et s’est implantée au travers de la violence impérialiste, de la dépossession des paysans, et de toute une série de recompositions de ce que signifie être humain, en particulier avec les divisions de race et de genre : l’idée selon laquelle il y avait quelque chose comme une « société civilisée » pour reprendre l’expression d’Adam Smith, qui incluait seulement certains humains.

La plupart des hommes étaient encore catégorisés sous le concept de « Nature », autrement dit, ils étaient considérés comme des forces devant être contrôlées, dominées, mises au travail – et donc civilisées. Cela peut sembler très abstrait, mais le monde moderne se basait réellement sur cette idée que certains groupes d’hommes pouvaient prétendre à faire partie de la « Société » mais que la plupart appartenaient à la « Nature », avec un grand N. C’est une idée très puissante. Elle ne s’est pas imposée simplement parce que des scientifiques, cartographes ou dirigeants coloniaux ont décidé qu’il s’agissait d’une bonne idée, mais du fait d’un vaste processus qui englobe le marché et l’industrie, l’empire et les nouvelles visions du monde qu’accompagne une conception étendue de la révolution scientifique.

Cette opposition de la Nature et de la Société est profondément enracinée dans d’autres dualismes propres au monde moderne : le capitaliste et le travailleur, l’Occident et le reste, les hommes et les femmes, les noirs et les blancs, la civilisation et la barbarie. Tous ces dualismes trouvent leur véritable fondement dans le dualisme Nature/Société.

KA : en quoi la remise en cause de ce dualisme vous semble-t-elle importante, en particulier, lorsqu’on la formule à partir de votre nouvelle compréhension du capitalisme comme étant « co-produit » par l’homme et par des natures extra-humaines ?

JWM : Il faut reconnaitre que le capitalisme est co-produit par l’homme et par le reste de la nature, en particulier si l’on veut comprendre l’avènement de la crise actuelle. Habituellement, on pense les problèmes du monde actuel à partir, d’un côté ,des crises sociales, économiques et culturelles comprises sous la catégorie globale de « crises sociales » et, de l’autre, à partir des crises écologiques (le climat et autre). Ce n’est qu’aujourd’hui qu’on se rend de compte du fait qu’on ne peut pas parler des unes sans parler des autres, mais en réalité, il en a toujours été ainsi.

Il nous faut dépasser ce dualisme pour nous rendre capables de comprendre la crise actuelle, une crise singulière qui s’exprime de multiples manières. On peut penser notamment à la financiarisation, qui semble en être une expression purement sociale, mais aussi à la potentielle extinction de la vie sur terre, qui semble en être une expression purement écologique. En réalité, ces deux moments sont intimement liés de diverses façons qu’il convient de mettre en évidence.

Une fois qu’on a saisi la centralité de ces relations, on commence à comprendre en quoi Wall Street est une institution qui, d’une certaine manière, organise la nature. On peut alors considérer l’avènement des difficultés actuelles – récemment par exemple, l’effondrement des marchés boursiers chinois et américains – comme relevant d’autres difficultés encore plus considérables liées au climat et à la vie sur terre, et cela, même les économistes radicaux ne sont pas prêts à le reconnaître. Cette reconnaissance a pourtant des conséquences politiques. On voit apparaitre aujourd’hui des mouvements – comme les mouvements la justice alimentaire – qui affirment la nécessité de comprendre que le droit à la nourriture est un droit qui a un sens écologique, mais aussi un sens culturel et démocratique, qui ne peuvent être pensés séparément les uns des autres.

Le problème de la « l’arithmétique verte » du dualisme Société/Nature réside dans cette étrange séparation de la justice environnementale d’avec la justice sociale, du développement durable d’avec le développement social, de l’impérialisme écologique d’avec l’impérialisme ordinaire. Pourtant, quiconque connait l’histoire de l’impérialisme sait qu’il implique les questions suivantes : « qui allons-nous choisir de valoriser ? », « quels groupes de la société va-t-on privilégier ? ». Dès lors qu’on renonce à cette promiscuité adjectivale, on comprend que l’impérialisme a toujours été lié à la façon dont l’homme et le reste de la nature sont compris l’un dans l’autre.

Concrètement, je crois qu’on pourrait commencer par forger de nouvelles alliances entre les différents mouvements sociaux mondiaux qui sont, à l’heure actuelle, déconnectés les uns des autres : entre les mouvements paysans et les mouvements ouvriers, entre les mouvements féministes et les mouvements pour la justice raciale. Ils ont des racines communes. Il est de la plus grande importance de reconnaitre la réalité de ce que j’ai appelé le « métabolisme singulier » des hommes dans le tissu de la vie (Web of life); cela nous autorise à mettre en place des liens entre les moments sociaux et les moments écologiques.

KA : contre l’analyse binaire à laquelle nous conduit le dualisme Nature/Société, vous proposez un nouveau type de synthèse : l’oikeios. De quoi s’agit-il et en quoi cela peut-il autoriser une analyse plus profonde du capitalisme ?

JWM : Au cœur de la pensée radicale réside quelque chose qui va à l’encontre de mon insistance sur l’histoire et les relations entre les hommes et le tissu de la vie. Il s’agit de cette idée centrale d’une Nature qui serait extérieure aux rapports humains, qui serait pure ou sans histoire. Cette idée de la Nature accompagne l’injonction selon laquelle il nous faudrait la protéger, sans quoi, nous irions tout droit vers l’apocalypse. En ce sens elle est correcte, mais elle conduit à ce que les radicaux ont toujours bien su promouvoir : une compréhension erronée du système.

Les radicaux parlent bien d’interaction entre les hommes et le reste de la nature, mais ne considèrent pas le rapport de production vitale qui produit à la fois l’environnement et les espèces. L’humanité évolue à travers une série d’activités qui produisent l’environnement et qui transforment non seulement les paysages mais aussi la biologie humaine. Par exemple, la domestication du feu conduit et au développement de systèmes digestifs plus petits et à l’utilisation du feu comme une sorte d’estomac externe.

L’une des idées principales de ce livre est que même si la Nature en général existe à travers des motifs relativement constants – le motif de la rotation de la Terre autour du soleil – elle est aussi historique.

En parlant d’oikeios on assigne un nom à ce rapport de production vital qui génère de multiples éco-systèmes (y compris celui des hommes). Les hommes en tant qu’ils produisent sans cesse leur propre environnement, produisent en même temps leurs propres rapports sociaux, et leur propre constitution biologique. Les structures de pouvoir et de production (et surtout les structures de reproduction) constituent une partie de l’histoire de la production des paysages et des environnements et de la manière dont ils nous produisent en retour. Cependant, notre vocabulaire, nos concepts sont empêtrés de ce dualisme. Nous devons le briser et proposer de nouveaux concepts.

KA : très vite dans le livre vous vous référez à l’observation de Marx selon laquelle l’industrialisation transforme « le sang en capital ». Vous poursuivez en parlant de la terrifiante conversion du travail de toutes les formes de nature en valeur. Historiquement, quelles sont les formes de nature que le capitalisme s’est appropriées et comment qualifieriez-vous sa tendance actuelle à l’égard des natures non encore exploitées ?

JWM : Le capitalisme est un système étrange car il n’est pas anthropocentrique au sens où les écologistes entendent ce terme. Il est anthropocentrique en un sens étroit, quand on considère le travail humain à l’intérieur du système marchand, c’est-à-dire en tant qu’il est basé sur l’exploitation : le travailleur travaille quatre heures pour toucher son propre salaire et entre quatre et dix heures supplémentaires pour le capitaliste. C’est la dimension sur laquelle insistait Marx, mais il avait également perçu l’existence d’un ensemble de dimensions plus large.

Le capitalisme traite une partie de l’humanité comme sociale – celle qui existe à l’intérieur du rapport monétaire, et s’y reproduit. Cependant – et il s’agit là d’un aspect moins intuitif – le capitalisme est également un îlot de production et d’échange de marchandises au sein d’un paysage plus large d’appropriation de travail/énergie non-payé. Tout procès de travail – celui disons d’un travailleur chinois de Shenzhen ou d’un ouvrier automobile de Détroit il y a 70 ans – repose sur l’appropriation d’un travail/énergie non payé fournit par le reste de la nature. Le capitalisme est avant tout un fantastique système destructeur qui « s’approprie les femmes, la nature et les colonies » pour utiliser la formule remarquable de Maria Mies.

Le problème du capitalisme aujourd’hui est que les opportunités d’appropriation de travail gratuit – celui des forêts, des océans, du climat, des sols ou des êtres humains – se réduisent dramatiquement, alors même que la masse de capital parcourant le monde à la recherche de lieux à investir est de plus en plus grande. Ce livre considère la dynamique présente du capitalisme en tant qu’elle entretient une situation qui sera de plus en plus instable au cours des prochaines décennies. On a d’un côté cette masse énorme de capital demandant à être investie et de l’autre cette réduction considérable des opportunités d’exploitation de travail gratuit. Cela signifie que le capitalisme doit commencer à payer les conséquences de ses propres agissements, à savoir le rétrécissement de ses possibilités d’investissement. Il se retrouve ainsi avec tout cet argent dont il ne sait que faire.

La critique radicale souligne en ce sens deux directions parallèles. D’une part, celle selon laquelle le monde court à sa fin : c’est l’idée d’apocalypse planétaire de John Bellamy Foster. D’autre part, l’idée que le capitalisme se confronte de plus en plus aux problèmes de la sous-consommation et de l’inégalité. Prises séparément, chacune de ces idées se révèle cependant unilatérale ; il faut par conséquent réussir à les penser ensemble. Lorsqu’on intègre l’écologie à la théorisation de la crise économique ou à l’analyse de l’inégalité sociale, notre compréhension de cette crise et de cette inégalité change, et inversement. Ainsi, la question centrale de l’inégalité sociale (qu’il s’agisse d’une inégalité de classe, de race, ou de genre) a tout à voir avec la façon dont le capitalisme organise le tissu de la vie.

KA : Concentrons-nous à présent sur le procès de travail, le lieu privilégié de l’exploitation capitaliste dans la pensée marxiste classique. Vous affirmez que Marx avait pressenti que ce n’est pas seulement le travail salarié, mais aussi le travail et l’énergie non payés des êtres humains ainsi que des natures non-humaines qui sont centraux dans le capitalisme. Vous avez en outre remarqué que nous vivions dans un monde où l’on joue de plus en plus les salaires et les emplois contre le climat, ce qui constitue selon vous une fausse dichotomie. Comment peut-on se débarrasser de cette binarité que vous cherchez à remettre en question ?

JWM : J’ai été prendre au cœur de la théorie marxiste de quoi forger une nouvelle interprétation en accord avec la pensée de Marx lui-même. La valeur est l’une des choses les plus ennuyeuse dont puisse parler un marxiste – quand j’entends les mots « loi de la valeur » mes yeux commencent inévitablement à se fermer. Cependant, il est vrai que toute civilisation valorise la vie d’une certaine manière. Il ne s’agit pas simplement d’une caractéristique propre au seul capitalisme. La spécificité du capitalisme réside dans le fait que nous pensons que la productivité du travail au sein des rapports monétaires est la seule chose qui compte, ce qui nous conduit à dévaluer le travail des femmes, de la nature ou des colonies. Il s’agit d’un retournement de l’argument marxiste habituel. Il y a dans le capitalisme, une forme de loi de la valeur qui est une loi de « la nature bon marché (cheap nature) » ou une qui dévalue le travail des humains et du reste de la nature.

J’ai grandi dans le Nord-Ouest Pacifique au moment du déploiement de ce type de politiques. D’un côté il y avait les conservateurs, qui voulaient, à juste titre, protéger les forêts anciennes, et de l’autre, la bourgeoisie (mais aussi des organisations syndicales) qui disait « d’accord, mais nous avons besoin de travail ».

Tout cela est en train de changer. Il est de plus en plus évident, même pour la plupart des grandes entreprises, que le changement climatique va profondément altérer les conditions à partir desquelles faire du profit. On le remarque à propos de l’alimentaire. Le monde moderne dépend largement de la nourriture bon marché, et l’on ne peut la produire qu’à certaines conditions : il faut un climat très régulier, de nombreuses terres à disposition, et du travail à bas prix. Cependant, on assiste à l’émergence du mouvement pour la souveraineté alimentaire selon lequel il n’y a plus de travail ni de moyen de faire produire la nature gratuitement plus qu’elle ne le fait déjà et cela, dans la mesure où le temps est venu de payer le prix de la façon dont on a traité l’atmosphère, à savoir comme une décharge à pollution.

On remarque quelque chose de similaire, en Californie par exemple, où la sécheresse a été si terrible – la pire en 1200 ans a-t-on dit – que les profits des récoltes agricoles risquent de disparaître complètement dans les prochaines décennies. Ainsi, l’accélération du changement historique tend, de plusieurs point de vue, à rendre obsolète le discours qui oppose « le travail et l’environnement ».

KA : Pour vous, l’appropriation d’un travail non-payé socialement nécessaire fait partie intégrante du modus operandi du capitalisme, et c’est ce que la pensée rouge et verte a généralement ignoré. Pouvez-vous donner quelques exemples ?

JWM : La première chose à remarquer est que le mythe organisateur le plus puissant de la pensée verte et de l’activisme environnemental lors des quatre dernières décennies est le mythe de la Révolution Industrielle. Il s’agit aujourd’hui de l’argument de l’ « anthropocène » selon lequel tout ce qu’il y a de mauvais dans le changement climatique remonte à l’Angleterre des années 1800, à la machine à vapeur et au charbon. Ce n’est pas tout à fait juste, mais cette idée participe de la façon dont on pense le monde moderne et en particulier la crise environnementale.

En réalité, l’avènement du capitalisme apparaît plus clairement aux 15e, 16e, et 17e siècles à travers la manière dont les paysages et les hommes se sont transformés. On a assisté entre 1450 et 1750 à une révolution sans précédent (de par son ampleur, sa rapidité et son étendue) dans la manière dont on produisait l’environnement.

Cette révolution s’est exprimée de la façon la plus dramatique dans la conquête des Amériques qui a été bien plus qu’une simple conquête militaire ou qu’un génocide (même si ces aspects ont toute leur importance). Le Nouveau Monde est alors devenu, à tous points de vue, un terrain propice au développement du capitalisme industriel. On le voit naitre avec les plantations de sucre, puis très rapidement, avec l’exploitation minière de l’argent, à Potosi (en Bolivie aujourd’hui), en Espagne (au Mexique aujourd’hui). On a mis en place de grandes opérations de production, au moyen de nombreuses machines, on a écoulé beaucoup d’argent, on a soumis les travailleurs au temps et à la tâche, et tout cela afin de s’approprier le travail de la nature gratuitement ou à très bas prix pour pouvoir en tirer quelque chose qui puisse s’acheter et se vendre.

Cela a détruit les sols et les zones montagneuses des Andes par exemple, qui étaient complètement dépourvues d’arbres, entrainant par là une terrible érosion du sol. Mais des conséquences désastreuses s’en sont également suivies pour les humains impliqués dans ce processus. Dans la vice-royauté du Pérou, par exemple, aux 16e et 17e siècles, les castillans et les espagnols avaient une expression spéciale pour désigner les indigènes : les « naturales ». Ces travailleurs et indigènes étaient considérés comme appartenant à l’ordre de la nature.

On trouve le même type de phénomène avec l’esclavage des Africains. Le développement du commerce des esclaves est inséparable des plantations de canne à sucre et cela est très révélateur : non seulement on s’est approprié les sols et les forêts du Nouveau Monde et on les a exploité jusqu’à l’épuisement, mais les esclaves africains eux-mêmes ont été traités comme constituant une partie de la nature et non comme des hommes appartenant à une société. On s’est approprié sans distinction et le travail des africains et le travail des sols et des forêts. C’est sur cette base qu’un nouveau rapport à la nature a émergé, et ce rapport n’est pas sans lien avec l’économie.

Chaque fois que de nouveaux empires se sont constitués, l’empire des Portugais sur le Nouveau Monde et l’Océan Indien, celui des Allemands, des Espagnols, la première initiative était la collecte de tous les biens naturels qu’on pouvait trouver, incluant les hommes, et leur codification, leur rationalisation. Ainsi, on assista à des processus extraordinaires de mobilisation de travail non payé au service de la production et de l’échange de marchandises. La première chose que souhaite tout capitaliste ou tout pouvoir colonial, c’est d’investir une petite quantité d’argent, et d’en obtenir en retour une grande quantité d’énergie, sous forme d’argent, de sucre et plus tard avec la Révolution Industrielle de tabac et de coton. C’est sur le même type de processus que toute avancée technologique (la machine à vapeur, ou avant elle, les innovations nautiques) s’appuie : la mise en place de nouveaux moyens d’obtenir gratuitement ou à bas prix, à grande échelle, les fruits du travail de la nature. On peut en dire autant du pétrole, au siècle dernier.

KA : En quoi consiste votre critique de l’anthropocène et en quoi ce type d’analyse constitue-t-elle un obstacle à une véritable analyse historique du capitalisme ?

JWM : Il faut distinguer deux usages de ce terme. Le premier correspond à la manière dont on utilise le concept d’anthropocène lors d’une discussion qui se veut culturelle, le genre de conversations qu’on a à la cafétéria. En ce sens, l’anthropocène a la vertu de poser une question importante : comment les humains s’inscrivent-ils dans le tissu de la vie ? Cependant, le concept ne permet pas de répondre à cette question à cause de son présupposé dualiste, dont témoigne le fameux article : « L’anthropocène : comment les humains dépassent-ils aujourd’hui les grandes forces de la nature ? » (‘‘The Anthropocene: Are Humans Now Overwhelming the Great Forces of Nature’’)? La question, en fait, perd son sens si l’on considère que les humains font partie de la nature.

Le second usage, le plus important, correspond à un modèle historique absurde. Il s’agit plus ou moins de dire que tout commence en Angleterre en 1800 avec la machine à vapeur et le charbon. Il y a, nous en avons parlé, tout un tas de problèmes historiques à dire cela. Bien avant la machine à vapeur, le capitalisme a su largement augmenter l’amplitude, la vitesse et l’étendue de sa capacité à transformer l’environnement.

Je suis très inquiet de la capacité qu’a ce concept d’anthropocène de renforcer cette vieille farce bourgeoise selon laquelle la responsabilité des problèmes émanant du capitalisme reviendrait à l’humanité toute entière. Il s’agit d’une vision raciste, européocentrique et patriarcale qui présente une série de problèmes très réels comme provenant de l’humanité prise comme un tout unifié. En un sens très abstrait, nous sommes tous les mêmes aux yeux de l’anthropocène. En un sens historique cependant, il s’agit là de la pire violence théorique que l’on puisse imposer. Ce serait comme de dire que la race ne compte pas dans l’Amérique d’aujourd’hui : quiconque oserait affirmer cela se ferait rire au nez. Si le concept d’anthropocène a une telle résonnance, c’est qu’il repose sur le dualisme Nature/Société.

KA : En dernière analyse, peut-on dire que le capitalisme d’aujourd’hui tombe de plus en plus dans la crise ? Si non, quel pronostic peut-on tirer de cette nouvelle analyse historique ?

JWM : Tout dépend de la manière dont on pense le capitalisme. Si on a une définition classique du capitalisme comme se bornant à assurer une croissance économique infinie et à maximiser le profit, on peut dire de nombreuses choses sur sa capacité à survivre. Mais si on considère que le capitalisme se définit aussi par sa capacité à s’approprier le travail non-payé des humains et du reste de la nature, alors on commence à changer de point de vue sur les limites de ce système.

La question centrale de l’économie politique est la suivante : comment le capitalisme peut-il réussir à investir et à accumuler dans le monde moderne, et dans quelles limites ?

Même s’il n’y avait pas de changement climatique, ces limites resteraient profondes. Que les capitalistes aient toujours réussi à sortir de la crise, c’est quelque chose sur quoi les radicaux et les conservateurs s’accordent. Les uns et les autres arrivent à la même conclusion parce qu’ils ne considèrent pas le rôle de la nature. Le capitalisme est avant tout un système basé sur la nature et notamment sur ces quatre éléments peu coûteux : la force de travail, l’énergie, la nourriture, la matière première. Il s’assure leur caractère bon marché en découvrant de nouveaux éléments naturels qui n’ont pas encore été marchandisés ou intégrés au rapport monétaire. Au 19e siècle, il s’agissait du sud et de l’est de l’Asie. Durant les 30 dernières années, le néolibéralisme a conquis la Chine, l’Inde, l’Union Soviétique et le Brésil.

Enfin, nous avons dû affronter le changement climatique. Le changement climatique est le plus grand vecteur d’augmentation des prix du marché. En sapant radicalement la stratégie d’utilisation peu coûteuse de la nature sur laquelle repose le capitalisme, il va saper les bases de la relation fondamentale que le capitalisme entretient avec la nature.

KA : Vous dites que les mouvements sociaux pour l’environnement prennent peu à peu conscience de la méprise à laquelle conduit une analyse binaire en termes de Nature et de Société. Cela, dites-vous, est peut-être dû aux menaces réelles qui pèsent à la fois sur la nature, sur la société et sur le capitalisme, en particulier avec les projets de forage à grande échelle qui envahit une nature dont les humains font partie.

JWM : Je crois que certains mouvements considèrent en effet la nature et la société comme irrémédiablement intriquées. Mais la prochaine étape serait d’apercevoir en quoi les problèmes de race, de genre et d’inégalité sont intimement liés à la façon dont le monde moderne conçoit la nature et la société. Si vous vous demandez simplement par exemple pourquoi certaines vies humaines valent plus que d’autres – nous pensons au mouvement « Black Lives Matter », ou bien pourquoi certains génocides comptent plus que d’autres, vous commencez à voir qu’il y a de nombreux préjugés puissants internes à l’opposition Nature/Société.

Je pense que les mouvements sociaux autour des sables bitumineux ou autour du pipeline Keystone XL correspondent parfaitement à ce que je dis dans mon livre. Les mouvements pour la justice ne peuvent plus être stoppés par de nouvelles compensations, notamment parce que le capitalisme n’a plus les moyens (les excédents) qu’il avait autrefois. Ce genre de discussion a lieu en particulier autour de l’énergie, du pétrole et des projets d’extraction en Amérique latine. Bien sûr, en Amérique latine, la plupart des groupes indigènes n’ont jamais même commencé par croire au dualisme. Ils étaient « en avance ».

Cependant il y a encore une tendance trop forte, à gauche (et en particulier en Amérique du nord) à considérer la nature comme quelque chose d’extérieur, comme une variable ou un simple contexte, ce qui conduit à une complète impasse politique. Il faut intégrer la nature au capitalisme, et comprendre le capitalisme dans la nature.

Benjamin Birnbaum : En 2000 John Bellamy Foster a publié Marx Ecologiste qui a déclenché un retour aux aspects écologiques des travaux de Marx. Simultanément, cela a constitué le point de départ de ce que vous appelez l’école de l’Orégon. Dans quelle situation se trouve le débat marxiste concernant l’écologie aux États-Unis – il semble plus vivant qu’en France – et comment s’y inscrit Capitalism in the Web of Life ?

JWM : La difficulté avec le débat de l’écologie marxiste est qu’il n’y en a pas. Bien entendu, des différences existent. Or, pour l’instant elles n’ont pas encore généré de débat significatif autour des fondamentaux de la pensée radicale. Peut-être la vivacité relative du débat aux États-Unis provient-elle d’une conscience répandue que la nature compte pour les enquêtes radicales. Nous sommes à un moment où la question – comment la nature importe-elle ? – entre dans une nouvelle phase. De nouvelles discussions, au-delà de l’arithmétique verte deviennent possibles. Toutefois, nous sommes au premier stade de la discussion. Très peu de nouvelles réflexions ont été engagées sur la manière dont l’accumulation du capital agit dans la tissu de la vie. Les savants radicaux ont épuisé l’économie politique ; ils ont usé l’économie politique. Et pourtant ils doivent repenser les relations fondamentales de la valeur, du capital et de la crise d’accumulation en y intégrant la nature. Heureusement, cette nouvelle approche – cette discussion – a désormais commencé.

C’est une discussion à laquelle j’ai essayé de contribuer avec Capitalism in the Web of Life. Je me suis inspiré de la conception de Marx du processus de travail comme point de départ ontologique. Dans Le Capital, chapitre V, Marx fait une série d’observations puissantes. D’abord, les humains font partie de la nature. Notre activité vitale est une « force de la nature ». En agissant sur d’autres natures les humains transforment les rapports sociaux – la classe n’est que la plus évidente de ces rapports « sociaux » – qui sont beaucoup plus que sociaux. Deuxièmement, dans cette activité vitale les humains transforment la « nature externe ». Cette double transformation – des rapports sociaux humains et des rapports au sein de la nature externe – implique une troisième : la transformation continue des rapports entre les humains et la tissu de la vie. Si nous prenons Marx au sérieux sur ce point – même si nous divergeons sur telle ou telle version de la « théorie de la crise » – alors nous sommes amenés à considérer la manière dont chaque moment de la production, de la reproduction, de l’accumulation du capital, de la classe est ontologiquement un mélange d’activité humaine, d’activité extra-humaine et d’activité de la nature dans son ensemble. Je pense que la discussion marxiste a trébuché sur de le problème de la manière dont chaque moment de l’histoire humaine est fondamentalement empaqueté avec des moments spécifiques de la tissu de la vie. Cette discussion a depuis longtemps reconnu que les humains font partie de la nature – mais cette reconnaissance a été limitée. Ce fût une affirmation philosophique. Le problème est qu’elle est restée philosophique – et uniquement philosophique. David Harvey a saisi l’essence de cette perspective il y a plus de deux décennies – tous les projets sociaux sont des projets écologiques et vice-versa. Il a été facile d’affirmer cela d’un point de vue philosophique ou méta-théorique. Mais cela s’est avéré plus difficile à mettre en œuvre d’un point de vue analytique. Comment procéder d’une affirmation philosophique à une discussion autour de nouvelles méthodes et théorisations qui comprennent le changement historique – et les rapports de pouvoir, de production et de reproduction – comme co-produits au sein de la tissu de la vie ? Capitalism in the Web of Life – et la perspective de l’écologie-monde – répondent à cette question avec une série de propositions ouvertes : autour de notre vocabulaire conceptuel ; nos méthodes pour saisir le temps, l’espace et la nature ; nos stratégies narratives. Ce que mes collègues de l’écologie-monde et moi essayons de faire est précisément d’ouvrir une discussion autour de la question suivante : comment avancer de la position philosophique que les humains font partie de la nature vers des méthodes et des récits de l’histoire du monde moderne dans laquelle le pouvoir, la production et la nature forment – en référence à Marx – un « tout organique » ?

Les arguments de l’écologie-monde seraient impossibles sans le travail innovateur de beaucoup de penseurs. Vous soulignez l’école de la « rupture métabolique ». La relecture de Marx par John Bellamy Foster a été, sans doute, déterminante. Il a commencé à écrire le livre sous le titre Marx et l’écologie ; mais au cours de l’écriture Foster a découvert que l’écologie a été fondamentale au système de pensée de Marx. Aussi a-t-il changé le titre : le livre est devenu Marx écologiste. C’est extrêmement significatif. La réussite de Foster fût de localiser la question de la nature au centre du système de pensée de Marx. Cela signifie que chaque moment de la philosophie et de la méthode de Marx a dû être conceptualisé par rapport à la nature. C’est l’importance persistante de Marx écologiste : repenser la totalité de la pensée du matérialisme historique à la lumière du métabolisme de l’humanité au sein de la nature dans son ensemble. (Que ce métabolisme doive être conçu comme une « rupture » est loin d’être clair ; peut-être vaut-il mieux parler d’une « transformation métabolique ».) Or, Foster ne s’est pas arrêté là. Il a proposé que nous lisions Marx and Nature (1999) de Paul Burkett comme un volume accompagnateur. Foster a été très clair sur cet aspect : la civilisation capitaliste est basée sur « l’aliénation de la nature », la production capitaliste sur « l’aliénation de la production humaine ». Ce sont « les deux côtés d’une seule contradiction ».

Les deux côtés de la même contradiction : Il y a une violence historique implicite dans le rapport de la civilisation capitaliste à la tissu de la vie ; et une violence qui est inscrite dans la production de valeur. Ce sont des processus distincts mais pas autonomes dans l’histoire du capitalisme. Ils doivent être considérés comme une seule contradiction.

C’est également extrêmement significatif. Là où Marx écologiste propose de repenser le matérialisme historique à la lumière de la place de l’humanité au sein de la tissu de la vie, Marx and Nature a reconstruit la théorie de la valeur de Marx comme irréductiblement socio-écologique. Burkett a montré que la formation de la « loi de la valeur » repose non seulement sur la force de travail transformée en marchandise mais aussi sur un autre type de « travail » : le travail de la nature. Toutefois, le travail de la nature ne saurait être valorisé sous le capitalisme ; il peut seulement être extrait ou mobilisé au service de la productivité du travail au sens capitaliste (la production de la valeur). En somme, Foster et Burkett ont ouvert la possibilité d’une réinvention puissante du marxisme qui va bien au-delà de « l’éco-marxisme » et « l’éco-socialisme ». Le matérialisme historique comme philosophie de l’histoire et la critique de l’économie politique comme analytique révolutionnaire pouvaient être repensées dialectiquement à travers le métabolisme de l’humanité au sein du tissu de la vie. Foster et Burkett nous ont donné cette possibilité. Une telle approche nous permet de comprendre les connexions historiques et géographiques réelles entre, par exemple, le réchauffement climatique et l’instabilité financière ou l’extinction massive et la polarisation de la richesse. En saisissant ces processus comme étant immanents les uns aux autres au sein d’un unique métabolisme d’accumulation capitaliste, on s’ouvre de nouvelles possibilités analytiques. Plus significativement, cela ouvre des nouvelles possibilités stratégiques pour les mouvements sociaux, pour unifier des aspects fragmentés dans la lutte des classes mondiale – certains centrés autour de la reproduction socio-écologique, d’autres confrontant l’exploitation au sein de la production de marchandises et d’autres encore défiant les problèmes de l’inégalité, de l’austérité et de l’emploi au sein et au-delà des États-nations.

BB : Il semble que la théorie des systèmes-monde soit votre cadre théorique pour analyser l’histoire du capitalisme. Quelle est la contribution-clé de la théorie des systèmes-monde à votre livre et que répondriez-vous à la critique – venant particulièrement du marxisme politique – qui reproche à la théorie des systèmes-monde d’envisager le capitalisme non pas comme une « transformation qualitative des rapports sociaux mais comme une simple expansion graduelle, quantitative du marché1 » et par conséquent de rester aveugle à l’émergence d’un État distinctivement moderne ?

JWM : La théorie des systèmes-monde ? Mon paradigme est l’écologie-monde. Comme l’analyse des systèmes-monde et d’autres paradigmes, l’écologie-monde n’est pas une théorie mais un cadre pour la théorisation. Beaucoup de nos questions viennent d’une simple inversion de la pensée moderniste. Au lieu de demander comment les humains sont séparés de la nature, nous demandons comment les humains – et les organisations humaines, des familles aux empires et aux marchés mondiaux – sont encastrés ou configurées au sein de l’ensemble de la nature. Cette nature inclut d’autres humains, et cela signifie que tout récit historique développé autour de l’opposition binaire nature/société – ce qui inclut l’argument de l’anthropocène – a déjà limité, drastiquement limité, les rapports et processus analysés. Ainsi, notre point de départ avec l’écologie-monde est de comprendre, d’un point de vue ontologique et épistémologique, l’accumulation du capital, le pouvoir et la nature de manière relationnelle. Il n’est pas possible de penser le pouvoir et la différence (« classe, race et genre »), ou l’accumulation du capital et l’empire sans penser la manière dont ces rapports sont façonnés à chaque instant par des natures historiques.

Pour être clair, l’écologie-monde est fortement influencé par les travaux d’Immanuel Wallerstein, de Giovanni Arrighi et de leur collègues. Nous leur sommes assurément redevables et il existe un ensemble de théorisations privilégiées dans la discussion en écologie-monde. Capitalism in the Web of Life partage avec l’analyse des systèmes-monde la perspective de la longue durée. En même temps, l’écologie-monde incorpore des traditions radicales à la marge de l’analyse des systèmes-monde : la géographie critique, le féminisme marxiste, la théorie marxiste de l’accumulation du capital et des crises d’accumulation.

À mon avis, le cœur du projet des systèmes-monde des années 1970 a été le suivant : traduire la philosophie de Marx des relations internes en une méthode en terme d’histoire-monde – au lieu d’une « théorie » ou une « analyse » nous devrions probablement parler d’une méthode de systèmes-monde. Pour moi, la méthode historique relationnelle se trouve au centre. Ce qui m’a particulièrement inspiré, c’est que le récit wallersteinien des débuts du capitalisme a saisi le changement historique comme un ensemble de changements historiques en cascade – parfois centré sur le marché mais souvent centré sur les classes et l’État – qui a permis d’identifier des tendances mais aussi de la contingence. Par ailleurs, Wallerstein a compris que la nature compte dans l’avènement du capitalisme. Des décennies avant que l’histoire climatique devienne à la mode Wallerstein a soutenu que la crise du féodalisme et la transition au capitalisme étaient une « conjoncture socio-physique » – et une situation socio-physique.

Ce qu’est la « théorie des systèmes-monde » n’est pas clair. La formulation   – théorie des systèmes-monde – est au mieux erronée et au pire il s’agit d’une sorte de polémique. Pourquoi ? Comme l’explique Wallerstein, l’analyse des systèmes-monde s’efforce fondamentalement d’impenser la science sociale du XIXe siècle2, d’interroger la division du savoir en disciplines relevant des sciences sociales et leur séparation d’avec les études historiques. Cette critique s’élargit aussi aux « deux cultures » des sciences physiques et sociales. De plus, le terme théorie des systèmes-monde implique un élément qui n’est tout simplement pas présent dans l’histoire du capitalisme de Wallerstein – The Modern World-System est beaucoup de choses mais il est impossible de dire que le livre est guidé par une théorie ou par des constructions idéales-typiques. Bien entendu, il y a un problème énorme lorsqu’on parle de l’histoire du capitalisme de Wallerstein : très peu de ses critiques aujourd’hui semblent l’avoir lu, du moins ils ne l’ont pas lu dans le détail. La critique de The Modern World-System de Wallerstein est qu’il s’agit d’un récit centré autour du marché. Cela fait sens si, disons, on ne dépasse pas les deux premiers chapitres du premier tome. Mais, quand on lit l’intégralité du premier tome, on rencontre l’opposé de ce qu’en dit Teschke : on découvre un texte magistral sur la géographie historique de la formation des États, sur la puissance impériale, sur les structures de classe dans l’avènement du capitalisme. L’analyse est souvent assez compatible avec les soi-disant perspectives concurrentes de Robert Brenner ou Perry Anderson.

L’autre élément que je voudrais développer est la définition du « marxisme politique » n’est pas claire non plus. Il me semble qu’il y a eu beaucoup de faux débat autour de la question de savoir qui est un « vrai marxiste » et de l’implication peu subtile qu’un « vrai marxiste » a historiquement raison. Lorsqu’on abandonne ces étiquettes – et les polémiques improductives – je pense qu’on s’aperçoit que des penseurs comme Brenner, Teschke, et Charles Post pour l’histoire américaine, sont extrêmement importants. Et il y a une dynamique, les travaux de tous ces chercheurs, qui vont tous en s’améliorant – regardez le récit de Brenner sur la transition au capitalisme dans les Pays-Bas !

Je me suis toujours considéré comme un historien de l’environnement et un historien du monde – et non pas comme un théoricien ou au moins pas primairement comme théoricien. Lorsque j’ai commencé ma thèse j’ai voulu devenir historien du travail. J’ai été inspiré par E. P. Thompson et David Montgomery. Je n’ai pas été très fort dans ce domaine. Mais j’ai toujours eu un attachement à la centralité du travail – analytiquement et politiquement – comme fil rouge. C’est probablement dans mes études historiques que ce fil rouge est le plus évident. Mais le travail est également central pour la perspective de l’écologie-monde : l’enjeu est de réinscrire les « structures de la vie quotidienne » de Braudel à l’intérieur de formes de division du travail multidimensionnelles et en constante évolution. Un marxisme incapable de comprendre l’unité différenciée de la vie quotidienne et de l’accumulation mondiale ne mérite pas son nom. Ainsi, à mon avis, les transformations du travail du point de vue de la production et les transformations de la division mondiale du travail ont toujours été entremêlées. Les positions de Brenner et de Wallerstein semblent éloignées l’une de l’autre, mais lorsqu’on regarde les récits spécifiques qu’ils proposent respectivement on s’aperçoit qu’une riche synthèse est possible (Une synthèse qui inclut plus que ces deux points de vue.) C’est exactement ce que je fais en ce moment où je complète Ecology and the Rise of Capitalism.

En terminant Capitalism in the Web of Live j’ai réalisé que toutes ces analyses – le travail conceptuel de Foster et Burkett sur l’écologie, les études historiques de Brenner et Wallerstein – sont passées à côté d’un point très important : le terrain de la reproduction sociale. Depuis longtemps je suis influencé par le féminisme marxiste. Or, cela m’a pris un moment de réunir les différentes pièces de façon cohérente. La position marxiste-féministe sur le travail non-payé, la position verte sur le travail de la nature et la position marxiste sur l’accumulation du capital – ces trois perspectives n’ont pas été synthétisées. Elles ne le sont toujours pas – tout du moins pas de manière satisfaisante. Même si Capitalism in the Web of Life encourage le mouvement vers une synthèse adéquate. Comme beaucoup de monde, j’ai été bloqué pendant longtemps et j’ai travaillé autour des contours du problème de la synthèse. En tant qu’historien de l’environnement j’ai été frappé par une régularité de restructurations capitalistes dans une région après l’autre : la restructuration de la production de marchandises est toujours allée de pair avec la restructuration du « foyer », de la « famille » et du travail non-payé. Et la restructuration de cette relation entre la « production » et la « reproduction » – faisons attention à ne pas transformer cela en un nouveau dualisme ! – a toujours été en lien avec les environnements. Ces environnements ont assurément été matériels mais aussi symboliques. Cela implique des hégémonies culturelles nouvelles, ce que mon ami Stephen Shapiro appelle des « aménagements culturels » (cultural fixes).

Je suis donc arrivé à la conclusion que le capital fonctionne à travers deux stratégies d’accumulation. L’une est l’accumulation par capitalisation, centrée sur l’exploitation de la force de travail : la production de la valeur au sein du circuit du capital. L’autre concerne l’accumulation par appropriation, centrée sur l’appropriation du travail non-payé : le travail non-payé des humains et le travail non-payé des natures qui se reproduisent à l’extérieur du circuit du capital. Bien entendu nous avons ici affaire à un spectre de rapports de capitalisation et d’appropriation qui se chevauchent et présentent un certain flou. Mais je pense que cette distinction nous évite trois grands problèmes et nous aide à affronter le capitalisme comme écologie-monde. D’abord, à partir de cette perspective nous commençons à voir comment le capital traite le travail non-payé des humains – c’est la sphère du soi-disant « travail féminin » – comme « ressource naturelle ». Le slogan « des salaires pour le travail ménager » a été révolutionnaire parce qu’il exigeait que le capital traite le travail domestique comme du travail salarié (et donc de ne pas considérer le travail domestique comme « Nature ») ; il a été révolutionnaire parce qu’il demandait au capital de payer pour les coûts de sa reproduction. Et exiger du capital qu’il couvre les coûts de sa reproduction, c’est exiger l’abolition du capitalisme. Deuxièmement, en termes de « limites » du capitalisme, cette approche nous permet de voir que chaque acte d’exploitation de la force de travail – disons l’ouvrier chinois dans l’usine – requiert un acte disproportionnellement plus important d’appropriation de travail non-payé et d’énergie non-payée du reste de la nature, les humains inclus. Ainsi, le succès même du capitalisme – faire avancer la productivité du travail – crée nécessairement les limites de la survie du capital au XXIe siècle. Faire avancer la productivité du travail – même sous les conditions d’une hausse de la productivité très lente – implique et nécessite un volume matériel croissant d’énergie et d’autres matières premières. Dans la mesure où la production globale se développe, les coûts de production augmentent, comme ils le font aujourd’hui dans tous les secteurs des matières premières du monde. Troisièmement, l’histoire de la créativité du capitalisme est celle d’une activité consistant à trouver et à créer des natures bon marché. Il s’agit d’un processus nécessairement limité. Pensez aux innovations grandioses du monde moderne – la cartographie et la construction navale moderne, la machine à vapeur, le moteur à combustion interne. Chacune a été fonctionnelle dans la création des natures bon marché – du nouveau monde, des mines à charbon, des champs pétrolifères. Et chacune a résolu la contradiction fondamentale du capitalisme : accumuler plus de capital qu’on ne peut en réinvestir de manière profitable. C’est le problème de la suraccumulation. Et le problème de l’excédent en capital a été résolu – encore et encore – à travers la production et la découverte de nouvelles natures bon marché. Aujourd’hui la fin de la nature bon marché signale des obstacles potentiellement insurmontables à la restauration de l’accumulation du capital et à un nouvel « âge d’or » pour le capitalisme.

Je souligne ces connexions afin de suggérer que les débats « productivistes » et « circulationnistes » – sont-ils réellement des débats ou des reformulations de positions théologiques ? – sont sans doute moins fructueux que nous le supposons. Parmi les tâches les plus urgentes pour l’intellectuel et l’activiste radical, se trouve la chose suivante : la recherche de modes d’unification pratique et intellectuelle des luttes des classes telles qu’elles se déroulent au travers des sphères de la production, de la reproduction et de l’accumulation. Une telle unification est nécessaire si nous avons voulons comprendre les contours des crises globales qui se déploient aujourd’hui et forger des stratégies révolutionnaires afin de les dépasser.

Entretien réalisé par Kamil Ahsan pour ViewPoint Magazine (https://viewpointmag.com/2015/09/28/capitalism-in-the-web-of-life-an-interview-with-jason-moore/) et traduit de l’anglais par Juliette Farjat. Les deux dernières questions sont un supplément inédit pour Période, élaboré et traduit par Benjamin Birnbaum.

Print Friendly


Share on Google+Share on TumblrTweet about this on TwitterShare on Facebook
1.Teschke, Benno, The Myth of 1648, Londres, Verso, 2003, p. 137. [↩]
2.Voir Immanuel Wallerstein, Impenser la science sociale. Pour sortir du XIX° siècle, Paris, PUF, 1995. [↩]

Jason W. Moore


À lire aussi :

Du même auteur
› Au-delà de « l’écosocialisme » : une théorie des crises dans l’écologie-monde capitaliste

Sujets connexes
› Pour une critique radicale de l’eurocentrisme : entretien avec Alexander Anievas et Kerem Nisancioglu (Alexander Anievas, Kerem Nisancioglu)
› Au-delà de « l’écosocialisme » : une théorie des crises dans l’écologie-monde capitaliste (Jason W. Moore)
› La nature n’existe pas (Paul Guillibert)
› Décoloniser la nature (Paul Guillibert)



Citation :
Finance. Climate. Food. Work. How are the crises of the twenty-first century connected? In Capitalism in the Web of Life, Jason W. Moore argues that the sources of today’s global turbulence have a common cause: capitalism as a way of organizing nature, including human nature.

Drawing on environmentalist, feminist, and Marxist thought, Moore offers a groundbreaking new synthesis: capitalism as a “world-ecology” of wealth, power, and nature.

Capitalism’s greatest strength—and the source of its problems—is its capacity to create Cheap Natures: labor, food, energy, and raw materials. That capacity is now in question. Rethinking capitalism through the pulsing and renewing dialectic of humanity-in-nature, Moore takes readers on a journey from the rise of capitalism to the modern mosaic of crisis.

Capitalism in the Web of Life shows how the critique of capitalism-in-nature—rather than capitalism and nature—is key to understanding our predicament, and to pursuing the politics of liberation in the century ahead.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Invité
Invité



MessageSujet: Re: MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...    Jeu 19 Mai - 17:24


Marxisme et environnement. Trois questions à John Bellamy Foster
La Revue du projet 19 mai 2016

Entretien réalisé et traduit par Jean-Michel Galano



Citation :
On parle souvent d’« attitude prométhéenne » pour rendre compte de la position de Marx à l’égard des questions environnementales. Ce raccourci vous semble-t-il valable, eu égard aux nombreux textes, qui ne sont pas seulement des textes de jeunesse, mais qu’on trouve aussi dans Le Capital, dans lesquels il dénonce l’asservissement de la nature par le mode de production capitaliste ?

L’idée selon laquelle Marx aurait eu une approche « prométhéenne » de la nature est passée de mode dans le monde anglophone. Elle a fait l’objet d’une réfutation complète de la part de Paul Burkett, de Walt Sheasby, de moi-même aussi, et plus personne ne la soutient. Cette imputation d’une attitude « prométhéenne », dirigée exclusivement contre Marx, visait à lui attribuer métaphoriquement des idées très difficilement compatibles en fait avec ses écrits. Il est vrai que le jeune Marx avait fait l’éloge de Prométhée, qu’il s’était comparé à lui et que Marx toute sa vie a fait l’éloge du Prométhée enchaîné d’Eschyle : toutes choses qui ont été utilisées pour insinuer qu’il aurait eu une attitude prométhéenne au sens moderne de ce terme, à savoir une foi irraisonnée dans l’industrialisation à outrance considérée comme une fin en soi.

Or les choses prennent un tour différent si l’on regarde de près le mythe de Prométhée et la relation que Marx avait avec lui. Prenez sa dissertation de doctorat sur Épicure, auteur pour lequel il avait la plus grande admiration, mais aussi L’Idéologie allemande. Dans la préface de la dissertation de doctorat, il qualifie Épicure de « figure la plus éclairée de l’Antiquité » et le compare à Prométhée. Il ne fait en cela que reprendre les mots de Lucrèce, poète didactique disciple latin d’Épicure, qui présentait plusieurs siècles après la mort de son maître celui-ci comme celui qui avait apporté la lumière aux hommes. Il est probable (je me réfère ici aux études notamment de Peter Gay sur les Lumières) que la tradition européenne illustrée en France notamment par Voltaire qui consiste à parler de « Lumières » s’enracine dans le texte de Lucrèce.

Ce qu’il est essentiel de souligner ici, c’est que le mythe du don du feu a été à l’origine interprété comme celui du don de la connaissance, assimilée à un éclairement. Et c’est bien ainsi que Marx l’entendait. C’est seulement plus tard que le feu ainsi donné a pu être interprété aussi comme puissance matérielle, aliment des moteurs et base de l’industrialisation. Il aurait été bien étrange que les Grecs l’aient conçu de cette manière. C’est parce qu’ils n’ont pas compris l’histoire complexe du mythe de Prométhée et de ses modifications au fil des âges que certains penseurs l’ont présenté de façon anachronique comme porteur d’un éloge de l’industrialisation forcenée qui constituerait l’alpha et l’oméga de la société moderne – et qui d’Eschyle et d’Épicure se serait transmis à Marx ! Épicure était si éloigné des idées qualifiées aujourd’hui de « prométhéennes » qu’il invitait l’humanité, et c’est souligné par Marx, à traiter le monde « comme son ami »…

Au final, on n’en a pas moins réussi à faire passer absurdement Marx pour un fanatique de l’industrialisation et de la conquête illimitée de la nature, en se fondant uniquement sur ce qu’il avait pu dire de Prométhée dans le strict contexte de la philosophie antique !




Une fois écartée cette fausse interprétation des commentaires faits par Marx sur Prométhée, il suffit d’examiner avec rigueur la façon dont Marx traite de l’industrialisation pour voir qu’il est quasiment impossible de mettre en évidence le moindre fait qui aille dans le sens d’une approche acritique et d’une confiance totale dans les vertus de l’industrialisation. Certes, Marx était favorable à l’industrialisation, comme d’ailleurs tout le monde à son époque, exception faite d’une poignée de poètes romantiques. Mais cette approbation n’a jamais pris chez lui le sens d’une croyance et il n’a jamais considéré l’industrialisation comme une fin en soi.

Dans Le Manifeste du Parti communiste, par exemple, l’éloge de la bourgeoisie auquel se livrent Marx et Engels n’est que l’amorce d’une critique radicale : or celle-ci ne porte pas seulement sur des questions de classe, mais aussi sur des données écologiques, et pointe la question du dépassement de l’opposition ville-campagne. Une fois cela compris, la prétendue contradiction entre les forts arguments écologistes de Marx et son prométhéisme supposé disparaît d’elle-même. Il y a plus : le refus d’une foi aveugle dans les vertus de l’industrialisation érigée en divinité moderne est essentiel dans les critiques adressées par Marx à Proudhon, qui fut par contre l’un des premiers à introduire la notion de prométhéisme dans les cercles socialistes.

Vous faites souvent référence à une pensée écologiste soviétique : comment la caractériseriez-vous ?

J’ai beaucoup écrit à propos de la pensée écologiste en Union soviétique, tout particulièrement en ce qui concerne la période des années 1920 À cette époque, la réflexion sur l’écologie en URSS était la plus avancée au monde, avec des théoriciens comme Vernadsky, Alexei Pavlov, Vavilov, Oparine, Stanscinski, Hessen etc. – pour ne rien dire de Boukharine, qui a joué un rôle majeur. Mais l’essentiel de cet apport a été effacé lors des purges de la période stalinienne. Plusieurs d’entre eux ont été exécutés ou sont morts en prison, notamment Boukharine, Hessen, Stanchinski et Vavilovv.

Comme un bon nombre de marxistes vivant à l’Ouest, j’ai cru que l’histoire de la pensée écologique en URSS s’était close à ce moment-là. Pourtant, très récemment, en travaillant avec Paul Burkett à notre livre « Marx et la terre » (Marx and the earth, Brill, 2016) et à l’occasion d’un article que j’ai publié dans la Monthly Review (juin 2015) intitulé « Late soviet ecology and the Planetary Crisis » [L’écologie soviétique tardive et la crise planétaire], j’ai été amené à étudier les ultimes développements de l’écologie soviétique. Malgré les ravages causés par les purges et l’affaire Lyssenko, elle avait continué à se développer de façon parfois phénoménale dans certains domaines de recherche.

L’analyse dialectique, comme le remarquait le regretté Richard Levins, continuait à se faire « sous la glace ». Les marxistes occidentaux ont eu tort de considérer l’URSS comme monolithique, alors qu’en fait des luttes se menaient à l’intérieur du système. Une figure clé à cet égard est celle du botaniste Nikolaïevitch Sukashev, admiré par Lénine et qui fit probablement plus que n’importe qui pour résister à Lyssenko puis pour s’en débarrasser. Sukachev élabora le concept de « biogeocoenosis » (communauté géobiologique), qui permettait d’enrichir la compréhension de l’écosystème, mettant celui-ci en relation avec les cycles géo- et biochimiques, selon l’orientation de recherches inaugurée par Vernadsky.

Dans une période ultérieure de l’écologie soviétique, après la déstalinisation, il y a eu une énorme activité créatrice. L’Union soviétique possédait la plus grande structure au monde pour la conservation de l’environnement, et celle-ci était administrée par des scientifiques. Les Soviétiques ont élaboré la climatologie la plus avancée du monde et ont été les premiers à alerter sur les dangers du réchauffement climatique, avec la mise en évidence par Budenko la rétraction positive de l’albédo de la glace. Dès 1961, celui-ci attirait le premier l’attention sur ce qu’il appelait l’inévitable réchauffement anthropogénique créé par les activités humaines. Par la suite, il fit œuvre de pionnier dans l’étude de la biosphère (écologie globale) et la paléoclimatologie.

Le climatologue F.K. Fedorov, très proche de l’Américain Barry Commoner, était membre du présidium du Soviet suprême et plaida pour un dépassement des énergies fossiles et de l’énergie nucléaire au profit du solaire et des énergies marémotrices. Comme nous le savons, les environnementalistes et les écologues n’ont pas eu gain de cause, du moins pas autant qu’il eût été souhaitable. Mais la puissance acquise par l’environnementalisme soviétique, sous la conduite de savants dont certains étaient membres du PCUS, constitue un phénomène important, et les débats ne furent pas de pure forme. Dans les années 1970 et 1980, quand la philosophie marxiste commença à revivre en Union soviétique sous la conduite d’Ivan Frolov, elle mit en évidence un certain nombre des présupposés écologistes essentiels inhérents à la pensée de Marx, à commencer par le concept de métabolisme entre l’homme et la nature, et elle le fit avant les marxistes occidentaux.

Quels devraient être selon vous les axes d’une conception marxiste renouvelée de l’écologie ?

C’est là une vaste question à laquelle il n’est pas aisé de répondre. Je dirai qu’un tel renouveau se devrait d’avoir comme fondement l’analyse dialectique de ce que Marx appelait « le métabolisme universel de la nature », le « métabolisme social » et la « rupture du métabolisme ». C’est à partir de cette triade dialectique que Marx a élaboré au livre III du Capital la notion de développement durable la plus radicale qu’on ait jamais formulée, quand il dit que personne, pas même l’ensemble des humains, n’est propriétaire de la terre, mais qu’ils doivent la préserver pour les générations futures comme « les bonnes têtes de la maisonnée ».

Marx identifiait le métabolisme social avec le procès de production. Il définissait le socialisme comme la régulation rationnelle du métabolisme entre l’humanité et la terre par une association libre des producteurs, de façon à élever le développement humain tout en conservant l’énergie et en préservant la planète. La conception qu’avait Marx de la crise écologique ne se réduit pas à la critique des coûts environnementaux causés par le capitalisme : elle englobe aussi, et c’est plus important, la prise en compte de la « rupture du métabolisme », à savoir les dommages causés à la planète indépendamment des coûts impliqués par la mise en valeur du capital. Il ne voyait pas les choses uniquement du point de vue de l’économie capitaliste, et en ce sens il peut être considéré comme un écologiste au sens plein du mot. Il décrit les changements climatiques générés par l’homme en matière de désertification comme « une tendance inconsciente vers le socialisme », voulant dire par là qu’il y a une telle contradiction entre capitalisme et civilisation que seule une société socialiste pourra la résoudre en établissant un mode de développement responsable.

Ce qui empêche les marxistes occidentaux d’appréhender les problèmes écologiques dans leur spécificité tient au fait que leur tradition de pensée rejette la dialectique de la nature, concept associé au marxisme soviétique, et à Engels plutôt qu’à Marx. De fait, la dialectique, dans l’optique des marxistes occidentaux, a été associée à la société, non à la nature. La science était considérée par eux comme mécaniste et positiviste quasiment par définition. Là est la raison majeure pour laquelle les marxistes occidentaux ont été si faibles quand ils se sont tournés vers les questions écologiques. Des penseurs de gauche comme Badiou et Žižek croient pouvoir parler de l’écologie comme du « nouvel opium du peuple ». Or c’est seulement quand la question de la dialectique de la nature et de la société sera enfin posée comme elle doit l’être, conformément à la pensée de Marx, que des progrès dans ce domaine seront envisageables. Mais cela suppose la cicatrisation, ou le dépassement, de divisions qui dans la gauche datent de la Guerre froide.

Dans les années récentes, Brett Clark, Hannah Holleman et moi-même avons étudié les analyses de Marx sur les échanges écologiques inégaux ou impérialisme écologique, avec l’exemple du commerce du guano au XIX° siècle, ou encore celui de l’Irlande, forcée d’exporter vers l’Angleterre les richesses de son propre sol. C’est là un élément décisif encore aujourd’hui pour comprendre l’inégalité des échanges écologiques entre le Nord et le Sud.

Il ne tient qu’à nous de faire de son œuvre à la fois une fondation et un point de départ. Il a su articuler la critique économico-politique du capitalisme à sa critique écologiste, et en a fait comme les deux faces d’une même pièce de monnaie. Aucune autre forme de critique se réclamant de l’écologie ne possède ce souffle, cette puissance. Et tout cela prend naissance dans l’intuition originelle du jeune Marx selon laquelle l’aliénation du travail suppose l’aliénation de la nature. En ce qui concerne l’action, j’ai soutenu que les écrits de Marx et surtout ceux du jeune Engels (particulièrement La Situation de la classe laborieuse en Angleterre) permettent de dégager la notion de « prolétariat environnemental » : le prolétariat est plus révolutionnaire lorsque l’ensemble de ses conditions de vie, et pas seulement de ses conditions de travail, sont dégradées.

Nous sommes dans ce que les scientifiques appellent « l’ère anthropocène ». Notons incidemment que le terme « anthropocène », pour désigner les transformations géologiques rapides de la biosphère, a été introduit par Alexei Pavlov, collègue de Vernadsky, dans les années 1920 en URSS. Dans les conditions qui sont celles de la planète à notre époque, le concept de développement humain durable comme façon de concevoir le socialisme représente ce qu’il y a de plus précieux dans l’héritage de Marx.

*John Bellamy Foster est professeur de sociologie à l’université d’Orégon.

La Revue du Projet n° 56, avril 2016


je reviendrai ultérieurement sur un autre livre



Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6302
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...    Lun 29 Aoû - 14:42


Karl Marx (1818-1883), un écolo avant l’heure

Elisabeth Beague Investig'action 29 Août 2016
 
Ce qu’on oublie souvent, c’est que Karl Marx est d’abord et avant tout un philosophe. Cependant, parce que ses idées, jugées trop contestataires, ne plaisaient pas au pouvoir en place, il n’a jamais pu obtenir une chaire dans une université. Il s’est alors tourné vers le journalisme mais, là encore, il a été attaqué et a finalement dû s’exiler.


Citation :
Il s’est proposé un but scientifique : l’analyse des conditions sociales et économiques dans lesquelles s’effectuait le processus de production et qui expliquaient comment les rapports de domination et de subordination étaient eux-mêmes le produit des rapports de production capitaliste.

La nature devient très présente dans sa pensée, Marx souligne en effet toute l’importance qu’elle a pour l’homme et donc non seulement sa valeur en tant que telle mais la richesse qu’elle permet de produire. Il attire également l’attention sur les risques qu’elle court du fait de sa surexploitation et sur les dégâts qu’elle subit par la pollution des eaux et des sols. A noter que la pollution de l’air n’est pas encore un souci à son époque, malgré les vapeurs des machines qui asphyxient l’atmosphère.

Marx considère que l’homme, par l’intermédiaire de son travail, ne peut pas produire de richesses matérielles sans le concours de la nature et il parle « d’échanges organiques avec la nature ». Mais le travail n’est pas pour Marx l’unique source de valeurs. Il écrit en effet que « l’homme ne peut point procéder autant que la nature elle-même », c’est-à-dire qu’il ne fait que changer la forme de la matière et que, dans cette œuvre de transformation « il est constamment soutenu par des forces naturelles ». Et il ajoute que, si la terre fournit à l’homme des vivres tout préparés et un objet de travail, elle n’a pas besoin de l’homme pour exister.

Valeur d’usage/ valeur d’échange

Les biens naturels, gratuits, sont en premier lieu des valeurs d’usage. Et, à côté des biens disponibles, la terre fournit aussi à l’homme l’occasion de travailler en employant des moyens de production de provenance naturelle. Un échange n’est pas nécessaire pour que la marchandise ait une valeur d’usage.  « La valeur d’échange apparaît d’abord comme le rapport quantitatif, comme la proportion dans laquelle des valeurs d’usage d’espèces différentes s’échangent l’une contre l’autre »

Soucieux en premier lieu de l’exploitation de la main d’œuvre, Marx déplore que « les machines agricoles remplacent l’homme et que c’est se tromper étrangement que de croire que le nouveau travail agricole à la machine fait compensation ».

Et il remarque la destruction des sols qu’entraîne l’intensification de l’agriculture « l’agriculture capitaliste trouble encore les échanges organiques entre l’homme et la terre, en rendant de plus en plus difficile la restitution de ses éléments de fertilité, des ingrédients chimiques qui lui sont enlevés »

Marx critique donc le progrès de l’agriculture capitaliste qui, non seulement exploite le travailleur, mais dépouille le sol. En accroissant la fertilité à court terme, les procédés utilisés ruinent en effet à long terme les sources durables de fertilité. Et, plus la grande industrie s’y mêle, plus le processus de destruction est rapide. La grande industrie détruit des forêts entières et ce qu’elle prétend faire pour les replanter est absolument négligeable

Et si Marx relève les effets désastreux de la pollution pour l’homme, il s’en inquiète également pour la nature, notamment pour l’eau des rivières car il remarque l’effet destructeur de l’industrie sur la qualité de l’eau : l’utilisation de substances colorantes, le rejet dans l’eau de détritus, le passage des navires, la construction de canaux, privent le poisson de son milieu vital.

« La production capitaliste, écrit-il, concentre les forces historiques motrices de la société et d’autre part détraque l’interaction métabolique entre l’humanité et la terre ; elle empêche, autrement dit, le retour à la terre de ses éléments nutritifs constituants » Il regrette que la nature soit considérée comme un objet dont l’utilisation est soumise à la responsabilité de l’homme car il postule que l’homme n’est pas propriétaire de la terre. Il en a la jouissance, il en est en quelque sorte usufruitier, mais il doit la léguer aux générations futures après l’avoir améliorée en « bon père de famille ».

Les interprétations quant à l’écologisme de Marx peuvent différer. Mais, si Marx écrit que « aussi longtemps qu’existent des hommes, leur histoire et celle de la nature se conditionnent réciproquement », peut-on encore douter ?


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
 
MARX ÉCOLOGISTE ?... le marxisme actuel a abandonné le "productivisme"...
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 1 sur 1
 Sujets similaires
-
» Pouvoir nourrir un animal abandonné seulement en cliquant...
» Inondation à tunis: bilan actuel 13 morts
» soupe au lait d'avoine (selon le livre easy Marx)
» Un python abandonné sur un trottoir à Villeurbanne (69)
» quatre enfants abandonnés

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE :: ENTRÉES THÉMATIQUES : CAPITALISME, MONDE, COLONIALITÉS... LUTTES :: HUMAIN, CLASSES et "NATURE", Sciences et Techniques -> COMMUNAUTÉ du VIVANT !-
Sauter vers: