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 LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 25 Nov - 5:13

Suez 1956 ou le glas de la présence coloniale franco-britannique au Moyen orient René Naba

Cet article a été rédigé le 26 octobre 1986 à l’occasion du 30ème anniversaire de l’agression tripartite franco-anglo-israélienne de Suez, en réplique à la nationalisation par Nasser de l’unique ressource financière du pays, le Canal de Suez, que www. madaniya.info reproduit à l’occasion du 60ème anniversaire du mouvement des non-alignés.


Suez-anniversaire | AFP Paris 26 octobre 1986


AFP a écrit:
L’expédition franco-britannique de Suez, il y a 30 ans, a sonné le glas de l’ère coloniale et mis fin dans cette région aux ambitions des grandes puissances qu’étaient la France et la Grande-Bretagne, véritable tuteurs du Moyen Orient pendant un demi-siècle.

Pour les historiens, cette expédition de par ses retombées militaires et diplomatiques a également permis aux États-Unis et à l’Union soviétique de faire leur entrée sur la scène proche-orientale.

Conçue en riposte à la nationalisation du Canal de Suez par Nasser, l’expédition a été l’œuvre de trois hommes, tous trois chefs de gouvernement, mus par des considérations différentes : le socialiste français Guy Mollet qui se déclarait « hanté par le spectre de Munich et le défaitisme européen » mais qui cherchait en fait à couper la rébellion algérienne de sa principale base d’appui dans le Monde arabe, le conservateur britannique Anthony Eden, pressé par son ami le premier ministre de la Monarchie irakienne Noury Saïd d’en découdre avec Nasser, nouveau chef de file du nationalisme arabe militant, ainsi que l’israélien David Ben Gourion, soucieux de prévenir l’édification d’une force militaire du plus grand État arabe, l’Égypte.

L’opération commence le 29 octobre 1956, alors que le monde entier a les yeux braqués sur les insurgés de Budapest. L’armée israélienne franchit le désert du Sinaï et parvient sur les rives du Canal de Suez. Cette première opération fait partie d’un plan secret anglo-franco-israélien visant à reprendre le contrôle de la voie d’eau qui symbolise, aux yeux des Arabes, le colonialisme. Construit par le Français Ferdinand de Lesseps, le canal qui assure la jonction du vieux continent au sous-continent indien est administré par un consortium dominé par les Britanniques.

Paris et Londres, en application de l’accord de Sèvres, lancent un « ultimatum » aux Égyptiens et aux Israéliens. Ils exigent un cessez-le-feu et « demandent » aux seuls Égyptiens de « permettre » l’occupation de Port Saïd, Ismaïlia et Suez, les points-clé du canal, par les troupes franco-britanniques.

Nasser refuse. Le 5 novembre, au lendemain du retour à Budapest des chars soviétiques, Français et Britanniques débarquent. Ils occupent Port Saïd et se préparent à descendre le long du canal quand Moscou et Washington ordonnent un cessez- le-feu. Celui-ci devient effectif le 7 Novembre.

Si l’opération a été une réussite sur le plan militaire, elle a constitué par ses conséquences diplomatiques un désastre tant pour les Français que pour les Anglais, à l’aube de la décolonisation et de la montée en puissance du tiers-monde.

Nasser coule des bateaux dans le canal pour y entraver la navigation, obligeant les pétroliers, qui ravitaillent l’Europe à partir du Golfe, à faire le long détour du cap de Bonne espérance (Afrique du sud). C’est la première utilisation de l’arme du pétrole au lendemain de la première nationalisation réussie par un pays du Tiers monde. L’Europe connaît ses premières pénuries d’or noir. Pour faire face au coût supplémentaire du transport du brut, la France instaure la vignette auto.

Le Commonwealth, sous la conduite du bouillant ministre indien de la Défense Krishna Menon, est au bord de l’éclatement, tiraillé entre la solidarité du premier ministre indien Nehru avec Nasser et la « haine viscérale » du premier ministre britannique à l’égard du « Raïs » égyptien, selon l’expression de Robert Rhodes James, biographe d’Eden.

Le Monde arabe, à l’exception du Liban, rompt ses relations diplomatiques avec Londres et Paris. L’onde de choc de cette affaire qui a déclenché une virulente poussée anti-occidentale, se répercutera deux ans plus tard sur l’ensemble du Moyen-Orient. L’Égypte et la Syrie fusionneront en un seul État, en Février 1958, et forment la « République arabe unie, la Monarchie irakienne chutera cinq mois plus tard, en juillet 1958, conduisant les parachutistes britanniques à intervenir en Jordanie pour sauver le Trône vacillant du Roi Hussein, alors que, parallèlement, les Marines américains débarquaient à Beyrouth pour soutenir le président Camille Chamoun dont le pays est ravagé par la première Guerre civile.

Trente ans après cette expédition, plusieurs questions restent sans réponse et notamment la question de savoir quel fut l’élément déterminant dans l’instauration du cessez-le-feu du 7 Novembre : les menaces soviétiques d’employer l’arme atomique ou les pressions américaines ?

Pour Robert Rhodes James, il n’y a aucun doute : c’était le refus américain d’intervenir pour soutenir la Livre sterling qui a semé une « quasi-panique » à la City de Londres. Pour d’autres, il s’agissait de l’irritation du Président Dwight Eisenhower devant l’incartade de ses alliés qui a terni sa réélection triomphale. Pour les Arabes, la menace du Kremlin a été déterminante.

Le retrait franco-britannique de Suez a fait de Nasser le champion de la Cause arabe, et dans l’imaginaire des peuples colonisés, un héros à l’égal de Mao Zedong, Nehru et Tito. Israël, après ce coup d’épée dans l’eau, apprît à connaître sa marge d’autonomie face aux États-Unis.

Quant aux populations arabes, elles vécurent cette « agression tripartite » comme une illustration de la « collusion entre Israël et les puissances occidentales ». Pendant une décennie, l’épisode de Suez va donner un élan aux Guerres de Libération Nationale dans le Tiers-Monde.


René Naba a écrit:
Épilogue

Cinquante ans plus tard, en juillet 2006, Israël soutenu cette fois par les États-Unis, la nouvelle puissance occidentale dominante de la zone, déclenche sa guerre de destruction contre le Liban, en représailles à la capture de deux de ses soldats par le mouvement chiite libanais « Hezbollah ».

Suez s’est conçue comme une « expédition punitive » à l’encontre de Nasser, le nouvel « Hitler contemporain », selon l’expression des commentateurs politiques de l’époque. La guerre du Liban, en 2006, visait à imposer des « mesures coercitives » contre le Hezbollah, selon l’expression du président français de l’époque Jacques Chirac.

En 2011, la France, récidiviste, de concert avec le Royaume Uni prennent, à nouveau, la tête d’une nouvelle offensive contre les pays à structure républicaine du Monde arabe, (Libye et Syrie), au prétexte d’y instaurer la démocratie, dans le prolongement de l’invasion américaine de l’Irak (2003). Le socialiste François Hollande reprendra les mêmes arguments que son prédécesseur socialiste Guy Mollet : « le spectre de Munich » et sa hantise que le peuple syrien ne soit les « Sudètes du XXI me siècle », détournant ainsi l’attention sur la Palestine, en focalisant sur la Syrie, occultant magistralement la responsabilité du Royaume Uni (Promesse Balfour), de la France (Dimona) et d’une manière générale des pays occidentaux dans la tragédie palestinienne, le véritable sudète du XXI me siècle.

Cette guerre de « prédation économique », à l’identique de Suez, a tourné au désastre pour les assaillants occidentaux en ce que la Libye est devenue une pétaudière à ciel ouvert, gros exportateur de migrants clandestins du continent africain vers l’Europe occidentale en crise systémique, l’Irak et la Syrie, les principaux foyers d’exportation du djihadisme erratique à l’échelle planétaire.

Cinquante-neuf ans après, les réflexes coloniaux demeurent tenaces dans les pays occidentaux à l’égard de toute velléité indépendantiste des pays arabes, de surcroît avec la même constance : l’alliance d’Israël avec la principale puissance occidentale du moment et le même revers militaire dans la satisfaction des objectifs stratégiques du camp occidental.

François Hollande prendra définitivement acte de la déconfiture française de Suez de son prédécesseur socialiste Guy Mollet en co-président avec le Maréchal Abdel Fattah Al Sissi, le 6 Août 2015, la cérémonie d’inauguration de l’élargissement du Canal de Suez. En s’affichant ostensiblement avec l’héritier de Nasser, le social libéral français s’imagine pouvoir gommer et de la mémoire et l’ignominie de son prédécesseur et son alliance honteuse avec les régimes les plus régressifs arabes.

Sophistication suprême : La recolonisation du Monde arabe par le bloc atlantiste, sous couvert de « l’open society » et du mal nommé « printemps arabe » se fait cette fois avec le consentement servile de leurs supplétifs arabes, les pétromonarchies du Golfe, la constellation la plus obscurantisme, la plus répressive de la planète, dont les Occidentaux en sont devenus, paradoxalement, les mercenaires dans leur guerre de survie dynastique.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 25 Nov - 5:21



Porto Rico: Une faillite nommée colonialisme spéculatif Cathy Ceïbe 5 Août 2015 L'Humanité

Endettée à hauteur de 72 milliards de dollars (65,6 milliards d’euros), l’île de la Caraïbe, colonie des États-Unis, se retrouve en situation de défaut de paiement




hors article

Citation :
Porto Rico est une nouvelle victime de la crise de la dette. San Juan n’a jamais caché ses difficultés à rembourser lundi un échéancier de 58 milliards de dollars (52,9 milliards d’euros). Ce même jour, les autorités de cet archipel de la Caraïbe ont annoncé qu’elles ne s’acquitteraient que de la somme de 628 000 dollars (572 748 euros) sur une dette totale estimée à 72 milliards de dollars (65,6 milliards d’euros). Aussitôt, l’agence de notation Moody’s a réagi en estimant que « cet événement (était) la première étape d’un défaut général (du territoire) sur sa dette », a précisé l’un de ses vice-présidents, Emily Raimes, dans un communiqué transmis à l’AFP.

45 % des 3,6 millions d’habitants vivent dans l’extrême pauvreté

Depuis un mois déjà, les médias n’hésitent pas à rebaptiser Porto Rico « la Grèce de la Caraïbe ». Cette colonie des États-Unis, au statut officiel d’État associé à la première puissance mondiale, se débat dans une grave crise économique et financière. L’évasion fiscale ou encore la corruption sont certes des problèmes structurels, mais l’explication est un peu courte. L’île dont la monnaie est le dollar n’a pas de système monétaire propre. Son statut juridique l’exclut du chapitre 9 du Code de banqueroute des États-Unis, l’empêchant ainsi de se déclarer en faillite pour restructurer sa dette, contrairement à d’autres États ou villes, comme ce fut le cas pour Détroit il y a quelques années. Ce qui n’empêche pas les autorités de travailler à la création d’« un moratoire négocié avec les créanciers pour retarder, de quelques années, les paiements de la dette, afin que cet argent soit investi à Porto Rico », a demandé son gouverneur, Alejandro Garcia Padilla. Mais il y a fort à parier que ces créanciers – en majorité des fonds spéculatifs – ne l’entendent pas de cette oreille.

Comme pour la Grèce, le Fonds monétaire international a sommé San Juan de procéder à des « réformes structurelles », autrement dit des thérapies austéritaires de choc alors que l’île souffre de récession depuis une décennie. Les gouvernements ont déjà taillé dans les dépenses publiques en fermant de nombreux centres scolaires. Le salaire minimum a été rayé de la carte. La TVA a grimpé à 16 % tandis que les transports et l’électricité ont été privatisés. 45 % des 3,6 millions d’habitants vivent dans l’extrême pauvreté, dont 56 % d’enfants. De nombreux Portoricains ont été contraints à l’exil et ont pris la route des États-Unis où se tiennent depuis plusieurs semaines des manifestations de solidarité. En campagne électorale, Hillary Clinton a demandé à la Maison-Blanche de faire un geste mais Washington s’en lave les mains. Pour l’instant.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 25 Nov - 5:39

“Le terme colonial d’‘assimilation’ est extrêmement agressif envers les migrants”, Didier Daeninckx Michel Abescat Télérama 07/11/2015
 


Brazza et l'exploration du Congo  

Assimilation ou intégration ? A l'heure où le vocabulaire colonial revient hanter le débat politique, Didier Daeninckx publie un livre qui s'attaque au mythe des bienfaits de la colonisation en matière scolaire. L'écrivain nous parle de “L'Ecole des colonies”

Citation :
Qu'enseignait-on dans les écoles des colonies, en Algérie, en Afrique sub-saharienne, en Asie, aux Antilles, quand l'empire français pesait 11 millions de kilomètres carrés et 48 millions d'habitants ? Quel était le pourcentage d'enfants indigènes scolarisés ? Que cherchait-on à former : des citoyens, une élite, de bons et loyaux serviteurs ?

Dans un livre abondamment illustré de documents de l'époque – manuels scolaires, planches pédagogiques ou photos –, le romancier Didier Daeninckx répond à ces questions de manière très incarnée. L'Ecole des colonies, qui paraît chez Hoëbeke, met en effet en scène un jeune instituteur métropolitain nommé, en septembre 1945, en Kabylie.

A travers l'expérience de ce « hussard de la République », qui arrive empli de sa mission d'éducation et va se fracasser sur la réalité, c'est au mythe des bienfaits de la colonisation en matière scolaire que s'attaque l'auteur de Meurtres pour mémoire. A l'heure où le vocabulaire colonial, comme le terme d'« assimilation », revient en force dans le débat politique, ses propos résonnent brutalement avec l'actualité.

Citation :
“Chacun devait rester à sa place, dans sa classe et sa race”


Quels étaient les objectifs assignés à l'école dans les colonies ?

Très modestes, tous les manuels scolaires que nous avons rassemblés et dépouillés l'attestent. Après la conquête des territoires, après leur « pacification » c'est-à-dire la répression des révoltes et des résistances, vient le moment de leur développement et de leur exploitation, et pour ce faire celui de « l'assimilation » des populations dont l'école va être un des instruments. Il s'agit de mettre en place un enseignement minimum pour former la main-d'œuvre, les bons serviteurs, les bons agriculteurs, les bons travailleurs, et les bons soldats, dont les colonies ont besoin.

Ce discours est celui de tous les politiques de l'époque, celui d'Albert Sarraut par exemple, député socialiste, plusieurs fois ministre et auteur d'un ouvrage intitulé La Mise en valeur des colonies françaises, publié en 1923. Les ambitions pédagogiques sont d'autant plus réduites que l'on craint que les connaissances ne développent l'esprit critique, poussent à la subversion. Il ne faut surtout pas que les autochtones imaginent devenir les égaux des colons et que l'école finisse par fabriquer des déclassés ou des aigris. Chacun doit rester à sa place, dans sa classe et sa race, conformément à la représentation du monde qui dominait à l'époque.


Tous les territoires étaient-ils traités de la même façon ?

Non, les différences sont grandes car cette représentation établit une hiérarchie entre les races. La blanche est en haut de l'échelle, puis vient la jaune qui va donc être la mieux traitée. Au Vietnam, par exemple, la scolarisation est plus importante qu'ailleurs et l'attention à la culture autochtone plus grande. En dessous, la race noire. En Afrique sub-saharienne, de nombreuses écoles sont aussi des lieux de production où l'on fait travailler, par dérogation au code du travail, des enfants de 10-12 ans que l'on emploie à des tâches de jardinage, de maraîchage ou d'irrigation. Enfin, après la race noire, viennent les habitants de Calédonie ou de Guyane que les fantasmes de l'époque imaginent comme le chaînon manquant entre l'homme et l'animal. Ceux-là sont traités de manière ignominieuse, ce sont des singes auxquels on apprend à être horrifiés par leur apparence.

Aimé Césaire pensera à eux, en particulier, quand il écrira son Discours sur le colonialisme, en 1955 : « Je parle de millions d'hommes à qui on a inculqué savamment la peur, le complexe d'infériorité, le tremblement, l'agenouillement, le désespoir, le larbinisme. » Les traces de cette période sont encore vives aujourd'hui, je l'ai éprouvé physiquement quand je me suis retrouvé, en Calédonie, devant des assemblées de jeunes Canaques dont une grande partie ne parvenaient pas à me regarder, tournaient systématiquement la tête pour éviter que mon regard ne se pose sur eux qui se sentent encore tellement dévalués. Jamais je n'ai vécu cela ailleurs.


“Le savoir transmis était celui de la stigmatisation, de l’infériorisation de ceux auxquels on s’adressait.”

Votre livre présente de nombreuses images et documents pédagogiques qui véhiculent ces préjugés raciaux…


On les trouve partout, dans les livres de lecture, dans les planches que l'on accrochait aux murs des classes, ils font partie intégrante des « savoirs » que l'on transmet. Dans un Alphabet de la France et de ses colonies, par exemple, dont la couverture montre, réunis dans une sorte de rosace, le visage d'un bébé blond placé en haut, au-dessus de trois autres enfants de races marron, noire et jaune. Cette représentation, à l'œuvre dans la métropole pour éduquer les jeunes Français européens, est imposée de la même façon dans les colonies.

Plus violent encore est ce document que nous avons trouvé, dans un livre de lecture, une page intitulée « Ali et René », et construite comme une bande dessinée. Le maître a proposé à ces deux élèves de manger un bonbon. Sur la première vignette, René, blond aux yeux bleus, mange le bonbon. Alors que sur les suivantes, Ali jeune Algérien à la peau bistre, mange le cahier, puis le tableau, puis le papier, puis la craie. « Il ne mange pas le bonbon, est-il écrit en conclusion, Ali est un âne », en mettant en valeur les deux A, celui d'Ali et celui d'Ane. Le savoir que l'on transmet est ainsi celui de la stigmatisation, celui de l'infériorisation de ceux auxquels on s'adresse.


Ces objectifs pédagogiques font écho au « statut de l'indigène » qui a des droits inférieurs à ceux des colons…

L'indigène a surtout des obligations. Et le droit distingue clairement les citoyens de plein exercice et les autres qui n'ont qu'un droit de vote limité ou pas de droit de vote du tout. Les indigènes sont soumis à un système particulier d'infractions, d'amendes et de peines, à un impôt de capitation qui ne concerne pas les revenus, mais le seul fait d'exister. Ils sont surtout soumis au travail forcé qui sera à l'origine de dizaines de milliers de morts sur les chantiers de développement de l'empire.

L'enseignement colonial prend place dans ce cadre, il doit conforter ce système brutalement inégalitaire et le présenter comme naturel et légitime. Le message pédagogique adressé aux élèves est ainsi violemment contradictoire : il met en avant les valeurs de la République – liberté, égalité, fraternité, les hommes naissent libres et égaux en droit etc. – tout en justifiant le statut inégalitaire de l'indigénat. Cette position est évidemment intenable et explosive.


Une classe à Bamako au Mali  
“En entrant à l’école, on pénètrait en territoire linguistique français sous peine de punition.”

Du point de vue des contenus de l'enseignement, quelle est la place de l'apprentissage de la langue française ?


Elle est centrale. Je suis souvent tombé sur ces photos d'un instituteur qui vient de tracer au sol, quelques mètres avant l'entrée de l'école, une ligne au-delà de laquelle il est interdit aux élèves de parler leur langue maternelle, le wolof, le kabyle, l'arabe etc. En entrant à l'école, on pénètre en territoire linguistique français sous peine de punition. La langue maternelle n'a plus aucune légitimité, de même que l'histoire, la culture, les croyances du pays colonisé.

Désormais c'est la langue française, l'histoire de la métropole – nos ancêtres les Gaulois – qui s'y substituent. C'est d'une violence considérable. Dans les années 50-60, certains essaieront de rendre leur légitimité à la culture et à l'histoire des pays colonisés, à l'instar de Max Marchand, un enseignant devenu inspecteur d'Académie, qui a publié chez Hachette un manuel scolaire consacré à l'histoire de l'Algérie. Il sera assassiné par l'OAS le 15 mars 1962, quatre jours avant l'entrée en vigueur du cessez-le-feu, avec cinq de ses collaborateurs dont l'écrivain et poète Mouloud Feraoun.

Quel était le pourcentage des enfants indigènes scolarisés ?

En Algérie, en 1920, seulement 5,5% des enfants de 6 à 13 ans sont scolarisés. En Indochine, le chiffre est un peu plus élevé : 10%. En 1950, en Algérie, on compte 92% d'enfants indigènes de 10 à 14 ans illettrés. En 1945, en Afrique occidentale et équatoriale française, l'ensemble de la population compte 95% d'illettrés. J'ai trouvé cette phrase dans un manuel intitulé Géographie vivante datant de1926 : « Le Nègre est à peu près un homme comme les autres. Mais il faudra de longues années d'efforts pour qu'il arrive à valoir les peuples blancs qui se sont emparés de sa patrie. » Avec un taux de scolarisation de 5%, il est sûr qu'il faut de nombreuses années pour parvenir au but !

Quelques chiffres encore : en Algérie, en 1947, un enfant européen sur trois accède au lycée pour un enfant indigène sur cent vingt-cinq. Quatre-vingts  fois moins. En 1945, parmi la population autochtone, depuis le début de la colonisation en 1830, quarante médecins seulement auront été formés, vingt pharmaciens, trois ingénieurs et dix professeurs du secondaire. Et il faudra attendre 1954, l'année où débute l'insurrection, pour que le premier architecte obtienne son diplôme.


“On a du mal à imaginer la puissance et la multiplicité des canaux utilisés pour formater les esprits.”

Du côté de la métropole, quelle image des colonies donne-t-on aux enfants ?


Il suffit de relire Le Tour de France par deux enfants, fameux manuel de lecture, dont la première édition date de 1877 mais qui fut utilisé jusque dans les années 50 et se vendit à huit millions d'exemplaires. Un chapitre détaille les « quatre races d'hommes », la rouge, la jaune, la noire et la blanche présentée comme la plus parfaite. Ce livre, très patriotique, manuel de géographie, d'histoire, de science, de morale, ne peut se résumer à ce chapitre. Il évoluera d'ailleurs au fil des éditions successives, les références à Dieu, par exemple, étant gommées dès 1906. Mais sa représentation du monde est typiquement coloniale.

Cette vision d'une colonisation triomphante est reprise partout, dans les objets les plus quotidiens, sur les images à collectionner dans les paquets de chocolat, sur les bons points que l'on distribue aux élèves, et qui célèbrent les grandes figures de la conquête coloniale, Brazza par exemple, présenté en héros libérant les esclaves. Le cinéma, la chanson, tout est mis au service de l'idéologie coloniale. On a du mal à imaginer la puissance et la multiplicité des canaux utilisés pour formater les esprits.


Cette fabrique de stéréotypes a été si puissante qu'il en reste encore des traces…

Ces stéréotypes se sont installés dans l'ordre de l'évidence pour plusieurs générations. Je suis né en 1949 et j'ai été élevé dans cette idéologie. L'empire colonial s'étendait sur 11 millions de kilomètres carrés et nos maîtres, dans les années 50, nous expliquaient que son expansion était encore possible. Je me souviens d'un dictionnaire que j'avais reçu de la municipalité pour mon certificat d'études et qui présentait la Nouvelle Calédonie comme un territoire « habité autrefois par des sauvages et aujourd'hui civilisé ».

Avec la décolonisation, le discours va changer, mais sans que le travail de déconstruction du discours précédent ait été entrepris. C'est en laissant coexister deux discours contradictoires que l'on a créé l'immense confusion des esprits que nous connaissons aujourd'hui. Les universitaires et les scientifiques ont d'ailleurs eu du mal à avancer sur ce terrain, souvent sans l'aide de l'institution, parfois contre ses réticences et son inertie, et ce n'est que depuis une vingtaine d'années que les publications critiques du système colonial et les expositions comme celle de 2012 au musée du quai Branly intitulée « Exhibitions. L'invention du sauvage » se sont multipliées.


“La créolisation du monde s’est mise en marche.”

Il n'empêche que le mythe des bienfaits de la colonisation en matière scolaire est encore vif…

Ce mythe est né des reportages de propagande qui montraient des écoles en Algérie, en Afrique noire, peuplées d'enfants souriants et de maîtres attentifs. Les gens y ont cru, y croient encore, ils ne connaissent pas les chiffres de l'illettrisme dans les colonies, les taux de scolarisation dérisoires des enfants indigènes. La prise de conscience de l'immense échec de cette entreprise ne date que des années 70 et les mythes ont la vie dure.

Le vocabulaire colonial revient aujourd'hui dans le discours politique, en particulier le terme d' « assimilation » que Nicolas Sarkozy, par exemple, déclare préférer à celui d' « intégration » en ce qui concerne l'accueil des migrants…

Les mots reviennent dès lors que le travail critique, historique, pédagogique n'a pas été fait à temps. Beaucoup de gens de bonne foi ne voient pas en quoi ce mot pose problème, ils pensent qu'il signifie simplement que ceux qui viennent s'installer en France doivent respecter les lois républicaines. Ils ne savent pas que l'« assimilation » était la troisième phase de la colonisation après la « conquête » et la « pacification ». Ce terme historiquement daté, au contenu extrêmement agressif vis-à-vis des migrants dont il exige l'abandon de tous leurs repères culturels, sert aujourd'hui des opérations politiques d'un cynisme absolu.

Alain Juppé a bien vu le piège idéologique et préfère le concept d'« intégration » plus respectueux du parcours des personnes concernées. Nous avons tout à gagner de cette diversité, j'ai autour de moi des gens qui s'appuient sur leur culture, qu'elle soit haïtienne, algérienne, africaine, pour enrichir la nôtre et ouvrir ainsi de nouvelles voies à l'esprit français. De toutes façons, dès l'instant où l'on a inventé l'avion et Internet, la créolisation du monde s'est mise en marche. Et aucune barrière physique ou juridique n'empêchera longtemps la circulation des corps et des idées.


A lire

L'Ecole des colonies
, de Didier Daeninckx, éd. Hoëbeke, 144 p., 150 illustrations, 27,50 €.



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 25 Nov - 5:48



Malversations et néo-colonialisme : la mafia laïque française au Liban Sayed 7asan 17 octobre 2015  

Un conflit a opposé les parents d'élèves du Grand-Lycée Franco-Libanais (GLFL) de Beyrouth à la Mission laïque française (MLF) depuis le début de l'année 2015. Il n'a pu être résolu que grâce à la forte mobilisation des parents d'élèves et à l'implication des tribunaux et de la presse libanaise, qui ont pu contraindre la Mission laïque française à respecter la loi et les décisions de justice libanaises qui condamnaient ses pratiques illégales. Voici une synthèse de cette affaire, dont la chronologie peut être suivie sur le blog des parents d'élèves du GLFL.


Citation :
Ces procédés de la Mission laïque française (menaces et chantage contre les parents, violences psychologiques contre les enfants, malversations, mépris pour la loi et la souveraineté libanaises, etc., avec l'implication directe de Jean-Christophe DEBERRE, Directeur Général de la MLF), similaires à ce que j'ai vécu en Egypte, confirment le mode opératoire global mafieux de la MLF.


Voir également le récit de cette affaire au Caire  : Clientélisme et enfants-rois : les marchands de soupe de la Mafia laïque française Mission laïque française : propagande et réalité Salah Lamrani / Sayed Hasan


[center]Depuis le début de l’année 2015, un conflit a opposé les parents d'élèves du GLFL à la Mission Laïque Française (MLF) et à la direction du GLFL. Au cours d’un long processus conflictuel, certains agissements de la MLF ont dépassé les limites du débat démocratique pour finalement atteindre un niveau indigne d’une institution française en charge de l’éducation de milliers d’élèves dans le monde. Maintenant que le conflit s’est apaisé, il est nécessaire de signaler ces agissements pour en garder une traçabilité et en tirer les conclusions qui conviennent.


Début Janvier, le Comité des Parents du GLFL (CDP-GLFL) a refusé d’approuver le budget du GLFL et cela sur la base des prérogatives que lui fournit la loi libanaise (loi 515). Cette décision est parfaitement justifiée et réfléchie. En effet, il faut savoir, par exemple, que :

• la scolarité moyenne au GLFL a doublé en 6 ans. Elle est passée de 4.5 millions de LL (3000 dollars) à 9 millions (6000 dollars), alors que l’indice des prix à la consommation n’a augmenté que de 21% sur la même période. La scolarité actuelle représente 14 fois le smic au Liban !

• le budget du GLFL présenté au Ministère de l’Education au Liban ne représente pas le budget réel tel que consolidé par la MLF, et que le GLFL génère des revenus externes au budget, non déclarés au Ministère, estimés à environ 400.000 dollars annuellement !

• le poste de dépenses budgétaires intitulé « Indemnités au Propriétaire », autrement dit les montants transférés à la MLF et qui par conséquent ne sont pas alloués au fonctionnement du GLFL, est passé de 300.000 dollars en 2010/2011 à 1.5 million de dollars en 2014/2015, soit une augmentation de 500% sur cinq ans !

• malgré une inflation proche de 0% et une augmentation négligeable du nombre d’élevés, le budget de l’année 2014-2015 a prévu une augmentation des coûts opérationnels de 30% par rapport aux coûts opérationnels de 2013-2014 !

• la MLF a refusé de fournir aux parents d'élèves le bilan comptable de l’année 2014/15 (les dépenses effectives), contrairement à ce que stipule la loi libanaise.

• la MLF a entrepris un gigantesque chantier de construction. Cet investissement, avoisinant les 20 millions de dollars, se répercute directement sur les scolarités payées par les parents. Or les parents subissent ce lourd fardeau sans même avoir été consultés.

Les parents ont choisi d’inscrire leurs enfants au GLFL « afin qu’ils bénéficient d’une éducation qui met en avant l’esprit critique et scientifique ; une éducation qui apprend à nos enfants comment argumenter pour convaincre et comment démontrer pour conclure. Une éducation qui favorise la raison et le raisonnement. » Or, sur la base de ces principes et dans ces conditions de non transparence et de non accès aux données réelles des dépenses effectuées, comment le CDP-GLFL pouvait-il approuver le budget ? Devait-il l’approuver aveuglément, sans explication convaincante, comme la MLF l’a demandé à plusieurs reprises ?

Les demandes du CDP-GLFL ne se limitaient pas uniquement à l’aspect financier. Bien au contraire, il a présenté à la MLF une série de propositions, basiques, couvrant le volet pédagogique et éducatif (ex : mise en place d’un système de remplacement des enseignants absents : des classes sont restées sans enseignants pendant des semaines, etc…).

Malheureusement, la révision à la baisse du taux d’augmentation de la scolarité et l’engagement de la MLF envers l’application d’une partie des demandes pédagogiques des parents, n’ont pu être acquis qu’après un long et fastidieux processus juridique et l’implication du juge des référés.

Maintenant qu’un accord a été atteint auprès du juge des référés, il paraît essentiel d’évaluer la gestion de ce conflit qu’a menée Mr. Deberre, Directeur General de la MLF.

• Il faut tout d’abord noter, qu’à deux reprises, la MLF a refusé d’appliquer la décision du ministre libanais de l’éducation, malgré des rappels répétés de la part des autorités libanaises. Les journaux au Liban ont pointé du doigt ces comportements qui rappellent le temps du colonialisme, où une association fait fi des décisions du pouvoir exécutif. La MLF ne s’est soumise à cette décision qu’après un jugement du juge des référés.

• La MLF ainsi que la direction du GLFL a eu recours à une multitude de moyens de pression pour faire face à la position du CDP : pressions sur les parents d’élèves (refus de délivrer les attestations d’inscription et de fin d’année), sur les élèves eux-mêmes (des enfants du primaire sont rentrés à la maison en pleurs accusant leurs parents de vouloir fermer l’école : une circulaire scandaleuse avait été distribuée aux élèves sans enveloppe), sur les enseignants et le personnel (insinuations que les actions du CDP allaient aboutir à l’annulation de leurs acquis sociaux), pressions politiques (des délégations de la MLF ont rendu visite au premier ministre libanais ainsi qu’à d’autres dirigeant politiques et hauts magistrats). Ces agissements nuisent gravement à l’image de la France : les conflits sociaux sont-ils résolus de cette manière en France ?

• Il faut également retenir le contenu des communiqués de la MLF diffusés aux enfants et aux parents du GLFL, depuis Juin 2015. Voici des extraits : ◦Dès la signature de l’accord, la MLF et la direction de la GLFL ont harcelé les parents à travers des messages et des communiqués les appelant à venir payer le reste de la scolarité, selon l’accord, dans des délais extrêmement courts à la caisse de l’établissement seulement et en espèces, sous peine de voir leur enfants mis à la porte, au lieu d’attendre la publication des souches du premier trimestre (un mois plus tard). « A partir du lundi 14 septembre et dans le cas où les parents n’auraient pas payé la totalité de la créance, leurs enfants ne pourront pas être admis en cours » !

◦« Ne compromettez pas l’éducation et l’avenir de ce que vous avez de plus cher au monde : vos enfants » !

◦« (Inscrivez vos enfants) dans un établissement en adéquation avec (vos) moyens financiers »

Mis à part le fait que ces communiqués rejettent clairement le principe historique du GLFL de « mixité sociale », ils ont été perçus comme des menaces directes envers les enfants. Ne nous trouvons-nous pas dans une situation d’abus de pouvoir sur personnes fragiles ? Menacer des enfants d’exclusion du cours, si leurs parents ne paient pas dans un délai de quelques jours, cela peut-il émaner d’éducateurs ou de pédagogues ? Les conséquences d’un tel acte affecteront les enfants à vie. Cette attitude discriminatoire est étonnante, surtout que les retards de paiements sont d’habitude traités d’une manière discrète, respectueuse et dans des délais acceptables. Il est du devoir de tous de dénoncer cette demande de paiement en urgence accompagnée de menaces en totale opposition avec la Convention des droits de l’enfant, la Déclaration universelle des droits de l’homme et les principes républicains auxquels la MLF prétend et doit se soumettre.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 25 Nov - 5:57

La laïcité nous apprend à tolérer le colonialisme Pierre Carpentier 2 mai 2015

Citation :
L'ennui avec la laïcité, voyez-vous, c'est qu'elle s'est montrée très utile, dans sa quête d'universalité, à servir le colonialisme expansionniste et "évolué" de l'État français pour se justifier à travers l'Histoire jusqu'à Mayotte (de population à 98% musulmane devenue son 101ème département  en janvier 2011) où il n'y a, du reste, comme à l'ïle de la Réunion, curieusement pas de problèmes liés au foulards ou aux jupes trop longues...

En effet, "Une et Indivisible", la République ayant soustrait à l'autorité religieuse et s'y étant substituée d'une part, et aux autorités coutumières des peuples qu'elle surdétermine par sa politique d'assimilation, d'autre part, entend demeurer intransigeante à maintenir ainsi organisé son principe de société de par le monde.

Qu'elle soit intérieure (c'est à dire aveuglément pratiquée dans l'hexagone) ou extérieure (c'est à dire indistinctement exercée dans les extensions territoriales françaises), la très pédagogue laïcité nous apprend à tolérer la présence et l'expansion colonialiste de l'état sous toutes ses formes aliénantes. Excluant les conseils coutumiers de l'exercice du pouvoir politique et/ou administratif, et en particulier de l'enseignement public, ainsi tente-t-elle de raturer l'indétournable présence culturelle des peuples autochtones dans leurs propre milieux de vie, cela est proprement intolérable. (Voir "Poétique de la Décolonisation" sur Facebook ici ; https://www.facebook.com/pages/Poétique-de-la-Décolonisation/561577900623275?ref=profile

Nous trouvons une contradiction de plus dans les principes républicains, aussi généreux qu'ils se veulent, à prétendre élever la laïcité à l'universel. "Périssent les colonies plutôt qu'un principe" aurait clamé Robespierre ; alors que l'ironie au quotidien que nous fréquentons nous dit plutôt en matière de décolonisation  : "Périssent les principes plutôt que les colonies".

Car il s'agit bien là de rendre l'autre semblable à soi-même, l'autre que l'on a tendance à surtout ne pas voir sur place (dans l'hexagone) et à qui on ne souhaite surtout pas ressembler ; l'assimilation et la laïcité ne sont que barbaries sur brûlis de dévastation sans partage identitaire.

L'exemple le plus frappant que je puis vous en donner est celui (nous sommes en 1981) où il est demandé à l'enfant Marquisien, chez lui sur son île enracinée à quatre-mille abysse, surgie au ciel des montagnes marines, de connaître le texte de la Marseillaise par cœur, épreuve très pénalisante, pour ne pas dire éliminatoire, pour le candidat au Certificat d'Études Primaires qu'il était.

J'avais alors été très choqué par l'agressivité culturelle et doctrinaire de cette République de l'assimilation dont la laïcité demeure l'auxiliaire d'un système colonialiste théorisé contre lequel je me bats tous les jours.

Les valeurs d'une République qui ne s'émancipe pas de ses marges coloniales (internes et externes) sont nécessairement corrompues par sa laïcité.

Soley' !


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 25 Nov - 6:05



Le café « français », une histoire coloniale 12/7/15

Par ses possessions d’outre-mer et le recours massif à l’esclavage, le royaume va devenir un gros producteur de cette denrée exotique


En 1721, le capitaine Gabriel de Clieu s’est vu confier, par Louis XV,
la mission de replanter deux caféiers en Martinique

Citation :
Longtemps, le café est resté chasse gardée. Les Arabes ébouillantaient les grains pour empêcher qu’on ne les cultive ailleurs. En 1690, les Hollandais parviennent à dérober plusieurs cerises et caféiers. Ils s’empressent de les planter sur l’une de leurs colonies, l’île de Java. Dès lors, plus rien ne s’oppose à son extension, ni à sa propagation. Les cadeaux diplomatiques vont y pourvoir.

Retombée de la paix d’Utrecht, le bourgmestre d’Amsterdam offre en 1713 un plant de caféier à Louis XIV qui le fait analyser par Antoine de Jussieu, le botaniste de ses jardins. Des cerises qu’il met en culture au Jardin des plantes sortiront « le père de tous les caféiers des îles françaises d’Amérique, d’abord à la Martinique, puis à Saint-Domingue et à la Guadeloupe », écrit l’historienne Anne Mézin.

Le café des Antilles concurrence celui d’Arabie dès 1730

En 1715, le sultan du Yémen offre 60 pieds de caféier à la France qui les transplante sur l’île Bourbon (l’actuelle Réunion), administrée par la Compagnie française des Indes. La greffe prend sur cette contrée de l’océan Indien, encore vierge un demi-siècle plus tôt.

Tout y contribue : le soleil, les alizés marins, les montagnes et leur fraîcheur, mais aussi une main-d’œuvre, si nécessaire à cette production, mais entravée, expédiée de la voisine Madagascar. En 1788, la population de Bourbon compte 47 195 habitants dont 37 984 esclaves…

En 1721, Louis XV avait confié deux caféiers à un capitaine d’infanterie, Gabriel de Clieu. À charge pour lui de les replanter en Martinique. Voyage épique et dévouement admirable de l’officier qui ne se révélera pas indigne de sa mission. Il se privera d’eau pendant la traversée pour arroser et sauver le seul plant survivant, assurant, par ce geste, la prospérité de nos possessions et la future culture dans toute l’Amérique du Sud.

La prospérité du commerce du café assurée par la traite négrière

« Le café des îles françaises d’Amérique concurrença le café d’Arabie dès les années 1730. Revenant beaucoup moins cher que le café de Moka, le café antillais servit aussi à approvisionner l’Empire ottoman et, à la veille de la Révolution française, sa production était assurée par 80 000 esclaves », rappelle Anne Mézin. Pour sauver les « îles à sucre » des Antilles, la France sacrifie, en 1763, le Canada et la Louisiane occidentale…

Cette prospérité du négoce du café français est renforcée par le monopole royal octroyé, en 1723, à la Compagnie des Indes orientales pour son importation sur le territoire français et le recours massif à cette main-d’œuvre forcée.

La traite organisée depuis Le Havre culmine entre 1783 et 1791, avec 192 expéditions, deux par mois. Le commerce triangulaire et la traite négrière profitent aussi au port de Bordeaux qui a de forts intérêts dans le café à Saint-Domingue, d’où partira la révolte menée par Toussaint-Louverture.

Elle sera matée par Napoléon, acharné à maintenir cette iniquité pour le bien du commerce. Saint-Domingue, « la reine des Antilles », la plus peuplée, la plus vaste et la plus fortunée, est alors, avec 60 % de sa surface cultivée, le principal producteur de café au monde.

JEAN-CLAUDE RASPIENGEAS


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 25 Nov - 6:16



L'Afrique « au cœur d'un post-colonialisme qui ne dit pas son nom » Christian Losson et Amandine Cailhol 6 août 2014


Les employés de la mine de platine du Marikana, en Afrique du Sud,
retournent au travail après une grève de cinq mois, le 25 juin dernier
Phoyo Mujahid Safodien. AFP

A l'issue du sommet États-Unis- Afrique, Yves Ekoué Amaïzo, consultant international et économiste, décrypte les relations commerciales des pays africains avec les États-Unis et l'Union européenne

Après trois jours de rencontres, le premier sommet États-Unis- Afrique se termine, ce mercredi, par une réunion des dirigeants africains et du président américain Barack Obama. L’avenir de l’Afrique et l’investissement sont à l’ordre du jour des débats. Yves Ekoué Amaïzo, économiste togolais et animateur du think tank indépendant Afrocentricity revient sur les questions soulevées par cet événement.



Yves Ekoué Amaïzo

Christian Losson, Amandine Cailhol a écrit:
Le sommet a-t-il été à la hauteur des enjeux africains ?

On ne peut qu’être dubitatif. Certes, c’est un grand événement, mais cela n’a rien de comparable avec les échanges que le continent entretient avec la Chine ou le Japon. À Washington, Obama a fait du business, au sens américain du terme, en organisant des rencontres avec des hommes d’affaires sur les secteurs cibles de l’énergie et de la construction. Les États africains sont tombés collectivement dans le piège, alors qu’ils plaident eux-mêmes depuis des années pour un traitement d’égal à égal.


Une mauvaise idée ?

Cela conforte la logique de la «smart diplomacy» qui lie l’aide au développement (en baisse) à la promotion du commerce, soit un retour sur investissement. Les États-Unis l’applique déjà pour l’aide bilatérale, tout comme la Banque mondiale. En Afrique, personne n’ose attaquer cela. Seul le président égyptien Abdel Fattah al-Sissi s’est permis de décliner l’invitation des États-Unis, car il dispose d’un contre pouvoir solide avec l’Arabie Saoudite.


Les ONG ont aussi pointé du doigt l’absence de la société civile...

Par définition, la société civile n’a pas d’argent, donc elle n’a pas été invitée! Même chose d’ailleurs pour les pays les plus pauvres comme l’Érythrée et la Centrafrique. Quant au Zimbabwe, il avait déjà annoncé qu’il ne souhaitait pas faire de commerce avec les américains, donc il n’était pas intéressant de le convier. Cette approche stratégique a par ailleurs fait sauter en éclat l’obligation de respecter les droits humains et de réduire la corruption, même si cela a fait partie des déclarations d’Obama.


Ses appels à la bonne gouvernance ne sont pas crédibles ?

Il est plus facile de ne pas inviter le président de l’Érythrée que de refuser la venue de ceux du Tchad ou de la Guinée équatoriale, des pays mis à l’index mais assis sur une manne pétrolière. Obama se garde bien aussi de constater que la gouvernance publique ghanéenne de ces dernières années a été mauvaise au point d’amener ce pays à demander en catastrophe l’aide d’urgence du Fonds monétaire internationale du fait d’un déficit budgétaire sans précédent…


Les partenariats économiques avec l’Europe ou les Etats-Unis peuvent-ils profiter à l’Afrique ?

L’African Growth and Opportunity Act (Agoa) est un accord dangereux car ce sont les Etats-Unis qui déterminent quels produits peuvent bénéficier de la franchise de douane, selon des conditions non tarifaires dans la plupart du temps. Cette institution permet de faire entrer un peu plus de 6 000 produits sélectifs aux États-Unis, dont une majorité liée au pétrole et, dans une moindre mesure, au textile. Mais quand les Etats-Unis ne veulent pas de crevettes, car ils ont un excédent, ils inventent n’importe quelle réglementation pour ne pas les laisser entrer sur son sol ou pour faire baisser les prix. Dans le sens inverse, les autorités américaines cherchent à tout prix à exporter des machines outils made in USA et supportent mal le fait que des pays africains importent des équipements industriels chinois par exemple. Ils vivent cela comme une forme de dumping. C’est pour cette raison notamment que l’Agoa n’a pas encore été renouvelé. Ces accords sapent des pans entiers de souveraineté des pays africains.


Et du côté de l’UE ?


Si les Accords de partenariat économique (APE) n’ont toujours pas été formalisés par les pays d’Afrique, c’est bien qu'un grand nombre de leurs dirigeants, pourtant très conciliants avec l’Europe, n’y trouvent pas leur compte. A l’image de l’OMC, les pays riches veulent toujours organiser le commerce du haut vers le bas. Mais pour cela, il faut d’abord avoir des intégrations régionales fortes, ce qui n’est pas le cas. L’Europe est en position de force pour imposer un agenda. Elle contrôle des infrastructures à travers la Banque africaine de développement et pèse de tout son poids pour imposer ses vues aux ministres des finances, tout en restant très silencieuse, sauf dans la presse, sur le népotisme et les droits humains. L'Afrique est au coeur d'un post-colonialisme qui ne dit pas son nom.


Qu’est ce qui a changé depuis l’époque des plans d’ajustements structurels et la vague de néolibéralisme ?

Rien n’a vraiment changé de facto. Quelques dettes publiques ont été effacées, mais d’autres ont été contractées. L’économie reste libérale car les structures et l’environnement le sont intrinsèquement. La flexisécurité est imposée par la finance globale et met en compétition des salariés entre eux. Résultat, la plupart des salaires sont tirés vers le bas. On aménage le système avec quelques soupapes de sécurité, mais la croyance en la réussite financière, au royaume de l’argent, emporte encore tout. L’Afrique n’a jamais eu autant de millionnaires, mais la plupart le sont devenus grâce à des marchés obtenus avec l’aval des États ou des complaisances qui encouragent l’optimisation ou l’évasion fiscale. Surtout, ils privilégient les domaines où il n’y a rien à faire: l’industrie extractive, beaucoup plus simple et rémunératrice que l’industrie transformatrice.



Vue aérienne d'une installation pétrolière sur l'île de Bonny dans le sud-est du Nigéria, en mars 2013

L’industrie reste donc en panne ?

Il n’y a pas de frémissement de l’industrialisation africaine. Les télécoms sont assez développés, mais les sociétés du secteur refusent pour la plupart de faire l’assemblage ou la fabrication des téléphones portables sur le continent. Même les plus grands, comme le soudanais Mo Ibrahim, ne veulent pas s’y mettre par peur de perdre beaucoup d’argent. Trop de leaders africains ne veulent pas apporter de la valeur ajoutée manufacturière. Il faudrait atteindre un taux de 17%. Or, l’Algérie est à 7% et le Nigeria seulement à 4%! Sans concurrence réelle, ni désir d’investir dans des appareils productifs, l’Afrique représente à peine 1,5% de la valeur ajoutée manufacturière mondiale alors qu’elle pèse 15% de la population mondiale.


Il faut donc se méfier de la croissance affichée officiellement ?

Le taux de croissance - entre 5 et 6%, selon les observateurs - ne vaut rien car il s’agit d'un chiffre d’évolution, de mouvements essentiellement liés à des bons prix de matières premières. Il faut aussi le comparer à l’inflation qui est très élevée dans certains pays, mais surtout avec le déficit budgétaire. Dans beaucoup de pays, il existe des comptes parallèles qui enrichissent de façon exponentielle des individus qui gravitent autour du pouvoir et viennent garnir des comptes offshore: c’est vrai au Congo ou encore au Tchad. Les occidentaux ferment les yeux car ils permettent d’alimenter des ventes d’armes ou des trafics divers.

Dans d'autres pays, on investit dans des infrastructures qui ne bénéficient pas à la population, comme en Afrique du Sud par exemple, où un grand nombre de dignitaires de l’ANC sont actionnaires des mines, veulent s’enrichir et cherchent à tout prix à contenir les salaires. Cette course vers le bas est une aberration économique puisqu’elle a entraîné des vagues de grèves sur plusieurs mois très coûteux pour la croissance, beaucoup plus que si les dirigeants avaient d’entrée accepté d’augmenter les salaires. Il y a donc un vrai problème de leadership et de court-termisme dans beaucoup de pays africains, que le clanisme ne fait qu’alimenter.


Les institutions internationales évoquent pourtant l’émergence d’une classe moyenne africaine. Mythe ou réalité ?


La classe moyenne va un peu mieux, mais son essor est quasi indexé sur le prix des matières premières… Tout cela est très orchestré, à l’image d’un plan Marshall pour l’Afrique venant des Etats-Unis. Il faut arrêter de rêver et savoir que ce ne sont pas les contribuables américains qui paieront en totalité la dette colossale des Etats-Unis, mais bien une partie des Africains via les facilités d’accès aux matières premières, dont les prix contractuels restent largement en deçà des prix du marché.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 26 Nov - 5:45

nouveau site interactif



Citation :
© Institut du Tout-Monde, 2013. Site établi et réalisé par Loïc Céry, pour l'ITM. Le contenu du site est libre de droits (sauf utilisation commerciale), à condition d'en indiquer clairement la provenance, avec l'url de la page citée.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 4 Déc - 22:02



Climate stories: environment, colonial legacies and systemic change Anna Lau 23 November 2015


Survivors of Hurricane Katrina are taken to safety
All rights reserved. Credit: © AP Photo/John Bazemore
Victims of Hurricane Katrina were predominantly African American


Guest blogger Anna Lau reflects on how a failure of UN negotiations (and the Northern environmental movement more widely) to address the legacy of colonialism will hinder our ability to take meaningful action against climate change


Citation :
The 21st UN intergovernmental conference on climate change (COP21) will begin in Paris in under 40 days. To protect our planet from a 2C increase in temperature, we urgently need COP21 to deliver real targets on carbon emissions. But is this possible without widespread shifts across global social, economic, political, cultural, and built infrastructures?

When thinking about most global social issues today, whether climate change, migration, conflicts over resources and state power, inequality, poverty or environmental disasters, it’s possible to trace connections between the present-day situation with the period of European colonialism and systems of slave ownership dating from the 15th century.


As European states - powered by the industrial revolution and its exploitation of much of the world - furthered their colonial ambitions, they unleashed a fundamental change in the interaction between people and environment in those countries conquered. Colonial infrastructures were forced into previously sustainable socioecological systems across the world and included the trade and trafficking of thousands of species (including humans) across the earth’s surface alongside the genocide of 50 million indigenous people. This resulted in the death of biologically and culturally diverse regions stewarded by diverse human peoples.

The world today is run on coloniality [1] – a form of colonialism that continues to operate where, for example, the African continent loses 6 times as much as it receives in aid, ‘aid’ which often goes on payments to Northern institutions.

This coloniality has consistently been masked by narratives that say that the ‘natives’ are incapable of looking after their own affairs and so intervention in this regions is both necessary and justified. Whilst in the 16th century, colonial expansion was aided by narratives of Christian benevolence, ongoing intervention in formerly colonised regions is today abetted by patriarchal narratives that argue these regions are in need of Western aid; a canvas on which the heroism of the white (usually male) saviour can be played out upon.

The role of the educational academy in creating this narrative is significant. Across the 18th century, the work of colonial advocates across the arts and social sciences – such as Thomas Hobbes – and natural sciences – such as Francis Galton – helped depict a ‘natural’ hierarchy with the ways that white men like these believed society was organised at the top, and black people and their theories of social organisation at the bottom, alongside ‘flora and fauna’. Indigenous people in Australia were legally classified in this way until as late as 1967.

Today, ties between academia, governments and colonialist enterprise remain. For example, research on GM crops needs approval by agritech companies before it can be published. This intervention, alongside the governmental aid received by agribusiness (dominant economic thinking still presumes that large actors do a better job at ‘resource management’ than networks of locally-connected groups), helps large agro-corporations control global agriculture at the expense of small farmers who possess diverse seed stores and knowledges that are proving important in addressing climate change.

These repeating patterns of exclusion, denial and silencing make genuine environmental justice impossible.

Today’s environmentalism increasingly highlights how mainstream economic policy fails to recognise nature’s contributions to human society. However it often simultaneously ignores the similarly negative impact of capitalist structures that treated the rich contributions of many peoples and the ecological fabrics they were part of as resources to be used and abused.

Awareness of this and the ways these patterns continue rarely appears in standard climate change narratives, which are now being challenged from from distinct political perspectives and historical junctures. A range of movements including anti-colonial, national liberation and third world women’s movements as well as anti-racism, indigenous and decolonial groups have all worked to highlight the damaging influences of capitalist and colonialist structures in effectively tackling climate change [2]. These are legacies that a few of today’s Northern climate justice groups are beginning to learn from and are central [3] to successfully building a collective future on this planet.

In her next blog post, Anna recounts what she has learnt from a grassroots movement in Colombia which is tackling legacies of colonialism in their activism.

Anna Lau is a writer and facilitator working with social movements, community groups and in multi-stakeholder settings.


[1] Coloniality describes colonialist structures that reproduce in distinct (yet familiar) ways in the present. See Waldon Bello’s ‘Capitalism’s last stand?’ for an overview of trends in today’s world and Vitamin D’s series of podcasts on coloniality.

[2] See Vijay Prashad’s ‘A Possible History of the Global South’ for a brief introduction.

[3] See also John Clammer’s Culture, Development and Social Theory

This blog is the first of three parts of an article which appeared in its entirety as an article published on opendemocracy.net on 14 October 2015.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 5 Déc - 12:37



La France en Afrique: un modèle néo-colonial pour l’Amérique latine 14 nov 2015  


Morceaux choisis de la version originale en Anglais France in Africa: A Neocolonial Template for Latin America

1
Citation :
) « Nous devons commencer à appeler les choses par leur nom. En Ukraine, l’Union européenne et les États-Unis et le Canada prirent en charge des groupes de choc Nazi pour renverser un gouvernement légitime, installant un régime fasciste génocidaire coupable d’attaques et de nettoyage ethnique contre sa propre population qui parle le Russe. De même, en Syrie, tout comme ils l’ont fait en Afghanistan, les Etats-Unis et ses gouvernements alliés ont armé, formé et équipé des forces terroristes mercenaires pour détruire le gouvernement légitime du pays ».

2) « La France a regardé l’Allemagne reprendre sa domination historique de l’Europe centrale et orientale. En 2011, le gouvernement français a tenté de manière décisive à la fois pour compenser et pour compléter la domination allemande en Europe, en tournant une fois de plus, comme il l’a fait dans le 19ème siècle après avoir perdu la guerre franco-prussienne, d’étendre et de consolider son pouvoir en Afrique ».
 
3) « La France est désormais intervenue en Libye, Côte-d’Ivoire, au Mali, en République centrafricaine en maintenant une ingérence constante dans le reste de ses anciens territoires coloniaux africains. Les choses ont beaucoup changé depuis l’époque des débâcles colonialistes français, à Dien Bien Phu en 1954, 1956 Canal de Suez aventure et la défaite décisive en Algérie en 1962. Maintenant, la puissance économique française en Afrique est soutenue par l’hégémonie monétaire monolithique de l’euro et, en définitive, par la puissance économique de l’Allemagne.

La puissance militaire française, encouragée par la Grande-Bretagne et les États-Unis, est facilitée et projeté par le galimatias anti-démocratique des résolutions du Conseil de sécurité de l’ONU. En 2011, les nations de gangsters occidentaux pouvaient compter sur l’indulgence des dirigeants chinois et russes, Xi Jinping et Vladimir Poutine. La destruction sauvage de la Libye par l’OTAN était une alerte décisive pour la Chine et la Russie, qui les conduit à unir leurs forces et à travailler ensemble contre l’agression croissante des pays de l’OTAN et de leurs alliés du Pacifique.

Lors de la destruction de la Libye, la France et ses complices de l’OTAN ont également bénéficié de la suprématie arabe raciste du type avoué par les milices mercenaires de l’OTAN dans des endroits comme Misrata et Benghazi, avec la complicité de l’Arabie Saoudite et du Qatar ».

4) « Avec l’attention du monde axée sur la guerre en Libye, le gouvernement français a été en mesure de voiler son abus du mandat de l’ONU en Côte-d’Ivoire et ainsi de réaliser un coup d’Etat contre le gouvernement légitime du pays qui avait rendu difficile le contrôle néocolonial français dans la région.

Un regard sur la carte pertinente (ci-dessus) montre comment ce contrôle est pratiquement coextensif avec l’ancienne occupation coloniale de la France. Avant 2011, les gouvernements véritablement indépendants de la région étaient ceux de la Libye et de l’Algérie. Le Président de la Côte-d’Ivoire, Laurent Gbagbo a lutté pour formuler une politique indépendante dans des circonstances impossibles de sanctions de l’ONU, de la domination régionale française et d’un conflit national instigué par l’étranger.

Dans le cas de la Libye et la Côte-d’Ivoire, la France et ses alliés ont délibérément financé les mouvements d’opposition armés pour déstabiliser et si possible renverser les gouvernements de ces pays.

Tout cela fait partie de la norme de changement de régime recette de pays de l’OTAN actuellement appliquée à la Syrie, au Venezuela et même à la Fédération de Russie. En 2011, en utilisant cette recette, la France et ses alliés, avec la complicité de l’ONU, ont détruit les gouvernements de la Libye et la Côte-d’Ivoire
. »


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 8 Déc - 9:02

un livre conseillé

Atlas des premières colonisations : XVe - début XIXe siècle : des conquistadors aux libérateurs, Marcel Dorigny (Auteur), Fabrice Le Goff (Cartographer), 2013



Citation :
En l492, Christophe Colomb découvre l'Amérique, bientôt suivi par les conquistadores espagnols et portugais, relayés au XVIIe siècle par les Provinces Unies, la France et l'Angleterre. Plus de 120 cartes, plans de villes et graphiques pour comprendre quatre siècles de conquête du monde par les Européens.

La controverse de Valladolid (1550) sur la nature, humaine ou non, des indigènes puis, à partir du XVIIIe siècle, le grand élan des Lumières et les débats contre l'esclavage.

Le rôle de la traite négrière et de l'esclavage, piliers de la mise en valeur des colonies.

La naissance des États-Unis en 1783, là première colonie libérée avant l'indépendance d'Haïti, prise par les esclaves eux-mêmes.

Cet atlas est le premier à être consacré à cette période unique d'expansion européenne inaugurant l'ère de la mondialisation.

« Cette conquête, rapidement destructrice des sociétés préexistantes, se voulait "civilisatrice" »


Citation :
Table des matières

Atlas des premières colonisations : XVe - début XIXe siècle. Des conquistadores aux libérateurs1
SOMMAIRE6
INTRODUCTION9

LA NAISSANCE DES EMPIRES EUROPEENS 13

Le legs de Marco Polo14
La quête de voies nouvelles vers l’Orient16
La recherche de la route par l’ouest : Colomb et la « découverte » du Nouveau Monde18
Le partage de Tordesillas ou l’invention de l’Amérique 20
Les Indes occidentales entre 1550 et 1650 : le premier siècle de la colonisation espagnole22
La rencontre violente de deux humanités24
L’exploitation du Nouveau Monde 26
Les Portugais en Afrique et aux Indes orientales28
Espagnols et Portugais dans le Pacifique au XVIe siècle30

LA REDISTRIBUTION DES EMPIRES AU XVIIe SIECLE 33

Les Compagnies des Indes (I) : premier essor d’un commerce mondial34
Les Compagnies des Indes (II) : les activités36
La Compagnie française des Indes 38
Les nouvelles ambitions coloniales aux Indes occidentales40
La Nouvelle-France (I) : naissance et implantation42
La Nouvelle-France (II) : le difficile peuplement blanc44
La Nouvelle-France (III) : l’occupation de l’espace46
La Louisiane 48
Les Indiens en Amérique du Nord50
L’Amérique du Nord britannique (I) : le territoire et son économie52
L’Amérique du Nord britannique (II) : population, éducation, religions54
Les Indes orientales jusqu’en 176356
La redistribution des colonies après la guerre de Sept Ans58

L'APOGEE DE LA COLONISATION MERCANTILISTE AU XVIIIe SIECLE 61

« L’Empire du sucre » : apogée des îles à sucre62
L’Amérique espagnole : géopolitique d’un empire stabilisé64
La christianisation de l’Amérique ibérique66
Colonies et sciences au siècle des Lumières68
Les institutions savantes70
Les sociabilités coloniales72
L’Empire des Indes orientales espagnoles et néerlandaises au XVIIIe siècle74
Vers de nouveaux espaces coloniaux ? Les explorations dans le Pacifique au XVIIIe siècle76
Une mondialisation achevée ? 78

RUPTURES DES EQUILIBRES COLONIAUX A LA FIN DU XVIIIe SIECLE 81

La remise en cause de la colonisation à la fin du XVIIIe siècle 82
La première rupture coloniale : l’indépendance des États-Unis en 177684
La deuxième rupture coloniale : l’indépendance d’Haïti en 180486
La troisième rupture coloniale : les indépendances de l’Amérique ibérique (1810-1830)88
Que reste-t-il des empires vers 1825 ? 90
Projets et utopies de colonisation à la fin du XVIIIe et au début du XIXe siècle92

ANNEXES 94
Bibliographie indicative94
Chronologie simplifiée96
Sources des citations98



Guillaume Lévêque a écrit:
Avec ce volume consacré à la première vague de la colonisation européenne, lors de l’époque moderne, la série des atlas historiques publiée par les éditions Autrement s’enrichit d’un fleuron appelé à faire référence. Rédigé par Marcel Dorigny, universitaire ayant déjà à son actif le très complet "Atlas des esclavages" publié par les soins de la même maison d’édition, ce scrupuleux travail de synthèse, pleinement servi par la cartographie de Fabrice Le Goff, couvre parfaitement tous les aspects de son sujet.

Depuis l’âge des Grandes Découvertes jusqu’à l’émancipation de l’Amérique du Sud au début du XIXe siècle, cette première mondialisation est mue par un puissant moteur qui peut se définir en un triple C : Colonisation, Christianisation, Commerce. L’esprit d’aventure des explorateurs et des savants, le goût de puissance des princes et l’appétit de richesse des pionniers créent une dynamique de conquête qui repousse les limites du monde connu. L’élan mercantiliste qui se nourrit des richesses des nouveaux territoires passe de la pulsion de prédation à la logique d’exploitation, développant l’économie de plantation et le système des compagnies à charte. Le coût humain de ce modèle économique est énorme, engendrant la presque extermination des autochtones des Amériques et la traite négrière. Si le XVIe siècle est ibérique, le XVIIe voit entrer dans la compétition coloniale les puissances de l’Europe du Nord-Ouest : Britanniques, Français et Hollandais. Les horizons de négoce et de conquête s’élargissent, contournant l’Afrique, franchissant l’Atlantique et explorant le Pacifique, atteignant les Amériques mais aussi les Indes orientales. Dans les territoires soumis, qui deviennent de nouveaux théâtres et de nouveaux objectifs pour les guerres intra-européennes, des sociétés se développent en affirmant des cultures et des identités coloniales spécifiques. Des formes de sociabilité locales s’y enracinent, tout en conservant de forts liens avec les métropoles et en participant à l’internationale maçonnique du Siècle des Lumières. Tandis que la Grande-Bretagne construit sa destinée impériale, la diffusion des idées nouvelles fait fermenter une dynamique d’émancipation dont la naissance des États-Unis est le premier fruit notable, précédant la révolte d’Haïti et la libération de l’Amérique du Sud.

Le découpage de ce petit livre en une série de petits chapitres formulant autant de mises au point thématiques à la fois concises et précises en fait un outil de référence idéal. Son format très pratique bénéfice d’une cartographie colorée, aussi séduisante par son abondance et sa diversité que par le soin de sa réalisation. Elle est étayée par divers graphiques, une bibliographie sélective et une chronologie. Le faisceau des approches examinées passionne par sa variété et sa complémentarité. L’évocation d’angles originaux ajoute une ampleur et une profondeur supplémentaires au rappel des évidences les plus canoniques et les plus incontournables : citons ainsi, parmi d’autres, le voyage de Marco Polo, les équipées des Vikings, les Compagnies des Indes, les « îles à sucre », les Indiens d’Amérique du Nord, l’implantation des réductions jésuites en Amérique du Sud, la découverte du Gulf Stream, la constitution de collections botaniques et zoologiques, ou encore l’essor en Europe des idées critiquant la colonisation et l’esclavage.

Voilà donc en définitive un ouvrage aussi maniable qu’accessible, irréprochable dans le registre de la vulgarisation exigeante. S’il fallait émettre un seul regret pour échapper au reproche d’un éloge trop exclusif, ce serait celui de la typographie très serrée du texte. Mais son contenu et sa mise en forme cartographique n’en possèdent pas moins tous les attributs d’une précieuse ressource pour les étudiants et les enseignants, notamment ceux en charge des programmes de collège, et en font une référence à peu près incontournable pour les CDI.


le livre est disponible en i-book : feuilleter le PDF




A l'occasion de la commémoration de la Journée nationale des mémoires de la traite, de l'esclavage et de leur abolition le 10 mai, interview de l'historien Marcel Dorigny, spécialiste de l'esclavage et d'Haïti.
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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 8 Déc - 10:35



Porto Rico et ses îles : 135 ans de luttes Traduction publiée le 21 Juillet 2015 8:37 GMT


Les États-Unis utilisent depuis de nombreuses années l'île de Culebra, une commune de Porto Rico, comme camp d'entraînement militaire, ils ont pollué et dégradé leur terre et leur eau jusqu'à maintenant. Sur cette photo : Des habitants de Culebra en confrontation avec la Navy. Capture d'écran de “Culebra 135-40.”


L'ile portoricaine de Culebra est célèbre pour ses plages parmi les plus belles du monde. Néanmoins il y a autre chose à Culebra que le soleil la mer et le sable. La population de Culebra a été témoin et protagoniste d'une histoire pleine de luttes et de résistances pour la terre et l'eau. Une large partie de cette île a été occupée par la marine nord-américaine pour y établir ses bases d'entraînement


La plage Flamenco est un un bon exemple de plage paradisiaque à Culebra
Photo de Christopher Zapf sous licence CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

Citation :
Pendant de nombreuses années, les habitants de Culebra ont du vivre au milieu des explosions, des bombes, des balles et de la pollution causée par la Navy qui de son côté avait secrètement suggéré au gouvernement portoricain de se débarrasser des municipalités de Vieques and Culebra et d'envoyer leurs habitants sur la grande ile de Porto Rico ; ils étaient même prêts à transférer les morts depuis leurs tombes.

L'intention de la Navy était d'obtenir l'usage exclusif de ces deux îles et d'empêcher les habitants d'y remettre les pieds même si c'était pour aller déposer des fleurs sur les tombes de leurs proches. En raison de la nature macabre de cette proposition, elle fut nommée le “plan Dracula”.

Finalement, les habitants de Culebra réussirent à expulser la Navy de leur île en 1975, et ceux de Vieques en 2003, après des années de désobéissance civile, les efforts des mouvements sociaux et des prises de position individuelles au sein de l'échiquier politique.


Des débris de l'US Navy comme ce tank se trouvent encore sur les plages de Culebra
Photo prise par Christopher Zapf sous licence CC BY-SA 4.0 via Wikimedia Commons

La mémoire de ces affrontements a été conservée dans un documentaire intitulé “Culebra 135-40“, produit par le périodique mensuel Diálogo UPR de l'Université de Porto Rico. Ce film fait partie d'une série de publications spéciales à l'occasion des 150 ans de la création de la municipalité de Culebra et des 40 ans du départ de la Navy.

Vous pouvez regarder, ci-dessous, le documentaire (en espagnol).


Creative Commons License

Photo de Ángel Carrión
Ecrit par Ángel Carrión
Photo de Rhea Page
Traduit (en) par Rhea Page
Traduit par Henri Dumoulin


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 8 Déc - 11:05

on s'étonnera de trouver dans ce sujet "la logique coloniale d'hier à aujourd'hui ce qui relève davantage de l'histoire d'une famille d'esclaves aux États-Unis, mais l'on ne comprend rien à l'histoire si on la découpe en tranches : colonialisme, traite, esclavage et capitalisme, et l'on ne comprend rien au présent si l'on ne comprend pas cette histoire




Le “Temps des larmes”, une page sombre de l'histoire des Etats-Unis  Traduction publiée le 5 Juin 2015


Une vente d'esclaves dans le sud des Etats-Unis / d'après un dessin original de Theodore R. Davis
Image de la division impressions et photographies de la Bibliothèque du Congrès.

Je reviens tout juste de Turquie où je participais à un projet pour le centenaire du génocide arménien, grec et assyrien perpétré par l'Empire Ottoman en 1915. Quand on rencontre des nationalistes turcs restés en mode «déni», l'un des principaux arguments qu'ils utilisent pour justifier les massacres est: “Et qu'en est-il des génocides commis par les Britanniques et les Américains ?”

Citation :
Cet argument a un nom: le“whataboutism” ou argument “tu quoque“ [N.d.T. fait référence à une tactique qui consiste à discréditer quelqu'un en lui opposant ses propres arguments] C'était une pratique courante parmi les Soviets durant la Guerre Froide. “Et quand est-il de l'impérialisme britannique?!?!”, s'écrient les apologistes, comme si les crimes de mes ancêtres justifiaient les crimes de leurs ancêtres. Je réponds que je critique souvent le gouvernement britannique, qui persiste à essayer d'éviter tant que possible d'employer le mot «désolé», affirmant qu'un tel aveu de culpabilité rendrait possible les actions en justice pour obtenir réparation.

Personne n'aime que les autres relèvent ses défauts de caractère, mais parfois, une dose d'esprit critique peut être utile. Cela semble s'appliquer autant aux problèmes politiques et sociaux qu'aux problèmes personnels. Je pensais à toutes ces choses quand je suis tombé sur l'histoire du «Temps des larmes».

Il y a quelques années, mes parents ont visité la ville de Savannah dans l'Etat de Géorgie. Mon père adore explorer l'histoire familiale, et certains de nos ancêtres ont émigré là-bas. Parmi eux se trouvait une femme du nom de Fanny Kemble [fr]. Elle venait d'une famille d'acteurs de théâtre et donnait des représentations aux quatre coins des Etats-Unis au début des années 1830 lorsqu'elle fit la connaissance de Pierce Mease Butler.

Butler suivit Fanny Kemble dans sa tournée, assistant à ses représentations dans plusieurs villes pour montrer qu'il était un homme de moyens, jusqu'à ce que son étalage de séduction quelque peu intrusif paye et que Fanny accepte de l'épouser en 1834. Butler omit de lui dire que ses revenus provenaient de plantations de coton et de riz en Géorgie.


Frances “Fanny” Kemble

Lorsqu'elle visita sa plantation de riz de Butler Island en 1838, Fanny Kemble fut choquée de découvrir que son mari possédait des centaines d'esclaves. Elle entreprit de coucher sur le papier son expérience et la manière brutale dont les esclaves de Butler étaient traités. Elle essaya de persuader celui-ci de réduire sa dépendance économique vis-à-vis du travail servile, mais il refusa. Fanny s'accommodait aussi difficilement des infidélités de son mari, et souligne dans ses écrits l'hypocrisie des hommes blancs qui prétendaient qu'il était acceptable de réduire en esclavage des Noirs car ils étaient «moins humains» que les Blancs, tout en concevant régulièrement des enfants avec des femmes noires.

Leurs désaccords finirent par avoir raison de leur couple, et ils divorcèrent en 1845. Butler menaça Fanny de l'empêcher de voir ses filles si elle publiait le récit de ce dont elle avait été témoin sur Butler Island, mais elle publia finalement ses mémoires, Journal of a Residence on a Georgia Plantation, en 1863.


Brick chimney and house on Butler Island, Georgia
Cheminée en brique et maison sur Butler Island, Géorgie
Image de Doug Kerr (CC BY-SA 2.0)

En 1857, Butler était lourdement endetté à cause de jeux d'argent et de mauvais choix d'investissements. Poursuivi par ses créanciers, il n'eut d'autre choix que de mettre en vente une partie de son domaine. Un inventaire réalisé en février 1859 estimait la valeur de ses esclaves à plus de 500,000 dollars. Butler décida de vendre environ la moitié de ses 919 esclaves, et le 2-3 mars 1859, sur l'hippodrome de Ten Broeck à Savannah dans l'Etat de Géorgie, 429 de ses esclaves furent vendus pour 303,850 dollars—autour de 700 dollars par tête. Dans le processus, des familles furent séparées et vendues à plusieurs plantations dans différents Etats. Il s'agit de la plus importante vente d'esclaves dans l'histoire des Etats-Unis. Un journaliste du New York Tribune s'y est rendu secrètement pour garder une trace écrite de l'événement. Les esclaves et leurs descendants ont appelé cet épisode «le Temps des larmes» [Weeping Time en anglais], «car on raconte que le ciel s'est ouvert et qu'il a plu à verse pendant les deux jours de la vente. Certains disent que les cieux étaient en pleurs en raison de l'inhumanité qui se manifestait.»


Une partie de l'ancien hippodrome de Ten Broeck à Savannah en Géorgie,
dont la Bradley Plywood Corporation est maintenant propriétaire
Image reproduite avec la permission de Kwesi DeGraft-Hanson

Le Dr Kwesi DeGraft-Hanson, universitaire et architecte paysagiste originaire d'Accra au Ghana, s'est intéressé aux plantations Butler dans le cadre de ses recherches sur le “tabby“, un matériau de construction produit et utilisé par les esclaves dans le bâtiment avant l'invention du béton. Kwesi a découvert dans des documents portant sur les plantations Butler que celui-ci avait souvent recours à des esclaves de Côte-d'Or [N.d.T. ancien nom du Ghana], dont beaucoup portaient des noms indiquant qu'ils étaient akan, le groupe ethnolinguistique auquel il appartient.

En 1998, la société d'histoire locale a invité le Dr DeGraft-Hanson pour évoquer les plantations Butler sur l'île de St Simon, près de la plantation Hampton, devenue depuis une communauté fermée de luxe. Une habitante afro-américaine s'est ensuite approchée du docteur pour lui dire qu'elle ignorait qu'il s'agissait d'une ancienne plantation, mais qu'elle avait souvent eu des visions ou rêvé de gens qui allaient et venaient dans son jardin.

Kwesi DeGraft-Hanson a entrepris de faire des recherches sur les plantations Butler et trouvé une liste de noms des gens vendus comme esclaves au moment du Temps des larmes. Annette Holmes, qui a mis la liste en ligne, avait regardé un documentaire de PBS [N.d.T réseau de télévision publique aux Etats-Unis] intitulé Africans in America et fait le rapprochement entre la famille Butler et sa grand-mère maternelle, Henrietta Butler Cox, née en 1902. Elle découvrit que sa grand-mère apparaissait sur la liste comme étant rattachée au foyer de ses parents lors du recensement fédéral de 1910 aux Etats-Unis. Annette Holmes s'aperçut ensuite que son arrière-grand-père James, alors enfant, figurait sur la liste du recensement de 1870. Elle apprit que John et Betsy, les parents de James, avait déménagé en Louisiane après avoir vécu en Géorgie et avaient été vendus lors du Temps des larmes.

Ni Fanny Kemble ni Pierce Butler ne se sont remariés. Ce dernier est mort de la malaria en 1867, après avoir échoué à faire de sa plantation un projet économique viable sans avoir recours à une main-d’œuvre esclave au moment de l'abolition de l'esclavage.

Mais, pour le Dr Kwesi DeGraft-Hanson, l'histoire la plus importante est celle des gens vendus par Butler en 1859. Ils ont probablement des milliers de descendants à travers les Etats-Unis. A présent, une cinquantaine de personnes qui, comme Annette Holmes, descendent de John et Betsy, s'efforcent de lever des fonds pour organiser une visite de groupe sur le site du Temps des larmes. Elles prévoient aux côtés de DeGraft-Hanson de faire pression auprès des autorités locales pour créer un mémorial au nom de ceux qui ont été vendus en 1859. Cela permettrait de reconnaître non seulement le statut de victime des individus réduits en esclavage mais également leur courage remarquable et leur résilience face à une terrible oppression politique et sociale.


Annette Holmes et sa famille. Image reproduite avec la permission de Kwesi DeGraft-Hanson

«J'aimerais connaître les autres aspects de la vie de ces gens», m'a confié le Dr DeGraft-Hanson. «Cette famille dont nous parlons descend de deux esclaves. Deux personnes asservies avaient assez d'amour, de foi, d'espoir, toutes les qualités positives auxquelles les êtres humains aspirent; ils en avaient assez pour élever leurs enfants à travers l'esclavage jusque sur la voie de la liberté.»

La question de la mémoire de l'esclavage n'a pas réellement été traitée. Des excuses ont été faites, mais elles n'ont guère eu d'impact. L'Université Emory a par exemple tenté d'apporter une réponse au fait que certains anciens membres du corps enseignant, administrateurs et étudiants, avaient été propriétaires d'esclaves. Les étudiants et enseignants afro-américains ont demandé au Président de l'Université de présenter ses excuses. L'institution s'est saisie de la question en 2011 en affirmant qu'elle ne pouvait s'excuser pour des faits qu'elle n'avait pas commis. Une déclaration dans laquelle elle exprime ses regrets a été établie, contournant le problème et suscitant la déception des étudiants et enseignants noirs.

Se racheter et œuvrer à faire disparaître la honte et la culpabilité associées à l'esclavage serait une bonne chose non seulement pour les descendants des anciens esclaves mais pour l'ensemble des États-uniens. Embrasser sa propre histoire conférerait au pays une plus grande autorité morale pour parler de liberté et de justice dans d'autres régions du monde.

«Certains Afro-américains luttent pour se forger une estime de soi qui ne soit pas uniquement liée à l'esclavage.», explique DeGraft-Hanson.  «Je pense que le fait d'avoir un mémorial parle pour ceux qui ne veulent pas prononcer les mots ‘je m'excuse’.»

« D'un autre côté, pour ceux qui souhaitent entendre des excuses, le mémorial en fera pour eux. Il sert les intérêts des deux camps. Il est là pour ceux qui veulent s'y rendre pour réfléchir, se recueillir ou faire leur deuil. Il témoigne du fait que, collectivement, cette nation a le sentiment que cela n'aurait pas dû se produire, et ce afin que nous soyons capables d'aller de l'avant. Il exprime également du respect, car l'identité de chacun de nous est en partie liée à notre ascendance. Cela rétablit l'humanité de leurs ancêtres, et par là-même, les aide à retrouver l'estime de soi.»


Le Dr Kwesi DeGraft-Hanson. Image reproduite avec la permission de Kwesi DeGraft-Hanson

Citation :
«Aux Etats-Unis, de nombreux Noirs savent qu'ils sont descendants d'esclaves exploités et maltraités. Nous devons parvenir à faire notre deuil. En cas de traumatisme, de mort d'un être aimé, peut-être ne pouvons-nous pas immédiatement laisser libre cours à notre chagrin mais, à un moment, il faut bien l'affronter. Si nous le refoulons, il finit par nous atteindre. Ce traumatisme est transmis de génération en génération.»

«Je pense que, si nous pouvons obtenir quelque chose comme le mémorial, cela fera revenir le respect et l'estime de soi. Quand un lieu est beau et inspirant, il met du baume au coeur. Keates dit ‘une belle chose est une joie éternelle’. Imaginez un beau paysage avec un beau mémorial. Ces lieux nous permettent de guérir.»


Pour plus d'informations sur la campagne de financement participatif visant à permettre aux descendants d'esclaves de visiter le site du Temps des larmes cet été, voir Enslaved John and Betsy Butler’s Descendants’ Homecoming Crowdfund Campaign [non disponible].


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Photo de John Lubbock
Ecrit par John Lubbock


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 11 Déc - 7:33

La conférence de Fanon sur « Racisme et culture », 60 ans après 10 décembre 2015 par Norman Ajari, membre du PIR


« Racisme et culture » est le titre d’une conférence que Fanon donna en 1956, à Paris, pour le premier Congrès des écrivains et artistes noirs. Ce texte est important à au moins deux titres. En premier lieu, du point de vue de l’évolution l’œuvre de Fanon, c’est un pont entre, d’une part, la question de l’expérience raciale vécue telle que la soulevait Peau noire, masques blancs et, de l’autre, l’analyse de la violence coloniale qui commence à se déployer dans L’An V de la révolution algérienne. Cette situation intermédiaire de « Racisme et culture » explique le second (et plus important) intérêt de ce texte. En effet, Fanon y élabore une définition novatrice du racisme qui évite plusieurs écueils. Il se préserve, en effet, d’une définition morale du racisme, selon laquelle il serait affaire de décision individuelle. Mais il ne souscrit pas non plus aux analyses trop commodes qui s’y attaquent comme à une « pathologie sociale » ; il est, aux yeux de Fanon, un symptôme bien plus qu’une maladie. Ou, pour être plus précis, le racisme est l’état normal de toute société coloniale ; et une telle société ne peut que se mentir à elle-même lorsqu’elle déclare vouloir se soigner de son racisme sans se préoccuper de se débarrasser avant tout de la colonialité qui la définit profondément.

Citation :
Mon intervention* vise à revenir sur le lien entre colonialisme et racisme théorisé dans « Racisme et culture ». Et je me propose d’examiner ces analyses et définitions qu’y propose Fanon dans la perspective qu’impose notre temps, avec ses nouveaux enjeux, les masques renouvelés des vieux ennemis. Je le ferai, tout d’abord, en explorant la définition fanonienne du racisme, puis en m’arrêtant plus longuement sur l’exemple du blues et des musiques noires, qu’il mobilise en passant, mais qui me semble offrir des ressources pour mieux comprendre l’époque actuelle.


Définir le racisme

« Mais le passage du fouet le ramène au silence »
Casey, « Créature ratée ».

Fanon décrit le racisme comme un jeu de légitimations et de délégitimations. Quel est l’objet de ces légitimations et de ces délégitimations ? Ce sont des formes d’exister. C’est-à-dire des manières d’être, des manières de table, des accents, façons de penser et de parler, de se mouvoir dans l’espace, etc. Le racisme, en somme, statue sur des façons d’être au monde, d’interagir avec autrui et avec l’environnement. Le profilage en fonction de formes de vie virtuellement mises hors-la-loi qui a récemment été encouragé par l’État français, au nom de sa lutte contre un phénomène qu’il a risiblement baptisé « radicalisation », en offre un exemple d’autant plus clair qu’il est extrêmement grossier.

Mais ce qui importe, c’est de comprendre comment s’acquiert et se consolide la légitimité de décider quelle forme d’exister a de la valeur et laquelle en a peu. Et c’est ici que la référence au colonialisme est décisive. Une nation ou, au-delà, un continent qui admettent depuis quatre siècles qu’il n’est pas particulièrement anormal de s’approprier les terres, les biens, les corps, les savoirs de peuples lointains est une nation ou un continent qui s’est bâti dans l’idée que sa légitimité était sans borne.

Le racisme, selon Fanon, n’est pas un phénomène indépendant de cet état de fait : il en est au contraire une des conséquences. Les États coloniaux sont les instances qui se sont donné, par la force, le pouvoir de juger unilatéralement de la « valeur normative » des cultures, des sciences et des civilisations conquises. En conséquence, le racisme est à envisager comme une manifestation de cette inégalité structurelle sur le plan de l’expérience vécue, c’est-à-dire dans les nervures de la vie quotidienne. Un raciste, ce n’est pas autre chose qu’un Européen qui laisse le colonialisme le posséder, s’incarner en lui, se manifester à travers lui. Pour insister sur l’actualité de cette conception, je propose de recourir à la notion de « colonialité » telle qu’elle a été élaborée dans la pensée latino-américaine.

La colonialité, c’est l’inégalité structurelle et multidimensionnelle qui, depuis les prétendues « Grandes Découvertes », ne cesse de scinder le monde en deux selon des modalités inlassablement renouvelées. Rupture hiérarchisée entre le premier monde et le tiers monde, entre le Nord global et le Sud global, entre le centre et sa périphérie, entre le Blanc et la masse grouillante de ses autres. Pour Fanon, le racisme est avant tout une région de la colonialité.

Citons-le :

Franz Fanon a écrit:
« Si la culture est l’ensemble des comportements moteurs et mentaux nés de la rencontre de l’homme avec la nature et avec son semblable, on doit dire que le racisme est bel et bien un élément culturel. Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme »[1]. Et la « culture avec racisme » par excellence, c’est évidemment la culture européenne. L’Européen n’admettra pas aisément que la culture dans laquelle il baigne, en tant qu’elle lui permet à tout moment de s’ériger en instance de légitimation des conduites, est fondamentalement raciste. On connaît bien les objections qu’invoque habituellement l’islamophobe ou le négrophobe, lorsqu’on lui rappelle avec Césaire que ses propos le condamnent, en « y revenant comme par vice, à remâcher le vomi d’Hitler. »[2]


Il dira que les nazis étaient des racistes authentiques parce que la hiérarchisation des types humains qu’ils prônaient portait sur leurs constitutions biologiques respectives. Selon cette perspective pauvre et stéréotypée, le seul vrai raciste serait celui qui va chercher dans l’évolution naturelle et la génétique les différences entre les hommes, non celui qui pense une religion comme barbare ou déplore le retard de développement intellectuel et moral d’un continent. D’un côté, ce serait barbarie meurtrière et de l’autre, au contraire, un emploi raisonnable de la faculté de juger. Or Fanon, en pointant les continuités entre le racisme dit « biologique » et un autre racisme dit « culturel », permet de comprendre le caractère fallacieux d’un tel argumentaire.

En effet, il indique qu’au-delà des différents discours dans lesquels il trouve à s’incarner, tout racisme est principalement et essentiellement travaillé par un imaginaire colonial. Même pour les nazis, même pour les médecins eugénistes et racialistes du XIXe siècle, la vie biologique n’a jamais été qu’une métonymie de la naissance et de la mort des civilisations. Fanon décrit un racisme en perpétuelle évolution, qui ne cesse de se renouveler et d’inventer de nouveaux outils ; les sciences de la vie ne furent qu’un milieu parmi d’autres dans lequel il a pu s’incarner. Mais un tel racisme n’est pas moins culturel qu’un autre : il participe également des attributs de la colonialité. C’est pourquoi, quant à la philosophie qu’ils mobilisent, les discours de l’islamophobe ou du négrophobe ne diffèrent pas fondamentalement du mythe nazi.

Consolidant son analyse, Fanon s’attaque à un autre dispositif rhétorique important dans l’entreprise de décrédibilisation des luttes antiracistes contemporaines. À savoir : la tendance impropre à mesurer toutes les manifestations du racisme à l’aune du phénomène génocidaire. L’imminence de l’holocauste semble alors la seule et unique situation sociale pouvant mériter le recours à un antiracisme conséquent. Et les infinies formes de violence raciale, autres que la seule menace imminente de l’extermination physique et systématique, sont considérées comme insuffisamment abjectes pour mériter d’être sérieusement combattues. Or, voilà ce que répond Fanon :
Citation :

« Une société est raciste ou ne l’est pas. Il n’existe pas de degrés du racisme. Il ne faut pas dire que tel pays est raciste mais que l’on n’y trouve pas de lynchages ou de camps d’extermination. La vérité est que tout cela et autre chose existent en horizon. Ces virtualités, ces latences circulent dynamiques, prises dans la vie des relations psychoaffectives, économiques… » [3]


Le racisme, comme manifestation incarnée de la colonialité, est imaginatif. L’extermination et le lynchage sont des technologies qu’il a mobilisées et mobilisera encore, mais son arsenal est loin de s’y borner : il y en a de nombreuses versions, euphémisées, apparemment moins brutales. S’ils demeurent toujours présents au regard du colonisé, c’est qu’ils constituent l’a priori historique, le fondement même, de la modernité coloniale. Et Fanon ne manque pas de souligner que lorsque les manifestations les plus violentes du racisme semblent disparaître, c’est souvent qu’elles sont devenues inutile, voire nuisibles, au système colonial lui-même. Ce qui demeure, car c’est là l’essence même du racisme, c’est une constellation de dispositifs plus ou moins raffinées voués à nier l’existence d’une puissance normative non blanche, c’est-à-dire d’une force à la fois créatrice et autonome.


Musique noire, sadisme blanc

« Je t’envoie du vrai, écouté par des faux »
PNL, « Lion ».
On va voir à présent comment, jusque dans les pratiques culturelles les plus ordinaires, comme l’écoute par l’esthète blanc d’un disque de blues, Fanon invite à déceler la manifestation de ce qu’il qualifie de lynchage comme virtualité. Il conduit à voir, jusque dans de tels détails, la latence du système colonial et de l’imaginaire de la colonialité dans leur ensemble. Sur ce point, mon interprétation différera de celle d’un lecteur de Fanon qui m’a influencé, considérablement et à de nombreux titres : Lewis Gordon. J’ai plus précisément en tête un passage de son tout dernier livre, What Fanon said[4]. Les superbes pages que Lewis y consacre à la signification du blues sont à la source de mon questionnement sur l’usage de la musique noire comme un incomparable révélateur de la mauvaise foi. Fanon évoque ces moments, dont sont familiers les nègres, où le racisme le plus consistant et le plus retors croit se muer en admiration sincère. Fanon décrit ce phénomène de la manière suivante :

Citation :
« C’est ainsi que le blues, “plainte des esclaves noirs”, est présenté à l’admiration des oppresseurs. C’est un peu d’oppression stylisée qui revient à l’exploitant et au raciste. Sans oppression et sans racisme pas de blues. La fin du racisme sonnerait le glas de la grande musique noire… »[5]


Je soutiens que ces phrases n’expriment pas l’opinion de Fanon sur le blues, mais en décortiquent plutôt la réception impropre par un certain public blanc. Une forme de résistance, à moitié inconsciente, à ce qui dans le blues comme dans toutes les manifestations de la puissance créatrice des cultures colonisées, se présente comme possiblement menaçant. Ce simple exemple permet d’éclairer plusieurs notions centrales qu’introduit Fanon dans « Racisme et culture ».

Celui qui n’apprécie le blues ou le jazz que parce qu’ils dépeignent la condition noire, comme le Français d’aujourd’hui qui prétend aimer le rap parce qu’il dépeint admirablement la vie quotidienne des banlieues, ne peuvent que se tromper eux-mêmes et déraisonner sur des mensonges. Ce qu’exprime Fanon, c’est qu’ils admirent cet art en oppresseurs, avec des critères, des goûts, une manière de connaître et de désirer qui rappellent inlassablement leur position dominante, jusque dans leur rapport à ce qu’ils affectent d’aimer. En cela, ils mettent en œuvre ce que j’appelle les imaginaires européens de l’homogénéité. Trois éléments peuvent être ici isolés et chacun d’eux renvoie à une réalité plus large : le vaste terrain de l’opposition sociale entre la colonialité et ses victimes non consentantes. Il s’agit : 1) de la mauvaise conscience ; 2) du pseudo-respect ; et enfin 3) de l’illusion de connaissance.

1) En premier lieu, la découverte de la musique nègre par un public blanc témoigne d’une fêlure dans la certitude de soi absolue qui rendit possible les manifestations les plus sanglantes du colonialisme. La totale abjection des formes culturelles des colonisés n’est plus une donnée certaine. Fanon l’exprime en ces termes : « Le projet du raciste est alors un projet hanté par la mauvaise conscience » [6].

Gardons-nous de voir quelque progrès salutaire dans cette pénétration de la mauvaise conscience dans l’âme européenne. L’obséquieuse commisération, l’identification superficielle aux souffrances de l’esclave ou du nègre ségrégué, participent d’un mécanisme de défense globalement pervers, qui permet au raciste de se convaincre qu’il n’est, tout compte fait, pas si raciste que cela. C’est une tentative inadéquate de résoudre une contradiction patente entre l’injustice de la société réellement existante et l’expérience que l’auditeur de blues souhaiterait en faire. Il va chercher dans les complaintes jazzistes les stigmates du mal que ses semblables ont causé. Ce faisant, c’est sur lui-même que son attention se focalise : sur la force, la brutalité de ses ancêtres qui ont été capables d’éventrer l’océan et d’essoucher des nations entières. Et c’est dans les ruelles étroites de ce narcissisme qu’il part en quête du sublime. À travers sa mauvaise conscience, le colon négrophile s’offre à lui-même l’émoi du pardon, comme une très petite croix dont il condescendrait à alourdir ses épaules.

2) La mauvaise conscience du raciste, en tant que rapport inauthentique à soi, se double d’un rapport inauthentique à la condition noire. Fanon le décrit comme un « pseudo-respect [qui] s’identifie en fait au mépris le plus conséquent, au sadisme le plus élaboré »[7]. Mobiliser la notion de sadisme, c’est d’emblée se situer sur le plan du désir ; plus tard, Fanon l’emploiera pour évoquer les tortionnaires français lors de la guerre d’Algérie. Il dira leur désir de devenir tout, de réduire l’humanité de l’autre à la seule expérience de la souffrance. N’y a t-il pas là un écho de la tendance des amateurs de blues dont parle Fanon ? Mais surtout, il importe de souligner que le pseudo-respect qu’il évoque est une constante des rapports entre le pouvoir et les colonisés. Fanon cite la création d’institutions artificieuses, épousant prétendument les intérêts et les modes de vie de ces derniers, mais visant en réalité à les contrôler et à les mystifier. Aujourd’hui, il en va ainsi d’une organisation comme la LICRA, qui se clame antiraciste, mais n’a d’audace que pour censurer les manifestations de solidarité avec la cause palestinienne, ou pour accréditer le mythe débilitant d’un « racisme anti-blancs ». Ces exactions illustrent et confirment la pertinence de l’idée fanonienne d’un « pseudo-respect » adressé aux intérêts des victimes du racisme. Il cache un sadisme, c’est-à-dire une volonté de faire disparaître lesdites victimes en alimentant une confusion entre la position confortable du colon et celle des colonisés. Il y a là une entreprise de dissolution, pour ne pas dire de démolition, des identités politiques réfractaires.

3) Ainsi, rassuré par l’acceptation de sa mauvaise conscience, gratifiant désormais les nègres de son pseudo-respect sadique, l’amateur de musique noire se redécouvre absolument sûr de lui-même. À présent, il sait. Le colon, écrit Fanon, dit toujours « les » connaître, « eux », les colonisés ; c’est qu’il se livre à une « objectivation maximum » par laquelle il se persuade qu’il connaît « les gestes, les pensées qui définissent ces hommes » [8]. Mais, comme il l’exprimera clairement dans Les Damnés de la terre, cette connaissance est d’une nature très particulière : « le colon a raison quand il dit “les” connaître. C’est le colon qui a fait et qui continue à faire le colonisé. Le colon tire sa vérité, c’est-à-dire ses biens, du système colonial »[9]. Le mode de connaissance colonial ne sait d’une chose que ce qu’il y a mis lui-même. Du blues, l’amateur blanc ne sait que ce qui procède de l’oppression blanche et, in fine, c’est à cette oppression qu’il rend grâce.

Or Fanon invite à envisager la question sous un tout autre angle, en refusant la monopolisation par le raciste de la lecture légitime. Ce qui est en jeu dans l’expérience de la contradiction violente, qui est l’une des sources des musiques noires, pourrait s’éclairer en recourant à une formule célèbre du penseur africain-américain W.E.B. Du Bois :

W.E.B. Du Bois a écrit:
« C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante. Chacun sent constamment sa nature double – un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables ; deux idéaux en guerre dans un seul corps noir, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure » [10].


Constater, voire déplorer, les inextricables contradictions du vécu noir est une chose ; mais ce que le goût colonial du blues est profondément incapable de reconnaître et d’appréhender, c’est bien la réalité de cette force inébranlable dont parle Du Bois. La mauvaise conscience, le pseudo-respect et la fausse connaissance ont amené le raciste à goûter dans le blues les stigmates du mal qu’il a fait, mais l’ont rendu incapable d’appréhender presque tout ce qui s’en écarte.

En effet, la force et l’originalité de la musique nègre ne sauraient se borner à la seule expression d’une intense expérience de la contradiction vécue : un tel affect participe (à des degrés divers) de tout processus de création artistique. Ce qui importe, comme le souligne Du Bois, c’est la force, l’endurance, l’inventivité qui surgissent hors des conditions de vie invivables. Le raciste détourne son regard de cette force inébranlable en l’interprétant comme un simple produit de la domination, alors que c’est surtout ce qui échappe absolument et scandaleusement à sa maîtrise. Bien sûr, l’auditeur n’a d’autre choix que de la percevoir, et elle est la source réelle de sa jouissance esthétique, mais il est aussi forcé d’y résister : il doit refuser de l’admettre et de le comprendre, car ce serait compromettre sa position dominante. Ce serait reconnaître l’existence d’une menaçante puissance noire dont le blues, le jazz, le rap sont autant de vecteurs. Le raciste se refuse à déchiffrer dans la musique la conséquence ultime de l’asservissement : la manifestation de capacités de résistance à l’extrême violence et d’une inventivité hors du commun.

L’une des expressions de cette puissance réside en ceci que les musiques noires, elles aussi, sont porteuses d’une connaissance. Mais c’est une connaissance d’une toute autre nature que la connaissance coloniale qui ne sait d’une chose que ce qu’elle y a mis elle-même. Le colonisé, lui aussi, connaît le colon. Il le connaît probablement mieux que ce dernier ne se connaît lui-même, car il s’est rendu capable de connaître l’autre en tant qu’autre, sans abolir son altérité, sans la persécuter et sans l’exterminer. C’est pourquoi, comme le dit Fanon dans « Racisme et culture » : « La fin du racisme commence avec une soudaine incompréhension »[11]. La dissolution du racisme ne débute pas, comme le croient les moralistes, par la découverte de l’idée que l’autre est « comme moi », mais avec une sidération face à l’existence d’une altérité radicale, et d’une force inébranlable.


Norman Ajari, membre du PIR


* Intervention de Norman Ajari à la table ronde : Fanon, poésie, littérature et engagement, le 9 décembre 2015, lors de la conférence « Frantz Fanon, penseur et militant décolonial » organisée par la Fondation Frantz Fanon.


Notes

[1] Fanon Frantz, Œuvres, Paris, La Découverte, 2011, pp. 715-716.

[2] Césaire Aimé, Discours sur le colonialisme (1955), Paris, Présence Africaine, 2004, p. 53.

[3] Fanon Frantz, Œuvres, p. 724.

[4] Gordon Lewis R., What Fanon said. A philosophical introduction to his life and thought, New York, Fordham University Press, 2015, pp. 87-91.

[5] Fanon Frantz, Œuvres, p. 720.

[6] Ibid., p. 719.

[7] Ibid., p. 718.

[8] Idem.

[9] Ibid., p. 452.

[10] Du Bois W.E.B., Les Âmes du peuple noir (1905), trad. Magali Bessone, Paris, La Découverte, 2007, p. 11.

[11] Fanon Frantz, Œuvres, p. 726.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 11 Déc - 7:39


L’esclavage et ses conséquences actuelles
Doudou Diène FSM Dakar 2011




Lors du Forum Social Mondial tenu à Dakar du 6 au 11 février 2011 – qui a été fortement « porté » par les vents révolutionnaires qui ont secoué la Tunisie et l’Egypte – Doudou Diène (1941-) et juriste sénégalais, a animé une conférence sur « l’esclavagisme et ses conséquences actuelles ».

Ledit conférencier a été rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance qui lui est associée.


Biographie de l’animateur (Doudou Diène)
Citation :
Nationalité Sénégalaise. Diplômé de l'Institut d'études politiques de Paris et titulaire du diplôme d’Études Supérieures de droit Public de l’université du Panthéon à Paris. Ancien Directeur de la Division du dialogue interculturel et interreligieux de l’Unesco.

Initiateur et responsable des Projets de Routes Interculturelles de l’Unesco : Routes de la Soie, Route de l’Esclave, Routes de la Foi, Routes Al Andalus. Membre du Conseil International d’Auroville en Inde, Vice-Président du Comité du Prix Niwano pour la Paix au Japon, Président du Conseil de l’Alliance Internationale des Sites de Conscience aux États-Unis, Vice-Président du Conseil scientifique international de l’Institut international de recherche, politique de civilisation d’Edgar Morin. Membre du Conseil de Fondation de la Fondation Hommes de Parole.

Rapporteur spécial de l’ONU sur les formes contemporaines de racisme, de discrimination raciale, de xénophobie et de l’intolérance (2002-2008). Rapports de visites et d’enquêtes au Conseil des Droits de l’Homme et à l’Assemblée Générale des Nations unies, sur le racisme dans les pays suivants : Canada, Colombie, Guyana, Trinidad-et-Tobago, Côte d’Ivoire, Brésil, Japon, Fédération de Russie, Suisse, Italie, Lituanie, Lettonie, Estonie, Mauritanie, États-Unis.

Doudou Diène est l’auteur de nombreux articles et textes sur le dialogue interreligieux et interculturel, le patrimoine, le racisme, le multiculturalisme et la question identitaire, dont les plus récents :

Publications

• Direction et Préface dans le cadre du Projet de la Route de l’Esclave de l’ouvrage collectif sur l'esclavage, La chaîne et Le lien : une vision de la traite négrière, Éditions Unesco.

« La crise identitaire du monde Occidental », dans la Revue internationale et stratégique de l’IRIS No 75, fin 2009.

« Silence et Invisibilité : L’enjeu de Mémoire de la domination et de la discrimination », dans l’ouvrage : Mémoire et Droits Humains. Enjeux et Perspectives pour les Peuples d’Afrique et des Amériques Éditions D’En Bas. Suisse).




Dernière édition par Admin le Mar 1 Mar - 10:29, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 12 Déc - 22:35



Mémoire coloniale belge : revisitons notre histoire Nicolas Rousseau 11 décembre 2015  

Malgré ses liens historiques avec plusieurs pays d’Afrique subsaharienne, le constat est cinglant : plus de cinquante ans après l’indépendance du Congo, la Belgique n’est toujours pas parvenue à entamer une réflexion profonde, inclusive et critique sur son passé colonial.

Pourtant, les discriminations et actes racistes dont souffrent les populations d’origine africaine en Belgique reflètent pour beaucoup la continuité des stéréotypes avancés à l’époque pour justifier le système colonial. Le débat colonial en Belgique : état des lieux.

Citation :
D’une vision triomphale à une amnésie nationale

Jusqu’à l’indépendance congolaise, la représentation que se fait la Belgique de son activité coloniale est strictement positive et idéalisée : après avoir sauvé des millions de Congolais victimes de l’esclavagisme des Arabes, les Belges se retrouvent chargés d’une mission civilisatrice pour apporter le progrès à un peuple vivant encore dans les ténèbres. Il n’est alors question que des bienfaits de la colonisation, laquelle est présentée comme un réel succès, tant sur la scène nationale qu’internationale. Ce discours auto-satisfaisant ne connait quasiment aucune fausse note en Belgique.

Le discours prononcé par Patrice Lumumba le jour de l’indépendance du Congo constitue un électrochoc dans cette représentation triomphale de l’aventure coloniale belge. Dans son intervention, le Premier ministre congolais parle d’un système d’oppression et d’exploitation, évoque les exactions, les souffrances et les injustices subies par le peuple congolais. La vision idyllique d’une entreprise bienveillante et philanthropique se voit confrontée à un discours dénonçant une domination brutale et meurtrière, entamée sous l’Etat indépendant du Congo de Léopold II et poursuivie après la reprise de la colonie par l’Etat belge, en 1908.

À partir de l’indépendance congolaise et l’assassinat de Lumumba, la Belgique semble vouloir oublier tout ce qui a trait à son passé colonial. Les questions relatives aux multiples dérives et exactions sont occultées et ne se retrouvent que très rarement dans les discours officiels des représentants politiques[1]. Si des travaux ont bel et bien été réalisés dans différentes disciplines scientifiques, à commencer par l’histoire et l’anthropologie, les discussions se sont cantonnées au monde académique et spécialisé, sans jamais atteindre vraiment l’opinion publique.

Le tournant des années 1990

Cette longue période d’amnésie nationale est remise en cause dans le courant des années 1990. Ce passé douloureux est mis en avant, que ce soit dans le monde culturel via des ouvrages littéraires, des pièces de théâtre, des films ou des expositions, ou dans le monde politique.

Toutefois, les débats sont restés très polarisés, mettant par exemple aux prises ceux qui condamnent de manière globale la brutalité du système colonial et ceux qui voient ce dernier comme une source de progrès majeurs, en dépit de quelques dérives. Le même contraste se retrouve dans les discussions autour de la figure du roi Léopold II, perçu soit comme un barbare sanguinaire, soit comme un visionnaire ayant fait grandir la Belgique sur la scène internationale. Cette forte polarisation des débats induit une mise au placard de nombreux autres aspects qu’il est pourtant indispensable d’aborder. Pourquoi ne pas s’intéresser aux apports des anciennes colonies dans la construction de la métropole et de la sorte valoriser ce passé commun ?  De même, pourquoi le rapport au passé colonial en Belgique est-il principalement appréhendé sur fond de polémique et non comme base de déconstruction des stéréotypes actuels dont souffrent les personnes d’origine africaine en Belgique ?

Par ailleurs, les débats restent cantonnés à certaines sphères spécifiques, à savoir essentiellement la monarchie, les mondes politique, académique, culturel et associatif, ou encore les anciens colons et leurs descendants. La majorité de la population semble ainsi systématiquement absente des débats. Ce constat est d’autant plus incompréhensible que la plupart des familles en Belgique ont un lien, direct ou indirect, avec le Congo belge. Il est très fréquent qu’un membre de la famille ait résidé au Congo ou qu’on retrouve des objets provenant des colonies dans les maisons de nos grands-parents. L’hypothèse défendue ici n’est pas que la société belge dans son ensemble se désintéresse de ce débat, mais plutôt qu’on ne se donne pas les moyens de l’y intéresser. Par ailleurs, à l’inverse d’autres puissances impériales telles que la France ou le Portugal, la Belgique n’a pas développé de colonie de peuplement mais a privilégié la mise en place de colonies d’exploitation. Les personnes envoyées au Congo étaient donc essentiellement des cadres, des intellectuels, et ne représentaient pas la population dans son ensemble.

Plus généralement, il est interpellant de constater que la majorité de la population belge semble aujourd’hui ignorante quant à la persistance d’actes racistes et de discriminations à l’égard des minorités d’origine subsaharienne dans la société. Ce constat démontre une méconnaissance de la société quant à son altérité noire et vient renforcer le sentiment d’invisibilité que dénoncent les personnes d’origine africaine. L’absence de discussions sur l’histoire partagée entre la Belgique et ses anciennes colonies, qu’il s’agisse de la mise en lumière des exactions du système colonial ou des divers apports des colonies dans le développement de la métropole, est mal vécue par ces populations. Comment, dans ces conditions, permettre aux jeunes d’origine africaine de se construire si on refuse d’inclure un aspect de leur histoire – de notre histoire – au sein des grands récits nationaux ?

Libérons la parole coloniale

Les débats relatifs au rapport entre la Belgique et son passé colonial se font donc au gré des circonstances et de l’actualité. Ils ne découlent en tout cas pas d’une réelle remise en question de l’histoire nationale et d’une prise de conscience de la nécessité d’aborder en profondeur cette question mémorielle. L’émergence ponctuelle et relative des discussions autour de ces questions touche en outre des groupes en particulier et débouche sur des discussions souvent très polarisées.

Si de nombreuses pistes peuvent certainement être avancées pour expliquer les raisons de cette méconnaissance de la société belge vis-à-vis du passé colonial du pays et de l’impact de ce dernier sur le quotidien des personnes d’origine africaine, Pax Christi souhaite insister sur deux d’entre elles.

D’une part, il est frappant de voir que l’histoire de la colonisation belge, et celle du Congo plus particulièrement, ne sont pas assez enseignées à l’école (que ce soit dans le secondaire ou à l’université). Si les programmes scolaires ont évolué et proposent effectivement un contenu sur cette partie de l’histoire, cela reste insuffisant. Il est absolument essentiel d’enseigner sur ce passé, non seulement car il s’agit d’une part importante de l’histoire de la Belgique, mais aussi – et surtout – car cet aspect de notre histoire est fondamental dans la construction de notre société et de notre identité.

D’autre part, le monde associatif regroupant les associations d’origine subsaharienne se plaint depuis longtemps d’une trop grande invisibilité. Il dénonce notamment des politiques inadéquates en matière d’intégration, avec un manque de prise en compte des spécificités qui existent au sein de « la communauté noire », vue comme un ensemble homogène alors que la présence subsaharienne en Belgique concerne, rien que pour la région de Bruxelles, plus de quarante-cinq nationalités[3]. Plus généralement, c’est le manque total de confiance et l’absence de soutien accordés par le monde politique aux associations africaines que ces dernières dénoncent. Les « Noirs » ne seraient de toute façon pas capables de s’organiser et d’agir de manière professionnelle, voilà le message trop souvent perçu par les acteurs concernés. Il est essentiel de leur donner les moyens d’agir et de porter le débat sur la place publique.


[1] Voir notamment Valérie Rosoux, « La politique africaine de la Belgique : entre génuflexion et injonctions », in Raison publique n° 10, 2009 et Valérie Rosoux, « Léopold II ou la figure de l’absent dans les discours officiels », sous la direction de Vincent Dujardin, Valérie Rosoux, Tanguy de Wilde d’Estmael, Stéphanie Planche et Pierre-Luc Plasman, « Léopold II, entre génie et gène. Politique étrangère et colonisation », Editions Racine, 2009.

[3] Ural Manço, Mireille-Tsheusi Robert, Billy Kalonji, « Postcolonialisme et prise en charge institutionnelle des jeunes belgo-congolais en situation de rupture sociale (Anvers, Bruxelles) », in African Diaspora 6 (2013), p. 35.




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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 14 Déc - 12:29

28 avril 2014

Afrique : Redéploiement de l’impérialisme français et sidération humanitaire de la gauche Jean Batou

Les récentes opérations militaires décidées par Paris en Libye (dès mars 2011), au Mali (dès janvier 2013) et en Centrafrique – RCA – (dès décembre 2013), auxquelles il faut ajouter l’intervention décisive de la force Licorne pour évincer Laurent Gbagbo en Côte d’Ivoire (avril 2011), ont contribué à relancer le débat sur la stratégie actuelle de l’impérialisme français en Afrique. Quelles sont en effet les causes de ce regain d’activisme guerrier ?


Jean Batou a écrit:
En Libye et en Côte d’Ivoire, on a pu soutenir sans difficulté que Nicolas Sarkozy nourrissait des arrière-pensées d’ordre économique, mais cela semble moins évident de la part de François Hollande au Mali, et très contestable en RCA. D’où l’appel de certains observateurs critiques « à éviter tout anti-impérialisme sommaire 1 », qui se résume souvent à pointer du doigt l’avidité sans borne des rentiers de la Françafrique. En effet, si aucun observateur sérieux ne peut croire aux mobiles humanitaires invoqués par Paris, il paraît clair que l’envoi de troupes de choc visant à éviter le naufrage définitif d’« Etats faillis », comme la Centrafrique, obéit d’abord à la nécessité de maintenir la sécurité dans son « pré carré », qui est une condition de la crédibilité de la France au seuil d’une nouvelle « mêlée pour l’Afrique » 2.


Quelle présence française au sud de la Méditerranée ?

A en croire un rapport récent du Sénat, il y aurait, d’un côté, l’« Afrique dynamique (…), courtisée par les pays émergents, qui peut être pour nous [entendre : les sociétés du CAC 40] un formidable réservoir de croissance », et de l’autre, « des trous noirs », comme la RCA, dans lesquels la France, en lien avec les USA et l’Union européenne (UE), le Conseil de sécurité de l’ONU, l’Union africaine (UA) et ses organisations régionales concernées, aurait pour tâche de mener des opérations de police afin d’éviter la contagion de foyers d’infection menaçants pour la dynamique économique prometteuse du continent 3. Les cercles publics et privés qui donnent aujourd’hui le ton à la politique africaine de la France partagent, me semble-t-il, cette conception des rôles complémentaires, sur un marché de plus en plus disputé, des grandes entreprises et d’un Etat disposant d’une implantation diversifiée et d’une solide expérience, notamment militaire, sur le continent, en raison notamment de son histoire coloniale et postcoloniale.

Parfois, les options sécuritaires du gouvernement peuvent même le pousser à interférer avec la stratégie économique des sociétés françaises. Par exemple, Charlie-Hebdo (4 et 11 févr. 2013) évoquait récemment une intervention de l’Elysée auprès de Vivendi, soutenue par le roi Mohammed VI, pour qu’il ne cède pas Maroc Telecom à la société qatari Ooredoo, jusqu’ici la mieux placée, soupçonnée de collusions avec les fondamentalistes musulmans du Nord-Mali. Vu que cette filiale du groupe français contrôlait les principaux opérateurs du Sahel, elle revêtait semble-t-il une grande importance pour le renseignement militaire, investi dans l’opération Serval. Il se trouve que cette démarche a vraisemblablement porté ses fruits, puisque c’est finalement le groupe émirati Etisalat qui a emporté le morceau. On imagine que le Quai d’Orsay a dû pousser un soupir de soulagement : les rapports entre Paris et Dubaï, lit-on sur le site officiel du ministère des Affaires étrangères, sont en effet marqués par « une forte convergence de vues sur les dossiers régionaux » : les deux Etats organisent des consultations au plus haut niveau (…) très régulières » sur fond de relations économiques florissantes.

A l’inverse, il est de notoriété publique que la politique de Paris au Congo-Brazzaville, en Côte d’Ivoire, au Gabon, au Mali, au Niger, en RCA, au Sénégal, au Tchad, etc., n’est pas concevable sans les conseils avisés des groupes AREVA, Bolloré, Bouygues, Total et de quelques autres. Il serait fastidieux de revenir ici sur les liens triangulaires incestueux noués par l’exécutif français avec un certain nombre d’entreprises et de potentats du théâtre françafricain, dénoncés notamment par François-Xavier Verschave (La Françafrique, 1999 ; Noir silence, 2000) et l’association Survie. En dépit de la disparition du Secrétariat général à la présidence de la République pour les affaires africaines et malgaches de Jacques Foccart (1960-1974), devenu la « cellule Afrique » de Valéry Giscard d’Estaing, de François Mitterrand et de Jacques Chirac (1974-2007), les conseillers successifs de Nicolas Sarkozy et de François Hollande ont continué à alimenter ces réseaux très particuliers, mettant à contribution des personnalités douteuses. Ainsi a-t-on vu le député-maire UMP de Levallois-Perret, Patrick Balkany, et l’ancien consul honoraire de France en RDC, Georges Forrest, « le roi du Katanga », jouer les entremetteurs dans le rachat par AREVA, en juin 2007, pour 1,8 milliard d’euros, de la majorité des parts du gisement d’uranium de Bakouma (RCA) au canadien UraMin 4.


En quête d’une nouvelle stratégie africaine

Pourtant, rien ne serait plus trompeur que d’envisager l’impérialisme français en Afrique au seul prisme de ses « chasses gardées postcoloniales », même s’il est par ailleurs prématuré de pronostiquer l’extinction de la Françafrique 5. D’octobre à décembre 2013, les autorités hexagonales ont ainsi commandité pas moins de trois volumineux documents sur les perspectives stratégiques de la France en Afrique : le rapport du 29 octobre 2013, déposé au nom de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat 6, Sur la présence de la France dans une Afrique convoitée (501 p.) ; le rapport d’information de la Commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale du 6 novembre 2013 sur Les pays émergents d’Afrique anglophone (171 p.)  ; le rapport au ministre de l’Economie et des finances de décembre 2013, intitulé Un partenariat pour l’avenir : 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l’Afrique et la France (166 p.). Le plus récent des trois annonce clairement la couleur : « L’Etat français doit mettre au cœur de sa politique économique le soutien à la relation d’affaires du secteur privé et assumer pleinement l’existence de ses intérêts sur le continent africain », soulignant en même temps que ceux-ci sont aujourd’hui plus importants, notamment pour ses principaux groupes à vocation mondiale, dans les pays anglophones et lusophones du continent 7.

La réflexion stratégique qui intéresse la bourgeoisie française a trait d’abord à l’importance à venir de l’Afrique pour ses intérêts fondamentaux, et ensuite à la meilleure façon de gérer son héritage postcolonial dans une conjoncture où ce continent fait de plus en plus figure de « nouvelle frontière » très disputée de la mondialisation. Sur le premier point, on assiste à une prise de conscience tardive de la croissance robuste des économies africaines depuis la fin des années 1990. Jusque-là, le débat public avait été monopolisé par l’afro-pessimisme d’un Stephen Smith, peignant la descente aux enfers d’un continent rongé par la misère, « les guerres d’écorcheurs », le tribalisme, la corruption et l’implosion des Etats (Négrologie, Calmann-Lévy, 2003). Dès 2008, un rapport du Crédit Suisse attirait pourtant déjà l’attention de la finance sur les nouvelles opportunités d’investissement en Afrique 8. En 2009, Alwyn Young, professeur à la London School of Economics (LSE), publiait un papier très commenté en France : « The African Growth Miracle ». Un an plus tard, McKinsey & Co. produisait son rapport provocateur sur les facteurs endogènes de la croissance africaine : L’heure des lions. La même année, Jean-Michel Severino, un ancien de la Banque mondiale (BM) et de l’Agence française pour le développement (AFD), aujourd’hui à la tête d’un fond d’investissement en Afrique, publiait Le Temps de l’Afrique, un ouvrage co-signé avec Olivier Ray. Il y a 15 ans, répète-t-il depuis, le PIB de ce continent était celui de la Belgique ; il est aujourd’hui celui de la France, et pourrait être dans 20 ans celui de la Chine 9.

Sans discuter ici du sérieux de ces pronostics, je me contenterai de rappeler que, depuis une dizaine d’années au moins, selon l’OCDE, le PIB de l’Afrique subsaharienne a effectivement progressé plus rapidement que celui du reste du monde (+ 5,5% par an), et que ses importations ont littéralement explosé (+ 16% par an). Les principales raisons de cet emballement sont connues. D’abord, l’amélioration des termes de l’échange (+ 38%, de 2000 à 2012), liée à la très forte augmentation de la demande en ressources énergétiques et matières premières des pays émergents (la moitié des exportations de l’Afrique est aujourd’hui destinée aux pays émergents ou en développement, contre moins d’un quart en 1990). Toujours selon l’OCDE, en 2011, 80% des exportations de ce continent, qui recèlerait un tiers des ressources minérales de la planète 10, consistaient en produits non transformés ou semi-transformés (contre 60% pour le Brésil, 40% pour l’Inde et 14% pour la Chine). La demande mondiale de terres arables et de ressources hydroélectriques est aussi en constante augmentation 11 : réputées largement « inexploitées », celles du continent africain sont dès lors accaparées par des investisseurs étrangers, aux dépens de leurs occupants actuels, réduits au statut de déracinés misérables.

Enfin, en dépit de ses vastes zones sinistrées, peuplées de 200 millions d’habitants, qui sombrent sous les coups redoublés d’une violence meurtrière et d’une misère absolue, la consommation marchande globale de l’Afrique connaît une croissance régulière significative, liée notamment à la progression du volume de l’emploi (10 millions de plus par an) et à l’augmentation des transferts des migrants (60 Md USD par an). Malgré l’explosion des inégalités, la pérennité de cette expansion favorise dès lors l’émergence d’une couche de plus en plus importante de micro-consommateurs, déjà plus forte, selon certaines études, que celle de l’Inde, qui pourrait générer des débouchés solvables prometteurs pour les investisseurs et les fournisseurs étrangers, en particulier ceux des pays émergents, mieux préparés à répondre à ce type de demande : de 2008 à 2012, la part des investissements pour la création de capacités nouvelles (greenfield investment) dans les secteurs des biens et services liés à la consommation est ainsi passée de 7 à 23 % 12 ; dans la même période, le nombre des abonnés à la téléphonie mobile a plus que doublé, atteignant aujourd’hui 500 à 620 millions d’usagers, selon les estimations 13. De là à parler de l’essor d’une « classe moyenne », il faut beaucoup d’imagination, mais c’est précisément ce qui manque le moins aux idéologues actuels de l’afro-optimisme.


Mieux tirer parti de l’héritage colonial

Dans un contexte de concurrence exacerbée qui a vu la contribution de l’impérialisme français aux exportations et à l’offre de crédit à destination du continent régresser de plus de 50% en dix ans 14, tandis que sa demande croissante d’hydrocarbures absorbait son excédent commercial traditionnel, le repli sur les rentes élevées du « pré carré » en zone CFA est une cause perdue. On en prendra pour preuve le recul rapide de ses intérêts dans les pays les plus dynamiques de la sous-région (Cameroun, Côte d’Ivoire, etc.), qui ne résistent pas à une exposition durable à la compétition des pays émergents, en particulier de la Chine, mais aussi à ceux des USA, de l’Allemagne, du Royaume-Uni, voire même du Japon. Ainsi, en juillet 2012, la CFAO (distribution automobile et pharmaceutique) était cédée par Pinault-Printemps-Redoute (PPR) à Toyota (qui s’est lancé dans la distribution avec Carrefour). Pour autant, le stock des investissements français en Afrique, soit 39 Md USD, lui confère encore – pour combien de temps ? – une position de leader sur le continent 15.

Compte tenu des liens incestueux entretenus par une partie du personnel politique de la droite française avec les acteurs économiques traditionnels et les potentats de Françafrique, il n’est pas surprenant que la relance du débat stratégique ait été suscitée en majorité par des leaders d’opinion issus de la « gauche » et des milieux économiques. C’est ainsi que les propositions qui émanent de la réflexion en cours sont portées en bonne partie par des responsables politiques d’origine mitterrandiste, chevènementiste, voire communiste (Robert Hue), ralliés au social-libéralisme ou au centre-droit, qui font souvent ouvertement profession de blairisme, comme Jean-Marie Bockel. En 2007, on se souvient que ce dernier avait dû quitter le PS en acceptant le poste de secrétaire d’Etat à la Coopération et à la francophonie du gouvernement Fillon, position qu’il avait dû abandonner l’année suivante sous pression des présidents du Congo et du Gabon, pour avoir exhorté Nicolas Sarkozy… à rompre avec la Françafrique.

En réalité, en dépit de la rhétorique de rigueur, l’enracinement de la France en Afrique centrale et occidentale ne s’oppose pas à ses desseins continentaux. Bien au contraire, son histoire dans la sous-région – ainsi qu’au Maghreb – pourrait constituer un tremplin pour répondre aux ambitions africaines plus vastes de ses grandes sociétés, à condition qu’elle ne se traduise pas par la cristallisation de « rentes anti-concurrentielles » au profit de PME moins productives, voire de réseaux semi-mafieux. L’impérialisme français doit certes continuer pour cela à défendre ses positions au Maghreb, en Côte d’Ivoire, au Sénégal, au Gabon, au Cameroun, au Congo-Brazzaville, etc., mises en cause par des concurrents de plus en plus agressifs. Le fait qu’une part importante des activités de ses grands groupes continue à y prospérer est un atout significatif 16. En même temps, il doit essayer de prendre appui sur ce potentiel pour pénétrer d’autres pays francophones encore peu investis, comme la République démocratique du Congo (RDC), mais aussi pour miser sur des « corridors économiques » régionaux porteurs afin de se rapprocher de l’Afrique anglophone et lusophone, où il accuse un retard important, même si les sociétés du CAC 40 y déploient aujourd’hui une activité intense 17. Dans cette optique, l’abandon du marché sud-africain par le Crédit Agricole a été une très mauvaise nouvelle.

Plus de la moitié de son stock d’investissements en Afrique subsaharienne se situe déjà en Afrique du Sud et au Nigeria, qui n’absorbent pourtant qu’un gros quart de ses exportations 18. En d’autres termes, les surproduits semi-coloniaux encore disponibles, parce qu’ils permettent un « taux de retour bien supérieur pour les affaires françaises » 19, devraient être exploités dans une perspective conquérante, plutôt que gaspillés dans une gestion à reculons d’intérêts sans avenir. Ceci dit, aucun des adeptes du redéploiement des intérêts français à l’échelle continentale ne songerait à exiger d’Areva qu’il renonce aux accords léonins dont il bénéficie au Niger ou en RCA, au motif que ceux-ci seraient inconcevables sur un marché ouvert 20. C’est ainsi que les rapports officiels publiés en 2013, que j’ai déjà abondamment cités, fourmillent d’appels à une stratégie impérialiste plus cohérente, mais aussi conquérante, qui sache pleinement tirer profit des atouts économiques, démographiques, politiques, culturels, militaires, etc. dont dispose encore la France sur le continent africain pour répondre à de nouveaux défis.

•1. Claude Gabriel, « Centrafrique, un domino de plus », Europe solidaire sans frontières (ESSF), 12 décembre 2013.
•2. En Afrique, le FMI distingue quatre catégories d’Etats : pétroliers (Cameroun, Tchad, Congo, Gabon), à revenu intermédiaire (Sénégal), à revenu faible (Bénin, Burkina, Madagascar, Mali, Niger), et fragiles (RCA, Côte d’Ivoire, Guinée, RDC, Togo), pour ne citer que les pays « francophones ». Voir aussi Colette Braekman, « La Centrafrique en quelques questions », Le Soir, 28 déc. 2013.
•3. Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence de la France dans une Afrique convoitée, Rapport d’un groupe de travail de la Commission des affaires étrangères, de la défense et des forces armées du Sénat, n° 103, 29 octobre 2013, p. 481.
•4. Julliard & H. Liffran, « Balkany, le conseiller Afrique (au noir) de l’Elysée », Le Canard enchaîné, 3 févr. 2010.
•5. Le Rapport Védrine fait appel à ce terme en le conjuguant abusivement au passé (Hubert Védrine et al., Un partenariat pour l’avenir : 15 propositions pour une nouvelle dynamique économique entre l’Afrique et la France, Rapport au ministère de l’Economie et des Finances, déc. 2013, p. 16).
•6. Cette Commission a notamment commandité aussi le rapport du Groupe de travail Sahel, de Jean-Pierre Chevènement et al., du 3 juillet 2013, 193 p.
•7. Védrine et al., Un partenariat…, pp. 18-19.
•8. Crédit Suisse, Africa : The Commodity Warrant, New Perspectives Series, 14 avril 2008,108 p., rendu public par WikiLeaks (www.wikileaks.org/wiki/).
•9. Védrine et al., Un partenariat…, p. 84.
•10. En 2015, l’Afrique devrait produire 78% du platine, 60% du cobalt, 57% du manganèse et des diamants, 34% du palladium, 22% de l’or et de l’uranium, 15% de la bauxite, 9% du cuivre et 7% du zinc (Crédit Suisse, Africa…, p. 41). Elle disposerait de 89% des réserves de platine connues, 81% pour le chrome, 61% pour le manganèse et 60% pour le cobalt (Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 57).
•11. Pour les terres arables, voir Crédit Suisse, Africa…, p. 69.
•12. UNCTAD, World Investment Report 2013, p. xvii.
•13. Védrine et al., Un partenariat…, p. 23 ; Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 31.
•14. Cette contre-performance commerciale relative n’a pas empêché le doublement des exportations françaises en Afrique subsaharienne, de 2000-02 à 2009-11.
•15. Védrine et al., Un partenariat…, p. 63.
•16. Pour ne citer que les exemples les plus significatifs, les groupes Areva, BNP-Paribas, Bouygues, Eiffage, Eramet, Orange, Ponticelli Frères, Société Générale, Vinci, etc., sont fortement implantés dans la zone CFA.
•17. Alstom, Bolloré, BRL Ingénierie, Lafarge, L’Oréal, Sanofi, Schneider Electric, Technip, Thalès, Total sont fortement implantés hors de la zone CFA (Védrine et al., Un partenariat…, p. 69).
•18. Mes calculs d’après Védrine et al, Un partenariat…, p. 60.
•19. Védrine et al., Un partenariat…, p. 139.
•20. Dans le cadre des renégociations en cours, « plusieurs ONG – dont Oxfam, appuyée par son partenaire local, le Réseau des organisations pour la transparence et l’analyse budgétaire (Rotab) – soupçonnent le président [nigérien] Mahamadou Issoufou, ex-secrétaire général de la Société des mines du Niger (Somaïr), l’une des filiales locales d’Areva, de trop ménager le groupe français » (La Lettre du Continent, n° 673, 31 déc. 2013).

(à suivre)



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 14 Déc - 12:31

(suite)

Jean Batou a écrit:
Vers la « reconquête économique du continent »

« Les pays qui investissent aujourd’hui en Afrique s’appuient sur une stratégie de puissance portée par les Etats », notent les auteurs du Rapport Védrine, au début d’un chapitre intitulé : « Réinvestir tous les leviers d’influence de la présence française sur le continent ». Plus loin, ils précisent que de tels efforts doivent tendre à « la captation des bénéfices de la rente pétrolière, minière, foncière ou des concessions de service public » 21. Pour faire court, les principaux rapports officiels parus en 2013 tombent d’accord sur les points suivants :

1. Meilleure défense et valorisation des positions économiques dont la France dispose encore en Françafrique : part élevée des importations globales, stock important d’investissements directs à l’étranger (IDE), rendements sur investissements avantageux, etc.

2. Mise à profit de la présence française au Maghreb pour faciliter la pénétration des marchés subsahariens. Par exemple, un ambitieux partenariat franco-marocain vise à développer sous peu un enseignement supérieur français au Maroc, largement ouvert aux étudiants d’Afrique subsaharienne, dans les domaines jugés prioritaires (management, ingénierie, architecture, santé).

3. Extension de la zone CFA 22 (monnaie utilisée dans 14 pays par 135 millions d’hab.) à d’autres pays limitrophes. Rappelons qu’elle contribue à améliorer la sécurité des investisseurs en privant les pays africains de toute souveraineté monétaire et budgétaire. C’est à partir de cette plateforme, que la France promeut aussi, depuis vingt ans, l’Organisation pour l’harmonisation en Afrique du droit des affaires (OHADA), qui regroupe 17 Etats, ainsi qu’un marché intégré des d’assurances, qui tendent à empêcher un Etat de modifier son droit de façon indépendante 23.

4. Optimalisation de l’action des agents publics et privés de « l’aide au développement » pour favoriser le financement des investissements français, mais aussi pour agir en amont des appels d’offre (coopération technique, etc.).

5. Promotion de la francophonie par le développement de l’enseignement du français en Afrique et l’enrôlement de jeunes Africains dans les hautes écoles françaises : avec 50 500 étudiants subsahariens provenant essentiellement du Sénégal, du Cameroun, du Gabon, de Guinée, de Côte d’Ivoire, de Madagascar, les universités tricolores arrivent en tête de celles de l’OCDE. De même, la formation d’instituteurs pour les écoles africaines devrait être une priorité. Par ailleurs, la diffusion de la culture française et le rayonnement de ses médias, en particulier audiovisuels (RFI, TV5Monde Afrique, Canal+, AITV/RFO), sont « autant de vecteurs de ‘prévente’ des marques françaises » 24. Les nombreux partenariats entre collectivités locales françaises et africaines jouent aussi un rôle significatif dans ce sens, en particulier au Mali.

6. Drainage des transferts des migrants africains travaillant en France 25 (4,8 Md€), dont un nombre croissant acquièrent la nationalité française, par des banques hexagonales implantées en Afrique, qui pourraient en profiter pour couvrir des crédits commerciaux sur ce continent.

7. Valorisation du rôle que peuvent jouer les Français de l’étranger, qui sont 235 000 à résider en Afrique, dont une moitié en Afrique subsaharienne. En effet, la moitié d’entre eux ne sont plus des expatriés, mais des « métis binationaux », ce qui peut leur conférer un rôle de trait d’union plus important.

8. Intensification des contacts avec les élites africaines, y compris au sein de la société civile 26 : procédures de visas allégées pour les hommes d’affaires, acteurs culturels, etc., au risque d’encourager plus encore l’exode des cerveaux ; multiplication des réseaux d’échange (partenariats de collectivités locales, coopération volontaire réorientée vers l’économie, réseaux d’anciens étudiants et de leaders en herbe, forum franco-africain d’affaires, etc.).

9. « Contribution militaire à la sécurité du continent » : à partir des points d’appuis existants dans la bande saharo-sahélienne et sur les deux façades océaniques du continent.

Pour les auteurs du Rapport Védrine,
« La France a pris tardivement conscience qu’elle ne disposait pas d’une vision stratégique intégrée de ses intérêts en Afrique subsaharienne, de nombreuses approches sectorielles existant mais de façon éparpillée ou inachevée (vision stratégique du Livre blanc sur la défense et la sécurité nationale, ‘diplomatie des matières premières’, stratégie du commerce extérieur, priorités pays de l’AFD, démarches de la francophonie … Les initiatives prises récemment pour redéfinir l’action économique de la France avec l’Afrique doivent être approfondies de façon rapide, opérationnelle et holistique ».

La France « navigue à vue », alors qu’elle doit viser une « stratégie nationale de reconquête économique sur le continent » 27. Dans ce sens, ils appellent à une intensification de l’élaboration et de la réflexion en sollicitant un investissement plus soutenu des think tanks académiques et entrepreneuriaux : groupe de veille Afrique de l’Institut Montaigne, CAPAfrique, départements Afrique en construction des banques Lazard, Rothschild, etc. Cet effort intellectuel, fondé sur la collecte systématique d’information, l’analyse et le débat stratégique, etc., devrait être fortement encouragé par la mise sur pied d’une Fondation franco-africaine fédérant les efforts des secteurs public et privé.


Rôle du facteur militaire

Puisque ma contribution vise à mieux comprendre la signification du déploiement récent de forces françaises en Côte d’Ivoire, en Libye, au Mali et en RCA, je vais m’intéresser plus particulièrement au volet militaire – non des moindres – de la stratégie impérialiste de la France en Afrique. Rappelons d’emblée que Paris dispose des moyens suivants : plus de 5000 hommes sur le continent (l’effectif des forces spéciales n’est pas connu) ; une présence permanente en Côte d’Ivoire, au Tchad, au Sénégal, au Gabon, à Djibouti et à La Réunion ; des partenariats de défense avec huit pays (Cameroun, Centrafrique, Comores, Côte d’Ivoire, Djibouti, Gabon, Sénégal et Togo) ; des accords pour la formations d’officiers africains ; un réseau significatif d’attachés, de conseillers et de coopérants militaires. « L’intervention militaire de la France au Mali, relève le Rapport Védrine, (…) a rappelé que la France restait une vraie puissance en Afrique (…) ». Les rapporteurs du Sénat notent plus sobrement que « l’exemple du Mali ou de la Centrafrique laisse penser que, si la France ne détient plus la solution, elle est perçue comme un recours » 28. Ce qui n’est pas dit ici par ces officiels, c’est que l’armée a toujours joui d’une importante autonomie de décision en Afrique, en lien avec la Présidence de la République, qui échappe par nature à tout débat démocratique.

De son côté, le dernier Livre blanc sur la défense (avril 2013) considère que la France devra continuer à intervenir de façon autonome, peut-être même plus souvent que par le passé, et la Loi de programmation militaire (2014-19) privilégie pour cela les opération extérieures (Opex) et les forces spéciales sur les éléments pré-positionnés 29. Cela ne devrait pas rassurer ceux qui attendent de Paris qu’il mène des missions de paix dans ses ex-colonies. Pour ce qui est des Opex, je me contenterai de rappeler les tirs de la Force Licorne sur une foule désarmée, qui auraient fait une soixantaine de morts et plus d’un millier de blessés, le 9 novembre 2004, à Abidjan 30. De son côté, le Commandement des forces spéciales (COS) porte un lourd héritage : créé en 1992, au lendemain la première guerre du Golfe, il visait à réunir, sous l’autorité discrétionnaire du Président de la République et du chef d’Etat-major des armées (CEMA), des éléments d’élite issus des troupes coloniales 31 (RPIMa, Légion, DGSE). La première mission de son commandant actuel, Grégoire de Saint-Quentin 32 a consisté à entraîner un bataillon paras-commando rwandais qui jouera un rôle clé dans le génocide des Tutsis, en 1994 ; devenu par la suite lieutenant-colonel d’état-major, cet officier sera promu chef de corps du 1er RPIMa en 2006, général de brigade au Sénégal en 2011, puis commandant opérationnel de l’opération Serval au Mali en 2013, avant de remplacer, il y a quelques mois, le général Gomart à la tête du COS, dans la perspective de son renforcement imminent.

Ceci dit, il serait erroné de penser que les dernières interventions françaises en Afrique ne font que répéter le scénario éprouvé d’une cinquantaine d’opérations antérieures, apparemment du même type, depuis les années 1960. Il faut au contraire prendre au sérieux les prétentions du Quai d’Orsay de situer les plus récentes d’entre elles dans le cadre d’un mandat onusien, soutenu par ses alliés européens et les Etats-Unis. D’abord parce que Paris est bien conscient que « la stabilisation de la situation au Sahel ou en Centrafrique, comme au Kivu, dépend avant tout des Etats de la région » 33, que cette tâche est trop lourde pour la France, et qu’elle n’en détient pas seule les clés politiques. Mais aussi, parce que le renforcement de la collaboration française avec l’UA et les organisations régionales concernées s’inscrit dans la perspective affichée par les puissances occidentales de renforcer les institutions nationales, régionales et continentales de l’Afrique, notamment sur le plan militaire (Opérations de maintien de la paix, Force africaine d’intervention et brigades régionales associées, Capacité africaine de réponse immédiate aux crises 34, etc.), même si le financement de leurs moyens opérationnels reste largement du ressort de l’ONU, de l’UE et des USA. La caution du Conseil de sécurité, mais surtout le mandat de l’UA et la présence sur le terrain de forces africaines (MINUSMA et MISCA) qui devraient en prendre à terme le relais, ont été politiquement indispensables aux opérations Serval ou Sangaris, parce qu’elles permettaient « d’afficher aux yeux des opinions publiques africaine et française le sens africain de la présence militaire française sur le continent » 35.

Paris fait effectivement tout pour éviter de ressusciter l’image d’une France « gendarme de l’Afrique », en particulier dans un contexte où les pays émergents peuvent tirer parti de leur passé non colonial 36. Selon les rapporteurs du Sénat, c’était bien ce risque qui retenait encore la France « d’intervenir unilatéralement en Centrafrique », en octobre dernier ; en effet, « les thématiques du legs colonial, de l’anti-impérialisme et de la souveraineté aliénée » reviennent aujourd’hui en force « dans les relations avec l’Afrique, notamment avec l’Afrique du Sud » 37. Les nouveaux stratèges de l’impérialisme français lorgnent ainsi avec gourmandise les parts de marché gagnées par les entreprises allemandes au pays de Nelson Mandela en jouant sur les liens historiques de la Fondation Ebert avec les milieux proches de l’ANC 38. Robert Hue, ex n°1 du PCF, récemment rallié au centre-gauche, est-il candidat à jouer un rôle analogue en France, comme présidant du Groupe d’amitié interparlementaire avec l’Afrique du Sud ? N’est-ce pas à ce titre qu’il a participé activement à la rédaction du volumineux rapport du Sénat d’octobre 2013 « pour relancer les relations de la France avec les pays africains fondées sur des intérêts communs dans un partenariat rénové » ? Ceci dit, cet effort n’a jusqu’ici pas pleinement porté ses fruits, puisque Jacob Zuma a décliné l’invitation au Sommet franco-africain des 6-7 décembre à l’Elysée pour se distancier de l’interventionnisme français en Afrique 39.

C’est aussi pour faire bloc avec les puissances occidentales contre les pays émergents, dans un cadre qui n’évoque pas toutefois trop directement son passé colonial, que la France apprécie les partenariats militaires avec ses alliés traditionnels, même si ceux-ci ne s’empressent pas de les accepter. Et ce n’est certainement pas le dernier lapsus de Bernard Kouchner qui va les conduire à changer d’avis : questionné, le 2 janvier dernier, à propos de l’absence des Anglais aux côtés de la France en RCA, il a lancé sur les ondes de BFMTV : « ce qui aurait été bien, c’est qu’ils viennent avec nous en Françafrique » (sic). Et c’est bien là que le bât blesse : sans autre précaution, le Rapport Védrine regrette en effet l’aptitude insuffisante de la diplomatie tricolore à « obtenir des marchés en retour de ses investissements militaires » 40.

Sidération humanitaire de la gauche

Rappelons qu’en 1952, aux yeux d’Alfred Sauvy, qui venait de forger ce néologisme, le « tiers-monde » était bien le « tiers-état » du monde, menaçant d’une révolution violente l’ordre productiviste sur lequel régnaient tant « la noblesse capitaliste » que « le clergé communiste », « chacun dans sa vallée ». L’anti-impérialisme, matrice internationale de la gauche radicale des « années Vietnam », avait encore radicalisé cette perception, puisque les combattants du « tiers-monde » incarnaient désormais les gros bataillons des « damnés de la terre », enfin debout, d’Asie en Amérique latine, en passant par l’Afrique, face à l’impérialisme US et à ses alliés. Depuis la fin des années 1970, cependant, les luttes du « tiers-monde » ont commencé à perdre de leur capacité de séduction aux yeux d’une partie croissante de la gauche occidentale, tandis que les premières révélations crédibles filtraient sur l’ampleur du génocide perpétré par les Khmers rouges au Cambodge, et que la révolution populaire iranienne tombait sous la férule des mollahs. Evidemment, les militants issus des courants politiques les plus acritiques envers les directions des mouvements de libération du tiers-monde ont été les premiers ébranlés.

Pour eux, les peuples du « Sud » n’avaient plus rien à dire d’intelligible, raison pour laquelle ils vont de plus en plus les considérer comme des « victimes impuissantes et silencieuses » de catastrophes naturelles, de guerres ou de fanatismes décontextualisés. Et dès lors qu’on ne leur faisait plus confiance pour défendre leurs droits et proposer des solutions collectives à leurs problèmes, il ne restait plus qu’à les « assister » dans l’urgence. La société du spectacle va se charger du reste : « le pathos de la crise focalise l’attention sur les effets immédiats de celle-ci, interdisant toute analyse des processus qui l’ont produite » ; et l’émotion que suscite la vue de la souffrance commande l’action : ce seront les « commandos de blouses blanches », que suivront les parachutistes, pour sécuriser les zones d’intervention 41. Dès 1979, Bernard Henri-Lévy, dont l’énorme fortune est issue de l’exploitation des forêts équatoriales africaines 42, fonde avec d’autres L’Action contre la faim ; en 1983, Pascal Bruckner publie Le Sanglot de l’homme blanc, où il vitupère la mauvaise conscience tiers-mondiste de l’Occident, tandis qu’André Glucksmann, Bernard Kouchner, et Yves Montand défendent publiquement le durcissement de l’engagement français au Tchad, décidé au mois d’août par François Mitterrand. Cette volte-face politique a été saisie sur le vif par Guy Hocquenghem dans sa Lettre ouverte à ceux qui sont passés du col Mao au Rotary (Albin Michel, 1986 ; rééd., Agone 2003).

Trente ans plus tard, l’artiste irlandais Bob Geldof, qui avait mobilisé ses camarades contre la famine de 1984 en Ethiopie, inspirant le tube We Are the World, gère un fond d’investissement en Afrique 43. A force d’avoir été répété, le processus est parfaitement rodé. Et tandis qu’un second président socialiste envoie lui aussi des troupes en Afrique, d’abord au Mali, « contre le djihadisme », puis en Centrafrique, « afin de prévenir une situation pré-génocidaire », il se trouve peu de voix au sein de la gauche française pour dénoncer son propre impérialisme, exiger le démantèlement de ses bases militaires et le départ sans délai de ses troupes d’Afrique. Pour s’en rendre compte, il suffit de lire attentivement les communiqués relatifs à l’opération Sangaris. Dans ce concert de voix empruntées, seul le NPA appelle sans détour au retrait des troupes françaises d’Afrique, revendication à laquelle il faudrait au moins ajouter le démantèlement des bases militaires et la dénonciation des accords léonins passés avec les dictatures du pré carré françafricain.

Le secrétaire national du Parti de gauche, François Delapierre, n’y va pas par quatre chemins  : d’une part, il ne conteste pas l’intervention militaire en RCA, « parce qu’elle s’inscrit pleinement dans le cadre du droit international », et que « la situation humanitaire désastreuse en Centrafrique plaide également pour une intervention » ; d’autre part, il défend l’abandon du modèle néolibéral, qui conduirait selon lui à redresser l’agriculture de ce pays, et la sortie du nucléaire, qui permettrait à la France de se passer des gisements d’uranium de ses ex-colonies (pourquoi ne pas conditionner aussi la restitution des gisements de pétrole contrôlés par Total à l’abandon du moteur à explosion ?). Un raisonnement spécieux, puisque les paysans de Centrafrique ne pratiquent guère plus qu’une agriculture de subsistance, sans rapport direct avec le marché mondial, et que l’exploitation de la mine de Bakouma a été actuellement suspendue. A quoi peuvent servir de telles circonvolutions, si ce n’est à valider une opération militaire néocoloniale sans avoir l’air d’y toucher. Quant au PCF, sa résolution du 10 décembre émet certes une série de critiques envers l’attitude de Paris, sans pour autant condamner explicitement l’envoi de troupes, ce que ses élus ne feront pas non plus au Parlement.

Au sein du Front de gauche, la Gauche anticapitaliste a défendu une position propagandiste plus articulée. Après avoir refusé l’intervention militaire en RCA et exigé « la fin du rapport de domination de la France sur ses anciennes colonies » – un objectif qui mériterait d’être décliné plus précisément – elle ajoute : « Pour faire face à la catastrophe humanitaire qui est en route, pour protéger la population des exactions et des massacres, il faut une force de paix et d’interposition internationale, sous mandat de l’ONU, de l’Union africaine, mais sans l’ancienne puissance coloniale ». Ce faisant, ne sous-estime-t-elle pas les limites de tout mandat de l’ONU, décidé de facto par son Conseil de sécurité 44 ? Par ailleurs, un engagement conjoint de l’Union africaine permet-il d’éviter tout travers néocolonial ? Pas vraiment, dans la mesure où celle-ci reçoit les neuf dixièmes de son budget des grandes puissances et sous-traite les opérations qu’elle approuve aux dictateurs de la sous-région concernée, contre garantie d’un financement occidental… De plus, dans le cas d’espèce, le principal Etat de l’UA, l’Afrique du Sud, peut-être en échange de compensations minières, assistait unilatéralement François Bozizé depuis plusieurs années, en encadrant sa Garde prétorienne – l’une des forces les plus redoutées des Centrafricains – avec une trentaine d’instructeurs 45. Quelle portée réelle faut-il donner enfin à l’exclusion de « l’ancienne puissance coloniale » d’un tel dispositif ? Car en effet, s’il fallait confier la responsabilité de cette « force de paix » à un autre mentor, ce serait inévitablement aux Etats-Unis ou à l’Angleterre, qui n’y songent guère et disposent eux aussi d’importants intérêts dans la région.

•21. Védrine et al., Un partenariat…, pp. 128 & 144.
•22. La continuité du sigle CFA, du « Franc des colonies françaises d’Afrique » (1945) au « Franc de la communauté financière d’Afrique » (en Afrique de l’Ouest) ou au « Franc de la coopération financière en Afrique centrale » (en Afrique équatoriale), après les indépendances, en passant par le « Franc de la Communauté française d’Afrique (1958), en dit long sur le statut postcolonial de cette monnaie. Piloté par la Banque de France et le Ministère de l’économie et des finances de l’ex-métropole, les réunions des ministres des Finances de la zone se tiennent deux fois par an, alternativement à Paris et en Afrique.
•23. De même, l’existence d’un dense réseau bancaire français dans la sous-région « constitue une bonne garantie contre les risques politiques » : ainsi, lorsque la filiale de la Société Générale a été nationalisée en Côte d’Ivoire (2011), l’ouverture de comptes dans les filiales des pays voisins ou en France a été immédiatement proposée à « certains de ses grands clients » (Védrine et al., Un partenariat…, p. 72).
•24. Védrine et al., Un partenariat…, p. 65.
•25. La France compte 800 000 immigrés d’Afrique subsaharienne, dont 100 000 Maliens.
•26. En avril 2013, ces beaux discours n’ont pas empêché la France de refuser un visa à la militante altermondialiste Aminata Traoré, invitée à Paris par le NPA, en raison de ses critiques de l’opération Serval. Cette interdiction a même été étendue à tout l’espace Schengen.
•27. Védrine et al., Un partenariat…, pp. 21 & 138-9.
•28. Védrine et al., Un partenariat…, p. 76 ; Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 350.
•29. R. Granvaud, Survie.org, 1er août & 13 nov. 2013.
•30. « La FIDH et la LDH demandent au Parlement français d’ouvrir une commission d’enquête sur la répression des manifestations du 9 novembre en Côte d’Ivoire », 30 nov. 2004 (http://www.fidh.org, consulté le 10 janvier 2012).
•31. Pour un historique édifiant des faits d’arme d’un commando marine du COS qui a participé à nombre d’opérations coloniales et néocoloniales depuis sa création, en 1947, voir : « Force spéciales : le GCOS chez les marins de Lorient ! » (www.veterans-jobs-center.com, consulté le 10 janv. 2014).
•32. Son père, Renaud de Saint-Quentin, né au Maroc, ex-PDG de GEFCO (une filiale de PSA), a été officier de carrière dans l’aviation, en Indochine, à Suez et en Algérie.
•33. Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 338.
•34. La Force africaine d’intervention ne devrait pas être opérationnelle avant 2015, c’est pourquoi le dernier sommet de l’UA a décidé de développer plus rapidement une Capacité africaine de réponses immédiate aux crises (CARIC). Pour un point de vue sceptique sur ces développements, voir M. Plaut, « African Union Missing in Action », The Guardian, 6 janv. 2014.
•35. Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 12.
•36. Le fameux livre de l’historien guyanais Walter Rodney, Et l’Europe sous-développa l’Afrique, Paris, éd. Caribéennes, 1972, va ainsi être traduit sous peu en chinois (Pambazuka News, n° 660, 8 janv. 2014)
•37. Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 353.
•38. Védrine et al., Un partenariat…, pp. 151-52.
•39. Afroconcept News, 26 nov. 2013 (www.afroconceptnews.com) ; Michel Galy, Le Monde, 4 déc. 2013.
•40. Védrine et al., Un partenariat…, p. 80.
•41. Kristin Ross, May ‘68 and its Afterlives, Chicago, University of Chicago Press, 2002, pp. 167-69.
•42. En 1998, trois ans après la mort de son père, il vendra la Becob, dont il contrôle 65% du capital, à François Pinault, qui cèdera par la suite ce secteur d’activités à la britannique Wolseley (Nicolas Beau & Olivier Toscer, Une imposture française, Paris, Les Arènes, 2006).
•43. Isabelle Chaperon, Le Monde, 6 sept. 2013.
•44. Lénine traitait la SDN, d’« association de forbans » (Œuvres, Paris & Moscou, Ed. Sociales et Ed. en langues étrangères, t. 31, p. 335). Comment aurait-il qualifié le Conseil de sécurité de l’ONU ?
•45. Vincent Munié, « Une coopération militaire multiforme et contestée. En Centrafrique, stratégie française et enjeux régionaux », Le Monde Diplomatique, février 2008.



(à suivre)


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 14 Déc - 12:34

suite et fin

Jean Batou a écrit:
Périls de la « nouvelle mêlée pour l’Afrique »

Que faut-il donc faire ? Tout d’abord, prendre acte du fait que la position de la gauche radicale française ou occidentale ne peut avoir aujourd’hui qu’un caractère propagandiste, et qu’elle n’est malheureusement pas en mesure de sauver des vies humaines dans la crise en cours. Ensuite, comprendre que nous sommes d’autant plus « désarmés », que nous héritons d’un mouvement ouvrier européen qui a largement capitulé devant la transformation du Bassin du Congo en gigantesque camp de travail, et cela durant trois quarts de siècle de colonisation, que vont prolonger dans une large mesure plusieurs décennies de domination néocoloniale. L’opération Sangaris devrait inciter à relire le témoignage d’Albert Londres sur la construction du Chemin de fer Congo-Océan (1921-1934), bâti par la Société de construction des Batignolles du radical-socialiste Jean-Victor Augagneur, pour laquelle « le nègre remplaçait la machine, le camion, la grue ; pourquoi pas l’explosif aussi ? », et qui coûta quelque vingt mille morts 46. Elle devrait surtout nous amener à rendre hommage au soulèvement paysan généralisé de 1928-1932 contre les impôts et le travail forcé, parti de l’Ouest centrafricain, dont la répression coloniale fit à nouveau des milliers de victimes 47.

Le rappel de cette histoire est d’autant plus essentiel, que nous sommes au seuil d’une seconde « mêlée pour l’Afrique » (Scramble for Africa) (après celle de la fin du 19e siècle). En effet, en dépit des discours euphoriques des investisseurs sur l’avènement d’un siècle africain, l’impact social et environnemental de cette chasse aux trésors pourrait préparer de nouvelles catastrophes aux proportions inouïes. Dans les limites de cette contribution, je me contenterai d’en mentionner ici les principaux contours :

1. Une croissance dépendante, totalement subordonnée aux investissements étrangers et aux cours mondiaux 48, portée par l’exportation de matières premières et de ressources énergétiques, mais aussi par le bradage des terres arables et du potentiel hydroélectrique du continent. Si l’Afrique reste certes fortement exposée à la volatilité des prix des produits bruts, il est peu probable que la tendance à l’amélioration des termes de l’échange s’inverse rapidement, comme dans les années 1980 et 1990, compte tenu de la raréfaction des ressources énergétiques et minérales à l’échelle mondiale et de la proportion encore importante de gisements non encore exploités, ni même recensés, du continent. En même temps, ce modèle « extractiviste » brutal, dont les profits sont très inégalement répartis, provoque aussi un accroissement exponentiel de la pollution de l’air, des sols et des eaux, aux incidences sanitaires désastreuses.

2. Une accumulation prédatrice, non seulement au profit des bourgeoisies impérialistes, mais aussi de leurs homologues africains, que de telles opportunités d’enrichissement amènent à se disputer par tous les moyens le partage d’une rente croissante. Jean Nanga souligne que certaines de ses fractions n’hésitent pas à recourir à une violence prédatrice, mobilisant pour cela les rivalités nationales, régionales ethniques ou religieuses, pour arriver à leurs fins. Il faut chercher là le moteur des conflits intérieurs ivoirien ou mozambicain, mais aussi celui de plusieurs foyers de guerre transnationaux d’Afrique centrale, auto-entretenus par l’exploitation frauduleuse de ressources naturelles, de concert avec de puissants intérêts internationaux. Cela peut se faire à petite échelle en RCA, par la contrebande du diamant, de l’or et de l’ivoire 49, mais aussi à grande échelle, en RDC, où différentes forces militaires, adossées notamment aux cliques capitalistes des pays voisins (Ouganda, Rwanda, Burundi, etc.), accumulent des fortunes en vendant du coltan aux grandes multinationales du secteur des technologies de l’information et des communications (TIC).

3. Une accentuation brutale du développement inégal, qui plonge 17 pays (Grands lacs, nord du Nigéria, RDC, Sahel, etc.) dans un état de décomposition sociale et politique avancé. Dans ces régions peuplées de 200 millions d’habitants, 8 personnes sur 10 s’efforcent de survivre de l’agriculture de subsistance, et 5 sur 10 doivent se contenter de moins de 1,25 USD par jour. En même temps, à l’échelle du continent, le nombre absolu de pauvres continue à croître (près de 400 millions d’Africains vivent avec moins de 1,25 USD par hab.) et donc la malnutrition, la morbidité et la mortalité. Des pays à forte croissance, comme l’Angola ou le Nigeria se distinguent d’ailleurs particulièrement en la matière. Ainsi les indices de développement humain ajusté aux inégalités (IDHI) décrochent plus que partout ailleurs des IDH globaux, et « les objectifs du millénaire » ne seront de loin pas atteints.

4. Une démographie galopante – d’ici 25 ans, le Tchad, le Mali, le Niger et le Burkina Faso devraient passer de 57 à 160 millions d’habitants –, qui exerce une pression croissante sur les terres arables et suscite une tension accrue entre cultivateurs et éleveurs. Celle-ci peut prendre les apparences d’un « conflit ethnique », comme celui qui oppose les pasteurs semi-nomades Gabra aux paysans Borana du Nord-Kenya. De même, l’urbanisation galopante pose des problèmes aigus de logement et d’hygiène : plus de 60% des « citadins » vivent dans des slums, 80% n’ont pas accès à l’eau potable et 90% ne sont pas raccordés à des égouts. Selon la BAD, les capacités d’investissement des collectivités publiques sont plus de dix fois inférieures au minimum requis pour répondre aux besoins de base des 760 millions d’urbains attendus à l’horizon 2030.

5. Une hausse massive du sous-emploi, en particulier des jeunes. Dans les 15 ans à venir, « 330 millions de jeunes Africains arriveront sur le marché du travail (…). C’est la population actuelle des Etats-Unis » 50. Le total des actifs devrait ainsi dépasser le milliard en 2040. En même temps, l’emploi formel demeure très minoritaire, en particulier parmi les jeunes, dont 60% sont au chômage et près des trois quarts vivent avec moins de 2 USD par jour. Dans de telles conditions, la démographie africaine peut virer au cauchemar, avec des masses de jeunes analphabètes, campés dans des bidonvilles insalubres, captés par les fondamentalismes religieux (musulman ou pentecôtiste), et/ou enrôlés dans les différents mouvements armés des pays en crise (enfants soldats, etc.).

6. Une pression migratoire accrue, en majorité intra-africaine qui, compte tenu de la rareté des ressources disponibles, a de grandes chances de provoquer des flambées de violence à l’égard des « étrangers », comme cela a déjà été le cas, par exemple, en 2008, en Côte d’Ivoire et en Afrique du Sud, mais aussi ces derniers mois, en RCA. Elle devrait aussi se traduire par une hausse des flux de migrants vers l’Europe, le Etats-Unis, les pays du Golfe, etc., mais aussi des tragédies humaines liées à l’immigration clandestine (traite, naufrages, camps de détention, violences racistes, surexploitation, prostitution, etc.).

7. Une incidence particulièrement dramatique du réchauffement climatique. La baisse et l’irrégularité croissante de la pluviométrie ne peuvent qu’entraîner une réduction des surfaces cultivables (-35% avec 4° de plus) et une diminution des rendements agricoles (-26% dans les régions sahéliennes d’ici 2060) – l’impact de ces phénomènes provoque déjà une aggravation de la malnutrition au Niger. Selon le GIEC, 600 millions de personnes supplémentaires pourraient être exposées à la famine d’ici 2080, en grande partie en Afrique subsaharienne. Enfin, 250 millions d’Africains sont établis le long de côtes menacées par l’élévation du niveau des océans (entre Abidjan et Lagos, 25 millions de personnes vivent en-dessous du niveau de la mer, protégés par une dune de plus en plus menacée). Encore selon le GIEC, à l’horizon 2050, la majorité des 50 millions à 1 milliard de réfugiés climatiques devraient être en majorité africains. Enfin, les barrages du continent vont présenter d’importantes surcapacités, comme c’est déjà le cas au Kenya.

8. Une pénurie d’eau, liée au réchauffement climatique, à la désertification, à la surexploitation des ressources disponibles (irrigation), à la déforestation et à une grande fragilité des nappes phréatiques. Ainsi, si l’Afrique couvre 22% des terres émergées, elle ne disposerait que de 9% des réserves d’eau renouvelables. A l’horizon 2020, toujours selon le GIEC, 75 à 250 millions d’Africains devraient être soumis à un stress hydrique accru. Si l’on considère la région du Sahel, particulièrement menacée, la surface du lac Tchad a déjà diminué de 90% depuis 1960. Dans de telles conditions, le partage de l’eau va devenir une question politique brûlante 51.

9. Une déforestation accélérée – 4 millions d’hectares entre 2000 et 2010, soit près du tiers du déboisement mondial selon la FAO –, qui diminue la pluviométrie, augmente le ruissellement et l’érosion des sols, favorise les inondations et les glissements de terrain, perturbe le cycle de l’eau (les racines des arbres facilitant l’infiltration et le stockage des pluies dans le sous-sol), aggrave la pollution des rivières (réduction du filtrage et de la fixation des toxiques), réduit la biodiversité (destruction de nombreux écosystèmes, baisse du degré d’hygrométrie ambiante) et accélère le réchauffement climatique (contribution de 20% à l’augmentation des émissions de gaz à effet de serre).

10. Un effondrement des ressources halieutiques, dans un contexte où la pêche artisanale fait l’objet d’une concurrence de plus en plus brutale de la part des grandes nations industrielles. En effet, les Etats africains manquent cruellement de moyens politiques et techniques (avions, bateaux, etc.) pour s’opposer à l’exploitation illégale de leurs eaux territoriales. Et comme si cela ne suffisait pas, l’Europe rejette de plus en plus de déchets toxiques au large des côtes africaines. Ce sont d’ailleurs ces développements qui expliquent en grande partie l’essor de la piraterie, en particulier au large de la Somalie, mais aussi le soutien dont elle jouit parmi les populations côtières. Enfin, cette menace justifie à son tour le contrôle militaire accru de ces routes maritimes par les Occidentaux.


Nouveau potentiel de résistance ?

L’Afrique est-elle livrée pieds et poings liés à cette nouvelle offensive impérialiste ? C’est ce que conduit souvent à penser une vision misérabiliste du continent. Certains défendent aujourd’hui que les sociétés africaines ont été à tel point exploitées et brutalisées, que les ressorts internes de leur résistance ont été brisés, et qu’elles ne disposent plus des capacités nécessaires pour faire front, une posture qui est l’exacte image inversée du tiers-mondisme des années 60-70, qui attendait des luttes asymétriques des peuples du Sud la rédemption du socialisme occidental. La réalité est sans doute plus complexe, pour les trois raisons suivantes :

1) La croissance durable du continent, même si elle est fortement polarisée et inégale au triple plan régional, social, et ville-campagne, suscite un important essor des relations marchandes, du salariat, et donc de la polarisation de classe. Qu’ils soient dus à l’épuisement des opportunités rentables, à un minimum de prudence de ceux d’en haut ou à la sourde résistance de ceux d’en bas, on observe cependant un ralentissement des privatisations 52, certaines hausses de salaires, notamment dans la fonction publique 53, le maintien de subventions, certes résiduelles, aux produits de base, de même qu’une nouvelle dynamique d’endettement, notamment à l’égard de la Chine 54, etc. Certains observateurs estiment aujourd’hui que les Programmes d’ajustement structurels (PAS) ont été trop loin dans le démantèlement des emplois à caractère social. Dans tous les cas, le Rapport Védrine constate un « accroissement de la protestation publique », même s’il préfère y voir un signe des progrès d’une « culture démocratique » 55.

La fédération nationale des métallurgistes d’Afrique du Sud (NUMSA), en pleine croissance, qui revendique aujourd’hui 340 000 membres (pour 50 millions d’habitants.), vient de tenir un congrès extraordinaire pour appeler la confédération des syndicats (COSATU) à rompre avec l’ANC au pouvoir, à dénoncer sa politique néolibérale et la corruption de ses dirigeants, mais aussi à œuvrer à la formation d’un nouveau parti ouvrier de classe qui lutte pour l’abolition du capitalisme. Imaginons un instant, que les quelque 120 000 membres des fédérations CGT et CFDT de la métallurgie française appellent leurs confédérations respectives à dénoncer ensemble la politique de François Hollande, à rompre avec la « gauche de gouvernement » et à travailler à la constitution d’un parti ouvrier anticapitaliste… La comparaison est bien sûr un peu rhétorique, mais ne montre-t-elle pas que le développement inégal et combiné du continent africain peut encore réserver quelques surprises (et peut-être aussi quelques leçons) aux anticapitaliste européens ?

Il est en effet pour le moins unilatéral d’envisager l’évolution des sociétés africaines au prisme d’un modèle hobbesien, où la flambée des inégalités et l’implosion des Etats vont conduire à la généralisation de la guerre de tous contre tous, à l’essor incontrôlable de bandes armées rivales, à la barbarie généralisée sur le modèle de la RDC ou de la RCA, qui interdirait le développement d’options politiques cohérentes, pour ne pas dire émancipatrices. Ainsi, dans un pays voisin, au Burkina Faso, les mobilisations sociales du 1er semestre 2011, après le décès d’un collégien battu à mort par la police, ont montré au contraire une population capable d’agir collectivement de façon solidaire : boycott de la production de coton par les paysans, grèves des mineurs, des enseignants et même des magistrats, incendies de postes de polices, de mairies et de gouvernorats, ouvertures de prisons, mutineries dans l’armée, etc. Elles ont même débouché sur certaines victoires partielles et pourraient conduire ce pays, qui a déjà connu d’importantes luttes étudiantes, mais aussi des résistances à l’introduction des semences génétiquement modifiées ou à la privatisation des chemins de fer, à des évolutions plus importantes sur le moyen terme 56.

Faute de place, je n’évoquerai pas ici la relance des luttes syndicales dans l’industrie sucrière mauricienne ; la grève paralysante des salariés du secteur public du Botswana pour des augmentations de salaire (2011) ; les luttes de masse du mouvement ouvrier nigérian, qui a mené plusieurs grèves générales, dont celle de janvier 2012 contre la hausse brutale des prix de l’essence ; les efforts des syndicats du Zimbabwe pour organiser le secteur informel ; les mouvements contre la vie chère dans plusieurs pays, qui ont débouché au Soudan sur la révolte de l’automne dernier, inspirée aussi par les révolutions de la région arabe, ciblant le régime islamiste autoritaire et corrompu d’Omar el-Béchir, réprimée dans le sang, après les dures manifestations du printemps contre la cession de terres agricoles à des investisseurs du Golfe…

2) La moitié de la population africaine a moins de 25 ans
. Cela devrait permettre, hasardent les experts du Sénat français, d’écrire une nouvelle page de ce continent, qui s’émancipe de ses traditions communautaires et cesse de régler ses comptes avec l’histoire coloniale. Par ailleurs, soulignent-ils, l’urbanisation génère des « processus d’individualisation » qui favorisent « de nouveaux comportements économiques » : la nouvelle génération née avec la télévision, internet et le téléphone mobile « ne regardera pas le monde de la même façon ». Richard Benégas (politologue du CERI) va plus loin encore : pour lui, elle « cherche moins à refaire le monde qu’à y trouver sa place (…) Bill Gates exerce sur elle plus de fascination que Che Guevara » 57.

En revanche, Maurice Enguéléguélé, coordinateur des programmes de l’Institut africain de gouvernance, en tire une conclusion opposée en partant de l’expérience de la région arabe : « L’inversion des pyramides des âges, le fort taux de scolarisation couplé à celui de jeunes diplômés non ou sous-employés et un accroissement des inégalités génèrent des mouvements sociopolitiques ». En effet, le niveau d’éducation moyen a nettement progressé : 42% des 20-24 ans disposent aujourd’hui d’une éducation secondaire ; en 2030, ils devraient être 59% (soit 137 millions, auxquels il faudra ajouter 12 millions de diplômés du tertiaire). Et ceci dans un contexte où le démantèlement du secteur public, imposé par les PAS des années 80-90, a aggravé encore le chômage des jeunes diplômés 58 ? Le mouvement « Y’en a marre ! » (YEM), qui a placé la contestation à l’avant-scène de la scène médiatique sénégalaise, en 2012, est bien le témoin de ces deux évolutions contradictoires. Il incombe à la gauche révolutionnaire de promouvoir la seconde en contribuant à la radicalisation politique de ces mouvements.

3) La nouvelle « mêlée pour l’Afrique » s’explique par des retours sur IDE plus élevés qu’ailleurs (9,3% en 2011, contre 7,2% pour l’ensemble du monde 59). Pour cette raison, elle débouche sur la rivalité accrue d’un nombre sans cesse croissant d’intérêts extérieurs – les puissances occidentales bien sûr (USA, Canada, France, Angleterre, Allemagne, Italie, Japon, Australie, Israël, Corée…), mais aussi les pays émergents (Chine, Inde, Brésil, Turquie, Pays du Golfe, Malaisie, Russie, etc.). Sans oublier l’Afrique du Nord et l’Afrique du Sud qui exportent et investissent dans le reste du continent. Dans ce contexte concurrentiel de plus en plus tendu, les puissances occidentales, en dépit de leurs propres rivalités, pointent du doigt l’avancée spectaculaire de la Chine, qui remporte un nombre croissant d’appels d’offre, comme le vaste chantier de l’aéroport de Nairobi (où la France à dû s’incliner), la modernisation des télécom d’Ethiopie, le mégaprojet portuaire de Bagamoyo (en Tanzanie), etc. L’empire du milieu est aussi actif dans les médias (journaux, radios, télévisions satellites), ainsi que dans la construction d’écoles et d’hôpitaux (parfois réalisée au titre de dons). Il commence même à délocaliser certaines activités industrielles.

La Chine et les Etats-Unis se livrent un véritable « match stratégique ». La première a offert un bâtiment futuriste de dix-huit étages en verre et acier à l’UA pour son siège d’Addis Abeba, d’une valeur de 200 millions USD, et annonce un plan d’investissement de 20 Md USD pour 2013-15, tandis que les seconds, dans la foulée de la campagne « Doing business in Africa », lancée par Obama en novembre 2012, s’engagent à hauteur de 7 Md USD sur 5 ans, qui devraient attirer 9 Md USD de capitaux privés, pour l’électrification de l’Afrique subsaharienne 60. Après son échec au Mali, Washington cherche encore un pays pour y établir le commandement de l’AFRICOM (peut-être le Sénégal ?). Les Britanniques sont aussi en passe de remonter en puissance en Afrique : David Cameron a ainsi décidé de désigner des « trade Envoys », investis de larges prérogatives, en Afrique.

Vue d’Afrique, la polarisation de classe croissante, les mutations sociales accélérées et le renforcement de la concurrence inter-impérialiste peuvent ouvrir la porte à des rapports de forces moins dégradés que dans les années 1980-1990, qui permettraient d’exiger une fraction supérieure de la rente et une augmentation de la valeur ajoutée nationale. Mais au profit de qui ? D’un côté, le maintien d’indicateurs macroéconomiques orientés à la hausse, dans un contexte idéologique marqué par l’influence croissante de la Chine, incite certains secteurs des bourgeoisies africaines à lorgner du côté de Pékin et de ses succès économiques, contribuant à mettre en cause le « dogme du désengagement économique de l’Etat », sans envisager bien au contraire l’abandon d’un modèle productiviste, autoritaire et fortement inégalitaire. En même temps, le continent va au devant d’explosions sociales dont l’issue dépendra des capacités de la gauche politique et syndicale et des mouvements sociaux à défendre une perspective propre, en rupture avec les illusions sociales-libérales, qui tende vers une rupture avec le capitalisme. De ce point de vue, le foyer de contestation qui ébranle l’Afrique du Nord depuis la fin de l’année 2010, qui ne donne pas de signe durable d’épuisement, mais aussi la radicalisation politique d’un puissant secteur syndical de classe en Afrique du Sud, sont de bonnes nouvelles.


Rompre avec le paternalisme néocolonial

De ce côté-ci de la Méditerranée, il n’y aura pas d’avancée de la solidarité internationaliste avec les luttes populaires, les mouvements et les forces politiques qui résistent aux effets sociaux et écologiques de la domination impérialiste en Afrique, sans rupture avec l’histoire de la gauche occidentale, et donc sans retour critique sur les complicités des Lumières européennes avec la traite négrière, mais surtout du mouvement ouvrier avec le colonialisme, le néocolonialisme et les politiques d’immigration racistes qui les accompagnent. On ne rappellera jamais assez, que ni le Front populaire, ni même le Conseil national de la résistance n’avaient inclus dans leur programme l’indépendance des colonies. Ce retour historique n’a rien à voir avec l’expiation d’une soi-disant culpabilité occidentale : le prolétariat occidental et les peuples coloniaux ont en effet les mêmes ennemis.

Pour ne prendre que quelques exemples, rappelons, qu’au 17e siècle, les premiers esclaves des plantations d’Amérique du Nord ont été, en plus grand nombre que les Africains, les victimes européennes du traitement pénal de la pauvreté au temps de l’accumulation primitive 61 ; que les officiers versaillais qui massacrèrent plus de 20 000 Communards avaient appris « leur métier » à la tête des « Bat d’Af’ » ; que la barbarie nazie a trouvé son inspiration « au cœur des ténèbres » coloniales avant de développer ses politiques génocidaires en Europe orientale et en Russie, comme Simone Weil (la philosophe), Aimé Césaire et Hannah Arendt l’ont montré de façon convaincante ; que l’officier parachutiste Paul Aussaresses, spécialiste de la torture et des escadrons de la mort en Algérie, a transmis son expérience aux spécialistes de Fort Bragg aux USA, qui la mettront en pratique au Vietnam (opération Phoenix), ainsi qu’à ceux du Centre de Manaus (Brésil), qui formera les polices secrètes des dictatures sud-américaines ; que les plans d’ajustement structurels ont été décidés d’abord en Afrique, en Asie et en Amérique latine, dans les années 1980-90, avant d’être « exportés » en Europe du Sud aujourd’hui.

En matière de circulation des pratiques impérialistes entre le Nord et le Sud, l’histoire récente de la France est édifiante. Après la Libération, un certain nombre de cadres de Vichy – de son appareil policier en particulier –, ont été transférés en Afrique pour y poursuivre leurs basses besognes dans la perspective d’une « décolonisation » encadrée. Juste retour des choses, en avril 1961, les chefs de l’armée française d’Algérie, organisés au sein de l’O.A.S., ont tenté un pronunciamiento (dixit de Gaulle) contre les autorités politiques de la métropole ; six mois plus tard, le 17 octobre, c’est le préfet de police de Paris, Maurice Papon, criminel de guerre sous l’Occupation, recyclé par le gaullisme, qui a réprimé une manifestation du FLN à Paris, au prix d’au moins plusieurs dizaines de morts. Tout récemment, signe de la continuité de ces liens entre extrême droite et troupes d’Outre-mer, un groupe de parachutistes en opération en RCA a pu arborer un insigne nazi sur l’uniforme sans susciter de réaction de ses supérieurs, avant que le scandale n’éclate publiquement 62.

Au-delà de ces nécessaires constats, la gauche des pays dominants doit travailler à formuler un programme anti-impérialiste sans ambiguïté, même s’il peut paraître encore largement propagandiste. Dans ce sens, ne devrions-nous pas défendre plus systématiquement que, pour sauver la grande majorité de l’humanité d’une misère croissante, il est urgent de rompre avec le capitalisme ? En effet, la crise actuelle de la mondialisation conjugue au moins quatre dimensions qui nécessitent toutes des réponses d’ensemble : économique d’abord, puisque la suraccumulation relative du capital et sa quête de rentabilité accrue conduit à l’exportation croissante de celui-ci, qui peut aller de pair avec l’acceptation de profits différés dans le temps 63 ; sociale, liée principalement au retour en force de l’accumulation par dépossession, qui favorise l’amplification massive des migrations ; écologique, en raison de l’accélération du réchauffement climatique et de l’aggravation de la pénurie des ressources naturelles, suscitées par l’emballement du modèle productiviste et de sa composante « extractiviste » ; politique enfin, vu la perte de contrôle accélérée de ceux d’en bas et du pouvoir accru de ceux d’en haut sur les grands choix économiques et sociaux de la planète, mais aussi de la rivalité croissante de ces derniers, qui peut attiser des conflits politiques, voire même militaires.

Comment développer des réponses de classe à ces quatre dimensions de la crise, en montrant bien que les intérêts de l’écrasante majorité de l’humanité – indispensables aussi au maintien de formes de vie évoluées – sont antagoniques à ceux des classes dominantes, et ceci à l’échelle planétaire ? Un tel programme n’est pas concevable sans la mise en cause de la propriété privée des grands moyens de production (ressources naturelles et équipements), de distribution et de crédit, surtout parce qu’elle autorise une petite minorité à décider de façon discrétionnaire de leur mise en œuvre. Voilà la raison essentielle pour laquelle les peuples du monde ont un intérêt partagé à rompre avec le capitalisme et la domination impérialiste qu’elle nourrit. Cette réflexion n’est certes pas nouvelle, raison de plus de s’étonner qu’elle ne soit pas invoquée plus souvent dans les débats actuels sur le néocolonialisme et le développement inégal, alors qu’elle connaît depuis peu un regain d’audience, à la gauche de l’écologie politique, parmi des auteurs qui ne se réfèrent pas directement à l’écosocialisme 64. En réalité, l’implosion de l’URSS et la conversion de la Chine au capitalisme sont largement responsables de ce paradoxe.

Par ailleurs, comme plusieurs auteurs marxistes l’ont souligné depuis Rosa Luxemburg, avec l’impérialisme, la généralisation de l’accumulation capitaliste par l’exploitation du travail salarié se combine à l’échelle mondiale avec la poursuite de l’accumulation primitive, notamment par la violence coloniale et néocoloniale. Plus récemment, depuis la seconde moitié des années 1970, la crise du capitalisme « central » a aussi contribué à relancer, sur une échelle plus vaste, ce que David Harvey appelle l’« accumulation par dépossession », aux dépens des petits producteurs-trices, mais aussi des salariés de la « périphérie », en accélérant la privatisation des ressources naturelles (terres, forêts, rivières, eaux côtières, sous-sol, etc.) et des entreprises publiques, notamment en Afrique 65. Un tel régime d’accumulation a favorisé à son tour une croissance massive des flux migratoires, dans la mesure où il combine le déracinement des peuples vivant de l’agriculture de subsistance et de la petite production marchande, avec leur déplacement accéléré, notamment par la guerre, leur entassement dans de vastes slums et l’embauche d’une fraction de ceux-ci dans des secteurs liés à l’exportation (agriculture, mines, industrie, transports, etc.).

Du point de vue des anti-impérialistes occidentaux, notre solidarité avec ces populations doit commencer par le soutien à leur résistance à l’expropriation, trop souvent liée directement à des intérêts impérialistes (accaparement de terres, projets hydroélectriques, prospection minière, guerres pour les ressources, etc.). Elle doit se poursuivre par la dénonciation de leurs conditions de travail dans des emplois le plus souvent informels, sous-payés et dangereux, pour la production, les services et la vente, souvent au profit d’employeurs étrangers. Bien entendu, l’expropriation de dizaines de millions de petits producteurs africains ne débouche pas sur la création d’un volume d’emplois comparable, même très précaires, ce qui suscite l’explosion du nombre des prolétaires « sans feu ni lieu » qui errent dans les campagnes, offrant leurs services aux réseaux de contrebande, de brigandage ou de lutte armée, qui revêtent parfois les couleurs d’une ethnie ou d’une foi sectaire, ou s’entassent dans les bidonvilles en quête d’un expédient pour survivre. La migration d’une partie d’entre eux vers un autre pays subsaharien, voire vers l’Afrique du Nord, avec l’espoir de rejoindre l’Europe, les condamne à subir diverses formes de violence, dont une détention prolongée dans des pays riverains de la Méditerranée, le plus souvent commanditée par l’UE, qui méritent d’être activement dénoncées.

La multiplication des tragédies qui frappent les clandestins, notamment au large de Lampedusa, est la conséquence directe des mesures prises par des institutions comme Frontex, mais aussi des lois de plus en plus restrictives adoptées par les Etats européens, avec la caution des partis de gauche. C’est pourquoi, les prises de position en bout de chaîne contre les conséquences les plus abjectes de politiques anti-migratoires inhumaines, alors qu’on en encourage le développement en défendant l’inviolabilité de la forteresse Europe, sont au mieux inefficaces. La criminalisation des migrants, que justifient l’obsession sécuritaire et le racisme, est en effet la forme principale que prend aujourd’hui la guerre contre « la plaie des gueux », caractéristique des 16e-18e siècles, mais aussi des périodes de chômage massif en Europe, depuis le 19e siècle. Ce n’est qu’en soutenant le combat des migrants contre leur internement arbitraire et leur expulsion, mais aussi contre les humiliations et le travail esclavagiste auquel ils-elles sont souvent astreints, pour le respect de leurs droits, qu’on favorisera leur association aux collectifs syndicaux et aux mouvements sociaux qui luttent contre le démantèlement des services publics et des prestations sociales, mais aussi contre la spéculation foncière et l’exploitation du travail dans les pays du Nord. Refuser d’en faire une priorité, c’est tourner le dos à la centralité de la lutte anti-impérialiste pour la reconstruction d’une conscience de classe prolétarienne dans les pays dominants.

En conclusion, cet article part du constat qu’il est vain de distinguer les intérêts économiques des grands groupes privés de la politique de puissance de l’Etat français en Afrique. En effet, dans un contexte où la compétition ne cesse de se durcir entre exportateurs et investisseurs du monde entier, il est clair que Paris s’efforce de jouer une carte plus offensive en mobilisant l’ensemble de ses atouts traditionnels sur ce continent. Ainsi, de chasse gardée en déclin ayant servi trop souvent de béquille à des capitaux peu compétitifs, la Françafrique devrait se transformer en base arrière des sociétés du CAC 40 pour la conquête de nouvelles parts de marché dans les régions « anglophone » et « lusophone » du continent. Il ne s’agit donc pas de tourner le dos à la zone CFA, mais d’en réinvestir les rentes préférentielles en faveur d’une logique d’expansion. Dans cette optique, la capacité d’intervention de l’armée française dans son ancien empire doit être considérée comme un atout politique significatif, qui peut même donner droit à des retours économiques appréciables, à condition de la mettre en œuvre prudemment, dans un cadre international concerté, notamment avec le Conseil de sécurité de l’ONU, les Etats-Unis, l’UE, l’UA et les autorités de la région et du pays concernés.

Ce que j’ai appelé « la sidération humanitaire » de la gauche française l’empêche de voir à quel point « la sécurisation des Etats fragiles » est devenue aujourd’hui l’une des tâches stratégiques de l’impérialisme, au moment où il joue à nouveau des coudes pour saigner l’Afrique à blanc. Après tout, la colonisation de la fin du 19e siècle n’avait-elle pas aussi pour but déclaré de doter « le contient noir » d’un ordre politique stable, « favorable à la sécurité des affaires », fondé sur l’exploitation sans frein des ressources du continent ? De la même façon, loin de sauver des vies humaines menacées par l’effondrement des pouvoirs publics, les opérations de police à grande échelle, menées ou commanditées actuellement par les puissances occidentales, ne font donc que préparer le terrain à une exploitation plus implacable du continent, dont les conséquences humaines et écologiques pourraient s’avérer plus meurtrières encore que celles de la précédente « mêlée pour l’Afrique ».

Jean Batou

•46. Albert Londres, Terre d’ébène, Paris, 1929 (Le Serpent à Plumes, 1998). Voir aussi André Gide, Voyage au Congo, Paris, 1927 (Folio-Gallimard, 1995).
•47. Raphaël Nzabakomada-Yakoma, L’Afrique centrale insurgée. La guerre du Kongo-wara 1928-1931, Paris, L’Harmattan, 1986. Martin Thomas, « An Empire in Revolt ? The Rif War, the Syrian Rebellion, Yen Bay and the Kongo Wara », in : The French Empire Between the Wars : Imperialism, Politics and Society, Manchester U.P., Manchester, New York (N.Y.), 2005, pp. 211-244.
•48. Par exemple, un pays comme la Zambie est totalement tributaire des cours mondiaux du cuivre.
•49. Aujourd’hui, des armes de guerre sont utilisées pour braconner des éléphants, vouant ces animaux à disparaître des forêts d’Afrique centrale d’ici une dizaine d’années (Le Monde, 15 mars 2013).
•50. Bruno Losch, Sandrine Fréguin-Gresh, Eric White, Structural Transformation and Rural Change Revisited : Challenges for Late Developing Countries in a Globalizing World, Africa development forum series, Banque mondiale, 2012, p. 2.
•51. Le barrage de la Renaissance, sur le Nil bleu, en Ethiopie, à la frontière du Soudan, d’une capacité deux fois supérieure à celle d’Assouan, risque d’avoir un impact environnemental catastrophique en aval, sur le Soudan et l’Egypte.
•52. « Les privatisations des entreprises étatiques se sont progressivement ralenties, peut-être parce que la plupart des entreprises rentables ont été privatisées » (sic !) (Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 90).
•53. Il est vrai qu’ils avaient été brutalement réduits par le démantèlement de la réglementation du travail et les dévaluations de la période des PAS.
•54. Le taux d’endettement du secteur public était passé de 100% en 2001 à 28% en 2008, il est remonté à 42% en 2012 (Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 89).
•55. Védrine et al., Un partenariat…, p. 25.
•56. Lila Chouli, Burkina Faso 2011. Chronique d’un mouvement social, Tahin Party, Lyon, 2012.
•57. Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, pp. 38, 42-44, 46 ; Védrine et al., Un partenariat…, p. 38.
•58. Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 43.
•59. Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 95.
•60. Védrine et al., Un partenariat…, pp. 49-50 ; Jeanny Lorgeoux et al., Sur la présence…, p. 26. La société US General Electric table sur une croissance à deux chiffres de son chiffre d’affaires sur le continent dans la décennie à venir et muscle son dispositif africain (J.-P. Rémy, Le Monde, 1er janv. 2013).
•61. En 1671, la Virginie ne compte que 2000 esclaves noirs contre 6000 détenus blancs, condamnés à un asservissement temporaire.
•62. Le Parisien, 22 déc. 2013.
•63. Voir le concept d’aménagement spatio-temporel (spatio-temporal fix), développé par David Harvey dans Le nouvel impérialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, 2010, pp. 142-52.
•64. Voir par exemple : Hervé Kempf, Pour sauver la planète, sortez du capitalisme, Seuil, 2009.
•65. C’est pourquoi, il est particulièrement important de soutenir aujourd’hui les journalistes et les titres de presse poursuivis par le groupe Bolloré pour avoir mis en cause son rôle, notamment dans l’accaparement de terres


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 20 Déc - 7:45


de l'impérialisme néo-colonial...

... au cinéma

Séance du dimanche.
Queimada, 1969
Quartiers Libres
13 décembre


Citation :
Début du XIXe siècle aux Antilles, sur l’île de Queimada, une colonie –imaginaire– du Portugal. On est en plein mouvement d’indépendance des ex-colonies américaines, en particulier espagnoles, mais l’exemple d’Haiti n’est pas très loin non plus. Les colons se soulèvent et veulent chasser la puissance coloniale pour obtenir leur indépendance. Ils sont bientôt rejoints par les esclaves noirs et appuyés en sous-mains par les Anglais, dont on ne va pas tarder à comprendre que leur soutien est loin d’être désintéressé. Très classiquement, une fois l’indépendance acquise, les planteurs blancs, nouveaux maîtres du pays et de la machine productive, reprennent les vieilles pratiques des colons vis-à-vis des esclaves noirs, qui se révoltent contre eux.


Le plus intéressant est le jeu de la puissance néocoloniale anglaise, qui navigue subtilement entre un appui aux révoltés quand il faut mettre un coup de pression au gouvernement « indépendant » pour qu’il ne s’en prenne pas à ses intérêts économiques –en l’occurrence le monopole commercial autour de l’exportation du sucre pour la Royal Sugar Company – et un soutien y compris militaire au pouvoir en place pour écraser la révolte dès qu’elle se montre trop menaçante. Il faut à tout prix éviter une contagion aux îles voisines, et en particuleir à celle qui font toujours partie de l’empire colonial britannique. L’aide au pouvoir permet en retour d’assurer sa dépendance et de sanctuariser les intérêts économiques britanniques.


Le film, réalisé en 1969 par Gilles Pontecorvo (La bataille d’Alger, Operación Ogro) démonte les mécanismes de l’impérialisme néocolonial. L’arrière-fond historique est bien sûr Cuba –première puissance sucrière des Caraïbes, libérées de la tutelle espagnole avec l’appui militaire américain en 1898 et maintenu sous un régime de quasi-colonie, de réserve sucrière et de bordel flottant pour riches touristes yankees jusqu’à la révolution castriste de 1959. Mais le message est beaucoup plus large : en cette période de décolonisation, il peut concerner l’ensemble des nouveaux États indépendants de fait de la Grande Bretagne, de la France, de la Belgique ou des Pays Bas, mais toujours soumis à une dépendance économique de la part des nouvelles puissances impérialistes ou, tout simplement, de leur ancienne métropole coloniale. Le jeu de la France en Afrique, par exemple est particulièrement clair sur ce point : la disparition de l’A.O.F. et de l’A.E.F. n’a jamais entraîné la libération réelle des peuples africains, jusqu’à preuve du contraire.


Le film suit deux lignes narratives : le point de vue d’un esclave noir appelé Dolores et celui de Marlon Brando, alias John Walker agent secret britannique aux manœuvres auprès des Noirs pour le compte des intérêts de sa Très Gracieuse Majesté et des capitaux qu’elle représente. Il ne s’en tient pas à la dénonciation des mécanismes de l’impérialisme : la vengeance du peuple sur la personne de Walker laisse ouverte la perspective d’une libération et matérialise les dernières paroles du leader révolutionnaire Dolores au pied de la potence où l’a conduit le double jeu de Walker : la liberté ne se concède pas, elle se gagne.


version anglaise sous-titrée espagnol




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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 21 Déc - 20:45

j'y reviendrai, puisque "l'affaire" ressort, et s'enterre à nouveau...

massacres de Thiaroye, Sénégal 1944

Thiaroye actualités



les prisonniers de guerre «indigènes» en métropole : persistance du mensonge et de l'oubli Armelle Mabon

Le camp de Thiaroye, un film de Ousmane Sembene, 1988






(à suivre)
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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 23 Déc - 14:55




Du retour du discours colonial
 
Shanan Khairi 23 déc. 2015

Ce mardi 22 décembre Mr Aymeric de Lamotte, jeune conseiller communal MR, s'est fendu d'une tribune dans La Libre Belgique visant à réhabiliter l'entreprise coloniale et la personne de Léopold II [1]

Shanan Khairi a écrit:
Il n'y a pas de vérité historique

Contrairement à ce que postulaient les positivistes, il n'existe pas de "vérité historique". Le travail d'historien consiste à mettre à jour des faits, certains indéniables, d'autres dicutables, et à leur donner sens au travers d'un récit [2]. Prendre appui sur les écrits du regretté Jean Stengers afin de "réfuter certaines inexactitudes historiques" n'a pas de sens. Ce dernier fut mon professeur, m'honorant encore de son aide alors qu'il était gravement malade. Brillant chercheur, il n'en demeurait pas moins un historien de "l'ancienne génération" dans ses interprétations, laudateur de la monarchie, de la colonisation et de la Belgique unie. Ses propos à l'égard de Lumumba ne peuvent souffrir aujourd'hui plus de justification [3] que ceux de l'historienne Liane Ranieri, qui n'hésita pas à justifier l'assassinat de chefs de tribus par Emile Franqui alors qu'il était leur invité, aux fins de déstabiliser les structures tribales congolaises pour mieux s'imposer [4]. Décrire comme des faits les considérations morales de Stengers, imprégnées de l'esprit de son époque, alors qu'il n'est plus pour les commenter n'est pas acceptable. Ignorer l'historiographie congolaise relative à cette époque ne l'est pas plus.


De faits et de leur interprétation

De nombreux documents iconographiques, incontestables, attestent du fait que des vivants ont été victimes de la politique des "mains coupées". De même, il est indubitable que les "ennemis" évoqués par Mr de Lamotte n'étaient que des Congolais refusant l'autorité coloniale. Leur mort ne peut être aujourd'hui qualifiée que d'assassinat et leur mutilation, pré ou post-mortem, que d'atrocité. Cette politique ne fut par ailleurs qu'un épi-phénomène d'un mode de gouvernement qui perdura bien au-delà de Léopold II [5].

Il faut rappeller que "les arabes" (dénomination aussi absurde que porteuse de sens) n'ont pas plus occupé le Congo qu'ils n'y ont introduit l'esclavage. Il existait à travers toute l'Afrique et au-delà des échanges commerciaux et les prisonniers y étaient ordinairement vendus aux plus offrants. Ainsi, le commerce des esclaves s'est étendu des Etats-Unis jusqu'à l'Asie. Dire que Léopold II y a mis fin relève d'une interprétation confinant au révisionisme historique. S'appropriant le Congo comme une propriété privée, il a simplement traité ses habitants comme des biens. Mr de Lamotte parlera de travail, d'autres n'y verront que de l'esclavage [6].

Enfin, je n'entrerai pas dans cette controverse macabre des "prétendus 10 millions de morts". Au vu des archives disponibles, tout nombre n'est que spéculation et n'engage que l'historien qui l'évoque. Morts il y a eut, c'est une certitude, il ne m'intéresse pas d'en connaître le nombre de millions. Quant à prendre prétexte de maladies comme le fait Mr de Lamotte, cela n'a pas plus de sens que d'oublier les canons de Cortés et les balles de Custer sous prétexte du "rhume" quant à la quasi-disparition des peuples Amérindiens. De même, comparer les conditions d'un peuple soumis au joug colonial à celles de son colonisateur ne peut apparaître qu'obscène.


Au-delà de l'histoire : le présent

Le processus colonial moderne est considéré par nombre d'historiens comme un crime contre l'humanité, jugement partagé par la majorité des anciens pays colonisés qui l'ont a plusieurs reprises proclamé comme tel. Seule l'opposition constante des anciens pays colonisateurs, en ce compris des membres du Conseil de Sécurité, ont empêché l'ONU de le reconnaître formellement ainsi. ONU, dont l'Assemblée générale, non soumise aux vetos des "grandes puissances", a néanmoins condamné sans équivoque aucune la colonisation comme "un déni des droits fondamentaux de l'Homme contraire à la Charte des Nations Unies" [7].

Il n'est pas question ici de tenir un "discours victimaire", de procéder à une comptabilité morbide ni de comparer Léopold II "à Adolf Hitler". La colonisation a sa singularité, le nazisme a la sienne. Chacun de ces personnages est à la fois acteur et produit de son époque. Il est question de poser la colonisation tant comme un fait historique que la Belgique doit étudier sans "patriotisme" déplacé, que comme un crime contre l'idée même de ce qui fonde l'humanisme contemporain.

L'histoire n'a de sens que lorsqu'elle est source d'enseignements. De par cette histoire, l'Europe est durablement liée à diverses communautés dont une part ne peut plus être considérée comme "étrangère". Par ailleurs, encore plus d'un million d'êtres humains sont considérés par l'ONU comme étant sous le joug colonial [8]. Nonobstant, à l'occasion de la tribune Mr de Lamotte, de nombreuses voix ont proclamé que la colonisation était "globalement positive". Ont crié au visage de la communauté noire que la sujétion et les souffrances de leurs parents étaient non seulement justifiables mais heureuses. Ont dénié les droits des peuples vivant toujours ces souffrances.

Etait-il temps de désacraliser Léopold II ? Faut-il en tirer des conclusions aussi terribles que Elikia M'Bokolo sous la direction de Marc Ferro lorsqu'il affirme "aujourd'hui, on n'hésite plus à parler de génocide et d'holocauste" quant au Congo léopoldien [6] ? Je ne sais.

Mais il ne fait aucun doute que le racisme est "un des traits structuraux" de la mentalité coloniale [9]. La voir resurgir dans le discours public est d'une incroyable violence. Qu'un élu réformateur en soit à l'origine me plonge dans la plus profonde inquiétude à l'aune des haines inter-communautes paraissant déjà à peine soutenables.

Shanan Khairi 3, MD


[1] de Lamotte A., "Non, Léopold II n'est pas un génocidaire", La Libre Belgique, 22/12/2015

[2] Thuillier G. et Tulard J., "Le métier d'historien", Presses Universitaires de France, 1991

[3] Stengers J., "L'action du Roi en Belgique depuis 1831. Pouvoir et influence", Bruxelles, Editions Racine, 1992

[4] Ranieri L., "Emile Franqui ou l'intelligence créatrice, 1863-1935", Paris-Gembloux, Editions Ducolot, 1935

[5] Van Reybrouck D., "Congo. Une histoire", Actes sud, 2012

[6] M'Bokolo E., Afrique centrale : le temps des massacres, in Ferro M., "Le livre noir du colonialisme", Editions Robert Laffont, 2003

[7] ONU, "Déclaration sur l'octroi de l'indépendance aux pays et aux peuples coloniaux", Résolution 1514 (XV) de l'Assemblée Générale, 14 décembre 1960

[8] ONU, "ABC des Nations Unies", ONU, 2012

[9] Ferro M., Le colonialisme, envers de la colonisation, in Ferro M., "Le livre noir du colonialisme", Editions Robert Laffont, 2003


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 24 Déc - 5:36



Antilles-Guyane françaises

de l'esclavage au salariat


La "liberté forcée" des Africains engagés aux Antilles-Guyane, après l’esclavage  Philippe Triay 22/12/2015

Au XIXe siècle, plus de 18.000 Africains partirent aux Antilles-Guyane sous contrat d’engagement de travail. La majorité d’entre eux étaient des captifs ou des esclaves rachetés en Afrique. L’historienne Céline Flory a raconté leur parcours. Interview


A droite, documents de contrats d'engagement des Africains dans les années 1850. © DR

Citation :
Historienne, chargée de recherche au CNRS, Céline Flory a écrit un ouvrage passionnant sur l’histoire de l’engagisme des Africains aux Antilles-Guyane. Intitulé « De l’esclavage à la liberté forcée. Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe française au XIXe siècle » (éditions Karthala), le livre raconte leur parcours de manière détaillée et extrêmement bien documentée, en ayant recours à de nombreuses archives de l’époque. Ce travail, issu d’un doctorat, a obtenu le prix de thèse de la Société des africanistes 2011, celui du Comité national pour la mémoire et l’histoire de l’esclavage 2012 ainsi que le prix Fetkann Maryse Condé de la recherche 2015.

 
Citation :
Entre 1854 et 1862, juste après l’abolition de l’esclavage, un peu plus de 18.500 hommes, femmes et enfants de plusieurs pays d’Afrique furent envoyés en Guyane, Guadeloupe et Martinique pour y travailler. C’étaient officiellement des travailleurs sous contrat, tout comme d’autres émigrés venus d’Inde et de Chine. Cette période est connue sous le nom d’engagisme. Seulement, en ce qui concerne les Africains, 93 % d’entre eux furent rachetés sur le continent.
 
Captifs et esclaves rachetés

« Il y a des captifs, et des esclaves qui ont donc déjà travaillé, rachetés en Afrique », explique Céline Flory. « Ils ont des itinéraires de captivité et d’esclavage assez longs avant d’être rachetés par des agents français. Selon certaines sources, ils ont fait jusqu’à 300 km avant d’arriver sur les marché négriers du littoral, surtout en Afrique centrale. »

A ces captifs et esclaves rachetés, les recruteurs promettent l’émancipation dans le nouveau monde, avec un statut de « Noirs libres ». Un statut effectivement accordé, contre un engagement de travail d’une durée de dix ans minimum - le prix de la liberté - mais dont les conditions réelles ne sont pas très éloignées de l’esclavage. Par ailleurs, « il y a une petite minorité de travailleurs africains qui sont libres et volontaires au moment de l’engagement. Mais on leur a menti sur les conditions du contrat », précise l’historienne.


Une fois arrivés en Guyane et aux Antilles, la vie est très dure. « Ils doivent travailler 12 heures par jour et six jours sur sept. Leur mobilité est fortement contrainte. S’ils veulent quitter leur lieu d’habitation, qui est souvent leur lieu de travail, ils doivent avoir l’autorisation de leur engagiste pour pouvoir sortir. De plus la gestion de la comptabilité des jours de travail et des salaires est laissée soit à leur employeur soit à un représentant de leur employeur. Et en général les engagés ne savent ni lire ni écrire, donc ils se retrouvent en situation de grande dépendance vis-à-vis de l’administration et de leur employeur. »

« Il y a eu des résistances, beaucoup de marronnage et des grèves »,
relève cependant Céline Flory. « La législation de l’engagisme permettait aux engagés de porter plainte auprès d’organisations spéciales qui s’appelaient les syndics de l’immigration, ou auprès du commissaire de l’immigration. Malheureusement la plupart des plaintes n’aboutissaient pas. »

Sur un total de 18.520 Africains engagés, rachetés ou volontaires, envoyés aux Antilles et en Guyane, environ 130 repartirent en Afrique à la fin de leur contrat, en Sierra Leone et au Sénégal. C’étaient toutes des personnes à l'origine libres venues en Guyane. Aucun rapatriement ne fut organisé ni demandé aux Antilles, ni par l’administration ni par les migrants eux-mêmes.
 
Céline Flory, « De l’esclavage à la liberté forcée. Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe française au XIXe siècle » - éditions Karthala, 455 pages, avril 2015, 27 euros.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 24 Déc - 5:41



Guyane : des jeunes Amérindiens poussés au suicide Philippe Berrebi  18.12.2015

« Un drame stupéfiant indigne d’un pays moderne, et qui se déroule dans le silence le plus coupable ». Il ne s’agit pas d’un commentaire portant sur un conflit armé, mais d’un terrible constat qui concerne un de nos départements.

Citation :
Il est dressé par la sénatrice de Seine-Saint-Denis Aline Archimbaud (Europe Ecologie Les Verts) et la députée socialiste d’Ille-et-Vilaine Marie-Anne Chapdelaine. Dans un rapport remis à la ministre des Outre-mer, ces élues dénoncent la situation des Amérindiens dans le sud de la Guyane. Le taux de suicide chez les jeunes est entre 10 et 20 fois plus élevé que dans l’Hexagone.

Les causes du drame sont multifactorielles, relève le quotidien France-Guyane. L’isolement géographique, les troubles identitaires, le désœuvrement, le sentiment d’abandon ou d’humiliation poussent cette jeune génération dans l’alcool, la violence et au suicide.

Les infrastructures sont bien souvent éloignées et inadaptées. « Seulement 32 % des enfants ont accès à une cantine scolaire. Dans certaines régions, il n’y en a aucune. Des enfants partent le matin à l’école sans rien dans le ventre, et n’ont même pas de collation à midi », alerte Aline Archimbaud dans son rapport.

Concentrée sur le littoral, l’offre des soins psychiatriques ne correspond pas aux spécificités de cette communauté. « C’est très dur d’être médecin là-bas. Il faut un vrai engagement, être militant dans l’humanisme », ajoute la sénatrice.

Pour enrayer cette flambée des suicides, les parlementaires proposent notamment de développer un programme de santé communautaire qui englobe la santé mentale et physique et la lutte contre les addictions. Les populations amérindiennes souhaitent participer à l’élaboration de ces mesures visant à un meilleur accès aux services publics. « Là où on l'on tire des fusées Ariane et Soyouz, note Aline Archimbaud, il n'y a pas d'accès permanent à l'électricité et aux télécommunications. »

Le gouvernement doit proposer un Pacte pour la Guyane intégrant ces propositions. Il sera débattu par la nouvelle collectivité territoriale en janvier prochain.



L'Humanité a écrit:
Ils ne sont plus que 10.000 dans le département français de Guyane. Abandonnés, isolés, perdus entre modernité et modes de vie traditionnels, de trop nombreux jeunes amérindiens mettent fin à leurs jours. Deux députés sonnent l’alarme.

"Le drame stupéfiant du suicide chez les jeunes se déroule dans le silence le plus complet: il faut absolument mettre des moyens y compris sous forme dérogatoire", a déclaré Aline Archimbaud, sénatrice (EELV) de Seine-Saint-Denis. Avec la députée (PS) d'Ille-et-Vilaine Marie-Anne Chapdelaine, elle vient de remettre un rapport d’enquête à la ministre des Outre-mer. Elles estiment que "l'on peut parler sans exagération +d'épidémie de suicides+". Ces jeunes amérindiens se suicident en effet 8 à 10 fois plus que la moyenne des Guyanais.

"Ces populations se sentent abandonnées, il y a une immense désespérance", a souligné Mme Archimbaud. Le rapport met en évidence de nombreuses causes, rappelant que ces citoyens français "n'ont pas accès à des droits fondamentaux comme l'eau, l'électricité ou le téléphone", sans parler d'un accès à la santé ou à l'emploi. Une crise identitaire est également évoquée, chez ces jeunes tiraillés entre la modernité et les modes de vie traditionnels. Et ce d’autant plus que ces populations sont parfois stigmatisées dans le département.

Sans tabou, les députées ont également travaillé sur le fléau de l’alcoolisme et des violences interfamiliales.

Le tableau du "mal vivre" de ces amérindiens de Guyane est glaçant. En conséquence, le rapport comporte 37 propositions pour prévenir les suicides. 16 sont considérées comme "prioritaires".

Il s'agit du "renforcement immédiat" de la prise en charge psychiatrique des suicidaires et de leur famille, avec l'intervention (comme en métropole) d'une cellule d'urgence en mois de 24 heures. Mais, souligne le rapport, comment réussir "quand il n’existe aucun moyen de transport pratique et immédiat pour mettre une telle équipe de professionnels à pied d’œuvre ?". Le rapport préconise la mise en place d'antennes médicopsychologiques à Camopi et Maripasoula, des communes très touchées.

Il s'agit aussi de réaliser les infrastructures élémentaires (eau, électricité, internet, téléphone) et de "répondre à la forte demande en termes d'éducation", a souligné Marie-Anne Chapdelaine, parlant de la nécessité de généraliser la "collation" pour les enfants, de permettre des retours en pirogue le week-end des collégiens scolarisés loin de chez eux, ou de garder ouverts les internats pour lycéens à Cayenne.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 24 Déc - 5:52



La Guyane : Seul territoire d’Amérique du Sud où l’Europe garde son emprise, plus de cinq cents ans après Christophe Colomb 17 décembre 2015

Seul territoire d’Amérique du Sud où l’Europe garde son emprise, plus de cinq cents ans après Christophe Colomb. Seul département français d’outre-mer qui ne soit pas une île. Histoire de " peuplement "


Citation :
A Cayenne, où s’est installée 70% de la population guyanaise, près de la moitié de celle-ci (40%) travaille dans les administrations surchargées d’employés qui reçoivent la prime de vie chère (plus 40%) distribuée à tous les fonctionnaires.


L’ambiance de la rue principale, Charles-de-Gaulle, ressemble au centre de Nouméa ou de Pointe-à-Pitre. Ici, on trouve tous les produits du marché cher : grande confection métropolitaine, bijouteries, parfumeries, et tous les petits détaillants chinois. Mais à deux pas, une masse de travailleurs sans emploi : les " jobeurs ", qui louent leurs bras, leur temps, pour une tâche, un travail précaire, à l’heure, à la journée, à la mission. Tout dépend du patron. C’est une sorte de travail au noir pratiqué par des Brésiliens, Surinamiens ou Haïtiens. Il en est même de Georgetown, venus de la Guyana anglaise. Les Haïtiens, de 40 000 à 50 000, sont les plus nombreux. Installés dans les bidonvilles de Cayenne, ils constituent une population ancienne en voie d’intégration même si 60% sont encore " clandestins ".



Dans le bidonville de Rémire-Montjoly, César-Christophe nous parle en créole haïtien saupoudré de quelques bribes de bon français, et de termes locaux : " Ici, c’est comme cité Soleil à Port-au-Prince, mais on gagne de l’argent ; De temps en temps, les affaires marchent." Ils sont jardiniers, cuisiniers, hommes de ménage, tailleurs et coiffeurs. Les maladies s’entassent, avec la misère les risques de choléra sont certains, et le sida galope. Les Haïtiens sont les plus touchés ; sur 400 cas diagnostiqués, 12% concernent les autres populations immigrés. S’agissant du département le plus touché par ce fléau, l’ensemble des Guyanais expriment une immense prise de conscience du problème et lutte contre tous les dérapages " ethniques " qui condamneraient telle ou telle communauté. De plus en plus, les religieux et les religieuses prennent même des positions ouvertes et conseillent les préservatifs, se démarquant ainsi de l’Eglise officielle devant la menace de 1 000 cas de sida d’ici l’an 2000.


Bidonville de Terca, à Matoury (TF)
(L'Outre-mer compte 150.000 bidonvilles, 300 fois plus qu'en France)


Bidonville Village Saramaca, à Kourou



Cette immigration haïtienne est à la fois économique et politique : Haïti étant le pays le plus pauvre de l’Amérique latine et le plus menacé de coups d’Etat militaires. L’immigration surinamienne est essentiellement politique puisque composée de deux tiers de réfugiés, les " bush negroes " (Noirs retournés à la vie sauvage des forêts) ayant traversé le Maroni pour fuir les combats qui opposent, depuis 1986, les Jungle Commandos de Ronny Brunswijk aux forces armées du lieutenant-colonel Bouterse. L’ensemble de ces Surinamiens sont déplacés sous tutelle du HCR (Haut commissariat aux réfugiés des Nations unies).

L’immigration la plus problématique reste celle des Brésiliens, en permanence de passage, qui font baisser fortement les salaires. Dans le contexte local, certains Surinamiens acceptent de travailler pour 50 F par jour, dans les rizières où les journées atteignent jusqu’à 14 à 17 heures de travail. Les Brésiliens viennent pour le gros oeuvre du BTP. Ils n’ont rien à perdre quand ils sont pris, ils sont reconduits " gratuitement " à la frontière et repartent en général avec 2 000 à 3 000 francs en poche : dix mois de salaire au Brésil ! Puis, ils essaient de revenir à nouveau." C’est ça notre vie ", sourit Baltazar, un Garimpeiro du Nord-Est qui traverse tous les trois mois le large fleuve Oyapock pour travailler à Kourou. Il avoue avec une naïveté déconcertante que " d’autres ont la vie plus facile, ils traitent avec la cocaïne : en deux jours tout est réglé ". On raconte ici que la prison de Kourou est remplie à 300% et que 20% des prisonniers seraient des dealers de drogues dures.


La société guyanaise est un véritable puzzle de populations : les Amérindiens seraient entre 3 500 et 6 000. Premiers habitants, ils appartiennent à six groupes : les Galibi, Arawaks et Palikour sur le littoral, les Emerillons, Wayanpis et Wayanas en amont des grands fleuves. Les Bushinengs, descendants des esclaves noirs en fuite (les Marrons), vivent des deux côtés du fleuve Maroni. Eux-mêmes sont composés de différents groupes ethniques, regroupant 3 500 personnes. La question amérindienne guyanaise donne à ce territoire français ses caractéristiques les plus complexes.

Oui, il y a toujours et encore des Indiens en Guyane, des Indiens qui ne sont plus cantonnés ni figés dans une image de livres d’ethnologie ou d’anthropologie. Après avoir été directement administrés par un représentant de l’Etat à partir de 1930, dans des territoires concédés, ils vivent aujourd’hui avec moins d’isolement, grâce à la loi de 1968 qui a supprimé le statut spécial de territoires protégés. Les déplacements se font plus facilement, certains Amérindiens choisissent de se mêler aux populations diverses et viennent dans les villes et sur la côte. Ils cherchent à cohabiter plus qu’à s’intégrer... Pour preuve la discussion que provoque par exemple dans leurs communautés l’utilisation du statut de " RMIstes ".

La société guyanaise, un véritable puzzle de populations


André Cognat, ethnologue de terrain sur le haut Maroni, dans le village d’Antecuma-Pata, pense avec véhémence et ferveur que " cela ne peut intégrer les Indiens que dans l’assistanat et le chômage, les mettant en danger d’une véritable marginalité, puisque arrachés à leur environnement économique naturel ". Le problème reste entier, il est évident qu’une fois levé le statut spécial de 1930, le problème des populations autochtones reste posé et doit apparaître publiquement et politiquement." Nous devons être capables d’imposer et de construire un mode de vie qui s’ajuste à nos traditions avec des solutions propres à nos besoins et ne pas oublier que nous sommes sur nos terres ", déclarait d’ailleurs Maurice Tiouka qui défend avec passion la cause autochtone.

La population " créole ", donc métissée, descendant de l’époque esclavagiste, a été longtemps le groupe dominant. Depuis 1970 il devient de plus en plus minoritaire, ce qui provoque en son sein inquiétude et malaise politique
. Entre 1980 et 1990, les Blancs métropolitains sont arrivés en masse, 25% de France, le reste des Antilles françaises, et des Dom-Tom. Ils sont 30 000 sur les 160 000 habitants. Mais la Guyane s’est faite et se fait encore de nos jours avec des populations affluentes du monde entier : à la fin du XIXe siècle, les Chinois de la province de Zé-Zhiang, de Taiwan, de Hong-Kong, et même de Malaisie, vinrent dans le pays, formant une communauté très fermée, qui tient le petit et le grand commerce. Ils seraient entre 4 000 et 5 000. Arrivèrent dès 1977 des réfugiés laotiens, des Hmongs, qui vivent à Cacao, et alimentent Cayenne pour tous ses besoins en cultures vivrières. L’ensemble pourrait être nommée population officielle générale, qui se répartit sur le territoire jusqu’à l’orée de la forêt vierge tropicale. Mais une réalité plus cruelle s’impose : ce territoire, qui n’a jamais eu de produit d’attraction comme le sucre ou les épices aux Antilles, vit des inégalités sociales terrifiantes.

Le territoire, depuis la loi de la départementalisation de 1948, fonctionne comme une entité avec les Antilles (Guadeloupe et Martinique) alors qu’il s’agit là d’un espace d’outre-mer, enclavé en Amérique amazonienne, dont la réalité géographique et humaine ajoute à sa complexité politique. Ce qu’on n’arrive pas toujours à bien appréhender en France.

Dans cet ensemble, s’insère la communauté indienne amérindienne. Lorsqu’arrivèrent les premiers Européens, ils sont 30 000, puis 25 000 au XVIIIe siècle et seulement 9 000 aujourd’hui. Protégés par leur statut spécial de 1930, ils ont longtemps vécu sous le droit coutumier. Cependant, des contradictions se font jour. Certains préconisent l’intégration par la scolarisation traditionnelle européenne, d’autres préfèrent le maintien dans leurs règles d’apprentissage. Ils subissent de plus en plus l’économie de marché qui rompt avec leur cadre traditionnel. Il n’est pas évident pour eux de passer de la forêt dans les villes où ils rencontrent le chômage, les maladies et souvent l’alcoolisme en même temps que l’assistance par le RMI. Aujourd’hui, la réalité amérindienne surgit dans ce contexte. Mais les Amérindiens guyanais partagent aussi la prise de conscience commune à tout le continent américain, du Nord au Sud. En 1984 est née l’EPWWAG (nom des 6 ethnies présentes sur le territoire). Ils réclamaient déjà au gouvernement français la reconnaissance de la nation indienne, et posaient le problème de la possession des terres. En Guyane existe une multitude de minorités, qui coexistent sans s’intégrer, sans se souder, fonctionnant comme des mondes parallèles, sans projet fédérateur !

La crise lycéenne, un cri d’alarme saisi par les responsables politiques


Émeutes à Cayenne, 2012

Dans cette confusion locale et métropolitaine, les événements de plusieurs nuits d’émeutes à Cayenne, en novembre dernier, reviennent à leur mesure face à l’immensité du problème politique et humain du territoire. La crise surgie du lycée Félix Eboué de Cayenne est un symptôme de l’absence totale de la reconnaissance de la Guyane dans ses besoins et ses spécificités. Car, si ce lycée ne possède " pas de cantine, pas de salle ouverte entre 13 et 15 H, pas de ventilateurs sous une chaleur de 40°C, et pas de matériel informatique et technologique ", l’ensemble de la Guyane manque de tout : d’emplois pour la population locale, de véritable projet d’intégration et d’interaction des populations. Aucune politique de prévention spécifique n’est mise sur pied. Certains nous disent avec rage que la France pourrait avoir des ambitions qui amélioreraient la vie des Guyanais : " Pourquoi penser seulement économie spatiale, ne peut-on pas créer de véritables instituts de formation, des universités, des centres d’exploitation agronomiques, qui attireraient des étudiants, des techniciens, des commerçants latino-américains et nord-américains, et des centres de formation professionnelle ? " D’après les responsables locaux, il faut en Guyane un véritable plan d’urgence qui commence par la création d’une académie guyanaise, avec un rectorat guyanais et surtout un plan de formation et d’intégration des jeunes (50% de la population a moins de 25 ans).



La ville de Cayenne en Guyane vue d’avion

Après cette crise lycéenne qui a maintenu un mois de grève, et qui a fait bouger la métropole, le problème reste entier. Ce petit cri d’alarme vient d’être saisi aussi par les responsables politiques locaux, qu’ils soient régionalistes ou indépendantistes : ils ont compris leur responsabilité dans l’absence d’un véritable projet territorial d’intégration à soumettre et à revendiquer auprès de l’Etat français. Les communistes locaux et les indépendantistes ont manifesté une grande solidarité avec la jeunesse guyanaise et les parents d’élèves, enclenchant des grèves sectorielles dans la construction et les usines. Plus timides, les socialistes se maintiennent dans la peur des dérapages, et des heurts entre communautés qui déjà se manifestent. Cependant, Karam, président du Conseil général, a déclaré publiquement : " Si ça tourne mal, il ne faut pas compter sur nous pour venir jouer les pompiers..."

Très loin du qualificatif de " vitrine spatiale de l’Europe "

C’est bien comme des " pompiers " que la population guyanaise ressent sa classe politique dans son ensemble. Les jeunes sont très loin des axes de développement qui font de la Guyane " la vitrine spatiale de l’Europe " quand ce n’est pas une " réserve de flore, de faune et d’humains " comme le disent certains fonctionnaires venus pour la construction du grand barrage de l’EDF. La jeunesse de Guyane, les futurs responsables ont un sentiment rebelle mêlé à une profonde revendication du respect de leur territoire.


Les lycéens de Félix Eboué à Cayenne ont bloqué leur lycée
pour obtenir des mesures de sécurité

A Paris, il serait grave de conséquences de voir la crise de novembre comme une simple question lycéenne. Les Guyanais ont pris conscience qu’ils vivaient dans un département sacrifié, et que des revendications lycéennes ressortait toute la question du département et de son développement, mais aussi de sa gestion politique, à entendre la foule : " Il est fini le temps des colonies." L’Union des travailleurs de la Guyane (UTG) renforce depuis novembre ses réunions sur le terrain, une concertation se met en place entre les élus locaux socialistes et communistes. Un jeune lycéen indique : " Les luttes vont continuer, rien ne s’est arrangé, peut-être l’idée que les Guyanais doivent se définir ensemble et cela peut prendre du temps..."



Cayenne 2013

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LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL
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