PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 14 Juil - 15:10


un texte déjà importé ailleurs, mais qui a toute sa place dans cette rubrique aussi, intéressant à plusieurs titres :

- il aborde, chose rare sur le plan théorique, les rapports entre Marx, le marxisme et la pensée décoloniale, ici à travers le dernier livre d'Houria Bouteldja, et dans une controverse avec un texte d'Arian Perez. Les deux appartiennent à Ensemble, particule issu d'une scission du NPA, de morceaux du PCF, et d'écologistes...

- il le fait dans ce qui est en quelque sorte une critique du marxisme orthodoxe (contre Marx) et du démocratisme radical, ce qui recoupe mes considérations de ces dernières années, elles davantage critique de la théorie de la Communisation dont les défauts à cet égard sont bien plus paradoxaux

on peut le voir comme une étape dans l'approfondissement d'une problématique en définitive peu abordée en France tant sur le plan théorique que pour ses implications politico-stratégiques



Ariane Perez a publié une recension critique du dernier livre d’Houria Bouteldja, porte-parole du Parti des Indigènes de la République, paru aux éditions La Fabrique. Selon Emre Öngün, cette recension nécessite elle-même une critique… dont l’objet n’est pas son propos sur le livre d’Houria Bouteldja mais sa conception des rapports entre capitalisme et colonialisme/esclavagisme. Le présent texte porte donc sur cet aspect, dont l’enjeu dépasse la recension d’un livre mais porte sur des éléments fondamentaux de compréhension du capitalisme.

Citation :
Les considérations exposées par A. Perez consistent en ceci :

◦ Il existe des oppressions et des antagonismes de classe dans chaque société un tant soit peu complexe ;

◦ De son point de vue, l’enjeu pour les révolutionnaires anticapitalistes est d’être du côté des différents groupes opprimés et exploités.

Schématiquement, on peut distinguer de approches sur les questions internationales. La première consiste en une analyse globale des dynamiques contradictoires du système capitaliste. La deuxième relève de la pratique militante régulière de « solidarité ». Un groupe d'un État A détermine qu'une partie de la population dans un État B est opprimé et/ou exploité et se positionne « en solidarité ». Une réflexion stratégique internationaliste nécessite que la première dimension soit déterminante et que la deuxième dimension s'y insère. L’approche d’A. Perez consiste, au contraire, à remplacer la  première dimension par une juxtaposition de « solidarités » pouvant être éventuellement être reliées par des analogies ou l’observation de similarités d’un cas à l’autre. Cet empirisme consistant à mettre bout à bout de nécessaires actions de "solidarités" ne saurait permettre de comprendre les dynamiques transformant le monde.

D’une certaine manière, le propos d’A. Perez fait de nécessité vertu en avalisant « théoriquement » les pratiques militantes de la gauche radicale qui réduisent l’internationalisme à la « solidarité internationale », ou plutôt à une multiplicité de « solidarités » diverses et variées avec des groupes dans différents pays (et qu’il faudrait « faire converger »). Or, une myriade de solidarités plus ou moins reliées ne font pas une stratégie. L’intérêt du texte d’A. Perez est qu’en se cantonnant strictement à cela, en ignorant (volontairement ou non) les débats et apports théoriques marxistes ou même certains éléments fondamentaux de l’œuvre de Marx, non par des omissions mais par des affirmations sans détour, il éclaire le caractère néfaste de cette approche. Cela se manifeste par l’occultation des dynamiques globales du capitalisme et empêche une pleine compréhension de nos tâches en France ainsi que toute réflexion stratégique adéquate à quelque échelle que ce soit (globale ou française).

Ma critique du texte d’A. Perez va se développer en trois points :

- en quoi son propos consistant à nier le caractère structurant du colonialisme transatlantique européen n’offre aucun cadre d’analyse des dynamiques du système capitaliste ;

- en quoi nier ce caractère structurant empêche la compréhension du fait que des catégories et des rapports politiques élaborés dans le cadre colonial se sont étendus à des relations d’oppression non-coloniales ;

- en quoi cette incompréhension entraîne d’importants points aveugles par rapport à l’analyse de la société française et des tâches des révolutionnaires
.


Le caractère structurant du colonialisme transatlantique européen pour le système capitaliste

Une grande partie des considérations d’A. Perez consiste à rappeler, d’une part, que le phénomène colonial, l’esclavagisme ou que les guerres expansionnistes ne sont pas l’apanage de l’Europe et, d’autre part, que l’exploitation et les oppressions ont existé et existent toujours au sein des sociétés colonisées. Ce propos est complété par son pendant logique : la lutte des classes est déterminante partout, y compris dans ces sociétés-là.

Il est facile de souscrire à l’assertion selon laquelle, au-delà d’un certain seuil de complexité, il existe des antagonismes sociaux dans toute société, que dans une société, il peut exister des inégalités et différents types d’oppression, capitalisme ou non, colonialisme ou non. Mais en quoi un tel niveau de généralité permet de comprendre le capitalisme (c’est-à-dire les dynamiques qui lui sont spécifiques) et donc présente le moindre intérêt pour des militants marxistes révolutionnaires ? Ainsi, la difficulté majeure du propos d’A. Perez est qu’en procédant de la sorte, elle évacue en réalité la question du capitalisme, sa genèse et son devenir, c’est-à-dire le monde dans lequel nous vivons (et que nous souhaitons détruire). Cela revient à deshistoriciser les phénomènes dont il est question avec pour effet de congédier toute velléité de stratégie révolutionnaire.

La démarche d’A. Perez implique non seulement de relativiser l’importance du colonialisme et de l’esclavage européen dans la genèse du capitalisme – et partant du monde dans lequel nous vivons –, mais même de considérer ce débat comme nul et non avenu dans la mesure où, pour Perez, les idées du livre qu'elle critique sont des élucubrations vides de sens. Comme le propos est repris sur le site de notre organisation, qui est anticapitaliste, alors même qu'il trahit une assez large méconnaissance des questions abordées, examinons de près ce texte avec un appareil critique adéquat.

Dès le début de son texte, A. Perez plante le décor dont elle ne sortira pas :


Citation :
« Marx nous disait que l'histoire de l'humanité, c'était l'histoire des luttes des classes. Bouteldja nous dit que c'est l'histoire des Blancs asservissant les Autres, les colonisés. Qui est donc le Blanc ? Il est le produit de l'histoire occidentale qui commence en 1492 quand la race blanche s'auto-invente à partir de la traite des Noirs[/i], nous explique-t-elle.

"Ils nous disent 1789. Répondons 1492". Loin de moi l'idée de nier l'importance symbolique de l'arrivée de Christophe Colomb sur l'île d'Hispanolia. Mais est-il bien sérieux de faire commencer l'histoire de l'humanité à cette date ? Où est donc passé l'Empire Ottoman ? Et le grand mouvement de conquête de l'Islam ? Et l'empire chinois qui faisait alors jeu égal avec l'Occident ? Et l'Inde ? Disparus. »

Avant même d’aborder l’examen historique proprement dit, il est nécessaire de relever une erreur factuelle d’A. Perez. Celle-ci fait comme si considérer 1492 comme une date charnière pour la compréhension du monde (capitaliste) actuel était une lubie (guère « sérieuse ») de H. Bouteldja en lui opposant K. Marx sur ce point. Pourtant, il s’agirait plutôt de convoquer K. Marx (et quelques autres) contre A. Perez. Certes Marx et Engels ont affirmé, dans Le Manifeste du parti communiste, que « L'histoire de toute société jusqu'à nos jours n'a été que l'histoire de la lutte de classes ». Bien heureusement, son propos ne se limitait pas à cela.

En effet, au sujet de la genèse du capitalisme et de l’accumulation primitive, Marx écrit dans Le Capital :


Citation :
« La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, voilà les procédés idylliques d'accumulation primitive qui signalent l'ère capitaliste à son aurore. Aussitôt après, éclate la guerre mercantile; elle a le globe entier pour théâtre. (…) Les différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVII° siècle, dans un ensemble systématique, embrassant à la fois le régime colonial, le crédit public, la finance moderne et le système protectionniste. (…) Ce fut la traite des nègres qui jeta les fondements de la grandeur de Liverpool ; pour cette ville orthodoxe le trafic de chair humaine constitua toute la méthode d'accumulation primitive. Et, jusqu'à nos jours, les notabilités de Liverpool ont chanté les vertus spécifiques du commerce d'esclaves. » (souligné par moi) 1.

Dans ces passages, K. Marx accorde une place déterminante à 1492. C’est même tout le contraire : il considère que ce sont bien le colonialisme européen en Amérique (et non l’expansion des empires chinois ou ottoman, non l’histoire de l’Inde), la traite des noirs par les puissances coloniales européennes (non l’esclavagisme dans les sociétés africaines, précolombiennes ou autres) qui ont contribué directement et décisivement à l’accumulation primitive du capital. Sur cette question, K. Marx est d’ailleurs dans la lignée d’A. Smith. En d’autres termes, il ne s’agit pas pour K. Marx « de faire commencer l’histoire de l’humanité » (question qui, autant que je le sache, n’en est pas une pour lui) mais bien celle du capitalisme industriel à partir de 1492. Or, c’est la question qui devrait faire pour des révolutionnaires anticapitalistes. L’emploi du terme « aurore » de l’ère capitaliste ne saurait mieux illustrer l’approche de K. Marx.

Sans préjuger du reste de l’ouvrage de H. Bouteldja, en ce qui concerne l’historicisation du monde capitaliste dans lequel nous vivons, on ne saurait affirmer que la formule « Ils nous disent 1789. Répondons 1492 » manque de « sérieux ». Ce qui certainement n’est pas sérieux, c’est de lui opposer le nom de K. Marx. Ajoutons à cela que de nombreux travaux d’historiens marxistes ont étudié le lien entre 1492, autrement dit la colonisation des Amériques puis la traite des Noirs, et la structuration de notre monde capitaliste. Abordons brièvement deux aspects :

1) L’impact directement économique du colonialisme dans l’émergence du capitalisme

Trotsky relève que « la découverte de l'Amérique, qui d'abord enrichit et rehaussa l'Espagne, lui devint ensuite néfaste. Les grandes voies commerciales s'écartèrent de la péninsule. Les Pays-Bas s'étant enrichis, se détachèrent de l'Espagne. Après eux, l'Angleterre érigea sa suprématie sur l'Europe, et pour longtemps » 2.

En effet, « l’afflux de lingots depuis le Nouveau Monde produisit également un parasitisme qui sapa et mit fin de manière croissante aux manufactures domestiques » (traduction personnelle depuis l’anglais, Perry Anderson, Lineages of the Absolutist State). Or « le trésor américain, en l’absence d’opportunités pour l’investissement productif, stimula l’inflation en Espagne qui réduisit encore plus les possibilités pour les manufacturiers domestiques pouvant concurrencer les produits moins chers d’industries établies dans les économies à relativement faible inflation telles que la France, les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne »3. L’effet déstructurant du trésor américain fut renforcée par l’illusion qu’elle permettrait à l’empereur Philippe II de mener une guerre intenable contre les Ottomans en Méditerranée et la Hollande au nord et à recourir à de très importants emprunts. Si bien qu’entre 1492 et la fin du XVIIe siècle, la couronne espagnole fit banqueroute huit fois.

Or, Alexander Anievas et Kerem Nisancioglu rappellent que, comme la dette espagnole était détenue par les banquiers génois qui réorientèrent le surplus sur le marché des obligations auquel avait accès le capital hollandais, « au long des XVIe et XVIIe siècles l’Espagne et le Portugal agirent comme des conduits de transfert de l’essentiel des lingots d’Amérique vers les coffres des financiers d’Anvers, Amsterdam, Londres, Paris et Gênes. L’argent du Nouveau Monde contribua à l’espace structurel géopolitique ouvert en Europe du Nord-Ouest (particulièrement la Hollande et l’Angleterre) et son développement capitaliste » 4. Le trésor américain passé dans la finance européenne joua un rôle fondamental pour le commerce avec l’Asie de la Hollande et de l’Angleterre (via leurs Compagnies des Indes orientales respectives) et l’expansion du capitalisme mondial.

Mais le caractère central de 1492 dans la structuration ne s’est pas limité à fournir les ressources financières et un marché mondial aux sociétés où un ensemble de facteurs concourraient par ailleurs à l’émergence du système capitaliste. Le colonialisme transatlantique européen a également entraîné des changements dans le domaine de la production, aussi bien dans les colonies proprement dites qu’en métropole.

2) Le colonialisme, la plantation esclavagiste, la production et l’émergence du capitalisme industriel

La plantation combinait le capital anglais, la terre américaine et les esclaves d’Afrique. Cette combinaison était sans précédent et la plantation américaine est donc fondamentalement différente des autres formes d’esclavage (et de plantations) en tant qu’unité productive orientée spécifiquement vers une production capitaliste.

K. Marx cite d'ailleurs l'esclavage de plantation comme l'un des contre-tendances à la baisse tendancielle du taux de profit. « D'autre part, les capitaux engagés dans les colonies rapportent des profits d'un taux plus élevé, parce que telle est la règle dans les pays peu avancés au point de vue économique, où l'on fait travailler des esclaves et des coolies et où l'on exploite le travail avec plus d'âpreté. À moins que des monopoles ne fassent sentir leur influence, rien ne s'oppose sous un régime de libre concurrence à ce que ces taux plus élevés contribuent à une majoration du taux général du profit » 5. Dans ce passage, K. Marx fait de la combinaison hybride de la plantation américaine un élément constitutif des lois de développement du capitalisme.

Pour légitimer sa relativisation du colonialisme européen, A. Perez invite à ne pas être « européocentrée » : « Il est d'ailleurs, assez paradoxal de voir combien Houria Bouteldja se cale sur une histoire "européocentrée" dans ses repères, 1492 étant pour elle la date pivot. Or de plus en plus se développe une historiographie qui se veut globale, qui décentre le regard pour le faire porter par exemple sur l'Asie, et qui étend à l'ensemble du monde des notions que l'on pensait spécifiques à l'Europe ou l'Occident » (et elle renvoie en note aux travaux de Jack Goody). Mais il y a là aussi une erreur : décentrer le regard, ne pas voir l’histoire de l’humanité à travers le prisme européen, est une chose ; nier le caractère globalement structurant du colonialisme européen (pour toutes les raisons exposées) en est une tout autre. Par un détournement extrêmement curieux, décoloniser la pensée revient ici à minorer l’impact du colonialisme européen !

A. Perez écrit ainsi : « il se trouve que des Blancs ont colonisé des Blancs et que des Non-blancs ont colonisé des Non-Blancs », ce qui ne peut mener qu’à relativiser la portée du colonialisme transatlantique européen. Elle cite successivement les cas du Japon vis-à-vis de la Corée et ensuite de la Chine, puis le joug colonial anglais sur l’Irlande.

D’ailleurs à ces quelques exemples, A. Perez aurait pu ajouter celui de la république turque par rapport aux Kurdes, un cas que j’ai abordé dans un entretien récent. Si ces phénomènes ont joué et jouent encore – parfois directement dans le cas de la Turquie/Kurdistan – un rôle fondamental pour les sociétés concernées, ils ne constituent pas pour autant des processus ayant structuré le monde capitaliste. La reconnaissance d’oppressions coloniales/nationales dans les pays du sud ne change donc rien à l’affaire : dans le cas du Japon par rapport à ses voisins ultra-marins et de la Turquie vis-à-vis du Kurdistan, ces oppressions interviennent tout simplement trop tardivement pour cela dans des pays déjà confrontés à un système capitaliste mondial mature (et, dans le cas de la Turquie, en se situant à sa périphérie).

Pour le cas irlandais, le joug colonial anglais est bien plus ancien et le colonialisme anglais était lié à son capitalisme national. Toutefois, cela n’explique pas l’essor initial du capitalisme en Angleterre. De ce point de vue, il est tout fait significatif que K. Marx, pourtant extrêmement sensible à la question irlandaise, la liant à la révolution sociale en Angleterre au XIXe siècle et ayant participé à des campagnes de solidarité avec les républicains irlandais, ne cite pas ce fait colonial comme constitutif de la genèse du capitalisme. Cela n’est évidemment pas un hasard puisque la petite Irlande n’était pas en mesure de fournir les ressources nécessaires à cette « aurore » du capitalisme.


L’élaboration de rapports sociaux dans le cadre colonial et leur extension à des relations d’oppression non-coloniales (racisme et « blanchité »)

Le cas irlandais permet de faire la jonction avec un autre point qu’aborde A. Perez en critique de H. Bouteldja, celle de la « blanchité ». A. Perez écrit :

Citation :
Quant à la supériorité de la "blanchité" (sic), elle est loin d'être l'apanage des Blancs entendus comme les Occidentaux, héritiers de 1492. Là encore, si Bouteldja regardait l'Asie, elle verrait que la peau blanche est le marqueur de classes dominantes parfaitement indigènes. Il en va ainsi en Inde où les castes supérieures sont blanches et où la peau est de plus en plus foncée au fur et à mesure que l'on descend dans l'échelle des castes. Avoir un teint clair y est une véritable obsession. Même phénomène au Japon ou en Chine. Rien de colonial là-dedans. Dans des sociétés fondamentalement paysannes, le teint pâle marque celui qui ne travaille pas dehors3, alors que les paysans portent dans la couleur de leur peau, la dureté de leur vie. La couleur est ici un marqueur social : chassez la lutte des classes, elle revient au galop...

Constatons d’abord un illogisme interne au propos. La recherche d’une couleur de peau claire est indiquée comme un marqueur de différenciation sociale dans les sociétés paysannes a contrario des sociétés industrialisées (note 3 d’A. Perez « Ce fut vrai en Europe jusqu'à la Révolution industrielle qui, déplaçant les anciens paysans vers les usines, allait leur donner un teint blafard. »). En donnant l’exemple du Japon (l’une des sociétés les moins agricoles au monde !) comme exemple de société contemporaine où existerait une véritable obsession pour le teint clair, A. Perez contredit sa propre équation « société paysanne=teint clair marqueur de différenciation sociale ».

Outre ce point de détail, ce passage intervient quelques lignes après avoir évoqué le cas irlandais qui, si A. Perez l’avait abordé de manière sérieuse, aurait pu lui indiquer quelques pistes avec le cas des migrants pauvres irlandais aux États-Unis.

Dans leur ouvrage L’hydre aux mille-têtes, Peter Linebaugh et Markus Rediker indiquent que travailleurs européens, amérindiens et africains avaient des conditions d’existence à peu près similaires, ouvrant la possibilité d’une collaboration et de rébellions multiraciales tel que celle de Chesapeake en 1676. La réponse de la classe dominante fut celle de la différenciation entre travailleurs blancs et noirs, ces derniers étant systématiquement infériorisés. Pour P.  Linebaugh et M. Rediker, la hiérarchisation raciale fut complète avec « la loi sur les domestiques et les esclaves » de 1705 et rendue possible par une hiérarchisation juridique entre blancs et noirs à travers l’idéologie du « racisme scientifique ». Celle-ci s’appuya sur l’œuvre de figures majeures telles que le philosophe, économiste et homme d’État William Petty, les philosophes John Locke et David Hume, ainsi que l’Église d’Angleterre. « La construction du racisme en tant que rapport de classe, et en tant qu’idéologie légitimant le diviser pour régner, était donc centrale pour la formation et la reproduction de l’économie coloniale des États-Unis » 6.

Pour revenir au cas des Irlandais, dans son livre intitulé « Comment les Irlandais sont-ils devenus Blancs ? » 7, Noel Ignatiev analyse comment les immigrés irlandais aux États-Unis, ayant la particularité d’être d’une nation d’Europe occidentale subissant un colonialisme multiséculaire, sont devenus « blancs ». Ce terme est explicité ainsi par N. Ignatiev « La qualification de ‘Blanc’ n’était pas une description physique, mais l’un des termes d’un rapport social qui ne pouvait exister sans le terme opposé. "Un travail de blanc" voulait simplement dire un travail dont étaient exclus les Afro-américains ». À partir d'une étude du cas de Philadelphie, N. Ignatiev montre que pour devenir « blanc », la plupart des immigrés irlandais, travailleurs extrêmement pauvres, ont subjugué par la violence les Africains-Américains et ont soutenu fermement le Parti démocrate, parti de l’esclavagisme aux Etats-Unis au XIXe siècle.

En tant que colonisés, les Irlandais n’étaient donc pas initialement « blancs » pour la bourgeoisie anglo-saxonne. Ils ont pu sortir de leur condition en participant à l’écrasement des seuls qu’ils pouvaient opprimer : ceux dont l’esclavage par le colonialisme européen avait constitué un élément fondamental de la genèse du capitalisme, donc de la structuration des États-Unis et désormais du monde. Pas « rien » mais beaucoup de colonial là-dedans pour peu que l’on considère l’analyse du capitalisme au-delà de formules creuses telles que « chassez la lutte des classes, elle revient au galop... ». L’exemple des immigrés irlandais illustre de manière particulièrement nette comment ce qui a été généré dans le cadre colonial peut se redéployer et concerner des populations n’ayant pas initialement de rapports coloniaux entre elles (irlandaises et africaines-américaines dans ce cas).

Mais un autre cas historique – celui du nazisme – permet cette illustration. Or A. Perez l’aborde également et écrit à son propos : « Rappelons que le projet nazi de construction d'un monde nouveau passait par la colonisation de l'Est européen, Pologne et Russie en premier lieu, incluant la mise en esclavage des populations de ces régions. »

C'est certainement le cas, mais sous la plume virtuelle d’A. Perez, ce rappel a pour fonction de relativiser le caractère structurant du colonialisme européen, en somme de lui opposer le nazisme comme un super-colonialisme envers les Russes et les Polonais sans que cela ait de rapport avec 1492. Pourtant, depuis Hannah Arendt, le découpage colonialisme/fascisme-nazisme est pour le moins battu en brèche. Au sujet de l’administration coloniale britannique, H. Arendt écrit dans Les Origines du totalitarisme :


Hanna Arendt a écrit:
En comparaison, l’exploitation, l’oppression et la corruption font figure de remparts de la dignité humaine, car exploiteur et exploité, oppresseur et opprimé, corrupteur et corrompu vivent encore dans le même univers, partagent encore les mêmes ambitions, se battent encore pour la possession de mêmes choses

Si bien que :

Citation :
Là à la barbe de tous se trouvaient nombre des éléments qui une fois réunis seraient capables de créer un gouvernement totalitaire sur la base du racisme. Des massacres administratifs étaient proposés par des bureaucrates aux Indes, tandis que les fonctionnaires en Afrique déclaraient qu’aucune considération éthique telle que les droits de l’homme ne sera autorisée à barrer la route à la domination blanche (souligné par moi).

Cette continuité est également observable selon H. Arendt du point de vue de la mise en œuvre :

Citation :
Les camps de concentration eux-mêmes ne sont pas une invention des mouvements totalitaires. Ils apparaissent pour la première fois au début du siècle, pendant la guerre des Boers, et l’on continua à les utiliser en Afrique du Sud aussi bien qu’en Inde pour les éléments indésirables, les suspects dont les crimes ne pouvaient être prouvés et qui ne pouvaient être condamnés en suivant le cours ordinaire de la justice.

Domenico Losurdo poursuit la réflexion d’H. Arendt sur ce point, en approfondissant le lien entre la théorie de la suprématie blanche originaire des États-Unis, particulièrement l’œuvre de Lothrop Stoddard, et le nazisme. Les écrits de L. Stoddard cherchaient à « théoriser » « scientifiquement » l’inégalité des races à partir du contexte des États-Unis. Son principale ouvrage, Le Flot montant des peuples de couleur contre la suprématie mondiale des blancs (1920), eut un grand succès aux État-Unis (où il fut encensé par les présidents Harding et Hoover) puis influença fortement les nazis. D. Losurdo indique ainsi que « le Troisième Reich se présente comme la tentative, développée dans les conditions de la guerre totale et de la guerre civile internationale, de réaliser un régime de white supremacy [suprématie blanche] à l’échelle planétaire et sous hégémonie allemande, en ayant recourt à des mesures eugénistes, politico-sociales et militaires », avec les Polonais et les Slaves assimilés par le nazisme à des « indigènes » européens. Le colonialisme et l’esclavagisme transatlantique des européens ont ainsi été l’incubateur du nazisme et des théories de l’inégalité raciale.

L’affirmation selon laquelle « des Blancs ont colonisé des Blancs et des Non-blancs ont colonisé des Non-Blancs est donc factuellement juste mais ne remet en rien en cause la centralité du colonialisme et de l’esclavagisme par les Européens au-delà de l’Europe, ni la centralité de 1492 comme date pivot, comme tournant historique majeur à l'échelle du monde, ni ne présente, de manière générale, un intérêt politique pour la compréhension du capitalisme contemporain ou de nos tâches en France.


Des points aveugles quant à l’analyse de la société française et des tâches des révolutionnaires

Les impasses dans lesquelles s’engage résolument A. Perez entraînent, logiquement, d’importants points aveugles concernant la France, État colonial occidental, dans la partie « Responsabilité collective héréditaire » et la partie finale « Repentez-vous car la fin des temps est proche (Tintin) » (dont le caractère sarcastique fait furieusement penser à la dénonciation de la « repentance » chère à N. Sarkozy et à quelques autres).

Dans la mesure où Perez nie le caractère structurant du colonialisme européen au sein de la société capitaliste, la portée du colonialisme français en France est circonscrite et relativisée pour aboutir un cadre conceptuel libéral avec deux catégories d’acteurs pris en compte : l’État et les individus.

A. Perez écrit :


Citation :
Ainsi, les êtres humains ne sont-ils plus responsables de leurs actes, bons ou mauvais, mais ils se voient chargés en bloc de fautes ou de crimes, vrais ou inventés, commis par leurs ancêtres, réels ou supposés. Or, autant il convient de donner une responsabilité collective à des institutions, à une collectivité et a fortiori à un État, il est clair qu'étendre cette responsabilité à l'ensemble des individus qui les composent est une dérive dont les conséquences sont incalculables, même si le passé nous en a donné quelques exemples. Ainsi, s'il est du devoir de l'État français par la voix de ses plus hautes instances de se confronter à son passé colonialiste et, par exemple, de présenter ses excuses aux peuples qui furent soumis, comme l'ont fait d'autres pays, cette responsabilité ne retombe pas sur chaque citoyen individuellement. Même, insistons sur ce point, même si sa famille, directe ou indirecte fut compromise dans ces actes.

L’État français doit agir, se confronter au colonialisme, revenir sur son passé (parce que tout de même nous appartenons à la gauche radicale) mais arrêtons-nous là, n’est-ce pas ? Chacun pris individuellement ne porte pas la responsabilité des crimes de l’État – d’ailleurs une bonne partie d’entre nous n’étions même pas nés ! Par quelle ignominie voudrait-on nous attribuer ces crimes, même ceux de nos plus proches parents ? C'est décidément un attitude injuste : embrassons-nous plutôt entre gens de bonne volonté !

Résumer la question à une dichotomie entre la responsabilité de l’État et la responsabilité individuelle, conçue en termes de culpabilité personnelle, manque la question même qui est posée par Houria Bouteldja et la pensée décoloniale. Dans une société capitaliste, il existe des rapports de classe qui s’articulent avec des rapports d’oppression multiples, notamment raciale, a fortiori dans une société ayant exercée une domination coloniale (mais cela est également vrai de sociétés européennes qui n’ont pas été impliquées directement dans la mise en œuvre du système colonial). « La construction du racisme en tant que rapport de classe, et en tant qu’idéologie légitimant le diviser pour régner », génère un privilège dont bénéficie une partie du prolétariat.

A ce propos, Lénine dans son article « L'impérialisme et la scission du socialisme » (1916), cite abondamment les échanges entre K. Marx et F. Engels au sujet du mouvement ouvrier anglais :


Lénine a écrit:
Dans sa lettre à Marx du 7 octobre 1858, Engels écrivait :

« En réalité, le prolétariat anglais s'embourgeoise de plus en plus, et il semble bien que cette nation bourgeoise entre toutes veuille en arriver à avoir, à côté de sa bourgeoise, une aristocratie bourgeoise et un prolétariat bourgeois. Évidemment, de la part d'une nation qui exploite le monde entier, c'est jusqu'à un certain point logique. »

(…)

« Vous me demandez ce que les ouvriers anglais pensent de la politique coloniale. Exactement ce qu'ils pensent de la politique en général. Ici, point de parti ouvrier, il n'y a que des conservateurs et des radicaux libéraux ; quant aux ouvriers, ils jouissent en toute tranquillité avec eux du monopole colonial de l'Angleterre et de son monopole sur le marché mondial » » (souligné par moi )8.

Dans ce cas-là, K. Marx et F. Engels ne font qu’acter le statut relativement privilégié de l’ouvrier anglais, octroyé à l'époque par la prépondérance mondiale du capitalisme colonial anglais. Ils soulignent en outre la responsabilité du mouvement ouvrier anglais, qui refuse de mener une offensive résolue contre le système colonial qui lui assure ce statut. Et si on reprend la question irlandaise (mais cette fois dans le cadre du rapport colonial avec l’Angleterre, c’est-à-dire dans un contexte où les irlandais ne sont pas devenus blancs), K. Marx écrit à son ami Kugelman :

Marx a écrit:
« Ce qui est primordial, c'est que chaque centre industriel et commercial d'Angleterre possède maintenant une classe ouvrière divisée en deux camps hostiles : les prolétaires anglais et les prolétaires irlandais. L'ouvrier anglais moyen déteste l'ouvrier irlandais en qui il voit un concurrent qui dégrade son niveau de vie. Par rapport à l'ouvrier irlandais, il se sent membre de la nation dominante et devient ainsi un instrument que les aristocrates et capitalistes de son pays utilisent contre l'Irlande. Ce faisant, il renforce leur domination sur lui-même. Il se berce de préjugés religieux, sociaux et nationaux contre les travailleurs irlandais. Il se comporte à peu près comme les blancs pauvres vis-à-vis des nègres dans les anciens États esclavagistes des États-Unis. L'Irlandais lui rend avec intérêt la monnaie de sa pièce. Il voit dans l'ouvrier anglais à la fois un complice et un instrument stupide de la domination anglaise en Irlande » (souligné par moi)

Mais dans cet antagonisme, il n’y a évidemment pas un trait d’égalité. Dans un débat sur la possibilité d’avoir des sections irlandaises autonomes en Angleterre même, F. Engels soutient cette mesure et déclare au Conseil Général de l’AIT (Ière Internationale) :

Engels a écrit:
Lorsque les membres de l'Internationale appartenant à une nation conquérante demandent à ceux appartenant à une nation opprimée, non seulement dans le passé, mais encore dans le présent, d'oublier leur situation et leur nationalité spécifiques, d' "effacer toutes les oppositions nationales", etc., ils ne font pas preuve d'internationalisme. Ils défendent tout simplement l'assujettissement des opprimés en tentant de justifier et de perpétuer la domination du conquérant sous le voile de l'internationalisme. En l'occurrence, cela ne ferait que renforcer l'opinion, déjà trop largement répandue parmi les ouvriers anglais, selon laquelle, par rapport aux Irlandais, ils sont des êtres supérieurs et représentent une sorte d'aristocratie, comme les Blancs des États esclavagistes américains se figuraient l'être par rapport aux Noirs.

Le propos de F. Engels est terme à terme contradictoire avec ce qu’A. Perez considère dans son texte comme la quintessence de l’analyse marxiste : « Si c'est le propre même du racisme que de construire de fausses alliances de ce genre, n'est-ce pas justement notre but que de prendre en même temps ces discriminations collectives et de viser à unir, par la lutte des classes, ceux que le capitalisme préfère désunis ? »

Il manque un élément dans le propos d’A. Perez : la reconnaissance de la différenciation raciale opérée dans la classe par les capitalistes, l’existence de catégories privilégiées et la nécessité de s’y confronter. Dans cette déclaration essentielle, F. Engels part de l’existence des privilèges des ouvriers anglais par rapport aux Irlandais, en tire des conclusions politiques et fait le lien avec la question du colonialisme en Amérique (même si l’emploi du passé indique un optimisme très excessif). Il y a bien ici un enjeu collectif actuel, dans la mesure où des individus bénéficient d’un héritage social sur lequel ils n’ont guère prise, mais cet enjeu se pose, non dans les termes moraux d’une « culpabilité » ou même d’une « responsabilité », mais dans ceux, politiques, de la nécessité d'une stratégie révolutionnaire. Or celle-ci est rendue impossible par la manière dont A. Perez pose le débat.

A. Perez écrit ainsi dans la dernière partie :

Citation :
La situation que nous vivons est sombre. Une partie de la société est entraînée depuis quelques années par une lame de fond conservatrice. Les anciennes solidarités ont éclaté, les nouvelles peinent à voir le jour, c'est peu de le dire.... Cela touche toutes les communautés, les immigrés récents ou anciens comme les autres. Il n'est de voir que le résultat des dernières élections législatives en Turquie et en Tunisie dans l'immigration en France : les partis conservateurs y ont fait un score très nettement supérieur à celui du pays d'origine.

Ce passage laisse pour le moins perplexe tant il est incohérent. D’abord, A. Perez indique qu’ « une partie » de la société est entraînée par une lame de fond conservatrice… pour écrire deux phrases plus loin que cela touche « toutes les communautés », en précisant ensuite immigrés, récents, anciens, comme les autres, donc vraiment « tout le monde » pas « une partie ». Pour ensuite illustrer (?) cette lame de fond conservatrice, de l’ensemble de la société ou d’une partie (on ne sait plus), par les exemples des votes des immigrés de Turquie et de Tunisie en France par rapport à leur pays d’origine.

Outre le fait que, dans le cas des élections turques, l’affirmation est factuellement fausse et que la méthode est contestable9, la formulation est stupéfiante : dans le pays de la « Manif pour Tous », du Front National comme deuxième parti politique, du racisme décomplexé, d’un premier ministre « socialiste » disant que l’enjeu de la période est le combat « identitaire », où un mur est dressé contre les migrants, où les violences policières sont décuplées, où une ministre parle de « nègres ayant choisi l’esclavage » et peut garder son poste, dans un tel pays A. Perez choisit de décrire « la lame de fond conservatrice » à partir des votes des immigrés lors des scrutins de leur pays d’origine. Or, si une lame de fond conservatrice traverse ce pays – et chacun peut tout à fait l’admettre –, pour quelle raison cela n’aurait-il pas impacté également les populations issues de l’immigration, pourquoi cette « lame de fond » n'aurait-elle pas entraîné « tout le monde » avec elle, immigrés compris ? Et quelle conclusions politiques faut-il en tirer ? Que s’ils sont trop conservateurs, ces populations ne méritent pas l’antiracisme ? Qu’ils doivent montrer « patte blanche » pour pouvoir être admis dans un processus d’unification de classe ? Que la classe laborieuse pourrait se passer de combattre les initiatives racistes mises en œuvre par les dominants ? Si la réponse est « non », alors quel est le sens de ce paragraphe ? Peut-être l’indice qu’aucune véritable leçon n’a été retenue des processus de division opérés de manière toujours renouvelée durant des siècles par les capitalistes et leurs idéologues, y compris au sein du mouvement ouvrier.

Cela est fort à craindre lorsqu’on lit A. Perez poser les enjeux du débat de la manière suivante : « Les historiens doivent faire leur travail, l'État doit prendre ses responsabilités, mais il en va des sociétés comme des individus, le ressassement avec tout ce que cela comporte de fantasmes n'aide guère à avancer ». Non, il n’en va jamais des « sociétés comme des individus ». Et cette formule organiciste en dit long, d'abord et avant tout en évacuant que ce qui est en jeu est bien la compréhension des dynamiques structurantes de nos sociétés capitalistes, en relativisant la question coloniale et en considérant toute réflexion lui donnant un caractère constitutif de notre monde non seulement illégitime mais assimilable à un « ressassement », à des « fantasmes ».


1. Karl Marx, Le Capital, Livre I, VIIIe section : L'accumulation primitive, Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel. Voir ici : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-I/kmcapI-31.htm
2.  La révolution permanente, Appendice III, La révolution espagnole et les taches communistes, l'Espagne d'autrefois : https://www.marxists.org/francais/trotsky/livres/revperm/rp14.html.
3. Traduction personnelle depuis l’anglais, Richard Lachman, Capitalists in Spite of Themselves : Elite Conflict and Economic Transitions in Early Modern Europe.
4. Traduction personnelle depuis l’anglais, A.Anievas et K.Nisancioglu, How the West Came to Rule.
5. Le Capital, Livre III, Section III : Loi tendancielle de la baisse du taux de profit, Chapître XIV : Facteurs antagonistes. Voir : https://www.marxists.org/francais/marx/works/1867/Capital-III/kmcap3_13.htm souligné par moi.
6. Traduction personnelle depuis l’anglais de A. Anievas et K.Nisancioglu, How the West Came to the Rule.
7. N. Ignatiev, How the Irish Became White?, Routledge, 1995.
8. Voir : https://www.marxists.org/francais/lenin/works/1916/10/vil191610001.htm.
9. Si on regarde les dernières élections en date (novembre 2015) notons d’abord que ces élections se sont déroulées dans une ambiance de violence et de désinformation qui aura touché autant sinon plus l’émigration, la remarque d’A.Perez porte manifestement sur le score de l’AKP (49,5% en Turquie contre 58,4% en France). Toutefois, A.Perez omet le MHP qui est un parti d’opposition d’extrême-droite à l’AKP et s’en distingue par l’absence de velléité de négocier avec le PKK durant toute son histoire (mais ni en terme de libéralisme, conservatisme, patriarcat, homophobie…). Or, le score du MHP est de 11,9% en Turquie et seulement 5,3% en France. Au final, le cumul AKP+MHP est de 61,4% en Turquie et de 63,7% en France, la différence n’est pas spectaculaire.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 19 Juil - 16:16


Les camps d'internement en France pendant la guerre d'Algérie

Benjamin Stora Blog Voix du Sud 19 juil. 2016

Une histoire de la politique d'internement en France sans passer par les cours de justice. Cet article a été publié en 1991, à propos d'événements qui se sont pendant la guerre d'Algérie.

La politique des camps d’internement par Benjamin Stora, L’Histoire N°140 janvier 1991


ajout : Reconstitution, à partir de Google Map, du camp du Larzac(Kevin Mekhloufi)
source : Une histoire oubliée des internés algériens du Larzac

Citation :
Au début de l’année 1959, dans le grand salon blanc de l’Hôtel Matignon, les principaux responsables du « maintien de l’ordre en métropole » tiennent un « mini-conseil de guerre ». Objectif : comment modifier les règles de procédure pour interner plus facilement les « suspects » algériens immigrés en France ?

Le directeur de la Sûreté plaide pour l’internement par décision administrative, sans passer par les cours de justice. Un inconvénient : les camps d’internement sont déjà trop pleins. Faut-il en ouvrir d’autres ? “Il m’est impossible de financer plus de cinq camps”, s’obstina Giscard d’Estaing [à l’époque ministre des Finances]. Je ne sais plus qui proposa alors de faire travailler les détenus. “Cela remettra de l’ordre”, s’extasia Vié [le directeur des Renseignements généraux]. “Une bien légère amélioration financière”, grommela Giscard (Constantin Melnik, Mille jours à Matignon, Grasset, 1988).

Grâce à l’obstination du garde des Sceaux, Edmond Michelet, la proposition de faire travailler les détenus ne fut pas retenue. Mais elle révèle l’état d’esprit qui régnait à l’époque, le zèle de certains fonctionnaires, la dynamique d’une répression pratiquée à grande échelle (44 282 Algériens ont été arrêtés en France pendant la durée du conflit) — toutes choses risquant d’entraîner progressivement le gouvernement à sortir l’état de droit.

Tout au long de la guerre d’Algérie, l’arsenal juridique se perfectionne, de nouvelles mesures rendent possible une lutte plus impitoyable contre les suspects.

Entre le 1er novembre 1954 et l’automne 1955, les services de police traitent les initiatives nationalistes algériennes en France (distributions de tracts, vente de journaux interdits, dans les usines grèves de solidarité avec les fellagha d’Algérie) comme autant de crimes de droit commun. Dans une seconde étape, de novembre 1955 à juillet 1957, le quadrillage de l’immigration et l’organisation des premiers transferts en Algérie se mettent en place. La violence des « règlements de comptes » entre le Front de libération nationale (FLN) et le Mouvement nationaliste algérien (MNA), autorise les gouvernements de la IVe République à prendre des mesures plus « radicales ».

Au cours de ces années 1956-1957, la police ne cesse de prôner l’assignation à résidence des militants nationalistes algériens en métropole. Des camps d’assignation existaient bien en Algérie, en vertu de la loi du 16 mars 1956 (les fameux « pouvoirs spéciaux », cf. encadré ci-dessous), mais pas en France. Cette mesure devait être élargie à la métropole, « c’est-à-dire qu’à tout moment, en tout lieu, elle puisse être mise à exécution sans condition préalable » (note interne des Renseignements généraux, « L’Action répressive en métropole », mars 1961).

« LES POUVOIRS SPÉCIAUX »

Nommé, le 9 février 1956, ministre résidant en Algérie par Guy Mollet, Robert Lacoste dépose sur le bureau de l’Assemblée nationale un projet de loi « autorisant le gouvernement à mettre en œuvre, en Algérie, un programme d’expansion économique, de progrès social et de réforme administrative, et l’habilitant à prendre toutes mesures exceptionnelles en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens, et de la sauvegarde du territoire ».

Par les décrets de mars et d’avril, qui permettront une action militaire renforcée et le rappel des disponibles, l’Algérie sera divisée en trois corps d’armée, chacun étant partagé en zones de pacification, en zones d’opération et en zones interdites. Dans les zones d’opération, l’objectif est « l’écrasement des rebelles ». Dans les zones de pacification, est prévue la protection des populations européenne et musulmane, l’Armée s’efforçant de lutter contre la sous-administration. Les zones interdites seront évacuées, la population rassemblée dans des camps d’hébergement et prise en charge par l’Armée.

Le Parlement vote massivement, par 455 voix contre 76, cette loi sur les pouvoirs spéciaux, qui, entre autres, suspend la plupart des garanties de la liberté individuelle en Algérie.

La loi du 26 juillet 1957 permet d’étendre à la France les dispositions fixées par la loi dite des « pouvoirs spéciaux ». Elle prévoit la possibilité d’astreindre à résidence dans les lieux qui lui seront fixés sur le territoire métropolitain, toute personne qui sera condamnée en application des « lois sur les groupes de combat et milices privées ». L’assignation à résidence ainsi instituée ne prévoit qu’une modalité d’exécution : l’internement dans un centre de séjour surveillé. On installe donc progressivement en métropole, entre 1956 et 1959, quatre centres d’assignation à résidence surveillée : Mourmelon-Vadenay (Marne), Saint-Maurice-l’Ardoise (Gard), Thol (Ain) et le Larzac (Aveyron).

On achemine dans ces centres, dès l’expiration des peines dont ils ont été frappés, les militants considérés, par les services de police, comme les « plus actifs de la rébellion [dont le] retour à la liberté, c’est-à-dire aux menées séparatistes, présenterait un danger sérieux ». L’utilisation optimale de ces dispositions légales permettra d’obtenir, en deux ans, la signature de 6 707 arrêtés d’assignation à résidence, dont 1 860 seront mis à exécution.

L’offensive déclenchée en France par le FLN, en août 1958, est l’occasion d’un renforcement de ces dispositions [1 3]. L’ordonnance du 7 octobre 1958 comble alors les « lacunes » de la loi de 1957.

Elle prévoit en effet « que les personnes dangereuses pour la sécurité publique, en raison de l’aide matérielle, directe ou indirecte, qu’elles apportent aux rebelles des départements algériens », peuvent, par arrêté du ministre de l’Intérieur, être astreintes à résider dans une localité spécialement désignée ou bien être internées administrativement dans un établissement pénitencier. Dans les départements, les préfets sont habilités à prononcer un internement analogue pour une durée de quinze jours. Enfin, en accord avec le délégué général du gouvernement en Algérie, le ministre de l’Intérieur peut assigner à résidence dans des départements algériens les personnes visées par l’article ler de l’ordonnance.

Par rapport aux textes antérieurs, cette ordonnance présente plusieurs « avantages ». Les services des Renseignements généraux en métropole la commentent ainsi : « En premier lieu, il convient d’enregistrer la suppression, depuis longtemps souhaitée, de toute condition préalable, d’ordre judiciaire, à l’internement. Cette exigence paralysante a définitivement disparu. En second lieu, l’application de l’ordonnance offre d’indiscutables garanties de rapidité et d’efficacité » (Note des Renseignements généraux, mars 1961).

Le 16 septembre 1959, au moment où le général de Gaulle prononce son discours sur l’autodétermination algérienne, 11 018 militants algériens sont sous le coup de mesures répressives : 5 971 purgent des peines de prison et 5 047 sont internés dans des camps en Métropole.

Entre 1957 et 1962, on peut estimer à environ 10 000 le nombre d’Algériens qui, après avoir été jugés, ont passé entre un et deux ans dans les camps en France. Ils ne sont pas comptabilisés dans les statistiques officielles concernant la détention algérienne pendant cette période. Les 5 000 internés de février 1961 sont répartis dans les différents camps de la manière suivante : 3 000 au Larzac, 900 à Thol, 600 à Saint-Maurice-l’Ardoise, 500 à Mourmelon-Vadenay.

En fait, ce sont les militants algériens les plus chevronnés, les plus aguerris, qui vont se retrouver dans ces « centres d’internement » en France. Aussi, le FLN n’éprouve-t-il aucune difficulté à mettre au point une organisation très stricte d’encadrement des internés.

Prenons l’exemple du fonctionnement politique du camp de Mourmelon-Vadenay (Marne). La direction du FLN y est assurée par un comité de cinq membres qui, seuls, connaissent les responsables des échelons inférieurs. Ce comité directeur est assisté d’un Conseil d’administration de douze membres, représentant les chambres d’assignés à résidence. Le conseil d’administration coordonne les activités de cinq commissions : une commission de l’enseignement, qui dirige les activités culturelles organisées à l’intérieur du camp avec le consentement de l’administration ; une commission sportive, qui organise des séances de football ; une commission de secours, qui répartit entre les assignés nécessiteux une aide financière alimentée par des cotisations en nature perçues par la collectivité ; une commission de discipline, qui élabore les sanctions ; une commission d’accueil, qui prend en charge les nouveaux internés, les interroge et, théoriquement, les contrôle administrativement.

La législation étant vague et arbitraire, les conditions de vie des « regroupés » étaient laissées à l’appréciation des autorités civiles et militaires locales. Les camps d’Algérie fonctionnent différemment de ceux de France — où les Algériens bénéficient de quelques privilèges. Ainsi, les conférenciers de « Pax Christi » sont autorisés à venir faire des conférences aux militants du FLN. De plus, chaque jeudi, un libre débat peut avoir lieu dans l’enceinte du camp.

Deux organismes sont directement rattachés au comité directeur : la commission de renseignements, composée d’un responsable et de trois membres, qui doit détecter les « informateurs de l’ennemi », recueillir les informations sur l’administration du camp et contrôler le loyalisme des assignés vis-à-vis du FLN ; et les groupes de choc qui assurent l’exécution des peines infligées par le conseil de discipline.

A l’intérieur du camp, ce dispositif vise avant tout à placer un responsable FLN à chaque rouage administratif (cuisine, infirmerie, service du courrier, etc.). A l’extérieur, sa tâche essentielle est de rechercher les contacts afin d’établir la liaison avec les instances normales du FLN.

Cette organisation très sophistiquée n’empêche pas les oppositions entre détenus ou entre responsables. L’administration du camp tente de jouer sur ces rivalités individuelles, et surtout de couper les détenus de l’extérieur : courrier supprimé, visites réduites (une par mois). Après une grève de la faim déclenchée le 27 août 1959, le régime sera assoupli.

Au moment de l’indépendance de l’Algérie, les membres du FLN sortent des camps. D’autres les remplacent ; ce sont, notamment au Larzac et à Saint-Maurice-l’Ardoise, les Français soupçonnés d’appartenir à l’OAS, les harkis et leurs familles.

Benjamin Stora

Notes

[1 3] La Fédération de France du FLN décide l’ouverture d’un « second front » en portant la guerre en France (attaques de commissariats en région parisienne, incendies de raffineries de pétrole dans le Midi, sabotages de voies ferrées). Devant l’ampleur de la désapprobation de l’opinion publique française, le FLN fera marche arrière et suspendra les « actions militaires ».

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 20 Juil - 13:44



Membres de la délégation Herero et Mara lors de la cérémonie de restitution à la Namibie de vingt crânes de victimes des troupes impériales allemandes en 1904, le 30 septembre 2011, à l’hôpital de la Charité de Berlin.

Citation :
La réconciliation officielle entre la Namibie et l’Allemagne pourrait être scellée d’ici la fin de l’année par une déclaration commune. L’Allemagne prévoit de présenter des excuses officielles pour l’élimination systématique des indigènes en Namibie issus des peuples Herero et Nama par les troupes impériales allemandes il y a un siècle, a indiqué mercredi 13 juillet le ministère des affaires étrangères.

« Nous avons pour objectif de parvenir à une déclaration gouvernementale commune [avec les autorités de Namibie] qui contiendrait une formulation commune sur les événements qui se sont produits et une excuse allemande qui serait acceptée par la Namibie et qui pourrait former la base d’une résolution des Parlements » des deux pays, a indiqué à la presse une porte-parole du ministère, Sawsan Chebli.

« Les deux parties espèrent que ces discussions seront achevées cette année », a-t-elle ajouté, tout en soulignant que de telles excuses officielles n’impliquaient pas à ce stade d’indemnisation. Les autorités allemandes parlent désormais de « génocide » à propos des massacres. Le terme avait été employé en 2015 par le président de la Chambre des députés, Norbert Lammert, et il a été répété mercredi par le gouvernement.

Camps de concentration

« Nous avons depuis longtemps parlé de génocide », a dit la porte-parole du ministère. Selon le président du Bundestag, l’Allemagne impériale a conduit en Namibie, à l’époque Afrique allemande du Sud-Ouest (1884-1915), une « guerre raciale » pour réprimer un soulèvement Herero. Il a parlé de « dizaines de milliers de victimes Herero et Nama, non seulement dans les combats mais aussi à cause de maladies et de mises à mort ciblées liées à la privation d’eau et de nourriture » et affirmé que d’autres « sont morts dans des camps de concentration ou du travail forcé ».

Privés de leurs terres, de leur bétail et de tout moyen de subsistance en raison de la pression croissante des colons allemands et pressurés par l’administration coloniale, les Herero s’étaient révoltés le 12 janvier 1904, massacrant 123 civils allemands.

La guerre a culminé avec la bataille de Waterberg qui eut lieu en août 1904 à environ 200 kilomètres de la capitale Windhoek. Les Herero décidèrent de fuir vers l’Est avec femmes et enfants pour gagner le Botswana voisin, poursuivis par les troupes allemandes à travers les étendues désertiques de l’actuel Kalahari, où seuls 15 000 survécurent sur 80 000.

En octobre 1904, le commandant militaire de la colonie, le général Lothar von Trotha, décidait d’exterminer les Herero, décrétant que « dans les frontières [coloniales] allemandes, tout Herero avec ou sans arme, avec ou sans bétail, devait être abattu ».

Depuis 2011, l’Allemagne a restitué à la Namibie plusieurs dizaines de crânes de guerriers Herero qui avaient été ramenés à Berlin pour des expériences censées prouver la supériorité des Blancs sur les Noirs.


n'oublions pas que ce précédent de l'expérience allemande en matière de génocide et de camps de concentration donnera des idées aux nazis pour régler la question juive, comme le montre Plumelle-Uribe dans La férocité blanche : des non-Blancs aux non-Aryens, ces génocides occultés de 1492 à nos jours, une casse-tête au procès de Nüremberg pour distinguer juridiquement les crimes contre l'humanité sans toucher aux puissances coloniales d'alors

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 22 Juil - 10:19


Fureur raciste en France

Franz Fanon, El Moudjahid n°42, 25 mai 1959

Pour la révolution africaine
Écrits politiques / Quatrième partie. Vers la libération de l’Afrique.
Chapitre 19 Fureur raciste en France p. 34

Citation :
Il y a deux ans, à la suite de l’action des commandos de l’A.L.N. sur le territoire français, soit pour neutraliser la contre-révolution alors très active, soit pour réagir contre certains tortionnaires de la police française, on vit se développer des attitudes spontanées de racisme et de discrimination passionnelle à l’égard des Nord-Africains — De façon immédiate et globale la méfiance envers les Arabes devient une seconde nature. Un pas de plus et la chasse fut ouverte. — C’est la période, on s’en souvient où même un Sud-Américain était criblé de balles car il ressemblait à un Nord-Africain.

Les citoyens tunisiens et les citoyens marocains devaient souffrir également de cette conduite raciste. Ouvriers tunisiens arrêtés, internés, passés à tabac... étudiants marocains appréhendés, interrogés dans les locaux de la police judiciaire... Dans les rues, remarques désobligeantes, humiliantes et pour la personne et pour les jeunes Etats.

C’est la période, on s’en souvient, où tout Nord-Africain était plusieurs fois interpellé et où de nombreux ouvriers tunisiens ou marocains travaillant en France décidaient de rejoindre le territoire national
.

À cette occasion l’habitude fut prise de décréter que seuls les Algériens étaient responsables de cet état de choses et qu’il dépendait des Algériens de faire cesser cette suspicion généralisée à l’égard de la population nord-africaine.

Ainsi donc ce comportement fortement agressif et haineux n’était pas une composante des structures sociales et mentales du peuple français, mais simplement la réaction d’auto-défense d’organisme qui faisait difficilement la différence entre les habitants du Maghreb.

Les récents événements qui se sont déroulés sur le territoire français méritent d’être évoqués ici. Ils nous montreront sans nul doute que la confusion dans la perception du « métèque » n’était pas à mettre sur le compte d’une ignorance regrettable, mais trouvait sa justification dans un principe, banal celui-là, qui veut que les formes les plus brutales du racisme s’installent en France à une cadence véritablement explosive.

Un écrivain poignardé [...]

Un film anti-raciste pris à partie...

Dans le souci de lutter contre le racisme ambiant aux Etats-Unis et ailleurs, plusieurs films ont déjà été tournés. Le dernier en date « Tripes au soleil » sur lequel on pourrait dire beaucoup de choses vient d’être projeté à Paris. Dès la première séance, des jeunes parisiens déchaînèrent un vacarme extraordinaire, brisèrent des fauteuils, souillèrent l’écran et manifestèrent leur hostilité à la fin de la séance. Les cris « À bas les nègres, à mort les nègres, vive Hitler » , furent lancés et la police « dispersa les manifestants ».
[...]
Lorsque en France, un film anti-raciste est pris à partie, en plein jour par une organisation qui ne craint pas de proclamer le slogan : « A mort les nègres !», on peut dire que la démocratie va très mal en France et que les nègres feraient bien de quitter le navire.

Mais alors, dit-on, ne faut-il pas se garder de généraliser à partir de ces faits ?

Ne s’agit-il pas simplement de manifestations épisodiques réprimées par la loi et unanimement condamnées par la conscience nationale française ? Peut-être convient-il de s’attarder davantage. Et peut-être que de telles manifestations ne surgissent pas spontanément. Pour qu’elles existent, pour qu’elles prennent corps il faut que dans une certaine mesure, dans la conscience nationale précisément, il se soit produit une sédimentation suffisante de racisme, de complexe de supériorité, [192] de discrimination. Ces manifestations, issues en droite ligne du cœur, c’est-à-dire du cœur de l’individu, expriment et le vice de l’éducation française à l’égard du reste de l’humanité, et aussi, les conséquences de dizaines d’années de domination coloniale.

Le général De Gaulle lui-même, lors de son dernier discours à Blois, n’a-t-il pas, miraculeusement, retrouvé ce chemin du cœur ?
Parlant de la nécessité de trouver un accord en Europe, n’a-t-il pas dit que « nous blancs et civilisés, nous nous devions de trouver un terrain d’entente ? ».

On pense immanquablement à ce passage du poète noir Césaire : « Ce qu’il (le bourgeois humaniste du XXe siècle) ne pardonne pas à Hitler, ce n’est pas le crime en soi, le crime contre l’homme blanc, c’est d’avoir appliqué à l’Europe des procédés colonialistes dont ne relevaient jusqu’ici que les Arabes d’Algérie, les coolies de l’Inde et les nègres d’Afrique ».

Oui, lorsque le racisme atteint en France de telles dimensions, il est temps que les nègres quittent le navire. Aux membres de la « Communauté française » de décider si leur place est encore aux côtés de ceux qui ne sont pas encore débarrassés à l’égard de la race noire ni des bassesses ni de la haine.

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 3 Aoû - 17:01


lecture par Rada Iveković 01/08/2016

Citation :
Depuis que des successeurs et épigones de Foucault ont repris le terme et l'ont popularisé en en élargissant la portée et en en diluant le sens, tout est devenu biopolitique, comme la référence à Foucault – « infréquentable » académiquement de sa vie - est devenue obligée. Conférences et séminaires sur la biopolitique et les biopolitiques se sont enchaînés les uns après les autres, se référant à toutes sortes de sujets et à toutes les époques historiques. Ces diverses « applications » sont elles-mêmes bienvenues, même si la signification première de la biopolitique est parfois quelque-peu occultée, alors qu’une certaine valeur politique en a été détournée, puisque applicable à tout. Il s’agit sans doute du déplacement d’un terme et concept d’une discipline (la philosophie) vers d’autres disciplines, littéraires et historiques, déplacement qui les libère et les fait revivre dans de nouveaux contextes. Le même geste, par ailleurs, bouscule la hiérarchie reçue des disciplines institutionnalisées, ainsi que l’ordre épistémique établi, et c’est tant mieux. Il s’agit d’un ébranlement bénéfique dont les implications vont encore plus loin. Alors que Martine Spensky et ses auteurs s’inscrivent dans le courant de trouble de l’ordre du genre et des sexes, le désordre introduit par elles et eux dans la construction des savoirs soutient l’assertion qui est la leur. Il le fait même indirectement et par le côté formel, quasiment au delà des contenus démontrés et du seul genre. Les implications en sont sociales et politiques, de même que les conclusions à tirer.

Le concept de biopolitique lui-même vient au moins de Carl Schmitt1, de sa théologie politique et du rapport qu’il conceptualise entre ami-et-ennemi2, et non de Foucault, qui le remanie. Schmitt définit le souverain « comme celui qui décide sur l'état d'exception », et le « souverain est celui dont on reconnaît le pouvoir de proclamer l'état d'exception et de suspendre, de telle manière, la validité de l’ordre juridique ». « C’est dans la souveraineté ainsi entendue qu'on peut reconnaître le nœud biopolitique dans lequel elle serre la vie », écrit à ce sujet Ottavio Marzocca3.

La biopolitique porte sur les populations en tant que vivantes, prises collectivement et passées par les statistiques afin d’être « traitées » et « servies », mais surtout contrôlées, et ceci en condition de modernité directe (occidentale, métropolitaine) aussi bien qu’« alternative » ou « dérivée », comme c’est le cas des modernités (post)coloniales. Dans la modernité, il a fallu adapter les modes de gestion et de contrôle des populations et de la vie, surtout en vue de la base matérielle – la planète commune, le climat, la santé, l’air, l’eau (les « commons ») etc. - à sauvegarder. La biopolitique contrôle les humains – de manière graduée et inégale - et essaye de gérer la nature (la vie) dans un intérêt général où l’économie rejoint l’écologie dans le cas idéal (toujours en privilégiant les humains sur les autres espèces). Foucault parle en premier lieu d’un nouveau « biopouvoir » qui se démarquerait du pouvoir plus traditionnel relevant de la souveraineté, selon lequel il s’agissait de « laisser vivre ou faire mourir ». Or, le biopouvoir à l’âge classique4, qui est accompagné de la discipline dans les usines et les casernes (le pouvoir sur le corps comme machine), à l’inverse, prend la vie comme objet et produit de la résistance subjectivante (« production de soi ») et dispersée en retour, ce qui deviendra biopolitique : « vivre et laisser mourir ». Les deux formes de pouvoir coexistent tant bien que mal, et le premier (la souveraineté) serait plus contraignant et plus visiblement brutal, si ce n’est que la biopolitique s’articule aussi et encore avec un aspect purement disciplinaire : d’une part la discipline, d’autre part le biopouvoir, produisent des technologies du pouvoir différentes5 et se rejoignent dans la biopolitique. Celle-ci, comme un type de rationalité, gère les (humains) vivants dans le but d’en faire tirer le maximum de profit. Les définitions et lectures de la biopolitique peuvent être différentes selon les auteurs mentionnés.

Philosophiquement parlant, la biopolitique n’est pas tant l’ « entrée de la vie humaine en politique » : la vie humaine et les humains sont en politique originairement en quelque sorte, ils sont politiques immédiatement. La vie humaine, qui implique la sociabilité, relève du politique même dans les circonstances où on ne leur plaque pas la biopolitique. C’est même le contraire qui est vrai, philosophiquement parlant. La biopolitique – en philosophie – serait même en quelque sorte une dépolitisation historique et brutale des corps, autrement dit – ici - des humains. Cette réduction consiste justement en la réduction des hommes et des femmes à leurs seuls corps, qui peuvent alors être comptabilisés catégorisés, classifiés etc. pour le plus grand bien des sciences « supérieures », pour la production, ainsi que pour l’agissement de l’Etat providence. Et nous effleurons à peine ici, sans la creuser, la question de l’absolue priorité de la vie par rapport à l’humain, ou la question de la spéciation, qui reste entière à nos yeux dans la problématique de la biopolitique à étudier. Elle regarde aussi bien les espèces vivantes que les disciplines des savoirs établis: car une stratégie épistémique de reconstruction des savoirs autrement devrait prendre en compte la sauvegarde et le maintien d’un monde durable (sustainable) ainsi qu’une solidarité de toutes les formes de vie6.

Il est à noter que le livre, ainsi que l’intéressante conférence qui fut à son origine, passent en revue les empires coloniaux, c’est-à-dire des histoires en relation avec la modernité occidentale, rapports qui, aux yeux de ce type de travail, concernent au premier lieu l’esclavage moderne et le genre. C’est bien sûr justement dans les colonies ainsi qu’à propos des femmes que la biopolitique a été inventée, s’appliquant aux corps « dociles » ou supposés sans défense, en tout cas aux corps contrôlés : contrôlés au moyen d’une nouvelle technologie du pouvoir – la biopolitique. La modernité y est introduite par les méthodes les plus brutales et fait elle-même partie de la colonisation.

Mais cette origine n’a pas été d’emblée reconnue en philosophie « européenne » ni même « occidentale », puisque la colonie était traitée comme extrapolitique, extraconstitutionnelle, extraterritoriale, comme exception et comme hors modernité, et donc comme étant sans intérêt en philosophie politique ou sciences politiques. Il a fallu que des philosophes depuis Foucault, ainsi que des spécialistes des cultural studies et des différentes orientations d’études (post)coloniales et décoloniales s’y mettent, pour renverser l’image d’une seule modernité monolithique, européenne, en les modernités plurielles et « alternatives » des continents colonisés. Les perspectives changent. Il est désormais acquis que la modernité occidentale constitue cette scission historique où est imposé aux « cultures » des continents colonisés (et donc dans les empires) le renoncement à leurs propres antiquités comme condition d’accès à la modernité et au « progrès ». La biopolitique se charge d’inculquer ce protocole. Ce n’est que graduellement que l’on s’est rendu à l’évidence du rôle primordial de la biopolitique dans les colonies et sur les colonisés, puisque tout l’intérêt de l’invention de la biopolitique était de reconnaître d’abord comment pouvait être mise en œuvre une dépolitisation ou démobilisation politique de ceux qui seraient en principe citoyens, et donc en premier lieu voués au politique. Mais dans les empires coloniaux les sujets n’étaient pas citoyens, de même qu’en métropole la citoyenneté des femmes n’était pas mise en œuvre dans les faits : il y a, en plus, l’esclavage, il y a la condition différentielle des femmes, il y a les métis au statut peu clair et tous les « subalternes ». Cependant, presque toutes les formes de pouvoir ont en général d’abord été expérimentées dans les colonies et sur les subordonnés sous les formes les plus brutales, pour être ultérieurement introduites en Europe, en général sous des formes moins cruelles ou en tout cas oublieuses de la très particulière violence coloniale. Les habitants des (anciennes) métropoles découvrent souvent ces méthodes avec surprise, y compris en notre temps, quand elles leurs échoient, sans se rendre compte que les populations colonisées avaient été les premières à y être soumises.

Le livre Le contrôle du corps des femmes dans les Empires coloniaux a le grand avantage d’articuler la hiérarchie des classes et l’étude des colonies impériales par celle du genre, avec ce constat important - « le contrôle du corps des femmes est l’un des enjeux majeurs des politiques coloniales »7, ainsi que de déborder le cadre du seul occident (et donc aussi les limites de l’approche foucaldienne). Il démontre comment les rapports raciaux sont au centre de la préoccupation coloniale en tant qu’inquiétude primordiale. Ils sont renforcés par les rapports de sexe et le genre, enchevêtrés et faisant partie de la même stratégie de contrôle et de pouvoir.

C’est en tant que partage et séparation ou même scission que le sexe marque la race, la nation, et même la citoyenneté dont il maintient, reproduit et renforce les hiérarchies et les contradictions ; car la subordination des femmes les fonde toutes. Le principe de maintien de l’identité, ainsi que la souveraineté - immobilisent. Ils opèrent l’auto fondation du propre par le partage de la raison : c’est bien « notre » raison (et nos « raisons ») qui est partagée par le genre au service des autres hiérarchies à maintenir – la race, la nation, la classe etc. Les constructions telles que la différence des sexes, la nation, sont instrumentales à cet effet, et interdépendantes. Mais la conservation de la continuité est faite d’interruptions. De sorte que le prix de la communauté (sous l’égide de l’un-ego) est paradoxalement - ce qui sépare. Cette scission constitutive est la condition même de la communauté. Or, la différence des sexes est un tel « premier » différend, constitutif lui-même de la communauté et de la nation. Partout, il exaspère l’inégalité des races établie, la différence dite nationale, ainsi que les autres inégalités et hiérarchies sociales. Il ramène tout à la souveraineté, qu’elle soit nationale ou impériale.

Quel est le sens de la souveraineté ? C’est la surabondance de soi. La politique est, sous cet aspect là, passion (une passion de soi-même) et « homodoxie ». Il n’est pas étonnant alors que la sexualité soit un enjeu de pouvoir – Foucault l’avait bien compris - pouvant aller jusqu’à sacraliser la domination et l’hégémonie. Mais la « différence des sexes », et plus encore le « genre », ne sont qu’une forme – fondamentale, car normative – du partage de la raison, ou de son arrêt. Ils sont ontologiquement « faibles », d’où leur caractère rituel, directif, répétitif, suppléant à leur manque de substance. Le sexe est une idée forte, constituante de l’ « identité » sexuelle comme de toute identité. Il agit comme idée et par la force des idées, il sert à maintenir l’ordre. Il ne s’agit pas seulement de l’ordre concernant les femmes, bien que celles-ci en soient l’enjeu à tous les niveaux : le sexe (en tant que scission) contribue à reproduire et entretenir l’ordre social, étatique, colonial et impérial. C’est sous cette forme qu’il est genre, et normatif, utilisé dans l’établissement, la reconduite et le maintien des diverses formes de pouvoir, comme le montrent tous les chapitres du livre.

On n’est pas obligées de s’en tenir à Foucault ou à Agamben au sujet de la biopolitique, traduite dans la réalité par des manœuvres d’immunisation. Toni Negri tente de retenir la dimension économique de la subjectivation en tant que résistance vitale interne au biopouvoir, et positive, dans la biopolitique, alors que Roberto Esposito, quant à lui, spécule sur le côté positif d'une immunité relative inclusive8, et alors que la même est, pour Agamben9, une question de choix épistémologique et une sorte d'éthique cognitive de principe et de « témoignage ». Pour Esposito, la « vaccination immunitaire » extrême est suicidaire (car meurtrière). Et pourtant, l'immunité est également vitale, dans un équilibre impossible à théoriser. Ceci est à l’opposé du système construit par Ernesto Laclau et Chantal Mouffe10 et surtout par cette dernière, en tant que système fermé. Les systèmes fermés dans des limites strictes ne permettent pas de gradation. Vous êtes dedans, ou vous êtes dehors, inclus ou exclus. Mais les frontières sont reconnues par tous. Etienne Balibar11 aussi reconnaît un cadre donné (réaliste), mais il est au moins critique à l'égard des limites préalablement prescrites plus ou moins tacitement12. Ainsi Chantal Mouffe n'admettrait point la Turquie en Europe (même si à ce stade de la politique turque et européenne en 2016, cela importe désormais peu). Du même coup, elle ne peut pas reconnaître les migrants et les réfugiés ou des éléments qui dépasseraient le cadre ou les frontières. Selon le binaire normatif prévalent maintenant - les migrants sont ceux qui ne sont pas citoyens. Nancy Fraser, bien qu’elle soit beaucoup plus flexible sur la question, ne traite pas non plus des migrants, ni de tout ce qui peut dépasser le système13. Les migrants, les refugié-e-s, les citoyens manquants, sont aujourd'hui notre principal problème, outre le sexe et le genre. A d’autres époques, c’étaient les esclaves ou d’autres sujets, mais de tout temps et toujours, ce sont aussi les femmes. C’est ce que démontrent les chapitres de ce livre, très divers entre eux mais passionnants.

Après l’exemplification et l’apparente diversification des cas de figure, c’est l’universalité de la subordination des femmes, et plutôt leur inclusion subordonnée car constitutive du système, que leur exclusion, qui réunissent et rassemblent à nouveaux les arguments, les approches et les situations historiques très divers en un livre cohérent en principe sur les (bio)politiques du genre des empires, mais finalement, au-delà de ces derniers.

Dès le premier texte de l’ouvrage collectif après l’introduction de Martine Spensky, celui de Paola Domingo sur le Paraguay colonisé, on comprend le lien profond entre le genre et la question des « races » à propos du traitement des indigènes : les deux représentent conjointement un même opérateur politique, bien sûr au-delà du pays étudié. Cela est renchéri dans le chapitre de David Richardson avec Judith Spicksley et celui d’Arlette Gauthier. La dernière montre la valeur ajoutée que représentent les esclaves femmes dans la caraïbe française, en tant que mères d’esclaves. La même chose est démontrée par les premiers, qui étudient, de manière comparée, la traite d’humains de l’Afrique vers le monde arabo-musulman, avec cette « nuance » que les femmes esclaves pouvaient y être intégrées à la famille de leurs maîtres en tant que concubines, et leur donner des enfants. Des enfants soit à accepter et à élever, soit à vendre, d’ailleurs. Les autres chapitres, comme celui de Christelle Taraud, qui étudie la prostitution comme elle est ouvertement réglementée par les autorités françaises au Maghreb, se rapprochant de plus en plus de la traite, ne font que confirmer ces recherches avec des exemples différents. La politique du genre, en fonction de la hiérarchie raciale, décide alors du partage des femmes entre celles qui sont à disposition, et celle qui sont « préservées » pour garantir l’honneur de la communauté et maintenir la hiérarchie entre les groupes. Dans tous ces exemples, on voit que des relations de pouvoir tendues et même antagonistes existent entre les hommes selon les communautés. Ils peuvent ainsi exercer des pressions et un pouvoir contradictoires et divisifs sur les femmes, tout en renforçant une homogénéisation masculine et nationale de la société.

Deux chapitres étudient le Congo belge, celui de Valérie Piette, et celui d’Amandine Lauro. Les deux évaluent la politique coloniale des sexes – très dure et violente – par le contrôle des femmes, de leurs corps et de la maternité. Le genre, dont la portée s’étend jusqu'à l’élevage des enfants indigènes, est un opérateur politique important pour les autorités qui, en cela, se font aider par les associations plus ou moins philanthropiques ou les églises et religions qui interviennent auprès des mères. L’enjeu est toujours la surveillance des femmes pour maintenir l’ordre social et la soumission, mais la question se pose de savoir dans quel régime, monogame ou polygame, les femmes seraient le mieux contrôlées ? L’ordre à maintenir, bien entendu, présuppose une domination coloniale, donnant une grande liberté aux colons qui doivent conserver un accès aux femmes et filles congolaises en toutes circonstances. Violaine Tisseau, qui étudie Madagascar, identifie cela comme le problème du métissage, auquel les autorités coloniales réservent des politiques très ambiguës et contradictoires, selon les époques. Car le métissage, salué quand, dans une colonie, il n’y a pas suffisamment de femmes blanches, peut s’avérer être « indésirable » et condamné politiquement plus tard, quand il y en aura « assez ». L’Etat recourt volontiers à l’aide des organisations religieuses et de la société civile pour résoudre les « problèmes » créés par le métissage - l’excès d’enfant métis abandonnés, les femmes « déchues ». Le métissage apparaît d’ailleurs dans les diverses aires étudiées. L’exemple donné par Claude Grimmer de la vie d’une jeune métisse camerounaise, confirme ce qui est déjà dit, et rend compte du louvoiement de la législation coloniale française en la matière. Que faire des métis et du concubinage, de ceux qui « dérangent » l’ordre racial et donc l’ordre tout court ?

Dans son excellent texte intitulé « Empires et biopolitiques vus du Royaume-Uni » à la fin du livre, bien qu’il parle des îles britanniques, ainsi que dans son introduction au livre qui donne le cadre historique de la problématique du genre dans les empires, Martine Spensky, qui a dirigé le livre collectif, réussit le difficile pari de rassembler ces exemples et toute la diversité des approches et des aires géographiques étudiées, par une très bonne synthèse politique. Avec les dissimilitudes et les écarts historiques et géographiques, ce n’était pas évident ; pourtant, le pari est bien réussi grâce à l’universalité de la subalternité dans la condition des femmes, mais aussi grâce à la coopération conjointe, en un opérateur politique unique, de divisions telles que la race, la classe, le genre, la nation, la colonialité.

Ce livre est à lire urgemment, en particulier par les étudiants et chercheurs travaillant sur la condition des femmes, les empires, la condition coloniale, l’esclavage, le métissage, la colonialité des pouvoirs!


1. Carl Schmitt, Théologie Politique, trad. par J-L. Schlegel, Gallimard 1988 (3e éd.).

2. C. Schmitt, « La distinction spécifiquement politique, sur laquelle se laissent ramener l’action et les motifs politiques, est la distinction entre ami et ennemi », C. Schmitt, La notion de politique. Théorie du partisan, (Flammarion/Champs 1999) cité depuis l’original allemand par Michael Turnheim, « Les raides-fous. Autisme, biopolitique et déconstruction », in L'en-je lacanien n. 2005/1 (no 4), p. 192.

3. O. Marzocca, « BIOPOUVOIR, BIOPOLITIQUE, POLITIQUE DÉclinaisons italiennes », dont nous tirons la citation de Schmitt concernant le souverain (Politische Theologie, pp.33-34), http://1libertaire.free.fr/OMarzocca02.html

4. 17-18e siècles.

5. Creuser plus loin cet aspect signifierait de s’embarquer dans une lecture « anglo-saxone » de Foucault, ce qui n’est pas utile pour notre but plus modeste d’une simple recension.

6. Solidarité de toutes les formes de vie : en sanskrit, c’est karma. Le concept est vieux et existe en dehors du système de l’hégémonie occidentale des savoirs.

7. M. Spensky, p. 10.

8. Esposito, Roberto. « Communauté, immunité, démocratie ». Transeuropéennes 17, 1999, p. 35-45; Immunitas. Protezione e negazione della vita. Turin: Einaudi, 2002.

9. Agamben, Giorgio, Homo sacer. I: Il potere sovrano e la nuda vita, Einaudi, Turin 1995; Quel che resta di Auschwitz. Homo sacer III, Bollati Boringhieri, Turin 1998.

10. Depuis: Ernesto Laclau & Chantal Mouffe, Hegemony and Socialist Strategy: Towards a Radical Democratic Politics, Londres, Verso 1985. Ernesto Laclau, On Populist Reason, Londres, Verso 2005. Chantal Mouffe, The Democratic Paradox, Londres, Verso 2000; Le politique et ses enjeux. Pour une démocratie plurielle, Paris, La découverte 1994 ; Chantal Mouffe, une interview « Antagonisme et hégémonie » in La Revue internationale des livres et des idées n° 3, pp. 30-34. Chantal Mouffe, Agonistique : Penser politiquement le monde, tr. by Denyse Beaulieu, Paris, ENSBA 2014. A propos de Laclau et Mouffe, R. Iveković, « Populisme et politique », Cultures&Conflits n° 73, 2009, pp. 125-133.

11. Etienne Balibar & Immanuel Wallerstein, Race, Nation Classe. Les identités fictives, La Découverte, Paris 1990.

12. Voir tout le travail de Balibar sur la politique et sur l’Europe: Europe, crise et fin?, Le Bord de l’eau, Bordeaux 2016; Violence and Civility: And Other Essays on Political Philosophy (The Wellek Library Lectures). Trans. James Swenson. Columbia UP, New York 2009; La proposition de l’égaliberté. Paris:PUF, 2010; « Cosmopolitanism and Secularism: Controversial Legacies and prospective Interrogations », Grey Room 44, Summer 2011(2), pp. 6-25.

13. Nancy Fraser, Transnationalizing the Public Sphere, Polity Press, Malden 2014; Fortunes of Feminism: From State-Managed Capitalism to Neoliberal Crisis, Verso, Londres-NYC 2016.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 7 Aoû - 10:17


La mémoire au service des luttes FUIQP 59/62


Citation :
Il y a 120 ans aujourd'hui, le 6 août 1896, le royaume de Madagascar devenait officiellement une colonie française. Cette annexion se réalise après une guerre de conquête longue qui débuta dès 1883. Cette guerre meurtrière fut dirigée par Joseph Gallieni que nos manuels d’histoire continuent à glorifier aujourd’hui. La guerre est approuvée par tous les grands partis et leaders de l’époque. Jean Jaurès lui-même approuve l’intervention en demandant « le traitement le plus humain, le maximum de garanties » pour les malgaches. La résistance est massive. L’insurrection dites des « Menalamba » (les toges rouges) commencée à Tananarive s’étend rapidement à une grande partie de l’île. En riposte, Gallieni fait arrêter toutes les personnalités malgaches, même les plus modérées. Des simulacres de procès conduisent à des exécutions. Il s’agit selon ses propres termes de faire un exemple pour décourager la révolte. Le Petit Journal du 22 novembre 1896 écrit : « Comme il fallait une leçon aux révoltés, on s'est emparé de deux grands personnages qui avaient pactisé avec eux (Les toges rouges), ce sont le prince Ratsimamanga et le ministre de l'intérieur Rainandriamampandry; tous deux ont été jugés, condamnés et fusillés, le tout avec une rapidité qui inspirera des réflexions salutaires à leurs complices. »

La défaite du peuple Malgache ne met pas fin à la résistance. Pendant encore une décennie des combats et des insurrections auront lieu. Ils seront tous réprimés dans le sang avec comme point culminant le massacre d’Ambiky en août 1897. Mais même ce massacre ne met pas fin à la résistance. Dans son livre « neuf ans à Madagascar »? Gallieni décrit comme suit la situation en 1900 : « deux vastes régions étaient encore insoumises, ou complètement impénétrées. C’étaient à l’est : la zone forestière […] et au sud, le pays des Mahafaly et des Antandroy. Ces contrées n’étaient pas les seules où la pacification restait à achever, mais la question s’y posait d’une façon particulièrement nette et il importait de la résoudre ».

Comme Madagascar est une nation ancienne dotée d’un royaume depuis longtemps, les colonisateurs tentent de briser les symboles nationaux. La « fête du Bain » (Fandroana, le 22 novembre) est interdite et remplacée par le 14 juillet en 1897. La Marseillaise est imposée mais en changeant les paroles compte-tenu de leur récupération possible par les insurgés : au lieu de «Aux armes citoyens…», ils sont amenés à chanter: «Puisque la France est notre mère, l’objet de notre orgueil, crions: Bravo! Bravo! Acclamons-la, aux Malgaches!»

Les insurgés prisonniers sont contraints au travail forcé dans des conditions qui mènent à des milliers de nouvelles victimes. Le nombre de morts est tel que même les colons s’en inquiète par crainte de ne pas avoir assez d’hommes à exploiter : « «M. le Gouverneur ; Comme nous tous vous êtes au courant de la mortalité effrayante qui frappe les prestataires employés à la construction de la route de Tananarive-Tamatave: elle a atteint dans ces derniers mois une proportion si grande qu’on peut prévoir qu’à brève échéance, la population même la plus valide des hauts plateaux sera tellement réduite que les colons ne pourront bientôt plus rien entreprendre, tant au point de vue du commerce que de l’agriculture et de l’industrie ». Il y a effectivement une « œuvre coloniale » à Madagascar (routes et chemin de fer) mais cela s’est réalisé au prix d’un massacre de grande ampleur.

Le seul député anticolonialiste conséquent décrit comme suit les violences de la « pacification » : "Surprise sans défiance, sans moyen de résister, la population entière est passée au fil des baïonnettes. Pendant une heure, ceux qui n’avaient pas été tués du premier coup cherchent à fuir; traqués par nos compagnies noires, on les voit, vêtus de leur sang ruisselant des blessures fraîches, courir affolés, atteints et frappés de nouveau, trébuchant sur les corps de leurs camarades, ou allant donner contre les armes impitoyables des réserves postées aux issues. Le roi Touère, les personnages de marque, tous les habitants tombèrent sous les coups des mitrailleurs dans cette matinée; les tirailleurs n’avaient ordre de tuer que les hommes, mais on ne les retint pas: enivrés de l’odeur du sang, ils n’épargnèrent pas une femme, pas un enfant. Quand il fit grand jour, la ville n’était plus qu’un affreux charnier dans le dédale duquel s’égaraient les Français, fatigués d’avoir tant frappé".

La résistance n'a jamais cessée. L’« œuvre civilisatrice » n’est que violence et barbarie.

 




ce qui ne cesse de me frapper, c'est combien cette histoire est récente : 120 ans, c'est l'âge qu'aurait mon grand-père

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 7 Aoû - 11:56




Benjamin Leclère a écrit:
Ce poster, «Perth, ville interdite aux Aborigènes ?» est le fruit d’un travail de terrain mené au cours d’un master 2 de Géopolitique et approfondi lors d’une thèse comparative portant sur les revendications de deux peuples autochtones : les Amérindiens de la baie de San Francisco et les Noongar de la région de Perth en Australie-Occidentale.

La structure du poster permet de guider le lecteur dans une analyse qui se veut multiscalaire. Il s’agit de mettre en avant certains outils méthodologiques qui furent fondamentaux dans mon travail de recherche à savoir, le jeu des échelles ainsi que l'analyse des perceptions et des représentations.

Trois parties nous permettent de faire émerger des enjeux à différents niveaux. D’abord, la question des représentations qui est abordée à l’échelle de l’Australie. En effet, dans l’inconscient collectif, les Aborigènes vivent dans le bush, dans les territoires de l’intérieur, à l’écart des grandes villes australiennes. La carte par points nous donne à voir une réalité qui est tout autre : une Australie aborigène urbaine.

Comment expliquer alors, que les Aborigènes soient si peu visibles en ville ? C’est ce que nous montre la carte de la répartition de la population aborigène dans l’aire métropolitaine de Perth. Les Aborigènes ne représentent que 1,6% de la population de l’aire urbaine et ne sont pas regroupés dans un quartier spécifique mais dispersés en périphérie. Cette répartition est le fruit d’un héritage qu’il m’a fallu mettre en évidence. Une des difficultés de ce travail fut ainsi d’inscrire différentes temporalités sur une carte pour faire apparaître la résilience des politiques ségrégationnistes à Perth.

Ce refus d’accorder aux Aborigènes l’accès à la centralité urbaine n’appartient pas uniquement au passé. En effet, le droit à la ville est remis en question par les autorités de l’aire urbaine de Perth qui ont mis en place depuis 1998, les Nyoongar Patrols. Il s’agit de patrouilles véhiculées qui quadrillent les banlieues limitrophes de Perth afin de repérer et de déplacer les Aborigènes dont on estime le comportement nuisible pour l’ordre public. Cela a pour conséquence d’empêcher les Aborigènes d’accéder facilement au centre. Dans un tel contexte vivre son identité autochtone en ville s’apparente à un combat.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 16 Aoû - 12:27


on se passerait volontiers ici de l'éternel retour du «Guide Khadafi» comme ailleurs de celui de Fidel Castro, mais les choses étant ce qu'elles sont...



Depuis quelques semaines, se jouent à Kidal, au Mali, des actes lourds de conséquences pour notre sous-région. A quel jeu joue véritablement la France dans cette partie du territoire malien? Des observateurs et analystes des questions géopolitiques africaines semblent s'accorder sur le fait qu'il se prépare quelque chose d'énorme à Kidal.


Après avoir fait le monitoring de cette actualité passée sous silence, Dakaractu vous propose un papier fouillé de notre confrère Cheikh Sylla avec l'Aube sur ce qui se passe à Kidal et ses conséquences éventuelles dans nos pays.

Citation :
Kidal : Que cache la France ?

La question va certainement demeurer éternellement, faute de réponse: Que cherche la France au nord du Mali ? Plus précisément : quelles sont les visées de l’Hexagone sur Kidal ? Une inquiétude d’autant plus légitime que la France, tous régimes confondus, se montre intimement attachée à la 8è région administrative du Mali. Subterfuges politiques, dépenses mirobolantes, acheminement de matériels non identifiés, dépôt de déchets nucléaires et stationnement de la force Barkane à Kidal, tout y passe pour s’accaparer la région et la ville et ne laisser nulle part où la main ne passe et repasse. Mais, la goutte d’eau qui a fait déborder le vase, c’est quand l’armée malienne a été laissée au bord de la route par les forces françaises qui les ont empêchées d’entrer à Kidal au moment de la libération du nord en janvier 2013. S’y ajoutent les incohérences dans les actions anti-terroristes de la puissance colonisatrice. Aujourd’hui, les Maliens ont tout compris : la France a un agenda caché pour Kidal.

Malgré Barkhane, qui a remplacé, le 1er août 2014, l’opération Serval déclenchée début 2013 au Mali, et la Minusma, le septentrion malien n’a pas vu diminuer les activités des djihadistes et d’autres éléments armés. L’attaque de la garnison de Nampala le 19 juillet dernier avec une colonne d’une quarantaine de véhicules et une vingtaine de motos le certifie de la belle manière, tout comme les embuscades quotidiennes et les explosions des mines dans les régions de Mopti, Tombouctou et Gao. Aujourd’hui au Nord, rien ou presque n’a encore été réglé. Certes, depuis le 15 juin 2015, un accord dit de « paix et de réconciliation » a été solennellement conclu entre le pouvoir central et des groupes armés, dont la CMA qui contrôle toujours une partie du pays. Mais la seule chose qui a été vraiment actée depuis est la création de deux nouvelles régions administratives dans le nord-est du pays (Ménaka et Taoudéni), qui doit s’inscrire dans un mouvement de « décentralisation ».

Le bilan est plus que maigre, vu que l’hexagone est, depuis trois ans en guerre au Mali. Et on compte déjà des milliards d’euros dépensés. Au total, la France débourse un montant de 2,6 millions d’euros (plus de 1,7 milliard de FCFA) en moyenne par jour. Ces chiffres qui donnent, et bien d’autres sacrifices français, amènent plus d’un observateur à se demander si la France supporte toutes ces dépenses colossales pour le seul et unique bien du peuple malien. Il y a de contrepartie, dit-on, sans sourciller.

Une prédiction du Guide Kadhafi

Certains pensent que les terroristes ne sont pas l’objectif de cette guerre. Ils sont seulement le prétexte. Pour eux, l’intervention française au Mali camoufle un projet d’accaparement des richesses naturelles du pays. Le nord du Mali est considéré par beaucoup de spécialistes de la question comme une zone extrêmement riche en uranium et autres ressources minières.

Ainsi, l’objectif de cette guerre serait, à long terme, de maintenir en permanence sa présence militaire de la France au Mali, en faire un Etat sous tutelle des Occidentaux pour leur réserver l’exclusivité des richesses du pays.

Le Guide de la Révolution libyenne, Mouammar Kadhafi, avait (en 2010) alerté sur les prétentions des Occidents dans le Sahara. Particulièrement, il avait attiré l’attention sur la présence dans le nord du Mali des trafiquants, des animistes et des Salafistes qui offrent des prétextes aux Occidentaux pour s’installer dans le Sahara. Le dirigeant libyen était toujours resté convaincu que tout conflit dans les pays du grand Sahara ne sert en réalité que des intérêts occidentaux. «Malheureusement, nos ressources sont pillées par les occidentaux et on les laisse faire. Au même moment, nos enfants souffrent de manque de soins, d’éducation et de chômage. Ils sont sur le chemin de l’émigration», s’indignait-il.

Ce message était adressé aux représentants des communautés de Gao, reçus chez lui dans son palais. Ce 25 août 2010-là, le Guide avait averti invités à propos du nord du Mali. Ils devaient s’entendre, dit-il et déposer les armes, pour ne pas ouvrir définitivement les vannes pour la France.

«Au Mali et partout dans le Sahara, nous devons garder à l’esprit que nous n’avons aucun intérêt dans les conflits, surtout entre communautés qui vivent dans le même espace. Aussi, en tant que musulmans, nous ne sommes pas sans savoir que l’Islam interdit qu’on s’entretue. L’islam nous interdit la guerre», avait conseillé le leader de la grande Jamahiriya libyenne. « Nos armes, nous devons les utiliser contre le colonialisme, les occupants, l’impérialisme et le sionisme. Ces armes ne doivent absolument pas être utilisées par nous contre nous-mêmes », poursuit le Guide de la Révolution. Pour qui, les Occidentaux inventeront tous les prétextes possibles s’ils ne créent pas les situations, pour habiter dans le Sahara à partir du nord du Mali.

C’est pourquoi, Kadhafi a invité toutes les communautés du nord Mali à s’investir dans des tâches de développement, pour barrer la route aux Blancs : « Notre combat doit être la valorisation des immenses ressources dont nous disposons, entre autres, les nappes d’eau ».

En vrai visionnaire, le Guide avait l’intime certitude que les Occidentaux (pour ne pas nommer les Français) utiliseraient le double prétexte de l’insécurité et du sous-développement pour envahir le nord du Mali.

Un pays entouré de richesses

Pour d’autres analystes, la proximité du Mali d’avec le Niger et son uranium, d’avec l’Algérie et son gaz et son pétrole, et d’avec la Mauritanie pétrolifère, fait de ce pays et de la zone du sahel occidental tout entière un périmètre à protéger et dans lequel il est intéressant de s’assurer des espaces de contrôle.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 18 Aoû - 10:29


dans ce sujet, c'est par facilité certes, mais à dessein aussi, que j'ai brassé des articles et textes portant sur le colonialisme et son histoire, et d'autres sur les colonialités, c'est-à-dire tant ce qu'il en reste transformé, modifié dans les conditions récentes ou actuelles, après la fin du colonialisme historique (les Colonies) et la phase intermédiaire du néo-colonialisme par lequel les anciennes puissances coloniales capitalistes s'appuient sur les bourgeoisies nationales pour maintenir leur système de prédation économique et de présence stratégique (Françafrique, etc.). Bref, ce que Fanon voyait venir dès la fin des années 1950

une critique récurrente de la pensée décoloniale, dont cette démarche est constitutive, consiste à asséner qu'il s'agit là de comparaisons sans raisons, de la version "de droite" (les 'bienfaits de la colonisation'), à celles de gauche ou d'extrême et ultragauche  : 'le colonialisme historique est une période achevée', et peu ou prou, circulez, 'ya rien à voir'... Pour preuve à leurs yeux, ils n'en parlent jamais

pour voir ce qu'il y a à voir, encore faut-il le regarder, et de près, dans le concret des faits passés et actuels. Ce texte y participe et montre, comme bien d'autres, la place qu'y tient le rapport de 'la France' à l'Islam, et le présent enraciné dans le passé


Les racines coloniales de la politique française à l’égard de l’islam

« Civiliser les musulmans »


Jalila Sbai Orient XXI 16 août 2016

Comment comprendre le décalage entre les attentes et besoins des Français musulmans et les orientations politiques gouvernementales ? La gestion de l’islam et du culte musulman par la France durant la période coloniale permet d’apporter une réponse et de mesurer combien la vision de Paris a été forgée par la lecture catholique du fait religieux.


« Imam présidant la prière », Étienne-Nasreddine Dinet (ca 1922)

Citation :
L’expansion coloniale en pays musulmans pousse les gouvernants français à rechercher une politique qui permette la centralisation des décisions en matière de gestion de l’empire, pour régir les différents statuts juridiques faisant relever les pays d’Afrique, puis ceux du Proche-Orient, de divers ministères. Une formule politique tenant compte d’une part du fait religieux musulman — plus tard du fait religieux chrétien —, et d’autre part autorisant la centralisation du pouvoir et des décisions au niveau du gouvernement de la métropole. Une fois la continuité territoriale de l’Afrique du Nord acquise par la certitude d’un protectorat sur le Maroc en 1911, cette politique musulmane se concrétise par la création de différents organismes et institutions qui concerneront à la fois l’organisation et la gestion politique de l’empire mais aussi la gestion des musulmans (émigrés et étudiants) en métropole.

L’ensemble des ministères se trouvait représenté dans ces organismes : la Commission interministérielle des affaires musulmanes, CIAM (1911-1938), le Haut Comité méditerranéen et ses différentes commissions et sous-commissions (HCM, 1935-1939) et le Centre des hautes études d’administration musulmane (Cheam, 1936-2000). Très vite, on y a adjoint des universitaires, spécialistes du monde musulman et du monde arabo-africain, dont les plus célèbres sont Louis Massignon (islamologue, 1883-1962), Robert Montagne (sociologue-politologue arabisant, 1893-1954), Charles-André Julien (historien de l’Afrique du Nord, 1891-1991), Jacques Berque (sociologue, arabisant, 1910-1995) et Vincent Monteil (islamologue et sociologue, arabisant et africanisant, 1913-2005).

Selon les périodes, la mise en place et la pratique de la politique musulmane ont pour fonction première soit de favoriser l’expansion coloniale, soit de maintenir la stabilité politique en Afrique du Nord, clé de voûte de l’empire. C’est une politique assumée de gestion de la religion, perçue comme un fait social total : l’islam est une idéologie de mobilisation et de contestation et un fait sociologique. Il est ahurissant de constater aujourd’hui que cette conception n’a pas changé, alors que les musulmans de France ne sont plus des indigènes, mais des Français depuis plusieurs générations, eu égard à l’installation des premières familles algériennes en France en 1882.

Trois étapes d’une politique

Cette politique musulmane a connu trois grandes phases qui ont combiné différentes stratégies politiques de centralisation ou d’unification. Elles ont donné, en fonction des intérêts nationaux ou internationaux, la priorité à des essais de centralisation régionale nord-africaine (avec la mise en place des conférences nord-africaines) essentiellement centrés sur une collaboration économique ou sur une centralisation régionale méditerranéenne (avec le HCM), doublée d’une centralisation politique avec prise de décisions au niveau de la présidence du conseil des ministres.

Une première phase (1914-1923) s’ouvre avec la création de la CIAM, organe consultatif sans réel pouvoir de décision, qui a néanmoins influencé les politiques. Elle montre clairement que la politique musulmane voulue s’est trouvée dès son origine enfermée dans un étau idéologique multidimensionnel qui met en jeu des choix politiques de gouvernance nationaux (centralisation versus décentralisation) et des choix politiques de gestion de l’empire (administration directe versus administration indirecte relevant de deux idéologies : assimilation vs association et laïcité vs pluralité religieuse).

La focalisation de ces débats sur la question de la gestion et l’organisation politique de l’empire ont constitué un frein à toute tentative d’unification ou de cohérence politique, y compris au niveau de la formation et des traitements des personnels civils ou militaires appelés à servir outre-mer. Dès lors, le concept même de politique musulmane est fluctuant, utilisé par tous les acteurs politiques ou personnalités publiques concernés : il désigne une politique d’assimilation pour les uns, d’association pour d’autres, voire une synthèse des deux en fonction des intérêts en jeu. Cet état de fait a renforcé l’ambiguïté dans l’opinion publique et a rendu impossible ne serait-ce qu’une politique économique commune aux trois pays du Maghreb, les tenants de chacune des idéologies craignant de perdre en indépendance locale.

Lors de la seconde phase (1923-1935), le consensus des différents acteurs politiques ne se fera que sur la dimension symbolique de l’islam, et sur sa «  nécessité  » diplomatique locale, régionale et internationale. C’est au cours de cette période, qui connaît un fort accroissement de la présence musulmane en métropole, que la République opte pour une gestion bicéphale de l’islam et des musulmans. D’un côté, elle délègue la gestion religieuse, sociale et répressive aux préfectures, dont la préfecture de la Seine fournit le modèle d’une administration directe à «  l’algérienne  ». De l’autre, elle fait de l’Institut musulman de la mosquée de Paris un archétype de gestion «  sultanienne  » à usage diplomatique relevant du ministère des affaires étrangères.

Enfin, la troisième phase (1935-1954) voit la mise en place d’un quasi-gouvernement métropolitain de l’empire, avec l’aboutissement de plusieurs projets d’uniformisation de la politique à l’égard des musulmans de l’empire. Une phase dans laquelle s’inscrivent activement les plus grands orientalistes français de confession chrétienne, les fonctionnaires-savants-experts dont certains sont de fervents catholiques. C’est le cas notamment de Robert Montagne, Louis Massignon et Vincent Monteil  ; Charles André Julien et Jacques Berque étant de foi plus tiède.

Gestion bicéphale

L’Institut musulman de la mosquée de Paris est inauguré en 1926 en hommage aux combattants de la Grande Guerre. Il est confié à un haut fonctionnaire musulman du ministère des affaires étrangères, Si Kaddour Ben Ghabrit. Familier de la cour des sultans marocains, il veillera à donner de ce lieu une double image, celle de l’Andalousie perdue et celle de la monarchie marocaine. Le financement de la construction a relevé d’un montage subtil entre deniers de la République et deniers des territoires musulmans sous domination :
- la loi du 9 juillet 1920 accorde une subvention de 500 000 francs à la société des Habous des lieux saints de l’islam au titre du ministère des affaires étrangères pour le gouvernement  ;
- la ville de Paris attribue une subvention de 1 600 000 francs, prend en charge de coûteux frais d’actes notariés (cessation-enregistrement…) et concède un terrain de 7 400 mètres carrés  ;
- le gouvernement général de l’Algérie accorde une subvention de 100 000 francs  ;
- la Résidence de Rabat donne 100 000 francs également, inscrits sur les budgets chérifiens de 1921-1922  ;
- la Résidence de Tunis accorde 30 000 francs, inscrits au budget 1921 de la Régence  ;
- la colonie du Tchad octroie 5 000 francs, inscrits au budget de 1922.

Des comités de souscription sont créés dès l’été-hiver 1920 dans toutes les villes et centres urbains d’Afrique du Nord pour récolter le budget nécessaire aux travaux de construction, soit 3 000 000 francs pour toute l’Afrique du Nord. L’argent est confié à deux banques en territoire musulman : la banque de l’Algérie pour l’Algérie et la Tunisie, et la banque d’État au Maroc pour le Maroc. En revanche, la gestion financière et la surveillance générale de l’Institut musulman de la mosquée de Paris ne sont pas confiées à Ben Ghabrit, mais à un haut fonctionnaire du ministère de l’intérieur, Paul Valroff. De leur côté, les imams présents en métropole pour assister les musulmans sont rémunérés par les deux protectorats et le gouvernement de l’Algérie.

Cette gestion bicéphale de l’islam est toujours en vigueur. La question du financement des mosquées et celle de la formation des imams font encore débat. Le premier ministre Manuel Valls vient de décider la création de la Fondation des œuvres de l’islam en France (FOIF), dont la présidence est proposée à Jean-Pierre Chevènement, ancien ministre de l’intérieur  ; et il appelle à la formation d’imams français en France.

Laïcité et organisation des religions

La remise en cause du référent «  identitaire laïciste-universaliste  » — étroitement lié à l’actualité en France et au contexte international troublé par «  un retour à l’islam  » — réactive le besoin d’un savoir sur l’islam au sein même du champ des sciences sociales. La production universitaire et intellectuelle n’a jamais été si prolifique, les analyses politiques, théologico-politiques n’ont jamais eu autant le vent en poupe que ces derniers temps, sans parler de tous ces nouveaux programmes concoctés on ne sait comment, dédiés à l’étude de la «  radicalisation  » et à la déradicalisation des jeunes Français musulmans.

Or, les origines du concept de politique musulmane, l’histoire des institutions qui ont été mises en place pour la définir dévoilent l’existence d’un authentique paradigme de politique publique visant à la fois les politiques religieuses françaises en situation coloniale et les Français musulmans issus des ex-territoires de l’empire. Elles dévoilent également l’ambiguïté du rapport au fait religieux, aussi bien chrétien que musulman, dans des institutions qui sont en principe laïques.

La question de la gouvernance de populations musulmanes sous domination d’une République française laïque dissimulait des questions propres aux catholiques dans la République, à savoir :

- le double rapport entre le politique et le religieux et l’intervention du religieux dans le politique, comme si le système républicain français et l’encyclique vaticane de Léon XIII, Rerum Novarum 1891, ne l’avaient pas définitivement tranchée  ;

- l’égalité du christianisme avec les autres religions monothéistes qui aurait conduit inévitablement à leur traitement égalitaire par le politique.

Ces interrogations sont projetées sur l’empire arabo-africain, dès lors que la question de la centralisation de sa gouvernance au niveau de la métropole s’est posée et qu’elle n’a trouvé d’autre facteur d’unité que l’islam. Elle s’est traduite par la récurrence de l’ambition souhaitée et crainte à la fois de fédérer ces populations musulmanes de l’empire autour d’un califat marocain sous protection française pour représenter l’islam d’Occident — qu’il faut entendre au sens d’islam de l’empire arabo-africain. Celui-ci était perçu d’emblée comme malléable à cause de la présence en son sein de nombreuses confréries, considérées comme autant d’hérésies, toutefois hiérarchisées et reflétant le modèle des églises protestantes.

Une lecture catholique du fait religieux

Ces projections révèlent en fait la lecture catholique du fait religieux musulman par les décideurs français et les dissensions au sein du catholicisme français sur des questions purement théologiques comme l’égalité des dogmes monothéistes, ou politiques, comme sur la Palestine ou l’indépendance des États musulmans.

Les espaces coloniaux arabo-musulman et arabo-africain sont devenus le terrain d’expression de conflits interchrétiens, d’ordre philosophico-religieux et/ou politico-religieux. Cela grâce au rôle joué par Montagne, Massignon, Berque ou Monteil et de nombreux orientalistes arabisants et/ou africanisants, qui sont en majorité de fervents catholiques, et d’autres colonialistes laïques qui partageaient leurs points de vue au plus haut niveau de l’État français. Aujourd’hui, cette vision intégrée par les décideurs français, les personnalités publiques politiques, religieuses, laïques et certains Français musulmans est réactivée, actualisée. Elle pose très précisément la question de l’islam en France, de part et d’autre, dans des termes identiques : la radicalisation de certains jeunes et la réforme administrative de l’islam. Comme à l’époque coloniale, cette radicalisation est imputée à l’absence d’un clergé musulman (califat ou ministère du culte musulman) et à l’absence de réforme de l’islam — réforme religieuse et pas administrative, même si la question du financement est présentée comme prioritaire.

À l’instar de la période coloniale, ce qui est en jeu, c’est la réinterprétation du Coran dans une version qui serait à la fois conforme aux lois de la République et très proche du culte catholique, dans la mesure où ce sont les textes fondateurs de l’islam qui sont incriminés. La vindicte inscrite dans le Coran et la Sunna et/ou leur aspect apocalyptique et eschatologique seraient à l’origine ou expliqueraient la radicalisation de certains jeunes Français ou Européens qui mettent en acte ces textes appris en commettant des attentats terroristes, d’après les analyses théologico-politiques d’islamologues qui ont aujourd’hui le vent en poupe, comme à l’époque coloniale. En effet, les analyses théologico-politiques des islamologues actuels qui tendent à incriminer les textes fondateurs de l’islam — alors que les Français de confession musulmane sont soumis aux lois de la République et ne les remettent aucunement en cause —, ne font que reprendre les argumentaires des fonctionnaires-savants-experts des générations précédentes qui se prévalaient de l’incompatibilité avec la pleine citoyenneté de la loi islamique (charia) et du code du statut civil musulman pour justifier la nécessité de la réforme religieuse de l’islam. Or, si soumettre les sources de l’islam à la raison critique et à l’ijtihad, c’est-à-dire l’effort d’interprétation, s’avère d’une double nécessité nationale et internationale pour les sociétés musulmanes en mutation concernant la réforme des codes de statut civil et lois issues de la loi islamique, cette «  relecture  » ne se justifiait et ne se justifie en France que par l’objectif ancien et inavoué de la création d’un nouveau schisme en islam. Un schisme qui serait totalement intégré aux autres cultes chrétiens, à défaut d’une conversion des musulmans français au christianisme.

D’un autre côté, certains Français musulmans très pratiquants(1) — en ce sens souhaitant se conformer à la lecture littéraliste des textes fondateurs dans leur vie quotidienne —, objets de la vindicte islamophobe et raciste, harcelés par les forces de l’ordre en particulier pour des questions vestimentaires dans l’espace public ces dernières années, répondent à cet état de fait par la hijra ou exode, c’est-à-dire un départ de la France, leur pays de naissance, pour aller s’installer et vivre dans un pays musulman. À l’instar des Algériens s’installant en Syrie, un territoire musulman entre 1908 et 1912(2), ceux d’aujourd’hui se dirigent vers le Maroc, pays musulman gouverné par un commandeur des croyants, où l’expression pluraliste des pratiques religieuses — des plus lâches au plus rigoristes — est acquise par le fait même de la suprématie religieuse du monarque sur toutes les autres.

Aujourd’hui comme par le passé, la politique musulmane de la France modèle les mises en représentation politiques et savantes des identités religieuses en France et dans le monde arabo-africain. Elle définit aussi la structuration et la non-structuration de l’islam en France, le liant indéfiniment aux questions géopolitiques et géostratégiques ainsi qu’aux questions des migrations nord-africaines, africaines et orientales. De fait, les solutions proposées par Manuel Valls et l’appel des Français et musulmans(3), qui fait écho à celui des «  musulmans évolués  » d’Algérie comme on les appelait à l’époque coloniale, ne sont qu’un mauvais remake de cette sacrée mission civilisatrice des populations musulmanes.


(1)Il ne faut pas confondre ce phénomène de départs des Français musulmans avec celui des Français ou Européens qui ont islamisé la violence, la radicalité et partent vers la Syrie pour rejoindre les rangs de l’organisation de l’État islamique.

(2)La destruction des structures et institutions religieuses musulmanes et le sabotage quasi systématique de l’enseignement arabo-musulman et des associations cultuelles par les autorités françaises en Algérie avaient fini par pousser un certain nombre de notables mais aussi de jeunes Algériens musulmans à quitter leur pays pour migrer vers la Syrie ottomane. La hijra, émigration pour la foi, fut l’ultime arme politique des Algériens pieux pour faire valoir leurs droits au libre exercice de leur culte en Algérie française.

(3) « Nous, Français et musulmans, sommes prêts à assumer nos responsabilités », Journal du dimanche, 31 juillet 2016.


Jalila Sbai : Historienne, chercheure associée à la chaire d’histoire contemporaine du monde arabe du Collège de France ; enseignante à Sciences-Po Rabat et à l’université internationale de Rabat. Spécialiste de la politique musulmane de la France.



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 18 Aoû - 17:37


Etat et colonisation au Moyen Age et à la Renaissance

sous la direction de Michel Balard ; Lyon : la Manufacture, 1989
Actes d'un colloque de 1987

quatrième de couverture
Citation :
État et colonisation... deux thèmes aux interférences multiples ! Dans sa genèse médiévale, l'État moderne ne se contente pas de se doter de structures internes; il est aussi l'initiateur d'entreprises coloniales qui orientent vers le monde extérieur les tensions qui lui ont sous-jacentes.

Colonies ou comptoirs, les établissements d'outre-mer sont le fait de petites communautés expatriées qui reproduisent en terre d'Orient les modèles de la métropole et qui entretiennent des liens complexes tant avec l'environnement indigène qu'avec le milieu dont elles sont issues. A leur tour, elles influencent le destin de la métropole. La colonisation y provoque un choc en retour, économique certes, mais aussi social et institutionnel.

Étudié dans la longue durée, à travers les exemples normands, génois, vénitien, castillan, ottoman et français, le phénomène de la colonisation médiévale présente une cohérence et une continuité incontestables. A l'aube des Temps modernes, les précédents médiévaux de la colonisation ont posé des problèmes d'avenir et esquissé des solutions fécondes.


un ouvrage dont les textes ont près de trente ans, intéressant pour nous à plus d'un titre :

1) il porte sur les rapports de la colonisation avec l'État, -les États, qui ne sont pas encore des États nations modernes -, et non avec le capitalisme, qui n'existait pas alors comme mode de production, et uniquement sous sa forme marchande.

2) des essais concernant des aspects très situés, par la force des choses, en raison des liens entre commerce et colonisation, celle-ci ne pénétrant pas encore l'intérieur des terres comme elle le fera plus tard, notamment en Afrique

cette approche complète par conséquent ce qui a fait jusque-là l'essentiel des rapports historiques entre capitalisme et colonisation, et aussi le fait que la plupart des textes décoloniaux font remonter l'histoire de la suprématie occidentale à la « découverte de l'Amérique, en 1492 par Collomb

3) j'ai déjà souligné l'intérêt de la critique décoloniale de l'État-nation, en allant jusqu'à considérer comme une urgence stratégique la critique de l'État-nation : de l'État ET de la nation. C'est un des points d'ancrage essentiel du croisement entre critique communiste et critique décoloniale, puisque la première est doublement et insécablement celle de l'État et du capital

4) le rôle des missionnaires en relation avec la conquête, et celui des femmes indigènes,- à poil, puisque la France d'alors ne se préoccupait pas du birkini porté par leurs descendantes -, qui semaient déjà leur trouble entre le sabre et le goupillon colonial

5) l'invention de la race et la fonction du racisme, pour le colonialisme puis le capitalisme

remarque : j'ai trouvé l'édition originale de 1989 chez un bouquiniste breton


sommaire
Citation :
Origines et structures des compagnies coloniales génoises (XIIIe-XVe siècle)
Heers, Jacques. • p. 17-33
 
Corses et Génois: éléments pour une phénoménologie de la colonisation dans la Méditerranée médiévale
Cancellieri, Jean-André. • p. 35-53
 
Besants et dinars à Gênes au XIIIe siècles
Jehel, Georges. • p. 55-70
 
Reflets du "Commonwealth" génois sur les institutions de la mère patrie
Pistarino, Geo. • p. 71-94
   
Les magistratures génoises pour l'Orient
Balletto, Laura. • p. 95-112
   
Les monuments des Génois en Turquie et leurs rapports avec Byzance
Düll, Siegrid. • p. 113-128
 
Résistance ou collaboration? Les Chypriotes sous la domination vénitienne
Arbel, Benjamin. • p. 131-143
 
La classe des propriétaires terriens franco-chypriotes et l'exploitation des ressources rurales de l'île de Chypre
Edbury, Peter W.. • p. 145-152

Modes de survivance, de transformation et d'adaptation du régime colonial latin de Chypre après la conquête ottomane
Kyrris, Costas P.. • p. 153-165

Les institutions génoises et les affaires de Chypre
Otten-Froux, Catherine. • p. 167-178
 
Les états féodaux et les conséquences de la croisade
Richard, Jean (Historiker). • p. 181-192
 
Les communes italiennes et les ordres militaires à Acre: aspects juridiques, territoriaux et militaires (1104-1187, 1191-1291)
Jacoby, David. • p. 193-214

Marché du travail, esclavage et travailleurs immigrés dans le nord-est de l'Italie (fin du XIVe siècle - milieu du XVe siècle)
Ducellier, Alain. • p. 217-249

La Tana au XVe siècle: comptoir ou colonie ?
Doumerc, Bernard. • p. 251-266

Les débuts des consulats italiens outre-mer
Racine, Pierre. • p. 267-276

Fiscalité et pouvoir colonial. Venise et le sel dalmate aux XVe et XVIe siècles
Hocquet, Jean-Claude. • p. 277-316
 
Habitat et peuplement en Sardaigne "pisane"
Tangheroni, Marco. • p. 319-330
 
De l'Etat de minorité à l'Etat de résistance: le cas de la Sicile normande
Bresc, Henri. • p. 331-346
 
La conquête normande de l'Italie: pouvoir et habitat
Martin, Jean-Marie • Noyé, Ghislaine. • p. 347-364

Italiens et Européens en Afrique du Nord pendant la deuxième moitié du XVe siècle. Contacts avec la population locale (d'après les archives de Gênes et de Savone)
Gourdin, Philippe. • p. 365-376

Les emprunts aux vaincus. Les conséquences de la "reconquête" sur l'organisation institutionnelle des Etats castillan et aragonais au Moyen Âge
Guichard, Pierre • Menjot, Denis. • p. 379-396
   
L'affirmation de l'Etat dans la colonisation castillane du bas Moyen Âge : la "Méditerranée atlantique"
Aznar Vallejo, Eduardo. • p. 397-409
     
Grecs et Latins à Trébizonde (XIIIe-XVe siècle). Collaboration économique, rapports politiques
Karpov, Sergej Pavlovich. • p. 413-424

Une révolte antigénoise en mer Noire et la riposte de Gênes (1433-1434)
Papacostea, Serban. • p. 441-442


du sexe et des curés, la colonisation dans tous ses états,
en attendant le burkini, la femme indigène ou le démon

difficile, du fait de l'extrême spécialisation des essais réunis dans ce livre, d'en relever des passages suffisamment synthétiques dans ce cadre. Pour un plaisir quasi burkinesque en cet été français dans tous ses états, le Brésil étant à l'honneur olympique, je donne un extrait de Les stratégies coloniales de la France au Brésil au XVIe siècle, par Frank Lestringant. On trouve ce texte ICI, repris dans le cadre d'un livre de l'auteur : L'expérience huguenote au Nouveau Monde : XVIe siècle, 1996


Citation :
[...]L'historiographie luso-brésilienne n'a du reste guère ménagé ses sarcasmes à l'endroit du « songe de la France antactique » et de son donquichotisme promoteur, le présomptueux chevalier de Malte Nicolas Durand de Villegagnon. Comparables à des « crabes » accrochés au roches du littoral, selon le mot dévastateur de frère Vicente de Salvador que leur applique Gilberto Freyre [Maîtres et esclaves, p. 40], les Français auraient été incapables de concevoir un plan de colonisation sérieux.

bien plus, à en croire le célèbre auteur de Casa-Grande e Senzala, l'interdit sexuel que l'austère Villegagnon avait prononcé à l'encontre des belles indigènes qui croisaient nues dans leurs canoës sous les « boulevards » et bastions de Fort-Coligny aurait été la cause immédiate de l'échec français du milieu du siècle, en interdisant le métissage et par conséquent l'enracinement des colons dans le luxuriant terreau tropical.



tout ça serait encore une histoire de curés plus ou moins compétents pour marier à la coloniale le sabre et le goupillon, les Capucins n'ayant pas les vertus des Jésuites, qui reprendraient plus tard le flambeau national. L'auteur précise, p. 474 :

Citation :
Trop humains en un sens et trop accessibles à l'altérité de l'Indien du Brésil, [les Capucins] n'hésitent pas, à l'instar de Claude d'Abbeville, à célébrer sa nudité ingénue et native, signe d'une indéniable innocence*, ou à excuser son cannibalisme sur l'appétit de vengeance - sentiment, on l'avouera, fort peu chrétien.

*  C. D'Abbeville, Histoire de la mission des pères capucins en Isle de Maragnan , Paris, François Huby, 1614, chap.46, f° 269 v) : « De la nudité des Indiens Tipinamba et des atours dont ils usent quelquefois ». Le père capucin , qui préfère la nudité des Indiennes aux « attifects des Dames mondaines » de la France [...]

A lire l'Histoire de la mission des pères capucins en Isle de Maragnan, on pourrait même craindre que l'action missionnaire de ces frères mineurs égarés en terre d'apostolat ne s'invertisse tout à coup, les éducateurs cédant aux délices de la vie sauvage. Le point d'équilibre est parfois difficile à maintenir, comme lors de cette scène fameuse, évoquée dans L'arrivée des pères capucins en Inde Nouvelle, appelée Maragnan (1612), où les Indiennes nues et rieuses font irruption pendant l'office dans la case qui tient lieu d'église et en rompent la porte pour pouvoir admirer tout à leur aise, « ces grands prophètes de Dieu et de Toupan ». Un peu plus tard, les mêmes capucins doivent refuser les filles qui leur sont offertes avec les « mattelas de cotton » qu'ils ont demandés pour dormir.


d'autres passages sont plus "sérieux", qui tirent de ces faits et d'autres, des conclusions intéressantes quant aux rapports des premiers colons avec les colonisés et l'invention des races pour le racisme et son usage jamais démenti depuis pour le Capital et l'État

Citation :
... on s'aperçoit que ce sont bien les stades de colonisation qui déterminent le caractère du rapport à l'Indien et qui décident en fait de la « nature » qui lui est reconnue. [...] A l'émiettement de la perception initiale, partagée entre le rejet brutal et la curiosité fascinée, se substitue bientôt une image globalement négative, celle-là même qui appelle comme une nécessité et une urgence la conversion au christianisme. Telle est la distance qui sépare, par-delà soixante années, les témoignages respectifs de Pêro Vaz de Caminha et du jésuite Manoël da Nobrega.

Chez le premier, il n'existe encore ni « connaissance soutenue », comme le dit Margarido, ni projet conséquent visant à établir la mainmise sur l'autre.

Le second, dont le rôle directeur est bien connu dans la mise en place des réductions jésuites et plus généralement de l'appareil missionnaire catholique autour des années 1560, intègre l'Indien dans une perspective missiologique sans échappatoire.

Le Brésilien, qui renâcle et résiste à ses convertisseurs pour la plus grande gloire de Satan, est l'objet des comparaisons les plus désobligeantes. Sa couleur a viré du gris cendré (pardo) et du basané au noir, et il est assimilé aux corbeaux nécrophages et de mauvais augure qui eux, du moins, s'apprivoisent sans trop de difficulté.


intéressant encore, donc, puisque ces quelques lignes nous montrent aussi un exemple de comment la race, la race noire, fut inventée après la conquête coloniale, et du racisme qui en découle pour les besoins de la cause marchande, puis, plus tard capitaliste...


At the royal entry of Henry II in Rouen, 1 October 1550, about fifty naked men were employed to illustrate life in Brazil and a battle between the Tupinambá allies of the French, and the Tabajara Indians. Wikipédia France Antarctique

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 20 Aoû - 13:03


les eaux usées du Capital français

Équateur : Veolia déverse ses eaux usées dans l’estuaire des quartiers pauvres

La Relève et La Peste 11 juil 2016

Le géant français de la gestion de l’eau, Veolia se retrouve dans un nouveau scandale. Il est accusé par les populations les plus pauvres de Guayaquil, capitale économique de l’Équateur – et la plus peuplée avec près de 3 millions d’habitants – de déverser ses eaux usées non traités – provenant des quartiers riches – dans l’estuaire qui longe les quartiers pauvres de la ville.


Citation :
Installée depuis 2001, l’entreprise française n’affiche pourtant que des taux excellents concernant le traitement des eaux dans la capitale, mais de récentes études commandée par la présidence Équatorienne démontre que des eaux usées sont bel et bien déversées dans l’estuaire, augmentant ainsi le risque de choléra ou d’hépatite et détruisant un écosystème déjà fragilisé.

« À Guayaquil, la plus grande ville de l’Équateur, Veolia met en œuvre un programme d’accès à l’eau permettant à toutes les familles de bénéficier d’un service public de qualité ». Ainsi est la promesse du géant français en 2001 qu’elle continue de marteler aujourd’hui. Non loin du centre ville et des quartiers plus aisés, se trouve des habitations informelles qui subissent depuis 2001, « l’assainissement des eaux par Interagua [filiale de Veolia] ». Et oui, Veolia connaît un succès fou avec près de 100% d’eau assainis et 100% de connexion à l’eau potable. Néanmoins un autre chiffre, bien plus effrayant révèle une toute autre réalité, des tests réalisés par le ministère de l’Environnement démontre que dans 81% de l’eau prélevé dans l’estuaire Salado contient des coliformes fécaux, et 44 millions de litres de ces eaux usées non traités sont reversé dans l’estuaire par le biais des canalisations qui relient les quartiers riches aux habitations informelles.



« Ils doivent compléter leur réseau d’assainissement pour que toutes les maisons soient relié à l’eau potable et arrêter de déverser les déchets dans l’estuaire »

C’est la demande de toute la population issue des quartiers pauvres qui endure les conséquences désastreuses de ce procédé depuis trop longtemps déjà et qui payent quand même Interagua. Soutenu par le président Équatorien Rafael Correa. Les riverains de l’estuaire ont organisé le 22 mars dernier (à l’occasion de la journée internationale de l’eau) une manifestation à l’encontre des autorités municipales pour demander de stopper le déversement des eaux usées qui les mettent directement en danger. Caicedo, un habitant de ce quartier pauvre, avouait au Guardian, qu’il ne pouvait plus se baigner dans l’eau par risque d’attraper une allergie au mieux, et une hépatite ou le choléra au pire. Dans la ville au climat tropical où les températures avoisines les 31°C quotidiennement, ne pas  pouvoir piquer une tête peut être un supplice, surtout pour les plus jeunes.

« Ce prêt de la Banque mondiale devrait être une planche de salut pour les gens qui vivent autour de l’estuaire. Mais sans pression internationale, il a de fortes chances de devenir un nouvel exercice de com’ pour le maire Jaime Nebot, aux dépens des populations locales. »

Il y a quelques mois, un nouveau prêt de 205 millions de dollars à été accordée à l’entreprise française par la Banque mondiale et la banque européenne d’investissements pour « dépolluer l’estuaire et connecter 30 000 nouvelles habitations à l’eau potable » mais rien ne nous dit si les habitations insalubres qui se trouvent près de l’estuaire bénéficieront de ce prêt. Au même moment, Veolia continue de générer des profits gigantesques et se défend en rappelant que « ceux qui n’ont pas de titres légaux de propriété ne peuvent bénéficier des services de Interagua », c’est de cette manière qu’elle affiche des résultats excellents, puisqu’elle ne tient pas compte de ces habitations qui, payent l’entreprise mais ne bénéficie pas des services. Face au scandale le ministère de l’Environnement a décidé de poursuivre l’entreprise française pour l’insalubrité qu’elle cause dans l’estuaire et son ministre a mandaté une enquête pour savoir si la municipalité avait la compétence de privatiser son service d’eau en 2001, sachant qu’une étude réalisé il y a quelques années indiquait que la capitale Quito (dont la gestion de l’eau est confié au service public)  avait de meilleurs résultats que ce de la capitale économique.


Sources : / Multinationales.org : Dans la plus grande ville d’Équateur, les populations pauvres dénoncent les promesses non tenues de Veolia / The Guardian : Ecuadorians tired of waiting for a cleanup of Guayaquil’s filthy waters


trouvé via FUIQP 59/62 sous le titre Actrualités [sic]mondiales anticonolialistes : Les pratiques des entreprises françaises dans les pays néocolonisés

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 23 Aoû - 12:15


histoire belge



texte complet

étrange "interpellation", mais elle est de 1906 !

Émile Vandervelde a écrit:
Messieurs,

La question que j’ai l’honneur de porter devant la Chambre n’est pas une question de parti ; elle est indépendante également de l’opinion que chacun de nous peut avoir sur les avantages ou les inconvénients de la colonisation en général. Je voudrais, en faisant cette interpellation, pouvoir oublier mes convictions républicaines, comme je voudrais vous voir faire abstraction de vos convictions monarchistes ; il s’agit exclusivement, en effet, de savoir si le système d’exploitation qui sévit au Congo n’entraîne pas des conséquences néfastes à la fois pour les indigènes qui en sont victimes et pour la Belgique qui en est la prétendue bénéficiaire...


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 24 Aoû - 16:22


suite d'un débat que j'avais estimé très intéressant bien qu'entre militants politiques d'Ensemble et alentours dont je ne partage pas les thèses, parce qu'il recoupe, disais-je les quelques rares échanges directs que j'ai eu avec des "partisans de la communisation", notamment Théorie communiste et Pepe du blog dndf, qui alignait à propos de l'émergence du racisme et des relations historiques entre colonialisme et capitalisme des considérations qui ne devraient pas même être tenues pour théoriques, tant elles traduisent d'abord une ignorance de ces questions, étonnante même pour un so called marxiste, serait-il "communisateur"



Ma critique de la recension par Ariane Perez du livre d’Houria Bouteldja (« Les Blancs, les Juifs et nous ») a suscité quelques réactions, je vais tâcher de répondre ici synthétiquement aux critiques émises par Sammy Johsua. Le débat ainsi entamé a une portée majeure et immédiate pour la mise en œuvre d’une politique anticapitaliste, c’est pour cela que j’y reviens.


Citation :
Les réponses critiques qui m’ont été faites ont porté sur trois points :

1)  La forme du débat, la critique des présupposés d’une recension d’un livre que je n’avais pas lu et l’injonction à donner un avis sur le dit livre

2) Le lien capitalisme/colonialisme/esclavagisme, et plus précisément le reproche de faire du capitalisme une conséquence du seul phénomène colonial, d’ignorer que de l’accumulation des richesses pouvaient résulter d’autre chose que du capitalisme.

3) En conséquence, le lien entre capitalisme, colonialisme/esclavagisme et racisme, et le reproche de considérer qu’il n y a eu du racisme que dans les sociétés ayant directement connues des rapports coloniaux.

Les reproches des points 2 et 3 sont dus, d’une part, à une altération de mon propos permettant, d’autre part, de maintenir des points aveugles d’une conception matérialiste de ces phénomènes pourtant largement documentés aujourd’hui.

Le point 1 est, de loin, le moins intéressant. Celle-ceux qui s’intéressent aux questions de fond et non la mise en œuvre d’un débat, de ses circonstances, peuvent l’ignorer sans souci.

Point 1 : la forme du débat.

Une critique contre mon texte porte sur un point mineur : le fait que dans ma critique de la recension d’A. Perez j’indiquais ne pas avoir lu le livre d’H. Bouteldja. Une explication sur ce point : ma motivation pour réagir à cette recension a été celui d’un militant d’une organisation politique. La recension avait été publiée en tant qu’ « article » (même pas avec la mention « En débat ») et non comme une contribution personnelle via un blog sur le site. La publication avait été réalisée sans être soumise à la rédaction du site (dont je fais partie), ce que j’ai indiqué être une erreur par la suite. Toutefois, le  souci principal allait au-delà d’une publication sur une  question ponctuelle faisant débat. En effet, les fondements de l’argumentation de la recension étaient tels qu’ils faisaient passer, sous couvert de critique du livre d’H. Bouteldja,  en « contrebande », un certain nombre de conceptions et d’analyses comme des « acquis », faisant accord. Ce procédé de « contrebande » (à l’occasion de la critique de propos d’H. Bouteldja  et/ou de prises de positions officielles du PIR) a tendance à devenir un mauvais pli dans nos débats sur ces questions.

Ainsi, ma critique portait sur les présupposés mobilisés par A. Perez plutôt que l’occasion conjoncturelle lui donnant l’opportunité de les exposer (la recension d’un livre). Je maintiens parfaitement la pertinence de la démarche.

De plus, j’ « assume» explicitement cet « évitement », que S. Johsua me reproche, par rapport au « débat » sur le livre d’H. Bouteldja. Il s’agit d’une tactique de débat consistant, dans un premier temps, à faire un pas en arrière pour chercher à développer un début de compréhension commune sur les liens capitalisme/colonialisme/racisme – débat dont nous ne pouvons pas faire l’économie - plutôt que de se précipiter sur un livre portant sur ces questions. Il serait probablement trop optimiste d’attendre l’élaboration définitive de cette compréhension commune pour évoquer le livre d’H. Bouteldja. Néanmoins, cette tactique vise donc à entamer ce débat pour que, ultérieurement, une discussion autour de ce livre puisse s’insérer dans ce débat plus large et non le monopoliser.

Point 2. Capitalisme/Colonialisme/Esclavagisme. Réponses à la réaction de S. Johsua

2.A Altération du propos initial

Tout en exposant son argumentation, S.Johsua altère mon propos. On dirait à la lecture de S.Johsua que je fais du colonialisme et de l’esclavagisme les seules explications de l’émergence du mode de production capitaliste et que, de plus, je conçois ce lien de manière extrêmement simple, quasiment direct.

Ainsi, S. Johsua écrit « Mais il ne se déduit pas automatiquement de cela que ce soit l’esclavage qui permet (« construit ») le capitalisme ».  On pourrait déduire de cette formulation que j’écrivais que l’esclavage est LA cause du capitalisme, en niant tout autre facteur. Pourtant, cela n’est le cas à aucun moment. Accessoirement, quand S. Johsua écrit « construit » cela laisse à penser qu’il me cite… alors que je n’utilise ce terme à aucun moment (et pour emprunter une figure stylistique chère à Samy je répète entre parenthèses : « aucun »). Pourtant mes formulations ne devraient laisser guère de place à ambiguïté : « l’esclavage par le colonialisme européen avait constitué UN élément fondamental de la genèse du capitalisme » («un élément », important certes, mais pas à l’exclusion d’autres)

A un autre moment du texte, j’utilise également le verbe « participer à» (c’est qu’il y a d’autres éléments) en évoquant le rôle du colonialisme et de l’esclavagisme pour leur rôle dans l’accumulation primitive du capital.

A la suite du passage cité précédemment, S. Johsua écrit :

Citation :
Il existe une littérature gigantesque qui s’interroge sur cette origine. Pourquoi en Europe ? Et de plus, dans une partie bien spécifiée de celle-ci. Là encore, ce n’est que par reconstruction qu’on dit que c’est « en Europe », alors que l’étude précise montre à ce sujet, pendant un bon siècle si ce n’est plus, de puissantes distinctions entre régions de ce qui deviendra l’Europe capitaliste. Et, en passant, ce n’est pas toujours celles qui ont le plus directement profité de la Conquête (ni l’Espagne, ni le Portugal) qui furent à l’avant-garde.


Pourtant, je crois avoir été assez explicite (et de manière répétitive !) sur les contours de l’importance du colonialisme à l’émergence du mode de production capitaliste. Et dans ce propos, il apparaissait clairement que

1) Cette émergence a pour foyers les Pays-Bas puis l’Angleterre, et non « l’Europe » dans son ensemble dans un premier temps
2)  que l’apport du colonialisme n’était pas abordé selon le schéma suivant « apport de richesses par le saccage colonial par un pays a entraîné le développement capitaliste de ce pays ».

Or, voici un passage que je consacre à cette question :


Citation :
En effet, « l’afflux de lingots depuis le Nouveau Monde produisit également un parasitisme qui sapa et mit fin de manière croissante aux manufactures domestiques. » (traduction personnelle depuis l’anglais, Perry Anderson, Lineages of the absolutist state). Or « le trésor américain, en l’absence d’opportunités pour l’investissement productif, stimula l’inflation en Espagne qui réduisit encore plus les possibilités pour les manufacturiers domestiques pouvant concurrencer les produits moins chers d’industries établies dans les économies à relativement faibles inflation tel que la France, les Pays-Bas ou la Grande-Bretagne » (traduction personnelle depuis l’anglais, Richard Lachman, Capitalists in spite of themselves : elite conflict and economic transitions in early modern Europe).

Alexander Anievas et Kerem Nisancioglu rappellent que comme la dette espagnole était détenue par les banquiers génois qui réorientèrent le surplus sur le marché des obligations auquel avait accès le capital hollandais. « AU LONG DES XVIE ET XVIIE SIECLES L’ESPAGNE ET LE PORTUGAL AGIRENT COMME DES CONDUITS DE TRANSFERT DE L’ESSENTIEL DES LINGOTS D’AMERIQUE VERS LES COFFRES DES FINANCIERS D’ANVERS, AMSTERDAM, LONDRES, PARIS ET GENES. L’ARGENT DU NOUVEAU MONDE CONTRIBUA A L’ESPACE STRUCTUREL GEOPOLITIQUE OUVERT EN EUROPE DU NORD-OUEST (PARTICULIEREMENT LA HOLLANDE ET L’ANGLETERRE) ET SON DEVELOPPEMENT CAPITALISTE. » ( traduction personnelle depuis l’anglais, A.Anievas et K.Nisancioglu, How the west came to rule). Le trésor américain passé dans la finance européenne joua un rôle fondamental pour le commerce avec l’Asie de la hollande et de l’Angleterre (via leurs compagnies des indes orientales respectives) et l’expansion du capitalisme mondial.


L’extrait est assez volontairement assez long pour ne pas laisser de doute quant au fait que non seulement j’indiquais déjà que la conquête des Amériques a entravé le développement capitaliste de l’Espagne et du Portugal mais que, surtout,  l’approche que réfute S.Johsua n’est tout simplement pas mon propos.

Enfin, mais vraiment « l’argument » est quasiment risible, je n’ai à aucun moment affirmé que, dans chaque pays, le développement du capitalisme nécessite une expérience coloniale pour ce pays : j’évoquais la genèse initiale du mode de production capitaliste. En revanche, je défends bien (mais de manière guère originale) que le racisme biologique (qui peut muter/se conjuguer avec un racisme « culturel) est partie constitutive du capitalisme (voir partie 3).

Bien entendu, je me doute que cette mauvaise interprétation et la restitution erronées de mon propos relèvent d’une lecture trop rapide et certainement pas d’une méthode de discussion consistant à attribuer à son contradicteur des propos facilement réfutables qu’il ne tient pas, d’autant plus qu’une telle méthode n’a jamais cours dans nos débats.

2.B Le problème de l’argumentation « en positif » de S. Johsua : le colonialisme comme vecteur d’expansion du mode de production capitaliste lui pré-existant

Pour ce débat là, dans sa réponse, S. Johsua énonce certaines critiques qui portent sur le lien entre capitalisme et colonialisme dont l’argument fondamental est  la préexistence du capitalisme au colonialisme et à l’esclavage transatlantique.

Ce point est synthétisé par la phase suivante :

S. Johsua a écrit:
Autrement dit, si des conditions extérieures (là l’accumulation des richesses provenant des colonies et de l’esclavage) peuvent fonctionner autrement que ce qu’elles firent ailleurs ou avant, c’est qu’il faut déjà que le capitalisme existe en germes, et en fasse, alors et seulement alors, une accumulation capitaliste.


[/i]Et encore plus explicitement :

Citation :
Si le mode de production capitaliste doit être postulé (même en germes, mais comme mode de production, pas juste des éléments épars de fonctionnement capitalistes repérables bien avant) pour même entrer dans le système/monde de Wallerstein, c’est donc, contrairement à ce qu’avancent nombre de tiers-mondistes (comme aussi Samir Amin) qu’il précède son expansion mondiale prédatrice.


L’essentiel de l’argumentation tourne autour de ce point, notamment le rappel qu’il a existé des accumulations de richesses considérables sans qu’il soit question de capitalisme (« Pris autrement. L’accumulation de richesses n’est pas l’accumulation primitive capitaliste. Cette richesse accumulée s’est manifestée plusieurs fois dans l’Histoire sans donner naissance au capitalisme. »).

Ainsi, je ne crois pas déformer le propos de Samy en le résumant ainsi le capitalisme est né en Europe des entrailles/des contradictions du féodalisme et, à partir de là, connait une expansion mondiale en « enrôlant » en quelque sorte le colonialisme et l’esclavagisme, phénomènes déjà existants historiquement. Pour cette raison, qu’accorder à 1492 – début de la conquête des Amériques par les européens - une place centrale ne relève de rien d’autre qu’un européocentrisme pointé par J.Goody.

Contrairement à ce qu’il affirme son séquençage « accumulation capitaliste puis le colonialisme, vecteur l’expansion mondiale prédatrice du capitalisme » ne correspond en aucun cas à un quelconque point d’accord dans la « tradition » marxiste ou aux écrits de K. Marx.

Arrivé à ce point, je m’excuse de me répéter à nouveau. En effet,  dans des passages du Capital consacrés à la question, K.Marx écrit des choses extrêmement explicites que j’ai cité dans le texte auquel réagit S. Johsua. Or, manifestement, je n’ai manifestement pas assez mis en valeur ces remarques si bien que le camarade Sammy les a raté, je les remets donc de manière plus visibles :


Citation :
« La découverte des contrées aurifères et argentifères de l'Amérique, la réduction des indigènes en esclavage, leur enfouissement dans les mines ou leur extermination, les commencements de conquête et de pillage aux Indes orientales, la transformation de l'Afrique en une sorte de garenne commerciale pour la chasse aux peaux noires, VOILA LES PROCEDES IDYLLIQUES D'ACCUMULATION PRIMITIVE QUI SIGNALENT L'ERE CAPITALISTE A SON AURORE. Aussitôt après, éclate la guerre mercantile; elle a le globe entier pour théâtre. (…) Les différentes méthodes d'accumulation primitive que l'ère capitaliste fait éclore se partagent d'abord, par ordre plus ou moins chronologique, le Portugal, l'Espagne, la Hollande, la France et l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci les combine toutes, au dernier tiers du XVII° siècle, DANS UN ENSEMBLE SYSTEMATIQUE, EMBRASSANT A LA FOIS LE REGIME COLONIAL, LE CREDIT PUBLIC, LA FINANCE MODERNE ET LE SYSTEME PROTECTIONNISTE. (…)

CE FUT LA TRAITE DES NEGRES QUI JETA LES FONDEMENTS DE LA GRANDEUR DE LIVERPOOL; POUR CETTE VILLE ORTHODOXE LE TRAFIC DE CHAIR HUMAINE CONSTITUA TOUTE LA METHODE D'ACCUMULATION PRIMITIVE. Et, jusqu'à nos jours, les notabilités de Liverpool ont chanté les vertus spécifiques du commerce d'esclaves. » (souligné par moi)

Karl Marx, Le Capital, Livre I, VIII° section : L'accumulation primitive, Chapitre XXXI : Genèse du capitaliste industriel.


Le propos est particulièrement clair sur  le fait que le colonialisme et l’esclavagisme transatlantique ont été un élément constitutif de l’émergence du capitalisme. Cette citation s’avère dans la continuité d’un passage de « Misère de la philosophie » que j’ignorais (n’ayant pas lu cet ouvrage de K. Marx) et que j’ai découvert à la faveur d’échanges sur les réseaux sociaux à partir de la réponse de S. Johsua :


Marx a écrit:
« L'esclavage direct est le pivot de l'industrie bourgeoise aussi bien que les machines, le crédit, etc. Sans esclavage, vous n'avez pas de coton; sans le coton, vous n'avez pas d'industrie moderne. C'est l'esclavage qui a donné leur valeur aux colonies, ce sont les colonies qui ont créé le commerce de l'univers, c'est le commerce de l'univers qui est la condition de la grande industrie. Ainsi l'esclavage est une catégorie économique de la plus haute importance. » (K.Marx, Misère de la philosophie).


En d’autres termes, il existe, au contraire de ce qu’affirme S.Johsua, de nombreux éléments pour faire du colonialisme et de l’esclavagisme transatlantique des éléments constitutifs de l’émergence du mode de production capitaliste se conjuguant avec les contradictions propres au féodalisme. Le mode de production capitaliste s’est constitué à partir de plusieurs facteurs dont la compréhension doit se faire à une échelle mondiale (« intersociétale » écrivent Anievas et Nisancioglu). L’existence (même dans une phase initiale) du mode de production capitaliste n’est pas la condition pour que le colonialisme soit mis à contribution pour renforcer l’accumulation de capital mais que le colonialisme participe à l’existence de ce mode de production.  Cela signifie que les contradictions spécifiquement internes du monde féodal ne suffisent pas à la constitution du mode de production capitaliste.

Le souci dans l’assertion/séquençage de S.Johsua est qu’il raisonne comme si le capitalisme est un « ensemble » constitué à un moment donné qui se développe et se transforme à partir de ce point de départ jusqu’à aujourd’hui. Au contraire, l’émergence du mode de production capitaliste est tributaire d’un ensemble de processus de longue durée dont le colonialisme et l’esclavagisme transatlantique (voir précédemment le rôle de l’argent des Amériques dans le développement capitaliste de la Hollande et de l’Angleterre). Les marchands liant les continents ne se contentaient pas d’un rôle purement commercial mais intervenaient de manière déterminante dans le processus de production en tant que tel. Autrement dit, bien entendu, « L’accumulation de richesses n’est pas l’accumulation primitive capitaliste. Cette richesse accumulée s’est manifestée plusieurs fois dans l’Histoire sans donner naissance au capitalisme. » (réponse de S.Johsua) mais

1) ces richesses ont été nécessaires à l’émergence du développement capitaliste
2) l’extraction de ces richesses, y compris par l’esclavage, s’est insérée de manière constitutive au développement capitaliste.

Point 3. Racisme et Capitalisme/Colonialisme/Esclavagisme. Réponses à la réaction de S.Johsua

3.A Altération du propos initial

S.Johsua affirme que je critique A.Perez quand elle note un mouvement de racisme « biologique » chez les nazis contre les slaves, ou que je conçois cette évolution uniquement « aux centres occidentaux ». Hors, mon objection porte explicitement sur la négation du rôle structurant pour le monde capitaliste  du colonialisme et l’esclavagisme transatlantique des européens. Manifestement, je n’ai pas assez mis en valeur la phrase suivante dans mon texte initial : « Le colonialisme et l’esclavagisme transatlantique des européens ont été l’incubateur du nazisme et des théories de l’inégalité raciale. »

Le mot important ici est « incubateur ». « Incubateur » signifie que cette logique s’est déployée à partir de cette matrice, intrinsèquement liée  au mode de production capitaliste, dans d’autres espaces et dans d’autres relations au-delà de l’esclavage des noirs, d’où les longs développements sur les irlandais ou que je rappelais le rapport turc/kurde(colonialisme et suprématisme turc)…. De même, je n’indique pas que ce mouvement est différent (évidemment !) chez les nazis, ni que le « Japon a biologisé « racialement » exactement de la même manière ».

Ce déploiement à partir de cette matrice est d’ailleurs plus vaste et permet d’évacuer ce faux paradoxe du fait que le racisme systémique touche des populations n’ayant pas de liens coloniaux entre eux. Nous connaissons tous la tarte à la crème de « Alors comment il pourrait y avoir du racisme chez les Danois envers les arabes et les turcs avec lesquels ils n’ont aucun lien colonial ? Ou alors pourquoi il y aurait du racisme contre les turcs en France alors que là non plus il n y a jamais eu de rapport colonial ? ». A nouveau, il s’agit d’objections à des affirmations qui n’existent pas. Si cela peut rassurer S.Johsua ou A.Pérez : leurs camarades ne sont pas complètement ignorants ou stupides personne ne fait l’équation simpliste « racisme systémique uniquement là où existe/a existé un rapport colonial », ou nie que le racisme peut exister dans les pays du sud ou ignore que des populations subissant le racisme peuvent avoir des discours ou des comportements avec des ressorts racistes (mais pour ce dernier cas, il s’agit de préciser le point essentiel que cela ne relève pas d’un système à l’échelle de la société).

D’ailleurs, l’exemple, dans mon texte initial, des immigrés irlandais (venant d’une colonie et non d’une puissance coloniale) par rapport aux afro-américains aux Etats-Unis donnait une indication dans ce domaine qui nécessiterait d’être réfuté. Le racisme systémique étant une composante du mode de production capitaliste à partir de son incubation initial à partir du colonialisme européen et de l’esclavagisme transatlantique, il se déploie dans le cadre de la modernité capitaliste par rapport à des groupes, quel que soit l’existence ou non d’un lien de colonialisme direct, et peut faire l’objet de compétitions/divisions au sein du prolétariat. Aujourd’hui en France, dans le cadre racisme systémique, un-e turque ou kurde est aussi « un bougnoule », quel que soit l’existence la méfiance et le mépris pouvant exister entre eux ou envers les populations issues de l’immigration maghrébine. Il-elle ne l’est pas parce que la majorité de la population ignore qu’il-elle ne parle pas arabe mais il-elle l’est de par sa provenance d’un pays du Sud. Et il-elle l’est d’autant plus qu’il fait partie du prolétariat et ne répond pas à la conformité et à l’obéissance qui est exigé  de lui-elle.

3.B Le racisme auquel nous sommes confrontés n’est pas contemporaine de l’expansion du capitalisme mais constitutif de la modernité capitaliste.

Lorsque S.Johsua aborde la question de l’esclavagisme, de la spécificité de l’esclavagisme transatlantique avec la pure construction idéologique de la pseudo-« biologisation » du racisme, il indique la controverse de Valladolid comme un tournant sans, étonnamment, revenir sur le rôle historique de la plantation esclavagiste qui permet justement de percevoir le lien capitalisme/colonialisme/esclavagisme. Ainsi le fait que  « La plantation combinait le capital anglais, la terre américaine et les esclaves d’Afrique. Cette combinaison était sans précédent et la plantation américaine est donc fondamentalement différente des autres formes d’esclavage (et de plantations) en tant qu’unité productive orientée spécifiquement vers une production capitaliste. » ne fait pas l’objet de commentaire alors qu’il est crucial.

Logiquement, c’est à la conclusion de ce paragraphe consacré à l’esclavage que S. Johsua fait le lien avec les enjeux de la lutte antiraciste pour les anticapitalistes. Cette conclusion, particulièrement claire, présente un grand intérêt pour le débat :


Citation :
« Que ces évolutions (NdlA : un racisme biologisé) soient totalement contemporaines du surgissement du capitalisme relève de l’évidence. Que le plus probable est qu’elles soient intriquées dans un « système monde » (pour reprendre Wallerstein généralisant Braudel). Que donc on ne peut pas imaginer une libération du capitalisme sans, dans le même mouvement, remettre en cause la matrice coloniale/raciste de ce système monde. »


La deuxième phrase exprime qu’il y a d’une part, le capitalisme, et d’autre part, le système-monde c’est-à-dire qu’à partir de son émergence, le capitalisme se déploie dans ce système-monde qu’il transforme (conception exposée précédemment par S.Johsua que j’ai critiqué plus haut). De par cette approche, le racisme pseudo-« biologisé » est considéré comme un phénomène « contemporain » du surgissement du capitalisme et donc pas intrinsèquement lié au capitalisme. Cela est confirmé par la troisième phrase, la lutte antiraciste/anticoloniale est nécessaire parce qu’il s’agit de la matrice du système-monde et… non celle du mode de production capitaliste en tant que tel qui est, selon S.Johsua, déjà constitué (même en germes). Or, dans la mesure où la colonisation et l’esclavage transatlantique participent à la genèse du mode de production capitaliste, il s’agit plutôt de considérer un racisme formulé en termes d’inégalités intrinsèques comme un phénomène généré par la genèse du mode de production capitaliste en tant que tel (et non contemporain à celle-ci). Cela signifie que le mode de production capitaliste nécessite matériellement le racisme constitué en tant que système dans la société à partir de théorisations sur des inégalités « intrinsèques » de certains groupes. [1] Ce système raciste là, celui auquel nous sommes confrontés, est une composante de la modernité capitaliste, son expansion est celle de l’expansion du mode de production capitaliste.  Contrairement à l’assertion d’A.Perez (point de départ de ce débat), oui la catégorie de « Blanc »  est bien le produit de l'histoire occidentale lorsque la « race blanche » s'auto-invente à partir de la traite transatlantique des Noirs, élément constitutif du mode de production capitaliste.

Cette « blanchité » est socialement construite, il faut voir à nouveau le cas des irlandais aux Etats-Unis mais également la trajectoire étonnante des « petits blancs du sud » à Chicago. La puissance de la discrimination raciale faisait que ceux-ci n’étaient certes pas « noirs » mais pas socialement « blancs » non plus en raison de leurs origines des Etats du sud combinée à leur position sociale qui leur faisaient porter une stigmate raciale. Leur expression politique fut celle d’un « nationalisme de péquenauds » (Hillbilly Nationalists) urbains dont l’organisation des Young Patriots s’allia avec les Black Panthers et les Young Lords portoricains au sein de la Rainbow Coalition originelle. Ces exemples issus des Etats-Unis indique qu’il n’y a donc pas de fatalité, que par la médiation de l’action politique, les chemins peuvent être différents. En un sens, l’insertion des irlandais aux Etats-Unis au dispositif d’oppression raciste des noirs (dans une position d’abord subalterne) alors qu’ils étaient eux-mêmes issus d’un pays subissant le joug colonial anglais était pas plus évident que l’alliance de jeunes « sudistes » de Chicago arborant initialement le drapeau de la Confédération avec les Black Panthers.

Mais  cette médiation à laquelle nous devons travailler ne peut se faire qu’à deux conditions.

La première est la reconnaissance de la légitimité de l’autonomie de celles-ceux subissant un racisme lorsque cette autonomie est réclamée. Cette légitimité ne garantit rien mais est totale. Cela semble être la divergence avec la position de S.Johsua, un peu plus subtile que la négation pure et simple de cette autonomie : la reconnaissance formelle du principe de l’autonomie mais accompagnée d’une injonction concomitante à une unité structurelle avec le mouvement ouvrier.

S.Johsua s’appuie sur l’autonomie des sections irlandaises de la 1ère Internationale en Angleterre défendue par K.Marx et F.Engels, dont j’avais donné l’exemple, pour souligner que cette autonomie avait un sens puisque tous les protagonistes faisant déjà partie de l’Internationale. Or cet exemple ne faisait qu’illustrer cette approche de manière particulièrement saillante parce qu’il intervenait au sein d’une organisation déjà existante.  Mais l’attitude de K.Marx et F.Engels par rapport au Fenianism irlandais indique des pistes sur la question de l’autonomie des opprimés au-delà de la question purement nationale. Pour mener une action vigoureuse de soutien au nationalisme irlandais, avec surtout l’apport inestimable de Jenny Marx (Longuet) qui mena une longue campagne pour les prisonniers irlandais, ils  n’ont ainsi à aucun moment réclamé du mouvement national irlandais fenian (Irish Republican Brotherhood et Fenian Brotherhood) de rejoindre l’Internationale ou même de professer leur adhésion aux principes de l’Internationale comme condition d’une action commune ou condition d’un soutien.

En réalité, la position exprimée par S.Johsua annule de facto la portée de la dite autonomie. L’unité ne se construit pas par cette injonction mais par le respect et l’action commune contre les politiques racistes initiées par les capitalistes. Sans cela, inutile d’espérer un front commun et un enrichissement mutuel.

La deuxième résulte de ce qui est abordé dans le point 2 : reconnaître que le racisme n’est ni une survivance irrationnelle due à un manque « d’éducation » permettant de « faire diversion » (comme le veut une certaine vulgate « citoyenniste »), ni un phénomène « contemporain » du capitalisme mais que le racisme moderne (issue du colonialisme) est intrinsèquement liée à l’émergence du mode de production capitaliste, de la modernité que porte celle-ci. Cela signifie que d’un point de vu révolutionnaire, dans un pays du centre capitaliste occidental, a fortiori héritier d’une tradition coloniale, ce qui est déterminant n’est pas la proximité, la conformité à la modernité capitaliste occidentale portés par des représentants de la classe capitaliste mais la mise en échec des projets racistes issus de cette classe.

Il en ressort un ensemble d’orientation, de débats et de tâches  pleinement actuels pour les marxistes révolutionnaires.


[1] A ce propos, je rajouterai que le mode de production capitaliste a également matériellement nécessité l’avilissement et une relégation accrue des femmes et nécessite aujourd’hui comme hier leur travail domestique gratuit pour assurer la reproduction du capital (voir l’œuvre magistrale de Silvia Federici dont j’avais fait une revue de lecture).


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 1 Sep - 11:28

 
À l'occasion d'un discours prononcé dimanche dans son fief de Sablé-sur-Sarthe, le candidat à la primaire Les Républicains pour l'élection présidentielle a affirmé au sujet de l'enseignement de l'histoire de la colonisation à l'école que la France n'était "pas coupable d'avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d'Afrique". Une déclaration qui a déclenché la polémique.


François Fillon et Paul Biya, Cameroun 2009, image ajoutée
 
Citation :
À droite toute, tel semble être le mot d’ordre parmi les grands noms des Républicains. Après les sorties sulfureuses de Nicolas Sarkozy de ces derniers jours, c’est au tour de François Fillon, son ancien Premier ministre, de susciter la polémique. Pour ce faire, il aura suffi de quelques mots au candidat à la primaire à droite :  » Non, la France n’est pas coupable d’avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d’Afrique, d’Asie et d’Amérique du Nord. »

Une phrase prononcée dimanche lors d’un discours à Sablé-sur-Sarthe, qui fait forcément écho à la loi de 2005 passée sous Jacques Chirac et à la notion de « rôle positif » de la colonisation qui avait suscité de vives réactions à l’époque.

Un projet de réforme des programmes scolaires

Pour remettre ces déclarations dans leur contexte, François Fillon dissertait alors sur son projet de refonte des programmes scolaires, notamment en matière d’histoire, l’élu estimant que les manuels apprenaient aux élèves à avoir « honte » de leur pays. « Je veux traquer toutes les démissions de la société française et d’abord celle de l’école », a-t-il martelé à cette occasion.

Dans la foulée, l’ancien chef du gouvernement français a repris les mêmes références que Marion Maréchal-Le Pen dans un de ses discours en décembre dernier, en évoquant le « baptême de Clovis à Reims «, comme le souligne le site de l’Express. Concluant cette envolée par une affirmation qui lance le débat sur la nature et le rôle de l’Histoire: « Les enseignants ne doivent plus être obligés d’apprendre aux enfants à comprendre que le passé est source d’interrogations. Faire douter de notre Histoire, cette instruction est honteuse ! »

Lyrisme échevelé

Un lyrisme qui atteint son paroxysme lorsque le député de Paris parle de « récit national », qu’il considère comme devant être « une Histoire faire d’hommes et de femmes, de symboles, de lieux, de monuments, d’événements qui trouve un sens et une signification dans l’édification progressive de la civilisation singulière de la France ».

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 1 Sep - 21:25



2015

Citation :
This anthology addresses and analyses the transformation of interconnected spaces and spatial entanglements in the Atlantic rim during the era of the slave trade by focusing on the Danish possessions on the Gold Coast and their Caribbean islands of Saint Thomas, Saint Jan and Saint Croix as well as on the Swedish Caribbean island of Saint Barthélemy. The first part of the anthology addresses aspects of interconnectedness in West Africa, in particular the relationship between Africans and Danes on the Gold Coast. The second part of this volume examines various aspects of interconnectedness, creolisation and experiences of Danish and Swedish slave rules in the Caribbean.

Holger Weiss, Ph.D. (1997, Helsinki University), is Professor of General History at Åbo Akademi University in Finland. He has published widely on African, global and Atlantic history, including Framing a Radical African Atlantic : African American Agency, West African Intellectuals and the International Trade Union Committee of Negro Workers (Brill, 2014).


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 3 Sep - 11:04




Citation :
Le vote de l’élection présidentielle au Gabon a eu lieu ce Samedi 27 août. Alors qu’Ali Bongo semble avoir perdu l’élection, d’après les résultats produits par l’opposition à la sortie des urnes, celui-ci a décidé, comme en 2009, de s’imposer par la force. Depuis mercredi soir, différentes manifestations sont violemment réprimées par les forces militaires et policières. Si le nombre de morts est impossible à déterminer pour l’instant du fait des restrictions de déplacement couplés à la coupure d’internet, il est avéré qu’Ali Bongo ne se limite pas au gaz lacrymogène mais fait bien tirer sur sa population à balles réelles, ainsi qu’à l’arme lourde et via des hélicoptères.

Le gouvernement français appelle aujourd’hui à la fin des violences, ainsi qu’à la publication des résultats bureau par bureau, adoptant une posture de soutien à la démocratie. Survie rappelle que la France n’a pourtant fait que soutenir, depuis 50 ans et jusqu’à aujourd’hui, le régime du clan Bongo. En 2009 déjà, Ali Bongo n’aurait jamais pu réussir son passage en force sans l’intervention zélée de différents acteurs français [1]. La France a continué à soutenir le régime, lui octroyant de nombreuses marques de reconnaissance diplomatique (réceptions à l’Elysée, déplacements de ministres français). Ce soutien s’exerce notamment via la coopération militaire et sécuritaire auprès de l’armée et la police gabonaise, celles-là même qui tuent actuellement les civils gabonais. En 2014, le gouvernement français se vantait d’avoir formé près de 4000 militaires gabonais, qui utilisent notamment du matériel français.

Encore aujourd’hui, de nombreux coopérants français sont présents au sein des forces de sécurité gabonaises, notamment auprès de la garde présidentielle, clé de voûte du système sécuritaire du clan au pouvoir. Le commandant en chef de la police nationale gabonaise, Jean-Thierry Oye Zue a annoncé ce matin à l‘AFP que plus de 200 personnes ont été arrêtées depuis hier soir. Celui-ci est, par exemple, encore aujourd’hui, assisté par un conseiller spécial qui se trouve être un commandant de police français, Christophe Blu. De plus, d’après certains témoignages, l’armée gabonaise utiliserait des armes françaises, notamment des fusils d’assaut de type Famas, pour tirer actuellement sur les civils gabonais.

Comme le soulignait Survie dans son rapport "Elections en Françafrique", publié en avril 2016, ce soutien français s’est maintenu alors même que de nombreux éléments indiquaient une reprise en main sécuritaire du régime depuis plusieurs années (recrutements dans la police et l’armée sur une base "ethnique", achat d’armes, etc.), qui s’est accentuée à l’approche du scrutin présidentiel.

Survie ces dernières semaines a par ailleurs plusieurs fois interpellé le gouvernement sur l’augmentation de la répression des militants d’opposition par le régime, ainsi que sur de nombreux cas d’arrestations arbitraires [2], et prévenu contre le risque qu’Ali Bongo tenterait de nouveau un passage en force pour cette nouvelle élection. La France n’a jamais condamné ces répressions, ni suspendu sa coopération militaire et sécuritaire comme nous l’avions demandé à de nombreuses reprises.

« Partenaire inconditionnel du régime Bongo depuis 50 ans, la diplomatie française, qui s’est illustrée par son silence dans d’autre scrutins de reconduction de régimes dictatoriaux ces derniers mois (Djibouti, Congo, Tchad) peut difficilement apparaître comme un avocat du vice et de la vertu » a déclaré Thomas Bart, porte-parole de Survie. « Les gesticulations diplomatiques actuelles demeureront des postures opportunistes tant que le gouvernement français n’annoncera pas l’arrêt de sa coopération militaire et policière, ce qu’il aurait dû faire depuis bien longtemps ».


[1] voir notamment le rapport de Survie," Élections en Françafrique. Congo, Djibouti, Tchad, Gabon." p.50 avril 2016.

[2] Voir notamment nos deux lettres ouvertes, la première adressé à F. Hollande et publié le 22 juillet : "Coopération sécuritaire française et répressions au Gabon " et la seconde le 13 août,"Gabon : Lettre ouverte à Jean-Marc Ayrault, ministre des Affaires étrangères. Coopération militaire et sécuritaire avec le Gabon" accessible sur notre site www.survie.org




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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 4 Sep - 12:30


“Vous savez, on ne peut pas tout savoir”.
Vincent Bolloré


Le conflit social gronde dans les plantations de Vincent Bolloré

Chloé Fiancette Les Inrocks 27 août 2016

Bolloré est actionnaire d’immenses exploitations d’huile de palme au Cameroun. Syndicalistes et ONG luttent pour améliorer les conditions de travail très difficiles des ouvriers et faire comprendre au magnat breton qu’il ne peut “continuer à agir sur le modèle des années 1930”.


Capture d'écran du reportage de "Complément d'enquête" :
"Bolloré, un ami qui vous veut du bien ?"

Chloé Fiancette a écrit:
Des hommes cueillent des noix de palme à l’aide de longues perches qui semblent si lourdes. La sueur perle sur leur front. Ils décrivent leur travail difficile pour un salaire très faible. Certains sont très jeunes et l’un d’entre eux assure avoir seulement 14 ans. Un homme ramasse des noix en tongs. Ils expliquent qu’ils doivent se procurer eux-mêmes leur équipement. Un autre montre ses gants troués et ses mains abîmées à la caméra.  Il dit : “On dirait que nous sommes des animaux de brousse… C’est comme si on n’était pas humains.”

C’étaient peut-être là les images les plus fortes du reportage de Complément d’enquête consacré à Vincent Bolloré, diffusé en avril dernier (puis rediffusé en juillet) sur France 2.  Des images tournées au Cameroun, dans les plantations de la Socapalm, une société de production d’huile de palme détenue par le groupe belge Socfin. Bolloré en est actionnaire à hauteur de 38,75 %.



L’industriel a très mal pris les accusations de ce documentaire et accusé la chaîne d’avoir bidonné son reportage, affirmant avoir en sa possession des “exploits d’huissiers” , selon lesquels le jeune homme interrogé a en réalité 20 ans, et qu’“il a été payé pour dire qu’il a 14 ans.”

Complément d’enquête a, en réponse, diffusé d’autres images de jeunes mineurs travaillant dans les plantations. Une enquête d’Arrêt sur Images a mis en cause la valeur des preuves avancées par Bolloré, mais le coup dur vient du Canard enchaîné. Le journal affirme avoir eu accès à des vidéos tournées par des syndicalistes et des activistes d’une ONG locale, où le jeune homme du reportage raconte que l’huissier accompagné de cadres de la plantation lui a demandé de mentir à propos de son âge. Le jeune homme ajoute qu’”à la fin, ils m’ont donné des habits et m’ont donné 3 000 francs.”

Les vidéos ont été envoyées à France 2. Tristan Waleckx, un des journalistes qui a réalisé le reportage de Complément d’enquête, les a visionnées. “Ça me semblait hallucinant qu’on  fasse pression sur un gamin pour préserver la réputation d’un milliardaire français. Je ne le croyais pas au début.” Le journaliste est aussi étonné que les autres problèmes évoqués dans le reportage, liés aux conditions de travail dans les plantations, n’attirent pas autant l’attention de l’industriel que le travail de mineurs.


image ajoutée : Vincent Bolloré et certains de ses larbins chefs d’État africains,
Faure Gnassingbé du Togo (gauche) et Boni Yayi (droite)
| Photo : TD / RT

Selon Bolloré qui s’exprime devant ses actionnaires, toutes ces accusations ne seraient issues que de la malveillance des journalistes à son égard. Pourtant, cela fait plusieurs années qu’ONG et journalistes dénoncent la situation des travailleurs et riverains des plantations de la Socapalm. Un conflit social persiste entre les associations de représentation de la population locale et la direction des plantations, et le dialogue semble bloqué.

(vidéo dans l'original)

Les effets pervers du travail à la tâche

Emmanuel Elong est syndicaliste et président de la Synaparcam, l’association de représentation des riverains. C’est lui qui guide l’équipe du reportage de Complément d’enquête dans les palmeraies de la Socapalm. L’un des volets sur lequel se bat le syndicaliste, c’est les conditions de travail des ouvriers des plantations. Leur salaire est plus faible que celui des ouvriers des usines, des chauffeurs, etc. d’après le Collectif national Justice et Paix, une association camerounaise. Cela est dû au fait que les travailleurs de la plantation sont payés à la tâche.

Le syndicaliste dénonce les effets pervers d’un tel mode de rémunération, qui dépend directement de la force physique des travailleurs. “Si tu n’es pas fort pour soulever la perche à tout moment, tu ne peux pas récolter 50 régimes en une journée. (50 régimes, cela rapporte 1 500  francs CFA [2,29 €] au travailleur) C’est la récolte qui paie beaucoup. Si tu n’es pas fort, alors ce n’est pas possible d’avoir un salaire de 40 000 francs CFA (60,98 €) dans les plantations de Bolloré.”

Le smic camerounais est passé en 2014 de 28 216 francs CFA à 36 270 francs CFA. Mais lorsqu’on lui demande à combien il évalue le salaire moyen des travailleurs des plantations, Emmanuel Elong estime qu’il s’élève à “pas plus de 18 000 francs CFA”. Certaines tâches difficiles, comme l’élagage des palmiers (le fait d’enlever les noix desséchées), doivent être effectuées, mais elles rapportent moins que la récolte aux travailleurs. Elong n’hésite pas à dire que “les gars travaillent comme des esclaves”.

Certains travailleurs sont dans une situation de précarité. Dans le rapport sur le développement durable de la Socfin de 2014, il est dit que la Socapalm embauche 2 184 travailleurs permanents, 2 223 intérimaires et 1 500 sous-traitants. Selon Emmanuel Elong et les rapports de plusieurs associations, la majorité des ouvriers des plantations dépendent encore de sous-traitants.

Ces ouvriers, comme les intérimaires, sont plus susceptibles d’être touchés par la précarité. La plupart ont des contrats temporaires. “L’article 26 alinéas 6 du Code du Travail limite la durée de leur contrat avec la même entreprise à un an, explique le Collectif Justice et Paix dans un rapport. Or, on compte au sein de la Socapalm plusieurs travailleurs sous-traitants et intérimaires qui comptabilisent plusieurs années de service au sein de l’entreprise.” Ces ouvriers sont d’autant plus vulnérables.

“Des conditions de travail inhumaines”

Emmanuel Elong raconte que dans la plantation Dibombari, “l’élagage n’a pas été fait depuis 4 ans dans la plantation… Mais normalement l’élagage doit être réalisé deux fois par an !” Les noix de palme sèches se seraient donc accumulées au fil des années, rendant la tâche longue et fastidieuse. Cela accentue l’effet négatif du mode de rémunération : “Si tu ne peux pas élaguer 10 palmiers, alors tu gagnes moins de 400 FCFA (0.61€) par jour de travail.” Un rendement faible, mais difficile pour certains travailleurs de refuser, car leur contrat de travail ne leur assure pas de stabilité. “S’ils refusent, on les suspend et alors on les chasse du campement. Ce sont des conditions de travail inhumaines…” lance le syndicaliste, amer.

Les ouvriers sont rarement originaires de la région et vivent dans des logements appartenant à la Socapalm. Des logements qui ne sont pas toujours dans un état convenable. Le Collectif National Justice et Paix estime dans son rapport que la plupart de ces logements “sont essentiellement construits à base de planches”, et qu’ils subissent “une usure accélérée au contact des intempéries.”

Ces ouvriers “temporaires” des plantations ont également un accès limité à la Sécurité sociale, toujours selon le rapport du Collectif national justice et paix : “La catégorie particulière des sous-traitants ayant généralement des contrats saisonniers ne bénéficie d’aucune protection sociale.” D’après les conclusions du Collectif, les trois quarts des salariés sous-traitants et intérimaires n’ont pas accès à la Sécurité sociale. “Si tu es malade, tu es abandonné à toi même, et avec un salaire de 18 000 francs CFA tu ne peux pas te soigner ! ” s’insurge Emmanuel Elong.

Autre problème, les ouvriers embauchés par les sous-traitants n’ont pas non plus de matériel de protection. Mais Emmanuel Elong n’en tient pas rigueur aux supérieurs directs des ouvriers : “Le sous-traitant n’a pas les moyens pour habiller ses ouvriers. il n’a rien !” Les ouvriers sont transportés sur les plantations dans les véhicules qui transportent également du matériel agricole, parfois les perches qui servent à récolter les noix de palme. “En cas d’accident, ce sont des blessés graves, des morts.”

Pour Emmanuel Elong, la relation entre les travailleurs et riverains de la Socapalm s’est envenimée après la privatisation de la société, en 2000. “Au lieu que le repreneur nous aide, il nous a appauvris à nouveau”, estime-t-il. Les problèmes préexistant à la privation de la plantation n’ont pas été réglés. Pour lui, le volet social qui permettait auparavant aux populations locales de conserver des lopins de terre pour cultiver, de bénéficier d’un accès à certains services de soins, à l’eau potable et à l’éducation, a été en partie laissé de côté.

“Missions de service public”

La Convention de cession conclue avec l’Etat camerounais au moment de la privatisation oblige la Socapalm à assurer des “missions de service public” anciennement assurées par l’Etat, notamment dans les domaines de la santé, de l’éducation, du logement, de l’appui au développement et de l’entretien des infrastructures routières. Or, pour les associations de représentation des riverains, cette Convention n’est pas respectée.

Une des véritables urgences, pour la Synaparcam, l’association présidée par Emmanuel Elong et qui défend les intérêts des riverains, c’est l’eau. Nkalwo Joseph Léa, un des organisateurs communautaires de la Synaparcam, explique que “les activités de la Socapalm contribuent à la pollution des rivières”, ce qui revient à “priver certains villageois d’eau potable”, puisque les villages n’ont pas l’eau courante.

Les revendications de la Synaparcam concernent aussi les domaines de l’accès à l’électricité, de la santé et de l’éducation. Les centres de soin existants sont “réservés aux salariés de la Socapalm” d’après Nkalwo Joseph Léa, et les villageois y ont difficilement accès. “Il y a treize villages riverains dans la plantation de Kienké, précise Nkalwo Joseph Léa. Jusqu’à aujourd’hui, aucun n’a été électrifié. Il n’y a pas de route pour la circulation des produits et des personnes. Il y a une école primaire, à un seul endroit.”

L’arrivée de la plantation en 1968 a déclenché un processus de déforestation, “réduisant d’autant les surfaces sylvicoles jusqu’alors utilisées par les populations locales pour leurs activités de chasse et de collecte” selon un rapport d’enquête réalisé par les associations Sherpa, CED, FOCARFE et Misareor, qui révèle également que “ce sont pareillement des milliers d’hectares de terres arables qui ont été soustraits aux populations locales”. Avant l’implantation de la Socapalm, qui était alors une entreprise nationale, la zone était occupée par des populations paysannes bantoues et de chasseurs “pygmées” Bagyéli. Pour l’instant, “aucune communauté Bagyéli n’a été indemnisée ou relogée”, selon Nkalwo Joseph Léa.

En 2010, l’association française Sherpa, l’association allemande Misereor et deux associations camerounaises (CED et FOCARFE) établissent un rapport accablant sur la situation dans les plantations. Elles portent plainte contre les groupe Bolloré, la Financière du Champ de Mars, Socfinal et Intercultures pour violation des principes directeurs de l’OCDE à l’égard des multinationales. La plainte est déposée auprès des points de contact nationaux (PCN) français, belge et Luxembourgeois (de la nationalité des différents groupes concernés.

Les trois PCN se concertent, et, à l’époque, c’est le groupe Bolloré qui apparaît comme l’interlocuteur le plus “identifiable” d’après Jean-Marie Paugam, président du PCN français : “On a établi à l’époque que Bolloré était un actionnaire minoritaire de Socapalm, mais on a estimé qu’il avait une influence sur ses partenaires commerciaux et relations d’affaires, qui permettait d’avoir une action correctrice sur les difficultés rencontrées. Des difficultés qui avaient été reconnues comme des violations des principes directeurs de l’OCDE.”

Le PCN français s’empare donc de l’affaire en juillet 2011. Le groupe Bolloré refuse alors les bons offices du PCN, et porte plainte en diffamation contre l’association Sherpa. En novembre 2012, volte-face. Vincent Bolloré accepte finalement la médiation du PCN, qui commence alors en février 2013. Bolloré abandonne finalement sa plainte contre Sherpa. “Il y avait alors contradiction, se souvient Marie-Laure Guislain, responsable du contentieux dans le pôle GDH de l’association Sherpa, puisque le groupe reconnaissait en médiation que ce que l’on avait dit était vrai, mais ils n’avaient pas encore retiré leur plainte en diffamation.” Une négociation qui aboutira en septembre 2013 à un plan d’action, qui reprend la plupart des mesures présentées par l’association Sherpa en novembre.

Entre-temps, une action a été lancée par plusieurs associations de riverains des plantations de Socfin au Cameroun, en Côte d’Ivoire, au Liberia et au Sierra Leone, mis en relation à travers l’action de l’association française ReAct. Cette “Alliance des riverains des plantations Socfin/Bolloré” partage des revendications communes sur de nombreux sujets, certains concernant le cas spécifique de la Socapalm.

“Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?”

Le 5 juin 2013, les représentants de cette Alliance sont venus jusqu’à Paris remettre une lettre à l’actionnaire Bolloré devant le siège du groupe. Ils confrontent personnellement l’industriel venu chercher la lettre en personne, et filment la remise en main des doléances. Vincent Bolloré réagit alors comme s’il entendait parler de ces problèmes pour la première fois. “Qu’est-ce que j’ai fait de mal ?” dit-il, avant d’ajouter : “Vous savez, on ne peut pas tout savoir”.

Vincent Bolloré accepte alors de dialoguer avec les riverains des plantations de Socfin. Les membres de l’Alliance se déplacent spécialement à Paris pour une réunion le 24 octobre 2014. Des représentants du groupe Bolloré sont présents, mais personne ne représente le groupe Socfin. Bolloré se présente comme un “facilitateur du dialogue” et promet de transmettre les demandes à Socfin. Il s’est également engagé à “soutenir les principes fondamentaux définis par le porte-parole de l’Alliance”.

Depuis, le dialogue stagne. Vincent Bolloré explique fin 2014 qu’il ne parvient pas à ramener Socfin autour de la table. Le PCN a estimé dans un communiqué le 16 mai dernier que “le Groupe Bolloré a usé de son influence vis-à-vis de ses relations d’affaires” mais que “sur le plan formel, le plan d’action pour la Socapalm n’est pas encore mis en œuvre”. “On n’est pas dans un cas classique d’une maison-mère qui peut donner un ordre à une filiale”, explique Jean-Marie Paugam. Il ajoute que “Bolloré n’a pas de moyen de contrainte sur Socfin, ni directement sur Socapalm. Ce qui a bloqué, c’est le refus de Socfin de souscrire au plan d’action qui avait été négocié par Bolloré.”

Le PCN français a transféré le leadership de la saisine au PCN belge, “compétent pour interagir avec le Groupe Socfin”. Les associations sont moins indulgentes. Pour Sherpa, “dans le plan d’action les parties, dont Bolloré, s’engagent à respecter et à être responsables et solidaires de la mise en place du plan, il revient donc à Bolloré de faire en sorte d’appliquer ce plan” déclare Marie-Laure Guislain. “Pour nous, il est trop facile de dire qu’une de ses filiales bloque le plan et de se décharger de toute responsabilité.

Un avis partagé du côté du ReAct. Pour Eloïse Maulet, “il ne faut pas sous-estimer le poids du groupe Bolloré au sein de la gestion des plantations, dans la mesure où beaucoup de personnes communes au deux groupes qui sont présentes au sein des différents conseils d’administration. Il y a des représentants directs du groupe Bolloré au sein des CA de certaines plantations.”

Sur le terrain, les associations notent certains efforts de la Socapalm, mais qui restent largement insuffisants. Le bilan du Collectif national justice et paix, l’association désignée pour vérifier la mise en place du plan d’action sur place, fustige l’action de la Socapalm. “Les logements ont été améliorés pour certains travailleurs, malheureusement beaucoup de logements demeurent indécents, estime Marie-Laure Guislain. D’après notre partenaire local, ces améliorations ne concernent qu’une minorité.”

Des bassins d’épuration ont également été mis en place, “mais ils ne sont pas efficaces, ils se déversent directement dans les cours d’eau, qui débordent et causent aussi de graves pollutions.” Pourtant, la Socapalm a montré qu’elle était capable d’agir. D’après Emmanuel Elong, il y a désormais des “contrôles stricts” à l’entrée des plantations, où l’on vérifie l’âge des travailleurs : “Ils ont compris quelque chose sur le travail de mineurs. C’est l’incident de France 2 qui a provoqué cela, il y a eu une réaction.”

Refus du dialogue

Surtout, ces actions ne correspondent pas à ce qui est convenu dans le plan d’action établi sous la médiation du PCN français. “Les actions sur place ne répondent pas aux violations des principes directeurs de l’OCDE qui avaient été observées, selon Marie-Laure Guislain. La Socapalm refuse toujours le dialogue avec les riverains. Il y a beaucoup de violations au niveau de la pollution, de l’emploi et du développement local.”

Seulement une plateforme de dialogue tripartite (Socapalm, administration locale, représentants des riverains) a vu le jour, qui concerne deux des sept plantations, et celle-ci demeure dysfonctionnelle. Pour Nkalwo Joseph Léa, la Socapalm “privilégie le dialogue avec les chefs traditionnels, plus malléables, au détriment des associations des riverains”.

Pourtant, pour les représentants des riverains ce dialogue est plus que souhaitable. “La Socapalm nous apporte beaucoup dans l’économie du Cameroun, reconnaît Emmanuel Elong. Le but n’est pas de la faire fermer, mais qu’ils suivent ce qu’ils ont signé avec l’Etat du Cameroun, pour l’indemnisation, le partage des bénéfices.” Ce dialogue est aussi inévitable, pour le syndicaliste :  “La Socapalm ne peut pas continuer à agir sur le modèle des années 1930.”


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 9 Sep - 3:50


2006-2016 : comme un anniversaire

« Faut qu'on arrête maintenant avec notre culpabilité post-coloniale »
Nicolas Sarkozy, 4 septembre 2016


Faut-il être postcolonial ?


2006

Éditorial
Citation :
1
Pour la première fois en décembre dernier [2005], Labyrinthe a organisé un séminaire dont chaque double séance comprend six à sept heures d’exposés et de longues discussions. Ce modus operandi, nouveau pour nous, voulait donner l’occasion de rencontres entre la revue et ses lecteurs. Sans que nous nous soyons donnés pour but la constitution systématique d’un dossier à la suite de ces échanges, notre première exploration nous a paru suffisamment convaincante pour passer de l’échange verbal et électronique à l’élaboration du présent numéro.

2
L’idée de consacrer nos travaux au postcolonial, à ses théorisations, à sa mise en études nous était venue l’été dernier. Depuis cette date, en France, une parole médiatique, politique et savante n’a pas cessé de grandir, faisant de la colonie son enjeu principal. Le souci du colonialisme et de son après-coup est, comme nous le montrons, pour partie nouveau ; mais pour partie seulement. Car si les chercheurs en France peinent encore à dialoguer avec les postcolonial studies, ce dernier ensemble, institutionnel et textuel, s’est constitué dans le monde anglophone depuis au moins deux décennies. Aux États-Unis en particulier, nombre d’auteurs et d’instituts revisitent le passé et le présent des empires. Les méthodes sont diverses, souvent influencées par les pratiques historiques, philosophiques, analytiques et politiques de penseurs français et francophones (Michel Foucault, Jacques Derrida, Jacques Lacan, Franz Fanon pour ne citer qu’eux). Dans une époque où journalistes, acteurs politiques, universitaires et citoyens explorent le postcolonial en France, il est sans doute temps de tirer parti de l’expérience de la postcolonial theory. Et de se demander pourquoi tant d’auteurs dans notre métropole ont tendance à révoquer par principe la fameuse mode américaine – ou à asseoir leur propre situation sur l’exemple indiscuté (et généralement incompris) des universités américaines.

3
Résolument, donc, ce dossier interroge la scène française et la scène américaine de production d’un savoir (ou de dogmes) sur le postcolonial. Mais en matière de colonies, il ne saurait s’agir de nous limiter aux héritiers proclamés d’un Occident unitaire – fût-ce pour leur reprocher leur ethnocentrisme. Les essais d’intellectuels noirs comme Valentin-Yves Mudimbe ou Achille Mbembe, de professeurs indiens anglophones tels Gayatri Spivak ou Homi Bhabha se trouvent au centre de nos préoccupations. Les deux scènes impériales ouvrent sur un large théâtre.

4
Face à cet espace immense, nous avons choisi un angle de vue. Labyrinthe propose un examen du discours « savant » sur le postcolonial aux croisées des disciplines. Sur ce point particulièrement, le contraste entre les universités françaises et américaines est frappant. Alors que les postcolonial studies se sont inventées et se renouvellent grâce à un échange entre les différentes sections de la scholarship, l’enquête française sur la colonie reste presque toujours désespérément rivée à une discipline (l’histoire, en particulier). Au sein même de ce discours normé, l’habitude hexagonale tend à minimiser les enjeux théoriques et l’épistémologie ­– tandis que les grands auteurs postcoloniaux anglo-saxons ont bien compris que l’examen des faits ne prend sens que dans la pensée, et non pas contre elle, au nom d’une fallacieuse objectivité. Enfin, du point de vue des structures d’enseignement et de recherche, la prolifération de lieux de rencontres aux États-Unis est sans commune mesure avec le morcellement typique de la France actuelle.

5
Ce dossier combine alors lectures de textes et analyses institutionnelles, réflexions épistémologiques et mise en acte de l’indiscipline dans la recherche. Nous avons voulu donner une image d’un problème transcontinental – et une idée de l’originalité incomprise de la postcolonial theory. Pour autant, notre propos est par définition critique. Les auteurs des différents articles ont en commun des positions, des interprétations, des liens d’amitié ; ils ne cherchent pas à établir une doctrine. Nous délaissons les célébrations.

6
Il est vrai que nous sommes d’accord pour contester un certain babil français sur la « culture coloniale républicaine ». Anthony Mangeon et Grégoire Leménager pointent les faiblesses d’une rhétorique collective sur la fracture coloniale – qui, au nom du passé, oblitère l’histoire de la pensée et de la littérature « indigènes », et qui schématise pour mieux diffuser son jargon citoyen. D’autre part, nous croyons que le système universitaire américain dispose d’une véritable intelligence, dans ses propres marges institutionnelles. L’entretien avec Anne Berger rappelle cette qualité, plus propice à la constitution d’une réflexion libre que l’aujourd’hui spécialisé et contingenté de la recherche française. Marc Aymes décrit les liens hétérogènes qui enserrent certains penseurs du postcolonial sur les campus d’Amérique du Nord. De tels atouts, reconnaissons qu’ils sont à rebours de l’habituelle condescendance. Ne nous y arrêtons pas, heureux d’avoir trouvé une figure du paradis… Engageons-nous au contraire dans le perfectionnement de cet effort intellectuel. Laurent Dubreuil montre ainsi que l’ambition postcoloniale, si rebelle qu’elle semble à l’organisation traditionnelle du savoir, s’accommode d’arrangements tacites avec les logiques ordinaires. La pluridisciplinarité, l’interdisciplinarité méritent d’être relancées dans le sens d’une indiscipline foncière, argumentent Antony Mangeon et Laurent Dubreuil.

7
En somme, dans ce numéro, le (post)colonial n’est ni une évidence préalable et indiscutable, ni une vogue américaine superficielle ; ni une honte, ni un salut ; ni un passé révolu, ni l’éternité du présent. Qu’il y ait un fait colonial ne doit pas empêcher d’interroger la continuité du concept, de construire une signification. Pensée, histoire et langue (et littérature) vont ensemble. La discipline est la sédimentation formelle d’une pratique des discours, conditionnée par la place sociale de l’éducation. La portée théorique de ce dossier s’éclaire de la sorte. Pareil entrelacs explique enfin pourquoi nous terminons ce groupe d’articles par le texte de Linda Lehmil sur l’éducabilité des indigènes et les politiques pédagogiques dans l’empire français de la Troisième République. L’idiome, la domination, l’esprit, l’école sont les mots clés d’une enquête puisant dans la généalogie effective de la francophonie – et de toutes les phonies nées des colonialismes.

8
Faut-il être postcolonial, au bout du compte ? La question veut provoquer, et se défaire de la simple causalité. Le postcolonial passe du chronologique au sémantique. Etre postcolonial implique autre chose qu’un héritage, qu’une posture. Cependant, bien vain qui croirait ne pas l’être, en discréditant, en oubliant. Alors, s’il le faut, soyons postcoloniaux. Même, par fidélité à l’avenir proclamé du post, continuons encore à penser au-delà.



Plan
Citation :
- Naissance de l’enseignement pour « indigènes »

- L’éducabilité des indigènes
Psychologie des indigènes
Hiérarchisation des races et des langues
Thèses des détracteurs de l’enseignement aux indigènes

- L’école publique pour les indigènes : les cas malgache et algérien
Points communs entre l’Algérie, Madagascar et la métropole
Différences


« La France n'est pas coupable d'avoir voulu faire partager sa culture aux peuples d'Afrique »
François Fillon, 28 août, 2016


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 11 Sep - 22:43


Le bassin du «village sénégalais»

Exposition universelle de Liège, carte postale, héliotypie, 1905



source : À l’époque des zoos humains Charline Zeitoun CNRS Le Journal

depuis, pour la repentance, on a eu Exhibit B

Rolling Eyes

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 17 Sep - 13:20


LA BELGIQUE HÉRITIÈRE DU CRIMINEL LÉOPOLD II EN PLEINE NOSTALGIE COLONIALE !

Luc Michel PANAFRICOM 15.09.2016, via R. Bibeau les7duQuébec 17 septembre 2016

« Tant que les lapins n’auront pas d’historiens, l’histoire sera racontée par les chasseurs »
Howard Zinn  (historien américain anticolonialiste)



Citation :
Le régime belgicain, héritier même pas honteux du roi Léopold II, le boucher du Congo (et dont la famille règne toujours, que dirait-on si un petit-neveu de Hitler était aujourd’hui chancelier en Allemagne ?), est en pleine nostalgie coloniale. Elle ose célébrer la « victoire » de Tabora et la boucherie entre africains, ceux des colonies du IIe Reich et ceux du Congo belge, pendant la grande guerre civile européenne de 1914-18. Une cause qui n’était pas la leur, pour des maîtres qui les exploitaient et avaient volé leurs terres …

Car il ne s’agit pas de célébrer la mémoire des morts, mais bien une victoire de la Belgique et de son armée coloniale, au moment où le non-état belgicain se délite irrésistiblement et où les européens sont censés unis !  Nostalgie sur fond de censure contre ceux qui n’approuvent pas cette histoire manipulée par les colons, des africains et des anti-colonialistes ont été interdits de participer aux colloques organisés : « Des rumeurs ont circulé que des opposants à la mémoire coloniale qui s’étaient déjà distingués en maculant de peinture rouge la statue équestre de Léopold II à la place du Trône pourraient venir troubler les travaux à l’université militaire de l’avenue de la Renaissance ».

L’HISTOIRE COLONIALE OU LA MÉMOIRE CONFISQUÉE

La flambée de nostalgie coloniale en Belgique illustre la façon dont l’histoire coloniale, écrite par les colons, confisque la mémoire africaine. La bataille de Tabora est célébrée par ce colloque, une exposition itinérante (qui traversera la Belgique pour faire escale près de lieux rappelant les grandes campagnes d’Afrique de la Première Guerre mondiale) et par la translation de la dépouille du général Tombeur (qui y commandait)  au cimetière de l’avenue du Silence à Uccle.

L’exposition itinérante (co-organisée par l’Institut des Vétérans et le Musée royal d’Afrique centrale) est centrée sur la manipulation de l’histoire coloniale, basée sur le vol de la mémoire des africains : « les chercheurs des deux institutions (…) ont rappelé le sacrifice de milliers de soldats congolais qui ont combattu dans la Force publique sous commandement belge mais aussi de tous les civils africains qui ont suivi les officiers et sous-officiers européens dans des conditions de vie très difficiles comme porteurs de charge de 25 kilos. Les jeunes l’ignorent mais les soldats africains du Congo belge ont joué un rôle essentiel entre avril et septembre 1916 dans l’avancée vers l’Afrique orientale allemande ». Armée coloniale, sang africain versé dans la guerre des blancs, exploitation du travail noir, voilà le vrai visage de cette « victoire belge » !

« L’Institut des Vétérans et le Musée royal d’Afrique centrale font un utile devoir de mémoire », ose écrire La Libre Belgique, qui utilise le vocabulaire du génocide juif pour justifier une guerre coloniale, oublieuse qu’avant Hitler, il y eut Léopold II et le génocide de 10 millions de congolais ! « Jusqu’à l’apparition de HITLER, Léopold II était un des hommes les plus cruels d’Europe » écrit l’historien Adam HOCHSCHILD dans LES FANTOMES DU ROI LEOPOLD – UN HOLOCAUSTE OUBLIE. « A l’époque, les actes commis au nom de Léopold II ont défini la norme absolue de cruauté, comme cela allait être le cas avec HITLER, un demi-siècle plus tard », ajoute le cinéaste Peter BATE, auteur du retentissant ROI BLANC, CAOUTCHOUX ROUGE, SANG NOIR …


LUC MICHEL / PANAFRICOM

http://www.panafricom-tv.com/
https://www.facebook.com/panafricom/
https://www.facebook.com/Panafricom2/

* Lire sur LLB :

http://www.lalibre.be/actu/belgique/centenaire-de-la-bataille-de-tabora-malentendu-facheux-a-l-ecole-royale-militaire-57daba213570b0f26a1512c8


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 27 Sep - 5:00


de la traite au Brexit, le marqueur de la race en Grande-Bretagne

« Les processus par lesquels les Africains sont devenus des « nègres », qui sont devenus des « esclaves », se sont déroulés dans l’ensemble de la côte africaine, sur les bateaux négriers et dans les plantations des Caraïbes. L'insistance des propriétaires d'esclaves sur la couleur de la peau comme un marqueur d’identité continue de nous hanter. »

The racist ideas of slave owners are still with us today

Catherine Hall The Guardian 26 September 2016

The surge in hate crime since the Brexit vote is one legacy of an overlooked period of British history


A 19th-century print shows captives being brought on board a slave ship on Africa’s west coast.
Photograph: Print Collector/Getty Images

Citation :
On Sunday evening, the ITV series Victoria imagined Prince Albert addressing the great anti-slavery convention at Exeter Hall, on the continued existence of the slave trade and slavery. It went so far as to show an encounter between Albert, a freed African-American and American feminists attending the convention.

It was engaging television. But don’t be fooled. People of colour and women were in reality marginalised at this famous 1840 event. And while Albert supported anti-slavery causes, other significant royals, including Victoria’s uncle the Duke of Cumberland, opposed the ending of the slave trade and slavery.

In fact, between 10% and 15% of the 19th-century British elite had connections with slave ownership. Such connections survive today. For example, Princesses Eugenie and Beatrice are descended through their mother, Sarah Ferguson, from Sir Henry Fitzherbert, who in the 18th century owned sugar plantations and more than 1,000 enslaved men, women and children, in Jamaica and Barbados


The processes by which Africans became ‘negroes’ and ‘slaves’
took place on the slave ships and plantations


Since 2009 I have been working with a team of historians on the Legacies of British Slave Ownership project at University College London. Our initial research was compiled from the records of the compensation paid to slave owners following slavery’s abolition in 1833. This was significant because the compensation paid by British taxpayers contributed in important ways to the making of modern industrial Britain and its empire.

We chose to work on the slave owners – English, Scots, Irish and Welsh, mostly men but also women – as a way of demonstrating the extent to which thousands of white Britons were directly implicated in the exploitation of enslaved Africans. The project has attracted a great deal of attention, and was made into two Bafta-winning TV documentaries.
 
The key driver of the slave trade was, of course, the desire to make money. But its longer-term legacy runs well beyond that. For in order to make money the traders had to create a new discourse on “race”; and the impact of those ideas needs to be remembered too.

By studying pamphlets, wills, correspondence and other papers kept by slave owners, we can explore how they understood race and attempted to justify their ownership of other people. This week sees the launch of a major new data set and the start of the next phase of work at the Centre for the Study of the Legacies of British Slave Ownership at UCL, supported by the Hutchins Center at Harvard.

The processes by which Africans became “negroes” who became “slaves”, took place across the African coast, on the slave ships, and on the plantations of the Caribbean. The slave owners’ insistence on skin colour as a marker of identity continues to haunt us. Edward Long’s celebrated History of Jamaica, a key text for pro-slavers and racists who believe in the natural and essential differences between black and white, was first published in 1774 and is still in print today.

Ideas about racial difference that began with slavery were recalibrated across the centuries to encompass other colonised subjects – whether Indian, Aboriginal or east Asian. All were defined as racialised others, inferior to white Britons, and this process was central to imperial rule.

A British history that told this story of exclusion would help us to understand the present. “The great force of history,” wrote the African-American activist and writer James Baldwin, “comes from the fact that we carry it within us, are unconsciously controlled by it in many ways, and history is literally present in all that we do.” The structures and practices that underpin black inequality are not new.
 
Britain likes to tell a story about itself as a tolerant and inclusive nation, the first to abolish the slave trade and slavery: in essence, of a long slow march from Magna Carta to our contemporary, democratic society. This remains powerful and attempts to challenge or question it are strongly resisted.

History, however, provides us with the means to pursue that questioning. Britons need to grasp a history that takes responsibility for the debt – moral, political and economic – owed to others, to give us a much stronger understanding of the benefits that we at the imperial centre have reaped. One such example is the current campaign by Caribbean nations for reparation, which demands an exploration of the continuities between Atlantic slavery and the present day.

My work as a historian has convinced me that ways of thinking about race are the most destructive legacy of Britain’s imperial past. In the wake of the Brexit vote we have witnessed a deeply disturbing increase in the number of hate crimes committed against Poles, Muslims and racial minorities. Globalisation, with all the losses it has brought for so many, has clearly acted as a trigger for this upsurge of rage and resentment, the wish to “take back control” and “secure our borders”.

Mon travail en tant qu’historienne m’a convaincue que les façons de penser la race sont l’héritage du passé impérial le plus destructeur en la Grande-Bretagne. Dans la foulée du vote Brexit nous avons assisté à une augmentation profondément troublante du nombre des crimes haineux commis contre les Polonais, les Musulmans et les minorités raciales. La mondialisation, avec toutes les pertes qu’elle a apporté pour tant de monde, a clairement agi comme un déclencheur pour cette recrudescence de colère et de ressentiment, avec la volonté de [i] « reprendre le contrôle » [/ i] et [i] « sécuriser nos frontières.

The legacy of slavery is the dehumanisation of others and assumptions of white superiority, as well as terrible disparities of wealth and power. These could not be starker than they are today.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 27 Sep - 8:44


La Kabylie entre mythes coloniaux et réalités algériennes

Yassine Temlali Orient XXI 14 octobre 2015

La genèse de la Kabylie. Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie (1830-1962), du journaliste et chercheur Yassine Temlali, paraît aux éditions Barzakh (Alger). L’extrait que nous publions ci-après est tiré du chapitre intitulé « La politique berbère (kabyle) de la France en Algérie : mythes et réalités ».

Citation :
[...] L’image que se faisaient les colonisateurs français des Algériens autochtones était déterminée, d’une part, par le dogme pseudo-scientifique racialiste qui professait l’existence de différences essentielles de caractère et d’aptitude au progrès entre les «  races  », et d’autre part, par une profonde ignorance du monde musulman, vu à travers la lorgnette d’un orientalisme conquérant, imprégné de l’idée de la supériorité européenne. La méconnaissance de l’«  Orient  », qui le faisait dépeindre de façon stéréotypée par de grands écrivains comme Chateaubriand(1), était encore plus frappante quand il s’agissait du monde «  barbaresque  ». Celui-ci n’était connu qu’à travers de rares récits de voyageurs et de captifs chrétiens qui avaient connu les geôles de la Régence.

Même L’Encyclopédie, une œuvre pourtant magistrale à bien des égards, s’est fait l’écho de ces stéréotypes. L’entrée «  Azuagues  »(2) (curieux résultat d’une double déformation : d’«  Azwaw  », qu’on peut traduire par «  Kabyle  »(3), et de «  Zouagha  », désignant une tribu berbère) n’est rien d’autre qu’une somme impressionnante de demi-vérités, d’évidentes idées reçues et de confusions diverses. Les «  Azuagues  », selon le texte de cet article établi par Denis Diderot et Jean D’Alembert, sont des «  peuples d’Afrique qui sont répandus dans la Barbarie et la Numidie  » dont «  les uns sont tributaires [et] les autres vivent libres [et qui] habitent principalement les provinces de Tremecen [sic] et de Fez [Fès]  ». Il ajoute : «  Les plus braves occupent la contrée qui est entre Tunis et le Biledulgérid [le pays du Djérid, dans le sud tunisien]. [...] Leur chef porte le titre de roi de Cuco [le roi de Koukou]. Ils parlent la langue des Berbères et l’arabe.  » Les deux philosophes français confondaient les Kabyles — dont certains chefs en Grande-Kabylie, ont porté, en effet, le titre de «  roi de Koukou  » — avec les Zouagha, une tribu berbère dont le territoire, au XVIIIe siècle, était à cheval entre la Tunisie et l’Est algérien mais qui, quelques siècles plus tôt, s’étendait, selon les chroniqueurs médiévaux, de la Libye au Maroc, d’où probablement la mention des provinces de Tlemcen et de Fès. Cet article de L’Encyclopédie peut être tenu pour une ébauche sommaire du discours colonial sur les Berbères, plus particulièrement les Kabyles : les «  Azuagues  », y lit-on, «  se font honneur d’être chrétiens d’origine [et] haïssent les Arabes et les autres peuples d’Afrique [sic]  »(4).

L’exploration scientifique du pays nouvellement conquis n’a pas échappé aux pesanteurs du racialisme et de la méconnaissance de l’«  Orient  ». Ainsi, y aura-t-il, d’emblée, pour les Français, deux races dissemblables, sinon ennemies, les Berbères et les Arabes : les premiers étaient d’immémoriaux sédentaires, des autochtones à la religiosité superficielle  ; les seconds, d’impénitents nomades, des descendants foncièrement fanatiques des envahisseurs hilaliens.

La formation, dès le début de l’occupation, de préjugés favorables aux Berbères, principalement les Kabyles, ne pouvait, de toute évidence, que servir le projet de division des «  indigènes  », projet qu’un zélé colonialiste, le docteur Eugène Bodichon, a formulé, en 1845, de façon on ne peut plus explicite : «  La France doit développer cet instinct antipathique entre Arabes et Kabyles et mettre à sa convenance les deux races aux prises l’une contre l’autre  »(5). Ces préjugés se sont renforcés de faits objectifs majeurs : l’absence de solidarité de la majorité des Berbères avec la Régence attaquée et, quelques années plus tard, le refus des tribus de Grande-Kabylie de reconnaître l’autorité de l’Émir Abdelkader en lutte contre les troupes de l’armée d’invasion. Cependant, ce qui devait être lu, dans le premier cas, comme une indifférence peu surprenante au sort des terribles janissaires et, dans le second cas, comme une éloquente manifestation du cloisonnement, sous le régime turc, des communautés «  indigènes  », a été interprété, à la lumière aveuglante du racialisme, comme une prédisposition kabyle naturelle à collaborer avec les conquérants. On prêtera cette prédisposition d’autant moins aux «  Arabes  » qu’ils s’étaient déjà soulevés contre les Français, leurs territoires situés dans les basses terres étant les plus convoités par les militaires et les premiers colons.

Fantasmes colonialistes

Durant les premières années de l’occupation, l’observation scientifique de la société autochtone, destinée à mieux la connaître pour «  lui enlever ses capacités de résistance  »(6), a contribué, de manière décisive, à former l’image coloniale du «  Berbère  » : paysan enraciné dans le terroir, au besoin habile colporteur, il était si différent de l’Arabe, bédouin dédaignant ces «  vils  » métiers que sont l’agriculture et le commerce.

Le mythe berbère, qui s’est décliné principalement en mythe kabyle, est antérieur à l’occupation de la Kabylie : en 1841, huit ans avant le début de la conquête des Babors par le général Bugeaud, le général Duvivier écrivait : «  La fixité kabaïle et l’amour de cette race pour le travail devront être les plus forts pivots de notre politique pour nous établir en Afrique  »(7). Ce mythe s’incarnera dans nombre de projets politiques dont certains, proprement chimériques, n’ont jamais abouti, comme celui de «  faire des Kabyles des auxiliaires de la colonisation  » en pays arabe ( 8 ). Il s’incarnera surtout dans un discours kabylophile, sincère ou intéressé, né avec les premières études berbérisantes, celles de l’ethnographie militaire.

Les Kabyles ont été les premiers Berbères auxquels les Français se sont intéressés : ils représentaient une des composantes de la mosaïque ethnique algéroise et avaient fourni aux Français, à peine quelques semaines après la prise d’Alger, les premiers contingents des célèbres Zouaves(9) qui s’illustreront lors de la Guerre de Crimée (1853-1856), sur le front allemand (1870) et jusque dans le lointain Mexique, lors de l’intervention des armées de Napoléon III dans ce pays (1862-1867).

Le discours colonial pseudo-kabylophile forme un large corpus qui demeure encore ouvert de nos jours(10). À examiner les personnalités liées à la colonisation, officiers, politiciens, scientifiques et autres écrivains qui l’ont popularisé, il est difficile de dire, avec Salem Chaker, qu’il «  a été essentiellement le fait de “seconds couteaux”  »(11) ou qu’«  on le rencontre surtout dans une sous-littérature et dans une sous-production scientifique  »(12). De plus, des qualifications comme «  seconds couteaux  », «  sous-littérature  » et «  sous-production scientifique  » ne sont pas d’une grande rigueur. Des hommes politiques qui ont joué un rôle majeur dans l’orientation et la conduite de la politique coloniale pourraient être considérés, au regard de l’Histoire avec un grand «  H  », comme des comparses sans envergure. De même, ce qui n’a pas eu droit à l’éternité comme littérature et savoir scientifique sur les Berbères avait pu être considéré, en son temps, de façon extrêmement positive. Le politicien «  kabylophile  » Auguste Warnier n’était, en définitive, qu’un personnage local. Il n’empêche qu’en tant que fougueux animateur du camp hostile à la politique prétendument arabophile de Napoléon III, il a eu une influence considérable, en Algérie et en «  métropole  ». La «  faiblesse doctrinale  » et la «  nullité scientifique  » des travaux de Camille Sabatier sont consternantes alors que les travaux d’Émile Masqueray sont d’une tout autre facture(13). L’auteur de l’«  Essai sur l’origine, l’évolution et les conditions actuelles des Berbères sédentaires  » (1882)(14) et celui de l’incontournable Formation des cités chez les populations sédentaires d’Algérie (15) n’en partageaient pas moins, outre une kabylophilie opportuniste, un égal ascendant sur les milieux colonialistes.

Premiers Français à être entrés en contact avec les «  indigènes  », les militaires ont jeté les bases du discours colonial pseudo-kabylophile. Le colonel Daumas et le capitaine Fabre évoquaient en 1847 la «  race kabyle  » comme ayant «  des tendances industrielles, pacifiques, laborieuses  ». Le capitaine Ernest Carette écrivait en 1848 : «  Aussi téméraire que cette opinion puisse paraître, nous croyons que la Kabylie, demeurée jusqu’à ce jour en dehors de notre contact direct, restée en lutte avec toutes les dominations antérieures, doit devenir d’ici à quelques années l’auxiliaire le plus intelligent de nos entreprises(16).  » Henri Aucapitaine, plus connu sous le nom du «  baron Aucapitaine  », n’en pensait pas moins, lui qui proclamait en 1857 : «  Portés vers nous par leurs caractères et leurs mœurs [...], dans cent ans les Kabyles seront Français(17). Ces officiers ne sont pas les seuls à avoir nourri les frêles racines du mythe kabyle. Bien d’autres y ont contribué. Citons parmi eux le général Édmond Pélissier de Reynaud qui professait la fusion entre Européens et «  Barbares kabyles  »(18) et l’amiral Louis-Henri de Gueydon pour qui l’avenir était dans «  l’assimilation du peuple kabile  » et qui, auprès de ses supérieurs, a défendu avec conviction le projet d’une entité administrative purement kabyle dans laquelle serait appliquée la justice française(19).

Les militaires qui ont participé à forger le mythe kabyle étaient-ils «  essentiellement des seconds couteaux  »  ? Beaucoup d’entre eux ont assumé d’importantes responsabilités politiques. Le colonel Daumas a eu, entre autres charges, celle des «  affaires de l’Algérie  » au ministère de la guerre. Le capitaine Carette a été le secrétaire de la «  Commission scientifique de l’Algérie  »  ; il est l’auteur de Études sur la Kabylie proprement dite, «  ouvrage fondamental sur la Kabylie précédant la conquête  »(20). Le général Édmond Pélissier de Reynaud a été le directeur des «  affaires arabes  », au cœur du dispositif de domination français. L’amiral Louis-Henri de Gueydon, un des chefs de l’armée les plus en vue en Algérie, en a conduit la politique au poste de gouverneur général. [...]

Yassine Temlali

(1) À propos de son voyage en Orient, décrit dans Itinéraire de Paris à Jérusalem et de Jérusalem à Paris, en allant par la Grèce, en revenant par l’Égypte, la Barbarie, et l’Espagne (Paris : Le Normant, 1811, 3 volumes), Chateaubriand déclare, avec une incomparable franchise : «  J’allais chercher des images : voilà tout.  »

(2) Jean d’Alembert et Denis Diderot, «  Azuagues  » in : L’Encyclopédie de Diderot et d’Alembert.

(3) Cf. Salem Chaker, «  Note à propos de l’article de Jacques Lanfry “Les Zwawa (Igawawen) d’Algérie centrale (essai onomastique et ethnographique)”  », art. cit.

(4 ) Jean D’Alembert et Denis Diderot, art. cit.

(5) Cité par Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France. 1871-1919, Paris : PUF, 1968 (réédité en 2005, en deux volumes, aux éditions Bouchène, préf. : Gilbert Meynier), p. 269.

(6) Lahouari Addi, Deux anthropologues au Maghreb : Ernest Gellner et Clifford Geertz, Paris : Éditions des archives contemporaines, 2013, p. 6.

(7) Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France..., op. cit., p. 269.

(Cool « On alla jusqu’à concevoir la possibilité de faire des Kabyles des auxiliaires de la colonisation; on rêva de la création de villages kabyles, antennes de la colonisation en pays arabe, qui isoleraient les tribus arabes et remplaceraient avantageusement les garnisons militaires européennes susceptibles d’être diminuées ou rappelées en cas de guerre.  » Cf. Mahfoud Kaddache, «  L’utilisation du fait berbère comme facteur politique dans l’Algérie coloniale  », in : Actes du premier congrès international d’études des cultures méditerranéennes d’influence arabo-berbère, Alger, 1972, Alger : Société nationale d’édition et de distribution, 1973, p. 269-276.

(9) Le français «  zouaves  » dérive du kabyle «  izwawen  » qui désigne, pour l’ensemble des Kabyles, les habitants de la Kabylie du Djurdjura.

(10) Nous expliquerons plus loin en quoi ce discours était aussi bien le reflet de préjugés racialistes, en vogue à l’époque, qu’une arme de guerre aux mains des colonialistes.

(11) Vincent Geisser et Aziz Zemouri ont étudié les traces du discours ethnographique colonial dans le discours en vogue en France aujourd’hui sur les Kabyles. Cf. Aziz Zemouri et Vincent Geisser, Marianne et Allah. Les politiques français face à la «  question musulmane  », Paris : La Découverte, 2007 (chapitre 9).

(12) Salem Chaker, Berbères aujourd’hui, Paris : L’Harmattan, 1998, p. 112.1

(13) Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France..., op. cit., p. 275.

(14) « Essai sur l’origine, l’évolution et les conditions actuelles des Berbères sédentaires », Revue d’anthropologie, 1882, 2e série, vol. 5, p. 413-442.

(15) Émile Masqueray, Formation des cités chez les populations sédentaires de l’Algérie : Kabyles du Djurdjura, Chaouïa de l’Aourâs, Beni Mezâb (éd. : Fanny Colonna), Aix-en- Provence : Edisud, 1983.

(16) Charles-Robert Ageron, « La France a-t-elle eu une politique kabyle ? », Revue historique, tome 223, fasc. 2, avril 1960, p. 311-352.

(17) M. le baron Henri Aucapitaine, Le pays et la société kabyle. (Expédition de 1857), Paris : A. Bertrand, 1857 (extrait des Nouvelles annales des voyages, de la géographie et de l’histoire..., septembre 1857  ; cité in : Charles-Robert Ageron, Les Algériens musulmans et la France..., op. cit., p. 270.  »

(18) Charles-Robert Ageron, « La France a-t-elle eu une politique kabyle ? », art. cit.

(19) Ibid., p. 282.

(20) Camille Lacoste-Dujardin, Dictionnaire de la culture berbère en Kabylie, Paris : La Découverte, 2005, p. 83.




La genèse de la Kabylie. Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie (1830-1962), préface de Gilbert Meynier, postface de Malika Rahal, Alger : Barzakh, 2015 (photo de couverture).

Yassine Temlali
Né en Algérie en 1969, Yassine Temlali est journaliste, traducteur et chercheur en histoire et en linguistique. Il a suivi des études de lettres françaises et de linguistique à Constantine et Alger et prépare actuellement un doctorat d’État en sociolinguistique à l’université de Leyde (Pays-Bas). Il collabore à de nombreux journaux et revues en Algérie et à l’étranger. Il est l’auteur de "La genèse de la Kabylie. Aux origines de l’affirmation berbère en Algérie, 1830-1962", Barzakh, 2015 et de "Algérie, chroniques ciné-littéraires de deux guerres", Barzakh, 2011. Il a également collaboré à plusieurs ouvrages collectifs, dont "L’histoire de l’Algérie à la période coloniale : 1830-1962", Barzakh/La Découverte, 2012.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 10 Nov - 5:12

quelques notes dans

III.3. la logique occidentale capitaliste du colonialisme aux colonialités d'aujourd'hui

ce qui est un des 'POINTS de VUES', PARTICULARITÉS articulées dans la GÉNÉRALITÉ capitaliste et humaine prend ici une valeur englobante correspondant à l'impossibilité de séparer les deux crises, du Capital et de l'Occident

d'un point de vue topologique, deux ensembles qui à la fois se recoupent et se contiennent, un peu à la manière dont Théorie Communiste a tenté d'articuler contradiction de classe et contradiction de genre en une seule : « Deux contradictions, quatre éléments mais un seul mouvement, une seule dynamique, celle du capital comme contradiction en procès dont chaque contradiction par sa spécificité existe comme particularité de cette totalité » Tel Quel TC 24, 2012

le débat dans le milieu de la théorie radicale, du moins en France, s'est (dé)porté sur la question de savoir si la "race" serait ou non structurelle au capitalisme, qui en recouvre une autre, celle entre structuralisme et historicisme dans la tradition marxiste, où l'on retrouve les controverses entre Louis Althusser et Raymond Williams. Le capitalisme a une histoire réelle et concrète qui ne saurait se réduire à sa conceptualisation structuraliste, et c'est de là qu'il faut partir, y compris pour déterminer les structures à l'œuvre. Il me semble que Marx a toujours procédé ainsi, en matérialiste conséquent, sans quoi il faut considérer que l'histoire aurait pu se dérouler autrement, que l'esclavage des Africains n'a pas construit le racisme occidental par nécessité de distinguer les "races" sur la base d'une nécessité économique dans les plantations comme prémisses de l'exploitation capitaliste, ce qui a été abondamment documenté historiquement... Bref il faudrait récrire l'histoire pour la faire coller avec la structure conceptuelle du Capital, et c'est ce qu'a fait Théorie Communiste

« il nous semble que l’articulation « distinction de genres/distinction de classes » comporte un caractère fondateur du mode de production capitaliste et la distinction de race un caractère plus plus circonstanciel, plus conjoncturel dans l’histoire, ce qui n’enlève rien à l’horreur de l’histoire coloniale.» Pepe dndf TC 30 décembre 2015

c'est considérer, grosso-modo, que « le moment colonial est fini » (RS/TC), que la continuité avec les colonialités et la domination occidentale dans le capitalisme actuel, même en crise, n'a pas d'intérêt théorique, autrement dit que toute la pensée décoloniale ne vaut pas un clou. C'est une position foncièrement eurocentriste relevant de l'universalisme prolétarien, celle que soutiennent les communisateurs, partie des anarchistes et de la post-ultragauche, The Charnel House, etc. Il en résulte la chasse à tout ce qui porte le nom d'antiracisme, d'anti-colonialisme, d'anti-impérialisme, d'antisionisme, etc. (Nous ne sommes pas anti BL/TC Meeting mai 2005, texte concomittant avec la création du PIR...), et c'est ainsi que l'on se retrouve, ultragauchiste ou communisateur, avec les mêmes adversaires privilégiés que le gouvernement français : L'idéologie française n'a pas de frontières pour la post-ultragauche !

(à suivre)
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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 10 Nov - 19:16





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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 11 Nov - 20:19

GLOBAL SOCIAL THEORY

L'Histoire globale, « appelée « World history » en anglais, est un courant d'étude historique qui se développe, surtout aux États-Unis, et plus récemment en France, depuis le début des années 1990. Son ambition est prendre en considération le passé commun de l’humanité en connectant les différentes histoires nationales, soulignant leurs convergences, leurs différences, et en mettant en perspective leurs relations, tant à l’échelle des individus que des empires.» (Wikipédia). Elle n'est pas une approche uniquement décolonial, mais...


Human Rights, A History

Jose-Manuel Barreto

Citation :
The history of human rights in modernity is characterised by the existence of two momentous and long-standing streams: One that developed in Europe out of the struggle against absolutism and totalitarianism, and another that emerged in the context of the history of modern imperialism and out of the resistance to colonial violence and domination. While much is written about the history of the first, the second is less well known.

This latter stream sprang out of the advance of, and the struggle against, colonialism. Its history starts with the conquest of ‘America’ and the colonization of the world at large. It continues with the fight against slavery, and in the wars for independence of the Americas in the 18th and 19th centuries, as well as in the struggles for decolonisation in Africa, Asia, Oceania, the Caribbean and the Middle East in the 20th century. It advances today in the struggles of social movements and indigenous peoples that in the Third World, or in the Global South, resist neoliberal globalisation and neocolonialism mobilised by states, empires, transnational corporations and international financial institutions.

This tradition is incarnated in legal texts such as the 18th and 19th century declarations and constitutions of independence in the Americas, including the constitutions of the newly liberated Latin American states, from Mexico in the north to Argentina and Chile in the south, passing through Haiti and Colombia. It is also expressed in 20th century international human rights principles and treaties such as the right to self-determination, rights of peoples, the right to development, the Convention on the Elimination of All Forms of Racial Discrimination, Declaration on Decolonisation, the African Charter of Human and People’s Rights, the ILO Convention on Indigenous and Tribal Peoples, and the Declaration on the Rights of Indigenous Peoples, among others.

The corpus of human rights that came out of the history and geography of colonialism – which not only created the anti-colonial tradition, but also contributed to develop the liberal, democratic and socialist lineages of rights – has been theoretically advanced by a long roll of intellectuals and leaders like Bartolomé de las Casas, Francisco Suárez, Guamán Poma, Antonio de Viera, Ottobah Cugoano, Toussaint Louverture, Sojourner Truth, Gandhi, Martin Luther King, Sylvia Winter, Rigoberta Menchú, Domitila Chungara, Upendra Baxi, Enrique Dussel, Boaventura de Sousa Santos and Walter Mignolo, among others.

Human rights permeates multiples spheres of life in the modern/colonial times, and sits across the fields of constitutional and international law, politics and international relations, as well as local, national, regional and global scenarios. Throughout the centuries and under the names of natural rights, rights of man, constitutional or fundamental rights, and human rights, the two large European and anti-colonial streams of rights have interacted, contradicted and enriched each other since the beginning of modernity, and continue to do it today. However, ingrained in the modern geopolitics of the production of knowledge, the first tradition has been hegemonic, dominating the intellectual debate while relegating the anti-colonial stream to the margins or silence.

Future developments of human rights theory, and the need for strengthening their capacity to resist the violence of states and imperialism in the times of globalisation resides, among other possibilities, in enacting or continuing a critical dialogue between the two traditions. In addition, as suggested by Santos, there is also the possibility of reimagining and making human rights more legitimate in local contexts by cultivating an intercultural dialogue between contemporary civilisations and their multiple traditions of the human, including Western, Hindu, Muslim, Buddhist and indigenous and tribal cultures all over the world.

The history of human rights in modernity can be told or constructed through a dialogical way of thinking, while at the same time being aware of the contradictory ways in which they have been deployed in history. In other words, the history of human rights can also be narrated in an agonistic fashion, as it has been proposed by Paul Gilroy. The anti-colonial drive of the discourse of human rights, which comes from their utopian and emancipatory core, has been accompanied by a long-standing deployment of rights for domination and colonisation. This was the case already in the 16th and 17th centuries, when natural rights were appropriated to justify plunder, war of conquest, torture and genocide, as in the cases of Francisco de Vitoria, Juan de Sepulveda and Hugo Grotius. In a similar way, George W. Bush and Tony Blair, more recently, appealed to human rights to justify neo-colonial invasions, mass casualties and the 21st century War on Terror.

Essential Reading:

Barreto, Jose-Manuel, Imperialism and Decolonisation as Scenarios of Human Rights History, 2013.
Baxi, Upendra, The Future of Human Rights, 2002, 2012.
Dussel, Enrique, Alterity and modernity. Las Casas, Vitoria and Suarez, 1514 – 1617, 2007, 2013.
Gilroy, Paul, Darker than Blue: On the Moral Economies of Black Atlantic Culture, 2011.
Mignolo, Walter, Who Speaks for the “Human” in Human Rights?, 2009, 2013.
Santos, Boaventura de Sousa, Toward a Multicultural Conception of Human Rights, 2002.

Further Reading:

Baldi, Cesar Augusto, Direitos Humanos na Sociedade Cosmopolita , 2004.
Barreto, Jose-Manuel, Human Rights from a Third World Perspective. Critique, History and International Law, 2013.
Bhambra, Gurminder, and Shilliam, Robbie, Silencing Human Rights: Critical Engagements with a Contested Project, 2008.
Santos, Andre, Lucas, Doglas & Bragato, Fernanda, Pos-Colonialismo, Pensamento Descolonial e Direitos Humanos na America Latina, 2015.

Questions:

In which sense it could be said that the hegemonic history and theory of human rights is Eurocentric?
What are the key contributions of the European tradition to the theory of human rights?
What is the core of the anti-colonial tradition of human rights?
Which has been, or can be, the role of critical and intercultural dialogues in the history and the future of human rights?
Why is that human rights have been historically a discourse for both liberation and colonisation?


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