PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
AccueilAccueil  CalendrierCalendrier  FAQFAQ  RechercherRechercher  MembresMembres  GroupesGroupes  S'enregistrerS'enregistrer  ConnexionConnexion  
Rechercher
 
 

Résultats par :
 
Rechercher Recherche avancée
Derniers sujets
» 7. LE LIVRE : du capitalisme à la communauté humaine, UNE CLASSE pour LA RÉVOLUTION (sommaire, texte complet et renvoi aux compléments)
Aujourd'hui à 18:31 par Patlotch

» 5. LA CONSTITUTION EN CLASSE POUR LE COMMUNISME : quel sujet révolutionnaire ?
Aujourd'hui à 18:26 par Tristan Vacances

» la DOMINATION MASCULINE en FRANCE : machisme, travail, domesticité, violences...
Aujourd'hui à 11:39 par Patlotch

» vous avez dit "OUVRIER" ?
Aujourd'hui à 11:09 par Patlotch

» sur l'OCCIDENT, son histoire, son concept, et sa CRISE dans celle du capitalisme
Aujourd'hui à 10:41 par Patlotch

» 8. poèmes, fables et contes pour en causer
Hier à 19:45 par Patlotch

» VA-SAVOIR : chronique à la com, la dialectique du quotidien en propotion magique
Hier à 19:22 par Patlotch

» JAZZ, BLUES, R'n'B, SOUL, RAP... pour "double paire d'oreilles"
Hier à 17:58 par Patlotch

» EXTIMITÉ, les confessions de Patlotch : un rapport aux autres et au monde
Hier à 17:45 par Patlotch

» 9. l'apparition plurielle d'une nouvelle théorie communiste ? questions parentes
Hier à 16:31 par Patlotch

» 4. COMMUNISME : chemins de traverse, de la chose au mot à la chose
Hier à 15:03 par Patlotch

» 0. un livre ? Une théorie est apparue... Diffusion, réception... débats ?
Ven 20 Oct - 16:44 par Tristan Vacances

» FÉMINISME et MARXISME : SEXES, GENRE, CLASSES, et CAPITALISME, avec Cinzia Arruzza... Silvia Federici, Selma James, Sara Farris, Elsa Dorlin...
Ven 20 Oct - 16:24 par Patlotch

» LA NOUVELLE GAZETTE DES VANNES (Franzoseur Zeitung)
Ven 20 Oct - 15:36 par Patlotch

» CLASSES SOCIALES et AUTRES RAPPORTS SOCIAUX, de sexes, races, nations, générations... Documents
Ven 20 Oct - 13:01 par Patlotch

» CATASTROPHES INDUSTRIELLES et POLLUTIONS
Ven 20 Oct - 9:35 par Admin

» ÉMEUTES, typologie formes/contenus : des réalités à l'idéologie
Ven 20 Oct - 9:19 par Admin

» au-delà du vrai et du faux, tragique comédie
Jeu 19 Oct - 14:02 par Patlotch

» l’écosocialisme entre théories révolutionnaires et alternative capitalisme verte
Jeu 19 Oct - 12:57 par Patlotch

» OUTRE-MER : outre frontière de races, classes et sexes ?
Jeu 19 Oct - 12:43 par Patlotch


Partagez | 
 

 LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL

Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Aller en bas 
Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8  Suivant
AuteurMessage
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 10 Mai - 13:23


Barrages routiers, arbres arrachés, jets de pierres et voitures endommagées : la pression monte à Mayotte, où une grève générale paralyse l’activité économique depuis deux semaines, et se double depuis lundi 11 avril de violences entre bandes de jeunes à Mamoudzou, chef-lieu du département. Deux mouvements qui expriment de manière différente l’exaspération des deux cent vingt mille Mahorais.


Citation :
1. Deux semaines de grève générale

L’île de Mayotte, dans l’océan Indien, à 8 000 kilomètres de Paris, est quasi paralysée depuis le 30 mars par une grève générale lancée par une intersyndicale (CGT, FSU, UD FO, l’UIR CFDT, SAEM, Snuipp et Solidaires) qui fait suite à un mouvement engagé en novembre et suspendu à cause de l’état d’urgence.

Les principaux axes routiers sont bloqués chaque jour par des barrages qui ralentissent l’activité économique, vident les supermarchés et perturbent la tenue de certains examens. Des manifestations ont rassemblé plusieurs centaines de personnes, et le mouvement a reçu le soutien des élus du conseil départemental.

Mais il n’est pas du goût du préfet de Mayotte, qui a annoncé à la presse jeudi 14 avril sa volonté de faire lever les barrages tenus par des syndicalistes. « Que les gens aient le droit de grève, oui, qu’ils expriment leur mécontentement, oui, mais qu’ils gênent l’activité et la circulation du département, non », a martelé Seymour Morsy, désireux de faire lever tous les points de blocage de l’île dès ce jeudi.

2. Une revendication, l’« égalité réelle »

Le mouvement réclame l’« égalité réelle » entre Mayotte et la métropole. L’île a choisi en 1976 de rester française, alors que le reste des Comores accédait à l’indépendance, et est officiellement devenue le 101e département français en mars 2011. Toutefois, elle ne jouit pas encore totalement des mêmes droits que les autres territoires français dans plusieurs domaines.

Le code du travail. Aujourd’hui, le code du travail qui s’applique à Mayotte n’intègre qu’environ 25 % de la législation métropolitaine. Les textes doivent être harmonisés progressivement jusqu’en 2017, comme le détaille Legifrance. Ainsi, la durée hebdomadaire du travail à Mayotte est toujours de trente-neuf heures (contre trente-cinq heures dans l’Hexagone), et le recours à l’intérim n’y est pas possible.

Les prestations sociales. Les allocations familiales, logement ou retraite ne sont pas calculées de la même façon qu’en France métropolitaine et ont des montants bien inférieurs, même si elles sont revalorisées progressivement. Ainsi, le RSA socle que reçoivent les Mahorais ne représente que 50 % du montant versé dans l’Hexagone (268,08 euros par mois contre 524,68 euros dans l’Hexagone), et il n’était que de 25 % en 2012.

Les infrastructures publiques. Un rapport du député Victorin Lurel sur l’égalité en outre-mer pointe le manque de routes, de production d’énergie ou d’établissements sanitaires et scolaires. Les grévistes réclament d’urgence la construction d’écoles, ainsi que des mesures contre l’insécurité. Ils sont les premiers à dénoncer les dérapages violents qui se sont produits depuis lundi.

3. Des violences urbaines à Mamoudzou

Dans la nuit de lundi à mardi, des émeutes ont en effet éclaté dans le chef-lieu mahorais, après des rivalités entre bandes de deux villages (Doujani et Cavani). Des groupes de jeunes cagoulés ont saccagé habitations et voitures. Mercredi, trois personnes interpellées la veille ont été jugées en comparution immédiate et condamnées à des peines allant de un à huit mois d’emprisonnement. Les violences se sont poursuivies mardi et mercredi, au point que le ministère de l’intérieur décide l’envoi de renforts venus de métropole.

« Hier, une centaine de jeunes, dont certains n’ont que 12 ou 13 ans, se baladaient dans les rues armés de longs couteaux, de haches et de sacs remplis de pierres
, témoigne Olivier Loyens, rédacteur en chef de Mayotte Hebdo, joint par Le Monde. Les habitants ont peur mais aussi un sentiment de révolte, et s’organisent pour se défendre eux-mêmes, car la police et la gendarmerie sont en sous-effectif. »

La ministre de l’outre-mer, George Pau-Langevin, a tenu mercredi à faire la distinction entre « plusieurs éléments [qui] se superposent : un mouvement social de revendications », et « à côté, les comportements de certains jeunes, à la dérive, qui ne sont pas encadrés et n’ont pas de perspectives ».

« La violence latente ne demande rien qu’un moindre mouvement social se manifeste pour exploser », a réagi par communiqué le grand cadi de Mayotte, juge musulman représentant l’ancien droit local, qui réclame des assises de la sécurité dans le département.

4. Pauvreté, illettrisme, immigration clandestine : de nombreux défis

De nombreux indicateurs économiques montrent que l’« égalité réelle » est très loin d’être atteinte entre Mayotte et la France métropolitaine, comme l’indique le rapport Lurel. Il y a même un écart très important entre Mayotte et les autres départements d’outre-mer, à commencer par le plus proche, La Réunion, également situé dans l’océan Indien.

Le chômage touche 19 % de la population active et 61 % des 15-24 ans, et plus de 27,6 % des habitants vivent sous le seuil de pauvreté. L’indice de développement humain, qui regroupe des indicateurs de richesse, d’éducation et de santé, place Mayotte à la 107e position alors que la France est 20e. Selon l’économiste Olivier Sudrie, avec un taux de croissance de 4,5 % par an, il faudrait trente-trois ans à Mayotte pour « converger » vers le niveau de l’Hexagone.




Mayotte est aussi confrontée à une très forte immigration clandestine. Les migrants arrivent des autres îles des Comores dans des barques de pêcheur appelés des « kwassas-kwassas », au prix de naufrages fréquents. De nombreux mineurs et femmes enceintes tentent la traversée. Ces dernières espèrent accoucher à Mayotte pour que leur enfant soit français. La maternité de Mamoudzou, avec douze mille naissances par an, détient le record d’Europe : 70 % de ces naissances sont le fait de femmes en situation irrégulière.

En 2014, près de vingt mille migrants ont été reconduits à la frontière. Le nombre de clandestins est par définition difficile à estimer, mais il se compte en dizaines de milliers. « A cause de l’immigration clandestine, Mayotte compte environ six mille mineurs isolés, non scolarisés, qui doivent se débrouiller tout seuls, explique Olivier Loyens. On peut penser qu’ils font partie des jeunes qui ont provoqué les émeutes. »

5. Des réponses attendues à Paris


Les syndicats organisateurs de la grève générale constatent, agacés, qu’il a fallu attendre des violences pour que le gouvernement réagisse. Vendredi, les syndicats mahorais rencontreront à Paris la ministre de l’outre-mer et les cabinets des autres ministères concernés. Une autre réunion est prévue le 26 avril, en présence de Manuel Valls, afin d’évaluer la situation financière des communes. D’ici là, l’émissaire qui avait déjà travaillé sur la question du droit du travail à Mayotte y retournera. « On n’a jamais tant fait pour Mayotte, débloqué des crédits importants et prévu des procédures de rattrapage, mais on ne peut pas tout faire tout de suite, ce n’est pas réaliste », se défend la ministre George Pau-Langevin.



 Anne-Aël Durand


autres actualités à Mayotte
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 10 Mai - 13:33

du site du NPA

Mayotte, une longue histoire entre coups d’Etat, révoltes et grèves

Revue L’Anticapitaliste n°76 (mai 2016)
Lundi 9 mai 2016


Barrage routier lors de la grève générale du 13 avril 2016. DR.

Citation :
La domination française sur les Comores ne s’est pas imposée sans engendrer de nombreuses révoltes. A Mayotte, il y a eu en 1856 un soulèvement des travailleurs des plantations, et des mouvements de résistance spectaculaires ont traversé les trois autres îles, notamment à Anjouan en 1891, avec une véritable révolution des paysans pauvres et des esclaves.

En 1968,  la France concédait aux Comores une autonomie interne, tout en réveillant les rivalités entre les îles. Puis Paris poussa un riche d’Anjouan, Ahmed Abdallah, à diriger le pays. Mais à Mayotte, une partie de la population féminine d’origine malgache, moins islamisée et avec des traditions matriarcales, craignait de voir ses droits réduits. Les « mamies chatouilleuses » s’élevèrent alors contre une indépendance qu’elles craignaient anjouane et islamique.

Lors du référendum de 1974 sur l’indépendance, les Comoriens se prononcèrent à 95 % pour l’indépendance, mais les Mahorais votèrent contre à 63 %. En 1975, les Nation unies et l’Organisation de l’unité africaine réaffirmèrent « la nécessité de respecter l’unité et l’intégrité territoriale de l’archipel des Comores». Mais la France exigea que la nouvelle constitution soit approuvée île par île. Elle fut rejeté à Mayotte, cependant qu’Ahmed Abdallah proclamait l’indépendance. Moins d’un mois plus tard, il était renversé par un mercenaire français, Bob Denard. Puis le nouveau gouvernement fut à nouveau renversé en 1978 par le même Denard (parfois soutenu par la France et parfois non, qui récidivera encore en 1995). Les Comores, baptisées « République islamique », se trouvaient de fait sous le contrôle des mercenaires français. En 1976, ne voulant pas retrouver le chaos comorien, les Mahorais exprimèrent à nouveau par référendum, à 99 %, leur volonté de rester français.

En 1996, Mohéli et Anjouan se séparaient de la Grande Comore, demandaient leur rattachement à la France – qui refusait – et proclamaient alors leur indépendance propre en 1997. L’Union africaine, rejetant toute modification des frontières coloniales, organisa un blocus d’Anjouan dont de nombreux habitants fuirent alors vers Mayotte. Après bien des péripéties, en 2001, la Grande Comore, Mohéli et Anjouan se réunirent dans une République fédérale, non sans coups de force fréquents et même l’invasion d’Anjouan, en 2008, par des troupes africaines venues renverser un gouverneur qui avait proclamé l’indépendance. Soit 23 coups d’Etat en tout depuis 1975, le dernier en 2013, avec encore des émeutes en avril 2016 à Anjouan.

Le 31 mars 2011, Mayotte est devenue un département français d’outre-mer après que les Mahorais aient voté pour cette solution à une écrasante majorité dans le référendum de 2009.

En 1946, La Réunion, la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique étaient devenues juridiquement des départements français. Cependant les  protections sociales y restaient inexistantes ; les maladies, la malnutrition, la misère y régnaient. A partir de la grande grève de 1953, chaque avancée vers « l’égalité réelle » fut gagnée par des luttes, souvent sanglantes, avant d’atteindre une presque égalité – malgré encore bien des séquelles tenaces du colonialisme. Un processus de même type s’est enclenché à Mayotte à partir de 1993.

Après la grève des lycéens de 1984 pour de meilleures conditions d’éducation, ce fut la grève générale de 1993 pour une hausse du salaire minimum ; puis un mois de grève en 2003 contre la réforme des retraites, mais aussi pour l’avenir de l’école ; en 2007, une grève de quatre mois des instituteurs pour ne pas restés bloqués dans une fonction publique au rabais ; en 2008, une grève illimitée dans la santé pour l’intégration dans la fonction publique ; en 2009, des manifestations contre la hausse du coût de la vie à Petite-Terre (la plus petite île de Mayotte) ; en 2011, quatre semaines de grève générale contre la vie chère. A chaque fois, avec de violents affrontements. Enfin, en octobre-novembre 2015 a débuté une nouvelle lutte pour « l’égalité réelle et la justice », pour l’application immédiate et intégrale à Mayotte du Code du travail et des conventions collectives de la métropole, l’alignement immédiat des pensions et prestations sociales au niveau de la métropole.

Un moment interrompu, le mouvement a redémarré les 30 et 31 mars 2016, en même temps qu’en France ou à la Réunion contre la loi El Khomri, toujours pour « l’égalité réelle » mais aussi contre la loi travail. Le 16 avril, dans un climat d’affrontements entre jeunes et gendarmes et de grosse pression médiatique contre les « violences », le mouvement a été suspendu par l’intersyndicale, malgré l’opposition de la base ; les avantages des fonctionnaires expatriés sont maintenus mais pour les autres, il n’y a que des promesses et un agenda de négociations : « rien », disait la majorité des grévistes.

Comme rien n’est réglé et au vu des luttes passées, on peut être sûr que le 16 avril 2016 n’est pas la fin d’une lutte mais seulement une étape dans un mouvement qui se cherche une direction – dans les deux sens du terme –, entre une mobilisation commune pour « l’égalité réelle » restant dirigée par les notables et un combat de classe où « l’égalité réelle » serait définie par les plus pauvres et la lutte dirigée par ces derniers.

Jacques Chastaing


Une tumultueuse terre de culture et d’histoire

Située dans l’archipel des Comores qui comporte quatre îles principales (Mayotte, Anjouan, Mohéli et Grande Comore), entre l’Afrique et Madagascar, Mayotte est elle-même constituée de deux îles. Sa population est officiellement d’un peu plus de 220 000 habitants. Vieille terre de culture et d’histoire, c’est un carrefour de civilisations, au croisement des cultures malayo-polynésienne d’Indonésie, africaine – bantoue et swahili –, malgache, arabe et française.

La majorité de la population parle une langue d’origine africaine, le shimaoré ; un tiers ou plus parle un ou des dialectes malgaches, dont le shibouski. A côté d’une écriture comorienne réservée aux  textes religieux ou littéraires, l’arabe a été longtemps la seule langue écrite pour l’administration ; le shimaoré comporte ainsi une syntaxe et de nombreux mots arabes. Enfin, le français, qui demeure une langue d’importation, est aujourd’hui utilisé à l’école et dans l’administration, sans qu’il existe une langue créole.

Jusqu’aux années 1990, la population a toujours eu l’habitude de se déplacer sans restrictions d’une île à l’autre dans des Comores qui ont une forte unité linguistique, culturelle et historique. Aujourd’hui, bien des familles se retrouvent divisées entre les différentes îles.

La majorité des habitants est musulmane sunnite, shaféite et confrérique : un islam très tolérant. Une partie de la population est animiste et de tradition matriarcale polyandre ou polygame. Il n’y a pas de femmes voilées à Mayotte. Le droit islamique, en perdition, est du ressort de 22 « cadis » salariés par le conseil général. L’école coranique encore présente s’efface peu à peu. La polygamie est en voie de disparition chez les nouvelles générations nées après 1985, où elle est interdite.

Les Comores ont longtemps été un des pivots du trafic négrier. Les sultans comoriens allaient chercher des esclaves sur la côte africaine, avant de les revendre à des européens ou des arabes, à destination surtout du Proche-Orient. Le sultan qui régnait sur Mayotte, vassal de son voisin d’Anjouan (les Comores étaient en voie d’unification sous l’autorité de l’Etat d’Anjouan) mais en conflit avec lui, appela la France à son secours en 1841 et lui vendit l’île.

L’archipel devint protectorat français en 1887, sauf  Mayotte qui resta colonie. L’esclavage y fut aboli en 1848 alors qu’il ne l’était pas dans les sultanats des Comores sous protectorat. Mayotte fut plus imprégnée par la présence française que les trois autres îles, avec une administration d’expatriés et des colons venus de La Réunion, sans qu’apparaisse pour autant une société créole. Après la fin du trafic négrier, les Comores surpeuplées, sans ressources, éloignées des grandes routes maritimes, n’intéressèrent plus guère l’administration coloniale française.

La production agricole ou aquacole est aujourd’hui vivrière à 60 % ; les exportations, vanille,  parfum dérivé de l’ylang-ylang, sont faibles ; l’économie, de type colonial, vit de la commande publique et de la consommation privée autour du BTP et du commerce.

Mais tout pourrait changer avec l’exploitation pétrolière sur la zone des « îles éparses ». C’est ce qu’espèrent les notables qui poussent pour cela à la transformation de l’île en zone franche, sans taxes pour les patrons et sans droits pour les travailleurs, avec peut-être, à partir de là, l’idée de l’indépendance.


Luttes sociales et question migratoire

En 1993, une importante grève générale pour l’augmentation du salaire minimum fit peur aux  leaders politiques mahorais qui agitèrent alors le chiffon rouge de l’immigration, devenue l’explication de tous les maux. Ils réclamèrent la mise en place d’un visa entre Mayotte et les autres îles. En 1995, Balladur l’instaura pour tout Comorien souhaitant se rendre à Mayotte. Un trajet devenu depuis très difficile, même si la progression – même relative – du niveau de vie à Mayotte et la crise sécessionniste de 1997 à Mohéli et surtout Anjouan ont conduit à une multiplication des départs. Selon les autorités comoriennes, on compte 20 000 morts de 1995 à 2015 pour la traversée maritime du « canal de la mort ».

La population de Mayotte est passée de 40 000 habitants en 1975 à officiellement 220 000 en 2016 – mais probablement 350 000, si ce n’est 500 000. Les migrants clandestins, qui selon la législation internationale sont à Mayotte dans leur pays, représentent désormais presque la moitié de la population. En 2005 Sarkozy, en pleine période « kärcher », a déclenché une chasse aux sans-papiers à Mayotte, avec 13 253 expulsions en 2006. Le chiffre n’a fait qu’augmenter depuis. De plus, beaucoup de migrants arrivés avant 1995 n’ont jamais demandé de titre de séjour puisqu’il n’y en avait pas besoin et sont donc aujourd’hui « sans papiers ». Tout le monde héberge des clandestins qui travaillent, cultivent les terres, etc.

Les plus grands bidonvilles de l’Etat français ont alors surgi, sans eau ni électricité, avec le règne des maladies et de la malnutrition, des bandes d’enfants abandonnés, d’autant que l’Etat français se met à chasser les Mahorais des bandes côtières où ils habitent majoritairement, sous prétexte de protection du littoral.

Mayotte est ainsi devenue une des pires sociétés coloniales. La moitié des Mahorais vit avec moins de 348 euros par mois, 82 % de la population se trouve sous le seuil officiel de pauvreté, avec le coût de la vie le plus élevé de tous les territoires français. Le taux de chômage est de 20 % (46,5 % pour les jeunes), sans compter les clandestins ; le taux d’illettrisme bat des records ; les services publics sont insuffisants et dégradés – tout cela, sur un territoire où 50 % de la population a moins de 20 ans.

Face à cette situation explosive, les autorités et les partis qui ont suscité à partir de 1993 la peur du migrant, la cultivent en mettant en avant la délinquance, comme dérivatif social et pour séparer blancs et noirs. Aussi voit-on  souvent des Mahorais qui réclament le renvoi des sans-papiers. Mais bien des manifestants hébergent eux-mêmes des clandestins. Ainsi se créent des milices (de mamans) de protection des villages, dont la lutte contre l’insécurité évolue souvent vers une mobilisation pour plus d’écoles, d’hôpitaux, de MJC, de restaurants populaires pour les enfants pauvres, etc.

J.C.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 10 Mai - 13:39


Valls, en Kanaky

Christian Darceaux site du PIR 7 mai 2016


Parti de France le 28 avril, Valls fera escale en Kanaky. Pour la France, puissance coloniale, ce territoire s’appelle Nouvelle Calédonie, nom que lui avait donné l’Anglais James Cook, premier occidental à y accoster en 1774.

Valls se rendra ensuite en Nouvelle Zélande. Il ne sera plus sur l’île le 5 mai, pour le 28ième anniversaire du massacre d’Ouvéa, où dix-neuf kanaks furent assassinés par les soldats français lors de l’assaut de la grotte où s’étaient réfugiés des indépendantistes qui avaient pris en otage des gendarmes de l’île
.

Citation :
Avant novembre 2018 devrait se tenir un référendum qui déciderait de l’avenir de cette colonie, inscrite depuis décembre 1986 dans les territoires à décoloniser par l’Assemblée Générale des Nations Unies. Cette échéance devrait déterminer le statut futur : indépendance ou « autonomie » dans le cadre de la République Français

L’ineffable M. Rocard, partisan de « l’autonomie » comme l’immense majorité de la classe politique française, avait eu cette déclaration : « La Calédonie est déjà indépendante. Le concept ancien n’a plus de sens. Depuis Clovis (sic), l’indépendance, c’était la monnaie, l’armée, la justice. Voyez la France, elle est devenue plus forte en intégrant une monnaie commune à plusieurs pays, en alliant son armée à d’autres. La France a gagné en force en perdant en indépendance. ».

Jacques Nyiteij, membre du directoire du Parti Travailliste, parti indépendantiste radical, fondé à l’initiative de l’USTKE (Union des syndicats des travailleurs kanaks et exploités, créé en 1981, pour porter les questions de l’indépendance dans le monde du travail) lui avait fait cette magnifique réponse : « Le monde que vous défendez, monsieur Rocard, n’est plus en crise. Il est moribond. Que nous proposez-vous de ses enjeux actuels ? Le progrès ? La croissance ? La production matérielle et la consommation de masse ? L’Occident en profitera. Mais nous, que nous restera-t-il ? Les cancers de Mururoa et des guerres claniques pour que des multinationales se partagent le nickel de Goro ou l’exploitation halieutique ?(…) Ne pensez plus pour nous. Laissez-nous venir à notre façon dans l’histoire du monde. Avec notre propre conscience de la terre, notre conception de la vie et du bonheur, de la place de l’homme parmi ses frères et du mode de satisfaction de ses véritables besoins. »

Cet échange n’a rien perdu de son acuité. Valls va sans doute annoncer des mesurettes, surtout pour soutenir les sociétés exploitantes du nickel, dont le cours au plus bas, menace la « rentabilité ».

Et le peuple Kanak, occupant millénaire du « Caillou », comme les colonialistes aiment l’appeler, va continuer à être déculturé, marginalisé. Il n’est pas exagéré de parler d’ « ethnocide » à ce propos. Nouméa la Blanche, est à cet égard un révélateur. Son opulence saute aux yeux, que ce soit par les constructions luxueuses, les voitures et les boutiques haut de gamme, les bateaux de plaisance dans les ports.

Autour de la ville, on trouve ce que l’on appelle là-bas les « squats », sorte de bidonvilles en brousse, sans eau ni électricité où vivent une dizaine de milliers, peut-être plus, de personnes. Kanaks surtout, mais aussi Wallisiens attirés par d’hypothétiques emplois (personnels de service, pour beaucoup). La place des Cocotiers, en centre ville est souvent fréquentée par des Kanaks clochardisés. L’alcoolisme, la consommation de drogues locales ou d’importation font des ravages dans les populations indigènes.

Le sort dramatique qu’elles connaissent n’émeut guère dans l’Hexagone. Par méconnaissance, c’est certain. Mais aussi parce que dans l’immense majorité de la population (y compris à gauche de la « gauche ») existe inconsciemment l’idée que la France des Lumières, porteuse de « l’universalisme », ne peut apporter avec elle que les bienfaits de la « civilisation ». On concèdera qu’il y a peut-être des excès à corriger, à la marge, mais l’idée que notre façon de vivre, que notre façon de voir le monde peuvent heurter de plein fouet d’autres cultures jusqu’au chaos est absente. On soutiendra peut-être l’idée d’indépendance, par principe, mais la conscience que, là-bas et maintenant, le sort de dizaine de milliers de personnes, en tant que peuples, est en danger, qu’il y a urgence, aura du mal à émerger et à mobiliser.

Avant novembre 2018, donc, référendum. Mais les dés sont pipés ! Louis Kotra Uregei est le président du Parti Travailliste. Voici ce qu’il a déclaré il y a quelques jours sur une radio en Kanaky : « c’est une fraude électorale, organisée, institutionnalisée et légalisée par les commissions de contrôle derrière… J’accuse ces municipalités (Nouméa et les villes du Sud, à majorité « européennes », ndlr) d’avoir sciemment inscrit des électeurs sans avoir essayé de chercher s’ils pouvaient être inscrits ou pas, parce que politiquement c’était très important pour eux de faire en sorte qu’il y ait le plus de gens qui puissent voter et donc, ils sont inscrits. Ils savaient qu’au moment des contrôles par les commissions administratives, ils auraient la majorité et c’est d’ailleurs ce qu’ils ont reconnu hier. »

Il est nécessaire pour comprendre de faire un point technique sommaire. Les accords successifs (Matignon 88 et Nouméa 98) avaient prévu le « gel » du corps électoral parce que l’arrivée régulière de populations non kanake rendait de plus en plus minoritaires les Kanaks dans leur pays. Ces néo arrivants posent de nombreux problèmes. Bien que théoriquement, cela ne devrait pas être le cas, en fonction des textes en vigueur, ces nouveaux venus privent les populations locales des emplois dont elles devraient bénéficier. Les entreprises trouvent toujours un prétexte pour préférer une embauche autre que celle d’un indigène. Double avantage : ces salariés ne sont pas très exigeants, bien contents d’être embauchés (parfois au noir) et ils ne sont pas revendicatifs ! De plus, comme dit plus haut, nombre d’entre eux sont inscrits frauduleusement sur les listes électorales. Le tripatouillage des listes électorales n’est pas l’exclusivité de nos « amis » des gouvernements de la Françafrique !

L’avenir s’annonce donc bien incertain en Kanaky. Silencieux, le drame humain y est quotidien. Il n’est pas exclu hélas qu’il prenne des formes plus visibles comme par le passé. Le sort des peuples que nous colonisons encore, comme celui de ceux que nous avons colonisé, doivent bénéficier de toute notre attention et d’une solidarité sans faille. Un défi de taille, que nous peinons encore à relever.

Christian Darceaux



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 10 Mai - 16:48


Irak, Lybie, Soudan, Somalie, etc., la liste des nations éclatées en morceaux suite à une guerre et à une intervention militaire états-unienne et/ou européenne ne cesse de grandir. Au colonialisme direct d’un « premier âge » du capitalisme et au néocolonialisme d’un « second âge » semble succéder le « troisième âge » de la balkanisation. En parallèle, une mutation des formes du racisme peut être constatée. Au racisme biologique a succédé le racisme culturaliste après la seconde guerre mondiale et ce dernier tend depuis plusieurs décennies à se décliner à partir du religieux sous la forme dominante pour l’instant de l’islamophobie. Nous sommes, selon nous, en présence de trois historicités en articulation étroite : celle du système économique, celle des formes politiques de la domination et celle des idéologies de légitimation.


Saïd Bouamama a écrit:
Retour sur Christophe Colomb

La vision dominante de l’eurocentrisme explique l’émergence puis l’extension du capitalisme à partir de facteurs internes aux sociétés européennes. Il en découle la fameuse thèse de certaines sociétés (certaines cultures, certaines religions, etc.) dotées d’une historicité et d’autres n’en étant pas pourvue. Quand Nicolas Sarkozy affirme en 2007 que « le drame de l’Afrique, c’est que l’homme africain n’est pas assez entré dans l’histoire i », il ne fait que reprendre une antienne des idéologies de justification de l’esclavage et de la colonisation :


Pierre Singaravelou a écrit:
La « déshistoricisation » joue un rôle décisif dans la stratégie de colonisation. Elle légitime la présence des colonisateurs et certifie l’infériorité des colonisés. La tradition des histoires universelles, puis les « sciences coloniales » ont imposé un postulat sur lequel s’est construite l’historiographie coloniale : l’Europe est « historique » tandis que « l’a-historicité » caractérise les sociétés colonisées définies comme traditionnelles et immobiles. […] L’Europe, mue par ses valeurs intellectuelles et spirituelles, remplit, à travers l’expansion coloniale, une mission historique en faisant entrer dans l’Histoire des peuples qui en étaient privés ou qui étaient figés dans un stade de l’évolution historique dépassé par les Européens (état de nature, moyen âge, etc.) ii.


L’ancienneté et la récurrence (au-delà des modifications de formes et de présentation) de cette lecture essentialiste et eurocentrée de l’histoire du monde souligne sa fonction sociale et politique : la négation des interactions. Depuis que Christophe Colomb a fait débarquer ses soldats, l’histoire mondiale est devenue une histoire unique, globale, reliée, mondialisée. La pauvreté des uns ne peut plus s’expliquer sans interroger les liens de causalité avec la richesse des autres. Le développement économique des uns est indissociable du sous-développement des autres. Les progrès des droits sociaux ici ne sont possibles que par la négation des droits là-bas.

L’invisibilisation des interactions nécessite une mobilisation de l’instance idéologique afin de formaliser des grilles explicatives hiérarchisantes. Ces grilles constituent le « racisme » à la fois dans ses constantes et dans ses mutations. Il y a invariance car tous les visages du racisme, du biologisme à l’islamophobie, ont une communauté de résultat : la hiérarchisation de l’humanité. Il y a également mutation car chaque visage du racisme correspond à un état du système économique de prédation et à un état du rapport des forces politiques. Au capitalisme pré-monopoliste correspondra l’esclavage et la colonisation comme forme de domination politique et le biologisme comme forme du racisme.

Au capitalisme monopoliste correspondra le néocolonialisme comme forme de domination et le culturalisme comme forme du racisme. Au capitalisme monopoliste mondialisé et sénile correspondra la balkanisation et le chaos comme forme de domination et l’islamophobie (en attendant d’autres déclinaisons pour d’autres religions du Sud en fonction des pays à balkaniser) comme forme du racisme.

Les liens entre l’évolution de la structure économique du capitalisme et les formes de la domination ont depuis longtemps déjà été mis en évidence par Mehdi Ben Barka dans son analyse de l’apparition du néocolonialisme comme successeur du colonialisme direct. Analysant les « indépendances octroyées », il les met en lien avec les mutations de la structure économique des pays dominants :


Mehdi Ben Barka a écrit:
Cette orientation [néocoloniale] n’est pas un simple choix dans le domaine de la politique extérieure ; elle est l’expression d’un changement profond dans les structures du capitalisme occidental. Du moment qu’après la Seconde Guerre mondiale l’Europe occidentale, par l’aide Marshall et une interpénétration de plus en plus grande avec l’économie américaine, s’est éloignée de la structure du XIXème siècle pour s’adapter au capitalisme américain, il était normal qu’elle adopte également les relations des Etats-Unis avec le monde ; en un mot qu’elle ait aussi son « Amérique Latineiii.


Pour le leader révolutionnaire marocain, c’est bien la monopolisation du capitalisme qui suscite le passage du colonialisme au néocolonialisme. De même, la précocité de la monopolisation aux Etats-Unis est une des causalités de la précocité du néocolonialisme comme forme de domination de l’Amérique Latine.

Les liens entre la forme de la domination et les évolutions des formes du racisme ont pour leur part été mis en évidence par Frantz Fanon. Les résistances que suscite une forme de domination (le colonialisme par exemple) contraint cette dernière à muter. Cette mutation nécessite cependant le maintien de la hiérarchisation de l’humanité et, en conséquence, appelle un nouvel âge de l’idéologie raciste. « Ce racisme, précise Fanon, qui se veut rationnel, individuel, déterminé, génotypique et phénotypique se transforme en racisme culturel iv». Quant aux facteurs qui poussent à la mutation du racisme, Frantz Fanon mentionne la résistance des colonisés, l’expérience du racisme, c’est-à-dire « l’institution d’un régime colonial en pleine terre d’Europe », et « l’évolution des techniques » c’est-à-dire les transformations de la structure du capitalisme, comme le relevait Ben Barka..

Sans entrer dans le débat complexe d’une périodisation précisément datée du capitalisme, il est donc possible de relier les trois ordres de faits que sont les mutations de la structure économique, des formes de la domination politique et des transformations de l’idéologie raciste. Les trois « âges » du capitalisme appellent trois « âges » de la domination suscitant trois « âges » du racisme.

L’enfance du capitalisme

Le propre du capitalisme comme mode de production économique est qu’il appelle par sa loi du profit une extension permanente. Il est d’emblée en mondialisation même si cette dernière connaît des seuils de développement. C’est dire la duperie du discours actuel sur la mondialisation, la présentant comme un phénomène entièrement nouveau lié aux mutations technologiques. Comme le souligne Samir Amin, la naissance du capitalisme et sa mondialisation vont de pair :


Frantz Fanon a écrit:
Le système mondial n’est pas la forme relativement récente du capitalisme, remontant seulement au troisième tiers du XIXème siècle lorsque se constituent « l’impérialisme » (au sens que Lénine a donné à ce terme) et le partage colonial du monde qui lui est associé. Au contraire, nous disons que cette dimension mondiale trouve d’emblée son expression, dès l’origine, et demeure une constante du système à travers les étapes successives de son développement. En admettant que les éléments essentiels du capitalisme se cristallisent en Europe à partir de la Renaissance – la date de 1492, amorce de la conquête de l’Amérique, serait la date de naissance simultanée du capitalisme et du système mondial – les deux phénomènes sont inséparables v.


Autrement dit, le pillage et la destruction des civilisations amérindiennes ainsi que l’esclavage ont été les conditions pour que le mode de production capitaliste puisse devenir dominant dans les sociétés européennes. Il n’y a pas eu naissance du capitalisme puis ensuite extension mais un pillage et une violence totale réunissant les conditions matérielles et financières pour que s’installe le capitalisme. Soulignons d’ailleurs avec Eric Williams que la destruction des civilisations amérindiennes s’est accompagnée d’une mise en esclavage. Ainsi, ce n’est pas l’esclavage qui est la conséquence du racisme mais ce dernier qui est le résultat de l’esclavage des Indiens. « Dans les Caraïbes, souligne cet auteur, le terme d’esclavage a été trop exclusivement appliqués aux Nègres. […] Le premier exemple de commerce d’esclaves et de main d’œuvre esclavagiste dans le Nouveau Monde ne concerne pas le Nègre mais l’Indien. Les Indiens succombèrent rapidement sous l’excès de travail et, comme la nourriture était insuffisante, ils mourraient de maladies importées par le Blanc vi ».

La colonisation n’est ensuite que le processus de généralisation des rapports capitalistes au reste du monde. Elle est la forme de la domination politique enfin trouvée pour l’exportation et l’imposition de ces rapports sociaux au reste de la planète. Pour ce faire, il fallait bien entendu détruire les rapports sociaux indigènes et les formes d’organisations sociales et culturelles qu’ils avaient engendrés. L’économiste algérien Youcef Djebari a montré l’ampleur de la résistance des formes antérieures d’organisations sociales et l’indispensable violence pour les détruire : « Le capital français a été confronté, dans toutes ses tentatives d’annexion et de domination de l’Algérie, à une formation sociale et économique hostile à sa pénétration. Il a déployé tout un arsenal de méthodes pour écraser et soumettre les populations autochtones vii. » La violence totale est de ce fait consubstantielle à la colonisation.

C’est pour légitimer cette violence et ces destructions qu’apparaît le racisme biologique. Le racisme, souligne Fanon, « entre dans un ensemble caractérisé : celui de l’exploitation éhontée d’un groupe d’homme par un autre. […] C’est pourquoi l’oppression militaire et économique précède la plupart du temps, rend possible, légitime le racisme. L’habitude de considérer le racisme comme une disposition de l’esprit, comme une tare psychologique doit être abandonnée viii ».

Le racisme en tant qu’idéologie de hiérarchisation de l’humanité justifiant la violence et l’exploitation n’est donc pas une caractéristique de l’humanité mais une production historiquement et géographiquement située : l’Europe de l’émergence du capitalisme. Le biologisme comme premier visage historique du racisme connaît son âge d’or au dix-neuvième siècle en même temps que l’explosion industrielle d’une part et que la ruée coloniale d’autre part. Le médecin et anthropologue français Paul Broca classe les crânes humains à des fins comparatives et conclut que « le Nègre d’Afrique occupe, sous le rapport de la capacité crânienne, une situation à peu près moyenne entre l’Européen et l’Australienix[]». Il y a donc plus inférieur que le Noir, l’Aborigène mais un supérieur incontesté, l’Européen. Et comme toutes les dominations nécessitent des processus de légitimation, si ce n’est similaires du moins convergents, il étend sa méthode à la différence des sexes pour conclure que « la petitesse relative du cerveau de la femme dépend à la fois de son infériorité physique et de son infériorité intellectuellex ».

Monopoles, néocolonialisme et culturalisme

Le vingtième siècle est celui de la monopolisation du capitalisme. Ce processus se déroule à des rythmes inégaux pour chacune des puissances. Ce sont progressivement de grands groupes industriels qui dirigent l’économie et le capital financier devient prépondérant. Le lien physique et subjectif entre le propriétaire et sa propriété disparaît au profit du lien entre le coupon de l’action boursière et l’actionnaire. Le grand colon propriétaire terrien cède la première place à l’actionnaire des mines. Cette nouvelle structure du capitalisme appelle une nouvelle forme de la domination politique, le néocolonialisme que Kwame Nkrumah définit comme suit : « L’essence du néocolonialisme, c’est que l’Etat qui y est assujetti est théoriquement indépendant, possède tous les insignes de la souveraineté sur le plan international. Mais en réalité son économie, et par conséquent sa politique, sont manipulées de l’extérieur xi. »

Les prises de consciences nationalistes et le développement des luttes de libération nationale accélèrent bien sûr la transition d’une forme de la domination politique à l’autre. Mais, comme l’objectif est de maintenir la domination, il y a encore nécessité de justifier une hiérarchisation de l’humanité. La nouvelle domination politique a besoin d’un nouvel âge du racisme. Le racisme culturaliste émergera progressivement comme réponse à ce besoin en devenant dominant dans les décennies 60 à 80. Désormais, il ne s’agit plus de hiérarchiser biologiquement mais culturellement. L’expert et le consultant remplacent le colon et le militaire. On n’étudie plus « l’inégalité des crânes » mais les « freins culturels au développement ». Ne pouvant plus se légitimer sur la base biologique, la hiérarchisation de l’humain se déplace en direction du culturel en attribuant aux « cultures » les mêmes caractéristiques auparavant censées spécifier les « races biologiques » (fixité, homogénéité, etc.).

Sur le plan international, le nouveau visage du racisme permet de justifier le maintien d’une pauvreté et d’une misère populaire en dépit des indépendances et des espoirs d’émancipation qu’elles ont portés. Eludant les nouvelles formes de dépendances (fonctionnement du marché mondial, rôle de l’aide internationale, franc CFA, etc.), il ne reste comme causes explicatives que des traits culturels censés caractériser les peuples des anciennes colonies : l’ethnisme, le tribalisme, le clanisme, le gout de l’apparat, des dépenses somptuaires, etc. Tout un courant théorique dit « afro-pessimiste » s’est ainsi déployé. Stéphan Smith considère que « L’Afrique ne tourne pas parce qu’elle reste “bloquée” par des obstacles socioculturels qu’elle sacralise comme ses gris-gris identitaires » ou encore que « la dactylo, désormais pourvue d’un ordinateur, n’a plus le front coloré du ruban encreur, à force de faire la sieste sur la machine à écrire xii ». En écho, Bernard Lugan lui répond que la charité, la compassion, la tolérance et les droits de l’homme sont étrangers aux « rapports interafricains ancestraux xiii».

Sur le plan national, le racisme culturaliste joue la même fonction mais à l’endroit des populations issues de l’immigration. Expliquer culturellement des faits pointant les inégalités systémiques dont ils sont victimes permet de délégitimer les revendications et les révoltes qu’elles suscitent. L’échec scolaire, la délinquance, le taux de chômage, les discriminations, les révoltes des quartiers populaires, etc., ne s’expliqueraient plus par des facteurs sociaux et économiques, par des causalités culturelles ou identitaires.

Capitalisme sénile, balkanisation et islamophobie

Depuis ce qui a été appelé « mondialisation », le capitalisme est confronté à de nouvelles difficultés structurelles. L’approfondissement permanent de la concurrence entre les différentes puissances industrielles rend impossible la moindre stabilisation. Les crises se succèdent les unes aux autres sans interruptions. Le sociologue Immanuel Wallerstein considère que :


Immanuel Wallerstein a écrit:
Nous sommes entrés depuis trente ans dans la phase terminale du système capitaliste. Ce qui différencie fondamentalement cette phase de la succession ininterrompue des cycles conjoncturels antérieurs, c’est que le capitalisme ne parvient plus à “faire système”, au sens où l’entend le physicien et chimiste Ilya Prigogine (1917-2003) : quand un système, biologique, chimique ou social, dévie trop et trop souvent de sa situation de stabilité, il ne parvient plus à retrouver l’équilibre, et l’on assiste alors à une bifurcation. La situation devient chaotique, incontrôlable pour les forces qui la dominaient jusqu’alors xiv.


Il ne s’agit pas simplement d’une crise de surproduction. Contrairement à celle-ci, la récession ne prépare aucune reprise. Les crises se succèdent et s‘enchaînent sans aucune reprise, les bulles financières s’accumulent et explosent de plus en plus régulièrement. Les fluctuations sont de plus en plus chaotiques et donc imprévisibles. La conséquence en est une quête du profit maximum par n’importe quels moyens. Dans cette concurrence exacerbée en situation d’instabilité permanente, le contrôle des sources de matières premières est un enjeu encore plus important que par le passé. Il ne s’agit plus seulement d’avoir pour soi-même un accès à ces matières premières mais aussi de bloquer l’accès à ces ressources pour les concurrents (et en particulier des économies émergentes : Chine, Inde, Brésil, etc.).

Les Etats-Unis, menacés dans leur hégémonie, répondent par la militarisation et les autres puissances les suivent afin de préserver également l’intérêt de leurs entreprises. « Depuis 2001, fait remarquer l’économiste Philip S. Golub, les États-Unis sont engagés dans une phase de militarisation et d’expansion impériale qui a fondamentalement bouleversé la grammaire de la politique mondiale xv ». De l’Asie centrale au Golfe Persique, de l’Afghanistan à la Syrie en passant par l’Irak, de la Somalie au Mali, les guerres suivent la route des sites stratégiques du pétrole, du gaz, des minéraux stratégiques. Il ne s’agit plus de dissuader les concurrents et/ou adversaires mais de mener des « guerres préventives ».

A la mutation de la base matérielle du capitalisme correspond une mutation des formes de la domination politique. L’objectif n’est plus principalement d’installer des gouvernements fantoches » qui ne peuvent plus résister durablement aux colères populaires. Il est de balkaniser par la guerre afin de rendre ces pays ingouvernables. De l’Afghanistan à la Somalie, de l’Irak au Soudan, le résultat des guerres est partout le même : la destruction des bases mêmes des nations, l’effondrement de toutes les infrastructures permettant une gouvernabilité, l’installation du chaos. Il s’agit désormais de balkaniser les nations.

Une telle domination a besoin d’une nouvelle légitimation formulée dans la théorie du choc des civilisations. Cette dernière a vocation de susciter des comportements de panique et de peur dans le but de susciter une demande de protection et une approbation des guerres. Du discours sur le terrorisme nécessitant des guerres préventives à la théorie du grand remplacement, en passant par les campagnes sur l’islamisation des pays occidentaux et sur les réfugiés vecteurs de terrorisme, le résultat attendu est sans-cesse le même : peur, panique, demande sécuritaire, légitimation des guerres, construction du musulman comme nouvel ennemi historique. L’Islamophobie est bien un troisième âge du racisme correspondant aux mutations d’un capitalisme sénile c’est-à-dire ne pouvant plus rien apporter de positif à l’humanité, ne pouvant apporter que la guerre, la misère et la lutte de tous contre tous. Il n’y a pas choc des civilisations mais crise de civilisation impérialiste qui appelle une véritable rupture. Ce n’est pas la fin du monde mais la fin de leur monde qu’ils tentent d’éviter par tous les moyens.

Notes:


i Nicolas Sarkozy, discours de Dakar du 26 juillet 2007, http://www.lemonde.fr/afrique/article/2007/11/09/le-discours-de-dakar_976786_3212.html.

ii Pierre Singaravelou, Des historiens sans histoire ? La construction de l’historiographie coloniale en France sous la Troisième République, Actes de la Recherche en Sciences Sociales, n° 185, 2010/5, p. 40.

iii Mehdi Ben Barka, Option révolutionnaire au Maroc. Ecrits politiques 1957-1965, Syllepse, Paris, 1999, p. 229-230.

iv Frantz Fanon, Racisme et Culture, Pour la Révolution africaine. Ecrits politiques, La Découverte, Paris, 2001, p. 40.

v Samir Amin, Les systèmes régionaux anciens, L’Histoire globale, une perspective afro-asiatique, éditions des Indes savantes, Paris, 2013, p. 20.

vi Eric Williams, Capitalisme et esclavage, Présence Africaine, 1968, p. 19.

vii Youcef Djebari, La France en Algérie, la genèse du capitalisme d’Etat colonial, Office des Publications Universitaires, Alger, 1994, p. 25.

viii Frantz Fanon, Racisme et culture, op.cit., p. 45.

ix Paul Broca, Sur le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races, Volume 1, Hennuyer, Paris, 1861, p. 48.

x Paul Broca, Sur le volume et la forme du cerveau suivant les individus et suivant les races, op.cit., p. 15.

xi Kwame Nkrumah, Le néocolonialisme, dernier stade de l’impérialisme, Présence Africaine, Paris, 1973, p. 9.

xii Stephen Smith, Négrologie, : Pourquoi l’Afrique meurt, Fayard, Paris, 2012, p. 49 et 58.

xiii Bernard Lugan, God bless Africa. Contre la mort programmée du continent noir, Carnot, Paris, 2003, pp. 141 142

xiv Immanuel Wallerstein, Le capitalisme touche à sa fin, Le Monde 16 décembre 2008, http://www.lemonde.fr/la-crise-financiere/article/2008/12/16/le-capitalisme-touche-a-sa-fin_1105714_1101386.html

xv Philip S Golub, De la mondialisation au militarisme : la crise de l’hégémonie américaine, A Contrario, 2004, n°2, p. 9.



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Invité
Invité



MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 11 Mai - 7:59


Yo pa ba nou’y fout sé nou ki pran’y!
(il ne nous l’ont pas donné [la liberté] nous l’avons prise!)

Patrick Chamoiseau, Texaco


Révolte d’esclaves, sur le bateau "La Amistad" en route pour les Etats-Unis, en 1839
By Hale Woodruff
source 1776 : Massavana, la révolte des esclaves en mer

Citation :
La lutte contre le « schoelcherisme » : l’exemple martiniquais

Au début des années 1980, une lutte s’est engagée à propos de l’abolition de l’esclavage entre les professeurs d’histoire-géographie martiniquais et l’Education nationale, autour de deux moments : le 27 avril 1848 et les 22 et 23 mai 1848. Le premier correspond au vote du décret d’abolition par le Gouvernement provisoire de la République française prévoyant une abolition effective de l’esclavage, deux mois après sa réception dans les colonies. Le second correspond à l’insurrection des esclaves qui amène le gouverneur de la Martinique à signer dès le lendemain un arrêté d’abolition immédiate et définitive de l’esclavage sur l’île.

Afin d’éviter une insurrection similaire en Guadeloupe, l’esclavage est officiellement aboli le 27 mai. En 1981 l’Association des Professeurs d’histoire et de géographie de Martinique (APHGM) préface une brochure intitulée Documents pour l’étude de la Révolution anti-esclavagiste de mai 1848 en Martinique, dans laquelle ils réclament la valorisation du combat contre l’esclavage mené par les esclaves eux-mêmes pendant ce mois de mai 1848. Il s’agit là de réactions intellectuelles et politiques face au « schoelcherisme », démarche consistant à placer Victor Schoelcher en particulier et les abolitionnistes européens en général, au centre de la mémoire de l’abolition de l’esclavage, comme ceux qui ont « donné » la liberté aux esclaves. Or en Martinique, comme en Guadeloupe (notamment pour cette dernière en  1656, 1710, 1730, 1752, et la plus connue 1802) et sur d’autres terres d’esclavage, les révoltes d’esclaves, de natures diverses, furent nombreuses. Pas seulement à l’approche des débats sur l’abolition, mais tout au long de l’esclavage même, comme en témoigne une chronologie établie par Nelly Schmidt dans son livre intitulé  L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle.

Fonction du discours sur « l’abolition » à l’aune des enjeux actuels

Erronée serait toute analyse qui réduirait le « schoelcherisme » au seul complexe de supériorité européen. En effet, outre la réduction problématique de l’histoire de l’esclavage à celle de son abolition, glorifier la prétendue héroïque abolition de l’esclavage par la France rend plus aisé d’oublier que cette même France a indemnisé les colons anciens propriétaires d’esclaves une fois ces derniers libérés. Il y a donc des raisons aussi bien idéologiques qu’économiques qui sous-tendent la formation de ce mythe de la France libératrice. Nul besoin pour s’en convaincre de fantasmer un complot généralisé contre la mémoire de l’esclavage, il suffit de reconnaître la base matérielle du consensus autour de ce récit : insister sur une France bienfaitrice est d’autant plus important à une époque où des descendant-e-s d’esclaves réclament des réparations économiques.  Qu’ils en aient conscience ou non et qu’importe le lieu d’où ils parlent, ceux qui promeuvent ce discours contribuent à vider la question de l’esclavage de ses implications économiques. « Politiquement correct!« , « bien -pensance!« , « idéologie dépassée ! », « subjectivité! » hurle-t-on à ceux qui osent faire le lien entre les richesses de l’Europe et les profits amassés durant l’esclavage et la colonisation qui suivit. Il y a donc urgence à bannir les approches exclusivement morales sur l’esclavage.

Si les lieux de mémoire, les commémorations et les productions sur le sujet sont importantes, elles ne suffisent pas : seules des réparations d’ordre structurel peuvent transformer le passé, afin notamment d’en finir avec le spectacle scandaleux de la hiérarchisation économique dans les sociétés post esclavagistes, où les descendants de colons esclavagistes, bien qu’ultra minoritaires en nombre, détiennent l’essentiel des terres agricoles et des industries diverses et variées. A la reconnaissance symbolique, il faut sans cesse rappeler l’impératif suivant : redistribution. Redistribution des terres, des industries, des capitaux, selon une logique qui briserait la hiérarchie raciale héritée de l’esclavage. Tout récit qui réduit l’histoire de l’esclavage à l’abolition voire même à la seule Traite, en oubliant les siècles de travail gratuit et d’accumulation par exploitation et dépossesion, empêche de prendre la pleine mesure des implications économiques et structurelles de l’esclavage occidental. Or, tout en ne possédant pas le monopole des atrocités à travers l’histoire, cet esclavage-là, fondée sur une pensée raciale moderne, est tout de même celui dont les conséquences sont les plus vastes et surtout les plus déterminantes dans la formation des rapports de domination Nord/Sud d’aujourd’hui, en tant que précurseur de la conquête coloniale permettant à l’Europe de posséder des empires dont l’étendue demeure à ce jour un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité.

Cet article est issu d’un article sur mon ancien blog que j’ai travaillé et réduit, et qui est paru dans le magazine "Devoir De Mémoire, sur la question de l’esclavage", pour lequel personne… n’a été payé. Affaire à suivre.



João a écrit:
Je ne commémorerais PLUS JAMAIS le 10 mai qui au fil des années devient un éloge du révisionnisme historique négrophobe. Je reprendrai la date du 22 mai, début de l'insurrection en Martinique qui a abouti à l'abolition de l'esclavage sur l'île, puis rapidement après en Guadeloupe. Par respect pour le sang de mes aïeux je laisse le 10 mai à tous ces sales chiens de politique français qui réécrivent l'histoire de cette République de merde. JE VOUS HAIS !

Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 11 Mai - 8:08


« Par respect pour le sang de mes aïeux je laisse le 10 mai à tous ces sales chiens de politique français
qui réécrivent l'histoire de cette République de merde.
JE VOUS HAIS ! »


Rompre avec le paradigme central de « l’abolition » dans l’histoire de l’esclavage occidental

João Gabriell
Yo pa ba nou’y fout sé nou ki pran’y!
(il ne nous l’ont pas donné [la liberté] nous l’avons prise!)

Patrick Chamoiseau, Texaco


Révolte d’esclaves, sur le bateau "La Amistad" en route pour les Etats-Unis, en 1839
By Hale Woodruff
source 1776 : Massavana, la révolte des esclaves en mer

Citation :
La lutte contre le « schoelcherisme » : l’exemple martiniquais

Au début des années 1980, une lutte s’est engagée à propos de l’abolition de l’esclavage entre les professeurs d’histoire-géographie martiniquais et l’Education nationale, autour de deux moments : le 27 avril 1848 et les 22 et 23 mai 1848. Le premier correspond au vote du décret d’abolition par le Gouvernement provisoire de la République française prévoyant une abolition effective de l’esclavage, deux mois après sa réception dans les colonies. Le second correspond à l’insurrection des esclaves qui amène le gouverneur de la Martinique à signer dès le lendemain un arrêté d’abolition immédiate et définitive de l’esclavage sur l’île.

Afin d’éviter une insurrection similaire en Guadeloupe, l’esclavage est officiellement aboli le 27 mai. En 1981 l’Association des Professeurs d’histoire et de géographie de Martinique (APHGM) préface une brochure intitulée Documents pour l’étude de la Révolution anti-esclavagiste de mai 1848 en Martinique, dans laquelle ils réclament la valorisation du combat contre l’esclavage mené par les esclaves eux-mêmes pendant ce mois de mai 1848. Il s’agit là de réactions intellectuelles et politiques face au « schoelcherisme », démarche consistant à placer Victor Schoelcher en particulier et les abolitionnistes européens en général, au centre de la mémoire de l’abolition de l’esclavage, comme ceux qui ont « donné » la liberté aux esclaves. Or en Martinique, comme en Guadeloupe (notamment pour cette dernière en  1656, 1710, 1730, 1752, et la plus connue 1802) et sur d’autres terres d’esclavage, les révoltes d’esclaves, de natures diverses, furent nombreuses. Pas seulement à l’approche des débats sur l’abolition, mais tout au long de l’esclavage même, comme en témoigne une chronologie établie par Nelly Schmidt dans son livre intitulé  L’abolition de l’esclavage. Cinq siècles de combats, XVIe-XXe siècle.

Fonction du discours sur « l’abolition » à l’aune des enjeux actuels

Erronée serait toute analyse qui réduirait le « schoelcherisme » au seul complexe de supériorité européen. En effet, outre la réduction problématique de l’histoire de l’esclavage à celle de son abolition, glorifier la prétendue héroïque abolition de l’esclavage par la France rend plus aisé d’oublier que cette même France a indemnisé les colons anciens propriétaires d’esclaves une fois ces derniers libérés. Il y a donc des raisons aussi bien idéologiques qu’économiques qui sous-tendent la formation de ce mythe de la France libératrice. Nul besoin pour s’en convaincre de fantasmer un complot généralisé contre la mémoire de l’esclavage, il suffit de reconnaître la base matérielle du consensus autour de ce récit : insister sur une France bienfaitrice est d’autant plus important à une époque où des descendant-e-s d’esclaves réclament des réparations économiques.  Qu’ils en aient conscience ou non et qu’importe le lieu d’où ils parlent, ceux qui promeuvent ce discours contribuent à vider la question de l’esclavage de ses implications économiques. « Politiquement correct!« , « bien -pensance!« , « idéologie dépassée ! », « subjectivité! » hurle-t-on à ceux qui osent faire le lien entre les richesses de l’Europe et les profits amassés durant l’esclavage et la colonisation qui suivit. Il y a donc urgence à bannir les approches exclusivement morales sur l’esclavage.

Si les lieux de mémoire, les commémorations et les productions sur le sujet sont importantes, elles ne suffisent pas : seules des réparations d’ordre structurel peuvent transformer le passé, afin notamment d’en finir avec le spectacle scandaleux de la hiérarchisation économique dans les sociétés post esclavagistes, où les descendants de colons esclavagistes, bien qu’ultra minoritaires en nombre, détiennent l’essentiel des terres agricoles et des industries diverses et variées. A la reconnaissance symbolique, il faut sans cesse rappeler l’impératif suivant : redistribution. Redistribution des terres, des industries, des capitaux, selon une logique qui briserait la hiérarchie raciale héritée de l’esclavage. Tout récit qui réduit l’histoire de l’esclavage à l’abolition voire même à la seule Traite, en oubliant les siècles de travail gratuit et d’accumulation par exploitation et dépossesion, empêche de prendre la pleine mesure des implications économiques et structurelles de l’esclavage occidental. Or, tout en ne possédant pas le monopole des atrocités à travers l’histoire, cet esclavage-là, fondée sur une pensée raciale moderne, est tout de même celui dont les conséquences sont les plus vastes et surtout les plus déterminantes dans la formation des rapports de domination Nord/Sud d’aujourd’hui, en tant que précurseur de la conquête coloniale permettant à l’Europe de posséder des empires dont l’étendue demeure à ce jour un phénomène unique dans l’histoire de l’humanité.

Cet article est issu d’un article sur mon ancien blog que j’ai travaillé et réduit, et qui est paru dans le magazine "Devoir De Mémoire, sur la question de l’esclavage", pour lequel personne… n’a été payé. Affaire à suivre.



João a écrit:
Je ne commémorerais PLUS JAMAIS le 10 mai qui au fil des années devient un éloge du révisionnisme historique négrophobe. Je reprendrai la date du 22 mai, début de l'insurrection en Martinique qui a abouti à l'abolition de l'esclavage sur l'île, puis rapidement après en Guadeloupe. Par respect pour le sang de mes aïeux je laisse le 10 mai à tous ces sales chiens de politique français qui réécrivent l'histoire de cette République de merde. JE VOUS HAIS !

Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 15 Mai - 20:47


Collector mafieux

'Le Parrain'

La véritable version dans l'internationale française




A Abuja, François Hollande se pose en parrain militaire de la lutte contre Boko Haram




Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 15 Mai - 21:49


Le capitalisme canadien et la subjugation et décimation de la population autochtone

WSWS 6 mai 2016

La destruction des Indiens des Plaines :
Maladies, famines organisées, disparition du mode de vie autochtone par James Daschuk




James Daschuk, un universitaire de l’Université de Regina, a mené une étude sur la santé des populations autochtones du Canada jusqu’au XIXe siècle. Son ouvrage, La destruction des Indiens des Plaines, est une condamnation dévastatrice de l’assujettissement et de la décimation des peuples autochtones (les Premières Nations) par le capitalisme canadien dans les plaines de l’Ouest canadien qui correspondent de nos jours aux provinces des Prairies du Manitoba, de la Saskatchewan et de l’Alberta.

L’étude de Daschuk est fondée sur une recherche approfondie des archives et vise à identifier les racines de la disparité frappante en matière de santé entre les populations autochtones et non autochtones actuelles de l’Ouest canadien. Dès le début de La destruction des Indiens des Plaines, Daschuk fait remarquer que les Canadiens autochtones meurent en moyenne cinq à huit ans plus tôt que les autres Canadiens. Il s’attelle à confirmer que la marginalisation économique et culturelle délibérée des populations autochtones par l’État capitaliste canadien est le principal facteur entravant l’amélioration de la santé des Premières Nations.

Citation :
Le livre divise l’histoire de la santé des peuples autochtones en deux périodes :

1. Avant 1869, lors de la propagation des «épidémies des terres vierges» où la tuberculose, la variole, la coqueluche et la scarlatine entrainent une transformation tragique imprévue, mais en grande partie organique, déclenchée par l’expansion du commerce et la multiplication des contacts avec les Européens;

2. Après décembre 1869, quand, avec l’achat des «Terres de la baie d’Hudson» par le Dominion du Canada récemment créé, la bourgeoisie canadienne et son État mènent un effort concerté pour imposer des rapports capitalistes basés sur la propriété privée dans les Prairies canadiennes. Il s’ensuit une politique systématique de marginalisation des peuples autochtones qui se voient contraints de quitter leurs terres par la violence, les arnaques et suite à une privation délibérée de nourriture: c’est-à-dire par l’imposition de la famine.

La recherche de Daschuk révèle que, dans la première période de la colonisation, les peuples autochtones des Prairies jouissaient généralement d’une bonne santé. On a observé qu’ils étaient plus grands que les Européens lors de la période de contact initial. C’était sans doute en raison de leur régime alimentaire riche en protéines, principalement basé sur la consommation de bisons.

Les explorateurs et les commerçants européens ont apporté la variole et la rougeole. Ces maladies infectieuses, comme bien d’autres, ont eu un impact dévastateur sur la population autochtone n’ayant jamais été exposée antérieurement à elles, d’où le terme d’«épidémies des terres vierges». Alors que s’effectue la propagation du commerce sur le continent, les communautés autochtones sont ravagées par la maladie, ce qui entraine de graves perturbations de leurs modes de vie, des pénuries alimentaires, un affaiblissement de leur système immunitaire et un dépeuplement encore plus grand.

Daschuk consacre les cinq premiers chapitres de son ouvrage à traiter de la période historique allant du début du XVIIe siècle au milieu du XIXe siècle, notamment des guerres des fourrures du début des années 1780, puis de la période subséquente du monopole de la Compagnie de la Baie d’Hudson sur l’Ouest canadien des temps modernes. Les quatre autres chapitres, sur lesquels la présente critique se concentre, traitent de la période suivant la fusion des plus grandes colonies britanniques d’Amérique du Nord d’alors qui ont créé le Dominion du Canada en 1867.

Le déclin de la traite des fourrures, puis l’expansion incessante du capitalisme dans la vallée du Saint-Laurent et la région des Grands Lacs soutenue par le besoin de la Grande-Bretagne en denrées alimentaires, en bois et autres ressources, ainsi que par l’arrivée de métayers (fermiers locateurs) ruinés et d’artisans d’Europe dans le «Nouveau Monde», ont poussé à la colonisation et à l’appropriation de terres toujours plus profondément dans les territoires de chasse des peuples autochtones. Comme en Australasie, l’assujettissement et la dépossession des peuples autochtones en Amérique du Nord découlent de la logique objective de l’expansion capitaliste et de l’incompatibilité de la propriété privée capitaliste et de l’exploitation du travail salarié d’un côté avec les formes communautaires de propriété et d’organisation sociales de l’autre.




Sous l’œil vigilant d’un membre de la Police montée du Nord-Ouest, un groupe d’Indiens pieds-noirs posant près de Gleichen, dans les Territoires du Nord-Ouest (territoire faisant partie de l’Alberta actuelle). Photo reproduite avec l’autorisation de la bibliothèque de Vancouver

Ces forces objectives ont trouvé leur expression dans la direction politique du nouveau Dominion. Les recherches de Daschuk montrent que Sir John A. Macdonald, le premier Premier ministre du Canada et principal artisan de l’union des colonies britanniques en Amérique du Nord, dirigeait un régime engagé dans un processus de colonisation dont la logique même a entrainé l’expulsion des Indiens des Plaines de leurs terres ancestrales et leur quasi-extermination. Dans le quart de siècle qui a suivi l’achat par le Canada d’un «titre juridique» sur les Terres de la baie d’Hudson, l’État canadien a subjugué par la force et dépossédé les peuples autochtones des plaines pour permettre la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique avec pour triple objectif la consolidation du contrôle de la bourgeoisie canadienne sur la partie septentrionale de l’Amérique du Nord, l’ouverture des Prairies canadiennes à l’agriculture commerciale et, du coup, la création d’un marché pour les manufacturiers de l’est du Canada.

Bien qu’il soit difficile de déterminer le nombre exact d’Autochtones morts au cours de cette période à la suite des gestes posés par les autorités canadiennes et des omissions de celles-ci, Daschuk fournit plusieurs chiffres qui donnent une idée de l’ampleur de la catastrophe. En 1876, un fonctionnaire du gouvernement a estimé que la population autochtone totale dans les plaines de l’Ouest s’élevait à 26.000. En 1891, elle n’était plus que de 15.000, avec notamment une baisse d’un tiers sur une période de six ans à partir du milieu des années 1880.

Les traités et la famine organisée par l’État


Au milieu des années 1870, la population des bisons, ces animaux sur lesquels les Indiens des Plaines avaient compté pendant des siècles pour leur alimentation et leur habillement, était en forte baisse. La plupart des chefs héréditaires ont alors compris que leur peuple n’avait d’autre choix que d’abandonner le mode de vie semi-nomade des chasseurs-cueilleurs pour adopter l’agriculture. Par conséquent, ils ont déposé des requêtes à Ottawa pour conclure des traités par lesquels ils espéraient obtenir l’aide du gouvernement canadien dans leur transition vers l’agriculture. Avides de développement économique et craignant les conflits armés, les responsables du Dominion ont vu le processus des traités comme un bon moyen de renforcer l’État, de marginaliser la population autochtone et d’obtenir un contrôle absolu sur des terres de premier ordre.

Daschuk fait remarquer que la plupart des Cris qui ont assisté aux pourparlers du Traité 6 à Fort Carlton à la fin de l’été de 1876 avaient reconnu la futilité d’organiser la résistance armée à l’autorité du Dominion. Les Cris ont négocié avec succès trois innovations dans le Traité 6: une assistance supplémentaire pour leur conversion à l’agriculture, des secours en cas de famine ou de peste et une «armoire à médecine». Cette dernière clause impliquait la promesse de maintenir un ensemble de fournitures médicales de base pour les Autochtones dans la maison du représentant local du ministère des Affaires indiennes.

Moins d’un an après la signature du Traité 6, une famine à grande échelle survient, décrite par Daschuk comme un «testament de l’indifférence du Dominion».

En 1877, le Traité 7 est négocié à la hâte pour désamorcer une situation de plus en plus tendue dans le sud de l’Alberta du fait de conflits armés, juste au sud de la frontière américaine. En deux ans, les bisons avaient disparu et la population autochtone avait été réinstallée sur de petites réserves isolées d’où il leur était interdit de sortir, même pour travailler sur des fermes privées comme ouvriers.

À ce stade, explique Daschuk, Macdonald voit l’avantage et omet délibérément de faire parvenir de la nourriture à ces populations affamées et complètement dépendantes de façon à les soumettre à l’État canadien et à les forcer à ce qu’elles se conforment au nouvel ordre capitaliste. Et si des Indiens récalcitrants mouraient pendant ce processus, c’était vu comme encore mieux.



Sir John A. Macdonald, principal «père de la Confédération»
et architecte en chef de la politique génocidaire du Canada envers les Indiens des Plaines


Comme le fait remarquer Daschuk, «alors que les Indiens sont affamés et meurent dans bien des cas, les autorités retiennent la nourriture qui était disponible. La famine dans les plaines est plus qu’une simple équation malthusienne de trop de gens et trop peu de bisons.»

Cette politique est encore plus criminelle puisque les recherches de Daschuk révèlent qu’Ottawa était bien au courant de la crise alimentaire imminente. Dès 1874-1875, un document interne prédisait en effet la disparition du bison dans la décennie. En mai 1878, le lieutenant-gouverneur du gouvernement territorial du Dominion avait mis en garde le ministre de l’Intérieur, David Mills, que le gouvernement aurait à choisir entre trois options : «aider les Indiens à cultiver la terre et à élever du bétail, les nourrir ou les combattre».

La famine a entrainé des cas d’exploitation sexuelle des Indiens par des agents fédéraux qui donnaient de la nourriture en échange de faveurs sexuelles de femmes et d’enfants autochtones. Elle a aussi créé des conditions de vie de promiscuité qui ont entraîné une épidémie de tuberculose dans les communautés autochtones, et finalement, la mort de nombreux Autochtones en raison de la famine.

«La souffrance à Battleford, en Saskatchewan, était tellement omniprésente, écrit Daschuk, qu’elle en était rendue banale. Dans sa rubrique des objets perdus, sous le titre « Lost and Found », le Saskatchewan Herald publia l’annonce suivante, le 16 décembre 1878: « Trouvée là où les Indiens meurent de faim, une jument blanche dans les environs du 1er octobre. Le propriétaire peut récupérer sa bête contre preuve de propriété et paiement de mes frais ». »

Daschuk poursuit : «Même P.G. Laurier, le rédacteur en chef antipathique duSaskatchewan Herald, est remué par le sort des affamés : « la condition de ces Indiens est déplorable à l’extrême. Accoutumés toute leur vie à un régime alimentaire composé en grande partie de gibier, les rations de farine et de thé qu’ils reçoivent ici leur permettent tout juste de subsister, au bord de la famine. » Laurier rapporte que Dickieson, le surintendant des Indiens par intérim à Battleford, devait « s’occuper de mille Indiens affamés », sans la moindre viande ou possibilité d’en réquisitionner auprès de ses supérieurs.»

À Edmonton, écrit Daschuk, «l’agent des Indiens James Stewart écrit dans son rapport sur la crise: « … Je n’ai jamais rien vu de tel dans toute la longue période où j’ai été dans ce pays. Non seulement il n’y a plus de bisons, mais tout le monde semble avoir déserté le pays; même les poissons sont rares… Les pauvres étaient nus, et le froid était intense, et ce temps froid a persisté tout l’hiver; dans ces circonstances, ils se sont bien comportés, et aucun raid n’a été mené sur quoi que ce soit ici. Ils ont mangé beaucoup de leurs chevaux, et tous les chiens ont été tués pour être mangés… »»

Les rapports des autres régions montrent comment la répartition des maigres rations a été utilisée par les responsables gouvernementaux comme une arme, ce qui a eu des conséquences terribles. On découvre combien étaient désastreux les résultats des gestes du gouvernement lorsqu’on voit que les quelques Premières Nations qui n’avaient pas encore conclu de traités avec l’État canadien étaient en meilleure santé. Comme le fait remarquer Daschuk, «Les communautés qui ont conclu des traités s’attendaient à ce que l’État canadien les protège de la famine et de la catastrophe socio-économique, mais en moins d’une décennie, les « protections » offertes par les traités sont devenues les moyens par lesquels l’État subjuguait la population indienne ayant conclu des traités. Un indice de l’oppression de la population autochtone des Prairies par le Dominion est l’explosion de la tuberculose. Les Sioux Dakota cependant n’ont pas succombé à l’épidémie du début des années 1880 parce qu’ils étaient relativement libres de la gestion oppressive du ministère des Affaires indiennes et pouvaient participer à l’économie commerciale de la région; en d’autres termes, ils étaient libres de traité.»

En plus de mettre en œuvre les politiques brutales du gouvernement fédéral, les fonctionnaires corrompus essayaient souvent de promouvoir leurs intérêts personnels. Daschuk cite le cas d’Edward Dewdney, le lieutenant-gouverneur des Territoires du Nord-Ouest pendant la majeure partie des années 1880. Dewdney avait des liens étroits avec la société de grain I.G. Baker du Montana de laquelle le gouvernement canadien achetait la farine pour alimenter les réserves, rapporte Daschuk.

«Le 6 novembre 1883, F. X. Girard, médecin du Traité 7, a rapporté que la farine fournie par la société (du Montana) était « impropre à la consommation » et avait été responsable de nombreux décès. En 1883, W.W. Gibson, un colon dont la terre était adjacente à la réserve Piapot en Saskatchewan, a déclaré que 130 personnes avaient trouvé la mort après avoir reçu du bacon rance pour leur travail. Le chef Long Lodge s’est plaint au surintendant des Affaires indiennes que son peuple ne pouvait pas manger le bacon fourni par la société I.G. Baker, auquel Dewdney lui a répondu : « Mais que les Indiens mangent le bacon ou qu’ils crèvent, on s’en fout! » »


Edward Dewdney a déclaré: «Mais que les Indiens mangent le bacon (rance) ou qu’ils crèvent, on s’en fout!»




Selon un député libéral fédéral, la position ferme de Dewdney sur cette question de bacon venait du fait «qu’un ami entrepreneur dans la même association agricole que lui devait se débarrasser de 90.000 livres de bacon pourri.» Un autre député libéral a déclaré que les Cris confinés à la réserve Piapot ont été nourris de viande pourrie «achetée à Chicago à 1,5 cent la livre et vendue ensuite au gouvernement pour 19 cents», une part des bénéfices étant allée au lieutenant-gouverneur. «De façon prévisible, écrit Daschuk, le Premier ministre a rejeté les accusations qu’il y avait un lien entre Dewdney, la consommation de lard pourri et la hausse soudaine du nombre de décès sur les réserves de Indian Head.»

Le rôle du gouvernement conservateur de Macdonald

L’étude de Daschuk porte principalement sur la santé des peuples autochtones, et accorde moins d’attention aux discussions qui ont lieu au sein de l’establishment politique à l’époque. Néanmoins, son compte rendu démontre que l’élite politique, notamment les conservateurs sous Macdonald, voyait la population autochtone comme un obstacle à l’expansion capitaliste à l’ouest. «Le plan de Macdonald d’affamer les Indiens non coopératifs dans des réserves afin de les soumettre était certes cruel, dit Daschuk, mais certainement efficace.»

Le retour au pouvoir d’un gouvernement conservateur dirigé par Macdonald en 1878 après un interrègne libéral de cinq ans, s’est accompagné d’une nouvelle approche en matière de politique indienne explique Daschuk. Cette nouvelle approche est liée à la mise en œuvre de la politique nationale des conservateurs, qui comptait parmi ses objectifs centraux l’«ouverture» des Prairies à la colonisation à grande échelle et à l’exploitation capitaliste. «La gestion de la situation alimentaire de plus en plus grave et des affaires indiennes est alors passée règle générale de l' »ignorance relative » sous les libéraux à la malveillance délibérée sous le régime Macdonald.» Pour veiller à ce que les Indiens soient «pacifiés» et les plaines de l’Ouest prêtes pour la construction du chemin de fer du Canadien Pacifique et la colonisation, Macdonald décide d’assumer personnellement la responsabilité de la tâche en se nommant surintendant général des Affaires indiennes.

Même si les recherches de Daschuk démontrent que l’État canadien a combiné l’utilisation délibérée de la famine comme arme politique à une indifférence criminelle impitoyable, rendant du coup celui-ci directement responsable d’une chute catastrophique de la population autochtone, l’auteur se garde bien de l’accuser de génocide.

«Cette étude, écrit-il, démontre que le déclin de la santé des Premières Nations a été le résultat direct de leur suppression économique et culturelle. Les effets de l’attaque parrainée par l’État sur les communautés autochtones qui a commencé dans les années 1880 nous hantent encore en tant que pays. Il poursuit: l’identification des forces qui ont entravé le développement des communautés autochtones peut fournir des informations précieuses sur ce qui est nécessaire pour combler le fossé entre les communautés des Premières Nations et le reste du Canada aujourd’hui.»

Cela n’équivaut à rien de plus qu’espérer. Comme le fait remarquer Daschuk lui-même, dans la deuxième décennie du XXIe siècle, des conditions s’apparentant à celles du tiers monde continuent de prévaloir dans la plupart des réserves. En outre, les conditions de vie des membres des Premières Nations qui ont migré vers les villes ne sont guère plus reluisantes. Comme dans les dernières décennies du XIXe siècle, la grande majorité des peuples autochtones du Canada est aux prises avec une pauvreté désespérée, l’insécurité alimentaire et la faim, le manque d’eau potable, un taux élevé de chômage et un risque accru d’être victime de crime violent.

Le capitalisme canadien et son État se sont consolidés par la dépossession et l’assujettissement des peuples autochtones, la saisie de leurs terres, la destruction de leurs relations de propriété communale, et, dans le cadre du «système des traités», le déplacement des peuples autochtones sur des réserves où ils se sont vus refuser les ressources de base et ont été soumis à toutes sortes de contrôles intrusifs de l’État. Ce processus, comme Daschuk l’illustre si graphiquement, même s’il évite l’utilisation du terme, implique la poursuite d’une politique génocidaire envers les Indiens des Plaines.

Au XXe siècle, de connivence avec les sociétés minières, pétrolières, forestières et les compagnies d’électricité, l’État canadien a continué de déposséder les peuples autochtones, en plus de parrainer un système d’«écoles résidentielles» dirigé par l’Église et où les enfants autochtones étaient systématiquement maltraités et humiliés. L’année dernière, la Commission vérité et réconciliation créée par le gouvernement s’est sentie obligée de désigner la politique des pensionnats comme un «génocide culturel».




Un groupe d’enfants de l’école Saint-Paul à Cardston, en Alberta : Pendant plus d’un siècle, l’État canadien a parrainé un programme dans lequel les enfants autochtones ont été arrachés à leurs familles et envoyés dans des pensionnats dirigés par l’Église, où ils étaient maltraités et humiliés.

L’oppression des peuples autochtones jusqu’à ce jour a été inextricablement liée à l’émergence et à l’expansion du capitalisme canadien. Rien d’autre n’y mettra fin qu’un mouvement unissant la classe ouvrière autochtone et non autochtone dans la lutte contre l’ordre social capitaliste.

En produisant un livre bien documenté qui jette la lumière sur les moyens brutaux par lesquels la bourgeoisie canadienne a consolidé son État et le legs persistant de ce crime, Daschuk contribue à une meilleure compréhension d’une période historique importante qui reste largement inconnue. La destruction des Indiens des Plaines mérite un vaste lectorat.

Par Janet Browning

(Article paru d’abord en anglais le 23 avril 2016)



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Invité
Invité



MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 18 Mai - 16:13



Sir Mark Sykes (g) et François Georges-Picot (d)

En catimini, le 16 mai 1916, les accords Sykes-Picot sont signés entre Britanniques et Français, dépeçant l’Empire ottoman. Un siècle plus tard, la région est plongée dans un chaos total, posant la question d’une refonte des frontières devenues plus instables que jamais.


Citation :
Le 16 mai 1916, en pleine Première Guerre mondiale, après des mois d'échanges épistolaires entre Paul Cambon, ambassadeur de France à Londres, et Sir Edward Grey, secrétaire d'Etat au Foreign Office, l’orientaliste et conseiller pour le Moyen-Orient au Foreign Office Sir Mark Sykes et le diplomate français François Georges-Picot signent le document qui va redéfinir les frontières du Moyen-Orient.

Dans un bureau de Downing Street, Paris et Londres se répartissent les provinces arabes de l’Empire ottoman alors rallié à l’Allemagne. Les accords Sykes-Picot sont tenus secrets avant d’être révélés en 1917 lors de la révolution d’Octobre en Russie, les bolchéviques découvrant une copie du texte dans les archives du ministère des Affaires étrangères.

Malgré les promesses d’indépendance faites aux Arabes, la France et la Grande-Bretagne découpent ainsi le Moyen-Orient : une zone rouge formée par la Mésopotamie est sous administration directe de la Grande-Bretagne tandis que la France s’approprie une zone bleue comprenant le Mont-Liban, la côte syrienne et la Cilicie. La Palestine est pour sa part internationalisée, Jérusalem étant une ville sainte pour les trois monothéismes.

Pour le reste, les Etats arabes indépendants gérés par les Hachémites sont partagés en deux zones d’influence et de tutelle : la zone A au nord revient à la France et la zone B, au sud, à la Grande-Bretagne. Cent ans plus tard, à l’exception de la Palestine et de la Transjordanie devenue Jordanie (la déclaration Balfour de novembre 1917 prévoyant la création d’un Foyer national juif), les lignes créées par les accords Sykes-Picot sont toujours en place, tant bien que mal.
« Ces découpages territoriaux ont été d'une importance capitale puisqu'ils ont déterminé arbitrairement pour chacun de ces Etats sa superficie, sa configuration géographique, la structure de sa population, ses potentialités économiques, ses possibilités d'accès à la mer, l'identité de ses voisins*. »



Carte du découpage du Moyen-Orient suivant les accords Sykes-Picot
wikipedia.org


Des accords stratégiques

Les intérêts des Empires français et britannique à ces accords ne sont pas seulement énergétiques. Pour les Français, ils sont aussi culturels. Bien avant 1916, la France a une influence scolaire et culturelle considérable en Syrie, certains parlant alors d’une « France du Levant ». Pour les Britanniques, il s’agit d’intérêts stratégiques. Il leur faut absolument maîtriser le Moyen-Orient, passage obligé de la route des Indes.

« Il fallait bien que ces deux empires s’entendent, et pas seulement dans la région. Donc, il y avait nécessairement un compromis à trouver », explique Jean-Paul Chagnollaud, directeur de l’Institut de recherche et d’études Méditerranée-Moyen-Orient (Iremmo).
« La division du Moyen-Orient en plusieurs Etats n’était pas en soi condamnable : les Hachémites l’avaient envisagée dès le début en faveur des fils ainés de Hussein. Mais elle s’est opérée contre la volonté des populations », analyse l’un des plus grands spécialistes de la région Henry Laurens, professeur au Collège de France. Parce que les accords Sykes-Picot ont imposé des frontières à des populations qui en voulaient d’autres et que les Arabes ont vécu ces accords comme une trahison et une injustice. « Les Arabes ont dû s’y plier, poursuit Jean-Paul Chagnollaud, mais certains ont su y résister. C’est le cas des Turcs. »

Des frontières à l’épreuve du réel

Si les lignes tracées par les accords Sykes-Picot ont instauré des frontières artificielles, faisant fi des diversités ethniques et religieuses des populations, aucun événement n’est parvenu en un siècle à les ébranler, même pas le panarabisme de Gamal Abdel Nasser puisque la République arabe unie (RAU) ne vivra que trois ans (1958-1961).

« En tant que découpage territorial, le partage a duré, essentiellement parce que les nouvelles capitales et leurs classes dirigeantes ont su imposer leur autorité sur le nouveau pays (…) Quand le nationalisme arabe reviendra en force, il ne reconnaîtra pas la légitimité de ce découpage et appellera à la constitution d’un Etat unitaire, panacée à tous les maux de la région. Les Etats réels seront ainsi frappés d’illégitimité et durablement fragilisés. La constitution du Foyer national juif entraînera la région dans un cycle de conflits qui semble loin de se terminer », analyse Henry Laurens dans les colonnes du Monde diplomatique en 2003, année de l’invasion américaine en Irak qui a contribué à faire voler en éclat les frontières.


Citation :
Il n’a y pas de frontières naturelles qui permettraient de séparer les Kurdes des Arabes, les chiites des sunnites...
Alain Gresh, directeur de la revue Orient XXI


Mais aujourd’hui, les accords Sykes-Picot sont mis à l’épreuve des révolutions arabes, certains allant jusqu’à imaginer la création d’un Sunnistan, d’un Kurdistan et de plusieurs Chiistan. Une « balkanisation » du Moyen-Orient, en quelque sorte. Pour le directeur de l’Iremmo, il faut prendre le problème à l’envers, sachant par exemple que beaucoup de chiites, de sunnites, se sentent d’abord Irakiens ou Syriens et que de nombreux nationalismes locaux se sont développés dans les Etats de la région. Les frontières ont ainsi pris de la consistance.

« La vraie question est la suivante : quels sont les peuples qui aujourd’hui veulent un toit politique et qui n’en ont pas ? Ceux qui réclament un territoire sur lequel ils pourront être maîtres de leur destin. Et actuellement il y a deux peuples qui le veulent : les Palestiniens et une partie des Kurdes (ceux du nord de l’Irak puisque les Kurdes de Turquie savent eux qu’il n’en est pas question et réclament plutôt un fédéralisme, comme revendiquent depuis peu les Kurdes syriens). »

Daech bouleverse les accords

En juin 2014, le mur de sable qui marquait la frontière des accords Sykes-Picot entre la Syrie et l’Irak est détruit par le groupe Etat islamique. Tout un symbole. Les jihadistes du groupe EI, comme en leur temps ceux d’al-Qaïda, balaient dès leur arrivée les accords, voulant établir un califat au Moyen-Orient et en finir avec ce qu’ils nomment « le complot occidental ». Les tentatives de panarabisme ayant échoué, l’islam est pour Daech l’élément fédérateur des peuples de la région face à la « domination étrangère ». Lors de la proclamation de leur califat, les jihadistes publient une vidéo intitulée La Fin de Sykes-Picot. « Cette progression bénie ne s'arrêtera pas avant d'avoir fini de clouer le cercueil de la conspiration Sykes-Picot », y clame Abu Bakr Al Baghdadi après avoir envahi une partie de l’Irak et de la Syrie et gommé les frontières.

Pour le groupe EI, les musulmans sont aliénés par l’Occident. « Daech a transformé les accords secrets signés voilà un siècle en une question politique brûlante et contemporaine », note Rashid Khalidi, historien à l’université Columbia et titulaire de la chaire créée pour Edward Saïd en études arabes modernes. Et l’historien de poursuivre : « Les gens qui dirigent l’organisation Etat islamique sont d’anciens cadres de l’Irak de Saddam Hussein que l’idiotie des décisions américaines, après l’intervention de 2003, a jeté dans les bras des extrémistes. Ces gens savent parfaitement gérer un Etat, avec férocité et brutalité, mais aussi avec efficacité. Ils sont donc soucieux des frontières, même s’ils sont également pris dans des rhétoriques religieuses, voire apocalyptiques. »

Vers de nouvelles frontières ?

Ainsi, la question des frontières n’a jamais été aussi brûlante qu’aujourd’hui au Moyen-Orient où de multiples conflits asymétriques sont imbriqués. Des conflits qui engendrent guerres civiles ou régionales, menaces terroristes, épuration ethnique de certaines minorités, etc. Et l’agression américaine de 2003 en Irak a joué le rôle majeur de révélateur : « Il faut inverser Sykes-Picot, analyse Jean-Paul Chagnollaud, il faut une volonté exprimée par les peuples à travers leurs dirigeants. Une volonté d’autodétermination qui crée des frontières, avec des négociations. Ça ne pourra pas se faire autrement. » Et d’ajouter : « Il faut probablement un Etat dans le nord de l’Irak, même si aujourd’hui on ne veut pas en entendre parler. Il faut aussi absolument un Etat palestinien ».

Citation :
[size=14]Le vent de l’histoire sera le plus fort, les Etats et les frontières vont devoir bouger...

Pierre-Jean Luizard, directeur de recherche au CNRS, auteur de «Le piège Daech» (La découverte)

La Palestine, dont les frontières se disloquent comme une peau de chagrin au gré d’une colonisation israélienne illégale et dont le projet est « de plus en plus raciste et expansionniste » selon les mots de Rashid Khalidi, semble être la grande oubliée de ces bouleversements régionaux. Or, c’est une question essentielle, non seulement pour les Arabes mais aussi pour l’Occident. Comme l’explique le directeur de l’Iremmo, l’existence d’un Etat palestinien « constituerait un facteur d’apaisement dans la région, ne serait-ce que dans les imaginaires. Une situation d’occupation qui perdure si longtemps est forcément source de tensions ».

Il y a un siècle, les accords Sykes-Picot traçaient les nouveaux contours d'un Moyen-Orient que les peuples se sont appropriés. Des peuples qui, à l’avenir, devront s’exprimer face à leurs dirigeants pour mettre un terme à ce statu quo mortifère et à l’effondrement des Etats du Moyen-Orient.

*Les Frontières au Moyen-Orient, Jean Paul Chagnollaud et Sid-Ahmed Souiah, 2004, collection « Comprendre le Moyen-Orient », éditions L'Harmattan.


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 19 Mai - 17:32


Il y a quatre-vingt dix ans, le 4 avril 1926, naissait André Prenant, géographe résistant, géographe communiste, géographe anticolonialiste. Il consacra toute sa vie de chercheur à l’Algérie, et depuis l’indépendance, à y déceler les ombres, les mécanismes économiques, sociaux et sociétaux. Décédé à 84 ans en 2010, il n’avait cessé de poursuivre la solidarité avec les progressistes algériens. Ce texte, publié dans la revue La Pensée en 1995, en témoigne, mais offre aussi un éclairage qui reste actuel.

Citation :
L’apparence veut, présentement, que des quatre pays du Maghreb qui ont subi la domination coloniale de la France, ce soit l’Algérie qui présente les traits les plus angoissants. Il est facile à partir de là, […] de répandre le « consensus » autour de l’explication de cette crise par une « décolonisation ratée » […].

La réalité est qu’il s’agit bien plus, en Algérie, aujourd’hui, d’un problème de « recolonisation » que de « décolonisation ». […] Une série de plus en plus ouverte de « restructurations » d’apparence intérieure ont conduit en avril 1994 à l’acceptation des conditions draconiennes du FMI en échange du rééchelonnement de la dette extérieure. Cette réouverture ne se fait plus sous le couvert du drapeau tricolore, prétendument porteur d’une liberté républicaine, égalitaire et fraternelle, mais sous celui des « lois du marché » prétendument « scientifiques », donc inéluctables, alors qu’elles ne sont en fait que celles du capitalisme financier dominant. Celui-ci entend faire confondre néolibéralisme avec liberté, assimilée à démocratie. Il tend à ramener l’Algérie au modèle marocain, plus encore que tunisien : au plus « ouvert » à « l’Occident » et, par là même, au plus inégalitaire. Une telle tendance impose un recul, à la mesure même des acquis antérieurs, qui ne peut être aussi sensible aux deux peuples voisins, en particulier à leurs salariés permanents moins nombreux. Ce recul est ressenti comme une frustration, surtout par les jeunes qui ne peuvent désormais accéder à ce salariat. Le masque d’une « modernité » que le néolibéralisme veut plaquer sur cette « remise à sa place », marginale, de l’Algérie dans son « Nouvel ordre économique mondial », lui sert à mieux jouer du contrepoint de l’« archaïsme » que certains veulent voir dans l’intégrisme musulman symbolisé par l’épouvantail du port du hijab. Mais ne s’agit-il pas seulement d’un jeu, tragique, sur deux pôles auxquels raccrocher les frustrés ? […]

Une restructuration […] devait se faire en l’absence d’une accumulation significative de capitaux par la bourgeoisie nationale ; seule l’intervention de l’État pour mobiliser les ressources et planifier leur utilisation pouvait s’y substituer, à moins de faire appel, à peine décolonisé, au capital étranger. Il s’agissait de réorienter la production vers la satisfaction des besoins nationaux, et d’abord des plus urgents. À cette fin, il fallait utiliser la force de travail inemployée, soit compléter la prise en charge des domaines coloniaux par une réforme agraire générale, et créer un véritable secteur industriel de production ; induire ainsi, par la diffusion du salariat, un marché national cohérent. […]

La politique algérienne de la France a […] tendu essentiellement à conserver un rôle politique, culturel et économique dominant, support d’une « interdépendance » à sens unique. Dans le domaine des échanges commerciaux, elle a cherché à maintenir à la fois le volume global des transactions et son caractère inégal, déficitaire pour l’Algérie. […] La volonté de conserver des parts majeures dans les capitaux d’entreprises ne pouvait que constituer des obstacles à la maîtrise de ses ressources par l’Algérie. […] Par ailleurs les entreprises françaises qui enlevèrent des marchés, en particulier de construction d’usines, cherchèrent plus à tirer un profit immédiat de leur position qu’à contribuer à édifier une économie productive indépendante […]

Le gouvernement algérien fut donc amené à diversifier ses échanges et ne sut conserver une balance positive de son commerce extérieur qu’en vendant, dans le cadre de l’OPEP, la moitié de ses exportations de pétrole et de gaz aux États-Unis. […] Ainsi la France, restée dominante dans ses ventes à l’Algérie, en particulier par ses contrats d’équipements « clés en main », […] fut responsable du passage de l’excédent au déficit de la balance commerciale algérienne dans la décennie 1970 […]. En contraignant à le compenser sur le marché américain, qui entraîna l’Algérie, pour valoriser ses hydrocarbures, en 1978-79, par le coûteux plan VALHYD, à s’endetter jusqu’à 19 milliards de dollars, elle est, indirectement, responsable de la charge qui a conduit en 1994 à l’acceptation des conditions mises au rééchelonnement par le FMI. […]

La décennie 1980 marque pour l’Algérie une évolution parallèle, quoique plus lente, à celle de l’Égypte des années 1970 vers l’ infitah (« ouverture », en fait, au capitalisme occidental). Celle-ci s’est présentée comme une série de « restructurations » opérées sous Chadli, justifiées comme remèdes à une crise économique déterminée par la chute des cours des hydrocarbures, et par la politique précédente d’investissements fondés sur une mono-exportation, et présentés comme la simple redistribution d’une « rente ».

Ces « restructurations » ont, en fait, été amorcées dès le début des années 1980, bien avant la crise de 1986. Elles
s’accompagnèrent de campagnes dé­non­çant d’abord « l’inefficacité » des structures antérieures, des Sociétés natio­nales industrielles et de la RA (avant de leur retirer elles-mêmes de l’efficacité), d’un renforcement de la direction du Parti unique, reprise en main par l’armée en ses éléments les plus intégrés à la bourgeoisie, et de concessions accrues à l’islamisation de l’État pour tenter de désamorcer le populisme intégriste. […]

Le pouvoir a proclamé, pour soutenir ses « restructurations » : « Trop d’État, trop d’industrie. » Les jeunes frustrés en sont venus à considérer, dès les émeutes de 1987, l’emploi salarié en usine ou au bureau comme la redistribution d’une rente de clientèle par l’État, non comme un travail. L’appel au dépôt bancaire des devises par les émigrés en 1987, le refuge massif à l’étranger des capitaux souvent frauduleusement acquis par les cadres de l’État eux-mêmes, l’entretien des pénuries ont valorisé le trafic sur le cours parallèle du DA, ou sur les produits atteints par la pénurie, souvent de contrebande (trabendo ), comme les réajustements successifs du cours officiel du DA sur sa dévalorisation parallèle.

L’État, pour sa part, s’est surtout préoccupé après 1980 d’exclure tout mouvement ouvrier du champ revendicatif et politique, et d’offrir des concessions à son aile islamique dans l’espoir de se concilier l’islamisme d’une opposition tolérée. Par le célèbre article 120, il a voulu consolider son monopole en réservant aux membres du FLN les responsabilités associatives, et d’abord syndicales, souvent conquises par des sans-parti communistes. L’absence d’une opposition ouvrière structurée lui permettait d’éroder plus facilement les « surliquidités » qu’il dénonçait comme responsables de la crise aux dépens des salariés, en rognant leur pouvoir d’achat. En imposant en 1984, après bien des hésitations de « l’ Assemblée Populaire Nationale », un « code de la famille » s’approchant des exigences des islamistes, puis en « enrichissant » dans un esprit voisin la « Charte nationale de 1976 », le régime chadliste, une fois le vide fait face au courant islamiste, a laissé ce dernier, en dépit de l’organisation de maquis dès les années 1980 et d’actions répressives menées contre eux, recueillir les fruits de ces frustrations, surtout après la répression meurtrière des manifestations d’octobre 1988. [...]

La paralysie de l’économie algérienne par une dette extérieure dont le service a, jusqu’à présent, assuré le remboursement tous les trois ans sans l’éteindre, est en effet au cœur du problème, puisque ce service s’est substitué, chaque année, à la presque totalité des importations possibles. Son rééchelonnement, négocié en avril 1994 par le président Zeroual, l’a été contre des « conditionnalités » (dévaluation, ouverture du marché, « vérité » des prix, etc.) qui, si elles s’accordent avec les vœux du patronat, aggravent la situation fragile des travailleurs : elles entraînent hausse des prix, blocage des salaires, explosion du chômage, « trabendo » de tout niveau.

Violences, terrorisme, destructions jouent dans le même sens. La France participe à cet étranglement : les représentants de son gouvernement présentent comme un renoncement à sa part de la dette l’acceptation, dans ce cadre, de rééchelonner le principal de ses créances publiques pour n’exiger que les intérêts (très lourds) et « offrir » la poursuite de ses échanges inégaux […] 

*André Prenant (1926-2010) était géographe. Il a enseigné en Sorbonne, à Alger puis à l’université Paris-VII.

La Revue du projet, n° 56, avril 2016

 



Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 22 Mai - 12:42


L’inimitié est devenue le mode dominant de relation, à l’ère du capitalisme financier en crise et de la guerre contre le « terrorisme ». C’est le constat que dresse Achille Mbembe. L’historien et philosophe esquisse quelques précieuses voies de sortie pour une politique de la relation à l’échelle globale. En rupture avec les logiques de domination économique, les replis identitaires et les élans impérialistes.


Photo : Nicolas Marques/KR Images presse

Citation :
Vous dépeignez dans votre dernier essai,  Politiques de l’inimitié  (1), un implacable processus de « sortie de la démocratie ». Trois décennies après la chute du mur de Berlin, peut-on parler d’un destin autoritaire du néolibéralisme ?

Achille Mbembe : Nous avons une vision assez partiale de l’histoire de la démocratie. Or, le paradoxe de cette histoire, c’est que la démocratie a deux corps. D’un côté, un corps diurne, presque solaire, que l’idéologie post-1990, après la chute du bloc de l’Est, a magnifié. De l’autre côté, un corps nocturne, lié à la séparation entre un ici et un ailleurs où l’on peut tout se permettre : piller, exploiter, brutaliser, tuer, infliger la mort de façon extrajudiciaire, sans avoir de comptes à rendre à qui que ce soit. Un ailleurs où l’on peut décharger la violence qui, si elle était exercée à l’intérieur, déboucherait sur la menace de la guerre civile. On l’a vu lors du moment colonial. On le voit aujourd’hui dans la guerre contre le djihadisme.

Dans cette phase néolibérale, les deux corps de la démocratie, le corps diurne et le corps nocturne, sont en train de se réunir, au moment où s’effacent les frontières objectives entre l’ici et l’ailleurs. D’où les glissements autoritaires auxquels nous assistons. Le monde est devenu tout petit. Contrairement au monde de la période coloniale, au monde des conquêtes, des « découvertes », il a montré ses limites. C’est un monde fini, traversé par toutes sortes de flux incontrôlés, mouvements migratoires, mouvements de capitaux liés à la financiarisation extrême de l’économie. Sans compter tous les flux portés par l’avènement de la nouvelle raison digitale. Ces flux sont marqués par l’accélération des vitesses, le bouleversement des régimes du temps. Tout cela favorise l’enchevêtrement inédit de l’intérieur et de l’extérieur.

Conséquence, il est désormais impossible de prétendre vivre en sécurité ici quand on fomente le désordre, le chaos ailleurs. Le chaos, le désordre nous reviennent en boomerang. Sous la forme d’attentats, mais aussi par le renforcement de la pulsion autoritaire chez nous-mêmes. Ce glissement autoritaire est présenté comme une condition de la sauvegarde de notre liberté. Or, si nous acceptons plus de sécurité au nom de la préservation des libertés, nous acceptons simultanément le glissement autoritaire. Il y a là une tension entre la capitulation et le désir de révolte, qui est aussi une donnée cruciale des temps que nous vivons. D’un côté l’abdication et de l’autre un désir fondamental d’insurrection qui s’exprime ici et là sous des formes tout à fait nouvelles.

La décolonisation aurait selon vous libéré des passions qui, en retour, viennent justifier, dans les ex-métropoles, de nouvelles expéditions coloniales. La décolonisation comme expérience historique n’aura donc été qu’une parenthèse ?

Achille Mbembe : Disons que la décolonisation aura été un moment ponctuel de reconfiguration des scènes de la lutte. En tout cas, elle n’a pas résolu la question du partage du monde, qui est le seul monde que nous ayons.

Vous évoquez l’obsession de l’Arabe, du juif, du nègre… Qu’est-ce qui est déréglé dans le rapport à l’autre ?

Achille Mbembe : La conscience de ce monde petit, fini exacerbe le sentiment selon lequel il faudrait, pour se protéger, réactiver les frontières, construire des murs, se séparer. Nous n’aurions plus à faire à des adversaires mais à des ennemis qui en voudraient à notre existence, à nos « valeurs », quelle que soit la vacuité de tels termes. Cette réalité de l’ennemi et, là où il n’existe pas, cette propension à s’en inventer un, voilà ce qui a changé. Dans cette configuration, l’autre est perçu comme une menace et le rapport d’inimitié, la volonté de se séparer deviennent la seule forme de relation.

Vous définissez le terrorisme comme une forme de « nécropolitique ». Est-ce un mode d’expression de cette volonté de séparation ?

Achille Mbembe : Oui ! C’est la conséquence ultime de ce mode dominant de la relation, que l’on retrouve aussi, d’ailleurs, dans le colonialisme. Le colonialisme d’extermination ou d’élimination porte aussi cette dimension nécropolitique, de déploiement de la mort comme mode de gouvernement. Cette manière d’exposer les ennemis à des risques mortels est constitutive de la démocratie d’un point de vue historique. Or, le régime autrefois réservé aux colonies, un régime exceptionnel, est rabattu désormais sur le territoire national des « démocraties ». Ce qui autorise le glissement autoritaire indispensable au néolibéralisme pour continuer son déploiement dans cette phase de son histoire. Le terrorisme est l’opportunité historique qui permet d’y arriver, de déconstruire négativement la démocratie par l’abrogation des droits, par la proclamation de l’état d’exception, par la transformation policière des mécanismes de gestion du quotidien.

Dans ce dispositif, quel sens prend l’invocation d’identités figées et fantasmées ?

Achille Mbembe : Les démocraties libérales sont fondées sur une idée de l’identité pensée en termes de racines, d’autochtonie. Est membre de la communauté politique celui qui est né ici, qui est du lieu. Le citoyen est un autochtone. L’étranger peut devenir citoyen s’il accepte de s’autochtoniser, mais c’est un processus compliqué, qui n’est pas ouvert à tout le monde, un processus conditionnel… et réversible, dans le cas de la déchéance de nationalité. Voilà le fondement anthropologique de la démocratie libérale. Or, on sait bien qu’être né quelque part, être né de quelqu’un, tout cela relève de l’accident et non d’un choix. Mais dans l’imaginaire démocratique libéral, cet accident relève au fond d’un destin auquel on est condamné.

Est-ce que cette fixation sur l’identité, qu’elle soit nationale, culturelle, religieuse, n’est pas une forme d’antidote à l’éventuelle cristallisation de la conscience de classe ?

Achille Mbembe : Oui, c’est une manière de fixer les potentiels de révolte sur de mauvais objets, sur des objets accidentels. Clairement, la manipulation des identités malheureuses est une manière de détourner vers de mauvais objets les énergies qui pourraient être utilisées ailleurs, dans des luttes effectives de libération. C’est assez fascinant, l’ampleur des efforts dissipés dans ces histoires alors qu’au fond l’identité, si tant est qu’elle existe, ne saurait être stable. L’identité, c’est l’autre qui me la donne au moment de la rencontre avec lui. Ce qui est important, ce n’est ni la naissance ni les origines, c’est le chemin, les rencontres qui s’opèrent le long du chemin et ce qu’on en fait.

Puisque la traite négrière et l’esclavage furent des conditions de l’émergence du capitalisme moderne, c’est dans ce cadre que furent expérimentés des procédés ensuite appliqués au monde entier. Vous évoquez par exemple la déforestation d’Haïti… L’économie de plantation fut-elle une matrice de la dévastation écologique ?

Achille Mbembe : Il est clair que le colonialisme relève d’un projet de soumission de la nature à la force prédatrice de certaines catégories d’humains, avec la transformation d’une nature dite sauvage en un paysage dit humain. Ce qui implique des réarrangements brutaux, l’éradication d’espèces, leur remplacement par d’autres. Mais les guerres coloniales ont elles aussi une dimension écologique. Il n’y a pas de guerre qui n’ait, quelque part, un coût environnemental.

Vous dites du moment colonial qu’il a été celui d’une reconfiguration de la façon de faire la guerre…

Achille Mbembe : Le droit de la guerre ne s’applique pas à la colonie. La colonie est le lieu d’expérimentation de la guerre hors la loi, de la guerre sans réserves dont l’horizon est l’élimination, l’extermination. C’est le laboratoire de violence inconditionnelle. Il existe aujourd’hui de nombreuses manifestations de la guerre hors la loi. Le symbole le plus spectaculaire, sans doute, le plus postmoderne de cette guerre hors la loi, c’est le drone, qui consacre le principe de l’exécution extrajudiciaire. Mais ceux que l’on appelle les terroristes recourent, eux aussi, aux exécutions extrajudiciaires.

Qu’est-ce qui vous permet de mettre en miroir les drones et les mises en scène macabres d’égorgements ?

Achille Mbembe : Tout est question de moyens technologiques disponibles. Mais nous avons bien à faire à deux mythologies nihilistes qui s’affrontent. Une mythologie nihiliste qui prétend éradiquer les passions religieuses ou soi-disant religieuses par des bombardements aériens, et une autre mythologie nihiliste qui prétend mettre fin aux tutelles externes par le biais de décapitations spectaculaires ou d’opérations par lesquelles on tue les autres en se tuant soi-même, en se suicidant. Ces deux formes de la passion nihiliste visent une chose : l’anéantissement de toute possibilité de relation.

À quelle condition, alors, peut-on rétablir une politique de la relation ? Et si, comme vous le dites, le monde entier est devenu scène coloniale, comment peut s’opérer la « décolonisation radicale » que Frantz Fanon appelait de ses vœux ?

Achille Mbembe : La solution reste à trouver dans l’invention d’une forme de démocratie propre à notre temps, prenant à sa charge l’ensemble du vivant, tout ce dont nous héritons, tout ce dont nous dépendons pour notre propre survie en tant qu’espèce parmi d’autres espèces. L’histoire humaine est une parenthèse dans l’histoire générale du monde. Nous sommes de passage dans le monde. Ce nouveau projet démocratique doit donc faire une place à l’idée, à la pratique du passant. Autre porte de sortie de ce cul-de-sac, l’impératif de redistribution égalitaire des ressources de l’univers. Ce qui implique d’autres manières de reconnaître les dettes. On pourrait imaginer, hors des formes actuelles, une manière non expropriatrice d’honorer les dettes. Dernière porte de sortie, il nous faudra réanimer, cultiver les facultés critiques que la guerre, le militarisme et le capitalisme financier cherchent à détruire. En mettant fin à cette brutalité qui vise à faire cesser la pensée, à assécher les ressources de l’imaginaire, à appauvrir le langage en instituant un monde monosymbolique, sinon antisymbolique.

Sur ce point, Frantz Fanon dit de la lutte qu’elle donne lieu à une « fête de l’imaginaire ». Qu’entendait-il par là ?

Achille Mbembe Cette « fête de l’imaginaire » a pris de multiples formes dans le contexte des luttes anticoloniales. Pour commencer, elle exige de nouveaux rapports avec le corps, en particulier le corps souillé, déshonoré, le corps subalterne, violé et détruit. Ce corps est réanimé, restitué au principe du mouvement, sans lequel il n’est qu’un corps inerte, un corps objet. À la fin de Peau noire, masques blancs, Frantz Fanon adresse cette prière énigmatique au corps : « Ô mon corps fais de moi toujours un homme qui interroge. » C’est l’interminable interrogation, par opposition à l’interminable interrogatoire. Il y a, autour de cette prière au corps, un immense territoire, une immense fête ouvrant sur la possibilité de la transfiguration du corps. Voilà les horizons qu’il faudrait ouvrir pour créer du sens, enrichir la langue et re-symboliser l’univers d’une manière qui favorise le partage plutôt que la séparation.

Professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand à Johannesburg, Achille Mbembe puise dans l’histoire coloniale et dans celle des luttes de décolonisation des ressources pour analyser et surmonter la violence contemporaine. De l’ère coloniale à la guerre contre le « terrorisme », les démocraties libérales ont toujours ménagé des espaces obscurs, où le droit, la loi sont suspendus, rappelle-t-il. Un régime d’exception qui tend à devenir universel, en plaçant la relation d’inimitié au cœur des reconfigurations du monde.

(1) Politiques de l’inimitié, d’Achille Mbembe. Éditions La Découverte, 2016.



Citation :
Cet essai explore cette relation particulière qui s’étend sans cesse et se reconfigure à l’échelle planétaire : la relation d’inimitié. S’appuyant en partie sur l’œuvre psychiatrique et politique de Frantz Fanon, l’auteur montre comment, dans le sillage des conflits de la décolonisation du XXe siècle, la guerre – sous la figure de la conquête et de l’occupation, de la terreur et de la contre-insurrection – est devenue le sacrement de notre époque.

Cette transformation a, en retour, libéré des mouvements passionnels qui, petit à petit, poussent les démocraties libérales à endosser les habits de l’exception, à entreprendre au loin des actions inconditionnées, et à vouloir exercer la dictature contre elles-mêmes et contre leurs ennemis.

Dans cet essai brillant et brûlant d’actualité, Achille Mbembe s’interroge, entre autres, sur les conséquences de cette inversion, et sur les termes nouveaux dans lesquels se pose désormais la question des rapports entre la violence et la loi, la norme et l’exception, l’état de guerre, l’état de sécurité et l’état de liberté.

Dans le contexte de rétrécissement du monde et de son repeuplement à la faveur des nouveaux mouvements migratoires, l’essai n’ouvre pas seulement des pistes neuves pour une critique des nationalismes ataviques. Il pose également, par-delà l’humanisme, les fondements d’une politique de l’humanité.


Revenir en haut Aller en bas
Invité
Invité



MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 22 Mai - 12:55


dans l'indigence critique française, un moment exceptionnel d'intelligence et de sensibilité

« dans le sillage des conflits de la décolonisation du XXe siècle, la guerre
– sous la figure de la conquête et de l’occupation, de la terreur et de la contre-insurrection –
est devenue le sacrement de notre époque.»


une autre critique radicale de la démocratie


Rencontre avec Achille Mbebme et Alain Mabanckou au musée Dapper
7 mai 2016 - animation : Maboula Soumahoro



2h05

Citation :
Rencontre avec Achille Mbebme et Alain Mabanckou au musée Dapper - 7 mai 2016 - animation : Maboula Soumahoro.

A propos de la parution de l'ouvrage d'Achille Mbembe Politiques de l'inimitié aux Editions La Découverte.

Alain Mabanckou, écrivain et enseignant franco-congolais qui a intégré cette année le Collège de France (chaire Création artistique), nous a fait l'honneur de sa présence. Il s'entretient durant l'événement avec Achille Mbembe.

Achille Mbembe est camerounais. Il est professeur d'histoire et de science politique à l'université de Witwatersrand à Johannesbourg (Afrique du Sud). Chercheur au Witwatersrand Institute for Social and Economics Research (WISER), il enseigne également au département français et à Duke University (aux États-Unis).

Il est notamment l'auteur de De la postcolonie. Essai sur l'imagination politique dans l'Afrique contemporaine (Karthala, 2000), de Sortir de la grande nuit. Essai sur l'Afrique décolonisée (La Découverte, 2010) et de Critique de la raison nègre (La Découverte, 2013).

Ses livres ont fait l'objet de plusieurs traductions en langues étrangères.



Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 31 Mai - 22:05


Mayotte : Le préfet a demandé l'expulsion des étrangers en situation irrégulière

Mamoudzou prise par les émeutes


IMAZPRESS 30 Mai à 14H51

Citation :
Ce lundi 30 mai 2016, alors que le préfet de Mayotte tenait un point sur la situation des clandestins à Mamoudzou, des scènes d'émeutes ont éclaté. Les manifestants tenaient à montrer leur mécontentement en tenant un barrage sur la route. Ledit barrage a été levé par les forces de l'ordre, à coups de bombes lacrymogènes. Selon le Journal de Mayotte, l'une aurait atteint un bébé âgé de 19 jours.


A Mayotte, la crise sociale n'en finit plus. Après la rencontre entre le préfet et les associations représentant les personnes expulsées, des scènes d'émeutes ont éclaté à Mamoudzou. Près de la place de la République, des jeunes ont notamment dressé un barrage sur la route, bloquant l'accès aux automobilistes. Les forces de l'ordre sont intervenues et l'ont rapidement démantelé, en utilisant des bombes lacrymogènes. Selon Le Journal de Mayotte, l'une aurait blessé un bébé. Il a été évacué en urgence.

A Kawéni, un autre barrage a été dressé, suivi d'actes de délinquance. Des jeunes habitants du quartier auraient blessé et racketté des usagers de la route. Actuellement, la situation serait revenue à la normale. Une centaine de personnes serait néanmoins toujours sur la place de la République.


Des affrontements éclatent à Mayotte, les expulsions se poursuivent

Charlotte Belaich Libération 30 mai 2016 à 18:16


Des personnes chassées de leur domicile, à Mamoudzou à Mayotte,
le 17 mai 2016
Photo ORNELLA LAMBERTI. AFP
 
Des affrontements ont éclaté ce matin à Mayotte après une réunion entre le préfet et des associations. Ils devaient discuter des expulsions d'étrangers menées par des habitants depuis janvier.

Charlotte Belaich a écrit:
«J’ai un résidu de bombe lacrymogène dans les mains là», lâche simplement Yohan Delhomme, chargé régional de la Cimade, interrogé sur les affrontements qui ont éclaté ce matin sur la place de la République à Mamoudzou, le chef-lieu de Mayotte. Quelques heures avant, une délégation d’associations était reçue par Frédéric Veau, préfet fraîchement nommé à Mayotte, pour discuter des expulsions punitives d’étrangers, pour la plupart des Comoriens, en situation régulière ou non, menées par des collectifs habitants de l’île depuis janvier. Conséquence de cette chasse aux étrangers, la place de la République, à Mamoudzou, fait aujourd’hui office de camp de réfugiés. Près de 800 personnes, selon les associations, y dorment à même le sol, encerclées par des barrières.

«Le préfet devait évoquer les problèmes de relogement et d’hébergement d’urgence. On devait aussi trouver une solution pour stopper l’hémorragie des expulsions», explique Yohan Delhomme. Conclusion de la réunion : «rien de concret pour empêcher ces actions ni d’annonce particulière pour le relogement. Pas même d’installation de lits…»

À la sortie de la réunion, la préfecture a simplement annoncé qu’elle étudierait la situation au «cas par cas», expliquant que les personnes ayant un certificat d’hébergement valable seraient relogées dans leur commune d’origine, sans plus de précisions. Frédéric Veau a par ailleurs affirmé poursuivre «l’intensification de la lutte contre l’immigration clandestine».

Se défendre par soi-même

«Après l’entrevue, la délégation a annoncé aux expulsés sur la place le résultat de la réunion. En réaction, un homme a pris un micro et dit qu’il fallait se défendre soi-même. Une quarantaine de personnes ont alors commencé à bloquer la route autour de la place», raconte le délégué régional de la Cimade. Les forces de l’ordre sont intervenues pour débloquer la route, explique la préfecture, qui assure que les choses «ont dégénéré entre policiers et jeunes en situation d’errance, pas forcément avec des expulsés».

«Il y a eu des tirs de lacrymo. Certaines bombes sont arrivées dans l’enceinte de la place alors que ce n’était pas la zone où les gens caillassaient. C’était très mal orienté, au niveau des familles et des enfants», assure Yohan Delhomme.

Trois personnes présentes sur la place ont été hospitalisées : une femme enceinte et deux enfants, dont un nourrisson de 19 jours, atteint par des gaz lacrymogènes. «Il est sorti de l’hôpital, il n’est plus en danger», assure la préfecture.

«Des invitations à partir»

La réunion du préfet et des associations intervient au lendemain d’une nouvelle vague d’expulsions. Des centaines de familles étrangères de neuf villages de Mayotte ont en effet subi dimanche 29 mai ce que la préfecture appelle, dans un langage plus policé, «des invitations à partir». Dans la commune de Ouangani, près de 700 personnes ont été chassées de leur domicile, soit 168 familles dont 48 en situation régulière, selon les associations comoriennes présentes sur place.




Cinq jours plus tôt, le préfet demandait pourtant, lors d’une conférence de presse, «que les initiatives d’expulsion, qui ne sont pas dans l’esprit de la République, cessent», alors que plus d’un millier de personnes avait déjà été expulsé depuis janvier. «Le mot d’ordre est la proportionnalité, explique la préfecture. Les forces de l’ordre veillent à ce qu’il n’y ait pas d’atteinte à l’intégrité des personnes mais cherchent à éviter de provoquer un désordre qui serait plus important». Elles ne s’opposent donc pas aux expulsions. Un aveu d’impuissance pour certains associatifs, de culpabilité, pour d’autres. «Face à l’incapacité de l’État à assumer ses fonctions régaliennes, on tolère que les habitants se fassent justice eux-mêmes», assurait la semaine dernière un syndicaliste de l’UNSA éducation. D’autres encore, y voient une forme de complicité de l’Etat. «À chaque action des collectifs d’expulsion, la police aux frontières (PAF) vient ensuite arrêter les expulsés sans papiers», assure le porte-parole du Collectif des exilés de Tsimkoura. «Les pouvoirs publics acceptent la situation. Ils profitent des expulsions des Mahorais, ça leur facilite la tâche».

Dimanche en effet, des bus mis à disposition par des associations, pour emmener les expulsés à Mamoudzou ont été arrêtés par la PAF pour effectuer des contrôles d’identité. Selon la préfecture, sur les 965 personnes contrôlées, 880 étaient en situation irrégulière. Ils ont été placés en rétention et doivent être reconduits à la frontière. Aujourd’hui à 14 heures, plus de 200 personnes avaient déjà dû quitter l’île.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Invité
Invité



MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 7 Juin - 12:08


Walid Mebarek a écrit:
Le Front populaire, au risque d’une vision anachronique, peut-il être vu comme un échec de changer les choses en Algérie et donc un moment annonciateur de ce qui va advenir jusqu’au déclenchement de la guerre d’indépendance ?

Il faut faire attention avec ce genre de discours car le Front populaire et, en particulier le projet Blum-Violette, est devenu un élément fondateur de ce qu’il est convenu d’appeler le discours des occasions manquées, cette idée que si « en 36 on avait fait… cela ne se serait pas passé ainsi… que le 8-Mai 45 ne serait pas arrivé, ni le 1er Novembre 54, qu’on aurait évité la guerre… ». Cette idée des occasions manquées a beaucoup été portée par des historiens français, et en premier par Charles-André Julien, qui, à la base, était un militant socialiste, élu conseiller général d’Oran en 1919.


image ajoutée

C’est par lui que ce discours est venu, et moi je m’en méfie un peu parce que ce sont des acteurs qui l’ont fait entrer dans le récit par leurs élèves et successeurs. On peut malgré tout effectivement se poser la question de savoir si les choses auraient pu être différentes.
 
Ne peut-on se demander pourquoi cette espèce de chaudron revendicatif en Algérie, lié au Front populaire, n’a abouti à rien ?

Lorsque j’ai travaillé sur les socialistes durant la guerre de libération, je me suis étonnée qu’ils n’arrêtent pas d’évoquer les années 30’. Ils étaient nostalgiques de cette époque-là où ils ont cru que quelque chose était possible, que la situation pouvait bouger, que la société algérienne pouvait devenir plus égalitaire. En regardant structurellement, en tant qu’historienne, la société d’alors, elle ne le pouvait pas. Comment donner le droit de vote à tous, comme le souhaitait Messali Hadj, créer un parlement algérien avec tous les éléments de la population dont la part algérienne aurait été majoritaire ? Ça, c’est anticolonialiste mais cela aurait remis en cause la société coloniale. Ce n’est pas ce que propose le Front populaire.
 
N’y avait-il pas des forces en Algérie qui s’y opposaient ? Quels étaient ces blocages ?

C’est compliqué. On dit que c’est la faute des pieds-noirs, même si je n’emploie jamais ce terme qui n’existait pas dans les années 30’. La plupart du temps on parle de la réaction «algérienne», parlant des Français d’Algérie. Ce message-là encore provient des socialistes qui disent que c’est la faute de l’administration infiltrée par la réaction. En fait, la République ne se donne jamais les moyens de l’assimilation qu’elle prône par ailleurs.



Grand rassemblement national lors des élections,
à l'époque du Front Populaire. Alger, vers 1936-1938.
 
© Roger-Viollet, image ajoutée


Effectivement, il y a la fédération des maires d’Algérie qui est vent-debout contre le projet Blum-Violette qui n’est pourtant pas révolutionnaire car il voulait seulement la citoyenneté à une poignée d’«évolués». Tout projet de réforme est empêché par la majorité électorale en Algérie dont font partie les radicaux. La République qui énonce que l’Algérie c’est la France n’applique jamais les lois valables en métropole sans passer par des décrets. Ce qui fait que l’Algérie est gouvernée par dérogation. L’exemple le plus frappant est celui de la loi de séparation de l’Eglise et de l’Etat de 1905, dont les décrets feront que l’Etat continuera de gérer le culte musulman et les biens habous.
 
Il y a donc bien un hiatus entre les militants socialistes et le gouvernement Blum...

Oui, entre le gouvernement et les fédérations, entre les fédérations algériennes socialistes et les directions métropolitaines beaucoup moins intéressées par les questions algériennes et à l’intérieur du Front populaire, entre les socialistes, les radicaux et les communistes qui changent de stratégie pour s’allier avec leurs partenaires dans le Front populaire en délaissant le mot d’ordre d’indépendance de l’Algérie, même s’ils continuent de porter des revendications plus radicales. Malgré le coup de force des socialistes algériens qui font passer un texte au congrès de la SFIO à Paris en 1936, ambitieux, vague et inapplicable en l’état, la joie que la gauche arrive au pouvoir passe au premier plan. L’Algérie est lointaine, devenant le cadet des soucis du gouvernement Blum.

Peut-on résumer ces années de 1936 à 1939 à un grand bouillonnement culturel, politique et médiatique ?

La vie politique algérienne a commencé avant avec un frémissement dans les années 20’ et elle se développe avec le centenaire de la colonisation en 1930, fêté comme si l’Algérie n’avait pas existé avant.

Ce côté très scandaleux précipite une prise de conscience grandissante et dans les années 1933-34 il y a une massification de la politisation des Algériens avec des événements comme la braderie de Tlemcen, les émeutes de Constantine. Le Front populaire est devancé par cette ébullition politique en Algérie.

Les deux phénomènes sont convergents mais vite déçus avec l’interdiction de l’Etoile nord-africaine en 1937.
En quelques mois, on se rend compte que le gouvernement n’est pas anticolonialiste. Mais si le Front populaire peut en être un moteur, c’est par son échec. Les militants vont s’appuyer sur le fait qu’il y a une impasse politique. Et même si après la Guerre mondiale le code de l’indigénat est aboli et que les Algériens ont plus de droit civiques, plus que proposait Blum-Violette, ce sera comme si c’était trop tard. Le Front populaire aura servi à ça, c’est que les mesures de type réformiste ne suffisent pas. 


* Claire Marynower est maître de conférences en histoire à Sciences Po Grenoble. Elle a soutenu en 2013 une thèse intitulée « Être socialiste dans l’Algérie coloniale. Pratiques, cultures et identités d’un milieu partisan dans le département d’Oran, 1919-1939», dont elle prépare une édition aux Presses universitaires de France.





Hou la la...
déjà le "communautarisme" !


Voyage de Maurice Thorez en Algérie en 1939, vidéo 12 mn


Citation :
Ce reportage présente la tournée de propagande, le travail d'enquête sur la situation algérienne et les visites touristiques de la délégation du Comité central du Parti communiste français conduite par Maurice Thorez, en Algérie, du 29 janvier au 12 février 1939.

Très certainement filmé par le chauffeur de Maurice Thorez, il comprend aussi de nombreuses photos, ce qui contribue à lui donner un aspect de film amateur.

Chaque ville traversée et visitée est présentée de manière politique et touristique. La délégation réalise une série de meetings privés (présentés ainsi pour contourner les arrêtés préfectoraux) et de banquets auxquels assistent des européens et des nord-africains.

Elle se rend à plusieurs reprises dans les bidonvilles ou “les villages nègres”.

Le commentaire d’Elie Mignot, secrétaire du Parti communiste algérien, rappelle le pogrom antisémite du 5 août 1934 à Constantine et reprend l'expression de Maurice Thorez qualifiant la population autochtone de “nation algérienne en voie de formation”.

Le film s'ouvre par L'Internationale et s'achève par La Marseillaise. Les cartons annonçant les villes visitées sont sous-titrées en arabe. Le film existe en version arabe.

Lieux présents à l'écran : Oran, Perregaux, Constantine, Souk Ahras et Tebessa, Bône, Bou Saâda et Alger, puis départ vers Marseille à bord du "Ville d'Alger".

Ce document a été restauré par les Archives Françaises du Film du Centre National de la Cinématographie, Ministère de la culture.


Revenir en haut Aller en bas
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 13 Juin - 17:26




Plusieurs faits se sont accumulés ces derniers temps pour témoigner d’une escalade de tensions entre la France, ancienne puissance colonialiste et l’Algérie, l’une de ses plus importantes anciennes colonies. Les terroristes de Daech et de la Qaeda déblayeront les chemins de l’invasion.


Citation :
On compte parmi les faits en question, le mécontentement  algérien à l’encontre de la publication par Le Monde, quotidien français proche du gouvernement, d’une photo du président Bouteflika le liant à tort au scandale des « Panama Papers ».

Provocations

Pas moins violente est  la réaction algérienne aux propos de l’ambassadeur français à Alger qui a reconnu que son pays adopte une politique de ségrégation dont profitent dans les domaines de visas d’entrée en France, aux dépens des Arabes,  les Kabyles sympathisants du « Mouvement pour l’indépendance de la Kabylie » accusé de collaborer avec les Français en vue d’une reconquête de l’Algérie.

Du même calibre, la réaction algérienne n’est pas moins violente à une discours récent de François Hollande dans lequel il a évoqué les présumés massacres perpétrés au lendemain de la signature des accords d’Evian sur l’indépendance de l’Algérie, massacres considérés comme sans fondement par les Algériens.

Toujours dans le même sillage provocateur, l’ex-président français, Nicolas Sarkosy, avait réitéré, en juillet 2015, après un long silence, son appel de 2008 à créer l’Union pour  la Méditerranée. Cette organisation qui  devrait, selon lui,  rassembler les pays de l’Union européenne  et les pays riverains de la méditerranée, se présentait comme un espace de dialogue au service de la coopération, du développement et de la lutte contre le terrorisme… Mais, les dessous de ces clichés se résument en un seul mot : Recolonisation.

En fait, des analystes n’ont pas hésité de qualifier ce projet d’ « invasion » française. Tous les pays de cette union sont dans la mesure du possible concernés. Ou du moins quelques-uns, comme par exemple, ceux de l’Afrique du Nord, et plus particulièrement l’Algérie. Car  du temps du colonialisme classique, entre 1830 et 1962, elle s’appelait l’Algérie française. Mais son indépendance n’a pas été reconnue par les OAS et les Harkis. C’est la raison pour laquelle l’idée d’une reconquête de l’Algérie  continue de gagner du terrain dans la conscience et l’inconscient non seulement des franges les plus extrémistes de l’extrême droite, mais également chez d’autres parties de droite, et même chez les socialistes qui, par la personne de François Hollande, occupent actuellement  le sommet du pouvoir en France.

Nouvel empire français

En théoricien,  Sarkozy pensait que l’avenir de l’Algérie doit être traité dans le cadre de l’Union pour la Méditerranée. Ce qui revient à dire, que l’Algérie est invitée à faire partie de ce nouvel empire français que Sarkozy et Hollande semblent sérieusement rêver de  ressusciter sur les décombres de l’empire étasunien qu’ils croient en déclin irréversible.    

A la tête des socialistes et de tous les autres nostalgiques de l’Algérie française, Hollande embauche la mise en application de la théorie de son prédécesseur… A partir du Mali, de la Lybie,  deux pays qui sont en proie aux guerres dites contre le terrorisme, du Maroc, partie prenante dans le conflit sahraoui et, dans un avenir proche, des côtes algériennes qui, durant des siècles, étaient bombardées et pillées par les flottes françaises et européennes qui , à l’époque, luttaient, faute du fameux terrorisme de nos jours, contre la piraterie !

C’est ainsi que l’intervention militaire imminente des puissances occidentales contre les terroristes en action en Lybie et au Mali semble être une opération de diversion destinée à « couvrir la fuite » des terroristes en fin de mission dans ces deux pays vers le territoire algérien pour y commencer leur nouvelle mission qui n’est rien d’autre que la création des conditions de l’intervention militaire occidentale, principalement française, en Algérie.

L’opération barkhane a déjà placé l’Algérie (ainsi qu’une dizaine de pays du Sahel et de l’Afrique du Nord) au milieu de la guerre française au Mali contre le prétendu ennemi terroriste. Les confrontations armées dans le Sud algérien entre les Sunnites arabes et les Touareg, mais également entre les Sunnites et les Amazighs ne sont que des étincelles qui risquent d’incendier la totalité d’une Algérie qui sort à peine d’une guerre civile qui a duré une dizaine d’années et qui est susceptible d’éclater à nouveau  pour contribuer à la création des conditions de la reconquête dont rêvent les Français nostalgiques de l’Algérie française.  

Source : French.alahednews


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 14 Juin - 9:44


un texte qui recoupe les travaux d'Olivier Le Cour Grandmaison déjà signalés, avec des références et citations utiles

les appuis sur Wallerstein entre autres et l'adresse à la gauche ( « La gauche contemporaine saura-t-elle éviter cette dérive ? ») réduisent comme souvent l'intérêt théorique par ses présupposés politiques. À lire avec des lunettes, donc


La gauche devant le colonialisme – Retour sur une longue histoire

Pierre Beaudet essf Europe Solidaire Sans Frontières novembre 2015

(Pierre Beaudet est professeur à l’École de développement international et de mondialisation, Université d’Ottawa. Editeur des Nouveaux cahiers du socialisme (Montréal), membre du réseau « Intellectuel collectif internationaliste ». Autres textes)

Texte introductif au numéro 13 des Nouveaux Cahiers du Socialisme consacré à l’impérialisme [1]. Pierre Beaudet revient ici sur l’histoire de la la gauche (de Marx à nos jours) face au colonialisme et au racisme.

Sommaire  
Citation :
- Conquérir, exterminer, mettre
- L’ère des massacres
- À la recherche d’une stratégie
- Basculement du monde
- Le rebond de l’histoire
- Le colonialisme et l’anticolonialisme

« La bourgeoisie, en tant que classe, est condamnée à prendre en charge toute la barbarie de l’histoire, les tortures du Moyen-âge comme l’inquisition, la raison d’état comme le bellicisme, le racisme comme l’esclavagisme. »

Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme [2]

Citation :
Le monumental ouvrage coordonné par Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme [3], est une référence incontournable pour tous ceux et celles qui veulent comprendre notre planète chaotique. Ferro et ses collègues racontent ce qu’on essaie toujours de cacher, à savoir comment le capitalisme, l’impérialisme, le colonialisme, le racisme forment en fin de compte un dispositif du pouvoir qui constitue le fondement du monde contemporain. Devant tout cela, les mouvements anticapitalistes sont interpellés. À la fois acteurs, complices, victime, ils cherchent à élaborer un projet à travers tout cela, mais la plupart du temps, il faut constater qu’ils échouent à confronter l’impérialisme de « leurs » nations. Les classes populaires dans leur hétérogénéité sont « fracturées » par le capitalisme : ruraux contre urbains, précaires contre ouvriers, hommes contre femmes, immigrants contre tous les autres. Dans les réseaux organisés se distillent des idéologies réactionnaires et racistes, prônant le racisme, l’ethnisme, le nationalisme de droite. C’est là qu’entre en jeu le projet de l’émancipation. Avec Marx, avec la révolution des soviets, avec l’irruption des mouvements de libération nationale, les mouvements populaires se réinventent, forgeant une nouvelle identité internationaliste. Les deux voies, celle de la fragmentation et celle de l’émancipation, restent ouvertes, jusqu’à aujourd’hui. C’est pourquoi l’œuvre de Ferro et d’autres penseurs et mouvements que nous évoquerons ici vaut le détour.

Conquérir, exterminer, mettre en esclavage, piller

Au tournant du seizième siècle, l’Europe sort de la profonde somnolence dans laquelle elle est plongée pendant 1000 ans. Des villes expérimentent la financiarisation et la marchandisation de la production. Ces marchands se glissent entre les mailles des systèmes féodaux. Avec les nouvelles techniques de navigation, cette Europe presque capitaliste se disperse dans le monde. Elle « découvre » l’Amérique, que les pêcheurs et les pirates connaissent depuis longtemps, mais qui devient un vaste territoire à conquérir. De là l’Europe procède à une systématique extermination des peuples autochtones. Dans l’ile d’Hispaniola (Haïti et la République dominicaine aujourd’hui), le massacre fait passer la population d’un million à 60 000 en 10 ans. Les enconiemdas (grandes concessions accordées aux chefs des expéditions) deviennent des camps de la mort où le travail forcé combiné à l’utilisation massive de la torture enferme les populations dans un cycle de mort.

Les profits gigantesques extraits de ces opérations alimentent l’essor du capitalisme et renforcent les marchands qui deviennent peu à peu des bourgeois [4]. La population des Amériques pratiquement éliminée, le capitalisme européen passe à une deuxième étape qui passe par la mise en esclavage de millions d’Africains. De 10 à 15 millions de personnes sont capturées et envoyées dans les plantations des Amériques. Le capitalisme des plantations, très « rationnel » du point de vue économique, expérimente également l’organisation « scientifique » du travail sur une main d’œuvre totalement dépossédée et menée comme dans les futurs camps de concentration nazis [5]. En Angleterre, où le passage au capitalisme est plus rapide, l’esclavage permet l’approvisionnement des matières premières transformées par les industries où sont concentrées les masses prolétariennes. Après l’Afrique et les Amériques, l’Europe capitaliste se tourne vers l’Asie. En Inde, un immense territoire économiquement développé mais politique fragmenté, l’Empire britannique détruit la production locale et transforme la population en une masse corvéable à volonté, entassés dans les ateliers de misère de Bombay et Calcutta [6].

L’ère des massacres

Au tournant du dix-neuvième siècle, l’Afrique acquiert une nouvelle importance alors que s’accélère la course aux ressources entre les rivaux impérialistes traditionnels (France et Angleterre) et « émergents » (Allemagne, Japon, États-Unis) [7]. Réunis à Berlin en 1885, les Européens découpent le continent en zones d’influence pour mettre la main sur les riches ressources minières et agricoles. Le pouvoir colonial procède à de massives expropriations. Les Africains sont soumis à une prédation de nature terroriste, comme au Congo, où la Belgique affame et conduit à la mort des millions de personnes. C’est selon Elikia M’Boholo, « le temps des massacres » [8]. On observe comment le capitalisme avec ses nouveaux moyens expérimente de nouvelles techniques de prédation. Des génocides sont perpétrés un peu partout, comme en Afrique du Sud, en Namibie, au Cameroun, en Angola, à Madagascar. L’esclavage est délaissé pour être remplacé par un système de travail forcé. Alimentant les clivages ethniques, le capitalisme colonialiste recrute des supplétifs locaux qui commettent des atrocités. Dans les colonies de peuplement où arrivent des milliers de colons, le pillage prend la forme du vol des terres, comme en Algérie [9].

À travers le bain de sang, les États impérialistes agissent à la fois par la coercition et l’hégémonie. L’hégémonie, c’est pour inculquer, non seulement les « bonnes manières », mais l’idée que la domination et le pillage sont légitimes. Ainsi en Europe sont ressuscités les mythes ancrés dans la tradition sur l’infériorité des Noirs. Sous l’égide des Lumières comme l’explique Catherine Coquery-Vidrovitch, le discours colonial insiste sur la nécessité de civiliser les sauvages, quitte à les dominer pour « sauver leurs âmes » [10]. Plus tard, le virage « scientifique » impulsé par Darwin avance l’idée qu’il « existe des races inaptes au progrès » [11]. Dans son Essai sur l’inégalité des races humaines, le comte de Gobineau (l’inspirateur d’Hitler) défend la subjugation. Ernest Renan, dont l’influence est énorme sur les débats intellectuels en France, explique que l’Europe domine parce qu’elle est supérieure sur le plan économique. Il est donc normal, affirme-t-il que les pays de race étrangère deviennent des « pays de serfs, de journaliers agricoles ou de travailleurs industriels. Il ne s’agit pas de supprimer les inégalités parmi les hommes, mais de les amplifier » [12]. Se construit alors une conscience racialisée au sein des populations européennes, y compris parmi les couches populaires [13].

À la recherche d’une stratégie

Ces pratiques prédatrices deviennent systématiques au moment où le capitalisme s’internationalise. En même temps, c’est l’époque où surgissent des mouvements anticapitalistes. Comment expliquer alors le fait que les mouvements en question s’engagent très peu sur le terrain de la lutte anticoloniale ? En réalité, il sévit dans ces mouvements une conscience tronquée, basée sur le fait que le capitalisme représente un « progrès inévitable », une sorte de « marche irrésistible de l’histoire ». Le capitalisme selon Marx confronte la « barbarie » des régions non-européennes. Il crée dans les centres du capitalisme mondial une classe moderne qui pourra éventuellement renverser le système et le remplacer par le socialisme. En attendant, malgré les énormes destructions commises par les capitalistes européens en Inde et en Afrique, le colonialisme contribue à provoquer les transformations sociales qui sont nécessaires pour que le capitalisme prenne son essor et pour que le socialisme, marchant sur ses traces, puisse s’imposer à l’humanité.

En attendant explique le collaborateur de Marx, Friedrich Engels, « des peuples qui n’ont jamais eu leur propre histoire, qui passent sous la domination étrangère à partir du moment où ils accèdent au stade le plus primitif et le plus barbare de la civilisation, ou qui ne parviennent à ce premier stade que contraints et forcés par un joug étranger, n’ont aucune viabilité » [14]. C’est le cas avec le Mexique, où la brutale invasion par les États-Unis est une « bonne chose », selon Engels : « Est-ce un malheur que la splendide Californie soit arrachée aux Mexicains paresseux qui ne savaient qu’en faire ? Est-ce un malheur que les énergiques Yankees, en exploitant rapidement les mines d’or qu’elle recèle augmentent les moyens monétaires, qu’ils concentrent en peu d’années sur cette rive éloignée de l’Océan Pacifique une population dense et un commerce étendu, qu’ils fondent de grandes villes, qu’ils créent de nouvelles liaisons maritimes (…) qu’ils ouvrent vraiment pour la première fois l’Océan Pacifique à la civilisation ? » [15] L’écrasement de la révolte en Algérie, affirme le même Engels, est une chose positive, puisque les Bédouins sont une « nation de voleurs ». Le colonialisme français apportera le capitalisme, donc la civilisation [16]. De la même manière, la colonisation de l’Inde par l’Angleterre impériale est certes une tragédie, mais en imposant le capitalisme à une société barbare, la colonisation est un « instrument inconscient de l’Histoire ». Un texte de Marx, longtemps commenté et critiqué, reflète cette pensée binaire :


Marx a écrit:
[…] aussi triste qu’il soit du point de vue des sentiments humains de voir ces myriades d’organisations sociales patriarcales, inoffensives et laborieuses se dissoudre (…) et leurs membres perdre en même temps leur ancienne forme de civilisation et leurs moyens de subsistance traditionnels, nous ne devons pas oublier que ces communautés villageoises idylliques, malgré leur aspect inoffensif, ont toujours été une fondation solide du despotisme oriental (…) en en faisant un instrument docile de la superstition et l’esclave de règles admises, en la dépouillant de toute grandeur et de toute force historique (…) Il est vrai que l’Angleterre, en provoquant une révolution sociale en Hindustan, était guidée par les intérêts les plus abjects (…). Mais la question n’est pas là. Il s’agit de savoir si l’humanité peut accomplir sa destinée sans une révolution fondamentale dans l’état social de l’Asie [17].


Basculement du monde

Plus tard, Marx nuancera ses positions, en se détachant de la vision simpliste d’une « marche irrésistible de l’histoire ». Il devient partisan des luttes d’indépendance de la Pologne et surtout de l’Irlande, en qui il voit des ferments d’une lutte à finir contre le capitalisme. Néanmoins, le mal est fait, dans un sens. Les partis socialistes européens comme en Allemagne, en France, en Angleterre ne s’opposent pas à l’avancée du colonialisme dont ils déplorent par ailleurs les impacts négatifs. Sous l’égide de la Deuxième Internationale, les socialistes collaborent à « civiliser » les nations barbares. En Namibie en 1904, le premier génocide du siècle est commis par l’armée allemande contre les populations hereros. La puissance social-démocratie s’émeut du caractère inhumain de l’opération, mais leur théoricien Édouard Bernstein déclare : « les colonies sont là pour rester. Les peuples civilisés doivent guider les peuples non civilisés. Notre vie économique repose sur des produits qui viennent des colonies que les indigènes ne peuvent pas utiliser » [18]. En France, Jean Jaurès et propose d’humaniser le colonialisme : « Là enfin où la France est établie, on l’aime, là où elle n’a fait que passer, on la regrette ; partout où sa lumière resplendit, elle est bienfaisante »[19].

Pendant que les socialistes s’enfoncent dans le nationalisme qui les mène à renoncer à leurs principes fondamentaux en 1914, les peuples subjugués n’attendent pas la permission pour se révolter. L’Inde connait un immense soulèvement en 1857 qui met l’Empire britannique à mal. En Chine, une véritable guerre éclate contre les impérialistes qui veulent obliger la vente de l’opium, une énorme source de profits et en même temps une calamité pour ce pays. Au Mexique, les insurrections paysannes débouchent sur une révolution nationale et démocratique (1910-11).

Avec la révolution des soviets en 1917, le monde bascule. La nouvelle Union soviétique renonce à tous les traités coloniaux établis par l’ancien régime. Des liens sont créés avec les mouvements de libération en Asie. À Bakou se tient en 1920 le « Premier Congrès des peuples de l’Orient » où sont présents 2500 délégués venus de Chine, de l’Inde, de Turquie, de Perse. Soucieux d’étendre la révolution vers l’est (devant l’échec de révolutions européennes en Italie, en Hongrie, en Allemagne), le pouvoir des soviets veut changer la donne [20]. Quelques temps avant, le deuxième congrès de la nouvelle Internationale communiste (Troisième Internationale) fait le constat que l’impérialisme depuis la catastrophe de la Première Guerre mondiale est en crise. Il ne suffit plus de compatir avec les souffrances des peuples colonisés, mais, selon Lénine de « faire une politique tendant à réaliser l’union la plus étroite de tous les mouvements de libération nationale et coloniale avec la Russie des Soviets » [21]. Dans son allocution finale, Lénine insiste sur le fait que la révolution mondiale se déplace vers les pays où réside la grande majorité de la population mondiale, opprimée sous le joug de l’impérialisme. Cet impérialisme colonialiste, estime le communiste indien M. N. Roy, maintient le capitalisme en vie : « il y a longtemps que le système capitaliste en Angleterre se serait écroulé sous son propre poids sans les vastes possessions coloniales que ce pays a acquises pour l’écoulement de ses marchandises et pour servir de source de matières premières pour ses industries sans cesse croissantes. En réduisant en esclavage les centaines de millions d’habitants de l’Asie et de l’Afrique, l’impérialisme anglais est arrivé à maintenir jusqu’à présent le prolétariat britannique sous la domination de la bourgeoisie. » [22] Il est impératif que la gauche change de cap, selon la déclaration du Congrès de Bakou :


Citation :
Le socialiste qui, directement ou indirectement, défend la situation privilégiée de certaines nations au détriment des autres, qui s’accommode de l’esclavage colonial, qui admet des droits entre les hommes de race et de couleur différentes ; qui aide la bourgeoisie de la métropole à maintenir sa domination sur les colonies au lieu de favoriser l’insurrection armée de ces colonies, – ce « socialiste », loin de pouvoir prétendre au mandat et à la confiance du prolétariat, mérite sinon des balles, au moins la marque de l’opprobre. [23]


En tournant des années 1920, l’IC accentue sa campagne antiimpérialiste au moment où les puissances acceptent du bout des lèvres le droit à l’autodétermination, ce qu’elles renient en perpétuant les pratiques coloniales. De nouveaux massacres sont perpétrés au Maroc, au Vietnam, au Nicaragua. Le congrès de fondation de la Ligue anti-impérialiste est convoqué à Bruxelles en 1927 par l’IC et des mouvements de libération de cinq continents. Les « nations obscures » prennent leur élan et bientôt, se détachent de l’Internationale qu’ils trouvent trop inféodé à la politique soviétique [24]. Des dissidents comme Sultan Galiev, un tatar qui participe à la révolution soviétique, trouvent que l’Internationale reste trop européocentrique, ce qui laisse penser que l’influence d’une certaine gauche coloniale reste vivante [25]. Cette thématique sera reprise sous des formes diverses par des mouvements et des penseurs importants tel Mao Tsétoung, Ho Chi Min, Amilcar Cabral, etc.

Le rebond de l’histoire

Après la Deuxième guerre mondiale, l’irruption du tiers-monde emporte les vieux empires coloniaux en Afrique et en Asie. La révolution chinoise, à la fois anti-impérialiste et antiféodale, inaugure un cycle des grands mouvements d’émancipation sociale et nationale. Réunis à Bandung (Indonésie) en 1955, des États indépendants et des mouvements de libération nationale s’érigent en troisième pôle dans une géopolitique mondiale dominée par l’affrontement entre les États-Unis et l’Union soviétique [26]. La plupart des pays africains arrachent leur indépendance, sauf dans les régions où sévit le colonialisme de peuplement (Afrique du Sud, Angola, Mozambique, Algérie). Au tournant des années 1960, ces mouvements se radicalisent et définissent un agenda de transformation radicale.

Les pays impérialistes alors, États-Unis en tête, réorganisent leur stratégie. Ils concèdent l’indépendance là où des relais locaux sont prêts à perpétuer les pratiques coloniales sans le statut colonial : c’est le « néocolonialisme ». Ce projet est rejeté par plusieurs mouvements, notamment au Vietnam, où le Front national de libération continue d’affronter les États-Unis et leurs fantoches après le départ des colonialistes français. Aux États-Unis et dans plusieurs pays capitalistes, un grand mouvement de solidarité internationale se met en place en soutien à la lutte du peuple vietnamien. Ce renouvellement de l’internationalisme bouscule les partis de gauche et mobilise des secteurs importants de la jeunesse.

En Amérique du Sud, cette insurrection contre le contrôle impérialiste connait un rebond imprévu à Cuba (1959). Les révolutionnaires cubains lancent un grand mouvement latino-américain pour accentuer la résistance. Dans son « Message à la Tricontinentale » (une organisation fondée à Cuba pour coordonner les luttes), Che Guevara déclare qu’il faut se battre : « Le rôle qui nous revient à nous, exploités et sous-développés du monde, c’est d’éliminer les bases de subsistance de l’impérialisme : nos pays opprimés, d’où ils tirent des capitaux, des matières premières, des techniciens et des ouvriers à bon marché et où ils exportent de nouveaux capitaux (des instruments de domination) des armes et toutes sortes d’articles, nous soumettant à une dépendance absolue » [27].

Ce cri du cœur du Che s’ajoute à d’autres interventions qui viennent secouer le confort d’une certaine gauche institutionnalisée qui fonctionne à travers les partis de gauche dans les pays capitalistes, et qui est globalement alignée sur l’Union soviétique. C’est le cas notamment de Frantz Fanon (voir le texte d’Immanuel Wallerstein sur Fanon dans ce numéro des Nouveaux Cahiers du Socialisme). Dans les années 1970, le mouvement anti-impérialiste et anticolonialiste continue d’avancer à travers les victoires marquées en Angola, au Mozambique, au Nicaragua. Le dispositif impérialiste est menacé de dislocation devant la montée des résistances. Les États du tiers-monde constituent des alliances qui reprennent le drapeau de Bandung et mettent de l’avant un « Nouvel ordre économique international ».

Après une période d’instabilité, les États-Unis se remettent sur un mode offensif dans les années 1980. Ils contribuent à l’enlisement de l’Union soviétique qui commet une erreur stratégique en envahissant l’Afghanistan (1980). Plusieurs États du tiers-monde entrent dans une crise prolongée provoquée par les nouvelles politiques macro-économiques imposées par Washington via la Banque mondiale et le FMI. Quand l’URSS implose en 1989, les États-Unis et leurs alliés subalternes estiment qu’ils peuvent consolider leur emprise en déployant leurs forces militaires dans toutes les régions du monde. De conflit en conflit, cette tension permanente débouche sur les évènements de 2001 et subséquemment, sur le déclenchement de la « guerre sans fin » de George W. Bush.

Le colonialisme et l’anticolonialisme aujourd’hui

Une guerre de position (selon la formule de Gramsci) est en cours et déterminera les contours de la géopolitique et de la géo-économie mondiales. Dans le sillon de la guerre sans fin se déploie une véritable entreprise de reconquête d’un vaste « arc des crises » qui traverse l’Asie jusqu’à l’Afrique en passant par le Moyen-Orient. Au début, les États-Unis pensaient occuper militairement cette zone et procéder à une « réingénierie » politique, sociale, économique. C’était sans compter sur les résistances qui ont empêché ce plan de se réaliser, notamment en Irak, en Afghanistan, en Syrie, en Palestine. Ces résistances anticoloniales s’expriment davantage sous la forme de mouvements nationalistes utilisant la religion comme référence et sur la base d’un projet relativement non-défini où les accents réactionnaires (contre les droits des femmes et des minorités par exemple) occupent une place importante.

Pour autant, la confrontation avec l’impérialisme prend d’autres formes, notamment en Amérique latine où la vague progressiste (voir le texte de Thomas Chiasson-Lebel dans ce numéro des Nouveaux Cahiers du Socialisme) remet en question des mécanismes du contrôle exercé par les États-Unis et ses alliés-subalternes du G7.

Devant tant de points de blocage, les dominants ressortent un certain nombre de vieilles recettes. Le regain d’un néonationalisme de droite couplé à l’hostilité entretenue face aux Arabes et aux Musulmans s’ajoute à une remonté du racisme anti-immigrant. L’idéologie derrière cela est de présenter la « menace » d’un ennemi à la fois « intérieur » et « extérieur », antinomique avec les « valeurs » du capitalisme et de la démocratie libérale où les zones sans droit de Gaza, Bagdad, Kaboul se combinent aux quartiers immigrants ghettoïsés dans les grandes villes capitalistes. On en vient à une autre facette de la « guerre sans fin » dans le domaine de la culture et des médias. Les lubies du politicologue conservateur Samuel Huntingdon reviennent à la mode, dans le sens d’une « guerre de civilisations » où le camp « occidental » doit se défendre dans une confrontation sans fin et sans merci.

Dans cette évolution, le racisme occupe toute sa place, mais un racisme « modernisé :


Sadri Khiari a écrit:
La hiérarchie raciale se présente plus comme une pyramide que comme une opposition entre deux pôles homogènes. Elle est à la fois bipolaire, opposant Blancs et non-Blancs, et pyramidale : face aux Blancs ou plutôt en dessous des Blancs s’empilent les différents groupes raciaux opprimés, par strates de couleur ou de culture, chacune selon son rang dans l’humanité ou la civilisation [28].


La gauche contemporaine saura-t-elle éviter cette dérive ? Les enjeux sont multiples, car on y trouve à la fois de profondes régressions sur le plan des droits ainsi que l’extension de la militarisation et des confrontations, non seulement contre des mouvements de résistance, mais contre des États perçus comme des adversaires (les « émergents »). Des secteurs de la social-démocratie, convertis au social-libéralisme, semblent tout à fait disposés à s’engager dans cette « guerre sans fin ». Il reste aux secteurs toujours dévoués à la cause de l’émancipation d’y faire échec et de repenser luttes et stratégies au prisme de la « décolonialité » politique et théorique, qui « met en évidence la dimension raciste et culturellement infériorisante de la domination coloniale et s’ouvre à des modes de vie et de pensée disqualifiés depuis le début de la modernité capitaliste/coloniale » [29].

Pierre Beaudet

-----------------------------------

Notes

[1]
http://www.cahiersdusocialisme.org/numeros/numero-13-hiver-2015/

[2]
http://www.larevuedesressources.org/IMG/pdf/CESAIRE.pd

[3]
Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme. XVle-XXle siècle : de l’extermination à la repentance, Paris, Pluriel, dernière édition de 2010.

[4]
Voir la merveilleuse synthèse de ce passage au capitalisme d’Immanuel Wallerstein, Capitalisme et économie-monde, 1450-1640, Ed. Flammarion, 1980 et Le mercantilisme et la consolidation de l’économie-monde européenne, 1600-1750, Tome II : Le Système du monde du XVe siècle à nos jours, Ed. Flammarion, 1984.

[5]
Pap Ndiaye, « Les esclaves du sud des États-Unis », in Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme.

[6]
Marie Fourcade, « Les Britanniques en Inde (1858-1947) ou le règne du « cyniquement correct », in Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme

[7]
Voir Éric Hobsbawn, L’ère du capital, Fayard, Paris, 1978.

[8]
Elikia M’Boholo, « Le temps des massacres », in Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme.

[9]
Voir Jacques Frémeaux, Les empires coloniaux, Une histoire-monde, CNRS Éditions, Paris, 2012.

[10]
Catherine Coquery-Vidrovitch, Le postulat de la supériorité blanche et de l’infériorité noire, in Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme.

[11]
Marc Ferro, « Le colonialisme, envers de la colonisation », in Marc Ferro, Le livre noir du colonialisme, page 34.

[12]
Cité par Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme (1955), < http://www.larevuedesressources.org/IMG/pdf/CESAIRE.pdf

[13]
Himani Banerjee, » La passion de la nomination : identité, différence et politique de classe », dans Félix Boggio Éwanjé-Épéa et Stella Magliani-Belkacem (coordonnateurs), Race et capitalisme, Syllepse, Paris, 2012.

[14]
Engels, Le panslavisme démocratique (1849), http://www.marxists.org/francais/engels/works/1849/02/fe18490214.htm

[15]
Idem

[16]
Marx et Engels, Abd El Kader (1858), http://www.marxists.org/francais/marx/works/1858/01/km18580000.htm

[17]
Karl Marx, « La domination britannique en Inde », New York Daily Tribune, 25 juin 1853, dans Sur les sociétés précapitalistes, Textes choisis de Marx, Engels Lénine, sous la direction de Maurice Godelier, Éditions sociales, Paris 1970. Page 176.

[18]
Voir E. Belfort Bax, The International Congress and Colonial Policy, (1907), < http://www.marxists.org/archive/kautsky/1907/colonial/1-intro.htm

[19]
Jean Jaurès, « Discours pour l’Alliance française », Albi, 1884. Cité par Raoul Girardet : Le nationalisme français, Ed. Seuil, 1983

[20]
Ian Birchall, disponible sur ESSF (article 36928), Septembre 1920, un moment d’espoir : le congrès de Bakou des peuples d’Orient – « la deuxième moitié du congrès de l’Internationale »] :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36928

[21]
Voir sur ESSF (article 36929), Première ébauche des thèses sur les questions nationale et coloniale (Pour le IIe Congrès de l’Internationale Communiste) :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36929

[22]
Voir sur ESSF (article 36931), Discours au Deuxième Congrès de l’Internationale communiste :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36931

[23]
Cité par Birchall/Riddell.

[24]
Vijay Prashad, Les nations obscures. Une histoire populaire du tiers-monde, Écosociété, Montréal, 2009.

[25]
Sultan Galiev, Lettre adressée au Parti communiste russe (1924), Cité par Olga Bronnikova et Matheu Renaut, « Communisme et nationalisme », revue Période, juillet 2014, disponible sur ESSF (article 36932), Communisme et nationalisme : une lettre du militant tatar bolchevik Mirsaid Sultan Galiev à la Commission centrale de contrôle du Parti communiste russe :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article36932

[26]
Vijay Prashad, Les nations obscures.

[27]
Disponible sur ESSF (article 12159), Message à la Tricontinentale :
http://www.europe-solidaire.org/spip.php?article12159

[28]
Sadri Khiari, « Nous avons besoin d’une stratégie décoloniale », in Félix Boggio Éwanjé Épée et Stella Magliani-Berlkacem, Race et et capitalisme, Syllepse, Paris 2012, page 154

[29]
Walter Mignolo, « Géopolitique de la sensibilité et du savoir. (Dé)colonialité, pensée frontalière et désobéissance épistémologique », Revue Mouvements 72, décembre 2012 :
http://www.mouvements.info/Geopolitique-de-la-sensibilite-et.html


juillet 2015

Citation :
Textes choisis et introduits par Pierre Beaudet
 
Marx et Bakounine ont affirmé que les prolétaires n'avaient pas de patrie. Mais au fil des luttes, plusieurs ont remarqué que le capitalisme se nourrissait d'insurmontables clivages nationaux. Les socialistes anglais, disait Marx, devaient faire un « détour » par la lutte pour l'indépendance de l'Irlande pour avancer. Plus tard, Amilcar Cabral, Carlos Mariategui, Che Guevara, Ben Barka et Ho Chi Minh ont proposé d'internationaliser ce « détour irlandais » en faisant converger les luttes anticoloniales et anti-impérialistes avec les projets socialistes. Ce recueil regroupe les éléments principaux de ce débat de manière chronologique.



Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 14 Juin - 18:07


Mayotte : peau comorienne, masques français…

Dénètem Touam Bona Jeune Afrique 13 juin 2016



Dénètem Touam Bona enseigne la philosophie à Mayotte et est l'auteur d'un essai philosophique et littéraire sur le marronnage, "Fugitif, où cours-tu ?" (éd.PUF, 2016).

"Le passé n'éclairant plus l'avenir, l'esprit marche dans les ténèbres."

Alexis de Tocqueville.

« Non, c’est pas possible, tu déconnes ! … » ; à chaque fois que je tente d’expliquer ce qui se passe à Mayotte, c’est d’abord à l’incrédulité que je me heurte. Mayotte, c’est l’impossibilité d’une île, impossibilité en premier lieu de dire ce qui s’expérimente sur cette île : les mots, les expressions, les catégories employées pour en rendre compte étant depuis longtemps corrompus et sclérosés. Tel un mauvais djinn, un désir d’apartheid – le rêve pathogène d’une communauté homogène – possède Mayotte : une île asphyxiée par sa propre frontière où schizophrénie et paranoïa vont de pair, et où l’on chasse l’étranger, village après village, au plus profond de soi-même.

Citation :
Cette chasse à l’homme n’épargne pas nos établissements scolaires où du jour au lendemain, sans prévenir, des élèves disparaissent. On les retrouve parfois sur la place de la République de Mamoudzou, dormant à même le sol avec leur famille, sans même un bout de toile pour les protéger des intempéries et des regards agglutinés aux grilles de ce camp sans nom. Ce ne sont pas des réfugiés mais les expulsés de la République : les bannis du « vivre ensemble ». Dans l’école de ma fille, un nouveau jeu est à la mode, une répétition de ce qui se passe au dehors : « les gendarmes et les Anjouanais »…

Plus que jamais, « Mdzuani » (« Anjouanais ») cingle l’air comme une insulte et laisse des traces indélébiles dans l’âme et le cœur vulnérables des enfants de Mayotte perçus comme tels, des « enfants maudits » (Didier Eribon). « Être nommer ceci ou cela, c’est être condamné à être ceci ou cela, et à n’être que ceci ou cela. » (1) « Comorien » est devenu un terme cancérigène, un synonyme d’« étranger » et donc de « délinquant » : on ne le prononce plus, on le crache, surtout sur les ondes ! Et l’on s’étonne un jour de voir des milices sillonner nos rues et des pogroms se produire… Au shungu (2) – une institution millénaire à l’origine des formes de sociabilité de l’archipel des Comores – a succédé une « politique de l’inimitié » dont Achille Mbembe, dans son dernier livre, dresse minutieusement le portrait.

Ce ne sont pas des réfugiés mais les expulsés de la République : les bannis du « vivre ensemble »

« Mayotte asphyxiée »


De l’autre côté du miroir, par-delà les mirages du « migrant » et la soif d’exotisme du « mzungu » (« métropolitain »), les luxuriantes collines de Mayotte renferment une vaste garenne – une chasse à l’homme s’y déroule en permanence à ciel ouvert. L’humain(e) poursuivi(e) est le frère, le cousin, la grand-mère du « Mahorais » : il vient des autres îles de l’archipel des Comores. « Je cherche effectivement, déclare le lieutenant-colonel Guillemot, à mettre les étrangers en situation irrégulière dans un climat d’insécurité. Ils doivent savoir qu’on peut les contrôler à tout moment. Ils doivent le craindre. C’est aux personnes en situation irrégulière de se sentir en insécurité. Cette insécurité est nécessaire ». (3) À l’opinion ressassée ad nauseam par les médias et hommes politiques que l’immigration est source d’insécurité, l’officier de gendarmerie substitue l’idée que le maintien de la paix exige une pédagogie de la terreur vis-à-vis des « clandestins ».

Ce qu’il y a de nouveau aujourd’hui, c’est que la police partage désormais son monopole de la traque légitime avec des collectifs d’habitants aussi anonymes que les tracts nauséabonds que ces derniers propagent sur les réseaux et les murs du 101e département. « Mayotte asphyxiée », tel est le titre du tract téléchargeable depuis le 28 avril 2016 sur le site web du groupe Kwezi (4) (radio/télévision/quotidien). À sa lecture, je suis resté sans voix : « Une manifestation et une action d’expulsion pacifiques contre l’immigration clandestine aura lieu le dimanche 15 mai 2016. Point de départ : au plateau de Boueni, à 6 h, pour le tour de la commune. Suivi d’un grand Voulé [un barbecue festif]. »

Qu’une opération de ce type ait pu avoir lieu, bien qu’elle ait été annoncée près de trois semaines à l’avance, en dit long sur la banalisation d’une certaine xénophobie et sur la complicité des médias, des élus, des autorités locales dans la prolifération, sur une grande partie de l’île, des exactions commises à l’égard des « Comoriens » : harcèlements, insultes, ratonnades, pillages et incendies d’habitations, menaces et intrusions chez des personnes hébergeant des « décasés », etc.

Micro-fascisme tropical

À chaque fois, ces « actions d’expulsion » prennent la forme d’un sinistre charivari où les battements de casseroles le disputent aux chants et aux hurlements vengeurs des bouenis (« femmes »). À Tsimkoura, là où tout a commencé en janvier, près de cent habitants ont procédé à une battue à travers leur commune et se sont « vêtus de rouge pour se reconnaître » (Flash info, 19 janvier), à défaut de pouvoir épingler une étoile jaune sur la poitrine d’un « envahisseur comorien » d’autant plus perfide qu’indiscernable de soi : un ennemi intérieur qui chaque jour, dans les éditoriaux des médias locaux, se fait plus menaçant (5).

Mais sans le climat d’impunité qui règne à Mayotte, la chasse aux « Comoriens » n’aurait pu prendre de telles proportions, ce que ne cesse de dénoncer Maître Ghaem évoquant des « mairies qui accueillent ouvertement ces collectifs de villageois en leur sein, effectuant des photocopies pour leurs tracts, organisant autour des « décasages » des « voulés festifs » (Journal de Mayotte, 5 juin). Comme le dénonce la Cimade, l’absence de réaction de la Gendarmerie et de la Préfecture « cautionne l’impunité de ces collectifs et leur offre la possibilité de développer ce type d’actions illégales et xénophobes » (6) . Ce qui est encore plus troublant, c’est qu’une partie des membres de ces milices soit issue, selon une consultante qui a préféré garder l’anonymat, de « conseils citoyens » (politique de la ville). On comprend mieux pourquoi ces collectifs aiment tant employer la novlang républicaine – « retour à l’État de droit », « vivre ensemble », « valeurs de la République » –, pourquoi ils présentent systématiquement leurs actions xénophobes comme des « initiatives citoyennes ».

L’État laisse faire le sale travail par la population

Une division du travail « civique » se met donc en place à Mayotte, l’esquisse d’un ordre nouveau : à une fraction radicalisée de la population l’expulsion et le rabattage, à la gendarmerie l’encadrement (faire en sorte qu’il n’y ait pas d’affrontements), à la PAF (Police de l’air et des frontières) le contrôle des papiers et la rafle. Que ce soit les défenseurs des « expulsés » (Cimade, Médecins du monde, Suluhu, etc.) ou les membres des « collectifs » (et les élus qui s’en font les complices), tout le monde s’accorde sur le fait que l’État laisse faire le sale travail par la population. Ce qui ne va pas sans un renforcement de l’idéologie rance et pathogène de l’« Identité nationale » : « Nous, on fait le boulot de l’État qui devait expulser ces gens-là. C’est pas à nous de le faire (…) La France aux Français… » (extrait du JT de 20h sur France 2, le 7 juin). Vu son efficacité, il se pourrait que le micro-fascisme tropical qui se répand actuellement à Mayotte – cette communion entre une petite frange des « citoyens » et les forces de l’ordre dans la traque commune de l’« étranger » – fasse un jour retour en France métropolitaine…

« Who taught you to hate yourself ? »…

Au fur et à mesure que la partition de l’archipel se durcit (7), le terme « Mayotte » se vide de sens : il devient une abstraction au sens fort puisqu’à présent on ne conçoit à travers ce mot qu’une sécession, qu’un territoire abstrait de son arrière-pays – les autres îles et Madagascar. Ainsi Maore n’est plus que ciel et lagon, elle n’a plus ni archipel ni continent. Combien de fois entend-on dans la bouche de « Mahorais » ou de « Métros » l’expression « Mayotte, c’est pas l’Afrique, c’est la France ! »

Il faut dire que « les Mahorais ne connaissent pas leur histoire, c’est toujours « Nos ancêtres les Gaulois » qu’on apprend ici. Ils n’ont donc plus aucune assise historique, ils ne savent pas ce qui les lie aux autres Comoriens, aux Malgaches, à l’Afrique. Comment voulez-vous que ces gens s’émeuvent du sort de leurs voisins. C’est une population qu’on a amputée de son horizon, à laquelle on a enlevée toute vision, que ce soit dans le temps ou dans l’espace. Ne regardez que dans votre assiette, votez et taisez-vous ! Voilà ce que leur inculquent nos élus… » (Cool explique Ali Hafidou, un membre du collectif mahorais Suluhu (« réconciliation »). Peau comorienne, masques français…, le « Mahorais » se veut désormais « autochtone » : un vrai « Français de souche », pas un de ces étrangers qui débarquent en kwassa de l’île lointaine d’Anjouan, à… 70 km.




Maore n’est plus que ciel et lagon, elle n’a plus ni archipel ni continent

Mayotte reste aujourd’hui encore dans l’angle mort de la France : il faut un mouvement social de 45 jours, ponctué de scènes de pillage en 2011, ou des opérations coordonnées comme aujourd’hui d’« expulsion d’étrangers », pour que les médias français braquent leurs projecteurs sur ce fragment de lave perdu dans le canal du Mozambique. D’où un certain malaise mahorais, bien plus profond que les mille et une difficultés économiques et sociales (chômage abyssal, système hospitalier et éducatif au bord de l’implosion, croissance exponentielle des cambriolages et agressions, 85% de la population sous le seuil de pauvreté) que rencontre ce territoire. Un malaise indicible, touchant au sentiment même de l’existence : « J’ai beau renier mes frères, j’ai beau cracher sur leur indépendance de merde, j’ai beau arborer le drapeau français et chanter la Marseillaise, je reste invisible aux yeux de la Mère-Patrie, au point qu’il m’arrive souvent de douter de ma réalité ». Mayotte souffre de ne pas être reconnue par la lointaine Métropole, alors même qu’elle ne veut plus se reconnaître dans ses îles sœurs.

Tout en restant attaché à la France, dans son dernier album, « Punk islands », l’artiste « mahorais » M’toro Chamou pointe le mal-être lié au processus d’assimilation en cours à Mayotte et le no future qui en résulte : « Arrêtons de nous mentir, nous ne contestons pas que Mayotte soit française, mais vivons en intelligence avec nos choix politiques sans que cela soit au détriment de notre identité. (…) Même si Mayotte est un département français, ce n’est pas une raison pour nous entre-déchirer. Nous vivons dans le même archipel, il faudra qu’un jour entre Comoriens nous nous mettions autour d’une table. » (9) Mais peut-être faudrait-il aller plus loin et demander avec Malcolm X « who taught you to hate yourself ? » (Qui vous a dit de vous haïr vous même ?)…

Tsingoni, le 10 juin 2016.


1. Une morale du minoritaire, Didier Eribon (2001), éd. Fayard.
2. « Un mot signifiant l’utopie du cercle. Concept fédérant des individualités créatrices pour un vivre-ensemble, sur un mode inédit. Inspiré d’une tradition comorienne, où la renaissance du groupe se fonde sur les étrangetés humaines, d’où qu’elles viennent, d’où qu’elles soient, avec l’ambition de réinventer un espace de vie, commun à tous. » SHUNGU. Un festin de lettres, Elbadawi, Raharimanana, …, Komedit, 2014.
3. Chasse à l’homme à Mayotte, Remi Carayol, Revue Plein Droit n°82, oct. 2009.
4. http://www.linfokwezi.fr/mayotte-asphyxie
5. Le dernier exemple en date étant l’article pathétique et grandiloquent de Zaïdou Bamana, « Mayotte, la menace comorienne et la loi du talion », Mayotte Hebdo, 10 juin 2016.
6. Mayotte : la chasse aux étrangers par la population est ouverte… et couverte, Blog Mediapart de la Cimade, 25 avril 2016.
7. À travers le visa Balladur (1995), la départementalisation (2011) et la « rupéisation » (accès en 2014 au statut de Région ultra périphérique européenne).
8. Interview le 30/05/16, par Dénètem Touam Bona.
9. Morceau M’Faraka, album « Punk Islands » (Le cri de l’océan indien/Rue Stendhal, 30 mars 2016).
Dénètem Touam Bona




Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 16 Juin - 14:13


Le scandale de la médecine coloniale en Afrique




octobre 2014  ça voir plus

Citation :
C’est l’histoire d’une piqûre magique, qui devait débarrasser l’Afrique d’une maladie qui décimait le continent. C’est l’histoire d’un scandale pharmaceutique oublié, enterré par les pouvoirs coloniaux de la fi n des années 1950.

Au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, les médecins des colonies font de l’éradication de la maladie du sommeil leur priorité. Un nouveau médicament vient d’être découvert : la Lomidine. Dans l’enthousiasme, de grandes campagnes de « lomidinisation préventive » sont organisées dans toute l’Afrique. La méthode connaît quelques ratés – la molécule se révèle inefficace et dangereuse – mais ils ne freinent pas les médecins, au contraire. Il faut « lomidiniser » l’intégralité des populations, de gré ou de force.

Ce livre montre comment les médecins s’obstinèrent à utiliser un médicament pourtant dangereux, au nom du rêve d’une Afrique libérée de la maladie ; comment la médecine a été un outil pour le colonialisme ; comment elle a servi de vitrine à l’« humanisme » européen et de technique de surveillance et de répression. La petite histoire de la Lomidine ouvre une fenêtre sur le quotidien des politiques coloniales de modernisation, révélant leur envers : leurs logiques raciales, leur appareil coercitif, leur inefficacité constitutive, et la part de déraison inscrite au coeur du projet de « mise en ordre » de l’Afrique par la science et la technique.

Guillaume Lachenal renouvelle le regard sur le gouvernement des Empires, qu’il saisit dans son arrogance et sa médiocrité, posant les jalons d’une anthropologie de la bêtise coloniale.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 16 Juin - 14:45


Canada : épidémie de suicides dans les communautés autochtones

Catherine Gouëset L'Express 14/04/2016


La misère, le chômage et le poids d'années de maltraitances sont à l'origine
de l'épidémie de suicides dans les communautés autochtones du Canada

Photo d'illustration, Behchoko, octobre 2015 photo. Northwest Territories

La vague de suicide qui frappe les jeunes des communautés amérindiennes et inuit du Canada ont amené des responsables à déclencher l'état d'urgence. La misère, le chômage et le poids du passé expliquent ce fléau.

Citation :
Les tentatives de suicide sont si nombreuses dans les communautés autochtones du nord du Canada que les responsables locaux parlent d'épidémie. Pour faire face à ce drame, plusieurs d'entre eux ont déclaré l'état d'urgence. A Attawapiskat, au bord de la baie James (Ontario), la communauté d'Indiens cris compte 2000 résidents. Son chef, Bruce Shisheesh a recensé 86 tentatives de suicide depuis le mois de septembre, 28 en mars, selon Radio Canada.  

Le mois dernier, c'est la communauté crie Pimicikamak de Cross Lake (Manitoba) qui sonnait l'alarme. En deux semaines, 140 personnes avaient tenté ou menacé de se suicider. Six personnes s'étaient donné la mort au cours des deux mois précédents. Même phénomène chez les Inuits de Kuujjuak, dans l'Arctique québécois, avec le suicide de cinq jeunes, âgés entre 15 et 20 ans, sur les quatre derniers mois. Toutes les tranches d'âge sont touchées, mais les jeunes sont les plus nombreux à vouloir se donner la mort.


Citation :
Détresse à Attawapiskat: « Les conditions de vie sont misérables ici. » - Jackie, dont la nièce s'est suicidée. https://t.co/sCgOOei8A4

Patrice Roy (@PatriceRoyTJ) April 12, 2016

Le problème du suicide n'est pas nouveau dans les communautés autochtones. Il est de cinq à sept fois plus élevé chez les jeunes des Premières Nations que la moyenne nationale, selon les statistiques de Santé Canada. À Kuujjuaq, il est 25 fois plus élevé que dans le reste du Québec, précise La Presse.

Citation :
« On a le tiers-monde ici au Canada. C’est Attawapiskat, c’est Lac-Simon, etc. Ce n’est pas normal. » -Samian #TJ18h pic.twitter.com/YQSWF5cqyN
Patrice Roy (@PatriceRoyTJ) April 11, 2016

Interrogée par le Winnipeg Free Press, Shirley Robinson, chef adjointe de la communauté de Pimicikamak attribue ces drames aux conditions de vie : taux de chômage de 80%, et surpeuplement. Une quinzaine de personnes vivent parfois sous un même toit, explique de son côté Bruce Shisheesh.  

Décennies de maltraitance dans les pensionnats autochtones

Pour expliquer le malaise de la jeunesse, le chef de la communauté d'Attawapiskat évoque aussi la toxicomanie, mais aussi la violence entre jeunes. Les racines de celles-ci remontent à plusieurs décennies: "Les dommages émotionnels qu'ont entraînés les abus dans les pensionnats autochtones auraient aussi un effet ricochet sur les générations suivantes", rapporte Radio Canada.  

Etablis à la fin du 19e siècle pour favoriser l'évangélisation et l'assimilation des indigènes du Canada (Amérindiens et Inuits), ces pensionnats ont accueilli 150 000 enfants, séparés de leurs parents. Sur le site Mac'Leans, l'écrivain Joseph Boyden évoque un traumatisme intergénérationnel lié à l'éradication de la culture et la désintégration de la structure familiale traditionnelle.


Citation :
#Suicide among #FirstNations is result of generations of colonization. | New #mixtape in @guardian https://t.co/dVoBtEARAc
Julian NoiseCat (@jnoisecat) April 12, 2016

L'activiste amérindien Julian Brave NoiseCat dénonce les mêmes causes dans le Guardian. "Maladies, malnutrition et abus y ont fait des ravages." De 1941 à 1945, le taux de mortalité des élèves autochtones était presque cinq fois plus élevé que le taux de mortalité général des écoliers canadiens, selon le rapport de la Commission de vérité et de réconciliation, rendu public en décembre. Les auteurs de cette longue enquête y qualifient de génocide physique, biologique et culturel ce qui est arrivé aux enfants forcés de vivre dans les pensionnats autochtones, selon Radio Canada.

Présent au moment de la publication du rapport, le nouveau Premier ministre, Justin Trudeau, a annoncé son intention de rencontrer les représentants des Premières Nations et "d'aller de l'avant avec la réconciliation". Son gouvernement a prévu d'injecter 8,4 milliards de dollars dans les cinq ans pour des dépenses d'infrastructures, le logement et l'éducation.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 16 Juin - 14:54


En 1919, lors d'un lynchage de masse, 237 Afro-Américains sont morts dans l'Arkansas, dans le comté de Phillips, rappelle The Daily Beast à la suite d’un rapport de l’Equal Justice Initiative. Jusqu’ici les chiffres estimés par la National Association for the Advancement of Colored People et le Bureau of Investigation donnaient un chiffre trois à près de dix fois moindre : entre 25 et 80 morts.


Duluth lynchings via Wikimedia Commons

Citation :
The Daily Beast raconte qu’excédés par l’exploitation dont ils étaient victimes, les métayers afro-américains avaient décidé de former un syndicat en Arkansas, le Progressive Farmers and Household Union of America. Une résistance à laquelle s'étaient opposés les propriétaires terriens blancs qui n’entendaient pas renoncer à exploiter les métayers et agriculteurs noirs. «Ils pensaient que leur prospérité en dépendait», raconte The Daily Beast.

Dans la nuit du 30 septembre 1919, ils interrompirent une réunion du syndicat, des échanges de coups de feu survinrent, l'un des propriétaires blancs fut mortellement blessé. Les syndicalistes se dispersèrent et s'organisèrent rapidement pour se défendre, s'attendant à des représailles de leurs attaquants. Et en effet, le sherif rallia des centaines de blancs qui partirent à la recherche des agriculteurs noirs, et en tuèrent 237.

Au-delà de l'Arkansas, l’Equal Justice Initiative, association de défense des droits des noirs américains, a recensé «3.959 Afro-Américains lynchés dans les 12 Etats du sud des Etats-Unis entre 1877 et 1950, soit 700 morts de plus que les chiffres habituellement cités», rapportait Claire Levenson le 11 février dans un article de Slate

Pendant la période, aucun blanc n'a été condamné pour ces meurtres barbares, et des cartes postales avec photo des cadavres étaient vendues en tant que souvenirs après les exécutions.

L'année 1919 a été «particulièrement sanglante», note The Daily Beast. «En seulement cinq mois, de janvier à mai, plus de 20 lynchages ont tué deux douzaines d’Afro-Américains».





Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 1 Juil - 1:17


Réparant l’injustice de la colonisation, l’Etat australien reconnaît officiellement aux Aborigènes Larrakia la propriété sur les terres du Kenby.


Citation :
«Nous reconnaissons solennellement ce que le peuple Larrakia a toujours su : que cette terre est une terre aborigène», a déclaré le Premier ministre australien Malcolm Turnbull.

Au cours d’une cérémonie organisée dans le port de Darwin le 21 juin, le chef du gouvernement a remis officiellement aux représentants des Aborigènes Larrakia leur titre de propriété.

«Je suis très triste que nos mères ne soient plus là»

À l’issue d’une bataille judiciaire qui aura duré 37 ans, les Larrakia recouvrent leurs terres ancestrales, situées à l’ouest de la capitale du Territoire du nord, dans la péninsule de Cox.



1973

«Je suis très heureux qu’après 37 ans, nous ayons pu récupérer notre terre » a déclaré à l’Australian Broadcasting Corporation le propriétaire aborigène Jason Singh. «Je suis très triste que nos mères ne soient plus là aujourd’hui», a-t-il néanmoins ajouté.

Colonisation et spoliation

La spoliation des terres aborigènes remonte au XVIIIe siècle et à la colonisation du continent par les Britanniques. Les lois sur les «titres natifs» permettent aux Aborigènes de faire valoir leur droit de propriété auprès des tribunaux. Ils doivent néanmoins faire la preuve que le lien qui les unit à leurs terres ancestrales a été maintenu sans discontinuité.



Premiers habitants, mais derniers des citoyens

Les terres qui relèvent de «titres natifs» (dont la propriété aborigène est reconnue par l’État australien) représentent aujourd’hui 2,4 millions de kms carrés, soit 31 % de la superficie du continent. Classés derniers d’après la presque totalité des indicateurs socio-économiques, les 700 000 citoyens indigènes (3 % des Australiens) voient dans ces titres de propriété la reconnaissance de leur statut de premiers habitants de l’Australie.

http://<iframe src="http://www.ibtimes.co.uk/tv/embed/18699" width="640" height="360" frameborder="0" scrolling="no"></iframe>






Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 1 Juil - 12:47


un ensemble de trois articles de Sonya Faure dans Libération veut éclairer le débat sur le post-colonialisme, tout en ignorant la pensée décoloniale qui en est une critique. On y trouve certes certes les références obligées à Césaire et Fanon (qui ont plus de cinquante ans), mais on reste sur sa faim avec des problèmes à moitié posés, dans un débat franco-français par des experts français : les indigènes ne pensent pas...


un débat ouvert... à son propre retard

Les nouvelles guerres coloniales
Sonya Faure Libération 29 juin 2016  


Alphabétisation des soldats d'Afrique Noire, 1931. © Roger-Viollet

ironie du sort, les instituteurs de la pensée française
continuent à expliquer aux autres ce qu'ils n'ont pas compris...
 
Que reste-t-il du passé colonial de la France ? Pour les uns, il est une clé pour comprendre les crispations identitaires, pour les autres, il alimente les conflits. Le débat est explosif.
   
Sonya Faure a écrit:
Les nouvelles guerres coloniales

«Déni», «impensé», «tabou»… et pourtant il est là, de plus en plus gros, dans les débats qui brassent les questions d’identité, de nation, de mémoire, de religion, de «vivre ensemble», de banlieue. Autant dire partout. Le «postcolonial» : l’héritage du passé impérial de la France, ou comment la colonisation fait encore sentir ses répliques, en 2016, dans notre société. Il est indispensable de lire le présent à la lumière de ce passé si on veut comprendre les crispations identitaires, postulent les uns. C’est, au contraire, le meilleur moyen d’alimenter les conflits ou le communautarisme, coupent les autres.

Le postcolonial, c’est à la fois une inspiration littéraire et philosophique, un courant des sciences sociales né dans les années 80 et lui-même très divers et une influence majeure pour une partie du monde militant, issu de l’immigration notamment. Dans le champ académique, c’est une posture critique puissante. Les études postcoloniales veulent faire entendre la voix des «subalternes», les oubliés de l’histoire traditionnelle, longtemps écrite par les puissants, les élites ou les colons. Elles remettent ainsi en cause la vision européocentrée de l’histoire - quitte à bousculer la supposée neutralité de l’universalisme occidental, ou la croyance bien française en une République «aveugle aux différences».

Longtemps, «la France est passée à côté de cette grande aventure de la pensée mondiale», estime Nicolas Bancel, professeur à l’université de Lausanne, l’un des rares historiens français estimé proche de ce courant. «L’organisation de notre université en grandes aires territoriales (les "américanistes" d’un côté, les "africanistes" ou les "indianistes" de l’autre) a empêché de penser les rapports entre la métropole et ses colonies», décrypte Bancel.

Le tournant de 2005

Marquées par une lecture en termes de classes sociales, largement héritées du marxisme, les sciences humaines hexagonales ont longtemps dénigré une approche plus culturelle et identitaire des conflits. Surtout, la France vit, selon Bancel, dans une «histoire rêvée de la République», ou la question de la race (entendue comme une représentation culturelle, et non comme une notion biologique) n’est «jamais assumée, rarement explorée». «Repenser cette histoire n’enlève rien aux idéaux formidables qu’ont été la fin des privilèges, l’égalité de tous face à la loi, la liberté dans l’espace public, poursuit l’historien. Mais il faut aussi étudier le double discours des républicains à la fin du XIXe siècle. Ils ont été les plus fervents promoteurs de la colonisation, qui, par quelque bout qu’on la prenne, est un système asymétrique.»

Dans les pays anglo-saxons, au contraire, les postcolonial studies ont essaimé les chaires dans les universités. «Ce courant y est même en perte de vitesse depuis une dizaine d’années, explique l’historien français Serge Gruzinski, professeur invité à Princeton. Il s’est fortement "académisé" : il est un peu devenu une rhétorique obligée pour passer un diplôme et obtenir un poste dans les universités d’outre-Manche. Destin paradoxal pour un courant aussi critique de l’establishment et de l’occidentalocentrisme.» Le processus est inverse en France. Alors que des auteurs français, comme le psychiatre martiniquais Frantz Fanon ou Aimé Césaire, mais aussi les philosophes de la French Theory, sont souvent cités comme des pères de la pensée postcoloniale, les maisons d’édition ont tardé à traduire les livres clés de ce courant de pensée. Et le débat a alors pris un tour explosif.

L’année 2005 constitue un tournant : bon gré mal gré, la France est rattrapée par le postcolonial. Elle s’enflamme alors sur l’article 4 d’une loi discutée au Parlement : «Les programmes scolaires reconnaissent le rôle positif de la présence française outre-mer» (l’article sera finalement supprimé). Nicolas Sarkozy explique qu’il faut «cesser avec la repentance permanente», tandis qu’à l’autre bout du spectre politique, des «descendants d’esclaves et de déportés africains, filles et fils de colonisés et d’immigrés» lancent l’appel des Indigènes de la république. «La figure de "l’indigène" continue à hanter l’action politique, administrative et judiciaire, peut-on y lire. La décolonisation de la République reste à l’ordre du jour !» En 2005 toujours, des chercheurs publient un livre, la Fracture coloniale, considéré comme l’ouvrage qui lance les postcolonial studies dans le débat public hexagonal (1). Et les «émeutes» éclatent dans les quartiers, après la mort de Zyed et Bouna à Clichy-sous-Bois.

Repérer les trajectoires

«Tout d’un coup, avec notre livre, nous offrions une grille de lecture permettant de comprendre ces révoltes», estime l’historien Pascal Blanchard, qui a dirigé la Fracture coloniale avec Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire. Les chercheurs en sciences sociales, qui participent à l’ouvrage, ne cherchent pas à plaquer le passé colonial sur la réalité d’aujourd’hui, ou de calquer «la situation des départements français d’Algérie à celle de la Seine-Saint-Denis», prévient Blanchard. Mais de repérer les «trajectoires», les «éclaboussures» du colonial aujourd’hui. «Il est sans doute plus confortable de penser qu’en 1962, avec les accords d’Evian, tout s’arrête, ironise Bancel. Que la France n’a plus rien à voir avec la colonisation. Pourtant, le grand apport théorique des colonial studies est d’avoir  révélé que la colonisation transforme non seulement les sociétés colonisées - ça, tout le monde s’accorde à le dire -, mais aussi les sociétés qui colonisent. C’est cela qui est visiblement plus difficile à avaler.» Le livre rencontre un beau succès (il a été vendu depuis à 18 000 exemplaires, édition de poche comprise). Et des critiques acerbes.

Depuis dix ans, celles-ci n’ont pas désarmé. En 2011, l’historien Pierre Nora clôture les Rendez-vous de l’histoire, à Blois, le grand raout annuel de la discipline, en pilonnant les études coloniales. «Une histoire politisée», dénonce-t-il avec verve. «Il s’agirait non plus d’inscrire la colonisation au grand registre de l’histoire nationale, mais de réécrire cette histoire nationale à la lumière noire de la colonisation.» Militantes, trop abstraites et jargonnantes, les études postcoloniales auraient tendance à oublier le travail sur l’archive, les faits et les sources. Selon le politologue spécialiste de l’Afrique Jean-François Bayart, le courant postcolonial, «prisonnier de sa posture de dénonciation», ignore la diversité des pays anciennement colonisés et «mélange tous les types de sociétés, qu’elles soient esclavagistes ou non, derrière le concept de colonialisme».

L’historien de l’immigration Patrick Weil, qui prône pourtant l’entrée de Toussaint Louverture ou d’Abd el-Kader dans notre «histoire nationale» encore trop étriquée et nos manuels scolaires, est lui aussi sévère : «Le postcolonial est un concept enfermant et divisant. Si on ne cesse de répéter que la situation actuelle est la répétition du passé, ce qui n’est pas exact, c’est fini, terminé : on emprisonne chacun dans des origines dont il ne peut plus sortir.»

Identité, Noirs, Blancs

Cette affirmation de l’identité, les postcoloniaux français l’assument. Dans leur dernier livre tout juste paru, Vers la guerre des identités ? (La Découverte), Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et leur coauteur Dominic Thomas expliquent qu’il ne faut pas craindre d’employer les mots «identité», «Noirs», «Blancs». «Il faut décrire la situation telle qu’elle est, assume Blanchard. D’un côté, il y a les Français qui se retrouvent dans le slogan du FN "on est chez nous", ou érigent des stèles à la mémoire des Français d’Algérie dans le sud de la France. De l’autre, ceux qui, dans les quartiers, minimisent les attentats des frères Kouachi. Comment ne pas voir qu’il s’agit aussi d’une fracture entre les héritiers de la guerre perdue des pères et ceux de l’humiliation des aïeuls colonisés ?»

Un face à face que réfute justement le politologue spécialiste de l’Afrique Bayart : «En enfermant le legs colonial dans un tel surdéterminisme, en utilisant le concept catastrophique d’identité, le courant postcolonial ethnicise la question sociale et politique des banlieues.» Une critique partagée par la plupart des décideurs politiques. Qu’ils viennent de droite ou de gauche, ils estiment qu’étudier et parler du postcolonial est politiquement dangereux pour le modèle républicain et le vivre-ensemble. «Ces critiques sont très révélatrices de notre société postcoloniale : elles renvoient toujours au danger qu’il y aurait de rendre l’Autre intelligent, rétorque Blanchard. Le colon craignait de donner des lumières, et donc des armes, à l’élite colonisée qui pourrait se retourner contre lui. Désormais, on a peur d’armer les descendants de ces anciens colonisés qui sont français ou vivent en France.»

Cette politisation très française des études postcoloniales autour de l’idéal républicain a sans doute entamé la légitimité théorique de ce champ de recherche. D’autant plus que de nouveaux militants antiracistes en ont parfois une lecture très dogmatique (lire page 21). Pourtant, dans le monde universitaire, la demande des étudiants est bien là et les études postcoloniales font leur chemin, portées notamment par un fort potentiel critique, comme l’analyse Pap Ndiaye, historien à Sciences-Po. «On réfléchit, on écrit, on débat, mais on piétine face à des politiques qui ne travaillent pas sérieusement ces questions, ou qui considèrent carrément qu’elles font obstacle à la reconquête des fameuses couches populaires tentées par le FN . La refondation de la gauche passera aussi par là.» Si la question de l’identité et du postcolonial ne la fait pas imploser avant.

(1) La Fracture coloniale sera suivie de Ruptures postcoloniales (2010) et de Vers la guerre des identités ? (2016), triptyque publié aux éditions La Découverte.

Un credo pour les antiracistes

Sonya Faure 29 juin 2016

Depuis les années 2000, une génération d’activistes trace un lien entre colonies d’hier et banlieues d’aujourd’hui. Un racisme néocolonial ? [ainsi la question est-elle posée directement en termes tranchés d'un racisme blanc, sans aucune référence au contenu de la critique décoloniale]

Citation :
Antiracistes, afroféministes, en partie issus de l’immigration, ils ont lu le psychiatre martiniquais Frantz Fanon ou l’intellectuel palestino-américain Edward W. Said, auteur de l’Orientalisme : l’Orient inventé par l’Occident (1978). Le postcolonial a nourri - au risque parfois de l’indigestion - toute une génération militante émergée dans les années 2000. [Edward Saïd, et ce livre en particulier, ne sont pas des références premières pour ces groupes...]

Stigmates

La question coloniale est pour eux devenu un prisme d’analyse du présent. La loi interdisant les signes religieux à l’école et la bataille engagée par les féministes «universalistes» contre le voile ? Cette conviction de «sauver» la femme indigène est une attitude héritée du passé impérial de la France, aux yeux du Collectif contre l’islamophobie en France (CCIF). La performance Exibit B, voilà deux ans, dans laquelle l’artiste sud-africain (blanc) Brett Bailey mettait en cage des figurants noirs pour évoquer - et dénoncer - les «zoos humains» ? Du pur racisme néocolonial, selon la Brigade antinégrophobie. Certains militants ne se contentent plus de traquer les traces du passé colonial dans nos manières de voir l’immigré ou le musulman. Ils tracent une continuité entre l’Etat colonial d’alors et l’Etat français d’aujourd’hui, entre les colonies et les banlieues.

Dans toutes ces polémiques, une même question cruciale revient : peut-on se battre pour les femmes voilées à leur place ? Peut-on parler des descendants de colonisés sans en être un soi-même ? Ou est-ce, justement, une attitude paternaliste et très «coloniale» ? Les militants du Parti des indigènes de la république (PIR) contestent ainsi la légitimité de l’historien Pascal Blanchard ou du sociologue Eric Fassin : en tant que Blancs, ils se seraient emparés du postcolonial, l’auraient débarrassé de sa radicalité et de fait rendu «acceptable». «Ils sont autre chose que les traducteurs blancs de la pensée et de la condition indigène. Ils sont avant tout et surtout les gardiens du temple», écrivait Houria Bouteldja, la porte-parole du PIR, en 2011. Stigmatisés par la presse et les intellectuels, ces militants se sont radicalisés. «Ils ont retourné le stigmate de la couleur de peau contre leurs adversaires, regrette l’historien postcolonial Nicolas Bancel. Ils essentialisent à leur tour les Blancs, ce qui est dangereux.» La polémique a tout récemment rebondi avec le lancement par deux militantes antiracistes et afroféministes, Sihame Assbague et Fania Noël, d’un «camp d’été décolonial» dont l’accès est réservé «aux personnes subissant à titre personnel le racisme d’Etat».

Pandore

Ceux qui craignaient qu’ouvrir la boîte de Pandore postcoloniale ravive les haines verront dans ces débats très vifs la concrétisation de leurs inquiétudes. On peut aussi considérer que ces crispations montrent à quel point «les colonies ont planté leur tente dans l’ancienne métropole», comme le dit Nicolas Bancel, et qu’il est vain pour une ancienne puissance impériale de s’aveugler
.

à lire aussi, l'interview de Romain Bertrand « L'Europe, une province parmi d'autres » 29 juin 2016 [on ne trouve dans l'interview de ce chercheur aucune trace de la pensée décoloniale, le mot n'est pas même prononcé]


pourquoi leur fille est sourde

au total impression de lire des articles qui pourraient avoir dix ans ou plus. Le procédé est devenu courant d'opposer des chercheurs français à des groupes et associations qui ne sont pas eux-mêmes des chercheurs, en évacuant leurs sources théoriques et scientifiques. Avec un tel "éclairage", le débat en France ne peut que prendre du retard sur son retard

il n'y a pas besoin d'être un expert pour savoir que la pensée décoloniale se propose de déconstruire aussi le post-colonialisme



DÉCOLONISER les ESPRITS, les SAVOIRS, les THÉORIES et les 'FAIRE' : CRITIQUE DE L'EUROCENTRISME y compris 'POST-COLONIAL'
Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 11 Juil - 9:54


« Dans "Qu'est-ce que la modernité ?" (1948) Takeuchi Yoshimi anticipe la critique contemporaine de l'eurocentrisme, ce qui rend son travail particulièrement pertinent aujourd'hui » Viren Murthy, professeur assistant à l'université d'Ottawa


« L’Europe de Takeuchi se comporte comme le capital de Marx, elle doit se développer pour rester elle-même.
En outre, Takeuchi relie invasion européenne, propagation du capitalisme
et mauvaise perception de l’histoire comme progrès »

« subsomption incomplète... temporalités alternatives...
une capacité à faire face à tout ce qui n’est pas complètement englobé dans le capital»


Takeuchi Yoshimi, le pan-asianisme et le casse-tête de la modernité post-coloniale

Viren Murthy Blog d'Anne Cheng 21 juin 2016



Takeuchi Yoshimi 1910-1977

Citation :
Depuis quelques décennies, comme les académiques ont critiqué l’eurocentrisme et ont recherché une identité asiatique, ils ont redécouvert le travail de Takeuchi Yoshimi (1910-1977). Takeuchi était l’un des intellectuels publics majeurs dans le Japon d’après-guerre, mais son travail le plus incisif se structure autour d’une théorie de l’Asie corrélée à la décolonisation et à une critique de l’hégémonie eurocentrique. Les critiques de l’eurocentrisme font ressortir une lecture spécifique du rapport entre l’inégalité et le temps. Comme les personnes perçoivent des inégalités dans le monde, elles imaginent que les différentes régions du monde évoluent suivant des trajectoires historiques similaires. En bref, les disparités de la modernité capitaliste sont perçues en matière de vitesse, qui fait référence à un mouvement dans le temps — les différentes régions et nations semblent évoluer vers la même destination avec des vélocités différentes. Les panasianistes et d’autres critiques de l’eurocentrisme s’attaquent précisément à cette vision du monde. Les marxistes ont, en leur temps, reproduit le modèle spatio-temporel ci-dessus en se référant à une séquence de modes de production. La remise en cause par Takeuchi de ce modèle engendre des problèmes à l’intersection du marxisme, tiers-mondialisme et postcolonialisme, puisqu’il se demande comment, en marge du capitalisme global, la résistance peut être possible.

comment considérer le projet marxiste par rapport aux critiques de la théorie de la modernisation ?

Malgré l’ampleur du travail sur Takeuchi ces dernières années, il y a eu insuffisamment d’études sur le rapport de Takeuchi au marxisme, et sur la manière dont une telle étude pourrait davantage mettre en lumière son travail. Au cœur de la confrontation entre Takeuchi et le Marxisme réside la question du comment considérer le projet marxiste par rapport aux critiques de la théorie de la modernisation. Les défenseurs de la théorie de la modernisation traduisaient souvent les inégalités géographiques en sous-développement temporel et concluaient que les régions asiatiques devaient à terme rattraper l’Occident. Pour reprendre les mots de Johannes Fabian, on pourrait dire que les théoriciens de la modernisation ainsi qu’un bon nombre de marxistes japonais ont refusé toute contemporanéité de l’Asie.

le point de vue postcolonial ?

Les réponses aux inégalités sont complexes. Les marxistes ont tenté deux stratégies, qui ont, toutes deux été peu fructueuses. D’une part, en reprenant ou en anticipant Fabian, ils cherchent à affirmer que l’Asie est contemporaine de l’Europe et de l’Amérique, puisque tous les États-nations font partie du système capitaliste global. Cette stratégie a l’avantage d’affirmer que la Chine et l’Inde par exemple ne sont pas arriérées. Cependant, le problème avec cette position est que toutes les différences semblent s’évaporer en une nuit pendant laquelle « toutes les vaches sont capitalistes ». L’autre stratégie, clairement exprimée par les théoriciens postcoloniaux, est d’affirmer qu’il existe une différence qui échappe à la logique capitaliste. Ce point de vue a l’avantage de surmonter une simple téléologie, mais si cette différence est toute autre, alors nous sommes face à la question de savoir pourquoi une telle différence serait pertinente pour ceux qui s’intéressent à des projets d’envergure sur l’émancipation humaine. La vision de la Chine et de l’Asie par Takeuchi tente de faire une synthèse de ces deux positions et semble privilégier le point de vue postcolonial.

La vision de la Chine par Takeuchi est celle d’une autre époque, révolue, dont la disparition peut être regrettée. Aujourd’hui, la Chine est souvent perçue comme un acteur majeur du système capitaliste mondial des États-nations. Les observateurs de la Chine, les journalistes et les politiciens parlent sans cesse de la « montée en puissance » de la Chine et débattent sur le fait qu’elle devienne une menace pour l’Occident. Dans ce contexte, « menace » signifie que la Chine devienne une puissance capitaliste supérieure à celle des États-Unis. De telles discussions laissent penser que la montée en puissance de la Chine ne changera pas vraiment le système global, dans la mesure où il restera un système capitaliste ; l’histoire aura tout simplement remplacé une hégémonie par une autre. Cependant, les textes de Takeuchi dépeignent une Chine qui anticipe et contredit à la fois cette vision. Le discours de Takeuchi anticipe la vision ci-dessus parce qu’il met en valeur l’importance de la Chine dans l’histoire mondiale. Mais plutôt que d’être perçu comme une menace capitaliste, selon Takeuchi, et communément pensé plus largement au Japon d’après-guerre, la Chine apparaît comme l’espoir d’un avenir différent, un avenir au-delà d’une modernité dominée par les logiques impérialiste et capitaliste. Dans ce contexte, Takeuchi a essayé de relire la signification historique à la fois de la révolution de 1911 et de celle du sens de la littérature chinoise incarnée par le personnage de Lu Xun. Dans le Japon d’après-guerre, lorsque les intellectuels japonais débattaient des conséquences de l’Occupation américaine et du rôle du Japon lors de la Seconde Guerre mondiale, les sinologues japonais ont souvent interprété la révolution de 1911 comme le symbole d’un avenir différent, malgré ou peut être grâce à son échec. Takeuchi Yoshimi a été le pionnier de ce mouvement intellectuel et a argué que la révolution de 1911, à la différence de la Restauration Meiji, qui fut une pâle imitation de la modernité occidentale, a représenté une vision de la subjectivité révolutionnaire, qui comprenait de subtiles médiations du langage et de la politique. La réflexion d’après-guerre de Takeuchi sur la révolution de 1911 est basée sur le texte d’entre-guerre de Lu Xun, ce fameux écrivain chinois que Takeuchi perçoit comme le philosophe du néant.

potentialité de la subjectivité... temporalités alternatives et inégalités mondiales

Cela peut nous évoquer les fameuses discussions sur le néant chez Hegel dans La Phénoménologie de l’Esprit. Bien que Hegel soit souvent perçu comme le penseur téléologique et eurocentrique par excellence, l’utilisation de certains de ces concepts dans des contextes non occidentaux suggère que son travail va bien au-delà. Takeuchi n’a probablement pas lu Hegel avec attention et donc plutôt que de parler d’influence intellectuelle, je privilégie la convergence conceptuelle, enracinée dans la modernité capitaliste mondiale. Takeuchi tente de résister du point de vue subjectif. Le néant ici implique la potentialité de la subjectivité. Dans ses œuvres d’après-guerre, Takeuchi lit Lu Xun comme une critique de la modernité et ensuite utilise sa lecture de Lu Xun pour repenser la relation entre la Chine et le Japon, et éventuellement celle entre l’Asie et le Japon. Takeuchi prétend que des temporalités alternatives et les inégalités mondiales pourraient engendrer de l’espoir pour un avenir au-delà du capitalisme. Ces idées sont transmises par la lecture de Takeuchi sur Mao Zedong, qu’il développe pendant l’après-guerre.

subsombtion formelle, subsombtion réelle...subsomption incomplète ?

Je termine ma présentation par une discussion sur les façons d’interpréter le travail de Takeuchi au travers de théories récentes du capitalisme. Comme je l’ai mentionné ci-dessus, le marxisme et le postcolonialisme représentent les deux faces d’une antinomie, et une réponse marxiste aux critiques postcoloniales demande une capacité à faire face à tout ce qui n’est pas complètement englobé dans le « capital ». Je suis des tentatives récentes des marxistes d’y faire face en se basant sur l’idée d’une subsomption formelle. Alors que la plupart des marxistes interprètent le capitalisme comme migrant d’un stade formel à celui de subsomption réelle, récemment certains théoriciens remettent en cause ce point de vue et revendiquent le fait que le capitalisme ne puisse jamais atteindre la vraie subsomption. De ce point de vue, nous pouvons penser la subsomption incomplète comme étant la raison qui permet à Takeuchi cette interprétation de l’Asie. Une telle vision a-t-elle plus qu’une signification purement historique pour nous aujourd’hui ?

 

Takeuchi Yoshimi and the dilemmas of resistance to global capitalist modernity Viren Murthy 2008 PDF

Takeuchi’s Europe behaves like Marx’s capital, which must expand to remain itself. Moreover, Takeuchi connects European invasion, the spread of capitalism and the misrecognition of history as e progress

Citation :
I do not know if the European invasion of the Orient was based upon the will of capital, a speculative spirit of adventure, the Puritan spirit of pioneering, or yet another spontaneous capacity (honnM) for self-expansion. In any event, it is certain that there existed in Europe something fundamental that supported this capacity, making the invasion of the Orient inevitable. Perhaps this something has been deeply intertwined with the essence of what is called modernity.

Je ne sais pas si l’invasion européenne de l’Orient était fondée sur la volonté du capital, un esprit spéculatif d’aventure, l’esprit puritain de pionnier, ou encore une autre capacité spontanée à l'auto-expansion. En tout état de cause, il est certain qu’il existait en Europe quelque chose de fondamental qui a soutenu cette capacité, rendant l’invasion de l’Orient inévitable. Peut-être ce quelque chose est profondément lié à l’essence même de ce qu’on appelle la modernité.

‘Europe’s invasion of the Orient resulted in the phenomenon of Oriental capitalism, and this signified the equivalence between European selfpreservation and self-expansion. For Europe this was accordingly conceptualised as the progress of worldhistory and the triumph of reason’.

L'invasion par l’Europe de l’Orient a entraîné le phénomène du capitalisme oriental, et cela signifiait l’équivalence entre souveraineté et auto-expansion européennes. Pour l’Europe, c’était en conséquence conceptualisé comme progrès de l'histoire mondiale et triomphe de la raison

Yoshimi, Takeuchi. 1948 ‘What is Modernity?


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 11 Juil - 14:29


« L’état-major prend la mesure de la résistance et envoie une colonne de renfort de plus de 5 000 hommes, commandée par le général Émile Herbillon, commandant de la province de Constantine, suivie d’une autre, des zouaves dirigés par le colonel François Canrobert » (Photo: Canrobert à la une du « Petit Parisien »).  

Citation :
En mai 2011, l’archéologue et historien algérien Ali Farid Belkadi lançait une pétition « pour le rapatriement des restes mortuaires algériens conservés dans les musées français », en particulier les crânes de résistants algériens tués par le corps expéditionnaire français dans les années 1840 et 1850, qu’il venait de retrouver dans les réserves du Musée de l’homme à Paris.

Alors que cet appel était lancé un an après le vote, par le Parlement français, d’une loi exigeant la « restitution [à la Nouvelle-Zélande] de toutes les têtes maories détenues en France », il n’a eu malheureusement que très peu d’écho. En mai dernier, l’universitaire et écrivain algérien Brahim Senouci a lancé un nouvel appel pour que soient restituées les « têtes des résistants algériens détenues par le Musée de l’homme », afin que leur pays les honore, avec cette fois un écho nettement plus large.

Il nous a paru important de le relayer en rappelant la raison de la présence dans un musée parisien de ces restes mortuaires, à partir de l’histoire de l’un d’entre eux : le crâne du cheikh Bouziane, chef de la révolte de Zaâtcha en 1849, écrasée par une terrible répression, emblématique de la violence coloniale.

Un siège de quatre mois

En 1847, après la reddition d’Abd-el- Kader, les militaires français croient que c’en est fini des combats en Algérie après plus de dix ans d’une guerre de conquête d’une sauvagerie inouïe. Mais, alors que le danger était surtout à l’ouest, il réapparaît à l’est début 1849, dans le Sud-Constantinois, près de Biskra, où le cheikh Bouziane reprend le flambeau de la résistance. Après des affrontements, il se retranche dans l’« oasis » de Zaâtcha, une véritable cité fortifiée où, outre des combattants retranchés, vivent des centaines d’habitants, toutes générations confondues.




« Le cheikh Bouziane reprend le flambeau de la résistance. Après des affrontements, il se retranche dans l’« oasis » de Zaâtcha, une véritable cité fortifiée où, outre des combattants retranchés, vivent des centaines d’habitants, toutes générations confondues ».  

Le 17 juillet 1849, les troupes françaises envoyées en hâte entament un siège, qui durera quatre mois. Après un premier assaut infructueux, l’état-major prend la mesure de la résistance et envoie une colonne de renfort de plus de 5 000 hommes, commandée par le général Émile Herbillon (1794-1866), commandant de la province de Constantine, suivie d’une autre, des zouaves dirigés par le colonel François Canrobert (1809-1895). Deux officiers supérieurs, plusieurs milliers d’hommes contre une localité du grand sud algérien, deux décennies après la prise d’Alger : la résistance algérienne était d’une ampleur et d’une efficacité exceptionnelles.

Le 26 novembre, les assiégeants, exaspérés par la longueur du siège, voyant beaucoup de leurs camarades mourir (des combats et du choléra), informés du sort que les quelques Français prisonniers avaient subi (tortures, décapitations, émasculations…), s’élancent à l’assaut de la ville. Chaque maison devient un fortin, chaque terrasse un lieu d’embuscade contre les assaillants. Après d’âpres combats, au cours desquels les Français subissent de lourdes pertes, le drapeau tricolore flotte sur le point culminant de l’oasis.

Deux ans plus tard, Charles Bourseul, un « ancien officier de l’armée d’Afrique » ayant participé à l’assaut, publiera son témoignage : « Les maisons, les terrasses sont partout envahies. Des feux de peloton couchent sur le sol tous les groupes d’Arabes que l’on rencontre. Tout ce qui reste debout dans ces groupes tombe immédiatement sous la baïonnette. Ce qui n’est pas atteint par le feu périt par le fer. Pas un seul des défenseurs de Zaâtcha ne cherche son salut dans la fuite, pas un seul n’implore la pitié du vainqueur, tous succombent les armes à la main, en vendant chèrement leur vie, et leurs bras ne cessent de combattre que lorsque la mort les a rendus immobiles. ». Il s’agissait là des combattants.

Destruction méthodique

Or, l’oasis abritait aussi des femmes, des vieillards, des enfants, des adolescents. La destruction de la ville fut totale, méthodique. Les maisons encore debout furent minées, toute la végétation arrachée. Les « indigènes » qui n’étaient pas ensevelis furent passés au fil de la baïonnette.

Dans son livre La Guerre et le gouvernement de l’Algérie, le journaliste Louis de Baudicour racontera en 1853 avoir vu les zouaves « se précipiter avec fureur sur les malheureuses créatures qui n’avaient pu fuir », puis s’acharner : « Ici un soldat amputait, en plaisantant, le sein d’une pauvre femme qui demandait comme une grâce d’être achevée, et expirait quelques instants après dans les souffrances ; là, un autre soldat prenait par les jambes un petit enfant et lui brisait la cervelle contre une muraille ; ailleurs, c’étaient d’autres scènes qu’un être dégradé peut seul comprendre et qu’une bouche honnête ne peut raconter. Des procédés aussi barbares n’étaient pas nécessaires, et il est très fâcheux que nos officiers ne soient pas plus maîtres en expédition de leurs troupes d’élite, qu’un chasseur ne l’est d’une meute de chiens courants quand elle arrive avant lui sur sa proie. »

D’après les estimations les plus basses, il y eut ce jour-là huit cents Algériens massacrés. Tous les habitants tués ? Non. Le général Herbillon se crut obligé de fournir cette précision : « Un aveugle et quelques femmes furent seuls épargnés ». Le pire est que la presse française d’alors reprit ce rapport cynique.

Fusillés puis décapités

Il y eut trois autres « épargnés »… provisoirement. Les Français voulurent capturer vivant – dans le but de faire un exemple – le chef de la résistance, le cheikh Bouziane. Au terme des combats, il fut fait prisonnier. Son fils, âgé de quinze ans, l’accompagna, ainsi que Si-Moussa, présenté comme un marabout. Que faire d’eux ? Ces « sauvages » n’eurent pas droit aux honneurs dus aux combattants.

Le général Herbillon ordonna qu’ils soient fusillés sur place, puis décapités. Leurs têtes, au bout de piques, furent emmenées jusqu’à Biskra et exposées sur la place du marché, afin d’augmenter l’effroi de la population. Un observateur, le docteur Ferdinand Quesnoy, qui accompagnait la colonne, dessina cette macabre mise en scène qu’il publia en 1888 dans un livre, témoignage promis à un certain avenir…


image ajoutée

Que devinrent les têtes détachées des corps des combattants algériens ? Qui a eu l’idée de les conserver, pratique alors courante ? Où le furent-elles et dans quelles conditions ? Quand a eu lieu leur sordide transfert en « métropole » ? Cela reste à établir, même si certaines sources indiquent la date de 1874, d’autres la décennie 1880. Il semble certaines d’elles aient été d’abord exposées à la Société d’anthropologie de Paris, puis transférées au Musée de l’homme. Elles y sont encore aujourd’hui.

Soutenir les appels de citoyens algériens à rapatrier ces dépouilles dans leur pays, pour leur donner une sépulture digne comme cela fut fait pour les rebelles maori ou les résistants kanak Ataï et ses compagnons (en 2014), ne revient aucunement pour nous à céder à un quelconque tropisme de « repentance » ou d’une supposée « guerre des mémoires », ce qui n’aurait strictement aucun sens. Il s’agit seulement de contribuer à sortir de l’oubli l’une des pages sombres de l’histoire de France, celles dont l’effacement participe aujourd’hui aux dérives xénophobes qui gangrènent la société française.

Les signataires: Pascal Blanchard historien ; Raphaëlle Branche, historienne ; Christiane Chaulet Achour, universitaire ; Didier Daeninckx, écrivain ; René Gallissot, historien ; François Gèze, éditeur ; Mohammed Harbi, historien ; Aïssa Kadri, sociologue ; Olivier Le Cour Grandmaison, universitaire ; Gilles Manceron, historien ; Gilbert Meynier, historien ; François Nadiras, Ligue des droits de l’homme ; Tramor Quemeneur, historien ; Malika Rahal, historienne ; Alain Ruscio, historien ; Benjamin Stora, historien ; Mohamed Tayeb Achour, universitaire.


Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
Admin
Admin


Messages : 6255
Date d'inscription : 29/04/2015
Localisation : trop loin

MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 14 Juil - 12:18




Citation :
Peu connue, la présence militaire de la France en Afrique constitue depuis plus de 50 ans un des piliers de sa politique d’ingérence. Alors qu’elle est présentée comme un gage de sécurité et de stabilité, que fait réellement l’armée française en Afrique

Survie publie un nouveau ’4 pages’ sur l’armée française en Afrique

Vous y trouverez notamment l’analyse de ces points suivants ;

- l’armée, pilier du néocolonialisme française en Afrique
- de la guerre froide à la "guerre contre le terrorisme"
- des accords de coopération militaire et de défense
- des bases militaires
- un contrôle parlementaire de forme
- un multilatéralisme de façade
- une carte de la présence militaire française en Afrique
- une frise des interventions militaires sur les 30 dernières années


source : Survie 12 juillet

Revenir en haut Aller en bas
Voir le profil de l'utilisateur http://patlotch.com/text/index.html
 
LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL
Voir le sujet précédent Voir le sujet suivant Revenir en haut 
Page 6 sur 8Aller à la page : Précédent  1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8  Suivant
 Sujets similaires
-
» Pont de Nogent - A86 et A4
» Histoire de la prison Bonne Nouvelle de Rouen
» Les actualités de la Marine Française
» Histoire des noms de nos navires
» L'histoire du Corps de Marine

Permission de ce forum:Vous ne pouvez pas répondre aux sujets dans ce forum
PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION :: ENTRÉES THÉMATIQUES : CAPITALISME, MONDE, COLONIALITÉS... LUTTES :: DÉCOLONISER pour des COMMUNISMES pluriversels sans frontières ni classes :: COLONIALISME, RACISME, COLONIALITÉS et CAPITALISME d'hier à aujourd'hui-
Sauter vers: