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 LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 9 Jan - 9:08


"un taylorisme sexuel"

LA PROSTITUTION COLONIALE FRANÇAISE AU MAROC rol-benzaken 02/08/2015

Dès le début de la colonisation française au Maroc, en 1914, les forces "protectrices" ont décidé d'organiser la prostitution pour limiter les dégâts hygiéniques et ainsi protéger la société blanche et métropolitaine des risques épidémiologiques.




Ce sera notamment le cas à Casablanca. En effet, les prostituées locales font alors peur à cause de la syphilis. On décide donc de les parquer et d'ainsi mieux les contrôler dans quelques ruelles faciles à surveiller



Citation :
Quelques lots furent de fait affectés à la réalisation du premier quartier réservé de Casablanca sur des terrains appartenant à M. Prosper Ferrieu. Ce dernier, né à Casblanca en 1866, d'abord chargé du Consulat de France, puis vice-consul de Grèce, conseiller politique du général d'Amadou et enfin conseiller du commerce extérieur de la France au Maroc, en tant que personnalité publique, s'y opposer vertemment, il ne put empêcher la fixation du quartier réservé à qui, à son plus grand désespoir, il devait donner son prénom, Prosper, déformé par la prononciation marocaine en Bousbir. Se trouvant juste à côté du centre-ville construit par les Français, à Bab Marrakech, en bordure de l'Ancienne Médina, il fut décidé, en 1923, par le chef des services municipaux de Casablanca, de le déplacé dans un quartier moins central. On fit alors appel à l'initiative privée et une société immobilière "La Cressonière", fut crée.


Le quartier réservé se retrouva alors déplacé loin des regards, dans la Nouvelle Médina, avec tout de même une ligne de bus direct qui le relie au centre-ville européen et dont il était l'unique destination. Entièrement clos de murs, il ne possédait qu'une entrée, située sur sa face Est, gardée par un double poste, militaire et policier. Dès que l'on franchissait la grande porte, on se trouvait dans une rue de dix mètres de large et de soixante mètres de long qui se terminait sur une place rectangulaire de vingt mètres sur quarante-huit.


Les guides touristiques de l'époque en parlent assez abondamment : "Les touristes amateurs d'études de mœurs (sont invités) à gagner la ville close de Bousbir, quartier neuf réservé aux femmes publiques (...) Un cadre qui ne manque pas de poésie."... Véritable bordel à ciel ouvert, Bousbir comptera, sur 24 000 m², de 600 à 900 prostituées qui, y vivant comme en prison, sont astreintes aux visites médicales régulières, peuvent commencer dès l'âge de 12 ans et finir usées à 25.

Pour leur recrutement, la police n'hésite pas à mettre la main à la pâte, fournissant régulièrement Bousbir en "chair fraîche", majoritairement mineure. Les femmes et les filles "travaillant" dans le quartier étaient soumises à l'autorité inflexible d'une "patronne", perdant totalement leur indépendance. Sans salaire fixe, soit elles travaillaient "au pair" et n'avaient donc comme ressources que les maigres "pourboires" consentis par les clients, soit elles participaient aux "bénéfices", étant entendu qu'après soustraction du prix de la nourriture, des vêtements et des avances consenties à taux usuraires, il ne leur restaient alors plus grand chose...


Un astucieux système qui permettait d'asseoir définitivement, pour le plus grand plaisir des "consommateurs" une situation d'esclavage des femmes soumises ainsi aux désidératas de leur patronne.


Cité prostitutionnelle, cité carcérale, Bousbir, qui sera le modèle des quartiers réservés au Maroc et ailleurs au Maghreb, s'illustrait par sa règlementation administrative, par son contrôle individuel et sanitaire, et, surtout, par le travail d’abattage des prostituées "indigènes", qui pouvait subir jusqu’à 70 rapports sexuels journaliers – un « taylorisme sexuel » selon Christelle Taraud, auteur de "La prostitution coloniale. Algérie, Tunisie, Maroc (1830-1962)"–.



Pour les forces coloniales, cela répondait un double objectif :

D'une part assouvir les fantasmes de l’imaginaire relationnel et sexuel occidental, épris d'orientalisme, qui faisant écho à l'ébauche des revendications d'autonomie des femmes occidentales, véhiculait, pour la femme maghrébine, une image de féminité oisive, passive et offerte qui traduit l’idée que dans nos pays il serait encore possible de retrouver un rapport entre les hommes et les femmes qui soit “naturel” et “simple”, conforme à la traditionnelle domination masculine (vague orientaliste qui, paradoxe de l'inculture, joui encore chez nombre de nos élites d'une image plus que positive...).

D'autre part, il s'agissait d'inscrire dans l'esprit du colonisé un rapport de force clair et net ;
si les femmes marocaines sont à la disposition pleine et entière des hommes européens, les prostituées européennes, cantonnées dans les maisons closes, sont strictement interdites aux indigènes. Plus qu'un simple commerce de la chair, il s'agissait d'inféoder les femmes "indigènes" et, par là, les hommes, à la domination coloniale. Un système discriminatoire qui sert à avilir et à inférioriser le colonisé par rapport au colonisateur.


Bref, loin des clichés le présentant comme un Eden de sensualité, ou des rapports complaisants le présentant comme une "soupape de sécurité", Bousbir était avant tout un lien d'esclavage sexuel moderne et racialisé, dont l'impact dans la représentation que se feront les hommes de ce qu'allait devenir le Maroc indépendant de leurs femmes sera forcément néfaste : prostituée potentielle ou traîtresse à "sa race", la femme marocaine subira durablement les préjudices de l'image véhiculée par les Bousbir et autres BMC (bordels militaires de campagnes, réservés aux soldats).

Si l’abolition du régime de la prostitution réglementée en métropole en 1946 n'a pas concerné les colonies d'Afrique du Nord (officiellement du fait d'un "sous-développement sexuel(!)"), la prostitution, assimilée à juste titre la domination coloniale par les mouvements nationalistes, sera interdite et les quartiers réservés fermés dès avant l'accession à l'indépendance. Bousbir disparaîtra ainsi comme lieu de tolérence en 1953, notamment du fait du militantisme abolitioniste des médécins Jean Mathieu et P-H Maury, auteurs de l'étude "La prostitution marocaine surveillée de Casablanca. Le quartier réservé", parut en 1951 et qui a mis en exergue les conditions de vie atroces des prostituées de Bousbir et le caractère "concentrationnaire" du quartier.

Après l'indépendance, Bousbir, hormis sa fonction de quartier prostitutionnel, a été conservé tel quel et n'a subi aucun changement qui aurait affecté son cachet architectural certain. Le seul rappel du passé aura été la conservation, jusqu'en 2002, du nom des rues (celles de la "Fassia", de la "Doukkalia", de la "Chaouia"...), la plupart de ces habitants n'ayant aujourd'hui aucune idée de son histoire. Une histoire peu reluisante volontairement occultée des deux côtés de la Méditerranée.






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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 18 Jan - 15:46

dans le cadre de

GENOCIDE MEMORIAL DAY 2016 18 janvier 2016
Dimanche 24 janvier 2016 à 14h30, à l’Iremmo, 7, rue des Carmes 75005 Paris Métro : Maubert Mutualité / Bus : 63, 86, 87


extrait de


1930 ça voir plus

à lire sur mon site les pages QUARANTE ANNÉES DE MASSACRES

une des lectures le plus insoutenables qu'il m'ait été donné de faire







la suite sur mon site ICI

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MessageSujet: Paul Gilroy, Frederick Douglass, Hegel   Lun 25 Jan - 14:39



Pour un dépassement de la dialectique du Maître et de l'Esclave... Publié par Le Bougnoulosophe, les Indigènes du Royaume (Belgique) 19 mai 2014    

extrait de

2010

Citation :
Paru il y a une quinzaine d’années dans son édition originale, cet ouvrage s’est rapidement imposé comme une référence incontournable des postcolonial studies. La notion d’Atlantique noir élaborée par Gilroy permet de renouveler en profondeur la manière de penser l’histoire culturelle de la diaspora africaine, résultat de la traite et de l’esclavage. En opposition aux approches nationalistes et portées à l’absolutisme ethnique, et dans un souci d’éviter toute opposition binaire réductrice (essentialisme/anti-essentialisme, tradition/modernité), Gilroy montre que l’espace atlantique transnational constitue un lieu de circulation, de création et de résistance culturelle reliant les communautés noires américaines, européennes et caribéennes : une véritable « contre-culture de la modernité ».

Paul Gilroy est un sociologue anglais auteur d’ouvrage célèbres dont Ain’t No Black in the Union Jack et l’Atlantique noir. Il a participé au mouvement des Cultural Studies avec Stuart Hall. Son travail a révolutionné l’étude des diasporas et de la politique de la race.


Paul Gilroy a écrit:
L'intérêt que je porte au célèbre passage qui ouvre la Phénoménologie de l'Esprit de Hegel [celui de la dialectique du Maître et de l'Esclave] est double : tout d'abord, il peut être utilisé pour faire une analyse de la modernité que répudie Habermas parce qu'elle se fonde sur une approche qui voit dans l'association intime de la modernité et de l'esclavage une question conceptuelle fondamentale. Il y a là quelque chose de tout à fait important parce que cela peut permettre de s'opposer fermement à l'idée fascinante de l'histoire comme progrès et offrir l'occasion de périodiser et d'accentuer autrement les descriptions de la dialectique des Lumières, qui n'ont pas toujours eu le souci de regarder la modernité à travers le prisme du colonialisme ou du racisme scientifique.


En second lieu, un retour à l'analyse hégélienne du conflit et des formes de dépendance produits dans la relation entre le maître et l'esclave met en avant la question de la violence et de la terreur, qui est également trop souvent négligée. Pris ensemble, ces problèmes sont l'occasion de dépasser le débat stérile entre un rationalisme eurocentrique qui exclut l'expérience de l'esclavage du récit de la modernité tout en affirmant que les crises de la modernité peuvent trouver une solution de l'intérieur, et un antihumanisme tout aussi occidental qui situe l'origine de ces crises dans les défauts du projet des Lumières.

Cornel West a rappelé que Hegel était le philosophe préféré de Martin Luther King. Le point d'entrée dans le discours de la modernité que nous offre Hegel est doublement important car, comme nous le verrons, un grand nombre d'intellectuels formés par l'Atlantique noir ont engagé avec lui un dialogue critique. Leur relation difficile et profondément ambivalente avec son œuvre et avec la tradition intellectuelle dans laquelle elle s'inscrit permet de situer leur position inconfortable vis-à-vis du monde des lettres et de la politique occidentales, et d'identifier les différentes perspectives sur monde moderne qu'ils ont exprimées. Le poème d'Arruri Baraka ritulé « Hegel » (1963) exprime parfaitement cette ambivalence, montre que l'appropriation des thématiques hégéliennes est loin être toujours négative :

Je crie à l'aide. Et personne ne vient, n'est jamais
venu. Pas une seule main secourable
ne m'a jamais été tendue ...
pas un seul mot secourable ne s'est arraché à la chair
avec la volonté imparfaite et belle
qui me délivrerait de ce pesant contrat de vacuité.

 Dans L'Être et le Néant, Sartre note que Hegel n'aborde pas les relations horizontales entre maîtres ou à l'intérieur de la caste des esclaves, pas plus que l'impact d'une population libre et non propriétaire d'esclaves sur l'institution de l'esclavage. En dépit de ces lacunes, sa perspicacité et sa vision de l'esclavage comme, en un sens, fondement de la modernité, permettent de rouvrir le débat sur les origines de la politique noire à l'âge des révolutions euro-américaines, et sur les relations qui en découlent entre les différentes variétés de radicalisme qui ont nourri les luttes des esclaves pour l'émancipation et la justice raciale, restées vivantes dans les luttes de leurs descendants aujourd'hui dispersés. L'esclavage dans les plantations était bien plus qu'un système de travail et un mode particulier de domination raciale.

Qu'il contînt l'essence même du capitalisme ou n'en fût qu'un élément résiduel, précapitaliste, dans un rapport de dépendance au capitalisme au sens propre, il a quoi qu'il en soit posé les fondations d'un réseau singulier de relations économiques, sociales et politiques. Surtout, « sa disparition a soulevé des questions fondamentales sur l'économie, la société et la politique », et il a conservé une place centrale dans les mémoires historiques de l'Atlantique noir.

La façon dont ces populations continuent de faire un usage créatif et communicatif de la mémoire de l'esclavage nous détourne de deux positions qui vont de pair et ont surdéterminé jusqu'à présent le débat sur la modernité : un rationalisme complaisant, acritique, et un antihumanisme embarrassé et rhétorique, qui ne fait que banaliser la puissance du négatif. Dépasser cette alternative suppose l'examen de ce que l'on peut appeler, après Walter Benjamin, les fondements historiques de la moderniré. Si celui-ci ne se doutait pas que l'on pût considérer l'histoire moderne comme scindée par l'axe séparant les maîtres et maîtresses euro-américains de leurs esclaves africains, plusieurs éléments de sa pensée, en particulier ceux issus de sa relation à la mystique juive, ont fourni à ma propre critique un riche matériau.

Le temps est venu pour l'histoire primitive de la modernité d'être reconstruite à partir des points de vue des esclaves. Ceux-ci apparaissent dans la conscience particulièrement aiguë tant de la vie que de la liberté, conscience alimentée, chez les esclaves, par la « terreur mortelle de son maître souverain » et par « l'ordalie » perpétuelle que représente l'esclavage pour l'esclave masculin. Cette histoire primitive de la modernité offre une perspective unique sur de nombreux problèmes intellectuels et politiques aux débats sur la modernité. J'ai déjà mentionné la conception de l'histoire comme progrès.

Outre cette éternelle et épineuse question, le point de vue des esclaves n'exige pas seulement l'analyse de la dynamique particulière du pouvoir et de la domination dans les sociétés de plantation vouées à la poursuite du profit, mais encore celle de catégories centrales au projet des Lumières, telles que les idées d'universalité, de permanence de la signification, de cohérence du sujet ainsi que, bien sur, l'ethnocentrisme fondateur où elles tendent à s'ancrer.

Chacune de ces questions a eu des répercussions sur la formation du discours racial et intéresse la compréhension du développement de la politique raciale. Ces problèmes mis à part, le point de vue des esclaves nécessite une critique du discours de l'humanisme bourgeois, que de nombreux penseurs ont mis en cause dans l'essor et la consolidation du racisme scientifique. Le recours à la mémoire de l'esclavage comme moyen d'interprétation suggère que cet humanisme ne peut être simplement amendé par l'intégration des figures des Noirs, auparavant assignés à une catégorie intermédiaire entre l'animal et l'humain, que Du Bois qualifie de « tertium quid ».

 En conformité avec les éléments spirituels qui contribuent également à le distinguer de la rationalité moderne laïque, le point de vue des esclaves ne manifeste qu'un intérêt secondaire pour l'idée d'utopie rationnelle. Leurs catégories premières sont profondément imprégnées par l'idée d'apocalypse révolutionnaire ou eschatologique, par le Jubilé. Avec provocation, elles suggèrent que la plupart les progrès de la modernité sont superficiels, ou ne sont que de pseudo-avancées dépendantes du pouvoir du groupe racialement dominant, de sorte que la critique de la modernité ne peut être menée à bien à partir de ses propres normes philosophiques et politiques, de façon immanente.

Les figures dont nous allons examiner l' œuvre avaient toutes une conscience aiguë des promesses et des potentialités du monde moderne. Mais leurs perspectives critiques à son égard n'étaient qu'en partie issues de ses propres normes. Tout en s'efforçant de maintenir un équilibre entre la défense et la critique de la modernité, ces figures puisaient délibérément dans des images et des symboles prémodernes, auxquels la comparaison avec la brutalité de l'esclavage moderne conférait une grande force. Ces derniers ont contribué à la formation d'une forme vernaculaire de la conscience malheureuse qui nous oblige à repenser la signification des notions de rationalité, d'autonomie, de réflexion, de subjectivité et de pouvoir à la lumière d'une réflexion approfondie sur la condition des esclaves et sur l'idée selon laquelle la terreur raciale n'est pas seulement compatible avec la rationalité occidentale, mais en est le complice empressé.

S'agissant de la politique et de la théorie sociale contemporaines, la valeur de ce projet repose dans sa promesse de révéler à la fois une éthique de la liberté qui pourra venir compléter l'éthique de la loi de la modernité, et une nouvelle conception de l'individualité et de l'individuation, construite à partir du point de vue des esclaves, en rupture définitive avec les corrélats psychologiques et épistémiques de la subordination raciale. Ce point de vue instable doit être bien distingué de l'appel au narcissisme épistémologique et à la souveraineté absolue de l'expérience immédiate parfois associé à cette expression. On en trouve un résumé dans la tentative opérée par Foucault d'étendre l'idée d'auto-inventaire critique au champ politique, comme en témoigne ce commentaire sur les Lumières : « L'ontologie critique de nous-mêmes, il faut la considérer non certe comme une théorie, une doctrine, ni même un corps permanent de savoir qui s'accumule; il faut la considérer comme une attitude, un ethos, une vie philosophique où la critique de ce que nous sommes est à la fois analyse historique des limites qui nous sont posées et épreuve de leur franchissement possible »

 Une fois reconnue la force culturelle du mot « modernité », il nous faut aussi explorer les traditions d'expression artistique issues de la culture des esclaves. Ainsi que nous le verrons dans le prochain chapitre, l'art - en particulier sous la forme de la musique et de la danse - a été accordé aux esclaves comme un ersatz des libertés politiques formelles qui leur étaient refusées dans le régime de la plantation. Les cultures expressives qui se sont développées sous l'esclavage ont préservé durablement, sous une forme artistique, de désirs et des besoins qui vont bien au-delà de la seule satisfaction des nécessités matérielles.

En opposition avec le présupposé moderne de séparation fondamentale entre l'art et la vie, ces formes expressives ne cessent d'affirmer leur continuité. Elles célèbrent l'enracinement de l'esthétique dans les autres dimensions de la vie sociale. L'esthétique particulière que préserve la continuité de la culture expressive ne découle pas d'une évaluation dépassionnée et rationnelle de l'objet artistique, mais d'une contemplation forcément subjective des fonctions mimétiques de la performance artistique dans les processus de lutte pour l'émancipation, la citoyenneté et, finalement, l'autonomie.

La subjectivité n'est liée ici à la rationalité que de façon contingente. Cette forme d'interaction peut se fonder sur la communication, mais elle n'est pas un échange équivalent idéalisé entre des citoyens égaux qui expriment leur respect les uns pour les autres dans un discours grammaticalement unifié. Les schémas extrêmes de communication définis par l'institution de la plantation nous forcent à reconnaître les ramifications antidiscursires et extralinguistiques du pouvoir à l'œuvre dans la formation des actes de communication. Il se peut après tout qu'il n'y ait pas eu d'autre réciprocité sur la plantation que la possibilité de la rébellion et du suicide, de la fuite et du deuil silencieux - il n'y a en tout cas certainement pas d'unité grammaticale du discours pour véhiculer la raison communicative. À plusieurs égards, les habitants de la plantation ne vivent pas en synchronie. Leur mode de communication est divisé par les intérêts politiques et économiques radicalement opposés qui distinguent le maître et la maîtresse de leur cheptel humain.

Dans ces conditions, la pratique artistique garde une « fonction cultuelle » en même temps que ses prétentions à l'authenticité et au témoignage historique peuvent être activement conservées. Elle se diffuse à travers l'ensemble de la collectivité raciale subalterne, où les relations de production et de réception culturelles sont totalement différentes de celles qui définissent la sphère publique des maîtres. Dans cet espace strictement restreint, l'art, profane ou sacré, est devenu la clef de voûte de la culture politique des esclaves et de leur histoire cultuelle. Il demeure encore aujourd'hui le moyen par lequel les activistes de la culture se livrent à des « critiques salvatrices » du présent à la fois en mobilisant les mémoires du passé et en inventant un autrefois imaginaire capable d'alimenter leurs espérances utopiques.

 Nous constatons aujourd'hui que les « arts de l'ombre » (« arts of darkness ») sont apparus en Occident au moment où la modernité s'avérait étroitement liée aux formes de terreur légitimée par l'idée de « race ». Il ne faut pas oublier que, si modernes qu'elles aient semblé les pratiques artistiques des esclaves et de leurs descendants s'enracinent aussi en dehors de la modernité. L'appel à l'antériorité comme antimodernité est plus qu'une simple figure de rhétorique récurrent, liant l'afrologie contemporaine à ses précurseurs du XIXe siècle. Ce gestes articulent une mémoire de l'histoire d'avant l'esclavage qui peut à son tour opérer comme un mécanisme permettant de catalyser le contre-pouvoir des esclaves et de leurs descendants.

Cette pratique artistique se trouve donc inévitablement à la fois à l'intérieur et l'extérieur de la douteuse protection qu'offre la modernité. On peut l'examiner en relation avec les formes, les thèmes et les idées modernes mais elle porte en elle sa propre critique de la modernité, une critique forgée à partir des expériences particulières de l'esclavage racialisé dans un système légitime et censément rationnel de travail non libre. En d'autres termes, cette formation artistique et politique en est venu à chérir sa part d'autonomie vis-à-vis de la modernité, cette vitalité indépendante, issue de la pulsation syncopée des perspectives philosophiques et esthétiques non européennes, et de leurs répercussions sur les normes occidentales. Cette autonomie a continué à se développer tandis que l'esclavage, le colonialisme et la terreur qui l'accompagnaient orientaient les arts vitaux des esclaves contre les conditions typiquement modernes caractérisant leur oppression - une sorte de sous-produit de la production forcée de marchandises destinées au marché mondial. Ce système a engendré une modernité éloignée des normes de raffinement et des mondes fermés de l'Europe rmétropolitaine qui ont jusqu'ici accaparé l'attention des théoriciens.

 L'intérêt pour la saisissante dualité qui résulte de cette position unique - au sein d'un Occident élargi mais non complètement issu de lui - est un trait distinctif de l'histoire intellectuelle de l'Atlantique noir. Nous verrons qu'on le retrouve dans les écrits de nombreux auteurs noirs modernes. Frederick Douglass est le premier d'entre eux et sa vie est exemplaire quant à l'objet de ce livre. Il a parcouru l'Atlantique, militant et plaidant sans relâche la cause des esclaves. Il sera trop long de débattre ici de l'impact de ses voyages en Angleterre et en Écosse, même si cela donnerait une idée de la dimension spatiale du monde de l'Atlantique noir. Contrairement à d'autres candidats au rôle de père fondateur du nationalisme noir - Martin Delany, Edward Wilmor Blyden et Alexander Crummell -, Douglass a lui-même été esclave. On se souvient généralement de lui pour ses qualités d' orateur politique passionné. Ses écrits restent une ressource importante pour l'analyse politique et culturelle de l'Atlantique noir.


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MessageSujet: Frantz Fanon   Mar 26 Jan - 18:19


j'importe cette série d'articles de Frantz Fanon en 1957. Tout en relativisant le contexte, on ne manquera pas d'établir quelques quelques parallèles avec la situation actuelle, et les positions de la gauche et de l'extrême-gauche relativement à la guerre, aux attentats en France, etc.





FRANTZ FANON

Pour la révolution africaine
Écrits politiques

Quatrième partie. Vers la libération de l’Afrique.

Chapitre 4

Les intellectuels et les démocrates français devant la révolution algérienne

série de trois articles est parue dans El Moudjahid des 1er décembre, 15 décembre et 30 décembre 1957[/i]

source UQAC

Frantz Fanon a écrit:
I
L’un des premiers devoirs des intellectuels, réunis en l’occurrence sous le terme d’« intelligentzia », et des éléments démocratiques des pays colonialistes, est de soutenir sans réserve la revendication nationale des peuples colonisés. Cette conduite se fonde sur des données théoriques très importantes : défense d’une idée de l’homme, contestée en pays occidental, refus de participer institutionnellement à la dégradation et à la négation de certaines valeurs, communauté d’intérêts entre les classes laborieuses du pays conquérant et de l’ensemble de la population du pays conquis et dominé, enfin souci d’imposer à son gouvernement le respect du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.


88
Ce soutien et cette solidarité se ramènent, avant la période de la lutte armée, à la tenue de quelques meetings annuels et au vote de motions. Quelquefois à la suite d’une répression soudain très féroce, signe avant-coureur d’une répression plus systématisée, plus globale (dans le cas de l’Algérie, les élections de M. Naegelen et le complot de 1950-1951), des campagnes de presse, des déclarations, des mises en gardes, des appels voient le jour.

Il faut signaler que nulle tentative d’explication n’est amorcée au niveau de l’ensemble de la population du pays colonialiste. Parce qu’elle n’a pas de prise sur le peuple, sur le pays, la gauche démocratique, fermée sur elle-même, se convainc à longueur d’articles ou d’études que Bandoeng a sonné le glas du colonialisme. Or c’est le peuple réel, les paysans et les ouvriers qu’il faut informer. Incapable d’expliquer, de commenter à l’échelle des millions d’ouvriers et de paysans du peuple colonialiste des réalités du drame qui commence, la gauche se trouve acculée au rôle de Cassandre. Elle annonce les cataclysmes mais le manque de préparation de l’opinion publique fait que ces prophéties, inexplicables dans la période pré-insurrectionnelle, seront assimilées à la complicité au moment de l’explosion.

Une inefficacité douloureuse

Aussi, dans le cas particulier de l’Algérie, après la phase aiguë pré-insurrectionnelle (1952-1953), lorsque commence la période (sabotages, attentats) de la phase armée, va-t-on se trouver devant une gauche désemparée et paradoxalement prise au dépourvu.

Les éléments démocratiques et les intellectuels français savent les données du problème. Pour les avoir vues de très près et les avoir étudiées pendant longtemps, ils en connaissent la complexité, la profondeur et la tension. Mais tout le savoir se révèle vain parce qu’incommensurable eu égard aux idées simples qui ont cours dans le peuple.

89
Encombrée par ce savoir inutilisable, la gauche bénéficie d’un statut d’augure. Pendant longtemps elle répétera aux gouvernants : « vous étiez prévenus, tout cela arrive par votre faute. »

Dans cette phase effervescente d’alignement des forces et d’organisation de la lutte armée du peuple colonisé, on assiste à une quasi-communication entre le peuple révolté et les éléments démocratiques. C’est que très souvent les intellectuels et les démocrates ont connu personnellement les chefs actuels de la lutte armée. Il s’installe donc entre eux une sorte d’apparente complicité. Mais, très rapidement, cette pseudo-solidarité active sera balayée par les événements. En effet, au cours de la deuxième période, caractérisée par des engagements, des embuscades et des attentats, la culpabilité si généreusement rejetée sur les responsables officiels tend à se déplacer. La répression s’approfondit, s’organise, se nuance. Les chambres de torture apparaissent. Sur tout le territoire national algérien des dizaines et des centaines de patriotes sont assassinés.

Le peuple concret, les hommes et les femmes, les enfants et les vieillards du pays colonisé s’aperçoivent sans effort qu’exister au sens biologique du mot et exister en tant que peuple souverain coïncident. La seule issue possible, l’unique voie de salut pour ce peuple est de répondre aussi énergiquement qu’il le peut à l’entreprise de génocide menée contre lui.
La réponse se fait de plus en plus absolue.

Le nationalisme et la « barbarie »

C’est ici que se situe un double phénomène. D’abord une propagande ultra-chauvine, nationaliste, patriotique, mobilisant les éléments racistes implicites de la conscience collective du peuple colonialiste, apporte un nouvel élément. Dès lors il devient évident qu’il n’est plus possible de soutenir le colonisé sans du même coup s’opposer à la voie nationale. La lutte contre le colonialisme devient lutte contre la nation. La guerre de reconquête est assumée par l’ensemble du pays colonialiste et les arguments anti-colonialistes perdent de leur efficacité, deviennent des théories abstraites et, à l’extrême, disparaissent de la littérature démocratique.

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Dans le cas de l’Algérie, c’est à partir de mars 1956, avec le rappel du contingent, que la nation française a pris en main la guerre de reconquête coloniale. Les manifestations de rappelés furent à ce moment les derniers symptômes d’une guerre jugée impopulaire sur le plan doctrinal.

Depuis 1956, la guerre d’Algérie est acceptée par la nation. La France veut la guerre, diront explicitement M. Guy Mollet et M. Bourgès-Maunoury ; et le peuple parisien, le 14 juillet 1957, exprimera aux parachutistes tortionnaires de Massu la grande reconnaissance de la patrie. Les libéraux abandonnent la lutte à cette phase. L’accusation de trahison qui guette les adversaires de la guerre d’Algérie devient une arme redoutable entre les mains du gouvernement français. Ainsi a-t-on pu voir au début de l’année 1957 un grand nombre de démocrates se taire ou être fauchés par la vague revancharde et [88] élaborer un patriotisme élémentaire mal structuré, hanté par le racisme, violent, totalitaire, somme toute fasciste.
Le gouvernement français trouvera son deuxième argument dans ce qu’on appelle le terrorisme. Les bombes à Alger seront exploitées par le service de propagande. Enfants blessés, innocents, qui ne s’appellent pas Borgeaud ou qui ne répondent pas à la classique définition du « féroce colonialiste » posent aux démocrates français des problèmes inattendus. La gauche est ébranlée ; Sakamody renforcera ce recul. Dix civils français sont tués dans une embuscade et toute la gauche française, dans un unanime sursaut, de s’écrier : on ne vous suit plus. La propagande s’orchestre, s’insinue dans les esprits et démantèle les convictions déjà largement fissurées. Le concept de barbarie apparaît et il est décidé que la France en Algérie combat la barbarie.

Une grande partie des intellectuels, la presque totalité de cette gauche démocratique, s’effondre et pose au peuple algérien ses conditions : condamnez Sakamody et les bombes et nous vous conservons notre amical appui.

À l’aube de la quatrième année de la guerre de libération nationale, face à la nation française et face aux bombes de la rue Michelet, la gauche française se fait de plus en plus absente.

Quelques-uns se sont réfugiés dans le silence, d’autres ont choisi certains thèmes qui, épisodiquement, réapparaissent. La guerre l’Algérie doit cesser car elle coûte cher (la guerre d’Algérie redevient impopulaire parce que, simplement, elle coûte 1.200 milliards de francs), isole la France ou permet son remplacement par les Anglo-Saxons ou par les Russes ou par Nasser, etc...

91
En France, on sait de moins en moins pourquoi la guerre d’Algérie doit prendre fin. On oublie de plus en plus que la France, en Algérie, piétine la souveraineté populaire, bafoue le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, assassine des milliers d’hommes et de femmes.

La guerre d’Algérie tend à devenir, en France, au sein de la gauche, une maladie du système français comme l’instabilité ministérielle ; les guerres coloniales un tic de la France, une partie du panorama national, un détail coutumier.

II

Depuis 1956, les intellectuels et les démocrates français s’adressent périodiquement au F.L.N. La plupart du temps, il s’agit soit de conseils politiques, soit de critiques concernant telle physionomie de la guerre de libération. Cette attitude de l’intelligentzia française ne doit pas être interprétée comme la conséquence d’une solidarité, interne avec le peuple algérien. Ces conseils et ces critiques s’expliquent par le désir difficilement réprimé de guider, d’orienter jusqu’au mouvement de libération de l’opprimé.

Ainsi se comprend l’oscillation constante des démocrates français entre une hostilité manifeste ou latente et l’aspiration totalement déréelle à militer « activement jusqu’au bout ». Une telle confusion indique le manque de préparation aux problèmes concrets et la non-insertion des démocrates français sur le plan de la vie politique intérieure française.
Le long de cette ligne d’oscillation, les démocrates français, en dehors de la lutte ou manifestant la volonté de l’observer de l’intérieur, voire d’y participer en qualité de censeurs, de conseillers, incapables ou refusant de choisir un terrain précis ou se battre à l’intérieur du dispositif français, menacent et pratiquent le chantage.

92
La pseudo-justification de cette attitude est que, pour avoir une influence sur l’opinion française, il faut condamner certains faits, rejeter les excroissances inattendues, garder ses distances devant les « excès ». Dans ces moments de crise, d’affrontement, il est demandé au F.L.N. d’orienter la violence, et de la faire sélective.

Le mythe de l’Algérie française

À ce niveau, la réflexion nous permet de découvrir une particularité importante du fait colonial algérien. Au sein d’une nation, il est classique et banal d’identifier deux forces antagonistes : la classe ouvrière et le capitalisme bourgeois. En pays colonial cette distinction se révèle totalement inadéquate. Ce qui définit la situation coloniale c’est bien plutôt le caractère indifférencié que présente la domination étrangère. La situation coloniale c’est d’abord une conquête militaire continuée et renforcée par une administration civile [90] et policière. En Algérie, comme dans toute colonie, l’oppresseur étranger s’oppose à l’autochtone comme limite de sa dignité, et se définit comme contestation irréductible de l’existence nationale.

Le statut de l’étranger, du conquérant du Français en Algérie, est un statut d’oppresseur. Le Français en Algérie ne peut être neutre ou innocent. Tout Français en Algérie opprime, méprise, domine. La gauche française, qui ne peut rester indifférente et imperméable à ses propres fantasmes, adopte en Algérie, dans la période antérieure à la guerre de libération, des positions paradoxales.

Qu’est-ce que le colonialisme ?

Les démocrates français, en décidant de nommer colonialisme ce qui n’a jamais cessé d’être conquête et occupation militaire, ont délibérément simplifié les faits. Le terme de colonialisme créé par l’oppresseur est trop affectif, trop émotionnel. C’est situer un problème national sur un plan psychologique. C’est ainsi que, dans l’esprit de ces démocrates, le contraire de colonialisme n’est point reconnaissance du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, mais nécessité à l’échelon individuel de comportements moins racistes, plus ouverts, plus libéraux.

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Le colonialisme n’est pas un type de relations individuelles mais la conquête d’un territoire national et l’oppression d’un peuple ; c’est tout. Ça n’est pas une certaine conduite humaine ou une modalité de rapports entre individus. Tout Français en Algérie actuellement est un soldat ennemi. Tant que l’Algérie ne sera pas indépendante, il faut accepter cette conséquence logique. M. Lacoste l’a compris qui a « mobilisé en surface » les Français et les Françaises résidant en Algérie.

Au terme de cette analyse, on s’aperçoit que, loin de reprocher au Front de Libération Nationale certaines de ses actions urbaines, on devrait au contraire apprécier les efforts qu’il impose au peuple.

C’est faute d’avoir compris que le colonialisme n’est qu’une domination militaire, que les démocrates français se trouvent aujourd’hui à la limite du paradoxe.

Victimes du mythe de l’Algérie française, les partis de [91] gauche créent sur le territoire algérien des sections algériennes des partis politiques français. Les mots d’ordre, les programmes, les modes de lutte sont identiques à ceux de la « métropole ». Une position doctrinale, incontestée jusqu’à ces derniers temps, a justifié cette attitude. En pays colonial, disait-on, il y a entre le peuple colonisé et la classe ouvrière du pays colonialiste une communauté d’intérêts. L’histoire des guerres de libération menées par les peuples colonisés est l’histoire de la non-vérification de cette thèse.

Le colonialisme n’est pas M. Borgeaud

Le peuple algérien se montre réfractaire à l’imagerie simpliste qui veut que le colonialiste soit un type particulier d’homme facilement reconnaissable. C’est ainsi qu’il a été avancé que tous les Français en Algérie ne sont pas des colonialistes, ou qu’il a été décrit des degrés dans le colonialisme. Or ni M. Borgeaud ni M. de Sérigny ne caractérisent totalement le colonialisme français en Algérie. Le colonialisme français, l’oppression française en Algérie, forment un ensemble cohérent qui ne requiert pas forcément l’existence de M. Borgeaud. La domination française, c’est la totalité des forces qui s’opposent à l’existence de la nation algérienne, et pour l’Algérien, concrètement, M. Blachette n’est pas plus « colonialiste » qu’un agent de police, un garde-champêtre ou un instituteur.

94
L’Algérien ressent globalement le colonialisme français, non par simplisme ou xénophobie mais parce que, réellement, tout Français en Algérie entretient avec l’Algérien des rapports basés sur la force. L’évocation de cas particuliers de Français anormalement gentils avec les Algériens ne modifie pas la nature des relations entre un groupe étranger qui s’est accaparé les attributs de la souveraineté nationale et le peuple qui se trouve privé de l’exercice du pouvoir. Aucune relation personnelle ne peut contredire cette donnée fondamentale : que la nation française par l’intermédiaire de ses ressortissants s’oppose à l’existence de la nation algérienne.

Dans les colonies d’encadrement, le peuple colonialiste est représenté par les soldats, les policiers et les techniciens. Le peuple colonialiste peut dans ces conditions se réfugier dans l’ignorance des faits et se déclarer innocent de la colonisation. [92] Dans les colonies de peuplement cette fuite devant soi-même devient impossible. Parce que, selon la formule célèbre d’un chef d’Etat français, « il n’existe pas un Français qui n’ait un cousin en Algérie » toute la nation française s’est trouvée engagée dans le crime contre un peuple et se trouve aujourd’hui complice des assassinats et des tortures qui caractérisent la guerre d’Algérie.

Le démocrate français authentique doit être non contre M. Borgeaud ou contre M. Blachette, il doit éviter de choisir arbitrairement quelques boucs émissaires qui ne peuvent exprimer les 130 années d’oppression colonialiste. Le démocrate français doit juger et condamner l’ensemble de la colonisation ramené à sa catégorie d’oppression militaire et policière. Il faut se convaincre que tout Français en Algérie réagit comme M. Borgeaud. C’est qu’il n’existe pas en Algérie de Français qui ne soit justifié dans son existence même par cette domination.

Parce qu’il ne peut adopter cette attitude par absence de courage on défaut d’analyse, le démocrate français se réfère constamment à des abstractions : le colonialisme en général se meurt, le colonialisme est inhumain, la France doit être fidèle à son histoire, oubliant ainsi singulièrement que le colonialisme constitue une part importante de l’histoire française.
Frantz Fanon, Pour la révolution africaine. Écrits politiques. (2001)

95
Le colonialisme est l’organisation de la domination d’une nation après la conquête militaire. La guerre de libération n’est pas quête de réformes mais effort grandiose d’un peuple, qu’on avait momifié pour retrouver son génie, pour reprendre en main son histoire, et s’installer souverain.

Des Français, dans le cadre de l’O.T.A.N., refusent de servir sous les ordres du général allemand Speidel mais acceptent de se battre contre le peuple algérien. Or, en toute rigueur, la fidélité à l’esprit de la résistance française voudrait que les Français qui répugnent à servir sous Speidel, logiques avec eux-mêmes, refusent de combattre sous Massu ou Salan.

III

De toute évidence, les gouvernants français ont raison lorsqu’ils prétendent que le problème algérien ébranle les bases [93] mêmes de la République. Depuis quelques années, le mythe de l’Algérie française a été soumis à une rude épreuve, et dans la conscience française, il s’est installé une dose d’incertitude quant à la vérité de cette thèse.

À l’échelon international on a pu enregistrer des répercussions de cette destruction. Toutefois, de tels progrès n’ont pas résolu totalement le problème de la mystification engendrée par des dizaines d’années d’enseignement mensonger et de falsification historique systématisée.

Le prix de la mystification

Quand on analyse de près les rapports colonialistes qui ont existé entre l’Algérie et la France, on s’aperçoit que le territoire algérien, par les caractères mêmes de sa conquête, a toujours représenté pour la France un prolongement plus ou moins réel.

96
A aucun moment la France n’a indiqué dans les termes identiques son droit de propriété sur l’Afrique Noire ou sur une autre parcelle de « l’Empire français ». On a pu décréter l’Afrique Noire terre française, mais jamais il ne fut décidé que l’Afrique Noire était la France.

Le droit de la France en Afrique se ramenait davantage à un droit de propriété, tandis qu’en Algérie, dès le début, des rapports d’identité étaient affirmés. Nous avons vu que les démocrates français, à de rares exceptions, ont adapté leur attitude à cette optique. Les partis politiques français n’ont pas caché la nécessité dans laquelle ils se trouvaient d’obéir à cette mystification. M. Laurent Casanova, dans un discours aux étudiants communistes prononcé le 17 mars 1957 à Paris, répondant aux critiques que lui adressait la jeunesse communiste sur l’attitude du Parti Communiste Français en face du problème algérien, se justifiait en lui demandant de tenir compte de « l’attitude spontanée des masses populaires française sur la question ».

Parce que pendant 130 ans la conscience nationale française s’est élaborée à partir d’un principe de base simple : l’Algérie est la France, on se heurte aujourd’hui, au moment où une grande partie du peuple français se rend compte rationnellement que son intérêt va dans le sens de la fin de la guerre et de la reconnaissance d’un Etat algérien indépendant, à des réactions instinctives, passionnelles, anti-historiques.

Jamais le principe qui veut que personne n’asservit impunément [94] ne fut aussi totalement vrai. Après avoir domestiqué pendant plus d’un siècle le peuple algérien, la France se trouve prisonnière de sa conquête et incapable de s’en détacher, de définir de nouveaux rapports, de prendre de nouvelles orientations.
Un marchandage odieux

La grande erreur, d’ailleurs serait de croire le problème épuisé par ces considérations psychologiques. Les confrontations avec les représentants de la gauche française font apparaître des préoccupations beaucoup plus complexes. C’est ainsi que, sur le point précis de l’avenir de l’Algérie indépendante, nous nous trouvons devant deux exigences contradictoires qui se recoupent d’ailleurs, à un échelon plus élevé, avec la conception manichéiste du bien et du mal qui depuis quelques années partage le monde.

97
La gauche non-communiste nous assure de son appui, nous promet ses interventions, mais nous demande de lui garantir que jamais l’Algérie ne sombrera dans le bloc communiste ou dans le bloc dit neutraliste. L’anticolonialisme de ces démocrates n’est donc pas sans réserves et inconditionnel, mais suppose un choix politique précis. Certes, les arguments ne leur manquent pas. Troquer le colonialisme français contre le « colonialisme » rouge ou nassérien leur paraît une opération négative, car, affirment-ils, à l’heure contemporaine des grands ensembles, un alignement est obligatoire et leurs conseils ne sont pas voilés : il faut choisir le bloc occidental.

Cette gauche non-communiste est généralement réticente quand nous lui expliquons que, pour le moment, il s’agit pour le peuple algérien d’abord de se libérer du joug colonialiste français. Refusant de se maintenir sur le plan strict de la décolonisation et de la libération nationale, la gauche française non-communiste nous adjure de jumeler les deux efforts : refus du colonialisme français et du communisme soviéto-neutraliste,

Le même problème, selon un dynamisme inverse, se pose avec la gauche française communiste. Le Parti Communiste Français, dit-elle, ne peut appuyer que certains mouvements de libération nationale, car quel intérêt représenterait pour nous, communistes français, l’irruption de l’impérialisme américain [95] en Algérie. Ici encore des garanties nous sont demandées, on veut nous arracher des promesses. On réclame des assurances.

On comprend que de telles difficultés gênent l’action anticolonialiste de la gauche française. C’est que l’Algérie non encore indépendante fait déjà l’objet de luttes d’influence à l’échelon international. Pour qui va donc se libérer l’Algérie ? Le peuple algérien depuis trois ans ne cesse de répéter qu’il se propose de se libérer pour son propre compte, que ce qui est important pour lui c’est d’abord de reconquérir sa souveraineté, d’asseoir son autorité, de réaliser son humanisation, sa liberté économique et politique ; mais il ne semble pas que ces évidences soient acceptées.

Le peuple algérien souffre de façon terrifiante sa naissance à l’indépendance et déjà on lui monnaie, avec une agressivité inaccoutumée, la moindre parcelle d’appui.

98
C’est ainsi qu’il n’est pas rare d’entendre certains Français démocrates nous dire : aidez-nous à vous aider. Ce qui signifie clairement : dites-nous un peu où vous comptez aller après.

Cette mise en demeure, qui se situe toujours à l’échelon individuel entre Français et Algériens, représente certainement l’un des aspects les plus douloureux de la lutte pour l’indépendance. Certains démocrates français sont quelquefois heurtés par la sincérité du combattant algérien. C’est que le caractère total de la guerre que nous menons se répercute sur la manière non moins radicale que nous avons de vivre les échanges individuels. Et il nous faut avouer que cela nous est insupportable de voir certains Français que nous avions crus être nos amis se comporter avec nous comme des marchands et pratiquer cette sorte de chantage odieux à la solidarité assortie de restrictions fondamentales sur nos objectifs.

Un désaccord fondamental

Si l’on compare l’attitude de la gauche française à l’égard des buts de notre lutte, on s’aperçoit qu’aucune fraction n’admet l’éventualité d’une libération nationale réelle.

La gauche non-communiste concède que le statut colonial [96] doit disparaître. Mais, entre la liquidation du régime colonial — ramené en l’occurrence à un régime préférentiel, avec lutte de castes à l’intérieur d’un ensemble — et la reconnaissance d’une nation algérienne, indépendante de la France, cette gauche a interposé une multitude d’étapes, de sous-étapes, de solutions originales, de compromis.

Il est clair que pour cette partie de la gauche la fin de la guerre d’Algérie doit amener une sorte de fédéralisme interne et d’Union Française rénovée. Notre désaccord avec cette opinion française n’est donc ni d’ordre psychologique ni d’ordre tactique comme certains le prétendent. Les radicaux de gauche, les socialistes minoritaires et les M.R.P. de gauche n’ont pas accepté l’idée d’une indépendance algérienne. Aussi les positions du genre : nous sommes d’accord sur le fond mais pas sur les méthodes sont-elles radicalement fausses.

99
La gauche communiste, de son côté, tout en proclamant la nécessaire évolution des pays coloniaux vers l’indépendance, exige le maintien des liens particuliers avec la France. De telles positions manifestent clairement que mêmes les partis dits extrémistes considèrent que la France a des droits en Algérie et que l’allègement de la domination ne doit pas obligatoirement s’accompagner de la disparition de tout lien. Cette disposition d’esprit est présentée sous les formes d’un paternalisme technocratique, d’un chantage à la régression.

Sans liens avec la France, est-il auguré, que ferez-vous ? Il vous faut des techniciens, des devises, des machines... Il n’est pas jusqu’au tableau catastrophique d’une Algérie mangée par le désert, infestée de marécages et ravagée par les maladies qui ne soit mobilisé pour nous faire réfléchir.

Les colonialistes, dans leur propagande, disent au peuple français : la France ne peut pas vivre sans l’Algérie.
Les anticolonialistes français disent aux Algériens : l’Algérie ne peut pas vivre sans la France.
Les démocrates français n’aperçoivent pas toujours le caractère colonialiste, où, pour employer un concept nouveau, néocolonialiste de leur attitude.

L’exigence de liens particuliers avec la France répond au désir de maintenir intactes des structures coloniales. Il s’agit ici d’une sorte de terrorisme du nécessaire à partir duquel il est décidé que rien de valable en Algérie ne saurait être conçu ou réalisé en dehors de la France. En fait, la réclamation [97] de liens particuliers avec la France se ramène à la volonté de maintenir éternellement l’Algérie à un stade d’Etat mineur et protégé. Mais c’est aussi garantir certaines formes d’exploitation du peuple algérien. C’est incontestablement faire la preuve d’une incompréhension grave des perspectives révolutionnaires de la lutte nationale.

100
Est-il trop tard ?

Il faut que les démocrates français dépassent les contradictions qui stérilisent leurs positions s’ils veulent effectuer une authentique démocratisation avec les colonialistes. C’est dans la mesure où l’opinion démocratique française sera sans réticences que son action pourra être efficace et décisive.

Parce que la gauche obéit inconsciemment au mythe de l’Algérie française, son action se contente de viser une Algérie où règnerait davantage de justice et de liberté, ou, à l’extrême, une Algérie gouvernée moins directement par la France. Le chauvinisme passionnel de l’opinion française sur la question algérienne fait pression sur cette gauche, lui inspire une prudence excessive, ébranle ses principes et la place dans une situation paradoxale et rapidement stérile.

Le peuple algérien estime que la gauche française n’a pas fait tout ce qu’il fallait dans le cadre de la guerre d’Algérie. Il ne s’agit pas pour nous d’accuser les démocrates français, mais d’attirer leur attention sur certaines attitudes qui nous paraissent opposées aux principes de l’anti-colonialisme.

Il n’est peut-être pas inutile de rappeler l’attitude de l’Internationale Socialiste sur cette question. Personne n’ignore qu’en 1956 la délégation française conduite par M. Pineau y fut condamnée et que M. Bevan en 1957, lors du congrès socialiste de Toulouse, exprima publiquement sa déception et sa colère devant le racisme et le colonialisme de la S.F.I.O.

Depuis 1954, le peuple algérien lutte pour l’indépendance nationale. Il s’agit d’un territoire conquis depuis plus d’un siècle qui exprime sa volonté de se constituer en nation souveraine. La gauche française doit soutenir sans réserve cet effort. Ni la présence d’une minorité européenne, ni Sakamody, ne peuvent et ne doivent entamer la détermination [98] d’une gauche authentique. Nous avons vu que la propagande de M. Lacoste ne cesse d’affirmer que la France, en Algérie combat la barbarie. La gauche doit se montrer imperméable à cette campagne et exiger la fin de la guerre et la reconnaissance de l’indépendance de l’Algérie.

101
Il est arrivé, avons-nous vu, que certains démocrates utilisent le raisonnement suivant : si vous voulez que notre aide continue, condamnez tels ou tels actes. Ainsi, la lutte d’un peuple pour son indépendance doit être diaphane si elle veut bénéficier de l’appui des démocrates.

Paradoxalement se retrouve ici l’attitude de M. Guy Mollet qui, pour continuer sa guerre, désigne une commission de sauvegarde avec la mission de signaler des « excès », isolant spectaculairement les mauvais soldats de la bonne et juste et féconde armée française.

Les tâches de la gauche française

Le F.L.N. s’adresse à l’ensemble de la gauche française et lui demande dans cette quatrième année de s’engager concrètement dans le combat pour la paix en Algérie.

À aucun moment il ne saurait être question pour les démocrates français de rejoindre nos rangs ou de trahir leur pays. Sans renier sa nation, la gauche française doit lutter pour que le gouvernement de son pays respecte les valeurs qui s’appellent : droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, reconnaissance de la volonté nationale, liquidation du colonialisme, rapports réciproques et enrichissants entre des peuples libres.

Le F.L.N. s’adresse à la gauche française, aux démocrates français et leur demande d’encourager toute grève entreprise par le peuple français contre l’élévation du coût de la vie, les nouveaux impôts, la restriction des libertés démocratiques en France, conséquences directes de la guerre d’Algérie.

Le F.L.N. demande à la gauche française de renforcer son action d’information et de continuer à expliquer aux masses françaises les caractéristiques de la lutte du peuple algérien, les principes qui l’animent, les objectifs de la Révolution.

Le F.L.N. salue les Français qui ont eu le courage de refuser de prendre les armes contre le peuple algérien et qui sont maintenant en prison.

102
Ces exemples doivent se multiplier afin qu’il soit clair pour tout le monde et d’abord pour le gouvernement français, que le peuple français refuse cette guerre qui est faite en son nom contre le droit des peuples, pour le maintien de l’oppression, contre le règne de la liberté.

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 27 Jan - 7:37

Sénégal

Nationaux et citoyens français : l'autre débat  26 Janvier 2016 - 07:37


Billet de 5000 francs (1945)

Le débat sur la déchéance de nationalité fait rage en France depuis les attentats de novembre 2015

Citation :
La Révolution est souvent invoquée pour fournir une définition du citoyen français, la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen faisant figure de référence. En 1789, ont accès aux droits des citoyens tous les hommes blancs. Sont donc exclus les femmes, les enfants, les hommes non-blancs qu’ils soient libres ou esclaves. En 1792, les «hommes de couleur nés libre» peuvent à leur tour bénéficier de la pleine citoyenneté même s’il faut attendre la nouvelle déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1793 et la première abolition de l’esclavage en 1794 pour que tous les hommes habitant les colonies bénéficient de la citoyenneté française. En 1802, Napoléon choisit cependant de rétablir l’esclavage et ce n’est qu’en 1848 que l’esclavage est définitivement aboli dans les colonies françaises.



Deux princes indigènes ivoiriens, Adingra, chef Abron, et Kouagle, chef de Canton,
assistent le 08 février 1951 à Abidjan, à l’inauguration du port de la capitale ivoirienne.
La Côte d’Ivoire est devenue indépendante le 07 août 1960

Photo AFP

Cela ne veut pourtant pas dire que tous les habitants des colonies françaises vont alors bénéficier de la citoyenneté française. Le but affiché est de transformer les colonisés en Français. Il s’agit du principe de l’assimilation. L’histoire des Quatre Communes qu’étaient Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis situées au Sénégal actuel est révélatrice de cette politique. En théorie, leurs habitants n’étaient pas des citoyens mais des nationaux français de 1848 à 1916. Cela signifiait que tous les noirs ou les descendants d’union entre blancs et noirs disposaient de certains droits comme celui d’élire leur maire mais conservaient le droit civil musulman. Ils ne sont pas cependant devenus des citoyens à part entière avant 1916 grâce aux efforts de Blaise Diagne, premier député noir au Palais Bourbon. Dans le contexte de la première guerre mondiale, il s’agissait là de reconnaitre l’impôt du sang paye par les soldats de Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis. L’histoire de ces Quatre Communes est sans aucun doute une exception à l’échelle de l’empire français mais elle montre l’ambigüité permanente existant dans l’esprit des colonisateurs pour qui il existe tout d’abord des citoyens, c’est à dire des blancs mais aussi des nationaux, c’est à dire les non-blancs. La dimension raciale de cette différentiation juridique est évidente.

La même façon de séparer légalement les populations existait en Algérie. Le fait de résider dans un territoire envahi par la France ne conférait pas à ses habitants les droits donnés à ses citoyens en Europe. La question de statut personnel était bien plus importante. Napoléon III se disait bien à la fois empereur des Français et empereur des Arabes. Le résultat était que les colons étaient citoyens alors que les autres habitants de l’Algérie coloniale n’étaient que des sujets et des nationaux.

Autre exemple de cette citoyenneté basée sur le statut personnel est l’octroi de la citoyenneté française à tous les juifs d’Algérie en 1870. Les distinctions basées sur les concepts du XIXe siècle de race et de religion étaient clairement au cœur de ces différentiations juridiques. Elles donneront ainsi naissance aux concepts de français de souche européenne et français musulmans d’Algérie.

Tout contredit cette politique d’assimilation dans les faits. Que ce soit dans le cadre juridique du travail (l’indigénat) ou simplement dans le traitement réservé aux populations colonisées, il existe une hiérarchie basée principalement sur la couleur de peau, la religion et le genre. Le discours sur l’assimilation fait au XXe siècle place à un discours plus axé sur celui du développement séparé. En d’autres termes, les populations non-européennes doivent être à la fois séparées mais aussi associées aux citoyens français pour être mieux guidées. En effet, les droits et autres avantages dont bénéficient les citoyens français seraient contraires à la culture des populations colonisées. Ce discours place les populations non blanches dans une situation d’infériorité permanente.

L’accession à la citoyenneté à part entière est en théorie possible. Seuls les notables dits « évolués » peuvent y prétendre s’ils remplissent un certain nombre de critères. Ainsi, il leur faut abandonner leur statut personnel, c’est à dire accepter le code civil tel qu’il est utilisé en métropole. Les conditions d’obtention de citoyenneté sont d’ordre moral et politique. Après avoir franchi de longues étapes administratives, les candidats à la citoyenneté doivent ainsi faire preuve de leur éducation et mode de vie à la française. Quelques rares personnes arrivent à franchir ce cap mais leur cas est anecdotique, la plupart de ceux qui ont tenté l’expérience se sont vus refuser la citoyenneté. De toute façon, l’écrasante majorité des colonisés n’a jamais essayé d’obtenir ce droit.

La seconde guerre mondiale change entièrement la donne. Les femmes en métropole acquièrent le droit de vote et deviennent des citoyennes à part entière. Uniquement composée d’administrateurs coloniaux, la conférence de Brazzaville de 1944 est souvent citée pour ses promesses concernant l’octroi de la citoyenneté à tous les habitants de l’empire. Il faut aussi noter que c’est sous l’impulsion de nombreux Africains comme Léopold Sédar Senghor que des débats sur l’extension des droits des peuples colonisés voient le jour. C’est finalement la loi Lamine Guèye du nom du député du Sénégal qui donne la citoyenneté à part entière à tous les habitants de l’empire colonial français en 1946.

L’empire a changé de nom et devient l’Union française. À une époque d’intense réflexion sur la forme que doit prendre cette union, le fait que tous les colonisés sont aussi des citoyens pose des questions sur le fonctionnement de l’empire. Les colonisés sont-ils devenus des citoyens de la France ou de l’Union française ? La nuance est en fait fondamentale puisqu’elle détermine la participation des députés des colonies aux débats en France ou dans leurs territoires respectifs. La loi-cadre de 1956 et la création de la Communauté en 1958 ne changeront pas la donne puisque cette nouvelle citoyenneté ne s’applique uniquement que dans chaque colonie. Ce que cette nouvelle citoyenneté a cependant donné est, le suffrage universel, un accès aux emplois dans l’administration dans chaque territoire et la liberté de circulation. Malgré les reformes successives, les différences entre citoyens français en France et citoyens dans l’empire colonial ne se sont donc jamais complètement effacées. La guerre d’Algérie en a été l’un des exemples les plus évidents.

La question de la couleur de peau, exprimée en termes ethniques, raciaux et religieux a toujours été présente dans la question de la citoyenneté française. Les citations de Charles de Gaulle ou de Nadine Morano sur la «race banche» dans des contextes différents en sont une conséquence directe. A nous de relire l’histoire de la colonisation et celle de la décolonisation pour comprendre que la France s’est dejà posée la question de la nature de la citoyenneté et que ces débats doivent apparaitre explicitement aujourd’hui. Les ignorer revient à croire que la Révolution française avait déjà tout inventé et tout résolu.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 27 Jan - 7:57

Didier Daeninckx : « L’histoire coloniale traverse notre présent ! » entretien avec Julien Le Gros, 20 janvier 2016

Avec « L’école des colonies » publié aux éditions Hoebeke, Didier Daeninckx poursuit sa réflexion sur la colonisation. Un ouvrage qui résonne étrangement avec l’actuel malaise français sur la question migratoire. Entretien


Citation :
The Dissident : comment avez-vous entamé ce travail de fiction historique et documentée de « L’Ecole des colonies » ?

Didier Daeninckx : mon éditeur Lionel Hoebeke voulait exploiter ses vieux papiers des années 20-30. De mon côté, j’avais mes archives, issues de trente ans de travail sur ce thème. On s’est aussi adressés à des collectionneurs. Sur Internet, on trouve du matériel pédagogique pour des sommes dérisoires. On a choisi environ 200 planches significatives. Ensuite, je les ai organisées comme une longue nouvelle. Elle met en scène des instituteurs portant le projet éducatif colonial en Afrique noire, au Maghreb, à Madagascar, au Vietnam, en Nouvelle-Calédonie…


Selon vous, peut-on faire un lien entre cette histoire coloniale française et le malaise actuel qui règne dans notre pays ?

Le malaise actuel prend en partie sa source dans cette Histoire qui n’a pas été vraiment racontée. Beaucoup de Français ne savent pas ce qui s’est passé. Dans ce livre, j’évoque l’école des indigènes, celles des peuples colonisés, soumis à un statut discriminatoire. Les indigènes n’étaient pas citoyens mais sujets de la République. Ils n’avaient pas le droit de vote. Jusqu’au début des années 50, ils subissaient un impôt de capitation. C’est à dire sur la tête ! Le simple fait d’être né leur faisait payer un impôt. En général, cet impôt était transformé en travail forcé. L’école des colonies faisait en sorte que le code de l’Indigénat soit respecté. Que les indigènes soient persuadés de leur infériorité.

« Le tour de la France par deux enfants » le manuel d’apprentissage le plus diffusé, avec 500 éditions, est un best-seller considérable : 8 millions d’exemplaires ! Il y est écrit : « La race la plus parfaite est la race blanche ! » Dans cette représentation du monde, la supposée race blanche a tous les droits.


Selon les statistiques de l’Empire colonial français, on n’a jamais dépassé 6% d’enfants scolarisés en Afrique noire. En Algérie, à la veille de l’Indépendance, il y avait 92% d’analphabètes… au bout de 130 ans de colonisation ! C’est ça la réalité ! On a fait croire que la mission civilisatrice de la France apportait les lumières de la culture à tous ses enfants. Cette vaste fumisterie a la peau extrêmement dure aujourd’hui !


Connaissez-vous bien ces pays que vous décrivez dans vos livres: l’Algérie avec « Meurtres pour mémoire », la Nouvelle-Calédonie avec « Cannibale » ?

Je suis allé dans ces ex-pays sous domination française : en Algérie, à la rencontre du peuple kanak… Au Vietnam, au Cambodge, pour présenter mes livres. A Madagascar, j’ai animé un stage avec le dessinateur Mako. Il y a une école de BD dans ce pays, un des plus pauvres du monde, avec de grands créateurs qui travaillent dans des conditions apocalyptiques. La langue et la culture française provoquent là-bas un appétit extraordinaire. Même la France coloniale a apporté des petits morceaux de culture. On a retrouvé des textes pédagogiques hallucinants disant: « Il ne faut pas faire des élites, des champions. Il faut que ce soit des boys, de bons serviteurs. Si vous leur donnez trop d’éducation vous allez en faire des aigris ».

Malgré ça, les instits parlaient de Vercingétorix qui a résisté à César, de Jeanne d’Arc contre les Anglais… Que la France ait résisté à l’envahisseur a donné des ferments d’indépendance aux peuples colonisés. Paradoxalement, ça s’est retourné contre le colon ! Le poète algérien Kateb Yacine a eu une formule: « La langue française c’est notre butin de guerre ! » Certains voulaient abandonner la langue du colonisateur et retourner à l’arabe. Lui s’en est servi de manière fabuleuse. Les peuples sous domination ont fait feu de tout bois !


Il y a un fil conducteur entre vos ouvrages « Meurtres pour mémoire », « Cannibale » ou « Lumière noire », autour de la question des migrants…

Cette histoire coloniale traverse notre présent, avec des relents. Les non-dits pèsent. Des gens bien informés comme Nadine Morano instrumentalisent les stéréotypes coloniaux. Certains tiennent le même discours par totale ignorance. J’essaie de mettre à jour dans mes livres comment ces raccourcis de pensée pullulent encore dans la manière dont on transmet l’histoire et les valeurs. L’idée c’est de les débusquer et d’en discuter.

Pendant l’Empire colonial, on présentait les kanak comme le chaînon manquant entre le singe et l’être humain. Ce rôle a failli échoir aux Guyanais ! Ça nous renvoie à la manière dont Christiane Taubira est traitée. Elle sait comment renvoyer la balle en fond de cour. Mais des personnalités entières peuvent être détruites. J’ai été devant des collégiens en Nouvelle-Calédonie. Beaucoup de garçons tournaient la tête par honte de leur propre image. Aimé Césaire dit qu’on leur a inculqué la réprobation de leur propre apparence. Cette pensée coloniale d’infériorisation de peuples entiers est meurtrière pour l’image qu’on a de soi, la maîtrise de ses actions, ses rêves…


Violent, comme les récents problèmes migratoires…

Il faut savoir les causes profondes de ces mouvements de population. On parle à satiété du réchauffement climatique. Des entreprises françaises ont massacré les paysages. On a voulu industrialiser les cultures en Afrique en cassant tous les murs qui bloquaient le vent. Une partie des gens qui ne peuvent plus vivre sur leurs terres fragilisées essaient de sauver leur peau en montant vers le Nord. La solution de ces problèmes de migration vient de l’endroit exact d’où les gens sont en train de partir. Il faut faire en sorte que ces régions comme la Syrie et le Moyen-Orient redeviennent vivables.


Vous vivez à Aubervilliers et avez longtemps été à Saint-Denis. Est-ce que ces villes sont des exemples de tolérance, en pleine montée du FN ?

C’est très compliqué ! Aubervilliers, comme Saint-Denis, a plus de cent nationalités. Depuis le début du siècle dernier, ce sont des villes d’immigration. Saint-Denis a été une ville bretonne, symbole de « l’immigration intérieure », puis sont venus les auvergnats, les Italiens, les Espagnols, les Maghrébins, les Portugais, des populations d’Afrique noire… Maintenant il y a des Sri lankais, des Syriens, des Pakistanais. Le quartier chinois d’Aubervilliers de la chaussure, de la fringue c’est six-mille personnes.

Traditionnellement, les exilés des guerres, des famines ont une adresse dans ces villes pour rester les quinze premiers jours. Quand la situation internationale se tend, il y a des arrivées massives. Les services sociaux sont complètement engorgés. Dans les premiers jours, ils ont vraiment besoin de survivre. Ils n’ont aucun droit. Ensuite, ils peuvent se stabiliser à quelques kilomètres. Nos villes sont des sas pour des personnes en situation d’extrême urgence. Près de chez moi il y a un pavillon vide avec une corde attachée à un balcon. Tous les soirs une dizaine de personnes y dorment. Il y a des squats partout. Les choses arrivent à se régler à peu près tranquillement. J’ai l’impression que c’est miraculeux. Dans d’autres villes qui n’ont pas cette expérience de la vie ouvrière, de l’immigration, on en serait peut-être déjà arrivé à des situations extrêmement dures !


Pensez-vous que ces bastions ouvriers aient été négligés par les politiques ?

Il y a un désengagement des politiques publiques. Les organisations ouvrières comme le PCF ont perdu pied. Les militants se sont fortement raréfiés. Toutes les organisations satellites, amicales locales de locataires, parents d’élèves se sont amoindries. La plupart des organisations politiques sont clientélistes, ne s’adressant plus aux citoyens comme habitants mais comme communautés. Les gens ont tendance à ne plus faire bloc avec les autres mais à s’appuyer sur telle partie de leur identité. Les partis comme le PCF négocient une « tranquillité électorale » avec les communautés. Il faut être aveugle pour ne pas le voir !


Les personnages de vos romans risquent d’évoluer dans une situation de plus en plus chaotique, non ?

On voit après le 13 novembre que le nihilisme est passé du côté des plus obscurs. Le Bataclan est une attaque nihiliste. Pour la première fois dans ce pays des gens se font sauter ! C’est la négation de leur propre existence. Ce sont des meurtres qui ne leur profitent même pas. On est dans quelque chose de chaotique, de difficile à saisir. Une incapacité à formuler un projet qui rassemble. Après les attentats, les gens disaient : « On n’a pas peur ! » Ce n’est pas tourné vers l’avenir. C’est un sentiment pour se rassurer, mettre les choses à distance. On est dans cette période d’abolition du sens.


N’est-ce pas un paradoxe qu’on parle de liberté d’expression et que le droit de manifester soit interdit pendant l’état d’urgence ?


C’est le paradoxe de la liberté totale sur Internet. On avait des encyclopédies sur les étagères. Maintenant on a des encyclopédies évolutives de la marche du monde. En vingt secondes, on peut capter un écho et dialoguer en Australie, au Costa Rica… Il y a cette apparence de totale liberté multiforme. Mais dans la vie de tous les jours on voit les contraintes. On fait l’expérience de la parole limitée, de la surveillance. Pas seulement par la NSA. On doit peser chacun de nos mots, compter chacun de nos gestes. On nous interdit de nous rassembler et de marcher ensemble. C’est une période d’anéantissement des libertés.


Avez-vous encore un engagement militant ?

Je suis trop libertaire pour me conformer à des codes ! J’ai milité un moment contre le FN au sein de Ras le front. Mais certains pensaient que cette lutte nécessaire contre le racisme était l’occasion d’instituer des espaces de pouvoir pour leur organisation. Cette phrase de Léo Ferré me botte: « L’anarchie c’est l’ordre sans le pouvoir ».  Dans toutes les organisations avec lesquelles j’ai travaillé il y avait ce problème de pouvoir : « Qui tient le gouvernail ? » J’ai la chance de m’exprimer, de lancer des alertes par les livres. Ça me permet de ne pas me sentir totalement inutile !


Sur quoi planchez-vous actuellement?

J’ai une fiction à paraître chez Larousse en février-mars. Très peu de gens savent que la guerre de 14-18 s’est aussi passée en Océanie. En 1917, la France avait besoin de chair fraîche pour gagner la guerre des tranchées. On a voulu enrôler de force un millier de jeunes kanak de Nouvelle-Calédonie, qui, en tant qu’indigènes, ne pouvaient porter l’uniforme français. Une partie de la Nouvelle-Calédonie, essentiellement le nord, s’est révoltée. C’est une façon tropicale de voir cette guerre !


« L’école des colonies » de Didier Daeninckx. Éditions Hoebeke. Octobre 2015.

Julien Le Gros
Citation :
Julien Le Gros est un journaliste indépendant, spécialisé sur les cultures d'Afrique. Il a notamment écrit pour Jazzman - Jazz magazine, Afriscope, Mondomix... mais aussi sur Internet avec Africultures, Mondafrique, Tribune 2 l'artiste, International Hip Hop. Il a fait des reportages au Kenya, Cameroun, Côte d'Ivoire, Burkina Faso, Sénégal et récemment en Guinée Conakry sur le virus Ebola.




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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 27 Jan - 8:32

Voici les cinq pays qui n'ont jamais été colonisés ou dominés par les puissances européennes Claire Levenson Slate.fr 28.02.2015


Carte montrant le Japon, la Corée du Nord et du Sud, la Thaïlande et le Libéria
qui n'ont jamais été colonisés.

Citation :
Le site Vox a publié une carte indiquant tous les pays colonisés, ou placés sous domination et influence européenne. Selon leur décompte, sur la période allant du 16eme siècle aux années 1960, seuls cinq pays ont échappé à l'emprise de l'Europe

Il s'agit du Japon, des deux Corées, de la Thaïlande et du Libéria. Tous les autres pays du monde ont connu des périodes - plus ou moins longues - de domination européenne, plus ou moins directe. Les historiens expliquent en général la résistance de ces pays par la «force de leurs Etats, leur diplomatie, leurs politiques isolationnistes, et peut être leur situation géographique», résume le journaliste Max Fisher.

Le cas du Libéria est un peu différent: les nations européennes n'ont pas tenté de le coloniser car le pays était soutenu par les Etats-Unis. Ceci dit, les 13.000 Afro-Américains qui ont émigré au Libéria étaient en quelque sorte des colons: En effet, le pays est fondé en 1821 par la Société américaine de colonisation, composée d'Américains blancs qui voulaient aider les noirs à s'installer en Afrique.

Quant à la Thaïlande et aux deux Corées, si elles ont échappé à la colonisation européenne, elles ont malgré tout été colonisées par le Japon au début du 20eme siècle.

Il y a débat pour savoir si l'Ethiopie, qui a été occupée par l'Italie fasciste pendant la Seconde guerre mondiale, doit être ou non considérée comme un pays colonisé.

Pour les autres pays, Vox a créé une légende avec différents degrés de domination européenne, de la colonisation à l'«influence». Dans la «sphère d'influence européenne», on trouve des pays dominés par la Grande Bretagne, dont l'Afghanistan, le Bhoutan, le Népal et la Mongolie.

Quant à la Chine, elle fait partie des nations «partiellement dominées» par l'Europe, notamment avec le système des «concessions», des territoires chinois sous contrôle étranger. Dans cette catégorie, on trouve également l'Arabie Saoudite qui a été sous domination britannique au début du 20eme siècle, mais où le gouvernement est resté indépendant, ainsi que la Turquie actuelle, dont certaines régions ont été brièvement contrôlées par les nations européennes après la Première guerre mondiale.



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 1 Fév - 19:16


Mission laïque française, clientélisme et néo-colonialisme

Interview de Salah Lamrani


l'émission commence à 3:10, après
François Béranger, Blues parlé du syndicat ...

Présentateur 1 : Chers auditeurs, chères auditrices de Radio Libertaire, [bienvenue à] l'émission Chroniques Syndicales du samedi 26 décembre, et évidemment on est pendant les vacances scolaires mais la lutte des classes n'est pas en vacances. Nous allons étudier trois cas symptomatiques de défaillance du service public, d'effondrement du service public même, pourrait-on dire dans certains cas, avec trois piliers du service public : on va étudier successivement l'Education, les Transports et La Poste.

Citation :
On commence par l'Education Nationale, et on reçoit Salah Lamrani. Bonjour.

Salah Lamrani : Bonjour, merci de me recevoir.

Présentateur 1 : Salah, vous allez nous parler d'une institution finalement assez méconnue, même si elle est importante, elle a un certain pouvoir, c'est la Mission laïque française, une institution fondée en 1902 dont le but était de développer l'éducation dans les colonies, prétendument en opposition avec l'éducation religieuse, on va voir à quel point ce principe [antireligieux] a été appliqué depuis 1902, avec cette effroyable histoire que vous allez nous raconter dans un Lycée du Caire.

Pour dire encore deux mots et présenter brièvement cette association avant de vous laisser la parole, c'est donc une « association à but non lucratif ». Quand on regarde sur le site de la Mission laïque française, on s'aperçoit quand même que ses partenaires sont des institutions aussi peu lucratives qu'Areva, Bouygues, Total, PSA-Citroën, Renault, Michelin, j'en passe et des meilleures. Il y a aussi, évidemment, des partenaires plus institutionnels comme le Ministère de l'Education Nationale, de la Défense, des Affaires Etrangères...

Présentateur 2 : De la Défense ?

Présentateur 1 : De la Défense également, oui, c'est inquiétant, le CNED, l'UPEC (Université de Créteil), l'ESPE de Lille, quelques Académies (Paris, Reims), la Solidarité laïque, bref, on est vraiment dans l'institutionnel d'Etat mais allié avec les multinationales du capitalisme français, et tout ça serait, évidemment, à but non lucratif. Alors « à but non lucratif », il faut le dire assez vite, parce que les droits d'inscription pour les élèves, en tout cas ceux de ce Lycée du Caire dont vous allez nous parler sont des droits d'inscription faramineux donc il y a des intérêts économiques importants, et puis il y a surtout une vision de l'Education qui est tout à fait singulière par rapport à celle qu'on pourrait imaginer quand on voit ça de loin. En tout cas, on est loin du rayonnement de la Francophonie et de la culture française.

Alors, qu'est-ce qui se passe dans cet établissement, dans ces établissements on peut dire, c'est assez général, en tout cas pour l'Egypte, dans ces établissements au Caire, Salah ?


Salah Lamrani : Alors, pour commencer, j'étais à Paris et j'ai postulé directement auprès de la Mission laïque française pour un poste à l'étranger, et assez rapidement, j'ai été contacté par un établissement du Caire qui s'appelle MISR Language Schools, et qui je le précise tout de suite est l'établissement le plus réputé du Caire au niveau de la qualité de l'enseignement, etc., et donc les places s'y arrachent.

Présentateur 3 : En français, en langue française.

Salah Lamrani : C'est ça, enseignement en Français, cours en Français. Il y a également des enseignements en arabe bien sûr, pour le cursus égyptien, mais en tout cas, j'ai été recruté par la section française de cet établissement, donc directement par le Proviseur M. [Frédéric] TUMPICH, je me trouvais à Paris.

Ensuite, j'ai pris mes fonctions dans cet établissement et effectivement, j'ai été confronté à des conditions assez chaotiques. Je précise que c'était au mois de novembre [2012], donc c'était après la rentrée. Ce qui s'était passé, c'est que la titulaire du poste, qui avait une dizaine d'années d'expérience, notamment dans le 93, avait tout simplement quitté son poste, « déserté » ses fonctions parce qu'elle n'arrivait tout simplement pas à gérer la situation. Et donc j'ai très rapidement découvert que ce qui m'était présenté comme une fragilité de la part de cette enseignante était en fait quelque chose de symptomatique, de structurel dans cet établissement où il y avait vraiment un chaos inconcevable.

Je vais donner quelques éléments : effectivement, on parlait des droits d'inscription, ils sont assez faramineux. Me semble-t-il, c'est de l'ordre de 4000 à 5000 euros pour cet établissement. Maintenant, on est en Egypte, un pays du Tiers Monde. En France, je sais pas s'il y a beaucoup de personnes qui seraient capables de payer cette somme-là. En Egypte, en tout cas, c'est seulement les gens de la classe très aisée qui peuvent se permettre cela.

Présentateur 3 : Intéressant.

Salah Lamrani : Donc c'est vraiment du clientélisme, ce sont des clients. Et là-bas, comme on dit, le client est roi. Les enfants, ce sont des « VIP », donc ce sont toujours eux qui ont prépondérance, qui priment sur les enseignants. Pourquoi ? Parce que si on perd un élève, on perd une somme d'argent assez conséquente, une rentrée d'argent conséquente. Par contre, si on perd un enseignant, eh bien il suffit de le remplacer, et vu qu'ils ne sont pas du tout regardants sur les compétences des enseignants, c'est assez [facile].

Les enseignants étaient accablés, et j'ai découvert après une semaine... Déjà, ma première journée a été effroyable, je me suis littéralement fait dévorer par les élèves, qui venaient de « chasser » une enseignante et donc qui voulaient faire un peu la même chose avec moi. Et ce que j'ai découvert assez rapidement, c'est que ces enfants-là étaient intouchables. Par exemple, ce qui se passait avec ma collègue précédente, c'est qu'elle faisait son travail, elle essayait de les tenir, de les sanctionner, etc. Mais qu'est-ce qui se passe ? Un élève qui est sanctionné, tout de suite en sortant de cours, il va voir le Proviseur, M. [Frédéric] TUMPICH, et M. TUMPICH annule les punitions, et donc comment un Professeur peut faire face à ses élèves s'il leur a mis une punition mais qu'elle est supprimée par la hiérarchie, donc c'est absolument ingérable.

Présentateur 3 : C’est la débâcle assurée. Disons aussi que…

Présentateur 4 : Alors c’était quel genre de punitions, justement, est-ce que c’était seulement faire des lignes ou c’était des exposés à faire ?

Salah Lamrani : C’est ça, c’est toutes les punitions classiques que peut donner un enseignant, recopier des passages, faire des exercices supplémentaires, voire être collé, etc. Mais il suffit que les élèves se plaignent, que les parents se plaignent, pour que cette punition soit immédiatement annulée.

Présentateur 4 : Et c’était courant ce genre de punitions ?

Salah Lamrani : Les professeurs qui essayaient de les mettre en place, en tout cas, avaient beaucoup de difficultés, et en fait, plus les professeurs essayaient de faire leur travail, plus ils avaient des difficultés.

Présentateur 4 : Mais peut être que la répression n’était pas le bon message, c’était peut-être ce que le directeur voulait faire passer comme message ? La répression, n’est peut-être pas le meilleur message à faire passer à des élèves ? Votre autorité devrait être admise d’elle même, mais ne devait pas s’imposer à coups de répression ?...

Présentateur 3 : [Rires] Il se fait l’avocat du diable…

Salah Lamrani : J’ai assisté, une semaine après ma prise de fonctions, à une réunion parents-profs. Il y avait les parents, les professeurs et la direction. Les professeurs se sont fait, littéralement, lyncher. Tous les problèmes de l’établissement étaient [considérés comme] de la responsabilité des professeurs. Il y a un parent d’élève qui a utilisé le mot de Gestapo, pour dire que, vraiment, nous les professeurs (je faisais déjà partie de l’équipe), nous étions trop sévères avec les élèves, etc. Tout ce qui se passait dans l’établissement - le départ de ma collègue, etc., on prenait acte du fait que c’était grave. Mais la seule responsabilité, c’est pas l’administration, c’est pas les parents, c’est pas les élèves, ce sont les enseignants, et les enseignants se font accabler, se font lyncher, il n’y en a pas un qui a pris la parole.

Présentateur 3 : Une séance d’humiliation collective.

Salah Lamrani : C’est ça.

Présentateur 4 : J’imagine aussi, quel était le profil sociologique des élèves au lycée du Caire ?

Salah Lamrani : Ce sont des VIP, ce sont des élèves riches, de la haute société.

Présentateur 4 : Ils ont l’habitude d’avoir des gens à leur service et pas l’inverse.

Salah Lamrani : C’est vraiment des gens qui ont une culture – c’est une collègue qui avait utilisé ce terme – la culture « dominants/dominés ». Ce sont [pour beaucoup] des gens qui font partie des dominants, qui ont des bonnes, qui ont des chauffeurs, qui ont beaucoup de services à leur disposition, leur parents sont des gens très occupés, ce sont des VIP, ils ne les voient pas souvent, donc ils ont vraiment l’habitude d’avoir des gens à leurs ordres, à leur service, et les professeurs sont considérés comme…

Présentateur 1 : …domestiques, hein, c’est une culture de la domesticité. C’est important de bien l’expliquer parce qu’on a souvent cette idée reçue, en France, que les problèmes les plus graves se situent dans les établissements dits « sensibles », un néologisme crée par le jargon administratif. En réalité, les pauvres peuvent effectivement créer des désordres dans les établissements, mais on s’aperçoit que les super riches aussi, il suffit que l’établissement soit privé et qu’il ne respecte qu’une seule règle finalement, c’est la loi du client, la loi du fric.

Salah Lamrani : Oui, tout à fait, le clientélisme, c’est le maitre-mot de cette établissement, et en aucun cas l’éducation, la pédagogie [ne comptent], tout ça ça passe vraiment à la trappe, ce qu’il faut c’est leur donner des bonne notes, parce que s’ils ont des mauvaises notes, bien entendu, c’est la faute du professeur. Ce qu’il faut, donc, c’est leur donner des exercices qui peuvent leur permettre d’avoir des bonnes notes, peu importent les programmes, et puis en fait – j’avais donné aussi cet exemple – cela donne des notes et des moyennes exceptionnelles, par exemple, pour des élèves qui ont vraiment de très gros problèmes en Français, c’est un niveau très très moyen, très très faible…

Présentateur 3 : Vous êtes enseignant en Lettres, hein, Salah.

Salah Lamrani : Professeur de Français, oui. Par exemple en avait des notes d’un collègue… Parce que c’est soit on essaie de faire son travail et on aura des problèmes, soit on essaie de caresser les clients dans le sens du poil et donc on aura moins de problèmes, donc ce collègue-là, en l’occurrence, avec qui j’ai eu un conflit plus tard, les notes [trimestrielles d’un élève avec lui] par exemple étaient 15/20, 14/20, 9/20, [ce qui donnait une] moyenne générale de 16 ou 17. C’est vraiment l’arithmétique qui est révolutionné.

Présentateur 3 : D’accord

Salah Lamrani : Voilà,, c’est à ce niveau-là. Et les professeurs qui essaient d’être sévères, de faire leur travail, etc., de lever le niveau d’exigence, tout de suite se font vraiment accabler parce que c’est vraiment une culture de la soumission qui est imposée a l’équipe des enseignants, surtout en l’occurrence pour les enseignants qui sont Français donc qui viennent de France, qui ne maitrisent pas forcément la culture arabe de ce pays-là, dans un pays dictatorial, l’Egypte…

Présentateur 1 : Oui, le contexte politique, la révolution manquée, est-ce que ça joue sur le fonctionnement des établissements de ce type ?

Salah Lamrani : Mais certainement parce que nous sommes, nous vivons dans ce contexte-là, on sait qu’on n’est pas dans un Etat de droit, et d’ailleurs c’est un peu sur ça que joue la Mission laïque française, la Mission laïque française a une Charte des personnels dans laquelle elle spécifie, je cite à la lettre, « la Mission laïque française qui est leur employeur », qui est l’employeur des enseignants, donc on est recrutés en France pour être envoyés dans des pays où le droit n’occupe pas une place très importante, mais quand même on se sent protégés par notre statut de Français et le fait qu’on travaille dans une institution française, mais après, dès qu’on a le moindre problème, on est abandonnés complètement, et même accablés, c’est vraiment [terrible], et ce n’est pas possible de faire quoi que ce soit [pour faire valoir ses droits]. Et sachant ce qui se passe, sachant que ce n’est pas un Etat de droit, sachant que ça peut aller effectivement très loin comme ce fut le cas avec moi, vraiment on est encouragés à des comportements de soumission, de docilité, surtout ne pas faire de vagues parce que Dieu sait ce qui peut nous arriver dans un tel contexte.

Présentateur 3 : Alors juste avant de développer ton cas personnel, rappelons que la MLF, la Mission laïque française, c’est une des deux grandes structures qui gèrent les établissements d’’enseignement français à l’étranger, avec un réseau sensiblement moins important quand même que l’AEFE…

Présentateur 4 : C’est quoi l’AEFE ?

Présentateur 3 : L’Agence de l’enseignement français à l’étranger qui relève et qui est directement rattachée, contrairement à la MLF qui est une association, au Ministère des affaires étrangères. La MLF (ce n’est pas un point fondamental, mais je pense que c’est quand même intéressant à noter), la MLF, pour bien montrer la considération dans laquelle elle tient ses personnels, et bien elle fait payer le dossier de recrutement. Tu nous le confirmes ? Il faut postuler par internet je crois…

Salah Lamrani : C’est ça oui, j’avais envoyé un dossier…

Présentateur 3 : Il y a des frais, simplement pour postuler, il y a des frais même si on n’est pas finalement recruté.

Salah Lamrani : Alors là j’ai pas le souvenir, j’ai fait le dossier mais en fait peut-être que ça ne s’est pas tout à fait passé [comme d’habitude] car j’ai été recruté en cours de année, peut être qu’il y a eu des choses différentes…

Présentateur 3 : Il me semble bien que c’est la procédure habituelle, c’est de faire payer une soixantaine d’euros pour postuler.

Salah Lamrani : C’est tout à fait possible, mais ça remonte à 2012…

Présentateur 1 : Donc ok, on revient dans cet établissement, alors comment s’appelle cet établissement français du Caire

Salah Lamrani : C’est la MISR Language Schools, située aux pieds des pyramides à Gizeh, et qui est vraiment un établissement très réputé, les places s’y arrachent. Et je savais vraiment de première main, malgré le chaos auquel j’étais confronté – j’y reviendrai peut-être plus tard –, que c’était peut-être encore pire dans d’autres établissements, mais vraiment on était « les moins pires » on va dire.

Présentateur 3 : Dont celui de l’AEFE, où les choses seraient encore plus sérieuses ?

Salah Lamrani : L’établissement dont on m’avait parlé, c’est Balzac, par exemple, un autre établissement de la Mission laïque française au Caire, et c’était l’attaché culturel de l’Ambassade de France, quand il est venu me menacer [de rapatriement forcé si je m’avisais d’essayer de faire valoir mes droits, après mon exclusion], qui m’a dit qu’effectivement, c’était grave ce qui se passait dans mon établissement mais que c’était encore plus grave à Balzac, donc vraiment les autorités sont au courant de ce qui se passe.

Intervenante : Vous êtes beaucoup de professeurs, enfin, vous avez essayé de faire quelque chose ensemble, il y a pas moyen… Je sais pas, par rapport à ça, à cet état de fait ?

Salah Lamrani : C’est-à-dire par rapport à la situation immédiate avec les élèves ?

Intervenante : C’est ça, et la hiérarchie, du coup, d’essayer, je sais pas, de voir…

Présentateur 1 : Une force collective…

Intervenante : Une force collective, des pétitions, une lettre commune, un appel, je sais pas…

Salah Lamrani : Il y a des comportements vraiment assez individualistes qui sont encouragés par ce système parce que qui va oser s’opposer à la hiérarchie dans ces conditions de non-droit ? Il y a des petites choses qui ont pu être essayées, mais en l’occurrence, dès que l’histoire, dès que les événements prennent une tournure invraisemblable c’est vraiment sauve-qui-peut, chacun pour soi, et on essaie de sauver son poste, sa situation, ce sont des contrats qui sont renouvelés d’un an à l’autre…

Intervenant : C’est pas des fonctionnaires ?

Salah Lamrani : C’est d’une année à l’autre pour tous, et donc surtout au moment de la re-signature des contrats pour l’année suivante, c’est le sauve-qui-peut général.

Présentateur 3 : Y compris pour les titulaires de l’Education nationale ?

Salah Lamrani : Oui, pour les titulaires, il y avait huit titulaires sur dix-huit d’après mes souvenirs et il y en a six qui n’ont pas été reconduits, après c’est une histoire d’homologation [qui avait été obtenue, et donc les titulaires n’étaient plus nécessaires], peut-être qu’on pourra en reparler plus tard, pourquoi ils n’ont pas été reconduits.

Présentateur 1 : En fait ça c’est intéressant, pour le rayonnement du français à l’étranger, l’image de la France à l’étranger, c’est-à-dire qu’en fait on s’aperçoit que la bourgeoise égyptienne utilise les enseignants fonctionnaires que l’Etat française met à sa disposition comme des larbins, finalement.

Salah Lamrani : Alors c’est exactement le mot, nous sommes des larbins, nous sommes des paillassons qui sommes censés les laisser s’essuyer leurs pieds sur nous, et puis on ne doit rien dire, et donc pour le coup je n’étais peut-être pas assez dans la culture [de la soumission] et donc je n’ai pas accepté ça, mais ce qui m’a été infligé [par la suite], vraiment, c’était extrêmement dissuasif et quiconque voyait toutes les violences que j’avais subies pour avoir essayé de m’opposer un peu à tout ça, vraiment, c’était édifiant pour le restant de ses jours.

[A suivre]


Voir également :

Colonialisme, clientélisme et censure : l'autre visage de la Mission laïque française
> http://sayed7asan.blogspot.fr/2015/10/censure-et-arrogance-coloniale-la-mafia.html
Les marchands de soupe de la Mission laïque française : clientélisme et enfants-rois (1/3) 3
> http://sayed7asan.blogspot.fr/2015/09/les-marchands-de-soupe-de-la-mafia.html
Les marchands de soupe de la Mission laïque française : violences et omerta (2/3) 2
https://blogs.mediapart.fr/salah-lamrani/blog/050116/les-marchands-de-soupe-de-la-mission-laique-francaise-violences-et-omerta-2
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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 10 Fév - 18:48


hé bien comme ça, je ne suis pas seul à parler de "négationnisme"... Voir L'EUROCENTRISME EST UN NÉGATIONNISME


Le négationnisme colonial, de l’Université à la littérature de gare Francis Arzalier, Cahiers d’histoire. Revue d’histoire critique, 99 | 2006, 37-48 texte intégral


résumé
Citation :
La réhabilitation de l’action de la France outre-mer, voire l’apologie de la violence coloniale, s’exposent beaucoup plus souvent et ouvertement qu’on ne le croit, dans des publications à prétention « historique » qui vont du témoignage auto-exonérateur d’anciens militaires au dossier du périodique qui, jouant sur un relativisme d’apparence scientifique, aboutit trop souvent à présenter massacres et répressions comme de simples accidents de la colonisation. Encore plus sournoisement, une littérature grand public – romans d’espionnage, fictions historiques – diffuse de l’époque coloniale une vulgate idéalisée, imprégnée d’une bonne conscience mêlée de racisme.

plan
Citation :
Révisionnisme ou négationnisme ?
Le négationnisme colonial originel
Négationnisme colonial à l’université
Le négationnisme colonial à l’usage du grand public
Le négationnisme des témoins
Le négationnisme par les revues
Les ruses du négationnisme colonial


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 17 Fév - 11:44



DIASPORA AMÉRIQUE DU SUD - AFRO ARGENTINS : Génocide historique, culturel et social Chapitre 1

January 24, 2016


NOIRS ET MÉTIS EN ARGENTINE, UNE COMMUNAUTÉ MÉCONNUE


Citation :
Les noirs et métis en Argentine, descendants d'esclaves, sont une réalité bien méconnue autour du Rio de la Plata.

L'Argentine se pense comme un pays blanc et européen. De fait, en comparaison avec des pays frontaliers comme l'Uruguay ou le Brésil, on croise peu de personnes noires dans les rues argentines.

Il existe pourtant bien une communauté d'ascendance noire en Argentine, qui s'est métissée au fil des générations. Elle représenterait aujourd'hui entre 3% et 5% de la popualtion du pays*, soit entre 1,5 et 1,8 million de personnes, pour la plupart des descendants d'esclaves.


Le Rio de la Plata, un point d'entrée de l'esclavage

La population noire d'Argentine est issue de la traite négrière sous la domination espagnole du Vice-Royaume du Rio de la Plata. Elle a représenté la moitié de la population de certaines provinces aux XVIIe et XIXe siècles. Comme dans d'autres territoires d'Amérique latine, la faible densité de population native, la résistance de certains groupes à l'acculturation, le taux élevé de mortalité lié au travail et aux maladies introduites, ont conduit à diversifier la main d'oeuvre locale avec des esclaves noirs en provenance d'Afrique Subsaharienne.


Dans le Rio de la Plata, les esclaves africains sont arrivés dès la fin du XVIe siècle, d'abord comme produit de la contrebande facilitée par l'emplacement stratégique du port de Buenos Aires. Le trafic n'a cessé de prospérer au cours des XVIIe et XVIIIe siècles. La grande majorité des esclaves était originaire des territoires actuels de l'Angola, la République Démocratique du Congo, la Guinée, la République du Congo.

S'il n'y a pas de consensus sur le nombre de Noirs ayant transité par le port de Buenos Aires que ce soit par la voie légale ou par la contrebande, on sait néanmoins que la ville a constitué un point d'entrée important, avec Montevideo, Valparaìso et Rio de Janeiro. Les esclaves étaient utilisés pour l'agriculture, l'élevage, le travail domestique et, dans une moindre mesure, l'artisanat.

À la fin du XVIIIe siècle, dans les quartiers portègnes de San Telmo et Montserrat -aussi appelé Barrio del Tambor ou quartier du tambour- vivaient de nombreux esclaves, bien qu'une grande partie a été envoyée dans les provinces du Nord. Un quartier de la ville de Corrientes porte aujourd'hui encore le nom de Camba Cua, du guarani kamba kua signifiant " caverne des Noirs ".

Dans un recensement de 1778, la ville de Buenos Aires comptait 15 800 Espagnols, 1 300 métis et indigène et 7 300 mulâtres et noirs. Trente ans plus tard, en 1810, année de la Révolution de Mai, ils étaient 22 800 blancs et 9 600 noirs et mulâtres pour seulement 150 indigènes. La population noire représentait ainsi 30% de la population totale de la ville.


Les Noirs au temps de la formation de l'Argentine

Durant les guerres d'indépendance, les armées de libération ont recruté une grande quantité d'esclaves noirs des territoires acquis aux royalistes, leur offrant en contrepartie la liberté. Les Noirs libres ont ainsi composé jusqu'à 65% des troupes de l'Armée du Nord commandée par José de San Martin, le libérateur de l'Argentine.


En 1806, au moment des invasions anglaises dans le port de Buesnos Aires, un premier mouvement de rebéllion des esclaves noirs a touché la ville. Dès 1813 fut proclamée la " liberté de ventres ", mais il a fallu attendre 1840 pour que soit totalement aboli le trafic d'esclaves dans le Rio de la Plata, puis la Constitution de 1853 pour que le droit à la liberté des esclaves soit définitivement reconnu.


Extinction, dissolution et occultation des noirs

Le déclin démographique de la population afro-argentine a deux causes principales : la Guerre du Paraguay ( 1865 - 1870 ) durant laquelle les pertes furent considérables, et l'épidémie de fièvre jaune qui frappa Buenos Aires en 1871, avec un impact plus fort sur les populations pauvres. A cela s'ajoute une émigration vers l'Uruguay, où la population noire était historiquement plus nombreuse et bénéficiait d'un climat politique plus favorable.


Enfin, l'immigration massive en provenance d'Europe entre 1850 et 1950 a renforcé la " dissolution " ou " dissémination " de la communauté noire dans la population. Le mythe de la nation blanche diffusé durant la seconde moitié du XIXe siècle a contribué à l'occultation de l'ancêtre noir. On créa de nouvelles catégories pour fondre certains groupes ethniques dans la masse blanche.

Ce fut le cas pour le " trigueño ", une personne aux traits africains ou indigènes américains. Par le mélange ethnique, cette catégorie intermédiaire incluait aussi des Européens, de telle sorte que l'on finissait dans la catégorie des Blancs. C'est la raison pour laquelle, aujourd'hui, peu de descendants d'Afro-argentins connaissent leurs origines.


L'influence des Noirs sur la culture nationale

Le tango est particulièrement emblématique de l'influence de la culture noire. Il revêt certaines caractéristiques des festivités et cérémonies que les esclaves développaient dans les dits " tangos ", maisons où ils se réunissaient avec la permission de leurs maîtres. L'influence noire se retrouve également dans des rythmes et des danses comme le candombe, la milonga et la chacarera ou encore dans l'art traditionnel de la " payada " ( improvisation d'un récit en rime, chanté et accompagné à la guitare, typique d'Amérique du Sud).


L'espagnol d'Argentine contient des terminologies africaines telles que mina ( synonyme de femme ), mucama ( femme de ménage ), quilombo ( maison close ), marote ( tête ). Le lunfardo, argot de Buenos aires, a lui aussi hérité de quelques mots : mandinga ( diable ), milonga, zamba. Dans le domaine religieux, au-delà des festivités de carnaval, la vénération de Saint-Benoît et de Saint Balthazar, le roi mage noir, illustrent là encore l'influence noire.


* Étude réalisée en 2002 sur la ville de Buenos Aires par l'Institut national de statistiques/ INDEC, l'Université Tres de Febrero, et la Banque Mondiale.


Source de l'article : http://www.argentina-excepcion.com/guide-voyage/nationalites-argentine/noirs-et-metis


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 18 Fév - 13:29


nonobstant sa rhétorique de défense de l'État de droit, de l'État-nation et de la nation, qui fait sa faiblesse théorique*, j'importe ce texte pour la richesse de ses données historiques et de sa bibliographie en notes

* voir critique communiste décoloniale de l'État-nation : de l'État ET de la nation / une urgence stratégique





État d’urgence et spectres de la guerre d’Algérie

Emmanuel Blanchard, 16 février 2016

Non seulement les principes de l’État de droit sont fragilisés par un état d’urgence installé dans la durée, mais les équilibres institutionnels et les contours de la nation sont mis en cause. Certaines des logiques à l’œuvre ne sont pas sans rappeler la période de la guerre d’Algérie et la transition de la IVe à la Ve République.


L’auteur remercie Pierre-Yves Baudot, Anne-Sophie Leymarie, Danièle Lochak et Sylvie Thénault pour leurs précieuses relectures et leurs conseils avisés. On trouvera toutes les notes et références de cet essai dans le PDF joint.

Citation :
« Terrorisme, état d’urgence et victoire d’un parti extrémiste, l’Algérie dépose plainte contre la France pour plagiat » titrait le journal satirique algérien, El Manchar, au lendemain du premier tour des élections régionales de décembre 2015. Ce trait d’humour noir, loin d’être isolé, trouve son origine dans de nombreuses comparaisons esquissées dans la presse, en particulier algérienne, entre la situation à laquelle est confrontée la France depuis quelques années et celle qu’a connue l’Algérie au cours de la « décennie noire ». Nonobstant le caractère incommensurable des deux situations , un ancien directeur des services de renseignement français n’a d’ailleurs pas hésité à affirmer dans El Watan, après les attentats du 13 novembre 2015, que « la France se trouvait dans une position comparable à celle de l’Algérie des années 1990 ». Sur les ondes de France-Culture, invité à s’exprimer sur la « guerre civile algérienne » en lien avec la situation française contemporaine, l’écrivain Boualem Sansal ramenait la comparaison à de plus justes circulations mémorielles, humaines ou matérielles et concluait : « ce qui se passe à Paris résonne à Alger et ce qui se passe à Alger résonne à Paris ».

Dans la presse française, c’est bien plus la guerre d’indépendance algérienne (1954-1962) que la « décennie noire » qui a été mobilisée dans les comparaisons « à chaud ». Les deux moments ne sont cependant pas toujours distingués, tant le second est habituellement analysé en écho du premier, comme si les luttes pour définir les contours de l’indépendance nationale, irrésolues en 1962, avaient resurgi au tournant des années 1990. Dans le cas présent, les amalgames et les brouillages mémoriels tiennent à la collision de deux faits majeurs : avant ceux perpétrés par Mohammed Merah en mars 2012, les attentats commis par les Groupes islamiques armés (GIA ), au milieu des années 1990, étaient les derniers actes terroristes d’ampleur commis sur le territoire national. Surtout, la proclamation de l’état d’urgence par François Hollande, le 14 novembre 2015, a réactivé un dispositif initialement adopté en avril 1955 afin de répondre à l’offensive des « terroristes » dans les départements d’Algérie sans avoir à pleinement reconnaître la situation de guerre [1].

Dans une conjoncture d’insistance sur l’état de guerre, accentuant l’anxiété sociale née des récents attentats, il n’est donc guère étonnant que se multiplient les références et les allusions historiques à la dernière période de belligérance et de transition de régime qu’a connue le pays. Elles sont mobilisés par de multiples acteurs (élus, journalistes, chercheurs…), aussi bien en France qu’en Algérie, à partir de lectures historiques différentes et avec des objectifs très divers. Nous tenterons ici d’en rendre compte autour de trois dimensions particulièrement prégnantes : certains dispositifs de maintien de l’ordre, en particulier liés à l’état d’urgence et à la « lutte contre le terrorisme » ; le vécu et le ciblage des populations dites « musulmanes » ; les affrontements politiques autour de la « communauté imaginée [2] » qu’est la nation française.


État d’urgence et état de guerre

Dès le samedi 14 novembre, une partie des médias a commenté les attentats de la veille en insistant sur le fait qu’ils étaient les plus terribles qui aient frappé la France « depuis la guerre d’Algérie [3] ». Au premier abord, ces assertions peuvent apparaitre surprenantes tant elles s’écartent des connaissances historiques sur le terrorisme. Certes, des milliers d’attentats furent commis pendant la période, dont certains particulièrement sanglants. Mais que ce soient les nationalistes algériens (en particulier le FLN), ou les défenseurs « ultras » de l’Algérie française (l’OAS ou les organisations activistes l’ayant précédée dès 1956), aucun des groupes armés ayant perpétré des attentats, en métropole ni même dans les départements d’Algérie, ne commit de carnage comparable par l’ampleur du bilan des victimes, à celui du 13 novembre à Paris. Pas plus le modus operandi que les motivations ou les revendications des auteurs ne permettent de véritablement étayer ces comparaisons. Ces dernières prennent à la fois appui sur la dernière situation de guerre (non pleinement reconnue à l’époque) ayant eu des répercussions fortes sur le territoire métropolitain et sur le « legs colonial [4] » incarné par la loi du 3 avril 1955.

Celle-ci prévoit que des prérogatives du pouvoir judiciaire, en matière d’enquête de police et de limitation des libertés individuelles ou publiques, soient provisoirement transférées à l’autorités administrative. Ainsi, l’article 6 permettait au ministre de l’Intérieur (et dans les faits au préfet) d’assigner à résidence « toute personne dont l’activité s’avère dangereuse pour la sécurité et l’ordre publics ». La réforme adoptée une semaine après les attentats du 13 novembre 2015 a notamment porté sur ce point. Le flou délibéré de la rédaction a considérablement élargi le périmètre des personnes visées par cet article. Peut dorénavant être assignée à résidence « toute personne à l’égard de laquelle il existe des raisons sérieuses de penser que son comportement constitue une menace pour la sécurité et l’ordre publics ». L’article 11, inchangé, « confère aux autorités administratives le pouvoir d’organiser des perquisitions à domicile de jour et de nuit ».

Ce sont ces deux dispositions qui ont particulièrement été activées depuis le 14 novembre 2015. Dans un premier temps, ces nouveaux pouvoirs ont largement été mis en œuvre : plus de 1 200 perquisitions et 260 assignation à résidence ont eu lieu en moins de dix jours, le rythme se maintenant dans les deux semaines suivantes. Ils ont d’autant plus été mis en scène dans la communication du ministère de l’Intérieur qu’ils ont d’abord été peu contestés (seuls 6 députés se sont opposés à la modification législative du 21 novembre). Ces dispositions ont au contraire donné lieu à des surenchères multiples, de nombreux leaders politiques s’invitant à un véritable concours Lépine des mesures sécuritaires. Or, en la matière, les propositions supposées les plus iconoclastes renvoient le plus souvent à un passé pas si lointain.


Interner les suspects


Dès le 14 novembre, plusieurs leaders de l’opposition ont commencé à réclamer des mesures qui avaient explicitement été écartées par la loi de 1955. Ainsi Laurent Wauquiez, secrétaire général de l’UMP, de demander que « toutes les personnes fichées soient placés dans des centres d’internement anti-terroristes spécifiquement dédiés ». En avril 1955, souvenirs des camps de concentration de la Seconde Guerre mondiale obligent, la vigilance de certains parlementaires avait conduit à ce que l’article 6 de la loi sur l’état d’urgence précise qu’ « en aucun cas, l’assignation à résidence ne pourra avoir pour effet la création de camps où seraient détenues les personnes visées » par ces mesures. Ce qui n’empêcha pas que des camps d’internement prolifèrent en Algérie à peine la loi sur l’état d’urgence adoptée [5].

Au delà des contournements du droit, le texte de 1955 ne fut en effet qu’une étape dans la mise en œuvre de pouvoirs d’exception dévolus à l’autorité administrative ou aux militaires [6]. La loi du 16 mars 1956, dite « des pouvoirs spéciaux », affirma ainsi que « le Gouvernement dispos[ait] en Algérie, des pouvoirs les plus étendus pour prendre toute mesure exceptionnelle commandée par les circonstances en vue du rétablissement de l’ordre, de la protection des personnes et des biens et de la sauvegarde du territoire ». Ce texte fut en partie étendu à la métropole par la loi du 26 juillet 1957. Il permit d’assigner à résidence « dans les lieux fixés par arrêté du ministère de l’Intérieur » toute personne condamnée en vertu notamment de l’application des lois sur « les groupes de combats et milices privées » ou sur le « port des armes prohibées ». Sans qu’ils soient cités, les militants nationalistes algériens étaient bien sûr visés par ce texte. Dès décembre 1957, ils furent quelques centaines à inaugurer le premier centre d’assignation à résidence surveillée (CARS) ouvert en métropole, à Vadenay, dans l’enceinte du camp militaire de Mourmelon. Au cours des années suivantes, ils furent plusieurs dizaines de milliers à être ainsi internés, en particulier dans les CARS de Vadenay (Marne), Thol (Ain), Saint-Maurice-l’Ardoise (Gard) ou du plateau du Larzac. L’ordonnance du 7 octobre 1958, adoptée après la première grande vague d’attentats du FLN en métropole (août-septembre 1958), étendit en effet cette possibilité à toutes les « personnes dangereuses pour la sécurité publique, en raison de l’aide matérielle, directe ou indirecte, qu’elles apportent aux rebelles des départements algériens ». Un arrêté préfectoral, pris sur proposition des Renseignement généraux et entériné par le ministère de l’Intérieur, permettait que cette privation de liberté, dans un premier temps limitée à 15 jours, soit étendue sans limitation de durée. L’autorité judiciaire était ainsi complètement contournée afin d’organiser la privation de liberté de tous les « Algériens » soupçonnés de collusion avec le FLN.

Dans sa rédaction de 1958, cette ordonnance correspond aux attentes actuelles de Laurent Wauquiez et de tous ceux qui réclament que soient enfermées l’ensemble des personnes répertoriées par les services de renseignement en raison de leurs supposées accointances islamistes. Cette revendication se heurte actuellement à trois types d’objections portés par ceux-là même qui n’y serait pas foncièrement hostiles : l’ampleur de la population concernée (il y aurait environ 12 000 « fichés S » en lien avec le « terrorisme islamiste ») ; l’importance des moyens à mettre à œuvre pour parvenir à cet objectif ; le virage que cela induirait en matière de fondements de droit pénal. Depuis une dizaine d’années, les réformes successives du droit pénal ont cependant conduit à ce que des ferments de logique prédictive, liés notamment à l’importance de plus en plus grande de notions telles le « risque » et la « dangerosité », soient introduits. Mais même une mesure emblématique telle que la « rétention de sûreté » concerne des personnes déjà condamnées pour crime. L’enfermement préventif – hormis dans le cadre de la « détention provisoire » ordonnée et contrôlée par des juges judiciaires – demeure, jusqu’à ce jour, une des « lignes rouges » des principes du droit pénal français [7].

Cette demande de privations de libertés sans qu’une peine spécifique soit prononcée a donc été reformulée en des termes moins frontaux, notamment par Nicolas Sarkozy : il s’agirait de placer préventivement sous surveillance électronique (au travers d’assignation à résidence avec « bracelet électronique ») des milliers de « suspects » et d’appliquer la « rétention de sûreté » (éventuellement dans des « centres de déradicalisation ») aux « criminels condamnés à de longues peines pour terrorisme, une fois leur peine achevée ». Cette dernière modalité retrouverait la logique de la loi du 26 juillet 1957 qui, en raison notamment de l’opposition de certains parlementaires à une trop grande extension des pouvoirs de police, avait été adoptée dans l’attente que de nouvelles conditions politiques et juridiques soient réunies [8].

Loin d’écarter les mesures préconisées par les leaders de l’opposition, le président Hollande y a prêté une oreille attentive, laissant entendre qu’elles pourraient être mises en œuvre dès que certains obstacles juridiques seraient levés. Ces mesures sont en effet soutenues par une grande partie de la hiérarchie de la police et de la gendarmerie [9]. Afin que l’absence de décision en la matière n’apparaisse pas liée à d’éventuelles réticences de l’exécutif, le Conseil d’État a été consulté, au début du mois de décembre, sur trois des scénarios (internement préventif, internement à l’issue d’une période de détention, placement préventif sous bracelet électronique), envisagés par des représentants de l’opposition et de la majorité consultés par le président de la République. Sans surprise, les conseillers du gouvernement ont écarté le premier, mais laissé ouvertes les deux autres possibilités, sous réserve de quelques limitations claires permettant le respect d’un certain nombre d’obligations constitutionnelles et conventionnelles. L’histoire a cependant montré que la pression politique augmentant, la mission de garant du droit assurée par du Conseil d’État tendait à s’émousser, notamment en temps de guerre [10]. Cette défense des principes de l’État de droit par la plus haute juridiction est d’autant plus relative que les personnes visées appartiennent à des minorités fragilisées par des discriminations structurelles et une forte suspicion policière, ainsi que l’ont notamment démontré les défenseurs des droits des étrangers. Au fur et à mesure que « le problème de l’immigration » s’est diffusé comme thématique centrale dans l’ensemble du champ politique, les décisions du Conseil constitutionnel et les arrêts du Conseil d’État ont ainsi de moins en moins limité les prétentions gouvernementales à durcir les règles d’entrée et de séjour des étrangers.


Des espaces de souveraineté policière

La litanie des portes fracassées, des appartements saccagés, des familles traumatisées et autres violences n’a suscité des protestations audibles dans l’espace public qu’à partir du moment où des militants politiques, en l’occurrence écologistes, ont été visés. La réduction des capacités d’expression et d’opposition politiques est pourtant une constante des situations d’état d’urgence. Elle avait d’ailleurs nourri l’opposition d’une grande partie des 255 députés, socialistes et communistes, qui avaient voté non à la loi du 3 avril 1955.

Le réveil de certains contre-pouvoirs (politiques mais aussi juridictionnels, avec les décisions de juges administratifs) a surtout sonné avec l’extension des logiques d’exception à de nouvelles populations. Autrement dit, la critique de l’état d’urgence a franchi un seuil à partir du moment où les interventions des forces de l’ordre ont débordé de leurs « zones de souveraineté » habituelles et ont concerné des personnes moins communément considérées comme du « gibier de police [11] ». Dans les premiers jours d’application de l’état d’urgence, les nouvelles prérogatives des forces de l’ordre s’étaient en effet concentrées sur des territoires (banlieues paupérisées et stigmatisées, quartiers d’habitat immigré…) et des groupes circonscrits (anciens détenus, personnes surveillées pour « radicalisation » religieuse…). Autant de personnes dont les torts subis et les atteintes aux droits étaient peu en mesure d’éveiller l’attention politique et médiatique, malgré les protestations d’associations de défense des droits humains. Le travail de cartographie géographique et sociale des interventions policières reste à affiner, mais le déroulement des plus emblématiques d’entre-elles est particulièrement édifiant : « l’assaut de Saint-Denis » au cours duquel des milliers de munitions furent tirées par les forces de police dans un quartier densément peuplé, est ainsi emblématique des variations de l’intensité de la « force de l’ordre [12] » en fonction des propriétés sociales et raciales des personnes visées.

Ces effets de concentration de la « violence légitime » sont tels que sa radicalisation demeure largement lointaine pour de vastes pans de la population. Pendant la guerre d’indépendance algérienne aussi, de très larges parties de la société française ont pu avoir l’impression de rester à l’écart du conflit et de ne pas être touchées par les effets de l’état d’urgence et autres pouvoirs spéciaux [13]. En métropole, la répression fut avant tout une affaire de police et d’augmentation de l’emprise des forces de l’ordre sur des « Français musulmans d’Algérie » qui subissaient déjà contrôles au faciès, conduites au poste, rafles collectives, bien avant que le FLN étende son action aux départements du nord de la Méditerranée [14]. Les opérations de recensement, les représailles policières (notamment après des attentats ou des manifestations des nationalistes algériens), les intrusions violentes dans des lieux d’habitation touchèrent avant tout des espaces qui, en droit et plus encore dans les représentations sociales, n’étaient pas pleinement considérés comme des domiciles (chambres d’hôtels, garnis, foyers, bidonvilles…). Certains quartiers, si identifiés à leurs habitants « nord-africains » qu’ils étaient communément désignés comme des « médinas » dans les médias de l’époque, furent même parfois bouclés. Ce bannissement des non-résidents ainsi que le contrôle systématique des entrées et des sorties pouvaient durer des semaines, lors des moments de radicalisation de la répression policière. Il en fut ainsi à Paris, à la Goutte d’Or, à l’été 1955 [15].

Dans ces zones, hormis une relative difficulté à recueillir des renseignements, les forces de police n’apparaissaient nullement entravées dans leurs moyens d’action. Leurs chefs se plaignaient cependant que le code d’instruction criminelle (CIC) ne permette pas de diligenter des poursuites judiciaires sans les enfermer dans un cadre étroit. Contraintes dont ils s’affranchissaient dans leurs actions (perquisitions, interrogatoires…), empêchant ainsi qu’elles viennent nourrir des procédures judiciaires. Le code de procédure pénale (qui succéda au CIC en 1958) répondit à quelques-unes de leurs attentes. Mais ce fut surtout l’élargissement des possibilités de répression administrative et, dans une moindre mesure, l’action des tribunaux militaires qui permirent de satisfaire les demandes répressives de la hiérarchie policière.

Aujourd’hui, la réforme annoncée de la procédure pénale devrait permettre de répondre à certaines des revendications formulées de longue date par les représentants des policiers (règles d’usages des armes, possibilités de surveillance active, « retenue » au poste sans présence d’un avocat…), toujours prompts à dénoncer les entraves créées par les prérogatives des juges. Si elle était adoptée, cette réforme pourrait conduire à faire entrer dans le droit commun un certain nombre de mesures attentatoires aux libertés individuelles et « à faire de l’exception [en matière de procédure pénale] la règle pour un ensemble large d’infractions [16] ». Les attentats ont donc ouvert une fenêtre d’opportunité pour imposer des réformes législatives, ainsi que des revendications matérielles, ne touchant pas la seule matière « terroriste ». Il n’en avait pas été autrement pendant la guerre d’Algérie, tant en matière de procédure pénale que de tribunaux d’exception [17]. Dans la situation actuelle, si de nouveaux attentats meurtriers étaient perpétrés, des demandes d’un contournement encore plus radical de l’institution judiciaire pourraient à nouveau émerger, au travers notamment de la résurgence des revendications sur l’internement administratif.


Le ciblage des « musulmans »

Pendant la guerre d’indépendance algérienne, l’internement administratif s’imposa comme une modalité répressive à grande échelle. S’il en fut ainsi, en dépit de quelques oppositions et dénonciations , cela tint notamment au fait qu’il concernait des « citoyens diminués [18] ». Depuis des décennies, des groupes tels que les vagabonds ou les prostituées étaient sujets à des formes de mainmise policière qui les conduisaient à être périodiquement enfermés sans décision préalable d’un juge. Avec la guerre d’indépendance algérienne, cette logique s’étendit aux « Français musulmans » dans des formes plus « concentrationnaires », avec une extension quantitative et des durées inégalées. Même si, dès 1952, le préfet de police de Paris, Jean Baylot, clamait que l’islam était « parti à la conquête du monde », même si nombre de spécialistes de l’immigration pensaient alors que les Algériens étaient « inassimilables » en raison des caractéristiques de cette religion, la hiérarchie policière et les agents étaient peu attentifs aux signes d’appartenance et de pratiques religieuses des « Français musulmans ». L’islamophobie régnait dans certains cercles intellectuels et politiques mais n’avait pas encore été construite en problème public traduisible dans les catégories routinières du travail policier [19].

L’attention policière était accaparée par la recherche de modalités pratiques de renvois vers l’Algérie de ceux des « Français musulmans » (vagabonds, chômeurs, délinquants, militants nationalistes ou syndicaux…) considérés comme « indésirables ». La « fiction juridique » (selon les mots mêmes d’un préfet de police) de leur nationalité française empêchait que leur soient appliqués les textes régissant l’expulsion des étrangers. Il n’était alors pas question de déchéance de la nationalité, mesure qui aurait laminé les fondements de la domination coloniale. Il s’agissait cependant de trouver les moyens de traiter ces « Français de papier » comme des étrangers. Un certain nombre de mesures administratives (sur le rapatriement des « vagabonds » et « oisifs » dans leur département d’origine) et de procédures judiciaires (des mandats d’arrêts émis par des juges d’Algérie…) furent détournées de leur cadre normal afin d’organiser ces retours forcés au sud de la Méditerranée. Avant 1955, ces expulsions collectives étaient largement limitées par les difficultés institutionnelles et par les coûts budgétaires générés par leur mise en œuvre. Au fur et à mesure que la « lutte contre le terrorisme » devint une priorité, ces freins furent de moins en moins opérants. Les grandes opérations « d’élimination des indésirables » culminèrent en septembre et octobre 1961 (avant même le massacre du 17 octobre [20]), période au cours de laquelle des milliers de « Français musulmans » furent renvoyés au sud de la Méditerranée.

Dans la « République post-algérienne [21] » nombreux furent ceux qui à, l’instar de de Gaulle, auraient aimé que cette nouvelle ère soit marquée par un départ des Algériens de France. Il n’en fut rien et les nouvelles arrivées augmentèrent même dans les premières années de l’indépendance algérienne. La règle dite du « double droit du sol » (tous les enfants nés en France de personnes nées en Algérie à la période coloniale étaient français de naissance) conduisit à ce que se succèdent les « crises algériennes de la nationalité française » étudiées par Patrick Weil. L’épisode actuel des déchirements autour de la déchéance de nationalité en est le dernier avatar. Les immigrés d’Algérie sont en effet ceux qui possèdent le plus souvent la nationalité française (pour plus des deux tiers d’entre-deux) et les Franco-Algériens représenteraient sans doute à eux seuls entre 50% et 75% de l’ensemble des doubles nationaux. Ils sont aussi explicitement ciblés quand le Front national agite son programme d’interdiction de la double nationalité.

Quel que soit son nouveau périmètre, la déchéance de nationalité ne devrait toucher qu’une poignée de condamnés mais personne ne doute que les individus concernés seront quasiment tous de confession musulmane. Ces anticipations s’appuient sur les expériences passées (les quelques cas de déchéance de nationalité prononcés ces dernières années ) et sur les caractéristiques du terrorisme contemporain. Il reste que les effets de halo ou de contamination génèrent une suspicion qui s’étend bien au-delà des seules personnes directement visées par les « législations antiterroristes ». La manière dont a été mis en œuvre l’état d’urgence est à cet égard éclairante. Ses effets se sont étendus à nombre de personnes dont la pratique de l’islam et les appartenances religieuses supposées fragilisent le statut et favorisent la non reconnaissance de leurs droits. Ces glissements sont bien sûr niés par l’institution policière et le pouvoir exécutif, mais ils apparaissent au cœur du monde vécu par les groupes mobilisés défendant la cause des musulmans de France.


Un néo-molletisme ?

L’exécutif est cependant particulièrement sourd à toutes les critiques et revendications des groupes classés à gauche ou venus de fractions conséquentes de son électorat. À tel point que même les moins frondeurs des parlementaires socialistes s’interrogent sur la stratégie de triangulation adoptée par l’exécutif et sur les conséquences qu’elle pourrait avoir en termes d’épuisement durable du corpus théorique et des références historiques supposés soutenir la politique d’un gouvernement dit de gauche.

La question de la résurgence d’une forme de « national-molletisme » est en effet aujourd’hui posée [22]. Rappelons qu’après les élections législatives de janvier 1956, le Front républicain, formé autour de la SFIO et appuyé par les communistes, forma un gouvernement dirigé par Guy Mollet. Alors que la campagne électorale s’était focalisée sur la négociation de la « paix en Algérie » et les propositions économiques et sociales portées par Pierre Mendès France, Guy Mollet engagea le pays dans une escalade armée en Algérie. Surtout, il prêta une oreille attentive aux attentes des « Européens » d’Algérie les plus éloignés de ses soutiens électoraux et les moins enclins à accepter une véritable évolution du statut de l’Algérie. Le vote des « pouvoir spéciaux », en mars 1956, est devenu le symbole de ce changement de pied qui, dans un premier temps, n’entraîna pas de véritable renforcement des « minoritaires » de la SFIO (Daniel Mayer, Robert Verdier, André Phlip, Alain Savary…). Au cours de l’année 1957, la révélation des conséquences de l’application des pouvoirs spéciaux, et plus particulièrement de l’usage routinier de la torture au cours de la « grande répression d’Alger », n’ébranla qu’une faible partie de l’électorat de gauche mais rallia de nouveaux élus à la minorité de la SFIO. Ce fut une étape essentielle dans un mouvement de recomposition qui affaiblit durablement ce parti, nourrit l’émergence du Parti socialiste autonome (PSA, 1958) puis du Parti socialiste unifié (1960), ainsi que de nouvelles formes d’engagement. Ces dernières furent particulièrement cruciales pour des lycéens et étudiants qui joueront un rôle essentiel dans les mobilisations politiques des années suivantes.

Aujourd’hui aussi, le président de la République et le Premier ministre semblent incapables de faire évoluer la doctrine de leur parti et de proposer un projet renouvelé au pays, sinon en puisant dans les références et les revendication de l’opposition, voire de l’extrême droite. Ils sont d’autant moins enclins à le faire que, malgré la succession des défaites électorales et à rebours des évolutions en cours dans d’autres pays européens, l’affaiblissement du parti socialiste ne s’est pas encore traduit pas l’émergence de nouvelles coalitions (comme en Grèce, en Italie et au Portugal) ni par une remise en cause de son corpus doctrinal (par exemple en Grande-Bretagne, avec l’élection de Jeremy Corbyn à la tête du parti travailliste). Les tentatives d’affranchissement de la discipline du parti (les abstentions des députés « frondeurs » lors de l’adoption des budgets 2015 et 2016), les démissions successives de ministres, les essais d’organisation contournant le parti socialiste (le « mouvement commun » de Pouria Amirshahi, l’appel pour une « primaire de toute la gauche »…), comme l’opposition proclamée de dizaines de députés au projet de déchéance de nationalité, montrent qu’au sein même des soutiens du parti socialiste s’accentuent des tendances centrifuges favorisées par les postures de l’exécutif.

C’est assurément une bonne nouvelle pour les opposants à l’état d’urgence et aux dérives de la lutte contre le terrorisme se souvenant que les recompositions de la SFIO renforcèrent leurs prédécesseurs lors de la crise algérienne. Mais ce ne furent pourtant pas ces derniers qui remportèrent la mise politique : en juin 1957, après la chute du gouvernement Mollet, la IVe République entra dans une période d’instabilité qui prit fin avec l’arrivée au pouvoir du général de Gaulle, un an plus tard. Cette dernière, dans le contexte bien connu de la « crise de mai 1958 », s’inscrit dans un conjoncture particulièrement mouvante faite de reclassements politiques (Guy Mollet et une partie de la SFIO apportant leur soutien à de Gaulle) et d’affirmation d’un véritable pouvoir politique des forces de l’ordre : le « putsch d’Alger » eut ainsi lieu deux mois jour pour jour après la démonstration d’insubordination des policiers parisiens contre la IVe République (la manifestation du 13 mars 1958 devant le palais Bourbon [23]). Dans un premier temps, cette transition de régime n’apporta aucune solution au « problème algérien ». Celle-ci ne put être amorcée que par la construction progressive de nouveaux enjeux identitaires moins ancrés dans l’espace impérial et plus inscrit dans un horizon européen faisant figure de nouveau démultiplicateur de la puissance française. Ce moment fut aussi celui d’une fermeture de la nation, dont la définition fut de plus en plus ramenée à un corps électoral « européen » alors qu’il comptait jusqu’alors de nombreux « Africains et musulmans d’Algérie ».

Dans la crise actuelle, marquée par l’épisode de la controverse sur la déchéance de nationalité, mais aussi, dans la moyenne durée, par l’impossible accès à la représentation nationale des Français dont l’histoire familiale s’ancre dans l’immigration (post-)coloniale [24], se rejoue à nouveau la question des frontières de la nation française. En cela aussi la levée de l’état d’urgence ne peut pas attendre : aucun débat serein sur la question ne peut être mené tant que l’emprise policière sur certains groupes les expose à de véritables « cérémonies de dégradation » qui les excluent des frontières légitimes de l’appartenance à une collectivité politique commune [25]. Sortir d’une trajectoire pouvant conduire à un « État de police » n’engage donc pas simplement la question des équilibres entre les différents pouvoirs : au-delà de la question de « l’illibéralisme » des institutions nées de la crise algérienne, ce sont les contours de la « communauté imaginée » et les frontières du droit des personnes qui sont retracés par les débats politiques actuels et par le renforcement des prérogatives accordées aux forces de l’ordre.

Notes

[1] Sylvie Thénault, « L’état d’urgence (1955-2005), de l’Algérie coloniale à la France contemporaine. Destin d’une loi », Le mouvement social, 2007, no 218, p. 63‑78.

[2] Benedict Anderson, L’imaginaire national. Réflexions sur l’origine et l’essor du nationalisme, traduction française, Paris, La Découverte, 1996 [1983].

[3] Cette comparaison avait déjà été mobilisée après les attentats de janvier 2015. Voir notamment le numéro de Manière de voir d’avril-mai 2015.

[4] Jean-François Bayart, Romain Bertrand, « De quel “legs colonial” parle-t-on ? », Esprit, décembre 2006, p. 134‑160.

[5] Sylvie Thénault, « Assignation à résidence et justice en Algérie », Le genre humain, Paris, Le Seuil, 1997, p. 105‑115.

[6] C’est bien entendu surtout en Algérie que les militaires se virent remettre une grande partie des pouvoirs civils, notamment ceux de police. Mais en métropole aussi la justice militaire fut saisie, après l’adoption de l’ordonnance du 8 octobre 1958, d’une partie importante des affaires les plus graves liées à l’insurrection algérienne.

[7] Sur ces questions et évolutions voir notamment : Mireille Delmas-Marty, Libertés et sûreté dans un monde dangereux, Le Seuil, 2010.

[8] Sylvie Thénault, « Interner en République  : le cas de la guerre d’Algérie », @mnis, 2003, no 3, p. 215‑228.

[9] Laurent Borredon, « À Beauvau, certains voudraient interner les fichés “S“ », Le Monde, 5 décembre 2015.

[10] Arlette Heymann-Doat, Guerre d’Algérie  : droit et non-droit, Paris, Dalloz, 2012 ; Danièle Lochak, « Le Conseil d’État en politique », Pouvoirs, 2007, no 123, p. 19‑32 ; Sylvie Thénault, « La guerre d’Algérie au Conseil d’État », in Jean Massot (dir.), Le Conseil d’État et l’évolution de l’outre-mer français du XVIIIe siècle à 1962, Dalloz, 2007, p. 199-220.

[11] Fabien Jobard, « Le gibier de police. Immuable ou changeant  ? », Archives de politique criminelle, 2010, vol. 32, p. 95‑105.

[12] Didier Fassin, La force de l’ordre. Une anthropologie de la police des quartiers, Paris, Seuil, 2011.

[13] Raphaëlle Branche, Sylvie Thénault, La France en guerre, 1954-1962. Expériences métropolitaines de la guerre d’indépendance algérienne, Paris, Autrement, 2008.

[14] Emmanuel Blanchard, La police parisienne et les Algériens, 1944-1962, Paris, Nouveau monde, 2011.

[15] Emmanuel Blanchard, « La Goutte d’Or, 30 juillet 1955   : une émeute au cœur de la métropole coloniale », Actes de la recherche en sciences sociales, 2012, no 195, p. 98‑111.

[16] Jacques Toubon (Défenseur des Droits), « On entre dans l’ère des suspects », Le Monde, 4 février 2016.

[17] Vanessa Codaccioni, Justice d’exception   : l’État face aux crimes politiques et terroristes, Paris, CNRS éditions, 2015.

[18] Sur l’histoire et l’usage de cette expression : Emmanuel Blanchard, Encadrer des « citoyens diminués ». La police des Algériens en région parisienne, 1944-1962, thèse d’histoire, Université de Dijon, 2008.

[19] Abdellali Hajjat, Marwan Mohammed, Islamophobie, Paris, La Découverte, 2013.

[20] Emmanuel Blanchard, « Le 17 octobre 1961 à Paris : une démonstration algérienne, un massacre colonial » (ressources pédagogiques du Musée de l’immigration, 2015). L’analyse historienne la plus complète et la plus précise est celle développée par Jim House et Neil MacMaster, Paris 1961. Les Algériens, la terreur d’État et la mémoire, Paris, Tallandier, 2008 [2006].

[21] Todd Shepard, 1962  : Comment l’indépendance algérienne a transformé la France, Paris, Payot, 2008 [2006].

[22] Cette expression, régulièrement reprise depuis, a été forgée dès 1956 par le journaliste britannique Alexander Werth. François Lafon, Guy Mollet, Paris, Fayard, 2006.

[23] Emmanuel Blanchard, « Quand les forces de l’ordre défient le palais Bourbon (13 mars 1958). Les policiers manifestants, l’arène parlementaire et la transition de régime », Genèses, 2011, no 83, p. 55‑73.

[24] Olivier Masclet, La gauche et les cités. Enquête sur un rendez-vous manqué, Paris, La Dispute, 2003.

[25] Le concept de « cérémonie de dégradation » est emprunté au sociologue Harold Garfinkel. Emmanuel Blanchard, « Contrôle au faciès : une cérémonie de dégradation », Plein Droit, n° 103, décembre 2014.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 22 Fév - 21:14


au rayon Uvea, demandez le Président



le chef et la chefferie

Hollande à Wallis : kava, colliers de fleurs, cochons grillés et grosse fatigue

Frère Placide y a pensé aussi



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 23 Fév - 22:11


crèvent tous les merdeux théoriciens et activistes
qui prétendent penser le combat communiste sans Dubois !


un pareil texte est pour moi comme une récompense de toute une vie, avec le jazz et ses musicien.ne.s grâce auxquel.le.s j'aurai pu rencontrer la pensée de Dubois et la croiser avec des convictions communistes. Une telle exigence intellectuelle dans l'intelligence sensible, de sollicitations à penser plutôt qu'à exclure au nom de la lutte de classe, est un potlatch d'un bonheur sans nom : voilà qui a un siècle, et qui est ignoré en France !

merci à la revue Période pour nous brasser tout ça avec une claire perception de ce qui se joue, aujourd'hui, pour la pensée de tous ceux qui n'ont pas jeté le bébé Marx avec l'eau du bain marxiste


De l’aristocratie ouvrière à l’Union sacrée : Du Bois sur les origines coloniales de 1914 Alberto Toscano


Citation :
L’impérialisme et la colonisation sont les racines de la Première guerre mondiale. Alors que l’on commémore les cent ans de la guerre de 1914, Alberto Toscano revient sur l’interprétation qu’en offrit, dans les années 1910, W.E.B. Du Bois, marxiste noir américain. Pour ce dernier, la Première guerre mondiale ramène sur le territoire européen un conflit que les grandes puissances impérialistes européennes se livraient sur le territoire de l’Afrique depuis plusieurs décennies. Revenant sur les notions centrales de W.E.B. Du Bois de « salaire de la blancheur » et de « ligne de couleur », Toscano montre ainsi la difficulté stratégique qu’a posé la guerre pour les Noirs américains, et en particulier pour Du Bois : puisque la ligne de couleur traverse autant les mouvements ouvriers des pays du centre que le monde capitaliste lui-même, la question du ralliement à l’effort de guerre supposait de répondre à la double exigence de lutter contre l’impérialisme américain et contre le racisme du mouvement ouvrier.
[...]

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 29 Fév - 17:00


La République française a indemnisé les esclavagistes et non pas les esclaves Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe 29 février 2016


Citation :
A la demande du Collectif Liyannaj Kont Pwofitasyon, de l’Union Générale des Travailleurs de Guadeloupe, de LA FONDATION FRANTZ-FANON, du COLLECTIF DE L’OUEST DE SAINTE-ROSE ET ENVIRONS, une assignation a été déposée contre L’ÉTAT FRANÇAIS le 05 mai 2015.

Notre requête demande au tribunal de :

DESIGNER un collège d’économistes, d’historiens, de démographes et d’agronomes chargé de fournir tous les éléments d’appréciation du préjudice économique et social causé aux populations de Guadeloupe par les politiques criminelles de colonisation et de la mise en esclavage depuis 1626 ; ainsi que les éléments en vue d’une réforme foncière et agraire portant sur l’ensemble des propriétés d’origine criminelle, car issue des politiques criminelles de colonisation et de mise en esclavage en Guadeloupe ;

CONDAMNER L’État français au paiement d’une provision de 200.000 € à chaque requérant afin de constituer un organe de travail dédié à l’étude et à l’évaluation du préjudice.

L’assignation s’accompagne de deux Questions Prioritaires de Constitutionnalité (Art. 61-1 de la Constitution de la République française) qui démontre que l’article 5 du décret-loi du 27 avril 1848 et la loi du 30 avril 1849 prévoyant l’indemnisation des esclavagistes, ne sont pas conformes à la Constitution française.

Nous demandons au tribunal de transmettre nos deux QPC au Conseil Constitutionnel afin qu’il prononce l’abrogation des textes incriminés avec toutes les conséquences que cela suppose.

Après moult tergiversations, une audience se tiendra ce Vendredi 4 Mars 2016 à 08 heures au Tribunal de Grande Instance de Pointe-à-Pitre.

Pourquoi la République française a-t-elle indemnisé les esclavagistes et non pas les esclaves, les seuls victimes de cette abomination ?

Pointe-à-Pitre, le 28.02.16


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Lun 14 Mar - 7:10


France-Culture-INA, 09.03.2016 1H 5 min en écoute sur le site

En 1966, Aimé Césaire s'exprimait longuement sur la condition de l'homme noir au micro de José Pivin. L'émission proposait ensuite des extraits de trois pièces du poète : "Et les chiens se taisaient", "Une saison au Congo" et "La tragédie du roi Christophe".


Aimé Césaire à Paris, 1961 • Crédits : OZKOK - Sipa  

Citation :
Dans cette émission enregistrée en 1966 par José Pivin, "Aimé Césaire et l'Afrique", l'homme politique, poète et dramaturge explique comment il conçoit les différences entre les noirs et les blancs : celles-ci ne sont pas biologiques mais résultent de la culture. Celui qui fait partie des fondateurs du mouvement de la négritude analyse, enfin, son passage de la poésie au théâtre :

Citation :
Si j’écris des poèmes c'est précisément pour essayer de prendre possession de ce moi intime, de ce moi profond à côté duquel je ne peux passer. Mais enfin il y a des obsessions, il y a  des désirs, des souvenirs... et si je l'exprime poétiquement c'est parce que je le sens profondément, mais confusément.

Le problème noir n'est irréductible à aucun autre, analyse-t-il, plus loin :

Citation :
Il y a une mémoire d'au-delà de la mémoire : c'est ce qui remonte à la surface grâce à ces grands coups de sonde que constituent l'acte poétique. Je m’aperçois d'une chose, certains motifs comme le naufrage, la barque, le voyage marin reviennent. Je m'en suis rendu compte il y a peu : il y a vraiment pour moi ce choc, ce traumatisme provoqué par la traite des noirs, je ressens ce sentiment de déracinement, de séparation d'avec quelque chose, et la traite des noirs est un événement extrêmement important, et je dirais, pour moi, presque vécu...

L'humiliation et l'esclavage, aucun groupe ne l'a connu avec ces déterminations. Le nègre est la seule race qui a été ramenée au niveau de l'animalité, explique-t-il. Le racisme commence avec la colonisation car il a fallu légitimer celle-ci.  Il explique pourquoi il utilise la forme théâtrale.

L’émission propose, après l'entretien avec Aimé Césaire, des extraits de trois de ces pièces : Et les chiens se taisaient, Une saison au Congo et La tragédie du roi Christophe (par les comédiens Alain Cuny, Med Hondo, Yvan Labéjof, Silvia Monfort, Jacqueline Scott, Jean Topart, Jean Negroni, Douta Seck, Gérard Dournel, Henri Gilabert, André Fouche, Jean Marconi).

• Production : José Pivin
• Réalisation : Yann Parenthoën
• 1ère diffusion : 13/02/1966
• Indexation web : Sandrine England, Documentation de Radio France
• Archive INA-Radio France


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 25 Mar - 13:11

Adé me signale, d'Yves Benot


Citation :
En mai 2001, la France adoptait une loi reconnaissant la traite et l'esclavage des Noirs comme crime contre l'humanité. Et en septembre de la même année, dans la Déclaration de Durban, l'ensemble des pays de l'ONU reprenait cette condamnation. Dans les deux cas, les débats qui ont conduit à l'adoption de ces textes ont révélé une sorte de souffrance rétroactive, qui taraude encore. Comment expliquer, en effet, que des sociétés brillantes et humanistes aient pu si longtemps tolérer l'esclavage ? Cette interrogation est à l'origine du présent essai, qui explore les liens entre l'histoire de l'esclavage dans le monde moderne et la difficile reconnaissance des droits de l'homme depuis le XVIe siècle.

Mobilisant une vaste documentation historique, Yves Benot analyse la spécificité de la traite et de la mise en esclavage des Noirs par les puissances européennes dans les Amériques et l'océan Indien. Pour ce faire, il s'intéresse d'abord à l'esclavagisme des Grecs et des Romains, puis à ses successeurs, avant d'évoquer en détail la traite des Noirs. Pour chacune de ces deux grandes périodes, il évoque la place de l'institution dans la vie économique des sociétés esclavagistes, les théorisations et débats, enfin l'intervention des esclaves et leurs insurrections. Celle, victorieuse, des esclaves de Saint-Domingue, inaugura le long siècle des abolitions. Mais le capitalisme moderne a toujours eu recours à des ersatz d'esclavage, combinés lors de l'expansion coloniale à l'usage de la torture, qui marque encore tant de pays.

C'est dire que cette réflexion philosophique et historique sur le rapport entre la condamnation de l'esclavage et le progrès moral de l'humanité est d'une profonde actualité.

Adé me demandant si je connais, ma réponse :

j'ai lu des trucs d'Yves Benot je crois en 1993, pour l'anniversaire de la première abolition. Il y avait eu débat avec des historiens à Espace Marx Bd Blanqui, et un numéro spécial des Cahiers d'histoire. j'ai beaucoup lu ce genre de bouquins quand je travaillais sur le jazz, les origines africaines, les percus aux caraïbes, le blues

j'ai signalé dans RYTHMES et COMMUNISATION : JAZZ & Black Music, IMPROVISATION, une matrice de la poétique révolutionnaire, improvisation collective, temps réel et création relationnelle 18 novembre 2015

Les rythmes différents du processus révolutionnaire dans les Caraïbes Yves Benot par Jean-Claude Halpern 2005



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 16 Avr - 0:45


Mayotte : grève générale, silence colonial et blindés pour la répression


13 avr. 2016 Par FRATERNAFRIQUE

Au 12e jour de grève générale illimitée pour «l’égalité réelle et la justice» démarrée au lendemain des deux journées de grève contre la loi travail les 30 et 31 mars, pas un seul média n’en parle en France métropolitaine, pas une ligne, pas une seconde. Mayotte est pourtant un département français.

Citation :
En réalité, c’est parce que les 21000 habitants de Mayotte (et les dizaines de milliers de clandestins venant des Comores) vivent dans une des pires sociétés coloniales ; 82% à 92% de la population y vit sous le seuil de pauvreté alors que le coût de la vie est le plus élevé de tous les territoires français1 ; le taux de chômage y est de 20% (46,5% pour les jeunes) auquel il faut ajouter les clandestins; le taux d’illettrisme bat des records ; il n’existe qu’un seul centre hospitalier, soit moins de deux lits pour 1000 habitants contre six en métropole ; le nombre d’écoles est tellement insuffisant qu’il leur faut parfois fonctionner par rotation ; tout cela sur le territoire le plus pauvre de la République et où 50% de la population a moins de 20 ans. C’est explosif.

Le taux de chômage associé à la violence policière, la peur de perdre son emploi, la peur du chef, en particulier « blanc », la peur du préfet, espèce de gouverneur colonial, de sa police ou justice, est en train de voler en éclats dans la grève, les manifestations et les barrages. Les grévistes et manifestants veulent l’application immédiate et intégrale à Mayotte du Code du travail de France métropolitaine, l’application immédiate des Conventions collectives nationales, l’alignement immédiat des pensions minimum au niveau de la métropole, le reclassement avec reconstitution de carrière reprenant en compte la totalité de l’ancienneté des agents des fonctions publiques, l’alignement au niveau de la métropole de toutes les prestations sociales2.

Mais le slogan « d’égalité réelle » fait aussi référence au rapport du même nom du député PS, V. Lurel, déposé à la mi-mars auprès du gouvernement, qui devrait réglementer les 25 prochaines années des Dom-Tom.

Il prévoit de supprimer la majoration de 40% des salaires des fonctionnaires, d’augmenter les impôts, la TVA, de doubler l’octroi de mer de 2,5 à 5%, une taxe sur toutes les marchandises qui rentrent et l’élargir aux services afin de financer la suppression des cotisations sociales et fiscales des patrons.

Bref le PS veut taxer plus les plus pauvres pour donner plus aux riches et créer des « zones franches globales » sans charges ni code du travail qu’il baptise « plus grande autonomie locale ».

Pour défendre cette « loi travail coloniale » contre les barrages des manifestants, le pouvoir a sorti les blindés. Déjà en novembre, lorsque le mouvement avait débuté – interrompu par l’état d’urgence – sa police avait tiré à balles réelles sur les jeunes. Rompre le silence sur la grève générale à Mayotte, c’est le minimum pour nous qui vivons dans la puissance coloniale. C’est aussi lier nos combats à ceux des habitants de Mayotte, puisqu’ils le font eux-mêmes, alors qu’ici les jeunes et les salariés se mobilisent contre une loi travail métropolitaine qui est au fond aussi une transformation du pays en « zone franche ». C’est enfin avec les « Nuits debout » accueillir le combat des mahorais par une parole internationaliste et ce qui nous passionne tous : « l’égalité réelle ».


Jacques Chastaing, 11 avril 2016

Publié sur le site A l’encontre,

http://alencontre.org/europe/france/mayotte-greve-generale-silence-colonial-et-blindes-pour-la-repression.html 3


1 Ce qui avait valu une grève générale de 44 jours contre la vie chère en 2011 puis des fonctionnaires en 2013 pour une prime de vie chère

2 Le RSA est par exemple de 37,5% du montant de celui de la métropole.

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 28 Avr - 19:00




décembre 1959 en Martinique, décembre 1962 et mai 1967 en Guadeloupe

Trois événements historiques à la loupe

Estelle VIRASSAMY 26 avril 2016


La commission est composée de huit historiens : Benjamin Stora (président), Michelle Zancarini Fournel (secrétaire), René Bélénus, Jacques Dumont, Laurent Jalabert, Serge Mam Lam Fouck, Louis-Georges Placide et Sylvain Mary. (Roberto BIRHUS)

Citation :
La commission temporaire d'information et de recherche historique sur les événements de décembre 1959 en Martinique, décembre 1962 et mai 1967 en Guadeloupe a été lancée en avril 2014. Le point sur l'état d'avancée de ses travaux.

Sa constitution a été officialisée par arrêté du ministère des Outre-mers, publié au Journal officiel du 22 avril 2014. Sa mission : étudier et rendre un rapport sur trois événements historiques qui ont marqué les Antilles-Guyane et sur lesquels de nombreux questionnements subsistent encore : les événements survenus entre les 20 et 23 décembre 1959 en Martinique ; ceux relatifs aux conditions de l'accident d'avion survenu le 22 juin 1962 en Guadeloupe ; enfin les événements survenus entre les 26 et 28 mai 1967 en Guadeloupe.

DES TÉMOIGNAGES ENTENDUS

La commission temporaire d'information et de recherche historique relative à ces événements, présidée par l'historien Benjamin Stora - professeur des universités, inspecteur général de l'Éducation nationale, président du musée national de l'histoire de l'immigration et spécialiste du monde colonial et du Maghreb - est actuellement en mission dans les trois départements français d'Amérique. En fin de seaine dernière, à la résidence départementale, au Gosier, elle a organisé une réunion pour faire le point sur l'état d'avancée de ses travaux.

« La volonté politique est de faire la lumière sur ces trois événements. Notre objectif est de connaître l'histoire, d'établir des faits, de recueillir des témoignages et de regarder les archives, mais surtout de ne pas porter de jugement définitif sur ces événements, précise Benjamin Stora. Nous sommes venus recueillir les témoignages de gens qui ont participé ou vu les choses de manière certaine. »

L'idée pour les membres de la commission était de faire un point d'étape. Ils iront ensuite en Martinique et en Guyane pour renouveler ce même exercice. « Nous devons porter cette histoire à la connaissance de la société antillaise, mais pas seulement. Elle doit être diffusée à la société française et, plus largement, au monde. C'est un défi compliqué que de vouloir sortir ces histoires des processus d'occultation, de les mettre en lumière et de trouver les moyens de sa diffusion, ajoute l'historien. Pour cela, il y aura une réflexion à avoir par la suite sur les programmes scolaires. »

Les membres de la commission souhaitent rappeler qu'il ne s'agit pas de mettre un terme à l'écriture de l'Histoire. L'objectif est de livrer à la connaissance du grand public un certain nombre de faits solides et étayés pour faire en sorte que d'autres chercheurs et historiens poursuivent leur travail. La commission doit rendre son rapport définitif le 30 octobre au ministre des Outre-mers.


Benjamin Stora, président de la commission - « La décolonisation : l'un des points communs »

Citation :
« Ces trois événements ont plusieurs points communs. Il s'agit notamment de la décolonisation, à la fin des années 1950 début des années 1960. Durant cette période on a vu se lever une partie importante de la jeunesse nationaliste et révolutionnaire qui voulait être au diapason du monde. Ce qui s'est passé à Cuba a joué un rôle important dans la fabrication des imaginaires politiques et des situations d'engagements de cette nouvelle génération. »

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 1 Mai - 6:47



Canada : l’Occident encore à l’assaut du sous-sol africain ! David-gone Avr 18, 2016

Le Canada ou l’Occident faut-il dire, par l’entremise des Groupes Goviex et Denison Mines, ne démord pas dans sa volonté subtile d’exploiter de fond en comble les richesses du sous-sol africain. L’uranium congolais qui avait servi aux Américains à raser Hiroshima et Nagasaki continue d’être prisé cette fois par les Canadiens à l’assaut de toutes les terres africaines où l’on peut snifer l’odeur de l’uranium, des sources de JeuneAfrique.


Citation :
L’Occident et l’uranium africain

L’Occident, pour obtenir tout l’uranium du Niger, de la Zambie, du Mali et de la Namibie pour l’heure, a décidé d’un échange d’actions entre Goviex et Denison Mines, deux puissants groupes canadiens. Le 17 Mai prochain devrait sonner le glas de cette transaction au cours de laquelle Denison Mines disposerait de 25% du capital de Goviex. Plutôt qu’une séparation des capitaux pour exploiter l’uranium du continent africain, ces consortiums ont fusionné leurs actifs pour constituer un véritable « véhicule juridique » qui les positionnerait davantage sur le continent qui aspire pourtant à une liberté totale pour prendre son destin en main. Au lieu de cela, David Cates, le PDG de Denison Mining, oriente sa vision ailleurs: « Cette transaction va fournir à nos actionnaires une exposition importante à la mine de Madaouela au Niger».




Non pas uniquement le Niger, mais aussi la liberté d’exploiter toutes les mines de Mutanga en Zambie, au Mali avec le projet Falea et en Namibie, avant d’explorer d’autres pays africains.

Le chant de Renaissance africaine et du profond besoin de voir l’Afrique libre, unie et développée, disposant et jouissant des richesses de son sous-sol, ne semble pas bercé l’Occident. Quand on sait que l’uranium aide à la fabrication de bombes atomiques, est-ce à faire en sorte qu’un jour l’Afrique ne puisse pas aussi disposer de bombe atomique par manque d’uranium avéré ?




Citation :
Denison is a uranium exploration and development company with interests focused in the Athabasca Basin region of northern Saskatchewan – including its 60% owned Wheeler River project, which hosts the high grade Phoenix and Gryphon uranium deposits. Denison also owns a 22.5% interest in the McClean Lake uranium mill, which is currently processing ore from the Cigar Lake mine under a toll milling agreement, and is the manager of Uranium Participation Corp., a publicly traded company which invests in uranium oxide and uranium hexafluoride. Denison is a member of the Lundin Group of Companies and is listed on the TSX Exchange under the symbol DML and on the NYSE MKT under the symbol DNN.

Spécialisations
Uranium Exploration, Athabasca Basin, Uranium Company, Uranium Mining

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 3 Mai - 6:44


Colonisation et migration au Maghreb (1830-1962)

Les flux migratoires entre le Maroc et l’Algérie à l’époque coloniale


Mimoun Aziza  p. 151-166

Citation :
1
Les migrations de population expriment les changements affectant l’organisation et le fonctionnement de la société et de l’espace. Dans le cadre des sociétés rurales maghrébines, les déplacements de population étaient intégrés dans les genres de vie. Des mouvements saisonniers ou temporaires étaient pratiqués par les hommes des régions aux milieux écologiques fragiles et à faibles potentialités économiques. Traditionnellement, les gens des populations périphériques arides quittaient leur terre pour louer leur bras. Par milliers, les montagnards du Haut-Atlas ou du Rif devenaient moissonneurs dans les plaines céréalières du Maroc atlantique, les Kabyles étaient colporteurs, d’autres s’engageaient dans les armées ou le commerce. En plusieurs régions, les spécialisations professionnelles s’établirent, des filières migratoires se constituèrent, permettant les départs.

2
Avant la colonisation, ces migrations provisoires demeuraient marquées par les cadres régionaux de la vie communautaire. Des déplacements de population dans les zones frontalières entre le Maroc et l’Algérie étaient fréquents. Il ne s’agissait pas de flux réguliers et permanents, mais plutôt d’une sorte de nomadisme que pratiquaient une bonne partie des tribus frontalières. L’implantation de l’économie coloniale a engendré des changements importants. L’accaparement des meilleures terres par les colons, la monétarisation des échanges et des services et le déclin des économies vivrières provoquèrent la rupture des hiérarchies sociales anciennes et la prolétarisation d’un nombre croissant de paysans. Par exemple, la législation agraire introduite par la France en Algérie favorisait la propriété privée européenne. Selon Claude Liauzu1, cette législation avait un objectif politique, faire place pour les colons, mais aussi démanteler les assises de la société rurale et les moyens de sa résistance. Ce phénomène a provoqué des flux migratoires importants vers les grandes villes du Maghreb : Casablanca, Alger, Oran, Tunis, etc. et vers l’étranger. L’occupation coloniale a également entraîné des déplacements de population à l’intérieur du Maghreb : des Algériens qui fuyaient les atrocités de la conquête française se réfugièrent au Maroc. En même temps, des Marocains partirent chercher du travail dans la nouvelle colonie nord-africaine.

Des Algériens s’exilent au Maroc

3
Dès l’occupation française de l’Algérie en 1830, des dizaines de milliers d’Algériens fuient leur pays soumis aux « chrétiens » et s’installent au Maroc. Près d’un siècle plus tard, l’instauration du protectorat français au Maroc va inciter davantage les Algériens à s’installer au Maroc, phénomène qui a duré tout au long de la période coloniale. En suivant l’évolution historique de ces flux migratoires, on pourrait distinguer quatre vagues principales2 :

4
La première vague a débuté juste après l’occupation française en 1830. La résistance de la population algérienne à la colonisation et à la conquête militaire du pays a provoqué des départs collectifs de tribus vers le Maroc. Pour des raisons de proximité géographique et de liens familiaux et religieux qui unissent les deux sociétés maghrébines, le Maroc a été la destination de la première vague de migrants algériens appelés les muhâjirîn, c’est-à-dire « les exilés pour la foi ». L’émigration pour la foi était considérée comme un devoir pour celui qui est vraiment soumis à la volonté d’Allah ; il doit rejoindre le pays de la Foi, le Dar el Islam, abandonner le Dar el H’arb, le pays passé aux mains du colonisateur et légalement voué à la guerre3. Cet exil était soit individuel, et il s’agissait alors d’une élite – des oulémas, des cadres administratifs, des artisans, etc. –, soit collectif – et des tribus entières ou des fractions de tribus comme celles de la région oranaise franchissaient la frontière pour s’installer au Maroc.

5
Les sources marocaines témoignent d’un accueil chaleureux qui a été réservé aux exilés algériens, « le Sultan marocain Abderrahmane Ibn Hicham a donné ses ordres pour qu’ils soient bien accueillis et logés… »4. Dans son Histoire de Tétouan, Mohamed Daoud raconte que, dès le débarquement français à Alger en 1830, deux bateaux, avec à leur bord des familles algériennes, arrivent à Tétouan en août 1830. Et en 1842, on recense à Tétouan plus de 700 Algériens pauvres5. Dans une lettre du sultan au gouverneur de Tétouan, Abderrahmane Ash’àsh, ordonne qu’ils soient librement intégrés : « Ils sont libres, ceux parmi eux qui désiraient intégrer librement l’artillerie ou la marine, admets-les et n’y contrains personne. Ceux qui voudraient demeurer indépendants, libre à eux de choisir. Les commerçants et les artisans, parmi eux, ont le loisir de gagner leur vie en pratiquant leurs métiers… »6 Aux notables de ces émigrés, le sultan affecta une bourse annuelle et distribua des largesses à l’occasion des fêtes religieuses. À ses gouverneurs de provinces il donna des directives formelles pour que ces exilés fussent aidés, respectés et exonérés de toutes charges makhzéniennes.

6
Ces émigrés de la première vague venaient particulièrement de l’Ouest algérien. Ils se sont installés, en majorité, à Oujda et à Fès. D’autres se sont réfugiés à Tétouan, Taza, Meknès, Tanger. Il faut compter en outre ceux qui se sont installés à la campagne.

7
La deuxième vague est contemporaine à l’occupation d’Oujda en 1907 par les Français, suivie de leur établissement du protectorat : c’est celle de « l’immigration appelée » (1907-1926). Pendant cette période, arrivent beaucoup d’Algériens qui seront appelés à jouer le rôle d’intermédiaires entre les occupants et les Marocains : des interprètes, grâce à leur connaissance de l’arabe et du français, des greffiers, des instituteurs, des professeurs… Leur nombre ne cesse d’augmenter ; encore les statistiques sont-elles inférieures à la réalité, un grand nombre d’Algériens étant confondu avec les Marocains. Henri Lombard7 souligne que, pendant cette deuxième période, les Algériens musulmans formaient « une colonie annexe de la colonisation européenne ». En effet, appelés soit par l’administration soit par des frères déjà installés, des cousins ou des amis affluèrent par centaines de toute l’Oranie. Particulièrement de Tlemcen, de Nedroma et de Maâscar, des familles entières croyaient à la pérennité de la présence française au Maroc et considéraient notamment le Maroc oriental comme un simple prolongement de l’Algérie8.

8
Ceux qui s’étaient exilés pour des raisons religieuses lors de la conquête de l’Algérie par les Français n’ont pas tenu, après l’installation du protectorat au Maroc, à se prévaloir de leur qualité de sujets français. Il leur importait peu d’ailleurs de changer de nationalité puisque, de toute façon, leur statut demeurait régi par la loi musulmane. Eux ou leurs descendants figurèrent désormais comme des Marocains dans les statistiques9. En 1907, ils formaient plus d’un cinquième de la population d’Oujda qui comptait alors quelque 6 000 habitants. Pour 1910-1911, Louis Voinot10parle de 1 500 Algériens groupés en 300 foyers, mais le recensement de 1911, cité par Augustin Bernard11, n’enregistre que 200 Algériens sujets français.

9
À vrai dire, il est difficile de se faire une idée non seulement du chiffre exact de cette population, mais aussi de sa position par rapport à la France. Surtout que le statut de « “sujet français” n’a pas toujours été facilement détecté par l’administration française. Ainsi, beaucoup d’Algériens se retrouvent “noyés” dans la masse des Marocains, faute d’avoir entrepris les démarches pour faire connaître leur origine algérienne et donc leur qualité de sujet français, ceci plus au moins volontairement »12. De nombreuses familles ont fini par avoir la nationalité marocaine, telles que les Ben Mansour, les Abdelghani, les Ouled Saâdouni. D’autres, d’origine algéro-turque (les Koulouglis), restèrent sans nationalité. Quant à ceux reconnus comme sujets français, H. Lombard explique, par exemple, qu’il y avait des familles qui recevaient du Makhzen marocain l’indemnité due aux muhâjirîn et prenaient la précaution d’inscrire leurs enfants à l’état civil de Tlemcen, ceci dès avant l’occupation française du Maroc ; c’est le cas des Triqui et des Meziane. D’autres ont préféré ne pas se manifester comme tels et passer pour des Marocains. Il remarque aussi que la présence des Algériens à Oujda représente un atout pour la France. Il écrit : « dans ce Maroc étranger à la France, les Algériens qui vivaient même musulmans, même ayant fui la domination française et n’aspirant qu’à se fondre dans la population qui les entourait, servaient déjà l’intérêt français commercialement et politiquement, le plus souvent involontairement. »13 Aux yeux des Marocains, cette participation massive des Algériens à l’administration du protectorat leur donne l’image de gens se rapprochant des Français et s’éloignant de leurs frères musulmans. C’est pourquoi ils sont traités de shab nçara, c’est-à-dire « les amis des chrétiens »14.

10
La troisième vague se signale comme période de réglementation de l’entrée des Algériens au Maroc : c’est celle de « l’immigration favorisée » (1926-1942). Avec le temps, les Algériens sont devenus moins indispensables pour l’administration française et sont progressivement remplacés par des Marocains pour les petits emplois. On réglemente leur admission au Maroc. Surtout, on change leur statut de fonctionnaires, qui est assimilé à celui des Marocains en 1926 : l’arrêté viziriel du 8 janvier 1926 déplace les fonctionnaires algériens musulmans du cadre français vers le deuxième cadre spécial marocain et assimilé. En outre, les salariés algériens ne peuvent plus bénéficier de la législation sociale appliquée aux citoyens français ; en effet, n’étant pas des citoyens, mais des « sujets français », ils ne peuvent pas bénéficier de la majoration de traitement de 38 % et du remboursement des frais de voyage en congés accordés aux Français. Les Algériens, à travers la Fédération des Algériens musulmans du Maroc, ont protesté contre cette réorganisation de 1926. Ils ont exprimé leur refus de cette confusion avec les Marocains, allant même jusqu’à accuser la France de « racisme assimilateur ». Cette fédération rappelle que » de nombreux Algériens, abandonnant leur situation en Algérie ou même interrompant leurs études, ont répondu à l’appel de la France, se sont expatriés, ont donné au Maroc sa première armature et ont pu rendre au protectorat de réels services… ; que la nationalité prime [sur] l’origine et que le racisme assimilateur, qui leur est opposé, n’est pas appliqué aux israélites, le juif algérien conservant un statut distinct et supérieur à celui de juif marocain »15.

11
Malgré ces inconvénients, les Oranais continuent d’affluer vers le Maroc. Ils sont 2 471 en 1926 pour passer à 4 594 en 1936. La crise économique de 1931 les empêche d’émigrer vers la France, alors ils se tournent vers le Maroc. Oujda fut leur point d’arrivée : plus de la moitié des Algériens (57,6 %) au Maroc vivaient dans cette ville en 1936. Pourtant, le Maroc aussi tend à se fermer à leur émigration, à cause de la crise économique. À partir de cette période, les conditions d’entrée des étrangers au Maroc, donc des Algériens dans ce cas, sont devenues plus sévères ; elles sont réglementées par un dahir du 20 octobre 1931, dont les dispositions sont renforcées en 1934. Parmi ces conditions, il fallait présenter un contrat de travail accordé par l’employeur pour une durée d’une année minimum ; ce contrat devait être visé par le Service du travail de Rabat. Les Algériens protestèrent contre cette loi, d’autant plus que l’entrée des Marocains en Algérie était pratiquement libre et qu’ils subissaient, de ce fait, une concurrence sur le marché du travail algérien sans réciprocité16.

12
La quatrième vague est, au plan économique, celle de l’immigration « supportée » (1942-1956) et non plus « appelée » ou « favorisée », selon l’expression d’Henri Lombard. Elle est le fait essentiellement de travailleurs sans capitaux à la recherche d’emplois et qui vont se confondre avec les prolétaires marocains. Ce caractère nouveau s’affirme après la Seconde Guerre mondiale. Dans la ville d’Oujda par exemple, leur nombre passe de 4 813 en 1943 à 14 322 en 1951 ; un nombre qui a triplé en l’espace de huit ans. Cette hausse vaut aussi pour les autres villes ou villages de la région orientale du Maroc, comme Berkane, Ahfir et Taourirt. Cela est principalement dû à des facteurs liés à la situation dans la région oranaise, qui connaît alors une poussée démographique importante, et à l’arrêt de la migration vers la France du fait de la guerre et du débarquement des Alliés. Ces immigrants sont majoritairement des ouvriers sans qualification professionnelle, des chômeurs à la recherche de travail. Un grand nombre s’adonne à la contrebande qui règne alors à Oujda. » Une population algérienne s’est créée qui se compose de gens sans profession déterminée, instables, chômeurs... se rapprochant de la plus basse couche sociale marocaine tout près de laquelle ils vivent. »17 Après la fin de la guerre, ce mouvement s’intensifie : c’est encore une foule de gens sans contrat de travail, créant de petites boutiques et vivant avec les Marocains démunis dans des quartiers, ou « villages », périphériques.

13
Le dernier afflux des Algériens vers le Maroc est lié aux événements de la guerre d’indépendance de l’Algérie, déclenchée en 1954. À partir de cette date, des milliers de réfugiés algériens s’installent à Oujda : 6 386 en 1957 et 9 851 en 195818.

Les flux migratoires du Maroc vers l’Algérie

14
La migration marocaine vers l’Algérie a débuté vers la moitié du XIXe siècle. Il s’agissait, dans un premier temps, d’un mouvement saisonnier des travailleurs rifains. Ce mouvement de va-et-vient permanent entre le Rif et l’Algérie était connu chez les Espagnols sous le terme golondrina, qui veut dire « hirondelle », certainement pour son caractère saisonnier. Les Rifains utilisaient le terme Asharrak qui signifie « partir vers l’Est » pour parler de leur départ vers l’Algérie. On désignait l’Algérie par Lanjiri ou Ashark. Les habitants du Maroc oriental, notamment les Beni-Snassen et les Sahraoua, avaient aussi l’habitude d’aller chaque année travailler en Algérie. Des milliers de Rifains ont fini par s’y installer définitivement. À Misserghin, près d’Oran, il y avait un village presque entièrement peuplé de Rifains, fixés définitivement dans le pays. Un douar marocain à Aïn Turk dans la province d’Oran s’est formé dans les années 1940, à la suite des grandes famines sévissant dans le Rif et entraînant un exode massif vers l’Algérie.

15
L’un des premiers témoignages qu’on a pu recueillir de ce cas situe le début de cette migration vers la moitié du XIXe siècle : « Le 18 novembre de la même année 1852, agissant sans doute en représailles, les Espagnols de Melilla s’emparent d’une barque marchande appartenant à des Guelaya, et qui faisait route pour Oran où, de plus en plus, d’année en année, les travailleurs de cette tribu viennent maintenant louer leurs bras aux colons à l’époque des moissons. »19 En 1895, Augustin Mouliéras20 rappelle que chaque année plus de 20 000 Rifains viennent travailler chez les colons en Algérie. Louis Milliot21 rapporte vers 1934 que « cette émigration remontait aussi loin que les souvenirs des générations actuelles et, d’après les témoignages des anciens colons d’Oranie, il y a une cinquantaine d’année au moins que le défrichement et les moissons y sont exécutés par des travailleurs rifains ». Les informations recueillies par Raymond Bossard22auprès des « vieux » du Rif oriental montrent que dans la commune rurale de Dar Kebdani, on allait en Algérie dès avant la guerre avec les Espagnols, probablement avant 1909. Cette migration devient plus importante dans la dernière décennie du XIXe siècle, lorsqu’une liaison maritime fut établie entre Melilla et Oran. En 1896, il y avait 15 524 Marocains en Algérie, le département d’Oran en regroupait 11 82423. « De longue date, nous connaissons le Rifain, qui a coutume de venir en Algérie faire la moisson et les vendanges, comme un laborieux travailleur, courageux et probe. D’autres fois il se montre un cheminot précieux et bien des kilomètres de rails furent posés par lui, en Oranie principalement. »24

16
Plusieurs facteurs faisaient varier le nombre d’émigrants d’une année sur l’autre : les récoltes dans le Rif, la concurrence des machines agricoles plus perfectionnées, les événements politiques, les mesures administratives et les crises économiques. Mais jusqu’au moment de « la guerre des sables »25, qui a eu lieu entre l’Algérie et le Maroc en 1963, le flux migratoire ne s’est jamais complètement arrêté.

Les sources historiographiques

17
Nous disposons d’un certain nombre de documents fournissant des informations précieuses concernant l’émigration rifaine vers l’Algérie. Nous avons, en premier lieu, le journal espagnol Telegrama del Rif, publié à Melilla dès le début du XXe siècle. Puis, il y a les annuaires statistiques du protectorat qui fournissent des données chiffrées importantes, mais malheureusement ces annuaires ne couvrent qu’une période très courte du protectorat, de 1941 jusqu’à 195526. Et nous ne disposons que d’un seul rapport semi-officiel27. Concernant le courant migratoire qui utilisait la voie maritime à partir de l’enclave espagnole de Melilla, et qui débuta vers le milieu du XIXe siècle, nous disposons d’un ensemble de rapports diplomatiques rédigés à Oran et à Alger entre 1859 et 1863 et conservés aux Archivo Histórico National de Madrid et aux archives du ministère des Affaires étrangères espagnol28. Du côté français, l’étude de Louis Milliot, doyen de la faculté de droit d’Alger, publiée dans le Bulletin économique du Maroc de 1933-1934, demeure toujours le document indispensable pour l’étude des conditions de vie et de travail de cette main-d’œuvre marocaine concentrée essentiellement dans l’Ouest algérien. L’auteur a effectué des enquêtes personnelles auprès de ces migrants et dispose de données chiffrées importantes lui permettant d’analyser en profondeur certains aspects du phénomène, notamment le mouvement d’entrée et de sortie d’Algérie. Cependant, il faut signaler que ces données sont limitées dans le temps : elles ne couvrent que les années 1931-1932. Pour la même période, nous avons consulté un certain nombre de lettres adressées par le consul général français de la région d’Oujda à la résidence générale à Rabat qui fournissent des renseignements intéressants et des données numériques importantes concernant cette mobilité29. À cette masse documentaire, il conviendrait d’ajouter les traditions orales populaires féminines (littérature, poèmes et chants rifains) qui évoquent l’absence d’un mari ou d’un frère30.

Le parcours migratoire

18
Avant de quitter le Rif, l’ouvrier prépare un repas particulier auquel il invite ses voisins et les membres de sa grande famille. D’après Louis Milliot, « l’ouvrier doit s’adresser aux bureaux d’intervenciones pour procurer un passeport non timbré qui lui est délivré sur feuille simple, moyennant une redevance très modique d’une peseta, sans photographie ni aucune formalité tracassière. Le plus souvent, les immigrants possèdent, en outre, une carte d’identité avec photographie et signalement dite “tarjeta de Identidad” »31. En réalité, les émigrants respectaient rarement ces procédures administratives. Notamment ceux qui empruntaient la voie terrestre et partaient en général à pied. En principe, le passeport devait être visé au passage dans la zone française où, de plus, les intéressés étaient astreints à une visite sanitaire comportant douche, épouillage et vaccination ; moyennant quoi, on leur remettait une carte sanitaire exigible pour le franchissement de la frontière. En Algérie, la réglementation applicable à la main-d’œuvre rifaine est le droit commun de tous les étrangers c’est-à-dire qu’en principe pour pouvoir demeurer dans le pays comme « travailleurs », les intéressés devaient produire un certificat d’embauche et obtenir la délivrance d’une carte d’identité spéciale. Mais bien peu se soumettaient entièrement à ces prescriptions. Celles-ci ne semblaient pas, du reste, pouvoir être facilement appliquées. Les employeurs étaient les premiers à souhaiter qu’aucun renforcement inopiné de contrôle ne vienne troubler un courant transfrontalier qui s’avérait extrêmement utile32.

19
Pour son transport, le travailleur rifain avait besoin d’une certaine somme d’argent. Quand il ne la possédait pas, il était obligé de recourir à l’emprunt ou de partir à pied en affrontant les risques de la route, comme c’était le cas pendant les années de famine dans le Rif (1941-1944). Les ouvriers qui partaient à pied pour la première fois préféraient être accompagnés des anciens migrants qui connaissaient le chemin par expérience. En partant du Rif, ils empruntaient des itinéraires connus par les anciens. Il y avait deux itinéraires principaux : le premier passait par Taourirt et aboutissait à Oujda, emprunté surtout par les Metalsa et les Beni-Bou-Yahyi. Le deuxième chemin franchissait la Moulouya au pont international sur la route de Berkane ou aux multiples gués situés en amont ou en aval. Une partie de ces émigrants voyageait à pied et une autre utilisait les autocars qui circulaient dans la zone espagnole et traversaient le Maroc oriental. Les départs du douar s’effectuaient généralement en groupe afin d’éviter les dangers de la route, car le voyage n’était pas toujours sûr, surtout lors du retour. Quelle que soit la saison, grâce au mouvement incessant de va-et-vient entre le Rif et l’Algérie, les intéressés se trouvaient toujours en nombre suffisant pour poursuivre le voyage. Ce mouvement leur permettait, par ailleurs, d’être renseignés progressivement sur l’état du marché de la main-d’œuvre et le développement de la saison des travaux. Ce sont des informations ainsi échangées en cours de route qui les guidaient vers telle ou telle région algérienne. En plus des dangers que représentait le voyage à pied, il n’était pas avantageux en termes économiques car l’ouvrier perdait en temps et en nourriture l’équivalent du transport en autocar. Cependant, la moitié des émigrants empruntaient la voie terrestre afin d’échapper aux formalités de contrôle administratif instauré pour la traversée de la zone française et la pénétration en Algérie. Les autorités espagnoles essayaient parfois de contrôler ce courant migratoire et de l’arrêter complètement en période de difficultés. Par exemple, en 1928, après la conquête totale du Maroc, les autorités espagnoles avaient développé une intense campagne de propagande pour détourner ce courant migratoire vers le sud de l’Espagne pour la récolte des olives. Mais les problèmes économiques et sociaux de l’Andalousie ont rendu cette initiative impossible. Le développement de ce mouvement dépendait des facteurs économiques propres aux deux pays : le Maroc et l’Algérie. Les opérations militaires de la conquête de 1924 à 1928 ont provoqué une telle raréfaction de travailleurs rifains en Algérie, que des émissaires-recruteurs étaient envoyés d’Algérie, afin de ramener les équipes qui faisaient défaut dans les exploitations. D’après le Rapport mensuel du protectorat français de janvier 1930, les Espagnols avaient pris des mesures pour limiter et contrôler cette émigration. Les Caïds dressaient des listes de ceux qui se trouvaient en Algérie33. « Dans la circonscription de Melilla de sévères mesures auraient été prises pour empêcher l’exode habituel des indigènes vers l’Algérie ou le Maroc oriental. Les autorités espagnoles auraient promis que d’importants travaux seraient prochainement entrepris pour utiliser la main-d’œuvre. »34

20
Il faut signaler que les statistiques officielles ne sont qu’approximatives. Il est difficile de donner une valeur absolue aux chiffres fournis par les services des douanes aux frontières, parce que, d’une part, le contrôle ne s’opérait pas sur la totalité des voies d’accès et, d’autre part, chaque individu venait et retournait fréquemment plusieurs fois au cours de la même année. En outre, les Rifains essayaient d’échapper à tout contrôle dans la mesure du possible. Sur les chantiers algériens, les employeurs commettaient des erreurs dans l’appréciation de l’origine ethnique de leurs ouvriers. Les statistiques dont nous disposons proviennent de deux sources. D’une part, les statistiques des entreprises de transports maritimes qui fournissent les chiffres des ouvriers rifains débarqués à Oran : 5 500 en 1930, 15 400 en 1931 et 11 300 en 1932. D’autre part, le relevé effectué sur les transports espagnols empruntant la route du pont international de la Moulouya. Celui-ci présente les chiffres suivants : 19 000 en 1930, 34 000 en 1931 et 29 800 en 1932. D’après les statistiques algériennes, le nombre de Marocains dans le département d’Oran en 1936 est de 19 902, dont 4 395 vivaient dans la ville d’Oran et 15 507 dans les autres communes. Les communes qui comptaient plus de mille Marocains en 193635 sont les suivantes :


Aïn-Temouchent 1 390
Aïn-Kial 1 286
Er-Rahel 1 297
Hammam-Bou-Hdjar 1 034
Laferriere 1 114
Rio-Salado 1 292

Amplification du phénomène après la Seconde Guerre mondiale

21
Chassés par les famines des années 1940, les Rifains quittent massivement leur pays36. 1941, année de la grande famine dans le Rif, a connu un exode massif des Rifains vers l’Algérie : plus du quart de la population masculine de certaines tribus du Rif oriental se trouvait en Algérie, comme le montre le tableau suivant :

Pourcentage d’ouvriers émigrés par rapport à la population masculine de certaines tribus du Rif oriental en 1941 [tableau dans l'original]
Source : Annuaire statistique de la zone du protectorat espagnol au Maroc 1942.

22
En 1942, les sources espagnoles estimaient à 46 000 le nombre d’ouvriers disponibles dans la zone espagnole pour l’émigration37.

23
Cette migration a permis à une bonne partie de la population du Rif de se mettre en contact avec l’économie coloniale. Le travail, chez les colons français en Algérie, représentait la première forme de salarisation connue par les Rifains. L’impact de cette émigration sur la société rifaine apparaît dès le début du XXe siècle : « Les Marocains, qui dans les débuts n’achetaient que des produits de toute première nécessité, se créaient des besoins grâce à l’argent qu’ils rapportent de leur séjour en Algérie : ils voyaient leur pouvoir d’achat augmenter. »38 Les sommes d’argent rapportées dans le Rif servaient de complément de ressources. Ils permettaient aussi à quelques-uns d’acquérir des lopins de terre. On peut légitimement penser que les conséquences de cette émigration sur la société rifaine furent aussi importantes que les changements introduits par la colonisation espagnole. La colonisation a participé à l’intensification de ce phénomène, en privant un grand nombre de paysans de leurs terres sans créer sur place un nombre important d’emplois d’ouvriers agricoles. Avant la colonisation espagnole, cette émigration avait un caractère saisonnier, les séjours des Rifains étaient courts (de trois à quatre mois), mais, pendant la période coloniale, les séjours commencèrent à être plus longs. Comme en témoigne M. Pascalet, le premier vice-président de la chambre de commerce d’Oujda, « cet exode commence au Rif dès la fin du mois de mai et dure de quatre à cinq mois. La moisson finie, ils se livrent au travail de la vigne ou s’embauchent dans les entreprises de dépicage pour attendre les vendanges. Ils ne retournent chez eux qu’en septembre. Quelques-uns, très rares, restent en Algérie pour piocher la vigne »39. À tour de rôle et aux frais du groupe, ils retournent chez eux pour aller voir leur famille et acheminer leurs économies et celles des autres membres du groupe. Ces émissaires, véritables rekkas ou bouchta (déformation du terme français « la poste »), faisaient plusieurs allers-retours entre l’Algérie et le Rif. Et grâce au mouvement de va-et-vient entre le Rif et l’Algérie, les intéressés restaient en contact avec l’actualité dans le Rif. Aussi, le fait de vivre ensemble constituait un facteur favorable au maintien des relations avec leur pays. La vie en groupe qu’ils menaient leur permettait de réaliser des économies. D’après plusieurs témoignages, le Rifain dépensait la moitié de son salaire en nourriture en Algérie et rapportait l’autre moitié dans sa tribu. À part la nourriture, les ouvriers rifains n’effectuaient aucun achat à l’intérieur du territoire algérien : les premiers achats avaient lieu à Oujda. Les sommes d’argent rapportées chaque année dans le Rif sont estimées à environ 50 millions de francs en 193240. En 1950, M. Counil parle d’un milliard de francs. La somme rapportée par chaque ouvrier dans sa tribu est estimée à 27 000 francs en 1950, en prenant pour base un salaire moyen de 300 francs par jour pour un séjour de six mois par année41. Ces sommes d’argent ramenées d’Algérie ont contribué, certainement, à modifier légèrement les modes de consommation dans le Rif.

Conclusion

24
En provoquant les bouleversements des structures socio-économiques du Maghreb que nous connaissons, la colonisation a facilité le déplacement des populations et a créé les conditions favorables aux flux migratoires intermaghrébins. Aujourd’hui, les relations « humaines » entre les deux pays voisins, l’Algérie et le Maroc, sont réduites au strict minimum. Les populations frontalières, habituées pendant des siècles à vivre dans de grands espaces, se trouvent actuellement confrontées à des barrières physiques qui les empêchent de se déplacer. Cette situation ne facilite ni le déplacement des populations ni les échanges commerciaux illégaux. Mais la population locale défie cette politique officielle en développant une activité commerciale parallèle, sous forme de contrebande. La situation actuelle n’est pas l’héritage de l’époque coloniale, mais elle est plutôt le résultat des politiques gouvernementales postcoloniales. À l’heure des indépendances, plus de 350 000 Marocains vivaient en Algérie, il n’en reste aujourd’hui que 50 000. Le Maroc aussi a abrité plus de 100 000 Algériens, seulement 12 000 y vivent actuellement.


Bibliographie

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Notes

1. Claude Liauzu, (1996), Histoire des migrations en Méditerranée occidentale, Éditions Complexes, Bruxelles, p. 116.

2. Henri Lombard distingue quatre principales vagues, il qualifie chaque étape d’un terme différent : immigration « de l’exil » jusqu’en 1907 ; immigration « appelée » de 1909 à 1926 ; immigration « favorisée » de 1926 à 1942 ; mais immigration seulement « supportée » de 1942 à la fin du protectorat (1956).

3. Charles-Robert Ageron (1967), « Les migrations des musulmans algériens et l’exode de Tlemcen (1830-1911) », in Économies, Sociétés, Civilisations, 22 années, n° 5, p. 1047-1066.

4. In Mohamed Daoud (1979), “Tarikh Tétouan” (en arabe), Imprimerie royale, Rabat, tome 8, p. 314.

5. Ibid., p. 357.

6. Lettre du sultan Abderrahmane Ibn Hicham au gouverneur de Tétouan, datée mardi 23 Joumada al-Awal 1246/ 9 novembre 1830. Direction des Archives royales, Rabat, cité par Ismail Moulay Abd al-Hamid al-Alaoui, Tarikh Oujda Wa Angad fi Dawhat al-amjàd, Casablanca, 1985, tome I, p. 108.

7. Op. cit., p. 9.

8. Y. Katan, (1990), Oujda, une ville frontière du Maroc (1907-1956), L’Harmattan, Paris, p. 432.

9. Katan, op. cit. L’auteur cite le cas du Khalifat du pacha d’Oujda en poste en 1955 et qui, bien qu’originaire de Géryville en Algérie, se considérait comme marocain.

10. Voinot Luis (1912), Oujda et l’Amalat, Oran, Fouque, p. 37.

11. A. Bernard (1911), Les confins algéro-marocains, Larose, Paris.

12. Y. Katan, op. cit., p. 437.

13. Op. cit. , p. 5.

14. M. Lemaille (1937), p. 42.

15. In Rapport de la Fédération des Algériens musulmans au Maroc sur la situation des Algériens musulmans au Maroc, cité par H. Lombard, p. 26.

16. Il s’agit de l’émigration saisonnière des Marocains vers l’Algérie que nous traiterons également dans ce texte.

17. H. Lombard, op. cit., p. 31.

18. P. Depis (1962), Notes sur le problème des réfugiés algériens au Maroc oriental (mars 1956-mai 1962), mémoire pour le CHEAM.

19. H. Duveyrier, « La dernière partie inconnue du littoral de la Méditerranée : le Rif », in Bulletin de la géographie historique et descriptive, Paris 1887, t. II, p. 142.

20. A. Moulieras, Le Maroc inconnu, volume 1, Exploration du Rif, Paris, 1895.

21. L. Milliot., « L’exode saisonnier des Rifains vers l’Algérie », in Bulletin Économique du Maroc 1933-1934, p. 313.

22. R. Bossard, Un espace de migration, les travailleurs du Rif Oriental (Province de Nador), Thèse de 3e cycle en géographie, Université de Montpellier, 1979, p. 52.

23. Démontés (Victor), « Les Étrangers en Algérie », Bulletin de la Société de géographie d’Alger, 1898, pp. 204-205.

24. Taillis (Jean du), Le nouveau Maroc, suivi d’un voyage dans le Rif, Paris, 1925, p. 332.

25. Cette guerre de courte durée a eu lieu entre le Maroc et l’Algérie en 1963 en raison d’un conflit concernant les frontières entre les deux pays.

26. Il s’agit des Anuarios Estadísticos de la Zona del Protectorado y de los Territorios de Soberanía de España en el Norte África publiés par l’Instituto Nacional de Estadística (Presidencia del Gobierno) Madrid, entre 1942 et 1955.

27. F. B. Perez, trabajadores rifeños en Argelia, conferencias desarrolladas en la Academia de Interventores, 1948-1949, Tetuán, 1959, p. 5-17.

28. Ces documents ont été partiellement étudiés par Juan-Bautista Vilar dans un article intitulé « Los orígines de la inmigración laboral marroquí en la Argelia francesa, los rifeños en la Oranie (1855-1963) », in Cuadernos de la Historia Moderna y Contemporánea, Universidad Complutense de Madrid, VI, 1985, p. 117-146.

29. Archives de l’Armée de terre à Vincennes (France), série 3 H 139.

30. Voir à ce propos les poèmes recueillis par Louis Justinard dans « Note sur la littérature et la poésie chez les Rifains », Bulletin de l’Enseignement public au Maroc, numéro spécial, janvier 1926. M. Biarnay dans ses « notes sur les chants populaires rifains », in Les Archives berbères, publication du Comité d’études berbères de Rabat (1915-1916), p. 26-43, cite le cas d’une femme abandonnée sans ressources par son mari qui est parti en l’Algérie et qui se voit, au retour de celui-ci, séquestrée, maltraitée, accusée d’infidélité ; elle crie son indignation :
Lorsqu’il partit pour la perverse Algérie, à qui me confia-t-il ?
Il me mit une faucille dans la main et me dit : Moissonne le blé !
Lorsqu’il revint, me rapportant seulement un vêtement grossier,
Il me dit : Maintenant voile-toi !


31. Ibid., p. 318-319.

32. En 1931, au cours d’une période de trois semaines durant lesquelles un essai de pointage avait été fait dans une commune de l’Ouest algérien, on avait relevé l’entrée de 6 500 Rifains et le départ de 2 000. On imagine alors les difficultés matérielles que pouvait rencontrer l’établissement d’un contrôle strict durant cette période d’affluence. Voir L. Milliot, p. 319.

33. Archives militaires de Vincennes (France), série 3 H 139.

34. L. Milliot, p. 397.

35. Répertoires statistiques des communes de l’Algérie (recensement de 1936), Direction des services économiques, Service central des statistiques, gouvernement général d’Algérie.

36. L’information concernant cette période est plus généreuse grâce aux Annuaires statistiques de la zone du protectorat espagnol, publiés à partir de 1940 jusqu’à la fin du protectorat.

37. Il s’agit de l’Annuaire statistique de 1942.

38. Ed. Déchaud, « Melilla et les présides », in Bulletin de la Société de géographie commerciale de Paris, 1909, p. 2-3.

39. Bulletin du Comité de l’Afrique française, 1929, p. 521-523.

40. Milliot, op. cit., p. 397.

41. Counil (M), Les travailleurs marocains en Algérie, mémoire de CHEAM n° 1672, 1950.


Auteur

Mimoun Aziza

Université Moulay Ismail, Meknès


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 7 Mai - 16:30

Histoire Globale
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Au-delà de la réprobation morale que suscite le développement du trafic d’êtres humains, il existe un certain nombre de débats spécifiquement économiques autour du phénomène de la traite négrière. Peut-on en calculer la rentabilité au niveau de ses acteurs immédiats ? Quels ont été plus globalement les profits de cette activité ? Ont-ils servi à financer la révolution industrielle et furent-ils finalement nécessaires au capitalisme ? Quel effet sur les exportations et la dynamique industrielle européennes ont eu les revenus de la traite ? L’enjeu est de taille pour l’histoire globale puisqu’il s’agit de préciser le rôle de cette traite dans la formation du mode de développement occidental. Dans ce premier papier, nous allons nous interroger sur les seuls profits des acteurs directement impliqués (armateurs, planteurs, États), laissant les effets macroéconomiques pour un second article.

Citation :
Il est d’abord difficile d’évaluer les profits créés grâce à l’utilisation de l’esclavage car ils sont réalisés en plusieurs étapes, notamment aux niveaux des armateurs européens et des planteurs. Si les acteurs privés semblent au cœur du système, les États européens, par le biais des taxes sur les produits tropicaux et de la stimulation générale des économies nationales consécutive à l’essor du circuit triangulaire, ont aussi profité de la traite. Il semble que ce soit dans les métropoles européennes que les profits de la traite aient été les plus importants. Considérons donc d’abord les profits des armateurs. Ils sont a priori calculables en évaluant la valeur de la cargaison de retour, en ajoutant les éventuels gains monétaires directs sur la vente d’esclaves, en déduisant le prix de la cargaison initiale et l’ensemble des frais de l’expédition [Morgan, 2000, p. 39]. Mais la cargaison du négrier à son retour dans le port européen ne fait souvent que couvrir les frais du voyage et les profits apparaissent donc bien maigres sur le papier… Ce sont en réalité les cargaisons des navires en droiture (trajet direct aller-retour entre l’Europe et l’Amérique), contreparties de ventes antérieures d’esclaves, qui rapportent souvent les bénéfices réels, sous la forme de produits tropicaux qui seront en partie consommés dans le pays, en partie réexportés. Ainsi le profit total sur un transport d’esclaves ne devient souvent effectif que deux ou trois ans après la vente de ces esclaves. Villiers et Duteil [1997, p. 185] remarquent que le commerce négrier est l’un des premiers où l’on pratique la comptabilité en partie double, laquelle permet de faire apparaître la rentabilité réelle du commerce négrier à l’issue du cycle complet, soit après la vente des produits coloniaux. L’analyse de cette comptabilité prouverait que la vente des Africains représente la première source de profit.

Cependant, avec la dissociation des cargaisons et la marge énorme de fraude, les bénéfices réels sont difficiles à évaluer. On sait cependant comment les capitaines se servaient de la réglementation française pour frauder : afin d’encourager le trafic négrier, cette dernière stipulait que toute marchandise antillaise ramenée par des négriers en échange d’esclaves était exemptée de moitié des droits de douane ; les négriers pouvaient alors négocier avec les planteurs pour obtenir de ceux-ci (contre une remise sur ce qu’il leur restait à payer) des reconnaissances de dette en blanc, ce qui permettait ensuite à ces armateurs de ramener en France des marchandises dispensées de droit de douane qu’ils certifiaient avoir reçues contre fourniture d’esclaves [Pluchon, 1985, p. 246]. Malgré les difficultés d’évaluation, on estime globalement que, sauf désastres exceptionnels, la traite négrière a été rentable (et ce d’autant plus que la boucle était réalisée rapidement, et que le capitaine était assez habile pour inclure une grande marge de fraude). La richesse des familles d’armateurs en témoigne et les architectures de Bordeaux, Nantes ou la Rochelle l’ont inscrit dans la pierre. Les taux de profit ont parfois été estimés autour de 50 % de l’investissement initial. Étudiant le cas anglais, Williams [1944], qui retenait un taux de profit moyen de 33% pour le 18e siècle, estime que le commerce triangulaire rapportait de l’ordre de 300 000 livres sterling par an pour Liverpool grâce aux seuls esclaves à la fin du 18e siècle, et 4 millions de livres de revenus annuels pour les plantations britanniques des Antilles en 1798.

Butel appelle cependant à nuancer les estimations de taux de profit tournant autour de 30 à 40% [in Léon, tome 3, 1978, p. 61]. En réalité, ainsi que le conclut Saugéra dans son ouvrage sur Bordeaux, « il est aussi essentiel de poser la question des profits que difficile d’y répondre » et « excepté pour quelques cas, comme Marchais ou Nairac, la traite ne représentait pour la majorité [des armateurs] qu’une partie souvent accessoire de leur activité maritime et commerciale. Comment déterminer l’argent spécifiquement négrier, c’est-à-dire gagné grâce à la vente des Noirs ? » [Saugéra, 1995, p. 272]. Pétré-Grenouilleau conclut que, « popularisée par de mauvais ouvrages de vulgarisation, née sans doute des efforts déployés par les armateurs eux-mêmes afin d’attirer des investisseurs », l’idée selon laquelle les bénéfices négriers étaient considérables doit être abandonnée [Pétré-Grenouilleau, 1998, p. 105].

Morgan [2000, p. 39-44] a réalisé pour sa part un recensement des études sur le sujet et note que la tendance majoritaire situerait les taux de profit entre 6 et 10% pour les armateurs britanniques. Il montre que les taux de profit supérieurs à 15 % reflètent le plus souvent une surestimation du prix de vente comme du volume des captifs. Il opte pour les résultats donnés par Anstey [1975] qui, calculant sur un échantillon assez large de comptabilités d’armateurs, aboutit à un taux de profit moyen de 8,1% dans les années 1760, 9,1% dans les années 1770, 13,4% pour la décennie suivante, 13% pour la dernière du siècle et seulement 3,3% entre 1801 et 1807. Ces ordres de grandeur sont par ailleurs confirmés par le travail de Behrendt [1993] qui situe ces taux autour de 7,3% entre 1785 et 1807. Mais il est bien évident que ces calculs, aussi précis soient-ils, ne peuvent estimer correctement la fraude et il y a fort à penser que les taux de profit effectifs furent de ce fait sensiblement plus élevés. Ceci dit, dans une économie où la mobilité du capital devient forte, il n’y a pas lieu de penser que les taux de profit du commerce négrier dussent être beaucoup plus élevés que sur toute autre activité capitaliste (soit de l’ordre de 6 à 8%), sauf à considérer un risque d’entreprise a priori plus fort.

Au niveau des planteurs des îles et colonies américaines, les profits réalisés grâce à l’emploi d’une main-d’œuvre servile sont eux aussi difficiles à estimer. Il faudrait pour ce faire prendre en compte non seulement l’exploitation des esclaves au sens monétaire, mais aussi les conséquences que le système pouvait avoir sur le prix des terres locales et celui des denrées [Engerman, in Mintz, 1981, p. 228]. Les recherches récentes montrent que le travail servile offrait des rendements intrinsèques intéressants. La productivité des esclaves était plus faible que celle des ouvriers libres, mais les captifs étaient bien meilleur marché : selon Gemery et Hogendorn, en cumulant ces deux facteurs, « les esclaves coûtaient environ trois fois moins cher que les ouvriers libres ou contractuels » [in  Mintz, 1981, p. 20]. De plus, les esclaves constituaient un capital et pouvaient offrir des avantages non monétaires, tels que prestige ou concubinage, qui rehaussaient leur valeur subjective par rapport aux autres types de main-d’œuvre. Les mêmes auteurs remarquent que « l’achat de labeur servile ou contractuel s’apparente plus à l’acquisition de capitaux qu’à celle de main-d’œuvre » et citent des cas où les deux tiers de l’investissement (l’esclave) étaient récupérés dans la première année.

Pourtant, au niveau des colonies, les profits semblent moins importants que dans les métropoles : selon Garden, étant donnés les frais considérables d’investissement et de fonctionnement ainsi que les variations des prix sur le marché européen, le profit retiré par le planteur lui-même est assez faible, de l’ordre de 3 à 4% du capital investi [in Léon, t. 3, 1978, p. 254]. Par ailleurs, la vente n’a lieu qu’une fois par an, après la récolte. En conséquence, les cargaisons de sucre sont souvent utilisées pour payer les intérêts des avances faites par les négriers. Les planteurs brésiliens survivent grâce au commerce d’esclaves lui-même, alternativement de l’artisanat fabriqué dans les ateliers de leurs domaines ou en se faisant prêteurs d’argent. Comme les véritables profits sont réalisés dans les métropoles où la vente de denrées coloniales se fait au prix fort, les planteurs qui ont des liens corrects avec les grandes maisons de commerce européennes sont favorisés. Aux Antilles, on peut distinguer les méthodes du commerce français et celles du commerce anglais. Le négoce britannique a réussi à créer des liens permanents avec les planteurs par le système de la commission d’achat des produits d’Europe et de vente des denrées coloniales, sous l’égide des puissantes maisons de « facteurs » de Londres : ce système aboutit souvent à l’endettement des planteurs vivant des avances du négociant consignataire des produits. Aux Antilles françaises, il existe des liens directs entre capitaines de navires jouant le rôle de négociants et planteurs ; les négociants armateurs sont plus souvent acheteurs des cargaisons de retour [Léon, t. 3, 1978, p. 88]. Quoi qu’il en soit, dès le début, les marchands jouent un rôle essentiel dans la plantation sucrière en raison des exigences financières de ces cultures : ils fournissent les équipements, partagent les profits, accordent des avances sur récoltes.

Il n’en reste pas moins que les revenus des plantations britanniques aux Caraïbes sont considérables en valeur brute. Citant Burnard, Morgan [2000, p. 57] retient des revenus tirés de la Jamaïque à hauteur de 6 millions de livres par an (pour une valeur des plantations de l’île à 28 millions environ) en 1774. Le total des possessions britanniques vaudrait de l’ordre de 50 millions de livres et rapporterait à ses propriétaires (souvent absentéistes et résidant en Angleterre) quelque 10 millions de livres par an, soit de l’ordre de 15% du revenu national britannique à la veille de l’indépendance américaine. Il faut sans doute déduire de ces revenus le prix de la défense des territoires exploités, encore qu’elle réponde aussi à des intérêts stratégiques indépendants des planteurs. Toujours est-il que ces revenus considérables sont privatisés, utilisant ici la dépense militaire britannique et permettant un réinvestissement éventuel en métropole…

La question de la rentabilité globale de la traite reste donc, sinon indécise, du moins délicate à quantifier en raison de la multiplicité des niveaux où sont réalisés les profits, de la diversité des acteurs, de l’importance des « ententes verbales » entre ces derniers ou encore de l’imbrication entre profits privés et coûts publics. On retrouve ici un point central des débats d’aujourd’hui autour de la mondialisation, à savoir le lien complexe entre États et acteurs privés. Cependant le vrai problème, pour la formation du capitalisme européen, est évidemment ailleurs : en quoi la traite a-t-elle contribué à la révolution industrielle ? Ce sera l’objet de notre prochain article.

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 7 Mai - 16:38



Traite négrière et formation du capitalisme(2)

Philippe Norel 18 janvier 2014


En 1944, dans Capitalism and Slavery, Williams affirme que la traite des Noirs, « forme la plus avancée du capitalisme marchand », aurait été « une des principales sources de l’accumulation du capital qui, en Angleterre, a financé la révolution industrielle ». Et il semble en effet que des armateurs aient bien avancé de l’argent à James Watt auquel on attribue traditionnellement la paternité de la machine à vapeur. Mais au-delà de l’anecdote, si l’on peut penser que les riches armateurs ou planteurs disposaient de l’argent nécessaire pour financer les inventeurs et entrepreneurs de la Révolution industrielle, l’ont-ils réellement fait ?

Citation :
La question est difficile à trancher tout en restant elle-même ambiguë. En premier lieu, on connaît mal le volume et l’affectation des revenus des armateurs et planteurs : ce qui est consacré à la consommation ostentatoire ou à l’achat de titres laisse peu de traces précises, d’où l’incertitude sur la fraction consacrée à l’industrie. Supposant ensuite que l’on connaisse l’investissement brut dans l’industrie des fortunes concernées, comment déterminer la part qui revient aux profits spécifiques de la traite plutôt qu’à ceux dégagés d’autres activités ? Si enfin ces difficultés sont levées, le point intéressant consiste a priori à évaluer la proportion de l’investissement industriel total imputable aux revenus de la traite…

Tout en sachant qu’un tel ratio « mécanique » ne rend compte que d’un effet très localisé des revenus de la traite sur l’économie, via l’investissement. Les effets réels sont beaucoup plus diversifiés et mettent en jeu la dynamique de l’économie : stimulation des exportations pour fournir les marchés américains, donc de l’innovation locale, accroissement de l’emploi européen donc du revenu et de la possibilité d’importer les denrées coloniales, source de plus de pouvoir d’achat transatlantique, etc. Ces remarques faites, analysons néanmoins la contribution directe des revenus de la traite à l’investissement, les autres effets étant étudiés plus loin.

En Angleterre, on estime qu’une part importante des capitaux nécessaires au développement de l’industrie cotonnière du Lancashire a pu provenir de l’activité du port de Liverpool, principal pôle de la traite. Le capital commercial de la région de Glasgow, développé grâce au commerce du tabac, lui-même lié à l’esclavage, trouve un emploi considérable dans l’industrie après 1730 : les négociants du commerce atlantique prennent en Écosse le contrôle des industries du verre, du sucre et du lin. Devine a montré comment le store system des marchands de Glasgow sur le marché de la Chesapeake dépendait de l’échange des biens de consommation et d’équipement nécessaires à la vie des plantations contre la production américaine et exigeait le développement d’étroites relations entre marchands et producteurs industriels [Léon, tome 3, 1978, p. 53]. Dans le même esprit, des familles britanniques exploitant des plantations jamaïcaines investissent dans la métallurgie (cas des Fuller dans le Sussex) ou les carrières d’ardoise (cas des Pennant au pays de Galles). Mais plus globalement les planteurs semblent avoir privilégié la terre, les emprunts d’État ou la consommation à l’investissement industriel [Morgan, 2000, pp. 53-54]. Au niveau des armateurs, toutes les industries, du textile au charbon en passant par la construction navale, le raffinage du sucre ou encore l’industrie du verre ont reçu de leurs capitaux, sans qu’il soit possible de distinguer, dans ces apports, ce qui provient de la traite de ce qui résulte des autres activités de banque, d’assurance ou de transport que pratiquent aussi ces mêmes armateurs…

Si l’on quitte les faits bruts pour s’intéresser aux ratios entre revenus de la traite et investissement, la situation apparaît plus claire. Pour Barbara Solow, reprenant des calculs d’Engerman, les profits de la seule vente d’esclaves représentaient en 1770 environ 0,5% du revenu national britannique, mais 7,8% de l’investissement total et surtout 38,9% de l’investissement industriel et commercial proprement dit [Solow, 1985, p. 105]. La signification de ce ratio (lui-même relativement stable au long du 18ème siècle) est importante dans la mesure où, « aucune industrie n’a pu atteindre un tel ratio dans l’économie américaine moderne » [Morgan, 2000, p. 47]. Il est cependant possible qu’à l’époque, d’autres industries britanniques aient dépassé ce ratio, dans le textile notamment [Eltis et Engerman, 2000, pp. 134-135]. La traite n’en apparaît pas moins comme un moteur potentiel de l’investissement. Il reste alors à évaluer quelle part de ces profits allait réellement à l’investissement industriel et commercial, ce qui n’est pas déterminable aujourd’hui. Mais on peut aussi considérer que, de toute façon, le reste des revenus de la traite contribuait à l’essor productif par le biais d’autres investissements ou de la consommation. Le débat ne semble pas être clos pour autant : le bilan publié par Thomas [2000] tendant à relativiser l’ampleur de l’accumulation de capital à grande échelle par le biais de la traite.

Pour ce qui est de la France, les armateurs ont-ils investi l’argent gagné grâce à la traite ailleurs que dans la terre et dans la pierre ? A Nantes, on trouve beaucoup d’armateurs d’origine bourgeoise, qui ont acheté des charges anoblissantes et des seigneuries pour unir le prestige de la noblesse à celui de la fortune ; les Mautaudoin, Boutellier, Trochon, Luynes, Michel, Grou, Chaurand veulent tous être anoblis. Lemesle estime cependant que même si les négociants consentaient à payer des prix de plus en plus élevés pour obtenir des charges, celles-ci n’ont pas détourné une part importante de leur capital.

Pourtant, le même auteur remarque que « les armateurs ne se sentaient pas la vocation de réinvestir leur capital dans l’industrie, même s’ils avaient développé et encouragé la construction navale, l’indiennage, le raffinage du sucre » [Lemesle, 1998, p. 95]. Pétré-Grenouilleau estime quant à lui qu’en ce qui concerne les ports français, les armateurs n’ont pas réalisé d’investissements massifs dans ces secteurs industriels : « Aussi, loin d’être un aboutissement logique, l’industrie est réduite dans la pensée des armateurs nantais (et sans doute également bordelais), à un simple auxiliaire » [1998, p. 129].

Si la participation à la traite fait de certains armateurs des acteurs de la révolution industrielle, on doit donc plutôt trouver ces individus parmi les Anglais que chez leurs homologues français. Par ailleurs, les profits de la traite ont vraisemblablement eu un impact économique significatif sur le volume de l’investissement industriel, comme l’indiquent les chiffres cités par Solow. Il importe maintenant d’étendre l’analyse pour prendre en compte plus globalement l’effet sur le développement européen de l’ensemble de ce commerce transatlantique qui explose dans la deuxième moitié du 18ème siècle…

A un premier niveau, il est clair que l’esclavage au sein des plantations, objectif intentionnel de la traite, a considérablement amélioré le revenu nord-américain. Or précisément, on sait que le débouché américain sera crucial pour l’Angleterre dans l’enchaînement des causes menant à la révolution industrielle. Du point de vue de la demande, en effet, l’industrie textile britannique a d’abord été stimulée par une lente élévation des revenus en Europe puis, entre 1750 et 1780, par le marché nord-américain, plus généralement atlantique [Verley, 1997] croissant qui a poussé à employer plus de travailleurs dans les manufactures britanniques. Cette demande de travail a en retour pesé à la hausse sur les salaires britanniques, justifiant en conséquence la recherche de gains de productivité, notamment par de nouvelles techniques. Par ailleurs cette demande américaine a ensuite permis d’écouler la production anglaise de textiles. En tant que résultat objectif de l’esclavage de plantations, la hausse du revenu américain a donc sensiblement contribué, à la recherche de gains de productivité dans l’industrie anglaise d’une part, à la vente des produits que ces mêmes gains de productivité permettaient d’autre part.

Une deuxième dimension de cette influence, connexe de la précédente, apparaît alors immédiatement. La production de coton, elle-même totalement imbriquée dans l’économie de traite et d’exploitation esclavagiste, a permis à l’Europe de bénéficier d’une matière première textile en abondance. De fait, les terres européennes encore utilisables (hors vivrier) n’auraient jamais suffi à produire, ne serait-ce que 10% de cet apport américain en matières premières. Et l’utilisation de techniques nouvelles et coûteuses ne se justifie que par deux facteurs primordiaux, des marchés et des matières premières. Les machines à filer et tisser qui seront alors mises au point n’étaient donc rentables qu’à condition de traiter une matière première suffisamment abondante, ce qui fut le cas avec les productions de coton nord-américaine et des Caraïbes. Elles exigeaient aussi des débouchés prometteurs, de fait ceux que l’Angleterre maîtrisait, de par sa domination des mers, notamment le débouché nord-américain puis le marché asiatique, autrefois alimenté en cotonnades par l’Inde. Autrement dit, traite et esclavage sont bien au cœur des enchaînements qui mènent, avec d’autres facteurs évidemment, à la vague d’ingénierie britannique qui caractérise le 18e siècle.

A un troisième niveau, on ne peut que relever une multitude d’influences de la traite sur les économies européennes en général, britannique en particulier. C’est d’abord un stimulant très direct à la production d’artefacts : on sait que les négriers échangeaient les esclaves amenés sur la côte africaine contre des armes, du textile, des produits à l’apparence prestigieuse. C’est ensuite une impulsion réelle donnée à la construction navale. A travers l’importation en Europe de sucre, second produit clé produit par les esclaves, c’est aussi la possibilité de fournir des calories bon marché à la classe ouvrière britannique. La traite, c’est aussi une source de revenus pour les États, soit directe quand ils imposent les bateaux négriers, soit indirecte à travers la taxation des importations de coton ou de sucre. Et bien évidemment, même si les armateurs investissent leurs profits dans la terre et non dans l’industrie, cela détermine des flux de revenu en chaîne dans les économies européennes…

Il est largement admis aujourd’hui que la révolution industrielle marque l’achèvement du mode d’organisation que l’on appelle « capitalisme ». Cette thèse est du reste commune, pour des raisons différentes, à Marx et à Weber. Pour le premier, la révolution industrielle, non seulement élargit le salariat (qui constitue le pivot du rapport de production capitaliste), mais encore transforme radicalement les forces productives. Pour le second, c’est la période de rationalisation des techniques et de libération définitive de la main d’œuvre de ses attaches traditionnelles. Dès lors, en tant qu’ils se situent au cœur de la révolution industrielle, par le capital fourni, les matières premières produites, la demande américaine stimulée, la rentabilisation de nouvelles techniques de fabrication, traite négrière et esclavagisme constituent bien une pièce maîtresse de la longue construction du capitalisme.


L’ensemble des deux textes de cet article constitue une version modifiée d’une partie de chapitre consacrée à ces thématiques, parue dans Norel (dir.) « L’invention du Marché », Paris, Seuil, 2004, pp. 317-328. Cet ensemble doit donc beaucoup aux pages rédigées initialement par Claire Aslangul.



ELTIS D., ENGERMAN S., 2000, « The Importance of Slavery and the Slave Trade to Industrializing Britain », Journal of Economic History, vol. 60, n°1, march.

LEMESLE, R.-M., 1998, Le commerce colonial triangulaire 18ème – 19ème siècles, Paris, PUF.

LEON, P. (Dir.), 1978, Histoire économique et sociale du Monde, vol. 3 : « Inerties et révolutions », Paris, Armand Colin.

MORGAN K., 2000, Slavery, Atlantic Trade and the British Economy, 1660-1800, Cambridge, Cambridge University Press.

PETRE-GRENOUILLEAU, O., 1998, Nantes au temps de la traite des Noirs, Paris, Hachette.

SOLOW B., 1985, « Caribbean Slavery and British Growth : the Eric Williams Hypothesis », Journal of Development Economics, n°17, 99-115.

THOMAS, H., 2000, The Slave Trade. The Story of the Atlantic Slave Trade : 1440-1870, New York, Simon and Schuster.

VERLEY, P., 1997, L’échelle du monde. Essai sur l’industrialisation de l’Occident, Paris, Gallimard. Réédition Tel 2013

WILLIAMS, E., 1944, Capitalism and Slavery, Chapel Hill, University of North Carolina Press (rééd. Capricorn Books, 1966).


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 8 Mai - 7:46


8 mai 1945 - 8 mai 2016

'La guerre d’Algérie a commencé à Sétif'

Mohammed Harbi  Le Monde diplomatique mai 2005

Le 8 mai 1945, tandis que la France fêtait la victoire, son armée massacrait des milliers d’Algériens à Sétif et à Guelma. Ce traumatisme radicalisera irréversiblement le mouvement national


Désignés par euphémisme sous l’appellation d’« événements » ou de « troubles du Nord constantinois », les massacres du 8 mai 1945 dans les régions de Sétif et de Guelma sont considérés rétrospectivement comme le début de la guerre algérienne d’indépendance. Cet épisode appartient aux lignes de clivage liées à la conquête coloniale.

Citation :
La vie politique de l’Algérie, plus distincte de celle de la France au fur et à mesure que s’affirme un mouvement national, a été dominée par les déchirements résultant de cette situation. Chaque fois que Paris s’est trouvé engagé dans une guerre, en 1871, en 1914 et en 1940, l’espoir de mettre à profit la conjoncture pour réformer le système colonial ou libérer l’Algérie s’est emparé des militants. Si, en 1871 en Kabylie et dans l’Est algérien et en 1916 dans les Aurès, l’insurrection était au programme, il n’en allait pas de même en mai 1945. Cette idée a sans doute agité les esprits, mais aucune preuve n’a pu en être avancée, malgré certaines allégations.

La défaite de la France en juin 1940 a modifié les données du conflit entre la colonisation et les nationalistes algériens. Le monde colonial, qui s’était senti menacé par le Front populaire – lequel avait pourtant, sous sa pression, renoncé à ses projets sur l’Algérie –, accueille avec enthousiasme le pétainisme, et avec lui le sort fait aux juifs, aux francs-maçons et aux communistes.

Avec le débarquement américain, le climat se modifie. Les nationalistes prennent au mot l’idéologie anticolonialiste de la Charte de l’Atlantique (12 août 1942) et s’efforcent de dépasser leurs divergences. Le courant assimilationniste se désagrège. Aux partisans d’un soutien inconditionnel à l’effort de guerre allié, rassemblés autour du Parti communiste algérien et des « Amis de la démocratie », s’opposent tous ceux qui, tel le chef charismatique du Parti du peuple algérien (PPA), Messali Hadj, ne sont pas prêts à sacrifier les intérêts de l’Algérie colonisée sur l’autel de la lutte antifasciste.

Vient se joindre à eux un des représentants les plus prestigieux de la scène politique : Ferhat Abbas. L’homme qui, en 1936, considérait la patrie algérienne comme un mythe se prononce pour « une République autonome fédérée à une République française rénovée, anticoloniale et anti-impérialiste », tout en affirmant ne rien renier de sa culture française et occidentale. Avant d’en arriver là, Ferhat Abbas avait envoyé aux autorités françaises, depuis l’accession au pouvoir de Pétain, des mémorandums qui restèrent sans réponse. En désespoir de cause, il transmet aux Américains un texte signé par 28 élus et conseillers financiers, qui devient le 10 février 1943, avec le soutien du PPA et des oulémas, le Manifeste du peuple algérien.

Alors, l’histoire s’accélère. Les gouvernants français continuent à se méprendre sur leur capacité à maîtriser l’évolution. De Gaulle n’a pas compris l’authenticité des poussées nationalistes dans les colonies. Contrairement à ce qui a été dit, son discours de Brazzaville, le 30 janvier 1944, n’annonce aucune politique d’émancipation, d’autonomie (même interne). « Cette incompréhension se manifeste au grand jour avec l’ordonnance du 7 mars 1944 qui, reprenant le projet Blum-Violette  de 1936, accorde la citoyenneté française à 65 000 personnes environ et porte à deux cinquièmes la proportion des Algériens dans les assemblées locales », écrit Pierre Mendès France à André Nouschi (1). Trop peu et trop tard : ces miniréformes ne touchent ni à la domination française ni à la prépondérance des colons, et l’on reste toujours dans une logique où c’est la France qui accorde des droits...



Pendant la cérémonie officielle de reddition des tribus, près de Kherrata, le 22 mai 1945
Photo rue des Archives


L’ouverture de vraies discussions avec les nationalistes s’imposait. Mais Paris ne les considère pas comme des interlocuteurs. Leur riposte à l’ordonnance du 7 mars intervient le 14 : à la suite d’échanges de vues entre Messali Hadj pour les indépendantistes du PPA, Cheikh Bachir El Ibrahimi pour les oulémas et Ferhat Abbas pour les autonomistes, l’unité des nationalistes se réalise au sein d’un nouveau mouvement, les Amis du Manifeste et de la liberté (AML). Le PPA s’y intègre en gardant son autonomie. Plus rompus aux techniques de la politique moderne et à l’instrumentalisation de l’imaginaire islamique, ses militants orientent leur action vers une délégitimation du pouvoir colonial. La jeunesse urbaine leur emboîte le pas. Partout, les signes de désobéissance se multiplient. Les antagonismes se durcissent. La colonie européenne et les juifs autochtones prennent peur et s’agitent.

Au mois de mai 1945, lors du congrès des AML, les élites plébéiennes du PPA affirmeront leur suprématie. Le programme initial convenu entre les chefs de file du nationalisme – la revendication d’un Etat autonome fédéré à la France – sera rangé au magasin des accessoires. La majorité optera pour un Etat séparé de la France et uni aux autres pays du Maghreb et proclamera Messali Hadj « leader incontesté du peuple algérien ». L’administration s’affolera et fera pression sur Ferhat Abbas pour qu’il se dissocie de ses partenaires.

Cette confrontation s’était préparée dès avril. Les dirigeants du PPA – et plus précisément les activistes, avec à leur tête le Dr Mohamed Lamine Debaghine – sont séduits par la perspective d’une insurrection, espérant que le réveil du millénarisme et l’appel au djihad favoriseront le succès de leur entreprise. Mais leur projet irréaliste avorte. Dans le camp colonial, où l’on craint de voir les Algériens rejeter les « Européens » à la mer, le complot mis au point par la haute administration, à l’instigation de Pierre-René Gazagne, haut fonctionnaire du Gouvernement général, pour décapiter les AML et le PPA prend jour après jour de la consistance.

L’enlèvement de Messali Hadj et sa déportation à Brazzaville, le 25 avril 1945, après les incidents de Reibell, où il est assigné à résidence, préparent l’incendie. La crainte d’une intervention américaine à la faveur de démonstrations de force nationalistes hantait certains, dont l’islamologue Augustin Berque (2). Exaspéré par le coup de force contre son leader, le PPA fait de la libération de Messali Hadj un objectif majeur et décide de défiler à part le 1er mai, avec ses propres mots d’ordre, ceux de la CGT et des PC français et algérien restant muets sur la question nationale. A Oran et à Alger, la police et des Européens tirent sur le cortège nationaliste. Il y a des morts, des blessés, de nombreuses arrestations, mais la mobilisation continue.

Le 8 mai, le Nord constantinois, délimité par les villes de Bougie, Sétif, Bône et Souk-Ahras et quadrillé par l’armée, s’apprête, à l’appel des AML et du PPA, à célébrer la victoire des alliés. Les consignes sont claires : rappeler à la France et à ses alliés les revendications nationalistes, et ce par des manifestations pacifiques. Aucun ordre n’avait été donné en vue d’une insurrection. On ne comprendrait pas sans cela la limitation des événements aux régions de Sétif et de Guelma. Dès lors, pourquoi les émeutes et pourquoi les massacres ?

La guerre a indéniablement suscité des espoirs dans le renversement de l’ordre colonial. L’évolution internationale les conforte. Les nationalistes, PPA en tête, cherchent à précipiter les événements. De la dénonciation de la misère et de la corruption à la défense de l’islam, tout est mis en œuvre pour mobiliser. « Le seul môle commun à toutes les couches sociales reste (...) le djihad, compris comme arme de guerre civile plus que religieuse. Ce cri provoque une terreur sacrée qui se mue en énergie guerrière », écrit l’historienne Annie Rey-Goldzeiguer (3). La maturité politique n’était pas au rendez-vous chez les ruraux, qui ne suivaient que leurs impulsions.

Chez les Européens, une peur réelle succède à l’angoisse diffuse. Malgré les changements, l’égalité avec les Algériens leur reste insupportable. Il leur faut coûte que coûte écarter cette alternative. Même la pâle menace de l’ordonnance du 7 mars 1944 les effraie. Leur seule réponse, c’est l’appel à la constitution de milices et à la répression. Ils trouvent une écoute chez Pierre-René Gazagne, chez le préfet de Constantine Lestrade Carbonnel et le sous-préfet de Guelma André Achiary, qui s’assignent pour but de « crever l’abcès ».

A Sétif, la violence commence lorsque les policiers veulent se saisir du drapeau du PPA, devenu depuis le drapeau algérien, et des banderoles réclamant la libération de Messali Hadj et l’indépendance. Elle s’étend au monde rural, où l’on assiste à une levée en masse des tribus. A Guelma, les arrestations et l’action des milices déclenchent les événements, incitant à la vengeance contre les colons des environs. Les civils européens et la police se livrent à des exécutions massives et à des représailles collectives. Pour empêcher toute enquête, ils rouvrent les charniers et incinèrent les cadavres dans les fours à chaux d’Héliopolis. Quant à l’armée, son action a fait dire à un spécialiste, Jean-Charles Jauffret, que son intervention « se rapproche plus des opérations de guerre en Europe que des guerres coloniales traditionnelles (4) ». Dans la région de Bougie, 15 000 femmes et enfants doivent s’agenouiller avant d’assister à une prise d’armes.

Le bilan des « événements » prête d’autant plus à contestation que le gouvernement français a mis un terme à la commission d’enquête présidée par le général Tubert et accordé l’impunité aux tueurs. Si on connaît le chiffre des victimes européennes, celui des victimes algériennes recèle bien des zones d’ombre. Les historiens algériens (5) continuent légitimement à polémiquer sur leur nombre. Les données fournies par les autorités françaises n’entraînent pas l’adhésion. En attendant des recherches impartiales (6), convenons avec Annie Rey-Goldzeiguer que, pour les 102 morts européens, il y eut des milliers de morts algériens.




Les conséquences du séisme sont multiples. Le compromis tant recherché entre le peuple algérien et la colonie européenne apparaît désormais comme un vœu pieux.

En France, les forces politiques issues de la Résistance se laissent investir par le parti colonial. « Je vous ai donné la paix pour dix ans ; si la France ne fait rien, tout recommencera en pire et probablement de façon irrémédiable », avait averti le général Duval, maître d’œuvre de la répression. Le PCF – qui a qualifié les chefs nationalistes de « provocateurs à gages hitlériens » et demandé que « les meneurs soient passés par les armes » – sera, malgré son revirement ultérieur et sa lutte pour l’amnistie, considéré comme favorable à la colonisation. En Algérie, après la dissolution des AML le 14 mai, les autonomistes et les oulémas accusent le PPA d’avoir joué les apprentis sorciers et mettent fin à l’union du camp nationaliste. Les activistes du PPA imposent à leurs dirigeants la création d’une organisation paramilitaire à l’échelle nationale. Le 1er novembre 1954, on les retrouvera à la tête d’un Front de libération nationale. La guerre d’Algérie a bel et bien commencé à Sétif le 8 mai 1945.


Mohammed Harbi

Historien, auteur, avec Benjamin Stora, de La Guerre d’Algérie, 1954-2004, la fin de l’amnésie, Robert Laffont, Paris, 2004.


(1) André Nouschi, « Notes de lecture sur la guerre d’Algérie », dans Relations internationales, n° 114, 2003.

(2) C’est le père du grand islamologue Jacques Berque.

(3) Annie Rey-Godzeiguer (1990), Aux origines de la guerre d’Algérie 1940-1945. De Mers El Kébir aux massacres du Nord constantinois, La Découverte, Paris, 2002.

(4) Jean-Charles Jauffret (1990), La Guerre d’Algérie par les documents. Tome I, L’Avertissement (1943-1946), Services historiques de l’armée de terre (SHAT), Paris.

(5) Redouane Ainad Tabet, Le 8 mai 1945 en Algérie, OPU, Alger, 1987, et Boucif Mekhaled, Chronique d’un massacre. 8 mai 1945, Sétif, Guelma, Kherrata, Syros, Paris, 1995.

(6) On en a eu un avant-goût dans les travaux en cours de Jean-Pierre Peyrouloux. Voir à ce propos « Rétablir et maintenir l’ordre colonial », Mohammed Harbi et Benjamin Stora, op. cit.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 8 Mai - 7:53


Kateb YACINE sur le 8 mai 1945 René VAUTIER



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 8 Mai - 20:56


pour prolonger le message précédent à propos des massacres de Sétif par l'armée française, un texte d'Olivier Lecour Grandmaison de l'an dernier, que me signale Corinne Cerise



À quand le temps de la reconnaissance des massacres de Sétif, Guelma et Kherrata comme des crimes d'Etat ? Un rassemblement unitaire pour la reconnaissance des tragiques événements du 8 mai 1945 en Algérie est prévu vendredi 8 mai à 15 h sur le parvis de l'Hôtel de Ville de Paris, et devant toutes les mairies de France. L'historien Olivier Lecour Grandmaison, qui revient ici sur cet épisode, milite pour l'ouverture des archives pour que la France puisse regarder son histoire en face, 70 ans après.


Citation :
Dimanche 19 avril 2015. Jean-Marc Todeschini, le secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants et à la Mémoire a déposé une gerbe devant le mausolée de Saal Bouzid, jeune scout algérien assassiné le 8 mai 1945 par un policier français dans la rue principale de Sétif en Algérie. De quoi était-il coupable ? D’avoir osé manifester pacifiquement, en portant le drapeau de l’Algérie indépendante, avec plusieurs milliers d’autres « Indigènes » pour exiger la libération du leader nationaliste Messali Hadj et pour défendre le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Dans les jours et les semaines qui suivent, les émeutes, qui ont gagné tout le Constantinois, sont écrasées dans le sang par les forces armées françaises et de nombreuses milices composées de civils d’origine européenne. Bilan : entre 20 000 et 30 000 victimes, arrêtées, torturées et exécutées sommairement pour rétablir l’ordre colonial imposé par la métropole et terroriser de façon durable les autochtones. « Agir vite et puissamment pour juguler le mouvement », tels étaient, le 15 mai 1945, les ordres du général Raymond Duval qui commandait les troupes dans cette région. Ils ont été appliqués à la lettre car la France libre était prête à tout pour défendre l’intégrité de son empire jugée indispensable à son statut de grande puissance.

Ce que révèle la visite de Jean-Marc Todeschini

Ce bref rappel des faits, aujourd’hui bien connus grâce aux travaux de celles et de ceux qui ont étudié ces crimes de guerre, qui sont aussi des crimes d’Etat et des crimes contre l’humanité, puisqu’ils ont été commis en « exécution d’un plan concerté à l’encontre d’un groupe de population civile » - art. 212-1 du nouveau Code pénal -, permet d’apprécier à sa juste valeur la visite de Jean-Marc Todeschini à Sétif.

S’y ajoutent ces lignes écrites par lui dans le livre d’or du musée de la ville : ma présence dit « la reconnaissance par la France des souffrances endurées » et elle rend « hommage aux victimes algériennes et européennes de Sétif, Guelma et Kherrata ». Mais comme le déplorait un journaliste d’El Watan, le bref déplacement de ce secrétaire d’Etat n’a été suivi d’aucune déclaration, ce que confirme l’envoyée spéciale du quotidien Le Monde qui précise qu’il s’agissait ainsi « les polémiques ». Plus grave, les survivants, les descendants des victimes et les dirigeants de la Fondation du 8 Mai 1945 en Algérie n’ont pas été associés à la cérémonie et le représentant de la France ne les a pas rencontrés.

Un « geste fort et symbolique » selon Jean-Marc Todeschini ? Une formule remarquablement euphémisée, en fait, dont nul ne peut douter qu’elle a été ciselée à l’Elysée. Sur ces sujets, entre autres, le président de la République et ses conseillers sont des orfèvres puisque la lecture de leur prose sibylline révèle ceci : au cours de ces semaines sanglantes, il n’y eut ni massacres, ni crimes bien sûr, puisqu’aucun de ces termes n’est employé. Quant à ceux qui les ont commis, qu’ils soient civils ou militaires, ils ne sont nullement désignés, ceci est une conséquence de cela. De même, nulle mention n’est faite du gouvernement de l’époque sous la responsabilité duquel les forces armées ont agi. La rhétorique élyséenne fait des miracles : des dizaines de milliers de morts algériens mais ni assassins, ni commanditaires, ni coupables d’aucune sorte.

Etrange conception de l’histoire et de la vérité. Elles sont toutes deux taillées en pièce par un exécutif plus soucieux de défendre ce qu’il pense être les « intérêts du pays » que de servir les premières. Seules comptent la raison d’Etat et quelques menues concessions au « devoir de mémoire » qui prospère ici sur le n’importe quoi historique et factuel, et sur la neutralisation de ces événements meurtriers afin de préserver la glorieuse mythologie d’une France combattante, républicaine et fidèle à son triptyque « Liberté, Egalité, Fraternité ». Cette même raison d’Etat exigeait de satisfaire les autorités d’Algérie pour renforcer la diplomatie économique chère au ministre des Affaires étrangères et au ministre des Finances qui doivent se rendre prochainement dans ce pays, et d’éviter, autant que possible, des polémiques dans l’Hexagone où l’UMP et le FN défendent plus que jamais une interprétation apologétique du passé colonial.

En finir avec le mépris des victimes

Sur ces sujets, n’oublions pas le très médiatique Philippe Val qui vient de découvrir, dans un essai récent – Malaise dans l’inculture –, que la colonisation française avait pour ambition d’apporter la civilisation à des peuples qui en ignoraient les beautés et les avantages. Remarquable, seule, est l’ignorance de l’auteur qui fait sien un discours impérial-républicain éculé dont la version scolaire fut inlassablement défendue par les historiens Albert Malet et Jules Isaac dans leurs nombreux manuels. Risible et dérisoire serait cette écholalie grossière si elle n’alimentait les discours toujours plus virulents des nostalgiques de l’empire.

Le 27 février 2005, l’ambassadeur de France en Algérie, Hubert Colin de Verdière, présent à Sétif, évoquait « une tragédie inexcusable ». Trois ans plus tard, son successeur, Bernard Bajolet, en visite à Guelma, soulignait « la très lourde responsabilité des autorités françaises de l’époque dans ce déchaînement de folie meurtrière » qui a fait « des milliers de victimes innocentes, presque toutes algériennes ». ]« Aussi durs que soient les faits, ajoutait-il, la France n’entend pas, n’entend plus les occulter. Le temps de la dénégation est terminé. » Ces massacres sont une « insulte aux principes fondateurs de la République française » et ils ont « marqué son histoire d’une tâche indélébile ». Autant de déclarations qui éclairent d’un jour pour le moins singulier le « geste » muet, puisque sans discours, du secrétaire d’Etat aux Anciens Combattants.

Rappelons enfin au président de la République que, sur proposition de Danielle Simonnet, le Conseil de Paris a adopté à l’unanimité un vœu dans lequel les massacres de Sétif, Guelma et Kherrata sont qualifiés de « crimes de guerre » et de « crimes d’Etat ». De plus, l’ouverture de toutes les archives et la création d’un lieu du souvenir à la mémoire des victimes sont également demandées. A la veille du 8 mai 2015, il faut en finir avec le mépris, l’occultation et les tergiversations qui, depuis trop longtemps, tiennent lieu de politique. Dire clairement et explicitement ce qui a été perpétré il y a 70 ans dans le Constantinois est la seule façon de rendre justice à celles et ceux qui ont été assassinés et à leurs descendants, qu’ils vivent en France ou en Algérie. A la connaissance, désormais bien établie, doivent succéder le temps de la reconnaissance et le courage de la vérité.

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Olivier Lecour Grandmaison est un universitaire spécialiste de l'histoire coloniale. Il est auteur de L'Empire des hygiénistes, paru en novembre 2014 aux éditions Fayard.

Lire aussi :
- Algérie : à Sétif, la France entame une reconnaissance des crimes coloniaux
- Le Code de l’indigénat : de l’Algérie à l’Afrique du Sud
- Après les attentats de Paris, le triomphe du parti de l’ordre
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