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 LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL

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MessageSujet: Guadeloupe: réquisitoire du LKP contre François Hollande   Dim 10 Mai - 15:48

actualités Hollande aux Antilles et à Cuba

Guadeloupe: réquisitoire d'Elie Domota (LKP) contre François Hollande

Élie Domota a écrit:
Pour Élie Domota, en venant en Guadeloupe, François Hollande "est plus en préparation de sa candidature 2017 que dans le cadre de mise en oeuvre de politiques publiques pour stopper les disparités".

Alors que François hollande doit inauguré le Mémorial ACTe sur la traite et l'esclavage en Guadeloupe, le syndicaliste de l'UCGT et porte-parole du LKP s'est livré dimanche à un réquisitoire contre le président français, lui reprochant de refuser des réparations pour l'esclavage et de n'avoir pas amélioré une "situation très grave" sur le plan social.

Elie Domota, porte-parole du LKP, n'assistera pas, ce dimanche, à l'inauguration par François Hollande du plus grand centre au monde de mémoire sur la traite et l'esclavage, le Mémorial ACTe. Invité ce matin au micro de France Inter, le secrétaire général de l'Union syndicale des travailleurs de Guadeloupe, a reproché au chef de l'Etat, comme à son prédécesseur Nicolas Sarkozy, de considérer, en refusant les réparations que "la colonisation était une bonne chose, l'esclavage était une bonne chose".

"Quand ils disent qu'ils sont opposés à la réparation, c'est qu'ils considèrent que la citoyenneté française c'est la réparation. C'est comme si vous venez chez quelqu'un, vous tuez la famille, vous violez la petite fille, et quelques années après vous lui faites deux enfants, vous vous mariez avec elle et vous considérez que le problème est réglé!", a argumenté Elie Domota. Selon lui, "toute chose mérite réparation" et "un crime contre l'humanité est imprescriptible".

Les indemnisations accordées en 1848 aux propriétaires d'esclaves, lors de l'abolition de l'esclavage leur ont permis "d'asseoir leur domination économique et sociale, de créer des banques et de faire en sorte que l'économie coloniale soit préservée". "Ce que nous demandons c'est l'abrogation de ces textes de 1848 et 1849 qui ont indemnisé les colons, car ils ne sont pas conformes à la Constitution française".

"En Guadeloupe, 60% des jeunes de moins de 25 ans sont au chômage"

Par ailleurs, pour le porte parole du collectif LKP (contre l'exploitation outrancière), en venant en Guadeloupe, François Hollande "est plus en préparation de sa candidature 2017 que dans le cadre de mise en œuvre de politiques publiques pour stopper les disparités". "Aujourd'hui, la Guadeloupe, c'est 60% des jeunes de moins de 25 ans qui sont au chômage, c'est pratiquement 30 à 33% de la population active qui est au chômage, c'est un taux d'illettrisme qui dépasse les 25% de la population", a dénoncé le leader des mouvements sociaux de l’hiver 2009. "Et le problème de la vie chère se pose toujours". "La situation est très grave et les réponses apportées par les politiques publiques sont totalement insuffisantes", a-t-il conclu.

Lire aussi :
•Élie Domota : "Faire l’apologie de l’esclavage n’est pas condamnable par la loi française"
•Esclavage. « Les départements d’outre-mer veulent briser leurs chaînes »
•Le LKP appelle à nouveau à une grève générale contre la vie chère

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MessageSujet: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 2 Juil - 16:35

ex LA LOGIQUE COLONIALE d'hier à aujourd'hui dans COLONIALISME, RACISME, COLONIALITÉS et CAPITALISME d'hier à aujourd'hui

ce sujet ne concerne pas uniquement la France, mais elle y tient sa place, universellement reconnue, et l'on peut dire que l'idéologie française se nourrit de l'imaginaire colonial autant qu'elle l'alimente


A Cotonou, Hollande vante l’exemple démocratique béninois, Le Monde 2 juillet 2015


une photo qui n'appelle de ma part aucune retouche

David Revault d'Allonnes a écrit:
En déplacement au Bénin, François Hollande a rendu, jeudi 2 juillet en fin de matinée, un hommage appuyé au régime du président Thomas Boni Yayi, son hôte du jour.

François Hollande a écrit:
« J’ai voulu venir ici car vous êtes une référence sur le plan démocratique », a salué le chef de l’Etat français dans la salle du Peuple du palais présidentiel de Cotonou, dans un discours prononcé devant le gouvernement, les parlementaires et les corps constitués. « Vous savez combien je suis attaché, ici comme ailleurs, à ce que soient respectés les textes constitutionnels, les échéances électorales, les rythmes de la démocratie. Si je suis ici, c’est pour montrer qu’il y a des exemples à donner », a ajouté M. Hollande.

Un bon point politique, donc, décerné par le chef de l’Etat au Bénin et à Thomas Boni Yayi, le premier président africain qu’il avait reçu à Paris après son élection en 2012. En pleine crise sécuritaire au Mali, le dirigeant béninois présidait alors l’Union africaine. La gouvernance béninoise n’est pas pour autant sans tache. Récemment, le gouvernement a été éclaboussé par un scandale de détournement de fonds de l’aide néerlandaise.

M. Boni Yayi (au pouvoir depuis 2006) a également caressé l’espoir de modifier la Constitution afin de pouvoir briguer un troisième mandat, comme d’autres chefs d’Etat tentent de le faire ou l’ont déjà fait (Burundi, Congo-Brazzaville, République démocratique du Congo…).

« Le Bénin choisit lui-même son gouvernement »

Il a finalement renoncé, et perdu les élections législatives, en avril. M. Hollande s’est ainsi félicité des « trois alternances démocratiques en vingt-cinq ans, des échéances toujours respectées, des élections régulières : autant de preuves que le Bénin a réussi à donner à ses institutions une pleine traduction démocratique ».

« La stabilité des institutions, c’est la stabilité du pays », a posé François Hollande lors du seul discours politique prononcé au cours de cette mini-tournée africaine de quarante-huit heures. Evoquant le contre-exemple du Burundi, le président a ainsi souligné que « l’acceptation du verdict des urnes [était] la preuve de la maturité de la part de ceux qui gouvernent ».

Il y a deux semaines, à huit mois de la prochaine élection présidentielle, Thomas Boni Yayi avait surpris en nommant au poste de premier ministre le banquier franco-béninois Lionel Zinsou, 60 ans, ancien conseiller de Laurent Fabius et dirigeant du fonds d’investissement PAI Partners, au poste de premier ministre. « Le Bénin choisit évidemment lui-même son gouvernement, et cela n’a rien à voir avec les positions du président français », affirme un conseiller de M. Hollande, repoussant l’idée d’une nomination inspirée par Paris.

L’Angola, puis le Cameroun

« Au Bénin, la transition, ça marche ! », vante un parlementaire béninois du parti présidentiel, Jean-Marie Alagbe, qui ajoute : « Si François Hollande vient au Bénin, c’est que la démocratie fonctionne. » Une réalité locale qui ne concerne que de loin les deux prochains pays-étapes du voyage présidentiel.

Jeudi après-midi, François Hollande devait, en effet, se rendre en Angola puis, vendredi, au Cameroun. Deux Etats dirigés par deux présidents, champions au titre de l’ancienneté au pouvoir : José Eduardo Dos Santos (72 ans) dont le règne dure depuis trente-cinq ans et Paul Biya (82 ans), à la tête du Cameroun depuis trente-deux ans.

Avant qu’il ne décolle pour Luanda, l’ACAT (Action des chrétiens pour l’abolition de la torture) a d’ailleurs demandé à François Hollande « d’appeler à la libération de 15 jeunes Angolais détenus pour leurs opinions politiques », en référence à « quinze jeunes hommes ayant participé à un atelier de réflexion sur les stratégies non violentes de protestation contre le pouvoir (…) arrêtés les 20 et 21 juin 2015 ». Ils sont « poursuivis pour “rébellion” et “attentat” contre le président de la République ».

L’ACAT appelle également « à la révision de la loi antiterroriste au Cameroun », selon les termes de laquelle : « Toute grève, manifestation ou appel à la désobéissance civile peuvent être assimilés à un acte de terrorisme. »

Lutte antiterroriste

La visite du chef de l’Etat au Cameroun est d’ailleurs placée, en partie, sous le signe de la lutte antiterroriste, notamment contre la secte islamiste nigériane Boko Haram. Mais François Hollande a aussi prévu de rencontrer à Yaoundé des représentants d’organisations non gouvernementales et d’associations de défense des droits de l’homme.

Il compte ainsi évoquer avec son homologue camerounais les questions judiciaires et notamment le cas de l’avocate franco-camerounaise Lydienne Yen Eyoum, condamnée à vingt-cinq ans de prison pour détournement de fonds. Une peine jugée, à Paris, « choquante par sa disproportion ».

François Hollande a écrit:
« Je ne change pas de discours selon les lieux où je me déplace », a précisé M. Hollande lors d’une conférence de presse à Cotonou. « Je vais aller en Angola et au Cameroun, je ne vais pas changer de propos pour autant. Les Constitutions sont faites pour être respectées. Quand ce sont les mêmes qui ont voulu des changements et qui font encore des changements aux changements dans le but de se perpétuer, il y a là un risque, pour la démocratie mais aussi pour la stabilité et la sécurité. »

En savoir plus sur http://www.lemonde.fr/afrique/article/2015/07/02/a-cotonou-hollande-vante-l-exemple-democratique-beninois_4667885_3212.html#7Qeaq3Yh181PdMyy.99


Tous à je-nous !


écoutons-nous nous ?
(chœur africain) : à Cotonou à Cotonou

écoutons-nous les ?
(chœur espagnol) : Olé Olé

écoutez-vous moi ?
(chœur de mes amis de trente ans) : ah ça non pas toi !

écoute-moi vous ?
(cœur personnel) : entre nous

22 sept. 04, 0h52


source : entre nous, septembre 2004


Dernière édition par Patlotch le Mar 23 Aoû - 12:18, édité 7 fois
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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Jeu 2 Juil - 20:43

Comment la France pille le Cameroun et l`Afrique : La députée Française Eva Joly s’indigne Regard Sur l'Afrique le déc - 31 - 2014

Nous ne résistons pas à l`envie de publier pour nos lecteurs ces extraits du dernier livre de la députée française Eva Joly, détaillant les «crimes» de la France en Afrique en général et au Cameroun en particulier; elle parle notamment du massacre des Bamilékés par son pays.

Eva Joly a écrit:
Je n'avais rien compris à ce que l`écrivain Slimane Zeghidour appelle « le secret de famille de la République ».

Lorsque j`ai pris en charge l`instruction de l`affaire Elf, j`avais en face de moi les puissants du pétrole français, je n`aimais pas leur arrogance, la façon qu`ils avaient de se servir dans les caisses, mais lorsqu`ils invoquaient les intérêts supérieurs du pays, j`étais prête à les croire.

Je sortais de plusieurs années en détachement au Ministère des Finances, entourée de hauts fonctionnaires intègres, d’une compétence absolue.

J`avais confiance dans les institutions de mon pays d`adoption. Je n`imaginais pas que la finalité des dirigeants des sociétés nationales du pétrole fut autre chose que le bien commun. Je traquais les dérives et non le système lui-même.

Pourtant au fil de mon enquête, j`ai découvert un monde souterrain. Magistrate, limitée par le cadre de ma saisine et des compétences nationales, je devais m`arrêter sur le seuil de certaines portes, qui menaient vers l`étranger.

Je découvrais des chemins qu`il aurait été passionnant de remonter, des connexions qui m`ahurissaient. Avec des chiffres, des comptes, nous avions sous nos yeux le déchiffrage d`un vaste réseau de corruption institutionnalisé, dont les fils étaient reliés en direct à l`Elysée.

Ce n`était pas mon rôle d`en tirer les conclusions politiques, mais j`en ai gardé l`empreinte. Nous avions dessiné alors un vaste schéma, que j`ai toujours avec moi. Il fait huit mètres une fois déplié.

Il serpente depuis le bureau d`un directeur des hydrocarbures d`Elf, jusqu`à des comptes obscurs alimentés par le Gabon, aux mains d`Omar Bongo: quarante ans de pouvoir et une difficulté récurrente à distinguer sa tirelire et sa famille d`une part, le budget de l`Etat et le Gouvernement d`autre part.

J`emporte souvent ce schéma avec moi, au fil des rendez-vous. Je l`étale sur les tables, un peu comme un capitaine au combat sort ses vieilles cartes.

Les positions ont sans doute varié, les techniques de camouflage se sont sophistiquées, mais le système est là: les tyrans sont des amis que la France a placés au pouvoir et dont elle protège la fortune et l`influence par de vastes réseaux de corruption; en échange ils veillent sur les intérêts et les ressources des entreprises françaises venues creuser le sol. Tout ce beau monde a intérêt à ce que rien, jamais, ne stimule ni les institutions ni l`économie des pays.

La France aide à appauvrir le Gabon.

Et si je m`arrête un instant au Gabon, qu`est-ce que j`y vois? Un pays riche qui exporte plus de treize milliards de dollars de pétrole brut par an et affiche un PIB par habitant largement au-dessus de la moyenne africaine (6 397 $)? Ou un pays pauvre où l`espérance de vie est estimée à 55 ans pour les femmes et 53 pour les hommes, ce qui leur laisse un an de moins que les Malgaches nés sur un sol sans pétrole? Le taux de mortalité infantile est au Gabon particulièrement élevé, le taux de vaccination contre la rougeole est de 40% contre une moyenne de 79% dans les pays en développement.

Voilà où en est le Gabon, chasse gardée de la France, fournisseur des trésors du pétrole et de l`uranium, fief de Total-Elf, la première capitalisation boursière française.

Si les habitants de Libreville n`ont pas bénéficié de la richesse de leur pays, c`est parce que la France s`est accaparée ses ressources minières, avec la complicité d`un Président, enrôlé dès son servicemilitaire par l`armée française et ses services secrets, placé à la tête du pays à 32 ans par Paris, il était alors le plus jeune Chef d`Etat du monde. La France contrôle son armée, ses élections et protège sa fortune.

En retour, Omar Bongo fait table ouverte plusieurs fois par an, Avenue Foch ou l`Hôtel Crillon, où il reçoit les hommes politiques, des publicitaires et les journalistes français qui comptent. Chacun se presse à ces audiences.

Dans les années 1990, un homme politique français de premier plan, alors en fonction, bénéficiait en parallèle d`un contrat de «consultant» signé par Omar Bongo et largement rémunéré. De Roland Dumas, le Président gabonais dit qu`il est un «ami intime». Prévoyant, il apprécie aussi NicolasSarkozy, venu «prendre conseil» en tant que candidat à l`élection présidentielle.

Lorsqu’au cours de l`instruction, nous avons perquisitionné au siège de la FIBA, la banque franco-gabonaise, nous avons consulté le listing des clients qui paraissait tenu à la plume sergent-major. C`était une sorte de Who`s Who de la France en Afrique, qui en disait long sur l`envers de la République et des médias.

La France fait semblant d`aider des pays qui sont riches en matières premières.

A ceux qui croient encore à l`aide désintéressée de la France en Afrique, il suffit de consulter les chiffres du PNUD (Programme des Nations Unies pour le Développement). La corrélation est régulière entre le montant de l`aide française et la richesse en matières premières.

En clair, celui qui n`a rien dans son sous-sol ne doit pas attendre grand-chose de Paris. Il n`est pas étonnant de retrouver le Gabon comme l`un des premiers bénéficiaires de l`aide publique française au développement. Le résultat est affligeant en termes de système de santé et d`éducation. L`argent s`est perdu en route. Il est justement fait pour cela.

Il ne s`agit pas d`une dérive mais d`une organisation cohérente et raisonnée. Dans chaque audition durant notre instruction, nous entendions parler de pressions physiques, d`espionnage permanent et de barbouzes.

Les perquisitions dans la tour Elf à la Défense livraient une moisson de documents révélant la confusion des genres, nous les transmettions au Parquet de Nanterre, qui se gardait bien d`ouvrir des enquêtes. Car Elf hier, Total aujourd’hui, est un Etat dans l`Etat, conçu par Pierre Guillaumat, un ancien Ministre de la Défense, patron des services secrets et responsable du programme nucléaire français afin de servir les intérêts géopolitiques de Paris.

La Norvège a utilisé son pétrole pour construire et assurer le paiement des retraites futures. La France se sert d`Elf Total pour affirmer sa puissance.

La compagnie intervient dans le Golfe de Guinée, au Nigeria, au Congo-Brazzaville, en Angola… Tous ces pays ont connu la guerre civile et la dictature, derrière laquelle la main française s`est fait sentir. Le chaos, lorsqu`il se produit, ne trouble pas le système. Il n`est qu’à voir l`Angola en guerre pendant des dizaines d`années, mais dont aucune goutte de pétrole, jamais, n`a raté sa destination.

Pendant la guerre, les affaires continuaient…les banques françaises, Bnp-Paribas en tête, ont même profité de l`occasion pour élaborer des montages financiers destinés aux pays en guerre, à des taux affolants, tout en sachant qu`elles ne prenaient pas le moindre risque. L`argent, là aussi, n`a pas été perdu pour tout le monde. C`est un miroir dans lequel il ne faut pas trop souvent regarder les élites françaises.

Depuis que j`ai ouvert le dossier Elf dans mon bureau de la galerie financière, j`ai voyagé physiquement et intellectuellement bien loin de la Seine et de ses quais gris et bleus…j`ai appris en marchant. A l`arrivée, le tableau est effrayant.

L`Afrique a refait de moi une Norvégienne, fière de l`être. Mon pays est riche, mais, il se souvient avoir été pauvre, un peuple d`émigrants regardant vers le nouveau monde américain.

Son esprit de conquête, ses allures vikings sont des traces d`un passé très lointain, vinrent ensuite les tutelles danoise puis suédoise, dont il fallut se libérer, Il envoya vers l`Afrique des missionnaires protestants, personnages austères au visage buriné, taillé par la parole chrétienne et l’œuvre humanitaire, plutôt que des nouveaux colons, comme on les croise encore dans les quartiers d`expatriés blancs.

Pendant que la France fondait Elf, la Norvège mettait en place l`exploitation des ressources de la mer du Nord, accumulant un fonds de réserve, aussitôt placé pour les générations futures et soigneusement contrôlé. Ce petit pays des terres gelées est devenu la première nation donatrice en dollars par habitant.

Bien sûr, les pétroliers norvégiens ne sont pas des enfants de chœur. De récentes enquêtes ont montré que certains d`entre eux ont versé des commissions et que la tentation d`abuser de leur pouvoir est permanente. Mais la Norvège n`a pas à rougir de ce qu`elle a fait de son pétrole. Ce que j`ai vu, les rapports internationaux qui l`attestent, est une œuvre d`espoir.

La République française, à la même époque, a mis en place en Afrique un système loin de ses valeurs et de l`image qu`elle aime renvoyer au monde. Comment des institutions solides et démocratiques, des esprits brillants et éclairés, ont-ils pu tisser des réseaux violant systématiquement la loi, la justice et la démocratie? Pourquoi des journalistes réputés, de tout bord, ont-ils toléré ce qu`ils ont vu? Pourquoi des partis politiques et des ONG, par ailleurs prompts a s`enflammer, n`ont-ils rien voulu voir?

L`Occident a fermé les yeux sur les crimes de la France

Je ne condamne pas. J`ai partagé cet aveuglement. J`étais comme eux, avant de glisser l`œil dans le trou de la serrure et de prendre la mesure de ce secret de famille: la France reste un empire et ne se remet pas de sa puissance perdue. L`indépendance politique a été largement une mascarade en Afrique de l`Ouest.

L`Occident a fermé les yeux, car la France se prévalait d`être le «gendarme» qui défendait la moitié du continent contre le communisme. Les Français ont laissé faire, car astucieusement, De Gaulle et ses successeurs ont présenté leur action comme un rempart contre l`hydre américaine. Elf était l`une des pièces maîtresses de cette partie géopolitique.

Le double jeu a été facilité par la certitude, ancrée dans les mentalités, que «là-bas, c`est différent». Là-bas, c`est normal la corruption, le népotisme, la guerre, la violence. Là-bas, c`est normal la présence de l`armée française, les proconsuls à l`ambassade ou à l`état-major, les camps militaires. Là-bas, c`est normal l`instruction des gardes présidentielles. Là-bas, c`est normal la captation des richesses naturelles.

D`ailleurs, «tout le monde fait pareil». Jeune ou vieux, de gauche ou de droite, nul Français ne songe à s`offusquer de voir nos soldats mener, presque chaque année, une opération militaire en Afrique, au Tchad, en Côte d`Ivoire, au Rwanda, quand tous se gaussent de cette Amérique venue faire la police en Irak, en maquillant d`un fard démocratique les intérêts géopolitiques et pétroliers de Washington. Il y a pourtant bien des symétries.

J`ai vu récemment un documentaire sur la guerre du Biafra, quatre ou cinq demi-heures de témoignage brut des principaux acteurs, sans commentaires. Je suis restée sans voix. A ceux qui sont nés après 1970, le Biafra ne dit rien. Dans cette région du Nigeria, riche en pétrole, une ethnie, chrétienne et animiste armée par la France, réclama l`indépendance. S`ensuivit une guerre meurtrière de trois ans, révolte financée depuis l`Elysée via des sociétés suisses.

La télévision française aimait alors montrer les enfants affamés que les militaires français ramenaient par avion pour les soigner, jamais elle ne laissait voir la cargaison de l`aller, remplie d`armes. A l`image maintenant, les anciens collaborateurs de Jacques Foccart, repus dans leurs fauteuils Louis XV, détaillent sans émotion ces montages illégaux. Les officiers, lieutenants d`alors, généraux d`aujourd`hui, racontent ce bon tour le sourire aux lèvres. Fin du documentaire. Pas un mot, pas une ligne dans les livres d`histoire.

La France au cœur de la guerre du Biafra et du massacre des Bamilékés au Cameroun

Des drames comme celui-ci, l`Afrique en contient des dizaines, soigneusement passés sous silence. Les massacres des Bamiléké au Cameroun par la France du Général De Gaulle, le génocide des Tutsi commis par un régime soutenu par François Mitterrand, les assassinats d`opposants, les manipulations d`élections.. Le passif de la France sur le continent africain n`a rien à envier à l`impérialisme américain en Amérique latine ou au Moyen-Orient.

Il est à la mode parmi les intellectuels français de se plaindre du mouvement de repentance qui s`est répandu depuis quelques années. Les bienfaits de la colonisation, à inscrire dans les manuels scolaires, ont même fait l`objet d`une proposition de loi, largement soutenue par les députés.

Bien sûr, l`histoire de la France en Afrique ou en Asie du sud-est a compté aussi des aventuriers sincères, exportateurs, instituteurs ou pionniers, qui ont fait corps avec les pays qu`ils ont découverts. A Madagascar, les Vazas, ces pieds noirs malgaches, ne cessent de louer devant moi l`état des routes et des infrastructures françaises au moment de l`indépendance.

Mais les peuples sont comme les familles. On ne peut pas faire le tri de la mémoire. Il est des secrets soigneusement cachés dont l`onde portée va bien au-delà d`une ou de deux générations. Les enfants héritent de tout: du malheur comme du bonheur, de la richesse comme des dettes.

La République française paie aujourd`hui la facture de son passé. Il suffit de dérouler la liste des appellations officielles des Maghrébins nés dans un département français avant 1962 ou sur le sol hexagonal depuis les années 1970. Par la loi, ils furent et sont des Français comme les autres.

Les gouvernements successifs n`ont pourtant cessé d`inventer des périphrases : «indigène musulman», «sujet africain non naturalisé», «JFOM» (Jeune français originaire du Maghreb), «jeune issu de l`immigration», «fils de harkis», «jeune des quartiers», «Arabo-musulman», «Français d`origine arabe», «Français musulman»…

La France vit encore comme si en Afrique, elle était chez elle, et comme si, ses enfants d`ascendance africaine n`étaient pas Français. Le développement de la Françafrique, notre tolérance vis-à-vis des réseaux, tout ramène à ce secret colonial, cet empire qui hante les esprits comme un fantôme. Oui, Total, la première entreprise française, est riche et prospère.

Mais la manière dont la firme s`est bâtie fait partie de l`héritage. Qui osera un jour rendre au Nigeria, au Cameroun, au Gabon, au Congo-Brazzaville ce que la France leur doit? Qui contestera les contrats conclus par Areva pour l`uranium du Niger ou ceux des mines d`or de Sadiola au Mali, deux pays parmi les plus pauvres du globe, qui ne touchent qu`une part dérisoire des richesses prélevées dans leur sol? La République a contracté une dette qu`il lui faudra bien honorer.

Notre prospérité est nourrie de richesses que nous détournons. A certains de ces sans-papiers qui risquent leur vie pour gagner l`Europe, il pourrait-être versé une rente au lieu d`un avis d`expulsion. Je rêve pour ce pays que j`aime, d`un réveil collectif.

Une France digne de son idéal et de son héritage de 1789 est incompatible avec la Françafrique: ce qu`une génération a fait, une autre peut le défaire. C`est possible.

Extrait de : La force qui nous manque, Eva Joly. Editions des Arènes (Paris) 190 pages. Les intertitres sont de la rédaction .

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MessageSujet: l’armée camerounaise a empêché un coup d’Etat envisagé par la France pour renverser Biya   Dim 5 Juil - 11:15

pourquoi les informations en provenance de l'étranger ont-elles un parfum de complotisme, alors qu'on ne se pose pas la question à propos des infos de « chez nous » ?

Exclusif : l’armée camerounaise a empêché un coup d’Etat envisagé par la France pour renverser Biya

Waineng Ntufasibo a écrit:
Selon un journal camerounais, la visite d’Hollande au Cameroun consisterait à se rapprocher du dictateur Biya après la découverte par les autorités camerounaises des liens entre la France et Boko Haram et d’une tentative française de coup d’Etat contre Biya.

Une source militaire au service du régiment camerounais luttant contre Boko Haram dans le Grand Nord a confié au Journal du Cameroun (Cameroon Journal) comment le 15 janvier de cette année, l’armée camerounaise a interrompu ce qui devait dégénérer en un renversement violent du président Biya dans un coup d’Etat.

La source qui a opté pour l’anonymat pour des raisons évidentes a déclaré que le coup d’Etat était un projet conjoint du gouvernement français et d’un ancien ministre de l’Administration territoriale et de la Décentralisation, Marafa Hamidou Yaya qui devait être une figure de proue de celui-ci. Marafa purge actuellement une peine de prison pour corruption présumée et détournement de fonds. Notre source a déclaré que les Français avaient gagné sa confiance pour l’aider à devenir président après le départ de Biya.

Les Français, dit-il, avaient saisi avantage de la présence déstabilisatrice de Boko Haram au nord du pays et étaient entrés en collusion avec les insurgés, avec des soldats français infiltrés au sein des rangs des terroristes.

La stratégie consistait à faire tomber complètement les régions du nord aux mains des insurgés et de déclarer leur sécession de Yaoundé et ensuite utiliser leur avantage en vue d’exiger la libération de tous les Nordistes actuellement en prison, parmi eux, Marafa et Iya Mohammed qui purgent des peines de prison à Kondengue. Mais ce n’était que la première phase.

La deuxième phase devait consister en une attaque frontale menée sur Yaoundé avec la collaboration d’un groupe rebelle de l’est du Cameroun proche des rebelles de la Séléka de la République centrafricaine. Un schéma calqué sur la rébellion en Centrafrique. L’intrigue devait aboutir soit à l’arrestation, soit à l’assassinat ou à la fuite du président Biya.

Il a déclaré que les Français voyaient en Marafa un confident digne de confiance qu’ils pensaient installer après le renversement de Biya (lui-même mis en place par l’armée française il y a plus de 30 ans, NdT).

Le 12 janvier de cette année, Boko Haram a lancé une attaque féroce contre une base militaire du Cameroun dans la ville de Kolofata, région de l’Extrême Nord. L’armée du Cameroun a riposté et a porté un coup sévère aux insurgés – le plus lourd que le groupe ait connu dans son histoire.

Les victimes au sein du groupe terroriste de Boko Haram ont été estimées, selon le gouvernement du Cameroun, entre 200 à 400 morts. Cependant, il semble qu’il y ait eu des victimes issues des forces françaises au sein des terroristes. Trois des soldats français ont été tués dans l’attaque menée par les forces camerounaises dans la confrontation.

Les trois soldats, selon le Journal du Cameroun, ont été tués dans un combat au couteau. « La majorité des insurgés de Boko Haram ne sont pas formés. Quand vous voyez un soldat formé parmi eux, il est facile de le repérer en fonction de ses mouvements et de ses tactiques, voilà comment nous avons ciblé certains d’entre eux », a déclaré notre informateur.

La source a déclaré que les ressortissants français blancs s’étaient eux-mêmes déguisés en peignant leur corps en noir. Il a ajouté que ce n’est que quand ils ont examiné les cadavres qu’ils ont réalisé à leur grande surprise, que certains des cadavres étaient ceux de blancs.

Plus tard, ils ont examiné plus en détail les autres assaillants capturés, ils ont également découvert que neuf d’entre eux étaient également blancs et leurs corps étaient peint en noir pour ne pas être identifiés. Ils ont été interrogés et ils ont révélé leurs nationalités françaises avec des liens vers des Camerounais haut placés travaillant actuellement pour le gouvernement.

Le gouvernement français, selon le Journal, a été très embarrassé et très mal à l’aise et a alors immédiatement pris ses distances avec les neuf Français, mais n’est pas allé jusqu’à demander au gouvernement du Cameroun de les libérer pour qu’ils soient traînés devant les tribunaux en France.

Beaucoup de journaux nigérians ont rapporté effectivement l’incident. Le journal This Day, citant des sources au Cameroun qui ont critiqué le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, pour avoir demandé au Cameroun de libérer immédiatement les neuf terroristes aux autorités françaises. Le fonctionnaire camerounais dont le nom n’a pas été mentionné, a alors déclaré aux Français que le Cameroun est un pays souverain et non un vassal de la France. Et, le Cameroun a depuis gardé les neuf en prison à Yaoundé jusqu’à ce jour.

Chris Olukolade, major-général nigérian et directeur de l’information de la Défense s’est adressé aux médias à ce sujet, et a en fait confirmé que les Français ont été capturés au Cameroun en combattant aux côtés de Boko Haram, mais a déclaré que les modalités de gestion devaient être délibérées entre les gouvernements français et camerounais.

Notre informateur militaire a confié que plus que la question des soldats français détenus; il y avait aussi une querelle diplomatique secrète impliquant l’ambassade française à Yaoundé lorsque les forces de sécurité au Cameroun ont appris l’existence d’un mouvement logistique militaire secret comprenant des armes dans deux containers. Il a déclaré que l’envoi d’armes au nord était probablement destiné à Boko Haram et aux combattants étrangers afin d’attaquer les régions du Nord et les faire basculer complètement dans les mains des insurgés.

Notre source a indiqué que l’un des containers s’est retrouvé dans l’ambassade française à Yaoundé qui est contigu avec le quartier général militaire, et à environ 500 mètres de l’Assemblée nationale. Difficile de savoir pourquoi la camionnette s’est arrêtée à l’ambassade française, il a déclaré qu’il est possible que le plan était de l’utiliser en renforcement du plan de coup d’Etat prévu à Yaoundé.

Nous notons que ministre de la Communication Issa Tchiroma a été pris sous le feu des question des médias lors d’une conférence de presse au sujet de la présence illégale de ces containers chargés d’armes et il a déclaré qu’il ne savait pas que le camion avec le numéro de plaque d’immatriculation, LT TR724, avait quitté le port de Douala le 23 décembre, 2014, avec des bombes, des grenades, des missiles, des mines et d’autres armes de guerre supposés en provenance du Sri Lanka et qui a disparu quelque part au Cameroun. Le camion était prétendument destiné à la République centrafricaine. « Si j’avais une telle information, je ne la donnerais pas à la presse ; je pense que cela relève du secret militaire » a alors déclaré Tchiroma.

En dépit des dénégations de Tchiroma, Joseph Otto Wilson, gouverneur de la région du Centre, a dans un communiqué, le 6 février de cette année, fait appel à tous les dix officiers divisionnaires sous sa juridiction pour traiter de la question avec la plus grande urgence, les exhortant à collaborer avec les forces de la loi et ordonner la recherche des camions. Les gouverneurs de l’Est et des régions du Littoral ont plus tard fait un appel similaire qui a été également relayé par les gouverneurs des autres régions.

À ce jour, aucune déclaration officielle n’a été faite en ce qui concerne le sort des deux containers. Mais notre source a révélé que le camion avec une partie de la cargaison est parti de l’intérieur de l’ambassade française à Yaoundé. Sans surprise, c’est également en février, précisément le 28, que, dans le sillage des allégations de trafic d’armes, Christine Robichon, ambassadrice française au Cameroun, a été huée et chahutée quand elle a montré sa sympathie envers les Camerounais s dans leur guerre contre Boko Haram, lors d’une réunion.

De la frontière orientale du Cameroun reliant la République centrafricaine, notre source a également révélé que les responsables du gouvernement camerounais croient que le gouvernement français est derrière un groupe armé camerounais se faisant passer pour des rebelles de la Séléka dans la République centrafricaine, alors qu’ils sont en fait des Camerounais dont l’objectif est de renverser le régime de Biya.

Le groupe qui a enlevé un major camerounais, Mama Bakai, et quelques 15 citoyens alors qu’ils revenaient d’un enterrement le 19 mars de cette année a exigé une rançon pour leur libération.

Cependant, ce mois-ci, les négociations avec les rebelles ont révélé leurs connexions camerounaises quand, au lieu de demander la rançon pour voir les captifs libérés, ils ont changé leurs revendications et à la place ont demandé qu’un homme célèbre de la région du nord, Abdoulaye Harrissou soit libéré. Harrissou, il convient de le noter, était conseiller juridique de Marafa Hamidou Yaya. Il a été arrêté et placé en détention début septembre 2014, suite à des allégations de complot concernant sa volonté présumée de lancer une guerre civile au Cameroun à partir de la République centrafricaine à travers la région de l’Est.

Marafa est considéré par la France et d’autres pays occidentaux comme un prisonnier politique. Avant d’être arrêté et jeté en prison sur des accusations de détournement de fonds, Marafa a appelé à lancer la rebellion contre le gouvernement…

Son arrestation est intervenue au moment où des sources ont déclaré que les Français préparaient le terrain pour prendre le pouvoir au président Biya. Les rapports indiquent qu’il était devenu très populaire parmi les politiciens français et la classe affaires française. Capitalisant sur le chômage massif des jeunes dans le nord, considérant qu’il s’agit d’une marginalisation du nord, les Français le soutiennent pour motiver la région à démettre le régime de Biya sachant qu’un fils de la région nord pourrait prendre le relais en cas de coup d’État .


Christine Robichon, l'amdabrassœur de France à Yaoundé, avec Paul Biya

À cette fin, des dépliants ont été imprimés et distribués dans les régions septentrionales détaillant l’arrestation de leurs parents – Marafas, Iya Mohammed, etc. Il y est écrit que cela équivaut à une déclaration de guerre contre leur région. Selon notre source, les Français ont tenté de fomenter une insurrection au nord afin de saisir l’occasion pour renverser Biya.

Vendredi dernier, l’ambassadeur français au Cameroun, Christine Robichon, a déclaré aux médias après une audience avec le président Biya, que le président Hollande vient au Cameroun pour discuter des questions de sécurité actuellement rencontrés par les pays de la sous-région d’Afrique centrale. Cependant, différentes sources ont déclaré au Journal du Cameroun que la visite est destinée à améliorer les relations entre les deux dirigeants et à négocier la libération et le rapatriement des neuf ressortissants français qui sont toujours en détention dans les prisons camerounaises.

La France serait-elle obligée d’améliorer l’image de Biya avec la visite présidentielle de Hollande ?

La dernière visite d’un chef d’Etat français au Cameroun remonte à 15 ans. Le dernier président français à s’être rendu au Cameroun était Jacques Chirac, en 1999. L’ancien président Nicolas Sarkozy a visité les pays voisins du Cameroun tels que le Gabon et le Tchad sans mettre le pied sur le territoire du Cameroun. Hollande a aussi visité plusieurs pays de la sous-région d’Afrique centrale depuis qu’il a pris le pouvoir en 2012 sans mettre le pied au Cameroun.

Un média français a indiqué que les relations de Biya avec la France ont commencé à se dégrader après que Biya ait réalisé que la France avait l’intention de le pousser hors du pouvoir. Une publication en ligne a déclaré qu’en 2011 de nombreux officiels français ont renoncé à soutenir Biya aux élections présidentielles. Un porte-parole de ministre des Affaires étrangères français est cité comme déclarant que de nombreuses défaillances et irrégularités ont été enregistrées au cours de cette élection et a averti que la France ne voudrait pas voir une répétition de ce genre.

Le divorce de Paul Biya avec Paris

Les observateurs ont déclaré que la France voulait que Biya parte en raison de son alliance économique et militaire croissante avec la Chine et la Russie.

Certains articles de presse ont déclaré que la visite de quatre heures (de 18 heures à 22 heures le 3 Juillet) du président Hollande au Cameroun a été négocié par les hommes d’affaires français qui pensent que Biya ne protège plus leur intérêt, peut-être en représailles pour sa prise de distance envers la France qui aurait critiqué son mandat pendant les 15 dernières années.

Une source a déclaré au Journal que le gouvernement français a été pris de court lorsque Biya a résilié un contrat important entre le Cameroun et Thales Security Systems, une société française qui était responsable de l’impression des cartes nationales d’identité au Cameroun.

Bien que le gouvernement du Cameroun ait déclaré que la rupture de contrat fut liée aux activités non compatibles et sans scrupules menées par Thales Security Systems, la société française a protesté et a réclamé 3,5 milliards de FCFA du gouvernement du Cameroun en dédommagement ; une dette qui selon une source au siège de la police a déclaré qu’elle était une pure fabrication de la firme.

L’entreprise aurait déposé une plainte auprès des autorités camerounaises et françaises pour demander réparation.

Notre source a également indiqué que le Cameroun a porté un coup dur à la France lorsque le consortium français dirigé par Bolloré n’a pas réussi à être sur la liste finale des entreprises en lice pour gérer le nouveau terminal de conteneurs dans le port de Kribi nouvellement construit.

La commission chargée de la sélection d’une entreprise de terminal à conteneurs avait choisi l’entreprise ICTSI basée aux Philippines et les exploitants portuaires APM Terminals, ainsi que le conglomérat AP Moller-Maersk, en déclarant que leur offre était meilleure pour le Cameroun et la sous-région d’Afrique centrale que celle proposée par le consortium Bolloré.

Le consortium rejeté comprend CMA CGM de France, le troisième plus grand transporteur de conteneurs du monde, et le groupe CHEC de Chine, qui a construit le port en eau profonde de Kribi. Le groupe Bolloré gère le principal terminal à conteneurs de Douala et avait été pressenti comme favori parmi les entreprises en lice pour la gestion du port de Kribi. Cependant, le gouvernement du Cameroun a peut-être refusé le contrat à la firme française en raison du conteneur de munitions qui est entré dans le port de Douala et a ensuite disparu.



Contrairement à ce qui se passait par le passé, le Cameroun se tourne davantage vers la Chine par rapport à la France pour le financement de grands projets d’infrastructure. La Chine est impliquée dans la majorité des projets d’infrastructure, de financement.

La Russie a été parmi les premiers pays à promettre de livrer de l’aide humanitaire et militaire au Cameroun dans le traitement des réfugiés de la République centrafricaine et suite à la guerre contre Boko Haram.

Source : http://www.cameroonjournal.com/breaking-news-cameroon-army-aborted-french-hatched-coup-to-overthrow-biya-last-january/

Cameroon Daily Journal

Par Waineng Ntufasibo

Traduction Sam La Touch
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MessageSujet: LA LOGIQUE COLONIALE FRANÇAISE / DÉCOLONISER LES ESPRITS...   Lun 27 Juil - 20:31

La logique coloniale française : Des Basques aux Algériens, de la colonisation « intérieure » à la « colonisation extérieure Saïd Bouamama 24 juillet 2015



Saïd Bouamama a écrit:
Le discours sur la République et les « valeurs de la république » ont connu un retour fulgurant sur le devant de la scène politique et médiatique à l’occasion des attentats de janvier 2015 et de leur instrumentalisation idéologique par Manuel Valls. Le roman national construit par la classe dominante, comme idéologie de justification et de légitimation de son pouvoir, s’est de nouveau déployé avec ses concepts lourds et ses oppositions binaires (universalisme contre particularisme, modernité contre réaction, lumières contre obscurantisme, assimilation contre communautarisme, etc.). Nous nous sommes expliqués à maintes reprises sur les enjeux de cette séquence historique qu’a été « je suis Charlie». Nous voulons aujourd’hui faire le point sur ce qui rend possible une telle instrumentalisation : l’intériorisation massive dans une partie importante de la gauche du mythe de la « mission civilisatrice » comme outil d’émancipation des peuples de France à l’interne de l’hexagone, puis des peuples et nations d’Asie, d’Afrique et d’Amérique à l’externe. Les logiques, buts et processus qui ont présidé à la colonisation externe sont ainsi de même nature que ceux qui se sont déployés dans ce qu’il faut bien appeler une « colonisation interne ».


colonialisme intérieur 1


La colonisation comme processus de généralisation du rapport social capitaliste[/b]

Dans son historique « discours sur le colonialisme », Aimé Césaire analyse le capitalisme comme une « forme de civilisation qui, à un moment de son histoire, se constate obligée, de façon interne, d’étendre à l’échelle mondiale la concurrence de ses économies antagonistes[ii]». Cette concurrence et cette logique extensives sont consubstantielles au capitalisme. Elles se sont d’abord déployées dans les périphéries proches des centres d’émergence du nouveau mode de production capitaliste avant que de s’étendre à des périphéries plus lointaines.

Rosa Luxemburg souligne à juste titre que cette logique extensive suppose et nécessite la destruction des « économies naturelles », des « économies paysannes » et des cultures populaires dans lesquelles elles se sont historiquement élaborées[iii].  Marx a décrit précisément l’enjeu pour le nouveau mode de production capitaliste de cette lutte : « On avait eu une production dont seul le surplus était valeur d’échange, et qui était présupposée à la circulation ; on passe maintenant à une production qui ne fonctionne qu’en liaison avec la circulation et dont le contenu exclusif est la valeur d’échange[iv]». Ce n’est donc pas par « méchanceté » ou par « vice » que se déploient la logique extensive et la guerre contre les « économies » périphériques (d’abord de proximité puis plus éloignées). Elles sont tout simplement la conséquence logique du nouveau mode de production. Réduire l’extension coloniale du mode de production capitaliste à une lutte contre le féodalisme en occultant qu’elle est aussi une lutte contre des « économies naturelles » et des « économies paysannes » pour reprendre les expressions de Rosa Luxemburg, conduit à la cécité face à la résistance hier comme aujourd’hui, dans l’hexagone comme à l’échelle internationale, à l’arasement et à l’uniformisation capitaliste.  L’Etat français centralisateur n’a pas été qu’un outil de guerre contre le féodalisme mais aussi une machine de destruction des économies antérieures et des cultures qui les portaient.

Parlant des périphéries extra-hexagonales colonisées, Aimé Césaire résume comme suit les caractéristiques qui en font des obstacles à détruire pour le capitalisme :


Aimé Césaire a écrit:
« C’étaient des sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns. C’étaient des sociétés pas seulement antécapitalistes, comme on l’a dit, mais aussi anticapitalistes. C’étaient des sociétés démocratiques, toujours. C’étaient des sociétés coopératives, des sociétés fraternelles ».
»

Il y a bien sûr, idéalisation assumée de ces sociétés par Aimé Césaire car son écrit est une œuvre de lutte et de dénonciation, mais cela n’enlève rien aux principales caractéristiques de ces « économies naturelles et paysannes ». Rappeler ces faits ne veut pas dire que l’avenir est à construire par un retour vers ces formes du passé. L’histoire ne se réécrit pas en gommant certaines de ces phases mais en les dépassant vers un horizon d’émancipation.

La prise en compte de cette base matérielle de la colonisation est essentielle pour ne pas dériver vers une opposition idéaliste (et donc impuissante) à la colonisation. Cette dernière est dotée d’un mouvement historique l’amenant à prendre différents visages en fonction du rapport des forces. Les discours sur la nation, sur l’assimilation, sur l’intégration, sur l’universalisme abstrait, etc., ne sont que des accompagnements idéologiques d’un processus d’assujettissement total d’une périphérie à un centre au profit de ce dernier.

Ces discours ont d’abord été tenus dans le cadre de la construction nationale française avant que s’étendre à des nations ultramarines. Ils ont été des instruments de la mise en dépendance économique et de l’assimilation culturelle et linguistique des cultures de l’hexagone, avant que de servir les mêmes buts (avec des moyens plus brutaux encore) pour les autres continents. La colonisation intérieure a précédé et a rendu possible la colonisation extérieure.

L’assimilation comme outil idéologique de la construction nationale française



colonialisme intérieur 2


Frantz Fanon souligne pertinemment que le processus colonial est indissociable du racisme. Il suppose pour se déployer l’émergence et l’intériorisation de deux complexes : le complexe de supériorité pour les uns et le complexe d’infériorité pour les autres[vi]. Le rôle de l’appareil d’Etat en France a justement été de produire, de favoriser et d’étendre ces deux complexes par tous les moyens disponibles de l’inculcation idéologique à la violence ouverte.

Dans ce processus d’assujettissement la question de la culture en général et de la langue en particulier, revêt une importance particulière. Il s’agit pour justifier l’assujettissement économique d’une périphérie à un centre de hiérarchiser les cultures et les langues. Le penseur des Lumières Denis Diderot pose ainsi comme une évidence indiscutable : « Il est légitime dans un Etat unifié politiquement, de ne trouver qu’une seule langue, et de devoir considérer les autres formes linguistiques comme étant des patois qu’on abandonne à la populace des provinces[vii].» La confusion entre langue commune partagée et langue unique imposée révèle le processus d’assujettissement et de colonisation des périphéries. La langue étant indissociable de la culture qui lui a donné naissance, l’infériorisation linguistique est pour le mieux une infériorisation culturelle et pour le pire une destruction culturelle. Nous parlons de « mieux » et de « pire » en nous situant du point de vue des périphéries car pour le centre le « mieux » est la disparition totale de l’altérité c’est-à-dire l’assimilation.

Suzanne Citron a mis en évidence la logique de raisonnement conduisant à ce messianisme de destruction des altérités. Elle se base sur la réduction des protagonistes de la révolution française à une lutte binaire : bourgeoisie contre féodalité. Or une telle binarité est une simplification de la réalité sociale des habitants de l’hexagone. Elle élimine le troisième protagoniste : le monde paysan, ses peuples et ses langues :


Suzanne Citron a écrit:
« En amont culture aristocratique franque, monarchique, catholique, en aval culture bourgeoise et urbaine, culture de la Raison, culture des lumières ; le système de représentation qui la sous-tendait n’intégrait pas le monde rural, ses patois, ses solidarités villageoises[viii]. »


Qu’une telle attitude suppose un complexe de supériorité du centre est évident. Il s’agit ni plus ni moins que de poser le caractère universel de la langue française en l’argumentant d’une supériorité d’essence. Voici comment en parle Bertrand Barrère de Vieuzac, député aux Etats généraux puis à la convention nationale, pour en appeler à une guerre pour éradiquer les autres langues de l’hexagone :


Bertrand Barrère de Vieuzac a écrit:
« Le fédéralisme et la superstition parlent bas-breton ; l’émigration et la haine de la République parlent allemand, la contre-révolution parle italien et le fanatisme parle basque. Cassons ces instruments de dommages et d’erreurs […]. Il n’appartient qu’à la langue française qui depuis quatre ans se fait lire par tous les peuples […], il n’appartient qu’à elle de devenir la langue universelle. Mais cette ambition est celle du génie de la liberté[ix]. »


Cette logique de pensée déjà hégémonique au moment de la révolution bourgeoise (qui rappelons-le se déploie à la fois contre le féodalisme et contre les économies et cultures populaires), l’est encore plus ensuite, avec comme summum la troisième république qui est tout à la fois celle de la guerre à la diversité interne et celle de la colonisation externe. La construction nationale française se bâtit en conséquence par une négation des peuples de l’hexagone (occitan, basque, breton, etc.) par une confusion entre l’unité politique et l’unicité culturelle et par une guerre à l’altérité. Mais cette négation n’est pas sans fondements matériels : elle s’enracine dans le besoin d’imposer les rapports sociaux capitalistes à des contrées fonctionnant jusque-là selon une autre logique économique. C’est pourquoi libération nationale et lutte des classes sont indissociables.

Libération nationale et lutte des classes




colonialisme interieur 3


Parler de lutte de libération nationale à propos des peuples de l’hexagone fait courir en France un danger : celui d’être accusé de réactionnaire, de partisan d’un retour à la féodalité. Nous considérons au contraire que ne pas le faire revient à laisser le champ libre à l’extrême-droite qui sait à merveille canaliser des révoltes légitimes pour les détourner de leurs cibles réelles. Il convient donc de préciser de quoi il s’agit, non pas dans l’abstraction pure, mais dans les conditions concrètes du capitalisme français d’aujourd’hui.

Aborder la lutte de libération nationale sans la relier à la lutte des classes est selon nous un non-sens. Elle est de fait un combat contre une classe sociale qui hiérarchise le territoire en centres et périphéries, qui ne peut que le faire, qui a besoin de le faire pour maintenir ses profits. C’est pourquoi limiter le combat à la question linguistique ne peut que produire de l’impuissance politique. A l’inverse se contenter de parler de lutte anticapitaliste sans l’ancrer dans les conséquences concrètes d’assujettissement économique et d’oppression culturelle, conduit à la même impasse. Une telle approche, encore majoritaire à gauche en France, aboutit, consciemment ou non, à un regard méprisant sur les formes de révolte qui émergent spontanément face à la domination.

Ne soyons pas naïfs pour autant. Nos luttes contemporaines se déploient dans un cadre précis, celui de la mondialisation capitaliste et d’une Europe qui en est un des principaux pôles. Cette Europe est parcourue de contradictions, les Etats les plus puissants voulant y occuper une place hégémonique (la France et l’Allemagne en particulier). C’est pour cette raison que nous assistons pour l’Europe du Sud à un retour de mécanismes coloniaux c’est-à-dire à une logique d’assujettissement de ces économies aux centres que sont la France et l’Allemagne. L’épisode grec que nous venons de vivre en est une expression significative. Dans ce contexte nouveau des aspirations justes peuvent être instrumentalisées, des luttes légitimes peuvent être canalisées vers des objectifs réactionnaires, des réactions à l’oppression peuvent être manipulées pour asseoir d’autres oppressions. C’est ainsi au nom de la défense des droits des « minorités » que  sont légitimées plusieurs des guerres impérialistes contemporaines au Moyen-Orient et en Afrique.

En définitive la question qui est posée est celle du combat pour la fin de l’assujettissement colonial (et donc aussi du capitalisme qu’il sert) et de la conception de l’Etat qui l’accompagne. La solution n’est pas, selon nous, dans un retour au passé mais dans l’invention d’un avenir. Pour ce faire regarder ailleurs peut aider à développer un imaginaire de la libération. La Bolivie par exemple et son « Etat plurinational » peut nous aider à penser l’avenir.

Voir nos articles : 1) Le discours des « valeurs de la république » : Un nouveau masque de l’idéologie dominante, 2) Les fondements historiques et idéologiques du racisme « respectable » de la « gauche » française, 3) La prise en otage des enseignants ou l’instrumentalisation de l’école publique, 4) Les premiers fruits amers de l’unité nationale : Guerres, peurs, humiliation, mises sous surveillance, 5) L’attentat contre Charlie Hebdo : l’occultation politique et idéologique des causes, des conséquences et des enjeux, etc., https://bouamamas.wordpress.com/


[ii]Aimé Césaire, Discours sur le colonialisme, Présence africaine, Paris, 2004 [rééd.], p. 9.

[iii]Rosa Luxemburg, l’accumulation du capital, tome 2, Maspero, Paris, 1976, pp. 43-91.

[iv]Karl Marx, Fondement de la critique de l’économie politique, Anthropos, Paris, 1968, tome 1, pp. 203-204.

[v]Aimé Césaire, op.cit.

[vi]Frantz Fanon, Racisme et Culture, in Pour la révolution africaine, La Découverte, Paris, 2001 [rééd.], pp. 37-53. Voir aussi Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Seuil, Paris, 1952.

[vii]Denis Diderot, Langue, Œuvres, La Pléiade, Paris, 1946, p. 210.

[viii]Suzanne Citron, Enseigner l’histoire aujourd’hui. La mémoire perdue et retrouvée, Editions ouvrières, Paris, 1984, p. 67.

[ix]Bertrand Barrère de Vieuzac, Rapport au comité de salut public, in Michel Certeau, Dominique Julia et Jcaques Revel, Une politique de la langue, Gallimard, Paris, 1975.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 31 Juil - 1:00





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MessageSujet: Achille Mbembe: « A quand l’ouverture de nos archives à nous ? »    Mar 4 Aoû - 16:41



Achille Mbembe: « A quand l’ouverture de nos archives à nous ? » Eugène C. Shema  10/07/2015

Réhabilitation de Um Nyobè, Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié, Osendé Afana, etc. l’universitaire camerounais donne son avis sur la perspective envisageable après les propos de François Hollande

Citation :
Connu à l’international comme un éminent théoricien de la postcolonie, philosophe, Achille Mbembe est aussi Professeur d’histoire et de sciences politiques à l’université Witwatersrand à Johannesburg en Afrique du Sud. En 1996, l’universitaire a publié aux éditions Karthala: «La naissance du maquis dans le Sud-Cameroun (1920-1960)». Journalducameroun.com l’a sollicité pour parler des années sombres de la France au Cameroun, après la reconnaissance faite par François Hollande à Yaoundé de la «répression» organisée «en pays Bamiléké» et de l’ouverture des archives françaises. Entretien dense, sans concessions, avec des propositions sur l’avenir.

Citation :
Journalducameroun: Le 3 Juillet dernier, François Hollande a effectué une visite d’État au Cameroun, une première pour un chef d’État français depuis 15 ans. Lors du toast prononcé au diner d’État offert au président Hollande, Paul Biya a déclaré: «L’actualité montre bien que nos relations sont empreintes de franchise, de pragmatisme et de réalisme». La «franchise», il semble l’avoir manifesté en conférence de presse avec cette fameuse phrase sur la question de sa longévité au pouvoir: «Ne dure pas au pouvoir qui veut, mais dure qui peut». Quelle lecture faites-vous de ce propos?

Achille Mbembe: Ce sont des propos apparemment sentencieux, mais à la vérité sans intérêt, et surtout d’une affligeante banalité.

Ils sont du genre dont le chef de l’État camerounais est friand. On a en mémoire tous les autres, souvent tautologiques, à la limite du sens commun, et qui ne sont guère l’expression d’une pensée en mouvement et capable de s’interroger sur ses fondements – «le Cameroun c’est le Cameroun» et ainsi de suite.

C’est le genre de propos que ne peut se permettre que celui qui sait qu’il règne sur un peuple tout à fait avachi, qui a subi un épouvantable décervelage et une fantastique émasculation, et dont les ressorts moraux, voire psychiques, ont été profondément cassés.

De manière générale, un tel peuple et le pouvoir auquel il est assujetti, ne savent se donner en spectacle au monde que sous le signe de la mascarade et du travestissement. Tel est malheureusement notre cas, du moins pour le moment. Car, comme l’affirme l’adage, «il faut se méfier de l’eau qui dort».

Journalducameroun: Cette visite d’État de quelques heures semble avoir surtout permis de briser un tabou lié à la responsabilité de la France dans le massacre de nationalistes. François Hollande a parlé d’une «répression en Sanaga Maritime, au pays bamiléké».

Achille Mbembe: Il y eut, c’est vrai, une phase de répression organisée et dirigée spécifiquement contre l’Union des Populations du Cameroun (UPC) dès la naissance du mouvement nationaliste en avril 1948, au lendemain des graves émeutes de septembre 1945 à Douala*.
voir Robert Paris : La révolte des travailleurs de Douala (Cameroun) en septembre 1945 : écrasée dans le sang !

Ces sanglantes émeutes au cours desquelles beaucoup de Camerounais furent tués par des colons armés et par des escadrons militaires français marquèrent un tournant décisif de notre histoire. Malheureusement, comme de bien d’autres événements tout aussi tragiques de notre passé commun, personne ne s’en souvient aujourd’hui, dans ce pays où l’amnésie est devenue une technique de contrôle et d’abrutissement des masses.

Sournoise au cours du gouvernorat de Soucadaux, la répression monta en puissance et se fit aussi brutale que cynique avec l’arrivée au pouvoir de Roland Pré en 1954. La France s’était résolue à briser le mouvement nationaliste par tous les moyens. Résultats de cette stratégie de la confrontation, de nouvelles émeutes eurent lieu en mai 1955*. Elles touchèrent une très grande partie du Sud-Cameroun et en particulier le Wouri, la Sanaga Maritime et le pays bamiléké. Une fois de plus, du sang coula à flots.
* Les émeutes de Mai 1955. Les colons Français massacrent les Camerounais


C’est à la suite de ces événements que Ruben Um Nyobè prit le maquis. Il fut exécuté le 13 septembre 1958. Entretemps, Félix Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié et d’autres prirent le chemin de l’exil, d’abord à Kumba au Cameroun occidental, ensuite à Khartoum au Soudan, au Caire en Égypte et ainsi de suite.

«Répression» est cependant un terme bien édulcoré qui ne reflète que partiellement les faits. Car fin 1955-début 1956, une véritable guerre fut entamée en Sanaga Maritime. La population civile fut regroupée dans des camps et des opérations militaires en bonne et due forme vinrent s’ajouter à ce que l’on appelait alors «la campagne psychologique». Cette campagne militaire fut conduite par le Général Lamberton. Ses méthodes étaient calquées sur les expériences contre-insurrectionnelles menées auparavant au Vietnam et qui, bientôt, seront généralisées en Algérie.

Lorsque François Hollande évoque cette période de notre histoire sur le mode de l’euphémisme, il nous faut comprendre qu’il s’agit en réalité d’une guerre au cours de laquelle – et ce sont des choses dont les populations de l’ancienne Sanaga Maritime se souviennent toujours – des massacres furent perpétrés. La torture fut généralisée. Des centres de détention furent créés. Des unités paramilitaires et des «escadrons de la mort» aussi. Des milliers de personnes furent abattus, parfois sans sommation. La terreur prit parfois des aspects hallucinatoires. Qui ne se souvient de ces têtes de «maquisards» égorgées, placées aux carrefours des grandes avenues ou de simples bourgades dans le but de provoquer stupeur et effarement?

Afin de cacher la véritable nature de cette guerre, le gouvernement français de l’époque lui colla le nom de «campagne de pacification», comme s’il s’agissait d’une simple opération de police. Quand, aujourd’hui, on parle de cette forme de terreur coloniale comme s’il s’agissait d’une simple «répression», on reste dans la logique du déni
.


Achille Mbembe  

Journalducameroun: Des hommes politiques ont déjà commencé à réagir, indiquant qu’il y a eu des massacres dans d’autres régions du Cameroun. Vous avez travaillé sur le sujet. Que sait-on à ce jour de ces faits et de cette période?

Achille Mbembe: Entre 1956 et 1959-1960, le théâtre privilégié de cette guerre fut le pays Bassa. Comme je viens de le suggérer, pendant cette période, la Sanaga Maritime fut littéralement en état de siège. Le couvre-feu fut instauré. La population civile fut internée dans des camps. Ses moindres mouvements furent contrôlés et l’implacable système du «laissez-passer» fut généralisé. Sur le plan historique, il n’y a aucun doute à ce sujet. L’ancienne Sanaga Maritime (qui à l’époque incluait l’actuel département du Nyong et Kellé) a payé un tribut considérable à la cause de l’indépendance. Une fois celle-ci obtenue, elle a fait l’objet d’un ostracisme à la fois économique et politique qui se poursuit d’ailleurs.

À partir des années 1960, la zone d’opération se déplaça vers l’Ouest, dans le terroir bamiléké où une espèce de «révolution des cadets sociaux» était en cours dans le cadre de chefferies en crise considérable de légitimité. L’indépendance venait d’être proclamée et ceux qui, hier en alliance avec Louis Aujoulat s’y étaient opposés furent appelés à en assumer la gestion. C’est cette mouvance d’origine aujoulatiste qui, pour l’essentiel, tient les rênes du pouvoir au Cameroun depuis 1960 et c’est la culture politique aujoulatiste qu’elle incarne qui aura profondément dominé l’imaginaire du pouvoir dans le Cameroun postcolonial.

L’aujoulatisme postcolonial, chapeauté par les dispositifs du néo-colonialisme que la France cherchait à consolider au lendemain de l’indépendance (les accords de défense en particulier), reprit à son compte le projet d’extirpation du nationalisme camerounais. Les quinze premières années du régime Ahidjo sont dominées par ce projet et les méthodes expérimentées en Sanaga Maritime s’étendent au pays bamiléké trois ou quatre degrés de terreur en plus. Des épisodes sanglants ont également lieu dans l’Est, à la frontière avec le Congo et du coté de Djoum où Osendé Afana et ses compagnons tentent d’ouvrir un front armé.

Bref, l’Algérie exceptée, la guerre néocoloniale franco-camerounaise en pays bamiléké est l’une des opérations les plus sanglantes menées par la France (en collaboration avec ses supplétifs locaux) en terre africaine au lendemain des indépendances. L’écrasement de l’insurrection nationaliste au Cameroun entre 1955 et 1958 et celui des tentatives de soulèvements révolutionnaires qui s’ensuivront une fois l’indépendance formellement proclamée (de 1960 à l’exécution d’Ernest Ouandié et ses compagnons) fait de notre pays le laboratoire privilégié où auront été expérimentés les techniques et dispositifs qui réguleront pendant près d’un demi-siècle les rapports entre la France et ses ex-colonies.

Journalducameroun: La disposition du président français à ouvrir les archives permettra-t-elle aux Camerounais de se réconcilier avec leur histoire ?

Achille Mbembe: Il n’y aura pas de réconciliation des Camerounais avec leur histoire tant que les figures de Ruben Um Nyobè, Félix Moumié, Abel Kingué, Ernest Ouandié et Osendé Afana en particulier n’ont pas été proprement réhabilités.

Je ne parle pas de ces réhabilitations à la sauvette dont nous avons l’habitude. Je parle de quelque chose d’éminemment radical et décisif, ouvert sur l’avenir, une autre proposition de vie commune.

Comment se fait-il que plus de cinquante ans après la décolonisation, aucun boulevard ni avenue, aucun musée, aucun lycée, aucun carrefour, aucun aéroport, aucun bout de ce vaste pays ne porte le nom de Ruben Um Nyobè, de Félix Moumié, d’Abel Kingué, d’Ernest Ouandié, d’Osendé Afana et de tant d’autres?

Comment se fait-il que dans les manuels scolaires, l’on continue d’apprendre aux enfants que la lutte pour l’indépendance se ramenait à une banale entreprise criminelle ? Quand est-ce que les nouvelles générations liront-ils d’elles-mêmes, dans le texte, les Écrits sous maquis de Ruben Um Nyobè ou Le problème national camerounais - ouvrages parus dans les années 1980 et tout de suite censurés à l’époque par le régime actuel ?

Il est important que la France ouvre ses archives. Mais à quand l’ouverture de nos archives à nous, notamment celles de la Sécurité militaire ?

Et puisque nous y sommes, faut-il attendre que la France en prenne l’initiative pour que nous fassions enfin rentrer au Cameroun la dépouille d’Ahmadou Ahidjo; pour que nous accordions enfin des funérailles nationales à tous ceux que je viens de mentionner et pour que le 13 septembre soit déclaré jour férié, en mémoire de tous les martyrs de notre peuple depuis les débuts de l’occupation coloniale?

Ouvrir les archives françaises ne servira strictement à rien tant que nous ne nous serons pas engagés dans ce geste de reprise et de refondation qui consiste à inscrire dans une lignée ceux qui ont été immolés pour que ce pays puisse répondre de son nom propre devant le monde.


Jean Lamberton (en blanc), en opération en zone de pacification de la Sanaga Maritime,
le 27 mai 1957. Archives privées publiées par les auteurs de
"Kamerun ! Une guerre cachée aux origines de la Françafrique (1948-1971)"


Journalducameroun: Paul Biya a indiqué dans son toast que la France «connait le prix fort que les Camerounais ont payé» pour l’indépendance.

Achille Mbembe: Le Président aura bientôt 83 ans. Quand aura-t-il le courage et l’honneteté de dire: «Le Cameroun connait le prix fort qu’il a dû payer pour son indépendance» ? Pourquoi doit-il créditer autrui de ce qui nous appartient en propre? Jusqu’à quand accepterons-nous d’être gouvernés par des gens culturellement aliénés ? Lorsqu’un peuple laisse à un président étranger le soin de légiférer sur sa mémoire, alors on est dans un tout autre registre, celui de la capitulation.

Journalducameroun: Les médias publics camerounais saluent l’initiative d’ouvrir les archives…

Achille Mbembe: Pour la France, ouvrir les archives était le minimum. Cela ne coute rien. Les choses sérieuses ne pourront commencer que si les victimes des atrocités commises par la France dans notre pays trouvent enfin justice. Pour que justice soit faite, toute la clarté doit être faite sur l’exécution de Ruben Um Nyobè, Pierre Yém Mback et tous les autres; sur l’assassinat de Félix Moumié et d’autres cas encore. Ouvrir les archives n’a de sens que si en fin de compte la justice est rendue.

Journalducameroun: Le 2 aout 2014, en se rendant au sommet États-Unis-Afrique, Paul Biya eut à déclarer: «On a éradiqué les maquis, les mouvements révolutionnaires. On est venu à bout des ‘Villes Mortes’. Ce n’est pas le Boko Haram qui va dépasser le Cameroun». Le régime actuel a-t-il intérêt au rétablissement total de la vérité?

Achille Mbembe: Du régime actuel, il nous faut commencer à n’en parler qu’au passé. Il n’y a strictement plus rien à attendre de ce régime. Le temps est venu de passer à autre chose.

Journalducameroun: Cinquante ans après les indépendances, d’après vous, la France a-t-elle aujourd’hui des rapports décomplexés avec les pays d’Afrique francophone, ou se comporte-t-elle toujours comme une puissance tutrice?

Achille Mbembe: La France est une puissance moyenne qui s’efforce de protéger comme elle le peut ce qui lui reste d’intérêts dans son ex-empire. Qui peut la blâmer ?

Pour le reste, c’est à nous de savoir quels sont les nôtres et comment les défendre intelligemment.

Je suis persuadé que lorsque les peuples africains se seront mis debout pour leur propre compte, la France n’aura guère de choix. Elle sera obligée de les respecter. Tant qu’ils sont prosternés, à genoux devant leurs propres satrapes, la France n’a aucune raison objective de les traiter différemment.


à lire sur mon blog : Achille Mbembe, 'critique de la raison nègre', le capitalisme animiste


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MessageSujet: CAPITALISME, COLONIALISME, RACISME et EUROCENTRISME : mariage de raison et d'amour   Mar 4 Aoû - 17:37


note du 26 janvier 2016

Citation :
sujet en relation, plus abondant : LA LOGIQUE COLONIALE d'hier à aujourd'hui  


la critique de la totalité capitaliste, le Capital actuel en "subsomption réelle", dont la domination politico-économique est globalisée à l'échelle du monde - mondialisation -, et celle du colonialisme tant ses conséquences que dans l'actualité des colonialités vivaces qui en résultent, voilà, du point de vue de la critique radicale, les deux pôles croisés de ce "forum"

sans prétendre (re)faire le tour des rapports structurellement inséparables, de l'histoire du capitalisme dans celle du colonialisme et réciproquement, et ainsi de suite après la décolonisation, je m'attacherai dans ce sujet à pointer quelques aspects actuels :

- non seulement des conséquences de tous ordres, économiques, politiques, idéologiques, militaires ou culturels de ce passé de cinq siècles pour le colonialisme, et de deux pour le capitalisme en tant que mode de production-reproduction s'établissant sous les yeux de Marx. Autrement, il ne s'agit pas seulement d'un passé dont les Occidentaux devraient faire "repentance" mémorielle, mais de réalités ancrées dans tous les aspects des rapports sociaux actuels entre «eux» et «nous»

- mais aussi aux aspects présents et reproduits dans et par le capitalisme d'aujourd'hui pour assurer sa continuité par-delà sa crise, et particulièrement celle qui traverse le capitalisme occidental menacé de perdre sa suprématie. C'est ce constat qui fonde ce que j'ai appelé la double crise de l'Occident et du Capital, qu'il conviendrait de nommer plus justement crise des Colonialités et du Capital, pour ne pas conclure que ces Colonialités seraient, conceptuellement, une exclusivité occidentale. Toutefois, ce ne sont pas (encore) les colonialités chinoises ou islamiques qui sont en cause dans l'équilibre précaire du monde, puisqu'elles font partie de la concurrence intercapitaliste, ou inter"impérialiste" en grandes puissances anciennes actuelles et probables actuelles-futures (la Chine "deuxième puissance économique devant les USA", le poids des pays pétroliers de l'Orient, les BRICS, etc.)

il s'agit donc d'expliquer les raisons profondes de ce double angle d'attaque théorique, en liaison avec l'actualité de ces deux crises et des luttes complexes qu'elles génèrent

j'ouvrirai le bal avec un des plus grands penseurs africains de notre monde : Achille Mbembé, ce qui ne vaut pas caution à ses idées proprement politiques, puisqu'il qui met en avant la nécessité d'une Afrique plus forte et plus indépendante, et non une possible révolution à l'échelle mondiale... Pour évoquer le réalisme de Lénine, rien ne prouve que Mbembe rêve moins sérieusement que les amateurs du "cycle de luttes" devant conduire à une prochaine "communisation" de la planète des songes

c'est particulièrement sur ce lien historique et présent entre l'essence du capitalisme et la continuité des colonialités que Mbembe me semble fécond



Achille Mbembe, Critique de la raison nègre lecture par Eddy Banaré


2103

Achille Mbembe, Critique de la raison nègre, Paris, La Découverte, coll. « Cahiers libres », 2013, 224 p., ISBN : 9782707177476.

Eddy Banaré a écrit:
1
« (…) L’histoire et les choses se tournent vers nous […] (et) l’Europe ne constitue plus le centre de gravité du monde » (p. 9) observe Achille Mbembe en introduction de Critique de la raison nègre, signalant ainsi le nouvel espace dans lequel il déploie son propos. Il serait abusif de voir un quelconque repli dans le « nous » de Mbembe, son projet consiste à mettre des mots sur les tensions de notre présent lorsqu’il tente de deviser d’altérité et de différence. « De l’acharnement colonial à diviser, à classifier, à hiérarchiser et à différencier, il est resté quelque chose, des entailles, voire des lésions. Pis, une faille a été érigée, qui demeure » (p. 19).

Et, c’est à la recherche de spectres – dont on ne sait pas s’ils appartiennent ou non au passé – que part Mbembe. Spectres longuement fabriqués par l’Europe et qui traversent encore sa pensée, les imaginaires, les discours et les politiques contemporaines : le « Noir », le « Nègre ». Ils servent désormais « un style de réflexion critique sur le monde de notre temps » (p. 19) qui ne relève ni de « l’histoire des idées » et, encore moins, de la « sociologie historique », compte tenu du fait que le « Nègre » a occupé différents étages d’un édifice intellectuel européen chancelant.

2
« Le Noir est un homme noir ; c’est-à-dire qu’à la faveur d’une série d’aberrations affectives, il s’est établi au sein d’un univers d’où il faudra bien le sortir »1. C’est par ces mots qu’en 1952, Frantz Fanon entame son étude sur le psychisme de ceux qui, non seulement, bâtissent cet univers, mais aussi de ceux, qui l’intériorisent et l’endossent. L’ « univers » dont parle Fanon est justement le produit d’une histoire – celle de la traite négrière – avec son langage, ses fictions et ses images qui débordent et travaillent encore notre présent, pour ne pas dire, nos vies en ce qu’il les contraint et, parfois, les arrête. Qu’arrive-t-il quand, par la ruse du pouvoir et de ses lois, on fabrique un « soi » pour un pan entier de l’humanité ? Qu’on le force à vivre selon un fantasme destiné à maintenir un ordre du monde ? Ce sont justement les strates et les proliférations de cet univers qu’Achille Mbembe nous invite à penser dans Critique de la raison nègre.

3
Cette « raison nègre » que Mbembe nous invite à approcher signale un envers de la pensée européenne. La référence à Kant, la parodie qu’elle suggère, réside principalement dans la figure dont Mbembe retrace les proliférations dans notre présent. Le « Nègre » du Code Noir2, le « Nègre » razzié ou vendu sur les côtes africaines, ou encore, le « Nègre » marchandise, couché à fond de cale, survit et continue d’habiter la pensée ; c’est le rappel douloureux et salutaire de ce livre.

4
Car, explique Mbembe, le « Nègre » est une figure de la folie, elle « (…) libère des dynamiques passionnelles et provoque une exubérance irrationnelle qui, toujours, met à l’épreuve le système même de la raison » (pp. 10-11). Consubstantielle à celle de la « race », l’invention du « Nègre » signifie donc la fragilité, les limites de la pensée européenne. Les deux inventions « représentent deux figures du délire qu’aura produit la modernité » (p. 10). Les premières manifestations de la « raison nègre » évoquée par Mbembe « commence vers la fin du XVIIIe siècle quand […] les Nègres, ces êtres-pris-par les autres, peuvent désormais articuler un langage à eux tout en revendiquant le statut de sujet à part entière du monde vivant » (p. 12). Qui dit « raison nègre », dit aussi « discours nègre ». Fortement historicisé, ce « discours nègre (a) été dominé par trois événements – l’esclavage, la colonisation et l’apartheid » (p. 119). Séquences historiques qui « constituent (une) sorte de prison » (p. 119) mais qui ont signifié des conditions et expériences différentes du « Nègre » - marchandise d’abord, subalterne et marginal – dont il faut dégager, non pas un enseignement et de morale, mais plutôt du sens et des méthodes d’analyse des variations de l’expérience humaine.

5
Surtout, nous montre Mbembe, la figure du « Nègre » ne peut pas se penser en dehors du capitalisme finissant et du néolibéralisme actuel. Il faut donc prendre le risque d’en dégager tous les signifiants pour comprendre ce qui fait, aujourd’hui, crise dans le capitalisme. Et on se prendrait presque à jubiler quand, en suivant la rigoureuse démonstration de Mbembe, on voit naître cette figure du « Nègre » marginalisée, crainte et honnie, qui fournit une méthode et une grille de lecture stimulante d’un réel en crise. Le bonheur est qu’il ne prend aucune revanche, n’accuse personne, n’exige rien en retour, mais nous invite à une vigilance nouvelle et à penser de nouvelles inventions conceptuelles. Qui sont les « Nègres » d’aujourd’hui ? À quel moment bascule-t-on dans le « devenir nègre » ? Par les effractions qu’il commet, par les rappels douloureux qu’il exige et les parentés cachées qu’il dévoile, Critique de la raison nègre propose des prolongements féconds à des textes fondateurs comme Peau noire, masques blancs de Fanon, Discours sur le colonialisme de Césaire, ou, plus près de nous, de L’Atlantique Noire de Gilroy.

6
Ainsi, la force du travail de Mbembe se trouve autant dans son historicité aiguë que dans sa capacité à mobiliser les interrogations sur le présent. Que s’est-il passé au moment où le mot « Nègre » et son univers se sont déployés à partir du XVIe siècle ? Que reste-t-il de la « race » ? Formulant ces interrogations, Mbembe met en lumière une tension particulière à notre époque. « Le crépuscule européen s’annonce alors même que le monde euro-américain n’est toujours pas arrivé à savoir cela même qu’il voulait savoir (ou voulait faire) du Nègre » (p. 18) ; la figure du Nègre rode et continue de hanter les esprits dès qu’il s’agit de penser la communauté, l’immigration, la différence ou la distribution des richesses. Achille Mbembe plaide ainsi pour un « devenir-nègre du monde » – grille de lecture autant que processus de transformations – qui est le produit d’expériences transculturelles et transhistoriques.

7
Plus gravement, du fait même des fantasmes et de la paranoïa ainsi générés, le « Nègre » appelle encore des désastres et Achille Mbembe de procéder à des avertissements salutaires. Le « Nègre », la race, reviennent par la science et les avancées de la génétique ; « race et racisme n’ont donc pas qu’un passé. Ils ont aussi un avenir, notamment dans un contexte où la possibilité de transformer le vivant et de créer des espèces mutantes ne relève plus uniquement de la fiction. » (p. 41). Si, d’un côté, on peut rire et se réjouir de voir le « Nègre » et ses fictions hanter les consciences et jouer le garde-fou de l’histoire, il faut encore s’inquiéter des dangereuses reformulations médiatiques (discours scientifiques et politiques) et des passages à l’acte qu’il entraîne (mesures politiques, discriminations…). Le « devenir-nègre du monde » se retrouverait autant dans la dangereuse vacuité du Discours de Dakar, le vécu des ouvriers frappés par les délocalisations à travers l’Europe, les insultes et menaces reçues par la Ministre italienne Cecile Kyenge3, la stigmatisation des Roms ou les morts naufragés de Lampedusa. On peut dire que le travail de Mbembe est, de ce point de vue, un renouveau vivifiant de la pensée critique.

1 Frantz Fanon, Peau noire, masques blancs, Paris, Seuil, Points Essais, (1952), 1971, p. 6.

2 Cf. Louis Sala-Molins, Le Code Noir ou le calvaire de Canaan, Paris, Presses Universitaires de France, Quadrige, (1987), 2002.

3 Cf. http://www.lemonde.fr/europe/article/2013/09/04/la-ministre-italienne-cecile-kyenge-a-nouveau-visee-par-un-acte-raciste_3471310_3214.html


à lire sur mon blog : Achille Mbembe, 'critique de la raison nègre', le capitalisme animiste

Achille Mbembe : « Le sous-prolétaire chinois est un nouveau nègre » Rue89 27/10/2013


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Dernière édition par Patlotch le Mar 4 Aoû - 20:05, édité 1 fois
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MessageSujet: Achille Mbembe : 5O ans de décolonisation africaine   Mar 4 Aoû - 18:43



Achille Mbembe : 5O ans de décolonisation africaine 15 mars 2010, Ayoko Mensah

Professeur d’histoire et de science politique à l’université du Witwatersrand à Johannesbourg, Achille Mbembe compte parmi les plus éminents intellectuels au rayonnement international. Son essai paru en 2000, De la postcolonie, est devenue une référence [1]. Il s’apprête à publier son prochain livre, Critique de la raison nègre.


Citation :
Vous avez publié il y a quelques semaines un article intitulé « Cinquante ans de décolonisation africaine » [2]. Vous y dressez un bilan très sombre de la situation de l’Afrique. Cinq tendances lourdes vous semblent caractériser la situation des pays et des peuples africains aujourd’hui. Quelles sont-elles ?

La première est l’absence d’une pensée de la démocratie qui servirait de base à une véritable alternative au modèle prédateur en vigueur à peu près partout.

La deuxième est le recul de toute perspective de révolution sociale radicale sur le continent.

La troisième est la sénilité croissante des pouvoirs nègres – une situation qui, toutes proportions gardées, rappelle des développements similaires au XIXe siècle lorsque, faute de pouvoir s’adapter à la pression externe, les communautés politiques existantes s’autodétruisirent dans d’interminables guerres de succession.

La quatrième est l’enkystement de pans entiers de la société et l’irrépressible désir, chez des centaines de millions, de vivre partout ailleurs dans le monde sauf chez eux – la volonté générale de défection et de désertion.

La cinquième est l’émergence d’une sorte de « lumpen-radicalisme » – en vérité une culture du racket, de la prédation, de l’émeute sanglante et du coup d’État sans lendemain et qui, à l’occasion, tourne facilement à la guerre de pillage. Cette sorte de lumpen-radicalisme participe de la violence sans projet politique alternatif.

Ces brusques observations ne signifient toutefois pas qu’il n’existe aucune saine aspiration à la liberté et au bien-être en Afrique. Ce désir peine cependant à trouver un langage, des pratiques effectives, et surtout une traduction dans des institutions nouvelles, une pensée et une culture politique neuve où la lutte pour le pouvoir n’est plus un jeu à somme nulle.

Peut-on considérer les pays africains comme indépendants ? Les accords inégaux « de coopération et de défense » signés dans les années 1960 entre la France et ses anciennes colonies ne servent qu’à contractualiser le rapport colonial, écrivez-vous…

Ils sont formellement indépendants et ils n’échapperont pas à leurs responsabilités propres. Ceci dit, la donne internationale est faite de rapports de force et d’échanges inégaux. Le dire ne signifie pas que l’on adhère au « tout impérialiste ». Cette réserve faite, l’impérialisme existe, et les rapports officiels franco-africains sont des rapports serviles – exception faite de l’Afrique du Sud.

Vous appelez de vos vœux une « nouvelle pensée de la démocratie » sur le continent. En quoi consisterait-elle ?

Pour que la démocratie puisse s’enraciner en Afrique, il faudrait qu’elle soit portée par des forces sociales et culturelles organisées ; des institutions et des réseaux sortis tout droit du génie, de la créativité et surtout des luttes des gens eux-mêmes et de leurs traditions propres de solidarité. Mais cela ne suffit pas. Il faut aussi une idée dont elle serait la métaphore vivante. Ainsi, en réarticulant par exemple le politique et le pouvoir autour de la critique des formes de mort, ou plus précisément de l’impératif de nourrir les « réserves de vie », on pourrait ouvrir la voie à une nouvelle pensée de la démocratie dans un continent où le pouvoir de tuer reste plus ou moins illimité, et où la pauvreté, la maladie et les aléas de tous genres rendent l’existence si incertaine et si précaire.

Au fond, une telle pensée devrait être un mélange d’utopie et de pragmatisme. Elle devrait être, de nécessité, une pensée de ce qui vient, de l’émergence et du soulèvement. Mais ce soulèvement devrait aller bien au-delà de l’héritage des combats anticolonialistes et anti-impérialistes dont les limites, dans le contexte de la mondialisation et au regard de ce qui s’est passé depuis les indépendances, sont désormais flagrantes.

Ce cinquantenaire de la décolonisation n’est pas seulement une affaire africaine, dites-vous. En effet, la France, en faisant de 2010 l’Année de l’Afrique entend également célébrer cet anniversaire. Comment jugez-vous cette initiative ? L’annonce du défilé militaire du 14 juillet 2010 auquel seront invitées des troupes des anciennes colonies africaines n’est-elle pas une éclatante provocation ?

Une certaine France milite pour une provincialisation mentale, intellectuelle et politique de ce vieux pays. Une France recroquevillée sur elle-même ne peut que desservir les intérêts objectifs des Africains
. Il nous faut donc militer pour une déclosion de ce pays. Ceci dit, les Africains doivent ouvrir les yeux et regarder le monde de demain - d’ores et déjà en train de naître. Par rapport à la dynamique de ce monde qui vient, la France et l’Europe sont, à plusieurs égards, de jolis musées. On peut visiter les musées mais on ne peut pas les habiter ou se laisser entièrement habiter par eux. Il faut les laisser aux touristes.

Pour clore enfin le chapitre de la décolonisation qui est toujours en cours, vous plaidez pour la mise en place d’un « New Deal » continental en faveur de la démocratie et du progrès économique en Afrique. Comment ce New Deal pourrait-il se distinguer des programmes d’aide au développement qui ont majoritairement échoué en Afrique ?

Il n’y a jamais eu d’« aide au développement ». C’est par abus de langage que l’on parle d’aide au développement. Ce à quoi il faudrait arriver, c’est à une sorte de mutualisation des intérêts. Ceux-ci touchent toutes sortes de questions – économiques, militaires, sécuritaires, écologiques et environnementales. Cette mutualisation des intérêts doit d’abord se faire sur le plan continental. Elle doit être ensuite collectivement négociée par les États africains et par les puissances internationales — un New Deal en faveur de la démocratie et du progrès économique qui viendrait compléter et clore une fois pour toutes le chapitre de la décolonisation. La démocratisation de l’Afrique est d’abord une question africaine. Elle passe, certes, par la constitution par le bas de forces sociales capables de la faire naître, de la porter et de la défendre. Mais la démocratisation de l’Afrique est également une affaire de sécurité internationale.

Vous dites qu’il faudrait parvenir, dans les cinquante prochaines années, à « internationaliser » la question de la démocratisation de l’Afrique. Les artistes ont-ils un rôle à jouer à cet égard ?

Pour le demi-siècle qui vient, une partie du rôle des intellectuels, des gens de culture et de la société civile africaine sera justement d’aider à rouvrir le futur et à réinventer une nouvelle société civile. Il nous faut en effet aller au-delà de la conception traditionnelle de la société civile, celle qui est étroitement dérivée de l’histoire des démocraties capitalistes.

D’une part, il faut tenir compte du facteur objectif qu’est la multiplicité sociale – multiplicité des identités, des allégeances, des autorités et des normes – et, à partir d’elle, imaginer de nouvelles formes de la lutte sociale.

D’autre part, la nécessité de création d’une plus-value intellectuelle n’a jamais été aussi pressante. Cette plus-value doit être réinvestie dans un projet de transformation radicale du continent. La création de cette plus-value ne sera pas uniquement l’uvre de l’État. Elle est, à mes yeux, la nouvelle tâche des sociétés civiles africaines, des artistes, des philosophes et écrivains.


Notes

[1] Achille Mbembe, De la postcolonie – Essai sur l’imagination dans l’Afrique contemporaine, Karthala, Paris, 2000.

[2] Article consultable sur le site d’Africultures : www.africultures.com.


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MessageSujet: Achille Mbembe 2010 : « La Françafrique ? Le temps est venu de tirer un trait sur cette histoire ratée »   Mar 4 Aoû - 19:03

cet entretien date de 2010, c'était le temps béni (oui oui) où les Français rêvaient de chasser Sarkozy du pouvoir...



Achille Mbembe : “La Françafrique ? Le temps est venu de tirer un trait sur cette histoire ratée

Propos recueillis par Marie Cailletet et Olivier Milot 22/10/2010 à 11h58.

La colonisation, la place de la France, le rôle de la Chine, la corruption... l'analyse critique et décapante du politologue camerounais Achille Mbembe, alors que “Sortir de la grande nuit”, son “Essai sur l'Afrique décolonisée”, est publié ces jours-ci.

Citation :
Professeur d'histoire et de sciences politiques à l'université du Witwatersrand, à Johannesburg, et au département de français à Duke University, aux Etats-Unis, Achille Mbembe est l'un plus grands théoriciens du post-colonialisme. Alors que s'achèvera en novembre la célébration du cinquantenaire des indépendances africaines, son analyse des relations calamiteuses entre l'Hexagone et le continent noir, de leur nécessaire transformation et de la révolution radicale que l'Afrique doit opérer, est décapante. C'est à un travail critique sans concession que se livre cet observateur de l'intérieur, inlassablement occupé à sillonner l'Afrique et à se colleter avec les acteurs politiques, sociaux, économiques et culturels. Profondément impliqué « dans le sort de ce bout de notre monde », le politologue camerounais Achille Mbembe bataille, livre après livre, pour que vienne le temps de l'Afrique.

Citation :
Le cinquantenaire des indépendances africaines est l'occasion de nombreuses commémorations en Afrique comme en France. Ces festivités relèvent-elles du symbole ou sommes-nous aujourd'hui à un moment charnière de l'histoire de l'Afrique ?

Au regard de ce qui s'est passé depuis 1960, ces festivités sont incongrues. Elles n'ont ni contenu ni symbolique. On cherche à recouvrir de quelques haillons ce que l'écrivain congolais Sony Labou Tansi appelait « l'Etat honteux ». La vérité est pourtant simple. Un demi-siècle plus tard, presque tout est à reprendre. Plutôt que de cérémonies, les peuples africains ont besoin d'une transformation radicale de leurs structures politiques, économiques, sociales et mentales. C'est leur rapport au monde qui doit changer. Le drame est que les forces aptes à conduire ce changement manquent à l'appel, quand elles ne sont pas fragmentées et dispersées.

Et pourtant, le continent est à la veille d'extraordinaires mutations : bientôt plus d'un milliard de consommateurs potentiels ; un nouveau cycle de migrations internes et externes, en même temps que l'afflux de nouveaux immigrants, chinois en particulier ; le développement d'une civilisation urbaine sans précédent ; le renforcement d'une diaspora entreprenante, notamment aux Etats-Unis ; une explosion culturelle et un renouveau religieux qui tranchent avec la sénilité des pouvoirs en place.

“La France a a décolonisé sans ‘s'autodécoloniser’.”

Pourquoi la France a-t-elle autant de mal à penser de manière critique l'histoire de la colonisation, puis des indépendances africaines ?


Parce qu'elle a « décolonisé » sans « s'autodécoloniser ». La colonisation fut, au fond, une forme primitive de la domination de race. Après la décolonisation, la France a gardé presque intacts les dispositifs mentaux qui légitimaient cette domination et lui permettaient de brutaliser les « sauvages » en toute bonne conscience. Ces structures racistes de la pensée, de la perception et du comportement refont d'ailleurs surface aujourd'hui – même si c'est sous des formes différentes – dans le contexte des controverses sur l'islam, le port du voile ou de la burqa, la question des banlieues, de l'immigration ou de l'identité. Le racisme ayant été l'un des ingrédients majeurs de la colonisation, décoloniser signifie automatiquement déracialiser. Pour s'autodécoloniser, il eut fallu entreprendre un immense travail, à la manière des Allemands au moment de la dénazification. Il n'a pas eu lieu.

Par ailleurs, la France estime que même si cette histoire a été commune, elle n'est pas digne d'être partagée. Cela dit, je pense que les Africains qui cherchent à réinventer leur futur gagneraient à oublier la France. Elle n'est pas le centre du monde. Il est temps de regarder ailleurs et de ne pas lui reconnaître plus de pouvoir qu'elle n'en dispose vraiment.

Cinquante ans après, les indépendances africaines sont-elles une réalité ?

Les Africains ne sont toujours pas à même de choisir librement leurs dirigeants. Les anciennes colonies françaises se sont transformées en satrapies gérées comme des fiefs privés, que l'on se transmet de père en fils. C'est l'une des raisons pour lesquelles, si on leur donnait le choix entre rester chez eux ou partir, plus de la moitié des habitants choisiraient de s'en aller. Plus que tout autre constat, ce désir généralisé en dit long sur la réalité des indépendances nègres. A peu près partout plane le spectre de Haïti – enkystement de situations autoritaires, « tonton-macoutisation » des élites et des classes populaires, recul de toute perspective révolutionnaire, et dans la plupart des cas, violences épileptiques sans projet émancipateur.

Pendant la campagne présidentielle, Nicolas Sarkozy s'était fait le héraut d'une rupture avec la Françafrique. Trois ans plus tard, ce système est-il ou non en voie de disparition ?

Il ne faut pas s'attendre à ce que cette rupture vienne de l'Elysée. Ni Nicolas Sarkozy, ni aucun autre dirigeant de droite comme de gauche n'y mettront fin de leur plein gré. C'est aux forces sociales africaines d'imposer la rupture avec ce système de corruption réciproque, ou alors il perdurera. Le temps est venu de tirer un trait sur cette histoire ratée. Elle n'est porteuse d'aucun futur digne de ce nom. Au fond, cela aura été une relation passablement abusive qui ne reflète en rien la richesse et la densité des rapports humains établis depuis plusieurs siècles entre Français et Africains.

”Depuis l'Elysée, le prince gère, par le biais de mille courtiers et courtisans tant français que négro-africains, ce qui ressemble bel et bien à une basse-cour.”


Les intérêts privés ont depuis une vingtaine d'années supplanté ceux de l'Etat dans la relation franco-africaine. Quelles en sont les conséquences ?

La privatisation de l'Etat n'a jamais été aussi patente dans la relation franco-africaine. Depuis l'Elysée, le prince gère, par le biais de mille courtiers et courtisans tant français que négro-africains, ce qui ressemble bel et bien à une basse-cour. Il entretient des relations non avec des Etats, mais avec des fiefs à la tête desquels se trouvent des satrapes, dont certains voyagent avec des passeports français, disposent de propriétés immobilières en France et de comptes dans des banques suisses.

Cette logique patrimoniale, sans cesse lubrifiée par des prébendes et par une corruption réciproque, sert directement les intérêts des classes au pouvoir en Afrique et des réseaux affairistes français. Ni le Parlement français, encore moins les parlements africains n'exercent de droit de regard sur cette relation. Elle est en soi un vaste champ d'immunités qui contredit radicalement les principes démocratiques qui fondent la vie des nations libres.

Comment caractérisez-vous la nature de cette relation aujourd'hui ?

Sénile et abusive. Paternalisme mâtiné de racisme d'un côté, et, de l'autre, servilité, fourberie et crétinisme. Un miroir aux fantasmes. Rien de nature à séduire l'esprit. Un incroyable gaspillage à la fois de temps, de ressources et d'énergies.

L'arrivée de nouveaux investisseurs sur le continent africain (Chine, Inde...) sans lien néocolonial offre-t-elle de nouveaux modèles de coopération économique ?


Tout dépendra de la capacité des Africains à négocier ces nouvelles opportunités. Il faudrait utiliser les leviers chinois, indien ou brésilien pour ouvrir la voie à une redéfinition des termes de l'insertion africaine dans l'économie mondiale.

Pour ce faire, encore faut-il avoir des idées. Encore faut-il développer une stratégie continentale à long terme. Pour l'heure, le risque est grand que ces nouvelles opportunités ne soient récupérées au service de classes dirigeantes autochtones, dont la capacité de reproduction a toujours, historiquement, reposé principalement sur l'extraction et la prédation des richesses et jamais sur le pouvoir d'en créer et de fournir du travail à la population. Il faut sortir de cette vieille logique d'accaparement et de destruction, car elle ne contribue pas à la formation de patrimoines collectifs.

“Les rapports entre l’Afrique et la Chine ne devraient pas se limiter aux échanges économiques mais recouvrir aussi les champs de la culture et de l'art.”

Vous écrivez que le fait majeur des cinquante prochaines années en Afrique sera la présence de la Chine. Quelles en seront les effets pour l'Afrique et ses autres partenaires historiques, la France et le Royaume-Uni ?


L'Afrique dispose de trois atouts : sa démographie – elle pèsera bientôt plus lourd que l'Inde –, pourvu que ces populations soient formées ; ses inépuisables ressources naturelles, hydrauliques et énergétiques ; ses grands espaces relativement vierges. C'est pour ces raisons que, dans sa stratégie de montée en puissance, la Chine a fait une place à l'Afrique. Elle est le seul grand acteur qui prête d'énormes capitaux publics aux Etats africains à des conditions défiant toute concurrence. Elle est le seul qui encourage l'émigration de ses surplus de population en Afrique. Aujourd'hui, il n'est presque plus de grandes métropoles africaines qui ne disposent de son « quartier chinois ». Pour autant, si le nouveau monde sino-africain qui se dessine doit être différent du vieux monde afro-atlantique, c'est aux Africains de l'imaginer. Il serait dommage qu'au vieil échange inégal entre l'Afrique et l'Occident vienne se substituer un nouveau cycle où le continent continue de jouer le rôle de pourvoyeur de matières premières, mais cette fois au profit de l'Asie. Les rapports avec la Chine ne devraient pas se limiter aux échanges économiques mais recouvrir aussi les champs de la culture et de l'art. C'est à cette condition qu'ils ouvriront la voie à une configuration inédite de la relation du continent au monde.

Les locations des terres arables à des entreprises étrangères – Arabie saoudite, Emirats, Chine – pour y implanter des cultures d'exportations se multiplient. Quelles en sont les répercussions ?

Tout dépend du contenu des accords signés entre les Etats africains et les pays ou les compagnies en question. L'Afrique dispose de terres qui pourraient servir à nourrir la moitié de la population mondiale à des conditions qui ne détruisent pas l'environnement. Mais elle a aussi besoin d'investissements colossaux dans les infrastructures de base - routes, ports, aéroports et chemins de fer intracontinentaux, voies d'eau, télécommunications, réseaux d'approvisionnement en énergie hydraulique et solaire. Pour mettre une partie de la population au travail, elle a besoin d'initier un cycle de grands travaux sous la houlette d'autorités continentales mi-publiques, mi-privées, comme le fit Roosevelt aux Etats-Unis avec le New Deal. Si la location des terres arables s'accompagne de ces investissements, elle pourrait offrir de nouvelles perspectives de travail à une population qui n'a aujourd'hui le choix qu'entre la conscription dans des guerres sans fin ou la migration. Le seul pays où cette stratégie a été mise en place avec succès est l'Afrique du Sud. J'ajoute que, pour réussir pleinement ce type d'opération, il est aussi nécessaire d'investir dans les secteurs sociaux, l'éducation et la santé en particulier.

“Le temps de l'Afrique viendra. Il est peut-être proche. Mais on ne pourra guère faire l'économie de nouvelles formes de la lutte.”


Vous avez une vision très sombre de l'évolution de l'Afrique, et particulièrement de l'Afrique francophone. Quels sont les fondements de cet « afro-pessimisme » ?

Les situations ne sont pas les mêmes d'un pays à l'autre et il y a, ici et là, quelques éclaircies. Il faudrait cependant être soit parfaitement cynique, soit aveugle et de mauvaise foi pour faire croire à qui que ce soit que l'Afrique est sur la bonne voie et qu'en bien des cas elle n'est pas en train de se fourvoyer.

La relation que l'Afrique entretient avec elle-même et avec le monde se caractérise par une vulnérabilité de nature historique. Celle-ci s'est souvent manifestée par l'incapacité des classes dominantes à mettre les gens au travail de manière à accroître les richesses collectives. Elle s'est aussi traduite par une relative impuissance à dicter ou à transformer les termes de l'échange avec le monde extérieur. Si s'interroger sur la nature de cette vulnérabilité et ne point se voiler la face par rapport aux impasses actuelles, dont certaines sont de notre fait, participe de l'afro-pessimisme, tant pis !

Le temps de l'Afrique viendra. Il est peut-être proche. Mais, pour en précipiter l'avènement, on ne pourra guère faire l'économie de nouvelles formes de la lutte.

Quelle part de responsabilité les élites africaines portent-elles dans ce bilan ?

Elle est considérable. Chaque pays a les élites qu'il mérite. C'est un problème de rapports de force entre les classes dominantes et la société. Quitte à utiliser un langage quelque peu anachronique, je dirais que la démocratie ne s'enracinera pas en Afrique sans un minimum d'antagonismes de classe. Tant que la structure sociale demeure gélatineuse et que les classes dirigeantes n'ont aucun compte à rendre à personne, elles peuvent faire ce qu'elles veulent des richesses nationales et n'ont aucune raison de servir l'intérêt public. Elles se servent par contre de l'alibi ethnique pour discipliner des groupes humains entiers et les détourner de toute volonté de changement en consolidant leurs propres intérêts.

En 2010, malgré la crise, la croissance en Afrique tourne autour de 4,5 %, beaucoup plus qu'en Europe ou aux Etats-Unis. Un signe encourageant pour l'avenir ?


Cette croissance est très fragile. Elle n'est pas structurelle et se trouve donc à la merci d'un retournement de conjoncture. Nous continuons d'exporter des matières premières sans valeur ajoutée au lieu de les transformer sur place - ce qui, en plus de créer du travail et de l'expertise, procurerait de nouvelles rentrées fiscales aux Etats. Les conditions d'un véritable saut qualitatif ne sont toujours pas réunies.


A lire
Sortir de la grande nuit. Essai sur l'Afrique décolonisée , dernier essai d'Achille Mbembe, qui sort aux éditions La Découverte, 244 p., 17 €.


Citation :
La décolonisation africaine n’aura-t-elle été qu’un accident bruyant, un craquement à la surface, le signe d’un futur appelé à se fourvoyer ?

Dans cet essai critique, Achille Mbembe montre que, au-delà des crises et de la destruction qui ont souvent frappé le continent depuis les indépendances, de nouvelles sociétés sont en train de naître, réalisant leur synthèse sur le mode du réassemblage, de la redistribution des différences entre soi et les autres et de la circulation des hommes et des cultures. Cet univers créole, dont la trame complexe et mobile glisse sans cesse d’une forme à une autre, constitue le soubassement d’une modernité que l’auteur qualifie d’« afropolitaine ».

Il convient certes de décrypter ces mutations africaines, mais aussi de les confronter aux évolutions des sociétés postcoloniales européennes – en particulier celle de la France, qui décolonisa sans s’autodécoloniser –, pour en finir avec la race, la frontière et la violence continuant d’imprégner les imaginaires de part et d’autre de la Méditerranée. C’est la condition pour que le passé en commun devienne enfin un passé en partage.

Écrit dans une langue tantôt sobre, tantôt incandescente et souvent poétique, cet essai constitue un texte essentiel de la pensée postcoloniale en langue française.

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MessageSujet: la contre révolution coloniale en france   Ven 7 Aoû - 3:51


la contre révolution coloniale en france de de Gaulle à Sarkozy
Sadri Khiari 2009


Citation :
Comme le Capital a produit les classes, le patriarcat les genres, le colonialisme a produit les races.

Si le mot fait peur, se chuchote à peine, la chose, elle, n’en finit pas d’exister et de tisser les rapports sociaux. C’est elle qui cimente les discriminations à l’embauche, à l’avancement, au logement, dans l’accès aux loisirs ou aux instances médiatiques et politiques, dans les pratiques policières et judiciaires, etc.

«La preuve des races sociales, c’est qu’elles luttent!»

Face à cette offensive massive contre tous ceux qui sont définitivement de l’autre côté de la barrière raciale et que la France s’acharne à combattre en particulier pour ce qu’ils sont censés avoir de particulier, Sadri Khiari nous donne à voir les luttes de résistance de ceux dont on tolère à peine l’existence quand on ne la nie pas complètement: des luttes des OS immigrés
aux grèves des loyers dans les foyers Sonacotra, des luttes des sans-papiers à la solidarité avec la Palestine, des mobilisations contre les crimes racistes et les violences policières jusqu’aux révoltes des quartiers populaires, ils sont nombreux à défier les promesses non tenues de liberté, d’égalité et de fraternité.

Pouvoir blanc vs Puissance indigène

Derrière les défaites, les «récupérations», les protestations sans lendemain, les émeutes vite réprimées ou les divisions, Sadri Khiari nous révèle l’existence d’une véritable puissance politique, longtemps restée inidentifiable, parfois inconsciente d’elle-même mais bien réelle — tant, dans une logique d’opposition à la domination blanche, elle pèse dans les rapports de forces.

Sadri Khiari est docteur en sciences politiques. Il est l’auteur de Tunisie, le délitement de la cité – Coercition, consentement, résistances (2003), de Pour une politique de la racaille (2006) et a dirigé, avec Houria Bouteldja, Nous sommes les indigènes de la République (2012).


Dénationaliser et décoloniser l’histoire vidéo 2007

Citation :
Les élections présidentielles se sont achevées par la victoire de Nicolas Sarkozy dont l’une des propositions principales est la constitution d’un « ministère de l’Immigration et de l’identité nationale ». En amont de ce projet, deux idées majeures :

l’identité nationale de la France serait menacée par les populations issues de l’immigration postcoloniale et par les revendications dites mémorielles concernant la reconnaissance du rôle de la France dans la traite négrière et la colonisation. Dénonçant les velléités de « repentance », l’ancien ministre de l’Intérieur s’est attaché à défendre une vision de l’histoire de France qui assimile celle-ci à l’épopée glorieuse d’un peuple « gaulois », blanc et chrétien, chargé d’une mission universelle : apporter les Lumières au monde.

Cette histoire idéalisée, destinée à réaffirmer la « fierté d’être français », est au fondement d’une conception fermée de l’identité nationale. Elle contribue à l’exclusion de ces nombreux Français originaires de pays qui ont eu au contraire à souffrir de l’esclavage et de la colonisation et qui demeurent confrontés au racisme et à la discrimination.

Restaurer la complexité de l’histoire française, la réinsérer dans l’histoire du monde, redonner leurs places aux histoires multiples de tous ceux qui aujourd’hui vivent ici ou, en d’autres termes, dénationaliser et décoloniser l’histoire de France, apparaît à de nombreux militants de l’antiracisme comme l’une des conditions d’une société réellement égalitaire, débarrassés des crispations identitaires.

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Ven 7 Aoû - 3:54



Discours sur le colonialisme
Aimé Césaire 1955 texte complet PDF

Citation :
Publié en 1955, le Discours sur le colonialisme fit scandale puis devint un des classiques de la littérature des nations colonisées en lutte pour leur indépendance et leur dignité. Chacune des lignes de ce pamphlet fait éclater avec force que l'oppression et la haine, le racisme et le fascisme non seulement demeurent mais croissent avec une vigueur nouvelle. Si le temps de l'histoire opère à l'égard de ce texte un effet d'éloignement ou de distanciation, son actualité la plus essentielle est de désigner la barbarie occidentale comme une part constitutive de sa civilisation même. Acte d'accusation et de libération, le Discours témoigne en même temps du souci des hommes et d'une authentique universalité humaine.
Extrait
Aimé Césaire a écrit:

« Il faudrait d'abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l'abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral, et montrer que, chaque fois qu'il y a au VietNam une tête coupée et un oeil crevé et qu'en France on accepte, une fillette violée et qu'en France on accepte, un Malgache supplicié et qu'en France on accepte, il y a un acquis de la civilisation qui pèse de son poids mort, une régression universelle qui s'opère, une gangrène qui s'installe, un foyer d'infection qui s'étend et qu'au bout de tous ces traités violés, de tous ces mensonges propagés, de toutes ces expéditions punitives tolérées. de tous ces prisonniers ficelés et interrogés, de tous ces patriotes torturés, au bout de cet orgueil racial encouragé, de cette jactance étalée, il y a le poison instillé dans les veines de l'Europe, et le progrès lent, mais sûr, de l'ensauvagement du continent. [...] »

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Sam 8 Aoû - 19:29


Des travailleurs coloniaux aux travailleurs immigrés, une histoire en mouvement Pap Ndiaye


Marseille 6 décembre 2012

images

Citation :
Cycle de conférences et manifestations culturelles
Approches Cultures et Territoires - Archives départementales 13, septembre 2012 - mai 2013, Marseille


À partir de la Première Guerre mondiale, l’apport en métropole de main d’œuvre originaire des territoires de l’Empire colonial français initie un mouvement qui se poursuivra pour culminer pendant les Trente Glorieuses. Entre temps, les bouleversements qu’apportèrent les indépendances vont transformer le statut et le sens de ces immigrations coloniales : on parlera désormais de travailleurs immigrés.

Ces évolutions vont profondément marquer la vie de centaines de millions d’immigrants et, par là même, de la société française.

Au delà des récits historiques, quelle est donc cette histoire ? Quelles répercussions a-t-elle sur le plan social, économique, politique et culturel pour la Région Provence-Alpes-Côte d’Azur et pour Marseille, qui sont au cœur de ces immigrations ?

Pour ce quatrième cycle, les Archives départementales des Bouches-du-Rhône et Approches, Cultures et Territoires vous proposent d’aborder ces questions sous les regards croisés d’universitaires, de journalistes mais aussi d’artistes, d’écrivains et de dessinateurs.

Programme prévisionnel (première partie) :

UNE HISTOIRE DES TRAVAILLEURS NOIRS EN FRANCE
Mardi 2 octobre 2012, 18h30 Pap Ndiaye, maître de conférences à l’EHESS

Lecture d’extraits de « Docker Noir » de Ousmane Sembène (à confirmer)

« Il conviendra de rendre compte de ce paradoxe : les Noirs de France sont individuellement visibles, mais ils sont invisibles en tant que groupe social et qu’objet d’étude pour les universitaires. »
Pap Ndiaye

Et pourtant cette immigration commence au XVIIe siècle au moment du Code noir et elle traverse trois siècles d’histoire de France, trois siècles de présence de personnes venant des Caraïbes, d’Afrique, de l’Océan Indien ou d’Océanie. Présence qui a contribué à bâtir l’histoire politique, culturelle, artistique et économique de notre pays. Pap Ndiaye nous racontera cette histoire.

1912-1962 : LES TRAVAILLEURS ALGÉRIENS EN FRANCE Mardi 23 octobre 2012

Benjamin Stora, Professeur des universités à l’Université Paris 13

Présentation de l’exposition de la Cité Nationale de l’Histoire de l’Immigration : « Vies d’exil. Des Algériens en France pendant la guerre d’Algérie 1954-1962 ».

Avec la Première guerre mondiale, la France fait face à une énorme demande, aussi bien de soldats que de travailleurs, pour remplacer ceux qui ont été envoyés dans les tranchées. Parmi eux, plus de 250 000 viennent d’Afrique du Nord.

L’immigration algérienne en France existe dès cette période, elle n’est donc pas récente. Dans l’entre-deux-guerres, au temps du système colonial et loin de leur pays natal, ces immigrés s’installent. Ils venaient d’Algérie, ils resteront en France. Benjamin Stora nous dressera un tableau de cette histoire.

IMMIGRÉS DE FORCE : LES TRAVAILLEURS INDOCHINOIS EN FRANCE Mardi 13 décembre 2012

Pierre Daum, journaliste et auteur de « Immigrés de force : les travailleurs indochinois en France »

Clément Baloup, dessinateur et auteur des BD « Chính Tri, Le Chemin de Tuan », « Mémoires de Viet Kieu, Quitter Saigon »

Dès 1914, le gouvernement français fait venir en France des milliers de travailleurs coloniaux, parmi eux près de 49 000 en provenance d’Indochine. Pendant la Deuxième Guerre mondiale, 20 000 Indochinois sont encore amenés en France, parfois contre leur gré, pour suppléer les travailleurs mobilisés. Ce sont eux, par exemple, qui apportent leur savoir à la riziculture camarguaise.

Lors de cette rencontre, Pierre Daum et Clément Baloup nous feront part de leur recherches et de leurs points de vues sur cette immigration indochinoise.
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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 11 Aoû - 14:57


La colonisation occidentale, le plus important bouleversement démographique de l’histoire de l’humanité
René Naba 7duQuébec 11 août 2015



« L’histoire se rit des prophètes désarmés » Machiavel


L’Histoire se rit aussi des peuples désarmés et déboussolés.

René Baba a écrit:
I- La Méditerranée un cimetière marin

30 000 personnes ont péri en dix ans entre 1995 et 2015 aux portes de l’Europe dont 3.500 en 2014 et 1.800 pour le premier semestre 2015. Un nombre record de 137 000 migrants ont traversé la Méditerranée dans des conditions périlleuses au cours du premier semestre 2015, soit une hausse de 83% par rapport au premier semestre 2014. La situation devrait empirer avec l’été : le nombre de migrants en Méditerranée était passé en 2014 de 75 000 au premier semestre à 219 000 à la fin de l’année, selon l’agence des Nations unies pour les réfugiés.

L’Union Européenne a mis sur pied un plan d’urgence pour soulager la Grèce et l’Italie, premiers pays concernés par l’afflux de migrants. Selon ce plan, l’Union européenne doit se partager la prise en charge de 40.000 demandeurs d’asile originaires de Syrie et d’Érythrée arrivés en Italie et en Grèce depuis le 15 avril. La France serait censée en accueillir 4 051 venant d’Italie et 2 701 venant de Grèce. Paris devrait également accueillir 2 375 des 20 000 réfugiés reconnus par les Nations unies, qui demandent pour eux une protection internationale.

En comparaison, du fait des guerres de prédations économiques menées par le bloc atlantiste contre les pays arabes, Le Liban, la Turquie et la Jordanie accueillent à eux seuls plus de quatre millions de réfugiés syriens, alors que la France n’en a accueilli que 500 à titre humanitaire depuis 2011 ! « Dans une maison (…), il y a une canalisation qui explose, elle se déverse dans la cuisine. Le réparateur arrive et dit j’ai une solution : on va garder la moitié pour la cuisine, mettre un quart dans le salon, un quart dans la chambre des parents et si ça ne suffit pas il reste la chambre des enfants », a ironisé Nicolas Sarkozy, occultant, lui, ce fils d’immigrés, Français de « sang mêlé », comme il se définit, sa lourde responsabilité dans la destruction de la Libye et de la projection migratoire qui s’est ensuivi vers le Nord de la Méditerranée.

Retour sur ce naufrage civilisationnel

II- Un fardeau de l’Homme blanc ou une prédation de la planète ?

« C’était au début du printemps 1750 que naquit le fils d’Omoro et de Binta Kinté, dans le village de Djoufforé, à quatre jours de pirogue de la côte de Gambie ». (Roots : The saga of an american family (1976) Alex Haley, titre de l’ouvrage en français « Racines » (2).

Curieux cheminement. Curieux croisement : alors que l’Africain du Sine Salloum, région natale de l’auteur de l’ouvrage « Roots », en même temps que celle du signataire de ce papier, était extirpé de ses racines par les colonisateurs de la Sénégambie pour se projeter au-delà des océans en vue de contribuer à la prospérité du Nouveau Monde, les Français et Anglais, Espagnols et portugais, d’abord, au XVIII me -XIX me siècle, puis les Libanais et les Syriens, ensuite au XX me siècle, étaient conduit à l’exode sous l’effet des contraintes économiques.

Un mouvement parallèle… Le Noir allait peupler l’Amérique, quand le blanc se substituait à lui sur son continent, comme intermédiaire entre colonisateurs et colonisés.

Cinquante-deux millions de personnes, colons en quête d’un gagne-pain, aventuriers en quête de fortune, militaires en quête de pacification, administrateurs en quête de considération, missionnaires en quête de conversion, tous en quête de promotion, se sont expatriés du « Vieux Monde », en un peu plus d’un siècle (1820-1945), à la découverte des nouveaux mondes, lointains précurseurs des travailleurs immigrés de l’époque moderne.

Au rythme de 500 000 expatriés par an en moyenne pendant 40 ans, de 1881 à 1920, vingt huit millions (28) d’Européens auront ainsi déserté l’Europe pour peupler l’Amérique, dont vingt millions aux États-Unis, huit millions en Amérique latine, sans compter l’Océanie (Australie, Nouvelle Zélande), le Canada, le continent noir, le Maghreb et l’Afrique du sud ainsi que les confins de l’Asie, les comptoirs enclaves de Hong Kong, Pondichéry et Macao.

Cinquante deux millions d’expatriés, soit le double de la totalité de la population étrangère résidant dans l’Union Européenne à la fin du XX me siècle, un chiffre sensiblement équivalent à la population française.
Principal pourvoyeur démographique de la planète pendant cent vingt ans, l’Europe réussira le tour de force de façonner à son image deux autres continents, l’Amérique dans ses deux versants ainsi que l’Océanie et d’imposer la marque de sa civilisation à l’Asie et l’Afrique.

« Maître du monde » jusqu’à la fin du XX me siècle, elle fera de la planète son polygone de tir permanent, sa propre soupape de sécurité, le tremplin de son rayonnement et de son expansion, le déversoir de tous ses maux, une décharge pour son surplus de population, un bagne idéal pour ses trublions, sans limitation que celle imposée par la rivalité intra européenne pour la conquête des matières premières.

En cinq siècles (XVe-XXe), 40 % du monde habité aura ainsi peu ou prou ployé sous le joug colonial européen. Prenant le relais de l’Espagne et du Portugal, initiateurs du mouvement, la Grande-Bretagne et la France, les deux puissances maritimes majeures de l’époque, posséderont à elles seules jusqu’à 85 pour cent du domaine colonial mondial et 70 % des habitants de la planète au début du XX me siècle, pillant au passage, le Portugal et l’Espagne l’or d’Amérique du sud, l’Angleterre les richesses de l’Inde, la France le continent africain.

III- L’effet Boomerang : « L’invasion barbare »

Par un rebond de l’histoire, dont elle connaît seule le secret, l’effet boomerang interviendra au XXe siècle. L’Europe, particulièrement la France, pâtira de sa frénésie belliciste, avec l’enrôlement de près de 1.2, millions des soldats de l’outre-mer pour sa défense lors des deux guerres mondiales (1914-1918/1939-1945) et la reconstruction du pays sinistré. Au point que par transposition du schéma colonial à la métropole, les Français, par définition les véritables indigènes de France, désigneront de ce terme les nouveaux migrants, qui sont en fait des exogènes ; indice indiscutable d’une grave confusion mentale accentué par les conséquences économiques que cette mutation impliquait.

L’indépendance des pays d’Afrique neutralisera le rôle du continent noir dans sa fonction de volant régulateur du chômage français. L’arabophobie se substitue alors à la judéophobie dans le débat public français avec la guerre d’Algérie (1954) et la Guerre de Suez (1956), avant de muter en Islamophobie avec la relégation économique de la France à l’échelle des grandes puissances. La xénophobie française se manifestera alors d’une manière inversement proportionnelle à la gratitude de la France à l’égard des Arabes et des Musulmans, dans le droit fil de son comportement post guerre mondiale à Sétif, en Algérie, en 1945, et à Thiaroye, en 1946, au Sénégal.

Cinq siècles de colonisation intensive à travers le monde n’auront ainsi pas banalisé la présence des « basanés » dans le regard européen, ni sur le sol européen, pas plus que dans l’imaginaire occidental, de même que treize siècles de présence continue matérialisée par cinq vagues d’émigration n’ont conféré à l’Islam le statut de religion autochtone en Europe, où le débat, depuis un demi-siècle, porte sur la compatibilité de l’Islam et de la République, comme pour conjurer l’idée d’une agrégation inéluctable aux peuples d’Europe de ce groupement ethnico-identitaire, le premier d’une telle importance sédimenté hors de la sphère européo-centriste et judéo-chrétienne.

Les interrogations sont réelles et fondées, mais par leur déclinaison répétitive (problème de la compatibilité de l’Islam et de la Modernité, compatibilité de l’Islam et de la Laïcité, identité et serment d’allégeance au drapeau), les variations sur ce thème paraissent surtout renvoyer au vieux débat colonial sur l’assimilation des indigènes, comme pour démontrer le caractère inassimilable de l’Islam dans l’imaginaire européen, comme pour masquer les antiques phobies chauvines, malgré les copulations ancillaires de l’outre-mer colonial, malgré le brassage survenu en Afrique du Nord et sur le continent noir, malgré le mixage démographique survenu notamment au sein des anciennes puissances coloniales (Royaume-Uni, France, Espagne, Portugal et Pays Bas) du fait des vagues successives des réfugiés du XX me siècle d’Afrique, d’Asie, d’Indochine, du Moyen-Orient et d’ailleurs ; malgré les vacances paradisiaques des dirigeants français à l’ombre des tropiques dictatoriaux ; comme pour dénier la contribution des Arabes à la Libération de la France ; le rôle de la Libye et de l’Irak de soupape de sûreté à l’expansion du complexe militaro industriel français avec leurs « contrats du siècle », en compensation du renchérissement du pétrole consécutif à la guerre d’octobre (1973).

Le rôle supplétif des djihadistes islamistes sous tutelle occidentale en tant que fer de lance du combat dans l’implosion de l’Union soviétique, dans la décennie 1980, en Afghanistan, puis dans l’implosion de la Yougoslavie (Bosnie et Kosovo), dans la décennie 1990, enfin contre la Syrie, dans la décennie 2010.

Au-delà de la polémique sur la question de savoir si « l’Islam est soluble dans la République ou à l’inverse si la République est soluble dans l’Islam », la réalité s’est elle-même chargée de répondre au principal défi interculturel de la société européenne au XXI me siècle. Soluble ou pas, hors de toute supputation, l’Islam est désormais bien présent en Europe d’une manière durable et substantielle, de même que sa démographie relève d’une composition interraciale, européenne certes, mais aussi dans une moindre proportion, arabo-berbère, négro-africaine, turque et indo-pakistanaise.

Premier pays européen par l’importance de sa communauté musulmane, la France est aussi, proportionnellement à sa superficie et à sa population, le plus important foyer musulman du monde occidental. Avec près de cinq millions de musulmans, dont deux millions de nationalité française, elle compte davantage de musulmans que pas moins de huit pays membres de la Ligue arabe (Liban, Koweït, Qatar, Bahreïn, Émirats Arabes Unis, Palestine, Îles Comores et Djibouti). Elle pourrait, à ce titre, justifier d’une adhésion à l’Organisation de la Conférence Islamique (OCI), le forum politique panislamique regroupant cinquante-deux États de divers continents ou à tout le moins disposer d’un siège d’observateur.

Socle principal de la population immigrée malgré son hétérogénéité linguistique et ethnique, avec près de 20 millions de personnes, dont cinq millions en France, la communauté arabo-musulmane d’Europe occidentale apparaît en raison de son bouillonnement -boutade qui masque néanmoins une réalité- comme le 29 me État de l’Union européenne.

En s’y greffant, l’admission de la Turquie, de l’Albanie et du Kosovo au sein de l’Union européenne porterait le nombre des musulmans à près de 100 millions de personnes, représentant 5 % de la population de l’ensemble européen, une évolution qui fait redouter à la droite radicale européenne la perte de l’homogénéité démographique de l’Europe, la blancheur immaculée de sa population et aux « racines chrétiennes de l’Europe ».

Au point que l’ex UMP, le parti sarkoziste en France, a institué une clause de sauvegarde, soumettant à référendum l’adhésion de tout nouveau pays dont la population excède cinq pour cent de l’ensemble démographique européen.

Pour un observateur non averti, le décompte est impressionnant : l’agglomération parisienne concentre à elle seule le tiers de la population immigrée de France, 37 % exactement, tous horizons confondus (Africains, Maghrébins, Asiatiques, et Antillais), alors que 2,6 % de la population d’Europe occidentale est d’origine musulmane, concentrée principalement dans les agglomérations urbaines. Son importance numérique et son implantation européenne au sein des principaux pays industriels lui confèrent une valeur stratégique faisant de la communauté arabo-musulmane d’Europe le champ privilégié de la lutte d’influence que se livrent les divers courants du monde islamique et partant le baromètre des convulsions politiques du monde musulman.

Fait désormais irréversible, l’ancrage durable des populations musulmanes en Europe, la généralisation de leur scolarisation, l’affirmation multiforme de leur prise de conscience ainsi que l’irruption sur la scène européenne des grandes querelles du monde islamique, le bouleversement du paysage social et culturel européen qu’elles auront impliquées au dernier quart du XX me siècle ont impulsé un début de réflexion en profondeur quant à la gestion à long terme de l’Islam domestique.

Toutefois, sous l’effet de la précarité économique et de la montée des conservatismes, l’Europe, sous couvert de lutte contre le terrorisme, en particulier la France, a pratiqué depuis un quart de siècle une politique de crispation sécuritaire illustrée par la succession de lois sur l’immigration (lois Debré-Pasqua-Chevènement-Sarkozy-Hortefeux), apparaissant comme l’un des pays européens les plus en pointe dans le combat anti-migratoire, alors même que sa population immigrée a baissé de 9 % en une décennie (1990-1999).

L’euphorie qui s’est emparée de la France à la suite de la victoire de son équipe multiraciale à la coupe du monde de Football, en Juillet 1998, n’a pas pour autant résolu les lancinants problèmes de la population immigrée, notamment l’ostracisme de fait dont elle est frappée dans sa vie quotidienne, sa sous-employabilité et la discrimination insidieuse dont elle fait l’objet dans les lieux publics. Avec les conséquences que comportent une telle marginalisation sociale, l’exclusion économique et, par la déviance qu’elle entraîne, la réclusion carcérale.

Les attentats anti-américains du 11 septembre 2001 ont relancé la xénophobie latente au point que se perçoit lors des grands pics de l’actualité, tel le carnage de Charlie Hebdo en janvier 2015, une véritable ambiance d’arabophobie et d’islamophobie.

Trente ans après la révolution opérée dans le domaine de la communication, quinze ans après la communion interraciale du Coupe du monde 1998, les Arabes et les Africains demeurent en France des « indigènes », sous-représentés dans la production de l’information, d’une manière générale dans l’industrie du divertissement et de la culture, et d’une manière plus particulière dans les cercles de décision politique pour l’évidente raison qu’ils sont difficilement perçus comme des producteurs de pensées et de programmes, alors que leur performance intellectuelle ne souffre la moindre contestation.

Au seuil du III me millénaire, la France souffre d’évidence d’un blocage culturel et psychologique marqué par l’absence de fluidité sociale. Reflet d’une grave crise d’identité, ce blocage est, paradoxalement, en contradiction avec la configuration pluriethnique de la population française, en contradiction avec l’apport culturel de l’immigration, en contradiction avec les besoins démographiques de la France, en contradiction enfin avec l’ambition de la France de faire de la Francophonie, l’élément fédérateur d’une constellation pluriculturelle ayant vocation à faire contrepoids à l’hégémonie planétaire anglo-saxonne, le gage de son influence future dans le monde.

Au seuil du XXI me siècle, la France offre ainsi le spectacle d’un état aux pouvoirs érodés tant par la construction européenne que par la mondialisation, une société marquée par la désagrégation des liens collectifs, de partis politiques coupés des couches populaires, d’une gauche socialiste à la remorque des thèmes de mode, d’une droite à la dérive reniant ses idéaux, les deux dévastés par les affaires de corruption avec un noyau dur de l’extrême droite représentant 1/5 du corps électoral, une nation mimée par la montée des corporatismes et du communautarisme ainsi que par l’exacerbation, sur fond des guerres de prédation des économies de la rive sud de la Méditerranée (Libye, Syrie), se superposant au conflit israélo-palestinien et à l’antagonisme judéo arabe sur le territoire national. Une France plongée dans la pénombre, en pertes de repères, en quête de sens, victime des remugles de sa mémoire. Le contentieux non apuré en France à propos de Vichy et de l’Algérie continue de hanter la conscience française, de même que son passif post colonial.

Quatre ans après la chute de Kadhafi, la Libye apparaît comme une zone de non-droit, déversant vers l’Europe un flux migratoire constant, lointaine réplique d’une colonisation intensive de l’Occident de l’ensemble de la planète provoquant un bouleversement radicale de la démographie et de l’écologie politique et économique de quatre continents (Afrique, Amérique, Asie, Océanie), sans la moindre considération pour le mode de vie indigène, sans la moindre préoccupation pour un développement durable de l’univers. Sans le moindre motif que la cupidité.

Les cargaisons migratoires basanées projetées navalement par la Libye vers la rive occidentale de la Méditerranée, au-delà du risque qu’elles font planer selon les puristes européens sur la blancheur immaculée de la population européenne, résonne dans la mémoire des peuples suppliciés comme la marque des stigmates antérieures que l’Europe a infligées des siècles durant aux «damnés de la terre» et qu’elle renvoie désormais à sa propre image. Une image de damnation.

« La France n’aime pas qu’on lui présente la facture de son histoire. Elle préfère se présenter comme l’oie blanche innocente qu’elle n’a jamais été. Ce n’est pas ainsi que perdure une grande nation, mais en respectant ses valeurs. Le dire, c’est servir son pays. Le nier c’est l’offenser », Noël Mamère dixit.

L’histoire est impitoyable avec les perdants. Elle est tout aussi impitoyable avec ceux qui l’insultent.

Notes

1- René Naba est l’auteur de l’ouvrage «Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l’imaginaire français», (Harmattan 2002) dont est extrait ce chapitre, cf à ce propos «Sur le flux migratoire mondial au XX me siècle – http://www.renenaba.com/les-colonies-avant-gout-du-paradis-ou-arriere-gout-denfer/

2- Alex Haley : De son vrai nom Alexander Murray Palmer Haley, né le 11 août 1921 à Ithaca, mort le 10 février 1992 à Seattle. Écrivain noir américain, il est connu notamment grâce à sa collaboration à l’autobiographie de Malcolm X et surtout Roots, le livre qui changea la compréhension du problème noir aux États-Unis).



A propos René Naba
Citation :
Journaliste-écrivain, ancien responsable du Monde arabo musulman au service diplomatique de l'AFP, puis conseiller du directeur général de RMC Moyen-Orient, responsable de l'information, membre du groupe consultatif de l'Institut Scandinave des Droits de l'Homme et de l'Association d'amitié euro-arabe. Auteur de "L'Arabie saoudite, un royaume des ténèbres" (Golias), "Du Bougnoule au sauvageon, voyage dans l'imaginaire français" (Harmattan), "Hariri, de père en fils, hommes d'affaires, premiers ministres (Harmattan), "Les révolutions arabes et la malédiction de Camp David" (Bachari), "Média et Démocratie, la captation de l'imaginaire un enjeu du XXIème siècle (Golias).


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mar 11 Aoû - 15:06

RACISME FRANCAIS EN MARTINIQUE Robert SAE Bellaciao 10 août 2015

« Nos chiens sont plus propre que vos femmes », tels sont les propos racistes d’un Français à l’adresse d’un Martiniquais qui lui avait fait remarquer que la plage de Caritan à Sainte-Anne et la baignade étaient interdites aux chiens. Voir le témoignage ci-dessous. En réaction, le Mouvement International pour les Réparations (MIR) et plusieurs autres associations ont appelé à un rassemblement le samedi 8 août 2015 à l’espace Eugène Mona, à l’entrée de la plage de la Pointe Marin à Sainte-Anne. Les manifestants ont symboliquement marché vers la Place du 22 mai.

Le Conseil Représentatif des Associations Noires de France, fédération qui lutte contre le racisme et milite pour les réparations liés à l’esclavage était présent en la personne de son président Louis Georges Tin qui assuré que le CRAN et le MIR se constitueront partie civile et soutiendront la victime. Dans un communiqué l’Union des Femmes de Martinique a condamné les propos racistes, sexistes et injurieux.

Le racisme anti-noir ne pesant pas autant que l’antisémitisme, les autorités administratives et judiciaires françaises n’ont pris aucune disposition pour poursuivre et condamner les délinquants.

Le témoignage de M. JEAN- MARIE

M. JEAN- MARIE a écrit:
« Nos chiens sont plus propres que vos femmes » C’est cette phrase RACISTE que m’a sortie un « blanc » sur la plage de Caritan à Sainte-Anne en Martinique.

Dimanche 19 juillet 2015, il est près de 13 h quand j’arrive avec ma famille sur la deuxième plage de Caritan à Sainte-Anne. Je vois une femme avec 3 enfants qui s’apprêtent à démarrer sa voiture. Mon épouse qui connaît l’une des personnes lui demande pourquoi elles partaient d’aussi bonne heure. Réponse : il y a des « métropolitains » qui font baigner leur chien dans l’eau en même temps qu’eux et les autres baigneurs venus se détendre à la plage. Je me rends sur la plage pour constater le délit en question, surtout quand l’entrée, un panneau mentionne que la présence de chiens ou chevaux est strictement interdite sur la plage. Je me rapproche du groupe de personnes en question et je demande à qui appartient le chien, type berger allemand qui est dans l’eau.

Un monsieur blanc mécontent de ma remarque me répond « nos chiens sont plus propres que vos femmes », et d’ajouter « je n’ai rien à foutre du panneau d’interdiction et que si vous restez là devant moi à protester je vous me lance le chien. »

Tout berger allemand est un chien d’attaque. Il part en direction de la mer et appelle le chien, mais ce dernier est pris en charge par un autre membre du groupe. Selon lui, en 20 ans qu’il est en Martinique personne ne lui a jamais fait de remarques quand il est à la plage avec chiens et amis et que ce n’est pas aujourd’hui que quelqu’un l’en empêchera et que je peux faire venir la police si je veux. Une femme du groupe rajoute que ce n’est pas un tout petit ver de chien (présent dans les déjections) qui fera du mal à tous les baigneurs, et qu’ils ont eux aussi des enfants qui jouent dans le sable, et que leur chien est vermifugé.

Finalement d’autres martiniquais présents sur la plage sont venus m’apporter leur soutien et le chien fut finalement attaché à un arbre. La police de Sainte-Anne étant injoignable, c’est la gendarmerie du Marin que j’ai eue au téléphone vers 13h30 et le gendarme m’a certifié qu’il enverrait une patrouille vers 15h30. A 17h30, quand je quitte la plage, aucun gendarme n’est venu sur la plage que j’avais clairement indiquée.

En passant à la caserne, les gendarmes qui m’ont reçu me certifient être passés, en tenue, vers 16h30. Personne n’a vu de gendarmes sur la plage. Ils m’ont dit ne pas être habilités à recevoir une plainte contre cette personne pour les dires qu’eux mêmes qualifient de « propos racistes ». Le blanc qui m’a vociféré « nos chiens sont plus propres que vos femmes » est parti à la même heure que moi, dans un véhicule Audi immatriculé BN 197 FZ, tandis que le chien est parti dans une Toyota DN 388 XS. Je porterai plainte contre cette personne dont j’ignore l’identité (pour l’instant), pour ces propos racistes, portés à l’encontre de toute la population martiniquaise à majorité noire. J’appelle les maires de Martinique et le directeur de l’ONF à bien signaler sur les plages de l’ile, l’interdiction de la présence des chiens et autres animaux vecteurs de maladies. J’appelle également la population de Martinique à manifester sa désapprobation face à de tels agissements.

Richard JEAN-MARIE, Lundi 20 juillet 2015


un commentateur a écrit:
La gendarmerie , qui s est déjà fort illustrée par le passé , dans la répression et / ou la chasse aux grévistes ou aux indépendantistes , n’est pas forcément "sensible" aux insultes racistes. Un certain nombre de connards de blancs se croient en pays conquis . Imbus de leur personne ," persuadés de leur suprématie raciale . D autres sont sensibles au discours qui voudrait laisser à croire que ces colonies vivent aux crochets de "la mère patrie. " Le "code noir" de colbert a laissé des traces profondément ancré dans certaines têtes.

Quand au racisme "anti -blanc " .... c est une malhonnêteté intellectuelle qui tente de renvoyer dos à dos répresseurs et opprimés . La france reste un pays colonial qui a perdu la plus grande partie de ses possessions , mais qui s ’accroche à son passé " de grande puissance" . Le coq se prend toujours pour un aigle .... Le pays des "droits de l homme" blanc et riche a bien mal élevé une grande partie de ses enfants .



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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Mer 12 Aoû - 18:38


Devenir ce que nous sommes :

l’eurocentrisme de gauche et le Destin de l’Occident Collin Cleary


L’allégorie classique de l’universalisme maçonnique, par Jean Delville

English original here

Note du Rédacteur : L’essai suivant est la section finale de la recension par Collin Cleary du livre de Ricardo Duchesne, The Uniqueness of Western Civilization [La singularité de la civilisation occidentale], révisée pour une publication séparée. Elle contient un certain nombre d’observations extrêmement importantes qui méritent d’être mises en lumière, plutôt qu’être placées à la fin d’une recension de livre longue comme une épopée.


un texte, on le verra, des plus ambivalents, qui pourrait être aussi bien critique radicale de l'occidentalisme qu'affirmation de celui-ci. C'est ainsi, de nos jours, que vague l'idéologie...

Collin Cleary a écrit:
Même chez les plus modernes des Occidentaux – oui, même chez nos intellectuels politiquement corrects – nous voyons encore un reflet de l’ancienne nature combative [thumotic] indo-européenne. On voit cela, bien sûr, dans la nature polémique de l’érudition de gauche. Et, comme le remarque Ricardo Duchesne, leur critique de l’Occident incarne l’éternelle négativité occidentale sur soi-même, et le « doute de soi » occidental. C’est peut-être le point le plus difficile à comprendre pour les gens de droite qui critiquent la gauche. La haine de soi suicidaire des gens de la gauche occidentale est une chose qui semble complètement folle, et qui défie toute explication. Bien sûr, beaucoup de gens de droite ont une explication toute prête : la haine de soi qui domine actuellement les Européens, ainsi que les Euro-Américains, est une sorte de peste répandue par des non-Européens qui tentent de nous manipuler pour leurs propres intérêts ethniques. Mais une telle manipulation serait impossible si les Européens ne présentaient pas déjà une capacité innée pour une critique de soi impitoyable, et parfois suicidaire. L’obsession antioccidentale de la Gauche Européenne est peut-être stupide, malhonnête et désastreuse – mais elle n’est pas non-occidentale.

Depuis le début, l’Occident a été animé par un esprit d’individualisme qui a impliqué la capacité de nier même le désir de vie pour pouvoir accomplir l’idéal. En d’autres mots, nous avons été prêts à tout risquer pour l’autonomie individuelle, et pour notre vision de ce qui est juste. C’est la source de tout ce qui est grand chez nous, mais c’est en même temps notre défaut tragique. Cela semble conduire, chez beaucoup d’Occidentaux, à une forme de folie où l’on finit par croire que la liberté signifie l’émancipation vis-à-vis de toutes les limites. Et donc les Occidentaux modernes croient maintenant que nous sommes non seulement capables de dompter ou de canaliser nos désirs animaux, mais aussi de donner naissance à nous-mêmes.

Nous croyons que nous pouvons nous libérer de l’histoire, de la culture, de la biologie, et même des limites du temps et de l’espace. Nous nions l’hérédité, l’inégalité naturelle, les limites supérieures du développement physique et mental, les caractères ethniques et nationaux, et même la différence entre les sexes. Nous voulons « tout avoir » et être tout, ou alors rien. Mais bien sûr, cela revient en fait à ne rien être du tout. Et c’est véritablement notre but : l’apothéose de l’esprit occidental. Etre absolument libre de toutes limites et de toute altérité : être libre de tout ce qui n’est pas choisi par le soi autonome. Etre libéré, en fait, de l’identité.

Pic de la Mirandole (dans son Oraison sur la dignité de l’homme, 1486) nous comprenait très bien : nous Occidentaux, sommes l’animal sans nature – ou du moins nous pensons que nous le sommes. Et cette conclusion, en fait, est ce que Hegel voyait à la fin de l’histoire. Pour Hegel toute l’histoire était la venue à l’être, à travers l’humanité (occidentale) du Dieu d’Aristote : l’être qui est complètement indépendant, autosuffisant, et indéterminé ; tournant sur lui-même dans une éternelle félicité d’autosatisfaction pure et parfaite. Mais bien sûr, cela est une folie complète. Il est exact que nous sommes capables de nier notre nature animale au nom d’un idéal, ou de canaliser nos impulsions animales. Mais nous ne sommes pas libres d’être tout ce que nous voulons. L’aptitude même à réagir contre nos impulsions animales est basée sur des facteurs – biologiques et culturels – que nous n’avons pas choisis. Et la vérité évidente est que nous ne nous sommes pas libérés de l’histoire, de la culture, et de la biologie. Nous nous sommes simplement leurrés en pensant que nous l’avons fait, ou que c’est une chose possible. Les caractéristiques humaines intrinsèques et immuables continuent à exister – ainsi que les inégalités humaines intrinsèques et immuables. La démence de l’Occident n’est pas d’avoir supprimé ces choses, mais de croire les avoir supprimées. Et cette démence pourrait bien conduire à sa destruction.

Comme illustration parfaite du fait qu’on ne peut pas échapper à sa nature et à son histoire, regardons simplement les gens de la gauche actuelle. Que nous prenions les historiens ou les sociologues P.C. des écoles de la Ivy League, ou les libéraux ordinaires de Berkeley en Californie, ou les agents du pouvoir de Washington D.C., ou les pontes travaillistes de Londres, nous trouverons des gens aussi profondément engagés dans l’eurocentrisme que Rudyard Kipling.

Je sais que cela semblera incroyable. Mais réfléchissez : si les gens de gauche passent une grande partie de leur temps aujourd’hui à parler de « diversité », en réalité ils sont seulement prêts à affirmer ces aspects des autres cultures qui ne sont pas en conflit avec les idéaux du libéralisme occidental. D’autres cultures peuvent entrer dans le grand projet multiracial – mais elles ne doivent pas manifester (comme le font beaucoup d’entre elles) de sexisme, de misogynie ou d’homophobie – ni s’engager dans des pratiques comme les mariages arrangés, les duels, les crimes d’honneur, ou la clitoridectomie. Les libéraux occidentaux sont en fait parfaitement prêts à accueillir des individus d’autres cultures qui pratiquent ces choses – mais la plupart pensent que leur mission est de les éclairer et de les amener à cesser de les pratiquer.

La « célébration de la diversité » par la gauche revient en fin de compte à une célébration de la culture dans ses formes externes et superficielles. En d’autres mots, pour les libéraux occidentaux le « multiculturalisme » finit simplement par revenir à des choses comme des costumes, des musiques, des styles de danse, des langues et des nourritures différents. Les véritables tripes des cultures différentes – la manière dont elles voient le monde, le divin, les hommes et les femmes – doivent être étouffées et cachées (ou même excisées entièrement) pour les mettre en conformité avec le libéralisme occidental.

Ainsi, le programme caché du dénommé « multiculturalisme » est en fait les « Lumières », ou plutôt l’européanisation, de tous les peuples. Maintenant, je m’aventurerai à dire que presque aucun libéral occidental n’est vraiment conscient de cela. La raison évidente est que pour la plupart ils sont incapables de voir que la culture du libéralisme est spécifiquement occidentale – et ainsi ils ne perçoivent simplement pas qu’ils ont en fait une identité occidentale. Ils se voient comme des cosmopolites, des citoyens du monde. Ils n’ont pas de scrupules à « aider » les autres à devenir comme eux, parce qu’ils pensent qu’en réalité ils aident simplement ces autres à devenir vraiment humains (pour « réaliser leur potentiel humain »).

Ils ont inconsciemment pris des traits et des valeurs européens comme étant simplement « humains » et les ont projetés sur le reste du monde. Il leur est ainsi possible de « célébrer la diversité » et en même temps, par exemple, de donner des cours condescendants aux musulmans sur les droits des femmes. Ils ne perçoivent pas cela comme une imposition de leur culture aux autres, parce qu’ils ne perçoivent même pas leur culture comme étant leur culture ; ils la voient comme une « humanité universelle » que les autres ne peuvent peut-être pas réaliser pleinement sans un peu d’aide. Et leur mission est de les aider à le faire ! (et l’une de nos caractéristiques occidentales est que nous devons toujours avoir une mission pour justifier notre existence). L’unification de tous les peuples, la fin de la guerre et des conflits, le respect universel des droits, les lumières politiques universelles. C’est la fin de l’histoire, et tout est recouvert d’un manteau multicolore. Mais en-dessous, il n’y a qu’une seule monoculture occidentale blanche comme neige. Et l’ironie ultime est que cette monoculture est répandue par des Occidentaux pratiquant la haine de soi, qui condamnent leur culture parce qu’ils pensent qu’elle a échoué à vivre en accord avec des idéaux qui sont, en fait, l’invention des Occidentaux.

Bien sûr, ce ne sont pas seulement les gens de gauche qui présentent ces tendances – qui veulent civiliser la planète en répandant une culture occidentale qu’ils ne reconnaissent même pas comme occidentale. Les conservateurs jouent le même jeu (particulièrement la récente variété des « néoconservateurs »). La couleur politique de ceux qui sont au pouvoir est apparemment sans importance. Nous sommes toujours en train d’essayer d’exporter nos « idéaux éternels ». De toujours forcer les autres à être libres. De toujours célébrer l’altérité en imposant une uniformité « humanitaire ». Il semble que nous Occidentaux ne puissions simplement pas échapper à notre occidentalité, quelle que soit notre affiliation politique.

Donc quel est le remède pour cette sorte particulière de démence ? Ici nous devons être prudents, parce que certains des remèdes proposés par les gens de droite sont en fait pires que la maladie. Un remède est pire que la maladie lorsqu’il tue le patient. Et certains ont proposé des altérations vis-à-vis de notre conception de nous-mêmes et de notre mode de vie, des altérations qui sont profondément antioccidentales. Par exemple, il est exact que l’un de nos problèmes est le manque d’unité. Donc certains d’entre nous regardent vers des pays non-occidentaux comme la Corée du Nord, prennent note de leur impressionnante unité, et aspirent à quelque chose de similaire. Mais nous devons bien garder à l’esprit que bien que notre individualisme, notre passion pour la liberté, notre critique de nous-mêmes, et notre nature belliqueuse aient en fait produit, semble-t-il, quelques résultats sacrément problématiques – malgré tout, c’est bien nous. C’est ce que nous sommes.

Quiconque cherche à sauver l’Occident ne doit pas chercher à changer ce qui est fondamentalement occidental chez nous. En fait, une telle tentative est vouée à l’échec. Donc quelle est la réponse ? Il est bien sûr possible qu’il n’y en ait pas. Il est simplement possible que l’homme occidental soit en fait une figure tragique, et que son histoire ne comporte pas de possibilité de happy end. C’était en fait la position de Spengler. Et nous devons lui faire face. Dans l’analyse finale, nous sommes peut-être un peuple dont la grandeur incomparable a été rendue possible par des traits qui finalement l’ont condamnée.

Bien sûr, si nous adoptons cette attitude pessimiste, nous sommes voués à faire de la prophétie de Spengler une prophétie auto-réalisatrice. Je voudrais donc suggérer un autre choix. Il mérite d’être discuté plus en détails, mais ici j’en tracerai simplement une esquisse. En fait, je tirerai mon inspiration de Hegel. Le penseur qui nous a révélé le commencement de l’histoire occidentale, son cours, et sa fin supposée peut aussi nous fournir une voie vers un nouveau commencement.

Dans sa Philosophie du droit, Hegel examine différentes conceptions de la liberté. La plupart des philosophes et des gens ordinaires pensent que liberté signifie « absence de contrainte », et qu’elle est le contraire de la « détermination ». Mais, en bon dialecticien, Hegel affirme que cette conception repose sur une fausse dichotomie. Si liberté signifie absence de détermination, alors la liberté est complètement impossible. Nous sommes tous nés dans un ensemble déterminé de circonstances culturelles, sociales, géographiques et historiques. Nous ne choisissons pas ces choses, mais elles modèlent ce que nous sommes – souvent selon des voies que nous oublions (comme l’illustre ma discussion précédente sur les gens de gauche eurocentriques).

Mais Hegel affirme que ce fait n’est pas quelque chose que nous devrions déplorer – parce que cette « détermination » est simplement l’ensemble de conditions qui rend possible notre liberté. Comme je l’ai remarqué plus tôt, la liberté est toujours la liberté dans un contexte ; « liberté de choix » signifie liberté, dans un certain contexte, de choisir parmi un certain nombre d ‘options. Le contexte définit toujours ce que sont les options – même l’option dont vous pouvez rêver, que personne d’autre n’a comprise ou pensé choisir. Et toutes sortes de facteurs définissent et rendent possibles un contexte, des facteurs sur lesquels nous n’avons aucun contrôle. Ainsi, par exemple, je suis né dans ce pays et non dans un autre, dans cette sorte de famille, dans cette époque, etc., – indéniablement cela me limite – mais définit un contexte dans lequel je peux faire des choix et, en fait, me réaliser comme la sorte d’être que je suis.

Maintenant, supposez que quelqu’un réponde à cela en disant : « Oui, mais je n’ai pas choisi le contexte où j’ai été placé, ni défini la nature de mes choix. Donc je ne suis pas libre ». Mais ce n’est pas une position raisonnable, car elle demande l’impossible – et construit donc une notion impossible et chimérique de la liberté. La réponse de Hegel à cela est de dire que nous sommes toujours pleinement et absolument libres tant que nous reconnaissons que les « facteurs limitatifs » dans nos vies sont en fait les conditions de notre autoréalisation ; les conditions de la liberté telle que nous l’avons, en d’autres mots. L’homme qui voit ces conditions comme simplement étrangères et « oppressives » se sentira non-libre. Si, par contre, il est capable de reconnaître comment son contexte non-choisi lui a permis d’être l’homme qu’il est, avec les choix et les possibilités alignés devant lui, il ne verra pas ces facteurs comme limitatifs. Si, en d’autres mots, il choisit le non-choisi, alors il reste un individu pleinement autonome. La manière provocatrice de Hegel pour dire cela est de dire que nous devons « vouloir notre détermination ».

Et cela pourrait être la voie pour sauver l’homme occidental. Nous ne pouvons pas changer le fait que ce que nous cherchons est l’autonomie – conquérir l’autre, pénétrer, connaître, et contrôler. Mais l’étape suivante dans le développement historique de l’auto-compréhension occidentale pourrait être de reconnaître la nécessité et l’immuabilité absolues des conditions qui rendent notre nature possible. Et de les affirmer : de les vouloir, de les choisir. Hegel, dans La philosophie du droit, parlait exclusivement de vouloir les conditions sociales qui rendent possible notre liberté. Mais étendons cela pour inclure le biologique, et d’autres conditions. Ainsi, par exemple, le remède au féminisme radical de l’Occident est que la féministe reconnaisse que les conditions biologiques qui ont fait d’elle une femme – avec l’esprit, les émotions et les impulsions d’une femme – ne peuvent pas être niées et ne sont pas un « autre » oppressif. Elles sont les paramètres à l’intérieur desquels elle peut réaliser ce qu’elle est, et chercher une satisfaction dans la vie. Personne ne peut être dépourvu d’un certain ensemble de paramètres ; la vie consiste à nous réaliser, ainsi que nos potentiels, à l’intérieur de ces paramètres.

Hegel avait raison concernant l’histoire : le telos de l’histoire (occidentale) est en fait notre venue à la conscience de nous-mêmes. Mais, contrairement à ce que pensent les fidèles de Hegel, nous ne sommes pas à la fin de l’histoire. En fait, nous sommes en train de traverser une étape de l’histoire dans laquelle nous nous trompons encore profondément concernant notre auto-compréhension. Et cela a des conséquences désastreuses. La phase suivante de la dialectique historique, s’il y en a une, sera l’antithèse de la phase actuelle : nous Occidentaux, reconnaîtrons la futilité et la destructivité du fait de nier notre nature ; de nier les conditions non-choisies – biologiques, culturelles, historiques, sociales – qui font de nous ce que nous sommes. Et nous choisirons au contraire d’affirmer ces conditions. Ce n’est pas une défaite pour nous, ni un rejet de ce qui nous rend spécifiquement occidentaux. C’est l’action d’un être pleinement conscient de lui-même et autonome. C’est l’esprit occidental parvenu à une conscience de lui-même complète et parfaite : quelque chose d’unique, un être d’une nature spécifique auquel il ne peut simplement pas échapper. Et qui voudrait échapper à une nature aussi glorieuse que la nôtre ?

Mais ensuite ? C’est une question spécifiquement occidentale. Pour l’Occident, il y a toujours quelque chose d’autre à venir, quelque aventure à vivre. Eh bien, vouloir les conditions de notre liberté ne veut pas dire la même chose que faire la paix avec le monde. Non, nous Occidentaux sommes voués à lutter – à être sans repos. C’est avec ce fait concernant nous-mêmes que nous devons faire la paix, et c’est ce fait que nous devons affirmer. Et ainsi nous avancerons vers de nouvelles aventures, conquérant de nouveaux territoires (littéralement et métaphoriquement). Mais cette fois-ci ce sera avec la pleine conscience de ce que nous sommes – et la fierté de ce que nous sommes. La « fin de l’histoire » viendra quand nous atteindrons cette conscience de soi absolue et que nous cesserons de nous tromper sur nous-mêmes, et de nous nier nous-mêmes.

Mais la « fin » de notre histoire est seulement le commencement, car c’est en fait le point où nous entrerons en pleine possession de nous-mêmes et de nos possibilités. Et ces possibilités sont illimitées et le demeureront, si nous vivons et agissons toujours dans la connaissance de ce que nous sommes. En d’autres mots, si nous devenons ce que nous sommes.

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MessageSujet: Religion sans rédemption. Contradictions sociales et rêves éveillés en Amérique latine   Mer 12 Aoû - 21:02

pour le paragraphe Critique de la colonialité du pouvoir, du capitalisme et de l’eurocentrisme

Luis Martínez Andrade, Religion sans rédemption. Contradictions sociales et rêves éveillés en Amérique latine, éd. van Dieren, 2015, 192 p., 20€.


L'extrait ci-dessous est la préface de .

Renan Vega Cantor a écrit:
1
L’ouvrage que vous tenez entre vos mains a été écrit par Luis Martínez Andrade, jeune sociologue né au Mexique mais dont l’inspiration intellectuelle s’est nourrie de la pensée critique universelle et de ce que notre Amérique a de plus abouti. Bien que jeune par l’âge et par sa passion, par la force et l’esprit polémique qui animent son style et son écriture, il fait preuve d’une grande maturité par son extrême rigueur et son sérieux intellectuel, comme le montre chacun des essais réunis ici. Comme l’auteur l’affirme lui-même, ce livre est né de la rage et de l’espoir : la rage que provoquent l’injustice, l’exploitation et l’inégalité qui caractérisent le monde d’aujourd’hui et plus particulièrement notre continent, et l’espoir, qui s’enrichit de l’esprit des « rêves éveillés » autour duquel s’articule le Principe Espérance, œuvre phare du penseur marxiste Ernst Bloch. Cet espoir est indispensable pour ne pas tomber dans le défaitisme et le scepticisme. Il alimente également les revendications de la lutte que livrent les vaincus d’aujourd’hui et de toujours dans le but d’établir un ordre social qui puisse aller au-delà du capitalisme bien réel, un capitalisme caractérisé en outre sur notre continent par la dépendance néocoloniale.

La force de pensée de Luis Martínez a déjà été saluée dans divers pays de notre Amérique, aussi bien par la publication dans plusieurs pays de ses articles et essais que par la reconnaissance intellectuelle qu’il a méritée. Il convient de souligner qu’il a obtenu le Premier Prix de la sixième édition du concours « Pensar a Contracorriente », décerné par l’Instituto Cubano del Libro, pour son essai « El centro comercial como figura paradigmática del discurso neocolonial » (Le centre commercial comme figure paradigmatique du discours néocolonial), qui constitue le deuxième chapitre de ce livre. Nous avons ici à faire à un écrivain expérimenté malgré son jeune âge, et porté par la flamme de sa tâche intellectuelle et théorique.

2
Les essais qui composent ce livre ne sont en apparence unis par aucun lien thématique. Néanmoins, on se rend compte avec un peu d’attention de la présence de certains fils conducteurs essentiels, dont nous parlerons brièvement ci-après.

Critique de la colonialité du pouvoir, du capitalisme et de l’eurocentrisme

L’auteur nourrit son analyse de différentes littératures, mais surtout de celle liée au système-monde capitaliste et de certains écrits postcoloniaux qui sont apparus dans notre Amérique ces dernières années. De cette façon, il propose une étude de ce continent fondée sur la thèse selon laquelle le colonialisme qui s’est imposé sur ces terres avec ce qu’on a nommé à tort la « découverte de l’Amérique » par les Espagnols est resté intact durant ces cinq derniers siècles, malgré l’indépendance du XIXe siècle sur laquelle on a tant glosé.

La conquête sanglante de 1492 a établi des formes de subordination, de domination et d’exploitation qui, dans le fond, et malgré quelques changements mineurs, sont demeurées inchangées. Parmi ces aspects, l’auteur met en évidence l’eurocentrisme, et notre statut de « périphérie du capitalisme » – fournisseuse de matières premières dans une espèce de tragédie discontinue et récemment renforcée par la signature des Accords de libre-échange avec les puissances capitalistes hégémoniques. L’étude aborde également l’implantation de la colonialité du pouvoir ; par cette ex- pression, empruntée principalement au penseur péruvien Aníbal Quijano, l’auteur fait référence à la dépendance historico-structurelle qui a modelé les sociétés latino- américaines depuis la conquête des Amériques et qui s’est fondée dès le début sur la subordination violente et symbolique des indigènes à l’absolu universel de l’Occident.

Dans cette perspective, l’auteur analyse le processus d’exclusion qui a présidé à la formation des États-nations suite à la rupture avec les métropoles européennes. Dans ces nouveaux États, en effet, la majeure partie de la population a été marginalisée et considérée comme inférieure par les classes dominantes, qui se prétendaient continuatrices du legs européen et se sont basées sur les mêmes préjugés d’une prétendue supériorité raciale et culturelle. Cette attitude a tout simplement marqué l’émergence du colonialisme interne, qui a remplacé le colonialisme des Européens, mais a maintenu la même logique de ségrégation, de domination, de racisme et d’exploitation contre les noirs, les indigènes et les métis, imposée en Amérique depuis la fin du XVe siècle.

Ainsi, à partir de la notion de « colonialité du savoir », Martínez examine les caractéristiques de l’eurocentrisme qui a vu le jour à l’époque coloniale, mais qui subsiste encore à l’heure actuelle et s’exprime dans les milieux universitaires à travers les sciences sociales, qui reproduisent la dépendance et la domination coloniales tout en employant des langages différents, voire des positions épistémologiques différentes. Prenant le contre-pied de cette perspective eurocentrique, l’auteur de ce livre affirme qu’il est nécessaire de prôner une décolonisation de ces sciences sociales pour aller au-delà des paradigmes épistémiques néocoloniaux, ce qui est indispensable au processus de libération des sociétés latino-américaines du fardeau colonial.

L’auteur se garde bien de tomber dans les réductionnismes propres à certains courants de la théorie de la dépendance qui ne faisaient qu’exalter les formes de subordination coloniale sans étudier les mécanismes de lutte et de résistance des peuples. Il faut relever que dès la constitution du colonialisme, les peuples indigènes, et par la suite les Africains réduits en esclavage ainsi que les métis, livrèrent une lutte acharnée ; et cette lutte se poursuit aujourd’hui encore dans diverses régions de notre continent.

Revendication d’une analyse de la religion en tant que cri de révolte des pauvres contre l’exploitation

Comme l’indique le titre même du livre, la religion traverse tout le livre, avec pour prémisse de ne pas seulement la considérer, ni de manière exclusive, comme l’opium du peuple (sans exclure bien entendu, la possibilité que la religion sous son aspect dominateur et oppressant continue à jouer ce rôle), mais également comme un vecteur de résistance, d’espoir, de lutte et de rédemption. Pour cela, l’auteur se base sur les apports de Ernst Bloch, qui sont nourris et complétés ici par les contributions d’Enrique Dussel, de Frei Betto, de Leonardo Boff et d’Ernesto Cardenal. En s’appuyant sur Ernst Bloch, Martínez rappelle que, pour le penseur allemand, la religion exprime un désir utopique de rédemption et est, en même temps, ambivalente, car « elle peut renforcer idéologiquement et politiquement un système d’oppression » ou encore « faire office de discours critique de cette domination ». C’est ce dernier aspect que Martínez relève dans tous les chapitres de ce livre, étant donné qu’il cherche à établir les mécanismes par lesquels, dans notre Amérique, la religion en tant que « christianisme des pauvres », pour reprendre la belle expression de Michael Löwy, devient subversive et s’oppose à différentes formes d’exploitation, de subordination et de dépendance. Vu de ce point de vue utopico-subversif, le phénomène religieux devient clairement la pierre angulaire de la lutte contre le capitalisme et l’impérialisme présents sur notre continent. Cette tendance a pu être observée au cours de la seconde moitié du siècle avec l’émergence de la théologie de la libération, qui a orienté certaines actions et réflexions critiques et révolutionnaires au Brésil et dans d’autres pays de notre Amérique.

En ce qui concerne cette autre façon de voir la religion, Martínez reprend une citation de Bloch dans laquelle il ressort que la religion ne doit pas être lue exclusivement comme étant l’opium du peuple, car « tout dépend des hommes et de la situation dans laquelle on se trouve lorsqu’on prêche la parole de Dieu ». La prédication de Thomas Muntzer, par exemple, même si elle est souvent considérée comme de la « servitude céleste », ne servait pas d’opium pour le peuple. « Si l’illumination produite par la lanterne des rêves dans le royaume des ombres est toujours fantasmagorique et toujours la même, elle dépend également de la détermination conceptuelle et de la délimitation du réel ».

L’importance théorique, méthodologique et politique de cette approche de la religion est particulièrement importante pour nous aujourd’hui si on considère d’une part, l’émergence des luttes anticapitalistes menées par des gens du peuple profondément croyants, et d’autre part, l’imposition de divers fondamentalismes, parmi lesquels celui du marché (néolibéralisme). Pour ce qui est de cette dernière question, il est vital que les nouvelles idoles de la mort, comme les appellent les théologiens de la libération, jettent le masque ! Ces idoles renforcent la domination et l’exploitation, au nom de forces « objectives » et « incontrôlables » telles que le marché (un euphémisme de notre temps pour éviter de prononcer le vrai nom de la « bête », le capitalisme), guidé par une prétendue « main invisible », qui détermine qui sont les « bons » (les capitalistes et leurs partisans, considérés comme les vainqueurs couronnés de succès) et qui sont les « méchants » du film (les pauvres et les exclus de la société, considérés comme inefficaces, improductifs, comme des ratés voués à l’échec, selon un scénario préétabli dans le style vulgaire d’Hollywood).

Pour ce qui est du premier aspect, on relève que, au milieu de l’abandon de la réflexion théorique et de la prostration politique d’une grande partie de ceux qui se présentaient comme révolutionnaires, ces croyants pauvres ont, adopté le langage du social-conformisme et du défaitisme politique. Les mêmes considèrent désormais le capitalisme comme indépassable. Au contraire, les théologiens de la libération, comme Leonardo Boff, affirment avec une lucidité impressionnante :

Leonardo Boff a écrit:
Toute oppression spécifique requiert également une libération spécifique. Cependant, il ne faut pas perdre de vue l’oppression fondamentale, qui est socio-économique. Les autres sont toujours des surdéterminations de cette oppression de base. L’oppression socio-économique renvoie à la lutte des classes et, avec elle, les groupes expriment leur antagonisme et leurs intérêts irréconciliables. La lutte de la femme, du Noir ou de l’Indien met en jeu des groupes qui ne sont pas antagoniques par nature […] L’ouvrier exploité dans notre système ne pourra jamais se réconcilier avec le patron qui l’exploite. Cette oppression socio-économique accentue les autres types d’oppression, car les Noirs, les Indiens et les femmes sont davantage dominés lorsqu’ils sont exploités et appauvris.

Nous avons repris cette citation de Boff, rapportée par Martínez dans ce livre, car nous pensons qu’elle éclaire l’importance de l’analyse des classes en Amérique latine. De même, montre-t-elle le sens profond de l’analyse sociale réalisée par la théologie de la libération pour percer les mécanismes d’exploitation qui entretiennent l’inégalité sur le continent, où les pauvres sont de fervents croyants.

Le capitalisme en tant que relation destructrice des corps des travailleurs et de la nature

On retrouve cette idée fondamentale à plusieurs moments de cette étude. Elle est tirée de l’analyse classique et indépassable de la critique de l’économie politique de Karl Marx, dans laquelle sont mis à nu les mécanismes centraux qui, dans la logique capitaliste, détruisent la nature et anéantissent les êtres humains, y compris physiquement. Concernant l’exploitation des travailleurs, l’auteur reprend dans son analyse la création de la notion de plus-value, utilisant sans crainte ce terme aujourd’hui banni par les tendances dominantes des sciences sociales et de l’économie dans les divers espaces de notre Amérique où se sont implantées les usines et les fabriques de la mort, où est produite la plus-value que se sont appropriée tant les capitalistes du pays que les étrangers, ce qui explique en grande partie l’accentuation des inégalités locales et mondiales entre une poignée de riches et un grand nombre de pauvres et d’indigents.

Concernant le corps, Luis Martínez se base sur des prémisses très différentes de celles que l’on retrouve dans un certain discours postmoderne et dans des études culturelles, qui se penchent sur le corps, consommateur et sensuel, de certains secteurs de la petite bourgeoisie et non sur le corps outragé des travailleurs. Par conséquent, pour Martínez, il convient de partir du domaine de la production, lieu de l’exploitation directe. C’est le cas des maquiladoras, qui aujourd’hui s’étendent comme une tache d’huile sur tout le continent :

Luis Martínez a écrit:
Dans les maquiladoras, c’est dans la douleur, et parfois même dans le sang, que l’on produit les objets discursifs du récit colonial que sont les soi- disant marchandises postmodernes. La fabrique est un élément fondamental et « occulte » – tout comme l’est la valeur de la marchandise – des firmes internationales […]. Derrière les vitrines et les marques se trouve non seulement un processus d’objectivation du travail mais aussi une pratique historique de l’exploitation matérielle de la périphérie par le centre.

La reprise de l’analyse, dans les termes de la théorie de la valeur-travail, du domaine de la production, permet à l’auteur de situer les conditions d’exploitation dans lesquels sont produites les diverses marchandises qui sont achetées et vendues de par le monde. Dans ce domaine, les « centres commerciaux » jouent un rôle prédominant. Un chapitre spécial leur est d’ailleurs consacré. Ce chapitre reprend l’analyse de la corporéité à partir d’un point de vue différent, répétons-le, de celui de l’habituelle logorrhée du postmodernisme, qui exalte, de manière isolée, la question de la consommation individuelle, ignorant le caractère central de la production et de l’exploitation. Le Centre commercial est la cathédrale de notre époque. Les marchandises y défilent brillant de mille feux, comme si elles étaient vivantes et comme si elles avaient atterri dans ces vitrines grâce au souffle divin, et non grâce au travail de l’homme. Un travail, qui plus est, toujours plus dégradé et plus occulte. Dans ces centres de consommation, on a voulu effacer les différences de classe, d’où cette impression caractéristique d’asepsie, d’ordre et de discipline. Mais en fin de compte, ce qui est reproduit là-bas, c’est l’American way of life, marqué par l’esprit de classe et l’exclusion, qui transforme chaque centre commercial en un apartheid à petite échelle, c’est-à-dire en « une forme spécifique de ségrégation qui repose sur des caractéristiques soma- tiques, économiques et culturelles ».

En ce qui concerne la destruction de la nature, le second aspect néfaste du capitalisme, Luis Martínez parle des origines structurelles de l’écocide qui est en marche. Pour cela, il se base, une fois de plus, directement sur les théories de Marx en y adjoignant les idées de Bloch et les perspectives environnementales de la théologie de la libération, émanant principalement de Leonardo Boff. De Marx, il reprend l’idée de base selon laquelle le capitalisme détruit la nature en raison de l’accroissement de son processus de marchandisation et selon laquelle l’art de saigner à blanc le travailleur représente également l’anéantissement des conditions de production, autrement dit les milieux physiques et naturels. De Bloch, il reprend l’idée d’« humanisation de la nature », que Marx avait déjà énoncée dans les Manuscrits de 1844 et qui permet de rompre avec cette fausse dichotomie écocidaire entre l’humanité et la nature, comme si nous ne faisions pas partie de cette nature et comme s’il n’y avait guère de limites naturelles à l’action du capitalisme. C’est pour cela que Luis Martínez mentionne en cours de route la complémentarité et non l’antagonisme entre le Principe Espérance, défendu par Ernst Bloch, et le Principe Responsabilité, énoncé par Hans Jonas – un critique de Bloch – déjà présent chez Leonardo Boff dans sa proposition de créer une nouvelle bio-civilisation qui reposerait sur cinq piliers : l’utilisation durable des ressources naturelles limitées ; la primauté de la valeur d’usage sur la valeur d’échange ; un contrôle démocratique exercé par le peuple et non dirigé de manière totalitaire par le marché ; un ethos fondé sur la responsabilité universelle, qui préconiserait la solidarité, la compassion, l’entraide; et la spiritualité « en tant qu’expression de la singularité de l’Homme et non en tant que monopole des religions ».

3
L’ouverture d’esprit et la fermeté politique d’un auteur se révèlent en grande partie dans les sources qui inspirent son travail de recherche. Ainsi, dans le cas de Luis Martínez, les sources théoriques sont diverses et multiples : différentes tendances du marxisme (Antonio Gramsci, Walter Benjamin, l’École de Francfort, Ernst Bloch, Michael Löwy), l’analyse du système-monde (Immanuel Wallerstein), la philosophie de la libération (Enrique Dussel), le post-colonialisme (Aníbal Quijano et Walter Mignolo), les études subalternes (Ranahit Guha), la théologie de la libération (Leonardo Boff et Frei Betto) et bon nombre d’autres auteurs, que nous ne citerons pas mais que le lecteur pourra retrouver dans la bibliographie très fournie à la fin de cet ouvrage.

Naturellement, il ne suffit pas de répertorier la diversité des sources bibliographiques ; encore faut-il souligner la lecture personnelle et critique qu’en fait l’auteur. À ce sujet, dans les divers essais qu’il a rédigés ici, l’auteur procède de la manière suivante. Tout d’abord, il reprend la pensée d’un auteur déterminé (comme Ernst Bloch ou Slavoj Žižek) le plus fidèlement possible. À partir de là, il envisage de nombreux aspects liés non seulement aux idées de ce penseur mais aussi aux conséquences qui découlent de ce mode de réflexion et qui touchent d’autres aspects de la pensée et de la réalité sociale de notre Amérique. Grâce à ce procédé analytique, l’auteur nous entraîne sur des chemins inattendus et surprenants. C’est le cas lorsque, par exemple, après avoir analysé certains aspects fondamentaux du Principe Espérance, il en recherche les traces dans l’œuvre du théologien de la libération, Leonardo Boff, qui affirme dans un texte tout en force et en conviction :

Leonardo Boff a écrit:
« Je me refuse à accepter que les souffrances de millions d’esclaves, d’indigènes, de personnes humiliées et offensées de notre histoire aient été vaines. Je crois plutôt que ces souffrances ont favorisé une telle accumulation de force et une telle exigence de transformation que, finalement, l’heure est venue. Dans le cas contraire, l’histoire serait absurde, et le cynisme des plus recommandables. »

C’est là que se rejoignent la mémoire historique de la lutte des pauvres et l’espoir d’un futur différent. En d’autres mots, c’est là que réapparaît la force vitale de la pensée espérance d’Ernst Bloch. Néanmoins, celle-ci n’est plus alimentée par l’Europe conservatrice que nous connaissons aujourd’hui, mais par les projets sociaux anticapitalistes qui voient le jour dans divers endroits de notre Amérique.

L’ouverture d’esprit de notre auteur lui permet de s’entretenir avec une grande partie des représentants du postmodernisme, pour affronter de façon critique les banalités postmodernes sur la fin des projets d’émancipation, le conformisme de ce courant, et en dernier ressort, son apologie du capitalisme comme s’il s’agissait en réalité de la fin de l’histoire. À ce sujet, il remet en question l’éclectisme du postmodernisme, qui réduit les diverses opinions sur la société à des “paramètres éthiques” », d’où on suppose l’acceptation de tout, car tout « peut se concevoir comme une « expérience esthétique », depuis les meurtres d’enfants dans les rues du Brésil jusqu’aux agressions d’étrangers dans un métro de Barcelone, en passant par l’aide humanitaire propre à la philosophie ONGiste ou par l’écotourisme des « bonnes consciences européennes ».

Débattant du logos postmoderne, qu’il apparente à la culture New Age, Luis Martínez revendique l’importance de la raison, non pas du point de vue du bourreau, mais d’un point de vue révolutionnaire et contestataire, dans la mesure où la raison s’articule autour d’un projet de transformation sociale dont nous avons tant besoin. Nous en avons besoin, en effet, pour surmonter la crise de civilisation et l’écocide, comme c’est le cas en ce moment dans le Golfe du Mexique, résultat d’une recherche pétrolière insatiable, à laquelle nous a conduits le capitalisme et pour construire à la place une société émancipée, libérée de l’exploitation et des diverses formes de domination coloniale.


Renan Vega Cantor
Prix « Libertador al Pensamiento Crítico » 2007
Bogota, 7 juin 2010

© éditions Van Dieren.


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MessageSujet: Race, Colonialité et Eurocentrisme, Anibal Quijano   Jeu 13 Aoû - 22:19

Race, Colonialité et Eurocentrisme Anibal Quijano – 13 juillet 2015


Anibal Quijano a écrit:
Race, une catégorie mentale de la modernité

L’idée de race, dans son sens moderne, n’a pas d’histoire connue avant la conquête de l’Amérique par les Européens. A l’origine, elle servait peut-être à désigner une différence de phénotype entre les conquérants et les conquis, mais ce qui importe c’est qu’elle a très vite désigné des différences supposément biologiques entre ces groupes.

La formation de relations sociales fondées sur cette idée a produit en Amérique des identités sociales historiquement nouvelles (indiens, noirs et métis) et en a redéfinit d’autres. Ainsi, des termes comme « espagnols » et « portugais », et plus tard « européens », qui indiquaient jusqu’alors seulement des provenances géographiques ou le pays d’origine, prirent à ce moment-là, en référence à ces nouvelles identités, une connotation raciale. Et dans la mesure où les relations qui se configuraient alors étaient des relations de domination, de telles identités furent associées aux hiérarchies, lieux et rôles sociaux correspondants, comme constitutifs de ces identités qui s’associèrent aussi par conséquent au modèle de domination coloniale qui s’imposait. En d’autres termes, race et identité raciale furent établies comme des instruments de classification sociale basique de la population.

Avec le temps, les colonisateurs ont codifié les traits phénotypiques des colonisés en termes de couleur et en firent la caractéristique emblématique de la catégorie raciale. Cette codification a probablement d’abord été établie dans l’aire britanno-américaine. Là, les noirs n’étaient pas seulement les plus exploités mais aussi ceux dont le travail était le socle principal de l’économie. Il était, surtout, la race colonisée la plus importante puisque les indiens ne faisaient pas partie de cette société coloniale. En conséquence, les dominants s’auto-désignèrent comme blancs.

En Amérique, l’idée de race a permis de légitimer les relations de domination imposées par la conquête. La constitution postérieure de l’Europe comme identité nouvelle après la conquête de l’Amérique et l’expansion du colonialisme européen sur le reste du monde, a amené l’européocentrisme épistémologique et, avec, l’élaboration théorique de l’idée de race comme naturalisation de ces relations coloniales de domination entre européens et non européens. Historiquement, cela a signifié un nouveau mode de légitimation d’idées et de pratiques déjà anciennes dans les relations entre inférieurs et supérieurs, entre dominés et dominants. Dès lors, l’idée de race s’est avérée être l’instrument de domination sociale universelle le plus efficace et le plus durable. Par ailleurs, c’est à partir de l’idée de race que s’est reconstruit un autre mode de domination, tout aussi universel et encore plus ancien : la domination entre les sexes ou bien de genre. Comme on plaçait ces peuples conquis dans une position naturelle d’infériorité, on considérait leurs traits phénotypiques et leurs découvertes mentales et culturelles comme inférieures également. De cette façon, la race devint le premier critère fondamental pour répartir la population mondiale dans les rôles, rangs et structures du pouvoir de la nouvelle société. En d’autres termes, la race est devenue le mode basique de classification sociale universelle de la population mondiale.

Le capitalisme : la nouvelle structure du contrôle du travail

D’un autre côté, dans le processus de construction historique de l’Amérique, toutes les formes de contrôle et d’exploitation du travail et de contrôle de la production-appropriation-distribution de produits ont été articulées autour de la relation capital-salaire (capital d’abord) et du marché mondial. On y inclut l’esclavage, la servitude, la petite production marchande, la réciprocité et le salaire. Dans cet assemblage, chacune de ces formes de contrôle du travail n’était pas une simple extension de ses antécédents historiques. Toutes étaient nouvelles du point de vue historique et sociologique. Premièrement, parce qu’on les a établies et organisées dans le but de produire des marchandises pour le marché mondial. Deuxièmement, parce qu’elles n’existaient pas seulement simultanément dans le même espace-temps, mais toutes et chacune articulées au capital et à son marché, et à travers cela articulées entre elles. Elles ont ainsi formé un nouveau modèle global de contrôle du travail, lui-même élément fondamental d’un nouveau modèle de pouvoir, duquel ces formes de contrôle étaient dépendantes historiquement et structurellement, dans leur ensemble, et indépendamment l’une de l’autre. Et cela pas seulement en tant que formes subordonnées à une totalité mais aussi parce que, sans perdre respectivement leur caractère spécifique ni leur lien discontinu avec l’ordre social et entre elles, leur mouvement historique dépendait surtout de leur appartenance à un modèle global de pouvoir. Troisièmement, et comme conséquence du reste, chacune de ces formes, pour venir combler de nouveaux besoins liés à de nouvelles fonctions sociales, a développé de nouvelles caractéristiques et de nouvelles configurations historico-structurelles.

Dans la mesure où cette structure de contrôle du travail, des ressources et des produits consistait en l’articulation conjointe de toutes les formes historiquement connues, on a établi pour la première fois dans l’histoire connue un modèle global de contrôle du travail, de ses ressources et de ses produits. Et dans la mesure où ce modèle se constituait autour et en fonction du capital, son caractère d’ensemble s’établissait aussi avec un caractère capitaliste. De cette façon on a établi une structure de relation de production nouvelle, originale et singulière dans l’expérience historique du monde : le capitalisme mondial.
Colonialité du pouvoir et capitalisme mondial

Les nouvelles identités historiques produites sur la base de l’idée de race ont été associées à la nature des rôles et des lieux de la nouvelle structure globale de contrôle du travail. Ainsi, les deux éléments, race et division du travail, sont restés structurellement associés et se sont mutuellement renforcés, même si leur existence respective était indépendante l’une de l’autre.

Ainsi, on imposa une division raciale systématique du travail. Dans l’aire hispanique, la Couronne de Castille a décidé de mettre fin tôt à l’esclavage des indiens afin d’éviter leur extermination complète. On les mit alors en servage. A ceux qui vivaient dans leurs communautés, on a permis de conserver leurs anciennes pratiques d’échanges de force du travail en-dehors du marché, comme une manière de reproduire leur force de travail en tant que serfs. Dans quelques cas, la noblesse indienne, une toute petite minorité, a échappé à la servitude et a reçu un traitement spécial dû à son rôle d’intermédiaire avec la race dominante. Il lui fut permis d’occuper quelques postes où officiaient les Espagnols n’appartenant pas à la noblesse castillane. En revanche, les noirs ont été réduits en esclavage. Les Espagnols et les Portugais, en tant que race dominante, pouvaient recevoir un salaire, être commerçants, artisans, agriculteurs ou producteurs de marchandises indépendants. Toutefois, seuls les nobles pouvaient occuper de moyens et hauts postes dans l’administration coloniale, civile et militaire.

A partir du 18e siècle, de nombreux métis d’Espagnols et de femmes indiennes, déjà devenus une strate sociale étendue et importante dans la société coloniale, commencèrent à occuper les mêmes fonctions que les ibériques roturiers. Dans une moindre mesure et surtout dans le secteur du service ou pour des activités qui ne requéraient pas de talents ou d’habileté spéciale (la musique par exemple), les plus « blanchis » des métis issus d’unions de femmes noires et d’hommes ibériques ont aussi été intégrés. Mais leur légitimité s’est établie plus lentement car leurs mères étaient esclaves. La répartition raciste du travail à l’intérieur du capitalisme colonial/moderne se maintint tout au long de la période coloniale.

Au fur et à mesure de l’expansion mondiale de la domination coloniale d’une même race dominante – les blancs, et à partir du 18e, les Européens – on a imposé le même critère de classification sociale à l’ensemble de la population mondiale. Par conséquent, on a produit de nouvelles identités historiques et sociales : « jaunes » et « olivâtres » furent de nouveaux termes ajoutés à ceux de blancs, indiens, noirs et métis. On a combiné à cette répartition raciste des identités sociales qui avait fait ses preuves en Amérique Latine, une répartition raciste du travail et des formes d’exploitation du capitalisme colonial. Cela s’est exprimé dans le lien presque exclusif entre blanchité sociale et salaire, associé bien sûr aux postes de commandements de l’administration coloniale. Ainsi, chaque forme de contrôle par le travail a été articulée à une race particulière. Dés lors, le contrôle d’une forme spécifique de travail correspondait au contrôle d’un groupe spécifique de dominés. Une nouvelle technique de domination/exploitation articula si bien race et travail que les deux choses parurent naturellement associées. Et cela a été, jusqu’aujourd’hui, une entreprise couronnée de succès.

Colonialité et eurocentrisme du capitalisme mondial

La position géographique et économique privilégiée que l’Amérique donnait à ces blancs dans le contrôle de l’or, de l’argent et d’autres marchandises produites par le travail gratuit des indiens, noirs et métis leur a permis d’occuper une place décisive dans le trafic du commerce mondial. La progressive monétarisation du marché mondial (stimulée et permise par les métaux précieux et le contrôle de si grandes ressources) a permis à ces blancs de contrôler également le vaste réseau d’échanges commerciaux qui leur préexistait et qui comprenait par-dessus tout la Chine, l’Inde, Ceylan, l’Egypte, la Syrie, les futurs Moyen et Extrême Orients. Cela leur a également permis de concentrer le contrôle du capital commercial, du travail et des ressources de production dans l’ensemble du marché mondial. Et tout cela a été renforcé par la suite grâce à l’extension de la domination coloniale blanche sur la population mondiale. Comme on le sait, ce contrôle du trafic commercial mondial par les groupes dominants (qu’ils fussent nouveaux ou non) dans la zone Atlantique où ils étaient basés, a impulsé un nouveau processus d’urbanisation dans ces lieux et donc un nouveau réseau et une nouvelle échelle d’échanges commerciaux : ces noyaux urbains échangeaient alors entre eux. Ce marché régional croissait grâce à l’afflux de métaux précieux. Une région historiquement nouvelle se constituait comme une nouvelle identité géo-culturelle : l’Europe et plus spécifiquement l’Europe occidentale. Cette nouvelle identité géo-culturelle émergeait comme le siège central de contrôle du marché mondial. Le même mouvement historique produisait aussi le déplacement de l’hégémonie des côtes méditerranéennes et ibériques vers celles de l’Atlantique nord-occidental. Cette centralité dans le nouveau marché mondial ne permet pas d’expliquer en soi pourquoi l’Europe est aussi devenue (jusqu’au 19e siècle et virtuellement jusqu’à la crise mondiale autour des années 1870) le siège central du processus de marchandisation de la force de travail, c’est-à-dire du développement du rapport capital-salaire comme forme spécifique de contrôle du travail, de ses ressources, de ses produits. Cependant, tout le reste des régions et populations intégrées au nouveau marché mondial, colonisées ou en voie de colonisation par les européens, conservaient surtout des relations de travail non salariales bien que, évidemment, ce travail, ces ressources et leurs produits s’inséraient dans une chaîne de transfert de valeur et de bénéfices contrôlée par l’Europe Occidentale. Dans les régions non-européennes, le travail salarié se cantonnait presque exclusivement aux blancs.

Il n’y a rien, ni dans la relation sociale produite par le capitalisme, ni dans les mécanismes du marché mondial ni dans le capitalisme en général, qui implique une nécessité historique de la concentration (non seulement, mais surtout) en Europe du travail salarié, puis plus tard, sur cette même base, de la production industrielle capitaliste pendant plus de deux siècles. Un contrôle européo-occidental du travail salarié de n’importe quel secteur de la population mondiale aurait été tout à fait plausible, comme l’a démontré l’histoire après 1870. Et cela aurait probablement été plus avantageux pour les européens occidentaux. Il faut donc en chercher l’explication dans une autre partie de l’histoire. De fait, dès les débuts de l’Amérique, les futurs européens ont associé le travail non rémunéré ou non salarié aux races dominées, car elles étaient des races inférieures. Le grand génocide des indiens au début de la colonisation n’a pas eu pour cause première la violence de la conquête, ni les maladies transmises par les conquérants mais l’utilisation de ces indiens comme main d’œuvre jetable que l’on forçait à travailler jusqu’à la mort.

La disparition de cette pratique coloniale a été rendue possible par l’échec de la rébellion des encomederos (« commandants d’indiens ») contre la Couronne espagnole au milieu du 16e siècle. La réorganisation politique du colonialisme ibérique qui en a découlé a impliqué une réorganisation de la population des indiens et de leurs relations avec les colons. Mais les indiens ne sont pas pour autant devenus des travailleurs libres et salariés. Ils ont ensuite été assignés à une servitude non rémunérée. Par ailleurs, la servitude des indiens d’Amérique ne peut être simplement comparée au servage féodale européen : la servitude des indiens n’incluait ni protection du seigneur féodal ni lopin de terre à cultiver, en guise de salaire. Surtout dans la période qui précédait l’Indépendance, la reproduction de la force de travail du serf indien se faisait dans les communautés. Même plus de cent ans après l’Indépendance, une part importante des serfs indiens était obligée de reproduire sa force de travail de ses propres moyens. Et l’autre forme de travail non salarié, ou non rémunéré tout simplement, c’est-à-dire le travail esclave, a été exclusivement assigné à la population amenée d’Afrique et appelée noire.

La classification raciale de la population et l’association précoce des nouvelles identités raciales à des formes de travail non rémunéré ont développé chez les européens ou blancs une perception du travail rémunéré comme privilège des blancs. L’infériorité raciale des colonisés les rendait indignes de salaire. Ils étaient naturellement obligés à travailler pour leurs maîtres. Cette attitude n’est pas rare, encore aujourd’hui, chez des propriétaires terriens blancs de n’importe quelle partie du monde. Par ailleurs, le salaire inférieur des races inférieures à travail égal avec les blancs dans les centres du capitalisme actuel ne peut trouver d’explications en dehors de cette classification sociale raciste de la population mondiale. En d’autres termes, elle ne peut s’expliquer séparément de la colonialité du pouvoir capitaliste mondial.

Le contrôle du travail dans cette nouvelle forme de pouvoir mondial s’est constitué en articulant toutes les formes historiques de contrôle du travail à la relation capital-travail salarié, et sous la domination de cette dernière. Mais cette articulation a été constitutivement coloniale, car elle s’est établie d’abord dans le lien entre travail non rémunéré et race colonisée (indiens, noirs, de façon un peu différente les métis puis à d’autres races dans le monde). Elle s’est ensuite établie dans le lien entre travail rémunéré et race colonisatrice : les blancs.

Cette colonialité du contrôle du travail détermina la répartition géographique de chacune des formes intégrées au capitalisme mondial. En d’autres termes, cette colonialité du contrôle du travail a dessiné la géographie sociale du capitalisme : le capital, en tant que relation sociale de contrôle du travail salarié, était l’axe autour duquel s’articulaient toutes les autres formes de contrôle du travail, de ses ressources et de ses produits. Cette relation sociale spécifique se concentrait géographiquement en Europe surtout et socialement entre les européens et tout le monde capitaliste. De cette façon, l’Europe est devenue le centre du monde capitaliste.

Quand Raúl Prebisch a forgé la célèbre image de « centre-périphérie » pour décrire la configuration mondiale du capitalisme après la Seconde Guerre Mondiale il a montré du doigt, consciemment ou pas, le noyau historique du modèle de contrôle du travail, de ses ressources, de ses produits, qui faisait partie du nouveau patron mondial du pouvoir constitué à partir de l’Amérique. Le capitalisme mondial a été, dès le début, colonial/moderne et européocentré. Le concept de « système-monde moderne » principalement développé par Immanuel Wallerstein à partir de Prebisch, ainsi que le concept marxien de capitalisme mondial, ne peuvent être pleinement compris sans les mettre en relation avec ces caractéristiques historiques spécifiques du capitalisme.
Nouveau modèle de pouvoir mondial et nouvelle intersubjectivité mondiale

Grâce à sa condition de centre du capitalisme mondial, l’Europe contrôlait non seulement le marché mondial mais pouvait aussi imposer sa domination coloniale à toutes les régions et populations de la planète en les incorporant au « système-monde » qui se constituait alors, et à son modèle de pouvoir spécifique. Pour de telles régions et populations, cela impliquait un processus de ré-identification historique, l’attribution de nouvelles identités géo-culturelles depuis l’Europe.

De cette façon, après l’Amérique et l’Europe, on a créé l’Afrique, l’Asie et éventuellement l’Océanie. La colonialité de ce nouveau modèle de pouvoir a été sans doute un des déterminants les plus actifs dans la production de ces nouvelles identités. Mais les formes et le niveau de développement politique et culturel, et plus spécifiquement intellectuel, ont aussi joué un rôle important. Sans ces facteurs, la catégorie d’« Orient » n’aurait pas été la seule légitime pour désigner l’Autre, par définition inférieur, de l’Occident, sans qu’un équivalent ne fût forgé pour les indiens et les noirs. Mais cette omission révèle que ces autres facteurs ont aussi joué un rôle dans le modèle raciste de classification sociale universelle de la population mondiale.

L’incorporation d’histoires culturelles si diverses et hétérogènes à un seul monde dominé par l’Europe a signifié pour ce monde une configuration culturelle, intellectuelle, en somme, intersubjective équivalente à l’articulation de toutes les formes de contrôle du travail autour du capital, pour établir le capitalisme mondial. En effet, toutes les expériences, histoires, ressources et produits culturels, ont aussi fini par s’articuler à un seul ordre culturel global, européen ou occidental. En d’autres termes, l’Europe a concentré toutes les formes de contrôle de la subjectivité, de la culture et de la production de connaissances.

Dans ce processus, les colonisateurs ont mené différentes opérations qui révèlent les conditions de production de la configuration d’un nouvel univers de relations intersubjectives de domination entre l’Europe et les autres régions du monde auxquelles on attribuait, au cours du même processus, de nouvelles identités géo-culturelles. Premièrement, ils ont exproprié les populations colonisées – et leurs découvertes culturelles- en prenant ce qui était le plus profitable au développement du capitalisme, et au bénéfice du centre européen. Deuxièmement, ils ont réprimé autant que possible, c’est-à-dire dans des mesures très variables selon les cas, les formes de production de savoir des colonisés, leurs propres modèles de production de sens, leur univers symbolique, leurs modèles d’expression et d’objectivation de la subjectivité. La répression dans ce champ a été, on le sait, très violente, profonde et durable pour les indiens de l’Amérique ibérique qui ont été condamnés au rang de sous-culture de campagne, illettrée, dépossédés de leur héritage intellectuel objectivé. Une chose similaire arriva en Afrique. En Asie, la répression fut bien moindre : une part importante de l’histoire et de l’héritage intellectuel et écrit a pu être préservée. Et ce fut cela, précisément, qui donna son origine à la catégorie « Orient ». Troisièmement, ils ont forcé – dans des mesures variables en fonction des cas ici aussi – les colonisés à apprendre partiellement la culture des dominants tant que cela était utile à la reproduction de la domination, que ce soit dans le champ de l’activité matérielle, la technologie, ou de l’activité subjective, en particulier religieuse. C’est le cas de la religiosité judéo-chrétienne. Tout ce processus accidenté a impliqué une colonisation des perspectives cognitives, des modes de production du sens, de l’imaginaire, de l’univers des relations intersubjectives, de la culture en somme.

Enfin, le succès de l’Europe Occidentale à devenir le centre moderne du système-monde selon la formule appropriée de I. Wallerstein, développa chez les européens un trait commun à tous les dominants coloniaux et impériaux de l’histoire : l’ethnocentrisme. Mais dans le cas européen, ce trait avait un fondement et une justification particulière : la classification raciale de la population du monde établie depuis la conquête de l’Amérique. L’association des deux phénomènes, l’ethnocentrisme colonial et la classification raciale universelle, permet d’expliquer la raison pour laquelle les Européens se sentirent non seulement supérieurs à tous les autres peuples du monde mais, plus précisément, naturellement supérieurs. Ce fait historique s’exprima dans une opération mentale d’une importance fondamentale pour tout le modèle de pouvoir mondial, surtout sur les relations intersubjectives hégémoniques et en particulier les perspectives cognitives : les Européens ont généré une nouvelle perspective temporelle de l’histoire et re-situèrent les peuples colonisés, leurs histoires et leurs cultures, dans le passé d’une trajectoire historique dont le point culminant était l’Europe. Cependant, et cela est notable, ils ne les ont pas placés dans une même ligne de continuité avec les Européens mais dans une catégorie différente, naturellement différente. Les peuples colonisés étaient de races inférieures et – pour cela – antérieures aux Européens.

C’est dans cette perspective que la modernité et la rationalité ont été conçues comme des expériences et des produits exclusivement européens. De ce point de vue, les relations intersubjectives et culturelles entre l’Europe Occidentale et le reste du monde ont été pensées avec de nouvelles catégories : Orient/Occident, primitif/civilisé, magique-mythique/scientifique, irrationnel/rationnel, traditionnel/moderne. En somme, l’Europe et la non-Europe. Et même ainsi, l’Orient a été la seule catégorie digne d’être reconnue comme l’Autre de l’Europe Occidentale. Non pas les « indiens » d’Amérique, ni les « noirs » d’Afrique. Ces derniers étaient simplement « primitifs ». Dans cette relation entre européen-non européen, la race est sans doute la catégorie de
base. Cette perspective binaire, dualiste, de connaissance et propre à l’européocentrisme, a imposé son hégémonie mondiale dans le même lit que celui de l’expansion de la domination coloniale européenne sur le monde. Il serait impossible d’expliquer autrement et de façon satisfaisante l’élaboration de l’européocentrisme comme perspective hégémonique de savoir, de la version européocentrée de la modernité et ses deux principaux mythes fondateurs. Le premier mythe fondateur est l’idée-image de l’histoire de la civilisation humaine comme trajectoire qui part d’un état de nature et trouve son aboutissement dans l’Europe. Le deuxième consiste à considérer les différences entre Europe et non-Europe comme des différences de nature (raciale) et non pas comme le résultat d’une histoire du pouvoir. Ces deux mythes peuvent être reconnus, sans équivoque, dans le fondement de l’évolutionnisme et du dualisme, deux des éléments centraux de l’européocentrisme.

Anibal Quijano

Extrait de son texte : Colonialidad del Poder, Eurocentrismo y America Latina

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 16 Aoû - 12:06

Centrafrique : Comment l’Europe finance la guerre, selon Global Witness 15 juillet 2015 par Frédéric Schneider


Des membres des Anti-Balaka en Centrafrique

Les pays européens contribuent au financement de la guerre en Centrafrique, selon une nouvelle étude de l’ONG Global Witness publiée ce mercredi. Les exploitants forestiers dans le pays ont versé d’importantes sommes d’argent aux ex-rebelles de la coalition Séléka quand ils étaient au pouvoir, et ensuite aux Anti-Balaka, pour permettre leur travail.


Frederic Schneider a écrit:
Le rapport de l’Organisation non-gouvernementale (ONG) Global Witness, basé à Londres et à Washington DC, accuse les pays européens d’alimenter la guerre en Centrafrique. Dans un rapport publié ce mercredi, l’institution montre comment les entreprises européennes ont monnayé leur présence dans le pays en versant de l’argent d’abord aux ex-Séléka puis aux Anti-Balaka. Des combattants étaient payés pour assurer la « sécurité » de leurs infrastructures. De l’argent était aussi distribué à des barrages routiers pour permettre le transport des marchandises.

Le commerce à tous prix

L’ONG, dont un des principaux bailleurs est l’Open Society Institute de Georges Soros [1], appelle à rompre les accords commerciaux et les aides avec les entreprises forestières en Centrafrique « de toute urgence ». Près de 59 % des exportations de bois du pays se font vers l’Europe, notamment en Allemagne où se dirige 32 % du total des exportations, en France près de 20 % et 5 % au Royaume-Uni. La guerre civile en Centrafrique a fait plus de 5 000 morts et près d’un million de personnes déplacées.

En mars 2013, la rébellion de l’ex-Séléka s’est emparée du pouvoir dans le pays. Le rapport décrit la manière dont des éléments de l’ancien groupe rebelle ont été envoyés dans les forêts du pays afin de trouver des sources de financement. Des accords ont alors été conclus entre la rébellion et notamment trois entreprises forestières qui contrôlent une zone qui s’étend sur une superficie représentant 200 fois celle de Paris, située dans le sud-ouest du pays. Elles représentent 99 % des exportations de bois centrafricain : IFB d’origine française, SEFCA du Liban et Vicwood, une société chinoise.

« Complicité dans les crimes de guerre »

L’exploitation du bois avant la crise représentait 10 % du revenu national et 40 % des recettes de l’Etat centrafricain. En 2013, ces trois entreprises auraient versé près de 3,4 millions d’euros aux rebelles (plus de 2, 230 milliards de Fcfa) pour continuer leur exploitation. Un groupe d’experts sur la République centrafricaine mis en place par le Conseil de sécurité des Nations unies indiquait dans un rapport de juillet 2014 que « jusqu’à 6 000 dollars par mois » (plus de 3 500 000 Fcfa) avaient été payés à des commandants de la Sékéla par des entreprises forestières pour la protection de leurs installations à Bangui, la capitale du pays.

En 2013, près de 381 000 euros (soit près de 250 millions de Fcfa) ont été payés en une fois au gouvernement de la Séléka de Bangui par la SEFCA pour autoriser le franchissement des barrages routiers et bénéficier de « protection ». « Le conflit brutal en République centrafricaine a été maintenu en vie grâce aux financements européens », a indiqué le responsable de campagne à Global Witness, Alexandra Pardal. « Nos enquêtes ont montré que les entreprises forestières qui exportent illégalement vers l’Europe ont versé des millions d’euros aux rebelles coupables de massacres, d’enlèvements, de viols et du recrutement forcé d’enfants soldats. Ces entreprises devraient être traduites devant les tribunaux pour leur complicité dans les crimes de guerre commis », a-t-il ajouté.

L’Agence française de développement montrée du doigt

Global Witness incrimine notamment l’Agence française de développement (AFD) qui a financé à hauteur de plusieurs millions d’euros le développement de l’exploitation forestière en Centrafrique, versant notamment 1,4 millions d’euros à SEFCA pour un plan d’aménagement forestier, qui joue un rôle majeur pour l’économie du pays. Le secteur du bois représente aujourd’hui 2 717 emplois et doit rapporter des millions d’euros de taxe à l’Etat.

De son côté, l’AFD a indiqué que ses investissements, qui ont débuté dès les années 90, devaient permettre le développement d’un modèle alliant « rentabilité économique » et « préoccupation environnementale ». Pour Global Witness, les bénéfices de ce partenariat de l’institution française apportés à la Centrafrique ne compensent par les préjudices entraînés, par la même occasion, en alimentant la corruption et la guerre.

« Il est tragiquement ironique de constater que, alors que les gouvernements européens ont investi des centaines de millions d’euros dans des opérations militaires et de maintien de la paix en RCA, ils n’ont pas réussi à garder le bois du conflit en dehors des marchés de l’UE », a précisé Alexandra Pardal. En mars 2013 est justement entré en vigueur au sein de l’Union européenne le « règlement bois » qui oblige en principe les entreprises à prouver l’origine légale du bois qu’elles ont acheté. « Tant que l’Europe continuera de soutenir l’industrie forestière de la RCA, les consommateurs de l’UE seront susceptibles d’alimenter involontairement un conflit que leurs propres armées étaient censées stopper »,
conclu le texte.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 16 Aoû - 12:07

Pourquoi l’Occident devient de plus en plus agressif en Afrique ? 16 juin 2015

Olivier A. Ndenkop a écrit:
Le Soudan, la Côte-d’Ivoire, la Libye, la RCA, le Mali sont les nouveaux laboratoires de l’agressivité d’un capitalisme occidental en crise structurelle depuis 2008. Pourquoi l’Occident qui ne s’est jamais comporté en enfant de chœur devient-il encore plus agressif en Afrique ? C’est parce que ce continent, qui était considéré depuis le 19ème siècle comme une réserve de matières premières à la disposition exclusive du capitalisme européen et nord-américain, a décidé de s’émanciper en s’ouvrant à d’autres partenaires, notamment la Chine et les autres pays émergents. Un véritable crime de lèse colonisateur !


La crise de 2008, une crise du système capitaliste

Fin 2008 début 2009, l’économie états-unienne entre dans une profonde crise causée par les prêts immobiliers à risque. Les bénéficiaires de ces prêts n’ayant pas pu respecter les échéances, le système financier s’est bloqué. Les banques, les sociétés immobilières, les industries… tombaient progressivement en faillite et la crise des subprimes est devenue la crise tout court. Les fleurons de la puissance états-unienne comme American International Group, Ford, General Motors, Chrysler n’ont pu être sauvés que par l’argent du contribuable mobilisé pour aider les capitalistes spéculateurs victimes de leur boulimie du profit. Le coût/coup social de ce krach est énorme : montée vertigineuse du chômage, réduction des revenus, augmentation du taux de suicide… Comme une trainée de poudre, la crise traverse les Etats Unis d’Amérique et atteint l’Europe. Si aux USA ce sont les entreprises qui sont tombées en faillite, en Europe ce sont les Etats qui sombrent dans cette situation infâmante. Le Portugal et la Grèce sont officiellement déclarés en récession. Pour la première fois dans l’histoire, plus vieux colonisateur européen (le Portugal) est allé demander de l’aide à l’une de ses anciennes colonies : l’Angola. Mais le cercle des Etats occidentaux en difficulté va bien au-delà des deux cités. En témoigne l’évocation et la mise en place de cures d’ « austérité » dans des pays comme la France, l’Angleterre, etc. De fait, les grandes puissances occidentales n’ont plus les moyens de maintenir le niveau de vie de leurs citoyens. Ils n’ont plus les moyens de faire fonctionner de manière optimale les institutions étatiques. Pis, les coupes opérées sur les secteurs sociaux (éducation, santé, sécurité sociale, retraite) -toujours les premières victimes de la récession- ne sont ni suffisantes ni efficaces à long terme puisqu’elles rendent les régimes impopulaires.

Une crise aux conséquences désastreuses

La première conséquence de cette crise est qu’elle a détruit le mythe de l’inébranlabilité du système capitaliste que l’états-unien d’origine japonaise Francis Fukuyama avait tôt fait de présenter comme « la fin de l’histoire », enthousiasmé qu’il était par la chute de l’Union des Républiques socialistes et soviétiques (URSS). Avec la crise de 2008, qui n’était pas une simple crise due à une mauvaise gestion du capital par les hommes mais une crise du système capitaliste dans lequel l’absence de règles est érigée en règle, l’humanité a compris que l’histoire du capitalisme ne faisait que commencer. Deuxième conséquence qui découle d’ailleurs de la première : les BRICS (pays émergents conduits par la Chine) ont profité de la faillite de l’Occident pour conquérir des parts de marché au point de constituer un véritable contrepoids à l’hégémonie des puissances occidentales. Très vite, une guerre d’un genre particulier a donc été ouverte avec, comme belligérants, les pays occidentaux d’une part et les puissantes émergentes d’autre part. Pour l’Occident, cette guerre pour la (re)conquête de l’hégémonie mondiale a trois objectifs. Elle doit permettre de mettre la main sur les matières premières afin de relancer la machine capitaliste grippée. Ensuite empêcher aux pays émergents de prendre le contrôle de ces ressources pour accélérer leur industrialisation. Enfin, l’Occident fait la guerre pour fragiliser l’Afrique afin d’y empêcher tout véritable développement endogène. Il n’échappe à personne que les chefs d’Etat qui s’engagent à développer leur pays sont : assassiné (Kadhafi), renversé (Gbagbo) ou diabolisés (Bouteflika, Mugabe, Obiang Nguema, Kabila, Dos Santos).

Afrique, premier théâtre de guerre de l’Occident

La thèse selon laquelle « tout ce qui arrive à l’Afrique (guerres, pillage, corruption) n’est que le résultat des turpitudes des Africain(es). L’étranger n’y est pour rien » ne manque pas de défenseurs. Mais cette « théorie de l’ultra-naïveté (1) », fille de la propagande de guerre n’enlève rien au fait que les guerres en Côte-d’Ivoire, en Libye, au Mali, en RCA étaient avant tout des guerres de l’Occident impérial pour relancer son économie en crise profonde. En Côte-d’Ivoire, premier pays producteur de cacao au monde, première économie d’Afrique de l’ouest, la France, ancienne puissance coloniale, a tenté depuis 2002 de renverser le régime du président démocratiquement élu Laurent Gbagbo. Le malheur de l’ancien opposant devenu chef d’Etat est d’avoir voulu faire passer le développement de son pays et le bien-être des Ivoiriens avant les intérêts des multinationales occidentales qui régnaient en maîtres incontestés dans le pays. Soit dit en passant, c’est Félix Houphouët-Boigny, premier président ivoirien qui a inventé le terme Françafrique pour désigner le cadre des relations privilégiées qu’il souhaitait entre la France et l’Afrique. Pour ne pas perdre « sa » Côte-d’Ivoire, Nicolas Sarkozy a déployé les troupes et l’artillerie française pour pilonner le palais présidentiel ivoirien et en extraire le chef de l’Etat et l’envoyer à la Cour pénale internationale où il est incarcéré jusqu’aujourd’hui. En lieu et place, Alassane Ouattara, ami personnel de Sarkozy est installé. Depuis lors, les entreprises occidentales sont remontées en selle. Et guise de récompense, Ouattara dont l’épouse est française bénéficie de la plus grande attention des dirigeants et des médias occidentaux.

En Libye, l’un des rares pays au monde où l’argent du pétrole était investi dans le développement du pays, Mouammar Kadhafi a commis l’ « erreur » de mobiliser des fonds pour lancer le premier satellite africain, créer la Banque centrale africaine (BCA), le Fonds monétaire africain (FMA), la Banque africaine d’investissements (BAI)… Tous ces projets étant lancés, l’Occident se voyait perdre une part importante des ressources nécessaires à sa survie. Avec le satellite africain, l’Occident perdait 500 milliards de FCFA (1 milliard de dollars), montant que les sociétés de téléphonie et les chaînes de télévision africaines payent chaque année pour être hébergées par les satellites occidentaux. Avec l’entrée en fonctionnement du FMA, de la BCA et du FAI, l’Occident, qui tire d’énorme profit du service de la dette devenu le fonds de commerce des institutions de Bretton Woods, perdait de faramineuses sommes d’argent. Pour avoir voulu priver l’empire de cette rente, Kadhafi était devenu un ennemi à abattre. Et il a été abattu avec la bénédiction de l’Organisation des Nations Unies.

Pendant les bombardements de l’OTAN, l’Occident prétendait vouloir instaurer la démocratie en Libye. Aujourd’hui, le pays est devenu le quartier général du djihad dans la bande sahélo-sahélienne. Mais aucune goutte de pétrole ne rate sa destination ! L’expédition a donc été un succès pour les impérialistes qui profitent du chaos pour avoir le pétrole libyen à des prix plus abordables qu’à l’ère Kadhafi.

Au Mali, début 2014, une horde de djihadistes (certains avaient été utilisés par l’Occident pour déstabiliser la Libye et assassiner Kadhafi) s’est jointe aux irrédentistes locaux pour lancer une large offensive sécessionniste dans le nord du pays. Dans une interview publiée en mars dernier dans le Journal de l’Afrique N°9, http://www.michelcollon.info/La-Fra... Hama Ag Mahmoud, affirmait sans ambages que la France avait activement contribué à la partition du Mali en soutenant le Mouvement intégriste MNLA contre le pouvoir de Bamako. Voulant diviser le Mali pour mieux le piller, « La France nous avait donné son feu vert pour créer l’Etat de l’Azawad », a révélé Hama Ag Mahmoud, ancien responsable des Affaires extérieures dans le Conseil Transitoire de l’Etat de l’Azawad. Il faut dire que la stratégie n’est pas nouvelle. Pour piller les ressources du Soudan, les Occidentaux qui n’ont pas réussi à renverser le régime d’Omar El Béchir ont décidé de partitionner le pays en deux. La partie sud est devenue en 2011 la République du Soudan du Sud. Aussitôt crée, le 54ème Etat africain a sombré dans une guerre pour le pillage des ressources. Depuis juillet 2013, deux frères ennemis Riek Machar et Salvakiir s’y battent pour le contrôle de la présidence. Les morts et les déplacés se comptent en millions. Mais le pétrole et le caoutchouc produits dans le pays prennent la destination de l’Occident. Sans surprise pour qui connait leur mode de fonctionnement, les grands médias présentent soigneusement la guerre au Soudan du Sud comme « un conflit tribal opposant les tribus Neur et les Dinka ».

En République centrafricaine, François Bozizé a été renversé par une coalition de rebelles soutenue par la France à travers son relais sous régional : le président tchadien Idriss Déby. La principale « faute » de Bozizé était d’avoir ouvert son pays à la Chine au point de céder la réserve pétrolière de Boromata à l’Empire du Milieu, malgré les nombreuses mises en garde de Paris http://www.michelcollon.info/Centra... . Comme dans la fable « Le loup et l’agneau » de Jean De La Fontaine, Bozizé sera puni pour sa témérité et remplacé par un chef rebelle appelé Michel Djotodia. Le président déchu aura appris à ses dépens que « la raison du plus fort est toujours la meilleure » !

France-USA : le nouveau couple anthropophage

Dans le but de faire main basse sur les ressources africaines, d’empêcher les concurrents asiatiques d’en profiter et d’endiguer tout véritable développement endogène, l’Occident quadrille progressivement le continent. Deux pays sont en tête de ce nouveau déploiement : la France et les USA qui constituent le nouveau couple anthropophage de fait.

Votre téléviseur ne vous en a rien dit. Vos quotidiens et magazines préférés non plus. Et pourtant, en 2013 les USA, à travers le Commandement militaire pour l’Afrique (AFRICOM), ont mené… 546 interventions sur le sol africain. Soit précisément « 55 opérations, 10 exercices et 481 activités de coopération dans le domaine sécuritaire (2) », détaillait le général Rodriguez, commandant d’AFRICOM au Congrès étasunien en mars 2014. A la décharge de nos grands médias, précisons que la nouvelle stratégie militaire US mise en application sous Obama (3) a été conçue pour permettre au pays d’intervenir en restant en retrait (leading from behind » et sans laisser de traces « light footprint ».

Sous la direction de Maya Kandel, l’Institut de Recherche Stratégique de l’École militaire (IRSEM) a publié en décembre 2014 une étude de 104 pages sur « La stratégie américaine en Afrique ». Le light footprint y est apparait comme « l’usage des drones, des forces spéciales et autres modalités discrètes d’intervention, l’importance de la surveillance, enfin l’appui sur les partenariats (4) ». La carte ci-dessous donne de plus amples informations sur la présence militaire US en Afrique.


Source : Tom Dispatch
En 2008, la France s’est dotée d’une nouvelle bible de guerre appelée Livre blanc de la Défense. Ce document présente l’Afrique, notamment sa partie sahélienne, comme une zone de crise (il faut préciser qu’en 2008 il n’y a pas encore les printemps arabes en Tunisie, en Egypte et en Libye, ni l’avancée des djihadistes au Mali). En novembre 2009, un contingent de l’armée tricolore a été envoyé en Mauritanie pour officiellement former les militaires contre le terrorisme. C’est l’opération Sabre. En janvier 2010, Paris a envoyé d’autres troupes spéciales à Mopti pour officiellement former l’armée malienne contre le même ennemi jusqu’alors invisible. Suite à la prise d’otages sur le site du géant nucléaire français Areva, un important dispositif français est déployé au Burkina Faso. On le voit, la France positionne progressivement ses troupes dans la région. Subitement, en janvier 2013, le Mali sombre dans la guerre. La France prend la tête de l’intervention étrangère et lance l’opération Serval. En 2014, le président Hollande déclare la fin de l’opération Serval. Sans attendre le retour des soldats français, il annonce l’opération Barkhane. Celle-ci va plus loin que la précédente. Elle couvre cinq pays : Mali, Mauritanie, Burkina Faso, Niger et Tchad. Mais la présence militaire hexagonale s’étend à d’autres régions du continent, notamment l’Afrique centrale et de l’ouest.

Le couple franco-étasunien en action

En Libye, les USA ont très vite intégré l’ « opération Harmattan » lancée par la France et la Grande Bretagne contre Kadhafi. Mais c’est au Mali que l’idylle franco-états-unienne prend toute sa forme. L’appui de l’allié US « a été décisif en termes de renseignement et d’observation comme de ravitaillement en vol », se réjouissent les rédacteurs du Rapport d’information N°1288 déposé le 18 juillet 2013 à l’Assemblée Nationale française par la commission de la Défense Nationale et des forces armées, en conclusion des travaux d’une mission d’information sur l’opération Serval au Mali. Le même satisfecit au Sénat où le Rapport d’information N°513, fait au nom de la Commission des Affaires Etrangères, de la Défense et des Forces Armées par le groupe de travail Sahel et déposé le 16 avril 2013, s’extasie en ces termes : « Les États-Unis sont aujourd’hui le principal partenaire des Français en termes financiers et un maillon important en termes opérationnels (au Mali). Les États-Unis ont apporté immédiatement leur appui politique à l’opération française ». Concrètement, l’aide des USA a été multiforme : drones et avions de reconnaissance, transport aérien stratégique à travers trois C-17, ravitaillement en vol avec trois KC 135. La Maison Blanche a mobilisé une enveloppe budgétaire spéciale (presidential drawdown) de 50 millions de dollars pour soutenir l’action de Paris au Mali . La France a acquis les drones Reapers et, à Niamey, la base des drones français jouxte celle des drones états-uniens. Lors d’une visite aux USA en février 2014, François Hollande et Barack Obama ont assumé leur nouvelle alliance impérialiste en ces termes : « plus qu’ailleurs c’est peut-être en Afrique que notre nouveau partenariat trouve son expression la plus visible (6) » . Tout est dit.

Le retour de l’impérialisme allemand

Avant la crise de 2008, l’économie africaine ne faisait pas partie des priorités de Berlin. Le continent était perçu outre-Rhin comme une vaste aire de misère qu’il fallait aider pour libérer sa conscience ! Cela est d’autant plus vrai que c’est le ministère de la Coopération Economique et du Développement (Bundesministerium für wirtschaftliche Zusammenarbeit und Entwicklung, BMZ) qui s’occupait de près de l’Afrique, suivi par le ministère des Affaires Etrangères. En juin 2000, le BMZ a publié un document de travail intitulé « Points forts de la coopération au développement ». 14 pays africains y sont désignés comme des « États prioritaires » et neuf autres comme des « États partenaires ». Mais la nature de ce partenariat est bien précisé : « coopération au développement ». L’accent est mis sur le respect des droits de l’homme, la démocratie et l’état de droit. En 2001, le ministère des Affaires Etrangères publie à son tour un document avec pour titre : une « stratégie pour l’Afrique ». Il se rapproche du premier par les thèmes abordés : droits de l’homme, démocratie, état de droit.

Avec la crise, l’Allemagne change sa vision de l’Afrique. Comme le confirme Tobias Koepf, auteur de L’Allemagne à la recherche d’une stratégie de politique africaine, « à compter de 2008, un discours relativement nouveau vint se juxtaposer au discours sécuritaire [en Allemagne] : l’Afrique n’y était plus présentée comme le continent de la pauvreté, mais plutôt comme le continent des opportunités (7) ». A quoi était dû ce changement de perspective ? Tobias Koepf répond : « au boom économique enregistré dans certains pays africains […]. L’économie allemande étant par tradition fortement tournée vers l’exportation, les milieux économiques allemands, qui avaient jusque-là prêté peu d’attention à l’Afrique subsaharienne commencèrent à s’y intéresser de plus près. Le gouvernement fédéral leur emboîta le pas, surtout après l’entrée en fonction du gouvernement de coalition CDU-FDP en 2009 (Cool ». Sur le terrain, les ministres Guido Westerwelle des Affaires Etrangères et Dirk Niebel du Développement intensifient les visites en Afrique, notamment au Ghana, au Mozambique, au Nigéria, en Tanzanie et en Afrique du Sud.

Suivant une gradation ascendante, l’Allemagne avance chaque jour dans la conquête de l’Afrique. En 2014, Berlin a adopté les « orientations de la politique africaine du gouvernement ». La deuxième partie de ce document programmatique s’intitule : « Notre engagement en Afrique ». On peut y lire : « Les marchés africains sont dynamiques et, au-delà des industries extractives, de plus en plus intéressants pour les entreprises allemandes ». Outre la conquête des parts de marché, l’Allemagne s’illustre par un activisme militaire croissant en Afrique. En 2011, le gouvernement allemand s’était officiellement déclaré contre le bombardement par l’OTAN de la Libye. Mais, réalisant que les pays qui ont bombardé ce pays en ont tiré un important bénéfice en termes de contrats passés avec les nouvelles autorités, Berlin a ajusté ses positions. Début 2013, le parlement allemand a fait volte-face pour soutenir l’« intervention militaire française au Mali en envoyant des soldats dans ce pays. Depuis, on a déployé des contingents plus forts au Sénégal, en Afrique centrale, dans la Corne de l’Afrique, au Sahara occidental, au Soudan, au Sud-Soudan et en Somalie (9) ». C’est à Berlin que l’Afrique avait été partagée comme un gâteau par les impérialistes en 1885. Mais le pays d’Otto Von Bismarck va perdre toutes ses colonies après sa défaite dans la première Guerre Mondiale (1914-1918). Un siècle après, l’impérialisme allemand revient en force. Les Allemands ne sont pas seuls à renfiler leur manteau colonial. Plusieurs pays évoqués plus haut sont à leurs côtés. Mais la liste est beaucoup plus longue. Les Africains doivent donc être très vigilants pour éviter cette recolonisation. Les fils et filles du continent ont une chance aujourd’hui : la multi-polarisation du monde. L’Occident ne peut plus se comporter comme à l’époque où il contrôlait le monde. Il est challengé par les BRICS. Ces derniers ne peuvent pas non plus reproduire les méthodes de l’Occident, au moins pour deux raisons : 1- Ils ne contrôlent pas encore l’économie mondiale. 2-En utilisant les mêmes méthodes, les BRICS vont éroder le capital sympathique dont ils jouissent en Afrique. Et après La haine de l’Occident, Jean Ziegler aura de la matière pour écrire La haine des BRICS.

Soyons donc très vigilants pour éviter cette recolonisation. Les fils et filles du continent ont une chance aujourd’hui : la multi-polarisation du monde. L’Occident ne peut plus se comporter comme à l’époque où il contrôlait le monde. Il est challengé par les BRICS. Ces derniers ne peuvent pas non plus reproduire les méthodes de l’Occident, au moins pour deux raisons : 1- Ils ne contrôlent pas encore l’économie mondiale. 2-En utilisant les mêmes méthodes, les BRICS vont éroder le capital sympathique dont ils jouissent en Afrique. Et après La haine de l’Occident, Jean Ziegler aura de la matière pour écrire La haine des BRICS.

Source : Le Journal de l’Afrique n°11, Investig’Action, juin 2015. Lien pour lire le Journal en entier : http://michelcollon.info/Le-Journal...

Notes :

(1) L’expression est de Michel Collon dans la préface du livre d’Eva Golinger, Code Chavez. CIA contre Venezuela, Oser dire, P.31

(2) Audition du général Rodriguez : « Statement of Gal David Rodriguez, Commander, US AFRICA COMMAND before the Senate Armed Service Committee Posture Hearing », 4 mars 2014.

(3) Lire le document stratégique du Pentagone de janvier 2012.

(4) Maya KANDEL (dir.), La stratégie américaine en Afrique, Etude de l’IRSEM n°36, décembre 2014.

(5) Maya Kandel, La stratégie américaine en Afrique, P.22

(6) Tribune commune publiée par Obama et Hollande sous le titre : « Une alliance transformée », Le Monde, 11 février 2014.

(7) Tobias Koepf, L’Allemagne à la recherche d’une stratégie de politique africaine, janvier 2015, P.12

(Cool Ibid.

(9) Johannes Stern , https://www.wsws.org/fr/articles/20..., consulté le 28 mai 2015 à 22h34.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 16 Aoû - 12:08

Crime contre l’humanité : L’UE veut les richesses de l’Afrique, mais pas les personnes Cecilia Zamudio 14 mai 2015


Cecilia Zamudio a écrit:
Des milliers de personnes meurent toutes les années dans leur tentative de rejoindre l’Europe. Elles ne vont pas vers le « rêve européen », elles fuient le cauchemar dans lequel sombre l’Afrique à cause du pillage des multinationales: ces personnes suivent la route qu’ont précédemment empruntée les richesses extraites dans leurs pays. Mais l’Union Européenne veut les richesses de l’Afrique, mais pas les personnes. La Dictature du Capital oblige les personnes à accomplir des exodes terribles, dans des conditions de danger extrême. Contribution

À l’aube du 19 avril 2015, un bateau en provenance de la Libye, avec plus de 900 personnes migrantes, a fait naufrage dans le détroit de la Sicile, à 110 km de la côte. Le ministère public de Catania a signalé que 950 personnes pourraient avoir péri dans ce naufrage1. 24 cadavres ont été retrouvés, et seulement 28 survivants. Les gardes-côtes avaient reçu un appel leur avertissant qu’un bateau se trouvait en danger, mais selon ces mêmes gardes-côtes, c’est lors de l’opération de sauvetage que le bateau a chaviré, car les voyageurs se sont mis tous d’un même côté, dans leur désespoir pour survivre2.


Dans le même mois d’avril 2015, plus de 400 personnes migrantes ont disparu, et 150 seulement ont survécu, lors d’un autre naufrage sur la même route le 15 avril. La Méditerranée est devenue une immense tombe. Au total 90 mil personnes ont traversé depuis l’Afrique vers l’Europe entre le 1er juillet et le 30 septembre 2014, et au moins 2.200 ont perdu la vie. Dans le trimestre antérieur ce furent 75.000 personnes qui réussirent à traverser, avec au moins 800 pertes de vies humaines, selon L’UNHCR.

Ces tragédies représentent une longue souffrance pour les familles des victimes; et d’un autre côté une longue succession de jongleries pour les politiciens de l’UE, qui essayent d’éclipser le soleil d’un doigt. Ils veulent occulter que le saccage et les « guerres humanitaires » perpétrées par l’UE et les Etats-Unis contre l’Afrique ont comme conséquence l’exode massif de populations. On voit sur les écrans les politiciens et les représentants des institutions internationales jouer des coudes pour se montrer les plus « charitables », les plus « légalistes » : rivaliser dans leurs propositions de solutions. Et chacune de leurs solutions est pire que la précédente. Ils s’acharnent à imposer l’artificielle version des « mafias » de transport comme responsable de la tragédie; alors que le supposé « mafieux » n’est dans bien des occasions qu’un pêcheur reconverti en conducteur d’embarcation clandestine, car il ne peut plus survivre de la pêche parce que la mer est saccagée par les grandes multinationales qui pratiquent la pêche industrielle. Et quand bien même cela peut s’avérer vrai que certains transporteurs de ces voyages clandestins profitent des personnes en situation d’exode, ces transporteurs ne peuvent être tenus pour les responsables de cette tragédie. À moins que ce que l’on veuille soit l’occultation des véritables responsables. Certains de ces éclipseurs de vérité vont même jusqu’au délire de proposer le bombardement des embarcations sur les côtes de sortie: le fascisme de l’Union Européenne laisse complètement tomber ses masques.


Parmi les survivants de la tragédie du 19 avril, les médias ont choisi leurs boucs émissaires: deux membres de l’équipage sont la cible de toutes les haines; boucs émissaires parfaits pour occulter les véritables responsables de ces crimes contre l’humanité. On les accuse d’homicide multiple, et les médias du grand capital s’efforcent à faire porter le chapeau de la tragédie continue qui se produit en Méditerranée et dans l’Atlantique, aux supposées « mafias de la traite de personnes ».

Cette tragédie de la mort atroce de centaines de personnes en provenance de la Libye, est aussi une conséquence de l’invasion de la Libye, perpétrée par Les Alliés en 2011. L’invasion de la Lybie fut une intervention au service du grand capital transnational, exécutée par l’OTAN avec l’aide de mercenaires paramilitaires injectés en Lybie depuis les services secrets européens et étatsuniens. Cette invasion s’est produite avec la totale complicité de l’appareil médiatique du capitalisme, qui nommait les paramilitaires« rebelles », avec la finalité de justifier l’invasion et le génocide contre le peuple libyen et son gouvernement de l’époque, celui de Muammar Al Gaddafi. Durant le gouvernement de Gaddafi, la Libye était le pays avec le meilleur niveau de vie de toute l’Afrique; raison pour laquelle de nombreux africains provenant d’autres pays avaient choisi de s’y établir. Ces africains aujourd’hui s’ajoutent aussi aux libyens et aux autres africains qui essayent d’atteindre l’Europe-Forteresse: cette UE qui saccage volontiers les richesses de l’Afrique, mais qui ensuite ne veut pas des personnes.


La Libye fut la cible de la cupidité capitaliste pour plusieurs motifs: elle a dans son sous-sol un pétrole des plus légers du monde, avec un potentiel productif estimé à plus de 3 millions de barils quotidiens. Depuis 2009 Gaddafi essayait de nationaliser le pétrole libyen, mais la nationalisation trouvait des oppositions au sein même du gouvernement. Plusieurs de ces opposants à la nationalisation jouèrent le rôle de « chefs rebelles » au service des intérêts des multinationales.

La Libye possède en plus une énorme réserve hydrique souterraine, estimée en 35.000 kilomètres cubiques d’eau, qui forme partie du Système Aquifère Nubien (NSAS). Dans les années 1980 la Libye avait initié un projet d’approvisionnement d’eau à grande échelle: la Grande Rivière Artificielle de Libye. Le système une fois fini, fournirait de l’eau à la Libye, à l’Égypte, au Soudan, et au Tchad, et il favoriserait ainsi la souveraineté alimentaire d’une région fortement touchée par la sécheresse. Ceci aurait évité que ces pays eussent eu à recourir au FMI: chose qui s’opposait au monopole global des ressources hydriques et alimentaires. D’un autre côté, la Libye possédait des millions de dollars en réserves internationales, qui furent confisquées par ses agresseurs. Ce furent là les mobiles du crime contre la Libye.


La Libye a été détruite par l’intervention impérialiste: l’infrastructure aquifère et routière, les écoles, les hôpitaux ont été bombardés. Avant l’invasion impérialiste, les femmes en Libye vivaient avec beaucoup plus de liberté que dans d’autres pays de la région, mais après la guerre, le gouvernement des mercenaires de l’UE et des États Unis décrétait, parmi ses premières mesures, l’instauration de la Loi de la Sharia, atrocement cruelle envers les femmes. Une autre des conséquences de l’invasion de la Libye, est le surgissement de groupes de terrorisme paramilitaire dans différents pays de la région: les mercenaires employés par les services secrets européens et étatsuniens se recyclent dans d’autres opérations de la terreur. Dans ce cadre surgit l’État Islamique.

La Libye fut torturée par ce que les mensonges médiatiques eurent le cynisme de nommer les« bombardements humanitaires ». La droite européenne, et aussi une partie de ‘la gauche’ furent complices de cette aberrante opération de néocolonialisme ayant pour finalité l’appropriation des immenses ressources pétrolières et aquifères de la Libye. Les transnationales gonflèrent leurs fortunes grâce à la souffrance du peuple libyen.


Le capitalisme est le responsable de la tragédie en Méditerranée; concrètement les grands capitalistes qui s’enrichissent de l’exploitation d’autrui et du saccage de la planète: ce sont eux les criminels contre l’humanité, ceux que les médias nous montreront comme des « entrepreneurs de talent ». 85 multimillionnaires possèdent une richesse équivalente à celle que se partagent 3.570 millions de personnes qui survivent à peine: exploitées dans des mines infernales, en vendant leurs organes, en travaillant dans des fabriques qui les ensevelissent vivantes, en se prostituant dès l’enfance, ou en devant se mettre en péril dans des exodes terribles, dont la culmination ne sera pas autre chose que la mort par noyade, ou la noyade de la vie, en devant travailler pour des miettes dans l’Europe Forteresse.

La mer avale des milliers de jeunes hommes, de femmes et d’enfants. Une mer dont les vagues vont et viennent entre l’Afrique et l’Europe, témoins silencieuses du génocide capitaliste, embrassant les plages des pays saccagés, et aussi les plages qui sont les portes du cynisme absolu.

C.Z.

(1) http://eldia.es/agencias/8061022-INMIGRACI-N-MEDITERR-NEO-ITALIA-Prevision-Italia-busca-respuestas-naufragio-Cuantos-eran-que-hundieron

(2) http://www.telesurtv.net/news/Barco-con-700-inmigrantes-se-hunde-en-costas-de-Libia-20150419-0010.html


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 16 Aoû - 13:55


Haïti 1822 : la France réattaque Une autre histoire


L’épisode est très peu connu.

Citation :
Tout part d’Espagne. En mars 1820, l’autorité du roi Ferdinand VII, qui est remonté sur le trône après avoir été emprisonné par Napoléon au château de Valençay (Indre), soigné par Fournier de Pescay , est contestée par un coup d’État militaire qui impose une constitution libérale.

Les colonies espagnoles, sous l’impulsion de Simon Bolivar, profitent de cette période de troubles. En 1821, la Colombie se proclame indépendante sous la présidence de Bolivar dont l’idée est de fédérer les anciennes colonies espagnoles et d’abolir partout l’esclavage. Une partie de la population de Santo Domingo, la partie espagnole de Saint-Domingue, est favorable à Bolivar qui a par ailleurs le soutien des Haïtiens (en 1815-1816, ils ont accueilli et secrètement armé Bolivar).

Mais les réactionnaires esclavagistes – dont les anciens colons français de Saint-Domingue réfugiés dans la partie espagnole de l’île – sont terrifiés par le ralliement de Santo Domingo à la république de Colombie, effective le 1er décembre 1821. Ils demandent à la France d’intervenir pour rétablir l’autorité du roi d’Espagne, en profitant de l’occasion pour intervenir ensuite contre Haïti.


La France, à cette époque, n’a toujours pas digéré la perte de sa plus belle colonie et rêve de la reconquérir. La jeune république d’Haïti est tenue à l’écart par la France, qui ne l’a pas reconnue, et par toutes les îles esclavagistes voisines. Ses bateaux n’ont le droit d’aborder nulle part.

Le président d’Haïti, Boyer, informé de ce qui se trame à Santo Domingo, décide d’occuper la partie espagnole de l’île en janvier 1822, ce qu’il parvient à faire sans grande résistance des troupes espagnoles restées fidèles au roi. Les anciens colons de Saint-Domingue se sauvent en Guadeloupe et en Martinique pour demander du secours.

Une première frégate française, venue de la Martinique, se présente bientôt vers le cap Samana. C’est là que s’était rassemblée l’expédition française de 1802. Toussaint Louverture, qui se trouvait alors sur la côte, avait aperçu les voiles, et il était parti au galop jusqu’à Port-au-Prince pour organiser la défense.

La frégate reste prudemment hors de portée de l’artillerie haïtienne et jette l’ancre. Bientôt, les Haïtiens constatent que des allées venues suspectes ont lieu entre la côte et la frégate. D’anciens colons français viennent prendre des ordres et des armes pour organiser la résistance.

Alors, l’armée haïtienne ordonne à la frégate de lever l’ancre immédiatement, ce qu’elle fait mais en louvoyant car elle attend des renforts qui arrivent bientôt.

L’escadre française, puissamment armée revient vers la côte en ordre de bataille et les troupes commencent à débarquer.

L’armée haïtienne, comme en 1802, ouvre sans hésiter le feu sur les troupes françaises.

Les combats sont violents.

Ayant essuyé de lourdes pertes, les Français sont obligés de rembarquer et finissent par repartir en Martinique, n’ayant pas osé tenter un second débarquement.

C’est une très grande victoire pour l’armée du président Boyer qui montre ainsi sa détermination face à toute tentative de reconquête de la France.

Ces événements déclenchent la panique en Martinique et en Guadeloupe. Les colons, terrorisés, pensent que les Haïtiens, pour se venger, vont organiser un débarquement en Guadeloupe en provoquant l’insurrection des esclaves.

Une rumeur se répand au printemps 1822 selon laquelle le soulèvement des ateliers serait organisé par les Haïtiens à partir de Saint-Barthélémy, alors colonie esclavagiste suédoise.

Les Français obtiennent du gouverneur suédois l’autorisation de perquisitionner sur l’île de Saint-Barthélémy. Un Afro-descendant complètement étranger à cette affaire est arrêté. D’autres arrestations ont lieu en Guadeloupe. Les autorités esclavagistes de l’île profitent de l’occasion pour se débarrasser des Afro-descendants libres les plus en vue et les plus gênants.

À la Martinique, une rafle est opérée parmi les esclaves, ce qui provoque un soulèvement dans les habitations Lévignan, au Carbet, près de Saint-Pierre.

Toutes les troupes de la colonie sont envoyées contre les mutins. Deux chefs présumés sont fusillés sur place.

Soixante esclaves rebelles, qui avaient survécu aux combats, sont pris et conduits à Saint-Pierre.

Après un simulacre de procès, 29 condamnations à mort et 37 condamnations aux galères à vie sont prononcées.

Cet épisode méconnu va peser lourd sur la suite des relations franco-haïtiennes et décider Paris à reconnaître, trois ans plus tard, la République de Port-au-Prince, moyennant une insupportable saignée de 150 millions de francs-or qui allait appauvrir à jamais un pays ne disposant que d’un budget annuel de 2 millions.

En 1830, les Français, ayant tiré un trait définitif sur leur empire colonial américain, changeront de politique et débarqueront en Algérie, avec l’espoir d’y planter de la canne à sucre, et ils utiliseront comme experts les officiers rescapés de 1802.

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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 16 Aoû - 14:00



quand la France n'était pas raciste...

La situation des Africains et Afro-descendants en France (1650-1850) Une autre histoire


noir à Paris

Citation :
L’esclavage ayant été interdit en France par le roi Louis X le Hutin en 1315, la situation était très claire lorsque Louis XIV développa l’esclavage au colonies (vers 1650) : tout individu né sur le sol de France est en principe sujet du roi, sans distinction de couleur. Ceux qui sont nés à l’étranger (ou dans les colonies) ne peuvent devenir français que par « lettres de naturalité » s’ils ne sont reconnus par un père français. Français ou pas, la condition d’esclave ne leur est pas applicable.

Pour les Français « de couleur », il n’existe sous l’ancien régime aucune limitation des droits jusqu’en 1777, date à laquelle des lois racistes sont mises en vigueur : interdiction d’entrer sur le territoire pour les « noirs et autres gens de couleur » et, pour ceux qui y sont déjà : obligation de se faire recenser et, à partir de 1778, interdiction de se marier avec des Français européens. Cependant, l’accès à la noblesse et aux charges ne sont pas interdites : ainsi le chevalier de Saint-George eut-il des privilèges équivalents à celui d’un jeune noble parce qu’il était considéré comme un enfant reconnu par son père, donc sujet du roi.

Pour les personnes n’ayant pas la qualité de sujets du roi de France (nées à l’étranger) les choses étaient plus compliquées. En 1716, un édit admis qu’on pouvait être esclave sur le territoire français, mais à condition d’être « nègre » et pas plus de trois ans. Il fut confirmé en 1738 avec obligation de recensement pour les « nègres et autres gens de couleur » esclaves auquel il était interdit de se marier avec des Français européens. Cet édit était diversement appliqué par les tribunaux. Le parlement de Paris, frondeur par tradition, s’en tint au principe de la liberté et affranchit de nombreux esclaves dont Pampy et Julienne (1776) et avant eux Jean Boucaud (1738).

Les « nègres et autres gens de couleur » furent nombreux à Paris sous l’ancien régime (plusieurs milliers), généralement domestiques ou assimilés, à la cour et dans la très haute société, comme Zamor et Jean Amilcar, mais parfois militaires, artisans ou boutiquiers.

Outre les princes africains tels Zaga Christ ou Aniaba, et les diplomates, il y eut plusieurs cas, outre Saint-George, de « fils (ou filles) de famille », généralement créoles, vivant de manière aristocratique ou bourgeoise : dont le général Dumas, Lethière, Julien Raimond. Il convient également de mentionner la Mauresse de Moret et Ourika.

La loi du 16 octobre 1791 normalisa les choses jusqu’en 1802-1803 où l’on revint de fait à la situation de 1777 (interdiction d’entrer sur le territoire, interdiction des mariages « mixtes »).

Il semble que la situation se libéralisa vers 1820 et devint à peu près normale après 1848.


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 16 Aoû - 14:07

Traite française : les vrais chiffres Une autre histoire




La France a transporté aux Antilles, depuis ses ports, en toute légalité et avec l’appui de l’État, entre 1635 et 1818 (date d’interdiction de la traite par Louis XVIII) environ 1 200 000 personnes (Africains arrivés vivants).


Citation :
Les descendants de ces Africains déportés par la France (en considérant comme descendant d’esclaves toute personne dont 50 % au moins des ancêtres correspondant à la génération du début de la Révolution française étaient ou avaient été esclaves) représentent au début du XXIe siècle:

10 millions d’Haïtiens vivant en Haïti.

2 millions d’Haïtiens de la diaspora vivant aux USA (1 million dont 600 000 à New York), au Canada, dans les départements d’outre-mer ou en France.

2,5 millions de Français, dont 1 million en France continentale (et 600 000 en île de France : 5 % de la population de cette région).

Ce chiffre pourrait être encore plus important- environ un million de personnes supplémentaires- si l’on prenait en compte les Français ayant, parmi leurs ascendants, au début de la Révolution française, au moins un ancêtre esclave déporté d’Afrique, mais dont moins de 50 % des ancêtres de cette génération étaient ou avaient été esclaves.


Il y aurait donc environ 4,5 millions de Français (7 % de la population) descendants d’esclaves, au sens large, dont 3,5 millions (5,4 % de la population) de descendants « visibles ».

Ainsi, en comptant les 12 millions d’Haïtiens, les descendants d’esclaves déportés par la France seraient aujourd’hui 16,5 millions, dont 15,5 millions de descendants « visibles ».

En se fondant sur le chiffre moyen de 18 000 € par esclave (montant de l’indemnité par esclave versée aux colons en 1849, actualisé selon le principe que le salaire minimum annuel de 2013 équivaudrait peu ou prou à 500 F or, le salaire annuel d’un domestique vers 1850), le chiffre d’affaires de la traite française serait de 21,6 milliards d’euros, dont au moins 50 % de bénéfice net : 10,8 milliards d’euros.

Un exemple du prix d’une Africaine payé en 1790 par les négriers français aux sous-traitants :

Sept pièces de tissu, trois fusils, cinq barils de poudre, cinq barres de fer, huit chapeaux et bonnets, une poignée de perles, quatre cadenas et deux couteaux.

(estimation actualisée : 1000 euros)

Pour un Africain débarqué, les historiens sérieux et honnêtes estiment que 5 Africains étaient morts pendant les opérations de capture et de transport (mort violente par suicide ou par répression des rébellions, maladies). À ce chiffre de 1,2 million, correspondrait donc celui de 6 millions de morts.

Cela représente, pour la France, une ponction sur les régions côtières, principalement de l’Afrique occidentale, de 113 Africains disparus  (19 départs et 94 morts) chaque jour pendant 176 ans.

Les destinations étaient les suivantes : Saint-Domingue (République d’Haïti) 70 %, Martinique 12 %, Guadeloupe et dépendances 11 %, Guyane 4 %, autres destinations dont Louisiane 3 %.

Le chiffre de 1 200 000 Africains débarqués aux Antilles par des bateaux français s’appuie sur les expéditions connues et répertoriées jusqu’en 1818 (date d’abolition de la traite). Il faut donc y ajouter les expéditions clandestines qui se sont poursuivies au-delà de 1818, parfois jusqu’en 1865.

Il faudrait probablement ajouter au moins 300 000 déportés clandestins, ce qui porterait le palmarès de la France à 1,5 million d’Africains déportés et 7,5 de morts.

Les ports de départ des 3849 expéditions esclavagistes connues et légales  (il s’agit d’un chiffre minimum, celui de 4200 étant également avancé) étaient les suivants :

Nantes 1725 expéditions esclavagistes (536 000 Africains déportés) : 4,8 milliards d’euros de bénéfice
Bordeaux 508 ex. (158 000 Africains déportés) 1,4 milliards d’euros de bénéfice
La Rochelle 481 (149 000 Africains déportés) 1,3 milliards d’euros de bénéfice
Le Havre 451 (140 000 Africains déportés) 1,2 milliards d’euros de bénéfice
Saint-Malo 217  (67 000 Africains déportés) 600 millions d’euros de bénéfice
Lorient  144 (44 000 Africains déportés) 400 millions d’euros de bénéfice
Honfleur 136 (42 000 Africains déportés) 378 millions d’euros de bénéfice
Marseille 90 (28 888 Africains déportés) 259 millions
Dunkerque 45 (14 000 Africains déportés) 126 millions
Rochefort 23 (7000 Africains déportés) 63 millions
Bayonne 16 (5000 Africains déportés) 45 millions
Vannes 13 (4000 Africains déportés) 36 millions

En fait, les ports français de commerce (à l’exception des ports de guerre de Brest et de Toulon) ont tous plus ou moins participé à la traite.


Les chiffres cités sont bien entendu des estimations.





source des illustrations
Manfred Overmann L'esclavage et la traite des Noirs aux Antilles PDF

Manfred Overmann a écrit:
1. L'esclavage: un crime contre l'humanité
2. Le commerce triangulaire
3. Les conditions de vie des esclaves
4. Histoire des Antilles et de la traite négrière
5. Extraits littéraires.
Voltaire, L'esclave de Surinam
Montesquieu: De l’esclavage des nègres
Bernardin de Saint-Pierre, Voyage à l'île de France
L'abbé Raynal, Listoire philosophique et politique
Condorcet, L'esclavage est contraire au droit naturel

Mise à jour le Mercredi, 12 Août 2015


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MessageSujet: Re: LA LOGIQUE COLONIALE, histoire et actualité, du COLONIALISME aux COLONIALITÉS sans oublier le CAPITAL   Dim 16 Aoû - 16:12

Robert Hue nommé représentant spécial de la France pour l'Afrique du sud Le Parisien 25 Févr. 2015

Citation :
Il aura, précise le communiqué du ministère des Affaires étrangères, «pour mission de renforcer notre partenariat bilatéral stratégique en favorisant notamment les échanges entre nos deux pays dans les secteurs de l'énergie, des transports et de l'agro-alimentaire». Le Quai d'Orsay fait par ailleurs valoir que l'ex-patron du Parti communiste «connaît bien» le pays. Vice-président de la Commission des affaires étrangères du Sénat, Robert Hue est effectivement l'ancien président du groupe d'amitié France–Afrique du sud.


1996

Les ex de la gauche plurielle missionnés

Soutien de François Hollande dès la primaire socialiste de 2011, il n'a fait partie d'aucun gouvernement de l'actuelle majorité. Alors que son nom avait circulé lors du remaniement d'août dernier, il avait fait savoir que «ni la ligne politique proposée au nouveau gouvernement ni sa composition n'étaient de nature à permettre, en tout état de cause, notre participation pour agir dans le sens d'une inflexion sociale nécessaire».

Robert Hue rejoint aujourd'hui le club des ex de la gauche plurielle missionnés à l'étranger. Il le rappelle lui-même sur son site internet : la maire PS de Lille, Martine Aubry, travaille aux relations avec la Chine, l'ex-ministre de l'Intérieur, Jean-Pierre Chevènement, avec la Russie et l'ancien secrétaire général de l'Elysée, Jean-Louis Bianco, avec l'Algérie.

Au total, 15 envoyés spéciaux ont été nommés, a fait savoir le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius, sur France Info ce mercredi. Parmi eux, Jean-Paul Herteman, PDG du groupe Safran, et Ross McInnes, futur PDG de Safran, respectivement nommés représentants spéciaux pour le Canada et l'Australie. Autant de fonctions bénévoles, précise le Quai d'Orsay.





sur mon blog, faut rigoler... 4 mars 2015


BHL : Borloo, Hue et Levy et leurs plans Marshall

Hue : un plan Marshall pour le Sud L'Humanité 12 février 2012, extrait :

Laurent Fabius recase l'ancien patron du PCF Robert Hue pour une mission sur l'Afrique du Sud Europe1 26 février 2015

« M. Robert Hue, qui connaît bien l’Afrique du Sud, aura pour mission de renforcer notre partenariat bilatéral stratégique, en favorisant notamment les échanges entre nos deux pays dans les secteurs de l’énergie, des transports et de l’agro-alimentaire. »

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