PATLOTCH / COMMUNISME et CIVILISATIONS

CONTRE LE CAPITAL, LES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!

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Patlotch



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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Lun 29 Mai - 18:42


beaucoup de bruit pour rien

franchement, c'est gonflant, comme si les Afroféministes et leurs présupposés théoriques ne méritaient pas mieux que ces merdes politiques... et le silence des "camarades antiracialisateurs" : un progrès ?

Hidalgo assure avoir trouvé une « solution »pour la tenue du festival afroféministe Nyansapo Le Monde

Après avoir demandé l’interdiction de cette manifestation en partie réservée aux femmes [/b]noires, la maire de Paris a annoncé que les ateliers non mixtes se dérouleront dans un cadre privé.

bof... la "solution" était celle envisagée d'emblée par le collectif Afroféministe...


Depuis ce week-end, la polémique enfle autour du festival Nyansapo, en partie "non mixte" (c'est-à-dire réservé aux personnes habituellement discriminées). Entretien avec la sociologue Christine Delphy, qui nous explique l'intérêt de la non-mixité.


THOMAS SAMSON / AFP

Mathilde Goupil a écrit:
Deux mois avant sa tenue, il fait déjà parler de lui. Le festival afroféministe Nyansapo, organisé par le collectif Mwasi du 28 au 30 juillet à Paris, a beaucoup fait réagir ce week-end. La cause de ce courroux généralisé ? Une majorité des ateliers sont réservés aux "femmes noires", aux "personnes noires" ou aux "femmes racisées" (soit l'assignation à une "race" dans le regard des autres) – même si un "espace ouvert à tou.te.s" est aussi prévu.

Festival "afroféministe" accusé d'être "interdit aux Blancs" : la polémique en 4 actes

Christine Delphy, sociologue et figure historique du féminisme français, a travaillé en Amérique du Nord avant de devenir directrice de recherche émérite au CNRS dans les années 1960. En 1970, elle participe à la fondation du Mouvement de libération des femmes (MLF). Au côté de Simone de Beauvoir, elle est l'une des représentantes du féminisme matérialiste, qui applique la théorie marxiste à la question des femmes, considérées comme une classe sociale. En 1981, elle cofonde la revue "Nouvelles questions féministes". Engagée contre l'islamophobie, elle se déclare en 2003 contre la loi encadrant le port des signes religieux (dont le foulard islamique) à l'école. En novembre 2015, elle fait partie de l'"Appel des 58", qui revendique le droit de manifester durant l'état d'urgence. Interview.

Qu’est-ce que la non-mixité ?

C'est la réunion de gens qui vivent de manière objective et subjective une situation commune de discrimination. Les groupes discriminés comme les personnes racisées ou les femmes peuvent ainsi confronter leurs expériences, et savoir qu'ils ont quelque chose en commun.

Vous dites qu'elle est "nécessaire" aux mouvements de lutte. Pourquoi ?

Si vous mettez des personnes qui vivent une situation de discrimination avec des membres du groupe qui les domine (que ce soit les Blancs pour les personnes racisées, ou des hommes pour les femmes), vous n'avez pas le même rapport à la parole au sein de ces espaces.

Aux débuts du MLF, il y avait toujours un homme pour venir aux réunions et nous expliquer qu’il fallait des hommes dans le mouvement. On discutait avec eux, et ça prenait du temps sur des réunions qui étaient organisées pour autre chose. Des femmes qui participaient à des réunions mixtes m'ont aussi expliqué qu'elles ne parlaient jamais de sexualité devant les hommes présents, pour ne pas leur faire de peine – car ils sont de bonne volonté, se sont déplacés, etc.

Quand il sont présents, les dominants tirent la discussion sur les sujets qui les intéressent, se plaignent, rappellent qu'eux ne sont pas racistes, pas sexistes, etc. Ils imposent leurs vues sans même s'en rendre compte, car ils pensent tout savoir, mieux savoir. Donc les discriminations se reproduisent automatiquement, même si les dominants sont de bonne volonté. Et même s'il la combat, le groupe dominé a une certaine déférence vis-à-vis des dominants, ce qui leur donne plus de poids dans ces réunions.

On en parle beaucoup ces derniers jours, pourtant l'utilisation de la non-mixité n'est pas nouvelle ?


La non-mixité a toujours été pratiquée. Je pense qu'elle existait déjà lors de la première vague du mouvement féministe, au XIXe siècle. Le mouvement des droits civiques aux Etats-Unis, lancé par Martin Luther King, l'a aussi utilisé dans les années 1960, après avoir démarré avec des groupes mixtes. Au MLF, on a tout de suite vu – et c'était un accord parfait entre les différentes composantes – qu'il fallait qu'il n'y ait que des femmes.

Mais la non-mixité existe aussi ailleurs, chez les syndicats par exemple : personne ne rappelle que la CGT ou FO ne rassemblent que des salariés, pas des patrons. Ça ne choque plus aujourd'hui car la lutte syndicale est considérée comme "gagnée", mais jusqu'en 1884, les syndicats étaient interdits en France.

Si elle est si commune aux mouvements de lutte, pourquoi la non-mixité fait-elle encore peur ?

Le principe du dominant, c’est qu’il est partout chez lui, qu'il a accès à tout. Au contraire, et c'est ce qui constitue la domination qu'ils subissent, les dominés n’ont pas accès à tout – regardez la situation des jeunes du 93, des femmes dans certains endroits. Les membres du groupe dominant n’acceptent pas qu’un espace leur soit interdit. Ils sont habitués à ce qu’on se préoccupe d’eux et ont du mal à concevoir qu'ils sont dominants, car ils ont été élevés comme ça, ils prennent leur position sociale comme quelque chose de naturel. Quand les groupes dominés prennent conscience qu'ils ont besoin de s'organiser entre eux pour mener eux-mêmes leur révolte, c'est très menaçant pour la société.

L'année dernière, certains Blancs ont fait une histoire invraisemblable d'un "camp d'été décolonial" non mixte. Mais je n'ai jamais vu de Blancs se presser pour aller aux réunions des Indigènes de la République [parti politique opposé aux "inégalités raciales", que Christine Delphy a soutenu à son lancement en 2005, NDLR] : ils ne savent pas quand elles ont lieu, et ça ne les intéresse pas. Les réunions non mixtes qui ont lieu de temps en temps et en petit groupe, ça va. Mais avec le festival afroféministe Nyansapo, c'est déclaré : il y a un endroit, un moment, qui est inaccessible aux dominants, et ils ne l'acceptent pas.

Les critiques de la non-mixité reprochent à ses partisans de s'enfermer dans leur lutte, de refuser la main tendue du reste de la société, voire de se définir avec l’étiquette des "oppresseurs" : les "Noirs", les "femmes", etc. Qu’en pensez-vous ?


Je comprends que ces critiques existent, mais pour moi c’est de la mauvaise foi. Il ne faut pas parler de "race" mais le racisme existe : les gens sont capables de distinguer – et le font – des "races". Ce ne sont pas les racisés qui s’enferment dans ces catégories avec des espaces non mixtes, ce sont les autres qui créent ces catégories. La couleur de peau, comme le fait d'être identifiée comme femme, est un signe d'infériorité sociale.

Est-ce que la non-mixité fait débat au sein même des groupes qui l’utilisent ?

Quand le MLF s'est créé en 1970, je me rappelle qu'Yvette Roudy [animatrice du Mouvement démocratique féminin, NDLR] était stupéfaite qu’on soit non mixte, car son mouvement à elle essayait sans arrêt d’attirer des hommes. Avoir des hommes dans un mouvement féministe était la preuve que le combat était valable, c'était prestigieux.

Ensuite, il est arrivé qu'on ait au MLF des femmes appartenant à des groupes gauchistes mixtes qui viennent nous faire la leçon. Mais après avoir assisté à quelques réunions, elles étaient convaincues car elles réalisaient que ça ne se déroulait pas comme s'il y avait eu des hommes. On avait une liberté de parole et un focus sur ce qui nous réunissait vraiment, sur des expériences que nous avions eues en tant que femmes. Avec des hommes, la moitié du temps est consacré à dire que les discriminations existent et à tout leur expliquer. A un moment, les groupes militants en ont marre de faire de la pédagogie pour les groupes qui les dominent !

Selon vous, la non-mixité doit-elle être temporaire ?

La mixité vient ou ne vient pas, ça dépend de la façon dont certains dominants acceptent de discuter. La mixité, ce n'est pas juste mettre des membres du groupe dominant dans le groupe dominé : il faut qu'elle se fasse sur la base des analyses des dominés eux-mêmes, c'est-à-dire que les dominants doivent accepter l'oppression telle que définie par les opprimés. Tant qu’une partie des classes dominantes ne renonce pas à imposer ses vues, il ne peut pas y avoir de mixité.

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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Sam 29 Juil - 21:44


Professeur d’université en Tunisie, Soumaya Mestiri est l’auteur de Décoloniser le féminisme : Une approche transculturelle. Dans cet ouvrage, cette intellectuelle revient sur les clichés qui entourent les femmes « du sud », mais aussi de la domination d’une élite que l’on pourrait qualifier de « blanche » dans ce débat. Une réflexion particulièrement d’actualité ces dernier mois. Rencontre.


2016

Citation :
Comment vous êtes-vous intéressée à ce sujet, au point d’écrire ce livre ?

Initialement, je n’étais pas du tout destinée à travailler sur ce sujet. On suit normalement son sujet thèse, et j’ai travaillé sur le libéralisme de John Rawls, qui est un philosophe américain (mort en 2002, ndlr). Rien à voir avec le sujet de ce livre !

C’est quand je suis rentrée en Tunisie, en 2005, que le sujet m’est venu progressivement. Je me suis rendue compte que les outils que j’avais intégré, assimilé et sur lesquels j’avais travaillé ne correspondaient pas trop à notre vécu. Ils ne peuvent pas être importés tels quels  et plaqués sur notre vécu à nous, au sud. Cette idée a fait son chemin… En réalité, je ne saurais pas dire comment mais je me suis mise à m’intéresser d’abord à une critique du libéralisme, par le républicanisme par exemple, puis en venir aux études postcoloniales de premières générations, donc je me suis intéressée à Fallon, qui a une grande histoire avec la Tunisie donc ça a aidé, puis les études postcoloniales en genre, et enfin la pensée proprement coloniale.

Est-ce que vous parlez d’un féminisme « colonisé » ? Comment le définiriez-vous ?


Je dirais un féminisme colonisant, colonisateur ou colonial. On se rend compte qu’il y a un courant majoritaire que l’on pourrait qualifier de « blanc » au sens conceptuel de la blanchité. Un féminisme donc « mainstream » porté par un certain nombre de femmes qui, sous couvert de bienveillance, de volonté d’apporter la vraie émancipation à leurs consœurs indigènes, veulent imposer une certaine idée de ce qu’est la vie bonne. C’est un féminisme dominateur, hégémonique, qui s’exerce d’une part et d’autre de la Méditerranée. En France, il y a quelques figures comme ça de féministes blanches qui se sentent investies d’une mission un peu civilisatrice. Mais en retour, nous aussi en Tunisie, nous avons ces figures de dames progressistes qui veulent imposer une certaine manière d’être. On peut y voir une forme de maternalisme…

Concrètement, quand vous parlez de ces figures tunisiennes, vous parlez d’une certaine classe sociale, non ?

C’est vrai qu’on n’a pas envie de caricaturer mais c’est le féminisme de l’élite. De la même façon que celles à qui on veut imposer ça viennent de régions paupérisées, dans des quartiers défavorisés.

Pourquoi ne reconnait-on très majoritairement comme grandes figures du féminisme des femmes blanches, et en général, qui datent un peu ?

D’abord, c’est un problème politique. Il y a une volonté de rendre invisibles les féministes qui tiennent un autre discours. Elles sont dénigrées si elles arrivent à accéder aux médias. Si l’on n’est pas acquise aux valeurs progressistes telles qu’on nous les sert, on serait une conservatrice, une réac, une voilée de l’intérieur …

La question est assez sensible. Cela rappelle les polémiques en France pour le camp décolonial l’année dernière, ou encore l’assemblée non-mixte pour les femmes à Nuit debout, sur la place de la République, à Paris …

C’est vrai que c’est très sensible. On peut être accusé de communautarisme. Pourtant, le but est d’établir une solidarité globale entre les féministes, mais de la bonne manière, sans verticalité avec une véritable réciprocité. Après, il est important de parler entre soi, pour savoir ce que l’on veut, ça n’empêche pas de faire l’éloge de la diversité.

Question de diversité, justement. On a l’impression qu’au niveau du féminisme musulman, c’est surtout un courant proche des islamistes, qui est plus mis en avant dans les médias. Que pensez-vous de ce féminisme ?


Le féminisme musulman n’est pas monolithique, il est très diversifié. Il est un peu dommage qu’on n’ait le choix entre le féminisme blanc et le féminisme dit musulman… Quel est le but de ce dernier ? C’est quand même de porter des revendications, une parole, et d’aider en l’occurrence les croyantes – dans cette question de féminisme religieux- dans leurs questionnements quotidiens. C’est ça dans le fond. Dans ce sens, à mon avis, le féminisme musulman échoue puisqu’il est dans une normativité, dans un discours lui-même élitiste. Il ne correspond pas aux aspirations de la croyante lambda.

D’un point de vue théorique, on a des femmes qui s’intéressent au féminisme musulman qui ne sont pas vraiment des musulmanes, comme Zahra Ali. Après il y a aussi des féministes musulmanes « atypiques » comme Hanane Karimi, qui a un parcours unique ! C’est une personnalité remarquable et digne de respect. Après, c’est toujours la même question : pourquoi voit-on toujours la féministe musulmane comme radicale et prête à radicaliser ? Parce que c’est pratique, c’est tout ! C’est de l’assignation identitaire pure et simple. C’est sécurisant de dessiner les contours bien définis, sans nuance.

On peut être une féministe « laïque », « musulmane », « laïque de culture musulmane », « catholique », « afrodescendante », « blanche » … Est-ce qu’au final, cette question d’étiquette ne nuit pas au féminisme ?


Je plaide pour un féminisme décolonial qui ne serait ni blanc, ni religieux et éminemment horizontal et solidaire. Je suis tombée récemment sur le livre d’une féministe musulmane décoloniale, alors évidemment toutes les combinaisons sont possibles. Mais ça montre qu’il y a un élan, il est possible de sortir des alternatives.

Je suis plutôt pour la pénétration des paradigmes. Ça ne me semble pas totalement lunaire d’être féministe laïque de culture musulmane. C’est le cas de la féministe marocaine Fatima Mernissi (activiste et sociologue, décédée en 2015, ndlr). Après, le problème, quand vous avez ce discours un peu mouvant mais hyper-intéressant, c’est que vous êtes facilement récupérable par des mouvements extrémistes. C’est difficile de pouvoir capter la manière dont les autres peuvent percevoir votre discours. Mais c’est sain aussi de ne pas savoir comment se définir…

Le féminisme maintenant ne sert pas à dénoncer le sexisme, le machisme, mais à dénoncer les rapports de domination qui existent dans certains types de revendications féministes. C’est surtout ça aujourd’hui. Le féminisme type MLF (Mouvement de libération des femmes, ndlr), hyper vindicatif, ce n’est plus vraiment à l’ordre du jour.

Dans votre livre, vous abordez une notion, celle du « harem occidental ». Pouvez-vous nous en dire un peu plus ?

C’est relativement lié au livre de Fatima Mernissi. Le harem occidental est la vision de la femme que les Occidentaux se sont faits via des perspectives hyper clichées, confinée entre quatre murs, lubrique, dédiée au plaisir de l’homme… Puis il y aussi cette vision de l’homme, à la merci de cette femme, quasi nymphomane, il est dévirilisé mais quelque part c’est le vrai machiste… C’est une vision très Mille et une nuits.

Décoloniser, c’est aussi déconstruire ce sous-érotisme de carte postale, en montrant que ce n’est pas ça l’Orientale dans le harem. Les courtisanes sont des femmes qui essaient de s’élever via le savoir, elles sont très éduquées.

Concernant le féminisme, ne va-t-on pas vers un débat mondial, sur tous les pays, notamment via la question du racisme et des croyances, en tout cas plus qu’une « opposition » nord / sud ?

Je récuse l’idéal de métissage. Ça n’existe pas l’hybridité, il y a toujours un trait qui monte plus que l’autre. Je penche pour l’importance de préserver les particularismes. Un féminisme solidaire accepte qu’on ne se ressemble pas et qu’on n’arrive pas toujours à se comprendre, ni à se retrouver les unes dans les autres. Déjà, se trouver soi-même est un objectif en soi !

Décoloniser le féminisme, c’est aussi un problème global, lié au libéralisme exacerbé. A partir du moment où on arrivera à donner une vie digne, on pourra dialoguer dans un environnement sain
.

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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Lun 25 Sep - 13:07


document. Très foucaldien, démocratiste et pro-« laïcité ouverte », mais bon...


Joan Scott, féministe ostentatoire

France Culture 35mn 25/09/2017

L'historienne américaine Joan Scott dresse une histoire des controverses suscitées par le port du voile islamique en France depuis les années 1980 dans son essai "La politique du voile" (USA 2007, France, septembre 2017)


Citation :
Ce livre ne traite pas des musulmans de France : il porte sur la perception dominante des musulmans dans le paysage français. Je m’intéresse à la manière dont le voile est devenu un écran sur lequel sont projetés des images d’étrangeté et des fantasmes de dangerosité – dangerosité pour le tissu social français et pour l’avenir de la nation républicaine. Je m’intéresse, en outre, à la manière dont la représentation d’un « autre » homogène et dangereux est venue conforter une vision mythique de la République française une et indivisible. J’explore les multiples facteurs qui alimentent ces représentations fantasmatiques : racisme, culpabilité et peur postcoloniales, idéologies nationalistes, notamment le républicanisme, le sécularisme, l’individualisme abstrait et, tout particulièrement, les normes françaises en matière de conduite sexuelle, considérées comme étant à la fois naturelles et universelles.

Joan W. Scott est historienne, professeure à l’Institute for Advanced Study de Princeton. Son travail, principalement consacré à la France, interroge la catégorie de genre et la différence des sexes. Elle a notamment publié en français Théorie critique de l’histoire (2009) et De l’utilité du genre (2012).


Manifestation à Paris en juin 2014

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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Lun 25 Sep - 13:18


Féministe, communiste et arabe : la Soudanaise Fatima Ahmed Ibrahim

Danielle Bleitrach Investigactions 30 août 2017

 
Citation :
Alors qu’en Grande-Bretagne, le Guardian et le Times lui ont chacun consacré une longue nécrologie, on ne trouve pas une ligne dans la presse francophone pour évoquer la Soudanaise Fatima Ahmed Ibrahim (فاطمة أحمد إبراهيم), décédée le 12 août dernier. Cette absence totale d’intérêt pour l’une des plus grandes féministes arabes du XXe siècle en dit long sur le sérieux de ceux et celles qui prétendent si souvent s’intéresser au sort des « malheureuses femmes voilées ».

Née officiellement en 1934 (mais plus vraisemblablement en 1929), Fatima Ahmed Ibrahim entame son long combat pour les droits des femmes dès son adolescence en affichant sur les murs de son lycée ce qu’on n’appelait pas encore un dazibao. Contemporaine de sa première action politique (une grève, réussie, pour protester contre la remplacement des cours de science par des enseignements en éducation familiale), cette publication, intitulée La Pionnière (الرائدة), est vite prolongée par des articles qu’elle écrit sous pseudonyme dans la presse soudanaise.

Faute de moyens, elle doit se résigner à ne pas entrer à l’Université et devient enseignante. Elle a à peine vingt ans quand elle fonde en 1952, avec une autre militante, l’Union féminine soudanaise (الاتحاد النسائي السوداني) qui milite, entre autres objectifs, pour les droits civiques des femmes. En 1954, elle rejoint le Parti communiste soudanais (à l’époque la seule organisation politique à ne pas être strictement masculine) et prend en charge la rédaction de La voix de la femme (صوت المرأة), une publication qui s’efforce, à travers une série de dossiers très concrets, de convaincre les femmes soudanaises de prendre en main leur destin.

Elle fait partie des personnalités que place sur le devant de la scène la révolution de 1964 contre Ibrahim Abboud (au pouvoir depuis 1958). Première femme élue au Parlement soudanais (mais aussi dans le monde arabe et même en Afrique), elle devient membre du Comité central du Parti communiste soudanais en 1965. Dans un pays où les dictatures succèdent aux gouvernements militaires, elle paie son engagement au prix fort. Son mari est exécuté en 1969 alors que Gaafar Nimeiry, déjà Premier ministre, a rompu la brève alliance qu’il avait passée avec les communistes. Elle-même restera en prison plus de deux ans et demi, suivis de nombreuses années plus ou moins en résidence surveillée jusqu’au renversement de Nimeiry en 1985.

Alors qu’elle s’oppose à la politique du Front national islamique du président Omar el-Béchir (et de Hassan al-Tourabi) qui, sous prétexte « d’authenticité », s’en prend notamment aux droits des Soudanaises, Fatima Ahmed Ibrahim est à nouveau arrêtée. Une forte mobilisation internationale en sa faveur permet sa libération et son exil, en 1990, vers la Grande-Bretagne. Honorée, ainsi que l’Union des femmes soudanaises, par le Prix des droits de l’homme des Nations unies en 1993, elle retourne dans son pays en 2005 et est à nouveau élue au Parlement, avant d’abandonner définitivement la vie politique quelques années après.

La nécrologie que lui a consacrée le Guardian fait allusion aux positions intellectuelles de Fatima Ahmed Ibrahim, et en particulier à sa manière d’associer féminisme et « identité, ou encore « traditions », autant de noms de code pour évoquer une question dérangeante, notamment pour de nombreuses militantes d’aujourd’hui, celle de l’islam vis-à-vis de la question féminine.

Dans son article publié par le site Soudan Tribune (à ne pas confondre avec le quotidien qui porte le même nom), Magdi el Gizouli revient à sa façon sur cette question en montrant comment la militante de toujours est restée fidèle à une conception, osons le mot, « marxiste » des luttes féministes, ce qui la met sans doute en porte-à-faux avec des positions plus contemporaines. Il va même jusqu’à reconnaître que la « praxis » imaginée par la responsable politique soudanaise est allée jusqu’aux alliances les plus improbables avec l’institution religieuse locale.

Citant (plus que probablement en la traduisant) Fatima Ahmed Ibrahim, il explique que, pour elle, il ne s’agit pas d’abandonner les valeurs et les traditions [comprendre : islamiques] ou, pour les Soudanaises, de devenir une copie supplémentaire des femmes occidentales mais, avant toute chose, de mener, par l’éducation, un combat pour la justice sociale :


Citation :
Emancipation does not mean getting rid of our national good traditions and values, or for us Sudanese women to become another copy of the Western woman. It is emancipation from illiteracy, backwardness, disease, unemployment, poverty and discrimination in the home and in society; Equality does not mean for Sudanese women to become another copy of the man. It means for women to be completely equal to men in rights and in decision-making at all levels; Men, as males are not responsible for discrimination against women. Most of them are also exploited and discriminated against. For this, women and men should work together to make social changes that preserve democracy, which is based on social justice and human rights.

Plus loin, Magdi el Gizouli fait le lien entre ce type de position, très critique du pseudo-universalisme d’un certain féminisme occidental, et le combat politique de cette militante formée au temps des luttes anti-coloniales. Contre l’explication « culturaliste » (dans laquelle l’islam joue presque toujours le rôle du coupable idéal), the Red Fatima Ahmed Ibrahim, comme il l’écrit, prône une lecture politique selon laquelle une véritable émancipation féminine est indissociable de la justice sociale :

Magdi el Gizouli conclut cette riche lecture de l’héritage politique laissé par Fatima Ahmed Ibrahim en rappelant que, s’il peut paraître « démodé » aux yeux de biens des militantes au Soudan – et aussi dans le monde arabe et ailleurs –, il n’est peut-être pas si étranger que cela au féminisme postcolonial et transnational d’une Chandra Talpade Mohanty défendant une réelle prise en compte des relations de pouvoir entre féminisme du « Premier » et du Tiers-Monde.


Toujours à propos de féminisme arabe, je ne peux que conseiller vivement la consultation attentive d’un passionnant web-documentaire intitulé نسوية Womenhood. Sous forme d’un abécédaire interactif, 15 femmes égyptiennes y donnent leur « vision du monde », à travers 75 entrées lexicales autour de la notion de Genre (7 heures de témoignages, divisées en 80 petites vidéos-définitions).


Unrestrained Joy. For the first time in the history of the Sudan, a woman, Miss Fatima Ahmed Ibrahim,
editor of a woman's newspaper, has been elected to the Constituent Assembly.


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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Ven 17 Nov - 13:20


PENSÉES DE DAKAR. Comment se décoloniser ? C'est la question que pose la politologue Françoise Vergès au sortir de ces Ateliers de la pensée de Dakar. Elle y apporte son propre regard.


Françoise Vergès lors de la Nuit de la pensée à l'Institut français, Dakar, 2017 © Antoine Tempé

Citation :
La même joie de se retrouver et de retrouver un public, la même énergie et le même esprit de convivialité ont présidé à la deuxième édition des Ateliers de la pensée à Dakar. Il faut souligner ces aspects qui sont pourtant essentiels au succès de ces Ateliers, car ils démontrent que mettre en commun, dont il fut beaucoup question, n'est pas qu'un désir, un objectif, mais d'abord une pratique. Danser toute la nuit, partager les repas, boire un verre, faire de nouvelles connaissances, se déplacer ensemble dans Dakar, avoir des fous rires, écouter le public, tout cela constitue aussi la trame sur laquelle se tissent les Ateliers, tissage et métier à tisser ayant été d'ailleurs proposés comme métaphores par les poètes Jean-Luc Raharimana et Rodney Saint Éloi.

Les Ateliers de la pensée, nouvel espace d'amitié et de la relation


Il faut donc remercier Felwine Sarr et Achille Mbembé d'avoir créé les conditions de cette possibilité car il ne peut y avoir de production de pensée sans une mise en confiance, une bienveillance, une politique de l'amitié. Et ainsi prendre le contrepied des politiques de l'inimitié dont Achille a fait l'analyse. Que cela se déroule au moment où les États multiplient les frontières et les murs, où les simples gestes de solidarité humaine sont criminalisés, où les Africains sont rejetés aux frontières de l'Europe, où la xénophobie et le racisme constituent les fondements de politiques d'État, est remarquable. Les Ateliers de la pensée offrent un espace de l'amitié et de la relation, cette dernière notion étant aussi revenue à plusieurs reprises.

Ceci étant dit, ne cachons pas l'existence de tensions, d'une différence d'approches épistémologiques, d'une compréhension différente de concepts comme le genre, le féminisme, les religions, le rapport à l'Occident, qui ont surgi au cours des Ateliers. Ce n'est en aucun cas surprenant. Genre et féminisme – ici, tels qu'ils ont été conceptualisés dans la théorie féministe ou queer décoloniale – déclenchent encore et toujours des débats vifs car ils questionnent les généralités, les évitements, les essentialismes. En partant des théories féministes et queer du Sud global, donc de l'Afrique, le débat évitera l'opposition binaire Afrique/Occident. Que ce dernier ait imposé sa propre conception du genre et des droits des femmes, nul ne saurait l'ignorer et nul ne saurait ignorer leur portée impérialiste, fémonationaliste ou pink washing. Cependant, il existe depuis plusieurs années des textes ou des créations visuelles (le travail de la photographe Zanele Muholi) qui rendent visible la présence d'une « Queer Africa » (titre d'ailleurs d'une collection de textes sous la direction de Karen Martin et Makhosazana Xaba) qui donnent à voir la diversité des expressions genrées et queer sur le continent africain. La question d'un féminisme décolonial ne pourra être évitée, elle était déjà inséparable du thème de cette année, « Condition planétaire et politique du vivant ».

Comment se décoloniser ?

Un sujet est revenu à plusieurs reprises : comment se décoloniser ? Comment décoloniser les pratiques, les institutions, les mentalités ? Je reprendrai la remarque de Frantz Fanon : « La décolonisation est un processus historique ». Autrement dit, il nous revient dans ces Ateliers de clarifier dans quel processus historique nous sommes et, donc, quelles politiques de décolonisation en découlent ? Ce qui implique de croiser sciences humaines et sociales et sciences de la vie et de la nature, de définir une politique décoloniale africaine sur le changement climatique, sur la reproduction (et non la « démographie »), sur le travail, sur la souveraineté, la citoyenneté. Décoloniser les méthodologies, dénationaliser les récits historiques, faire apparaître encore plus clairement les routes de circulation des idées, des sons, des gestes, qui échappent à la logique de la marchandise et de l'axe Nord/Sud. Reprendre les fils de la trame tissée par les générations précédentes et y ajouter de nouveaux fils, couleurs, graphisme.

Les Ateliers étant une rencontre entre Africain.e.s basé.e.s sur le continent et celles/ceux de la diaspora, ils ont aussi montré l'hétérogénéité du signifiant « Afrique », notamment dans la littérature, la culture et les arts, champs foisonnants et vibrants, parfois plus libres de contraintes que le champ de la recherche universitaire. Cette dernière, en effet, ne s'est pas entièrement affranchie des codes académiques occidentaux qui entravent la collaboration et une réelle transdisciplinarité, qui favorisent la suprématie de l'auteur. Dans la littérature, les arts et la culture, j'ai moi-même pu constater à quel point les afro-descendants se sont saisis du signifiant Afrique pour parler de la beauté, des mémoires, du corps, de la sexualité, de la folie, des figures oubliées.

* Françoise Vergès est politologue et présidente du comité pour la mémoire de l'esclavage. Elle vient de publier "Le Ventre des femmes. Capitalisme, racialisation, féminisme", Albin Michel, « Bibliothèque des idées ». 240 pp., 20 euros.

j'ai rendu compte des Ateliers de la pensée par cinq articles de presse ici

« on ignore souvent en France où on a du mal à reconnaître qu’il existe des théoriciens africains,
que de la théorie se fabrique en Afrique
»

Françoise Vergès

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Patlotch



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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Jeu 4 Jan - 15:40


Maryam Namazie : « Il y a un tsunami d'athéisme dans le "monde musulman" »

PROPOS RECUEILLIS PAR THOMAS MAHLER Le Point 04/01/2018

Maryam Namazie a fondé en 2007 en Grande-Bretagne le Conseil des ex-musulmans, pour porter l’attention sur la situation des apostats. Cette Iranienne militante de la laïcité défend des apostats menacés de mort dans 13 pays et appelle son camp – la gauche – à ne pas les trahir.


©️ CHAMUSSY/SIPA

Née à Téhéran en 1966, Maryam Namazie a quitté l'Iran après l'avènement de la République islamique en 1979. Cette femme de gauche, militante des droits de l'homme et des réfugiés, est devenue une passionaria de la laïcité et une farouche opposante au relativisme culturel. En 2007, elle fonde en Grande-Bretagne le Conseil des ex-musulmans, pour porter l'attention sur la situation des apostats, menacés de mort dans les États où s'applique la charia, et encore trop souvent obligés à la discrétion dans nos pays occidentaux. En juillet dernier, à Londres, Maryam Namazie a organisé une conférence sur la « liberté de conscience et d'expression », le plus grand rassemblement d'ex-musulmans de l'histoire. Entretien avec une combattante qui, depuis de longues années, déplore que son camp politique – les progressistes – fasse alliance avec des théocrates rétrogrades, bafouant ainsi la liberté d'expression au nom de « l'islamophobie », tout en trahissant les victimes de l'islamisme qui ne rêvent, eux, que d'universalisation de la laïcité.

Citation :
Le Point : Vous avez grandi à Téhéran. Comment êtes-vous devenue athée ?

Maryam Namazie : Je suis devenue athée peu à peu. On peut arriver à l'athéisme par plusieurs chemins. Pour moi, cela a été la conséquence naturelle du fait de vivre dans une théocratie. Si Dieu me déteste à ce point, pourquoi croirais-je en lui ? La révolution iranienne était de gauche et il y avait beaucoup d'athées dans ce pays. Mais dans les années 1980 – la décennie sanglante –, beaucoup d'entre eux ont été exécutés après des procès sommaires. On leur demandait « croyez-vous en Dieu », et quand ils répondaient « non », on les sortait et on les abattait. Parfois, des centaines par jour. À titre personnel, je ne me suis jamais sentie ostracisée ou exclue du fait de mon athéisme. À vrai dire, c'est quand j'ai fondé le Conseil des ex-musulmans de Grande-Bretagne en 2007 que j'ai pour la première fois rencontré des personnes qui étaient effrayées de se dire athées, et beaucoup d'entre elles étaient nées sur le sol britannique. En Iran, il y a une réaction anti-islamique, et la critique ou les moqueries contre la religion sont plus normalisées qu'ici, en Grande-Bretagne. C'est évidemment ironique, sachant que l'apostasie, le blasphème et l'hérésie sont tous des délits passibles de la mort sous le régime islamique iranien.

Cela veut-il dire que même dans un pays comme la Grande-Bretagne, il est toujours difficile de quitter une religion comme l'islam ?

Cela n'est pas difficile pour tout le monde. Certains ont le soutien de leur famille, comme cela a été mon cas. Mais pour d'autres, cela reste toujours compliqué d'être considéré comme un apostat. On voit notamment beaucoup de jeunes qui doivent faire face à la violence, l'ostracisme et des menaces, tout cela parce qu'ils ne veulent plus être musulmans. Nous avons ainsi des membres qui portent toujours le voile et vont à la mosquée, des ex-musulmans qui vivent dans « le placard ». D'autres souffrent de dépression et de tentations suicidaires. Et puis, bien sûr, beaucoup choisissent de vivre librement en dépit des menaces et risques que cela implique.

Quelle est la situation actuelle des apostats dans les pays de culture musulmane ?

Les apostats sont en grand danger dans les pays sous la loi islamique. Dans treize États, ils sont menacés de mort. Dans bien d'autres, ils peuvent être tués par des mouvements de foule ou par les familles au nom de « l'honneur ». Et même dans les pays où légalement ils ne risquent pas la peine de mort comme en Égypte, ils peuvent toujours perdre leurs droits civiques et risquent d'être assassinés par les islamistes. Alors qu'ici, en Occident, les critiques de l'islam sont traités d'« islamophobes », ce qui est de fait une interdiction du droit au blasphème, les lois dans les pays islamiques servent à condamner beaucoup de personnes – même les croyants – pour blasphème et apostasie, que ce soient des minorités religieuses, des dissidents ou des libres-penseurs.

« Les pro-islamistes de gauche comme l'extrême droite déshumanisent les musulmans en en faisant une masse homogène »

Vous êtes une femme de gauche très critique envers l'islam. Qu'est-ce qui vous distingue de ceux qui, comme Éric Zemmour ou Douglas Murray, critiquent cette religion de l'autre côté de l'échiquier politique ?

Alors qu'ils se détestent entre eux, il y a pourtant beaucoup de choses qui relient les pro-islamistes de gauche et l'extrême droite. Les deux déshumanisent les musulmans en en faisant une masse homogène et en les plaçant dans une case. Les pro-islamistes le font en voyant dans les musulmans une communauté à défendre. Mais ils oublient ainsi qu'ils ne défendent pas des valeurs de gauche et progressistes, mais ce que les islamistes définissent comme une culture et religion « authentique ». L'extrême droite, elle aussi, ne voit qu'une masse homogène envahissant l'Occident. Ils oublient que beaucoup de ceux qui viennent ici – comme moi – veulent justement fuir le mouvement islamique, que nous sommes contre le totalitarisme et que comme n'importe qui nous voulons la liberté et des droits qui ne sont pas occidentaux, mais universels.

Après la publication des caricatures de Mahomet, vous aviez, en compagnie de Salman Rushdie ou Ayaan Hirsi Ali, signé le « Manifeste des douze contre le nouveau totalitarisme », publié par Charlie Hebdo en 2006. Comment jugez-vous des écrivains comme Joyce Carol Oates ou Russel Banks, qui, en 2015, alors que ce journal a été décimé par des djihadistes, se sont opposés à ce qu'on lui remette un PEN Award ?

Quelle trahison ! Quand un écrivain considère les islamistes comme des représentants du « disempowerment » (baisse du pouvoir masculin, NDLR) et voit en Charlie Hebdo de « l'arrogance culturelle », c'est que notre monde est mis sens dessus dessous. Ils considèrent Charlie à travers le regard de nos oppresseurs. Alors que pour moi, ce journal représente ceux, nombreux, qui osent s'exprimer contre la religion et les conservateurs religieux, et se retrouvent en retour accusés de blasphème et d'apostasie, ou doivent fuir pour sauver leurs vies. Dire qu'on « soutient la liberté d'expression, mais pas quand cela offense des personnes » comme l'ont fait les signataires de cette pétition contre Charlie, ce n'est pas défendre cette liberté d'expression ; c'est au contraire une défense de la censure.

« Les réseaux sociaux sont en train de faire à l'islam ce que l'imprimerie a fait au christianisme »

Êtes-vous optimiste pour les athées dans le monde islamique ?

Ce n'est pas le « monde islamique », tout comme l'Occident n'est pas le « monde chrétien ». Il y a tellement de croyances et d'opinions au Moyen-Orient, en Afrique du Nord ou dans l'Asie du Sud... Il y a beaucoup d'athées et de laïcs, y compris chez des croyants. Le fait de le qualifier de « monde islamique » fait partie de cette offensive pour en faire justement des contrées uniformément islamiques. Mais en réponse à cela, il y a un tsunami d'athéisme, et on le voit clairement à travers les réseaux sociaux et Internet qui sont en train de faire à l'islam ce que l'imprimerie a fait au christianisme.

Comment analysez-vous la contestation dans votre pays natal, l'Iran, contre un régime dirigé par le « réformiste » Rohani ?

Ces manifestations sont différentes des précédents mouvements de révolte. Les gens ne veulent plus faire marche arrière, ils n'ont plus aucune illusion sur la faction « réformiste » de ce régime, et ils veulent en finir avec les lois théocratiques. Les slogans sont contre la pauvreté, la corruption, mais aussi contre la répression. Ciblant notamment le cléricalisme, ces protestations ont eu lieu dans 60 villes à travers l'Iran, y compris la « ville sainte » de Qom. Et l'une des caractéristiques de ce mouvement est qu'il est féministe, comme l'a symbolisé la photo de cette femme brandissant son voile au bout d'un bâton. C'est pour cela que cette contestation doit être soutenue par les féministes et laïcs du monde entier.

Wikipédia a écrit:
Maryam Namazie est une femme politique iranienne féministe et communiste née en 1966 à Téhéran. Elle est la porte-parole de Iran Solidarity et de One Law for All. [...] Directrice de publication de la Worker-communist review (revue communiste-ouvrière), Maryam Namazie est membre du bureau politique du Parti communiste-ouvrier d'Iran, fondé par l'idéologue Mansoor Hekmat


à propos de cette photo donc, de chacun selon son "communisme". D'un mâle marxiste qui sait mieux que les iraniennes :
Le prolétariat universel a écrit:
Les prolétaires iraniens sont descendus dans les rues depuis le 28 décembre pour s'affronter à la police, les milices religieuses, détruire des commissariats et tenter de s'emparer des armes, à leurs risques et péril. Ils fustigent la corruption et la capacité du gouvernement du mollah Hassan Rohani à mépriser la situation de misère des masses.Comme l'insubordination est cette fois vraiment politique et qu'un tel chambardement pose inévitablement tous les aspects de la liberté, des femmes iraniennes revendiquent également la liberté d'ôter le voile religieux mutilant leur personnalité.

Quand les niqab valsent, c'est bien, c'est de liberté qu'il s'agit, et cela restera gravé dans les mémoires, mais pas toutes. Quoique cette lutte contre le voile imposé policièrement reste ancienne et marginale, depuis trois ans le groupe My Stealthy Freedom (« Ma liberté furtive ») continue de drainer de nombreuses photos d'Iraniennes dévoilant leurs cheveux sur le web. Sans se soucier du niveau de vie du prolétariat ni des inégalités et des privilèges.

source Jean-Louis Roche

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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Lun 26 Fév - 7:25


- un film symptôme du tournant décolonial comme réalité et idéologie



je ne suis pas cinéphile et moins encore attiré par les super-héros et le genre blockbuster. Je n'ai pas vu et n'irai donc pas voir Black Panther, comme je suis condamné à ignorer Star Wars, mais...

mais l'événement de son foudroyant succès d'audience ne peut manquer d'avoir un sens compte tenu de son contenu supposé "décolonial". Voir Black Panther Review: An Insight Into An Invincible Decolonial Utopia, Nolina Minj, Feminism In India.com, Black Panther : un tournant dans la représentation des noirs à l'écran, Le Figaro 14 février, et le fait que les Afroféministes de Mwasi en ont fait leur affaire en avant-première (cf "le cinéma interdit aux Blancs" de Benoît Rayski et "le communautarisme raciste anti-Blancs" selon la LICRA)

voir surtout Black Panther, le film qui redonne leurs lettres de noblesse aux femmes noires, Afrofeminista 22 février


Citation :
En conclusion, Black Panther est un film avec une portée politique et culturelle très forte. Il véhicule un message puissant au niveau de la représentation notamment pour les petites filles noires. Shuri, Ramonda, Nakia et Okoye sont des héroïnes qui permettront à ces filles de se penser et de se définir autrement, en dehors des carcans sociétaux. Elles leur permettront surtout de grandir et d’évoluer en étant fières de ce qu’elles sont et en ne s’excusant pas d’être ce qu’elles sont. C’est très important car dans le monde actuel l’amour de soi d’une femme noire est un acte politique car il s’agit d’aller à l’encontre des préjugés sexistes et racistes tant dans la société occidentale que dans nos propres communautés. Nous avons été tant ostracisées, marginalisées et dévalorisées à travers les siècles. Nous avons tant voulu ressembler à d’autres, effacer ou transformer ce qui faisait notre beauté. Surtout, nous avons oublié notre passé. Ce passé glorieux où nos aïeules, vaillantes et puissantes, ne ressemblaient en rien à l’image de la femme noire qui nous est imposée aujourd’hui  pour tenter de nous oppresser. Ces femmes font partie de notre histoire, elles font partie de nous. Nous devons puiser en elles, dans notre héritage culturel si riche, les outils de notre libération. Nous n’avons pas besoin de chercher ailleurs des modèles pour mener nos luttes. Nous n’avons pas besoin de leçon de féminisme venue d’Occident. Nous nous suffisons à nous-mêmes. Nous avons notre histoire et notre héritage culturel sur lesquels nous appuyer pour nous élever. Nous devons nous les réapproprier et en être fières.

Shuri, Ramonda, Nakia et Okoye ne sont pas simplement des héroïnes fictives. Elles représentent des générations de femmes africaines qui n’ont jamais courbé l’échine devant l’adversité et qui ont tracé le chemin pour nous. Un chemin qui  mène à notre liberté.

l'Afroféminisme, je dirais comme son nom l'indique, ne saurait par sa dimension communautaire recouvrir tout le décolonial, et nous sommes bien ici confrontés au problème soulevé dans le sujet LE TOURNANT DÉCOLONIAL CONTRE l'essentialisme de LA NÉGRITUDE

le plus intéressant pour nous est le phénomène en soi, ce que traduit le succès record de ce film au-delà de son genre cinématographique. Et ce pourrait bien être la confirmation, à grande échelle, que nous sommes en plein dans le tournant décolonial comme dimension incontournable de la double crise du capital et de la suprématie blanche occidentale en son sein, c'est-à-dire comme réalité et idéologie

avec ce film comme production spectaculaire, le décolonial a conquis ses lettres de noblesse... capitalistes, puisque si y sont posées les questions de "race" et de "genre", les contradictions de classes, non

mais cela fait partie du jeu contradictoire de la Structure of Feeling (Raymond Williams), autrement dit des contradictions sociétales du capitalisme dans la 'culture'




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PEUTÊTRE



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MessageSujet: Re: DÉCOLONISER le FÉMINISME ! Féminisme, VOILES, race et Islam... "Féministes blanches"... sexisme et racisme... et le burkini ?!   Sam 4 Aoû - 18:42




lecture par Francesca Canadé Sautman, Collège de France, La vie des idées, 20 juillet 2018

Voilà plus d’un millénaire qu’hommes et femmes portent le voile dans nos contrées. Nicole Pellegrin montre que, loin de toujours répondre à des préceptes religieux ou moraux, le voile dit aussi les expériences esthétiques d’un Occident avide de transparence.

Citation :
En 410 pages érudites, Nicole Pellegrin propose une superbe exploration historique, culturelle, psychologique, sociologique et anthropologique des formes, modalités et usages des voiles portés et représentés dans le contexte occidental, et plus particulièrement en France, du Moyen Âge aux années 1960. Resté longtemps une composante décisive de l’habillement, l’enveloppement de la tête par un ou plusieurs voiles occupe de sa forte présence esthétique et symbolique les espaces privé et public. S’intéresser aux voiles dans les rituels tant laïques que religieux, c’est toucher aux manifestations du deuil, à l’expression des émotions, à l’affirmation du secret, de la noblesse, de la hiérarchie sociale, de la séparation, du paraître — des expériences qui ne sont pas réservées aux femmes, mais dont l’association persistante avec les femmes présente indubitablement un intérêt pour l’histoire et la théorie du genre.

N. Pellegrin souligne, découd et examine la pluralité du voile, ce « vêtement souple et non cousu qui couvre la partie haute du corps et notamment la tête », « objet fascinant, car il est matériel et poétique, allégorique et pesant » (p. 5-6). Elle rappelle les significations inscrites au cours des siècles dans ce simple artefact textile qui cristallise les tensions dans notre univers postcolonial globalisé. Son livre montre combien nous sommes rien moins que transparents, visibles et lisibles.

Des réalités et des significations plurielles


N. Pellegrin affirme d’emblée sa volonté de « se dépayser ou du moins s’excentrer », de tenter des « séries pertinentes » d’images qui n’opposent pas « le rêve » et « la connaissance », de se laisser guider par des experts en certaines matières tout en n’hésitant pas à « disloquer le temps » (p. 9 et 11). Son essai, structuré en 5 chapitres, et accompagné d’une centaine d’illustrations, se clôt sur une copieuse bibliographie incluant les dernières parutions sur des aspects pointus de l’histoire du vêtement, des pratiques textiles et leurs représentations, des voiles dans les arts ou l’Islam.

Sans faire abstraction des violentes polémiques qui entourent depuis une trentaine d’années le port du voile islamique (notamment en France), Voiles n’adopte pas une approche relativiste. Il évite cette perspective bien intentionnée, mais limitée qui, juxtaposant les couvertures de tête à travers régions, cultures et religions différentes, recevrait de cette proximité une vérité transculturelle évidente. Une des originalités de l’ouvrage est de partir de modèles occidentaux partagés dans les cultures de l’Antiquité et du Moyen Âge, avant de se concentrer sur la France de l’Ancien Régime à la période contemporaine où ce pays, du fait de la place qu’y occupe la laïcité républicaine, n’est plus associé au port du voile. Ce faisant, il aborde les zones d’ombre de lieux culturels familiers — à travers des développements sur le voile des communiantes (chapitre 3), des religieuses et des infirmières au début du XXe siècle (chapitre 4) ou l’histoire du costume régional (chapitre 5).

Un examen des ambiguïtés du voilement masculin ouvre stratégiquement le livre. S’y affirme la complexité des messages et des pratiques, depuis les hommes bleus du pays touareg jusqu’aux sculptures de pleurants du XVe siècle bourguignon : c’est avant tout la face que les hommes voilent, lieu corporel qui suscite des conflits particulièrement virulents dans la perspective occidentale. En fait, la femme occidentale qui, au Moyen Âge et durant la première modernité, se couvrait le visage était souvent soupçonnée de le faire pour cultiver des liaisons sans être reconnue. Les voiles n’ont donc pas uniquement été signes de piété, pudeur et chasteté.


Crucifixion, artiste inconnu, ca 1470
(Galerie nationale hongroise)

Dans son analyse des représentations de la vie de la Vierge Marie et de la Crucifixion (chapitre 2), N. Pellegrin s’attache aux chromatismes des voiles et éclaire les rapports, connus, mais toujours insuffisamment explorés, entre le perizonium du Christ (voile signalant la vérité révélée en le Christ et marque théologique de son humanité) et le voile de tête de sa mère (p. 130). À la lisière du Moyen Âge et de la Renaissance, ce parallèle participe aussi, pour les artistes, de la recherche d’effets de transparence. Les programmes narratifs de ces images mènent à une perception de la sacralité du voile, artefact du culte et instrument spirituel, dépassant de très loin les notions de pudeur. L’attention que l’auteure porte au tissu rayé parfois porté par Marie (p. 142 et 152), qui a une longue histoire dans le vêtement régional en Méditerranée, est originale. En suggérant que le remplacement, dans l’art de la couture, du pan de tissu non taillé — le voile — par un objet construit et assemblé a pu entraîner une surenchère dans sa représentation du sacré, et donc de la Vierge et des saintes (p. 74), N. Pellegrin affirme aussi la part de la technique dans les évolutions idéologiques.

Paul et la pudeur virginale

Pourtant, en Occident, le voile se dégage difficilement de son association aux prescriptions datant de Saint Paul, Clément d’Alexandrie et Tertullien — ce dernier rapprochant en effet faute, péché, culpabilité et voile. À un pôle, le voile est lié à la notion de pudeur, et par extension de chasteté, exigée seulement des femmes ; et parce que l’Épître aux Corinthiens invoque l’obéissance des femmes, on assimile les deux impératifs. À un autre pôle, le voile est signe de séparation, de protection de la pureté et du sacré, et, au niveau profane, des hiérarchies sociales. En tant qu’élément vestimentaire, il orne la partie du corps la plus honorable : la tête. Paradoxalement, lorsque le voile attire l’attention, c’est sur ce lieu de l’honneur qu’il porte, conception ancrée dans l’Antiquité romaine et manifeste dans les exemples médiévaux (littéraires ou issus de faits divers) où l’on arrache le voile de tête d’une femme pour l’humilier.


Mari jaloux battant sa femme
miniature, Bruges

Le texte paulinien est constamment invoqué lorsqu’il est question du voile porté par des chrétiennes, mais on oublie trop souvent que l’injonction concerne le comportement vestimentaire des femmes dans des contextes religieux, indépendamment des idées de l’apôtre sur l’infériorité sociale et familiale de la femme, affirmées plus tard (p. 75-81). Ce texte a été longtemps lu comme instituant l’obligation faite aux femmes de se voiler, mais on en conclut trop hâtivement que voile et obéissance étaient dès lors instaurés en permanence – jusqu’à ce que (après la Seconde Guerre mondiale, ou plus tard suivant les pays) prévale l’impératif de visibilité complète. Que cet impératif devienne une imposition du regard sur le corps entier suggère que la hiérarchie genrée du regard s’est déplacée, mais demeure entière — aspect trop souvent délaissé quand on crie haro sur le voile. On gagnerait en effet à mettre la visibilité du corps en rapport avec la longue lutte des femmes en France pour le droit au port du pantalon…

Dans la nouvelle 32 de l’Heptaméron de Marguerite de Navarre, une femme adultère se montre le crâne rasé, car « le voile ne sied pas à l’impudique ». La pudeur que le voile est censé protéger implique bien la sexualisation du corps, comme l’étymologie du mot le souligne. Si la notion de pudeur semble accompagner toute discussion du voile, c’est un fondement instable, car ce mot-valise traduit des notions bien différentes. Le mot « pudeur » n’est pas une évidence en soi ; il n’a pas, par exemple, la même étymologie que le modesty anglais (en italien modestia). Il ne s’agit certainement pas de la même chose lorsqu’on invoque le Coran, ce que nombre de commentateurs occidentaux ont la malencontreuse habitude de faire sur la base de traductions et sans une connaissance suffisante de la langue arabe. Il serait par exemple utile de prêter attention au vocabulaire passablement varié que les commentateurs en diverses langues attribuent aux paroles du Prophète sur la question. Une tout autre perspective se concentre sur les sens donnés à la ‘awra (rapport au corps, tenue vestimentaire, exhibitionnisme, voyeurisme) dans les textes de jurisconsultes musulmans. Par ailleurs, Jean-Claude Bologne a tenté d’historiciser le discours sur la pudeur et de distinguer entre pudeur comme honte et pudeur comme respect, ou pudeur et décence, pour réhabiliter la pudeur sans la honte. Cette tentative recentre la discussion au delà des clichés, mais l’histoire de la pudeur, même considérée à la seule Renaissance, est d’une telle complexité qu’elle peut difficilement être circonscrite en un chapitre.

Du voile à la coiffe

L’obligation de se voiler la tête en Occident a une histoire non linéaire, dont N. Pellegrin retrace les détours. Le modèle médiéval du voile d’apparence monastique, auquel s’ajouta la guimpe couvrant le bas du visage, n’était ni universel ni atemporel. Il est compliqué par la perception que la coiffure des reines était exempte de voile, comme les Vierges en cheveux, mais néanmoins souvent dépeintes voilées. Que dire aussi de cette représentation courante dans les manuscrits du Moyen Âge, de femmes nues allant au bain avec leurs amants, mais la tête couverte ? Avec l’essor de la mode au XIVe siècle, les cheveux, nattés et enroulés, étaient visibles autour de la tête, et le voile était un petit tissu transparent flottant derrière la coiffure.


Isabeau de Bavière par Guy de Dammartin (1400)
Palais de justice de Poitiers

Lorsque les bandeaux s’enroulèrent dans des résilles de plus en plus ornées, devenant de riches templières rattachées à un support, celles-ci se muèrent en ces cornes qui ont fait hurler les moralistes du début du XVe — les bourrelets gemmés d’Isabeau de Bavière. Elles deviennent au XVe siècle tours, pains de sucre, et formes coniques — peut-être résistance au contrôle des autorités sur les personnes à travers les lois somptuaires et les discours moralistes, car en Italie, à la Renaissance, le voile a maintenu des significations diverses et même contradictoires. En France et en Angleterre, au début du XVIe siècle, les femmes aristocrates portaient le lourd chaperon de drap ou de velours tombant jusqu’aux épaules, aux strates somptueusement ornées, non plus transparent, mais épais et sombre. Cette mode fut de courte durée, la ligne de démarcation cheveux-coiffe reculant de plus en plus, et les dames arborèrent une toque assez proche de celle des hommes, sous l’impulsion de Marguerite de Valois — mode que son admirateur Brantome nommait « adoniser ».

Les coiffes régionales, encore en usage par endroits au XXe siècle, ornent la tête d’échafaudages incommodes ou attestent de formes de voiles. Elles sont l’objet d’un chapitre particulièrement intéressant de Voiles où l’auteure se penche sur les collectes de costumes en France au XVIIIe siècle, et démontre leur ancienneté. Les exemples cités — le capulet des Pyrénées, ou le pain de sucre en dentelles de la coiffe bigoudène, la mante au chapeau à pointe toujours portée en Bresse au XIXe siècle, le mezzaro génois arboré en Corse — en sont l’illustration. Certes, ces coiffes reflètent des mœurs patriarcales, mais elles n’ont pas qu’une vocation répressive ; elles s’ancrent dans l’usage communautaire, et les femmes assument publiquement une identité propre. De voile, le couvre-chef se mue en objet de tête qui confère une évidente visibilité à celle qui le porte.

Espaces

Voiles revient sur le sens plus général du voile comme écran, rideau, etc. Le voile cache, mais ne rend pas invisible : il rend opaque, impossible à déchiffrer et à souiller par le contact, y compris celui du regard. Comment le voile est devenu musulman, de Bruno Nassim Aboudrar (Flammarion, 2014, p. 178-180) éclaire ce sens du terme hijab dans son utilisation sacrée et architecturale : l’épaisseur du hijab garde les mortels de la puissance du rayonnement divin, de même qu’un voile protège le peuple de la vue insoutenable, parce que sublime, du souverain en Orient. Le voile fait aussi partie du sacré chrétien : ainsi, le voile du Temple n’est jamais ouvert ou écarté, mais il se déchire au moment de la Crucifixion. Sa présence, matérielle et métaphorique, est indispensable : le voile liturgique autour de la présence divine divise l’espace sacré, ainsi de la clôture du sanctuaire byzantin, dont le portail principal a souvent un voile. De même, le voile donné par Marie et marquant le jeûne dans un récit de béguine, tissu brodé qui pend devant la porte du sanctuaire durant le Carême en signe de pénitence.

Même si l’acte de se voiler change de signification avec le temps et les lieux, et ne correspond pas à une vérité ou expérience unique, l’individualité du geste est niée parce que la figure de la femme voilée devient métonymique de cultures et de religions entières, et l’Occident reste obsédé par la notion de transparence, la nécessité de lever le voile. Paradoxalement, les dénonciateurs du voile au nom de la dignité de la femme refusent obstinément de reconnaître une quelconque agentivité aux principales intéressées, ou d’entendre leurs voix, quoiqu’elles se soient clairement exprimées sur le sujet.

Malgré le lien, depuis l’Antiquité, entre le voile des femmes, hiérarchie genrée, et normes morales inégalitaires, on ne peut ignorer que ce dernier est porteur d’autres significations qui s’articulent aux oppositions du privé et public, du sacré et du pollué, du révélé et du caché, mais aussi d’une relation matérielle à l’artefact textile, et qu’il est forme, rigide ou se coulant en plis, habitant la culture visuelle. Voiles résume magnifiquement ces contradictions dans cette formule : tentons de « comprendre les violences et les beautés DES voiles, portés ou fantasmés en « Occident ». Violence-et-beauté, deux termes inextricablement liés. » (p. 12)

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