PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait

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MessageSujet: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Sam 27 Juin - 7:46


avertissement : je distingue le concept d'indigènes, prolos racialisés, de la stratégie politique du PIR, Parti des indigènes de la République, appellation ironique ou auto-dérisoire provocatrice, qui prétend les représenter sur le terrain de la politique institutionnelle et médiatique


revendiquer un monde décolonial  entretien avec Houria Bouteldja Vacarmes Printemps 2015

en relation  sur mon blog : 'la question indigène' et la 'communisation' : vous avez dit 'rouges bruns' ? bizarre, bizarre...


la question n'est pas de savoir si nous sommes pour ou contre le PIR, d'accord ou pas d'accord avec ce qu'il dit en tant que parti se proposant de représenter des minorités racisalisées, mais ce que signifie son émergence relativement aux contradictions de l'heure en classes et pour les femmes

en bleu les éléments clivants positifs, en rouge les positions problématiques

on notera que ce qui apparaît comme négatif pour Houria Bouteldja peut être positif pour moi, et inversement. Naturellement, c'est dans le cadre des positions de ce forum à relativiser, en référence à la dynamique de dépassement produit des identités, dans une structure à dominante face u capital. Houria dit « un mouvement dialectique se produit », nous aussi, et si nous ne le voyions sur les même critères à terme, c'est au présent qu'il faut considérer ces contradictions en mouvement

il ne s'agit pas de comprendre ce qui est en bleu comme relevant de positions strictement "communisatrices", mais éléments de contradictions participant du mouvement général, et vu du point de vue du PIR, qui n'est pas celui de tous les indigènes, et notamment de communistes. Ce qui ne donne pas forcément raison à ces derniers, quand ils se réfèrent à une dogme de l'unité de classe fondée sur un universalisme prolétarien abstrait


Houria Bouteldja a écrit:
Le Parti des indigènes de la République, a adopté depuis longtemps un objectif de dénonciation de la racisation opérée en France. Il clive la gauche antiraciste. Notre sentiment est qu’il convient d’éclaircir la connaissance de cette formation à un moment où ses positions politiques heurtent notre logique aussi bien tactique que stratégique face à la montée des périls : puissance de l’extrême droite, de l’intégrisme identitaire et religieux, de l’antisémitisme et de l’islamophobie. Il nous semble dans ce contexte d’autant plus important d’être capable de nous parler, ne serait-ce que pour que chacun sache à qui il parle et mesurer les profonds désaccords qui nous séparent, certains irréconciliables, d’autres non.

Quelle a été, selon vous, la nature de la rupture opérée en 2005 par le « manifeste des indigènes » ?

Cet appel a marqué une triple rupture : 1) une rupture politique avec le champ politique blanc. 2) une rupture économique : nous n’acceptons pas d’argent de l’État. 3) une rupture idéologique : nous nous passons des pensées politiques pré-existantes : idéologiquement, nous ne nous référons ni à Marx, ni aux Lumières, ni aux valeurs de la République. Nous avons voulu développer une pensée politique à partir de nous-mêmes, ancrée dans l’histoire des luttes de l’immigration, des luttes anticoloniales : pas dans le clivage historique gauche /droite.

Le PIR fête ses dix ans en 2015. Quel bilan faites-vous de ces dix années ?


Le sociologue Abdelmalek Sayad disait : « Exister, c’est exister politiquement ». Nous constatons avec fierté que nous avons une vraie existence politique. Une bonne partie des indigènes sociaux nous fait confiance, et nous sommes même une boussole pour beaucoup. Pour d’autres et en particulier pour une partie de la gauche, nous sommes une obsession ou en tout cas un os. Les sujets que nous abordons divisent la gauche, ce qui est l’un de nos objectifs : recomposer le champ politique à partir de la question raciale et anti-impérialiste.

En même temps, il faut être honnête : nous ne pouvons revendiquer une forte base sociale. Nous n’avons pas réussi non plus à susciter une réelle alliance entre les différents groupes indigènes : noirs et arabes, ça ne marche pas si facilement ; noirs et roms encore moins.

Cela ne nous empêche pas d’être présents. Nous n’avons pas pénétré les « quartiers » où nous avons beaucoup d’ennemis : principalement, la gauche, à qui nous risquons de prendre des voix ; la mosquée qui est souvent dépendante de la mairie ; les cadres associatifs, à qui nous ferions de l’ombre ; sans parler de l’économie parallèle qui ne voit pas d’un bon œil l’installation de militants politiques. Mais nous avons pénétré les cœurs et les têtes.

Pouvez-vous préciser votre perception de ce que vous appelez « la gauche » ?

Nous sommes les héritiers de la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1984. Mais, nous en avons fait un bilan critique. L’espoir qui a jailli à ce moment-là était celui de devenir des Français comme les autres. Je pense ne pas manquer de respect en disant que les marcheurs étaient naïfs. Ils étaient en rupture avec l’histoire de la colonisation et avec leur propre histoire. Si la transmission de cette histoire avait été faite, ils auraient été mieux armés face au parti socialiste. Les marcheurs ont ensuite été défaits par SOS Racisme, qui a dépolitisé la question du racisme et l’a transformée en question morale. Ceux qui ont refusé cette récupération moraliste ont fondé des organisations comme le Collectif contre la double peine ou le Mouvement de l’immigration et des banlieues (MIB) : ce furent des mouvements très importants mais hélas isolés.

Le débat sur le voile de 2004 a été une défaite supplémentaire : toute la gauche a communié avec le pouvoir et la loi. La rupture était consommée.

Le paradoxe, c’est que la gauche de gauche est aujourd’hui notre principal allié. Comment choisissons-nous nos alliés ? En fait, c’est eux qui nous choisissent : nous attendons qu’ils se positionnent sur nos combats : islamophobie, Palestine, racisme d’État, crimes policiers, etc., et nous observons leur prises de position. Sans surprise, c’est la gauche radicale qui vient à nous.


« Notre visée est de recomposer le champ politique à partir de la question raciale. »


Mais comment réagissez-vous quand, par exemple, la mairie de Bobigny passe à droite ?

Nous constatons un basculement d’une partie des indigènes sociaux vers la droite et nous reconnaissons la gravité de la situation. En 2008, nous avons été les premiers à dénoncer l’alliance de Dieudonné avec l’extrême droite, à dénoncer les alliances contre-nature entre certains groupes musulmans et le mouvement catholique intégriste Civitas à la faveur des manifs contre le mariage pour tous. Il en va de même à Bobigny. Nous ne pouvons rien faire d’autre que d’élever notre voix et de poursuivre le combat politique dans deux directions : l’organisation autonome des indigènes (noirs, arabes, musulmans, roms, habitants des quartiers) et la construction de fronts larges avec une partie du mouvement social sensible à nos questions. Nous ne pouvons pas faire la leçon aux indigènes de Bobigny et les pousser à voter PC alors qu’ils ont vécu quarante ans de clientélisme et de discriminations entretenus par la mairie communiste.

Le PIR est-il une organisation non-mixte ?


Non, il y a des blancs, très peu, mais de toute façon ils ne restent pas longtemps. Ils ne se sentent pas bien, ce que je comprends. Au début, ceux qui venaient espéraient qu’on allait devenir un appendice de la gauche. Ils ont été déçus. D’autres voulaient œuvrer à la convergence des luttes : féminisme, anticapitalisme, LGBT (lesbiennes, gays, bi et trans). Ils ont aussi été déçus.

Pourquoi n’avez vous pas voulu cette convergence ?

Parce que derrière la convergence, il y a un présupposé universaliste, lui-même fondé sur l’idée qu’il y aurait des oppressions universelles et qu’il faut donc s’en émanciper. Il y a deux ans, nous avions fait un papier pour dénoncer les musulmans qui allaient défiler avec Civitas. Pour autant, si ces mêmes musulmans avaient manifesté contre le mariage homo mais en refusant toute alliance avec l’extrême droite ou même la droite, cela nous aurait paru intéressant, car nous aurions eu affaire à des groupes racisés qui osent s’affirmer et affirmer leurs convictions tout en refusant de servir des mouvements racistes ou nationalistes. Ce que je dis ici ne préjuge pas de ce que pense le PIR du mariage pour tous. Nous ne serions jamais allés manifester, ni pour ni contre. Nous nous sommes déclarés indifférents à cette question. Je précise que je considère cette indifférence comme politique. Sur la question des identités sexuelles, nous avons fait valoir le fait qu’il n’y avait pas de raison de les universaliser et que dans les quartiers en France, il n’y a pas de mouvements LGBT revendiqués comme tels. De fait, les habitants des quartiers ne souhaitent pas politiser leur sexualité, d’où l’indifférence du PIR.

Il y a des priorités. Nous devons d’abord exister pour nous-mêmes et construire notre propre espace. Notre choix premier est de toujours parler aux indigènes, de ne pas perdre le fil avec nous-mêmes — en particulier quand nos alliés nous somment de condamner Dieudonné… Ce sont des positions très dures à tenir quand on pense aux deux pôles entre lesquels nous sommes pris : d’un côté, les indigènes sociaux qui sont très sensibles, par exemple, aux questions relatives à Dieudonné, que certains voient comme un héros, un résistant ; de l’autre, nous avons construit un système d’alliances avec certains milieux de gauche pour qui Dieudonné est un fasciste. Quand nous devons sacrifier l’un de ces pôles, c’est celui des blancs que nous sacrifions.

Quelles sont les priorités politiques du PIR ?

Nos trois grandes priorités sont celles de l’immigration depuis près de 40 ans : le racisme d’État, en particulier sous sa forme islamophobe et négrophobe ; les crimes policiers ; et la Palestine. Ces trois questions sont celles qui mobilisent le plus. Il nous semble qu’en l’état actuel des rapports de forces et face à l’émiettement des espaces indigènes, il est urgent de construire trois grands fronts autour de ces luttes fondamentales, dont les progrès transformeront la France positivement.

Le lien avec la Palestine est un lien historique qui nait de notre connaissance intime du colonialisme. Nous sommes des sujets coloniaux. Notre culture familiale et tous les mouvements de travailleurs immigrés, notamment le Mouvement des travailleurs arabes, ont toujours été très pro-palestiniens. Ensuite, nous sommes opprimés au nom de la Palestine en France. Depuis toujours, les mouvements de l’immigration ont été réprimés à cause de leur solidarité avec la Palestine. Enfin, notre solidarité avec la Palestine est liée au fonctionnement de l’État-Nation et à la question juive. La question sous-jacente est celle de l’égalité entre communautés au sein de la République. C’est la question qui hante l’indigène. Pourquoi ont-ils le droit d’être pro-israéliens alors que nous n’avons pas le droit d’être pro-palestiniens ?

Quel bilan faites-vous de l’antiracisme français né après la seconde guerre mondiale ?

La plupart des mouvements antiracistes sont blancs, avec une moyenne d’âge de 50 ans. L’un des angles mort de l’antiracisme français est de ne pas avoir résolu la question juive. L’antiracisme a vécu sur l’illusion que c’était une question résolue. Mais le philosémitisme est aussi une forme d’antisémitisme. Cette question n’a pas trouvé de solution parce qu’on n’a pas remis en cause deux choses fondamentales : l’impérialisme français et la question de l’État-Nation.


« Nous sommes contre la convergence, car, derrière la convergence, il y a un présupposé universaliste. »

Je vois trois catégories en France : les français de souche — le corps légitime de la nation qui est d’origine chrétienne ; les juifs, qui sont plus ou moins tolérés à condition de se blanchir ; les indigènes, les sujets post-coloniaux. Un des combats des indigènes, c’est de reposer la question de l’État-Nation, de reposer la question de la citoyenneté. Qui est le corps légitime de la nation ? [un bémol sur le 'comment ?'] C’est un combat qui doit s’affirmer en convergence avec la question juive et le statut des juifs en France. Une partie du public indigène de Dieudonné croit que les juifs tirent les ficelles. Mais, c’est une ruse de l’État-Nation. En réalité, les juifs vivent dans un certain malaise et une certaine incertitude. Le corps-légitime de la nation, c’est le blanc chrétien. Ce qui me semble le plus parlant et le plus déterminant dans la question des rapports entre juifs et arabes, c’est l’histoire coloniale. C’est en Algérie au moment du décret Crémieux [1] que le rapport entre juifs et arabes est instrumentalisé au profit des juifs (même s’ils en payent encore le prix). Il y a plusieurs choses concomitantes. Il y a une vraie solidarité avec la Palestine du fait du passé colonial, d’une histoire commune. S’ajoute à cela — mais sans le supplanter — les rapports de rivalités entre juifs et arabes en France.

Vous avez dénoncé Dieudonné tout en adoptant une position compréhensive. Pourquoi ?

Je pense que l’affaire Dieudonné concerne plus le rapport concurrentiel aux juifs que l’antisémitisme. Nous refusons d’inscrire les sentiments anti-juifs des indigènes dans la filiation de l’antisémitisme européen. Nous les rattachons à une autre histoire, l’histoire coloniale, l’histoire d’Israël, et l’histoire de l’État-Nation. Cette conflictualité a sa singularité qu’on ne peut pas appeler « antisémitisme », mot qui a une connotation très forte et spécifique à l’histoire européenne. Il est sans doute plus commode d’un point de vue linguistique de n’employer qu’un seul terme mais ça ne dit rien de la nature de ces sentiments et surtout ça n’aide pas à les combattre. Il s’agit là d’un autre phénomène qui tient plus de la rivalité, entre deux groupes dominés. Nous pensons qu’il ne faut pas faire l’amalgame entre les sentiments anti-juifs hérités de la colonisation et l’antisémitisme européen. Sans cela, on risque de commettre l’erreur politique de combattre Dieudonné comme on combat l’extrême-droite et les néo-nazis.

Pourtant, Dieudonné met en scène Faurisson, pas le décret Crémieux…

C’est de la mise en scène. Moi, je m’intéresse à ses motivations profondes et à la motivation de son public. Son public ne connaissait pas spécialement Faurisson. Dieudonné est un indigène qui fait de la provocation avec ce qui emmerde le plus, ce qu’il assimile à de la bien pensance… Il joue avec la bonne conscience, les tabous de la société française. Mais lorsqu’il dit : « je vais retourner vos tabous contre vous », cela ne fait pas pour autant de lui un nazi. Dieudonné n’est pas politisé : il est le produit de la dépolitisation de la jeunesse de l’ère Mitterrand, bercée à l’antiracisme moral. Il a commencé sa carrière avec la gauche institutionnelle et moraliste. Il prônait alors une forme de métissage et de fraternité universaliste. Quand il arrive sur la scène militante, il réalise que la mémoire de l’esclavage se heurte à mémoire de la Shoah, devenue une mémoire institutionnelle. Lui y voit un complot juif précisément parce qu’il n’a aucune formation politique pour analyser les phénomènes de structure. Il est un peu comme tout le monde, il voit des juifs à la télé particulièrement présents comme Finkielkraut, BHL, Élisabeth Lévy, Glucksmann, tous réactionnaires, tous néo-cons et fait des amalgames grossiers sans comprendre qu’eux-mêmes sont portés par un système. Souvenez-vous : en 2003, il a fait chez Fogiel un sketch qui n’était pas antisémite, mais anti-israélien. Et là, scandale national, Dieudonné est un antisémite… alors que ce n’était pas vrai à ce moment-là. C’est le moment crucial où Dieudonné, qui n’est pas armé politiquement pour faire face, a basculé. C’était le moment que les antiracistes devaient saisir pour le soutenir et aider à sa politisation positive. Je trouve que la gauche a manqué ici de sens de l’opportunité, ce qui prouve au passage qu’elle ne comprend rien au racisme et surtout ne s’intéresse pas vraiment aux quartiers et à l’immigration. Dieudonné a ainsi été abandonné à l’extrême droite qui l’a récupéré et lui a donné une orientation politique. C’est là qu’on en a fait un monstre, un horrible personnage. Moi, j’étais à l’Olympia pour le soutenir à ce moment-là. Le PIR n’existait pas à l’époque. Il y avait plein de noirs et d’arabes mais nous n’étions pas suffisamment structurés pour le prendre sous notre aile. C’est là que tout s’est joué. Petit à petit, il a dégringolé, de provocation en provocation. C’est finalement l’extrême droite qui l’a politisé. Et depuis, il entraîne une partie de l’opinion indigène vers Soral.


« La race est un rapport social comme le genre, comme la classe. »

Quelle est votre position sur les attentats des 10 et 12 janvier ?

Pour nous, les tueries étaient prévisibles. On sait tous très bien comment on fabrique des djihadistes. À leur insu, ils sont des alliés objectifs des Saoudiens qui défendent les intérêts occidentaux et s’opposent en permanence aux résistances locales, islamiques comprises. Le terreau est là où l’on trouve des marginaux et des exclus. Mais la dimension sexuelle ou de genre a aussi une grande importance ici. Je pense que le genre masculin indigène est opprimé en tant que sujet sexuel. À travers ces actes fous, certains pensent retrouver une dignité virile. Je ne suis pas étonnée que, parmi les plus fragiles, il y ait ce genre de dérive. Une infime fraction de la population indigène en arrive là, mais la colère, elle, est palpable, indéniable.

La guerre en Irak de 2003 a produit des djihadistes et maintenant, le phénomène se développe en France. Tout cela ne se comprend que dans le contexte de l’après 11 septembre. Ils sont le produit de l’histoire récente, et ils prennent tout le monde en otage, les musulmans en particulier. Pour moi, ils sont le produit de la modernité.

Quelle définition donnez-vous à la notion de race et quel usage politique en faites vous ?

La race est un rapport social comme le genre, comme la classe. Il est fondé sur de supposées catégories raciales, ethniques et religieuses qui sont issues de l’histoire de l’esclavage et de la colonisation. Pour autant, la racialisation ne concerne pas seulement les populations issues de la colonisation. Les Turcs sont musulmans et n’ont pas été colonisés. Mais la race se réinvente : on n’a pas besoin de venir de l’histoire coloniale pour être racisé et infériorisé dans la mesure où c’est la France qui est coloniale et qui décide qui elle infériorise. Et les Turcs ayant cet attribut de musulmans sont infériorisés. C’est la France qui est raciale. Nous voulons assumer le stigmate pour le dépasser. Personne n’échappe à la racialisation, blancs ou indigènes. Mais les uns sont dominants et les autres dominés.

Que signifie exactement le mot « indigène » pour vous ?

C’est le sujet colonial par opposition au citoyen. Moi par exemple, je suis issue de l’immigration ouvrière. J’ai aujourd’hui une meilleure situation sociale que mon père. Mais pour autant, je n’échappe pas à la race. Le discours raciste sur les indigènes, je le supporte tous les jours et ma vie est déterminée très fortement par cette condition.

Si on a choisi « indigène », c’est évidemment pour sa dimension provocatrice. J’aime la provocation quand elle a un fort sens politique. « Indigène de la République », pour ceux qui s’intéressent à l’immigration et au colonialisme, c’est limpide. La question n’est pas administrative, car nous sommes nombreux à disposer de la nationalité française. Elle est dans les discriminations, le logement, la ségrégation spatiale, l’emploi, ; elle est dans le rapport au ministère de l’Intérieur, à la police, à la prison. Elle est dans la question du contrôle du corps des femmes et des hommes. Et elle est dans le discours. Que dit-on de nous ? Comment parle-t-on de nous ? Il est vrai que le mot indigène nous a posé beaucoup de problèmes et a suscité beaucoup de résistances chez les concernés eux-mêmes. Certains s’entêtaient à se présenter comme des citoyens. Mais quand ils nous racontaient leur vie d’indigène de Belfort, de Lille, de Toulouse etc… c’était une vie de sous-citoyen. Et à chaque fois, ils étaient pris dans leurs contradictions. C’est comme Malcom X : il préfère s’appeler X que Little. Les Américains lui avaient donné ce nom. Mais avec lucidité il a préféré s’appeler X : « Je ne suis rien, je suis X ». Pour nous, c’est pareil. Soit on dit : « on joue le jeu de la République et on est des citoyens » — mais ce jeu-là, on va le jouer jusqu’à quand ? Soit, on dit : « On est les indigènes de la République. » : telle est notre place de sous-citoyen dans l’État français impérialiste.

Mais « sous-citoyen », ce n’est pas formulé en terme de race. Les antiracistes après la seconde guerre mondiale ont fait du mot race un mot qui brûle, un mot invalidé. Qu’apporte t-il aujourd’hui ?

Nous avons fait le choix d’utiliser ces mots pour des raisons de confort d’analyse. Pour nous, race n’est ni positif, ni négatif. C’est un terme descriptif, axiologiquement neutre, comme celui de genre ou de classe. Il faut bien expliquer le fonctionnement du racisme. Comment parler du patriarcat sans aucune idée sur le genre ? Comment parler de capitalisme sans mobiliser la notion de classe ? Ces notions sont nécessaires. S’il y avait un meilleur mot, nous l’aurions utilisé. En Amérique, les noirs ont utilisé ce mot, nous l’avons repris.

Ce n’est pas exactement la même chose : dans la tradition américaine la race est beaucoup plus ethnicisée que biologique. En Europe, le mot race renvoie au corps, à l’anthropométrie : il fixe les identités dans le corps.

Aujourd’hui tout le monde est racisé, d’une manière ou d’une autre, alors utilisons le mot. On ne va pas faire comme Hollande qui pour se débarrasser du problème, propose de supprimer le mot race de la constitution ? Dans ce cas-là, supprimons le mot « pauvreté » du dictionnaire.

Une des critiques qui vous est faite est de brandir l’islamophobie pour couvrir l’islamisme. Cette critique porte directement sur le concept d’islamophobie. Que pensez-vous de ce concept ?

De la même manière que pour race, nous utilisons le mot qui s’est imposé. Pour nous, les mots, ne comptent pas en tant que tels : ce qui importe, c’est le sens qu’ils acquièrent au gré des luttes politiques.

La catégorie de musulman a été utilisée en remplacement de maghrébin pour mettre un mot sur un moment nouveau : les maghrébins en question sont devenus des français d’un point de vue administratif mais ne sont pas des français à parts égales. Le mot musulman n’a pas d’autre fonction que de maintenir une distinction de race entre tous les nationaux : il y a les « de souche » et les autres. Dans le même temps, un mouvement dialectique se produit : ceux qu’on opprime en tant que musulmans finissent par se revendiquer musulmans, ce qui crée des réalités nouvelles. Quant à la confusion entretenue entre critique de l’islamophobie et islamisme, elle est juste stupide. C’est confondre un racisme et ses victimes avec des idéologies politiques.

En même temps, la catégorie de musulman ressemble à celle qui était utilisée en Ex-Yougoslavie, produisant une confusion entre question religieuse et question politique et sociale. Cela amène à penser avec des catégories coloniales plutôt qu’à les éloigner, à réactiver les hiérarchies indigènes entre juifs et musulmans par exemple.

Les indigènes qui se sont nommés musulmans l’ont fait sous la pression du racisme, parce qu’il fallait une nouvelle identité pour des gens qui allaient rester en France. Maghrébins, ça veut dire : « tu as un pays qui s’appelle l’Algérie ou le Maroc et un jour tu y retourneras ». Musulmans, ça permet de dire musulmans français, ça décrit une progression dans l’intégration. Nous avons été aussi réislamisés à notre insu. Moi par exemple, je ne savais pas que j’étais sunnite jusqu’à très récemment car au niveau géopolitique, il y a des conflits qui sont générés autour de cette catégorie.

Pour ce qui concerne la question juive, il faut comprendre que la race n’a jamais disparu et qu’elle continue de déterminer la vie des juifs. Nous, on a toujours été pour que les juifs s’identifient en tant que juifs, même s’il faut reconnaitre que c’est une régression. On est arrivé à une telle tension entre « races » qu’il devient urgent pour les juifs de brandir leurs identités ethnico-religieuses associées à des identités politiques radicalement antisionistes et antiracistes : « non, les juifs ne sont pas tous sionistes ». Bien sûr sans contrepartie, parce que c’est une question de justice. Quand les gens les voient, ils sont contents, c’est l’antidote à Soral. Il y a des opportunités qu’il ne faut plus rater.

À supposer que cette « lutte de race » soit liée à une conscience de race comme on parlait de conscience de classe, avant d’en arriver à la dissolution de toutes les races, ne risque t-on pas de voir les groupes se figer dans des identités fermées ?

Je pense que la conscience de race existe. Seulement, les discours républicains et universalistes les occultent. Mais lorsqu’on parle en arabe et qu’on est sûrs de ne pas être compris, on parle bien des « gouers » qui veut dire à la fois français et blancs. Prenons un autre exemple : le mariage mixte. La plupart du temps, la famille musulmane exige que le blanc ou la blanche se convertisse. C’est bien la question de la race qui traverse ce rapport. Parce qu’on ne veut pas donner un membre de la famille à un dominant. La conversion devient un acte d’allégeance si j’ose dire. Je pense, sans vouloir faire de la sociologie de bazar, qu’on est dans un rapport de force en faveur des dominés qui résistent à leur manière. Mais l’inverse est vrai aussi.

Mais c’est aussi religieux…

Le religieux n’a pas la même fonction tout le temps. Dans un contexte d’immigration coloniale, il a un rôle particulier. Par exemple, moi à mon époque, ce n’était même pas pensable de se marier avec un blanc, les filles se barraient de chez elle. Aujourd’hui, la négociation est possible grâce — si je puis dire — au religieux.

La question raciale prend des milliers de formes. La lutte de race en tant que telle se produit tous les jours sous nos yeux sauf qu’on ne la nomme pas. Hier, la lutte du Mouvement des travailleurs arabes ou aujourd’hui du Collectif Contre l’Islamophobie en France (CCIF) sont des luttes de race. Quand on dit lutte de race, on s’imagine qu’on va sortir les machettes. Mais la lutte contre la double peine ou les mobilisations contre Exhibit B sont des luttes de race.

Revenons sur les mariages mixtes : pendant longtemps, linguistes et anthropologues antiracistes ont analysé cette progression de la mixité pour montrer que le racisme déclinait. Or ce que vous décrivez, c’est juste une inversion du rapport de domination : les femmes se soumettaient aux blancs sans contrepartie, maintenant les hommes doivent se soumettre à l’islam pour épouser une indigène.

En fait, les indigènes se sont rendus compte que les filles partaient de chez elles pour se marier avec des blancs et que cela détruisait la structure familiale à laquelle ils tenaient, à mon avis à juste titre. Les enfants allaient-ils rester musulmans ? Et puis il y avait le contentieux colonial non réglé… Aujourd’hui, il y a une forme de pragmatisme. Il y a énormément de mariages mixtes. On règle le problème avec la conversion, ce qui me semble être au fond un compromis acceptable si bien sûr on comprend que l’intérêt des indigènes, c’est-à-dire des dominés, doit prévaloir. Les indigènes ont su créer un rapport de force pour endiguer la blanchité et je pense qu’il faut savoir le respecter.

C’est même vécu dans la mentalité chrétienne comme quelque chose d’extrêmement négatif de ne pas faire circuler les filles. C’est donc aussi une manière d’alimenter le discours anti musulman. Quelle serait la perspective décoloniale du mariage mixte ?

La perspective décoloniale, c’est s’autoriser à se marier avec quelqu’un de sa communauté. Rompre la fascination du mariage avec quelqu’un de la communauté blanche. C’est tout sauf du métissage — une notion que je ne comprends pas d’ailleurs, je ne sais pas ce que c’est. Pour des générations de femmes et d’hommes, je parle surtout des maghrébins, le mariage avec un blanc était vu comme une ascension sociale. Pour les filles, les hommes blancs étaient vus comme moins machos que les arabes ; pour les garçons, une fille blanche, c’était une promotion. La perspective décoloniale, c’est d’abord de nous aimer nous-même, de nous accepter, de nous marier avec une musulmane ou un musulman, un noir ou une noire. Je sais que cela semble une régression, mais je vous assure que non, c’est un pas de géant.

Y a-t-il beaucoup d’hommes indigènes qui trouvent que les femmes ici ne sont plus assez musulmanes et qui veulent se marier avec des musulmanes qui n’ont pas été transculturalisées ?

Ça ne date pas d’aujourd’hui. Cela fait partie des pressions que les hommes indigènes font peser sur les femmes. C’est normal, puisque l’idéologie coloniale les fait passer pour des sauvages. Mais cela offre une perspective décoloniale pleine d’ambivalences. Ce que je veux dire c’est que les femmes répondent aussi à ce malaise lorsqu’elles se « réislamisent » : « Pas la peine d’aller chercher les femmes au bled puisqu’on est là. Vous dites qu’on est occidentalisées mais pas du tout ». C’est aussi une réponse au patriarcat blanc qui tente de conquérir les femmes non blanches. C’est pour ça que le premier pas, c’est d’abord de nous aimer nous-mêmes. Que les femmes indigènes reprennent confiance dans « leurs hommes », et réciproquement. Mais en réalité ce processus existe déjà depuis longtemps. À partir du moment où l’accusation de déloyauté est tombée, une réponse sociale est apparue : « Nous sommes de vraies musulmanes, nous ne trahissons pas la communauté ». Ça, c’est décolonial je trouve.

Revenons sur la question du métissage. Vous disiez « je ne comprends pas bien ce que c’est ».

Comme projet politique ou comme projet social, je ne le comprends pas. L’idéologie selon laquelle les couples mixtes, la rencontre entre deux cultures, c’est beau est vraiment pourrie. Si on parle dans l’absolu, il n’y pas de raison de ne pas adhérer à ça. Sauf qu’il y a des rapports de domination entre les cultures. Entre l’Algérie et la France, le contentieux historique est trop fort et le rapport de domination traverse ces couples mixtes et leurs enfants. Est-ce qu’il sera plutôt musulman ou plutôt français ? Est-ce qu’il va manger du porc ou pas ? Dans quelle culture on va les élever ? Il y a des processus de soumission de l’un à l’autre qui vont se mettre en place. Tu vas avoir ceux qui vont surinvestir le religieux ou ceux qui vont surinvestir la blanchité.


« Il y a un principe supérieur à la laïcité qui est celui de la justice et de la dignité. »

Mais cela va à l’encontre de l’idée que l’amour permettrait de pacifier les relations. Bourdieu attribuait à l’amour la vertu de suspendre les rapports de domination. Dans toutes les cultures, l’amour apparait comme l’un des moyens pour résoudre les dettes d’honneur et de sang. La mixité semble ainsi avoir pour fonction de résoudre les tensions. N’est-ce pas dangereux d’introduire un tel clivage ?

Nous ne l’avons pas introduit, nous l’avons seulement révélé. Je ne crois pas que cette question se résolve au niveau du couple, elle se résout au niveau de la société et plus exactement au niveau du politique. Ça se résout au niveau de la transformation des rapports sociaux, pas au niveau de l’amour ou des relations interpersonnelles.

Tant que cette transformation n’aura pas lieu, chacun devrait donc épouser à l’intérieur de son groupe ?

Non, la mixité ou la non mixité ne sont pas des projets en soi. Mais les couples mixtes ne peuvent généralement pas échapper aux pesanteurs historiques et sociales qui sont, de fait, raciales.

Et quid de l’universel, à la fois comme outil et comme visée ? Revendiquer l’universel, c’est aussi dans une logique révolutionnaire revendiquer la liberté comme non domination.

Je ne dis qu’une chose : le jour où le monde sera décolonisé, il sera décolonisé. Cela ne voudra pas dire que les autres formes d’oppression seront abolies. Un projet décolonial ne peut pas être pensé à partir des individualités mais à partir des cultures et des identités opprimées. Le PIR reconnait l’organisation communautaire si celle-ci se revendique d’une communauté racialement opprimée. Si des antillais veulent rentrer au PIR en tant qu’antillais, ils le peuvent.

Vous avez récemment revendiqué qu’on respecte le sacré des indigènes. De quel sacré s’agit-il ? Un sacré théologique ?

Pas n’importe quel sacré. Celui des damnés de la Terre. Peu importe, qu’il soit théologique ou pas. Le sacré c’est ce qui nous permet de tenir debout. Pour les musulmans, c’est le Prophète. Mais il y a d’autres formes de sacré.

Est-ce que le fait que la Shoah ait été instrumentalisée par l’État lui dénie sa dimension de sacré ?

f]]Il y a une mise en scène et une instrumentalisation de la Shoah par l’État. On se rachète à bon compte. On ne respecte pas les juifs et encore moins la mémoire des morts, on les utilise cyniquement[/b].

Mais le sacré renvoie ici à deux registres différents. Le sacré de la Shoah vient d’un crime tandis que le prophète est une figure positive. L’État ne doit pas avoir de sacré. La Shoah ne peut être que le sacré des victimes et de leurs descendants. On peut l’étendre aux citoyens qui se sentent héritiers de cette histoire. Au fond, la Shoah, doit aussi devenir mon sacré. Mais je pose mes conditions : je refuse que la Shoah devienne mon sacré si on ne reconnaît pas mon sacré à moi
.

C’est une position de réciprocité ?

Je suis choquée qu’on envoie des gamins de banlieue à Auschwitz… mais qu’on n’envoie pas les enfants de France commémorer le 17 octobre 1961 ou la traite négrière. Oui, la réciprocité est non négociable.

Mais ça été laborieux aussi que la Shoah devienne une chose commune et d’ailleurs, cela reste une fausse chose commune. Les lieux de commémoration sont des lieux communautaires. Dans tous les pays d’Europe, il y a un musée de la guerre et un musée de la Shoah, alors que ça devrait être au même endroit.

Moi j’ai plus l’impression que la commémoration de la Shoah devient la propriété de l’État. En plus, elle a été récupérée par Israël…

Est-ce que vous pensez qu’il y a une sacralité républicaine depuis la Révolution française ?

Non, je ne crois pas que l’espace politique doive être sacré, parce qu’il est en prise avec le pouvoir et donc sujet aux manipulations en tous genres. On ne peut pas laisser le pouvoir sacraliser les choses, ça neutralise les mouvements, empêche les remises en cause… Je pense que le sacré doit provenir du peuple, des peuples. La République n’est pas une religion mais dans les faits, elle l’est.

Créer un espace sacré civique avait pour visée de permettre la coexistence de toutes les religions, un sacré a-théologique qui surplombe et protège la coexistence de toutes les positions à l’égard du sacré. Qu’en pensez-vous ?

Un mouvement décolonial doit avoir comme projet de protéger le sacré des dominés. On est en capacité de protéger le sacré des dominés si on crée un rapport de force, car je ne crois pas que cette protection existe spontanément. La satire, la caricature, par exemple devraient avoir comme objet de s’en prendre aux dominants. Dans les faits, le sacré des dominés est piétiné. Le principe de la laïcité me parait respectable puisqu’en théorie il permet la coexistence des différentes croyances ou incroyances mais il y a un principe supérieur à la laïcité qui est celui de la justice et de la dignité. La laïcité, les droits de l’homme, la démocratie, toutes ces belles idées ne veulent rien dire si elles ne sont pas sous-tendues par la justice et la dignité pour tous.


Notes

[1] En 1870, le décret Crémieux accorde la citoyenneté française aux 35 000 juifs d’Algérie.



Dernière édition par Patlotch le Jeu 3 Mar - 17:33, édité 11 fois
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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Sam 27 Juin - 7:47

cet entretien est intéressant parce qu'un des plus complets présentant bien l'ensemble des analyses et objectifs du PIR, du moins dans la version d'Houria Bouteldja, étant entendu que ce micro parti/non-parti n'est pas homogène idéologiquement, et en perpétuelle évolution quant au rapports de ses fondements théoriques et de sa stratégie politique, appelés à évoluer

cela va me permettre, mieux que précédemment, de cerner, non pas des accords et désaccords avec la théorie de la communisation/décolonialité, les registres étant différents, mais des problématiques, des failles théoriques dans les présupposés du PIR, la faiblesse de sa critique du capitalisme comme totalité d'exploitation et domination, économique et sociale, politique et idéologique, mode de production et reproduction fondé essentiellement sur l'exploitation de classe et la domination masculine, produisant et reproduisant le racisme comme nécessité de sa survie (diviser pour régner) :

le racisme est le sida inoculé à la population blanche par le capitalisme occidental : ils iront ensemble jusqu'au bout, l'abolition du capital et celle concomitante de la domination masculine et du racialisme

on relira par conséquent ci-dessous les extraits de cet entretien avec ces éléments en tête, auxquels j'ajoute ceci :

Houria Bouteldja et le PIR ont une profonde intuition des limites de l'Etat-Nation, de la citoyenneté, de la politique, des partis politiques, mais, ne le faisant pas sur la base d'une analyse radicale du mode de production capitaliste, débouche sur une vision idéaliste de ce que sont la structure et le mouvement dialectique de ses changements historiques (traite et esclavage, colonialisme, impérialisme et néocolonialime, question palestienne et juive, colonialité, domination blanche du capitalisme suprémaciste occidental, etc.)

il en découle logiquement cette vision stratégique et politique (= politiciste, surdéterminant la politique, défaut bien français), et quasi-morale : le « principe supérieur [...] de la justice et de la dignité. La laïcité, les droits de l’homme, la démocratie, toutes ces belles idées ne veulent rien dire si elles ne sont pas sous-tendues par la justice et la dignité pour tous », comme si ces belles idées de droits de l'homme et de démocratie pouvaient dire quelque chose en étant sous-tendues par la justice et la dignité dans un capitalisme moralisé, non raciste par essence/existence historique, et par conséquent le racisme et le racialisme abolis sans le détruire comme système les produisant, les adaptant aux besoins de sa reproduction de tous temps, aujourd'hui dans la crise, et particulièrement la fin de la suprématie occidentale sur le capitalisme mondial

je le résumerais ainsi : un retard d'analyse du capitalisme global actuel, y compris relativement aux analyses d'Achille Mmenbe (Critique de la raison nègre), et, étonnemment puisqu'ils sont aidés par Ramon Grosnaguel, sur la critique théorique décoloniale

bref, trop de Malcolm X et pas assez de Marx

Houria Bouteldja a écrit:


[critique ratée du capital comme totalité, ou du monde actuel structuré à dominante de classe]

1) une rupture politique avec le champ politique blanc. 2) une rupture économique : nous n’acceptons pas d’argent de l’État

idéologiquement, nous ne nous référons ni à Marx, ni aux Lumières, ni aux valeurs de la République je reviens plus bas sur "Marx", autrement dit le refus d'une analyse de classe et d'une critique radicale du capital comme structure à dominante. Concernant les Lumières et la République, accord évident mais limite de cette critique des formes consubstancielles à l'idéologie française depuis la Révolution, qui remontent aujourd'hui : idéologie "Charlie", UMP > Les Républicains, laïcité, citoyennisme, etc.]

[critique partielle de l'Etat-nation, de la société civile et de la citoyenneté et du citoyennisme, de la politique et de ses partis comme représentation sur le terrain politique du capitalisme, nécessaire à son existence comme économie politique]

La République n’est pas une religion mais dans les faits, elle l’est ]ici, Houria perçoit le sens profond, la véritable signification pour Marx, contre Feuerbach, de « la religion est l'opium du peuple », puisque pour lui, elle est la base de toute critique, et qu'il fait à partir de celle de la religion la critique de l'État et de la politique, et celle du matérialisme de Feuerbach et des Jeunes hégéliens en général, celle qui débouche sur les Thèses de Feuerbach, le Manifeste, puis le Capital]

[limites de la critique du racisme et du racialisme comme structurellement nécessaires au capital, incompréhension des moments colonialiste et impérialiste dans l'histoire du capitalisme occidental et de sa suprématie historique sur le monde]

Les sujets que nous abordons divisent la gauche, ce qui est l’un de nos objectifs : recomposer le champ politique à partir de la question raciale et anti-impérialiste ]l'impérialisme est une forme historique du capitalisme dans le mouvement de sa mondialisation/globalisation, on ne peut le comprendre en rejetant "Marx"]

Nous n’avons pas pénétré les « quartiers » où nous avons beaucoup d’ennemis : principalement, la gauche, à qui nous risquons de prendre des voix ; la mosquée qui est souvent dépendante de la mairie ; les cadres associatifs, à qui nous ferions de l’ombre ; sans parler de l’économie parallèle qui ne voit pas d’un bon œil l’installation de militants politiques. Mais nous avons pénétré les cœurs et les têtes ]ces "ennemis" ne sont pas seulement conjoncturels, ils sont foncièrement ce qui fait fonctionner la démocratie politique et l'État comme adéquats au capital, là encore un manque de "Marx" dans la compréhension de ce qu'est la "société civile"]

trois grandes priorités sont celles de l’immigration depuis près de 40 ans : le racisme d’État, en particulier sous sa forme islamophobe et négrophobe ; les crimes policiers ; et la Palestine. Ces trois questions sont celles qui mobilisent le plus. Il nous semble qu’en l’état actuel des rapports de forces et face à l’émiettement des espaces indigènes, il est urgent de construire trois grands fronts autour de ces luttes fondamentales, dont les progrès transformeront la France positivement ]il y a chez Houria un angélisme, dans cette idée de progrès qui vont transformer la France positivement. "racisme d'Etat ne pose pas de problème, il y a bien rapport structurel, mais islamophobie et négrophobie restent à la surface, à la peau colorée des choses, et Houria le sait, mais elle privilégie le cœur sur la raison

le PIR et la question juive

[ceci pour en finir avec l'antisémitisme supposé du PIR]

La Shoah ne peut être que le sacré des victimes et de leurs descendants. On peut l’étendre aux citoyens qui se sentent héritiers de cette histoire. Au fond, la Shoah, doit aussi devenir mon sacré. Mais je pose mes conditions : je refuse que la Shoah devienne mon sacré si on ne reconnaît pas mon sacré à moi. / Je suis choquée qu’on envoie des gamins de banlieue à Auschwitz… mais qu’on n’envoie pas les enfants de France commémorer le 17 octobre 1961 ou la traite négrière. Oui, la réciprocité est non négociable. / Mais ça été laborieux aussi que la Shoah devienne une chose commune et d’ailleurs, cela reste une fausse chose commune. Les lieux de commémoration sont des lieux communautaires. Dans tous les pays d’Europe, il y a un musée de la guerre et un musée de la Shoah, alors que ça devrait être au même endroit. / Moi j’ai plus l’impression que la commémoration de la Shoah devient la propriété de l’État. En plus, elle a été récupérée par Israël…

Il y a une mise en scène et une instrumentalisation de la Shoah par l’État. On se rachète à bon compte. On ne respecte pas les juifs et encore moins la mémoire des morts, on les utilise cyniquement [pas de problème majeur avec ça. J'ai écrit « les Juifs sont pris en otages idéologiques » depuis le procès de Nuremberg en 1945-46 (Plumelle-Uribe), plus ou moins consentants, et cela leur revient dans le nez. Mais c'est aussi l limite, voire la fausseté de la qualification d'un philosémitisme d'État]

[le sacré ou la poétique ?]


Pas n’importe quel sacré. Celui des damnés de la Terre. Peu importe, qu’il soit théologique ou pas. Le sacré c’est ce qui nous permet de tenir debout. Pour les musulmans, c’est le Prophète. Mais il y a d’autres formes de sacré. ]cela pourra surprendre, mais je ne m'arrêterai pas sur ce point du "sacré", qui entretient de profonds rapports avec ce que j'appelle la dimension révolutionnaire de la politique, en quoi je revendique l'héritage d'Edouard Glissant, poétique de la relation et créolisation du Tout-monde, créolisation n'étant pas créolité ou métissage, nous sommes bien d'accord]

(à suivre éventuellement, ce balayage rapide)

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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Sam 27 Juin - 7:48

comme on peut le constater, ma critique du PIR n'a rien à voir avec celle des "marxistes", sur la base d'un antiracisme universel prolétarien, en quête d'une unité de classe qui ne trouve plus dans les rapports sociaux actuels de base concrète pour se réaliser, devenant une utopie anticapitaliste aussi vaine qu'impuissante

exemple tiré de mon passage éclair chez Médiapart, in Charb fort never par Philippe Corcuff

Patlotch a écrit:
21/06/2015, 14:28 | Par Patlotch en réponse au commentaire de BF le 20/06/2015 à 19:11

BF a écrit:
"Le problème est bien là. Au revoir, lutte des classes. Bonjour communautarisme sur la base de la couleur de peau, ou de la religion (qui serait donc une origine, ce qui ne lasse pas de me surprendre)."

méprise totale, dsl : ne m'approuvez pas en me désapprouvant, ça n'a pas de sens. Le problème n'est pas figé, ce sont des contradictions, elles sont en mouvement, elles portent des enjeux de classe ouverts, et c'est vous qui ne voyez pas la lutte de classe où elle est, ni qu'elle ne peut plus être où vous l'attendez. Vous avez tout faux dans l'analyse, et vous croyez que ce sont "les gens" et particulièrement les dévoyés par le "communautarisme" (du PIR, la même insulte que les fachos), qui ne sont pas à la hauteur de vos explications. Moi je suis blanc, et je trouve ça nul

le PIR évolu (Angela Davis, fondements théoriques, sur l'antisémitisme aussi), mais la question blanche est bien réelle, en France, et elle porte des alliances trans-classites, contre les prolo racialisés. Au critique le PIR à l'extrême gauche et chez les anars, sur une base antiraciste universaliste, prolétarienne ou humaniste. Or ça, c'est aussi l'idéologie dominante du capitalisme occidental, et même de "savants marxistes" n'y comprennent rien, en France, ils ont des décennies de retard sur les anglo-saxons

en France on peut se dire anar et coco en étant aussi raciste que les identitaires et riposte laïque : tous ceux-là sont, à l'insu de leur plein gré, du côté du capital, et ils n'auront, aux jours chauds, que ce qu'ils méritent, en terme de classe, de genre, et de race... Ils pourront toujours sortir leurs tracts, leurs « nous on vous aime, pauvres gens de couleur, on veut bien être avec vous (en paroles) mais faut pas être contre les blancs bla bla bla...»

cause toujours, sous-Charlie, ils vous reviendront dans la poire, votre antiracisme à deux balles et votre belle âme de "camarade" incolore qui prêche une convergence impossible dans la crise du capitalisme : des discours complètement à côté du "problème" : le problème est bien là, et vous ne le voyez pas

cf décolonialité, vue des 'marxismes' et 'anarchismes' dogmatiques... et la 'communisation' ?

Patlotch a écrit:
20/06/2015, 15:22 | Par Patlotch en réponse au commentaire de Marc Tertre le 19/06/2015 à 14:33

Marc Tertre a écrit:
« Que le "racisme" vise la "race" est une vérité historique. C'est que le concept (de racisme) a émergé avec le triomphe du "scientisme" a la fin du XIX siécle. Et que le racisme essayait de rendre "scientifique" sa notion de race. Or la vérité est que la "science" a tranché, et le racisme scientifique a perdu, parce qu'il a perdu l'essentiel : la valeur impérative de son concept.»

le racisme moderne émerge, comme toute idéologie, sur la base d'intérêts matériels contradictoires voire antagoniques
. En l'occurrence sur la base de l'esclavage occidental des Noirs africains, puis le commerce triangulaire. Mais la racisation proprement dite ne se construit qu'aux Amériques, dans les ports, dans les plantations, qui annonce l'exploitation en usine...

Voltaire est un des précurseurs de l'invention des races. Dire que la "science" a tranché, et le racisme scientifique a perdu est vrai pour "les quatres races" du colonialisme, mais des chercheurs continues à propose des différenciations sur des bases biologiques

abolir le racialisme par la communisation 2014 / le monde et le capital, l'Occident et les autres

Marc Tertre a écrit:
« Donc, du racisme "ethnique" au racisme "culturel", du racisme "culturel" au racisme "religieux" il y a une continuité.»

vrai mais ce qui importe, c'est de voir en quoi le racisme est structurellement lié au capital (et au genre), et comment cela évolue. C'est de plus en plus visible aujourd'hui, en France en particulier et en Occident en général, mais ausi en Chine (y compris avec les Africains)? Vous avez raison de souligner le "marqueur identitaire" religieux, c'est d'ailleurs ce qui fait l'ambiguité idéologique du livre de Plenel, par son titre "Pour les musulmans", au-delà de ses bonnes intentions humanistes

comme en toute chose en histoire, l'humanisme (au sens d'humanisme théorique), vouloir modifier les comportements sociaux produits dans les contradictions du capital par des "valeurs humaines" est illusoire et vain : on n'a aucun exemple dans l'histoire de telles changements, autres qu'individuels et très limités (des personnes cessant d'être "racistes")

le racisme avant d'être une propriété des individus et groupes, est un rapport social, et ne peut être éradiqué qu'en supprimant les rapports sociaux qui le produisent. Ce qui est ouvert, ce n'est pas la portée de l'antiracisme (universel prolétarien ou humaniste), elle est quasi nulle et relève de l'idéologie occidentale, mais le combat même des "racialisé.e.s, y compris sur un terrain race/classe, cad contre la domination blanche pour ce qui concerne l'Occident. Ce qui légitime l'auto-organisation indigène, qui, quoi qu'il en soit, est inéluctable et ne saurait être réduite à un combat "communautariste" ou "identitaire. C'est pourquoi les transfuges droite-gauche et extrêmes (Riposte Laïque, Delarue... "Rouges-Bruns", anarchistes et autres), étant des produits de cette situation, s'tendront, et finiront par recouvrir et diluer le paradigme historique droite-gauche. Nul combat antiraciste militant n'y pourra rien, ni les dénonciations d'un Jean-Loup Amselle ou les incantations d'un Todd, dont les analyses sont fausses. Seul le PIR voit ~~ se qui se passe, ce qui ne veut pas dire qu'il ne flotte pas politiquement, du fait de son absence d'analyse sur le plan des rapports de classe, qu'il subsume sous la race... mais de ce côté-là, ça bougera de plus en plus

pour le reste, la question identitaire porte des contradictions, des dynamiques, et trancher politiquement quant au issues est hasardeux

cf CLASSES et IDENTITÉS ('RACES', RELIGIONS, NATIONS, PARTIS...) : dépasser les divisions ? (some in English)
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MessageSujet: remarques sur la stratégie politique du PIR, mai 2015 (Sadri Khiadri)   Sam 27 Juin - 8:38

reprise de messages antérieurs relatifs à la stratégie politique du PIR, en relation avec les fondements théoriques de la critique décoloniale

source l'auto-organisation des luttes décoloniales, féministes et contre la racialisation

les remarques plus haut sur l'entretien d'Houria Bouteldja prolongent ces remarques faites à partir des considérations plus anciennes de Sadri Khiadri

Patlotch a écrit:
9 mai 2015

dans décolonialisme, comme problématique vue depuis la théorie de la communisation, j'ai évoqué quelques critiques de l'organisation autonome des populations racialisées sous l'angle où je l'abordaient sans utiliser les catégories critiques définie dans décolonialité... décolonialisme : sur des concepts méconnus en France

il s'agit ici de considérer ces concepts théoriques en relation avec la stratégie politique qu'en tire le PIR, le lien de ces deux niveaux étant évident et nécessaire, mais la question posée étant : celle du PIR est-elle la meilleure, relativement entre autres avec la perspective de la communisation ? Une réponse simple et précipitée consisterait à noter d'emblée une incompatibilité, du moins immédiate, mais un regard plus approfondi oblige à question la temporalité de la crise à la communisation dans l'"hypothèse d'une période du capitalisme qui pourrait s'ouvrir en raison des conflits générés spécifiquement pas la crise de la suprématie occidentale dans le monde

je donne un extrait d'un entretien de Contretemps avec Sadri Khiari, théoricien et membre du PIR, en réponse à la critique habituelle de communautarisme identitaire.

extrait de Mouvements décoloniaux. Entretien avec Sadri Khiari Contretemps 2009

Sadri Khiari a écrit:

5) Vous parlez de « lutte des races sociales », d’ « indigènes », de « colonisés de l’intérieur », d’un « nous » auxquels vous opposez un « vous », les «  autres », les  « non-indigènes », les « Blancs », les « souchiens », etc. Cette lecture des rapports sociaux en termes de catégories « identitaires » n’est-elle pas trop figée ? Ne craignez-vous pas que ces catégories n’interdisent les convergences autour de ce programme intermédiaire ?

Ce qui pourrait interdire de telles convergences, ce ne sont pas les catégories d’analyses ou le fait de nommer explicitement ce que l’on s’accorde généralement à taire, en l’occurrence le clivage racial qui traverse l’ensemble de la société française, couches populaires inclues. C’est le clivage racial lui-même, ce sont les privilèges souvent socio-économiques, toujours symboliques, culturels, politiques dont bénéficient les Blancs-européens-chrétiens, qui constituent l’obstacle réel à ces convergences.

Quand nous parlons de races sociales, nous soulignons seulement que le colonialisme/impérialisme fabrique des groupes sociaux hiérarchisés selon qu’ils sont définis comme Blancs-européens-chrétiens ou non. En dehors de cette forme de domination mondialisée et des résistances qu’elle suscite, les races n’ont pas d’existence historique. Par conséquent, quand nous parlons d’indigènes, de Blancs ou de races sociales, il ne s’agit nullement de catégories identitaires, selon ton expression, mais d’un rapport social colonial.

Mais les identités sont aussi des rapports sociaux dans leurs dimensions culturelles et symboliques et ces identités recouvrent souvent aujourd’hui des rapports sociaux de races. Il y a des identités dominantes et des identités écrasées qui, quoiqu’elles-mêmes le reflet partiel des identités dominantes, peuvent constituer des leviers de résistance à la domination. En tant que mouvement politique, cette question identitaire nous concerne donc du point de vue de notre combat décolonial. Et elle devrait concerner tous ceux qui se réclament de l’antiracisme et de l’anti-impérialisme.

Tant que la gauche ne reconnaîtra pas la réalité des privilèges blancs - y compris sur le plan identitaire -, elle pourra lancer autant de « travailleurs français, immigrés, même patron, même combat », cela sera du vent et rien que du vent, ou, pire encore, une forme comme une autre de subordination des immigrés et de leurs enfants aux enjeux propres des travailleurs blancs.

Déblayer le terrain pour de futures convergences exige donc d’abord de saisir le monde tel qu’il est, même si cela peut paraître désagréable à certains. C’est ce que nous essayons de faire. Sans négliger les autres fractures sociales, les catégories que nous utilisons cherchent à appréhender la vraie vie, sans les faux-semblants de l’idéologie républicaine. Que parfois nous schématisions à notre tour la situation ou que nous utilisions des formules trop crues aux yeux de certains, d’abord ça nous fait du bien, ensuite ça suscite un débat très utile. On l’a vu, par exemple, avec l’Appel des indigènes qui ne paraît plus du tout choquant après avoir soulevé de nombreuses controverses qui ont fini par intégrer la réflexion collective.


Dernière édition par Patlotch le Sam 27 Juin - 8:43, édité 2 fois
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MessageSujet: remarques sur la stratégie politique du PIR, mai 2015 (Sadri Khiadri) suite   Sam 27 Juin - 8:42

source l'auto-organisation des luttes décoloniales, féministes et contre la racialisation

Patlotch a écrit:
14 mai 2015

vlad2 a écrit:
Resistances : Il se passe quelque chose de nouveau,l’acceptation du PIR et le respect de l’autonomie politique ,meme par la droite ? Institualisation en vue ?

Les Indigènes de la République dans une « lutte des races sociales »

Vers une convergence ou pas ?

il se passe indéniablement quelque chose de nouveau, et si le PIR en est en France un ferment politique autant qu'un symptôme décalé par rapport à d'autres contrées, il convient de discerner clairement ce qui serait :

1) d'un côté, montée en puissance des luttes décoloniales, dans l'acception théorique complète, allant au-delà de la question de l'Islam et du racisme dit "anti-musulman"

2) la politique du PIR, aux sens propre et figuré, justement parce qu'ils revendiquent une représentation sur le terrain politique, y compris institutionnel, face à ce qu'ils nomment « le champ politique blanc »

dans un mouvement social-politique de fond, d'ampleur historique s'il se confirme que nous en vivons le début, il se produit nécessairement des "convergences", ne serait-ce que par le langage ("décolonial", "races sociales"...) et les rencontres telles que le 10ème anniversaire du PIR avec 22 interventions de femmes, l'annonce de la marche en octobre en « commémoration des émeutes de 2005 » (l'Appel du Mouvement des Indigènes de la république est lancé quelques mois avant... et le MIR n'est pas encore le PIR, parti politique)

notons que cette intention, telle qu'exprimée en 2009*, de participer à la vie politique démocratique et institutionnelle, même accompagnée d'un refus d'« intégration », ne va pas sans contradictions, ni sans se prêter au reproche de réformisme. Autrement dit, il y a inscription de fait, sous l'angle politique, dans la mouvance démocrate radicale, ou l'idéologie du démocratisme radical. Mais la nature "décoloniale" rend cette perspective à la fois illusoire, et d'un contenu différent ce que la théorie de la communisation a critiqué dans l'idéologie de la démocratie politique **

* Mouvements décoloniaux. Entretien avec Sadri Khiari Contretemps 2009
** L'analyse de RS dans "Le citoyen, l'Autre et l'État" n'est pas sans points communs avec le meilleur du PIR, ou des textes de Saïd Bouamama (qui à ma connaissance n'est pas membre de sa direction)


cela ne doit pas pousser à considérer en bloc ce "mouvement" et ses composantes diverses comme adversaires, sans quoi on se retrouve inévitablement en mauvaise compagnie, comme on le constate avec les antifas et autres qui ne voient là qu'essentialisme racialiste et identitaire, "islamo-gauchisme", etc. cf décolonialité, vue des dogmes 'marxistes' et 'anarchistes'... et la 'communisation' ?

quoiqu'il en soit, pour les "partisans de la communisation", le plus pesant, c'est qu'ils restent si ligotés par des positions communistes qui se trompent d'époque (Nesic 2012) qu'ils ne peuvent rien dire... sauf à quitter leurs certitudes, et à s'ouvrir aux 'Autres', et pas seulement concernant la 'race' No
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MessageSujet: « Le Métis » et le Pouvoir Blanc   Mar 30 Juin - 12:10


« Le Métis » et le Pouvoir Blanc, Azzedine Benabdellah, membre du PIR, 22 juin 2015

texte importé de Claude Guillon, un cadavre : l'anarchisme communautariste et l'identité non dépassable ? Yves Coleman : Patlotch raciste... , qui éclaire ce que j'ai pu dire et expliquer, quant à la posture de Yves Coleman, et de son inspirateur et maître en marxisme Germinal Pinalie. Par exemple, le sens de « demi-négro », qui me valu d'être taxé par Yves Coleman de raciste. Il y a de long mois, j'ai déjà montré que Franz Fanon avait étudié ce genre de pathologie du "métis", et cette prise de parole d'un métis, membre du Parti des Indigènes de la République, vient à point et de façon plus rigoureuse argumenter dans le même sens

Azzedine Benabdellah a écrit:
Parmi les étendards du Pouvoir Blanc et de ses déclinaisons « antiracistes », il en est un qui ne souffre aucune remise en question: celui des « mariages mixtes », et son corollaire, le métissage. Cette question est la frontière ultime entre les gens du progrès et ceux de la régression. « L’amour » triomphant de « la Haine », détruisant les frontières raciales, existe-t-il plus belle image, plus beau remède à toutes les dominations? Cette belle image, il faut pourtant la piétiner, n’en déplaise à Serge Halimi[1]. Celui qui ose le faire ne peut être, à coup sûr, qu’un ennemi de l’humanité vraie, un partisan du « séparatisme racial », un raciste, un vrai.

Les Blancs aiment « l’Amour », tout comme ils aiment « la Paix », avec des majuscules et un silence de cathédrale tout autour. Notre silence. Car qui mieux que les non-blancs pour connaitre le véritable visage du sauveur blanc? Derrière sa générosité, derrière son amour, derrière ses lois et sa paix universelle, nous connaissons son vrai visage, celui de la domination. Les relations intimes, les corps, les identités, n’échappent pas à la violence des rapports sociaux de race. Le « mariage mixte » et son produit, « le métis », sont le théâtre de cette violence. Et on n’échappe pas d’un rapport de force, on y prend position.

« Le métissage » sert aujourd’hui d’argument pour contrer l’antiracisme matérialiste, une injonction sacrée, une stratégie de défense du pouvoir blanc. Car c’est ce qu’est d’abord le métissage, une stratégie, à double tranchant.


C’est sur cette stratégie qu’il va s’agir ici de se pencher. Et en forme de préambule, il va me falloir introduire mon « je », car cette stratégie me concerne à plus d’un titre. J’aborderai donc ce texte en prenant cette précaution, en forme de concession à nos adversaires : je suis ce qu’ils appellent un métis[2].


Le monstre à deux faces


En tant que métis, le Pouvoir blanc me donne deux visages. À l’image des siens : celui du raciste assumé et celui du blanc universaliste.

Pour le suprématiste blanc assumé, celui que presque plus aucun raciste ne prétend être, celui que les blancs de gauche prétendent encore combattre, je suis, nous sommes la réalisation de la menace sur sa race et sa civilisation. Nous salissons son sang, nous en sommes les preuves vivantes. Nous sommes les éclaireurs d’une armée de bâtards qui va bientôt le submerger, et ouvrir la porte à l’invasion définitive. Quand il nous voit, il pense au rapport qui nous a engendrés, à la femme blanche souillée qui hante ses fantasmes. Face à notre existence, rares sont pourtant les racistes assumés qui sont prêts à encore considérer sérieusement la solution radicale choisie par leurs prédécesseurs des siècles passés, l’interdiction pure et simple des unions interraciales. Ils optent alors pour un discours et une stratégie plus souple, l’arrêt de l’invasion et notre disparition graduelle, à travers l’assimilation et son corollaire nécessaire, le métissage. Ce qui les rapproche, malgré leurs évidentes dénégations à une telle affirmation, de l’autre visage du pouvoir blanc, celui exprimé par les blancs de gauche et leur multiculturalisme de façade.

Pour l’autre visage du pouvoir blanc, son visage dominant aujourd’hui, celui que le blanc de gauche affectionne particulièrement, le discours semble en apparence tout autre. Il aime les étrangers, lui, ils sont ses invités. Mais ce qu’il préfère encore plus ce sont les métis, qu’il aime d’un amour particulier. Nous sommes témoins qu’il aime les étrangers, et que les étrangers l’aiment. Nous sommes la preuve vivante qu’il n’est pas raciste.

Nous sommes ses alliés, et il nous donne une mission. Il nous dit que le métissage est la seule voie vers la disparition du racisme, qu’il est la seule voie vers la réalisation d’une Humanité une et entière. Avec lui, bien sûr. Le métis est l’ « avenir de l’Humanité », « nous serons tous des métis », d’ailleurs « nous sommes tous des métis », n’est-ce pas?

A cette affirmation du blanc, il nous faut d’abord répondre: « Nous ne serons pas tes métis ». Mais ce n’est qu’un point de départ. Voici pourquoi.


Nous sommes des armes


« Le métis » est une catégorie, une arme du pouvoir blanc. C’est lui qui nous définit ainsi, lui qui structure les catégories raciales qui nous font exister en tant que « métis ». Il y a métissage parce qu’il y a races.

Le métissage est un invariant du pouvoir colonial. Partout où il a conquis et pillé, il a jeté ses hommes sur nos mères et tué nos pères. Nous avons été conçus, nous métis, comme les étapes nécessaires vers la totale dissolution des peuples colonisés[3]. Le Pouvoir Blanc a jalonné toutes les étapes de ce processus par des catégories, que nos frères et soeurs noirs connaissent mieux que tous, à travers les catégories du système du colorisme : une infinité de déclinaisons, une échelle hiérarchique écrasante, une course à la blancheur dont le Blanc a défini les règles.

La stratégie coloniale du métissage est également profondément sexualisée. Le colon voyait le métis de père blanc comme la preuve de son pouvoir sur le corps de la femme indigène. Il voulait l’éduquer, lui donner son nom, en faire « quelqu’un », inférieur bien sur, mais quelqu’un. Il voyait au contraire le métis de mère blanche comme une menace, une insulte, un péché. Sur lui planait l’ombre de l’homme indigène. L’homme indigène était l’ennemi, le premier voué à la disparition, l’asservissement, la castration. Dans la plupart des systèmes mis progressivement en place par le colon, la règle était que l’épouse adoptait le statut juridique du mari. Les législations coloniales se présentaient comme un projet d’émancipation des femmes indigènes contre les coutumes de leurs peuples, marquant ainsi dans les pratiques et les imaginaires cette figure des « homme blancs sauvant les femmes brunes des hommes bruns »[4]. Le métissage ne devait se faire que par le haut, vers le blanc, à travers l’homme blanc. L’émancipation passait par sa blancheur à lui, à lui seul. L’inverse n’était pas envisageable au temps de la conquête armée, puis est devenu une menace et un tabou avec l’installation des communautés blanches.

Le métissage, comme tout produit du pouvoir colonial est un phénomène dialectique. Notre existence posait en droit des questions qui ont fait exister un véritable « problème métis », qui a participé à la solidification des catégories juridiques de la race [5]. En même temps que croissait son pouvoir dans les pays conquis, que se multipliaient les fruits de ses unions avec les femmes indigènes, le colon se sentait menacé. Et si les règles que l’homme blanc avait patiemment mises en place n’étaient plus respectées ? Si sa femme, ses filles lui échappaient? Si l’homme indigène, asservi au fond de ses mines, prenait sa revanche ? Et si ces femmes indigènes, si dociles, détournaient ses enfants de sa blancheur ? Cette crainte a commencé à se graver dans son esprit et à peupler son imaginaire le plus sombre.

Alors le colon s’est barricadé. Dans son camp retranché en terre conquise, pour commencer. Il en vint en plusieurs endroits à créer des barrières sociales et juridiques pour empêcher l’union entre un homme indigène et une femme européenne[6], voire toute forme d’union interraciale[7]. Il en venait à douter de sa supériorité virile, à ne plus croire à son propre discours. Il se demandait si ces populations qu’il avait créées n’allaient pas le faire disparaître, lui. Et c’est ce qui se produisait. Ses « enfants » retrouvaient leurs peuples, détournaient ses ressources et ses armes dans la lutte contre le colonisateur. Le métis tuait le père blanc.

Le colon rentra donc chez lui, dans ses frontières, après cette humiliante défaite. Et le Pouvoir Blanc changea de visage, de discours et de méthode, ouvrant cette nouvelle ère désignée trop vite comme « post-coloniale », l’ère de la contre-révolution coloniale. Car la lutte de la puissance indigène continuait, tout comme celle du pouvoir blanc pour le maintien de sa domination. Il mit en place alors de nouveaux mécanismes de domination à l’extérieur, et de nouvelles barrières à l’intérieur. Il rendit tabou le mot « race » qu’il avait inventé, invoqua des sociétés multiculturelles à l’intérieur de ses frontières. A nouveau, il voulut faire de nous, métis, les modèles de son projet pour l’ensemble des indigènes, celui de leur assimilation, de leur dissolution dans son modèle de « civilisation ».


Le Début de leur Fin


Le Blanc veut toujours faire de nous ses premières lignes. Il nous veut près de lui et à son service. Contre les nôtres, nous sommes les meilleurs de ses « évolués ». Parmi les siens, nous sommes les pires de ses bâtards. Il nous donne des privilèges sur nos peuples, nous cite en exemple, nous donne de bonnes notes. Mais ce privilège est conditionné à deux choses, se démarquer des nôtres, et ne pas prendre sa place à lui.

Il nous préfère, nous répète que nous sommes différents. Il dit que nous sommes ses pupilles, que nous sommes des orphelins de nos peuples, qu’il nous protègera de la violence qu’il leur attribue. Combien de fois ne nous répète-t-il pas que nous sommes menacés par « l’essentialisme » des luttes des nôtres ? Quand la puissance indigène lui oppose son « Nous », quand elle dit « race », le Blanc répond « le métis ». Il veut faire de nous des traîtres à la race. Nous sommes l’argument ultime et le bouclier humain qu’il oppose à la puissance indigène.

Le métissage est une violence continuelle. Le dictionnaire de l’homme blanc nous dit que nous sommes deux moitiés égales. Ses philosophes et ses laquais nous serinent de nous accepter « tels que nous sommes », d’être des individus singulier, c’est à dire seuls. Nos corps et nos esprits sont le lieu d’un combat intérieur, d’un apartheid qui traverse nos corps et nos esprits de part en part. Nous n’avons pas « le choix » entre deux parts égales que nous devrions accorder. En nous se confrontent un dominant et un dominé, qui sont le moteur de notre devenir identitaire. Mais nous ne sommes pas singuliers, pas distincts des nôtres, nous sommes au centre d’un rapport de force racial dont nous ne sommes pas les seuls sujets. Nous sommes simplement aux avant-postes d’une lutte que tous les indigènes vivent, la lutte des races sociales.

Cette lutte est en nous. Mais nous ne sommes pas seuls. L’assimilation à laquelle le pouvoir blanc veut contraindre tous les indigènes, nous la connaissons intimement. Nous ne sommes pas métis, c’est le Pouvoir Blanc qui nous fait, c’est l’ordre racial qui nous fait exister en tant que tels. Du plus « visiblement » métissé au plus « white passing »[8], nous sommes des Indigènes, nous sommes des non-blancs. Cette identité métisse construite par le blanc ne peut être statique, elle est un rapport de force entre les deux pôles de la lutte pour le pouvoir. Le Pouvoir blanc nous impose le devenir blanc, nous impose notre propre dissolution. Il est la seule source de ce que ses philosophes appellent notre « crise identitaire ». Oui, nous devons être nous-mêmes, nous ne sommes pas des potentialités. Dire ce que nous sommes, c’est dire « Je suis Noir », c’est dire « Je suis Arabe », dire « Je suis Indigène ». C’est prendre le parti de nous-mêmes. La Puissance Indigène est l’expression de ce que nous sommes, de notre lutte pour être ce que nous sommes. Il faut rejeter cette séparation de l’être et du devenir. L’être est un devenir continuel. C’est dans le seul rapport de force racial, dans la seule confrontation avec le Pouvoir Blanc, que nous pourrons réellement devenir ce que nous sommes déjà, le début de sa fin.

« Entre le Blanc et moi, il y a irrémédiablement un rapport de transcendance. Mais on a oublié la constance de mon amour. Je me définis comme tension absolue d’ouverture. Et je prends cette négritude et, les larmes aux yeux, j’en reconstitue le mécanisme. Ce qui avait été mis en pièces est par mes mains, lianes intuitives, rebâti, édifié. Plus violente retentit ma clameur : je suis un nègre, je suis un nègre, je suis un nègre… » Frantz Fanon, « Peau noire, masque blanc »



Azzedine Benabdellah, membre du PIR



Notes

[1] Dans son article publié dans le Monde Diplomatique de mai 2015, Serge Halimi accuse le PIR d’œuvrer à « la division permanente des catégories populaires », au « séparatisme racial ou religieux », et au « choc des civilisations », en se basant sur une version tronquée des réponses de Houria Bouteldja à une série de questions sur les mariages mixtes. Voir « Comment échapper à la confusion politique« , Le Monde Diplomatique, mai 2015

[2] Au plus fort de la période coloniale, « métis » désignait un type spécifique de métissage, parmi d’autres, avec de fortes variations selon les contextes, les époques et les empires. Aujourd’hui ce terme est devenu le terme générique pour nous désigner, et c’est dans ce sens qu’il est employé ici.

[3] Selon les contextes et les époques, cette stratégie est allée de la pure et simple disparition des peuples à l’encadrement des sociétés coloniales par les « évolués ».

[4] Selon la formule exprimée par Gayatri SPIVAK, « Can the Subaltern speak?« , 1988

[5] Le droit colonial face aux enfants métis

[6] Des projets de loi en ce sens furent déposés pour de nombreuses colonies, à l’instar de Madagascar

[7] Comme ce fut le cas en Afrique du Sud à partir de 1949

[8] Un indigène pouvant « passer pour blanc ». Voir l’excellent article de Dante Ibrahim Matta

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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Ven 3 Juil - 14:30

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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Ven 3 Juil - 16:30

ne serait qu'anecdotique si ces "camarades" n'étaient pas, ou ne se croyaient pas des plus proches et des plus inspirés par la théorie de la communisation, et particulièrement Théorie Communiste, dans la petite diaspora autour du « courant communisateur », entre théoricisme et activisme, "intervention" étant leur maître-mot

n'étant que là où ils sont, ils se proposent d'intervenir là où ils ne sont pas : « Quel terrain et quel mode d’intervention ?[/b] Par exemple quel intérêt de s’intégrer dans des luttes sur les CRA, les prisons ou de faire d’autre actions de solidarité tournées vers des groupes sociaux dont on ne fait partie ? Cela pose aussi la question de quel soutien extérieur aux luttes déjà existantes, ou à celles que l’on voudrait voir exister » (sic)


rien donc de très nouveau, une queue d'activisme post-sic dans des milieux sociaux analogues

mais ce que je voulais relever ici de plus grave, c'est la position de ces so called "communistes" de tendance communisatrice, quant aux  « Nationalisme et communautarisme en période de crise. Volonté de discuter de deux phénomènes en expansion depuis la crise. La montée d’un nationalisme populiste dans les discours face aux prétendues causes de la crise (mondialisation, finance, étrangers…), de l’extrême droite au front de gauche. Et en parallèle le réflexe communautaire comme réflexe de survie pour de larges franges du prolétariat

ironie du sort pour ces anti-fascistes de la dernière pluie idéologique, que l'obsession du « communautarisme identitaire » vient d'abord des identitaires de souche, et autre Riposte laïque, c'est-à-dire de l'extrême-droite interlope degauche, et qu'elle fait désormais parti de la vulgate anti-communautariste, où se singularisent Yves Coleman et... Temps Critiques...

autrement dit, leur position est strictement la même que celles des anarchistes et autres issus de l'ultragauche, rêvant de l'unité prolétarienne, et conspuant ces sales prolos racialisés qui entendent s'auto-organiser et se battre sur la base de leurs intérêts immédiats, et non pour les beaux yeux bleus de ces blancs qui se croient rouges, mais ne font qu'intégrer des éléments de "communisation" mal digérés à l'idéologie française

Le programme des rencontres d’été pour un RCA, Réseau Communiste Anti-gestionnaire 8 juin 2014  Tant Qu'il...

Du 9 au 15 juillet prochain, près de Montauban, auront lieu les rencontres d’été pour un Réseau Communiste Antigestionnaire (RCA)

le programme (extraits)
RCA a écrit:
— Amorce d’un bilan des luttes de précaires et chômeurs de ces dernières années. Comment organiser la solidarité de classe en évitant les écueils de la charité, de l’assistanat et/ou de l’entre-soi ? Comment articuler l’auto-défense collective avec une perspective révolutionnaire ?

— Retour sur les luttes et initiatives de solidarité ainsi que les luttes en réponse aux besoins. Quel terrain et quel mode d’intervention ? Par exemple quel intérêt de s’intégrer dans des luttes sur les CRA, les prisons ou de faire d’autre actions de solidarité tournées vers des groupes sociaux dont on ne fait partie ? Cela pose aussi la question de quel soutien extérieur aux luttes déjà existantes, ou à celles que l’on voudrait voir exister.

La centralité de la question de genre dans la lutte des classes aujourd’hui. Quelles luttes des femmes ? Quelles perspectives révolutionnaires ?

- Réflexion autour des propositions d’activités à mettre en place avec le réseau

Nationalisme et communautarisme en période de crise. Volonté de discuter de deux phénomènes en expansion depuis la crise. La montée d’un nationalisme populiste dans les discours face aux prétendues causes de la crise (mondialisation, finance, étrangers…), de l’extrême droite au front de gauche (voir plus loin). Et en parallèle le réflexe communautaire comme réflexe de survie pour de larges franges du prolétariat.


le folklore au service de la révolution ?
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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Jeu 9 Juil - 2:14


et la question qui tue... Patlotch

pourquoi sont-ce principalement des théoriciens radicaux humanistes, prolétaristes et communisateurs juifs

qui refusent de considérer la 'race' comme structurelle historiquement au capitalisme ?  

Jacques Wajnsztejn de Temps Critiques, Clément Homs de la Critique radicale de la valeur (Wertkritik), Bernard Lyon né Dreyfus : "la race ne doit pas secondariser le genre", et Roland Simon de Théorie Communiste : un Noir est noir, un Blanc blanc, aucun rapport avec la structure du capital... pendants de Yves Coleman, NPNF Ni Patrie ni frontières : 2015 Mme Houria Bouteldja : les Indigènes de la République réussissent leur examen d’entrée dans l’extrême droite gauloise, 2004 :Saïd Bouamama un sociologue au service du voile... via Mondialisme.org site d'Henri Simon pour Échanges et Mouvements), Non-Fidès Base de données anarchistes insultant Angela Davis, Francis Cousin communisateur de Radio-Courtoisie chez les cathos intégristes, et Lucien Cerise entre ultragauche et extrême-droite proche d'Alain de Benoist, idéologue de la "nouvelle-droite"...fascisante européenne...

problème majeur pour tous ces gens-là : l'immigration non blanche-européenne, au nom d'universalismes humanistes, prolétariens, ou sionistes d'avant l'État d'Israël, avant-garde de la démocratie occidentale (Manuel Valls), sans parler de Corcuff et de ses ronds de jambe au "marxiste" Jean-Loup Amselle (Les nouveaux rouges-bruns dont le Parti des Indigènes...)

ceux qui dénoncent les "identitaires de gauche" (Germinal Pinalie, au nom de Marx...), le "communautarisme" qui hante les prolos racialisées dans les banlieues de "radicalisation"... "slamiste"(le RCA Réseau Communiste anti-gestionnaire proche de thèses genre-classe de Théorie Communiste), ont les mêmes arguments ou les mêmes silences que les Identitaires de Lorraine ou d'ailleurs, Fdesouche, Riposte laïque et ses féministes dont se rapproche l'anarchiste cocardier Claude Guillon, anarchistes infiltrés par les néo-cons ultra-sionistes (dont Yves Coleman est une tête de pont "anti-confusionnisme" assimilant antisionisme et antisémitisme... de gauche), etc. etc.

qui est le plus identitaire communautariste et le moins prolétaire, de ce "parti français de la trouille blanche" tous azimuts, ou des prolos nègres et arabes des quartiers populaires ?



qui prend qui pour un con ?


voire un antisémite...

afro
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MessageSujet: Vacarme critique 'les Indigènes' : [b]la faillite du matérialisme abstrait   Mar 14 Juil - 21:15

Vacarme critique les Indigènes : la faillite du matérialisme abstrait Norman Ajari PIR 12 juillet 2015

Paru dans le dernier numéro de la revue Vacarme, l’article « Pour une approche matérialiste de la question raciale » prétendait dérisoirement faire le procès des thèses défendues par le PIR en l’accusant notamment d’antisémitisme. Pour répondre à ces attaques, nous avons souhaité exercer notre droit de réponse de manière claire et argumentée. La rédaction de Vacarme a décidé de verrouiller le débat en refusant de publier ce texte.


texte intéressant en tant que tel, parce qu'après les "oublis" remarqués de Temps Critiques, les apories du milieu radical de la Communisation, que les marxistes de la Wertkritik soient épinglés par le PIR, sur le plan théorique, pour leur orthodoxie eurocentriste au sujet du rapport entre capitalisme et racisme, c'est le début d'une déconfiture de ce qu'Ajari appelle le matérialisme abstrait et moi l'universalisme prolétarien

Norman Ajari a écrit:
« Ce sont toujours les meilleurs et les plus nobles qui sont le plus détestés, car ils sont sincères et appellent les choses par leur nom. C’est là une faute impardonnable pour le genre humain qui ne hait jamais tant celui qui fait le mal, ni le mal lui-même, que celui qui lui donne son vrai nom. » Giacomo Leopardi, Pensées.

Méfiez-vous des idées qui font plaisir car c’est le « besoin de faire s’exprimer la souffrance [qui] est la condition de toute vérité »[1]. Les enthousiasmes disproportionnés qui ont processionné derrière une critique du Parti des Indigènes de la République parue récemment[2] confirment, mieux qu’un long discours, la justesse de cette maxime d’hygiène intellectuelle. La jubilation empressée de certaines mascottes de la « gauchosphère », brandissant fièrement telle citation, parvenant en toute hâte à des conclusions voulues définitives, a effectivement peu de rapport avec la vérité. Ce sont leurs propres opinions, exténuées d’avoir été battues et rebattues, que les contempteurs du PIR ont pu contempler dans le texte qui les a tant contentés. Elles étaient approximativement exprimées en des termes qu’eux-mêmes auraient employés à l’identique. Leur narcissisme ne s’étalera pas plus longtemps à nos dépens. L’article en question ne mérite pas qu’on y réponde ; la publicité qui l’entoure, elle, l’exige.

Les Indigènes de la République viennent de fêter leurs dix ans ; ils n’ont jamais ménagé leur public. En 2005, lycéen dans une petite ville de province, je me souviens d’avoir été interpellé par l’appel « Nous sommes les Indigènes de la République » et ébranlé dans la routine de mes idées par la radicalité de leur discours. C’est par fidélité à cet affect vieux de dix ans que j’écrirai. N’ayant pas participé à la fondation du mouvement et n’ayant aucun fait d’arme glorieux à faire valoir, je n’aurai d’autre ambition que de rappeler avec le plus de justesse possible la vitalité du discours du PIR. Au contraire de ceux que j’attaquerai, je ne perçois aucune rente sur le mensonge. L’article mal titré « Pour une approche matérialiste de la question raciale » paru dans les pages de la revue Vacarme, malgré la médiocrité de son argumentaire et de son contenu, servira de prétexte à cette fin.

Ce n’est pas moins de trois auteures qui ont uni leurs forces pour le rédiger. Le casting, en l’espèce, est loin d’être indifférent. C’est même un ingrédient clef de la rhétorique. L’association des signatures de trois « descendantes de musulmans et de juifs d’Algérie » devait, par contraste, mettre en évidence le sectarisme machiste et arabo-centré du PIR. Car c’est bien de cela qu’il sera question. Elles l’écrivent : « Surfant sur les durcissements identitaires, [le PIR] propose une lecture systématiquement culturelle voire ethnicisante des phénomènes sociaux. Cela l’amène à adopter des positions dangereuses sur l’antisémitisme, le genre et l’homosexualité. » Quelle réputation ces militantes croient-elles flétrir, qui s’imaginent-elles indigner, en qualifiant les positions du PIR de « dangereuses » ? Et surtout, dangereuses pour qui ? Ce qui est certain, c’est qu’elles ne le sont pas pour les raisons ici alléguées. « Sexistes, antisémites, homophobes : bienvenue chez les Indigènes », tel aurait pu être, traduit dans l’humour de caserne des ultras du PSG, le titre de l’écrit savant du tonitruant trio de Vacarme.

Ces allégations, sont-elles étayées de preuves ? Je prouverai qu’il n’en est rien et que ce papier vise à contenter les convaincus ou à désinformer les lecteurs distraits. Sans surprise, la première étape s’est déjà produite ; épargnons-nous donc la seconde. Soulignons enfin que les auteures se présentent comme « féministes et communistes ». Qu’elles ne se déclarent pas antiracistes n’a rien d’étonnant : elles cherchent à dissoudre l’antiracisme dans le bain de leurs propres ambitions qui, pour être « matérialistes », ne le sont sans doute pas au sens qu’elles revendiquent.

Une rhétorique plutôt qu’une méthode

La forme de l’article en question ne rachète pas plus le contenu que l’inverse. Toutefois, pour procéder avec ordre, commençons par la cause du mal qui saute le plus immédiatement aux yeux : la méthode. Ou, plus justement, l’absence de toute méthode, au profit d’une rhétorique et de ce que Bourdieu appelait le discours d’importance. Deux éléments indispensables à tout texte visant à convaincre lui manquent : d’une part une administration de la preuve et de l’autre une effort argumentatif pour démontrer les thèses avancées.

On ne peut pas faire aux Indigènes le reproche de ne pas s’exprimer suffisamment. Leur site regorge de textes théoriques, de commentaires et de communiqués liés à l’actualité, de prises de parole. [les textes référencés sont accessibles dans l'original] Une quantité significative de ces billets a été rassemblée voilà deux ans dans un épais volume intitulé Nous sommes les Indigènes de la République, paru aux Éditions Amsterdam. Il faut y ajouter les ouvrages de Sadri Khiari, notamment Pour une politique de la racaille (2006), La Contre-révolution coloniale en France (2009) et Malcolm X stratège de la dignité noire (2013). Pour que les critiques adressées au PIR soient recevables, elles auraient dû s’appuyer sur des citations de ces écrits, sur des analyses sourcées – bref, sur des preuves. Or malgré cette abondance de matériaux, seul un texte sur Dieudonné est effectivement cité, visiblement choisi pour les sous-entendus faux et malveillants qu’il permet de faire planer. Hormis cette exception, « Pour une approche matérialiste de la question raciale » se contente de périphrases orientées, de reformulations hasardeuses et laisse parler l’imagination des auteures. Pour faire passer leurs insinuations pour des thèses solides, le trio emprunte à Immanuel Kant, qui n’en demandait pas tant, son fameux als ob (comme si). Inutile de préciser qu’elles n’en feront pas le même usage : « Tout se passe comme si les prolétaires racisés qui subissent le plus violemment le racisme étaient instrumentalisés » ; « Tout se passe comme si les “indigènes sociaux” ne pouvaient sortir de leur position de subalternes qu’en redoublant la racialisation de leur position dans le capital. » Voilà comment sont amenées des conclusions arbitraires : rien n’a été prouvé, cité, démontré, mais c’est comme si. Et les auteures de monologuer, se confrontant moins aux propos des Indigènes qu’à l’idée vague et déformée qu’elles s’en font.

La seconde chose qui frappe, c’est la litanie des « il faut », brandis lorsque les arguments font défaut. Dès lors que le renoncement à tout effort pour convaincre en recourant à la preuve est consommé, la nécessité s’y substitue. Elle jaillit périodiquement, comme un coucou d’une horloge suisse. « Il faut maintenir une lecture de classe du racisme » ; ou encore : « il faut à la fois reconnaître ce qui se passe actuellement, et sortir de l’ombre les violences subies dans le passé ». De subtiles variantes sont à noter : « Penser un racisme systémique doit permettre d’articuler race et genre, race et classe. » Ces impératifs éthiques arbitraires, que rien ne vient jamais justifier et qui ne tiennent debout qu’en vertu de leur propre évidence supposée, tombent sur le lecteur comme des averses – mais l’article n’offre aucun abri. Pour paraphraser Debord, on nous parle toujours comme à des enfants obéissants, à qui il suffit de dire : « il faut », espérant qu’on veuille bien le croire. Ce paternalisme des fausses évidences ne nous convaincra pas ; voilà dix ans que les Indigènes lui ont tourné le dos.

Un soliloque extravagant, qui se tire de l’impasse par quelque deus ex machina dès qu’il se découvre pris au piège de ses propres roueries : voilà ce qui tient lieu de méthode à notre terrible trio. C’est donc sans peine qu’il peut conclure que la « lecture des Indigènes de la République de la question du racisme […] semble finalement assez faible », sans rien n’en avoir jamais examiné. L’épouvantail de papier que les auteures bricolent pour mieux l’abattre est effectivement si fragile que même le cocktail de platitudes et de sophismes qu’elles lui opposent suffit à triompher. On va voir à présent que si les positions réelles du PIR avaient été convoquées, au lieu de leur caricature, il en eut été autrement.

Désarticulation décoloniale

Le trio est plus obsédé par les articulations que ne l’est n’importe quel rhumatologue. L’articulation, dans le sens où il l’entend, c’est la combinaison des dominations de classe, de genre, de race, liées à la sexualité. L’injonction à l’articulation, qui se donne ici comme une fin en soi, le PIR la connaît bien. L’article « Pour une approche matérialiste de la question raciale » ne fait que confirmer les analyses de Sadri Khiari, qui soulignait que dès lors qu’elle n’est pas panachée, nouée à d’autres formes d’oppression sociale, la question raciale est d’emblée inadmissible dans le discours de la gauche radicale[3]. Puisque le PIR se donne pour objectif premier de lutter contre les continuités, les résurgences et les transformations du racisme colonial, on l’attaquera sur tout le reste : son approche du capitalisme, des questions de genre et de sexualité, son discours sur l’antisémitisme. En somme, ce qu’on reproche au PIR, c’est de se donner ses propres objets et objectifs. C’est de ne pas se soumettre de bonne grâce aux injonctions à échanger sa ligne contre le brouet mitonné par notre trio féministo-communiste. Toutefois, ce qu’il semble ignorer, c’est que ces sujets ne sont pas des points aveugles : les Indigènes les traitent à partir du paradigme décolonial qui est le leur. La pensée décoloniale n’est pas l’obnubilation par le seul thème du colonialisme ; c’est un effort pour donner à sa vision du monde la profondeur historique nécessaire pour agir et raisonner en se libérant de veilles routines politiques.

Elle part de l’hypothèse qu’à partir de 1492, avec la « découverte » puis la conquête de l’Amérique, naît un projet de civilisation européen dont la supériorité intellectuelle, morale et physique du Blanc sera le rouage essentiel. Or ce rouage, bien que rouillé, n’a pas encore fini de faire tourner la machine coloniale. L’Europe naît à ce moment-là, de ce moment-là ; elle n’a jamais cessé d’en récolter les fruits. « Avec l’approche décoloniale, ce qui compte, c’est […] la conscience du fait que les formes modernes du pouvoir ont produit (tout en les occultant) des technologies de la mort, qui affectent de façons différentes sujets et communautés. Le tournant décolonial permet aussi de réaliser que les formes du pouvoir colonial sont multiples ; que l’expérience, ou la connaissance, propres aux sujets les plus concernés par le projet de mort et de déshumanisation moderne, sont d’une importance capitale si nous voulons comprendre les formes modernes du pouvoir et proposer des alternatives. »[4] Ce que disent les Indigènes, c’est que c’est à partir de ce paradigme, qui prend en compte le projet de la suprématie blanche sur lequel se fonde la modernité elle-même, que les questions de sexe ou d’économie méritent d’être envisagées pour être pertinentes dans les vies des habitants du Sud global et de leurs diasporas. Ce ne sont pas des pièces rapportées, accumulées en une rassurante concaténation des dominations. Elles s’intègrent dans l’orbite d’une théorie cohérente qui, sans les ignorer, ne cherche plus sa légitimité dans la pratique et la pensée politique européenne.

L’intersectionnalité, nom savant de l’étude de l’articulation, est un concept que l’on doit aux féministes africaines-américaines. Or il arrive de plus en plus fréquemment que cette théorie d’abord antiraciste soit aujourd’hui retournée contre les femmes indigènes qui en sont les héritières légitimes. Dans la France d’aujourd’hui, le chantage à l’intersectionnalité est devenu un instrument de police idéologique qui permet de disqualifier ceux qui ne prêtent pas allégeance à l’agenda politique dominant. Les accusations d’homophobie ou d’antisémitisme, sont les armes de ce combat-là. Force est de reconnaître, aussi désolant que soit ce constat, qu’une part significative du discours intersectionnel français est formellement semblable à l’universalisme républicain (bien que leurs contenus diffèrent). Il cherche à consacrer la supériorité morale de celles et ceux qui le prônent, en les confortant dans l’illusion d’une légitimité sans borne. Articuler à tous propos la classe, la sexualité, le genre et la race, c’est s’assurer d’avoir son mot à dire sur tout, et d’être rarement contredit. Jack of all trades, master of none, le prêcheur intersectionnel répondra « classe » ou « genre » quand on lui parlera race, et vice versa, installant son petit universalisme par accumulation de points de vue, où son avis seul sera pleinement légitime. Les Indigènes désarticulent ce devenir funeste d’une théorie émancipatrice, qui ne bénéficie alors qu’à ses propagandistes professionnels.

Sur le capitalisme

La citation qui suit s’annonce comme une immense accumulation de contrevérités : « Ce racisme marque de manière matérielle et symbolique l’espace métropolitain européen. Néanmoins, la grille de lecture strictement décoloniale que nous propose le PIR nous empêche de comprendre les dynamiques actuelles, où ce racisme n’existe qu’en lien avec le développement capitaliste à l’échelle du monde. À ce titre, l’histoire coloniale est derrière nous, même si elle laisse des traces. L’Occident, c’est-à-dire les centres historiques d’accumulation capitaliste menacés par la crise, perpétue, à travers la “chasse aux terroristes”, la continuation d’une structuration de l’exploitation à l’échelle mondiale. Par exemple les guerres pour l’accès aux ressources naturelles (pétrole ou minerais “stratégiques”). Mais ce qui se joue également, c’est l’intensification de l’exploitation dans tous les segments de classe, à commencer par les plus fragiles. Ce processus d’appauvrissement et de marginalisation finit par engloutir des sujets qui ne sont pas noirs, arabes ou descendants de colonisés. »

Le trio adopte l’idée anticapitaliste la plus classique selon laquelle le capitalisme aurait entraîné, au gré des besoins de l’accumulation, divers processus de racialisation (je ne m’attarderai pas sur sa tendance à appuyer lourdement sur l’origine sociale de la race comme sur une trouvaille brillante – dans un débat sur le PIR cela revient, en termes de pertinence, à rappeler que l’eau mouille ou que le soleil chauffe). Or il n’est pas absurde, dans une perspective décoloniale, de formuler exactement l’hypothèse inverse : c’est le capitalisme qui naît du racisme. J’ai évoqué plus haut la conquête des Amériques. L’étape historique suivante, celle de la traite transatlantique, est ici décisive. Ce ne sont pas de nébuleuses « dynamiques actuelles » qui lient le racisme aux échanges économiques globaux : il en va ainsi depuis le XVIe siècle ! Les remarques de CLR James selon lesquelles les plantations de la Caraïbe préfigurent les usines de l’ère industrielle sont aujourd’hui bien connues. L’historien Marcus Rediker va plus loin encore dans ses recherches sur le navire négrier qui, selon lui, fut « l’élément central d’un ensemble de bouleversements économiques profonds et interdépendants qui furent essentiels à l’essor du capitalisme »[5]. En effet, le négrier, liant intimement accumulation et répression, était à la fois une factory, c’est-à-dire un établissement commercial itinérant, et la première forme de prison moderne, en un temps où elle n’existait pas encore sur la terre ferme.

L’histoire du droit des gens et du droit international, de Hugo Grotius à Carl Schmitt, montre que le privilège des institutions, des terres, et finalement des peuples européens dans l’imaginaire politique précède logiquement et historiquement le capitalisme. Il en est, à la lettre, la condition de possibilité. Ce sont ces doctrines qui permirent les massacres des amérindiens et la traite, aussi bien que le second colonialisme moderne. Trop occupées à brandir les concepts marxiens les plus élémentaires (croit-on vraiment nous enseigner le fétichisme de la marchandise ?) comme si elles venaient tout juste de les inventer, les auteures n’envisagent pas que c’est depuis la perspective décoloniale que le « développement du capitalisme à l’échelle du monde » se laisse penser le plus rigoureusement. Comme le rappelle à juste titre Nelson Maldonado Torres, la colonisation a été « le modus operandi de la globalisation »[6]. Contrairement à ce qu’asserte le trio, le PIR ne « subsume » pas « toutes les questions sous celle de la race ». Écrire cela, c’est encore sous-entendre que ce serait affaire de choix. Le PIR constate que la race est fondatrice de la modernité comme de l’accumulation capitaliste, et il en tient compte.

En outre, les clichés médiatiques assimilant le néocolonialisme contemporain aux seules « guerres pour l’accès aux ressources naturelles » en dit long sur la méconnaissance de nos spécialistes autoproclamées d’économie politique. Entre les zones d’extraction minérale privatisées, sécurisées par des private military contractors et les conséquences délétères des politiques d’ajustement structurel, il y a pourtant des analyses consistantes à relayer et à poursuivre[7] (et je ne pense ici qu’au seul continent africain). D’autant que dans les pays où les mesures d’ajustement ont été mises en place, l’incapacité dans laquelle s’est trouvé l’État de financer le compromis social l’a souvent conduit à compenser cette perte de contrôle par une intensification de la répression et un recours accru au racisme et la xénophobie en guise de ciment national[8]. À l’heure où des plans d’ajustement ciblent les nations européennes, l’étude des expériences du Sud global dans la perspective décoloniale pourrait sembler précieuse, mais nos auteures la délaissent. Pourtant le fond n’a pas encore été atteint. Leur sophisme le plus grossier réside dans l’idée que l’extension à la population blanche d’une précarité autrefois propre aux descendants de colonisés invaliderait les analyses du PIR, les signalant comme dépassées. Ce raisonnement laisse perplexe : on feint de croire que l’extension et l’intensification d’un phénomène équivaut en réalité à sa disparition. Si j’apprends le Mandarin, vais-je précipiter l’écroulement de la République Populaire de Chine ? Le phénomène d’indigénisation des Blancs des quartiers, qui a bien été étudié par Sadri Khiari[9], confirme au contraire la justesse de la perspective décoloniale.

On peut donc finalement répondre à l’insinuation faussement candide du trio : « Tout se passe comme si les “indigènes sociaux” ne pouvaient sortir de leur position de subalternes qu’en redoublant la racialisation de leur position dans le capital. Comme si les jeunes issu-e-s de l’immigration coloniale n’avaient pas le droit, eux, elles aussi, de s’interroger sur l’organisation du travail, sur la propriété des moyens de production, l’exploitation… » Premièrement, on ne redouble rien du tout. Nos brillantes marxologues saisiront la référence si j’affirme que l’enjeu est plutôt de passer de la race en-soi, en butte à tous les coups et produite par leur répétition, à la race pour-soi, politisée et organisée. Deuxièmement, au contraire des rhumatologues politiques, le PIR n’interdit à personne de s’interroger sur quoi que ce soit. Par contre, et c’est bien là le problème, il se réserve le droit d’apporter des réponses.

Sur le genre


La parole est à l’accusation : « Selon ce raisonnement donc, une indigène sociale ne peut pas développer des outils de lutte et de revendication en fonction de son actualité présente, de son genre, de sa sexualité. Elle doit se référer éternellement à sa position post-coloniale ; ses modèles d’émancipation n’appartiennent qu’au passé. Si elle se prend à défendre d’autres causes ou à articuler, par exemple et au hasard, race et genre, c’est qu’elle adopte l’agenda des Blancs. »

Un texte de Houria Bouteldja que le trio se garde bien de citer aurait pu apporter quelque éclairage à ces conclusions brumeuses[10]. Elle ne s’y prononce pas quant à l’idée de savoir s’il faut ou non être féministe. Ce qui désarçonne nos auteures, qui rêvent de déplacer les plaques tectoniques de l’histoire à grands coups de « il faut » et de « tu dois », c’est que le PIR n’émet pas d’injonctions, qu’il n’aboie pas d’ordres. Quand il propose la notion de « féminisme décolonial », il ne s’agit pas d’une nouvelle norme, mais d’un outil pour penser race et genre au-delà de l’injonction à l’articulation qui cherche à faire du terme « féminisme » le synonyme rigoureux de « progrès ».

Une représentation commode de ces enjeux tend à présenter le féminisme comme un front de modernisation, en lutte contre des archaïsmes liés au patriarcat. Le paradigme décolonial pose ce problème différemment. Selon lui, féminisme et patriarcat appartiennent à un même espace-temps : celui de la modernité européocentriste et coloniale. Cet espace-temps est devenu mondial, et avec lui la version européenne du patriarcat, différemment acclimatée en fonction des régions. Cela ne signifie pas que les sociétés précoloniales auraient été des paradis peuplés de « bons sauvages » et dénuées de toute forme d’inégalité. Seulement, ce ne sont plus ces formes pré-modernes d’inégalité qui prédominent aujourd’hui. Vaincues, rétamées par le colonialisme, ces épistémologies ont été investies ou remplacées par la modernité européocentriste. Une alternative se présente alors pour qui souhaite  toujours envisager un projet émancipateur. Aucun de ses membres n’est, dans l’absolu, plus légitime que l’autre, et tout est ici affaire de situation. D’une part, le féminisme classique, qui se tient à l’intérieur de ce même paradigme pour y faire naître des potentialités libératrices. De l’autre, le féminisme décolonial dont parle Bouteldja. Ce dernier, se basant sur les héritages combinés des féministes de couleur et des politiques anticoloniales, se bat pour sortir du paradigme lui-même.

Le PIR ne cherche pas à empêcher qui que ce soit d’adhérer au projet du féminisme classique ; il reconnaît sa légitimité dans son ordre propre. Toutefois, il suggère que le projet décolonial est plus pertinent pour le Sud global et ses diasporas victimes du racisme. Et il ne peut rester de marbre face aux attaques dont il fait l’objet, pas plus que devant les diverses formes de racisme ou de tentations hégémoniques qui caractérisent certaines interventions féministes. Comme l’annonce un titre fameux de Christine Delphy, les féministes ont un « ennemi principal » : le patriarcat. Les Indigènes en ont un autre : la modernité raciste et européocentriste, dont le patriarcat est l’un des versants.

Ce thème permet d’aborder rapidement une autre rumeur qui court à propos du PIR : son soi-disant « éloge des couples non-mixtes », qui consisterait à « limiter autant que faire se peut les unions entre “racisés” et “Blancs” »[11]. Premièrement, le PIR n’a pas pour ambition de légiférer sur les choses de l’amour ; contrairement au SOS racisme des pires moments, il ne suggère pas que c’est en faisant grincer les ressorts de nos matelas que nous changerons le monde. Deuxièmement, force est de constater que dans ces discours critiques, les « couples mixtes » que l’on croit attaqués sont ceux qui impliquent un Blanc : qu’Arabes, Noirs, Asiatiques, Sud-Américains se prennent de passion les uns pour les autres n’intéresse personne. Or c’est cette assimilation de la « mixité » à la blancheur que dénoncent les Indigènes. Il en découle, troisièmement, qu’il n’y a rien à gagner à sacrifier à ce mythe : ces mariages soi-disant « mixtes » ne sont ni plus honorables, ni même plus mixtes, que les autres. Ils sont simplement plus blancs. Fanon qui, dans Peau noire, masques blancs, critique longuement le désir intéressé de blancheur des Antillais, se maria lui-même avec une femme blanche. Y a-t-il une morale à en tirer ? Aucune, sinon peut-être que ses recherches lui permirent d’aimer une femme, plutôt que son propre rêve de « lactification ». Partant de la même question des mariages « mixtes », Serge Halimi, entonnant un air répété ad nauseam, reproche aux Indigènes de provoquer « la division permanente des catégories populaires »[12]. C’est de la pensée magique : le PIR ne provoque rien, il pointe une division réellement existante. Les appels à l’unité qui ordonnent aux indigènes de disparaître dans la masse procèdent d’un fétichisme de l’harmonie sociale (toujours gagnée sur le dos des minorités) dont j’espère qu’il est un des  tous derniers dupes.

Sur l’antisémitisme[13]

Voyons à présent ce que les trois auteures ont à opposer au PIR concernant la « question juive » : « L’antisémitisme moderne a une dimension systématique. Il explique un monde menaçant et devenu rapidement trop complexe. Lié au conspirationnisme, il se présente comme la clé interprétative de toute la violence et du non-sens qui fonde la dynamique d’un ordre social sans autre but que sa propre reproduction. Cette explication du monde apparemment délirante a des effets bien réels. L’identification des juifs à l’argent, à un pouvoir abstrait et menaçant, perdure. Dans les moments de crise sociale, il revient en force, même à gauche. L’école allemande de la Wertkritik tente de comprendre ce lien tendanciel entre certaines formes de critique anticapitaliste et l’antisémitisme. »

Quelques lignes plus haut, le PIR était accusé d’être insuffisamment préoccupé par les transformations récentes du capitalisme, mais l’opportunité de lui imputer un nouveau crime le travestit soudain en chaînon manquant entre anticapitalisme et antisémitisme. Le trio navigue au radar. Il emprunte au courant philosophique postmarxiste de la Wertkritik et à Moishe Postone leur critique d’un « antisémitisme structurel ». Selon cette doctrine, l’antisémitisme contemporain procéderait toujours d’une même métonymie : l’assimilation du Juif à l’abstraction, à une puissance abstraite, occulte et impalpable, mais omniprésente. Ce cadre suppose que le discours qui s’est cristallisé au moment du national-socialisme conserve aujourd’hui toute sa pertinence analytique : le Juif incarnerait toujours le capitalisme financier, déconnecté du sang et du sol, opposé au vitalisme de l’industrie comme à celui de la race pure. Ce modèle strict permet d’isoler l’antisémitisme de toutes les autres formes de racisme, en le traitant comme un phénomène absolument singulier[14].

Tout l’effort du trio consistera à plaquer cette définition peu convaincante de l’antisémitisme sur les analyses des Indigènes : « Lutter contre l’antisémitisme, ce serait lutter contre le philosémitisme. Finesse dialectique mise à part, on retrouve là la vieille idée que les juifs, liés au pouvoir, tirent les ficelles ! » Aussi peu accoutumé à la dialectique qu’à la finesse, voilà ce que le trio retient de l’analyse du PIR selon laquelle l’État alimente la division entre les communautés racialement dominées[15]. C’est que nos auteures sont prises au piège d’un paradoxe de leur usage de la Wertkritik. L’« explication du monde apparemment délirante » dont elles prétendent faire l’exégèse semble contagieuse.  À la manière de la conscience malheureuse hégélienne, elles sont tellement fascinées par le flou rassurant de leur propre idée de l’antisémitisme qu’elles finissent par se confondre avec sa définition. Dans leur discours, ce n’est plus le Juif, c’est l’antisémitisme qui devient une menace abstraite. On veut le découvrir partout, surtout là où il n’est pas : dans le discours du PIR. Cette accusation, qui est l’une des plus grave qu’on puisse proférer, visait à discréditer définitivement les Indigènes sans effort. Mais cette perfide manigance médiatique est éventée.

Enzo Traverso, dont le trio cite un ouvrage, montre dans La Fin de la modernité juive que l’après seconde guerre mondiale, sans bien sûr signer la fin de l’antisémitisme, marque l’entrée dans une ère où il ne constitue plus le ciment de la socialité européenne qu’il fut trop longtemps. Bien au contraire, l’Europe postfasciste se rachète une virginité en s’organisant de plus en plus autour de cette religion civile que devient la mémoire de l’holocauste[16]. C’est ce phénomène, examiné au prisme de ses conséquences sur la vie des indigènes, que Houria Bouteldja a qualifié de philosémitisme. Le « philosémitisme » dont parle le PIR n’a, de près ou de loin, rien à voir avec un quelconque pouvoir juif, mais tout à voir avec l’instrumentalisation du « nom juif » – c’est-à-dire avec son impouvoir. La première caractéristique du philosémitisme, c’est précisément que ce ne sont pas les Juifs qui « tirent les ficelles », mais l’européocentrisme. Le philosémitisme est un antisémitisme, je me suis déjà exprimé à ce propos[17]. Mais, comme il ne se confond pas avec l’archétype grossier de « l’antisémitisme structurel » (puisque le philosémitisme valorise un idéal d’occidentalisation) le trio est incapable de l’analyser. C’est ainsi qu’il en est réduit à allonger la pensée de Bouteldja dans le lit de Procuste de la Wertkritik, dans l’espoir de crédibiliser une accusation d’antisémitisme qui ne convainc pas.

Malgré une grande déférence à leur égard, les auteures prennent la peine de préciser en note qu’elles ne partagent pas les positions des auteurs de la Wertkritik quant à Israël. Il faut dire que les opinions de ces derniers sont si farfelues qu’une telle indication est moins à porter au crédit de l’esprit critique du trio qu’à celui du sens commun le plus élémentaire. Plus significatif est le degré de la divergence. Les termes dans lesquels s’exprime la condamnation d’Israël sont soigneusement choisis : « Nous critiquons comme telles les exactions à Gaza, dans les territoires, la colonisation galopante en Cisjordanie, à Jérusalem Est. » Présentant ces crimes comme les excès regrettables d’une situation normale, le trio cherche à faire oublier que l’État d’Israël est un pur produit du colonialisme britannique. Il cherche à faire passer son sionisme modéré, son sionisme tempéré, pour un projet émancipateur. Comme l’explique Youssef Boussoumah dans une conférence éclairante, la création de cet État s’est moins présentée comme une « solution nationale à la violence antisémite » que comme une solution coloniale, pour laquelle la destruction des Juifs d’Europe constitua un événement légitimant et in fine une aubaine[18]. Comme le prouvent suffisamment les divers sujets que j’ai précédemment traités, il n’y a pas au PIR de « focalisation unique sur la question palestinienne, alimentée par les nostalgiques du panarabisme et les gauchistes français ». Mais le PIR est un parti décolonial, or Israël et colonialisme sont indissociables (et, que je sache, ni la nostalgie ni le panarabisme ne sont des crimes de droit commun).

De Hannah Arendt à Jean-Paul Sartre, en passant par Jean Améry, l’histoire des idées compte de nombreuses analyses pénétrantes des ressorts de l’antisémitisme. Que les affabulations de la Wertkritik aient été mises en avant renseigne sur le sens tout métaphysique que le trio donne à cette « économie politique » dont il a plein la bouche. Plus subtils, Horkheimer et Adorno distinguaient, dans leur Dialectique de la Raison, deux formes d’antisémitisme. D’une part celle, obsessionnelle et meurtrière, des nazis. De l’autre, celle des libéraux qui partent du principe que les Juifs constituent un groupe sans caractéristiques particulières, sinon l’opinion ou la religion. Postulant, à tort, l’unité réalisée des humains, cette thèse « sert à faire l’apologie de l’état de chose existant »[19] en négligeant les conséquences de l’existence des différences. La structure de cet antisémitisme libéral, dont l’objet n’est aujourd’hui plus les Juifs mais les indigènes, se retrouve dans l’argumentaire du trio. Elle explique sa critique assurée de « l’essentialisme ».

L’essentialisme est-il un humanisme ?

Liée à celle du manque d’articulation, l’accusation d’essentialisme est la seconde critique massive formulée par le trio. Selon lui, le PIR « essentialise les fameux “Indigènes sociaux”, les subalternes qu’il prétend représenter ». Une précision vient plus loin : « cette essentialisation des Arabo-musulmans ne laisse de place à aucune autre identification au sein des indigènes. C’est toute la limite du programme du PIR esquissée dans la notion d’“internationale domestique” : une suprématie de la race qui annule en fait toute autre articulation, race et classe, race et genre, race et sexualité. Selon ce raisonnement donc, une indigène sociale ne peut pas développer des outils de lutte et de revendication en fonction de son actualité présente, de  son genre, de sa sexualité ».

L’incongruité de l’usage du syntagme « suprématie de la race » à propos du PIR apparaît avec d’autant plus de netteté que, depuis la tuerie négrophobe de Charleston, la France entière connaît la signification et la brutalité de l’idéologie suprémaciste blanche. L’arbitraire de cette assimilation illustre une fois de plus la confusion dans laquelle se trouve le trio – confusion dont on s’apprête à explorer une nouvelle facette.

« Essentialisme » est l’un de ces concepts qui connaissent un destin étrange. Autrefois catégorie philosophique, il tend à se transformer en lieu commun journalistique. Son caractère embarrassant ne tient pas à quelque trahison d’une supposée pureté conceptuelle, mais à la capacité d’un tel mot à ensorceler le discours en donnant des apparences de profondeur et d’acuité à des idées triviales qui, différemment formulées, auraient frappé par leur indigence. Comme souvent, ce qui inquiète ici, c’est le consensus. En effet, dans le discours militant de gauche, le terme d’essentialisme n’est convoqué que sous une seule forme, à une seule fin : l’accusation. Lorsqu’il surgit dans le débat, c’est qu’on a basculé dans le régime de l’inculpation.

Le PIR ne se reconnaît pas dans la catégorie d’essentialisme et cherche à la dépasser. Mais ils reconnaissent que les « anti-essentialistes » oublient souvent deux points importants. D’une part, ils n’admettent pas que ceux qui se disent essentialistes ont raison sur un point : ils insistent sur la finitude, et notamment la finitude de la mémoire. Il n’est pas possible d’avoir accès à une culture infinie. Nul ne peut échanger sa mémoire contre une autre, ni devenir une sorte d’accumulation illimitée de toute la diversité universelle. Mais les essentialistes cherchent à absolutiser cette finitude, à en faire une norme contraignante, ce que les Indigènes condamnent. Cela conduit au second oubli des anti-essentialistes : ils ne distinguent pas les « essences » (c’est-à-dire les attachements, ce à quoi tiennent les individus et les groupes, leur mémoire) et la contrainte d’adopter des normes de comportement (l’interdiction de toute transformation, de toute créolisation).

Les Indigènes, dans la déclaration de leurs principes, évitent ces pièges : « Malgré leurs conditions communes et leurs intérêts communs, les indigènes ne constituent pas une entité homogène. Des communautés différentes existent en leur sein, ayant des origines diverses, des parcours historiques spécifiques, des cultures, des spiritualités et des attentes particulières. De nombreux indigènes se considèrent par ailleurs comme n’appartenant à aucune communauté particulière. Des Blancs sont partiellement indigénisés par les politiques de stigmatisation, de relégation, de discrimination qui sont menées à l’encontre des quartiers populaires. Ils sont par ailleurs dans une démarche de solidarité voire d’identification avec les indigènes. »[20]

La philosophie des Indigènes cherche à s’épargner deux écueils, qui prennent la forme de deux injonctions. D’un côté, l’alliance de la contrainte et de l’essence (« Reste ce que tu es ! »), et de l’autre la contrainte d’être sans essence (« Deviens rien ! »). Le PIR envisage une essence sans contrainte, c’est-à-dire la reconnaissance des attachements, des croyances dans lesquelles sont pris les individus et les groupes, la finitude de leur mémoire. Mais aussi la connaissance du fait que ces attachements eux-mêmes peuvent devenir mortifères, et ne méritent jamais d’être pris pour des fins en soi. Les temps, les circonstances changent, et il peut être nécessaire de se détacher, d’abandonner ce qu’autrefois l’on a cru ; mais il n’y a pas de révolution mémorielle. La transformation est possible, pas le devenir rien. Frantz Fanon comparait ce processus à l’émergence de la maturité. L’adolescent rêve d’échapper à toutes les règles, de tout tenir de lui-même. Mais l’erreur serait de s’imaginer, au contraire, que devenir adulte revient à suivre des règles définies, à savoir se conformer. En vérité, être adulte c’est connaître son héritage, mais savoir qu’il est possible de le trahir, c’est-à-dire d’enfreindre les règles pour en établir de nouvelles, pour faire advenir le mieux. Faire vivre son essence, c’est-à-dire sa mémoire, sans jamais en être l’esclave, voilà une position décoloniale. La politique indigène, comme le souligne Sadri Khiari, ne vise pas l’homogénéité[21].

Je risque d’être accusé de mauvaise foi si je n’évoque pas une autre acception du terme « essentialisme ». En effet on reproche parfois au PIR d’essentialiser les objets de ses critiques : la République par exemple. Je répondrai simplement qu’elle s’essentialise fort bien toute seule.

Les racines de leur haine

Un pan de la gauche, c’est le cas du trio, voue aux Indigènes de la République une véritable haine qui, comme on vient de le voir, comporte une part irrationnelle. Et les accusations viennent après coup, comme les rationalisations d’une phobie : « il faut que le PIR soit bourgeois, il faut qu’il soit sexiste, il faut qu’il soit antisémite. » Pourquoi ? « Parce que je le hais ! » C’est ainsi qu’une mauvaise réputation fait son chemin, qui prête au PIR un pouvoir menaçant, presque illimité. On en est donc réduit à s’interroger sur les causes réelles de cette détestation, qui n’apparaissent jamais au grand jour, mais dont on discerne les contours. Ainsi, c’est plein d’aigreur que le tiercé perdant de Vacarme grommelle, dans un accès de sincérité inattendu, que la « politisation opérée par le PIR a lieu dans un va-et-vient entre une conférence à Oslo pour le gratin intellectuel mondialisé et une manifestation à Barbès ». Que le PIR dialogue sur un pied d’égalité avec des intellectuels, sans rougir de sa propre doctrine, puis passe à l’action contre le sionisme aux côtés des indigènes avec lesquels il a tout en commun, voilà bien ce que cette gauche jalouse et rhumatismale s’est depuis des décennies révélée incapable de faire.

Cette gauche-là hait le PIR parce qu’il existe. Sa rancune ne procède pas du mal qu’il lui fait, mais elle ne lui pardonne pas de ne pas lui vouer l’admiration qui lui fait tant défaut. Sa pratique religieuse et incantatoire de la politique se trouvant dans l’impasse, elle cherche des coupables. Or son erreur est d’avoir pris ses principes, sa morale généreuse, fondée sur la défense de tous les opprimés en vrac (prolos, femmes, homos, indigènes, etc.), pour une perspective et un projet politique. Cet idéalisme s’étant révélé impraticable sur le terrain, ceux qui le prônent en sont réduits à persifler sur quiconque privilégie la cohérence plutôt que l’orgueil. Cette frange de la gauche française crache sur le PIR comme elle retweet sur Podemos : pour oublier qu’elle ne peut pas. Au lieu de faire des Indigènes l’objet de sa colère, elle devrait chercher les causes de sa propre impuissance.

Ce que nos adversaires croient savoir, nous le savons mieux qu’eux ; seulement, nous n’en avons plus l’usage. L’article du trio évoque l’économie politique à chaque ligne, comme un mantra, mais ne la fait jamais, se contentant d’une litanie d’anecdotes et d’une poignée de concepts marxiens connus des élèves de terminale. « Matérialisme » n’est alors qu’un mot de passe, qui dit à cette gauche-là « je suis de votre côté ». Les Indigènes, pour leur part, ne font pas de courbettes. Ils n’ont pas de gages de bonne conduite à donner. Pour emprunter l’idée de Malcolm X, vu d’ici bien sûr, le PIR semble minoritaire. Mais le tiers-monde, le Sud global d’aujourd’hui, est son horizon. À ce titre il se tient avec la majeure partie du monde, et du côté de l’avenir.

Norman Ajari

Notes

[1] Adorno Theodor W., Dialectique négative (1966), trad. Collège de philosophie, Paris, Payot, 2003, p. 29.

[2]  Malika Amaouche, Yasmine Kateb & Léa Nicolas-Teboul, « Pour une approche matérialiste de la question raciale ».

[3] Khiari Sadri, « Les mystères de l’ “articulation races-classes” » .

[4] Maldonado Torres Nelson, « Actualité de la décolonisation et tournant décolonial », in : Bourguignon Rougier Claude, Colin Philippe et Grosfoguel Ramon (dir.), Penser l’envers obscur de la modernité. Une anthologie de la pensée décoloniale latino-américaine, Limoges, Presses Universitaires de Limoges, 2014, p. 47.

[5] Rediker Marcus, À bord du négrier. Une histoire atlantique de la traite (2007), trad. Aurélien Blanchard, Paris, Seuil, 2013, pp. 69-70.

[6] Maldonado Torres Nelson, « Actualité de la décolonisation et tournant décolonial », art. cit., p. 44.

[7] Ferguson James, Global Shadows. Africa in the neoliberal world order, Durham – Londres, Duke University Press, 2006.

[8] Comaroff Jean et Comaroff John, Zombies et frontières à l’ère néolibérale. Le cas de l’Afrique du Sud post-apartheid, trad. Jérôme David, Paris, Les Prairies Ordinaires, 2010 ; Prashad Vijay, Les Nations obscures (2007), trad. Marianne Champagne, Montréal, Écosociété, 2009.

[9] Khiari Sadri, « Les blancs indigénisés des cités populaires » .

[10] Boutelja Houria, « Féministes ou pas ? Penser la possibilité d’un “féminisme décolonial” avec James Baldwin et Audre Lorde » .

[11] « Vous avez dit Soral ? ».

[12] Halimi Serge, « Comment échapper à la confusion politique » .

[13] Je remercie chaleureusement Selim Nadi qui m’a fait bénéficier de ses lumières à propos de Postone et de la Wertkritik. Les analyses qui suivent sont largement redevables de ses recherches.

[14] Postone Moishe, « Antisémitisme et national-socialisme ».

[15] Bouteldja Houria, « Qu’adviendra-t-il de toute cette beauté ? ».

[16] Traverso Enzo, La Fin de la modernité juive, Paris, La Découverte, 2012.

[17] Ajari Norman, « Le contraire de la “haine de la Shoah”. Sur un billet de Liliane Kandel ».

[18] Boussoumah Youssef, « Le sionisme expliqué à nos frères et à nos sœurs ».

[19] Horkheimer Max et Adorno Theodor W., La Dialectique de la Raison (1969), trad. Éliane Kaufholz, Paris, Gallimard, 1974, p. 250.

[20] PIR, « Nos principes ».

[21] Khiari Sadri, « L’indigène discordant ».
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MessageSujet: "Pour une approche matérialiste de la question raciale" juin 2015   Sam 18 Juil - 16:00

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comme dit quelqu'un, une critique intéressante du PIR


Pour une approche matérialiste de la question raciale

Une réponse aux Indigènes de la République

versé ici et non dans la décolonialité vue des dogmes marxistes, anarchistes et féministes, bien que venant de marxistes-léninistes-maoïstes, mais qui affirment : « Pour nous, descendantes de musulmans et de juifs d’Algérie, mener la critique du PIR, comme mener celle de la Gauche, est une question d’autodéfense.»

(ce texte aborde aussi la critique du PIR par la revue Vacarme)


source Servir le Peuple Nous sommes les Nouveaux Partisans - L'Ora es Venguda


Peut-être fallait-il aux golmons d'AQNI, de "Poisson Rouge", de Non Fides, des "Morbacks Vénères" et autres petits bourgeois gauche-blanche des campus (les fourestiens et Philippe Val à la rigueur on s'en fout, ils ne se réclament pas du camp révolutionnaire) une illustration de ce qu'est une critique CONSTRUCTIVE des positions du PIR (qui sont indiscutablement discutables). La voici.

Pour une approche matérialiste de la question raciale

Une réponse aux Indigènes de la République

Citation :
Les Indigènes de la République ont contribué à rendre visible un racisme de gauche, appuyé sur le racisme intégral consubstantiel à la société française, mais seraient-ils prisonniers de ces enjeux ? Une analyse systématique des champs de force qui s’exercent sur les plus précarisés permet de sortir de l’ornière : une critique conséquente de l’invisibilisation des questions raciales et de genre, échappant au grand jeu identitaire de l’extrême droite, ancrée dans la critique de l’économie politique.

Des morts en Méditerranée en passant par les émeutes de Baltimore jusqu’aux menus faits quotidiens de la vie métropolitaine, tout nous ramène à la question raciale. Il nous semble nécessaire de proposer une analyse de fond du racisme qui ne soit pas qu’une réponse à chaud aux événements.

On assiste aujourd’hui à une montée de l’islamophobie et de l’antisémitisme. C’est une double vague et il faut réussir à penser les choses ensemble, alors que les séparations sociales sont de plus en plus fortes et les logiques de guerre de tous contre tous incontrôlables. Cela signifie refuser les logiques de concurrence entre les racismes ; mais aussi penser islamophobie et antisémitisme dans toute leur spécificité. Et cela dans le contexte général d’une augmentation de la violence sociale, d’un durcissement des segmentations de classes et des effets du racisme structurel (logement, travail, etc.). C’est de plus en plus dur pour les plus pauvres, pour ceux qui sont déjà les plus précarisés (les racisés, les femmes).

Avec les attentats de janvier, la gauche s’est pris en plein dans la figure son déni de la question du racisme. Elle qui s’est fait une spécialité de dénoncer la victimisation et de refouler le racisme comme phénomène structurel massif. L’obsession du voile des féministes institutionnelles a fonctionné comme un révélateur du racisme d’une gauche accrochée à un universalisme abstrait et agressif.

Voilà pourquoi nous étions enthousiastes devant l’énorme travail qui a rendu visible ce racisme de gauche, républicain, auquel le Parti des Indigènes de la République (PIR) a participé depuis 2004. Nombreux sont ceux qui ont travaillé à saper ce racisme respectable [1] pour lequel les indigènes ne sont pas réellement des égaux et qui, s’il ne se justifie pas « contre » le racisé, tire son argumentation des grandes valeurs censées l’émanciper. Toute une histoire de la condescendance et du paternalisme de la gauche française reste à écrire, notamment sur la façon dont le discours de classe a été utilisé pour maintenir bien en place les hiérarchies au sein du mouvement ouvrier lui-même.

Néanmoins, il nous semble que le PIR a glissé. Surfant sur les durcissements identitaires, il propose une lecture systématiquement culturelle voire ethnicisante des phénomènes sociaux. Cela l’amène à adopter des positions dangereuses sur l’antisémitisme, le genre et l’homosexualité. Il essentialise les fameux « Indigènes sociaux », les subalternes qu’il prétend représenter. Tout se passe comme si les prolétaires racisés qui subissent le plus violemment le racisme étaient instrumentalisés dans une stratégie politique qui se joue essentiellement dans l’arène de la gauche blanche et des intellectuels radicaux à la mode.

Pour nous, descendantes de musulmans et de juifs d’Algérie, mener la critique du PIR, comme mener celle de la Gauche, est une question d’autodéfense.

Pour nous, descendantes de musulmans et de juifs d’Algérie, mener la critique du PIR, comme mener celle de la Gauche, est une question d’auto-défense. Nous pensons que nous n’avons rien à gagner dans l’opération politique qui subsume toutes les questions sous celle de la race. Pour nous, non seulement les questions de racisme mais aussi les questions d’économie politique, de rapports sociaux de sexe sont à l’ordre du jour

Économie politique de l’islamophobie

Qui prend le RER à Gare du Nord le matin sait que ceux qui ont l’air arabe, noir ou rom subissent une pression constante. Contrôles au faciès, « bavures policières », relogement dans des banlieues toujours plus lointaines, les racisés subissent une ségrégation géographique, sociale et symbolique. Ce racisme intégral, pour reprendre l’expression de Franz Fanon, consubstantiel à la société française, commence dès l’orientation en 4e, avec la recherche d’un stage, du premier job… et s’étend à toutes les dimensions de l’existence. Dans ces multiples apparitions, il s’étend des rues de nos villes riches où les hommes racisés se font refouler des boîtes de nuit jusqu’aux confins des mers où on laisse se noyer avec une indifférence complice ceux qui osent franchir les frontières.

En France, l’islamophobie, le racisme anti-musulman, est à comprendre, non pas simplement comme une opposition laïque à la religion, mais comme un racisme dirigé vers tout ce qui est noir ou arabe. Notamment quand sa présence est visible dans l’espace public, qu’il s’agisse de femmes voilées ou de jeunes tenant le mur. Les événements de janvier n’ont fait qu’accentuer ce processus de stigmatisation. Des attaques de mosquées aux agressions de femmes voilées, en passant par les convocations au commissariat d’enfants de huit ans qui ne disaient pas assez « Je suis Charlie », il est devenu quasiment impossible de parler politique quand on a une gueule d’Arabe sans avoir à se justifier de ne pas être islamiste.

Il ne s’agit pas de simples discriminations ou de préjugés. L’islamophobie renvoie à une question plus centrale, la question raciale. Celle-ci fonctionne comme assignation à une place dans la division du travail de certaines catégories de population sur la base de leur origine et de leur couleur de peau. Il suffit d’observer un chantier de BTP pour constater qu’en général les gros travaux sont fait par les Noirs, les travaux plus techniques par les Arabes, et que les contremaîtres sont blancs. [2] Le racisme est le régime d’exploitation matériel qui a organisé le développement capitaliste européen.

En ce qui nous concerne (écrit lors d'un de nos nombreux débats en ligne sur la question) :

- Concernant le discours d'Houria Bouteldja que voilà http://indigenes-republique.fr/racisme-s-et.../, dont nous ne préciserons même pas (tellement c'est une évidence) que 99,9% de ceux qui le critiquent comme "du Drumont" ou un "examen d'entrée réussi dans l'extrême-droite gauloise" ne l'ont même pas lu (un autre "indigène", Norman Ajari, a par la suite précisé le propos ici en réponse aux critiques) : en gros ce qui "déconne" c'est sa recherche du "lieu de production" de l'antisémitisme, qu'elle trouve dans le "philosémitisme d’État" actuel ("après la Seconde Guerre mondiale et la succession de défaites françaises face à la révolution anticoloniale et progressivement et de manière accélérée dans les années 1980") au lieu de le trouver là où il est, c'est-à-dire dans la  construction même de l’État moderne et du capitalisme en Europe avec ses balanciers permanents entre utilisation et persécution des Juifs (construisant par conséquent, pour justifier ces persécutions-après-utilisation, leur réputation d'"usuriers" etc. etc.). Là est la racine de la Shoah (avec sa déclinaison particulière hexagonale, les lois antisémites de Vichy). Le "philosémitisme d’État" progressivement construit entre 1945 et les années 1980-90 est une conséquence de cela : une repentance hypocrite "parce qu'il le faut bien" (cela s'est passé "au coin de la rue", au cœur de nos villes et villages contrairement aux crimes coloniaux, et puis le nazisme a mis le continent à feu et à sang tout de même...) ; et comme la logique capitaliste est de trouver un bénéfice dans tout, le bénéfice comme le dit très justement Bouteldja est de "fermer le guichet des réclamations" : puisque "la Fraaaaance" se repent de la Shoah et de tout l'antisémitisme antérieur (affaire Dreyfus etc.) et que désormais "s'en prendre aux Juifs c'est s'en prendre au valeurs mêmes de notre République", c'est "solde de tout compte" et il n'y a plus besoin d'examen de conscience sur tous les autres crimes du capitalisme et de l'impérialisme BBR. Quant à l’État d'Israël (auquel le soutien va généralement de pair avec ce "philosémitisme" républicain), c'est en fin de compte la "solution au problème juif" qu'a fini par trouver la bourgeoisie occidentale ; et comme là encore il faut en tirer un bénéfice, le bénéfice c'est d'en faire les tirailleurs de l'ordre impérialiste au Proche-Orient. Mais tout cela est un PRODUIT de l'antisémitisme et non son "lieu de production". Au demeurant le vieil antisémitisme ressort assez fréquemment, sous forme de "lapsus", dans le champ politique bourgeois "républicain" (de Raymond Barre à Georges Frêche).

Les antisémites ouverts (et non hypocrites = "philosémites") sont eux aussi un produit de ce même lieu de production qui équivaut à 7 siècles d'histoire : ce sont ceux qui n'ont pas accepté la repentance hypocrite post-Shoah et préfèrent assumer (c'est tout de même rare) ou alors relativiser ou nier (négationnisme). Et les antisémites antisionistes (car tout antisémite n'est pas antisioniste, cf. Xavier Vallat) sont ceux qui n'acceptent pas Israël (un État juif au service de l'Occident) comme "solution" au "'problème juif".

Enfin, l'antisémitisme "des banlieues" est effectivement le plus "réactionnel" (face aux crimes israéliens, face au sentiment de "deux poids deux mesures" en faveur des Juifs) mais il a lui aussi son "lieu de production" et c'est là encore le même, car il est soit sous l'influence d'antisémites blancs bien français comme Alain Soral soit sous celle de l'antisémitisme... d'importation européenne des pays arabes, où les nationalistes bourgeois puis les islamistes ont massivement recyclé les thèses antisémites de Drumont et compagnie, des Protocoles des Sages de Sion (massivement imprimés et diffusés) etc. etc. dans leur lutte bourgeoise (donc idéologiquement pourrie) contre Israël - arrêtons de nous ridiculiser avec des citations de versets du Coran que les musulmans ont toujours su replacer dans leur contexte du 7e siècle : l'antisémitisme des pays arabes est clairement d'importation européenne dans ses références, il suffit de lire la fameuse Charte du Hamas (l'article 22 notamment) si l'on veut s'en convaincre.

Donc voilà : il faut en effet identifier les lieux de production des oppressions, mais Houria Bouteldja identifie mal celui de l'antisémitisme. La racine de l'antisémitisme c'est 7 siècles de construction du capitalisme et des États européens sur la base de l'utilisation puis du "jetage" des Juifs et elle, elle dit que c'est le "philosémitisme d’État" actuel qui n'est que le résultat (un résultat) de cela : la contrition honteuse après que (pour citer l'antisémite Bernanos) Hitler et ses épigones aient "déshonoré l'antisémitisme" aux yeux de la bourgeoisie occidentale...

Ceci provient selon nous du fait que les Indigènes sont dans une dualité simpliste "blanc"/"indigène", un rejet du "monde blanc" qui (en fin de compte) ne les intéresse tout simplement pas. Par rejet d'une "historiographie eurocentrée", notamment, ils ne s'intéressent tout simplement pas à l'histoire européenne dès lors que celle-ci n'est pas en lien direct avec l'histoire coloniale. D'où les énormités comme celle d'Houria Bouteldja ici.

L'autre critique que nous ferions à cette prise de position, c'est de présenter les Juifs dans tout cela comme des sujets passifs passés de gibiers de progroms à moutons du sionisme et du républicanisme ; alors que s'il existe aujourd'hui un "philosémitisme" officiel c'est aussi parce que des Juifs ont LUTTÉ, d'abord contre le fascisme lui-même (qui signifiait la mort pour tous) puis contre la non-reconnaissance de la Shoah comme crime spécifique (rappelons que dans les statuts de Nuremberg c'est loin d'être clair !). Nous nous souvenons ici de Pierre Goldman qui racontait comment il s'était énervé après avoir écouté un Black Panther dire "nous ne nous laisserons pas mener à l'abattoir comme les Juifs"... Il est vrai qu'il y a cette image fausse et indigne des Juifs menés "passivement" aux camps de la mort ou subissant "hébétés" les pogroms et autres violences contre eux, qui est profondément ancrée dans les esprits y compris racisés alors que c'est faux : les Juifs ont lutté contre leur propre oppression et tentative d'extermination. Puis ils ont lutté par la suite au nom du "plus jamais ça". Bien sûr, le problème est que cette lutte n'a pas été menée uniquement sur une ligne antifasciste révolutionnaire (les Juifs étaient certes très nombreux dans l'extrême-gauche maoïste et trotskyste, une boutade au sujet de la LCR disait que "si l'on ne parle pas yiddish au Bureau politique de la Ligue, c'est parce que Daniel Bensaïd est séfarade") mais aussi par des forces bourgeoises : LICRA ex-LICA, organisations diverses ayant constitué le CRIF en 1944, sans oublier le mouvement sioniste trouvant sa "solution" dans un État juif aux dépens des Palestiniens ; et lorsque le mouvement révolutionnaire a reflué mondialement dans les années 1980, seules ces forces sont restées en "tête de gondole" pour récolter les fruits de la lutte tout en ne cessant en même temps de dériver toujours plus à droite (État d'Israël de plus en plus oppresseur et criminel envers les Palestiniens, CRIF soutien du sionisme le plus droitier et de toutes les politiques impérialistes servant celui-ci de près ou de loin, LICRA incarnant de plus en plus le discours "républicain" bourgeois universaliste-impérial et le "deux poids deux mesures" en matière de lutte contre le racisme et l'antisémitisme, etc. etc.). Ceci peut effectivement rendre malaisée la mise en avant de cette lutte juive (c'est-à-dire des victimes elles-mêmes) contre l'antisémitisme ; ce dont certains se sortent parfois en mettant en avant le Bund (Juifs ne se niant pas, comme ce fut hélas souvent le cas dans le marxisme-léninisme kominternien, et en même temps clairement anticapitalistes et antisionistes), mais cette référence n'est pas très actuelle - l'organisation n'a plus existé après la Seconde Guerre mondiale. Pourtant, cela ne devrait pas poser de problèmes dans un esprit dialectique, comprenant que les choses peuvent se transformer en leur contraire.

- Concernant leurs positions (également très controversées) sur l'homosexualité ou le sexisme/patriarcat, nous dirons qu'il s'agit tout simplement de populisme... tel que l'a longtemps pratiqué la gauche radicale blanche elle-même (notamment le PCF, mais aussi beaucoup de trotskystes et de "marxistes-léninistes" voire de "maoïstes") ; évacuant ces questions "incommodes" au motif que "les travailleurs" (qui deviennent "les indigènes" ou "les racisés" dans le discours du PIR) "ont d'autres priorités que ces revendications petites-bourgeoises" (Houria Bouteldja parle par exemple d'un "luxe" au sujet de la lutte antisexiste des femmes "indigènes", soumises en premier lieu au racisme et à la surexploitation capitaliste). Cela dénote en fait une tendance croissante du PIR à s'adresser à un "public" auquel il faudrait "plaire", et non à diriger un groupe social particulier (le prolétariat originaire des ex- et néo-colonies et colonisé intérieur en métropole hexagonale) dans une lutte où en transformant l'ordre social qui l'opprime il se transforme lui-même.

- Le problème des Indigènes, en fin de compte, c'est qu'ils sont dans une stricte dualité blancs/non-blancs et ne comprennent pas la CONCENTRICITÉ de la domination. La concentricité de la domination, cela ne veut pas seulement dire des Juifs racistes envers les Arabes/Noirs (et considérés "plus blancs" par la pensée dominante, et voyant l'antisémitisme contre eux plus sévèrement réprimé que l'islamo/arabophobie ou la négrophobie...) mais aussi par exemple des Maghrébins (principalement) qui à Marseille incendient un camp de Rroms (difficile de faire "au-dessous" ou "plus périphérique" que les Rroms en Hexagone métropolitain)... La non-compréhension de cette concentricité apparaît également lorsque l'on aborde avec eux la question des Peuples niés d'Hexagone et d'Europe, même les plus "reconnus" comme les Basques ou les Irlandais : ces fronts de lutte font selon eux partie du "champ politique blanc" et ne les "concernent pas", alors même qu'ils affaiblissent pourtant les Centres de leur domination/oppression en tant qu'extra-européens racisés [à ce sujet écouter ici cette intervention de Saïd Bouamama (signataire de l'Appel des Indigènes en 2005) il y a quelques jours au festival EHZ au Pays Basque : une position excellente qui participe de la prise de conscience de cette concentricité des oppressions].

- Le problème avec les Indigènes c'est qu'à moins d'aller au bout de leurs conclusions, c'est à dire de s'assumer comme un Black Panther Party hexagonal (sans les gros flingues peut-être, mais dans l'esprit quoi)... c'est quoi la porte de sortie à tous ces problèmes qu'ils ont si brillamment analysés ? Faute d'une telle porte de sortie ils tournent en rond, et tendent à s'enfoncer (comme toute chose qui tourne sur elle-même). Comme le faisait très justement remarquer un commentateur critique, pour le coup "indigène" et racisé lui-même, ils sont axés sur la critique d'un "champ politique blanc" et en particulier de l'aile "gauche" de celui-ci mais on a finalement l'impression que leur activité politique reste entièrement déterminée par ce champ politique "blanc" ; c'est-à-dire en quelque sorte qu'ils se réveillent tous les matins en se demandant ce qu'ils vont bien pouvoir dire ou faire pour "choquer" la "gauche blanche"... Ce faisant, leur activité n'est donc pas réellement autonome de ce champ politique vis-à-vis duquel ils revendiquent (justement) l'autonomie.

MàJ 12/07  Nous partageons ici le "droit de réponse" des Indigènes au texte de Vacarme, signé encore une fois Norman Ajari - des arguments intéressants dans ce débat capital qui nous intéresse ; mais un ton que nous trouvons excessivement dur voire injuste envers les auteures qui n'étaient pas, de notre point de vue, dans la démarche destructive et haineuse que dénonce Ajari dans son dernier paragraphe (et qui est effectivement celle de 99% des critiques des Indigènes que nous avons pu lire jusqu'à présent ; critiques effectivement après lecture en diagonale "comme il se doit" dans l'"art" français de la critique...) :

Nous sommes de plus en plus d'avis qu'accepter la critique n'a jamais fait de mal à personne, et surtout pas à une cause aussi importante que celle des "indigènes" que nous appelons les colonisé-e-s intérieur-e-s (ceci est valable dans les deux sens, Vacarme ayant refusé de publier la réponse du PIR).

Pour notre part, comme critique du texte de Vacarme sur des points qui ne nous avaient pas fait "tiquer" de prime abord ("lecture en diagonale" sans doute wink2) : "l’histoire coloniale est derrière nous, même si elle laisse des traces" => ben non justement, si elle "laisse des traces" c'est parce qu'elle est FONDATRICE du monde capitaliste-impérialiste occidentalo-centré dans lequel nous vivons, et elle ne peut dès lors être "derrière nous" tant que nous n'en aurons pas fini avec le capitalisme et son monde impérialiste. Nous suggérons aux auteures d'aller demander aux Peuples des dernières colonies directes de Karayib ou Kanaky, ou encore des néocolonies de (Franç)Afrique, s'ils considèrent réellement que "l'histoire coloniale est derrière nous"...

On peut aussi regretter l'approche de l'antisémitisme à travers la seule grille de lecture de la Wertkritik et de l'école postonienne (1-2-3), qui peut développer des réflexions intéressantes mais dont l'objectif est avant tout d'argumenter l'"unicité", le caractère "à part"/"sans équivalent" et l'"insaisissabilité" de l'antisémitisme et de la Shoah par rapport aux autres racismes et crimes contre l'humanité dans le but de justifier le projet sioniste (puisqu'à haine "sans équivalent", solution "sans équivalent"...) ; ce que reconnaissent les auteures elles-mêmes en note de bas de page ("Tout en reprenant sa lecture d’un antisémitisme structurel, nous sommes très critiques des positions de soutien à Israël de certains de ses représentants et de la manière dont elle évacue la lutte de classe").


MàJ 14/07 - L'honnêteté intellectuelle (qui nous a toujours caractérisés contrairement à nos ennemis) nous impose de reproduire ici les précisions apportées sur un certain nombre de points par un "intellectuel organique" du PIR, Youssef Boussoumah, au cours d'un débat que nous avons eu sur les réseaux sociaux :

Youssef Boussoumah a écrit:
- Sur la question de l'antisémitisme et du "philosémitisme d’État" : "D'une part puisque tu nous connais tu sais pertinemment depuis l'appel des Indigènes que nous considérons les juifs du Maghreb, les berbérophones et les arabophones comme égaux en tant qu'Algériens, (c'est écrit en toutes lettres) mais également les pieds noirs comme Iveton, Maillot, Audin, ayant rompu avec le colonat. De plus tu n'as pas manqué de lire la lettre à Zemmour d'HB qui insistait encore là-dessus, à savoir que les Juifs d'Algérie sont historiquement pour nous Algériens. Le philosémitisme français maintient les Juifs dans un entre deux, ni blanc, ni indigène, c'est la raison pour laquelle nous parlons d'antisémitisme d'Etat. Une catégorie de "Juifs" est maintenue alors que le combat de la Résistance antinazie était censée réintégrer les Juifs dans le corps national. (...)
Concernant la question "les Juifs sépharades sont-ils ou non des indigènes?" : tant qu'ils étaient au Maghreb oui. Mais depuis, non. Depuis ils ont subi un phénomène de blanchiment avec l'arrivée en France après les indépendances bien analysé par certains auteurs, ils ont été progressivement associés au monde blanc cela s'est fait au nom d'un abandon de leur identité ou plutôt d'une folklorisation de leur identité. Mais d'autre part à ce blanchiment s'est ajouté une politique de philosémitisme qui les concerne eux comme les ashkénazes. Nous considérons que leur blanchiment et ce philosémitisme traduisent à la fois respectivement une xénophobie et un antisémitisme d'Etat à leur encontre (comme l'explique justement HB dans son texte sur le philosémitisme que personne n'a lu mais que beaucoup attaquent).
Du coup les Juifs ne sont pas indigènes et ne sont pas considérés comme blancs non plus bien qu'ils aient été blanchis. Ils sont d'une catégorie intermédiaire du fait de ce philosémitisme et de ce blanchiment qui leur ont été imposés. et qui les instrumentalisent en en faisant des auxiliaires du pouvoir porteurs des valeurs occidentales. Nous évidemment nous voudrions qu'ils luttent contre le pouvoir blanc et c'est aussi ce que nous attendons des blancs/blancs. Évidemment c'est le pouvoir blanc qui a imposé cela aux Juifs et cela s'oppose de façon totale, catégorique, absolue, à toute lecture d'un pouvoir juif surpuissant, c'est exactement le contraire !
Alors dis-moi comment expliques tu d'une part que personne ne réagisse et ne voit le danger de proclamations philosémites de Chirac, Hollande, Valls comme "quand on touche à un Juif on touche à la République" (comprendre l’État impérialiste français) ; et d'autre part quand nous disons que cette instrumentalisation "est de l'antisémitisme" car elle tend à isoler les Juifs du reste du pays même si c'est une discrimination prétendument positive, pourquoi des esprits mal intentionnés nous répondent c'est vous les antisémites ? Alors que tout le monde voit bien que notre démarche dénonce les positions racialisant les Juifs et qu'au contraire elle privilégie pour les Juifs le droit à l'indifférenciation à l'anonymat (comme pour les musulmans d'ailleurs, nous sommes opposés à toute politique favorisant les musulmans pour en faire des tirailleurs eux aussi comme cela fut fait pour nos pères, le mien en tout cas de 1930 à 1945). (...)
D'autre part ce qui d'un point de vue indigène a aggravé les choses c'est la question de la Palestine. Dans la mesure où le prix à payer pour être soi-disant blanchi a été de faire d'Israël la centralité du judaïsme. Malheureusement on le voit bien la question d’Israël divise indigènes et juifs. Mais pour nous c'est bel et bien une question politique, rien de religieux, rien d’ethnique, c'est paradoxalement le pouvoir blanc qui a historiquement imposé le sionisme aux Juifs et pas le contraire, c’est le propos d'un petit bouquin que j'écris, "Le sionisme expliqué à nos frères et sœurs" qui est la version écrite de ma vidéo éponyme. Et je remonte loin pour ça avant Herzl. (...)
Comme nous l'avons écrit depuis au moins 10 ans (mais les gens nous lisent ils ?), une hiérarchie raciale a été mise place (pour faire vite) plaçant en dessous du Blanc les Juifs, les musulmans, les Noirs, les Roms. Avec des catégories intermédiaires Turcs, Chinois, Tamouls etc.
Ce que les antisémites comme Soral proposent aux musulmans ce n’est pas de détruire cette hiérarchie comme nous nous le souhaitons avec la destruction du pouvoir blanc, mais c'est de faire miroiter aux musulmans la possibilité de passer de la 3 e à la 2e place à la place des Juifs."

- Sur la "centralité de la race", l'analyse de classe, le matérialisme et l'économie politique etc. : "Nous n'avons pas hérité d'un corpus théorique clés en main comme le marxisme, même si je considère que l'apport de celui-ci est très important. Ce qui veut dire que notre pensée la pensée décoloniale est jeune et émerge progressivement. Il existe des débats en son sein et c'est ce qui fait sa richesse. Comme pour le marxisme. Elle a ses premiers théoriciens dont Anibal Quijano, mais aussi des auteurs anciens comme Fanon, Sayyad qui sans le savoir nous ont permis de commencer à sortir du vieux monde théorique qui nous enfermait jusque-là.
À ce propos je veux dire que nulle part ailleurs que dans les bouquins de Sadri Khiari puis dans notre ouvrage collectif de 70 textes notre conception n'a été exprimée avec le plus de clarté. Aussi je suis étonné que jour après jour 7 ans après ces bouquins nous soyons encore obligés d'expliquer et de réexpliquer des choses que nous pensions connues.
Parmi nous prévaut majoritairement l'idée selon laquelle le racisme occidental se développe contemporainement à l'expansion coloniale européenne qui correspond aussi à une phase majeure de construction du capitalisme, une sorte d'acte de naissance à tel point qu'on ne peut pas penser l'un sans les deux autres (il n'est donc pas une conséquence ou une superstructure contingente au mode de production capitaliste mais une condition), à partir de 1492 grosso modo. D'autres dont moi considérons qu'avant même que soit achevé le processus d'accumulation primitive du capital, émerge un racisme occidental assez élaboré. Il suffit de considérer la chanson de Roland, et le mythe de Roncevaux déformé pour en faire non pas un épisode de l'affrontement de Charlemagne contre les montagnards basques mais un épisode de l'affrontement déjà considéré comme structurel contre les musulmans. Ou 3 siècles plus tard les descriptions du prophète Mohamed représenté comme un démon noir sur des draps destinés à la propagande sur les marchés d'Occident. Il ne s'agit pas seulement d'un racisme de guerre.* Certes la religion chrétienne est le curseur raciste alors mais pas seulement. Comment expliquer que les Croisés par exemple massacrent aussi bien les Byzantins lors du sac de Constantinople de 1204 que les chrétiens orientaux de Chypre/Syrie/Palestine que pourtant ils étaient censés aller libérer ? L'"appât du gain" ? Insuffisant. Si ce n'est parce qu'ils les considèrent tous comme des ennemis à cause de leur proximité culturelle avec les musulmans. Il y a dès cette époque les premiers signes d'établissement d'une hiérarchie raciale européenne, alors que se développe une sorte de nationalisme occidental. Plus tard celui-ci permet à des souverains européens de se retrouver côte à côte pour les Croisades en dépit de leurs rivalités bien réelles mais tout cela bien avant la pleine expansion de la banque et donc du capitalisme.
Dès les premières croisades on stigmatise non seulement la religion mais aussi la couleur et le terme occidense est déjà présent depuis au moins Charlemagne, empereur d'Occident avec tout ce que cela signifie comme rejet de l'autre à un niveau inférieur. Mais bon il y a là un débat qui n'est pas tranché. En tout cas nous récusons le fait que le racisme serait uniquement une contingence, pour certains il a même acquis avec le temps une sorte d'autonomie lui aussi, ce sont des propositions de réflexions connues. Bref une hiérarchie raciale se met en place et est opératoire dès le tout début du haut Moyen-Âge.
En fait il y a du racisme structuré avant même le capitalisme avec l'expansion coloniale des Croisades. Et on peut avoir du précapitalisme comme certains le pensent dès la Mésopotamie avec petite propriété agricole ou artisanale individuelle, prêt à intérêt, système bancaire, donc capitalisme privé et un capitalisme d’État avec mise en place de systèmes d'irrigation etc, d'ateliers d’État etc. sans racisme ; de sorte que le racisme n'est pas une conséquence du capitalisme, il l'accompagne ou pas, ce dernier va lui donner un formidable coup de pouce mais l'inverse est vrai aussi.
L'autre chose que je voudrais dire c'est que c'est la race qui s'est imposée à nous et pas nous qui avions un désir irrépressible d'aller vers la race. Là où vous ne voyez que de la classe, nous nous voyons une interpénétration des deux. La race étant en France un gros mot, il est normal que vous pensiez que nous ne faisons qu'une lecture raciale mais ce que vous devez savoir c'est que nous sommes passés par l'étape du "tout classe", ce n'est donc pas un a-priori idéologique mais une évolution de notre pensée bien matérialiste, tirée de notre expérience collective depuis 10 ans pour le PIR, depuis des décennies et pourquoi pas des siècles pour notre mémoire collective."

- Sur la question de l'opposition entre "champ politique indigène" et "champ politique blanc" : "Nous n'avons jamais dit qu'il ne pouvait pas y avoir de convergence entre le champ politique indigène et le champ politique blanc et je ne sais pas pourquoi cette idée fixe circule alors que nous passons notre temps à établir des ponts. Il a été nécessaire de construire ce champ politique indigène autonome, pas hostile, autonome.
Mais cela n'empêche pas que nous souhaitons de nombreuses convergences sur la lutte contre le racisme, sur la Palestine, sur les crimes policiers. Comme le PIR le fait depuis 10 ans, c'est pourquoi je suis étonné que vous m'en fassiez la remarque (récemment un grand meeting contre l'islamophobie s'est tenu à Paris, très convergent). Et d'ailleurs le but de notre action est de faire émerger en Europe au moins une majorité décoloniale qui sera évidemment, forcément, anti-impérialiste donc antilibérale et qui se fera forcément avec les pans les plus progressistes du champ politique blanc. Relisez la déclaration d'HB au meeting des 10 ans du PIR avec A.D. (pas Action Directe mais Angela Davis ha ha ha), "Qu'adviendra-t-il de toute cette beauté ?"
Mais il y a une condition, et c'est logique, dans toutes ces zones de convergence de lutte : nous refusons d'être minorés. Nous tenons à l'horizontalité des relations comme pour la Palestine par exemple. D'ailleurs l'été dernier pour Gaza cela s'est très bien passé avec les camarades du NPA ou de l''UJFP. Nous avons eu là un exemple parfait de luttes convergentes entre les deux champs politiques. Il en va de même pour les sans-papiers par exemple, pour le soutien à GIA ou la dénonciation de la France Afrique."

- Sur la question de nos Peuples emprisonnés et niés d'Hexagone et d'Europe : "Pour parler de cette vidéo de Bouamama elle est très intéressante. Je dois dire que personnellement j'ai beaucoup d'estime pour les cultures dominées en France. Surtout basque, bretonne, occitane que je connais un peu d'un point de vue historique mais aussi alsacienne que je commence à connaître. Elles constituent souvent des îlots de résistance au rouleau compresseur de l'impérialisme qui écrase nos cultures, nos modes de vie, notre aspiration à une réconciliation avec la terre, la nature. Un élément très important de notre révolution décoloniale balbutiante, des sujets sur lesquels il nous faut écrire. C'est vrai il y a eu une colonisation intérieure dont j'ai souvent parlé personnellement, notamment à partir du cas des Cathares. Et j'ai moi-même utilisé l'expression de "colonialisme intérieur". Je suis également très attaché à la lutte irlandaise (ces "nègres de l'Europe" comme ils étaient appelés au XIXe) que je connais bien et que je considère comme l'une des plus anciennes luttes anticoloniale d'Europe.
Je suis bien d'accord que des peuples entiers ont d'abord été soumis de façon à être intégrés à la nation française en formation, je suis personnellement partisan de définir un champ politique intermédiaire entre champ politique blanc et champ politique indigène, une sorte de champ politique des vielles nations d'Europe, je ne sais pas encore comment l'appeler. Cependant je ne pense pas que les méthodes de colonisation ont d'abord été expérimentées ici pour ensuite être exportées dans les colonies. On a là encore cette espèce de primauté d'ici sur là-bas. Mais aussi parce que même s'il est vrai que la Croisade des Albigeois a été en tous point comparable en violence avec les Croisades d'Orient, il y a eu ensuite la recherche d'une intégration de ces populations au corps national facilitée par l'écrasement des résistances et l'absence d'un marqueur identitaire discriminant. Ces vieilles nations sont maintenant incorporées au champ politique blanc et bénéficient en grande partie du privilège blanc. Elles ont elles aussi été blanchies. Une convergence peut intervenir avec elles dès lors qu'elles prennent conscience de ce champ politique blanc ce qui n'est pas évident. Et luttent contre le champ politique blanc qui coïncide peu ou prou avec l’impérialisme."

- Sur les questions de genre, patriarcat etc. et le qualificatif de "populisme" que nous avons employé : "Bien sûr à ce champ politique blanc collaborent de nombreux indigènes sociaux. La démonstration en est entre autres l'attitude raciste de certains indigènes à l'égard des Roms voire des Noirs, que nous avons dénoncée. Comme nous avons dénoncé la participation de certaines associations musulmanes aux marches contre le mariage pour tous aux côtés de la droite. Cela veut dire qu'à de très nombreuses reprises le PIR a su s'opposer a des comportements plébiscités par certains indigènes sociaux. Quand personne n'osait encore le faire parce qu'il était très populaire, nous avons été parmi les premiers à dénoncer Soral avec force. Puis nous avons tenté d'extraire certains des nôtres, qui le voyaient comme un héros, des bras de Dieudonné avec une fameuse déclaration de HB à une marche des indigènes.
Cela pour dire que rien n'est plus faux et même assez outrageant que l'explication qui consiste à dire que les prises de position du PIR résulteraient de la volonté de se faire bien voir des indigènes des quartiers. Cette critique est exactement le pendant de celle de certains indigènes sociaux qui pensent que certaines de nos positions sont prises pour faire plaisir à la gauche blanche.
C'est ignorer que le PIR a toujours eu son franc parler et cela personne ne peut le lui contester. Dois-je rappeler tous nos communiqués ? Notamment sur l'affaire Merah qui nous a coûté beaucoup puisque la plupart considéraient que tout était un coup monté ?
À vrai dire une prise de position ne vaut que parce qu'elle vous coûte. Il est facile pour un bobo de prendre telle ou telle décision, il ne s'adresse qu'aux poissons du canal St Martin. Nos positions nous ont souvent coûté, reprenez notre histoire mais nous les avons toujours assumées, elles sont faites après réflexion de ce qu'est une pensée décoloniale. Il nous est même arrivé de prendre des positions qui sont passées pour un soutien à quelqu'un qui nous déteste et que nous abhorrons, Kemi Seba, quand par exemple nous avons dénoncé sa condamnation à 3 mois de prison ferme pour avoir dit à un commissaire de police "vous êtes au service des sionistes".
Parole que nous récusons évidemment et qui montre bien l’obsession antisémite de ce type (parce que ce flic est d'abord au service du pouvoir blanc ou de l’État impérialiste). Mais une condamnation disproportionnée, jamais vue pour une parole, illustrant le deux poids deux mesures racistes. Nous l'avons fait alors que nous détestons les prises de positions de ce type, que cela ne nous vaut aucun gain avec notre base qui n'a rien à voir avec lui et encore moins avec les alliés blancs.
Au contraire cela nous a valu des critiques violentes. D’ailleurs comment se fait-il que personne d'autre n'ait eu le courage de dénoncer ce verdict raciste, au moment où des hommes politiques jamais inquiétés tenaient des propos bien plus graves que lui ? Nous avons des principes, là où peu en ont encore. Et je le dis bien nous avons toujours considéré ce type comme un allié du pouvoir. Diriez-vous encore que c'était pour ne pas désespérer notre Billancourt ?
Bien sûr pour comprendre nos positions il faut en comprendre la logique et ne pas lire en diagonale Bouteldja. Par exemple quand elle dit que dans les quartiers que nous avons connus et que nous connaissons nous observons que les homos ne souhaitent pas observer un mode de vie gay avec coming-out etc. tel que les grandes orgas voudraient l'y trouver et que celui-ci ne correspond à rien parce que la plupart des homos indigènes préférant garder de bonnes relations avec leurs familles adoptent des stratégies de contournement. Cela constitue un constat comme cela remet en cause le sacro-saint universalisme blanc qui est convaincu que toute attitude d'Occident constitue la voie à suivre. Alors on déforme ses propos et ça devient à la chinoise, elle a dit qu'il n'y avait pas d'homos dans les quartiers. Idem quand emboîtant le pas à Joseph Massad, un ami à nous, détenteur de la chaire d'Edward Saïd à la Columbia University, elle critique l'homo-nationalisme. Pourtant s'agissant de Massad avec qui les gens ont le droit d'être ou de ne pas être d'accord, qui fait une critique poussée de l'homo-nationalisme en étant lui-même d'abord palestinien et ensuite homo comme il le dit, refusant de placer son identité sexuelle avant son appartenance nationale, personne n'ose lui jeter à la figure les tombereaux d'injures proférées contre HB. Va t-on dire que Massad aussi prend ces positions par démagogie, par populisme comme vous le dites ?
La notion d'impérialisme ne suffit pas car par exemple comment rendre compte concrètement des privilèges accordés au monde blanc et qui justement empêchent la lutte commune contre l'impérialisme. Mais aussi la domination culturelle ? En parler uniquement comme d'une superstructure, est ce bien raisonnable ? Idem pour la religion. Pourquoi considérer comme normal que la modernité occidentale soit la référence universelle pour l'habillement, la mesure des choses, du temps, la manière de manger et même ce que l'on mange, la chanson, les loisirs etc. Et parler uniquement de superstructures qui disparaîtront avec la chute du capitalisme c'est accepter que l'avenir de l'humanité dépend d'un débat sur le capitalisme entre occidentaux. Car le monde indigène, les 3/4 de la planète, quand il prend conscience de ses méfaits dénonce d'abord la modernité qui est par nature occidentale. Nous sommes ici une des colonnes avancées de ce monde indigène. Et l'Occident toutes tendances réunies n'a pas fini de nous considérer comme des amphibies sur l'échelle de son évolution."


[* Notre point de vue est que les Croisades s'inscrivent selon nous dans la PREMIÈRE CRISE GÉNÉRALE de la féodalité qui comme tout mode de production a ses crises générales avec tendance à la concentration et à l'expansion par la guerre. Cette première crise qui va grosso modo de la fin du 11e siècle au milieu du 15e voit aussi les deux Guerres de Cent Ans (1154-1259 et 1337-1453) avec la fin de l'Empire anglo-continental (l'Angleterre se tournant alors vers les Peuples celtiques de l'archipel britannique) et l'annexion de la plupart des Peuples de l’État français dont nous avons parlé...
Nous voyons donc effectivement là de la propagande de guerre, avec un aspect de démonisation particulier lié au fait que l'adversaire est physiquement assez différent, pratique une religion vue comme une monstruosité par les auteurs chrétiens, et que reste vive la peur de ses raids qui jadis montaient jusqu'à Autun. C'est dans ce contexte qu'est réécrite en effet la Chanson de Roland. On peut même voir dans  cette réécriture, au risque de choquer... du "racisme anti-basques" wink2, dans le sens où il était plus "chevaleresque" à l'époque d'être taillé en pièces par des "Sarrasins" que par des montagnards euskaldun avec leur idiome sorti du Néolithique...
Les Croisades voient effectivement, on l'oublie trop souvent, les premières colonies européennes hors d'Europe. Mais enfin, celles-ci sont de courte durée... Car il faut dire que l'aire musulmane ce n'était pas n'importe quoi comme civilisation et comme "morceau" à avaler, et de fait sa soumission à l'impérialisme européen ne sera totale qu'au 19e siècle voire au début du 20e (avec la chute de l'Empire ottoman). De là s'est construit un imaginaire dominant fait de mépris mais aussi et surtout de PEUR, qui se retrouve dans l'islamophobie aujourd'hui.
La motivation de cette entreprise "coloniale médiévale" était bien évidemment économique : le contrôle des routes de l'Orient. C'est d'ailleurs ce qui explique le massacre des Byzantins chrétiens : il s'agissait en fait du "prix" exigé par Venise aux Croisés à qui elle avait offert des bateaux. Il s'agissait pour la "Sérénissime" d'en finir définitivement avec une rivale en Méditerranée orientale.

Plus largement, sur cette question du capitalisme qui "procèderait" du racisme/colonialisme, nous ne sommes pas d'accord (on peut même y voir le cœur du problème) et nous avons pu écrire que : "L'esclavage transatlantique comme toutes les "joyeusetés" de la première ère coloniale (de 1492 à la Révolution grosso modo, ensuite viendra la deuxième) ; ainsi que de la construction des États européens que nous connaissons eux-mêmes ; tout cela constitue une ÉTAPE du développement du capitalisme en Europe et dans le monde. L'étape où il sort des cités où il est né durant la seconde moitié du Moyen Âge (10e-15e siècles), où il sort en fait de son stade de prime enfance et nécessite pour cela d'élargir considérablement sa base d'accumulation (forces productives et marchés) ; exactement comme il faut changer toute la garde-robe d'un enfant arrivé à l'adolescence. L'étape suivante étant les révolutions bourgeoises qui créent les conditions politiques au triomphe de la révolution industrielle (économique), laquelle est déjà en germe auparavant bien sûr, mais "bloquée" comme une dent de sagesse.
Si l'on prend l'exemple de l’État/Empire français : au 16e siècle nous l'avons pas tout à fait dans ses frontières actuelles mais enfin déjà bien constitué, avec un territoire issu de la crise de la féodalité et donc de la tendance à la concentration (en l'occurrence de terres, de domaines entre les mains du roi parisien), et un appareil économique constitué d'une pyramide de bourgeoisies (manufacture, commerce, banque) dont le sommet est Paris (où se trouve le Palais donc le pouvoir d’État, donc la bourgeoisie qui lui est directement liée et qui domine) et d'une aristocratie terrienne maîtresse de la production primaire (agriculture, extraction) que la monarchie parisienne se subordonne elle aussi de manière croissante.
À partir de là, le niveau des forces productives va "exiger" d'élargir la base d'accumulation. Il va donc y avoir quelques annexions territoriales supplémentaires (façade Nord et Est, Roussillon, Corse et Lorraine peu avant la révolution), ainsi qu'un affermissement de l'autorité centrale dans ce qui est déjà "français", mais enfin ces extensions sont finalement mineures par rapport à ce qu'elles coûtent en guerres. Une meilleure affaire va donc être l'expansion coloniale au-delà des mers, car même si les voyages en bateau sont longs et pénibles, derrière d'immenses territoires sont conquis sans grandes difficultés (vu que les gens n'y ont pas de fusils, de chevaux, de canons etc.). D'ailleurs souvent les autochtones meurent tellement en masse qu'on les remplace par des Africains arrachés de force à leur continent.
C'est dans ces conditions-là que va naître le Blanc et le non-Blanc, dans un long processus que viendra couronner 1789, qui abolit toutes les inégalités juridiques entre Blancs (bien sûr les inégalités économiques et de fait demeurent, mais c'est tout de même un immense "progrès" au service du Capital). Le capitalisme français va ainsi avoir sa dose d'exploitation (les Blancs, "manouvriers" ou paysans, plus ou moins exploités selon les régions etc.) ET de SURexploitation (les non-Blancs esclaves et indigènes colonisés), qui va permettre son accumulation pré-industrielle puis la révolution industrielle elle-même.
Donc oui, le racisme ou plutôt l'expansion coloniale ultramarine dont il est le reflet a été FONDAMENTAL pour le développement du capitalisme en particulier en Hexagone "français" (ainsi qu'en Grande-Bretagne, aux Pays-Bas, mais enfin de là dans toute l'Europe occidentale aussi). Mais cela ne veut pas dire que le capitalisme existe dans le monde, centré comme il l'est sur l'Europe et l'Amérique du Nord, PARCE QUE le racisme colonialiste européen. Là c'est faire précéder l'idée (le reflet dans la pensée) à la matière (que l'idée reflète)."


Bien sûr des formes de pensée raciste (suprématistes d'un groupe humain sur les autres) peuvent être trouvées bien avant le Moyen Âge et même jusqu'à la plus haute Antiquité, pouvant ainsi servir d'"argument" à ce que "le racisme précède le capitalisme". C'est tout simplement que tous les modes de production tendent à l'extension de la base d'accumulation, donc à l'impérialisme (et donc à l'infériorisation des dominés dans la pensée dominante). Il suffit de penser aux Grecs et aux Romains avec leurs "barbares". La question n'est pas que le racisme n'aurait "pas existé" avant l'émergence du capitalisme au Moyen Âge et la "découverte" des Amériques par Christophe Colomb en 1492. La question est que les formes de racisme/suprématisme disparues depuis des millénaires ne nous intéressent pas ; ce qui nous intéresse est le racisme actuel et celui-ci procède du capitalisme et de sa tendance à l'impérialisme (élargissement de la base d'accumulation, besoin de surexploitation)... et non l'inverse.

Sur la question des Juifs et de l'antisémitisme, nous sommes bien d'accord que cette instrumentalisation "philosémite" en "incarnation de la République (bourgeoise) elle-même" et en "tirailleurs de l'Occident" via le sionisme (qui fait d'Israël la "centralité du judaïsme") est un gros - pour ne pas dire le - problème. Nous sommes toutefois un peu surpris par la discours très... assimilationniste tenu par Youssef Boussoumah à ce sujet, alors qu'il nous semblait que les Indigènes s'étaient justement construits contre les injonctions assimilationnistes. Nous, nous ne voulons la dissolution dans la "citoyenneté républicaine" (autre nom de la juxtaposition de solitudes vendeuses de force de travail, génératrices de plus-value et consommatrices de marchandises de la Cité des Spectres) pour personne, et surtout pas pour des cultures aussi riches que celles du Yiddishland englouti par l'horreur nazie ou des Juifs séfarades du Maghreb. Nous sommes donc quelque part plus "communautaristes" que les Indigènes eux-même ; ça c'est la nouvelle du jour !

Concernant enfin la question de nos Peuples en lutte en Europe, nous reconnaissons totalement notre "privilège blanc" (consacré juridiquement par la Déclaration de 1789) et c'est pourquoi nous sommes d'ailleurs critiques envers la posture "tiers-mondiste" d'une grande partie de nos mouvements dans les années 1970. Nous ne nous considérons pas comme des colonies mais comme des provinces, terme suffisamment "chargé" lorsque l'on en connaît l'étymologie latine (pro vincia = "précédemment vaincu" = pays conquis). Pour autant, nous considérons comme absolument essentielle la jonction de nos luttes avec celles des "indigènes sociaux", "colonne avancée" du "Tiers-Monde" impérialisé comme le dit très justement Youssef Boussoumah : ensemble nous formons les "campagnes" (comme aurait dit Mao) ou le "bloc historique" (comme aurait dit Gramsci) de la lutte révolutionnaire que nous voulons et devons livrer contre l’État capitaliste-impérialiste BBR.]
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MessageSujet: contre les gauchismes indigènes et "marxistes"   Mer 22 Juil - 8:00

en adoptant le titre COMMUNISME DÉCOLONIAL, nous balayons d'une part les critiques nous reprochant de soutenir le PIR, Parti des Indigènes de la République, dont la plupart des leaders y compris ceux qui en viennent, du côté trotskiste, rejettent le marxisme, le communisme a fortiori, d'autre part toute tentative de nous assimiler à ce qui, dans le marxisme ou l'anarchisme, rejette la nécessité même d'une auto-organisation des luttes indigènes

réunissant de façon dynamique le combat communiste visant l'abolition du capital comme communisation et les luttes immédiates pour la décolonisation du monde, à propos de l'articulation classes-'races', nous luttons à fronts renversés contre ces deux gauchismes qui s'affrontent en frères ennemis sur le terrain de la représentation politique, entre concurrence et alliance
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MessageSujet: Le virage décolonial dans le monde et les impasses de la gauche blanche   Jeu 23 Juil - 19:36


la limite de ce texte est inscrite dans son titre, en décalage avec le contenu : le PIR se situant sur le terrain politique, s'adresse à la « gauche blanche » qu'il aimerait changer. Or la portée historique du « virage décolonial » est plus profonde, parce qu'il remet en cause les apories théoriques du marxisme européen. Si l'on ne se place pas résolument du point de vue du prolétariat, on ne peut que glisser vers une vision réformiste, gauchiste indigène de cette question, en appauvrissant de fait la puissance des concepts sur lesquels on s'appuie

Le virage décolonial dans le monde et les impasses de la gauche blanche Franz Quintín Shariati Giap 16 novembre 2009

Le 8 mai 2008, je participais à la Marche organisée tous les ans à cette date par les Indigènes de la république. J’étais en compagnie d’un ami de la gauche blanche occidentalisée(1). Présent plus par curiosité que par solidarité, celui-ci m’interrogea : « Que fait le portrait de Nasrallah à côté de celui de Fanon ? Qu’est-ce que Fanon a à voir avec Nasrallah ? Nasrallah n’est-il pas un islamiste intégriste ? »[/b]

Franz Quintín Shariati Giap a écrit:
Depuis la fin du XXe siècle, de nombreux soulèvements anti-impériaux dans le tiers-monde s’expriment non plus en tant que projets politiques anticoloniaux mais décoloniaux. Ils sont portés par une pensée critique produite à partir d’épistémologies et de cosmologies non-occidentales. Révolus sont, en effet, les temps où les mouvements de résistance se définissaient comme marxistes ou marxistes-léninistes. On peut observer ainsi qu’il existe des mouvements de résistance qui, sans être nécessairement anti-marxistes, s’articulent au Moyen-Orient autour de la cosmologie islamique, des mouvements indigènes (amérindiens) en Amérique Latine qui pensent depuis des cosmologies indigènes (tojolabal dans le cas des zapatistes, aymara et quechua en Bolivie et quechua en Equateur), et des mouvements en Asie qui pensent à partir du boudhisme ou de l’islam.

La gauche blanche occidentalisée ne parvient pas à conceptualiser ces processus et continue à leur imposer des catégories occidentales, exerçant par là une violence et une distorsion épistémique. La gauche occidentalisée est perdue. Elle caractérise ces processus en les réduisant à des catégories qui lui sont familières telles que « révolte paysanne », « lutte anti-impérialiste », « lutte des classes », « lutte pour la démocratie », « luttes de nations opprimées », etc., sans tenir compte du nouveau contenu épistémique produit par la pensée critique décoloniale ni s’arrêter pour écouter les nouveaux penseurs du tiers-monde. Or, à partir d’épistémologies non-occidentales, ceux-ci produisent une pensée critique décoloniale très différente de la vision eurocentrique de la gauche occidentalisée, et proposent de nouvelles réponses aux problèmes de la crise capitaliste et écologique mondiale créée par ce qu’ils appellent le projet civilisateur occidental.

De nouvelles catégories critiques émergent en réponse à la crise de la civilisation occidentale. En Bolivie et en Equateur, on parle de la « Pachamama », du « Suma Qamaña » (le « bien-vivre » qui n’est pas équivalent au concept occidental du même nom) et de la « loi de l’Ayllu ». A partir de ces concepts, la Bolivie et l’Equateur ont changé leurs Constitutions, se transformant d’Etats-nations historiquement hégémonisés par les euro-latinoaméricains en sociétés « plurinationales » et « interculturelles » (ce qui est différent du multiculturalisme). En Palestine et au Liban s’articule, à partir de l’islam, une vision anti-impérialiste critique qui ressemble beaucoup à la théologie de libération de l’Amérique Latine, avec des notions comme le « tawhid » et la « sharia » pour proposer des démocraties populaires non-consensuelles (une voix pour chaque citoyen et non une représentation politique à partir d’identités religieuses), critiques tant du consumérisme capitaliste occidental que du militarisme sioniste/impérialiste. Tous ces mouvements représentent le retour et la défense de formes de vie et d’existence que la modernité coloniale eurocentrée prétendait éradiquer. Cette critique de la modernité eurocentrée regarde vers le passé, non pour y retourner mais pour repenser le futur. Pourquoi ces mouvements anti-impérialistes qui s’articulent depuis des cosmologies non-occidentales surgissent-t-ils justement à la fin du XXe siècle ? Ce processus, à l’échelle mondiale, mérite une explication :

1- L’eurocentrisme en tant que perspective hégémonique de production de connaissances a perdu toute légitimité avec la boucherie humaine provoquée par la première guerre mondiale. A partir de ce moment là, les philosophes et penseurs occidentaux ont écrit des volumes entiers pour tenter de comprendre la crise des sciences européennes et ses possibles solutions. Paradoxalement, c’est le projet communiste comme projet eurocentrique de gauche, globalisé à partir de la révolution russe, qui a fourni quelques décades de vie supplémentaires à la pensée eurocentrique moribonde. La révolution russe de 1917 a inauguré une ère d’espoir ainsi que la diffusion d’un nouveau paradigme eurocentrique connu sous le nom de marxisme-léninisme, qui a acquis avec le stalinisme son expression la plus eurocentrique. Pendant et après la seconde guerre mondiale se sont créés de nombreux fronts de guerre de libération nationale anticoloniaux, qui ont détruit l’existence des administrations coloniales presque partout dans le monde. Un cycle de révolutions a débuté dans tiers-monde, qui bien qu’anti-impérialistes et anticoloniales, ont repris à leur compte les idées eurocentrées à travers l’influence puissante du marxisme-léninisme.

2- Au cours des années quatre-vingt et quatre-vingt-dix, avec la crise, l’implosion, puis la disparition de l’empire soviétique, les pays qui avaient à leur tête des mouvements de libération nationale ont perdu leur base de soutien international. Ils ont étés défaits et absorbés par la contre-révolution impérialiste néolibérale. Au début des années quatre-vingt-dix, le paradigme marxiste-léniniste, qui avait prolongé l’eurocentrisme pendant plusieurs décades, est entré en phase terminale. En plus de la crise puis de la disparition du paradigme marxiste-léniniste sont apparues une crise écologique planétaire et une crise financière capitaliste néolibérale mondiale qui ont fini par rendre obsolète la recherche de solutions aux problèmes pressants de l’humanité si cette recherche se situe dans la tradition de pensée des hommes blancs occidentaux, plus connue sous le nom d’eurocentrisme (de droite ou de gauche). Au lieu de produire le progrès, la civilisation occidentale produit la mort. Elle a tant détruit la vie, celle des êtres humains et des autres êtres vivants, qu’aujourd’hui nous en sommes à nous demander si nous n’allons pas disparaître d’ici cent ans. Ceci explique qu’il existe aujourd’hui une conscience mondiale du fait que l’eurocentrisme, de gauche ou de droite, fait partie du problème et non de la solution. Les solutions, il faut les chercher dans la diversité épistémique de la planète, dans le pluri-versalisme comme projet universel et non plus dans une seule épistémologie, l’eurocentrique, qui, depuis son particularisme et son provincialisme, a produit de faux universels.

3- Face à la crise terminale de l’eurocentrisme dans ses manifestations de gauche et de droite à la fin du XXè siècle, les peuples du tiers-monde cherchent dans leurs propres traditions non-occidentales des formes de vie et de pensée qui fournissent des alternatives éthico-épistémiques pour repenser une politique de libération vers « d’autres mondes possibles », au delà de la modernité capitaliste eurocentrée. De là, surgissent les révoltes épistémiques globales d’inspiration islamique, tojolabal, aymara, budiste, yoruba, etc.

La gauche blanche continue à ne pas prendre au sérieux la pensée critique produite par ces mouvements décoloniaux. Ne parvenant pas à comprendre les propositions de ces mouvements, elle leur impose de façon coloniale les catégories eurocentriques de la gauche occidentalisée, déformant les processus décoloniaux qui ont lieu au niveau mondial. Il est curieux de voir comment la gauche occidentalisée soutient – sans les comprendre à cause de leurs visions déformées – les mouvements indigènes dans les Amériques mais ont la réaction inverse face aux mouvements de résistance comme le Hamas et le Hezbollah. Face à ces derniers, leurs soupçons eurocentiques les empêchent de soutenir la résistance, ce qui revient à s’allier de fait avec le colonialisme sioniste et impérialiste au Moyen-Orient. Comme Bush, Sarkozy et Netanyahou, la gauche occidentalisée utilise le terme de « fondamentalisme islamique » pour mettre dans le même sac l’Arabie Saoudite, Ben Laden, les talibans, le Hezbollah, le Hamas, etc., sans faire la distinction entre des mouvements de résistance anti-impérialistes décoloniaux et des Etats réactionnaires qui travaillent pour le colonialisme et l’impérialisme.

Retour à Paris, mai 2008. Alors que nous avancions dans la manifestation des Indigènes, voilà ce que je réponds à mon ami de la gauche blanche : « Nasrallah et le Hezbollah sont au côté de Franz Fanon, Quintín Lame (guérillero indigène colombien), Ali Shariati, le général Giap, Che Guevara, les zapatistes et tous les combattants anti-impérialistes du monde. Et non seulement Nasrallah et le Hezbollah sont anti-coloniaux mais ils sont aussi décoloniaux, dans leur pensée et leur action. Ils appartiennent à la nouvelle révolte épistémique décoloniale du tiers-monde. » Quelle fut la réponse du gauchiste blanc français ? « Je suis désolé, mais je ne peux pas participer à une manifestation comme celle-ci. » Pour la gauche blanche française, la solidarité a ses limites.

Franz Quintín Shariati Giap

Note :

(1) Par gauche blanche et occidentalisée, je me réfère à deux processus différents, quoique liés l’un à l’autre. La peau blanche procure des privilèges et la gauche blanche a beaucoup de difficulté à les reconnaître socialement, et, pire encore, à se reconnaître comme êtres sociaux privilégiés qui occupent la position sociale du colonisateur dans les hiérarchies ethno-raciales, même si une partie d’entre eux critiquent ces hiérarchies. Ils préfèrent cacher cela et maintenir ces sujets dans leur inconscient, plutôt que de penser sérieusement à participer à un mouvement décolonisateur large qui inclue des blancs et des non-blancs. Mais par « gauche occidentalisée », je ne désigne pas seulement la gauche blanche mais toutes les gauches, y compris celles du tiers-monde, qui pensent depuis une épistème eurocentrique. De sorte qu’on peut être eurocentrique sans être blanc, de même qu’on peut être critique de l’eurocentrisme et décolonial tout en étant blanc. Je précise ceci pour éviter tout malentendu ou simplification essentialiste et réductionniste de ma terminologie.
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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Sam 25 Juil - 18:47

source : https://twitter.com/PartiIndigenes


Parti des Indigènes ‏@PartiIndigenes · 24 juil.
Dans sa majorité, la gauche persiste à interpréter le #racisme d’un point de vue moral. bit.ly 1HV4Phr

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MessageSujet: À propos des réactions suscitées par un appel anticolonialiste 'Indigènes de la République', Indigènes de la République, réponses à quelques objections   Dim 26 Juil - 23:23

À propos des réactions suscitées par un appel anticolonialiste 'Indigènes de la République', Indigènes de la République, réponses à quelques objections, par Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy 25 février 2015


Présentation par les auteurs : L’appel « Nous sommes les indigènes de la République », que nous avons signé, suscite des réactions très contrastées. Si la plus notable est l’enthousiasme avec lequel cet appel est accueilli par un grand nombre de celles et ceux auquel il est destiné, « les personnes issues de l’immigration coloniale »,et celles qui entretiennent un rapport critique avec l’héritage colonial républicain (il a reçu plus de 1000 signatures individuelles et associatives en moins de 15 jours), d’autres oscillent entre la manifestation de réserves plus ou moins nettes et la franche hostilité. C’est pourquoi nous avons souhaité répondre à un certain nombre d’interrogations ou critiques, éclairant ici ou là certains angles morts du texte. Il s’agit moins, toutefois d’un exercice de Défense et illustration du texte de l’appel lui-même, même si nous l’assumons sans ambiguïté, que d’une explication de l’engagement des trois auteurs de ce texte pour les initiatives proposées par cet appel : les Assises de l’anticolonialisme postcolonial, et la Marche des indigènes de la République.


Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy a écrit:
Au texte lui-même, il a parfois été reproché sa violence, son caractère univoque, son manque de nuances. Nous n’en discuterons pas : il ne s’agit ni d’un traité, ni d’un article de revue savante, ni d’un extrait de bavardage amical, ni d’ailleurs d’un manifeste. Il s’agit des grandes lignes d’une réflexion qui reste à approfondir, ainsi que l’expression d’une révolte et d’une volonté. Révolte contre les discriminations dont la République afflige les héritiers malchanceux du système colonial ; volonté de donner plus de force à tous ceux qui collectivement ou individuellement luttent déjà pour une égalité réelle, à tous ceux qui voudraient le faire, et ce en favorisant leur rencontre dans la réflexion critique et dans la rue. Les enjeux de la dynamique soulevée par l’appel supposent peut-être que l’on en rabatte sur quelques menus scrupules exégétiques et autres exigences de modération.

1) Pourquoi le constat des discriminations actuelles et la lutte contre ces dernières devraient-ils faire le détour par l’histoire coloniale ? Est-ce bien opératoire ? Par ailleurs n’est-ce pas galvauder le mot colonial et faire injure à la mémoire de ceux qui ont vécu la colonisation que d’établir une comparaison entre la période coloniale et la période actuelle ?

La notion de continuum colonial est de plus en plus souvent et fortement convoquée, tant sur un mode stratégique ou dénonciateur par les acteurs des luttes liées à l’immigration que par les chercheurs travaillant sur l’immigration ou l’histoire coloniale sur un mode assertif ou critique.

Ainsi trois des mouvements qui depuis 10 ans ont émergé des luttes autonomes menées autour des torts faits aux immigrés et à leurs descendants ont chacun à leur façon pointé l’héritage colonial de l’Etat français. « Hier, morts pour la France, demain morts pour des papiers ? » : c’était dans les années 1990 l’un des slogans des sans-papiers. Ces derniers en effet ont pu à certains moments enrôler dans leur bataille les tirailleurs sénégalais et la rhétorique nationaliste de l’impôt du sang pour rappeler la France à ses « devoirs » envers les « descendants » des troupes coloniales. Si les sans-papiers ont parfois tenté de prendre au mot la logique nationaliste du « mérite » susceptible d’indexer l’obtention de droits au « sang versé » pour l’empire, les jeunes filles visées par loi sur le foulard, ainsi que les acteurs du combat contre leur exclusion ont quant à eux purement et simplement dénoncé durant leur combat une loi coloniale [1] . Et pour dénaturaliser la pseudo-évidence de l’équation sub specie aeternitatis dévoilement = émancipation, c’est bien sûr dans la riche histoire coloniale du dévoilement des femmes indigènes que l’on puisât en priorité [2], soit pour rappeler comment il fut mis en scène par les autorités françaises en 1958 à Alger ou encore pratiqué sous la contrainte par les militaires à la fin de la guerre d’Algérie dans le but de réaliser des photos d’identité [3].

Autre mouvement à avoir dénoncé les séquelles coloniales de l’Etat français, le MIB (Mouvement Immigration Banlieue) qui fit campagne contre « la justice coloniale » appliquée aux personnes issues de l’immigration, et contre « la gestion coloniale des quartiers ». Sur ce dernier thème, certains historiens de la colonisation n’hésitent d’ailleurs pas à renchérir :

MIB (Mouvement Immigration Banlieue) a écrit:
« D’une certaine façon, on assiste bien à un retour du cadre idéologique colonial. Celui-ci est notamment perceptible dans la manière de représenter les espaces de l’immigration, comme dans le traitement politique ou social du ‘problème’ des banlieues. Ces banlieues, symbole de toutes les peurs des années 90, sont devenues pour les élites de la République et pour les médias des ‘espaces de non-droit’, des espaces dangereux, fermés sur eux-mêmes, peuplés de ‘bandes’ ou de ‘hordes ethniques’ (comme les ‘bandes de zoulous’ dont parlaient les médias au milieu des années 80), des espaces qui échappent au contrôle de la République, marginalisés, ensauvagés. En cette fin de siècle, ces espaces ne font plus que formellement partie de la France, ils sont envisagés comme des ‘points noirs’ (au nombre de 400 selon l’ancien 1er Ministre Alain Juppé), des ‘cancers’ de la république ou des mondes distincts peuplés de ‘sauvageons’ (Jean-Pierre Chevènement, 9 mars 1998).

Hier le système colonial employait la ségrégation entre colons et colonisés et maîtrisait les soubresauts identitaires ou nationalistes avec la ‘pacification’, aujourd’hui les politiques concernant les zones sensibles tendent à reproduire les mêmes schémas. Cette politique combine la répression, par l’implantation de commissariats, la multiplication des îlotages et l’installation de surveillance vidéo ; l’éducation (les établissements dotés de moyens spécifiques) ; l’intégration (les maisons de quartiers, les jeux de rue, la promotion du sport, etc.) ; et, enfin, la réaffirmation de l’autorité de l’Etat (construction de bâtiments administratifs, voyages officiels ministériels ou présidentiels fortement médiatisés, etc.)

Comment ne pas rapprocher ce tableau des descriptions des espaces coloniaux à reconquérir à la fin du XIXe siècle ? Même vocabulaire, même appréhension devant l’inconnu, même volonté, aussi de (re)conquête. Car ce que l’on pourrait désigner comme les nouvelles enclaves coloniales - le missionnaire, l’administrateur, l’enseignant et le militaire -, se retrouvent pratiquement trait pour trait sous la forme de l’agent social (ou de l’éducateur), du représentant de l’Etat (ou du maire), du professeur, du policier (ou du CRS en cas de ‘crise’ ou de ‘pacification’). Il s’agit de ramener cet espace clos, hors de la République, à notre modèle urbain ‘normal’, la ville policée, tout comme les espaces sauvages des colonies devaient être‘civilisés’. Comme on vient de le voir, il s’agit d’opérer un quadrillage (policier, éducatif, social, administratif, etc) : la réponse à la ‘ghetthoïsation’ progressive des banlieues, c’est d’abord de ‘civiliser’ l’immigré-type. [4] »

Bien entendu ce type de comparaison est loin de faire l’unanimité dans le champ académique, reste esquissé et laisse de toute façon pendants un certain nombre de problèmes méthodologiques sur la nature du rapprochement à établir entre passé colonial et présent. Mais par-delà ces préoccupations académiques légitimes, ce qui nous intéresse ici c’est de pointer, même s’il s’agit encore d’un phénomène très minoritaire, l’émergence d’une articulation entre les travaux sur l’immigration et l’histoire coloniale, ainsi que le début d’une réflexion sur la dimension postcoloniale de la France [5]. Bref, il semblerait que ce qui a déjà été entrepris pour les zones anciennement colonisées comme l’Afrique ou l’Inde depuis un certain temps maintenant et en partie par des chercheurs originaires de ces zones : réfléchir à ce dont la situation actuelle a hérité de la colonisation, la France veuille commencer à le faire pour elle-même [6]. Le fait d’avoir occupé la position dominante dans un processus de domination n’autorise pas à conclure que seuls les anciens dominés doivent se préoccuper de la nature postcoloniale de leur situation.

C’est également de cette situation postcoloniale que les Assises prétendent partir. Une situation que caractérisent certes les ruptures induites par les décolonisations, mais également un lourd héritage colonial dans les ex-colonies comme dans leur ex-métropole. Nous n’avons bien sûr jamais prétendu poser une équation entre la situation actuelle et l’expérience coloniale, c’est bien pourquoi si nous parlons des combats anticolonialistes à mener, nous précisons dans l’intitulé même des Assises qu’ils sont à mener en situation postcoloniale.

Pistes de recherches, analyses militantes, discours activistes, ressenti des personnes, morceaux de mémoire vive, conjoncture nationale et internationale extrêmement défavorable aux personnes issues de l’immigration... autant d’éléments qui nous poussent à souhaiter d’une part que le débat sur le continuum colonial s’amplifie, et ensuite que les conséquences politiques en soient discutées et tirées collectivement au moins à un double niveau.

Primo en mettant en évidence les origines coloniales de la République dans laquelle nous vivons, nous sommes également amenés à interroger les origines indissolublement républicaines et coloniales du racisme français, ainsi que la persistance d’un néo-colonialisme républicain.

Secundo postuler qu’il existe une matrice républicaine du racisme français et du néo-colonialisme nous permet d’éviter de s’en tenir à l’énumération morne du disparate des horreurs (il y a des racistes, il y a des flics agressifs, il y a des gens méchants, des ministres imbéciles et des interventions maladroites en politique étrangère...) et à la dilution des cibles politiques. L’historicisation du racisme français en nous ramenant à l’histoire coloniale de la France et spécifiquement à l’histoire de la République coloniale nous permet dans le même temps d’entrapercevoir la possibilité d’une convergence des luttes contre toutes les manifestations d’un même continuum colonial. Notre démarche consiste à pointer le rapport politique (la République postcoloniale) producteur de toute une série de discriminations que par ailleurs de nombreuses luttes particulières dénoncent (droit au logement, sans papiers, droit de pratiquer sa religion, lutte contre les crimes policiers, pour l’égalité dans le travail, etc.).

2) Comment peut-on oser critiquer la République et l’or de ses attributs, les Lumières, l’universalisme, l’égalité... ? C’est se vouer bien sûr à l’obscurantisme, au particularisme, au communautarisme... et autres maléfiques, et parfois anglo-saxonnes, doctrines.


Il est toujours extrêmement difficile de critiquer la République en France, soit « le modèle français » par excellence, sans mettre en branle toute une série de réflexes de pensées, de dichotomies et de catégories pesantes ayant plus à voir avec les représentations idéales et incantatoires forgées par les doctrinaires de tout poil qu’avec la réalité des pratiques. Pour n’évoquer qu’un seul de ces pièges attendus, critiquant la République, nous ne serions pas « universalistes », nous serions donc par conséquent « communautaristes » puisque nous sommes sommés par la logique un peu courte des débats imposés de nous mouvoir entre ces deux pôles. « Communautaristes » ! Et la République de frissonner face à ce double péril de communautés closes et dangereuses, et d’un modèle anglo-saxon agressif. Peut-être est-ce impossible mais nous ne souhaitons pas prendre notre place dans le grand jeu de la concurrence entre des modèles abstraits. La République dont nous parlons, nous la regardons dans ses œuvres et au ras de ses pratiques, non dans les discours qu’elle tient sur elle-même. Si nous dénonçons avec vigueur certaines œuvres de la République réelle comme la colonisation et la répression, l’exclusion et le racisme, nous ne perdons pas notre temps à évoquer la République rêvée, celle qui définit un monde qui n’a jamais eu d’existence ou si peu, et dont la seule fonction historique aura été de masquer, précisément, la République réelle... Nous ne sommes pas plus les ennemis de la République rêvée que de la Licorne bleue. S’il nous arrive d’en dénoncer l’usage idéologique, nous ne nous posons pas plus en ennemis qu’en partisans de ce que nous analysons simplement comme un mythe.

C’est pourquoi lorsque nous parlons de la République, nous ne parlons pas du républicanisme en général ou en théorie, ni de la République romaine ou florentine, mais d’une incarnation historique précise : le projet indissolublement colonial et républicain de l’Etat français tel qu’il fut élaboré par la IIIe République au moment où l’extension impériale de la France atteint son maximum, et tel que ses échos perdurent encore de nos jours. Un projet qui tout en recyclant des pratiques d’Ancien régime fait rupture parce qu’il accorde une place centrale à l’Etat français dans le processus colonial, ainsi qu’aux discours et technologies que l’Etat produit pour rationaliser et légitimer ce processus (mission civilisatrice, droit colonial...). Les manuels de droit coloniaux républicains insistent sur le « caractère étatique », ainsi que juridique de la colonisation moderne, inaugurée au XIXe siècle :

Citation :
« La colonisation est une affaire d’Etat. Elle relève des gouvernements. Il faut bien comprendre le sens de cette affirmation. Pendant longtemps, la colonisation a été conçue d’une manière différente. Il se peut d’ailleurs que cette intervention de l’Etat soit précédée, préparée, facilitée par des initiatives privées. Ainsi en a-t-il été à l’origine de la formation de nombre de colonies. Mais, aussi longtemps que ces initiatives privées s’exercent seules, aussi longtemps que les gouvernants d’un Etat à civilisation européenne n’interviennent pas pour les guider, les contrôler ou les soutenir, il n’y a pas, à proprement parler, de colonisation. » [7]

L’investissement de l’Etat dans la colonisation moderne a débouché sur la fabrication d’un droit racialisé qui posait une différence au sein des Français entre les « citoyens français » (les métropolitains ou les personnes issues de métropole) et les « sujets français » aussi nommés « indigènes » (les populations de l’Empire) :

Citation :
« Nul n’ignore que, dans la métropole, tous les nationaux français, sans distinction d’origine, sont citoyens. Sans doute on réserve parfois le nom de citoyens à ceux qui bénéficient de l’électorat politique, c’est-à-dire aux nationaux remplissant certaines conditions d’âge et de sexe. Mais la notion de citoyen doit être entendue dans un sens plus large. (...) Les lois sont faites pour tous les nationaux français, sans distinction de race, d’origine, de religion, de situation sociale. (...) La législation est unique et uniforme ; il n’y a pas plusieurs catégories juridiques de Français.

Dans la plupart des colonies, on se trouve en présence d’une situation différente. Les nationaux se divisent en deux catégories : les citoyens, dont le statut politique et juridique se rapproche de celui des habitants de la métropole, et les non-citoyens, ou sujets français, dont le statut est assez sensiblement différent.

L’existence de cette distinction s’explique assez aisément. S’il est normal de traiter la population d’origine européenne comme la population métropolitaine, il n’en va pas de même pour la population indigène. Celle-ci est très différente de civilisation et de formation. (...) En raison du degré de formation des indigènes et de leur nombre, une surveillance spéciale doit s’exercer sur eux. Il leur faut souvent un régime pénal et même un régime disciplinaire particuliers. Il y a là une nouvelle raison de la distinction des deux statuts. » [8]

C’est bien entendu la différence de « civilisation », en bref la différence de mœurs et de coutumes, qui est supposée justifier d’une part la non-citoyenneté des indigènes de la République et d’autre part fonder le principe d’un régime punitif distinct du droit commun (le code de l’indigénat). Ainsi l’hétérogénéité « civilisationnelle » des indigènes justifie les discriminations et l’existence d’une nationalité à double vitesse. Et c’est l’assimilation, soit en fait l’adoption des mœurs, coutumes et normes (supposées uniformes) de la métropole, qui conditionne en grande partie l’accès aux droits civiques et politiques, ainsi qu’à l’égalité de traitement en matière pénale [9].

Le racisme juridique et étatique qui accompagne la formation de la IIIe République persiste peu ou prou jusqu’aux décolonisations, il constitue l’une des conditions de possibilité de l’imaginaire raciste français et n’est sans doute pas sans effet sur la situation actuelle. La question mérite à tout le moins d’être posée et examinée d’un point de vue politique.

3) Vous victimisez les colonisés, alors qu’eux aussi savent être des salauds. La preuve : la catastrophe des régimes post-indépendance. Vous diabolisez, dressez un tableau en noir et blanc d’une France collabo et d’(ex)-colonisés victimes. Vous figez les identités dans un face-à-face binaire.

Pour pallier le reproche de victimisation, faut-il vraiment montrer patte blanche et reconnaître un certain nombre de préalables qu’il ne nous semblait pas indispensable de faire figurer dans un appel à des assises se déroulant en France ? S’il s’agit de reconnaître la nullité dramatique de certains régimes post-indépendance, nullité qu’il convient néanmoins aussi de mettre en rapport avec les effets du legs colonial français, d’accord. Par parenthèse la critique de ces régimes est souvent assumée, non sans difficultés bien sûr, par les personnes qui vivent ou ont vécu sous ces régimes.

Si plus généralement il s’agit aussi de reconnaître la complexité du phénomène colonial qui n’est pas exclusivement constitué d’un face-à-face entre des colons blancs et coupables et des victimes noires, cela est certain. Que des chefs arabes et africains d’ailleurs aient participé à la traite, oui. Que les tirailleurs sénégalais et les troupes coloniales ne se soient pas contentés de tirer sur les « ennemis de la France » en 1870 et pendant les deux guerres mondiales et qu’ils aient aussi servi à conquérir de nouvelles colonies, ainsi qu’à faire du maintien de l’ordre dans l’empire, c’est vrai. Qu’aient existé des élites indigènes et des Beni oui oui qui s’accommodèrent plutôt bien du système colonial et relayèrent sa domination, certes. Qu’il existe également des classes sociales dans les sociétés indigènes, et par conséquent un cœur de la domination coloniale en l’espèce du « subalterne », dominé doublement par les élites coloniales et par les bourgeoisies indigènes, puis ensuite par les élites nationalistes, d’accord. Qu’il y ait eu aussi à travers et parfois par-delà domination et coercition, des productions et des luttes communes, des amours, des amitiés, des mariages mixtes et des métis... oui. Et oui encore, c’est Emilie Busquant, compagne de Messali Hadj et fille d’un mineur anarcho-syndicaliste qui confectionna pour la première fois à Paris le drapeau national algérien...

En même temps, il est assez curieux que le principal argument invoqué pour montrer que les ex-colonisés ne sont pas seulement des victimes soit l’échec des régimes issus de l’indépendance. S’il convient d’évoquer ces dictatures, c’est bien plutôt pour dénoncer le soutien que la République française ne leur a jamais ménagé. Pourquoi être renvoyé hors de France lorsqu’on appelle à une réflexion ainsi qu’à la constitution d’un mouvement autour de la question de la décolonisation de la République française ? Et là c’est à nous de renverser le soupçon ou du moins de s’interroger sur ce que pourrait signifier ce déplacement.

Signifierait-il que ces régimes issus de la décolonisation furent si catastrophiques que finalement l’Etat français est immunisé contre toute critique, ou mieux qu’il ne fut pas si terrible le bon vieux temps des colonies. Se faisant l’écho d’un phénomène qui déborde le seul champ historique, des historiens de l’Inde coloniale ont peut-être raison de s’inquiéter « d’une récente vague de nostalgie impériale, allant de pair avec un millénarisme marchand, qui a donné une nouvelle vie au mythe selon lequel les empires coloniaux européens du XIXe et du XXe siècles auraient incarné des structures plutôt bénéfiques. Ainsi certains historiens répètent à l’envi que, dans sa grande magnanimité, l’Empire britannique a apporté la ‘modernité’ aux barbares, et que nous devrions lui en être reconnaissants. » [10]

Pourquoi par ailleurs renvoyer un appel qui pointe les problèmes bien français vécus par des personnes vivant sur le sol français à ce qui se vit dans des pays étrangers ? Ce procédé n’a pas cessé d’être utilisé dans ce qu’on appelle communément « l’affaire du foulard », puisque dans cette affaire française impliquant des jeunes filles et des jeunes femmes le plus souvent françaises, l’Algérie ou encore l’Iran n’ont cessé d’être convoqués. Pourquoi parler du voile en citant les exemples de pays étrangers à des françaises qui n’ont souvent jamais mis les pieds dans ces pays et n’en parlent pas la langue... ? Pour les convier une nouvelle fois à l’idée qu’elles ne sont pas complètement françaises sans doute.

4) En distinguant entre initiateurs et soutiens, vous reprenez un mode d’agencement binaire et manichéen du type les « victimes et leurs ami(e)s », déjà difficilement justifiable au moment des décolonisations mais assurément périmé. Comment se reconnaître dans cet appel sans être « issu des anciennes colonies » et autrement que sur le mode de la culpabilité ou à titre de force d’appoint ? Et d’abord de quel « nous » parlez-vous ?


Rapidement et pour éviter tout malentendu la distinction entre initiateurs et soutiens ne renvoie qu’à une simple question de division du travail, et ne constitue en aucun cas à la reprise des catégories en vigueur à l’époque des combats pour la décolonisation. Les initiateurs désignent concrètement les personnes qui se sont réunies régulièrement pour préparer ces assises. Et d’ailleurs parmi les initiateurs certains ne sont pas "issus" des anciennes colonies, tout comme parmi les soutiens beaucoup en sont issus.

Mais pour répondre plus précisément encore à la question des agencements qui sous-tendent le « nous » employé, disons qu’il y a de nombreuses façons, plus ou moins vives bien sûr, d’être touché par les persistances coloniales républicaines et de pouvoir se dire « descendants d’indigènes » :

Il y a d’abord celles et ceux qui sont touchés en première personne et de plein fouet. Celles et ceux qui sont constamment ramenés à leurs « origines » en raison de leur nom, de leur sale gueule, de leur histoire sociale ou de leur nationalité... Celles et ceux qui sont effectivement issus des anciennes colonies avec une mention spéciale pour les plus précaires d’entre eux.

Mais il y a aussi tous ceux, en théorie tout le monde, qui vivent avec eux selon toute la gamme des affects et des situations : ami(e)s, amant(e)s, épouses, maris, voisin(e)s, collègues, passant(e)s... Ceux encore qui réagissent mal à la brutalité d’un contrôle au faciès. Ceux qui parce qu’ils habitent eux aussi dans des quartiers dits « sensibles » sont contrôlés plus souvent et plus mal que de coutume. Ceux qui dans la communauté scolaire refusent l’exclusion de jeunes filles ou de jeunes garçons pour le motif qu’ils portent voile ou turban. Ceux qui dans la communauté hospitalière auront bientôt à se prononcer sur l’exclusion d’un personnel soignant voilé, et sur le libre choix de son médecin. Ceux qui dans un aéroport ou un avion réagissent à une expulsion...

Enfin il existe un certain nombre de réverbérations métropolitaines de l’expérience coloniale qui touchent à de nombreux domaines et qui ont indigénisé des pans entiers du modèle républicain :

Citation :
« Il ne faut jamais oublier que la colonisation, avec ses techniques et ses armes politiques et juridiques, a bien sûr transporté des modèles européens sur d’autres continents, mais qu’elle a eu aussi de nombreux effets de retour sur les mécanismes de pouvoir en Occident, sur les appareils, institutions et techniques de pouvoir. Il y a eu toute une série de modèles coloniaux qui ont été rapportés en Occident, et qui a fait que l’Occident a pu pratiquer aussi sur lui-même quelque chose comme une colonisation, un colonialisme interne. » [11]

On peut bien sûr penser aux techniques répressives employées à l’encontre du prolétariat français, ce sont par exemple les militaires formés sur le terrain algérien, le maréchal Bugeaud en tête qui matèrent les journées de juin 1848 et imposèrent leur vue concernant la guérilla urbaine [12]. . On peut encore penser à l’expérience de l’exclusion des droits civiques et politiques qui fut commune aux « indigènes » de l’empire français et aux femmes françaises ; puisque les uns comme les autres tout en étant de nationalité française ne furent exclus de la citoyenneté jusqu’en 1944. On peut évoquer enfin ce que l’école de Jules Ferry et le devoir de dresser les « fils d’ouvriers et de paysans » afin qu’ils ne tombent pas dans « l’idéal socialiste ou communiste » a pu emprunté à l’idéologie de la « mission civilisatrice ».

Ainsi de même qu’il y a plein de bonnes raisons de participer à une manifestation de défense de l’avortement sans être une femme ou sans être une femme qui a avorté, de même qu’il y a plein de bonnes raisons de participer à une gaypride sans avoir de pratiques homosexuelles, de même qu’on peut participer à un mouvement de précaires sans l’être (ou du moins pas encore) ou à une manif de sans-papiers tout en ayant sa carte d’identité dans la poche, il n’est pas besoin de brandir son arbre généalogique pour participer à un mouvement des « indigènes de la République ». L’usage expansif de la 1ère personne du pluriel depuis les années 70 dans les luttes pour l’émancipation a fait émerger des sujets politiques complexes dont nous ne comprenons pas pourquoi les « indigènes » seraient exclus.

5) Vous excluez la question sociale, or pour penser l’action commune il faudrait précisément revenir à la question sociale plutôt que de l’ethniciser ?

D’une part, il faut bien constater que les problèmes liés au racisme ne se résorbent pas entièrement dans la question sociale. L’on peut souffrir du racisme en France, et même du racisme d’Etat sans appartenir aux classes les plus pauvres, ainsi que l’atteste l’exemple récent des jeunes filles voilées et exclues de leurs établissements. Sans se prononcer sur les situations sociales de ces jeunes filles, globalement modestes d’ailleurs, l’injonction à l’invisibilité que manifeste la loi qui les exclue de l’école constitue en soi un problème que le « traitement social » du racisme semble insuffisant à appréhender.

Par ailleurs et surtout plutôt que de vouloir faire passer à la trappe la question raciale au motif qu’elle fâche ou qu’elle divise, il conviendrait plutôt de se demander pourquoi les pourtours de la question sociale épousent si souvent et si bien ceux de la communauté issue de l’immigration. 40 % de cette communauté est au chômage (contre 10 % qui est la moyenne générale), et ceux de ses membres qui obtiennent un travail restent le plus souvent dans les positions les plus subalternes. C’est au sein de cette communauté que les médias, les experts et souvent les prisons recrutent les nouvelles « classes dangereuses »... Plutôt que de botter en touche, nous préférons reprendre le questionnement initié par Abdelmalek Sayad dans un texte posthume, « L’immigration en France, une pauvreté ‘exotique’ » [13]. Dans ce texte Sayad tout en reconnaissant la matrice commune de la pauvreté des nationaux et de celle des immigrés - être perçue dans les pays riches comme un échec du système et donc comme quelque chose d’extérieur -, notait aussi la spécificité de la pauvreté immigrée. Une pauvreté doublement incongrue puisqu’à la fois extérieur au système et provenant de l’étranger. De cette spécificité de la pauvreté immigrée il tirait toute une série d’interrogations qui nous semblent toujours d’actualité :
Citation :

« Dans quelles conditions et sous quelle forme, l’immigration est-elle synonyme de pauvreté ? Quel traitement social cette ‘autre’ pauvreté peut-elle recevoir et quels traitements a-t-elle reçus au fur et à mesure des transformations qu’a connues l’immigration (et, ici, l’immigration algérienne) en France ? Quel effet a-t-elle pu avoir sur la pauvreté ‘nationale’ et en quels termes parlait-on et parle-t-on encore, de l’une et de l’autre ? »

Bref loin d’évacuer la question sociale, nous nous demandons plutôt pourquoi ladite question sociale touche de plein fouet les personnes issues de l’immigration. Reconnaître que les personnes issues de l’immigration constituent bien souvent la première cible du précariat généralisé ou du tout sécuritaire par exemple n’exclue bien sûr pas la convergence avec ceux qui luttent sur ces mêmes terrains. Nous n’avons jamais voulu isoler le combat des post-colonisés des luttes contre les autres formes de domination. Les différentes modalités de domination s’imbriquent, se supportent, se confondent souvent, et impliquent donc aussi, mais pas seulement, des combats communs. [relevons le terme de dominations,  et l'absence du moins du mot exploitation]

6) Vous nous considérez comme de la « gangrène »...

Un certain nombre de critiques portent sur l’affirmation polémique de l’appel suivant laquelle : « Une frange active du monde intellectuel, politique et médiatique français, tournant le dos aux combats progressistes dont elle se prévaut, se transforme en agents de la « pensée » bushienne (...). Déjà, elle est parvenue à imposer sa rhétorique au sein même des forces progressistes, comme une gangrène »

D’une manière assez surprenante, un certain nombre de lecteurs et de lectrices de l’appel, se considérant pourtant ‘de gauche’, ‘progressistes’, ‘anti-racistes’, etc., se sont reconnu-e-s dans cette description. Notre première réflexion serait de répéter l’adage suivant lequel « qui se sent morveux, qu’il se mouche ». Et peut-être que le nombre de celles et ceux qui se reconnaissent dans une formule qui visait expressément les réactionnaires new-style du Nouvel Obs, les Taguieff, Finkelkraut ou Gallo, est-il l’indice de ce que la « gangrène » évoquée dans l’appel s’étend plus qu’on ne l’aurait cru, ce qui renforce l’urgence de sa dénonciation.

A y bien réfléchir, on reste toutefois surpris : ainsi, ceux-là même qui rechignent à s’identifier aux « indigènes de la République » n’hésitent pas une seconde à s’identifier à la « gangrène des forces progressistes ». Nous ne chercherons pas à expliquer à ceux-là qu’ils se trompent : ils ont choisi leur camp. Mais il nous semble utile de souligner leur exemple à l’attention de celles et ceux qui s’interrogent sur la pertinence de l’analyse proposée dans l’appel : ils en sont en effet bonne illustration des désastres de l’idéologie coloniale persistante...

7) Vous êtes communautaristes

En employant le terme d’« indigène », une catégorie juridico-administrative stigmatisante produite par la République pour désigner l’ensemble des populations colonisées de son empire, ainsi que leur assujettissement, nous ne revendiquons pas d’autre communauté que celle qui subit, reconnaît et critique activement l’intériorisation de certaines normes coloniales par le pays dans lequel nous vivons.

Cela dit, c’est plus pour ce qu’il sous entend que pour ce qu’il énonce expressément que le grief de « communautarisme » nous choque. Et plutôt que de répondre à ce grief, nous entendons le critiquer. De quoi parle-t-on, dans le débat français, lorsque l’on parle de « communautarisme » ? Concrètement, dans la plupart des cas, il y a « communautarisme » dès que plus de trois arabes se retrouvent ensemble. Dans une version plus élaborée, il y a « communautarisme » lorsque des arabes s’organisent pour agir ensemble. Il est rare qu’on stigmatise comme « communautaristes » les associations locales de portugais ou d’auvergnats.

On pourrait s’interroger sur les raisons qui poussent certains, se réclamant généralement avec insistance de la « République », à dénoncer un « communautarisme » largement fantasmatique en tant que courant d’opinion ou que position politique. Force est de le constater : il s’agit toujours de dédouaner la société elle-même de la communautarisation qui résulte objectivement de son fonctionnement - et singulièrement des exclusions sociales diverses dont sont victimes celles et ceux à qui on reprochera de « choisir » des solutions communautaires. Conscience du ghetto, culture du ghetto, fierté du ghetto seraient impensables sans l’existence préalable du ghetto.

En quoi l’appel « Nous sommes les indigènes de la République... » serait-il « communautariste » ? Par la quantité de ses signatures à consonance arabe ? Trouve-t-on dans son texte même une volonté que les « indigènes » se retrouvent « entre eux » ? Non, et c’est même le contraire qui est vrai. Les discriminations y sont dénoncées, et la solidarité de toutes et tous, quelles que soient leurs origines réelles, est affirmée et demandée.

Mais pour caractériser l’appel de « communautariste », un autre argument revient périodiquement : « votre appel est signé par Tariq Ramadan ». Il est pittoresque de voir juger un texte par le fait que, parmi ses 1200 signataires, on en trouve un qu’on n’aime pas... une approche objective de la question conduirait à noter que l’adhésion de Tariq Ramadan à une initiative aussi totalement séculière, plutôt que de marquer l’appel comme « communautariste », marquerait plutôt Ramadan comme ne l’étant pas...

Il est également ici ou là insinué que l’appel émanerait « de proches de Tariq Ramadan ». Ce n’est certes pas injurieux ni diffamatoire, et ce n’est même pas totalement inexact ; c’est simplement partiel, puisque s’il y a bien parmi les initiateurs des « proches de Tariq Ramadan » - comme le Collectif des Musulmans de France - ils ne sont qu’une composante parmi d’autres des structures ou personnes qui ont pris l’initiative de cette démarche politique.

En fait, ce reproche émane de personnes dont on voit mal comment, indépendamment de cette signature, elles pourraient approuver la démarche anticolonialiste qui anime l’appel puisque cette démarche est inverse à celle qui anime la campagne de lynchage dont Ramadan est l’objet : à y regarder de près, le principal reproche ayant quelque fondement qui lui ait été fait est d’être un musulman s’assumant comme tel. Les mêmes que ne gêne pas la signature (sur d’autres textes...) d’Elie Wiesel ou de l’Abbé Pierre devraient y réfléchir à deux fois.

Celles et ceux qui nous reprochent d’accepter la signature de Tariq Ramadan pourraient se demander plutôt pour quelles raisons il est devenu une des cibles et des prétextes de l’offensive « anti-intégriste », alors qu’il représente un courant de l’islam politique comme un autre. Sans doute la raison en est-elle que « l’intégrisme » (épouvantail dont l’appel souligne à juste titre que, comme l’islamisme, il est plus souvent dénoncé que défini...) n’est qu’un prétexte, et que derrière lui, c’est en fait l’islam - et les musulmans, c’est-à-dire en France, et pour l’essentiel des « indigènes de la République » - que l’on vise.

S’il fallait à tout prix trouver un fondement rationnel à l’accusation de « communautarisme » dont nous faisons l’objet, ce serait en remarquant que nous refusons le thème de l’intégration/assimilation. L’objectif du « vivre-ensemble » ne nous semble pas devoir passer par la normalisation de chacune et de chacun. Nous refusons le modèle de la République de Procuste, le modèle du carcan dans lequel tout le monde doit être pareil (sous-entendu : pareil que la « communauté » majoritaire) pour avoir droit à l’existence. La revendication d’égalité, pour nous essentielle, ne passe pas par l’uniformité.

En définitive s’il y a bien un « repli identitaire » qui mérite, dans la France d’aujourd’hui, d’être combattu, c’est celui qui concerne une fantasmatique « identité française ». Le reproche récurrent fait aux descendants de colonisés de ne pas « s’intégrer » est en définitive celui de n’avoir pas, comme tout le monde, des ancêtres gaulois. Le véritable « communautarisme » est le communautarisme majoritaire, franco-français, qui se construit autour de cette identité. Il est le résultat de la circonspection et de la peur de celles et ceux qui n’acceptent pas volontiers que le monde - et singulièrement leur pays - ne ressemble pas, ou plus à ce qu’on leur avait annoncé. La présence de millions de descendants de colonisés en France, la nationalité française irrémédiable de la plupart d’entre eux, tout cela n’entrait pas dans les prévisions des « vrais » Français, autochtones, catholiques, et blancs. Et ce sont eux qui se referment sur ce que l’on doit bien appeler le « communautarisme gaulois », autour du mythe des « français de souche » - et de ceux qui acceptent de faire semblant d’en être.

Ce qu’ils appellent l’intégration est la croyance que devraient acquérir les descendants de colonisés qu’eux aussi, ont des ancêtres gaulois. Ils veulent bien que l’on ait tous les droits du monde à condition d’être comme eux. Les contrôles au faciès cesseront d’eux-mêmes quand les colonisés accepteront de changer de faciès. « Un peu de bonne volonté, que Diable ! » C’est ce que nous refusons. A ceux qui nous disent : « Vous avez tous les droits à condition d’être comme nous », nous répondons que nous nous passerons de leur autorisation, et que nous nous battrons à la fois pour le droit à l’existence de tous, et le droit à l’égalité de chacune et de chacun.

Cool Vous êtes des « islamistes », des « populistes islamistes » ou mieux des islamistes qui auraient parfaitement intégré la rhétorique gauchiste...[/b]

Comme en contrepoint de l’accusation de « communautarisme », et comme en complément du reproche d’avoir « accepté » la signature de Tariq Ramadan, un certain nombre de personnes ont crû pouvoir caractériser l’appel « Nous sommes les indigènes de la République » d’« islamiste » ! Aucune exégèse du texte lui-même ne permet de comprendre cette caractérisation, et il nous faut une fois de plus chercher d’où ses tenants tirent ce grief.

Une première approche conduirait à dire qu’ « islamistes » et « communautaristes » seraient des mots quasi synonymes. Dans leur usage, ils le sont en effet bien souvent. Le fait que de nombreux arabes aient signé le texte permettrait ainsi à la fois de le caractériser comme communautariste et comme islamiste.

Un regard plus poussé fait voir parmi les initiateurs des personnalités et organisations se réclamant expressément de la religion musulmane. Or, dans un certain discours, « musulman » = « intégriste » - sauf à montrer expressément « patte blanche ». Il y a les musulmans « modérés », qui ne font pas plus de quatre prières par jour, ne boivent d’alcool que rarement, et évitent de manger en public pendant le mois de Ramadan, et il y a les autres, non « modérés », c’est-à-dire islamistes, intégristes, etc. Ceux là refusent obstinément de manger du jambon, se rendent dans des mosquées (quelle horreur !), et certaines des femmes de cette catégorie vont jusqu’à porter un foulard qui cache leur chevelure. Ainsi, parce que le Collectif des Musulmans de France ou le site internet Oumma.com figureraient parmi les initiateurs de l’appel, celui-ci serait entaché d’intégrisme, et peu importe qu’on trouve également parmi les initiatrices et initiateurs des « non-musulmans » bien connus (quelles que soient leurs origines effectives).

Ces mêmes non-musulmans voient mal comment faire de la politique à la 1ère personne du pluriel sur la question de l’immigration postcoloniale sans faire de la politique aussi avec des musulmans car c’est un fait : une partie conséquente de cette immigration se déclare « musulmane ». Il faudra donc bien soit accepter de faire de la politique avec entre autres des musulmans, soit comme de coutume décider de confisquer leur parole ou mieux de parler à leur place. Nous défendons le projet des Assises parce qu’il donne la parole aux premiers concernés et parce qu’il rompt avec la logique des porte-paroles bien comme il faut, philanthropes et surtout non musulmans. C’est sans doute cela que d’aucuns qualifient d’islamo-gauchisme.

Le texte lui-même ne met aucune problématique « musulmane » (a fortiori intégriste) en son centre. Cela n’a pas empêché certain de le voir « centré » sur la question de la loi anti-foulard. Pourtant, si la phrase unique consacrée à cette loi était supprimée du texte, cela n’en modifierait pas l’économie. Une fois de plus, la question du « foulard » sert ainsi de révélateur de positions qui vont bien au-delà dudit « foulard » lui-même.

Sur la loi anti-foulard, le texte dit quatre choses : que la loi est discriminatoire, qu’elle est raciste, qu’elle est sexiste, et qu’elle est une loi d’exception avec des relents coloniaux. Chacun de ces quatre points nous semble parfaitement justifié, et mérite à tout le moins d’être discuté plutôt que d’être rejeté sans examen.

La loi est d’abord raciste, et il est étonnant qu’on en discute, dans la mesure où les seules victimes de la loi, ou peu s’en faut, sont des personnes ayant plus d’origines qu’il n’est bienséant. Par ailleurs - les interventions prononcées à l’Assemblée Nationale sont à cet égard extrêmement éclairantes - l’ensemble du débat dénote ce racisme. On y a évoqué « l’insolence des immigrés arabo-musulmans de la troisième génération », le « faible enracinement » de « nos compatriotes musulmans », ou le fait que pour ces « français à part entière », « certaines de nos valeurs paraissent inaccessibles ». Ce ne sont bien sûr là que les propos d’une partie des partisans de la loi : plus précisément, de ceux qui l’ont faite ; mais ils sont révélateurs d’une ambiance bien particulière, et il n’y a pas à s’étonner que les auteurs de propos racistes à propos d’une loi en préparation adoptent en fin de compte une loi raciste. Au demeurant, rares sont les conversations de plus d’un quart d’heure au terme desquelles les partisans de la loi anti-foulard continuent à justifier les exclusions sans lâcher une formule du genre « ici, en France... », ou « chez nous... », etc. L’affirmation (communautariste s’il en est) suivant laquelle « la laïcité » serait une spécialité 100% française, voire l’essence de la « francité » n’est d’ailleurs pas très éloignée d’un certain racisme...

Raciste dans sa conception, la loi l’est aussi dans son effet discriminatoire : seules les jeunes filles musulmanes (et les garçons sikhs : 3 ont été exclus de leur lycée...) sont concernées par la loi ; une jeune fille catholique, par exemple, ou sans religion aucune, peut parfaitement se présenter au lycée avec un hijab sur la tête : dès lors qu’elle ne manifeste pas ainsi, ostensiblement, ses convictions religieuses, il n‚y a pas de problème... autrement dit, l’interdiction du « foulard » s’applique seulement aux filles pour lesquelles il présente une importance existentielle. Les autres peuvent le porter sans violer la loi. Destiné à s’appliquer seulement à certaines lycéennes - les musulmanes pratiquantes, le plus souvent issue de l’immigration (post)coloniale - la loi est bien, au sens strict, l’expression d’un racisme discriminatoire.

La loi est également à l’évidence sexiste : comment ne pas qualifier de telle une loi qui, par hypothèse, aura pour seules victimes des filles et jeunes femmes ? Ce sont celles-là mêmes qu’on prétend protéger‚ qui sont exclues du système scolaire, à cause d’un effet vestimentaire qu’elles ne portent que parce qu’elles sont des femmes, un « marqueur de l’identité sexuée », ce que certains d’ailleurs lui reprochent. On est donc bien en plein sexisme. On doit ajouter à ces remarques que le refus d’entendre les premières concernées relève aussi d’un paternalisme bien sexiste. On se refuse à admettre que des femmes puissent, de leur propre initiative et par leur propre choix, décider de porter un foulard ; on manifeste ainsi le plus grand mépris pour leur libre arbitre ; on leur explique comment elles doivent s’émanciper, comme si - femmes, arabes, musulmanes - elles étaient par hypothèse incapables d’en décider elles-mêmes.

Quant aux « relents coloniaux » de cette loi d’exception, on a pu les sentir dans tout ce qui précède. La « norme » française dominante est jugée par définition supérieure à tout comportement qui s’extrait de cette norme. Les professeurs se chargent d’émanciper les élèves en les dévoilant comme, en les dévoilant, les parachutistes émancipaient les femmes d’Alger en 1958. Le refus d’entendre la voix des filles concernées est - outre une manifestation de la superbe d’enseignants cherchant à se rassurer quant à leur autorité - un exemple assez typique de la superbe colonialiste qui sait mieux que les « sauvages » musulmanes ce qui est bien pour elles.

9) Les Assises veulent engager un travail de mémoire et risquent ainsi d’enfermer les luttes présentes dans une rumination stérile. Pourquoi valoriser le massacre de Sétif au détriment des autres ?


Parce que l’Appel aux assises de l’anticolonialisme postcolonial prend pour point de départ le continuum colonial, certains ont voulu le cantonner à un travail de mémoire et à une volonté commémorative. C’est une interprétation fausse.

Tout l’enjeu des Assises consiste à ne pas disjoindre la reconnaissance des crimes du passé de celle des injustices du présent. Il y a effectivement des combats de mémoire à mener, nombreux, dans le champ savant, dans les manuels scolaires, dans l’espace public... et l’état actuel du rapport de force mémoriel n’est pas tel qu’il ne faille pas encourager tous les efforts pour rendre à l’histoire coloniale et à l’histoire de l’immigration leur place dans l’histoire de France. Il y a par ailleurs des revendications multiples de justice ici et maintenant qui n’ont pas attendu les assises pour être formulées. Des représentants de ceux qui luttent contre l’oubli et de ceux qui luttent aujourd’hui pour plus d’égalité seront bien sûr présents aux assises. Mais ce que nous tenterons collectivement d’éviter c’est le catalogue disparate des injustices de jadis et de maintenant et ce que nous rechercherons c’est à comprendre le lien des unes et des autres avec le fonctionnement pérenne de la République. Ce qui du passé n’est que passé ne nous intéresse pas, notre objectif est politique et non mémoriel en ce sens.

C’est bien pourquoi le choix du 8 Mai 2005 pour organiser la « Marche des Indigènes de la République » tient peu au fait que 60 ans plus tôt l’armée ainsi que les pouvoirs civils français aient massacré précisément à Sétif et Guelma. Les représentants de l’Etat français après tout ont massacré dans tout l’Empire et pendant toute la période coloniale ; la même année que Sétif et Guelma des syndicalistes camerounais étaient tués en masse, et 2 ans plus tard Madagascar était le théâtre d’une énorme boucherie... Ce qui nous intéresse dans la date du 8 mai 2005 c’est que 60 ans plus tôt le jour même où la France célébrait la capitulation de l’Allemagne nazie, elle massacrait aux colonies. Notre ambition n’est pas de commémorer Sétif comme tel, mais de mettre en évidence la concomitance du rétablissement républicain et du massacre colonial, afin de montrer que l’état d’exception colonial n’est pas un épisode marginal ou un à-côté maladroit dans l’histoire du régime républicain français, mais un phénomène structurel. Bref il s’agit plutôt à partir de la commémoration de la libération du territoire français et de son lot de discours sur le rétablissement de « l’état de droit » d’ouvrir un espace polémique.

Nous n’avons rien contre la mémoire à condition toutefois qu’elle ne serve pas à momifier le passé et à rejeter dans l’oubli ses effets pérennes. Nous ne nous laisserons pas enfermer dans des musées, ce ne sont pas des plaques commémoratives que nous voulons, mais une rupture de fait ici et maintenant avec certaines pratiques de la République.

(1) Cf. Gregory Mann, « Des tirailleurs sénégalais aux sans-papiers », in Patrick Weil et Stéphane Dufoix (dir), L’esclavage, la colonisation et après…, Puf, 2005.

(2) C’est ce qui ressort de façon très nette des entretiens filmés par Jérôme Host dans « Un racisme à peine voilé ».

(3) Les deux épisodes qui suivent sont évoqués l’un par Houria Bouteldja du Collectif féministe « les Blédardes » dans un texte mis en ligne sur le site toutesegaux. Net, « De la cérémonie du dévoilement à Alger (1958) à Ni Putes Ni Soumises : l’instrumentalisation coloniale et néo-coloniale de la cause des femmes » et l’autre par Nacira Guénif-Souilamas et Eric Macé dans « Les féministes et le garçon arabe », L’aube, 2004.

(4) On peut rappeler ici le témoignage de Marc Garanger qui fut photographe dans l’armée française à cette époque :  » J’ai ainsi photographié près de 2000 personnes, en grande majorité des femmes, à la cadence de 200 par jour. Dans chaque village, les populations étaient convoquées par le chef de poste. C’est le visage des femmes qui m’a beaucoup impressionné. Elles n’avaient pas le choix. Elles étaient dans l’obligation de se dévoiler et de se laisser photographier. Elles devaient s’asseoir sur un tabouret, en plein air, devant le mur blanc d’une mechta. J’ai reçu leur regard à bout portant, premier terrain de leur protestation muette, violente. » In Femmes algériennes 1960, Contrejour, 1982.

(5) Cf. Nicolas Bancel, Pascal Blanchard, « L’invention de l’indigène : entre imaginaire collectif et pensée républicaine » in Passerelles, 16, Thionville, printemps 1998.

(6) A titre d’exemple parmi des travaux récents on pourra citer le n°53 de la revue Genèses paru en décembre 2003 « Sujets d’Empire », ainsi que l’ouvrage collectif de Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Françoise Vergès, La République coloniale. Essai sur une utopie, Albin Michel, 2003. Il convient aussi d’indiquer que par le passé certains travaux pionniers comme ceux par exemple d’Abdelmalek Sayad ou d’Etienne Balibar ont fourni sur des modes très différents des éléments pour penser l’articulation entre colonisation et immigration, sans toutefois que cette problématique parvienne pleinement à s’imposer dans le champ académique.

(7) Il est toujours étonnant de constater l’avance prise par les historiens indiens et africains s’agissant de la thématique postcoloniale. La réflexion sur la façon dont les régimes issus de la décolonisation et des mouvements nationalistes ont repris à leur compte une partie du projet de l’Etat colonial est en cours depuis les années 1980, une réflexion certes aiguisée par la déception suscitée par ces régimes, mais aussi peut-être par un esprit critique qui sur ce point trouve plus difficilement à s’exercer en France. Sur les travaux si peu traduits en français et abordant la situation postcoloniale en Inde et en Afrique, voir par exemple Mamadou Diouf, L’historiographie indienne en débat. Colonialisme, nationalisme et sociétés postcoloniales, Karthala, 1999.

(Cool Cf. Louis Rolland et Pierre Lampué, Précis de législation coloniale (Colonies, Algérie, Protectorats, Pays sous mandat), Dalloz, 1931.

(9) Ibid, p. 199.

(10) Sur ce point, voir par exemple Emmanuelle Saada, « La République des indigènes », in Vincent Duclert, Christophe Prochasson (dir), Dictionnaire critique de la République, Flammarion, 2002.

(11) Voir l’introduction de Sanjay Subrahmanyam, in Velcheru Narayana Rao, David Schulman et Sanjay Subrahmanyam, Textures du temps. Ecrire l’histoire en Inde, Seuil, 2004.

(12) Michel Foucault, « Il faut défendre la société », Seuil Gallimard, p. 89.

(13) Maréchal Bugeaud, La Guerre des rues et des maisons, Jean-Paul Rocher éditeur, 1997.

(14) Cf. Mémoires algériennes, Coordination, Aïssa Kadri et Gérard Prévost, Syllepses, 2004.


25 février 2005

Alix Héricord, Sadri Khiari et Laurent Lévy sont initiateurs, parmi d’autres, de l’Appel des "indigènes de la République".
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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Jeu 26 Nov - 11:54

à boire et à manger dans cette lettre. Après un départ longuet sur "le pouvoir et "la domination", et pas mal de contradictions dans l'analyse, on y trouve ça : « Les racines de la Guerre, ce n’est pas l’Impérialisme, c’est le Capitalisme, même si, bien souvent, je te l’accorde, les deux se recoupent. Mais ils se recoupent en tant que le premier est la conséquence du second, exactement comme Daesh est le nom du regroupement d’une fraction des marginalisé-e-s de nos sociétés, du Maroc à la France, partout où le capitalisme exclut et tue.» Mieux que rien...

Lettre ouverte à Houria Bouteldja à la suite des attentats de Paris 26 nov. 2015 Hamza Esmili

Comment penser l'irruption spectaculaire et tragique de la violence dans nos vies ? Faut-il recourir à l'actualité du Moyen-Orient pour en saisir les articulations ?

Lettre ouverte à Houria Bouteldja, Membre du Parti des Indigènes de la République, le 26 Novembre 2015


Citation :
Chère Houria,

en ces tristes jours qui s’écoulent à Paris, presque deux semaines après ces attentats qui ont changé ma vie, la tienne et celles de tant d'autres, je me permets de t'écrire cette lettre qui, je l’espère, porte en elle la possibilité d'un débat.

Avant toute chose, et parce que je me doute que ta position t'expose à des dizaines de messages d'insultes plus ou moins subtiles de salauds plus ou moins fascistes, furieux qu'une Indigène, et plus encore une femme de cette communauté qui détient médiatiquement le monopole du patriarcat, ose tenir tête au discours officiel qui ethnicise et qui tue, je voudrais te dire que c’est justement parce que tu as ma sympathie et mon admiration, inaliénables, que je te fais cette lettre.

Qu'elle est claire et puissante la voix des dominé-e-s quand c'est toi qui la porte.

Qu'elle était belle cette Marche de la dignité que tes amies du MAFED et toi avez organisée, face au colonialisme, ancien et nouveau, au racisme structurel, à la violence d’Etat et à l’ethnicisation de la pauvreté.

Qu'illes sont courageu-x-ses ces Indigènes qui osent se (re)dresser face à la violence quotidienne des mécanismes de la domination, de la production de la Race et de la marginalité.



J'aurais dû t'écrire ce jour-là, te remercier lorsque ton action et celles de tes camarades m'ont redonné espoir. Je ne l'ai pas fait, je le regrette. Ce n'est qu'aujourd'hui que je prends mon stylo, comme si le drame seul pouvait motiver la réflexion et l'échange.

Comme tu dois maintenant t'en douter (en tout cas je l'espère, sinon j'aurais bien foiré mon intro !), j'éprouve une sympathie sincère pour les Indigènes de la République et leur discours. Surtout, je suis heureux que les dominé-e-s au sein de cette société aient enfin voix au chapitre, un Parti qui porte leurs luttes du quotidien et leur aspiration à l'égalité sociale.

J'étais donc évidemment curieux, impatient même, de te lire, de lire le PIR, face à l'horreur qui nous a collectivement frappé-e-s vendredi soir, espérant y voir une voix dissonante dans la cacophonie des discours essentialistes qui nous assourdit.

Je ne te le cache pas, j'ai été déçu.

Comme nos ami-e-s du NPA, de LO, tous ces organes de la représentation d’autres dominé-e-s, les Indigènes de la République ont pointé la responsabilité de l’Etat français dans ces conflits qui embrasent le Moyen-Orient, de la Palestine colonisée à la destruction programmée de l’Irak et de la Syrie[1].

Comme en miroir des réactions des officiels de la République qui promettent de semer la mort et la destruction dans ce même Moyen-Orient (et qui ont d’ailleurs commencé à le faire, combien de morts à Raqqa ce soir sous les bombes de la République ?).

Bien sûr, ces deux discours ne se valent pas. Bien sûr, leurs auteur-e-s sont diamétralement opposé-e-s.

Mais « diamétralement opposé-e-s », ça veut avant tout dire « situé-e-s sur la même droite », ça veut avant tout dire « d’accord sur l’essentiel, en désaccord sur le négligeable ».

Et l’essentiel, ici, c’est que ces deux discours participent au même mouvement général de déni de réalité, car en portant le débat sur le Moyen-Orient, ils nous font croire que les racines de la Guerre sont à Damas, à Bagdad ou à Al-Qods, là où elles sont à Sarcelles, à Grigny, à Saint-Denis, aux Ulis, en un mot comme en cent, dans tous ces lieux de production de la misère, de la marginalité, de la violence et de la mort dans notre société.

Plus grave encore (est-ce seulement possible ?), ce discours qui situe l’origine de tous les maux au Moyen-Orient nous fait oublier pourquoi même nous parlons de Moyen-Orient, pourquoi même la violence de vendredi a pris les couleurs de l’Islam.

Il dissimule[2] qu’ici, en France, dans les marges condamnées à n’être jamais que des « banlieues » et des « banlieusard-e-s », les mécanismes de production de la domination ont pris les couleurs de la Race, ou plus exactement, la Racialité a été produite par la domination et ses structures, la Guerre est alors devenue « Choc des civilisations », combat des Lumières face à de l’Obscurité, de la Démocratie devant du Totalitarisme, la République face à l’Islam (radical ou pas) etc.

Bien évidemment, comme tous les discours essentialistes, ce discours a d’abord été celui de ceux pour qui les structures de la domination jouent.

Il y aurait un Bien et un Mal, un Nous et un Eux, une Lumière et une Pénombre, et c’est tout. Bien sûr, ce sont là des traits grossiers, là où une infinité de déclinaisons sont possibles.

Mais même le refus bien-pensant du « Choc des civilisations » fait partie du même corps discursif. Dire qu’il n’y a pas de production de la race par et pour la domination, dire que ceux qui en portent la bannière et le discours ont tort, c’est supposer que ce discours se place sous le régime de la Vérité, là où c’est un discours de combat.
Car l’important, au fond, ce n’est pas ce c’est pas ce que ce discours dit, c’est ce qu’il ne dit pas : pas de société qui hiérarchise et qui structure, pas de dominant-e-s et de dominé-e-s, pas de violence et surtout pas de pouvoir, que des choix individuels d’individu-e-s né-e-s bon-ne-s ou mauvais-e-s, endoctriné-e-s par de bonnes ou de mauvaises idées.

Car la Guerre est une guerre pour le pouvoir, c’est-à-dire pour la structure et la position dans la structure, par le pouvoir, c’est-à-dire avec les armes tactiques, stratégiques, de la domination, dans le pouvoir, c’est-à-dire pour ce qui est définir par les mécanismes de la domination comme valant la peine de se battre pour.

Mais alors, si les termes de la lutte sont définis par les mécanismes mêmes de la domination, il nous faudra reconnaitre à l’Islam la place qui est aujourd’hui la sienne dans les lieux de l’exclusion, et c’est-à-dire exactement le rôle qui fut jadis celui du communisme, identité de classe face à la dureté du monde social, capacité à dire « Nous » face à « Eux », et, in fine, discours de combat des dominé-e-s dans cette Guerre dont ne pouvons plus aujourd’hui détourner les yeux.

Alors oui, mille fois oui, ce vendredi 13 Novembre était un évènement de la Guerre. Mais cette Guerre a commencé bien avant le vendredi 13 Novembre, bien avant la Syrie, bien avant l’Irak, bien avant la Palestine même.

Les racines de la Guerre, c’est la domination et ses mécanismes, ici, en France, et nulle part ailleurs.

Alors, oui, cette Guerre est une guerre civile. Non comme une guerre qui traverserait notre pays, déchirant une prétendue « Nation » en entités par essence rivales, comme le prétend un certain type de discours de plus en plus audible, mais au sens d’une guerre qui structure notre société, qui serait en réalité le produit de ses structures et la productrice de leurs permanence.

Les racines de la Guerre, ce n’est pas l’Impérialisme, c’est le Capitalisme, même si, bien souvent, je te l’accorde, les deux se recoupent. Mais ils se recoupent en tant que le premier est la conséquence du second, exactement comme Daesh est le nom du regroupement d’une fraction des marginalisé-e-s de nos sociétés, du Maroc à la France, partout où le capitalisme exclut et tue.

Quelque part, avant même qu’il y ait des armes, du pétrole et de l’argent, avant même qu’il y ait des « intérêts géopolitiques » en jeu, nous avions fondé Daesh, tout du moins, sa possibilité.

Quelque part, c’est « la Lybie, le Mali, la Syrie et l’Irak » qui sont « le corrélat » du racisme et de l’islamophobie d’Etat, entendus comme la forme que revêt aujourd’hui la Guerre contre les exclu-e-s ethnicisé-e-s des banlieues
.

Hier le communisme, aujourd’hui l’Islam, d’un discours à l’autre, d’une marginalité à celle qui lui fait suite, parler encore de radicalisation et dé-radicalisation sur une échelle de l’Islamité fixée par ceux-là mêmes pour qui les structures du monde social jouent, n’est pas seulement une faute d’analyse mais bien un autre discours de combat, dissimulation criminellement intéressée de la cause réelle de l’explosion actuelle, spectaculaire et tragique, de la violence contenue dans notre société : celle dont elle n’est que le corollaire, l'explosion de de la pauvreté et de l'exclusion, en ce jour où, ayant depuis bien longtemps cédé aux sirènes du libéralisme, l’Etat n’assume plus aucune des fonctions de redistribution de capitaux, matériels, culturels, sociaux, qu’il a jadis très partiellement pris en charge.

C’est pourquoi, face à cette prétendue « Union Nationale », face à la réaffirmation des « principes de la République » que tou-s-tes portent aujourd’hui fièrement en bandoulière, face à cette religion laïque qui partout s’affirme comme un Universel de combat, j’aurais souhaité, te voir, vous voir, porter le débat sur la Guerre, la vraie, celle qui produit des pauvres, des dominé-e-s, des marginalisé-e-s, des exclu-e-s, des ethnicisé-e-s, et in fine, la violence quotidienne et son pendant terroriste.

Sois bien assurée cependant que je ne doute ni de ta faculté de pensée ni de ton courage. Je veux simplement discuter, avec toi, avec tou-s-tes, la seule question qui compte aujourd’hui : quelle réponse à la Guerre ? Comment arrêter la Guerre ?

J’ose espérer que, de l’horreur du vendredi 13 Novembre, puisse découler autre chose, quelque chose qui serait la fin de l’inégalité sociale, de la violence quotidienne et de l’exclusion.

J’ose espérer que, en ce moment critique, cette société soit capable de réflexivité collective, de se demander pourquoi et comment la Guerre est produite, non pour la justifier l’injustifiable (faut-il seulement le dire ?), mais pour faire que « plus jamais ça » ne soit pas une autre de ces formules creuses que nous aimons tou-s-tes à nous passer en boucle quand nous sentons l’étau inextricable de la violence dans nos petites vies bien confortables.

J’ose espérer, enfin, que cette société aura su tirer les leçons de l’Histoire, et en particulier, celles, terribles, de la superposition entre production de l’exclusion sociale et production de la Race, mécanisme déjà bien avancé dans nos banlieues, comme le PIR le rappelle justement si bien.

Et, pour cela, j’en suis sûr, ta voix, celles de tes camarades, et, en définitive, celles de tous ceux qui ceux qui se placent du côté des dominé-e-s, sont cruciales.

Bien à toi,

Hamza Esmili.


[1] Attentats de Paris, communiqué du PIR : « La France connait le retour de flamme d’une politique étrangère belliciste en Libye, au Mali, en Syrie, en Irak… motivée par la stratégie du « choc de civilisations » et son corrélat interne que sont le racisme et l’islamophobie d’État. »

[2] Ici, je pense aux discours essentialiste et civilisationnel, et je ne te ferai pas le mauvais procès que tes détracteurs te font bien souvent, de reprendre les termes de la domination, sous-entendant ainsi que le PIR fait le jeu de l’essentialisme. A mon sens, l’utilisation dans les textes du Parti du vocable de l’ethnicisation montre bien que la Race y est prise en tant qu’elle est produite, non en tant qu’essence inaliénable, non en tant « détermination en dernière instance ».


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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Sam 28 Nov - 1:55

commentaire sous le billet de dndf :

Lettre ouverte à Houria Bouteldja à la suite des attentats de Paris 26 nov. 2015 par Hamza Esmili
 

Renée Moreau et Geneviève brûlée sont effondrés comme « progressistes, démocrates, féministes, partisans des droits de l'homme, militants de la cause gay et lesbienne dans le monde arabe »

je ne suis pas moi "effondré" par ce billet, mais dubitatif, parce qu'il ne construit pas l'articulation structurelle entre exploitation  de classe et dominations utiles à celle-ci : de "genre", de "race", de religion...

or dans ma théorisation, il n'y a pas de problèmes pour l'articuler dans une structure à dominante du capital comme tout

encore ne faut-il pas faire du capitalisme une somme de "dominations de classe-genre-race", mettant chaque dimension sur un même plan, ou les construisant dans une intersectionalité qui, le plus souvent, [b]évacue l'exploitation du prolétariat (féminin et masculin), et le fait que "les femmes" sont [b]la première force de reproduction générationnelle du prolétariat, autrement dit que la domination masculine est une nécessité historique et structurelle pour le capitalisme
(Silvia Federici, Théorie Communiste, moi...)

on aboutit à ce néologisme conceptuel : le "classisme", comme étant l'assignation des prolétaires à ce qu'il ne serait qu'en les "essentialisant", une classe du capital. Autant dire qu'il n'y a plus de critique matérialiste possible, ni pour le prolétariat, ni pour les femmes (alors assignées faussement à leur sexe biologique sous couvert du sexe social, lui construit, comme 'genre'), et plus encore le "racialisme", qui serait, puisque "les races n'existent pas", l'assignation à la couleur de peau sans considération de son utilité sociale pour le capital : une aberration historique

or le texte tombe dans ce travers concernant la religion : Dieu n'existant pas, les musulmans non plus... mais cela se tempère parce qu'il s'agit d'une critique adressée à Houria et au PIR, qui jusqu'à peu mettait  la contradiction de classe (et de genre... selon) derrière la domination raciale par les "Blancs"

Houria intervient la semaine prochaine à Rouen, au Colloque Luttes coloniales et décoloniales dans la France d'hier et d'aujourd'hui, sur le thème Race, classe, genre, une nouvelle divinité à trois têtes, signe qu'Angela Davis est passée par là...

j'y serai très attentif à son discours, parce que selon où elle s'exprime et à qui elle s'adresse, cela peut être différent (Houria est une politicienne...), preuve par son discours à Berkeley : Race, classe et genre : l’intersectionalité, entre réalité sociale et limites politiques3 17 avril 2013 Houria Bouteldja, membre du PIR

pour suivre de près ses textes sous diverses signatures, je considère qu' il n'y a pas d'homogénéïté théorique au PIR, et que l'influence de la théorie décoloniale (Ramon Grosfoguel...) se fait sentir positivement : le problème du PIR est plus d'orientation politique que d'un manque à prendre en compte la classe et la domination masculine (ou l'homosexualité), comme le montrent les différentes approches dans cette nébuleuse de mouvements qui ont participé à la Marche de la dignité du 31 octobre :

le choix du PIR, jusqu'au choix de ses mots, est politique, tactique et d'opportunité, et là-dessus, je lui donne historiquement raison dans le double mouvement de la crise de l'Occident et du capital, mais...

sur le plan stratégique, cela le conduit à un gauchisme à base islamique (je préfère éviter l'anathème "islamo-gauchisme") et à lorgner vers les alliances avec la gauche radicale (NPA, PCF, Front de gauche, Ensemble, Verts...), une impasse stratégique pour tous, confrontés qu'ils seront à la caducité de leur présupposés démocratiques (en gros contre l'idée d'une révolution nécessaire par une autre voie que les urnes)

ce texte ne présentant pas une telle critique, ni une telle construction conceptuelle, mais partant de considérations sur des bases théoriques pour moi douteuses et dépassées, il prête le flan à ces critiques (encore qu'il leur en faille peu pour caricaturer et dénigrer, ce qui rend la discussion impossible avec eux, et de nul intérêt, puisqu'ils savent, connaissent le fin mot d'une histoire pas encore écrite, et pour moi porteuse de dépassements à produire...)

il en résulte que ce billet pas lu entant qu'adresse à Houria Bouteldja, ce qui en réduit encore la compréhension. Il devrait néanmoins permettre d'avancer, pour autant que l'on ne clive pas le débat en "pour" et "contre"



ps : désolé pour la complexité de ce long commentaire, mais si l'on aborde pas les problèmes à ce niveau théorique, la discussion n'a aucun intérêt, que d'opposer les habituels "camps" qui balayent toute problématique ouverte, toute compréhension dynamique du présent de l'histoire : soit l'on y vient, ici ou ailleurs, soit comme d'hab', j'enverrais paître sans ménagement les habituels empêcheurs et empêcheuses de penser le monde pour le transformer



Ah là est grand

Amen


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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Lun 7 Déc - 17:14


le PIR ajuste son tir


quelques réponses de Louisa Yousfi à des critiques et questions posées par la politique du PIR. Des mises au point bienvenues et des remarques intéressantes, d'autres ambigües du moins pour moi peu compréhensibles, et l'impression générale d'un débat "interne" mais je ne saisis pas toujours à quoi ou qui il répond :

- aux partis et militants de l'extrême-gauche "blanche", car là il y a manifestement des désaccords ?

- à une dérive universitaire intersectionnaliste puriste (sic, car c'est une gageure) ?

- à la montée d'un discours "décolonial" à forte teneur théorique sans implication politique (multiplication des colloques et études...) ?

en tout cas pas à ce qu'il en est dit ici - la question ne sera pas posée et peu importe - ni à mon sens à la nécessité d'une théorie plus solide que celle du « champ blanc » de Sadri Khiari (SK), référence théorique centrale de ce texte et structurant l'analyse du PIR, avec quelques aléas sur le terrain social d'un transclassisme dont ce texte témoigne aussi

c'est au fond le sens de "politique" qui n'est pas vraiment clair, car même s'il est bon d'entendre qu'il ne s'agit pas d'un parti-guide, tout semble rapporté au « champ politique », autrement dit à une conception de l'idéologie qui largement l'impasse sur la critique de l'économie politique, qu'elle soit théorique ou dans les luttes, qui n'ont effectivement pas à se dire "décoloniales" voire être « portées par des acteurs décoloniaux conscients », puisque seule compte la « dynamique » concrète dans sa multiplicité d'apparitions, dont l'existence du PIR est un symptôme parmi d'autres

au demeurant, ce texte ne se caractérise pas vraiment par une critique concrète de la situation concrète, c'est dire qu'il s'adresse à des militants, dans la controverse d'un concurrence sur le terrain des idées, et je ne sais pas à quel genre d'indigènes cela peut donner envie de « faire de la politique » : quelle politique ? Celle d'une « structure organisationnelle » posée comme la question essentielle ?


Le PIR veut-il (vraiment) le pouvoir ? 7 décembre 2015 par Louisa Yousfi, militante du PIR


Tandis qu’autour de lui, le PIR s’échine à poser un à un les pavés d’un territoire politique encore inexploré, il est encore de bonnes âmes pour n’en apercevoir qu’un faux-fuyant. Gringalet à la vue hypertrophiée, le PIR s’accommoderait de n’avoir à porter sur ses frêles épaules que de colossales « idées ». Bluffant ses prétentions décoloniales, il ne se ferait pas vraiment d’illusions, et apaiserait finalement sa faim au seul pouvoir « d’influencer » le débat public, les partis politiques et les organisations des quartiers. « Nous voulons le pouvoir ! », asséné mille fois, ne rencontre que peu oreilles qui veuillent bien lui accorder quelque crédibilité. Or, oui, le PIR veut le pouvoir
.


Louisa Yousfi a écrit:
« Comment on fait pour vous soutenir si on ne peut pas voter pour vous ? », interroge l’indigène citoyen. Mille et un arguments se bousculeraient à dresser la brillante démonstration du raccourci erroné d’une identification de la politique au seul jeu électoral. Que nos lecteurs se rassurent, nous nous abstiendrons ici de l’exposer. Pas seulement parce que nous sommes convaincus qu’il n’est jamais seulement question « d’éduquer » le peuple indigène mais parce que nous savons entendre ce que les idées révèlent de la réalité. Dès lors, l’indigène qui peine à nous appréhender comme un parti tant que nous ne présentons pas de candidat à des élections n’a pas simplement tort. Il pointe du doigt les nœuds stratégiques qui méritaient éclairage.

Les paradoxes de l’autonomie indigène

« 0n ne peut pas penser notre propre autonomie politique, comme population issue des anciennes et actuelles colonies, sans penser la non-autonomie » (SK)

Commençons par le commencement. Les sujets postcoloniaux, dont il est question de défendre les intérêts, ne sont pas « libres ». La réalité de leur dépendance vis-à-vis des forces politiques blanches est telle que nous ne nous paierons pas la naïveté d’en faire l’abstraite économie. Comment s’opère concrètement le sabotage méthodique des compétences organisationnelles de la puissance indigène ? L’apport théorique du PIR et notamment de Sadri Khiari a permit de développer le concept de « pouvoir blanc » pour désigner le processus qui garantit la production et la reproduction des races sociales. Quant il ne se limite pas à déployer des moyens « physiques », « administratifs », « juridiques », « policiers » ou « militaires » de coercition et de répression de la résistance indigène, le pouvoir blanc œuvre également à un niveau « idéologique ». Au-delà du seul maintien d’un système d’idées et de représentations qui légitimeraient le recours à la violence physique de l’État, la matérialité idéologique s’inscrit dans les pratiques sociales, culturelles, politiques et économiques d’une société. Ainsi, l’idéologie nationale-républicaine dont l’une des fonctions est d’empêcher l’autonomie politique des populations issues de l’immigration postcoloniale en l’accusant d’être la ruse d’un communautarisme identitaire traverse tout le champ social. Nul ne devra donc s’étonner d’entendre au détour d’un colloque sur les luttes de l’immigration des universitaires indigènes sermonnaient contre les risques de « l’essentialisme inversé » ou de « l’indigénisme », sans que personne ne trouve rien à redire à cette intériorisation d’une bien fameuse rhétorique : celle du « racisme inversé », plus connu sous le nom de « racisme anti-blancs ».

« Que faire ? », interroge l’indigène léniniste. Marteler que les enfants de l’immigration doivent se libérer du champ politique blanc en tambourinant des slogans décoloniaux qui gonflent le torse selon leur degré de radicalité n’est pas un projet politique. D’ailleurs, la question de l’autonomie convainc beaucoup plus qu’il n’en paraît. Le fameux « Il nous faut une force politique ! », lâché régulièrement lors de réunions de militants de l’immigration procède d’une amère ironie.
« Vous voulez une force politique ? Vous voulez de l’autonomie ? Ouvrez les yeux : le PIR existe depuis 10 ans ! », pourrions-nous rétorquer, médusés. Pourquoi donc tous les militants convaincus de la persistance du continuum colonial en France, ne se précipitent-ils pas en masse aux portes du seul parti politique explicitement décolonial ? Si le terme d’autonomie a fait mouche au sein des quartiers et des militants non-blancs, c’est qu’il est apparu spontanément comme le seul remède efficace pour neutraliser le spectre de la « récupération » et résister à la satellisation des réseaux clientélistes des partis politiques. Il n’a pas tardé malheureusement à devenir une bannière derrière laquelle une forme de « purisme » militant s’est réfugié dans le « confort des marges ». Évidemment, cette radicalité n’a pas de réelle portée politique puisqu’elle cantonne les mouvements qui s’en réclament à demeurer à la périphérie du champ politique, sans jamais pouvoir y influer.

Venue d’en bas, la puissance indigène ne s’oppose pas au Pouvoir blanc, venu d’en haut

Les indigènes ne sont pas un bloc homogène et figé aux intérêts mécaniquement communs. S’ils subissent le même traitement raciste et colonial de l’État français, ils développent selon leur environnement, leur classe sociale, leur appartenance géographique, culturelle et communautaires, des stratégies de résistances qui peuvent différer et faire naître des intérêts relativement propres à la forme particulière et vécue de leur indigénat. Cette particularisation de l’indigénat et de ses intérêts est le contrepoids de la multiplicité des rapports de force qui font et défont les rapports sociaux. Puisque tout rapport de domination implique une tension relative à une force résistante, cette dernière n’est jamais située à l’extérieur du pouvoir. Résister suppose nécessairement d’agir au sein du tissu social qui entremêle les luttes de l’immigration avec les différentes formes de la matrice coloniale. Nommé ainsi par aisance, « le Pouvoir blanc » n’est pas un monstre irrationnel qui nous menacerait de l’extérieur. Il n’est pas seulement « l’État », réifié, désincarné, envisagé comme le producteur des dominations, qui, surplombant la société, en décréterait le fonctionnement. Celui qui permet de dire « les Français ne sont pas racistes. C’est l’État français qui l’est. »

Il aura fallu maintes déroutes de l’antiracisme français avant qu’il ne parvienne peu à peu à se dépêtrer de son écrin moraliste. « Politiser l’antiracisme », récent mot d’ordre des nouveaux chantres de l’anti-républicanisme républicain, se résume à faire porter à « l’État » l’entière responsabilité du fonctionnement raciste de la société, exactement dans le même geste qui consiste à dépolitiser cet « État ». La lutte contre le « racisme d’État », hallalisée en ce qu’elle permet un rapprochement inter-racial avec la gauche radicale toujours prompte à pointer du doigt « ce pouvoir » fétichisé qu’elle n’aurait jamais eu et dont elle ne participerait donc en rien, est neutralisée au profit d’une dénonciation antisécuritaire de « toutes les formes » de coercition et de violences institutionnelles.

Le « racisme d’État », dont nous parlons au PIR, déborde l’État lui-même. Si l’État est raciste, c’est qu’il s’adresse aux différents éléments de la race sociale dominante, et agit réciproquement sur eux. L’État n’est pas seulement situé dans ses « appareils » nationaux au sein du gouvernement en place, ni internationaux, – au sein de institutions internationales politiques, militaires, culturelles que sont l’ONU, l’OTAN, le FMI, l’UNESCO… Il traverse aussi les partis politiques (qu’ils aient déjà exercé le pouvoir ou non), les syndicats, les médias publics comme privés, les écoles et les universités, les finances publiques, le mariage…

À l’inverse de cette vision étatiste du racisme structurel s’oppose une autre erronée : considérer l’État comme un fantôme sans corps, pur fait social réticulaire qui s’insinuerait mystiquement dans tous les replis de l’existence, tenant nécessairement en échec toute résistance. Contrairement à ce peuvent penser certaines nouvelles franges du militantisme radicalo-indigène, il n’y a pas « que du social » dans l’État.

Persuadés que le « pouvoir est partout », ces nouveaux militants talonnent et inspectent inlassablement les rapports « microphysiques » de dominations de classe, de genre, de sexe comme le lieu essentiel de production de cette domination. Dans cette perspective, la lutte antiraciste se cantonne à dénoncer les faits sociaux comme… des faits sociaux, c’est-à-dire comme « construits », sans jamais s’attaquer directement au principe organisateur qui rend possible une telle construction. La « déconstruction » geste critique fondamental et maître mot de cette entreprise « des marges », disqualifiant l’idée d’une lutte centrale et unifiée, prend le parti de la « multitude » des foyers et des motifs de résistances. La multiplication de « nouvelles luttes » contre l’exclusion et « l’invisibilisation », pour reprendre la terminologie en vogue, s’inscrit dans une déclinaison inépuisable des discriminations, articulées comme autant de fragments d’une société où la fragilité et la vulnérabilité sont les leitmotiv de la lutte légitime. Un antiracisme qui ne prendrait pas en charge les luttes d’affirmations des subjectivités marginales, qui n’intégrerait pas la logique prolifique d’insurrections permanentes contre le sexisme, l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie… est désormais jugé totalisant et réactionnaire. Le mille-feuilles intersectionnel s’essouffle dans la quête vaine d’un sujet révolutionnaire aux mille stigmates sociaux. Au détriment des « racisés ordinaires », pourtant les plus à même de présenter un intérêt objectif à un changement de système qui ne s’inscrive pas uniquement dans le cadre individualiste d’une sacralisation des vécus subjectifs et d’une affirmation existentielle de soi des marges avant-gardistes. Contraints par une réalité matérielle et symbolique à ne pas se sentir « concernés » par des luttes de surplomb qui leur sont imposées par une élite, ces « racisés » ordinaires sont les grands laissés-pour-compte de l’antiracisme articulatoire.

Désormais, on reprochera à l’homme noir ou arabe de ne pas faire sienne l’articulation sophistiquée des différentes strates de l’oppression, ainsi juxtaposées pour les besoins de l’analyse théorique. La sur-représentation des indigènes articulateurs dans les milieux universitaires n’est évidemment pas innocente et sert, malgré eux, l’hégémonie blanche, grande victorieuse de cette bataille inter-indigénale.

Nous pourrions admettre sans mal que « toutes les batailles méritent d’être menées » dans l’espoir que la somme des petites victoires finissent par faire basculer l’organisation entière de la société en faveur des opprimés. Que ne pouvant nous attaquer directement « au gâteau tout entier », on doive procéder part par part jusqu’à finir par l’engloutir. Qu’il y ait réellement un sens à lutter contre un pouvoir « quasi-métaphysique ». Un « sens » qui ne suffira cependant jamais à recouvrir un véritable enjeu révolutionnaire, à partir duquel on ne peut omettre l’essentiel : la nécessité d’une organisation politique comme champ stratégique global capable de rivaliser avec les instances organisationnelles du pouvoir blanc.

Résumons : si le Pouvoir blanc n’est ni seulement le produit des rapports sociaux ni seulement une instance extérieure à la société, qu’est-il ? Il est la forme rationnelle et objective que revêt l’état des rapports de forces en cours au sein duquel les foyers de résistance défigurent, affaiblissent, détruisent, alimentent ou renforcent les formes diverses du pouvoir. Venue d’en bas, la puissance indigène ne s’oppose pas frontalement au Pouvoir blanc, venu d’en haut. Elle n’est pas non plus simplement « éclatée » en une multitude des petits foyers de résistances, embarqués dans des batailles indépendantes les unes des autres. Ni David face à Goliath, ni monades qui s’affrontent, les rapports de force entre indigènes et pouvoir blanc sont pris dans les filets d’une immense toile d’araignée dont la structuration globale dépend de processus de normalisation et d’homogénéisation de la domination blanche, elle-même garantie et protégée par les institutions et les appareils étatiques. Quant aux résistances issues de l’immigration, – fluctuantes, précaires, protéiformes –, elles créent des divisions ou des ralliements à l’origine de restructurations sociales et idéologiques qui ne peuvent simplement être analysées comme des « récupérations » par un pouvoir blanc omnivore. Elles ne sont pas non plus des « luttes définitivement gagnées», imperméables au pouvoir, dont il s’agit d’attendre qu’elles se relient spontanément les unes aux autres.

Le renversement révolutionnaire réside dans la capacité stratégique à faire entrer en écho ces différents foyers par le biais d’une véritable organisation politique, de sorte que le lainage du pouvoir blanc soit déchiré de toutes parts par le lainage stratégique des résistances indigènes.

La Puissance indigène n’a pas besoin de se déclarer « décoloniale » pour lancer une dynamique qui le soit

« Aujourd’hui, nous pouvons affirmer que le sillon que nous avons tracé ne s’effacera pas. Avec ou sans nous. » (SK)

Le PIR poursuit un horizon politique bien trop ambitieux pour prétendre le porter à lui tout seul. Habitués au chantage idéologique auquel nous sommes régulièrement soumis par les organisations blanches : « prouvez-nous que vous êtes féministes, gayfriendly, pas antisémites, anticapitalistes… », – ce quoi à Sadri Khiari répondait « Barrez-vous ! » – nous aurions pu savourer l’ironie d’exiger des nôtres : « Prouvez-nous que vous êtes explicitement décolonial ! ». Il n’en est rien. Alors quoi ? Sommes-nous en train de renoncer au projet décolonial ? C’est l’inverse.

Les associations et les collectifs de l’immigration avec lesquels nous travaillons n’ont pas à se déclarer ni même à se penser « décoloniaux » pour que la dynamique que cette solidarité renforcera soit en elle-même décoloniale.

La décolonisation n’a nul besoin d’être portée par des acteurs décoloniaux conscients

Répondons donc à l’interrogation : pourquoi le PIR ne se rue-t-il pas vers les prochaines régionales ?

Constitué sur une base programmatique ferme et radicale, le PIR n’a jamais exclu l’idée de participer à des élections. Mais encore ?

Se lancer dans des élections, c’est prétendre proposer des outils qui répondent concrètement aux intérêts et besoins des populations issues de l’immigration dans un contexte précis. Mais cela ressemble à quoi la gestion décoloniale d’une municipalité, d’un arrondissement, d’un village, d’un pays ? Comment une ambition telle que la décolonisation du système français peut-elle s’incarner dans une loi, un amendement, des mesures prises grâce à un budget alloué par l’État français tel qu’il est aujourd’hui ? S’agirait-il finalement de dénouer trame par trame la somme des discriminations accumulées historiquement par l’ordre racial blanc afin de le voir progressivement s’anéantir de lui-même ?

Évidemment, les mesures à prendre ne manqueraient pas pour changer radicalement la donne : le droit de vote des étrangers, l’abrogation de la loi anti-voile 2004, l’interdiction des contrôles d’identité « de routine », le démantèlement de la BAC, la suppression de la procédure de comparution immédiate, la régularisation de tous les sans-papiers, la fermeture des centres de rétention, le retour du droit du sol, le démantèlement des bases militaires en Afrique, la levée des sanctions prises contre le gouvernement palestinien… Qui oserait n’y voir que des « ajustements » secondaires pêcherait par orgueil. Néanmoins, si nous sommes capables de proposer un programme de mesures concrètes qui s’inscrivent dans la réalité française et non seulement dans le « Ciel des Idées décoloniales », c’est que nous pensons l’application de ce programme comme une étape intermédiaire. Nous irons plus loin.

Le continuum colonial n’est pas qu’une affaire de textes de lois. Qu’une multitude de procès pour discriminations raciales soient gagnés, que des amendements favorisant le respect du culte musulman soient votés, que des Noirs puissent imposer la mémoire de la traite négrière et de l’esclavage dans les programmes de l’Éducation nationale, seraient autant de victoires dont nous aurions tort de ne pas nous féliciter. Dans le même moment, il faudra admettre qu’elles n’auront jamais que pris la forme d’une « intégration » des revendications des sujets postocoloniaux par le système français néocolonial. Les grandes colonnes de l’édifice républicain préservées, les damnés de la République auront gagné le droit d’être des « Français comme les autres ». « Nouveaux Français » à la boussole normative à jamais tournée vers le référent occidental blanc.

Gagner à être « reconnus » de la République ne signifie, hélas, pas autre chose qu’obtenir le droit de bénéficier de « valeurs » au nom desquelles l’Occident exerce une hégémonie totale à l’échelle mondiale, et contre lesquelles l’histoire de nos pays, de nos familles, de nous-mêmes avons eu à nous battre. De la même façon que « devenir riche » n’est pas une revendication anticapitaliste, jouir des privilèges de la domination blanche dans le cadre moderne des États-Nation fondés sur la subalternisation d’une catégorie de population, n’est pas un projet décolonial. Alors que l’égalité citoyenne a été le fer de lance de la mobilisation de la Marche de 1983, les nouveaux territoires de l’antiracisme participent d’un soubresaut historique qualitativement supérieur : snober la main tendue républicaine. À cette égalité aux bénéfices si prometteurs, qui sanctionnerait la fin historique de notre bizutage racial, le début de notre parfaite acceptation dans le monde privilégié de la civilisation moderne, l’indigène répondrait désormais, le front levé : « Non, merci, j’ai ma Dignité ». La Marche de la Dignité 2015, 32 ans après la première, 10 ans après les émeutes des quartiers, s’arc-boute à la face blafarde de la République. « Vous ne vouliez pas de nous quand on le demandait ? Désormais, c’est nous qui ne voulons plus de vous. » Pourri jusqu’à la moelle, ce système maintenu péniblement, nous le soulagerons de sa propre mort. Puisse-t-il hanter la mémoire nostalgique de la dynastie des colons qui l’auront cuirassé jusqu’à nos jours.

La vitalité indigène coule désormais dans les veines d’une civilisation nouvelle. Il nous faudra la bâtir non comme la promesse d’un lendemain qui chante mais comme l’exhalation de millions et de millions de voix humiliées à l’honneur enfin restauré. Manifeste d’un antiracisme radical qui assume une charge non plus seulement protestataire, la Marche de la Dignité s’est imposé comme l’un des ferments historiques d’un front de l’immigration voué à porter l’avant-garde d’un nouveau projet de société : « Allons frères, nous avons beaucoup trop de travail pour nous amuser des jeux d’arrière-garde. L’Europe a fait ce qu’elle devait faire et somme toute elle l’a bien fait. […] Le tiers monde est aujourd’hui en face de l’Europe comme une masse colossale dont le projet doit être d’essayer de résoudre les problèmes auxquels cette Europe n’a pas su apporter de solutions. », disait Frantz Fanon.

Le PIR ne prétend pas guider le peuple indigène vers son émancipation

Qu’on ne s’y trompe pas. Imposer l’option décoloniale dans le champ du réel n’est pas la formulation rusée d’une ambition électoraliste du PIR qui voudrait « récupérer » les voix de l’immigration. D’ailleurs nous n’échappons pas aux « traumatismes de la récupération » des organisations de l’immigration. Celles-là, dont les pieds et les mains sont bien souvent liés aux partis politiques, expriment parfois la crainte d’une « récupération intérieure » du PIR. Alors qu’ils s’illustrent quotidiennement à l’exercice de la politique avec le champ politique blanc, les voilà qu’ils éprouvent un blocage ou une méfiance plus grande quand il s’agit de s’allier avec un parti politique de l’immigration. Deux hypothèses :

– Soit la perspective d’être instrumentalisés par des Blancs, à force de banalité, est plus acceptable que celle de l’être par des frères et sœurs de race.

–  Soit la récupération blanche présente quelque bénéfice à court terme, avec lequel le PIR n’a pas les moyens de rivaliser. Cette seconde approche présente une aporie pour le moins cocasse : on craint une éventuelle récupération du PIR… précisément parce qu’il n’en aurait pas vraiment les moyens.

Il reste que Le PIR ne prétend pas guider, en héros, le peuple indigène vers son émancipation. Il ne prétend pas non plus qu’il sait mieux ce qui est préférable pour lui. D’abord parce que le PIR est irrigué depuis sa fondation par l’héritage des luttes de l’immigration qui lui pré-existent, et desquelles il tire sa force et à sa maturité. Ensuite parce qu’il reconnaît l’ensemble des fronts de résistances, des collectifs et organisations qui luttent, selon leurs propres enjeux et objectifs, contre les crimes policiers, l’islamophobie, la négrophobie, la rromophobie, les discriminations dans les banlieues, la lutte pour les réparations, la colonisation en Palestine, la Françafrique, etc…

Le PIR ne s’est ni fabriqué tout seul, ni n’a créé ses propres conditions d’existence. Symptomatique d’une « nécessité politique », son existence et sa longévité sert des besoins relatifs à des rapports de forces en cours.

La Puissance indigène n’a pas besoin d’être homogène pour être organisée

Quel visage aura la forme victorieuse de la puissance indigène ? Celui du PIR ou d’une autre organisation alliée ? Dieu seul le sait. La priorité est de construire des liens de confiance et d’alliances avec les autres fronts de lutte de l’immigration. D’ailleurs, cette fameuse « Puissance indigène » n’a aucune raison d’être homogène. Ce qui est certain c’est qu’elle devra être organisée, c’est-à-dire qu’elle aura besoin d’un instrument politique qui cicatrise les points de suture des foyers indigènes. Nul doute qu’elle est et sera composée de différents courants, aux intérêts qui seront parfois divergents. Les forces politiques indigènes développeront des alliances à l’intérieur desquelles d’autres enjeux auront cours, donnant lieu à de multiples recompositions, ajustements, en fonctions des diverses stratégies adoptées par les différents courants. Mais pour mettre en place ce plan de bataille, il nous faudra construire une structure organisationnelle qui ne se limite pas à prendre la forme de fronts unitaires de l’immigration, spontanément mis en place en fonction des contextes politiques et des mobilisations à mener. Il nous faut une organisation politique qui sanctionne la stabilité du front de l’immigration et permette l’émergence d’une stratégie commune à moyen et long terme.

Autrement dit, les indigènes, eux aussi, feront de la politique.


Louisa Yousfi, militante du PIR


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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Jeu 14 Jan - 14:26


le nouveau négationnisme raciste




Si vous ne voyez pas la race, comment pourriez-vous voir l’inégalité raciale ?
Adia Harvey Wingfield4 octobre 2015

Combien de fois avez-vous entendu quelqu’un dire qu’il « ne voit pas les différences raciales », qu’il « refuse de voir la race » [colorblind], ou qu’il « n’a pas un gramme de racisme en lui » ? Peut-être même que vous avez dit ceci vous-même. Après tout, le langage dominant aujourd’hui autour des questions raciales est typiquement celui d’un déni de la race souvent destiné à transmettre du dégoût pour les pratiques et attitudes raciales qui étaient communes à une époque antérieure.


Citation :
Beaucoup de sociologues sont cependant extrêmement critiques au déni de la race comme idéologie. Elles et ils soutiennent que comme les mécanismes qui reproduisent les inégalités raciales sont devenus plus cachés et obscurs que ce qu’ils étaient pendant l’ère de la ségrégation ouverte et légale, le langage du racisme explicite a cédé la place à un discours de déni de la race. Mais elles et ils craignent que le refus de prendre publiquement au sérieux la race permette en réalité aux gens d’ignorer les manifestations de discriminations persistantes.

Pendant la première moitié du 20e siècle, il était parfaitement légal de refuser aux Noir-e-s (et aux autres minorités raciales) l’accès au logement, à l’emploi, au vote, et à d’autres droits fondés explicitement sur la race. Les réformes des droits civiques ont rendu ces pratiques illégales. Les lois interdisent désormais des pratiques qui maintenaient auparavant l’inégalité raciale, comme les pratiques discriminatoires des banques et compagnies d’assurances [redlining], la ségrégation, ou le refus ouvert de louer ou vendre des biens immobiliers à des Américain-e-s noir-e-s. Pour autant, la discrimination persiste, opérant à travers une combinaison de pratiques sociales, économiques et institutionnelles.


L’idéologie du déni de la race
Le « nouveau » racisme

Parallèlement, il n’est plus socialement acceptable dans de nombreux milieux de se définir soi-même comme raciste. Au lieu de cela, de nombreux Américains prétendent ne pas voir la race. Cependant, leur déni a un coût. En prétendant qu’ils ne voient pas la race, ils peuvent également détourner les yeux des manières par lesquelles les Blancs bien intentionnés se livrent à des pratiques qui reproduisent de la ségrégation urbaine et scolaire, et s’appuient sur des « traits de la personnalité » [soft skills] de manière à désavantager les minorités raciales dans le marché du travail, et gardent pour eux les opportunités de manière à se réserver l’accès à de meilleurs emplois.

Conor Friedersdorf, chroniqueur à The Atlantic, a récemment fait valoir que la gauche universitaire se trompe en attaquant le déni face aux questions raciales. Il a suggéré qu’encourager les Blancs à être conscients de la race, à se penser eux-mêmes en termes raciaux, encouragerait le nativisme adopté par certains partisans de Donald Trump : une prise de conscience exacerbée de la blancheur produirait un sentiment de persécution et encouragerait certains à se rallier à la cause de la défense des droits des Blancs. Il soutient qu’il y a un certain mérite au déni de la race, mérite ignoré par ce qu’il décrit comme la « gauche universitaire », trop concentrée à pinailler sur le déni de la race plutôt que d’attirer l’attention sur les « macro-agressions » telles que « les théories du complot haineuses et teintées de racisme dirigées contre le premier président noir » ou le caractère commode d’étiqueter les immigrants mexicains comme des violeurs « malgré le fait que les immigrants de première génération commettent moins de crimes que les Américains de naissance ».

Comme membre présumée de la « gauche universitaire » que Friedersdorf critique, j’ai lu l’article avec un intérêt particulier. Je pense que Friedersdorf accorde à certains points importants une plus grande attention que ne le feraient les universitaires et celles et ceux en dehors de l’université qui sont familier-e-s des débats et concepts auxquels il fait référence. Par exemple, les débats académiques peuvent souvent s’éloigner d’un public plus large. Il est trop facile pour les universitaires dans de nombreux domaines de réserver leurs débats, différends et discussions entre chercheurs qui partagent les mêmes idées. Il a raison de noter qu’en gros, les universitaires peuvent faire mieux pour établir des contacts avec des personnes qui sont à l’extérieur de nos tours d’ivoire.

Cependant, il y a aussi certaines déformations dans l’article de Fridersdorf. A partir d’une seule déclaration tirée d’un chapitre d’un livre, Friedersdorf opère la généralisation abusive selon laquelle « la gauche universitaire traite tous les promoteurs du déni de la race de naïfs ». J’ai lu les livres et articles de nombreux sociologues qui critiquent l’idéologie du déni de la race et rencontrent des problèmes dans la manière dont cette perspective permet aux individus d’ignorer les modes de préjugés raciaux. Mais je n’ai jamais vu aucune étude qui catégorise largement les partisans du déni de la race de cette façon. Ce qui compte davantage pour les sociologues, ce sont les implications de cette idéologie et ses effets sur l’inégalité sociale.


Mon collègue Eduardo Bonilla-Silva, par exemple, a beaucoup écrit sur l’idée du déni de la race, esquissant les manières dont ce déni fonctionne comme une idéologie qui légitime des pratiques spécifiques qui maintiennent l’inégalité raciale : brutalités policières, discriminations au logement, privation du droit de vote, etc. Son livre Racism Without Racists [Racisme sans racistes livre signalé par le forum] fait partie d’un vaste ensemble de recherches sociologiques qui attire l’attention sur les façons dont l’idéologie du déni de la race sous-tend des questions sociales plus grandes et plus problématiques.

Pourtant, en plus de suggérer que la gauche universitaire prend tous les promoteurs du déni de la race pour des naïfs, Friedersdorf soutient aussi qu’ils perdent leur temps à décortiquer ce concept plutôt qu’à traiter les « macro-agressions » comme la brutalité policière et les expressions croissantes de virulente haine raciste. Mais Bonilla-Silva, entre autres, décrit les moyens dont le déni de la race soutient ces mêmes macro-agressions, qui selon Friedersdorf sont ignorées. En d’autres termes, Friedersdorf suggère que la gauche universitaire perd son temps à disséquer le concept de déni de la race, et gagnerait à se concentrer sur les processus plus pressants et systémiques d’inégalité. Mais une lecture attentive de la littérature sociologique dans ce domaine montre que seuls quelques membres de la « gauche universitaire » soutiennent que le déni de la race est problématique précisément parce qu’il offre un moyen d’éviter d’aborder ces problèmes sociaux précis. D’autres sociologues comme Jessie Daniels et David Cort concentrent précisément leurs recherches sur les discours de haine sur internet et les taux plus faibles de criminalité chez les immigrants par rapport à ceux des Américains de naissance, soit les questions mêmes que Friedersdorf, de son propre aveu, considère comme importantes et délaissées par la gauche universitaire. Les sociologues sont en fait très impliqué-e-s à souligner ces macro-agressions et à souligner les façons dont l’idéologie du déni de la race leur permet d’être ignorées.


Les partisan-e-s du déni de la race comme Friedersdorf ont tendance à dire que souligner l’identité de groupe des Blancs comme Blancs (plutôt que comme des individus) est contre-productif. Rejeter le déni de la race et encourager les Blancs à se considérer comme membres d’un groupe racial distinct, affirment-ils, va produire le nativisme. Plutôt que de les critiquer, les Blancs vont s’accrocher aux privilèges que procure la blancheur, privilèges mis en péril par une société davantage multiraciale. Friedersdorf considère comme naïf de croire qu’en se concentrant sur leur statut de membres d’un groupe racial et aux privilèges et pouvoirs que ce statut leur accorde, « les masses des Blancs vont s’identifier plus fortement avec leur tribu raciale puis vont sacrifier les intérêts de cette tribu ».

Pris abstraitement, ce point est convaincant. Le problème est qu’il ne résiste pas à l’examen scientifique qui contredit directement cet argument. Les sociologues comme Karyn McKinney, Eileen O’Brien, Joe Feagin, Hernan Vera, et Matthew Hughey qui ont étudié les voies et les trajectoires par lesquelles les Blancs deviennent impliqués dans le militantisme antiraciste, montrent que contrairement aux croyances de Friedersdorf, s’écarter du déni de la race peut en réalité servir comme voie vers l’antiracisme. Dans plusieurs de ces études, où des Blancs sont venus à se comprendre en tant que membres d’un groupe racial qui jouissait de privilèges et d’avantages immérités, cela les a contraints à forger un sens différent de l’identité blanche construite sur l’antiracisme plutôt que soutenir simplement le statu quo. S’éloigner de l’idéologie du déni de la race que certains sociologues critiquent (l’idée selon laquelle il est admirable de professer le déni de la race et qu’il est problématique de se voir comme membre d’un groupe racial) est en réalité selon les recherches dans ce domaine une étape importante vers l’activisme antiraciste.

Il y a une forte insistance sur l’individualisme dans la culture américaine. Friedersdorf affirme que « la race est un concept pernicieux qui prive les gens de leur individualité. […] La gauche universitaire sous-estime aussi à quel point cela peut diviser de mettre autre chose que l’individualisme au centre de l’identité ». Mais ironiquement, cet accent mis sur l’individualisme est lui-même fonction de la position du groupe. En gros, les Blancs profitent du luxe de promouvoir l’importance de l’individu, car ils bénéficient du fait de vivre dans une société racialement hiérarchisée où la blancheur est normalisée. Dans la plupart des interactions sociales, les Blancs arrivent à être considérés comme des individus. Les minorités raciales, en revanche, prennent très tôt conscience que les gens vont souvent les juger en tant que membres de leur groupe, et vont les traiter conformément aux stéréotypes (généralement négatifs) attachés à ce groupe.

Tout le monde veut être traité comme un individu et reconnu pour ses traits et caractéristiques personnels. Mais le déni de la race que les sociologues critiquent ne le permet pas. Au lieu de cela, il encourage celles et ceux qui cautionnent cette perspective à ignorer les processus en cours qui maintiennent la ségrégation raciale dans les écoles, les quartiers, les soins de santé, et d’autres institutions sociales. La conscience raciale peut-elle attirer l’attention sur ces questions ? La recherche démontre que cela peut conduire à une meilleure compréhension de notre société racialement hiérarchisée et peut faire naitre une volonté de travailler pour le changement. De ce point de vue, donc, il ne semble pas qu’il faille abandonner tout de suite.


Source : The Atlantic.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par RC pour Etat d’Exception.
Photo de couverture : Jeff Roberson / AP.
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Citation :
Mettre en avant des parcours et ces idées, offrir une perspective différente de celle des média mainstream, voilà ce qui constitue à nos yeux une « contrevue ». C’est le titre que nous avons choisi pour cette émission, que nous espérons trimestrielle. Elle est constituée de reportages et des débats, auxquels prendront la parole des personnes habituellement exclues des médias traditionnels.

Citation :
Comment lutter contre la confiscation systématique de notre parole ?

C’est à partir de cette question simple et claire – que beaucoup d’entre-nous se posent – que l’idée de cette émission nous est venue.

Amina et moi (Fatima), sommes deux musulmanes que l’on présente habituellement comme « visibles », comprenez par là que nous portons chacune un hijab, marqueur qui en France nous distingue d’emblée dans l’espace public.

Nous nous sommes rencontrées au cours d’activités militantes, sur des causes qui nous touchent particulièrement (criminalisation du port du foulard, violences policières…), mais aussi sur d’autres questions plus larges comme la préservation de l’environnement ou le droit à l’éducation.

Nous avons très vite partagé le constat d’un manque cruel de représentation (médiatique, politique, etc.) des populations issues de l’immigration post-coloniale. Et trop souvent, nous nous retrouvons placé-e-s dans la posture de coupables, appelé-e-s à se justifier des maux de la société.

Nous ne sommes pas les premières ni les seules à faire ce constat. Mais nous souhaitions, avec les moyens qui sont les nôtres, apporter notre pierre à l’édifice pour en finir avec cette situation.

Au fil des actions auxquelles nous avons participé, nous avons croisé des personnes porteuses de vécus, d’expertises et d’idées qui ne bénéficient que de très peu, voire d’aucune, surface médiatique.

Mettre en avant ces parcours et ces idées, offrir une perspective différente, voilà ce qui constitue à nos yeux une « contrevue ». C’est le titre que nous avons choisi pour cette émission, que nous espérons trimestrielle. Elle est constituée de reportages et de débats, auxquels prendront part des personnes habituellement exclues des médias mainstream.

CONTREVUE est un projet sur lequel nous travaillons depuis deux ans, avec soin, avec nos propres moyens et avec une volonté profonde de se structurer et d’offrir à terme un média de qualité, aussi bien sur le contenu que sur la forme.

CONTREVUE aujourd’hui c’est nous. Mais demain, nous espérons que cela soit aussi vous. Le premier numéro qui sera disponible très prochainement.



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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Dim 21 Fév - 21:37


il y a dans l'universalisme prolétarien un problème insoluble


l'universalisme révolutionnaire prolétarien ou humaniste est une production idéologique occidentale en rapport étroit avec l'universalisme bourgeois et le rationalisme des Lumières
: il est de nature idéaliste, et c'est pourquoi il aboutit à des considérations abstraites plutôt qu'il ne prend en compte les réalités concrètes de la lutte de classe

sinon, comment expliquer qu'aujourd'hui, la question des luttes des "racisés" soient perçue par des marxistes comme aggravant la segmentation du prolétariat, enrayant son unité, jusqu'au point où ils tiennent le même discours sur le « communautarisme identitaire » que les dirigeants de l'État français ? Ainsi le PIR est-il défini par Théorie Communiste comme « entrepreneurs en racialisation » : les flics qui tuent par racisme sont-ils des entrepreneurs en universalisme prolétarien, ou bourgeois ?


« Il y a dans l’universalisme bourgeois un problème insoluble »

Étienne Balibar

Entretien avec le philosophe Étienne Balibar Laurent Être 25 Novembre, 2011
Citation :
Dans la dernière partie de votre ouvrage, vous plaidez pour un « universel des différences ». N’est-ce pas paradoxalement la reconduction d’une logique identitaire ? La différence ne se percevant logiquement que par comparaison, sa revendication à être reconnue comme telle n’est-elle pas toujours, potentiellement, discriminante ?

Étienne Balibar. Je ne m’intéresse absolument pas à la question de savoir s’il faut être pour ou contre les revendications identitaires. Ce que je dis, c’est qu’il y a dans l’universalisme bourgeois un problème insoluble. Les différences sexuelles, culturelles, celles entre le normal et le pathologique acquièrent dans le cadre de l’universalité bourgeoise un statut extrêmement paradoxal. Elles sont le lieu d’un malaise permanent. Dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen de 1789, l’idée selon laquelle les différences entre les individus pourraient se traduire par des discriminations est récusée. Mais, dans les faits, on constate immédiatement que la société bourgeoise classe les individus, y compris pour ce qui est de leur accès à la citoyenneté ou à la responsabilité, d’après leurs différences. D’un côté, il faut donc revendiquer l’universalité des droits ; de l’autre, refuser d’être rabattu sur un seul modèle d’humanité, par exemple le modèle sexuel dominant fourni par la masculinité hétérosexuelle. Par conséquent, il faut revendiquer la différence.


Citoyen sujet et autres essais d’anthropologie philosophique, d’Étienne Balibar. PUF, 2011 source

Étienne Balibar a écrit:

« Les argumentations croisées de Bloch et Althusser revêtent une intérêt particulier pour nous au moment où les débats concernant l'universalisme dans ses grandes figures (y compris, bien entendu, l'universalisme d'un projet socialiste ou ... différentes figures (non seulement l'universalisme bourgeois ou prolétarien mais l'universalisme planétaire, « post-colonial » ou l'universalisme de « genre ») tendent à remplacer en philosophie la « querelle de l'humanisme » telle qu'elle fut menée à l'intérieur et à l'extérieur des cercles marxistes dans les années 60 et 70. »

La philosophie de Marx Étienne Balibar 2001



Dernière édition par Patlotch le Dim 21 Fév - 22:33, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Dim 21 Fév - 22:12


un texte écrit quelques mois après les émeutes de 2005, que je reprends ici dans la mesure où il participe du débat sur l'universalisme et de la critique décoloniale de l'universalisme abstrait, humaniste, bourgeois, républicain ou prolétarien




L'IMMIGRATION FACE A LA REGRESSION IDENTITAIRE FRANCAISE

Khaled SATOUR 5 janvier 2006

La cause profonde de la révolte des banlieues n'est pas suffisamment reconnue. Elle dépasse le cadre des inégalités sociales et provient du rejet des minorités immigrées de la communauté nationale. C'est la raison pour laquelle on observe actuellement un véritable dérèglement des systèmes de représentation de la société et de la nation. Totalement niée dans ses causes et conséquences directes dans le présent, la révolte imprègne les débats passionnés sur l’histoire, même si son rôle de déclencheur n’est pas admis explicitement.

Citation :
Cette révolte, qui exacerbe la question du rapport de l’immigration post-coloniale à la nation, contrarie essentiellement la représentation dominante de la continuité nationale. C’est ce qui explique qu’elle mette en crise simultanément la perception du présent et du passé. Si, à travers l’histoire, le débat qu’elle suscite se déplace sur le terrain symbolique, c’est parce qu’on refuse de l’intégrer dans l’approche des conflits vécus concrètement. Elle dérange en effet l’ordonnancement convenu du débat politique et ne trouve aucune place dans les oppositions reconnues. Mais c’est aussi, bien sûr, parce que cet espace symbolique de l’histoire commande à distance le déroulement des conflits et constitue le lieu de décryptage des positionnements politiques.

La révolte suscite une réaction défensive de dénégation qui incite à minimiser la profondeur de ses causes et à en décaler le diagnostic et les remèdes vers les champs neutralisés de la « sécurité » et de la « question sociale ». Ce faisant, est refusée à la crise sous-tendue par la révolte le statut reconnu à ces ruptures de dimension « nationale » qui, comme mai 68, ont interpellé la société sur toutes les échelles et mobilisé l’ensemble des capacités de réflexion et de réforme. Ici, on a vu se multiplier les analyses sur le caractère anomique de la révolte, de ses auteurs, de ses causes et de ses conséquences, celles-ci et celles-là étant d’ailleurs indifférenciées comme dans un cercle vicieux privé de sens et d’issue. Tout le mal tiendrait dans les révoltés : ne s’en sont-ils pas pris à eux-mêmes, brûlant les voitures des leurs et les équipements mis à leur service ? On aurait donc bien affaire, dans la crudité des vérités de droite, à des « voyous », et, dans le raffinement conceptuel de gauche, à des « asociaux ».

La fin de non recevoir est catégorique : il n’est pas question que cette révolte prétende changer la société ni qu’un lumpenprolétariat plus ou moins mafieux vienne faire diversion aux luttes des travailleurs. En guise d’explication, un recensement des particularismes de la population immigrée est proposé : incapacité d’éduquer les enfants, polygamie, mariage forcé, excision des femmes, intégrisme religieux, haine de la France, racisme anti-blanc.

Une telle insistance sur les particularismes n’est pas seulement la marque classique du racisme qui pose les minorités « comme particuliers face à un général, […] Le majoritaire (n’étant) différent de rien, étant lui-même la référence 1 ». Elle est le fil par lequel on peut remonter jusqu’à des thèmes d’une extrême sensibilité. Si le passé est sollicité, à travers la polémique sur l’histoire, en même temps que le présent, c’est parce que cette « agression » des particularismes est vécue comme une attaque contre toutes les dimensions de l’universel, c'est-à-dire contre l’universalisme citoyen et contre l’universalité de l’histoire, réagissant tous deux solidairement car reliés à la même chaîne des représentations idéologiques.

La France aime à se considérer dans sa propre continuité. Le problème est que, de ce fait, elle remet à l’honneur le seul facteur de durée concevable, la nation, dont l’ambivalence est telle qu’on la glorifie plus volontiers au passé, en termes de grandeur et de civilisation, qu’au présent où elle se connote de régression chauvine.


L’UNIVERSALISME REPUBLICAIN A L’EPREUVE DE L’IDENTITE NATIONALE

Au présent, la France préfère se définir en tout comme « républicaine ». La révolte des banlieues interroge-t-elle la réalité de l’Etat-gendarme ? On a tôt fait de clore le débat sur la violence policière (qu’il faut absolument mettre au singulier pour en marquer le caractère symptomatique) par le credo assurant que la police est « républicaine ». Une dérobade, sans aucun doute. Car c’est de deux choses l’une : Ou bien les appareils policiers se sont affranchis de la loi, sont en mesure, dans la promiscuité vécue avec les immigrés, d’exercer une violence libre de toute sanction sinon de tout contrôle, et c’est une dérive du régime. Ou bien ils exercent cette violence par délégation de l’Etat et de ses mandants, comme un privilège consenti contre la loi, et c’est une dérive de la nation. Il est à craindre qu’il faille retenir la seconde hypothèse car le « rétablissement de l’ordre » a été mené sous l’état d’urgence et a conduit, au prix d’interpellations musclées, à la condamnation expéditive de près de 800 personnes à des peines de prison, sur la foi de rapports de police.

Si l’on y ajoute la réactivation simultanée de lois sur l’immigration et le terrorisme, dans un climat d’amalgame accréditant l’idée que les banlieues sont un danger à la fois intérieur et extérieur, on peut redouter le retour d’une police agissant « au nom et en fonction des principes de sa rationalité propre, sans avoir à se mouler ou à se modeler sur les règles de justice 2 ». La police se situe à un point de jonction entre la force et le droit où passe la frontière extérieure de l’Etat de droit. Si l’ordre et la sécurité ne sont conçus étroitement que comme le maintien du monopole étatique de la violence, en prenant à témoin une opinion conditionnée par des menaces apocalyptiques, l’Etat peut s’affranchir de la prédominance de la loi et libérer des appareils dont la logique de force est toujours latente 3.

La révolte interroge-t-elle la réalité de l’Etat-providence ? La république est mise en avant, comme solution à tout. Nul ne s’étonne que ses institutions, qu’on propose comme remède, soient celles-là mêmes qui ont failli. On fait mine d’ignorer qu’elles ne sont que formes de rationalisation de la domination, tributaires de rapports sociaux et de mentalités. La citoyenneté réalise certes l’égalité des droits politiques et civils mais selon des modalités qui ont constamment évolué : Elle a été proclamée en 1789 mais il a fallu attendre 1848 pour que le suffrage universel vienne la compléter en tant que forme de souveraineté républicaine. Lorsque les événements de juin 1848 eurent prouvé que le nouvel édifice n’avait en fait pas de prise réelle sur l’ordre inégalitaire, la 3e république a mis en œuvre le concept de solidarité. Depuis lors, le législateur n’a régulièrement mis à jour les institutions qu’en actualisant le pan des droits politiques et civils (vote des femmes, égalité civile).

C’est la bonne vieille « tension » entre citoyenneté et « question sociale » qui demeure le métronome de tous les équilibres, le pendule miraculeux dont les oscillations sont scrutées avec une inquiétude idolâtre. Ainsi s’explique l’illusion que le « traitement social » suffit à résoudre les questions que posent les banlieues, participant de l’illusion plus générale que la république est par essence universelle. Autrement dit qu’elle ne peut tolérer l’inégalité au delà d’un seuil d’altérité ayant une valeur présumée universelle : elle ne connaît pas d’autres identités que celle d’un sujet universel. La république s’oppose donc à ce que l’on saisisse dans la révolte des banlieues quelque revendication d’égalité susceptible de l’incriminer : l’égalité qu’elle a construite n’est-elle pas présumée valide à l’échelle de l’humanité ? Comme elle reste liée aux conceptions du droit naturel, elle relève d’un idéalisme d’autant plus redoutable qu’il est scrupuleusement mis en « formes » et soustrait aux critiques de fond.

Mais, en réalité, l’universalisme républicain ne peut être appréhendé sans référence à un principe premier : l’identification nationale. Il ne fait pas de doute que « la révolution française de 1789, malgré ses idées d’humanité et de fraternité universelle de tous les peuples, présupposait la nation française comme donnée de l’histoire 4 ». Sieyès l’avait bien exprimé : « La nation existe avant tout, elle est l’origine de tout. Avant elle et au-dessus d’elle, il n’y a que le droit naturel […] Quand elle le pourrait, une nation ne doit pas se mettre dans les entraves d’une loi positive 5 ». Sieyès voyait bien sûr la nation dans la bourgeoisie en tant que classe universelle mais l’universalité n’est pas autre chose qu’une promotion du particulier en universel à chaque fois que ce particulier domine assez pour s’identifier à l’ensemble de la nation 6.

L’universalité est forcément une convention combinant un contenu formel (les institutions) et un contenu symbolique (la nation). Pierre Macherey relève à juste titre qu’il y a d’une part « le formalisme juridique, ramenant le droit à un système rationnel susceptible d’être décomposé et recomposé, en quelque sorte à volonté » et d’autre part « un résidu d’irrationalité […] rattachée à la conception de l’existence des peuples comme réalités historiques données 7 »  La citoyenneté républicaine n’existe donc qu’en adéquation avec une idée nationale donnée. C’est grâce à cette idée que Lamartine pouvait prétendre en 1848, pour nier la lutte des classes, que nul n’était dépossédé de tout dès lors que tous avaient dans les richesses « une part du travail de leurs ancêtres ». C’est elle qui permettait à Auguste Comte de fonder la solidarité dans la continuité d’un « être historique » héréditaire ou à Durkheim de l’analyser comme la réactivation d’un lien symbolique préalable. Par rapport au formalisme de la loi, l’appartenance nationale est ce préalable qui confère le « droit d’avoir des droits » car « les droits dont nous jouissons naissent du cœur de la nation 8 »

Il est vrai qu’en se revendiquant Etat de droit, la République entend tout subordonner au droit, jusqu’à la politique dont l’unique acteur reconnu est le citoyen construit juridiquement. Il n’en demeure pas moins que le droit a pour ressort symbolique la nation, dans laquelle c’est « la différence entre "nous" et les "étrangers" qui l’emporte et qui (est) vécue comme irréductible 9 ». Elle est ainsi frontière, décidant de l’exclusion autant que de l’inclusion. Autant dire qu’elle est intrinsèquement peu disposée à l’universel. D’ailleurs la nationalité, qui la matérialise juridiquement, est une élaboration du 19e siècle et de ses conflits nationalistes. Elle a été décrite comme « une clôture sociale », en principe formelle et non ethnoculturelle. Mais, « opposée à des non-citoyens définis juridiquement, (elle) peut recouper en pratique une clôture non-formelle opposée à des non-nationaux ethnoculturels 10 ». Et cette formulation situe bien le problème : le droit républicain aura beau affirmer l’universalisme citoyen, l’idéologie nationale anéantira son œuvre chaque fois qu’elle dérivera vers l’ethnoculturel. Elle produira une appartenance nationale de fait opposée à l’appartenance de droit. Quelle que soit l’efficacité que l’on attribue, à tort ou à raison, à l’action universalisante du droit, elle ne le fera pas sauter par-dessus la « clôture »  nationale pour aller repêcher les exclus de l’identité nationale.


SE CONSTITUER EN ENNEMI « DU DEDANS »

Toute la question que pose la révolte des banlieues est-là : l’immigration post-coloniale a-t-elle une place dans la nation française ? Et laquelle ?

Si on tente d’en théoriser le processus, l’ « intégration », telle qu’elle est généralement comprise, n’est pas une réponse satisfaisante.

D’une part, en effet, elle n’est pas une issue positivement définie mais une alternative de coercition (induisant parfois pour les intéressés un insoutenable dilemme) : l’absorption par un processus de type évolutionniste dans le cadre civilisateur de la république  ou le rejet, au sens biologique du terme, qui rend l’exclu justiciable du traitement réservé à la délinquance, élargie à une acception socio-culturelle, voire même au terrorisme, sûrement pas à l’altérité sociale ou politique11. Dans la meilleure de ces hypothèses, l’admission est l’adhésion à un pacte  républicain  aux allures de code disciplinaire de suspicion et de surveillance. Un pacte supposant, comme supplément spécifique de domination, l’obligation de s’amender, de renier des manières d’être jugées inappropriées, et faisant peser la menace constante d’une aggravation de ses clauses à chaque fois qu’on décidera d’alourdir les handicaps12. D’autre part, cette alternative n’en est pas une, les mécanismes du rejet seront toujours là puisque qu’elles se forment hors de toute rationalité, dans le champ des imaginaires.

Rejetant cette fausse alternative, se résumant dans la disparition de l’autre par l’éviction pure et simple ou bien l’assimilation, on doit considérer qu’il y a un autre substitut au rejet : le positionnement politique en tant que protagoniste à part entière. C'est-à-dire en qualité d’ennemi politique qui, résistant au rejet et se défiant de l’intégration, décide de se hisser à la seule dignité véritable en démocratie : la dignité politique. Celle que l’exclu, rejeté au dehors, ne possède pas car, à proprement parler, « l’étranger n’est pas un ennemi. Pour Caïn, l’ennemi est Abel13 ». Celle aussi qui est refusée à l’adhérent intégré, reçu dans une égalité de pure forme.

Mais si l’ennemi politique est celui qui est reconnu comme l’égal, celui avec qui la relation est « symétrique » et « l’antagonisme décisif […] est politique14 », il ne saurait se définir par la seule citoyenneté formelle qui ne lui permet pas de se défendre contre les régressions de l’identité nationale. Il ne peut se mettre tout entier sous la coupe d’une citoyenneté qui le neutralise et dénie la spécificité de la domination qu’il subit. Se présupposant universelle, la citoyenneté ne conçoit de menace que dans les dérives communautaristes des minorités « qui risqueraient de cristalliser et de consacrer les particularismes aux dépens de ce qui unit les citoyens 15 ». Que cette unité soit entachée à son principe par le rejet de minorités hors de l’appartenance nationale est une donnée de l’idéologie qui lui échappe.

Toute la différence entre la domination inscrite directement dans les rapports sociaux de production et celle qui découle de l’irrationalité ethnoculturelle réside dans le fait que celle-ci, au contraire de celle-là, est censée être politiquement informulable, étrangère à la sphère publique. La domination n’est reconnue que si ses protagonistes ont à la fois « des statuts concrets […] économiques, légaux, écologiques qui sont ceux du rapport social objectif  […], et des statuts symboliques […] justifiés idéologiquement et signifiants du système social 16 ». C’est toute la supériorité de l’énoncé du rapport de domination capitaliste qui peut se prévaloir d’une dialectique éprouvée rendant compte « de la constitution historique des forces en lutte et des formes de luttes 17 ».

En cet état des choses, toute lutte contre une domination à fondement ethnoculturel est reçue comme une transgression de l’ordre public, une attaque portée par un ennemi du « dehors 18 ». On considère que les inégalités subies par les populations immigrées se résoudront par l’application de la loi républicaine. On ne les reconnaît pas comme antagonisme à caractère politique : quelques aménagements du droit positif suffiront. L’enjeu de fond est tributaire d’une simple qualification. Soustraire un problème à la politique pour déclarer qu’il relève du droit, c’est lui ôter sa charge conflictuelle, le pacifier. Le droit dispense d’interroger le réel : « Un malaise social ? Un blocage des institutions ? Il suffit de changer de texte, de loi, de notion 19 ».

On se constitue donc en ennemi politique dès lors qu’on décide d’expliciter les faits en tant que rapport de domination et de faire admettre celui-ci comme antagonisme irréductible. Et en ennemi du « dedans » si, simultanément, on élabore à partir de ce rapport de domination sa propre critique des représentations symboliques de la nation, si on s’impose comme un acteur subversif dans la production de l’imaginaire. Car en celui-ci ne se décide pas seulement l’idéologie mais ses répercussions sur toute la chaîne des pratiques démocratiques.

La citoyenneté formelle dénie d’autant plus vainement le contexte politique réel qu’il la rattrape et la met en échec par l’entremise de discours de toutes sortes se parant le plus souvent de références symboliques. L’épisode de la loi du 23 février 2005 et de son article 4 sur « l’apport positif » de la colonisation en est l’illustration. En abordant l’histoire coloniale dans les termes qui furent ceux du colonialisme, l’article 4 réintroduit une logique de guerre à l’intérieur de la nation, puisque cet « apport » fut fait par la guerre. Et par une guerre brutale de conquête, affranchie des conventions alors en usage dans le « concert européen ». Il boute les colonisés hors de la nation, en tant qu’ennemis actuels « du dehors », ce que les élites antillaises, Aimé Césaire en tête, ont tout de suite compris.

Voilà pourquoi la réaction opposée par des historiens à cet article20 résulte d’un contresens. Ce qui est en jeu, ce n’est pas de veiller à ce que « la vérité historique » soit établie par la bonne « méthode », ni de dénoncer vertueusement « l’anachronisme » pour prêcher une improbable objectivité, mais d’apercevoir dans cet article un discours politique. Celui-ci, verbalisant la régression française avec une étonnante liberté, a l’extrême mérite de mettre au jour ce refoulé qui travaille en sourdine les institutions. Que ce soit précisément la représentation nationale, la nation « parlant » en quelque sorte de sa propre voix, qui le délivre n’en est que plus significatif. C’est la norme même chargée d’édicter le droit universalisé qui véhicule ce discours : il n’en est que plus stupéfiant d’entendre tant de propositions visant à neutraliser l’effet souverain d’une loi promulguée régulièrement.

Certains historiens commettent le même contresens à propos d’autres discours historiques : ils voient dans l’appel des Indigènes de la République de la « victimisation » là où est à l’œuvre un discours de lutte ne sollicitant l’histoire que pour y déceler la continuité des formes de domination et livrer contre elles la bataille qui s’impose ; il reprochent à ceux qui réactivent l’histoire de l’esclavage leur ignorance de la traite saharienne, alors que ces derniers se détournent en conscience de ce qui ne concerne pas leur lutte d’aujourd’hui. En fait, toute cette polémique n’a rien à voir avec l’histoire et tout avec la mémoire prise comme levier politique. Il reste d’ailleurs à prouver que l’histoire surpasse la mémoire, qu’elle est autre chose qu’ « un savoir des luttes qui se déploie sur lui-même et fonctionne dans un champ de luttes 21 », tant « l’historien est lui-même toujours tributaire d’un contexte et donc d’un point de vue 22 ». Les mêmes historiens accréditent à l’occasion cette prépondérance du présent en prétendant contribuer, par l’apport d’une histoire « passée » dans ses enjeux donc neutre et réconciliatrice, à la pacification des conflits23. Ce que nous avons dit du droit vaut alors pour l’histoire : elle participe de l’idéologie d’occultation.

Edward Said a montré à quel point la mémoire occidentale est un construit qui s’est obstiné à ignorer le passé colonial. Les tragédies du 20e siècle européen ont été exorcisées par des critiques radicales de la modernité, mais sans qu’en soient jamais interrogé le versant colonialiste : la critique de l’histoire universelle s’est faite dans sa propre demeure. La France se borne donc à proclamer qu’elle a asservi mais aussi libéré ses esclaves, colonisé mais aussi décolonisé. C’est le mythe des deux France, de cet astre dual majestueux d’ombre et de lumière, dont les anciens esclaves et colonisés veulent ternir l’éclat en se prétendant protagonistes de l’histoire. Une nouvelle explication est de ce fait nécessaire « pour décider ce qui va être ou non tradition, ce qui va compter ou non 24 ». Cette explication ne risque pas de diviser plus dangereusement que n’importe quelle bataille ne le fait par définition. Les Indigènes, par exemple, ne s’identifient pas à une spécificité qu’ils auraient eux-mêmes élaborée, ils revendiquent ce qui leur est reproché, relèvent le défi de ceux qui les stigmatisent.

En faisant rebondir les termes de la discrimination pour les propulser à la face de leurs auteurs, ils s’investissent à une autre échelle que les associations de lutte anti-raciste dont l’action témoigne « d’une inquiétante similitude avec les sociétés protectrices des animaux 25». Le discours historique « national » d’exclusion adopté par le parlement et approuvé par les deux tiers des Français confirme en effet que les discriminations ne sont pas de simples dysfonctionnements. Elles sont sous-tendues par un consensus plongeant ses racines, au moins en partie, dans une mémoire colonialiste toujours vivace. Un contre-discours tel que celui des Indigènes peut constituer une réponse politiquement cruciale. Il va dans le sens de la promotion de la minorité immigrée au rang de protagoniste par la voie empruntée pour l’en exclure : celle de l’imaginaire. Se construisant sur l’histoire, il peut fournir au rapport de domination qu’il désigne la profondeur qui le singularise.

Plutôt que de s’indigner vainement du tour pris par cette controverse sur l’histoire, il faut en définitive s’efforcer d’en tirer parti. Elle vient déverrouiller le champ idéologique et y favoriser des luttes qui renouvellent les termes d’un débat institutionnel stérilisé par les dogmes. En particulier, l’universel est susceptible d’y perdre sa charge mythique dissuasive : lorsque le formalisme juridique universel reçoit l’appui embarrassant de l’histoire universelle, c’est tout l’artifice des représentations dominantes qui se révèle. En s’engouffrant dans la brèche ainsi ouverte, les minorités d’origine coloniale peuvent se hisser au niveau d’une lutte politique élargie à la plénitude de ses énoncés. Elles auraient pu escompter le soutien des organisations de la gauche radicale si celles-ci, leur opposant un mixte d’universalisme prolétarien et d’unanimisme républicain, ne s’étaient pas agrippées, comme souvent par le passé, à leur immuable conception de la domination. Mais qu’importe : c’est ce cumul des adversités, ce formidable « capital d’antipathie » réuni en si peu de temps, qui les constitueront le plus sûrement en ennemi « du dedans ».


1 Colette Guillaumin, L’idéologie raciste, Paris, Gallimard, 2002, p. 120.

2 Michel Foucault, Sécurité, Territoire, Population, Gallimard-Seuil, p. 347.

3 Ce sont des appareils potentiellement aptes à s’autonomiser dans des conjonctures de répression. On peut se demander quelle est, dans la « politique sécuritaire » actuelle, la part exacte de la politique et de la rationalité sécuritaire. Le flou entourant les enquêtes sur le terrorisme est en particulier très problématique. La sécurité ne structure-t-elle pas en partie un lobby agissant au niveau politique ?

4 Carl Schmitt, Théorie de la constitution, Paris, PUF, 1993, p. 369.

5 Qu’est-ce que le Tiers Etat ? Chapitre 5.

6 A cet égard, la personnification de la nation dans le roi ou dans l’aristocratie, s’opposant à celui-ci ou à la bourgeoisie, participait tout autant d’une revendication de l’universel.

7 Pierre Macherey, Une nouvelle problématique du droit : Sieyès, paru dans Futur antérieur, n° 4, hiver 1990, p. 29.

8 Hannah Arendt, L’impérialisme, Paris, Fayard, 1982, p. 287.

9 Etienne Balibar, Race, nation, classe, Paris, La Découverte, 1997, p. 129.

10 Roger Brubaker, Citoyenneté et nationalité en France et en Allemagne, Paris, Belin, 1997, p. 58 (Souligné par nous).

11 Définissant la logique du « mécanisme racial », Michel Foucault écrit : « Les ennemis qu’il s’agit de supprimer, ce ne sont pas les adversaires au sens politique du terme ; ce sont les dangers, externes ou internes, par rapport à la population et pour la population […] (C’est) une extrapolation biologique du thème de l’ennemi politique ». (Il faut défendre la société, Paris, Gallimard-Seuil, 1997, p. 228-229). Le « nettoyage au karcher » n’est sans doute pas une innocente image de rhétorique.

12 Comme l’a montré la loi du 15 mars 2004 sur le port du voile à l’école. Ce dernier, autorisé en vertu d’une loi laïque séculaire en tant que liberté fondamentale, a été interdit pour satisfaire à une phobie culturaliste incoercible et au prix d’une perversion délibérée du raisonnement qu’on peut résumer comme suit : «  Le voile à l’école est contraire à la loi, il faut donc la modifier pour l’interdire ».

13 Jean-Baptiste Duroselle, Tout empire périra, Paris, Armand Colin, 1992, p. 40.

14 Carl Schmitt, La notion de politique, Paris, Flammarion, 1992, p. 74.

15 Dominique Schnapper, Qu’est-ce que la citoyenneté ? Paris, Gallimard, 2000, p. 237.

16 C. Guillaumin, Op. Cit., p. 124.

17 E. Balibar, Op. Cit., p. 80.

18 C’est ce qui explique qu’on ait voulu d’emblée représenter la révolte des banlieues comme une « guerre anti-France » ou une guerre ethnique et religieuse. Pourtant, le seul élément de fait autorisant une interprétation de ce genre, la fameuse fatwa de l’UOIF, fut l’initiative d’une organisation vassale de l’Etat.

19 Michel Miaille, Une introduction critique au droit, Paris, Maspero, 1982, p. 55. Cette occultation de la politique par le droit obéit bien sûr à des motivations politiques. Parmi les « notions » mises à la mode par la révolte des banlieues, la « discrimination positive ».

20 Et à d’autres lois relatives à l’histoire : Voir la pétition signée par 19 historiens et publiée dans Libération du 13 décembre 2005.

21 Michel Foucault, Il faut défendre la société, Op. Cit., p. 153.

22 Gérard Noiriel, Sur la « crise » de l’histoire, Paris, Gallimard, 1996, p. 392.

23 Cf, à propos de l’époque coloniale en Algérie, la proposition faite par Claude Liauzu et Gilbert Meynier d’une « commission mixte d’historiens algériens et français » pour « assainir les relations franco-algériennes » (Sétif, la guerre des mémoires, Nouvel Observateur n° 2117 du 2 juin 2005). Ce qui est ainsi allégué, c’est que le savoir et la vérité appartiennent nécessairement « au registre de l’ordre et de la paix » (M. Foucault).

24 Edward W. Said, Culture et impérialisme, Paris, Fayard-Le Monde Diplomatique, 2000, p. 38.

25 H. Arendt, Op. Cit., p. 274.
 

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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Lun 9 Mai - 17:58


réponse du PIR à une critique par Ivan Segré, du livre d'Houria Bouteldja, Les Blancs, les juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire


Ivan Segré : quand un Camus israélien critique Houria Bouteldja

le 9 mai 2016 par Malik Tahar-Chaouch & Youssef Boussoumah, membres du PIR


Ivan Segré a lu Houria Bouteldja, et nous avons lu Ivan Segré.

L’une des non-moindres vertus du livre d’HB, Les Blancs, les juifs et nous. Vers une politique de l’amour révolutionnaire[1], c’est qu’il fait tomber certains masques. Ivan Segré avait fait preuve d’une incontestable acuité, en dénonçant la trahison de l’histoire juive, dissoute dans la défense de l’Occident, au sein du philosémitisme et, finalement, les relents réactionnaires et xénophobes de ce dernier. Mais il reste pris dans la trame occidentaliste qu’il dénonce lui-même. La lecture Segré, qui se présente comme un exercice de déconstruction du contenu du livre de Houria Bouteldja, détourne systématiquement son propos[2]. Il n’en ressort qu’une défense obstinée du sionisme, justement parce qu’il est radicalement mis à nu par la militante
.

Citation :
Segré est sioniste. Il l’a dit et répété. Néanmoins, contrairement à ce qu’il a aussi dit, ce n’est pas un mot qui, en dépit de ses concrétisations historiques, contiendrait un éventail de possibilités au-delà des formes politiques qu’il a prises. Quoiqu’on « veuille » y projeter et les distinctions qu’on prétende faire, Israël est l’expression d’un projet colonial en terre palestinienne et ceci engage toutes les tendances politiques reliées à lui. Le « retour » a été conquête, acte continu depuis 1881 de destruction organisée de la Palestine et des Palestiniens. L’« existence politique juive » sensée s’y affirmer a été reniement par la blanchité fondamentale du projet et l’identité « juive » qui en a résulté.

Si le mot « sionisme » recouvre d’autres potentialités, qui ne sont pas propres aux Juifs, elles ne pouvaient se concrétiser autrement dans les conditions historiques, sociales et idéologiques qui y ont présidé. Dès lors, sa justification politique a des implications qui vont au-delà du positionnement sur la seule question palestinienne. Elle engage un rapport plus général à sa propre identité juive, et au pouvoir blanc en ce sens, en tant qu’elle l’incorpore. On le voit reflété dans l’approche uniquement réactive de Segré sur toutes les autres questions soulevées par HB, bien entendu jamais dissociable de sa défense farouche du sionisme.

Une fausse bienveillance

Segré s’attaque à la position politique (décoloniale, donc antisioniste) d’HB qu’il travestit, afin de mieux pousser la sienne (sioniste, donc coloniale) qui avance à demi-masquée, sous l’apparence de l’objectivité. A cette fin, il opère un retournement  très peu original qui consiste à déceler dans l’antisionisme de l’auteure un prétendu antisémitisme.

Néanmoins, il ne l’affirme pas clairement et utilise la suggestion. Contrairement à d’autres commentateurs qui se discréditent d’emblée par des attaques grossières, il a la finesse de faire des concessions apparentes, afin de mieux glisser ses petits coups de griffe et créer l’illusion de la pertinence. Il commence notamment par rejeter les contresens sur la signification du terme « races ». Aussitôt, par glissements successifs, il fait dire au texte ce qu’il ne dit pas, afin d’y déceler des prétendues ambiguïtés pour finalement relativiser les hiérarchies raciales et appeler abstraitement à un monde qui serait celui de toutes les races. Il aurait pu aussi bien dire un « monde sans races ». Bref, les méthodes sont les mêmes ; mais plus affinées dans son cas.

Pourtant, malgré la fausse bienveillance et la hauteur méprisante avec laquelle il traite le livre, on saisit vite son hostilité viscérale, ainsi que la misère de son mobile. Les piques rageuses, les ironies forcées, les fausses questions, auquel le livre répond pourtant clairement, les détournements, inflations et réductions de sens, les rapprochements vils, les attaques retenues qu’il se garde de développer complètement et bien d’autres procédés ne trompent pas. On repère les manipulations insidieuses et les effets de diversion. Ici et là, se glissent des agressions de bas étage qui témoignent de sa décontenance.

L’opération culmine par un grand signalement réprobateur qui a trouvé dans une anecdote du livre (le regard de l’auteure sur un enfant porteur de Kippa), le prétexte tant convoité. Tandis que ce passage du livre dénonce le cercle vicieux du sionisme et de l’antisémitisme et, avec lui, la bonne conscience blanche, Segré se vautre dans cette dernière, en croyant deviner la confession ébauchée d’un regard « raciste ». Il joue sans vergogne sur le pathos et termine par un trait de violence inouï : « lorsqu’un adulte porte un sale regard sur un gosse, pour la seule raison que ce gosse est juif, noir, arabe, indien, jaune ou que sais-je, on n’est pas « juste avant la haine », on est « juste après ». » (p. 17)

Il en conclut qu’HB n’est pas une « amie » : entendons des juifs, comme il l’insinue tout au long de son propos, et, par conséquent, de l’humanité entière. Grand prince, il  tend tout de même une main rédemptrice, pour peu que HB accepte d’abandonner ses revendications antisionistes: « Il ne tient cependant qu’à elle d’en conjurer le cours (de sa déchéance), et de nous rejoindre, nous qui sommes issus de toutes les races ». (p.17) En convoquant Éluard, il parle même de cette belle « orange bleue », la Terre, offerte à tous selon lui.

Segré, très satisfait de lui-même, se déclare donc membre du club de l’humanisme, de l’universalisme et des amis de la bonne conscience blanche, dans la trame de laquelle il est pris par et pour son sionisme. Il en a incorporé les réflexes typiques d’inversion politique et de compensation morale. Il est bien entendu que nous ne rejoindrons pas son club. Une proposition lui a été faite dans le livre : l’amour révolutionnaire ; mais le progressiste ne fait pas le révolutionnaire décolonial.

Nous sommes là devant l’éternel récit du colonialiste « progressiste », confronté à sa mauvaise conscience. En effet, il nous faut comprendre d’où parle Segré. Élève du regretté Daniel Bensaïd, il a décidé, à la différence d’une grande partie des juifs, d’aller vivre en Israël pour raisons d’études. D’emblée se pose à lui un problème : comment concilier son nouveau statut de résident privilégié néo-colon avec ses prétentions à lutter pour l’émancipation et contre la servitude ?  C’est cette tension qui structure toute sa réponse à HB et génère la violence qui en émane.

Avocat de Sartre, il évoque, pour nous, bien davantage la figure de Camus. A l’instar de ce dernier, refusant de reconnaître sa situation objective de colon pour ne se situer que dans un rapport de (fausse) fraternité qui légitimerait sa présence en Algérie, Segré se sert d’un humanisme suranné (une terre pour tous) pour estomper les rapports de domination coloniaux d’un coup de baguette magique. Il feint de croire comme l’auteur de La peste qu’il lui suffit d’évoquer une vague « égalité des droits pour les Arabes » comme il le fait de temps à autres pour sauver sa conscience malheureuse. Mais de quels Arabes, parle t-il ? Ceux à l’intérieur des frontières de 1948, de Cisjordanie, de Gaza, des camps de réfugiés ? Il ne se prononce pas. Il ne se prononce pas non plus sur le droit au retour et se contente de déplorer l’échec d’Oslo. Cependant qu’il préfère le mot d’Arabe à celui de Palestinien, comme le Meursault de Camus ignorait le nom de l’Arabe[3].

Mais contrairement à un Camus qui lui était né en Algérie et pensait y défendre sa mère en défendant l’occupation française, Segré ne peut exciper d’aucun droit autre que les prétentions sionistes pour justifier le privilège colonial qu’il détient de s’installer en Palestine à la place d’un des six millions de Palestiniens de l’exil qui eux y sont interdits de retour. D’où son trouble supplémentaire. Comme chez Camus, cette conscience malheureuse d’« humaniste » français confrontée à la réalité de la colonisation de la Palestine que lui rappelle HB par son évocation de la Palestine arabe, créée chez lui une colère palpable.

Segré a beau se démener comme un diable, il peine à nous convaincre de sa sincérité à propos de cette belle « orange bleue » offerte à tous. Un propos aussi convainquant qu’une homélie papale le dimanche à St Pierre de Rome.

Au chevet de Sartre

Sur le fond, son contentieux fondamental avec le livre est donc axé sur la « légitimé d’Israël », assimilé dans le livre au pouvoir blanc et à la trahison de l’histoire juive. Or, il renverse la chose : HB en ferait la question centrale, même par-dessus la question blanche, parce que son antisionisme dissimulerait un antisémitisme.

Dans le livre, HB aborde le sionisme comme une expression coloniale de la domination blanche qui prend paradoxalement sa source dans l’antisémitisme européen[4]. En somme, par son nationalisme colonial et le blanchiment qu’il opère, le sionisme est une copie du racisme blanc qui instrumentalise le référent « juif » et la « Shoah » en faveur de son projet colonial. C’est pour cela qu’elle l’envisage comme une capitulation (p. 53), dont les deux principales victimes sont les palestiniens et… les juifs eux-mêmes ; et le principal bénéficiaire : l’Occident (p. 66). Le sionisme, en tant qu’émissaire du pouvoir blanc en terre palestinienne et au Moyen-Orient, a créé des « juifs » à l’image de leurs propres bourreaux. Elle y dénonce l’universalisation de l’antisémitisme, circonscrit dans l’espace et dans le temps, au bénéfice de la légitimation du projet sioniste (p. 57). La mémoire du génocide nazi, isolé des autres génocides et crimes occidentaux (p. 21), y est devenue le temple du sacré de la bonne conscience blanche (p. 67), qui a expié sa faute en sacrifiant les Palestiniens et en enfermant les juifs dans une prison à ciel ouvert : Israël (p. 66). C’est en ce sens qu’elle définit Sartre, anticolonialiste et sioniste, comme un blanc : « Pressé d’enterrer Auschwitz et de sauver l’âme de l’homme blanc, il creuse le tombeau du Juif. » (p. 17)

Segré part précisément du propos d’HB sur Sartre pour opérer le renversement de sens qui structure tout son commentaire. Pour lui, le prologue « Fusillez Sartre ! » aurait précisément pour enjeu de poser la centralité de la question de l’existence d’Israël, quand en fait elle ne fait que définir la blanchité de Sartre : « Lisons encore : « Sartre mourra anticolonialiste et sioniste. Il mourra blanc ». Etre « anticolonialiste » ne suffit pas à faire de vous autre chose qu’un « Blanc », si vous n’êtes pas antisioniste. Est-ce qu’en revanche un « Blanc » qui, par ailleurs, serait antisioniste se verrait acquitté ? » (p. 3) Il réitère, plus loin : « Mais Sartre était un « Blanc » puisque « sioniste », et « sioniste » puisque « Blanc » » (p. 10) ; pour conclure qu’aux yeux d’HB, le sionisme et l’antisionisme serait la contradiction principale, en établissant lui-même un renversement au sein du propos de la militante : « Le « gigantesque hold-up » dont il est ici question, c’est celui de l’impérialisme occidental depuis 1492 jusqu’à nos jours. Mais il y a aussi l’autre « hold-up », qui en est le condensé et comme le noyau irradiant, d’où la centralité de la question de la « légitimité de l’existence d’Israël » : c’est le « hold-up » qui condense, qui ramasse, qui symbolise toutes les oppressions, toutes les dominations, toutes les injustices engendrées par le monde « blanc » depuis 1492. » (p. 5)

Selon Segré, c’est le sionisme de Sartre, en tant que tel, qui ferait dire à HB qu’il est resté blanc et qu’il est à fusiller. Il se demande si, en revanche, l’antisionisme pourrait être envisagé comme une chance d’acquittement pour l’homme blanc. Puis, elle établirait un rapport de causalité mécanique entre « être blanc » et « être sioniste ». Enfin, elle définirait le sionisme comme le condensé de toute l’histoire de la domination blanche. Segré convertit ainsi le sionisme en problème central du propos du livre, comme débordant de l’histoire de la domination blanche jusqu’à la supplanter. Il vise ainsi à suggérer qu’une si suspecte « obsession » nierait le droit à l’existence politique des juifs, c’est-à-dire les juifs en tant que tels.

C’est un contresens clairement volontaire. HB soulève, au contraire, le paradoxe de l’identité construite entre le droit des juifs à l’existence politique et le sionisme, qui constitue leur propre négation politique et celle des Palestiniens dans la trajectoire du pouvoir blanc. Elle n’analyse jamais le sionisme autrement que comme subordonné au pouvoir blanc, où il dépend de ses alliances stratégiques, bien qu’il y ait ses propres profondeur, devenir et force d’action, à contrecourant de ceux qui imaginent un « complot sioniste » qui dominerait solitairement le monde, imposerait ses vues aux « innocentes » nations occidentales et serait la cause unique de tous les maux de l’humanité. Dès lors, il n’existe pas de causalité mécanique entre « être blanc » et être sioniste », mais plutôt un rapport d’affinité élective et d’intérêts raisonnés, autant stratégique que « civilisationnel » et lié à l’expansionnisme occidental, où bien entendu les tensions, les divergences et les concurrences existent.

Le pouvoir blanc précède et transcende le sionisme et toutes ses expressions ne lui sont pas alliées. Comme HB le souligne, un Juif, même blanchi par le sionisme, reste un juif en sursis, indissoluble dans l’antisémitisme blanc. Un « antisioniste », issu de l’antisémitisme blanc, comme Soral, n’a pas été épargné par le PIR[5]. Antisémitisme et philosémitisme sont autant dirigés contre les Juifs que contre nous. C’est le pouvoir blanc dans toute son étendue et le sionisme, indissociable de sa colonialité qu’elle combat. Ainsi, Sartre n’est pas « sioniste, donc blanc » ; c’est très strictement, comme elle le dit, parce qu’il se porte au chevet de la bonne conscience blanche qu’il est sioniste et reste blanc : en se défaisant du fardeau du génocide nazi, en se faisant l’avocat de l’oppression sioniste qu’il met sur le même plan que la cause palestinienne et en creusant le tombeau du Juif.

Bref, à aucun moment, elle ne fait du sionisme le condensé de l’histoire de la domination blanche, ni ne renverse l’ordre des choses entre la domination blanche et le sionisme. Ce dernier a dirigé directement sa violence coloniale contre les Palestiniens et d’autres peuples Arabes, notamment en occupant une partie de l’Egypte, du Liban et de la Syrie. Par ailleurs, il constitue une pièce capitale des dispositifs militaires, politiques et idéologiques de domination impérialiste au Moyen-Orient, dont les effets engagent l’étendue des rapports sociaux – pas seulement symboliques – entre Juifs, Arabes et Blancs ; ce qui est l’objet du livre. Il faut réellement être de mauvaise foi pour ne pas le voir. A ce moment-là du livre, elle ne se situe pas dans l’absolu de l’histoire de la domination blanche ; elle s’adresse spécifiquement aux Juifs, donc pose le problème spécifique qui nous divise dans l’espace national et global, où tout est relié.

Le sionisme, « détail de l’histoire » pour Segré

Au-delà de ces trois considérations, le sionisme est uni à l’instrumentalisation de la mémoire du génocide nazi et à ses usages paradoxaux par la bonne conscience blanche, au détriment de toutes ses autres victimes, ce qui n’est pas le « moindre détail » de l’affaire. Pour cela, HB dénonce, sans réduire sa singularité, l’absolutisation mémorielle du génocide nazi qui, en plus d’être instrumentalisée par le nationalisme israélien, autorise le négationnisme occidental de tous ses autres génocides et crimes, minimisés et repoussés dans l’ombre. Elle rappelle que, du point de vue des « damnés de la terre » le génocide nazi est « moins qu’un détail ». Afin d’illustrer sa relativité dans le temps et l’espace, elle évoque les Inuits, les Dogons et les Tibétains – ni antisémites, ni philosémites – qui s’en foutent.

A ceci, Segré répond de la façon suivante : « Ce qu’en revanche on sait d’ores et déjà, c’est que si l’antisémitisme n’est pas « universel », s’il est « circonscrit dans l’espace et le temps », la question de « l’existence d’Israël » est, elle, d’un universalisme symbolique sans commune mesure avec la réalité empirique, du moins s’il est clair pour tous que, dans l’histoire de l’impérialisme « blanc » de 1492 à nos jours, le sionisme, quoi qu’on en pense par ailleurs, est objectivement un détail. Mais le symbolique, lui, n’est pas un détail, nous sommes d’accord. » (p. 3) Il ajoute plus tard, en rebondissant sur les Inuits, les Dogons et les Tibétains que ceux-ci ont donc aussi probablement d’autres problèmes à régler que celui de la « légitimité d’Israël ».

Il retourne ainsi le « moins qu’un détail » d’HB, à propos du génocide nazi, en ce « détail » que serait le sionisme dans l’histoire de l’impérialisme « blanc » (entre guillemets), parce qu’il ne croit pas du tout en ce lien. Il ironise sur la proportionnalité de l’universalisme « symbolique » qu’elle / qu’on lui attribue avec celle du génocide nazi, ainsi que sur l’ambition supposée d’HB d’incarner tous les opprimés de l’histoire de la domination blanche, depuis 1492. Il conclut qu’elle ne saurait parler au nom des Inuits, des Dogons et des Tibétains, pas davantage d’ailleurs que des Arabes, des Musulmans et des Palestiniens.

Quand HB affirme que les Inuits, les Dogons et les Tibétains se foutent de l’antisémitisme, elle ne prétend pas parler en leur nom, elle illustre la relativité d’un sacré, quand on le confronte à l’étendue du temps et de l’espace. En revanche, ce sacré prend un sens funeste dans le contexte arabo-musulman, puisqu’il constitue l’axe de la légitimation idéologique du sionisme en terre palestinienne et arabe. Que les Inuits, les Dogons et les Tibétains aient d’autres problèmes à régler que le sionisme n’est aucunement le sujet, puisque justement elle n’universalise rien de spécifique au sein de cette histoire, ni n’aspire à incarner tous les opprimés. Elle n’aspire pas davantage à parler au nom de la Palestine ou à avoir un quelconque monopole sur la « représentation » des arabo-berbéro-musulmans.

Toutefois, la valeur politique de sa parole prend racine dans cette histoire, où elle s’incarne. Ce qui est véritablement insupportable à Segré et lui fait multiplier les ironies déplacées, c’est comme il le dit lui-même parce qu’elle érige la question de l’existence d’Israël au cœur du problème indigène et que cela, très actuellement, en France et de la part d’une indigène, quoiqu’il en dise, est bien plus embêtant pour lui que toutes les prétentions imaginaires dont il l’affuble.

Segré retourne superficiellement le propos d’HB, comme si quelques opérations rhétoriques suffisaient à interchanger les termes concrets du problème politique. Or, la Palestine n’est pas qu’un énoncé ! De la sorte, il illustre précisément ce qu’elle dénonce : il minimise les crimes et conséquences du sionisme au cœur de la relation triangulaire, où il est lui-même impliqué ; il défend la primauté ou du moins l’unicité de l’histoire juive, en refusant de la situer, avec toutes les suites que cela comporte, dans l’histoire commune de la domination blanche, dont – pas plus ni moins singulière que la tragédie palestinienne (nous sommes d’accord) – elle est inséparable. C’est la raison pour laquelle il insiste sur les persécutions des juifs antérieures à 1492 : « Mais les expulsions de « Juifs », en Occident, ne datent pas de 1492, non plus que les massacres occasionnels. Les « Juifs » ont été expulsés de France au XIVe siècle et massacrés ici et là durant les Croisades. C’est une piste de réflexion qui n’est pas inintéressante : la séparation entre « Blancs » et « non Blancs » s’est d’abord élaborée, construite dans le traitement des « Juifs » avant d’être opérante, à une tout autre échelle, et avec une tout autre violence, dans le traitement des « indigènes », pour enfin revenir, ultimement, aux « Juifs » et à l’invention des chambres à gaz. » (p. 10)

On voit bien que, pour lui, l’histoire de la domination blanche commence avec les Juifs et aboutit à eux. Par ailleurs, il semble croire qu’il existe une continuité au sein de l’antisémitisme européen qui serait seulement « passé » par l’étape coloniale. Il ne cherche pas beaucoup à situer le rapport au monde musulman dans la genèse de l’expansionnisme occidental (alors chrétien), même s’il évoque les croisades du bout des lèvres, alors que l’on sait comment l’alliance entre le sionisme et le monde blanc – devenu « judéo-chrétien » – engage l’islamophobie et l’idéologie du « choc de civilisations ». Il ne conçoit pas que 1492 ait introduit des discontinuités importantes avec les persécutions religieuses du passé, en déplaçant progressivement les choses dans le domaine racial, à partir de quand on peut véritablement commencer à parler de domination blanche, et où la « question religieuse » conserve une profondeur propre mais dans cette perspective. Il finit sur les chambres à gaz, comme s’il n’y avait plus rien après et qu’elles venaient naturellement boucler la boucle.

Son rapide coup d’œil historique est de toute façon prédestiné à soutenir son propos politique. Il lui faut soustraire l’unicité de l’histoire juive au contexte politique de l’histoire commune et séparer la relation triangulaire entre juifs, blancs et arabo-musulmans du contexte politique du sionisme, afin de convaincre ou de se convaincre que, décidément, il est suspect de lui accorder une importance aussi « disproportionnée ».

De la sorte, Segré cherche surtout à sauver le noyau idéologique de la légitimation du sionisme comme projet politique « juif ». L’assimilation par HB du génocide nazi à « moins qu’un détail » ne constitue pas un manque d’empathie pour ses victimes juives, ni une indifférence au sort politique des Juifs, comme il l’insinue à divers moments de son commentaire. Elle démonte l’usurpation de ces droits au sein de l’histoire commune de la domination blanche, où le génocide nazi n’est pas une exception, en même temps que du point de vue de ses victimes ; parmi lesquelles il faut chercher la singularité de la « mémoire juive » qui, en même temps qu’elle est absolutisée, est absolument piétinée, avec ses morts, dans la trame du pouvoir blanc.

Ainsi, le génocide nazi est « moins qu’un détail », non dans l’absolu, mais du point de vue des victimes de tous les autres crimes occidentaux, par les positions subalternes qu’elles occupent dans la hiérarchie mémorielle et raciale et aussi par la façon dont on en fait usage contre elles ; que ce soit en terre palestinienne ou quand on stigmatise les banlieues « antisémites » de la République française. Dès lors qu’on le sépare de l’histoire concrète et ample de la domination blanche, en ne considérant pas les rapports spécifiques qu’elle a tissés et son étendue, on est forcément conduit à l’universaliser, en dépit des Dogons, des Inuits, des Tibétains et de tous les autres, mais surtout en dépit des Palestiniens sacrifiés sur l’autel de la mémoire d’un crime blanc, dont ils sont innocents.

Bref, HB ne qualifie rien en soi, aucun des crimes blancs n’étant en soi un « détail ». Chacun engage tout entière l’histoire de la domination blanche et ses victimes, avec les Dogons, les Inuits et les Tibétains et tous les autres. Néanmoins, les rapports entre les victimes sont aussi hiérarchisés par cette histoire. Elle ne peut jamais être abordée comme une histoire uniforme, où on ne distinguerait pas concrètement les positions et les passages, ni abolie au nom d’une singularité – par ailleurs, irréductible – qui s’en affranchirait.

Pour cela, parce que sa responsabilité est directement impliquée là-dedans, quand Segré qualifie le sionisme de « détail de l’histoire », il dit une horreur. En utilisant le mot « détail », HB fait porter le scandale sur l’amnésie collective camouflée dans les justes dénonciations que le fameux mot de Le Pen sur les camps de concentration avait suscitées. Segré, en croyant retourner la chose, parce qu’elle pique au vif la justification idéologique de sa bonne conscience sioniste, tombe dans le piège de la répétition. C’est la fatalité intérieure du sionisme. C’est aussi, au fond, le destin du « club des amis » – des humanistes – qui, à force de se vautrer dans la bonne conscience blanche, finit toujours par se retrouver aux côtés de ses ennemis déclarés contre ceux-là qu’il est, par définition, incapable de voir comme des amis.

HB, antisémite ?

Cela nous amène à l’examen du sens que Segré donne à l’anecdote montée en épingle par lui, ainsi que de son sens réel qui anticipe les objections de sa gesticulation morale. Il cite HB : « (…) Le pire, c’est mon regard, lorsque dans la rue je croise un enfant portant une kippa. Cet instant furtif où je m‘arrête pour le regarder. Le pire c’est la disparition de mon indifférence vis-à-vis de vous, le possible prélude de ma ruine intérieure. » (HB, p. 54) Il rebondit dessus : « Ce que je sais en revanche, c’est qu’il suffirait que l’enfant ne porte pas de kippa pour que l’auteure ne s’arrête pas pour le regarder. Sans kippa, en effet, il ne serait pas « Juif », il serait… « blanc ». »  (Segré, p. 16)

C’est toujours le même argument qui tourne sur lui-même, mais qui cette fois parvient au but : tandis qu’HB prétendrait dénoncer la blanchité du sionisme derrière son masque juif, son « obsession » pour le sionisme viserait, au contraire, le juif en tant que tel derrière sa blanchité supposée. La preuve en est qu’elle regarde de travers un enfant juif qui, sans kippa, ne serait qu’un blanc qu’elle ne regarderait même pas.

Il se garde bien d’éclairer le fait qu’à ce moment-là du texte, HB dénonce les effets pervers de l’identification entre la judaïté et le sionisme. Elle évoque son trouble et s’implique dans la distance creusée par le pouvoir blanc entre les deux communautés, parce qu’elle n’appartient justement pas au « club des amis » de la bonne conscience blanche. Elle met aussi à distance l’injonction antisémite, en la déplorant. Ceux qui alimentent cette identification et en usent ont beau jeu, après, d’agiter les bras en l’air du haut de leur promontoire moral. De fait, quand ils se scandalisent de l’« essentialisation » des Juifs, c’est pour mieux reproduire l’identification qui y contribue. En effet, si l’antisionisme et l’antisémitisme sont définis comme synonymes, on lie plus que jamais le destin de la judaïté au sionisme comme projet colonial et raciste. C’est le cercle infernal du sionisme, dont, après les Palestiniens et les Arabes, les Juifs sont aussi les victimes.

Ce qu’elle voit derrière le masque juif du sionisme, c’est donc le pouvoir blanc qui, en même temps, jette le « Juif » en pâture : « Vous qui rêviez de vous fondre dans l’«universel », vous voilà redevenus Juifs au sens sartrien du terme. » (p. 54) En somme, le sionisme reproduit l’altérisation et l’assimilation situées au cœur de l’antisémitisme. L’« identité juive », calquée sur les termes du nationalisme blanc, est associée à la défense des valeurs universelles de progrès et de civilisation. C’est le nationalisme juif, entendu en ce sens, qui est visé par l’antisionisme.

Pour cela, HB dit avec les Palestiniens : « Nous antisémites ? Vous nous blâmez de vous maudire en tant que Juifs mais n’est-ce pas à ce titre que vous nous avez colonisés ? Vous nous reprochez de céder à l’essentialisation des Juifs, mais vos oppresseurs allemands, vous les insultiez en prose ou en rimes ? Regardez-vous dans votre miroir et vous nous verrez. » (p. 62)

Le sionisme fondamental de Segré

Segré est certes opposé au caractère réactionnaire de la défense d’Israël et à sa dissolution dans la modernité occidentale. Mais son sionisme fondamental lui fait nier ou du moins relativiser la nature coloniale d’Israël, ce qui l’empêche de le voir comme un poste avancé de l’impérialisme occidental, condamné à se retrancher derrière des murs. De ce point de vue, le sionisme détermine sa pensée, ne lui étant aucunement extérieur, ni n’étant accidentel en elle, tant sur le plan de l’entendement réactif de son identité juive que des catégories typiquement modernes (réactionnaire / progressiste) qu’il fonde en elle et qui l’incorporent à la colonialité du monde blanc, d’où elle émane. En tant que « Juif progressiste » pris dans une identité paradoxale et les contradictions de son discours « émancipateur », Segré ne fait donc que déplacer ce qu’il critique lui-même[6]. Et il s’y perd…

Cela aboutit à la « magnifique » opération de mystification négationniste que constitue sa critique de Badiou, à propos d’Israël comme Etat colonial[7]. Le problème du colonialisme israélien en terre palestinienne, indissociable de l’impérialisme occidental dans le monde arabe, y glisse vers celui d’une terre pour les Juifs face aux Arabes, projet prétendument irréductible à l’impérialisme occidental. Or, le sionisme n’a pas défini un projet politique juif de rupture avec l’Occident, en Europe et parmi les Palestiniens, mais une colonisation de peuplement dans la continuité de l’Europe et en lien avec elle et l’Occident, contre les Palestiniens et les Arabes. S’il a en effet ses particularités et s’est imposé à contre-courant des processus de décolonisation de l’Après-guerre, empêchant l’autodétermination des Palestiniens, il conserve des rapports historiques non moins certains avec le colonialisme européen dans le monde arabe et en Afrique. Contre les perspectives que cela ouvre et face aux solidarités  que cela engendre, Segré refuse donc farouchement la comparaison avec l’Algérie. Surtout l’idée que le sionisme voulait une terre – pas n’importe laquelle ! – pour les « Juifs » n’est aucunement en contradiction avec sa nature coloniale et sa matrice européenne ; ou pour le dire autrement : le projet sioniste d’une terre pour les « Juifs » était d’emblée colonial. Ce n’est pas la première fois que l’Europe expulse des indésirables pour occuper et peupler d’autres régions du monde. C’est précisément une voie centrale de l’expansionnisme occidental. D’autant que, malgré certaines réticences, dans ce cas on se déchargeait d’un problème et d’une dette non négligeables, en les renversant en sa faveur.

De ce point de vue, le rapprochement avec les Etats-Unis d’Amérique est tout-à-fait pertinent, mais plutôt que de s’en servir pour éloigner le spectre de l’Algérie, il devrait considérer que les Etats-Unis sont précisément l’expression la plus aboutie de l’expansionnisme européen. De fait, comme dans sa réponse à HB, il cherche aussitôt à repousser la terrible vision que suppose ce rapprochement avec une terre « blanche » émergée d’une extermination massive, en affirmant ceci : les Wasp ont exterminé les Indiens ; au contraire, depuis la création de l’Etat d’Israël, les « Arabes » ont connu une croissance démographique. Ce fut aussi le cas dans l’Algérie coloniale, malgré son peuplement européen ; et cela n’a jamais permis d’y relativiser la violence colonialiste comme entreprise de domination et de spoliation à propension génocidaire. Mais il faudrait, selon lui, remercier Israël de ne pas avoir (encore) pu assassiner et expulser tous les Palestiniens, grâce à leur résistance et aussi aux limites imposées par les conditions régionales et internationales. Avec l’argument de la natalité, on en vient en somme aux « effets positifs » du colonialisme.

Finalement, pour ne pas avoir à reconnaître la colonialité d’Israël et son lien structurel avec l’impérialisme occidental, il multiplie les relativisations. Il rappelle d’abord que c’est une terre « sans pétrole », comme si on pouvait réduire la domination impérialiste et ses agents stratégiques à la seule possession directe de cette ressource ; et comme si l’entreprise coloniale n’engageait pas d’abord la possession territoriale. En outre, la colonialité des pétromonarchies lui semble pouvoir atténuer celle d’Israël, comme si une colonie de peuplement « anachronique » était la même chose que des Etats postcoloniaux inféodés à l’impérialisme où, par ailleurs, ils sont reliés.

En synthèse, les droits « absolus » des Juifs, à la suite de l’antisémitisme européen universalisé à l’antisémitisme supposé des Arabes qui n’ont fait que répondre à une intrusion coloniale et à ses implications dans la région, doivent dédramatiser les crimes du sionisme et même rendre tolérable son mimétisme avec les bourreaux des Juifs d’Europe ; tout au moins, il faut accepter le fait accompli et la relativisation de la justice, « tous ceux qui sont ici » étant « d’ici » et devant regarder « ensemble » vers l’avenir. Il faut ainsi souligner son absence totale d’affect par rapport à la tragédie palestinienne. Au mieux, il veut bien concéder que la création d’Israël a signifié un « problème » pour les « Palestiniens » (qu’il aime mettre en guillemets), sans en tirer toutes les conséquences politiques pour la Palestine et le monde arabe ; et en noyant cela dans un soi-disant « conflit arabo-juif » dans la région et en Palestine. Ce n’est pour lui qu’un fait d’histoire, auquel on ne peut rien et qu’il faudrait même envisager positivement ; désinvolture morale qu’on considérerait tout-à-fait inacceptable à propos de la tragédie des Juifs d’Europe. Face à la domination colonialiste, dont le fait sécuritaire n’est qu’une conséquence, contempler une spirale de la violence, où toutes les parties engagées seraient également responsables et victimes, voire pire, est une justification typiquement colonialiste, symptomatique de son insensibilité politique et éthique face au fait colonial. Pourtant, contre le mirage de son « offre de paix », qui est la continuité de cette violence, l’histoire nous enseigne que ce qui a été fait peut être défait. L’Algérie en est un symbole ; et la résistance palestinienne, pour laquelle il dissimule mal son mépris, est plus que jamais à l’ordre du jour.

Si dans ce cas il lui est difficile d’accuser Badiou d’antisémitisme, la diversion négationniste utilise le même stratagème que quand il dirige cette accusation contre HB : s’en prendre à l’Etat colonial d’Israël serait « plus bandant », dit-il, suivant là son goût pour la métaphore sexuelle dans son usage douteux de la psychanalyse qui devrait davantage le conduire à l’examen de ses propres obsessions. Segré veut être anticolonialiste, tout en pouvant demeurer sioniste ; il lui faut donc distinguer ces deux choses, tout en soutenant la judaïté fondamentale du sionisme.

Par conséquent, le passage le plus significatif de son commentaire sur HB est le moment où il travestit le propos de la militante, en postulant et défendant l’identité entre l’émancipation juive et l’allégeance au sionisme : « Et ce qui permet de clarifier l’ambivalence, de trancher le nœud gordien que représente le nom « Juif », c’est le principe suivant : les « Juifs » sont étrangers à la « blanchité » et rejoignent la catégorie « indigène » s’ils sont « antisionistes » ; ils sont en revanche les valets criminels de la « blanchité » s’ils sont « sionistes ». (…) De prime abord, l’invite est paradoxale sachant que l’auteure fait acte « d’allégeance communautaire » arabo-musulmane tandis qu’elle exige précisément des « Juifs » qu’ils s’affranchissent de leur « allégeance communautaire ». C’est pourtant le juste partage qu’induit le rapport de dominant (sioniste) à dominé (indigène) : les uns doivent s’affranchir de leur communauté, les autres doivent lui prêter allégeance. La raison de cette contradiction est simple : la communauté des uns (sionistes) empêche un processus d’émancipation, la communauté des autres (indigènes) en est le moteur. » (p. 9)

Nous ne nous appesantirons par sur le fait que l’« allégeance » communautaire arabo-musulmane, à laquelle se réfère HB, définit avant tout une communauté de destin. Ce qui nous intéresse, c’est que Segré prétend, contre ce que dit le texte, qu’HB refuserait aux juifs le droit à l’allégeance communautaire. Dès lors, insinue-t-il, son invite ne consisterait-elle pas à faire des juifs les faire-valoir de sa position politique, puisqu’elle accorde aux uns ce qu’elle refuse aux autres ? En effet, selon lui, HB soutiendrait que l’allégeance communautaire arabo-musulmane serait libératrice et que son pendant « juif » serait un obstacle à la propre émancipation des juifs, celle-ci ne pouvant se faire que dans la dissolution de leur allégeance communautaire.

Il suffirait de lire sa lettre à Eric Zemmour pour comprendre que là n’est pas du tout sa position[8]. Le livre suffit aussi à établir le contraire. HB ne définit pas le sionisme comme une allégeance communautaire juive, mais bien comme une allégeance paradoxale au pouvoir blanc (p. 52). Pour elle, la rupture avec le sionisme et l’émancipation des Juifs sont deux choses interdépendantes. Mais, tandis qu’il craint de se « dissoudre » dans l’indigénat, de redevenir simplement un indigène parmi les indigènes, soit un Juif, Segré ne craint pas de valider la dissolution de l’appartenance juive dans le sionisme, ce qui lui permet de bénéficier de privilèges. En effet, il confond l’allégeance communautaire juive – qu’il réduit au « sionisme » – avec l’allégeance au sionisme qu’il s’obstine à définir comme « juif ». Il entend bien entendu par « sionisme » toutes les formes politiques que peut prendre l’allégeance communautaire juive, tentant d’oublier qu’il l’assimile ainsi à un projet irréductiblement colonial et indissociable de l’impérialisme occidental qui est sa négation ultime.

Il devrait méditer les paroles d’Abraham Serfaty : « Je considère avoir été fidèle à l’enseignement de mon père qui m’avait dit : le sionisme est contraire à notre religion. » [9]

Un sionisme pas si light…

De là découlent une série de questions et d’objections, dont il y aurait beaucoup à dire « en détail », mais sur lesquels nous tâcherons d’être le plus bref possible, d’autant que nous avons déjà répondu à certaines.

Deux de ces objections sont intéressantes, parce qu’elles reproduisent les deux faces principales de l’argument central du commentaire, à relier à sa critique de Badiou. Il demande d’une part : « Si Israël est « le bras armé de l’impérialisme occidental dans le monde arabe », s’ensuit donc, à rigoureusement parler, que pour le reste du « monde arabe » le rapace occidental ne dispose que d’un bras désarmé, autrement dit d’une patte de velours. » (pp. 10-11) Et d’autre part : « Si les « Juifs » sont « le bras armé de l’Occident », ce sont par ailleurs les occidentaux, les « Blancs », qui auraient réalisé l’idée sioniste. Est-ce à dire que ce sont les « Blancs » qui ont immigré en Palestine, qui y ont construit des villes, y ont combattu les armées arabes ? » (p. 11)

Il faut traduire : le sionisme est un fait irréductiblement juif ; et il est d’une importance dérisoire, seulement un petit bout de terre, tout petit et sans pétrole, un détail survalorisé dans le contexte régional, parce qu’au fond le vrai problème (rhétorique), c’est que les arabes ne nous aiment pas.

Sur la seconde objection, nous voulons bien que les « juifs » sionistes aient entrepris et réalisé la conquête de la terre palestinienne pour en bénéficier, et il fait bien de le rappeler plutôt que de s’offusquer des ressentiments que cela occasionne, mais nous avons aussi déjà dit ce qu’il en était de la « judaïté » de ces émissaires passés par le filtre blanc. Par ailleurs, on se demande bien comment ils auraient pu accomplir et conserver leurs conquêtes dans d’autres conditions que celles du colonialisme britannique, des soutiens internationaux, du surarmement, de la complicité de l’ONU et même de la lâcheté de nombreux États arabes. Relié à l’impérialisme blanc, dont il constitue une expression centrale dans le monde arabe et évidemment un lieu de dénouement des luttes arabes, le sionisme est bien plus qu’un « détail » et bien moins que le problème ultime (situé).

A d’autres occasions, il pose des questions qui ont tout l’air d’une diversion, comme par exemple : « si le « racisme républicain » est un racisme d’Etat, comme le soutien l’auteure, en quoi les « Juifs » le sous-traitent-ils ? Sont-ils les donneurs d’ordre, l’Etat républicain étant le sous-traitant ? Ou bien sont-ils les sous-traitants, aux ordres du « racisme républicain » ? Le propos est énigmatique. » (p. 10) Outre que la relation hiérarchique est clairement établie par HB, la première question répond aux deux suivantes. C’est son incompréhension qui est énigmatique, à moins qu’elle ne soit feinte. En effet, l’intérêt de l’interrogation repose encore exclusivement sur le doute qu’il cherche à faire porter sur le rapport entre les « Juifs » ainsi interpellés et le pouvoir blanc, en laissant entrevoir qu’HB pourrait envisager quelque chose de l’ordre d’un « pouvoir juif ». « Une France juive », semble-t-il murmurer, en reprenant à son compte les calomnies professées contre HB, quand elle dénonce le philosémitisme d’Etat.

Finalement, tout cela aboutit à sa réflexion suivante : il y a des gens qui jugent qu’il y a  une terre arabe, une terre blanche, etc., et une « majorité » (pas blanche, précisons) juge qu’il n’y a pas de terre juive. Ce à quoi HB avait répondu par avance, avec les Palestiniens : « Ne sommes-nous pas, nous, Musulmans, Chrétiens et Juifs de Palestine, les véritables descendants des Hébreux, ceux que vous prétendez être vos ancêtres ? Êtes-vous comme ces Français qui mythifient une prétendue souche gauloise ? » (pp. 61-62)

Il omet que la terre arabe était précisément la terre des Juifs et de tous ceux qui y vivaient, auxquels on refuse la continuité de leur histoire. La situation passée des Juifs en terre arabe n’avait bien entendu aucun rapport avec leur situation dans le contexte religieux, puis racial de l’antisémitisme européen et avec la situation actuelle des Palestiniens face à Israël. Segré exige de la rigueur historique[10], tandis que sa « vision de l’histoire » tend au révisionnisme, en multipliant les symétries aberrantes et en les soustrayant à leur contexte social et politique. Il veut surtout faire oublier que ce sont les Palestiniens qui ont été spoliés de leur terre et de leur liberté, tandis que les sionistes, venus d’Europe, en ont pris possession, sur la base – rappelons-le – d’une justification biblique qui tient lieu d’argument historique et de cadastre. Outre la façon très évasive dont il envisage cela, ses diversions multiples le vident de toute portée.

A l’antipode de ce qu’il soutient, l’intrusion raciste et colonialiste du sionisme, avant-même la création de l’Etat d’Israël et dans la continuité du colonialisme européen, a précisément arraché les juifs d’« Orient » à la terre commune d’avant la colonisation. Ceux-ci, poussés par les effets du colonialisme européen et du projet sioniste à migrer de leurs pays d’origine vers l’Europe et la Palestine, sont aussi devenus étrangers sur la terre palestinienne et arabe. A la suite du décret de Crémieux [11], la transfiguration sioniste des juifs « orientaux » a contribué à la division entre Juifs et Arabes et à la signification ethnique qu’elle a prise. Elle les a aussi subordonnés aux Juifs européens, pourtant engagés dans les mêmes contradictions que les précédents face au pouvoir blanc. C’est donc bien la terre « juive » qui est à l’image de la terre supposée « blanche », en tant qu’elle impose la domination raciale et coloniale, avec ses mythes identitaires et universalistes fixés dans le marbre ; tandis que le combat pour la libération de la terre arabe et celui des indigènes en terre « blanche » sont anticoloniaux/décoloniaux, impliquant – non l’intangibilité d’une « essence » – mais un sens social vivant.

En ce sens, la lutte palestinienne de libération nationale et ses revendications concrètes contiennent la possibilité de l’égalité et d’une terre partagée ; tandis que le sionisme, quelle que soit la façon dont on s’y situe, est forcément la négation de l’égalité et de l’universalité des droits, abstraitement proclamés en tant que masque et arme idéologique de la domination coloniale. Dès lors, toutes les possibilités politiques envisagées comme une défense de la continuité coloniale d’Israël sont des leurres.

De fait, comme Segré le confesse lui-même, la défense de la légitimité d’Israël conduit irrémédiable à suivre la courbe de sa logique criminelle et suicidaire : « C’est pourquoi les « Juifs », du moins beaucoup de « Juifs », et de plus en plus, se sont ralliés subjectivement à une certaine idée du sionisme, qui consiste à dire, en gros, ceci : on a été pendant des siècles les indigènes des blancs en Occident, et des arabes en « Orient », mais maintenant on a mis la main sur un petit coin de terre, sans pétrole, certes, mais où on entend bien faire régner notre loi, et si vous n’êtes pas contents, c’est pareil. Je ne partage pas cette conception du sionisme, mais j’avoue que parfois, je dois me mordre le poing à pleines dents pour ne pas m’y rallier. » (p. 14)  Est-ce le « possible prélude de sa ruine intérieure » ?

Dans un autre article, il va au bout de son raisonnement. Il dit, en substance : « Israël est un corps étranger sur une terre arabe. C’est ce même mécanisme qui conduit, dans nos démocraties, à désigner l’étranger comme le responsable de tous les maux. » [12] Il est méprisable de comparer le traitement raciste des « étrangers immigrés » et de leurs descendants en terre « blanche », qui renvoie à un continuum colonial, avec la perception d’Israël dans le monde arabe, non en tant que « corps étranger », sur lequel on projetterait tous les maux, comme il veut le croire ou le faire croire, mais dans le même continuum colonial, en tant qu’Israël définit une colonie de peuplement structurellement articulée aux dispositifs postcoloniaux de domination de la région et des arabo-berbéro-musulmans en terre « blanche ». Drôles d’immigrés qui n’ont pas les chars, les avions et la bombe !

Bref, pendant qu’il disserte à vide sur la similitude imaginaire entre la position exogène d’Israël, dans le monde arabe, et celle des « étrangers immigrés » en France, il existe bien un rapport fondamental entre la lutte sociale des « étrangers immigrés » (des indigènes !) contre l’Etat-nation raciste, en France, et la lutte palestinienne de libération nationale contre l’Etat raciste d’Israël[13]. Les perspectives postnationales des combats décoloniaux ne sauraient réduire les enjeux concrets de la lutte palestinienne de libération nationale, parce que tous les nationalismes ne se valent pas et parce que les dépassements ne se produisent jamais dans l’horizon de l’universalisme abstrait. Les combats décoloniaux ont une composante nationale ; les luttes de libération nationale contiennent un au-delà de la Nation. Il n’y a là rien d’autre à y voir, comme il s’y obstine vicieusement. Mais cela rend justement impossible la défense du sionisme, sous quelque forme que ce soit, le « Es Muss Sein » de Segré, d’où qu’il lui faille inverser, minimiser, omettre, accuser, moquer, monter en épingle n’importe quel élément soustrait à son contexte, bref faire diversion, tout en ignorant soigneusement les arguments qui le confrontent, afin d’enrober sa justification de l’injustifiable.

En effet, la nature coloniale du sionisme, quoiqu’on prétende y trouver, renvoie à l’Europe avant qu’à une quelconque judaïté. Là réside son caractère exogène. Elle est semblable à la terre supposée « blanche », où juifs et arabes n’ont très souvent pas été les « bienvenus », parce que le principe de majorité qui la gouverne met moins en jeu l’autochtonie ou le nombre que la domination. Qu’est-ce d’ailleurs une terre « blanche » (et « juive » en ce sens), sinon une terre conquise qui engage la modernité coloniale et sa violence raciale dans les périphéries, en même temps que la défense de son intégrité au centre ? Cela ne se relativise pas en remontant à la Préhistoire et à Eve, dont nous serions tous « venus ». En terre palestinienne, on trouve ceux qui y sont « venus » (comment ?) et ceux qui y vivaient avant ; on trouve surtout des colons et des colonisés, avec tous les passages et les zones grises que cela comporte. Ce qui rend « étrangers » les descendants de l’immigration postcoloniale, en France, c’est la relation coloniale, avant le fait d’être « venus », tout-à-fait relatif. C’est ce qui explique la différence entre eux et l’immigration européenne, même si elle est passée par une phase de xénophobie, aucunement équivalente à la fracture coloniale. C’est la même relation coloniale qui rend les Palestiniens « étrangers » sur leur propre terre, confrontés à une violence coloniale, celle de l’Etat d’Israël, dont les dispositifs extrêmes de sécurité et militarisation ont des similitudes avec le traitement des populations postcoloniales en Europe et aux Etats-Unis.

C’est pourquoi Segré cherche à transformer la revendication patriotique arabe qui l’empêcherait de s’installer à Jérusalem en une expression nationaliste raciste à laquelle il oppose un vibrant appel à la fraternité universelle. Et ce, il ne peut l’ignorer, alors que Palestine arabe est depuis toujours le mot d’ordre de la révolution palestinienne face aux tentatives sionistes d’effacer ou de gommer son passé, son présent et son identité. Que ce soit dans la rue, à l’ONU ou à l’Unesco, tous les mouvements de libération dans les colonies ont insisté sur la tentative d’usurpation identitaire de leur terre. Les mouvements colonialistes ne se contentant pas d’occuper, de spolier la terre et le travail des indigènes mais cherchant à en modifier le caractère et à en effacer l’histoire. Les Algériens insistaient sur le caractère musulman de l’Algérie. Les Kanaks eux reprennent le terme de Kanakie au lieu du très colonial Calédonie, des nationalistes d’Afrique du Sud la rebaptisèrent Azania. Les Palestiniens insistent sur l’arabité de leur terre en tant que réalité historique niée de façon éhontée par la mythologie coloniale sioniste. De plus, Segré le sait bien, comment HB, fille d’un travailleur immigré maghrébin, héritière d’une histoire de lutte anticoloniale algérienne, stigmatisée ici en tant qu’Arabe pourrait-elle ignorer cette revendication de Palestine arabe ?

La terre d’HB est une terre réciproque, où les Juifs sont pleinement et concrètement présents, en France comme ici au Maghreb, même encore dans l’absence et l’altérité imposées : « Vous qui êtes Sépharades, vous ne pouvez pas faire comme si le décret Crémieux n’avait pas existé. Vous ne pouvez pas ignorer que la France vous a faits Français pour vous arracher à nous, à votre terre, à votre arabo-berbérité. Si j’osais, je dirais à votre islamité. Comme nous-mêmes avons été dépossédés de vous. Si j’osais, je dirais de notre judéité. D’ailleurs, je n’arrive pas à penser au Maghreb sans vous regretter. Vous avez laissé un vide que nous ne pourrons plus combler et dont je suis inconsolable. Votre altérité se radicalise et votre souvenir s’estompe. » (p. 56) La division ethnique entre Juifs et « Musulmans » (Arabo-Berbères !), telle qu’elle a été introduite par le colonialisme européen, est d’emblée remise dans son contexte historique et déplacée dans la perspective de la lutte des races sociales et des rapports respectifs au pouvoir blanc, engageant ensemble l’islamité et la judaïté. Tout le contraire de l’universalisme dominateur et arrogant de Segré qui ne fait que reproduire la trame du pouvoir blanc.

Osez, Ivan, osez donc


Cela étant dit, revenons à l’essentiel qui réside dans la question de la modernité coloniale et de la lutte des races sociales. Segré, après avoir reconnu le sens exact et la pertinence de l’usage du terme « races » dans le propos d’HB, veut de nouveau y voir un glissement de sens vers la métaphore biologique (p. 6), celle de l’incarnation essentialiste d’une « race » qui se défendrait d’un « corps étranger » à elle. On voit bien le rapport que cette lecture réactive de la lutte des races sociales entretient avec ses arguments en faveur de la défense du sionisme.

Or, encore une fois, cette lecture est malhonnête. Quelle que soit la façon dont elle l’illustre, HB envisage des rapports sociaux de pouvoir et de luttes, où rien n’existe en soi. Néanmoins, les luttes engagent du sens social, dans la mesure précisément où elles sont concrètes et incarnées, c’est-à-dire libérées de l’universalisme abstrait entièrement destiné à leur neutralisation. Le discours anti-essentialiste de la bonne conscience blanche (qui, par ailleurs, essentialise) est, en premier lieu, une négation de ces rapports, où elle a beau jeu de détecter le spectre de la « race ». Elle veut aussi priver le combat décolonial de toute consistance sociale et symbolique qu’il faut absolument censurer et dissoudre[14].

Dans le cas de Segré, il faut bien entendu censurer le sens social de solidarités et de résistances qui hantent son beau rêve sioniste. Pour cela, il descend à maintes reprises dans les catacombes de la calomnie et de l’insulte. Le rapprochement entre HB et Milner se passe de commentaires (p. 9). Affirmer que sa critique de l’anthropocentrisme de Descartes réjouirait « certains dignitaires de l’Eglise, et autres doctes de l’époque » (p. 4), en la décontextualisant, est ridicule. En dépit de ses ricanements, l’animal-machine de Descartes n’est pas universalisable au Coran et à la pensée musulmane ; et, au-delà de cela, il s’agit surtout pour HB d’opposer l’impératif d’autres voies sociales à la modernité occidentale, saisie dans sa singularité historique et idéologique. Il se peut que Segré n’y tienne pas. Mais le « meilleur » moment de son commentaire, où il s’achève lui-même, est encore ceci : « Si j’osais, je lui conseillerais la lecture de La sexualité féminine de Mustapha Safouan, l’un des plus grands psychanalystes après Lacan, sinon le plus grand. Mais comment oser ? » (p. 12) C’est comme cela que les hommes « blancs » (ou blanchis), s’ils osaient, parlent aux femmes indigènes, pas encore bien « émancipées ». F. Fanon a bien rendu compte de cette psychopathologie.

Or, s’en remettre à un psychanalyste arabe, n’est-ce pas le plus sûr des alibis ? D’autant que nous n’avions pas les clés pour comprendre la « remarque orpheline » dans le cours de son analyse critique, dit-il. Il en avait volontairement différé l’explication pour qu’on morde à l’hameçon. Le bon clerc « ironique » est donc venu apaiser les « interrogations inquiètes » qui ont glissé sur sa peau de banane, en instruisant HB sur sa sexualité, avec l’espoir de l’émanciper du pôle blanc de la réaction et de lui ouvrir la voie vers le pôle « noir » de l’anarchisme et de la politique de l’amour (tout court) au-delà des sexes, des races et des cultures[15]. Tandis que Segré reprend les attaques ordinaires du champ politique blanc contre le caractère supposé « réactif » des luttes indigènes, sa leçon d’universalisme nous semble mieux correspondre au pôle blanc de la réaction ; et, malgré la peine qu’il s’est donné, son explication sciemment embrouillée accroît l’odeur nauséabonde qui planait déjà sur sa remarque.

Ayant, par ailleurs, suivi son conseil de lecture, nous sommes allés jeter un rapide coup d’œil et, à première vue, nous avons trouvé, psychanalyse mise à part, une synthèse exaspérante de poncifs modernistes et culturalistes, assez bien résumés dans cet entretien[16]. Voilà donc que l’« Orient », tel que l’a construit l’imaginaire occidental et qu’il a été déconstruit par Edward Saïd, n’est plus une invention coloniale mais une réalité intangible : « Oui en effet, et je peux dire que la thèse du livre est de montrer la continuité dans l’histoire politique du Moyen-Orient. Je veux dire que l’apparition de l’Etat, dans le Moyen-Orient était d’un Etat religieux, pharaonique, despotique… Le despotisme oriental, ce n’est pas une invention de Marx, c’est un fait qui existe depuis toujours. » Il n’y aurait donc qu’à suivre la route de la liberté, du progrès et du développement, tracée par l’Occident, par sa science, par ses Lumières, par son esprit critique, par sa démocratie, par sa notion de souveraineté, par la séparation du religieux et du politique. Il y a là mille autres leçons à tirer pour HB.

Il faut aussi dire, à ce propos, que la non-moindre des vertus de Safouan, c’est qu’il valide le fait colonial en Palestine : « Le constat aujourd’hui à mes yeux, c’est qu’il n’y a plus de problème palestinien car il n’y a plus de Palestine ! (…) Maintenant le problème est qu’ils n’ont plus d’endroit où aller, personne ne veut plus d’eux, aucun pays ne veut d’eux, surtout les pays arabes. Ils sont indésirables partout. Ce qui fait que la solution qui pourrait constituer la porte de sortie de ce problème – l’émigration, la fuite – leur est interdite. C’est maintenant le problème d’Israël, avec les Palestiniens qui restent. » Segré retombe toujours bien droit sur ses jambes ou, pour le dire autrement, il n’en perd pas une.

Quant à nous, nous lui conseillons plutôt la lecture de « Thèses sur le sionisme » de Joseph Massad[17].

Pâle ? Vous avez dit pâle ?

Ce n’est pas le moindre des « détails » de la perversité du compte-rendu de lecture de Segré qu’il se permette, dès son titre, de définir HB comme une « visage pâle » : par leur position respective dans la hiérarchie raciale, en premier lieu ; et plus encore par l’assimilation de l’auteure aux Wasp, quand précisément elle dénonce un projet colonial, où nous savons tous très bien qui sont les « Wasp » et qui sont les « Sioux ». Ne détourne-t-il pas ainsi le regard de son propre visage pâle dans le miroir tendu par le livre ? C’est sans doute parce qu’il erre encore et qu’il n’a pas reconnu sa terre juive et bleue comme une orange dans la terre arabe et la terre des indigènes, leur préférant le mirage de la terre « juive » contenu dans la funeste promesse sioniste.

En tout état de cause, nous ne saurions trop lui recommander d’accepter l’invitation d’HB à sortir de la trame du pouvoir blanc, de suivre la voie de l’amour révolutionnaire et de cesser de traiter par le mépris les militants de la Palestine libre. Il aurait tort de se croire immunisé contre la trajectoire d’un Benny Lévy qui, de renoncement en renoncement, du secrétariat de J-P Sartre et de la direction de la Gauche prolétarienne finit comme rabbin de choc dans une colonie de Cisjordanie occupée… pour qui la Palestine n’est qu’un détail, tel un Juif au visage pâle.


Malik Tahar-Chaouch &  Youssef Boussoumah, membres du PIR




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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Lun 9 Mai - 17:59

notes du texte précédents

Citation :
Notes

[1] Bouteldja Houria, « Les Blancs, les Juifs et nous », La Fabrique, 2016.

[2] Segré Ivan, « Une indigène au visage pâle ».

[3] “Pour les sionistes, le nom de « Palestinien » agit comme une incantation magique qui pourrait les rayer sur le plan existentiel. Ils n’ont pas forcément tort en ayant cette impression, car le nom Palestinien est en lui-même la forme la plus forte de la résistance contre leur mémoire officielle. Le nom « Palestine » a été aussi générateur de continuité dans la culture et la vie palestiniennes, dans l’identité et la nationalité palestiniennes, ce qu’espérait totalement effacer Israël, et dont l’existence pérenne reste une menace pour son opération mnémonique visant à inventer une mémoire fictive de non-Palestine, de non-Palestiniens.” Joseph Massad, « Résister à la Nakba« .

[4] Voir Massad Joseph , « Les derniers des Sémites ».

[5] Ouassak Fatouche, « Pourquoi je soutiens Alain Soral »

Tahar-Chaouch Malik , « Soral, le petit soldat de l’« empire » »

Tahar-Chaouch Malik, « Soral, l’« Algérie poubelle » et les poubelles du (néo)colonialisme ».

[6] Nous ne pouvons pas ici en développer toutes les implications dans sa pensée, ni approfondir tous les points qui suivent pour la pensée décoloniale.

[7] Segré Ivan, « Discussion argumentée avec Alain Badiou« .

[8] Bouteldja Houria, « Lettre à Eric Zemmour, l’« israélite »».

[9] https://histoireetsociete.wordpress.com/2013/11/18/abraham-serfaty-retrospective-dun-combat/

[10] “C’est donc sur la base matérielle des aveux d’un homme torturé par la police irakienne, puis exécuté, que Badiou et Hazan, apparemment, tirent leurs conclusions : les services secrets israéliens ont fait sauter des synagogues pour pousser les juifs d’Irak à émigrer, nous assurent-ils. Il est vrai que si Israël existe, tout est permis, même l’absence de note de bas de page.” (p. 16)

[11] A ce propos, on peut lire cet article http://labyrinthe.revues.org/2893 ; d’où ressort une citation significative d’un médecin “israélite” de l’armée d’Afrique, à propos des Juifs indigènes: « C’est une race exécrable, fourbe, avide. Ils joignent toute la bassesse de l’esclavage aux vices les plus dépravés […]. Ils sont d’un fanatisme outré et persécuteur […]. Ils parlent l’arabe mais paraît-il qu’ils le prononcent autrement que les Maures, et ils écrivent l’arabe avec des lettres hébraïques qui [ne] sont pas les mêmes que chez nous. Je suis allé aussi dans plusieurs synagogues qui sont très nombreuses ; les écuries en France sont plus propres que leurs temples […]. Aussitôt que paraît le sefer [le rouleau de la Torah], ils se jettent dessus et font mille simagrées.”

[12] Segré Ivan, « Le cul, le voile et la kippa ou l’avenir politique de la pornographie ».

[13] A ce propos, le rappel de Khiari Sadri: « Le soutien aux peuples palestinien, libanais, irakien, etc., n’est pas une simple « solidarité internationaliste » comme la pratiquent certains courants de la gauche blanche radicale. Elle n’est pas, non plus, pure identification « ethnique », comme on peut le lire ici ou là. Elle est la conscience, souvent informulée, que le combat anticolonialiste des Arabes palestiniens et le combat antiraciste des Arabes en France ont un même adversaire, la domination occidentale. La Palestine n’est pas pour nous, comme l’affirme Esther Benbassa qui rejette dos-à-dos activistes sionistes et militants pro-palestiniens, le substitut illusoire d’une « patrie perdue ou imaginée ». Soutenir les Palestiniens, c’est se soutenir soi-même, en tant qu’Arabes indigénisés. Proclamer, à la face du Blanc, « Je suis Arabe ! », « Je suis musulman ! », « Je soutiens les Arabes parce qu’ils sont Arabes et les musulmans parce qu’ils sont musulmans ! », ce n’est pas essentiellement défendre une « ethnie »; c’est dire : « Nous, les peuples victimes du racisme et du colonialisme, nous sommes unis par un destin commun. » C’est une proclamation éminemment politique. Manifester sa solidarité avec le peuple palestinien, affirmer son arabité et son islamité, s’accrocher à une culture que la République raciste veut éradiquer procèdent d’une seule et même volonté. »

[14] Voir à ce propos le texte de Ajari Norman  publié par le PIR: « Vacarme critique les indigènes : la faillite du matérialisme abstrait ».

[15] Segré Ivan,  « Vers une politique de l’amour… – Note sur la sexualité féminine ».

[16] Safouan Moustapha, Khoury Gérard D., « Pourquoi le monde arabe n’est pas libre ?. », La pensée de midi 4/2008 (N° 26) , p. 36-53.

[17] Massad Joseph, « Theses on Zionism ».




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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Lun 9 Mai - 18:05


je n'ai pas encore pris le temps de lire le livre d'HB, et lire sa critique par Yvan Segré ne me vient pas à l'idée, le PIR étant assez grand pour se défendre tout seul, comme il le fait quand il y a un enjeu pour lui ou la critique décoloniale

cela étant, j'ai croisé, avant de quitter Médiapart, un certain M Tessier, en apparence plutôt mieux intentionné envers le PIR que la grande majorité de qui s'exprime dans le Club Médiapart, qui se proposait d'écrire un "billet" sur la base notamment de cette critique de Segré. Je l'ai mis en garde :


Patlotch a écrit:
28/04/2016 02:16 en réponse au commentaire de M Tessier le 28 avr. 2016

M Tessier a écrit:
Vous allez attendre un moment [pour écrire ce billet], j'en ai déjà écrit pas mal, et je ne suis pas sûr que tout ça ait tant d'importance, vu le faible périmètre politique des groupes et agents d'influence concernés.

c'est très modeste de votre part, s'il s'agit de l'influence du PIR, qui en aura toujours plus que quelques commentateurs de Médiapart qui n'y connaissent rien

pour s'attaquer au PIR, ou aux problèmes qu'il pose, il faut avoir des billes, que vous n'avez manifestement pas : il faut connaître de l'intérieur de ces problèmes d'où il vient, et tout ce dont il est un vecteur en France parmi d'autres, la pensée décoloniale

c'est un travail colossal, et je m'y colle depuis des années, sachant que je suis la critique décoloniale avant la lettre depuis la fin des années 60

je vous souhaite bon courage, parce qu'il ne me semble pas que vous soyez à la hauteur de ce problème vu le niveau de vos commentaires. Mais produisez un billet de médiapart, vu celui d'exigence du Cloube, pas de problème, et je ne serai plus là pour vous répondre. Le PIR s'en cogne des conneries de Médiapart, comme Bouamama et tous les autres, c'est pourquoi ils n'y répondent jamais. Mais c'est sûrement parce qu'ils ont un trop «  faible périmètre politique des groupes et agents d'influence », pas assez pour arriver jusqu'au niveau des M Tessier et autres Marc-Daniel Levy et de leurs blanches controverses de couches moyennes "intellectuelles"

et présentez-les aussi dans les "quartiers populaires", vos thèses sur le PIR, ils savent ce qu'est un bouffon, sans besoin du PIR, cent fois plus près d'eux que vous

savez-vous ce qu'est l'humilité ?


c'était en commentaire du billet conseillé par RS : D'Occupy à Nuit Debout : l'inconscient politique du mouvement des places
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MessageSujet: Re: contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait   Ven 3 Juin - 13:10


d'un « universalisme péteux, finalement ethnique »

Achille Mbembe : « La France peine à entrer dans le monde qui vient »
entretien avec Sonya Faure  et Cécile Daumas 1 juin 2016


Achille Mbembe au Musée Dapper à Paris dans l'exposition Chefs-d'œuvre d'Afrique
(jusqu'au 21 décembre). Photo Manuel Braun

«  la guerre est devenue un rouage essentiel de la vie économique et technologique des démocraties »
   
Identité, nation, voile, violence, migration… Achille Mbembe renvoie le continent européen à ses crispations et à son immobilisme.

C’est l’un des nombreux paradoxes d’Achille Mbembe : il peut faire preuve d’une noirceur absolue sur le genre humain tout en déployant une philosophie que d’aucuns pourraient qualifier de béate. Rencontre avec l’historien, professeur à l’université de Witwatersrand à Johannesburg en Afrique du Sud et à celle de Duke aux Etats-Unis.

Citation :
Dans le débat autour des questions d’identité, de frontières et d’islam, la France voit remettre en cause une de ses valeurs phares, l’universalisme. Une chance ou une épreuve ?

La France change, elle y est obligée. C’est justement, parce que des transformations irréversibles sont en train de s’opérer autour de ces questions que les lignes de confrontation et de conflit se raidissent. Les temps sont propices, pour les pays européens, à redéfinir les paramètres non plus de l’universel, mais de ce qui nous est commun en cet âge planétaire. A cause de sa très riche et complexe histoire, la France pourrait, si elle le voulait, contribuer à une compréhension inédite des enjeux nouveaux liés à notre condition terrestre. Ce que l’humanité a désormais en commun, c’est le fait que nous sommes appelés à vivre exposés les uns aux autres, et non enfermés dans des frontières, des cultures et des identités. C’est le propre de l’humain, mais c’est aussi le cours que prend désormais notre histoire avec d’autres espèces sur cette Terre. Vivre exposés les uns aux autres suppose de reconnaître qu’une part de notre «identité» s’origine dans notre vulnérabilité. Celle-ci doit être vécue et entendue comme un appel à tisser des solidarités, et non à se forger des ennemis. Malheureusement, tout cela est trop compliqué pour le tempérament de notre époque, portée qu’elle est vers des idées toutes faites. Plus notre monde se complexifie, plus nous avons tendance à recourir aux idées simples.

Mais on peut comprendre que la défense de l’universalisme, d’une identité et d’une culture propre à un espace géographique soit indissociable de l’histoire européenne et française…

Je comprends tout cela. Le problème, c’est que ni l’Europe, ni la France ne sont le monde. Le problème, c’est quand l’universalisme se fait ethnique. C’est quand l’identité se conjugue avec le racisme et que la culture se présente sous les traits d’une essence immuable. En vérité, ce que l’on appelle l’identité n’est pas essentiel. Au fond, nous sommes tous des passants. Le monde que nous habitons a commencé longtemps avant nous et continuera longtemps après nous. Alors qu’émerge lentement une nouvelle conscience planétaire, la réalité d’une communauté objective de destin doit l’emporter sur l’attachement à la différence.

Nous sommes pourtant tous nés quelque part…

… mais accidentellement. Etre né quelque part est une affaire d’accident. Ce n’est pas une affaire de choix. Sacraliser les origines, c’est un peu comme adorer des veaux d’or. Cela ne veut rien dire. Ce qui est important, c’est le trajet, le parcours, le chemin, les rencontres avec d’autres hommes et femmes en marche, et ce que l’on en fait. On devient homme dans le monde en marchant, pas en restant prostré dans une identité.

Peut-être est-ce plus simple pour vous d’être «un passant» : vous êtes né au Cameroun, enseignez en Afrique du Sud et aux Etats-Unis, avez étudié en France…

Je suis attaché à la France, conséquence d’une rencontre. Or, je ne suis pas né ici. Je ne vis pas ici non plus. Il y a des héritages qui n’ont rien à voir avec des histoires de naissance. J’écris par exemple en français, une langue que j’ai reçue en héritage. Je pense en langue française. Je contribue avec d’autres au rayonnement mondial de la pensée de langue française, et cela n’a strictement rien à voir avec je ne sais quelles racines. Au contraire, cela a à voir avec le fait qu’à un moment historique donné, la langue française a cessé d’être une langue ethnique. L’Afrique a permis à la langue française d’échapper à son destin ethnique. Au demeurant, c’est toujours Autrui qui nous octroie notre pesant d’universel. On ne peut pas s’autoproclamer universel. Quant aux plus faibles d’entre nous, il s’agit justement souvent de gens qui, pour survivre, doivent absolument bouger. Il s’agit de gens en permanence en mouvement. Or, on sait combien, de nos jours, il est presque devenu impossible de bouger, du moins pour certaines catégories de l’humanité. Celle-ci se divise entre ceux qui peuvent aller partout dans le monde et ceux qui, soit ne doivent pas bouger, soit ne peuvent le faire que sous des conditions draconiennes.

Votre description de l’Europe occidentale est terrible… Vous évoquez un territoire aussi accueillant qu’un «banc de glace».

Le tableau n’est pas noir. Ce qui me frappe, c’est la grisaille. Il suffit de regarder les frontières de l’Europe, et surtout ses frontières méridionales. Elles sont devenues des fosses communes. Il faut secouer cette Europe assoupie, qui n’arrête plus de ronfler. Sinon, plongée dans une sorte d’ennui existentiel, elle risque de devenir une menace pour le reste de l’humanité.

Elle est assoupie, mais à vous lire, elle est très violente…

Les deux choses vont de pair. L’Europe devient violente par ennui. La violence devient le moyen de son divertissement, une manière de se rassurer. Le racisme qui va avec l’ennui est, lui aussi, une forme de joyeuseté. Il est pratique au nom d’une pseudo-critique du «politiquement correct», cette expression fourre-tout que beaucoup assimilent à la répression. A la place, on cherche à se défouler, à briser tabous et interdits. On se met à rêver à des temps de licence absolue lorsque tout, croit-on, était permis. Le racisme contemporain est de ce point de vue une forme de démocratisation d’une jouissance perverse. Par ces temps de grand ennui, tout le monde peut y avoir accès. Il n’y a pas de tarif d’entrée. Si, à l’époque coloniale, le racisme et la violence européenne étaient symptomatiques de la montée en suprématie du continent, aujourd’hui leur fonction est tout autre : ils sont le fait d’une vieille puissance qui refuse de faire face à son déclassement international.

Mais en France, la réalité a été extrêmement violente en 2015…

Le terrorisme n’est pas une fiction. Il est bien réel et la France en fait l’épreuve. Mais le centre de gravité du terrorisme n’est pas l’Occident. Boko Haram a provoqué la mort de dizaines de milliers de gens au Nigeria, au Nord Cameroun et sur les pourtours du lac Tchad. L’expérience de dévastation due au terrorisme n’est pas une exception européenne, c’est une expérience partagée. Hormis les deux épisodes de 1914-1918 et 1939-1945, l’épicentre de la violence de notre monde, c’est hors d’Europe qu’il se situe depuis le XVe siècle.

Le terrorisme n’est pas une attaque contre l’identité ou la culture européenne ?

A vrai dire, les terroristes font assez peu dans la discrimination. Pour les victimes, il suffit parfois d’être là, au mauvais endroit et au mauvais moment. Le terrorisme s’attaque à l’Etat de droit. En même temps, il favorise la montée en Europe de discours paranoïaques qui accompagnent par ailleurs le déclassement international dont l’Europe fait l’expérience. De tels discours évoquent la sorcellerie : il y a toujours quelqu’un qui m’en veut en raison de qui je suis et non à cause de ce que je lui ai fait. Le discours paranoïaque et le discours sorcier sont tous deux des raisonnements mythologiques. A un moment où la mythologie de la nation est vide de sens, où la politique et la démocratie font de moins en moins sens, où les véritables centres de décision sont dénationalisés, sinon offshore, le raisonnement mythologique permet de combler un vide presque métaphysique. Mais il nourrit également des violences potentielles. C’est en effet un type de discours qui a toujours besoin d’un ennemi, peu importe lequel ; d’un bouc émissaire ou de quelqu’un contre lequel on peut déployer une violence sans retenue. Ce fut le cas hier avec les Nègres et les Juifs. Si l’on n’y prend garde, ce sera bientôt le cas avec les musulmans et toutes sortes d’étrangers.

Les démocraties occidentales sont-elles devenues des machines de guerre ?

Plus elles perdent de leur signification à l’intérieur, plus les démocraties atlantiques ont besoin de conduire des guerres interminables au loin. Tout cela exige l’invention permanente du «bon ennemi», celui-là qui nous permet de décharger à l’extérieur le surplus de violence qu’on aurait sinon à exercer à l’intérieur, au risque de déclencher une guerre civile. La guerre externe permet à la démocratie de faire reculer le spectre de la guerre civile. Auparavant, ce sont les colonies qui servaient d’exutoire à ce surplus de violence. Elles servaient de champ d’expérimentation de toutes sortes de guerres hors-la-loi et de toutes sortes d’atrocités. Aujourd’hui il faut externaliser cette violence d’une autre façon. Il faut par ailleurs comprendre que la guerre est devenue un rouage essentiel de la vie économique et technologique des démocraties. Elle est devenue une nécessité et ne relève plus de l’épisodique. Enfin la violence prend part à l’ordre économique international, où la force brute ne s’exerce pas seulement aux dépens des ex-colonies. L’histoire récente de la Grèce est tout à fait significative de ce point de vue. Peu importe la volonté démocratique des Grecs, les puissances financières sont capables de la congédier pour imposer le remboursement des dettes.

Les Grecs sont-ils l’exemple de cet élargissement de la condition de «Nègre» que vous avez théorisée ?

Les Grecs sont en effet les nouveaux Nègres d’Europe. On peut leur imposer à loisir le genre de traitement que l’on n’impose qu’aux peuples vaincus lors d’une guerre. La sorte de mépris dans lequel on ne tient que les Nègres leur est étendue.

Plus globalement, qu’est-ce qui définit le «Nègre» aujourd’hui ?

Une classe et une race, voire une espèce d’individus, peu importe la couleur de la peau, au regard desquels la vieille distinction entre le sujet humain et la chose ne compte plus. Pis, des gens dont on n’a strictement guère besoin, une classe de superflus dont aucun maître n’a ni besoin ni envie, même pas en tant qu’esclaves. Le problème n’est plus de les exploiter : le souhaiteraient-ils, il n’y aurait guère preneur.

En France a eu lieu une violente polémique avec la ministre des Droits des femmes autour du mot «Nègre». Pourquoi avez-vous le droit d’employer ce mot à longueur de livres, et elle non ?

Parce qu’en n’en connaissant ni les tenants ni les aboutissants historiques, elle emploie ce terme à tort et à travers. Au passage, elle blesse, en toute bonne conscience, des gens. Il y a des termes lourds d’histoire que des gens incultes, mais qui se prévalent d’une parole officielle, ne peuvent utiliser qu’à leurs risques et périls.

Comment expliquez-vous le débat français autour du voile ?

Je ne comprends pas cette fixation. Nous traversons une époque caractérisée par une profonde incertitude dès lors qu’il s’agit de dire avec exactitude qui est qui. Le moment terroriste a pour effet de réactiver les dispositions paranoïaques qui existent à l’état latent dans toutes les sociétés. Quand la peur devient si intense et si interne, et le préjugé si viscéral et si partagé, le désir de démasquer l’ennemi potentiel, de l’exposer, d’en révéler l’identité profonde et secrète devient un besoin presque anal ! Je crains que la fixation sur le voile ait davantage à voir avec cette forme de l’analité qu’avec la laïcité !

Carrément ? Vous exagérez, non ? Cet acharnement n’est-il pas plutôt lié à une angoisse identitaire ?

Qui êtes-vous ? D’où venez-vous vraiment ? Quelles garanties avons-nous que vous êtes bien celui ou celle que vous dites être ? Tout tourne désormais autour de cela. Démasquer et dévoiler font partie des opérations dont on pense qu’elles nous permettront de savoir avec exactitude qui est parmi nous, pour nous ou contre nous. Or le visage nu, à découvert, sans sociabilité, aussi important soit-il, ne permet pas à lui seul de répondre à ces questions. Vous pouvez dévoiler toutes les femmes musulmanes de France et de Navarre, cela ne vous fera pas avancer dans la connaissance véritable de qui elles sont. Dans le régime de surveillance généralisé que favorise la guerre contre la terreur, et le désir d’apartheid, l’identité est devenue une affaire purement policière. Des histoires de traçage, de fichage, de délation.

On vous dira que lutter contre le voile c’est une façon de défendre le droit des femmes à être libres et à disposer de leurs corps…

Il faut faire confiance aux femmes musulmanes. Elles sont capables de défendre elles-mêmes leurs droits.

En ont-elles le pouvoir ?

Elles auront le pouvoir qu’elles s’octroieront. En attendant, essayons surtout de sortir de la logique coloniale : «Ce sont tous des enfants, il faut les aider.» Les opprimés se libèrent eux-mêmes. Dans l’histoire de l’humanité, personne n’a jamais libéré les opprimés à leur place.

Qu’est ce que cette polémique dit de la France ?

Elle peine à rentrer de plain-pied dans le monde qui vient.

Est-ce là ce qu’on appelle l’impensé colonial ou de l’esclavage ?

Le fait est que les vaincus sont obligés, pour survivre, de connaître non seulement leur propre histoire, mais aussi celle de leurs dominants. Les dominants, eux, non. L’ignorance suffit. Du coup, ce n’est pas parce que l’on a eu un passé ensemble que l’on aura nécessairement un futur en commun. Un tel futur, il faudra le construire consciemment. Par la lutte.

Vous dites : l’histoire des Nègres fait partie de notre histoire commune, celle de la France mais aussi du monde entier.

Il n’y a guère d’histoire de l’Afrique qui ne soit en même temps une histoire du monde. Tout comme il n’y a guère d’histoire du monde qui ne soit en même temps une histoire d’Africains ou de leurs descendants. Et ceci ne vaut pas que pour hier.

Cela signifie que l’histoire nationale…

… ne veut rien dire ! Il n’y a d’histoire que dans la circulation des mondes, dans la relation avec Autrui. C’est l’autre, le lointain, qui m’octroie mon identité. Une société qui refuse de se voir donner son identité par l’Autre est une société profondément malade, agitée par toutes sortes de troubles.

C’est pour cela que vous remettez aussi en cause l’universalisme à la française que vous qualifiez de «péteux» ?

L’universalisme péteux est celui qui ne sait pas faire place à cette parole qui le conteste, ou qui exige d’être prise en compte. Il ne dispose plus des ressources de l’inclusion. C’est le cas de tout universalisme de type finalement ethnique. Quand j’entends ces gens - toutes sortes d’individus venus d’horizons divers qui ont fini par faire souche ici, mais que l’on ne cesse de renvoyer à leur différence - dire «je suis Français», je n’ai pas l’impression qu’ils veulent créer un Bantoustan en plein cœur de Paris. Ce que j’entends, c’est : «Ouvrez-la toute grande, cette porte.» La malhonnêteté consiste à voir du «communautarisme» là où cherche à s’exprimer une requête d’appartenance et d’inclusion, de possible vie commune ou à tout le moins conviviale. L’universalisme péteux, c’est celui qui, tout en les assignant à une différence supposée inéradicable, leur adresse le reproche de ne point vouloir s’intégrer.

C’est ce système symbolique qui craque aujourd’hui ?

Il étale partout ses limites. Il faudrait en assurer l’approfondissement non plus dans le sens de la différence ou même de cet universel que je viens de critiquer, mais en direction de l’en-commun. Dans un pacte de soin, le soin de la planète et le soin apporté à tous ses habitants, humains et non-humains.

On va vous dire que c’est très beau, très gentil, mais totalement idéaliste, de la poésie.

Et bien, vive la poésie ! Elle est d’autant plus nécessaire que la trajectoire inverse, à savoir la relation d’inimitié, est implacable. On a besoin d’ouvrir portes et fenêtres. On a besoin d’un peu d’air par ces temps touffus et irrespirables. L’époque nous force à dormir tout en nous empêchant de rêver. Il faut redonner sa chance au rêve et à la poésie, c’est-à-dire à de nouvelles formes de la lutte, cette fois-ci sur une échelle véritablement planétaire.

Sonya Faure, Cécile Daumas


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contre l'ANTIRACISME UNIVERSEL INCOLORE HUMANISTE ou PROLÉTARIEN et le matérialisme abstrait
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