PATLOTCH / CHANGER DE CIVILISATION / LUTTES, THÉORIE, SEXE et POÉTIQUE

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 LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Mer 18 Nov - 23:01

c'est un billet de Médiapart qu'un ami poète de là-bas, Moselha, m'a écrit, en réponse à ceci :

Patlotch a écrit:

« et nous avons aussi besoin de qui sait écrire pour le dire, des poètes, donc de vous, Moshela : merci »


Moshela a écrit:

La réponse au fil est un billet 18 novembre 2015


Les mots de la main amie de l’encre nous sauvent de nos maux mais ne sont jamais assez bruyants ! Et quand ils le sont, le maître sans cesse esclavagiste, leur réserve les fers. Dans la geôle horizontale et inaccessible de sa bibliothèque, le seigneur condamne à l’oubli l’esprit de son serf éternel.

Son corps, sa force, ses idées, son art de vivre, son silence, sa musique, son amour, sa descendance, ses écrits, son histoire, et sa mémoire plongent dans un vide suspendu dans le ciel immuable du temps de la généalogie des Rois. Le prince a lu Machiavel, les enfants de Machiavel finissent d’écrire Le Prince au nom de la Saint-Nicolas!

Nous sommes les damnés de la terre. Nous briserons l’invisibilité acier de nos chaînes que si l’autre servitude, celle des élus dominant l’ordre social, accepte la sagesse de la pause dans sa course, fausse promesse de l’or de la couronne.



Je ne suis pas un poète ! Pourtant, je crache ma pensée mollard sans attendre le nénuphar de sa métamorphose. Je refuse d’être une autre catégorie que celle de l’être humain.

Accepter toute forme de catégorisation sociale est être le complice de la domination de l’homme par l’homme.



Agressé dernièrement dans Paris, il fallut : un homme, un coup de téléphone, deux patrouilles, trois commissariats, trois jours et quatre sermons pour qu’enfin ma plainte soit enregistrée.

Est-elle arrivée dans les mains du Procureur de la République ?

Les imbéciles, utiles à certaines causes, remplissent les rangs des fanatiques manipulés. Nous sommes encerclés. Ils ont en commun la violence nacrée au fascisme de leurs obédiences.



Ma maison n’a pas de portes, pas de murs.  Y entre qui veut ! Bercé par les bras de la paix languissante de mon salon, le souffle de la bienveillance des baisers de vos mères vous y attend!



Pas un jour sans son lot de violences symboliques avec lesquelles, fort du calme de l’argument renvoyant à la honte et parfois à plus de violence de mon agresseur, je coexiste.

Mais, si je ne n’accepterai jamais que l’on porte atteinte à mon intégrité physique, je crois profondément en la justice de ce pays. A elle seule, j’adresse mes doléances. Jamais mes pulsions taries, sous un déluge de haine, ne se ravivent.

Maintenant, vous savez pourquoi, de mon silence, je suis sorti.



Je n’ambitionne rien d’autre que de vivre même chichement.

Le destin d’écrivain, je le laisse volontiers aux ambitieux arrogants rencontrés dans les bars parisiens.

Une seule certitude : si même les plus viles de ceux avec qui j’ai levé le verre sont profondément humains, infimes sont ceux rencontrés partageant mon amour de l’être humain.

Mes lectures ont la saveur de cette précieuse humanité.

Seront-ils de ces mets?

A eux de le prouver !

Ecrire est, avant tout, une entreprise désintéressée.

Je suis heureux d’avoir rencontré votre personne que je crois sincère.

Bien à vous Patlotch.

meh.

PS : ceux qui essayent de me diaboliser savent pourquoi ? Je les reconnais même dans le silence de leurs mots incertains! Tristement mais humains, ils sont.

Fiché, je le suis. Leurs portables intelligents me désignent. Ainsi la haine se perpétue. Aimer l'autre n'est pas chose facile! Celui qui m'empêchera d'aimer avant de juger n'est pas né.



Patlotch a écrit:

vous me gênez, Moshela, je ne crois pas valoir davantage un billet pour me dénigrer que pour m'honorer

j'en suis bien sûr touché, et à n'en point douter ce sera l'occasion d'échanges fructueux entre nous deux, comme nous l'avons constaté jusque-là, d'autres peut-être. Je suis d'autant plus ému que votre billet est, comme les précédents, d'un qui sait écrire

en ce sens c'est sans doute une bonne idée, donc merci, même si j'eusse préféré que vous le formulassiez (!) d'une façon moins personnalisée : je ne suis pas quelqu'un d'admirable, ni de lapin ni de la...



j'y reviendrai donc, mais là, tout de suite, je m'arrête sur deux passages :



Moshela : Je ne suis pas un poète !

c'est ce que je me suis répété décennies, et c'est seulement depuis quelques années, regardant derrière moi une production de quelque mille poèmes, que j'ai fini par me dire : est poète qui écrit des poèmes, et donc vous êtes poète, Moshela, et vous n'y pouvez rien, c'est votre faute, votre très grande faute !

je refusais, et refuse toujours, la posture artiste, pour des raisons très profondes et cohérentes avec ce que je fais : PATLOTCH : UN CADAVRE ! Mise à mort de "l'artiste" par lui même

mais comme vous le savez, quelqu'un qui fabrique des sabots est un sabotier, on le nomme comme ça, puisqu'il est des mots qui disent avec justesse ce que sont les choses et les êtres

quelqu'un qui écrit des poèmes est un poète
. Point



deuxième point sur lequel je m'arrête

Moshela : Ecrire est, avant tout, une entreprise désintéressée

absolument, tout à fait, excessivement, farpaitement : OUI, écrire est une entreprise désintéressée, sans quoi elle n'aurait pas d'intérêt

écrire n'a d'ailleurs pour moi pas d'intérêt, au sens de rapporter quoi que ce soit à mon capital de vivre, d'autre que du bonheur, bonheur de créer, bonheur de faire plaisir, bonheur d'émouvoir même dans et surtout contre le malheur, bonheur de donner à penser, bonheur d'aimer : bonheur à partager



merci donc ici, Moshela pour ce bonheur là, en potlatch



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MessageSujet: Alphonse Allais, Contes humoristiques   Mer 9 Déc - 18:54

Alphonse Allais (1854-1905), Contes humoristiques Tome 1.


Alphonse Allais a écrit:

Beaucoup de personnes se sont étonnées, à juste titre, de ne pas voir figurer mon nom dans la liste du nouveau ministère.

Ne faut-il voir dans cette absence qu’un oubli impardonnable, ou bien si c’est un parti pris formel de m’éloigner des affaires?

La première hypothèse doit être écartée. Quant à la seconde, la France est là pour juger.

Le lundi 5 décembre 1892, au matin, sur le coup de neuf heures, neuf heures et demie, M. Bourgeois sonnait chez moi. Le temps d’enfiler un pantalon, de mettre mon ruban d’officier d’Académie à ma chemise de flanelle, j’étais à lui.

—M. Carnot vous fait demander, me dit-il. J’ai ma voiture en bas. Y êtes-vous?

—Un bout de toilette et me voilà.

—Inutile, vous êtes très bien comme ça.

—Mais vous n’y songez pas, mon cher Bourgeois….

M. Bourgeois ne me laissa pas achever. D’une main vigoureuse il m’empoigna, me fit prestement descendre les quatre étages de mon rez-de-chaussée de garçon et m’enfourna dans sa berline.

Cinq minutes après nous étions à l’Élysée.

M. Carnot me reçut le plus gracieusement du monde; sans faire attention à mes pantoufles en peau d’élan, à mon incérémonieux veston, ni à mon balmoral (sorte de coiffure écossaise), le président m’indiqua un siège.

—Quel portefeuille vous conviendrait plus particulièrement? me demanda-t-il.

Un moment, je songeai aux Beaux-arts à cause des petites élèves du Conservatoire chez qui le titre de ministre procure une excellente entrée.

Je pensai également aux Finances, à cause de ce que vous pouvez deviner.

Mais le patriotisme parla plus haut chez moi que le libertinage et la cupidité.

—Je sollicite de votre confiance, Monsieur le Président, le portefeuille de la Guerre.

—Avez-vous en tête quelques projets de réformes relatifs à cette question?

—J’t’écoute! répliquai-je peut-être un peu trivialement.

Avec une bonne grâce parfaite, M. Carnot m’invita à m’expliquer.

—Voici. Je commence par supprimer l’artillerie….

—!!!!!

—Oui, à cause du tapage vraiment insupportable que font les canons dans les tirs à feu, tapage fort gênant pour les personnes dont la demeure avoisine les polygones!

M. Carnot esquissa un geste dont je ne compris pas bien la signifiance. Je continuai:

—Quant à la cavalerie, sa disparition immédiate figure aussi dans mon plan de réformes.

—!!!!!

—On éviterait, de la sorte, toutes ces meurtrissures aux fesses et ces chutes de cheval qui sont le déshonneur des armées permanentes!

—Et l’infanterie?

—L’infanterie? Ce serait folie et crime que de la conserver! Avez-vous servi, Monsieur le Président, comme fantassin de deuxième classe?

Pendant quelques instants, M. Carnot sembla recueillir ses souvenirs.

—Jamais! articula-t-il à la fin d’une voix nette.

—Alors, vous ne pouvez pas savoir ce que souffrent les pauvres troubades, en proie aux ampoules, aux plaies des pieds, pendant les marches forcées. Vous ne pouvez pas vous en douter, Monsieur le Président, vous ne pouvez pas vous en douter!

—Et le génie?

—Je n’ai pas de prévention particulière contre cette arme spéciale, mais… laissez-moi vous dire. J’avais, il y a quelques années, une petite bonne amie, gentille comme un cœur, qui se nommait Eugénie, mais que moi, dans l’intimité, j’appelais Génie. Un jour, cette jeune femme me lâcha pour aller retrouver un nommé Caran d’Ache qui, depuis… mais alors…! je conçus de cet abandon une poignante détresse, et encore à l’heure qu’il est, le seul proféré de ces deux syllabes Gé-nie me rouvre au cœur la cicatrice d’amour….

Je m’arrêtai; M. Carnot essuyait une larme furtive.

—Nous arrivons aux pontonniers, poursuivis-je. Vous qui êtes un homme sérieux, Monsieur le Président, je m’étonne que vous ayez conservé jusqu’à maintenant, dans l’armée française, la présence de ces individus dont la seule mission consiste à monter des bateaux!

À ce moment, le premier magistrat de notre République se leva, semblant indiquer que l’entretien avait assez duré.

Pendant tout ce temps, on n’avait rien bu; j’offris à MM. Carnot et Bourgeois de venir avec moi prendre un vermouth chez le marchand de vin de la place Beauvau.

Ces messieurs n’acceptèrent pas.

Je ne crus pas devoir insister; je me retirai en saluant poliment.





Alphonse Allais étant un de mes maîtres en littérature de non-sens qui s'opiniâtre à en avoir un, comme disait Pierre Dac, je me suis permis d'emprunter cette "trouvaille" au site les7duQuébec

- Dis papa, c'est loin le Québec libre ?

- Tais-toi ! Et nage...


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MessageSujet: Saint-John Perse, Discours de Stockholm, Banquet Nobel, 1960   Mer 30 Déc - 16:13

Saint-John Perse, Discours de Stockholm, Banquet Nobel, 10 décembre 1960

Saint-John Perse a écrit:

« La poésie n'est pas souvent à l'honneur. C'est que la dissociation semble s'accroître entre l'œuvre poétique et l'activité d'une société soumise aux servitudes matérielles. [...]

Mais du savant comme du poète, c'est la pensée désintéressée que l'on entend honorer ici. Qu'ici du moins ils ne soient plus considérés comme frères ennemis. Car l'interrogation est la même qu'ils tiennent sur un même abîme, et seuls leurs modes d'investigation diffèrent.»


Saint-John Perse évoque ensuite Albert Einstein qu'il cite :

« quand on a entendu le plus grand novateur scientifique de ce siècle, initiateur de la cosmologie moderne et répondant de la plus vaste synthèse intellectuelle en termes d'équations, invoquer l'intuition au secours de la raison et proclamer que « l'imagination est le vrai terrain de germination scientifique », allant jusqu'à réclamer pour le savant le bénéfice d'une véritable « vision artistique » - n'est-on pas en droit de tenir l'instrument poétique pour aussi légitime que l'instrument logique ?

Au vrai, toute création de l'esprit est d'abord « poétique » au sens propre du mo; et dans l'équivalence des formes sensibles et spirituelles, une même fonction s'exerce, initialement, pour l'entreprise du savant et pour celle du poète. De la pensée discursive ou de l'ellipse poétique, qui va plus loin, et de plus loin ? Et de cette nuit originelle où tâtonnent deux aveugles-nés, l'un équipé de l'outillage scientifique, l'autre assisté des seules fulgurations de l'intuition, qui donc plus tôt remonte, et plus chargé de brèves phosphorescences ? La réponse n'importe. Le mystère est commun. Et la grande aventure de l'esprit poétique ne le cède en rien aux ouvertures dramatiques de la science moderne. [...] Aussi loin que la science recule ses frontières, et sur tout l'arc étendu de ces frontières, on entendra courir encore la meute chasseresse du poète. Car si la poésie n'est pas, comme on l'a dit, « le réel absolu », elle en est bien la plus proche convoitise et la plus proche appréhension, à cette limite extrême de complicité où le réel dans le poème semble s'informer lui-même. [...]

Et c'est ainsi que le poète se trouve aussi lié, malgré lui, à l'événement historique. Et rien du drame de son temps ne lui est étranger. Qu'à tous il dise clairement le goût de vivre ce temps fort ! Car l'heure est grande et neuve, où se saisir à neuf. Et à qui donc céderions-nous l'honneur de notre temps ?...

Et c'est assez, pour le poète, d'être la mauvaise conscience de son temps. »





Maison natale de Saint-John-Perse, Pointe-à-Pitre, Guadeloupe


Saint-John Perse cité non sans quelque ironie, puisqu'il était un béké, descendant de bourgeois bourguignons de souche protestante, et très lié à la bourgeoisie internationale de son temps, ambassadeur de France, et bien que déchu de la nationalité française (sic...)

wikipédia a écrit:
Non sans être d'abord passé par Londres, mais tout rapprochement avec de Gaulle était impossible : Leger lui dénie toute légitimité. Il est alors déchu de la nationalité française par le régime de Vichy, son appartement parisien est mis à sac et il est radié de l'ordre de la Légion d'honneur. À Washington, il a trouvé un emploi à la Bibliothèque du Congrès grâce à Archibald MacLeish, poète américain, qui en était le bibliothécaire. Il devient, avec Jean Monnet peut-être, le seul Français qu'accepte d'écouter le président Roosevelt, très hostile au général de Gaulle. Le chef de la France libre essaie de le rallier à sa cause, mais Leger refuse sèchement, ce que le Général ne lui pardonnera jamais : en 1960, à l'occasion de son Prix Nobel, Alexis Leger ne reçoit aucune félicitation du Général.



Saint-John Perse, Aimé Césaire, Édouard Glissant :
"Traversée des archipels de la parole" au New Morning
source Sylvie Glissant, Africultures, 21 septembre 2012
[/size]

j'ai trouvé ce discours dans l'édition en Pléïade de l'œuvre complète de Saint-John Perse, achetée 5 € chez un bouquiniste à La Charité-sur-Loire. Retour du bled (Roanne) j'y faisais un halte-café près du pont sur la Loire, dont je publierai prochainement des photos sur mon blog > photo-poésie-critique . Il paraît que cette bourgade est un haut lieu de la bouquinisterie. Ce dimanche 27 décembre, trois étaient ouverts pour un seul café près du pont... Je me promets d'y faire plus souvent halte, le choix et les prix des livres sont incroyables !

en attendant, trouvé sur Internet




question pour un champion : faire la révolution, est-ce mettre le monde à l'envers ?



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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Jeu 14 Jan - 0:36

Aurélien, Aragon

extrait du chapitre XXXV recopié sur mon site Livredel sous le titre "Le goût de l'absolu". Une page des plus lues, par des potaches vraisemblablement en quête, plus que d'absolu, d'éléments pour leurs dissertation...


Aragon a écrit:
Il y a une passion si dévorante qu’elle ne peut se décrire. Elle mange qui la contemple. Tous ceux qui s’en sont pris à elle s’y sont pris. On ne peut l’essayer, et se reprendre. On frémit de la nommer : c’est le goût de l’absolu. On dira que c’est une passion rare, et même les amateurs frénétiques de la grandeur humaine ajouteront : malheureusement. Il faut s’en détromper. Elle est plus répandue que la grippe, et si on la reconnaît mieux quand elle atteint des cœurs élevés, elle a des formes sordides qui portent ses ravages chez les gens ordinaires, les esprits secs, les tempéraments pauvres. Ouvrez la porte, elle entre et s’installe. Peu lui importe le logis, sa simplicité. Elle est l’absence de résignation. S’il l’on veut, qu’on s’en félicite, pour ce qu’elle a pu faire faire aux hommes, pour ce que ce mécontentement a su engendrer de sublime. Mais c’est ne voir que l’exception, la fleur monstrueuse, et même alors regardez au fond de ceux qu’elle emporte dans les parages du génie, vous y trouverez ces flétrissures intimes, ces stigmates de la dévastation qui sont tout ce qui marque son passage sur des individus moins privilégiés du ciel.

Qui a le goût de l’absolu renonce par là même à tout bonheur. Quel bonheur résisterait à ce vertige, à cette exigence toujours renouvelée ? Cette machine critique des sentiments, cette vis a tergo du doute, attaque tout ce qui rend l’existence tolérable, tout ce qui fait le climat du cœur. Il faudrait donner des exemples pour être compris, et les choisir justement dans les formes basses, vulgaires de cette passion pour que par analogie on pût s’élever à la connaissance des malheurs héroïques qu’elle produit.

[…] Il brisera la voix du chanteur, jettera de maigreur le jockey à l’hôpital, brûlera les poumons du coureur à pied ou lui forcera le cœur. Il mènera par une voie étrange la ménagère à l’asile des fous, à force de propreté, par l’obstination de polir, nettoyer, qu’elle mettra sur un carreau de sa cuisine, jamais parfait, tandis que le lait file, la maison brûle, ses enfants se noient. Ce sera aussi, sans qu’on la reconnaisse, la maladie de ceux qui n’aiment rien, qui à toute beauté, toute folie opposent le non inhumain, qui vient de même du goût de l’absolu. […] Ils sont ceux pour qui rien n’est jamais assez quelque chose.

Le goût de l’absolu… Les formes cliniques de ce mal sont innombrables, ou trop nombreuses pour qu’on se jette à les dénombrer. […]

Pourtant si divers que soient les déguisements du mal, il peut se dépister à un symptôme commun à toutes les formes, fût-ce aux plus alternantes. Ce symptôme est une incapacité totale pour le sujet d’être heureux. Celui qui a le goût de l’absolu peut le savoir ou l’ignorer, être porté par lui à la tête des peuples, au front des armées, ou en être paralysé dans la vie ordinaire, et réduit à un négativisme de quartier ; celui qui a le goût de l’absolu peut être un innocent, un fou, un ambitieux ou un pédant, mais il ne peut pas être heureux. De ce qui ferait son bonheur, il exige toujours davantage. Il détruit par une rage tournée sur elle-même ce qui serait son contentement. Il est dépourvu de la plus légère aptitude au bonheur. J’ajouterai qu’il se complaît dans ce qui le consume. Qu’il confond sa disgrâce avec je ne sais quelle idée de la dignité, de la grandeur, de la morale, suivant le tour de son esprit, son éducation, les mœurs de son milieu. Que le goût de l’absolu en un mot ne va pas sans le vertige de l’absolu. Qu’il s’accompagne d’une certaine exaltation, à quoi on le reconnaîtra d’abord, et qui s’exerçant toujours au point vif, au centre de la destruction, risque de faire prendre à des yeux non prévenus le goût de l’absolu pour le goût du malheur. C’est qu’ils coïncident, mais le goût du malheur n’est ici qu’une conséquence. Il n’est que le goût d’un certain malheur. Tandis que l’absolu, même dans les petites choses, garde son caractère d’absolu.

[…] Et leur roman, le roman d’Aurélien et de Bérénice était dominé par cette contradiction dont leur première entrevue avait porté le signe : la dissemblance entre la Bérénice qu’il voyait et la Bérénice que d’autres pouvaient voir, le contraste entre cette enfant spontanée, gaie, innocente et l’enfer qu’elle portait en elle, la dissonance de Bérénice et de son ombre. Peut-être était-ce là ce qui expliquait ses deux visages, cette nuit et ce jour qui paraissaient deux femmes différentes. Cette petite fille qui s’amusait d’un rien, cette femme qui ne se contentait de rien.

Car Bérénice avait le goût de l’absolu.

[…] Si la Bérénice toujours prête à désespérer qui ressemblait au masque doutait de cet Aurélien qui arrivait à point nommé, l’autre la petite fille qui n’avait pas de poupée, voulait à tout prix trouver enfin l’incarnation de ses rêves, la preuve vivante de la grandeur, de la noblesse, de l’infini dans le fini. Il lui fallait enfin quelque chose de parfait. L’attirance qu’elle avait de cet homme se confondait avec des exigences qu’elle posait ainsi au monde. On m’aura très mal compris si l’on déduit de ce qui a été dit de ce goût de l’absolu qu’il se confond avec le scepticisme. Il prend parfois le langage du scepticisme comme du désespoir, mais c’est parce qu’il suppose au contraire, une foi profonde, totale, en la beauté, la bonté, le génie, par exemple. Il faut beaucoup de scepticisme pour se satisfaire de ce qui est. Les amants de l’absolu ne rejettent ce qui est que par une croyance éperdue en ce qui n’est peut-être pas. […]



2010

Citation :
"Roman du retour", Aurélien représente le désarroi d'un combattant au sortir de la Grande Guerre, désarroi désigné dans les années 1920 comme un "nouveau mal du siècle". Figure du désœuvrement et du désengagement, le personnage créé par Aragon est au cœur d'une réflexion sur le rapport de soi à soi du survivant, et les troubles de la perception du réel. La dépersonnalisation, notion empruntée à la psychiatrie, permet ici de cerner au plus près la dérive subjective du survivant dans un monde déréalisé.

C'est par le choix d'une forme narrative spécifique qu'Aragon aborde la question d'une mémoire blessée par la guerre. le travail sur la disjonction temporelle, la répétition et le leitmotiv, sur le hasard, comme dysfonctionnement de la causalité, sur la thématique de l'identité et de l'être de fuite ont été retenus dans cet essai comme caractéristiques de l'écriture aragonienne de l'histoire. Écrit en marge des circonstances de la rédaction, l'Occupation, Aurélien permet de repenser les rapports de l'écriture à la guerre, écriture qui, dans ses troubles et ses plis, mime, par empathie, la débâcle des survivants, tout en effectuant un travail de cicatrisation, de remembrement, d'apaisement.



le dégoût absolu du relatif


BHL dans Aurélien, film de Michel Favart en 1978
un rôle de second plan qu'il obtint en faisant, déjà, la pute,
ayant abordé Aragon dans la rue
...


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MessageSujet: Paul Guimard, Rue du Havre, 1957   Jeu 14 Jan - 8:03

Paul Guimard, Rue du Havre, 1957, Poche, Chapitre premier, p. 11 à 13

Paul Guimard a écrit:
Une fois de plus Julien Legris remua des idées d'évasion. Le petit jour favorise les songes creux car l'espérance est matinale. Souvent, à cette heure incertaine, l'envie l'effleurait d'oser le geste qui lui permettrait d'échapper à sa condition de matricule. Il se laissait bercer quelques moments par l'audace anodine de ses velléités puis il capitulait devant l'évidence qu'aucune fuite n'était possible.

Comme chaque matin, il regarda ses compagnons d'infortune, cherchant autour de lui une étincelle humaine. Il eût suffi de peu pour lui réchauffer le cœur : à cet égard il avait un appétit d'oiseau; mais ce peu était trop. Du morne et las troupeau qui avançait autour de lui, à petits pas, Julien savait qu'il ne fallait attendre aucun encouragement à la révolte, pas même un clin d'œil amical ou complice. L'énorme bâtiment pesait sur lui de toute la force de ses murs épais et le troupeau savait qu'en un pareil endroit la notion d'escapade était saugrenue.

« Pourtant, soufflèrent les démons du matin, il suffirait peut-être d'une geste pour... »

Une bourrade remit Julien dans le droit chemin. Il suivit l'ordonnance de cet univers concentrationnaire dont il connaissait la mécanique, les mouvements secrets et l'odeur puissante, inimitable. Noyé dans la masse il parcourut un couloir formé de deux grilles aux barreaux massifs. Un haut-parleur aboya des ordres incompréhensibles entremêlés d'informes chiffres. Le troupeau défila entre deux cages d'acier et de verre dans lesquelles deux hommes en uniforme posaient un regard attentif sur les dos voutés qui glissaient devant eux. Puis ce furent un escalier, un autre couloir sombre, sans issue, dans lequel résonnait le sourd tumulte de milliers de pas. Partout des écriteaux : Défense de... Il est interdit de... Sous peine de...

Dans la grande cour la lumière était cruelle. Là encore, il y avait des grilles, des murs noirs; mais au-dessus de leurs perspectives obliques un grand pan de ciel bleu laissait déchiffrer la promesse vaine d'une belle journée.

Julien Legris alluma la première cigarette de la journée. Près de lui on cria des numéros et, en bon ordre, une partie du troupeau s'engouffra dans de longs fourgons verts dont les portes furent verrouillées automatiquement. Des policiers montaient une garde débonnaire.

« Dans une vraie prison, se dit Julien, je n'aurais pas le droit de fumer. »

Il cessa de jouer au prisonnier et sortit de la gare Saint-Lazare.



Rue du Havre est un roman de Paul Guimard paru en 1957 aux éditions Denoël et ayant reçu le Prix Interallié la même année. Un film de Jean-Jacques Vierne a été tiré du roman en 1962.
extrait vidéo ina


Citation :
Posté matin et soir rue dix Havre pour vendre des billets de loterie, Julien Legris se distrait de la monotonie des jours en observant le flot pressé des gens de banlieue que déversent à heure fixe les trains de la gare Saint-Lazare. Il a ses préférés parmi ces passants. François, par exemple, lui semble fait pour Catherine mais onze minutes séparent l'arrivée de leurs trains respectifs et, on le sait, la S.N.C.F. ne badine pas avec l'horaire.

Julien rêve, sans rien oser, de retarder François jusqu'à l'heure de Catherine. Un jour, le jeune homme s'arrête de lui-même, le magasin qui l'emploie a besoin d'un Père Noël, Julien veut-il la place ? Julien parle, parle, les onze minutes s'écoulent mais Catherine n'apparaît pas. Le dieu tout-puissant du cinéma s'est emparé d'elle.

Les fêtes de Noël finies, Julien retourne à sa rue et à sa solitude. Un de ces revirements du sort, qui font le bonheur des uns et le malheur des autres, donne son épilogue à ce conte vif, tendre et spirituel qui cache sa gravité sous une plaisante ironie.


j'ai peu lu Paul Guimard mais avalé d'un trait ce Poche à 1€ pour un bouquiniste. La gare Saint Lazare et la Rue du Havre sont des endroits que j'ai bien connus dans les années 70, ayant fait partie du "troupeau", descendant chaque matin d'un train de banlieue de Mantes-la-Jolie, pour venir travailler à Paris, et retour le soir, ceci durant plusieurs années... Je me souviens de Julien Legris

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MessageSujet: Critique de la raison impure, Carlo Suarès, 1955   Ven 22 Jan - 15:39


Critique de la raison impure Carlo Suarès, 1955



Textes inédits - Reliure inconnue - 1955

extraits

« LES TACHES IMMÉDIATES DE LA PENSÉE RÉVOLUTIONNAIRE » Carlo Suarès, 1953

Citation :
DAUMAL
Conscience révolutionnaire est un pléonasme.

SUARÈS
Toute conscience naît d’un doute, et le doute s’attaque à toute foi, à tout dogme, à toute institution morte…

DAUMAL
… à toute prétention d’organiser la pensée et le sentiment. Elle renie le moi individuel égocentrique (nous disons le plus souvent le moi tout court) que trop souvent l’on nomme à tort la conscience.

BOUSQUET
Oui. Parfait.

SUARÈS
La fonction de la conscience doit donc être identique à celle de la Révolution.

BOUSQUET
Oui, Révolution : prise de conscience à quoi peut se résoudre toute étape d’un devenir individuel. Guerre de 1914 donnant à ceux qui y ont pris part le droit de ne plus se consi­dérer comme des Français, comme je l’écrivais dans un article pour les Cahier du Sud qui a été étouffé.

DAUMAL
Conscience : libérer l’homme du moi individuel. Révolution : libérer le social des moi-individuels.

SUARÈS
Conscience : briser le moi qui est une contradiction inté­rieure.
Révolution : briser les institutions nées sur la même contradiction intérieure.
Conscience : détruire, en l’absorbant, l’inconscient, qui est le passé.
Révolution : détruire, en les absorbant, les œuvres fon­dées sur le passé, qui était inconscient.

DAUMAL
Conscience : amener à la surface consciente les couches profondes de l’inconscient.
Révolution : amener au pouvoir les couches profondes de la société.

SUARÈS
Conscience : libérer l’homme de son passé pour lui per­mettre d’adhérer au présent.

DAUMAL
Révolution : donner à la collectivité le pouvoir d’adapter sans cesse les formes sociales au présent…

SUARÈS
… dans un état d’auto-création constante.



Les Paralipomènes de la Comédie Psychologique (Joe Bousquet, René Daumal, Carlo Suarès)

« Ou bien êtes-vous tout entier partout, et n’est-il rien qui vous contienne tout entier ? »
Saint Augustin, Conf., ch. III.
INTRODUCTION
Citation :
En 1952, à vingt années de distance, Suarès trouva au fond d’un placard quelques centaines de pages dactylographiées, parcourues dans tous les sens – et souvent aux versos – par trois écritures : en bleu celle de Joe Bousquet (la plus abondante), en noir celle de René Daumal (la plus retenue) et en rouge la sienne, auxquelles s’ajoutent des traits et des flèches de formes variées, des ratures, des rappels. Entre ces pages, intercalés en désordre, des feuillets manu­scrits se rapportent au texte dactylographié. Sur l’un d’eux, au milieu de traits et de ratures, on lit, de la main de Daumal : « 1re tentative de chapeau : à la réflexion impossible. Je ne veux pas parler ainsi, en ces termes, dans un court préambule. Ce langage n’est possible que dans un volume long et explicite comme le vôtre. Même si vous trouvez cela bien comme introduction, je vous assure que c’est faux ». Puis deux paragraphe raturés mais non effacés : cette tentative de présentation de « La Comédie Psychologique » [1].

« Notre programme idéologique ne se réalisera que peu à peu, par un travail continu et assez long. Aujourd’hui, voici, avec la « Comédie Psychologique » le développement du paragraphe Psychologie.

« La confusion inextricable du langage philosophique contemporain nous oblige à préciser le sens de quelques expressions employées par Suarès. »

Plus loin, on lit, toujours de la main de Daumal : « La soi-conscience, c’est la partie de temps en temps consciente du moi. » Puis, de la même écriture, en marge : « soi-conscience, mot définitivement impossible (relent théosophicard) ». Au-dessous, de l’écriture de Suarès : « Daumal a raison : soi-conscience » est illisible, irritant, et, ce qui est pire, n’a pas de sens ; s’agit-il du « sentiment de soi dont parle Joe ? »

Il s’agissait, en vérité, pour chacun des trois, de chercher à exprimer comment et par quoi leurs états de conscience, frappés de réalité, s’étaient mutuellement reconnus. Car ce qu’il est d’usage d’appeler expérience spirituelle transcende en fait l’expérience (et la pensée même) lorsque ne s’y insèrent pas des imageries confessionnelles, des préfabrications philoso­phiques, métaphysiques, religieuses ou autres, et échappe par conséquent aux représentations et aux rationalisations, mais imprime des stigmates visibles aux seuls initiés, lesquels se reconnaissent entre eux là où leur déconditionnement se transforme en faculté latente, disponible, neuve, prénatale et créatrice.

D’où la difficulté verbale, les tâtonnements et les résis­tances des mots, lesquels sont toujours âgés. Ces résistances, il fallut les poursuivre jusqu’aux trois quarts de l’ouvrage pour qu’elles s’offrent enfin à des évi­dences : « Voici quelques définitions (écrivait Suarès) qui résultent de notre exposé : Nous appelons inconscient l’état où se trouve le « moi » lorsqu’il s’identifie si bien aux rôles qu’il joue, qu’il ne met pas en doute leur réalité. » Ce pas­sage est souligné. « Enfin ! commentait Bousquet : A mettre au début, cette définition ».

Page 173 du manuscrit, en marge, de l’écriture de Bous­quet : « Ma conviction est faite, cher Joë (Joë est le second prénom de Suarès, Bousquet aimait à y voir une coincidence) 1° le livre est un des plus forts que j’aie jamais lus; 2° Personne ne le lira… »

Bousquet aurait dû dire … ce livre est à peu près illisible. C’est ce que Suarès en pense aujourd’hui. Certes, il leur avait donné du mal. Entre les mots conscient, inconscient, sous-conscient, surconscient, conscience de soi, soi-conscience et d’autres, l’on naviguait avec difficulté…


.
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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 22 Jan - 19:43

.
à ce jour, ont été cités les auteur.e.s suivant.e.s :

page 1 : Louis Guilloux, James Sallis, Karl Marx, Jean Meckert (Jean Amila), Juliette Keating, Cicéron, Louis Guilloux, Italo Calvino, Cioran, Nietzsche

page 2 : Langston Hughes, Cioran, Jean Genet, Ernst Jünger, Pavel Hak, Pierre Desproges, Akira Yoshimura, Emmanuel Kant, Francis Ponge , Guy Debord, Robert Louis Stevenson, Thomas Bernhard, Richard Wright, Edouard Pignon

page 3 : Hazies Mousli, Hermann Hesse, Michel Houellebecq, Tristan Leoni, Montaigne,, Juliette Keating, Henri Meschonnic, Carlos Liscano, Pierre Vandrepote, Érasme

page 4 : Francis Ponge, Léon-Gontran Damas, Mo Yan, Hazies Mousli, Edward W. Saïd, Diderot, Arthur Schopenhauer, Paul Thorez, Thomas Bernhard, Maurice Nadeau, Harold Bernat, Eugène Le Roy, Michel Leiris, Heinrich Heine

page 5 : Lorenzo Lunar, Friedrich Nietzsche, Jean Meckert (Jean Amila), Yasmina Khadra, Robert Musil, Aragon, Alexandre Zinoviev, Toni Morrison, Antonio Gramsci, Frédéric Paulin, Larry Beinhart, Aragon

page 6 : Moshela, Alphonse Allais, Saint-John Perse, Aragon, Paul Guimard, Carlo Suarès


ne cherchez pas l'erreur, trop peu de femmes donc, à corriger par une sérieuse discrimination positive


Une Académie féminine
Réunion, dans le salon de la comtesse Mathieu de Noailles des femmes écrivains
qui ont décerné à Mme Myriam Harry le prix de 5.000 francs de la Vie heureuse.
Mme Daniel Lesueur, Mme M. Tinayre, Mme Arvide Barine, Mme Marni, Mme A. Daudet,
Comtesse de Noailles, Baronne de Pierrebourg, Mme Judith Gautier, Mme de Broutelles


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 22 Jan - 19:48

d'une amie, autre Corinne, la Dame du Bois joli...


border le zinc, ça me dézingue

quand les ailes du zing battent de

l'aile, ça swingue dans les tra

vées, dans les trouvées, je t'ai

trouvée, chewing qui swingue

la gomme qui ne t'efface

ra jamais, jamais, jamais



17 janvier 2016


Patlotch a écrit:

votre poème pastiche en 7 vers est rien beau, Ma Dame, merci !
bise aussi sous le blizzard dit hardi bizarre (quel bas art !)


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MessageSujet: Nargesse Bibimoune : Dans la peau d'un thug   Ven 5 Fév - 20:15

Nargesse Bibimoune Dans la peau d'un thug

désolé, ne n'ai pas pris de notes, je copie-colle des extraits en ligne...

Nargesse Bibimoune a écrit:
Je sors de cette putain d'usine qui me casse le dos. Une semaine que j'ai trouvé du taf, cinq jour que je me lève à 6h du mat' pour faire un travail de iench'.
Dire qu'y a trop de mères, trop de pères qui ont passé leur vie là dedans pour ramener la caillasse à la maison.
Chaque jour de leur existence, ils se sont levés en silence, sans aucune reconnaissance, juste pour nourrir leur semence, pour assumer tant bien que mal ce que Dieu leur avait donné, sans jamais chercher le retour, sans jamais se plaindre.
Ce sont les vrais guerriers de notre époque.

Les vrais amigos ils cherchent pas à te plaire, ils veulent juste le meilleur pour toi même si tu ne veut pas l'entendre.

J'suis pas fier du mal que j'ai fait et j'irai jamais craner devant des meufs de mon coté illégal. Même si j'sais qu'aujourd'hui c'est ce qui les fait fondre, j'jouerai jamais a ca. C'est comme si une meuf elle cherchait a me plaire en me disant : "J'ai fait la tournée des caves pendant cinq piges, mais maintenant que j'tai connu j'veux me poser". Wallah j'les comprends pas.

Je vois une gamine en mode survet qui s'embrouille avec quelqu'un au téléphone. Zerh elle parle encore plus mal que moi. Pire qu'un rat, la meuf. Elle débite des paroles incompréhensibles et parle avec les mains : j'ai l'impression de voir un rappeur. Ya des p'tites nanas, elles ont vraiment perdu tout signe de féminité !
Elle tente une phrase de fou à son interlocuteur : "Wesh pourquoi tu weshes ?" et j'explose de rire tellement j'en peux plus. Mais naan jamais de la vie je l'ai entendue celle-là.

Comprendre son départ, qu'on l'avait abattu comme un chien, comprendre qu'on avait mis un point final à sa vie à l'âge de 24 ans, j'en étais capable. Mais comment accepter la terrible réalité ? Comment vivre avec cette douleur tellement forte qu'elle me contractait le cœur dès que les souvenirs resurgissaient ? Ça, malgré tous mes efforts c'état irréalisable.

À une époque, la légalité c'était l’esclavage, à une époque la légalité c'était le colonialisme. Aujourd'hui la légalité c'est l'impunité policière, la légalité c'est d'entasser et de laisser crever des pauvres dans des bidonvilles, aujourd'hui la légalité c'est nos frères buttés par la police sans qu'elle ne soit inquiétée de quoi que ce soit. J'emmerde leur légalité, j'emmerde leur justice.


Citation :
Youssef, jeune homme de vingt-cinq ans surnommé « You », est un banlieusard tourmenté. Il voit sa vie se transformer un peu plus après le meurtre brutal de son meilleur ami.

Anéanti, il se replie sur lui-même et ne croit plus en un avenir heureux. Sa vie oscille désormais entre religion, activités illicites et deuil. Seules quelques « petites meufs » tentent du mieux qu'elles peuvent de lui maintenir un semblant d'humanité. Malgré tout, You va essayer de trouver une raison de vivre en enquêtant sur l'assassinat de son ami.

Mais cette quête ultime, destinée à retrouver les coupables et à réfréner sa haine, engendrera plus de drames que de satisfactions...

Loin des idées reçues sur la banlieue et les jeunes de quartiers, « Dans la peau d’un Thug » est un récit qui raconte avec sincérité la réalité des conditions de vie dans ces environnements difficiles, où passer du rire aux larmes est devenu une habitude tristement ancrée dans la peau de ses habitants...

Note de l'éditeur : Le terme "Thug" est un acronyme inventé par Tupac Shakur, un célèbre rappeur américain mort assassiné, pour désigner une certaine catégorie de voyous. Il signifie "The Hate U (you) Give" ("La haine que tu transmets"). On parle de "Thug Life" pour désigner le mode et code de vie de certains voyous dans les ghettos américains.

c'est un livre que j'ai avalé cette nuit, et que je recommande comme un des meilleurs (que l'ai lus) sur les "quartiers ". Ne vous arrêtez pas au voile de l'auteure, ni à la place de la religion dans le livre (c'est celle qu'elle a, ni plus ni moins), et vous ne regretterez pas ce voyage sociologique et littéraire. Si vous ne connaissez pas de l'intérieur cette non-vie là, si vous voulez en savoir plus que vous en dira n'importe quel sociologue y compris "de terrain", c'est LE livre à lire et d'urgence


j'ai pu échanger quelques mots avec Nargesse Bibimoune, qui est une fille d'une intelligence, d'une finesse et d'une générosité rares, les mêmes dans ses yeux et dans son écriture : zyva !

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MessageSujet: ]Oya Baydar : Et ne reste que des cendres, 2000   Mer 10 Fév - 15:54

Oya Baydar Et ne reste que des cendres, 2000, traduit du turc, Phébus 2015, p 19-20

Oya Baydar a écrit:
J'ai toujours assumé ma part, et même davantage. À l'école, chaque matin, nous prêtions serment d'allégeance, à tue-tête, sans réfléchir à ce que cela signifiait : « Je me dois de protéger les plus petits et de respecter mes aînés, d'aimer mon pays et ma nation plus que moi-même. ». … l'école française, en colle, on nous donnait comme devoir quelque chose à recopier des centaines de fois. À la maison, on nous enseignait que les devoirs envers la famille étaient aussi sacrés que ceux envers la patrie, la nation et l'État. Mon père aimait ces vers qui disaient : « Le droit n'existe pas, il n'y a que le devoir .»* Il nous faisait apprendre par cœur cet autre poème : « Il y a un village là-bas au loin... / Que nous y allions, que nous le voyions ou pas, ce village est le nôtre.»** Ma vie n'était qu'un devoir. D'abord envers ma famille, ma mère, ma sœur, l'école, les professeurs, la nation, la patrie; ensuite envers le peuple, la classe ouvrière, la révolution, le parti, le monde. À croire que j'avais une dette de naissance envers tout et tout le monde.


* Vers célèbre de l'écrivain et sociologue Ziya Gökalp (1876-1924) promoteur du "pantouranisme"
** Le plus connu des poèmes d'Ahmet Kutsi Tecer (1901-1967)



[...] C'est le seul fils qui me reste.

- Tu n'en avais pas deux ? Qu'est-il arrivé à l'autre ?

- Laissez tomber ! Il s'est acoquiné avec les idéalistes ; il est parti à l'armée casser du Kurde et en découdre avec le PKK. Peut-être qu'une fois là-bas il va prendre peur et revenir à la raison. Un bourgeois qui trahit sa classe, c'est bien, c'est honorable. L'ouvrier qui trahit la sienne, c'est une saloperie

[...]

Notre slogan c'était "ouvrier-jeunesse main dans la main". C'est ce slogan qu'on scandait, c'est ce qu'on écrivait sur les pancartes quand on participait aux grèves et aux actions ouvrières. En réalité, je n'ai jamais crié. Dans les meetings, dans les défilés, je n'étais pas de ceux qui s'époumonent. J'avais beau lever le poing droit en l'air pour faire comme les autres et ne pas me faire remarquer, je n'étais pas très douée. J'avais l'air empruntée. Quand à l'avant-gardisme révolutionnaire des cadres de la bureaucratie civile et militaire, je n'y ai jamais cru, je n'ai jamais dévié de l'avant-garde ouvrière.




Citation :
Ne reste que des cendres. Des cendres chaudes, brûlantes, des poussières incandescentes au goût âcre : les vestiges des feux allumés par toute une génération qui croyait pouvoir enrayer le mécanisme infernal des dictatures militaires et des fanatismes.

Une génération de révolutionnaires, de militants, parmi lesquels la flamboyante Ülkü. Personnage obsédant, amoureuse éperdue, elle traverse la tête haute et le cœur battant les tourmentes politiques et sociales qui ont secoué la Turquie depuis les années 70. Elle qui a vécu dans sa chair la torture et les deuils ; dans son cœur : la passion, la fascination et la lâcheté des hommes.

Des cendres de cet engagement des plus contemporains, Oya Baydar fait renaître les cris, les passions, les espoirs de son peuple, de ces militants du monde entier qui, de Paris à Istanbul en passant par Moscou et Leipzig, ont comme elle connu la lutte, l’exil et le désenchantement.

Citation :
Paris, milieu des années 1990. Ülkü Öztürk, journaliste française d'origine turque, est sollicitée par la police pour identifier le corps d'un diplomate turque brutalement assassiné. En voyant le corps étendu sur un chariot, à la morgue, Ülkü se replonge dans ses souvenirs…

Et ne reste que des cendres est un roman-fleuve, qui balaie de manière virtuose l'histoire de la Turquie à la fin du XXème siècle. Au centre de l'intrigue, une héroïne inoubliable, la mystérieuse Ülkü, qui tombe amoureuse très jeune d'un homme qui est tout son contraire. Elle est libre et volontaire, il préfère suivre une voie toute tracée. Elle est communiste, il est l'héritier d'une riche famille et veut occuper de hautes fonctions au ministère des Affaires étrangères. Avec eux, Oya Baydar ne se contente pas de raconter une belle histoire d'amour : son intrigue, universelle, est aussi éminemment politique. Elle narre de manière efficace, sans clichés, les désillusions des militants, les espoirs qui brûlent et partent en fumée, les dangers du pouvoir.

Autour de ses personnages principaux, l'auteure tisse une belle toile de personnages secondaires, réalistes et vivants, comme l'irritante mère d'Ülkü ou Mehmet, le timide militant communiste. L'histoire est très dense, pas toujours facile à suivre en raison des multiples flash-backs qui se succèdent d'un paragraphe à l'autre, mais toujours passionnante, servie par la plume aiguisée et poétique d'Oya Baydar.

Citation :
Née à Istanbul en 1940, Oya Baydar a publié son premier roman à 17 ans, avant de passer dans les rangs du marxisme et de s'engager dans une carrière politique.

Arrêtée en 1971 à la suite du coup d'État, elle a été emprisonnée pendant deux ans, avant de s'exiler à Francfort de 1980 à 1991. Ce n'est qu'en 1991, qu'elle regagne la Turquie et renoue avec la scène littéraire. Elle est l'auteur de six romans très remarqués, dont Parole perdue, et Et ne reste que des cendres : deux chefs-d'œuvre.



en dehors de ses qualités littéraires, c'est un roman de la "décomposition du programmatisme ouvrier" et de ses organisations politiques et syndicales, un roman de la lutte armée plus ou moins "gauchiste", contre la dictature, contre le stalinisme, contre le pouvoir des hommes et les hommes de pouvoir de toutes obédiences, un roman des années 60 à la fin du siècle, un roman où l'on apprend beaucoup sur la Turquie, les Turquie, un grand roman, c'est-à-dire un livre dont on apprend aussi sur soi-même

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 12 Fév - 22:23


Patlotch, Livredel...


extrait de /Livredel/poèmes/I-VII LIVREDEL, poème-roman, 1er avril 1988 - 1er avril 1991/II LIVRE DE CATHERINE

et non sans repentirs...
Patlotch a écrit:

(six cent quarantième et unième nuit)

« La poésie n'est certainement pas dans les choses...
Quand, un jour, certains poètes prétendirent qu'il y avait autant de poésie dans les gares et dans une locomotive...
Il n'y a pas plus de poésie dans une diligence que dans une locomotive. Ni plus, ni moins. Il n'y en a pas. »

Pierre Reverdy


Par les chemins de fer. Siècles.

Fenêtre d'un train. Dont Aragon, citant Apollinaire, disait qu'ils appartenaient aux vieilleries poétiques. Je m'avoue sans honte le survivant de cette émotion-là. Le sentiment n'est pas la poésie. Certes. Et, d'avion, la beauté d'un champ de colza auprès d'un labour frais, la silhouette déplumée des ormeaux fidèles sur les lignes tordues des clôtures de pierres, et les troupeaux de tâches colorées dans les verts infinis des campagnes...? Le train c'est un musée de paysages et de saisons. C'est très semblable aussi au cinéma. Quelque chose du même érotique mystère. Et le parfum estampillé de chaque gare ?

Le train, c'est mon grand-père. Le temps des vapeurs. Et je suis à la fenêtre d'un train qui me ramène au pays enterrer ma grand-mère. Cette mort-là c'est les racines qu'on me coupe. Mes blés et ma luzerne. Certes... la peine... la famille... Mais plus profond. Les racines populaires. Ce cheminot fils de paysans. Dont je tiens mes ancrages. En raccourci l'histoire d'un siècle brisé entre hier et demain. Les champs entrent à l'usine. Et déjà l'on ressort. Parfois pour la poubelle. Siècle charnière des siècles. Siècle où la femme advient. Et l'homme doncque d'ombre. Siècle d'âmes : déchirées par l'histoire. Où l'on nous annonçait la fin de la préhistoire humaine..

On n'est qu'un brin de paille incandescent.

Par les chemins. Brumes.

Il fait un printemps gris et froid. D'outre-saison. Brumes. Bourgeons. Ciel de crayon. Rouge-gorge égaré. Fond de silences par les vallons est-ce d'eaux ou de vents ? Familles de maisons agglutinées les yeux inquiets dans la vallée. Brumes. Echo d'un pieu qu'on enfonce. Le coq à n'importe quelle heure. Chiens de campagne. Brumes. bourgeons. blancs roses. blancs verts. peupliers mordorés sur le flou sombre et bleu des sapinières. Vers le ciel. buse. crayons. Brumes. Mésange courageuse. Chemin trempé. Source. Un barbelé rouillé suspend son piquet pourri. chacun son tour. Pierres. genêts. ronces. Pré moussu. gorgé. Source. Coucous. modestes et copieuses clochettes d'or. souveraines et populaires. Violettes délavées. deuil. Rosées. herbes. brin d'herbe. Chenille charnue velue peluche noire saupoudrée noire rouge les yeux duveteux. Pissenlits. pas la racine. Brumes. Ronces. Arbre de cierges bourgeonnés. Fougères et mûres de l'an passé. Passées. Bourgeons. Carrefour de chemins. ma vie à la croisée. je prends en haut à gauche par principe tant pis si je me perds. Brumes. Je monte. A travers bois. Le noir est doux sous les sombres sapins un noir vibré de profondeurs autistiques (les toiles de Couleur H.) et percé de ciel en fenêtres. J'en prends une et je sors. Ronces. Brumes. La pluie dessine ses hâchures pressées sur le bois de sapin qui s'endort. Corneille. Brumes. Je rentre.

Par la famille. Étranger.

Je vis ici parmi des goûts .?.?.? Une maison aseptisée d'objets morts et trop propres. décoreux. Sans histoire. Sans poussière. Piqûre de honte dans les fiertés et l'affection... famille. La télé vocifère une série imbécile. Pas un refuge de silence. Il fait triste temps. La nuit est arrivée des heures avant la sienne. Ma patience poursuit sa source sous des ronces sèches. S'y blesse. S'y saigne. S'y égorge. Muette se jette à l'encre. Pas un amour même au loin où voyager mon cœur. Catherine ou le fantôme de mes nuits, et meurt mon délire sous sa robe.

Entouré des miens. Seul.

Par les brumes.

Quand j'ai voulu changer de fusil mon épaule, j'ai chassé par les brumes la bête sauvage. Mais la bête partout se montrait invisible et présente. Elle était brume. Et j'ai voulu chasser la brume, être le grand vent matin poursuivant le soleil. Mais j'avais l'âme rouillée de brumes. J'étais un œil énorme sanglé de barbelés cacophoniques. Et mon cœur n'avait pas d'épaule.


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MessageSujet: Marin Ledun, Les visages écrasés, 2011   Jeu 10 Mar - 10:32

Marin Ledun Les visages écrasés Seuil 2011

Marin Ledun a écrit:
« Madame Yacoubi, c'est à vous, je crois. »

Foulard sur les épaules, paumes calleuses et doigts rongés par la Javel, Salima Yacoubi est fatiguée. Dans le jargon, on dit agent de nettoyage. Beaucoup disent femme de ménage, mais la plupart l'appellent Salima ou Mme Yacoubi. Presque la soixantaine, accent algérien, une peau qui a dû être douce et cuivrée, des cheveux noirs striés de blanc. Sous-traitance pour une société de nettoyage implantée dans la zone industrielle  de Saint-Péray, CDI à mi-temps, des horaires aménagés. Client principal : le centre d'appels. Pas de statut, horaires merdiques, une vie professionnelle dans l'ombre des salariés de la plate-forme. Contrainte principale : pas de recrutement, aucun collègue de travail, seule à nettoyer trois étages, quatre tours, et à vider soixante-dix-huit poubelles tous les jours de la semaine. Seule avec ses yeux pour pleurer.

Ce que je vois, sur cette chaise, face à moi, visage dur et cernes noirs : une femme usée jusqu'à la corde.

Tentative de viol par un jeune cadre supérieur salarié du centre d'appels, le 14 mars 2008, peu avant la fermeture du site. « Juste quelques caresses, a-t-il plaidé. Elle était consentante. » Traduisez : un doigt dans l'anus à travers sa robe et des insultes à caractère raciste. Le vigile n'a rien vu. Mme Yacoubi était seule, comme d'habitude, pour faire son travail, c'est-à-dire : aucun collègues pour la soutenir, aucun collègue pour témoigner, aucun collègue pour lui venir en aide. Sa parole contre celle de son bourreau.

Ses yeux pour pleurer.

Le jeune cadre a été fichu à la porte, avec une lettre de recommandation du directeur. Nouveau milieu de travail ? Une société de services, située un peu plus haut, dans la même rue. Sept employés. Même société de nettoyage sous-traitance. Salima Yacoubi continue de le voir tous les jours et vit un enfer. Elle ne souhaite pas en parler à son employeur, ni à la direction de la société de services. Silence, déni et tabou. J'insiste, mais elle refuse. Elle est là, c'est presque une victoire en soi.

La mort de Vincent ravive l'agression dont elle a été l'objet.
Je l'écoute se confier sans intervenir.
Sa voix est rauque. Timide et apeurée, comme toujours. Ses gestes sont lents et posés.  Elle est grand-mère pour la troisième fois depuis deux jours. Elle aurait aimé prendre un congé sans solde. Son chef d'équipe l'a envoyée promener. Encore une fois : seule avec ses yeux pour pleurer. Comme moi.

Elle vide son sac pendant quinze minutes et me raconte l'histoire sordide d'un cadre supérieur de vingt-huit ans qui a décidé de se taper une femme de ménage de cinquante-huit ans, un soir après le boulot, en se disant qu'une vieille algérienne aimerait ça et fermerait sa gueule. Puis elle repart.

Chaque récit atterrit dans mon cabinet. Mes oreilles, mes notes, mes dossiers d'expertise. Je suis la seule à avoir une vue d'ensemble.

Je prends une gélule de Rivotril, que je fais passer avec de l'eau. Le gobelet en plastique me tombe des mains. Je me baisse pour le ramasser et le jeter à la poubelle. Je dois m'y reprendre à deux fois.

Mes yeux pour pleurer.

Cinq bonnes minutes et je parviens à maîtriser à nouveau mes gestes.

Patient suivant.



quatrième de couverture
Citation :
Le problème, ce sont ces fichues règles de travail qui changent toutes les semaines. Ces projets montés en quelques jours, annoncés priorité-numéro-un, et abandonnés trois semaines plus tard sans que personne ne sache vraiment pourquoi, sur un simple coup de fil de la direction.
La valse silencieuse des responsables d'équipes, toujours plus jeunes et plus inflexibles, mutés dans une autre agence ou partis par la petite porte. (...)
L'infantilisation, les sucettes comme récompense, les avertissements comme punition. La paie, amputée des arrêts maladie, et des primes au mérite qui ne tombent plus. Les objectifs inatteignables.
Les larmes qui montent aux yeux à tout moment, forçant à tourner la tête pour se cacher, comme un enfant qui aurait honte d'avoir peur.
Les larmes qui coulent pendant des heures, une fois seul. Mêlées à une colère froide qui rend insensible à tout le reste. Les injonctions paradoxales, la folie des chiffres, les caméras de surveillance, la double écoute, le flicage, la confiance perdue.
La peur et l'absence de mots pour la dire. Le problème, c'est l'organisation du travail et ses extensions. Personne ne le sait mieux que moi.

Vincent Fournier, 13 mars 2009, mort par balle après ingestion de sécobarbital, m'a tout raconté. C'est mon métier, je suis médecin du travail. Écouter, ausculter, vacciner, notifier, faire remonter des statistiques anonymes auprès de la direction. Mais aussi : soulager, rassurer. Et soigner. Avec le traitement adéquat.



Marin Ledun : « Bas prix et suicides en entreprise sont liés ! »
BibliObs·Publié 06 avril 2012

Marin Ledun a décroché ce week-end le Grand prix français du roman noir du festival de Beaune. Ca tombe bien, Christophe Dupuis l'avait interviewé il y a quelques mois.

Citation :
Ch. Dupuis – Vous aviez déjà coécrit un essai avec Brigitte Font Le Bret («Pendant qu’ils comptent les morts» – La Tengo Edition) sur la souffrance au travail, vous y revenez avec ce polar, «les Visages écrasés». Pourquoi?

Marin Ledun – Pour une raison militanto-polardesque, d’abord. Les questions de la souffrance au travail et, plus largement, des conditions de travail aujourd’hui, dans un pays comme la France, sont toujours et plus que jamais d’actualité. On pense aux salariés qui se suicident ou tentent de le faire. Mais il y a également les chômeurs, les familles surendettées… Or, le champ du polar se saisit assez peu des nouvelles formes de domination dans le monde du travail et de la consommation.

Il y a bien sûr des exemples célèbres et récents, comme le magistral «Couperet» de Donald Wetslake, le poignant «Les derniers jours d’un homme» de Pascal Dessaint, le précis «Lorraine Connection» ou «Bien connu des services de police» de Dominique Manotti, ou encore «Cadres noirs» de Pierre Lemaître, mais c’est un champ qui reste vraiment à explorer en profondeur.

Pour une raison plus personnelle, 1/ j’ai envie de le faire, et 2/ c’est un sujet que j’ai investi depuis des années et que je ne suis pas prêt de lâcher. Ma génération est née avec le marketing, en France, qui a lentement mais sûrement vampirisé nos vies – même si cet état de fait a encore du mal à pénétrer les esprits. En à peine trente ou quarante ans, l’intégralité de nos modes de vie a été transformée en marchandise. C’est un fait. Chaque objet, chaque vie, chaque relation, chaque sentiment, tout a un prix. Cela semble une banalité de le dire et pourtant, c’est ce qui structure nos vies, alors que la plupart des gens s’accordent à dire que la consommation est une saloperie généralisée, sans parler des conditions de travail. Pourquoi laisser faire, dans ce cas? Pourquoi ne pas se réapproprier ce Grand Merdier et en faire quelque chose de moins anthropo-destructeur?

Cela devient de plus en plus rare, mais il n’y a pas de remerciements à la fin du livre. Vous avez pourtant bien dû potasser, rencontrer des gens… non ?

Des tas de rencontres… qui ne regardent qu’eux et moi. Je vous rappelle que j’écris des fictions, et que la vie, la vraie, recommence une fois la dernière page tournée.

Le livre se passe dans une boîte de téléphonie. A sa sortie, nous pouvions lire dans le journal des articles comme celui-ci: « Un salarié de France Télécom-Orange âgé de 57 ans s'est suicidé mardi matin en s'immolant par le feu sur le parking d'une agence de l'entreprise basée rue Vigneau, à Mérignac, près de Bordeaux »

La question est : combien d’horreurs comme celle-là nous faudra-t-il pour enfin nous mobiliser pour changer les règles du travail et les rendre humaines? Ce qui me rend dingue, c’est qu’à chaque fois qu’un syndicat plaide pour une augmentation du pouvoir d’achat des salariés qu’il défend, il scie la branche sur laquelle nous sommes tous assis. On vit dans un système ultralibéral capitaliste, pas dans le monde de Candy! Plus on consomme, plus on pressurise des salariés pour qu’il y ait du rendement. Consommation et travail sont liés. Pouvoir d’achat et conditions de travail sont liés. Bas prix et suicides en entreprise sont liés! Et il y en a encore pour parler de démocratisation de l’accès aux biens de consommation en guise d’argument principal…

Vous faites état d’un parallèle entre univers professionnel et carcéral , lors d’un séminaire, avec une conférence sur les pulsions suicidaires en milieu carcéral… vous étiez à ce séminaire? Avez-vous travaillé sur ces liens ?

Non, je n’ai pas travaillé sur ces liens et je connais trop peu le milieu carcéral pour m’autoriser à en parler, mais j’ai eu la chance d’assister à un débat dans lequel intervenait l’écrivain Hafed Benotman. Il expliquait que le modèle économique et social du milieu carcéral n’est que le reflet de celui de la société dans laquelle il prend place. Dans «Surveiller et punir», Foucault démontre ça parfaitement : la naissance de la prison, parallèle à celle des hôpitaux, de l’école, de l’armée moderne, des entreprises, autour de l’idée du panoptique. Jacques Audiard, dans ce magnifique film qu’est «Un Prophète», avec son portrait d’un petit caïd se muant en un véritable entrepreneur ultralibéral, fait également ce parallèle entre milieu carcéral et économie capitaliste. Avec «Le Couperet», qu’a réalisé Costa-Gavras, il s’agit du film le plus puissant que j’ai pu voir sur la question.

En général, on ne «sent» pas trop l’auteur derrière son livre mais dans celui-ci, on sent une certaine (euphémisme) colère de votre part: « Je hurle en même temps sa souffrance, sa vie d’homme et le système qui y a mis fin » dit Carole Matthieu… me trompe-je ?

C’est pourtant mon roman le plus distancié. Des années de lecture et de préparation, sept ans de salariat, des mois passés à construire mes personnages… Ma colère à moi est moins violente que celle de Carole Matthieu. Plus impuissante aussi. Les médecins du travail sont au cœur de la machine et sont l’un des maillons essentiels de la possible chaîne de résistance au «mal-travail».

« A chaque fois, les règles du travail ont été revues, et à chaque fois, les Vincent Fournier se sont adaptés, quel qu’en fût le coût. Cancers du poumon, effondrements et coups de grisou dans les mines. Asbestoses et mésothéliomes pour les travailleurs de l’amiante. Troubles hématopoïétiques mortels et cancers thyroïdiens pour les employés du nucléaire. Stress, fatigue nerveuse, angoisses, diarrhées, vomissements, troubles du sommeil, hallucinations. Mais aussi surendettement, prêts à la consommation, accidents du travail, faillites, divorces, suicides et meurtres. »
Alors, on fait quoi ?

Faire quoi ? Commencer par en parler, vraiment. Cela fait à peine deux ans que le débat a difficilement émergé en France. Il s’agirait qu’il s’élargisse. A titre individuel, je n’ai aucune réponse. Tout ce que je peux faire, c’est sortir autant que possible du circuit salarial et marchand. Et après? Ce n’est évidemment qu’une solution individuelle. Je vous repose la question en retour: collectivement, qu’est-ce qu’on peut faire ? Nous sommes déjà deux, c’est déjà un bon début.

Surtout que le livre n’est pas manichéen: « D’un côté les forfaits à 29,90 et les offres illimitées et, de l’autre, les conditions de travail qui permettent ces forfait à bas prix et leurs conséquences sur la santé des salariés ». Même si ce qui importe à ces opérateurs n’est pas tant les bas prix que leurs profits…

Dans « L’affaire N’Gustro», en 1971, Jean-Patrick Manchette a cette phrase magnifique qui complète assez bien votre remarque: « Oui, alors puisque le Far-West c’est fini, il faut m’y prendre autrement, il faut que ça paie. Le bordel industriel avancé regorge. Il faut vous décider à m’en donner un peu, parce que si vous continuez à nous en promettre sans nous en donner, à susciter toute cette abondance de misérables désirs, il vous viendra de plus en plus de pauvres, ô mon bordel natal, et des moins arrangeants que moi. Voilà pourquoi vous crèverez tous.»

« Quel homme peut porter et nier une telle souffrance aussi longtemps…»

Un salaud ordinaire, peut-être, ce que Hannah Arendt nomme la banalité du mal. Ou un imbécile heureux. Ou les deux: un consommateur lambda. Vous, moi, tout le monde. Notre petite guerre des vanités, sur un champ de visages piétinés.

Le suicide est omniprésent, analysé, et vous dites qu’il n’est pas reconnu comme maladie professionnelle… un peu comme le vote blanc ou l’abstention qui ne sont pas reconnus…

Sur ces questions, je vous conseille la lecture des travaux de vrais spécialistes (que je ne suis pas) comme «Travail, les raisons de la colère» ou «La société managériale» de Vincent de Gaulejac. Les éditions Agone viennent aussi de publier un ouvrage fantastique de Christian Corouge et du sociologue Michel Pialoux (déjà coauteur de «Retour sur la condition ouvrière», avec Stéphane Beaud, en 1999), intitulé «Résister à la chaîne», qui est un dialogue sur près de trente ans entre le sociologue et un ouvrier de Peugeot-Sochaux.

Vous revenez sur l’Histoire : « La version officielle: les lâches et les fragiles contre le reste du monde. L’autre Histoire de ceux qui eurent en silence sous les coups de boutoir des règles comptables et dont les fantômes hantent la version officielle. » Avez-vous lu « Une Histoire populaire des Etats-Unis de 1492 à nos jours », de Howard Zinn ?

C’est l’une des grandes forces du roman français, ce qu’on pourrait appeler le roman noir en particulier, du «Madame Bovary» de Flaubert à aujourd’hui, en passant par Zola, Hammett et le hard-boiled américain, Manchette et le néopolar français : écrire l’Autre Histoire, celle des vaincus et la graver dans le marbre. Le pouvoir romanesque, c’est cela : inscrire l’histoire des vaincus sous forme de récit, en faire une mémoire collective. Loin, bien loin de l’histoire officielle qui, parfois, souvent, très souvent même, ment, réécrit, révise… Je suis d’ailleurs heureux de lire à droite, à gauche, l’engouement que suscite «Les visages écrasés». La réponse au fumiste et dangereux «travailler plus gagner plus» a été longue à venir, mais elle s’organise, doucement. Il faut être optimiste !

Propos recueillis par Christophe Dupuis


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Lun 14 Mar - 5:51

Abdourahma A. Waberi, Transit, Gallimard « Continents noirs » 2003

premières et dernières pages du roman
Abdourahma A. Waberi a écrit:
Warya*, je suis à Paris, c'est bien pour moi ? Bon, c'est pas vraiment encore Paris, mais Roissy. C'est comme ça que s'appelle l'airéport. Il a deux noms, l'airéport, Roissy et Charles-de-Gaulle. À Djibouti, il n'a qu'un nom, Ambouli et, c'est juré sur la tête de ma famille disparue, c'est beaucoup beaucoup plus minuscule. Bon, le voyage-là, tout s'est bien passé. J'ai gobé la bonne nourriture d'Air France. Je suis passé directos au film de guerre avant de tomber dans sommeil lourd.

* le gars

J'étais stocké, non je veux dire scotché, au dernier rang dans le Boeing 747, là où les policiers attachent serré les expulsés quand l'avion il repart en Afrique. C'est vrai c'est comme ça qu'on fait. Moussa me l'a dit tout à l'heure. Moussa, il peut faire la prière du bon Dieu assis, sans quitter son derrière du siège dans l'avion, croyez-moi fidèlement. Il voyage beaucoup Moussa pour aider ceux qui découvrent le voyage comme moi. Il est calme tout le temps. Il parle tellement doucement on dirait qu'il a mal aux amycdales. Mon sac est bloqué entre deux grandes caisses de militaires français, c'est l'étiquette qui le dit, DA 188, moi je connais, ça c'est Détachement de l'Air 188, base de navigation tout près de l'airéport, à Ambouli justement.

J'ai tiré fort le sac. Une dame blanche m'a regardé comme ça, avec les yeux comme deux billes blanches en l'air. J'ai soulevé fort le sac comme on faisait avec le barda quand j'étais mobilisé. J'ai posé le sac sur le dos. J'ai regardé à droite et à gauche. J'ai vu Moussa. Je suivis. Avec les policiers, Moussa il m'a confirmé de faire l'idiot. Surtout pas montrer qu'on sait parler français. Pas trop gâter l'affaire, donc fermer sa bouche. Ou pleurer pour pêcher la pitié des Français. Les Français de France sont plus gentils que les Français de là-bas, ça c'est Moussa qui l'a dit, je connais tout seul. J'ai stocké l'espérience.

Bon je dis rien pace que Roissy c'est danger, on risque de dire ça c'est des emmerdements africains. J'ai regardé à droite et à gauche, je suivis le grand Moussa. Fermer sa bouche. Dire oui ou non comme ça en bougeant la tête, ça suffit, hein ? Fermer sa bouche, bouger la tête-là ou pleurer beaucoup pour pêcher la pitié. C'est tout. Point final.

J'avance un peu pour suivre Moussa. Ah, j'ai laissé tomber mon vrai nom, Bachir Assoweh. Je m'appelle depuis six mois Benladen, Moussa il a avalé de travers son café donné dans un verre en plastique. Ne répète jamais ça ici, il m'a dit. Ça attire la farouche des Français, des Anglais, des Américains et même des gentils Norvégiens qui paient les ONG pour nous et ferment leur gueule.

Moi, j'aime ça, Benladen qu'on dit et tout le monde est mort de panique comme si j'étais vrai kamikaze stoppé net devant les barbelés et sacs de sable de l'ambassade américaine à Djibouti. Benladen, je connais pas qui c'était avant mais il est très beau quand même. Une barbe de brousse blanche avec des fils noirs, un cheval blanc pas comme le chameau gris de nos Bédouins et surtout une kalachnikov sur l'épaule. Elle est belle sa barbe, mais bon il n'est pas prophète quand même pace que vrai prophète n'a pas photo. À Djibouti, ils ont crié partout « Vive Benladen », c'est comme ça que je connais son nom, puis d'arrêter tout de suite sinon c'est la prison de Gabode pour tout le monde, les mamans, les tontons, les enfants, tout le monde. Mais ça, c'est encore un secret. J'ai rien dit, non ? Fini, ici on est à Roissy, faut que je fais très attention de parler à tort et à travers.

[...]

Épuisés, nous étions dans le brouillard cherchant à traverser un océan. Notre existence tournoyait, aspirée par l'œil d'un énorme cyclone, et ne cessait de tournoyer encore et encore. Nous nous bouchions les oreilles pour ne plus entendre les craquements de nos os, les sifflements de nos boyaux, les trous d'air au cœur. Un cratère, gueule grande ouverte, nous gobait tout soudain. Voilà notre rêve récurrent.

Il paraît que le personnel qui gère les centres d'accueil de la Croix-Rouge ou du Secours Populaire évite tout contact avec nous. Figurez-vous qu'ils nous lavent de loin, un tuyau muni d'un jet à la main. Des masques aseptisés leur protègent le visage et des gants en caoutchouc les mains qui nous tendent le petit éclat de savon comme si nous étions chancis de moisissure et couverts de gale. Les plus téméraires d'entre nous, partis nuitamment à pied du centre de rétention, se retrouvent dans des squats désaffectés en bordure de gare ou de port avant que la commune ne dépose une demande d'évacuation à la préfecture et que les zones ferroviaires ou portuaires n'accueillent un lourd dispositif de surveillance avec grillages et portes automatiques. Tout véhicule quittant la zone sera inspecté de fond en comble par des vigiles dotés de détecteurs thermiques et de gaz carbonique.

Nous avons quitté une nuit (ou était-ce en plein jour ?) le pays qui existait si profondément en nous, sauvant ce qui nous restait, c'est-à-dire notre propre carcasse. D'emblée, nous sentions la tombe. Un pays où l'on brasse la vie et la mort dans le même creuset, où l'on passe d'éclipse en chute, le corps gelé, l'âme pétrifiée. Un pays où le rythme n'a que deux accents, et quels accents sublimissimes - le chaud et l'humide, la lumière et l'ombre, le jour et la nuit.

Comme d'autres, j'avais été victime, selon l'expression d'un journaliste français, expulsé dès son arrivée, de la « coercition pratiquée par le régime qui veillait à faire taire toutes les revendications débordant sa propre sphère », et pourtant je n'avais fait montre que de silence et de patience face à la rumeur du monde. Un pays où, enfin, il devenait de plus en plus urgent de retracer sa généalogie tribale. Un pays où les avenues de la capitale dégagent une odeur insupportable que les pompes du soleil n'arrivent pas à évacuer. Ici, toutes les routes mènent à la préfecture. Nous sommes à présent en sursis sur cette terre sans promesse autre que celle de l'humiliation, en compagnie de tous les autres rebuts de la planète, à la fois bourreaux, victimes et témoins. Il faut partir pour revenir et construire, on ne peut édifier que sur des ruines. C'est ainsi qu'il faut peindre la coupe transversale d'un tel événement.

Aéroport de Roissy - Charles-de-Gaule. Cinq heures du matin. Ciel gris laiteux. Silence dans la salle d'embarquement qui a vu tant de départs et de retours, tant de séparations et de rencontres, tant de présences et d'absences. Cargaisons d'exilés, théâtres de cruauté et d'amertume. Pas feutrés dans les couloirs, quelques froissements de soie ou de nylon. Tic-tac de talons aiguilles des hôtesses qui allongent le pas. La savate des touristes en short se traîne tandis que la bonne semelle italienne des hommes d'affaires, costumes stricts et visages fermés, glisse, puissante et assurée dans son déroulé. Nous sommes quelques-uns à nous recroqueviller dans le fond des banquettes pour nous soustraire à l'onde visqueuse des flots de voyageurs. Elles sont d'un bleu nuit.

Des pensées martèlent mes tempes, cognent contre les parois de mon crâne tel un ressac une falaise. Elles s'échappent par flots ou par bribes. Idées mugissantes aux oreilles; pensées mûries au soleil de la conscience, obsédantes à l'envi. Elles témoignent d'une existence crénelée de catastrophes. Le seul acte courageux que j'aie entrepris fut de sauver un pauvre diable malmené par le troupeau d'animaux humains qui a tué et les miens et le pays tout entier. Heureusement pour lui, il était assez clair pour passer pour mon unique et précieux enfant. Une longue journée déprimante m'attend. Pendant quelques instants, je profite du calme et du silence.



Citation :
ENTRE HUMOUR ET DOULEUR Paroles d’exilés africains par Nabo Sène  

Transit est le dernier-né d’Abdourahman A. Waberi (1), romancier djiboutien, l’un des plus talentueux de la nouvelle génération d’écrivains africains. Avec ce roman, Waberi ne perd pas son fil d’Ariane qui est l’écho des mots et maux de l’Afrique, que l’on retrouve dans toute sa poésie et son oeuvre romanesque. Plusieurs univers constituent Transit : guerre et paix, métissage, errances et attachement au pays natal. C’est en mêlant les fils de la vie de ses personnages que Waberi tisse la trame de Transit. Qu’est-ce qui lie Harbi, Alice, Abdo-Julien Awaleh et Bachir Benladen ? Ils sont peut-être tous en transit entre Djibouti et la France ou entre deux histoires. Chacun, à sa manière, n’hésite pas à expliquer les raisons de cet intervalle.

En 1977, Djibouti, dernière colonie française, accède à l’indépendance. Dans ce pays neuf, la transition sera difficile car le régime ne laisse pas de place à l’opposition, malgré les nombreuses réunions du Front pour la restauration de l’unité et de la démocratie. Dans un français savoureusement revu et corrigé par Waberi, un enfant-soldat se faisant appeler Bachir Benladen, car « méchant et sans pitié », raconte sa vie durant la guerre civile. Parce qu’il sort fraîchement de l’enfance, qu’il grandit sans famille dans un univers de violence, la guerre est un mode de vie pour Bachir, un moyen comme un autre « de gagner sa vie proprement, sans histoires ». Sans en comprendre toute la signification, cet enfant, à qui le conflit apprend à « être un homme », compare le calvaire qu’il vit à un sport, un jeu : « Bataille, c’est tout simple, c’est comme football. » Les mots de ce petit héros « qui tire plus vite que son ombre, Marlboro au bec », ne manquent pas de faire sourire. Mais, derrière l’humour, Waberi rappelle l’histoire de tous ces enfants qui, à travers le continent noir, vivent des situations semblables et ne connaîtront jamais l’innocence. Son calvaire fini, Bachir arrive à Paris, mais c’est certainement pour en retrouver un autre, celui de l’exil.

C’est cette douleur de l’éloignement forcé qui constitue le subtil fil conducteur entre les différentes voix des personnages du roman. Harbi, étudiant djiboutien, est marié à Alice, une Bretonne qui le suivra dans son pays natal. Mais ce couple mixte n’incarne pas simplement une différence de couleur ; il symbolise aussi les douleurs et les incompréhensions que l’union de deux cultures, de deux mondes peut engendrer. De leur union naît un enfant métis, Abdo-Julien, et Alice se sent enfin chez elle. Cependant, d’autres douleurs attendent son fils, tiraillé par « cette mémoire coloniale pas toujours rose panthère ». Il voudrait concilier ses deux origines, mais l’histoire empêche son équation d’être équilibrée. Le questionnement dépasse l’appartenance raciale et s’attache davantage à une recherche identitaire. Laquelle de ses deux origines fait-elle son identité ? La quête de ce personnage nous pousse imperceptiblement à nous interroger sur le sens réel de la notion d’appartenance dans le monde contemporain.

Sans doute Transit, cette dernière merveille offerte par Waberi, réveillera chez certains beaucoup d’émotions, en ces temps où l’on ressuscite les « charters » et les « vols groupés », où les Etats se renvoient des êtres humains comme des balles de ping-pong. Coopération oblige !

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 1 Avr - 23:51


d'une anonyme amie, en privé, à qui je ne demande pas la permission de publier. Elle a même ajouté : « Bon, soyez pas vache, c'est un début Smile » Je lui souhaite d'ainsi continuer son combat et le nôtre

Citation :
Un jour je me réveillerai dans des draps de soie. Prolétaires de tous les pays, soyez exigeants sur la literie.

Un jour je me réveillerai dans des bras amoureux, un jour j'aimerai. Un jour je pourrai aimer les hommes, peut-être. Un jour peut-être que les hommes sauront m'aimer comme les femmes. Un jour il n'y aura plus de genre, il y aura de multiples genres, innombrables, ou alors ? ... non, des genres sans genre, uniqueS dans sa diversité. Un jour je ne volerai plus le fruit mûr à l'étal de l'épicier. Un jour l'étal sera fait par nous, pour nous et nous rirons en le dressant ensemble. Un jour nous serons tous chaumeurs de champs. Un jour il y aura des pains multipliés pétris par la solidarité devenue nature dans la liberté. Un jour il n'y aura plus de société ni de "noms" sociaux. Il n'y aura plus de société. Un jour dans cette autre civilisation, nous serons toutes et tous, enfin ! nous SERONS tous-tes, nous.

Et toi et moi et nous aux cieux terrestres entrelacés, ayant réalisé la vie aurons aussi réalisé la philosophie de cette vie ; nous existerons après avoir tout transformé. Humains. Un jour nous aurons brûlé l'or du monde pour en faire des guirlandes communes, basculé tout pouvoir, désenchaînée la soumission ; nous aurons décapité la contrainte - toute contrainte ! Un jour nous ferons tant de choses avec tant d'amour.

Mais aujourd'hui - aujourd'hui - nos rapports immédiats sont barrés par la honte et l'humiliation du rapport d'utilité. Que veux-tu camarade ?

Choisis ton camp camarade !

Lille-Béthune TER du soir.


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MessageSujet: Mouloud Akkouche, Nuit Debout gagnante, 2016   Sam 16 Avr - 17:01

Mouloud Akkouche Nuit Debout gagnante 16 avr. 2016  Blog Médiapart : En vrac


Mouloud Akkouche a écrit:

« Parlerai-je de cette femme enceinte, près de la place de la République, qu’un policier frappait sur le ventre ? » Claude Bourdet


         Nuit debout c’est super enrichissant. Mon daron et Mémé voulaient pas que j’aille  Place de la République. Avec quelques potes du quartier, on y squatte depuis le début.  « C’est ici qu’en 61, ta grand-mère a failli mourir sous les coups des flics. J’étais dans son ventre. ».  Une histoire qu’il arrête pas de me radoter.  Mémé,  qui parle jamais de tous ces trucs, m’a dit aussi de pas y aller. Ils ont la trouille que je me fasse cogner. C’est vrai que les flics sont chauds. Certains, avec leurs fringues et leurs tonfas, ressemblent aux collègues les plus violents de la cité. Mon daron pense qu’on doit pas fréquenter ces gens de Nuit Debout. Pas notre monde. Mais moi je suis pas mon daron. Je me ferai jamais avoir. Et franchement Nuit Debout c’est un truc super. Une occase à saisir.

Y a plein de gens partout. Ça arrête pas de parler d'un tas de choses. Y a aussi de la musique. Toutes sortes de musiques et de danses. C’est sûr que la plupart ressemblent pas à mes potes et moi. Pas mal de gosses de bobos ou des punks à chiens.  Beaucoup sont assis par terre, avec des packs de bière. Mais ça se passe plutôt nickel. En plus, les gonzesses sont super belles. On en voit pas beaucoup  comme ça chez nous,  de l’autre côté du pérife.  En plus, elles sont vachement souriantes. On dirait que la place, la ville, le ciel au-dessus de nos têtes, tout ça leur appartient. Elles et leurs potes arrêtent pas de dire «super!», même pour rien. Rarement croisé autant de gens souriants. Une ambiance sans embrouilles. A part quand y a des lascars qui viennent des mêmes quartiers que moi. Dans nos zones de non droit comme y disent à la télé.  Non droit comme au Panama? Certains de ces lascars viennent foutre la merde ou se faire ses sacs. Avec mes potes, on en a jetés plusieurs. Rien à foutre ici. Pas eux qui vont nous empêcher de profiter de Nuit Debout.

Moi,  je veux pas  finir comme mon daron. Aucune envie de plus croire en rien et baisser la tête, honteux  de sa vie. Même si je sais que c’est pas facile pour le daron. En 84, il s’est tapé toute la marche pour les beurs. Paraît que c’était un sacré truc, une espèce de Marche debout des anciens. Puis après, il a rencontré ma mère. Elle était à SOS racisme. Tous les deux y ont milité des années avant de rentrer au PS. Mon daron a trouvé un taf de jardinier dans une mairie socialo, ma daronne est devenue éduc. Deux ans après ma naissance, ils se sont séparés. Mon daron, fou de douleur, est tombé dans la boutanche. Il s’est fait virer et a tafé en intérim. Ma daronne a trouvé un nouveau mec.  Il m’aimait pas. Faut dire que je l’ai bien fait chier. Je rêvais que mes parents se remettent ensemble. J’ai été chez mon daron à 16 piges. Plutôt chez Mémé car il avait plus de boulot et d’apparte.  Mais il a arrêté de boire. Toute sa tristesse et ses rêves perdus partent en fumée dans le salon. « Tu pourrais aérer quand même. On se croirait dans un cendrier.». Mémé râle que pour ça. C’est une sacré gonzesse. Toujours le sourire et à trouver du soleil même sous la flotte. Pourtant elle a eu une vie de merde. Pire que celle du daron et d’un tas de gens de la cité. Mais on dirait qu’elle a effacé tout ça. « Pleurer sur le passé n’arrose pas le présent. » Elle dit souvent ça à mon daron quand il se plaint. Heureusement que Mémé est là pour lui et moi. Sans elle, on serait tous les deux à la rue. Mémé assure grave.

C’est vrai que je me sens bien à Nuit Debout. Pas venu pour rien. Moi, on me baisera pas la gueule. Je sais pourquoi je viens toutes les nuits sur la Place de la République.  Je vais pas  me prendre la tête avec les promesses des politiques. Et les trucs que les journalistes essayent de nous faire croire. Moi et mes potes, on est hors de toutes ces conneries qui rapportent toujours aux même. Finis les partis et tout le reste. Trois générations que «promesse» marchent qu’avec «non tenues». A force, on a l’habitude. A chacun son héritage. Non, c’est promesses non tenues. Mais on va rester debout. Tant qu’y aura du monde sur cette place.  Moi et mes potes on  va tenir. Debout jusqu’à la dernière nuit.

Sûr que mon daron et Mémé sont devant la télé. La trouille que je me fasse embarquer. Tous les deux sont vraiment différents. Mémé arrête pas de sortir. Elle va voir ses copines de la cité. Elles boivent du thé, mangent des gâteaux, et parlent de l’ancien temps. Mais pas que des merdes qu’elles ont vécus. Je les vois se marrer aussi. Leurs maris, les chibanis encore vivants, préfèrent aller boire des noisettes dans les bistrots du coin ou s’assoir sur les bancs des squares. Eux parlent pas beaucoup. Comme s’ils avaient peur de faire du bruit. Leurs regards en voyage dans le passé. Mais  chez Mémé, ses copines, et les vieux blédards, je sens pas vraiment de tristesse. On dirait qu’ils sont plus forts que la misère et les saloperies qu’ils ont vécues. Usés par la vie mais pas brisés. Toujours un sourire pou t’accueillir.  Eux ont pas besoin de la dernière Merco ou Smartphone pour briller. La vraie classe. Des géants sans dents.

Pas comme mon daron. Lui, on croirait qu’il est plus vieux qu’eux. Pas qu’à cause de ces chicos bouffés par la nicotine. Y me fait penser à un putain de poids. De plus en plus lourd. Trop lourd pour croire encore à demain. J’aime pas le voir comme ça. Comment le secouer ? Chaque fois que je lui dis quelque chose, il m’envoie chier. On dirait qu’il attend juste la mort. « Ta mémé vit dans cette ville depuis 59 ans et elle peut même pas élire son maire ou député. Même ça, ils nous l’ont pas filé.  Ces beaux enfoirés nous l’ont mis profond avec leur main jaune et leurs concerts. Te fais pas baiser comme moi, fiston.». Chaque fois qu’il me dit ce truc, il tourne sa tête. Pour cacher sa défaite dans ses yeux. Un pudique le daron. Mais c’est pas un con. Il a lu et connaît plein de trucs. Un mec qui aurait pu réussir. Pourquoi il se laisse aller alors ? Impossible de comprendre ça. J’aimerais tellement que lui aussi soit debout. Qu’il arrête d’être affalé sur ce putain de canapé. Brisé par des mecs et des nanas qui lui ont fait croire aux lendemains qui chantent et à «Liberté, égalité, fraternité». Sans doute trop naïf le daron. Pas assez malin pour s’en sortir et partir avec la part du monde qui lui revient. Les lendemains chantent pour d’autres. Et lui reste scotché au canapé.

Un peu honte quand j’entends les gens parler au micro. J’ai pas une grande culture politique mais je sais lire dans les yeux de mon daron, de Mémé, et des anciens du quartier.  Eux aussi ont leur a dit «le changement c’est maintenant.». Déjà plus de 40 piges que c’est maintenant. Moi, y me baiseront pas. Notre génération a compris que c’était de l’enfumage.  De la vente de came politique. D’autres viennent nous faire aussi des promesses à la cité. Avec eux, le changement c’est sous terre. Qu’est-ce qu’y croient? Y me niqueront pas la gueule avec leur connerie de paradis et de vierges. Moi, je veux vivre ici et maintenant. Profiter de mon passage sur terre. Prendre ma part de Monde.

Le jour va pas tarder à se lever. Je suis trempé de sueur. Mes fringues puent la frite. Vivement une bonne douche. Mais faut qu’on remballe tout le matos avant de repartir. On est venus à plusieurs camionnettes sur la place. Toutes les nuits, on fait des brochettes et des merguez. Je vends aussi des boissons fraîches. On a fait un peu comme une p’tite rue commerçante. Tous du même quartier. De l’autre côté de la place, y en a d’autres qui sont venus nous faire concurrence. Mais, tant qu’on prend de la caillasse, on vient. Les promesses et les rêves, on laisse ça aux autres. Pas le temps d’attendre demain pour vivre. On repart avec du concret dans nos poches. Pas les promesses qui remplissent un frigo.

Mon daron s’est endormi sur le canapé. Le brouillard est sacrément épais. Mémé va encore gueuler en se levant. J’ouvre la fenêtre et lui prends une clope.  Comme tous les jours, Pépé me fait la gueule. Plusieurs fois vu Mémé parler à sa photo.  Il est mort avant ma naissance. « Le plus gros massacre de masse en France après la guerre de 40 c’était Charonne avec  sans doute plus de 200 morts. Le second c'est en 2015, le 13 novembre. Des massacres  plus ou moins survenus dans les mêmes quartiers. Faut s’interroger et ne pas….». La femme au micro, une belle blonde avec un chapeau, s’était fait siffler sur la place de la République.  Un mec a parlé après elle et l’a allumée. Moi aussi, je trouvais qu’elle racontait n’importe quoi. Rien à voir.  Elle voulait sûrement se le jouer originale. Mais ce qu’elle a dit m’a rappelé l’histoire de Mémé. Elle aurait pu mourir sur cette place, mon père dans son ventre. Pourquoi penser à tout ça? Mémé a raison de dire que le passé ne nourrit pas les vivant. Et peut même les séparer. Mon présent à moi est là. Dans cette ville. Chez nous en France.

Pourquoi me poser toutes ces questions? Nuit Debout c’est juste pour me faire de la caillasse très vite. Je préfère ça à mes tafs sur les chantiers . Au moins, je vois du monde. Et pas que des gens qui me ressemblent. Bien fait de retaper cette camionnette.  Elle est garée sur le parking en bas. Plus loin,  y a les trois autres des potes. On a tous pris une bonne liasse. Qu’est-ce que je vais faire de cette caillasse? Ouvrir une affaire? Partir en voyage? L’un de mes potes veut prendre sa camionnette pour se faire des Nuit Debout dans d’autres villes. On verra.

Les premières lueurs du jour éclairent la cité et les pavillons. J’aime bien ces moments là. Comme entre deux villes. Le premier bus va bientôt arriver. C’est toujours Mamadou le premier levé. Des années qu’il va nettoyer des immeubles de bureaux. Comment  il fait?  Moi, je pourrais pas vivre une vie de merde. Pas venu sur terre pour pas profiter. Une autre lumière s’allume. Les réveils vont commencer leur solo. Le solo de ceux qui ont un taf ou vont à l'école. Suivi du son de la cafetière dans les cuisines. La lumière du gardien du collège s'allume. Le collège de mon daron.

Chacun sème sa nuit.



NB) Cette fiction est née d’un article de Rachid Laïreche : Nuit debout : vous étiez où, en 2005 ?  Et aussi de l’intervention de Claude Bourdet au conseil de Paris, le 27 octobre 61. Merci à Nuit Debout de réveiller la démocratie. Le changement n’a plus le temps d’attendre.

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 17 Avr - 22:10

la dame du bois-joli Addict 17 avr. 2016 en chemin, de légers riens

Citation :
Dites-moi, ma dictée, le dicton a dicté la diction éditée ? Ah ! Diction !


addict au net,  aux media, aux jeux, au jeux de hasard, aux casinos

addict à dieu, au diable, aux dieux, au mensonge, à la vaseline, aux gants de soie

addict au chocolat, aux tomates, au fromage de chèvre, aux olives

addict aux baleines, aux vaches, aux vers de terre

addict à l’éternité, aux chaussures, aux lunettes

addict au sport, au shopping, au jogging, au laughing

addict à l’alcool, au tabac, aux drogues, aux spots

addict aux pesticides, à la viande, au gras

addict au soleil, à la lune, au sexe, au cul

addict au néant, aux fesses, aux liesses

addict au ménage, au pognon, au flouz, au pouvoir

addict aux poètes, au rock, au roquefort, aux décibels

addict au rien, au trop, au moins, au plus

addict à la bouffe, au coca, aux épinards

addict au top, aux larmes, aux flammes

addict aux armes, au crime, aux lance flammes, à la haine

addict aux écrans, aux robots, au téléphone

addict à la connerie, aux mathématiques

addict aux volcans, aux déserts, aux oiseaux, aux nuages

addict à l’addiction et elle sera salée

addict au logis, au placard, aux pieds

addict aux parfums, aux pétards, aux retards

addict aux grands, aux nains, aux drones

addict au grain, aux gnomes, aux faunes

addict au plus, au moins, au tant

addict à l'activité, addict à la passivité

addict couché, addict debout, addict en chien de fusil

addict assis, à neuf, aux douze coups de minuit

addict aux montres, aux horloges, aux carillons

addict aux gens, au silence, à la fureur, au vacarme

addict au sel, au sucre, à l’amer, aux vents

addict aux moteurs, aux voiles, aux étoiles

addict au sport, aux manifs, aux grèves, aux AG

addict aux noix, aux coups, aux insultes

addict

addic

addi

add

ad

a



eh ! dis ! à koi kté addict ?


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MessageSujet: Juan Carlos Onetti, Le puits, 1939   Mer 20 Avr - 9:22

Juan Carlos Onetti, Le puits, 1939, 10/18 pages 52 à 54

Onetti a écrit:
Mais Lazare ne sait pas ce qu'il dit quand il crie « Espèce de raté ». Il n'a pas la moindre idée de ce que l'expression contient pour moi. Le pauvre me dit cela parce qu'une fois, au début de notre relation, il eut l'idée de m'inviter à une réunion avec les camarades. Il essayait de me convaincre avec des arguments que je connaissais depuis vingt ans, et qui m'ont toujours dégoûté depuis. Je jure que je n'y suis allé que par pitié, que seule une pitié profonde, une crainte excessive de le blesser, comme si dans son attitude et sa grosse tête de singe il y avait quelque chose d'indiciblement délicat, me fit l'accompagner à cette fameuse réunion de camarades.

Je fis la connaissance de beaucoup de monde, des ouvriers, des travailleurs des entrepôts frigorifiques, des gens frappés par la vie, impitoyablement poursuivis par le malheur, qui s'élèvent au-dessus de la propre misère de leurs vies pour réfléchir et agir en fonction de tous les pauvres du monde. Certains devaient être motivés par l'ambition, d'autres par la rancœur, ou l'envie, sûrement plusieurs d'entre eux, sans doute la majorité. Mais chez les gens du peuple, ceux qui appartiennent au peuple de façon légitime, les pauvres, les fils de pauvres, les petits-fils de pauvres, on retrouve toujours quelque chose d'essentiel qui n'a jamais été contaminé, quelque chose de pur, d'infantile, de candide, d'impétueux, de loyal, sur lequel on peut toujours se fier dans les circonstances graves de la vie. C'est vrai que je n'ai jamais eu la foi; mais j'aurais été content de continuer avec eux, de bénéficier, sans m'en rendre compte, de leur innocence. Ensuite je dus me mêler à d'autres milieux et rencontrer d'autres gens, des hommes et des femmes qui venaient se joindre au groupe. C'était une véritable avalanche.

Je ne sais si la séparation en classes est exacte et si elle est nécessairement définitive. Mais dans chaque société il y a des gens qui forment la couche peut-être la plus nombreuse de toutes. On les appelle la « classe moyenne », la « petite-bourgeoisie ». Tous les vices dont peuvent se libérer les autres classes sont repris par celle-ci. Il n'y a rien de plus méprisable, de plus inutile. Et quand ces gens ajoutent à leur condition de petits bourgeois celle d'intellectuels, ils méritent d'être balayés sans jugement préalable. Quel que soit le point de vue ou le but recherché, en finir avec eux serait faire œuvre de désinfection. En quelques semaines, j'ai appris à les haïr. Maintenant ils ne me dérangent guère, mais quand je vois par hasard leurs noms dans les journaux, sous quelques propos imbéciles et fallacieux, ma vieille haine revient et augmente.

Il y a un peu de tout dans ce groupe; certains se sont associés au mouvement pour que le prestige de la « lutte révolutionnaire » se reflète un peu dans leurs merveilleux poèmes. D'autres, tout simplement, pour se distraire avec les jeunes étudiantes qui souffraient,, généreusement, de la fièvre antibourgeoise de l'adolescence. Il y a ceux qui ont leur Packard huit cylindres, des chemises à cinq pesos, et qui parlent sans scrupules de la société future et de l'exploitation de l'homme par l'homme. Les partis révolutionnaires doivent croire à l'efficacité de tous ces gens et imaginer qu'ils les utilisent. Au fond, c'est du donnant donnant. Espérons seulement qu'au moment où les choses deviendront sérieuses, ici et partout ailleurs, les ouvriers songeront d'abord à se débarrasser, de façon définitive, de tout ce menu fretin.



wikipédia a écrit:
Juan Carlos Onetti (né le 1er juillet 1909 à Montevideo - décédé le 30 mai 1994 à Madrid) était un écrivain uruguayen, célèbre, entre autres, pour ses romans Ramasse-Vioques (1964) et Le Chantier (1961). Il s'exila en Espagne après avoir été incarcéré, pour sa participation à un jury, par la dictature uruguayenne.

Onetti dirige à partir de 1957 la bibliothèque municipale de Montevideo. Il est surveillé par la police uruguayenne à partir de 19641. En 1974, pendant la dictature militaire de Bordaberry, il est condamné à la prison (Colonia Etchepare), pour avoir participé à un jury organisé par l'hebdomadaire Marcha ayant décoré une nouvelle, El guardaespaldas (Le garde du corps) de Nelson Marras, critique envers la junte (il n'était d'ailleurs pas d'accord avec ce prix). Après sa libération, six mois plus tard, en 1975, il s'exile à Madrid, où il gagne sa vie comme serveur, portier, et vendeur
.



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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 7 Mai - 6:04




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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 3 Juin - 6:56


de l'ami l'Épistolero, 2 juin


Trombe d'eau ? Non, Trumbo.

Un sénateur sachant chasser les sorcières doit savoir chasser le Trumbo.


l'Épistolero a écrit:
Années 50. C’est pas à des années lumières, c’est des années sombres. C’est le temps de la liste noire. Communist rime avec Blacklist. Comme un compte à dormir debout. Qui ? Combien ? Les noms ? Un compte sinistre qui n'a rien à voir avec Alice. La liste. De l’autre côté du miroir ? Le vice, sans Caroll.

Hollywood a ses mules. MacCarthy est le chevalier à la triste figure. Il a ses émules.

Ce sont les Sorcières de ce Sale M. Ce Mc joue les maîtres de cérémonie d'exécution. Il met un nez rouge au bottin mondain, au gratin du cinéma, au dictionnaire. Ça n’a rien d’un nez de clown. Le ciné hallucine. Les vrais, les durs, les américains ont la trouille que les cocos se clonent. Ils veulent tordre le cou à Moscou. Les rouges leur font passer des nuit blanches. Tout conspire à leur nuire. Les armes sont chargées et la guerre est froide.

C’est une parenthèse ensorcelée. Hollywood a un bois pourri, vermoulu, qui sonne creux. Quand on tape avec l’index, on entend Les Dix. Les carrières se brisent ou reprennent pour un oui, para no. Witch side are you on ?

La chasse aux sorcières est une souricière.

Dalto Trumbo, grand scénariste, l’un des mieux payés, homme de gauche et vieux Gavroche, est à terre, fait de la prison. Il tombe bien bas.


Je suis Trumbo par terre / 
C’est la faute aux sorcières


« Only victims » dira plus tard Trumbo. Ce Dalton-là fut Lucky. Il s'en tira plus vite que les ombres. Il se refusait, néanmoins, à être aveugle, autant dans la vengeance que dans le pardon.

Dans le film, on voit ce Trumbo, plutôt coco bel œil, perroquet sur l’épaule et fume-cigarettes à la main, slalomer entre les obstacles. Hormis durant la case prison, il garde son esprit, sa pétillance, son panache. Dalton "t'as le don". Comme un Cyrano à qui on impose de donner des noms, il s'exclame "Non, merci !" et garde secret son trumbonoscope. Il ne se laisse pas prendre par ce faux-nez de la liberté.

Au milieu des obstacles qui grouillent et qui grillent, le spectateur reconnaît des acteurs d’époque. Images d’actualité (avec ce ringard de Reagan) ou reconstitutions. Pas question de sosie, mais des performances d’acteurs qui n’imitent pas mais évoquent, qui John Wayne, qui… Kirk.
John Wayne, traité de couard-boy par un Dalton qui lui reproche de s’être planqué pendant la guerre. Et Douglas, sans Kirk beaucoup de choses n’auraient pas été possibles. I am Spartacus ! à opposer à tous les lubriques, les obsédés des fichiers, les excités de la délation.
Reconstitution pour une petite réconciliation.
L’eau a-t-elle coulé sous les ponts ? Dalton trombe d’eau ?
Pas sûr et c’est aussi l’intérêt du film. La société n’est pas toujours bien pansante. La plaie et le replay. Biopic qui tombe à pic. Le monde de Trumbo n'est pas celui de Trump
.


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 1 Juil - 0:49


« Et pourtant un si grand nombre d'entre vous ne vivent pas dans ce monde.
Vous vous contentez de lui rendre visite et vous choisissez, à la place, de vivre dans un monde de mots, de théories.
Vous êtes coincés, prisonniers de votre langage, otages de votre obsession de comprendre.
Les théories mènent votre monde, et elles vont le détruire.»

James Sallis, 'Le tueur se meurt', Rivages/Thriller 2013 p.192

Citation :
De deux choses l’une : ou nous n’existons qu’à travers les liens que nous réussissons à créer, ou alors nous nous en persuadons, pour réussir à les recréer. C’est ainsi que nous nous efforçons de ne pas simplement survivre, mais de nous trouver des raisons – l’amour par exemple – qui nous permettent de nous abuser, de nous donner l’illusion d’avoir choisi la survie.

Dans une ville déjà réputée pour sa violence, il fut un temps, qui dura certes longtemps, où la violence du Channel l’emportait sur tous les autres quartiers : les bars y avaient des noms évocateurs comme le Bain de Sang, les étrangers qui s’incrustaient malgré tout étaient accueillis à coups de briques et les flics s’y faisaient flinguer. A chaque fois qu’il pleuvait – c’est-à-dire presque tout le temps dans cette foutue ville de La Nouvelle-Orléans – la flotte en provenance du Garden District, au nord de la ville, ce qui explique sans doute le nom du quartier. Oubliez les Long et leurs magouilles politiques, oubliez la mafia, les pétroliers, l’Eglise ou la municipalité : à La Nouvelle-Orléans, les vrais patrons, c’est les cafards.

Le faucheux
1992 / fr 1997

C'était une pensée que j'avais déjà eu : rien n'est aussi effrayant qu'une personne qui a réduit sa vie à une seule chose. Religion, sexe ou alcool, politique, racisme - peu importe. Si vous regardez dans ses yeux, vous voyez la lumière voilée, vous percevez l'une des pires choses qui puissent nous échoir, individuellement ou collectivement. Mais les plus effrayants de tous sont les gens qui n'ont consacré leur vie à rien.

Frelon noir
1994 / fr 2001

Lorsque tout me paraît soudain absolument et irrémédiablement insoluble et que le désespoir me submerge, je relis Thomas Bernhard. Ça me remonte toujours le poral. Personne n'est plus amer, personne n'a vécu dans un monde plus morne que Thomas Bernhard.

Le seul challenger qui soit peut-être à la hauteur est Jonathan Swift, dont l'épitaphe conviendrait aussi bien à Bernhard : « Il est part là où une cruelle indignation ne lacèrera plus son cœur. »

Tout le travail de Bernhard est lutte manifeste : invectives contre l'Autriche, sa patrie; combats d'ordre spirituel c'est-à-dire du seul esprit humain; dialogues fulgurants qui abandonnent finalement prétention et paragraphes pour se coaguler et se transformer en soliloques de cent pages. Et, sous-jacente, sa conviction que le langage, plus que tout, représente le refus pour l'humanité d'accepter le monde tel qu'il est, une machination essentielle de mensonges et de mystifications.[...]


Papillon de nuit
1993 / fr 2000

La vie, a dit quelqu'un, c'est ce qui vous arrive pendant que vous attendez que d'autres choses arrivent, qui, elles, n'arriveront jamais

Je ne me suis jamais senti chez moi, je n'ai jamais trouvé ma place nulle part. C'est comme quand vous utilisez une clé mal ajustée, le mauvais tournevis. Ca va à peu près, ça fait le boulot. Mais ça rend les choses plus difficiles pour la fois suivante. Le pas de vis est abîmé, la tête de vis est complètement niquée.

Bois mort
2003 / fr 2006

La vie vous envoie en permanence des messages, puis démarre en nous voyant batailler en vain pour tenter de les déchiffrer

Drive 2005
/ fr 2006

Ne jamais faire confiance à un homme (ou une femme) qui n'a pas le sens de l'humour. C'est la règle numéro un. L'autre règle numéro un, bien sûr, c'est de ne jamais faire confiance à quelqu'un qui vous dit à qui faire confiance.

Cripple Creek
2005 / fr 2007



pas tout lu, mais à lire, ou relire, littérature indiscutable

précédent 2014 James Sallis blues polar & jazz guitar



1997

Citation :
The Guitar in Jazz presents in rich, entertaining detail the history and dePatlotch Jazz GuitarPatlotch Jazz Guitarvelopment of the guitar as a jazz instrument. In a series of essays by some of jazz’s leading historians and critics, the volume traces the impressive evolution of jazz guitar playing, from the pioneering styles of Nick Lucas and Eddie Lang through the recent innovations of such contemporary masters as Jim Hall and Ralph Towner. E

ditor James Sallis has included essays that focus on individual guitarists, including Charlie Christian, Django Reinhardt, and JoePass. Other chapters vividly describe important jazz guitar styles, such as swing guitar and fingerstyle guitar.In all, The Guitar in Jazz provides a full and captivating portrait of the guitar’s place in jazz. The book also offers insights into the larger history of jazz—its development, the social contexts in which the music came into being, and its eventual recognition as "the American classical music."

The essays will appeal to guitar players and enthusiasts, and to all jazz lovers.





une remarque pertinente de James Sallis sur ce duo de guitares enregistré sous pseudo pour le Noir Lonnie Johnson, puisque mélange quasi interdit à l'époque (1929), dans Papillon de nuit, p.182

Citation :
Pendant que je parlais, elle prenait des notes sur un agenda de poche. Je songeais à Eddie Lang qui gardait les tops des instruments de tout le répertoire du Paul Whiteman Orchestra sur une seule fiche. Et à comment, dans ces duos extraordinaires avec Lonnie Johnson, il avait essayé de transcender son style lourd et européen. Lang entendait bien la diférence, cette espèce d'urgence souples dans le jeu de Johnson - il l'entendait mais, en même temps, il n'arrivait pas à la saisir.

pour qui ça intéresse, mon feuilleton de 2013 la guitare jazz comme un piano, histoire et techniques, 1er chapitre avant George Van Eps, le blues, Eddie Lang...


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 3 Juil - 13:43


Samuel Zaoui, Omnivore, l'aube 2009, p. 11 et 12


Samuel Zaoui a écrit:
Toi, t'as toujours été salarié, alors y a des trucs que tu ne peux pas comprendre. Par exemple, tu ne sais pas ce que c'est l'esprit d'un chef, je veux dire d'un chef d'entreprise. Faut avoir sacrément l'esprit d'entreprise pour être là où j'en suis.

J'ai dit que j'allais essayer de t'expliquer, j'ai pas dit que t'allais comprendre.

Y a des choses que t'as dans la tête au départ et qu'il vaut mieux oublier quand t'es chef d'entreprise, sinon tu peux pas faire ton boulot. Les salariés par exemple, ils attendent de toi que tu te comportes comme un patron. Les autres patrons, ils attendent aussi. Que tu penses et que tu dises comme eux : « C'est une obscénité de comparer employés et patrons... si on est où on est, c'est bien qu'on est différent... faut savoir se donner sans compter... parce que si on était payé à l'heure, on ne toucherait même pas le SMIC... tout ça c'est en grande partie la faute à l'État », des trucs comme ça...

On n'a pas le temps là de rentrer dans les subtilités, mais mon métier, il n'est pas facile, c'est beaucoup avec la conscience. Il faut dire des choses, plein, et à la fin, c'est pas qu'on fait semblant d'y croire, c'est seulement qu'on oublie qu'on n'y croit pas.

Par exemple, la race des chefs... La race des gagneurs d'un côté et les suiveurs de l'autre, ben j'y ai jamais cru... Pourtant il m'est arrivé de le dire. Encore maintenant, tu vois. Ça devient mécanique, c'est comme ça qu'on explique le fonctionnement du monde et c'est tout. « On n'est pas de la même race et puis voilà ! » Au début, quand je disais une connerie comme ça, après, je me mordais la langue. À la fin, c'est devenu un réflexe, j'avais oublié qu'on pouvait croire ou pas, c'était juste des mots, comme des prières qu'on récite pour être bien avec les autres.

Mais tous ces machins sur les races, j'y ai jamais cru.

Je suis juif.


C'est pas facile de trouver la cohérence dans tout ça...
La cohérence, c'est l'argent. Voilà. C'est par là qu'il faut commencer.
L'argent, c'est sacré. Quand tu es patron, le cœur de ta vie, le commencement et la fin, c'est l'argent. Je sais pas si je peux dire ça comme ça mais ta vocation, c'est l'argent.
Qu'est-ce que ça peut être d'autre ?



Citation :
«J'ai trois gros orifices dans le ventre. Je me vide. Si on m'avait pas coupé la langue, je hurlerais. La seule chose que je peux faire maintenant, c'est plisser les yeux en grimaçant. Plisser seulement, pas fermer. Faut pas fermer les yeux. J'ai encore plein de choses à faire avant de partir. Faut tenir. Ça va être dur, mais si tu veux, je peux essayer de te raconter sans la langue pourquoi t'es mort sans oreilles.» Mais qui est ce personnage en train d'agoniser ?

Sam-Elie Mekies, juif pied-noir, vit à Lyon. Dévoré par l'ambition, il grossit aussi vite que son entreprise de service dans l'alimentaire, organise fêtes et banquets, et rêve de fournir les cantines scolaires du département. Mais qui dit département dit politique...

Dans ce roman d'intrigue, Samuel Zaoui traite avec autant de cynisme que d'humour des problèmes qui lui tiennent à coeur : patron/ouvriers, dirigeants/anarchistes, politiquement sale/éthiquement propre, Ducati/Benelli...

Le sujet est vaste, et magistralement traité dans ce monologue passionnant, poignant parfois et terriblement dérangeant !

Samuel Zaoui, né à Paris en 1967, enseignant en sciences sociales, est passionné de mécanique, d'écriture et d'utopie politique. Après Saint-Denis bout du monde (l'Aube, 2008), il nous propose ici son premier polar.


Muriel Steinmetz a écrit:
Premier roman . Dans ce récit qui a l'air d'une histoire de famille, l'auteur recrée la parole d'ouvriers maghrébins débarqués en France dans les années 1950.

Ce premier roman de Samuel Zaoui donne la parole à de vieux immigrés maghrébins arrivés en France par bateau à la fin des années cinquante pour trouver du travail. Ils ne sont jamais retournés au bled, renouvellent tous les dix ans leur carte de séjour et finissent leur vie dans les foyers Sonacotra de la banlieue parisienne. Il ne s'agit pourtant pas d'un essai, ni d'un document à visée sociologique. Saint-Denis bout du monde, c'est un roman, genre omnivore, capable d'absorber toutes sortes de savoirs et de mobiliser tous les moyens de l'écriture pour éclairer quelque thème que ce soit. Une femme, Souhad, trente-sept ans, ouvre les portes d'un récit parfaitement maîtrisé. Fille d'un ouvrier maçon, immigré d'Algérie, elle est le parfait exemple d'intégration réussie, ayant travaillé dur pour devenir professeur agrégée de lettres classiques. Elle se rend dans le pavillon de son père à Saint-Denis où elle arrose les plantes en son absence. Il vient, sur un coup de tête, de rentrer précipitamment au pays. Elle profite de cette parenthèse inattendue pour observer attentivement les vieux Arabes de Saint-Denis, assis sur des bancs publics pour mieux plonger dans leurs souvenirs...

Le texte, qui fonctionne sur le mode polyphonique, n'en garde pas moins une unité. Il y a le monologue intérieur de l'héroïne qui regarde ces hommes qui lui paraissent étrangers tandis que, dans les chapitres d'après, ce sont eux qui parlent d'elle, d'où un réseau dense de croisements ou de points de vue donnant l'impression que c'est tout un monde qui résonne dans le récit. Trois figures se détachent toutefois : celles de Malek, l'ancien saisonnier devenu ouvrier du bâtiment, Hachimi, l'ex-fondeur syndiqué, premier Arabe à avoir été nommé contremaître un an avant sa mise à la retraite, Mustapha, enfin, qui travaillait chez Peugeot. À ces vrais doubles du père s'ajoute un grand Noir, Idriss, qui est vigile au supermarché du coin. Tous les quatre vont entrer en contact direct avec Souhad durant un épisode qu'on passera sous silence et qui va les souder. Jeune femme impulsive, Souhad propose aux trois vieux Arabes de partir avec elle en Algérie où elle compte retrouver son père et sa mère qu'elle n'a pas vus depuis vingt-deux ans...

Le récit, d'apparence traditionnelle, avance selon une progression linéaire mais sur des bases proprement irrationnelles dans les décisions prises en commun, comme ce départ précipité. Car ces hommes, malgré leur retraite de misère, et pour l'un d'eux une maladie professionnelle non reconnue, se résignaient jusqu'alors à demeurer en France. Comme le dit Malek : « Ici, on est des étrangers de là-bas, mais là-bas on est étrangers, point final. ».

L'organisation complexe, plurielle, tramée, ramifiée, du texte permet d'absorber un maximum de figures d'immigrés entraperçues lors d'un improbable tour de France, en camionnette, sur les lieux mêmes où ils se sont usés leur vie durant. Peu à peu l'expédition qui doit aboutir à Marseille tourne au « tourisme industriel », à la promenade « au milieu des morts, des usines, des chantiers... ». Saint-Nazaire, Saint-Étienne, Cholet, entre autres, avec comme point d'orgue une vraie visite guidée de la « Peuge » de Sochaux Montbéliard.

La France d'aujourd'hui et d'hier vue par Malek, Hachimi et Mustapha n'est pas seulement un décor parce que, par l'entremise des trois hommes, le lecteur peut prendre conscience de l'évolution du monde ouvrier, quand l'intérim a remplacé l'embauche ferme, quand les cadences s'intensifient avec le bruit qui va avec, quand la machine fabrique du chômage, quand apparaissent de nouveaux exploités, polonais, sri-lankais, etc.

Samuel Zaoui, qui refait à rebours le voyage parcouru par ces ouvriers en exil forcé, sait en chemin nous toucher au cœur.



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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 3 Juil - 15:15


Samuel Zaoui, Omnivore, l'aube 2009, p. 110 à 113


deuxième extrait (voir ci-dessus)

Samuel Zaoui a écrit:
- Il y a quelques années, au début des années quatre-vingt, j'étais un aciviste. Politique. Un violent, hein, pas un militant de base. J'étais amoureux de Nathalie Ménigon. Nathalie Ménigon... Action directe... Vous y êtes ?

La haine de l'ordre bourgeois et tout ça, le terrorisme... Et puis, au moment de l'exécution de Besse, vous savez ? Georges Besse... Le PDG de Renault. C'est pas grave... Au moment de cette exécution, j'ai vu clairement, partout, que la mort, au lieu d'ébranler l'ordre établi, le renforçait. Je l'ai vu parce que les camarades prolétaires ne se réjouissaient pas, ils compatissaient. Parce que la mort c'est grave quand même, et que le gros Besse, il n'avait pas tué d'enfants - pas directement -; il avait juste dirigé une entreprise publique. Et putain, c'est pas facile de faire comprendre que c'est déjà un crime. Parce qu'en plus, c'en n'est pas vraiment un. Vous comprenez ? ça n'était pas Renault le problème, c'était le symbole de l'État-patron, le premier exploiteur de France. Vous ne comprenez pas ? C'est normal. Moi-même...




Bref, quand il est mort Besse, on a fait de sa vie un exemple, un homme simple au service de la Nation. Je ne sais pas qui était vraiment ce type, humainement je veux dire, mais ce que je sais c'est que, en regardant la télé, j'ai compati aussi. J'ai regardé pleurer la famille de Besse, j'ai regardé les bandeaux sur les couronnes de fleurs, Ses ouvriers reconnaissants, et je me suis senti anéanti. j'avais osé douter du bien fondé de cet assass... de cette exécution. Je suis resté assis dans mon fauteuil en essayant de retrouver le sens critique, le sens commun, le sens de l'histoire, quelque chose, mais dès que je trouvais un argument sur lequel m'appuyer, il était balayé par un autre, totalement contradictoire. Et je me disais, qu'est-ce qui me garantit que ce que je pense maintenant est plus juste que ce que j'ai pensé il y a une minute ?

J'ai essayé l'argument scientifique, celui qu'on utilise en dernière instance quand on est marxiste, mais je me suis vite rendu à l'évidence, l'hypothèses du déterminisme historique n'était pas vérifiable. Besse est mort parce que le capitalisme doit mourir, donc la direction de l'histoire se vérifie. Mais l'expérience n'était pas falsifiable. Je me suis dit que donc l'expérience n'était pas scientifique. Donc, soit le marxisme n'était pas scientifique... soit l'exécution n'était pas marxiste...

Je sais patron, je sais... Je vous raconte ça, juste pour vous faire comprendre l'état de confusion dans lequel je me trouvais. Moins vous comprenez plus vous pouvez sentir ce que j'ai pu souffrir. Un mois, ça a duré. Sans sortir de chez moi. Même pas de mon fauteuil. Devant la télé. Inaction directe.

J'ai arrêté de me morfondre sur le sort de Besse et je me suis penché sur mon propre sort. Je fais quoi moi, maintenant ? Je suis quoi ? Un prolétaire ému ou un tueur de flics, de patrons et de militaires ? Je me disais, autant tuer aussi les ouvriers dociles, les syndicalistes négociateurs, moi... Autant tuer les journalistes. Non ! Pas les journalistes, parce que c'est eux qui font la signification d'un événement. Si je tue un journaliste, la télé va me rendre tellement coupable de mon acte que je serai obligé de me rendre. Il faut tuer la télé. Mais alors là, je me disais, autant me lyncher tout seul. On ne peut pas désœuvrer les gens comme ça. Rien leur dire et les priver de la seule chose qui leur parle...

Il ne faut tuer personne. Il faut tuer le sens lui-même ! C'est ça, que je me suis dit soudain. C'est à l'interprétation qu'il faut s'attaquer, au sens qu'on donne aux actes. S'attaquer à l'illusion de l'évidence. J'ai pensé qu'il fallait brouiller les pistes. Il faut les empêcher de pouvoir interpréter nos actes, je me suis dit, leur imposer notre sens. Il faut tuer l'ordre sans tuer personne, tuer la propriété sans tuer le propriétaire. Tuer la consommation, l'exploitation, tout quoi ! Tuer tout ce qui est évidence, tuer l'art aussi !




Vous comprenez ? Oui, vous comprenez. C'est ça que je me suis dit, et c'est pour ça que j'ai créé ce groupe. Avec d'autres. Et ce que vous avez fait l'autre jour avec la grosse voiture, c'est ça, de l'action directe ! Contre l'évidence. L'évidence de la richesse, l'évidence de la valeur. Contre l'évidence sacrée de l'ordre et du bonheur !

- Là, tu déconnes, Léo ! Ce que j'ai fait, moi, c'est d'assister à une scène de démontage et prêter la main à l'occasion.

- Là, c'est vous qui êtes de mauvaise foi. J'ai vu dans vos yeux quelque chose. Je vous ai observé, patron, vous regardiez cette bagnole avec haine, et vous avez démonté une portière à vous tout seul. Avec beaucoup d'application. Vous y avez mis du sens.

- Ouais. T'as peut-être raison, J'ai trouvé ça bien. J'ai trouvé bien de démonter pour deux millions de Lego et d'en faire un petit tas à quinze ou vingt mille balles. J'ai trouvé ça bien, mais de là à me dire que c'était révolutionnaire... J'ai surtout pensé que c'était beaucoup de travail. je veux dire beaucoup de travail pour pas grand chose.

- C'est ça la révolution ! C'est du travail. Brûler et tuer c'est sans doute plus facile, mais imaginez : une Bentley qui brûle, c'est de la délinquance. Sur un trottoir, le petit tas de cendre, après, il n'a aucun sens. Alors que là, tous les petits tas bien rangés, ridicules, maniaques, c'est du désordre ! Et c'est de l'ordre. Un ordre nouveau. On a juste rangé les morceaux de la Bentley dans un autre ordre. Histoire de dire que la richesse, c'est avant tout du travail. Histoire de dire que le travail, de toute façon, nous, les travailleurs, on n'en voit pas les fruits et que, quitte à travailler bêtement, cet ordre-là ne nous dérange pas plus qu'un autre. On obéit aux ordres, absurdes et...

- T'emballe pas Léon, j'ai compris.


images ajoutées : meurtre de George Besse, Bentley 1962

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 6 Aoû - 9:27

Ray Bradbury Fahrenheit 451, 1953 fr Denoël poche 1955, p. 187-188

Ray Bradbury a écrit:
Montag regarda vers le fleuve. « Nous remonterons le fleuve. » Il regarda la vieille voie ferrée. « Ou nous suivrons les rails, ou nous prendrons les autostrades maintenant, et nous aurons tout le temps d'amasser des connaissances. Et, un jour, quand elles seront décantées en nous, elles s'exprimeront par nos mains et nos bouches. Et un bon nombre d'entre elles seront fausses, mais quelques autres seront justes. Nous allons commencer à marcher aujourd'hui même, nous regarderons le monde et comment va et parle le monde, à quoi il ressemble vraiment. A dater d'aujourd'hui, je veux tout voir. Et rien de ce qui pénétrera en moi ne fera partie de moi-même, mais après quelque temps, tout se fondra en moi. Il faut que j'observe ce qui m'environne, que je garde constamment les yeux grands ouverts sur le monde; la seule façon de le toucher vraiment de près, c'est de l'intégrer à moi-même, dans mon sang, dans mes veins qui le brasseront mille, dix mille fois par jour.

« Ensuite, je le garderai en moi à jamais. Je tiendrai le monde sans lâcher prise un jour. Déjà je l'ai touché du doigt, c'est un commencement. »


Le vent retomba.



Citation :
Montag est un pompier du futur d'un genre particulier : il brûle les livres. Jusqu'au jour où il se met à en lire, refuse le bonheur obligatoire et rêve d'un monde perdu où la littérature et l'imaginaire ne seraient pas bannis. Devenant du coup un dangereux criminel...


1966

« Fahrenheit 451 est un film britannique de science-fiction réalisé par le cinéaste français François Truffaut, sorti en 1966. Adaptation du roman éponyme de Ray Bradbury, il s'agit de l'unique film de François Truffaut tourné uniquement en anglais. Le titre du film (qui est aussi celui du livre) vient de la température du point d'auto-inflammation du papier exprimé en degré Fahrenheit. » Wikipédia

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 6 Aoû - 10:47

Liam O'Flaherty, Famine, 1937, fr Picollec 1980

p. 139
Liam O'Flaherty a écrit:
Ils continuèrent à discuter et le docteur les écoutait avec un intérêt passionné. Il se sentait responsable de la calamité redoutée. Depuis son enfance, deux tendances contraires avaient marqué son caractère. D'un côté, il se sentait attiré vers le peuple dont le sang coulait( dans ses veines. Mais d'autre part, il éprouvait envers lui une hostilité due aux épreuves qu'il avait fait subir à son grand-père et à la lutte que son père avait dû mener dans sa jeunesse [de mendiant]. En outre, l'ambition de ses parents lui avait valu d'être élevé comme un «monsieur», si bien que, dès son enfance, il ne fut pas autorisé à jouer avec les enfants pauvres du village et, à l'école, il apprit, dans son alphabet, quelle joie c'était « d'être un heureux petit enfant britannique » comme lui. Il vécut donc en petit garçon solitaire quand il quittait l'école de Clogher pour passer les vacances chez lui, car les fils de la gentry et des petits fonctionnaires avec lesquels on l'autorisait à se lier le considéraient comme un petit paysan et ne lui parlaient pas. Il est difficile, aujourd'hui, d'imaginer,  le degré de snobisme qui prévalait alors ou le point auquel le pénible sentiment d'appartenir à une race inférieure affectait le caractère des jeunes catholiques ambitieux qui luttaient pour améliorer leur situation sociale. Quand il eut terminé ses études médicales à Dublin, il en était venu à mépriser le peuple irlandais qu'il considérait comme une race inférieure, un aimable bouffon dont il, cherchait, par tous les moyens en son pouvoir, à se dissocier par ses idées, ses mœurs, son langage et ses allégeances.

Pourtant, dès qu'il eut pris ses fonctions de médecin du dispensaire de Crom, sa conscience commença à le troubler. [...]


p. 434-435
Citation :
Comme nous l'avons déjà vu, le docteur avait beaucoup de qualités. Il était sensible et bon, il ne demandait qu'à se rendre utile à la communauté. Mais il appartenait à cette classe nombreuse de timides et de médiocres qui n'ont pas assez de courage moral pour suivre d'eux-mêmes leurs impulsions idéalistes. Ces impulsions naissent de leur bonté naturelle et d'un sentiment confus que quelque chose leur manque dans la vie. Ils ont l'impression qu'une force mystérieuse leur ravit quelque chose sans qu'ils puissent s'y opposer et cette conviction les pousse à des alternatives extrêmes : tantôt ils se jettent dans l'action, tantôt ils s'abandonnent au cynisme. Il leur faut être embrigadés dans une armée marchant vers un but lointain : seuls ou devant une opposition, ils sont désemparés et prompts au désespoir



Citation :
Irlande, 1845.

Dans la Vallée Noire les récoltes de pommes de terre approchent. La misère est grande chez ces paysans catholiques, qui sont pour la plupart de simples locataires de leurs terres et doivent à ce titre payer un loyer exorbitant à un propriétaire protestant.

Seulement un horrible fléau s'abat sur la village: une maladie inconnue fait pourrir les pommes de terre, seul moyen de subsistance. Une famine s'en suit, terrible.

Dans ce contexte de mort, on s'attache aux pas d'une famille ni très pauvre ni très aisée, les Kilmartin: le père et la mère - les "vieux" -, l'oncle alcoolique, les 2 fils, l'un très malade, l'autre marié depuis peu à l'énergique Mary. Autour d'eux gravite tout un village: jalousies, ragots, dépravations, pauvreté, révoltes en sont les mots-clés.


Citation :
En 1845, l'épidémie de mildiou se propage en Irlande et détruit les cultures de pommes de terre, principale alimentation de la population. Une famine terrible provoque une hécatombe dans les foyers ruraux déjà frappés d'une grande misère (on comptera jusqu'à 1 million de morts en 3 ans).

Ce livre reste dans ma mémoire : livre terrible sur une page noire de l'histoire de l'Irlande quand celle-ci servait de grenier à blé à l'Angleterre.

On partage la vie de ces paysans, leurs malheurs, leur faim et...fin. Cette épisode provoque la grande migration vers l'Amérique. On enrage devant tant de douleur et l'on déplore que tant de cultivateurs n'aient pas eu la force de se transformer en pêcheur pour ne pas succomber. Et puis on s'attache aux familles, aux habitants du village. On frémit sur la faiblesse et la méchanceté humaines. On plonge dans le tragique mais c'est une lecture qui nous apporte beaucoup sur l'histoire du pays. Si vous cherchez un livre gai, passez votre chemin ! Sinon, foncez, c'est un grand livre même s'il n'est pas facile (ni dans le thème, ni dans le style).



Tenanciers irlandais chassés de leurs terres par les propriétaires

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 7 Aoû - 20:22

Donna Tartt, Le Chardonneret, fr 2104 (The GoldFinch 2013), Plon Pocket


Citation :
Mais dépression n'était pas le mot juste. Il s'agissait d'un plongeon dans le chagrin et le dégoût, ça allait bien au-delà de la sphère personnelle, une nausée écœurante en réaction à l'humanité et à toute entreprise humaine depuis la nuit des temps, et qui me lessivait. Les convulsions répugnantes de l'ordre biologique. La vieillesse, la maladie, la mort. Pas d'échappatoire. Pour personne. Même ceux qui étaient beaux étaient comme des fruits ramollis sur le point de pourrir. Et pourtant, tant bien que mal, les gens continuaient de baiser, de se reproduire et d'affourager la tombe, produisant de plus en plus de nouveaux êtres qui souffriront comme si c'était chose rédemptrice ou bonne, ou même, en un sens, moralement admirable : entraînant d'autres créatures innocentes dans le jeu perdant-perdant. Des bébés qui se tortillent et des mères qui avancent d'un pas lourd, suffisant, shootés aux hormones. Oh, comme il est mignon ! Ooooooh. Des gamins qui crient et qui glissent sur le terrain de jeux sans la moindre idée des futurs enfers qui les attendent : boulots ennuyeux et emprunts immobiliers ruineux, mauvais mariages, calvitie, prothèses de la hanche, tasses de café solitaires dans une maison vide et poche pour colostomie à l'hôpital. La plupart des gens semblaient satisfaits du mince vernis décoratif et de l'éclairage de scène artistique qui, parfois, rendaient l'atrocité basique de la condition humaine plus mystérieuse ou moins odieuse. Les gens s'adonnaient au jeu, au golf, travaillaient, priaient, plantaient des jardins, vendaient des actions, copulaient, achetaient de nouvelles voitures, pratiquaient le yoga, redécoraient leurs maisons, s'énervaient devant les infos, s'inquiétaient pour leurs enfants, cancanaient sur leurs voisins, dévoraient les critiques de restaurants, fondaient des organisations caritatives, soutenaient des candidats politiques, assistaient aux matches de tennis de l'US Open, dînaient, voyageaient et se distrayaient avec touts sortes de gadgets et de trucs, se noyant sans cesse dans l'information, les textos, la communication et la distraction tous azimuts pour tenter d'oublier : où nous étions et ce que nous étions. Mais sous une forte lumière il n'y avait rien de positif à voir. C'était pourri de A jusqu'à Z. Faire vos heures au bureau ; pondre consciencieusement vos 2,5 enfants ; sourire poliment au moment de votre départ à la retraite ; puis mâchouiller votre drap et vous étouffer sur vos pêches au sirop en maison du même nom. Mieux valait ne jamais être né – ne jamais avoir désiré quoi que ce soit, ne jamais avoir rien espéré.

Donna Tartt, prix Pulitzer pour Le Chardonneret, Bruno Corty, Le Figaro, 15/04/2014
Bruno Corty a écrit:
Avec Le Chardonneret, prix Pulitzer 2014, Donna Tartt signe un thriller littéraire d'une grande efficacité, une histoire qui envoûte et s'empare du lecteur avec une force irrésistible.

Le prestigieux prix littéraire, catégorie «fiction», vient d'être décerné à la grande romancière américaine pour son troisième roman, un thriller littéraire d'une grande efficacité.

Le prestigieux prix Pulitzer a raté peu de bons romans en vingt ans. Pour mémoire, citons, entre autres, La Route de Cormac McCarthy en 2007, Middlesex de Jeffrey Eugneides en 2003, Les Extraordinaires Aventures de Kavalier et Clay de Michael Chabon en 2001, Les Heures de Michael Cunningham en 1999 ou encore Pastorale américaine de Philip Roth en 1996. Les jurés viennent d'ajouter à leur brillant palmarès Le Chardonneret de Donna Tartt.

À 50 ans, l'Américaine née à Greewood, Mississippi, étudiante à Bennington College en compagnie d'un certain Bret Easton Ellis, est entrée en littérature en 1992 avec Le Maître des illusions, premier roman et succès international suivi, dix ans plus tard, par Le Petit Copain. Il faudra encore attendre dix ans avant que cette jeune femme secrète publie Le Chardonneret. Cet impressionnant roman de plus de 800 pages rencontra l'an dernier un succès colossal partout dans le monde.

De passage à Paris, à l'occasion de la promotion de son roman, la toute jeune quinquagénaire à la silhouette gracile, androgyne, toujours vêtue de noir, le visage pâle comme une lune, l'œil vert malicieux, nous confirmait travailler toujours de manière artisanale. «J'écris à la main, avec différentes couleurs d'encre et de papier pour m'y retrouver sur plusieurs années.» Pour ce livre, la romancière a pourtant modifié deux paramètres importants de sa fiction. La durée, puisque l'action de ses précédents romans s'étalait sur quelques semaines. Cette fois, c'est sur près de quinze ans. Et la géographie. Alors que Le Maître des illusions se déroulait dans le Vermont et Le Petit Copain dans le Mississippi, Le Chardonneret tourne autour de trois axes : New York, Las Vegas et Amsterdam. Ambition est donc le maître mot de ce troisième opus qui nous invite à suivre un certain Theo Decker, de ses treize ans jusqu'à ses vingt-sept ans.

Un roman de la solitude et de l'amitié

Quand on interrogeait Donna Tartt sur le choix du Chardonneret, ce tableau de 1654 représentant un oiseau peint par le Néerlandais Fabritius, élève de Rembrandt et maître de Vermeer, comme fil rouge du roman, elle répondait: «Depuis le jour où je l'ai découvert, j'ai pensé tous les jours à ce tableau pendant des années. Il m'obsédait. Cela m'a confortée dans l'idée que le monde vient à moi par le regard plus que par l'oreille.» Ce génial trompe-l'œil d'un peintre célèbre en son temps présente deux détails essentiels aux yeux de l'écrivain: l'oiseau sur son perchoir est entravé par une fine chaîne. Et le tableau a survécu au gigantesque incendie de Delft dans lequel périt son créateur.

Trois siècles plus tard, Donna Tartt a imaginé que Le Chardonneret tombe entre les mains du jeune Theo le jour où un attentat souffle plusieurs salles d'un musée new-yorkais et tue plusieurs personnes dont sa mère. À partir de là, le lecteur va suivre les tribulations de Theo, d'abord dans une famille d'accueil aisée de la 5e Avenue. Puis à Las Vegas où son alcoolique de père, qui les avait abandonnés sa mère et lui, l'emmène vivre dans une résidence au bord du désert. Là, il fera la connaissance de Boris, également livré à lui-même, grande gueule, consommateur d'alcool et de drogues. Ces deux-là vont nouer une amitié intense, par moments amoureuse, mise entre parenthèses par un nouveau drame qui poussera Theo à quitter Vegas et à regagner New York où il fera son trou dans le monde des antiquaires, transportant avec lui son précieux tableau. À la fois témoin de son passé, fil à la patte qui le protège tout en l'exposant aux dangers, image mystérieuse qui l'obsède et l'effraie.

Roman de la solitude et de l'amitié, des métamorphoses et des faux-semblants, hommage au roman d'apprentissage à la Dickens mais aussi à la noirceur dostoïevskienne, thriller littéraire d'une grande efficacité, Le Chardonneret est une histoire qui envoûte et s'empare du lecteur avec une force irrésistible. Une réussite qui tient beaucoup à l'écriture, variée, changeante, surprenante et aux personnages, charpentés, consistants, crédibles. À sa sortie, aux États-Unis, le livre fut notamment soutenu par Stephen King, qui salua dans le New York Times l'impressionnant talent de son auteur qu'il résuma en deux mots : «Un triomphe».



hasard objectif ? va savoir, mais breton indubitablement

Shocked

je conseille ce gros roman (1100 pages en poche) comme "lecture de vacances". Je l'ai lu au bord de l'aber, dans le Finistère Nord. Étonnamment, dans mes ballades photographiques, j'ai rencontré cet oiseau, que je n'ai pu prendre que de loin, des promeneurs moins discrets que moi l'ayant fait partir


Penn-ar-Bed, photos Patlotch

ce n'est pas un chardonneret, mais vraisemblablement, de la même famille des Fringillidés, un verdier d'Europe, avec lequel le croisement est possible, mais la ressemblance m'a sauté aux yeux, du moins avec celui du tableau de Carel Fabritius, alors même que je lisais ce roman dont celui-ci est au cœur


Donna Tartt a écrit:
Si un tableau se fraie vraiment un chemin jusqu'à ton cœur et change ta façon de voir, de penser et de ressentir, tu ne te dis pas « oh, j'adore cette œuvre parce qu'elle est universelle », « J'adore cette œuvre parce qu'elle parle à toute l'humanité ». Ce n'est pas la raison qui fait aimer une œuvre d'art. C'est plutôt un chuchotement secret provenant des ruelles. Psst, toi, hé gamin, oui, toi. Un bout de doigt qui glisse sur la photo fanée.

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