PATLOTCH / COMMUNISME et CIVILISATIONS

CONTRE LE CAPITAL, LES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES, ÉCOLOGISTES... et POÉTIQUES !
 
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 LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Mar 16 Aoû - 16:31


Jean-Marie Déguignet, Mémoires d'un paysan bas-breton
, An Here, p. 405-407


Jean-Marie Déguignet a écrit:
La fabrique de papier d'Ergué-Gabéric

J'ai lu quelque part que le fameux milliardaire Jay Gould disait un jour à ses ouvriers qui s'étaient mis en grève une fois, de ne pas recommencer deux fois, car aussitôt il les remplacerait tous par des ouvriers en acier qui ne font jamais grève et travaillent jour et nuit sans jamais se plaindre.

Eh bien, tonnerre de Brest, comme disait Mahurec, il y a ici au fond de la Bretagne un industriel qui tend à réaliser le rêve du milliardaire américain*. J'ai déjà parlé de la fabrique de papier d'Ergué-Gabéric, perdue là-bas  au fond du Stang-Odet et que j'ai vu fonder. Cette fabrique occupait autrefois tous les ouvriers des environs, mâles et femelles, jeunes et vieux. Eh bien, aujourd'hui [dans les années 1890] il n'y a presque plus personne, quoiqu'elle fabrique dix fois plus de papier.

Il y a deux ou trois ans un individu, ayant travaillé dans cette fabrique, se trouvait chez le perruquier mon voisin, et disait que la veille on avait encore coupé les bras à dix ouvriers d'un seul coup ! Comment, disait un client qui ne saisissait pas bien l'ironie, dix bras d'un seul coup ? par la même machine ? Oui juste, comme vous dites, par la même machine. Une nouvelle machine arrivée l'autre jour du Creusot, et qui fait à elle seule l'ouvrage de dix ouvriers et par conséquent le patron a mis dix ouvriers dehors. Et ce n'est pas fini, il en viendra encore d'autres, jusqu'à ce que tous les ouvriers soient remplacés par des machines. Et en effet, cela paraît bien près de se réaliser.[je n'ai pas étudié le cas actuel des papiers OCB de Bolloré, mais chacun connaît les menaces de la robotique pour le prolétariat]

J'ai passé par là depuis et, où je voyais autrefois une véritable fourmilière humaine, je ne voyais plus personne. Si je n'avais pas vu fonder cette fabrique, j'aurais pu me croire en présence d'un de ces palais enchantés des contes orientaux. Je voyais des machines tourner partout, en dehors, en haut, en bas, à droite, et à gauche. En haut, je voyais des monceaux de choses informes s'engouffrer dans des auges où ils étaient broyés et mis en pâte, de là ils passaient dans d'autres auges; puis de ces monceaux de pourriture purifiés, et devenus pâte claire, passaient dans des tuyaux qui les déversaient sur un plateau enfin chauffé à la vapeur. Là, la pâte claire se transformait immédiatement en papier, puis ce papier s'enfilait ensuite à travers une quantité de cylindres tournant en sens inverse pour aller sortir à vingt mètres plus loin où il était repris par d'autres machines qui le découpaient en format voulu.

Mais j'avais beau regarder, je ne voyais personne, d'abord parce que la vapeur m'en empêchait. Cependant, quand mes yeux parvinrent à percer la vapeur, j'entrevis trois ou quatre individus, les bras croisés sur la poitrine à la manière des paysans bretons. Ils étaient là comme des fantômes, les yeux fixés sur les machines, ne bougeant, ni parlant. D'abord pour parler il est impossible, au milieu de ces machines.




Enfin je sortis de ce vaste palais enchanté, émerveillé du génie de l'homme, mais aussi attristé en considérant que ce génie va à l'encontre du but vers lequel il devrait tendre, c'est-à-dire à égaliser un peu le bonheur en ce monde entre tous les individus, tandis qu'il tend au contraire à accabler de richesse et de bonheur quelques privilégiés seulement, en en éloignant de plus en plus des millions de malheureux déshérités à qui, comme disait cet ouvrier renvoyé de la fabrique, les machines coupent les bras tous les jours, leur seule fortune en ce monde.

Et ces hommes de génies, ces inventeurs de machines à couper les bras, reçoivent des éloges, des encouragements, des félicitations, des brevets, des croix et des pensions, comme en reçoivent ceux qui font les meilleurs écrits mensongers pour rouler, pour berner, pour abrutir, pour consoler et pour calmer les douleurs des malheureux, qui restent impassibles, paisibles, avachis, le ventre vide en haillons, devant ces machines qui tournent jour et nuit au profit de quelques millionnaires milliardaires et semblent rire en leur mouvement perpétuel et se moquer de ces autres pauvres machines en chair et en os qui restent crever de faim en les regardant tourner.

Et cependant on entend tous ces ouvriers crier après ces machines, lesquelles finiront certainement par les mettre tous sur le pavé. On entend parfois même quelques soi-disant économistes, dont toutes les économies viennent de ces machines, dire du fond de leurs cabinets que ces machines pourraient bien à la fin devenir un danger, mais ils répondent de suite qu'on ne peut pas arrêter l'essor du génie, sous peine de retomber dans la barbarie.

* La famille Bolloré détient le moulin à papier d'Odet depuis 1861. Il employait quelques 200 ouvriers avant la grande guerre.




Citation :
Jean-Marie Déguignet est de ce type d'hommes dont le destin fait immanquablement penser à un roman picaresque. Né en 1834 dans une très modeste famille bretonne, il a grandi dans un milieu "où presque personne ne savait lire ou même parler un mot de français". Mais, dévoré par le désir de s'instruire, le petit vacher misérable apprit d'abord seul à lire et à écrire. Après s'être engagé dans l'armée, il prit part à presque toutes les campagnes de Napoléon III, de l'Italie au Mexique.

De retour en Bretagne, il se fit tour à tour agriculteur – ce qui lui donna l'occasion de rédiger un traité sur l'élevage des abeilles –, assureur, buraliste. Ruiné, il mourut à l'hospice dans le plus grand dénuement peu après avoir achevé la rédaction de ses mémoires, qui seraient restés oubliés sans la ténacité d'un éditeur breton.

L'immense succès de ce livre déjà vendu à plus de 100 000 exemplaires dit assez qu'il n'est pas un simple témoignage sur le passé. Dans un style élégant, drôle et caustique, cet esprit original, – devenu anticlérical après avoir perdu la foi… à Jérusalem ! – brosse un portrait sans concession d'une Bretagne prise entre ses superstitions presque païennes et l'omnipotence de l'Église.

--Thomas Ferrier



par ces temps de quasi-cléricalisme d'État (au nom de la sacro-sainte laïcité !), une bonne dose d'anticléricalisme anarchisant fait moins de mal qu'une douche en burkini sur les plages françaises

on en profitera pour prendre, de la part de ce Breton autodidacte y compris de la lecture et de l'écriture, une leçon anti-identitaire, anti-régionaliste si ce n'est, il était un peu tôt, anti-nationale. C'est peu dire que Jean-Marie Déguignet apprécie aussi peu les Bretons que moi les Français

j'ai trouvé ce livre chez un bouquiniste à Roscoff, et, hasard de lectures de vacances enfilées, l'ai lu à la suite de Famine, de Liam O'Flaherty,[/b], cité dans un commentaire précédent, qui se passe en Irlande à peine plus tôt que les souvenirs de Déguignet, écrits à la fin du 19ème siècle, et publiés seulement en 1998 (quelques Cahiers en 1905). En commun, les patates, leur monoculture et leur maladie, alors radicale et la misère par la racine

c'est un assez gros livre (459 pages), mais comme dit l'expression consacrée, se lit comme un roman, voire un polar

j'ai choisi les pages plus haut pour le plaisir de retrouver notre ami du Cac40 et des Présidents de droite et de gauche, Boloré, ou du moins son ancêtre. Cet extrait pourrait aussi bien figurer dans le matériau de base du Capital, ou le "Fragment sur les machines" (Les Grundrisse, 1957), dans lequel Marx envisage l'automation et ses conséquences sur la production de plus-value relative, le procès de la valeur, la subsomption réelle, etc.



Cette photo aérienne est parlante. L'usine peut encore s'agrandir.
Archives Vincent Mouchel / Ouest-France

sur le même site est lancée en 2004, la Bluecar, qui « devient, en 2011, le pivot du système d'autopartage d'Ile-de-France, Autolib'... »

source : Bolloré. Blue Solutions, une usine porteuse d'espoir

Citation :
L'usine Blue Solutions (Ergué-Gabéric) est inaugurée ce vendredi 20 septembre 2013 par le président de la République. Le pari industriel de Vincent Bolloré, conforté par l'alliance avec Renault, est en passe d'être gagné.

roule, ma poule, entre la voiture et la cigarette, tu as le choix... de Bolloré

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Jeu 1 Sep - 19:14


ce n'est pas un livre mais un morceau de littérature de notre ami l'Épistoléro en hommage à Jean Amila(nar), pseudo de Jean Meckert, dont j'ai plus d'une fois parlé, dans cette rubrique ou ailleurs


L'ami anar, le romancier, L'Épistoléro, 1 sept. 2016

Sous divers pseudonymes et sur ses nombreux romans, il écrit son nom Libertaire.


L'Épistoléro a écrit:
Sous divers pseudonymes et sur ses nombreux romans, il écrit son nom Libertaire.
Qu’on l’appelle Jean Meckert, Jean Amila, voire John Amila, il est tout un. Intègre dans son évangile vengeur de Jean ou de John. Hé, Meckert, tape un scandale !

Bien au-dessus du silence, il écrit son nom libertaire.
Les noms d’emprunt n'ont pas donné à cet ami l’anar la gloire d’un Emile Ajar. Il faut lire Les Coups, La Lune d’Omaha, Au balcon d’Hiroshima ou le Boucher des Hurlus. Nous avons les mains rouges, aussi. Il reste surtout connu des initiés. Heureusement, depuis des années, Daeninckx, Pécherot, les éditions Joëlle Losfeld et d'autres s'efforcent de lui donner la place qu'il mérite.

Sur les échos de son enfance, il écrit son nom Libertaire.
Père qu’on dit fusillé en 1917 pour mutineries dans sa tranchée.
Mère devenue folle d’amour et de rage, internée pendant deux ans. Quatre ans d’orphelinat.

Sur les sentiers éveillés, il écrit son nom Libertaire.
Ouvrier, conscrit, divers petits boulots puis il est mobilisé pendant la guerre. Son premier roman parait en 1942. Queneau, Martin du Gard et Gide l’encensent.

Sur les routes déployées, il écrit son nom Libertaire.
De la collection blanche il passe à la série noire. Des romans qui parlent de guerre, de couple sur fond d’autobiographie. Entre social et policier. Cela lui ouvre aussi les portes du cinéma. Petite manne financière que ces dialogues de sous.

Sur les marches de la mort, il écrit son nom Libertaire.
En 1971, il y a ce roman devenu introuvable. Un roman sulfureux qui, à peine sorti, disparait des librairies. Retiré, racheté, R.A.S. Étrange. Pas encensé, une sorte de censure. Meckert y parle des essais nucléaires français en Polynésie. Menaces de mort, agressions, plusieurs jours dans le coma (on parle aussi de crises d’épilepsie). Qui saura ? En tout cas, au contraire du reste de son œuvre, ce roman n'a pas été réédité.

Sur la santé revenue, il écrit son nom Libertaire.
À la sortie du coma et d’un long combat, il reste amnésique. Il réapprend à vivre et à écrire. Il meurt en 1995. Ouvrir ses livres, c'est se souvenir. Peu importe la collection. Blanche (ou Noire), mais pas l'oubli.


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 10 Sep - 11:10


Édouard Glissant, Tout-monde, FolioPoche pp. 324-325, pp. 461-463



1993

Édouard Glissant a écrit:
On avait commencé, ici aux Antilles, par moquer les fils, ceux qui étaient nés là-bas en France (les sociologues disaient : ceux de la deuxième génération), on racontait à leur propos des histoires de calimordants (leur manière à eux de nommer les crabes et de pérorer le français quand ils revenaient au pays et qu'ils étaient débarqués de ces Boeing 747 où on vous traitait presque comme un bétail ou une cargaison), plus tard on les appela des Négropolitains, ils en revendiquèrent parfois l'appellation, et la question se posa donc, à quoi nul ne porte réponse, de ce qu'ils sont en vérité.

On s'évertuait de partout à les coincer laminairement entre deux impossibles, d'un ici et d'un là-bas, et entre deux identités, aussi frileuses et circonspectes l'une que l'autre, du Français et de l'Antillais. L'idée grossit alors que la seule ressource était l'intégration. Il y eut des leaders nationaux de l'intégration. Il fallait accomplir la citoyenneté irréversible, au lieu même où on vous l'avait accordée, et malgré même la résistance des citoyens patentés, dits français de souche.

Mais ils sont, ceux-là qui naviguent ainsi entre deux impossibles, véritablement le sel de la diversité. Il n'est pas besoin d'intégration, pas plus que de ségrégation, pour vivre ensemble dans le monde et manger tous les mangers du monde dans un pays. Et pour continuer pourtant d'être en relation d'obscurité avec le pays d'où tu viens. L'écartèlement, l'impossible, c'est vous même qui le faites, qui le créez.

Aussi bien, plutôt que de vous déchirer entre ces impossibles (l'être aliéné, l'être libéré, l'être ceci l'être cela), convoquez les paysages, mélangez-les, et si vous n'avez pas la possibilité des avions, des voitures, des trains, des bateaux, ces pauvres moyens des riches et des pourvus, imaginez-les, ces paysages, qui se fondent en plusieurs nouveaux recommencés passages de terres et d'eaux. Ce train qui trace dans la banlieue de Lyon, poussez-le à un autre impossible mais bien plus ardent, la bousculade entre les hauts et les fonds de tant d'environs et de lointains.

[...]

Ces traditions naissantes furent, tout comme le Bal nègre de la rue Blomet, emportées par la vitesse du monde, qui balaya dans Paris et l'alentour. Les énormes cités de banlieue ménagèrent pour cette population nouvelle d'autres points fixes : les matchs de foot-ball du dimanche matin sur les demi-stades battus du vent, les réunions d'Association pour organiser les nouveaux droits des résidents domiens (c'est-à-dire originaires des départements d'Outre-mer). Les baptêmes et les mariages qui devinrent réellement conviviaux et rappelèrent en plein les fêtes du pays.

La souffrance du déracinement s'apaisait dans des morosités calmes ou dans des partis pris rageurs ( "Je suis français, monsieur, depuis 1635 !") où on ne trouvait même plus le plaisir des temps d'antan. Tout ça s'éteignait tout doucinettement dans les blancs embruns.. Et alors on leur suggérait : Vous n'aviez qu'à ne pas venir ici, qu'espérez-vous là ?

Jusqu'au moment où les antillais s'aperçurent qu'ils étaient tellement différents des Portugais, des Sénégalais, des arabes et d'ailleurs qu'ils étaient, eux, et non pas ceux-là, des citoyens français, qui ne risquaient pas d'être refoulés hors des frontières, et qui avaient des droits et des privilèges, et que pourtant, oui pourtant, ils avaient tellement besoin de fréquenter enfin ceux-là, qui n'étaient pas des citoyens.

Ils se rapprochèrent, les jeunes surtout, de ces émigrés. Les anciennes générations ne comprenaient pas ces dévoiements inacceptables : il est vrai qu'elles ne connaissaient ni Linton Kwesi Johnson qui venait régulièrement de Londres et qui disait si sobrement les poèmes de Michael Smith et chatait si bellement les siens, ni le New-Morning, ni les quartiers à marijuana, ni les postes de police où on tabassait à tout-va les jeunes délinquants beurs ou africains.

Ce que nous appellerions un point fixe venant ponctuer un tourbillon, ce n'était pour ces Antillais de France aucun lieu concret, aucune place publique, ni un stade ni un marché ni une cantine ni une salle d'association, mais en vérité une vacance terrible dans les jours qui passaient, un vous ne savez quoi qui pèse et alourdit dans le cœur.

Comme si ç'avait été un serrement de tout le corps, après être ainsi passé de la fixité au tourbillon et du tourbillon à la fixité, sans avoir raclé pas grand-chose dans l'espace du monde.


Note de l'éditeur
Citation :
Les quatre morts du vieil homme Longoué, les fiertés de Rochebrune, la folie de Marie Celat, les résurrections de Stepan Stepanovitch, les Mémoires de guerre de Rigobert Massoul, les prédestinations d'Artémise et de Marie-Annie, et combien d'autres épisodes, avec une multitude de personnages, — les trois Anestor, le dieu du commerce et de l'invention, sans compter les bêtes prédestinées : le cochon fou et la vache consacrée de Monsieur Lomé, le coq sauvage et le matouchatte — précèdent, préparent et accompagnent la dérive de Mathieu Béluse et de Raphaël Targin, dans le Tout-monde.

« Ils sont le sel de la Diversité. Ils ont dépassé les limites et les frontières, ils mélangent les langages, ils déménagent les langues, ils transbahutent, ils tombent dans la folie du monde, on les refoule et les exclut de la puissance du Territoire mais, ils sont la terre elle-même, ils vont au-devant de nous, ils voient, loin devant, ce point fixe qu'il faudra dépasser une fois encore.»

Ce roman est une anthologie de toutes les sortes de voyages possibles, hormis ceux de la conquête.

en relation :

- POÈMES et POÉTIQUE : 'Œuvres-sujets performatrices' (Meschonnic) / 'Poétique de la relation' et 'Créolisation' (Édouard Glissant)...

- autres formulations du Communisme féministe et décolonial (avec E. Glissant...)

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 10 Sep - 14:26


interlude

d'encre et d'alcool


liste, non exhaustive, des écrivains et poètes + ou - alcooliques


Alphonse Allais, Baudelaire, Antoine Blondin, Lucien Bodard, Bukowski, Francis Carco, Raymond Carver, Cioran, Marguerite Duras, James Ellroy, Faulkner, Scott Fitzgerald, Hemingway, Houellebecq, Joyce, Kerouac, Jacques Laurent, Jack London, Malcolm Lowry, Malraux, Musset, Eugène O'Neill, Pessoa, Edgar Poe, Prévert, Racine, Rimbaud, Joseph Roth, Françoise Sagan, William Styron, Tolstoï, Verlaine, Tennessee Williams...


diverses sources dont L'alcool soluble dans l'encre Bernard Morlino Lire  01/10/2001

cet auteur précise :

Citation :
Boire ou écrire? Il faut choisir... Beaucoup d'écrivains ne se posent plus la question tant l'alcool fait partie de leur panoplie. D'ailleurs, il arrive que cesser de boire ou de fumer conduise à déposer le stylo.

Céline ne buvait pas peut-être parce qu'il produisait lui-même sa propre toxicité...


si je n'ai jamais été alcoolique, j'ai parfois trop bu. Je n'en tire pas de règle générale. L'alcool, et ça dépend lequel et la quantité, me fut selon les circonstances, favorable ou non, tous le disent. La drogue, connais pas. Pour moi, l'état d'ivresse créative n'est pas lié à une consommation particulière

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Jeu 24 Nov - 7:42


Stephan Zweig, Le monde d'hier, Souvenirs d’un Européen,



1942

« Cette idée de frontières et de nations me paraît absurde. »
Jorge Luis Borges

Stephan Zweig a écrit:
Et j’étais forcé de me souvenir sans cesse de ce que m’avait dit des années plus tôt un exilé russe : « Autrefois, l’homme n’avait qu’un corps et une âme. Aujourd’hui, il lui faut en plus un passeport, sinon il n’est pas traité comme un homme. »

Et de fait, rien peut-être ne rend plus sensible le formidable recul qu’a subi le monde depuis la Première Guerre mondiale que les restrictions apportées à la liberté de mouvement des hommes et, de façon générale, à leurs droits. Avant 1914, la terre avait appartenu à tous les hommes. Chacun allait où il voulait et y demeurait aussi longtemps qu’il lui plaisait. Il n’y avait point de permissions, d’autorisations, et je m’amuse toujours de l’étonnement des jeunes, quand je leur raconte qu’avant 1914 je voyageais en Inde et en Amérique sans posséder de passeport, sans même en avoir jamais vu un. On montait dans le train, on en descendait sans rien demander, sans que l’on ne vous demandât rien, on n’avait pas à remplir une seule de ces mille formules et déclarations qui sont aujourd’hui exigées. Il n’y avait pas de permis, pas de visas, pas de mesures tracassières ; ces mêmes frontières qui, avec leurs douaniers, leur police, leurs postes de gendarmerie, sont transformées en un système d’obstacles, ne représentaient rien que des lignes symboliques qu’on traversait avec autant d’insouciance que le méridien de Greenwich. C’est seulement après la guerre que le national-socialisme se mit à bouleverser le monde, et le premier phénomène visible par lequel se manifesta cette épidémie morale de notre siècle fut la xénophobie : la haine ou, tout au moins, la crainte de l’autre. Partout on se défendait contre l’étranger, partout on l’écartait. Toutes les humiliations qu’autrefois on n’avait inventées que pour les criminels on les infligeait maintenant à tous les voyageurs, avant et pendant leur voyage. Il fallait se faire photographier de droite et de gauche, de profil et de face, les cheveux coupés assez court pour qu’on pût voir l’oreille, il fallait donner ses empreintes digitales, d’abord celle du pouce seulement, plus tard celles des dix doigts, il fallait en outre présenter des certificats, des certificats de santé, des certificats de vaccination, des certificats de bonnes vie et moeurs, des recommandations, il fallait pouvoir présenter des invitations et les adresses de parents, offrir des garanties morales et financières, remplir des formulaires et les signer en trois ou quatre exemplaires, et s’il manquait une seule pièce de ce tas de paperasses, on était perdu.

Tout cela paraît de petites choses sans importance. Et à première vue il peut sembler mesquin de ma part de les mentionner. Mais, avec toutes ces absurdes "petites choses sans importance", notre génération a perdu absurdement et sans retour un temps précieux : quand je fais le compte de tous les formulaires que j’ai remplis ces dernières années, des déclarations à l’occasion de chaque voyage, déclarations d’impôts, de devises, passages de frontières, permis de séjour, autorisations de quitter le pays, annonces d’arrivée et de départ, puis des heures que j’ai passées dans les salles d’attente des consulats et des administrations, des fonctionnaires que j’ai eus en face de moi, aimables ou désagréables, ennuyés ou surmenés, des fouilles et des interrogatoires qu’on m’a fait subir aux frontières, quand je fais le compte de tout cela, je mesure tout ce qui s’est perdu de dignité humaine dans ce siècle que, dans le rêves de notre jeunesse pleine de foi, nous voyions comme celui de la liberté, comme l’ère prochaine du cosmopolitisme. Quelle part de notre production, de notre travail, de notre pensée nous ont volée ces tracasseries improductives en même temps qu’humiliantes pour l’âme ! Car chacun d’entre nous, au cours de ces années, a étudié plus d’ordonnances administratives que d’ouvrages de l’esprit ; les premiers pas que nous faisions dans une ville étrangère, dans un pays étranger, ne nous menaient plus, comme autrefois, aux musées, aux paysages, mais à un consulat, à un bureau de police, afin de nous procurer un "permis de séjour". Quand nous nous trouvions réunis, nous qui commentions naguère les poèmes de Baudelaire ou discutions des problèmes d’un esprit passionné, nous nous surprenions à parler d’autorisation et d’affidavits, et nous nous demandions s’il fallait solliciter un visa permanent ou un visa touristique ; durant ces dix dernières années, connaître une petite employée d’un consulat, qui abrégeait l’attente, était plus important que l’amitié d’un Toscanini ou d’un Rolland. Constamment, nous étions censés éprouver, de notre âme d’êtres nés libres, que nous étions des objets et non des sujets, que rien ne nous était acquis de droit, mais que tout dépendait de la bonne grâce des autorités. Constamment, nous étions interrogés, enregistrés, numérotés, examinés, estampillés, et pour moi, incorrigible survivant d’une époque plus libre et citoyen d’une république mondiale rêvée, chacun de ces timbres imprimés sur mon passeport reste aujourd’hui encore comme une flétrissure, chacune de ces questions et de ces fouilles comme une humiliation. Ce sont de petites choses, je le sais, de petites choses à une époque où la valeur de la vie humaine s’avilit encore plus rapidement que celle de toute monnaie. Mais c’est seulement si l’on évoque ces petits symptômes qu’une époque à venir pourra déterminer avec exactitude l’état clinique des conditions et des perturbations qu’a imposé à l’esprit notre monde d’entre les deux guerres.

Peut-être avais-je été trop gâté auparavant. Peut-être aussi les trop brusques changements de ces dernières années ont-ils peu à peu surexcité ma sensibilité. Toute forme d’émigration produit déjà par elle-même, inévitablement, une sorte de déséquilibre. Quand on n’a pas sa propre terre sous ses pieds – cela aussi, il faut l’avoir éprouvé pour le comprendre –, on perd quelque chose de sa verticalité, on perd de sa sûreté, on devient plus méfiant à l’égard de soi-même. Et je n’hésite pas à avouer que, depuis le jour où j’ai dû vivre avec des papiers ou des passeports véritablement étrangers, il m’a toujours semblé que je ne m’appartenais plus tout à fait. Quelque chose de l’identité naturelle entre ce que j’étais et mon moi primitif et essentiel demeura à jamais détruit. Je suis devenu plus réservé que ma nature ne l’eût comporté, et moi, le cosmopolite de naguère, j’ai sans cesse le sentiment aujourd’hui que je devrais témoigner une reconnaissance particulière pour chaque bouffée d’air qu’en respirant je soustrais à un peuple étranger. Avec ma pensée lucide, je vois naturellement toute l’absurdité de ces lubies, mais notre raison a-t-elle jamais quelque pouvoir contre notre sentiment propre ? Il ne m’a servi à rien d’avoir exercé près d’un demi-siècle mon coeur à battre comme celui d’un « citoyen du monde [3] ». Non, le jour où mon passeport m’a été retiré, j’ai découvert à cinquante-huit ans, qu’en perdant sa patrie on perd plus qu’un coin de terre délimité par des frontières.


Notes

[2] Stefan Zweig, Le Monde d’hier, Souvenirs d’un Européen, traduction nouvelle de Serge Niémetz, éd. Belfond 1982 1993, Livre de poche.

Né à Vienne en 1881, Stefan Zweig s’est donné la mort en 1942, au Brésil, en exil.

[3] En français dans le texte.


université

Citation :
J'avais une certaine méfiance à l'égard de toute étude universitaire, méfiance qui, aujourd'hui encore [1942], n'a pas disparu. Pour moi, l'axiome d'Emerson, que les bons livres remplacent la meilleure université, est resté inébranlablement valable, et je suis toujours persuadé que l'on peut devenir un excellent philosophe, historien philologue, juriste ou tout ce qu'on voudra, ans avoir mis les pieds à l'université, ni même au lycée. D'innombrables fois, je me suis assuré dans la vie pratique que certains bouquinistes sont souvent mieux informés que les professeurs dont c'est le domaine, que les marchands d'art s'y entendent  mieux que les savants historiens de l'art, qu'une grande partie des anticipations et découvertes essentielles dans tous les domaines sont dues à des chercheurs solitaires.

[...]

Les pensées se développent en moi, sans exception, à partir des objets, des événements et des formes sensibles, tout ce qui est purement théorique et métaphysique demeurant inaccessible à mes capacités d'apprentissage.

Stephan Zweig, Le monde d'hier, Souvenirs d'un Européen, 1942, Poche p. 120-121,


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Mer 28 Déc - 20:52


ce livre n'est pas en soi "de littérature" mais les références y sont nombreuses



Citation :
Qu'est-ce qui rapproche des ouvrages aussi différents que les Essais de Montaigne, les Mémoires de Saint-Simon, les différentes Correspondances de Flaubert et Les Aventures d'Alice au pays des merveilles de Lewis Carroll ? Signés par des « écrivains oraux », ils affichent « autant de styles variés pour dire la richesse des tons, des intonations, du souffle de la parole et des différents bruits émis pour se faire comprendre ».

C'est l'idée défendue par le philosophe Ali Benmakhlouf, dans La Conversation comme manière de vivre. La conversation suppose la présence d'un interlocuteur : l'échange des mots devient un échange des corps ; la parole se fait relation à l'autre. Respiration. La « parole est moitié à celui qui parle, moitié à celui qui l'écoute », synthétisait Montaigne, qui écrivait : « Je parle au papier comme je parle au premier que je rencontre »... Flaubert, de son côté, « gueulait » tout haut ses phrases, jusqu'à s'érailler la voix.

Cheminant avec aisance de la philosophie arabe à la philosophie analytique, Ali Benmakhlouf affiche une liberté qui convient bien à son thème. Si Montaigne (auquel il avait consacré un essai en 2008) lui sert de fil rouge, l'auteur croise aussi la route de Roland Barthes, d'Al-Fârâbî, de Marcel Proust, de Ludwig Wittgenstein ou de Stanley Cavell. Il avance sur la ligne oblique qui relie les massifs de l'écriture et de l'oralité. Pour explorer une voie qui comporte toujours un risque, une déconcertation possible, puisque la conversation ne se réduit jamais au sujet abordé, à la différence de ce qu'impose la « bonne rhétorique ».

Dans la conversation, les « mots sont mouvement et action », note Benmakhlouf. Converser, c'est voyager, écrivait Descartes...

— Juliette Cerf Télérama 14/11/2016


passionnant et dense petit essai de ce philosophes dont j'avais déjà signalé Pourquoi lire les philosophes arabes








« Cette singulière enfant prenait plaisir à faire semblant d'être deux personnes. »
Lewis Carroll, Alice au pays des merveilles,
cité par Ali Benmaklhouf dans Converser avec soi-même, p. 107


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 1 Jan - 13:06


Antonio Gramsci, Je hais le nouvel an

1er janvier 1916 sur l’Avanti!, édition de Turin, rubrique « Sotto la Mole »Traduit par Olivier Favier



Antonio Gramsci a écrit:
Chaque matin, à me réveiller encore sous la voûte céleste, je sens que c’est pour moi la nouvelle année. C’est pourquoi je hais ces nouvel an à échéance fixe qui font de la vie et de l’esprit humain une entreprise commerciale avec ses entrées et sorties en bonne et due forme, son bilan et son budget pour l’exercice à venir. Ils font perdre le sens de la continuité de la vie et de l’esprit. On finit par croire sérieusement que d’une année à l’autre existe une solution de continuité et que commence une nouvelle histoire, on fait des résolutions et l’on regrette ses erreurs etc. etc. C’est un travers des dates en général. On dit que la chronologie est l’ossature de l’Histoire; on peut l’admettre. Mais il faut admettre aussi qu’il y a quatre ou cinq dates fondamentales que toute personne bien élevée conserve fichée dans un coin de son cerveau et qui ont joué de vilains tours à l’Histoire. Elles aussi sont des nouvel an. Le nouvel an de l’Histoire romaine, ou du Moyen Âge, ou de l’Époque moderne. Et elles sont devenues tellement envahissantes et fossilisantes que nous nous surprenons nous-mêmes à penser quelquefois que la vie en Italie a commencé en 752, et que 1490 ou 1492 sont comme des montagnes que l’humanité a franchies d’un seul coup en se retrouvant dans un nouveau monde, en entrant dans une nouvelle vie. Ainsi la  date devient un obstacle, un parapet qui empêche de voir que l’histoire continue de se dérouler avec la même ligne fondamentale et inchangée, sans arrêts brusques, comme lorsque au cinéma la pellicule se déchire et laisse place à un intervalle de lumière éblouissante. Voilà pourquoi je déteste le nouvel an. Je veux que chaque matin soit pour moi une année nouvelle. Chaque jour je veux faire les comptes avec moi-même, et me renouveler chaque jour. Aucun jour prévu pour le repos. Les pauses je les choisis moi-même, quand je me sens ivre de vie intense et que je veux faire un plongeon dans l’animalité pour en retirer une vigueur nouvelle. Pas de ronds-de-cuir spirituels. Chaque heure de ma vie je la voudrais neuve, fût-ce en la rattachant à celles déjà parcourues. Pas de jour de jubilation aux rimes obligées collectives, à partager avec des étrangers qui ne m’intéressent pas. Parce qu’ont jubilé les grands-parents de nos grands parents etc., nous devrions nous aussi ressentir le besoin de la jubilation. Tout cela est écœurant.

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 20 Jan - 11:43

un livre que je n'ai pas lu, mais tous les autres de l'auteur, et je partage essentiellement ce qu'en dit Tristan Leoni, de DDT21, dans

Du spirituel dans l’homme et dans le prolétaire en particulier. Autour de Houellebecq et de « Soumission »

la seule chose que je n'ai pas appréciée est la phrase en exergue : « Les romans, on s’en fiche, surtout ceux d’un auteur à la mode comme Houellebecq, l’art c’est l’aliénation, la religion n’en parlons pas, alors ?! Alors peut-être, mais pas tout à fait.»

Est-ce ironique ? Je ne saisis pas la nécessité de prendre ses distances avec les romans en général, ni de considérer l'art comme aliénation, d'autant que le texte le dément, mais sans doute quelque chose m'aura échappé. Je conseille ce texte, un des meilleurs sur Houellebecq, et l'ai l'ai lu comme ça aussi. Ses poèmes sont très bons

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 10 Mar - 12:04

Citation :
Pepe Carvalho, le détective privé créé par Montalbán en 1972 s'érige contre son auteur, ses idées et celles qu'il lui a prêtées en particulier au niveau politique (socialisme, communisme, anarchisme, capitalisme, fascisme, métissage), le fait de vouloir refaire le monde, l'histoire ou même la science et de pérorer devant les journalistes [...] mais aussi contre la culture qui « ne lui a pas appris à vivre » (il brûle dans la cheminée les livres qu'il a lus et les romans de son créateur)

source http://laculturesepartage.over-blog.com/article-28182801.html

en 2011, j'y faisais référence dans le poème VOUS VERREZ BIEN, le dernier de la série CRISE EN VERS

Ah ! Pepe ! Quand tu brûlais Hegel
Le soir, au fond du foyer
Ah ! quel bel âtre en gueule
De bois. Fin de l'histoire, voyez

Quelle valeur d'usage ont les livres usés
Par l'ennui de les lire
En place d'en sourire et vivre énabusé
Sous la pluie délétère

[...]

je suis depuis quelques temps confronté à un problème redoutable, la place de vivre dans un appartement trop petit, où j'ai (nous) accumulé un tas de choses que je n'utiliserai plus, ni personne ici, notamment des livres. Je souhaite m'en débarrasser mais il est hors de question que je les brûle même les plus mauvais. J'ai songé aux bouquinistes (bof...), à les donner à la bibliothèque (pas vraiment preneuse), à une association en banlieue, à une prison... ces dernières solutions ayant ma préférence, mais j'ai la flemme. En attendant, je vais les disséminer ici ou là à l'occasion de mes balades, ce qui ne m'empêchera pas d'en glisser quelques-uns, à leur juste place, dans les cartons d'un bouquiniste ou sur les rayons de la bibliothèque municipale

ma bibliothèque contient évidemment des livres auxquels je tiens, de toutes sortes, mais ne représente rien, du moins pas celle des livres que j'ai lus, la plupart empruntés, dont les meilleurs

je serai le vieux qui offre ses livres à tous vents, au mieux lisant

PS : enfin, s'il se trouvait, parmi ma lectorate, quelqu'un intéressé, qu'il ou elle me le fasse savoir à Patlotcharobasefreepointfr

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Jeu 30 Mar - 10:37



il est intéressant d'étudier l'évolution du sens du mot littérature

CNRTL a écrit:
I. − Vieilli
A. − Connaissance des lettres, culture générale. Ton père me devina (...) c'était un homme sans grande éducation, sans littérature (...) mais qui avait le coup d'œil juste (Labiche, Cigale chez Fourmis,1876, 1, p. 194).
B. − Corps des gens de lettres. Ah! mais il faut que je vous dise que la littérature voyant ma canne, mes boutons travaillés, a décidé que j'étais le Benjamin d'une vieille anglaise (Balzac, Lettres Étr.,1834, p. 211).
II.
A. − Usage esthétique du langage écrit. La littérature; histoire et littérature; langue et littérature; théorie de la littérature; doctrines, tendances de la littérature. C'est ce que Flaubert exprimait sous cette forme paradoxale : « les bourgeois ont la haine de la littérature ». La preuve que ce n'est pas « l'art » qui a séduit le public dans Madame Bovary, c'est qu'il n'a jamais pu lire Salammbô (Lemaitre, Contemp.,1885, p. 82).Jamais le problème de la littérature n'avait été, jusqu'à Edgar Poe (...), abordé au moyen d'une analyse où la logique et la mécanique des effets étaient délibérément employées (Valéry, Variété II,1929, p. 143):
1. J'ai écrit (...) ceci qui me paraît d'une évidente vérité : « C'est avec les beaux sentiments qu'on fait de la mauvaise littérature. » (...) J'aurais aussi bien pu écrire que les meilleures intentions font souvent les pires œuvres d'art et que l'artiste risque de dégrader son art à le vouloir édifiant. Gide, Journal,1940, p. 52.
B. − Ensemble des productions intellectuelles qui se lisent, qui s'écoutent.
1. [La production est définie par sa matière]
a)
α) Littérature + adj.
− Littérature + adj. précisant l'orig. géogr. des œuvres.Littérature anglaise, chinoise, française. On sait que la littérature britannique pousse la chasteté jusqu'à la pruderie (Baudel., Paradis artif.,1860, p. 402).Boylesve était radicalement clos à tout ce qui était étranger : (...) il avait pour les littératures étrangères en général une antipathie si involontaire qu'elle en prend comme une valeur de trait éthique (Du Bos, Journal,1926, p. 134).
− Littérature + adj. précisant une période.Littérature ancienne, médiévale. Après le collège, on dévore la littérature contemporaine (Lemaitre, Contemp.,1885, p. 289).
− Littérature + adj. ou compl. de nom précisant un genre d'œuvres.Littérature décadente, dramatique, enfantine, engagée, érotique, légère, marginale, pieuse, populaire; littérature de gare, de masse. Les procédés inhérents à la littérature d'observation (Bourget, Nouv. Essais psychol.,1885, p. 213).Les jours de la littérature psychologique à affabulation romanesque sont comptés (Breton, Nadja,1928, p. 17).
β) P. méton., péj. [P. oppos. à la réalité] Ce qui possède un caractère peu authentique, artificiel, superficiel. Et tout le reste est littérature (Verlaine, Œuvres poét. compl., Jadis, Paris, Gallimard, 1962 [1884], p. 327).Elle [Mmede Sévigné] voyait un peu de littérature dans ce désespoir d'être séparée de cette ennuyeuse Mmede Grignan (Proust, J. filles en fleurs,1918, p. 762).
− En emploi interjectif :
2. mme arrow : Quand il ne rançonne pas, il tue. courpière : Littérature! mme arrow : Réalité!... Je le sais, peut-être! Hermant, M. de Courpière,1907, III, 3, p. 23.
b) Bibliographie d'un sujet. P. ext. Ensemble d'ouvrages produits dans une matière, de publications éditées par un groupe social. Littérature médicale, scientifique. Caroline (...) lut d'abord, avec la profonde indifférence qu'on a pour la littérature municipale, ces premières lignes : « Arrêt de la cour d'assises de Poitiers... » (Gozlan, Notaire,1836, p. 127).L'efficacité du sérum antitétanique, pour ceux qui étaient au courant de la littérature de la question, paraissait un fait bien établi (Camus, Gournayds Nouv. Traité Méd. fasc. 2 1928, p. 798).
2. [La production se définit par son moyen d'expression]
a) Littérature orale. Catégorie d'œuvres d'expression orale non écrite. Jusqu'au xixesiècle les peuples balkaniques ont vécu presque exclusivement sur leur fonds de littératures orales : contes surnaturels en prose et chants populaires (Arts et litt.,1936, p. 52-4):
3. ... on s'est souvent demandé pourquoi les mythes, et plus généralement la littérature orale, font un si fréquent usage de la duplication, triplication ou quadruplication d'une même séquence. Lévi-Strauss, Anthropol. struct.,1958, p. 254.
b) MUS. Ensemble d'œuvres musicales relatives à un instrument. Les arpèges sont très usités dans la littérature du piano et dans la musique de chambre (Koechlin, Harm., t. 2, 1930, p. 102).
C. − Travail qui aboutit à cette production :
4. Pourquoi ne travaillez-vous pas davantage? Le seul moyen de supporter l'existence, c'est de s'étourdir dans la littérature comme dans une orgie perpétuelle. Le vin de l'art cause une longue ivresse et il est inépuisable. C'est de penser à soi qui rend malheureux. Flaub., Corresp.,1858, p. 277.
− P. méton. Carrière des lettres. Je sais que la littérature ne nourrit pas son homme. Par bonheur, je n'ai pas très faim (Renard, Journal,1902, p. 724).Tu seras éternellement le petit jeune homme qu'il a lancé dans la littérature et qui lui doit tout (Beauvoir, Mandarins,1954, p. 141).
D. − Fonctionnement du langage qui constitue cette production. Synon. littérarité :
5. Ce que l'école admire dans l'écriture d'un Maupassant ou d'un Daudet, c'est un signe littéraire enfin détaché de son contenu, posant sans ambiguïté la Littérature comme une catégorie sans aucun rapport avec d'autres langages, et instituant par là une intelligibilité idéale des choses. R. Barthes, Le Degré zéro de l'écriture, Paris, éd. du Seuil, 1972 [1953], p. 50.
E. − Ensemble d'études sur cette production. Cours, professeur de littérature; histoire de la littérature. Le nombre des œuvres littéraires qui survivent autrement que dans les manuels de littérature (...), qui influencent encore les destinées individuelles sont extrêmement rares (Mauriac, Journal 2,1937, p. 161).Des travaux de littérature comparée, des études sur le « préromantisme français » et sur les « sources occultes » communes aux deux pays [l'Allemagne et la France] (Béguin, Âme romant.,1939, p. 327):
6. J'ai bien retrouvé sur sa figure, surtout quand il parle de M. Mairobert, l'âcreté qui fait la seule vie des articles de littérature compris dans le pamphlet rouge. Stendhal, L. Leuwen, t. 3, 1835, p. 112.
REM. 1.
Littéraillerie, subst. fém.,hapax. En voilà bien assez sur ma littéraillerie et sur tout ce qui n'est pas plaisant (Balzac, Lettres Étr.,1834, p. 162).
2.
Littératuriser, verbe intrans.,hapax. En le flattant sur la littérature, on se rend intime (parce qu'il littératurise avec vous, que vous lui fournissez la jouissance d'amour-propre dont il a besoin) (Stendhal, Journal,1810p. 341).
3.
Littératurisme, subst. masc. Caractère de ce qui appartient à la littérature. Ont peut affirmer que le littératurisme, si l'on appelle ainsi la volonté de la littérature de relever de lois propres et de repousser celles de l'intellectualité, n'eut jamais d'opposants plus effectifs (...) que les classiques français du grand siècle (Benda, Fr. byz.,1945, p. 170).
4.
Littératuriste, adj.,hapax. Aujourd'hui, MM. Alexandre Dumas et Victor Hugo, qui savent mieux que personne à quoi s'en tenir sur la valeur de la spécialité littératuriste, (...) s'en viennent (...) protester contre toute espèce d'organisation (Proudhon, Confess. Révol.,1849, p. 377).
5.
Littératurite, subst. fém.,hapax. Ces commentaires sont des types parfaits de « littératurite » à propos d'art (Bremond, Poés. pure,1926, p. 133).
Prononc. et Orth. : [liteʀaty:ʀ]. [lit(t)-] ds Barbeau-Rodhe 1930. V. littéraire. Att. ds Ac. dep. 1694. Étymol. et Hist. A. 1121-34 « ce qui est écrit, le sens littéral (d'un texte) » (Philippe de Thaon, Bestiaire, éd. E. Walberg, 955), seulement au xiies. (v. T.-L. et FEW t. 5, p. 379). B. 1. 1495 « érudition, connaissance (acquise dans l'étude des livres) » (J. de Vignay, Miroir hist. ds DG); ca 1500 (Philippe de Commynes, Mémoires, éd. J. Calmette, t. 2, p. 340); 2. 1680 « le corps des gens de lettres » (Rich.); 3. 1736-40 « ensemble des productions littéraires » (F. Granet, Réflexions sur les ouvrages de littérature); 4. 1758 « ensemble de ce qui a été écrit sur un sujet donné » (Duhamel du Monceau, La physique des arbres, Dissertation sur les méthodes de bot., t. 1, p. xlvij); 5. 1884 emploi péj. (Verlaine, Jadis et naguère, p. 207 : ... Et tout le reste est littérature). Empr. au latinlitteratura (de litterae « lettres ») « écriture », « ce qui concerne l'étude des lettres » et « production littéraire »; l'a. m. fr. avait lettreüre « érudition » issu du lat. litteratura et attesté du xiieau xives. (v. T.-L. et FEW, loc. cit.). Fréq. abs. littér. : 5 340. Fréq. rel. littér. : xixs. : a) 5 725, b) 6 152; xxes. : a) 10 898, b) 7 972.
DÉR.
Littératurer, verbe intrans.Faire de la littérature. Tâchez d'être seule dimanche prochain dans l'après-midi, afin que nous ayons nos aises pour littératurer à loisir. Il y a moyen, je crois, en huit jours, de faire de ce livre un chef-d'œuvre ou quelque chose d'approchant (Flaub., Corresp.,1861, p. 420).Emploi adj. L'Existentialisme, au théâtre et en philosophie, Sartre et tous ces jeunes littérateurs littératurants qui se trémoussent dans les caves de Saint-Germain-des-Prés (Cendrars, Lotiss. ciel,1949, p. 302).− [liteʀatyʀe], (il) littérature [liteʀaty:ʀ]. − 1reattest. 1861 (Flaub., loc. cit.); de littérature, dés. -er.
BBG. − Escarpit (R.). La Déf. du terme Littérature. In : Congrès de l'Assoc. Internat. de Litt. comp. Bordeaux, 1961, pp. 1-7; In : Congrès de l'Assoc. Internat. de Litt. comp. 3, 1962. Utrecht, 1965, pp. 77-89. - Léonard (A.). La Crise du concept de littérature en France au xxes. Paris, 1974, 270 p.

intéressant car nonobstant quelque adjectif on pourrait y verser tout ce qui s'écrit voire se parle. Depuis le 19è siècle et plus encore aujourd'hui, il s'agit surtout de la littérature qui se vend. Il n'est donc pas anodin que la littérature soit définit davantage par le commerce qui en est fait, de l'édition à l'université en passant par les éditeurs, que par les écrivains eux-mêmes

dans le sens où je parle de la poésie et de la poétique, elles ne sauraient être considérées comme relevant du (seul) champ littéraire. Je soutiens que la poésie n'est pas une partie de la catégorie littérature, précisément pour les raisons évoquées plus haut. On l'y fait rentrer pour la vendre, et des "poètes" s'y rangent aussi en marchands d'eux-mêmes

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Jeu 30 Mar - 21:37


Eugene Izzi, Chicago en flammes, 1997, A Matter of Honor




Pietro a écrit:
Un roman puissant avec une fin au couteau

Eugene Izzi est un auteur américain décédé en 1996 dans des circonstances qui restent mystérieuses. Il faut dire que cet auteur engagé n'y va pas par quatre chemins pour raconter ses histoires criminelles, dont le cadre est systématiquement la ville bouillante de Chicago.

Une fille est assassinée en pleine rue, ce qui ravive les tensions ethniques déjà existantes entre les différentes communautés. Et Chicago finit par s'embraser dans une violence extrême. L'un des deux inspecteurs protagonistes principaux du roman décide de rétablir la vérité sur le meurtre. Une mécanique implacable se met en marche.

Chicago en flammes est une histoire violente, épique, une histoire d'amour et de haine, c'est surtout le roman le plus abouti d'Eugene Izzi. Un roman écrit dans un style simple, percutant, sauvage, et qui dégage une grande puissance. Tous les ingrédients du polar noir sont présents: intrigue policière, personnages fouillés, scènes chocs, rebondissements.

Les cent dernières pages sont de haute volée.
Un roman noir époustouflant et indispensable.

Dans le même genre sur ce blog :
Ville noire ville blanche, Richard Price

extrait Rivages/Noir, chap 21, p.188

Citation :
Les gens, dans l'ensemble, étaient stupides. Généralement, il ne fallait pas longtemps à la plupart des flics pour s'en apercevoir, et Ellis Turner avait mis encore moins de temps que les autres, car il s'en depuis qu'il état petit. Ayant grandi dans la cité Robert Taylor, le plus vaste projet de grands ensembles de tout le pays, il était bien placé pour savoir à quel point les gens pouvaient être stupides.

Ellis avait 13 ans, et il venait d'entrer au lycée, lorsqu'il avait vu pour la première fois un Blanc qui ne portait pas un uniforme de policier. Le pasteur de sa mère affirmait que la radio et la télévision étaient les outils du diable, aucun appareil de ce genre n'avait jamais franchi le seuil de leur appartement. Aucun homme non plus, d'ailleurs, après que le père d'Ellis les avait abandonnés. Ellis appartenait à la catégorie la plus répandue dans toute la cité, chez les jeunes Noirs : c'était un enfer sans père.

À cette époque, tout son univers tournait autour de sa mère, de l'école qui était située au coin de la rue, à l'intérieur même de la cité, et autour de l'église, trois rues plus loin, où sa mère, le tenant par la main, le conduisait non seulement le dimanche, mais aussi le mercredi et le vendredi soir...


pour les curieux, toujours croiser la lecture des romans noirs noirs américains avec leur musique
cf II1.7 de l’influence des Gospel et Spiritual dans le jazz , Patlotch 2002

à part ça, un des meilleurs romans pour comprendre comment, aux USA, surgit une émeute, parole de flic noir, ceci  dit pour faire chier les "camarades", de toutes couleurs, au demeurant


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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Jeu 29 Juin - 14:00


Denis Grozdanovitch, Le petit Grozda, Les merveilles oubliées du Littré, Points Goût des Mots 2008





Citation :
Denis Grozdanovitch est inclassable, mais consigne lui-même tout ce qu'il voit, tout ce qu'il lit. C'est ainsi qu'est né l'idée du Petit Grozda : de ses plongées régulières dans le Petit Littré, l'écrivain a retenu des mots oubliés, comme ces battants-l'oeil, mèches que les jeunes femmes timides laissent avancer sur les tempes pour se dissimuler, ou ce vieux blézimarder, qui signifiait « se couper mutuellement les répliques » et que Grozda verrait bien appliqué aux débats entre intellos pontifiants sur nos plateaux de télévision… De délicieux commentaires, ironiques et subtils, ponctuent ce dictionnaire d'un nouveau genre, qui déterre les trésors enfouis de notre langue !

je retiens en exemple Trompe-conscience, qui est en soi un condensé... La liste avec majuscule en commentaire donne une idée des mots dégotables à goûter dans Le petit Grozda

Citation :
Trompe-conscience

S'il y avait une chose qu'il avait fini par apprendre d'expérience, c'était celle-ci : dès lors qu'au sein de l'esprit le désir venait jouer son rôle de trompe-conscience, il était impossible d'accorder le moindre crédit à nos jugements - même ceux qui se présentaient sous les dehors les plus objectifs.

LITTRÉ. « Ce qui est à la conscience ce qu'un trompe-l'œil est à l'œil », le père Jérôme, dans Feuille d'avis des montagnes, Locle-Chaux-de-Fonds, canton de Neuchâtel, 28 janv. 1875.

COMMENTAIRE. Un philosophe injustement tombé dans l'oubli, Jules de Gaultier, a développé, à la suite de Nietzsche, une brillante théorie de l'esprit en tant que mécanisme trompe-conscience. Selon lui, en effet, notre cerveau n'est qu'une machine à engendrer perpétuellement l'illusion et la meilleure sagesse possible est de savoir s'abandonner aux inéluctables jeux de trompe-l'œil et donc de trompe-conscience dont nous sommes les dupes.

Or, fait rarissime en philosophie, Jules de Gaultier n'ôte pas son épingle du jeu et considère sa propre vision et son propre personnage comme partie intégrante de la comédie humaine; le précepte majeur y demeurant de jouer humblement (sans exclure toutefois de le faire avec brio) le rôle qui nous est imparti sur la scène du monde : que nous soyons Gâte-papier un peu Tartuffe, Battologue toujours mal-venant, Trissotin nettement Trigaud, Jeannot et en même temps Tâte-au-pot, Robien définitivement Tracassier, Gros-jean béatement Hugolâtre, Pousse-au-cul à tendance Rameneur, Nouvelliste bêtement Oblivieux, Trainspotter tristement Soupe-tout-seul, Tapoteur tout-à-fait Pornocrate, Ornitophile un peu Niaisot, Néologue hélas Malflairant, Lakiste et néanmoins Okygraphe, Josse fatalement Empaumeur, Gobe-mouches inévitablement Idémiste, Dugazon sournoisement Cogne-fétu, Bureaumane-Lucubrateur, Bébé-Lunicole, Anecdotier devenu Métromane, Lundiste ardent Observantin, Pédantasse curieusement Octophile, Roger-bontemps inconsciemment Souffre-Bonheur, Matéologue mais Noctivague, Tartouilleur presque obligatoirement Scatophile, à la fois Abstème et fervent Ignorantiste, Scapin horriblement Singeur, Lambertin bien sûr Marotiste, Ardélion et Œstromane sur les bords, Stampomane tourné Atticiste, Luminariste crypto-Séraphin, tout simplement Tafouilleux, ou même, pour finir (et pourquoi pas ?), Paumier-Bricoleur tourné Écrivassier sur le tard !

je retiens (pour me définir ?) Métromanie, manie de faire des vers, avec cet exemple que j'emprunte à CNRTL : « Il avait été pris d'une métromanie subite et intarissable vers l'âge de soixante-cinq ans » (Sainte-Beuve, Caus. lundi, t. 14, 1851-62, p.132), manie qui selon Grozdanovitch « ne touche apparemment plus grand monde », et dont l'ère Macron tendrait à me guérir, puisque mon dernier poème remonte au 3 mai...

Littré selon Grozda cite encore une Lettre du roi de Prusse à Voltaire, du 12 juin 1740 : « Vous voyez, mon cher ami, que le changement du sort ne m'a pas tout à fait guéri de la métromanie, et que peut-être je n'en guérirai jamais »

à la bonne heure, j'y retourne immédiatement !

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 8 Juil - 11:45


Michel Houellebecq, Rester vivant, méthode, 1991



ce texte d'une vingtaine de pages est un des premiers publiés par l'auteur. Il parle de la poésie. Il comporte quatre parties : D'abord, la souffrance; Articuler; Survivre; Frapper là où ça compte

voici un extrait de Survivre

Citation :
  Un poète mort n'écrit plus. D'où l'importance de rester vivant.

  Ce raisonnement simple, il vous sera parfois difficile de le tenir. En particulier au cours des périodes de stérilité créatrice prolongée.
  Votre maintien en vie vous apparaîtra, dans ces cas, douloureusement inutile; de toute façon, vous n'écrirez plus.
  À cela, une seule réponse : au fond, vous n'en savez rien. Et si vous vous examinez honnêtement, vous devrez finalement en convenir. On a vu des cas étranges.
 Si vous n'écrivez plus, c'est peut-être le prélude d'un changement de forme. Ou d'un changement de thème. Ou des deux. Ou c'est peut-être, effectivement, le prélude de votre mort créatrice. Mais vous n'en savez rien. Vous ne connaîtrez jamais exactement cette part de vous-même qui vous pousse à écrire. Vous ne la connaîtrez que sous des formes approchées, et contradictoires. Égoïsme ou dévouement ? Cruauté ou compassion ? Tout pourrait se soutenir. Preuve que, finalement, vous ne savez rien; alors ne vous comportez pas comme si vous saviez. Devant votre ignorance, devant cette part mystérieuse de vous-même, restez honnête et humble.

 Non seulement les poètes qui vivent vieux produisent dans l'ensemble davantage, mais la vieillesse est le siège de processus physiques et mentaux particuliers, qu'il serait dommage de méconnaître.

un extrait de Frapper là où ça compte

Citation :
  Ne recherchez pas la connaissance pour elle-même. Tout ce qui ne procède pas directement de l'émotion est, en poésie, de valeur nulle.
 (Il faut bien sûr entendre émotion au sens large; certaines émotions ne sont ni agréables ni désagréables; c'est en général le cas du sentiment d'étrangeté)

 L'émotion abolit la chaîne causale; elle est seule capable de faire percevoir les choses en soi; la transmission de cette perception est l'objet de la poésie.
 Cette identité de buts entre la philosophie et la poésie est la source de la secrète complicité qui les lie. Celle-ci ne se manifeste pas essentiellement par l'écriture de poèmes philosophiques; la poésie doit découvrir la réalité par ses propres voies, purement intuitives, sans passer par le filtre d'une reconstruction intellectuelle du monde. Encore moins par la philosophie exprimée sous forme poétique, qui n'est le plus souvent qu'une misérable duperie. Mais c'est toujours chez les poètes qu'une philosophie neuve trouvera ses lecteurs les plus sérieux, les plus attentifs et féconds. De même, seuls certains philosophes seront capables de discerner, de mettre au jour et d'utiliser les vérités cachées dans la poésie. C'est dans la poésie, presque autant que dans la contemplation directe - et beaucoup plus que dans les philosophies antérieures -, qu'ils trouveront matière à de nouvelles représentations du monde.
[...]
  Croyez à l'identité entre le Vrai, le Beau, et le Bien.
[...]
  La vérité est scandaleuse. Mais, sans elle, il n'y a rien qui vaille. Une vision honnête et naïve du monde est déjà un chef-d' œuvre. En regard de cette exigence, l'originalité pèse peu. Ne vous en préoccupez pas. De toute manière, une originalité se dégagera forcément de la somme de vos défauts. Pour ce qui vous concerne, dites simplement la vérité; dites tout simplement la vérité, ni plus ni moins.

  Vous ne pouvez aimer la vérité et le monde. Mais vous avez déjà choisi. Le problème consiste maintenant à tenir ce choix. Je vous invite à garder courage. Non que vous ayez quoi que ce soit à espérer. Au contraire, sachez que vous serez très seuls. La plupart des gens s'arrangent avec la vie, ou bien ils meurent. Vous êtes des suicidés vivants.

  À mesure que vous approchez de la vérité, votre solitude augmente. Le bâtiment est splendide, mais désert. Vous marchez dans des salles vides, qui vous renvoient l'écho de vos pas. L'atmosphère est limpide et invariable; les objets semblent statufiés. Parfois vous vous mettez à pleurer, tant la netteté de la vision est cruelle. Vous aimeriez retourner en arrière, dans les brumes de l'inconnaissance; mais au fond vous savez qu'il est déjà trop tard.

  Continuez. N'ayez pas peur. Le pire est déjà passé. Bien sûr, la vie vous déchirera encore; mais, de votre côté, vous n'avez plus tellement à faire avec elle. Souvenez-vous-en : fondamentalement, vous êtes déjà mort. Vous êtes maintenant en tête à tête avec l'éternité.

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Mar 11 Juil - 10:47


lire, écrire, choisir


Entretien en 6 parties avec Marc Edouard Nabe à propos de Michel Houellebecq, réalisé le 04 octobre 2010.

1/6 : quand Houellebecq et Nabe étaient voisins
2/6 : Le milieu littéraire a-t-il consacré Houellebecq au détriment de Nabe ?
3/6 : Nabe s'interroge cette fois sur les qualités prophétiques de Houellebecq
4/6 : Houellebecq et l'art contemporain
5/6 : Le Goncourt et l'ambition de Houellebecq
6/6 : la manière dont Houellebecq évoque les people et l'amitié entre Houellebecq et Beigbeder
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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Lun 2 Oct - 18:09


Dostoïevski Les démons (Les possédés), 1871, deuxième partie, chapitre X, Trad. Markowicz, Babel p. 391-394


Dostoïevski, la revendication ouvrière, les activistes,
et l'émeute incendière



Netchaiev, Bakounine, Dostoievski

Citation :
L'aventure qui nous arriva en chemin fut, elle aussi, quelque peu surprenante. Mais il faut tout raconter dans l'odre. Une heure avant que Stéphane Trofimovitch et moi, nous ne sortions, il y avait une foule de gens, qui traversait la ville et ne passait pas inaperçue - des ouvriers des Chpigouline, environ soixante-dix personnes, peut-être plus. On affirma plus tard que ces soixante-dix étaient des représentant élus par tous les ouvriers, qui étaient près de neuf cents chez les Chpigouline, représentants qui devaient aller trouver le gouverneur, et, vu l'absence de leurs patrons, chercher justice auprès de lui contre le gérant de l'usine, lequel, en fermant l'usine et en licenciant les ouvriers, les pillait tous impudemment - un fait qui, aujourd'hui, ne souffre aucune contestation. D'autres réfutent jusqu'à présent cette idée d'élection, affirmant que, soixante-dix personnes, c'était trop pour des représentants, que, tout simplement, la foule était composée des gens les plus pillés, et qu'ils ne venaient donc parler que pour eux-mêmes, en sorte que la "révolte" générale de l'usine, dont on nous a tellement rebattu les oreilles, en fit, elle n'a tout simplement pas existé.

D'autres encore affirment avec passion que ces soixante-dix hommes n'étaient pas de simples révoltés, mais, sans l'ombre d'un doute, des révoltés politiques, c'est-à-dire que, faisant déjà partie des plus violents, ils avaient été excités, en outre, par rien moins que des appels à la révolte. Bref, y avait-il là l'influence de quelqu'un, ou une incitation - jusque-là on ne le sait pas trop. Mon avis personnel, c'est que les ouvriers n'avaient pas lu du tout les appels à la révolte, et que, quand bien même ils les auraient lus, ils n'y auraient pas compris un mot, ne serait-ce que parce que les auteurs de ce genre d'écrits, malgré toute leur violence, ont un style très confus. Mais comme, réellement, les ouvriers vivaient très mal - et que la police, à laquelle ils s'étaient adressés, ne voulait pas écouter leurs plaintes, qu'y aurait-il eu de plus naturel de se rendre tous, en foule, chez "le général lui-même", si cela pouvait se faire, leurs doléances bien en vue, de se disposer bien respectueusement devant son perron, et, sitôt qu'il paraîtrait, de se jeter à genoux, tous ensemble, pour en appeler à lui comme à la providence incarnée ? A mon avis, il n'y a pas à chercher de révolte, ni même de représentants, parce que c'est là un procédé ancien, historique : le peuple russe a toujours aimé parler avec "le général en personne", en fait, déjà pour le plaisir en soi, et quelle que soit l'issue de l'entretien.

C'est pourquoi je suis entièrement persuadé que, même si Piotr Stépanovitch, Lipoutine, et peut-être encore quelqu'un, même, je parie, Fédka, tournoyaient à l'avance parmi les ouvriers (puisqu'il existe réellement des indices assez fiables de cette circonstance), ils n'ont parlé qu'avec deux, trois, pas plus - disons, cinq personnes, et juste pour voir, et cette conversation n'a rien donné. Quant à la révolte, même si les ouvriers ont compris quelque chose à toute leur propagande, ils ont sans doute tout de suite arrêté d'écouter, comme s'il y avait là quelque chose de stupide et hors de propos. Fédka, c'était autre chose; lui, semble-t-il il réussit mieux que Piotr Stépanovitch. Dans l'incendie de la ville qui suivit trois jours plus tard, il s'avère à présent, et sans l'ombre d'un doute, que, de fait, deux ouvriers y ont pris part avec Fédka, sans compter qu'un mois plus tard, on arrêta trois autres anciens ouvriers dans le district, eux aussi pour incendie et pour pillage. Mais, même si Fédka eut bien le temps de les faire tomber dans l'action immédiate et directe, là encore, il ne s'agissait que de cinq hommes, pas plus, car nul ne peut rien dire de semblable au sujet des autres.

Quoi qu'il en soit, les ouvriers finirent par déboucher sur la petite place devant l'hôtel du gouverneur, et ils se disposèrent en ordre et en silence. Puis ils restèrent bouche bée à regarder le perron, et ils attendirent. On me rapporte que, dit-on, ils se découvrirent aussitôt, c'est-à-dire une bonne demi-heure avant l'apparition du patron de la province, lequel, comme par un fait exprès, était absent à ce moment-là. La police se montra tout de suite, d'abord par groupes isolés, puis avec la brigade au grand complet, par un ordre de dispersion. Mais les ouvriers ne bougèrent pas d'un pouce, comme un troupeau de béliers devant une barrière, et répondirent laconiquement qu'ils venaient voir "le général en personne"; on voyait qu'ils étaient fermement décidés. Les cris inhabituels cessèrent; ils furent vite remplacés par une réflexion, par des dispositions secrètes prises en chuchotant, une agitation sévère et soucieuse qui faisait froncer les sourcils de la hiérarchie. Le chef de la police préféra attendre l'arrivée de von Lembke lui-même [...]

[Dans les journaux] La variante la plus probable, je suppose, consitait en ceci que la foule avait été encerclée par tous les policiers disponibles [...]

Mais, je l'avoue, il y a quand même un problème que je n'arrive pas à résoudre : de quelle façon une foule toute bête - je veux dire ordinaire - de porteurs de doléances - certes, de soixante-dix personnes - fut-elle, dès le premier instant, au premier mot, présentée comme une foule en révolte menaçant de renverser l'ordre établi ?

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Ven 6 Oct - 21:23


j'avais réservé ce sujet à des extraits de livres que j'ai lus, que je recopie généralement "à la main". J'ai parlé ou non de Kazuo Ishiguro, dont j'avais lu quatre livres qui m'ont transporté, alors que j'étais réticent devant ce Japonais de langue anglaise : Un artiste du monde flottant, 1987 Les Vestiges du jour, 1990, L'inconsolé, 1997, Quand nous étions orphelins, 2001

si j'ai aimé particulièrement Les Vestiges du jour, c'est en raison des rapports de classes qui y sont finement observés et décrits au plus profond sur le plan psychologique, un peu comme chez Proust pour qui a deux paires de lunettes




Citation :
Majordome méticuleux, Mr Stevens parcourt la campagne anglaise en automobile. Le ton sur lequel il nous livre ses souvenirs et ses réflexions sur la dignité de sa fonction est, à l'image de son attitude vis-à-vis des événements, parfaitement retenu. Au gré des sous-entendus d'une langue délicieusement fluide et subtile, Ishiguro dresse, au-delà du portrait de toute une classe en déclin, le bilan d'une vie apparemment ratée. Dans ce roman mélancolique en demi-teintes, Booker Prize 1989, il révèle les failles d'un homme qui a refusé de reconnaître l'amour en Miss Kenton, ancienne gouvernante à qui il va rendre visite dans un ultime espoir inavoué. Malgré sa résistance aux changements, les choses ont sensiblement évolué. Darlington Hall appartient maintenant à un millionnaire américain, les positions de Lord Darlington durant l'entre-deux-guerres sont désormais vues d'un œil réprobateur et Miss Kenton a acquis une certaine lassitude. Maître du clair-obscur, Ishiguro ne tire pourtant pas de conclusion catégorique et laisse, en suspens, un infime espoir de bonheur à son personnage, enfin capable de pleurer et d'apprécier cette qualité de lumière qu'offre le jour déclinant, pas tout à fait disparu encore, qui traîne ses vestiges dans le ciel marin de la baie de Weymouth. --Sana Tang-Léopold Wauters

une quatrième de couv' :

Les grands majordomes sont grands parce qu'ils ont la capacité d'habiter leur rôle professionnel, et de l'habiter autant que faire se peut ; ils ne se laissent pas ébranler par les événements extérieurs, fussent-ils surprenants, alarmants ou offensants. Ils portent leur professionnalisme comme un homme bien élevé porte son costume. C'est, je l'ai dit, une question de "dignité". "Stevens a passé sa vie à servir les autres, majordome pendant les années 1930 de l'influent Lord Darlington puis d'un riche Américain. Les temps ont changé et il n'est plus certain de satisfaire son employeur. Jusqu'à ce qu'il parte en voyage vers Miss Kenton, l'ancienne gouvernante qu'il aurait pu aimer, et songe face à la campagne anglaise au sens de sa loyauté et de ses choix passés...

Ishiguro Kazuo, puisqu'en japonais le nom vient devant le prénom, a donc été "nominé" Prix Nobel de Littérature, et quoi que je pense de ce prix, j'en suis très heureux pour lui, comme du choix précédent de Bob Dylan, pour toute autre raison, et bien qu'il existe peu de plus mauvais guitariste que lui, du moins de célèbres...


et tant pis pour Murakami... il attendra

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 8 Oct - 12:55



Quel est le livre que vous n'avez jamais réussi à terminer ? Nous vous avons posé la question sur les réseaux sociaux, et vous avez été plus de trois mille à nous répondre. Voici le top 10 des livres qui vous sont tombés des mains.




1. "Ulysse", de James Joyce
vrai. Et pire, Finnegans Wake

2. "Les Bienveillantes", de Jonathan Littell
pas essayé

3. "À la Recherche du temps perdu", de Marcel Proust
je l'ai fini, Le temps retrouvé est le meilleur de tout, mais je n'ai pas lu le milieu

4. "Le Seigneur des anneaux", de J. R. R. Tolkien
pas essayé

5. "Belle du Seigneur", d'Albert Cohen
lu jusqu'au bout, deux ou trois fois

6. "L'Homme sans qualités", de Robert Musil
je l'ai achevé, facile, il est inachevé

7. "Le Rouge et le Noir", de Stendhal
lu entièrement, mais oublié

8. "Madame Bovary", de Gustave Flaubert
comment peut-on ne pas le finir ? Je préfère Bouvard et Pécuchet, inachevé mais achevable

9. "Cent ans de solitude", de Gabriel Garcia Marquez
lu quelques chapitres

10. "Voyage au bout de la nuit", de Louis-Ferdinand Céline
vrai. Je n'aime pas l'écriture de Céline, le faux parler populaire, les points de suspension... D'un château l'autre, 1957 (témoignage sur Sigmaringen où il est réfugié avec le gouvernement vichyste en exil et nombreux collaborateurs fuyant l'avancée des troupes du général Leclerc), est toutefois un fameux document

je m'étonne de ne trouver dans cette liste aucun roman de Balzac ou Dostoïevski, mais peut-être ne sont-ils plus lus du tout. J'ajouterais Thomas Pynchon et John Delillo qui a failli devenir Prix Nobel, Marguerite Duras dont je n'ai fini que La douleur, et désolé, Marguerite Yourcenar, juste effeuillée

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 18 Nov - 22:48


en exergue d'un livre que je viens de commencer, et qui m'a l'air plutôt bon, une citation qui m'a fait penser à mes "notes", pas forcément lues par un philosophe


Ludwig Wttgenstein a écrit:
Je pense que cela pourra intéresser un philosophe, quelqu'un qui peut penser par lui-même, de lire mes notes. Car même si je n'atteins la cible que rarement, il reconnaîtra quelle cible je me suis infatigablement efforcé d'atteindre.

De la certitude


Citation :
[...] Tu voyais à l'époque la même chose, les mêmes sentiments, quand tu accompagnais Agnès ou un autre candidat du Bloc en campagne, dans le regards des petits Blancs paniqués qui formaient le socle dur de votre électorat.Que ce soit dans les salles municipales de banlieue, avec à l'extérieur des bande caillerais et des associations antifascistes qui manifestaient contre votre venue. Ou dans les réunions électorales sous les préaux d villages de l'Est, qui n'avaient jamais vu un Arabe ni un Turc de leur vie mais vous filaient trente ou quarante pour cent des voix à chaque élection parce que, c'est bien connu, on déteste encore plus et on est encore plus angoissé par ce qu'on ne connaît pas mais que l'on croit connaître.

Ils avaient tous peur, les Français, de toute manière : la beurette maquilleuse avait peur, les petits Blancs avaient peur, les cadres délocalisables avaient peur, les mômes de cités avaient peur, les flics avaient peur. Les profs des collèges de ZEP, les toubibs en visite dans les HLM déglinguées, les retraités pavillonnaires, les ados blancs des zones rurbanisées avaient peur.

Les Chinois avaient peur des Arabes, les Arabes avaient peur des Noirs, les Noirs des Turcs, les Turcs des Roms. Tous avaient peur, tous avaient la haine. Et d'abord la peur et la haine les uns des autres.

Ça ne s'est pas calmé depuis, c'est le moins qu'on puisse dire, et c'est même pour ça que tu risques de te retrouver secrétaire d'État la semaine prochaine.

L'explosion a eu lieu. [...]
p.15

Jérôme Leroy est écrivain et rédacteur en chef culture de Causeur : Ses textes

Le FN gonflé à "Bloc" : entretien avec Jérôme Leroy
David Caviglioli BibliObs 16 novembre 2011


Jean-Marie et Marine Le Pen. (Sipa)

Dans un polar étouffant, Jérôme Leroy imagine la nuit qui mène l’extrême-droite au pouvoir. Entretien.

Citation :
Ça se passe du côté d’aujourd’hui. Les banlieues brûlent. Le gouvernement est débordé. Il décide d’ouvrir les ministères à Agnès Dorgelles, la fille du Chef, l’héritière présentable du Bloc Patriotique. C’est la nuit des dents longues. Pendant que la droite et son extrême négocient, deux membres du parti ont du mal à dormir. L’un va mourir, l’autre va devenir ministre. Comment en sont-ils arrivés là ? Leurs souvenirs glissent sur trente ans d’histoire française.

«Le Bloc» de Jérôme Leroy est plus qu’un excellent polar. C’est un cauchemar éveillé. Son auteur est un communiste qui écrit dans la presse de droite. Quelques bonnets de nuit se saisiront de ce drôle de CV pour lui reprocher de prendre ses délires «rouge-brun» pour des prophéties. On n’aime jamais les gens qui nous empêchent de roupiller en paix.


D.C.

Le Nouvel Observateur. Vous avez une particularité: vous êtes communiste et vous écrivez à «Causeur» et «Valeurs actuelles»…

Jérôme Leroy. Vous connaissez le marché de la pige : la presse de gauche ne paye pas. Je travaille pour les pages littéraires de ces deux titres. J’y suis très libre, je ne me cache pas. Les gens savent d’où je parle. Au PC, je suis et j’ai toujours été un militant de base. C’est un grand écart, mais j’ai des prédécesseurs, comme Patrick Besson, qui pouvait aussi bien écrire pour «l’Humanité» que pour «le Figaro».

Certains vous ont soupçonnés d’être un «rouge-brun»…

Cette expression ne veut rien dire. Elle peut signifier quelque chose en Russie, dans un contexte post-soviétique – tenez, on parle beaucoup de Limonov ces temps-ci. Mais cette fameuse alliance des extrêmes dans les années 1990 est très largement un fantasme, qui est partagé aussi bien à droite qu’à gauche. Dès qu’un discours allie le social et la nation, on dégaine cette expression. C’est une réduction intentionnelle.

Certes, l’extrême-droite adopte un discours axé sur le social, tandis que la gauche devient souverainiste. Mais on ne peut pas les ranger pour autant dans une même catégorie, sauf à penser que les mots ne veulent plus rien dire. Quant à me qualifier de rouge-brun, c’est absurde…

Dans un hebdomadaire satirique, un journaliste a écrit: «Leroy connaît bien son sujet – peut-être trop bien.» Cela me fait rire de lire dans la presse que mon roman montre une complaisance vis-à-vis du FN, quand on voit les couvertures de journaux et les sommaires d’émissions. Ce n’est pas moi qui invite Marine Le Pen à la télévision et à la radio.

On vous confond peut-être avec votre personnage, Antoine Maynard, intellectuel appointé par le Bloc Patriotique, mais assez critique vis-à-vis de l’extrême-droite…

Maynard n’est pas rouge, et pas forcément brun. J’ai connu des Maynard dans ma jeunesse, à Rouen, dans les années 1980. La gauche arrivait au pouvoir: il y avait un certain dandysme à intégrer les milieux d’extrême-droite. C’était avant même la poussée électorale du Front National. J’étais radicalement étranger à cet état d’esprit, mais c’étaient des camarades de lycée. J’avais des copains qui militaient à l’Action Française. J’avais beau être de gauche, j’avais cette particularité: j’aimais les écrivains de droite. D’ailleurs, Maynard, c’est un petit Drieu.

Maynard, ce n’est pas vous, donc ?

J’ai mis du moi en lui. On pourrait parler d’alterfiction, l’idée d’envisager une destinée parallèle, de se faire peur avec ce qu’on aurait pu être. Mais Maynard est surtout l’occasion d’une critique de la pensée d’extrême-droite, critique d’autant plus dure qu’elle est empathique. J’aurais pu choisir, par confort, de faire parler mes personnages à la troisième personne, mais j’aurais forcément basculé dans le jugement moral. Une certaine bonne conscience a oublié que ces gens sont des humains. Le monde est complexe: si on veut le comprendre, il faut montrer une certaine empathie. Qui n’est pas non plus de la sympathie. Maynard s’exprime à la deuxième personne. J’ai repris le «tu» d’Apollinaire, dans «Zone». C’est un pronom qui me fascine: on comprend que le narrateur parle, et en même temps on vous force à le devenir.

Êtes-vous capable, comme Maynard, de monter un Luger P08 ?

Ce modèle-là, non. J’ai appris à monter pendant mon service militaire les armes de dotation de l’armée, le pistolet Mac 50 et le Famas. Mais je rappelle que mon livre est un roman.

Les correspondances entre le Bloc Patriotique et le Front National, ou entre Dorgelles et Le Pen, sont tout de même évidentes…

C’est vous qui le dites. J’ai cherché, en assemblant des données historiques, à imaginer le scénario de l’ascension d’un parti d’extrême-droite. Je pense que cette ascension est résistible, pour reprendre le mot de Brecht. Mais je constate qu’elle est hélas devenue une hypothèse politique comme une autre.

On ressent dans votre roman une fascination esthétique pour une certaine extrême-droite…

Ce qu’est l’extrême-droite m’intéresse. A travers son prisme, et en prenant le risque d’employer le « je » romanesque, j’ai voulu montrer comment on en est arrivés où nous sommes, à une France où tout le monde a peur de tout le monde, et où le problème de la lutte des classes est posée en termes ethniques. Quand j’étais adolescent, à la fin des années 1970 et au début des années 1980, ce n’était pas comme ça. Le personnage de Stanko, le skinhead devenu chef de la sécurité du parti, est un enfant des 30 années de crise qui se sont écoulées. Cette génération avait des pères ouvriers fiers de leurs boulots, qui se sont fait massacrer par ce qu’on n’appelait pas encore la mondialisation. Les chocs comme la fermeture d’Usinor, à Denain en 1978, ont provoqué la naissance des identitaires.

L’épigraphe du roman est une citation de Wittgenstein: «Car même si je n’atteins la cible que rarement, [le philosophe] reconnaîtra quelle cible je me suis infatigablement efforcé d’atteindre.» Pour les non-philosophes, quelle est cette cible ?


Je pars du principe que l’extrême-droite est un symptôme. La cible, c’est de comprendre l’état de crispation dans lequel la France se trouve. J’ai pensé que le roman noir était tout indiqué pour cela. C’est la voie royale de la critique sociale, comme l’ont montré Manchette, ou Fajardie.

On pense aussi à du Dantec sans délire techno-métaphysique. A du bon Dantec, quoi…

De Dantec, j’ai beaucoup aimé «la Sirène rouge», ou «les Racines du mal». Après, c’est devenu un grand gloubiboulga.

Maynard dit à un moment: « Le candidat de gauche ne faisait pas bander.» Est-ce si important de faire bander en politique ?

J’aimerais bien que ça ne soit pas nécessaire. Je me méfie du culte du chef, grande caractéristique de l’extrême-droite, mais pas uniquement de l’extrême-droite. En revanche, c’est déterminant pour mes personnages. Très souvent, ces chefs sont des aventuriers, des baroudeurs. Ils ont une dimension romanesque.

On trouve beaucoup d’homosexuels dans ce Bloc Patriotique.


C’est une vieille tradition de l’extrême-droite. Les S.A. étaient réputés pour ça. Cela renvoie bien sûr à la fraternité virile, à l’idéal de la force. Mais on peut aussi mettre ça en relation avec le culte du chef, qui est la recherche d’un père. Stanko est homosexuel. Il se lie à Maynard, dans une relation ambigüe. Et, d’une façon plus symbolique, à Dorgelles, le grand chef du Bloc.

Vous notez aussi la forte proportion, dans les rangs du Bloc, d’estropiés. Dorgelles a un bras artificiel, dans une évocation de l’œil de verre de Le Pen. C’est l’extrême-droite des gueules cassées, dont votre roman raconte la fin.

Ces gens ont connu les barouds, les combats douteux. Ce ne sont pas eux les plus dangereux. Le courant respectable est bien plus inquiétant. L’extrême-droite n’est pas un monolithe. Elle compte des traditions très opposées, entre les royalistes en Loden, les païens qui picolent dans les champs de menhirs, les rescapés de l’Algérie française, les natio-européens… Ce folklore disparaît, au profit d’une scission maîtresse entre le mouvement militant et le mouvement respectable, technocratique.

Votre Bloc est un parti presque mafieux, qui repose sur la violence. Est-ce la même chose au Front National ?

J’ai écrit un roman noir. Tout cela est donc exagéré. La section d’élite que je décris n’existe pas, par exemple. En revanche, le service d’ordre du Front National, le DPS, est une structure quasi-militaire. L’extrême-droite est plus violente que ce qu’on a bien voulu raconter. Jusqu’à la fin des années 1990, les Redskins et les militants réglaient leurs comptes à la baston, dans le métro ou en marge des meetings. Quand on lit les témoignages des anciens Redskins, on se rend compte qu’ils n’étaient pas des antifascistes de salon.

L’extrême-droite traîne-t-elle encore ce boulet de la barbouzerie paramilitaire ?

Au FN, j’ai l’impression que non. L’opération blanchiment a réussi. Après, il faut voir que plus le Front se respectabilise, plus la mouvance identitaire se durcit. L’extrême-droite, comme la nature, a horreur du vide.

Dans une scène particulièrement étrange, Maynard affirme en plein dîner «bloquiste» avoir du respect pour al Qaida…

Je pense qu’il y a une rivalité mimétique entre une certaine extrême-droite et un certain islamisme. La première fantasme à travers la seconde tout ce qu’elle estime avoir perdu: le patriarcat, l’esprit de conquête, le sens du sacrifice.

Les gens d’extrême-droite lisent-ils toujours les écrivains d’extrême-droite ?

On peut établir une typologie. Drieu, Chardonne ou Morand ne sont plus si connotés. Ils sont lus pour eux-mêmes. Brasillach ou Rebatet restent des auteurs de référence dans la frange dure du mouvement. Maurras et les auteurs de l’Action française sont devenus obsolètes. Barrès, c’est plus étonnant. Il a été le théoricien ethnique de la France. Et pourtant, Aragon le tenait comme un maître littéraire. D’une manière générale, la dimension littéraire qu’aurait pu avoir l’extrême-droite est perdue. Les partis politiques n’ont plus besoin d’écrivain. Elle est peut-être là, la trahison à l’identité française.

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Lun 18 Déc - 18:30


un polar conseillé

lu cette nuit, d'un trait


Citation :
Alain Delambre, 57 ans, est cadre dans les RH, ou plus précisément un ancien cadre qui pointe au chômage depuis 4 longues années. Subsistant aux besoins de sa famille, il se retrouve à faire des petits boulots démoralisants et humiliants, d'autant plus qu'il se fera battre le cul par un contremaître. Viré de son travail, il reprend espoir le jour où il reçoit une convocation pour un poste important dans une grande entreprise. Pour y accéder, il devra passer de nombreux entretiens et tests d'embauche mais surtout, il sera confronté à une ultime épreuve de prise d'otage, grandeur nature, qui a pour but d'évaluer différents cadres de cette entreprise. Prêt à tout pour réussir cette étape, Alain Delambre va se donner corps et âme, au péril de sa vie et de celle de sa famille...

Une fois n'est pas coutume, Lemaitre traite ici d'un problème bien particulier : le chômage chez les quinquagénaires. Véritable reflet de notre société actuelle où le travail a une importance capitale dans la vie d'un homme, il nous concocte un polar efficace et culotté. Tenue en haleine jusqu'aux dernières pages, on frémit pour Alain Delambre et on aurait presque de l'empathie pour lui. Oscillant entre le polar et le drame social, Lemaitre excelle dans ce roman finement mené.

du point de vue de l'intrigue, des longueurs et parfois des situations peu crédibles, mais dans la règle du genre. Plus intéressant sont les dialogues, le cynisme du milieu de l'entreprise, la concurrence entre tous, certaines scènes de prison, la famille qui explose...

les premières pages

Citation :
Je n'ai jamais été un homme violent. Du plus loin que je me souvienne, je n'ai jamais voulu tuer personne. Des coups de colère, par-ci par-là, mais jamais de volonté de faire mal vraiment. De détruire. Alors là, forcément, je me surprends. La violence c'est comme l'alcool ou le sexe, ce n'est pas un phénomène, c'est un processus. On y entre sans presque s'en apercevoir, simplement parce qu'on est mûr pour ça, parce que ça arrive juste au bon moment. Je savais bien que j'étais en colère, mais jamais je n'aurais pensé que ça se transformerais en fureur froide. C'est ça qui me fait peur.

Et que ça porte sur Mehmet, franchement...
Mehmet Pehlevan.
C'est un Turc.
Il est en France depuis dix ans, mais il a moins de vocabulaire qu'un enfant de dix ans. Il n'a que deux manières de s'exprimer : il gueule nous il fait la gueule. Personne ne comprend rien, mais tout le monde voit très bien pour qui il nous prend. Aux Messageries pharmaceutiques, où je travaille, Mehmet est « superviseur » et, selon une règle vaguement darwinienne, chaque fois qu'il monte en grade, il se met aussitôt à mépriser ses anciens collègues et à les considérer comme des sortes de lombrics. J'ai souvent rencontré ça dans ma carrière, et pas seulement avec des travailleurs migrants. Avec beaucoup de gens qui venaient du bas de l'échelle, en fait. Dès qu'ils montent, ils s'identifient à leurs patrons avec une force de conviction dont les patrons ne rêveraient même pas. C'est le syndrome de Stockholm appliqué au monde du travail. Attention : Mehmet ne se prend pas pour le patron. C'est presque mieux : il l'incarne. Il « est » le patron dès que le patron n'est pas là. Évidemment, ici, dans une entreprise qui doit employer deux cents salariés, il n'y a pas de patron à proprement parler, il n'y a que des chefs. Or Mehmet se sent trop important pour s'identifier à un simple chef. Lui, il s'identifie à une sorte d'abstraction, un concept supérieur qu'il appelle la Direction, ce qui est vide de contenu (les directeurs, ici, personne ne les connaît) mais lourd de sens : la Direction, autant dire le Chemin, la Voie. À sa façon, en montant l'échelle de la responsabilité, Mehmet se rapproche de Dieu.

Je commence à 5 heures du matin, c'est ce qu'on appelle un petit job (quand on emploie le mot « job », on ajoute toujours petit, à cause du salaire). La tâche consiste à trier des cartons de médicaments qui partent ensuite vers des pharmacies de banlieue. Moi, je n'étais pas là pour le voir, mais il paraît que Mehmet a fait ça pendant huit ans avant de devenir « superviseur ». Aujourd'hui il a la fierté de commander trois lombrics, ce qui n'est pas rien.

Le premier s'appelle Charles. Drôle de prénom pour un SDF. Il a un an de moins que moi, il est maigre comme un clou et il boit comme un trou. On dit qu'il est SDF pour faire court mais en fait il a un domicile. Et sacrément fixe. Il vit dans sa voiture, elle ne roule plus depuis cinq ans. Il dit que c'est son « immobile home », c'est son genre d'humour, à Charles. Il porte une montre de plongée large comme une assiette avec des tas de cadrans. Et un bracelet vert fluo. Je ne sais pas du tout d'où il vient ni ce qui l'a conduit dans cette situation extrême. Il a des côtés marrants, Charles. Par exemple, il ne sait pas combien de temps il est resté inscrit sur les listes d'attente des HLM, mais il compte avec précision le délai écoulé depuis qu'il a renoncé à renouveler sa demande. Cinq ans, sept mois et dix-sept jours au dernier décompte. Ce qu'il calcule, Charles, c'est le temps qui s'est écoulé depuis qu'il n'a plus aucun espoir d'être relogé. « L'espoir, dit-il en levant l'index, est une saloperie inventée par Lucifer pour que les hommes acceptent leur condition avec patience. » Ça n'est pas de lui, j'ai déjà entendu ça quelque part. J'ai cherché la citation, je ne l'ai pas retrouvée. Ça montre quand même que derrière ses allures de pochtron, Charles a de la culture.

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Lun 1 Jan - 14:25


il ne s'agit pas d'un livre mais d'un texte d'écrivain à propos des écrivains, des poètes, des artistes... Je ne suis pas certain d'en tout partager mais quelques passages absolument, que je mets en gras


Il faut imaginer les écrivains heureux
Jérôme Leroy Causeur 1 janvier 2018

Les écrivains du bonheur n’existent pas mais tous les écrivains sont heureux

Citation :
On a entendu, notamment à propos de la mort de Jean d’Ormesson, le leitmotiv envahissant et un peu bêta pour le désigner, « d’écrivain du bonheur ». Il n’y a pas d’écrivain du bonheur. Cette appellation réductrice ne veut rien dire sauf pour ceux qui n’entendent rien à la littérature, c’est à dire pour aller vite, un certain nombre, mais pas tous, des lecteurs de Jean d’Ormesson, par exemple.

Pas de poètes de malheur

Mais ce qu’il faut savoir aussi, et cela complique singulièrement l’affaire, c’est qu’il n’y a pas non plus d’écrivain du malheur. On pourra se souvenir, à ce titre de Paterson, le dernier film de Jim Jarmusch (2016). En racontant une semaine de la vie d’un chauffeur de bus qui écrit des poèmes sur son cahier, un poète qui s’appelle Paterson et qui vit à Paterson (New-Jersey) comme si rien n’avait lieu que le lieu, Jarmush réussit à rendre presque palpable la manière dont naît le poème, dont il s’amende, se module avant même d’être écrit. La manière, aussi, dont le poète transforme sans en avoir vraiment conscience le monde dans lequel il vit, le recouvre d’une pellicule lumineuse qui fait d’une ancienne ville industrielle sinistrée un endroit à la beauté poignante et inespérée pour le spectateur qui sent qu’elle ne tient, précisément, qu’à ce regard posé sur elle. Un regard qui n’appartient pas seulement au poète mais à tous ceux qui le lisent ou même, simplement, à tous ceux qui ont la chance d’être compris, à tous les sens du terme.

Créer rend heureux


Dans le film, il arrive ce qu’il peut arriver de pire à un poète : la perte de ses poèmes [j'en ai perdu beaucoup et la plupart sont en instance de disparition]. Paterson, pourtant, n’en fait pas un drame parce qu’il a la grâce. Des signes, comme la rencontre avec un autre poète japonais venu en pèlerinage voir Paterson (la ville) qui est aussi le lieu de naissance de William Carlos Williams, n’est que la confirmation, l’accélération d’une certitude : Paterson (le poète) va continuer à écrire comme il va continuer de respirer. En ce sens, le film de Jarmusch est un film sur la joie. Créer rend heureux, créer est l’affaire des derniers hommes heureux. Entendons-nous bien : on peut écrire des choses très sombres et être joyeux, tout simplement parce qu’on arrive à les nommer avec exactitude.

Les rires de Proust et Céline


Proust raconte la fin d’une société mais il est heureux parce que l’écriture lui a fait retrouver Le Temps. Céline est heureux, aussi: il décrit la misère noire de la condition humaine et l’apocalypse de la seconde guerre mondiale mais il a trouvé, pour le dire, un style, celui du « rendu émotif » qui va bouleverser définitivement la perception du monde de ses lecteurs comme s’il leur avait donné un organe supplémentaire.

Et il faut entendre ce rire de Céline, ce rire de Proust. Je pourrais aussi parler du rire d’Apollinaire dans les tranchées. Si on n’entend rien, il vaut mieux arrêter de lire les écrivains ou les poètes.

Il est effrayant de voir que la lecture littérale des écrivains continue ainsi à faire des ravages chez les demi-savant-e-s pour qui lire un roman qui sort tient lieu de signe d’appartenance et d’exposition fiérote d’un capital culturel pourtant misérable. Un écrivain n’est pas ce qu’il dit, il est la manière dont il le dit.

C’est ainsi qu’il faut comprendre le « Emma, c’est moi » de Flaubert ou encore cette phrase de Perros, « C’est gai, écrire. On peut écrire gaiement qu’on va se suicider. » Qui ne voit pas, derrière un écrivain qu’on a marginalisé à cause de sa noirceur absolue comme Jean-Pierre Martinet, le génial auteur de Jérôme (Finitude), sa joie profonde au bout du compte, celle du créateur de formes qui nomme avec exactitude l’horreur ?

A l’inverse, croire qu’un « écrivain du bonheur » comme ils disent, prenons Michel Déon par exemple, sous prétexte que ses livres délicieux sont emplis de soleil, de Grèce, d’Italie, de jeunes filles, de cette bonne humeur propre au jeune homme vert, ne peut pas être pour autant quelqu’un de grave et de sombre à l’occasion, c’est vraiment ne rien comprendre à ce qu’est un écrivain.

On ne lit pas (ou on ne devrait pas) lire des livres de Proust, Céline, Perros, Martinet, Déon, on devrait lire Proust, Céline, Perros, Martinet, Déon. On lit des sensibilités, des rapports au monde plus que des livres.  La nuance est d’importance. Elle évite, par exemple, de juger les livres comme on juge une soupe (trop salée ou pas assez), elle évite de confondre l’auteur et son propos et ainsi on s’apercevra que les derniers hommes heureux sont les écrivains en particulier et les artistes en général, même quand leur propos est sombre est désespéré.

La fiction judiciarisée, persécutée, humiliée…


C’est pour cela, entre parenthèses, qu’on les déteste, qu’on les fusille, qu’on les lynche, qu’on les oublie. Ou aujourd’hui, qu’on les censure de manière subtile : il devient très compliqué, désormais, de tenir un discours, même de l’ordre de la fiction, sur le présent, le passé et l’avenir. Sur l’amour, le sexe, la politique ou la viande rouge. En tout cas, c’est objectivement plus difficile qu’il y a vingt ans. On judiciarise la fiction, on consulte des avocats pour savoir si par hasard tel personnage dans tel roman historique, ne choquerait pas telle ou telle partie de l’opinion.

A la limite, l’écrivain peut toujours décider de se taire et de rester chez soi, dans sa bibliothèque. Ou aller à la plage. Ou les deux. On avouera juste que c’est quand même paradoxal dans une époque qui se voit si belle dans le miroir de la fameuse « libération de la parole. » Mais qu’on se rassure, même s’il ne publie pas, peu ou plus, comme Rimbaud, l’écrivain écrit encore et toujours, malgré tout. En riant.

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Mer 10 Jan - 14:46



je viens de (re)lire La croisade solitaire, de Chester Himes 1947, initialement traduit en 1952 sous le titre La croisade de Lee Gordon.

Richard Wright a écrit:
Comme la plupart des romans américains contemporains, La croisade solitaire est écrit avec le plus absolu souci de réalisme, donnant une version cruelle des faits, sans excuses, ni concessions. J'affirme très nettement que ces pages sont les premières à donner une peinture d'une indubitable authenticité quant aux rapports entre les Noirs, les communistes et les syndicats. L'attitude raciste du prolétariat américain choquera sans doute le lecteur français. Mais il ne faut pas oublier que les syndicalistes américains sont des hommes comme les autres, qu'ils ont en partage les qualités et les défauts d'une nation jeune, mal dégrossie, violente et désordonnée qui n'a pas encore bien conscience d'elle-même et qui, à bien des égards, peut à peine être appelée "nation" tant sont vastes et diverses ses réalités sociales, raciales et géographiques. Dans La croisade solitaire, l'Amérique ne nous est pas dépeinte par un propagandiste à la solde de l'État ni par un prophète inspiré de Dieu, mais par un jeune artiste noir dont la seule passion est de dire la vérité telle qu'il la voit et la sent. Ce livre [...] n'est ni anti ni procapitaliste : il est tout simplement humain. J'en recommande vivement la lecture aux Français qui désirent enfin être éclairés sur une phase cruciale de la vie américaine.

c'est la biographie de Himes par l'excellent James Sallis (2002) qui m'a donné l'envie de le relire

James Sallis « Par ses romans de littérature générale, par sa présence même et l'exemple qu'il montra, Chester Himes mérite amplement une place aux côtés des grands écrivains de son temps : Richard Wright, Ralph Ellison, James Baldwin. »



roman très singulier dans l'œuvre de Himes, la lecture en est éprouvante, et très étonnamment actuelle relativement à ce qu'on appelle les rapports de classe, genre, et race, du moins sur le plan psychologique où ils sont ausculter in vivo sous tous les angles. Cela a davantage vieilli concernant le contexte social et politique, qui remonte à 70 ans, mais reste passionnant concernant les rapports entre le PC américain et le syndicalisme. L'opportunisme sans rivages de dirigeants et militants communistes est absolument repoussant, et ça, constatons que ça n'a guère changé

en voici la critique la plus intéressante que j'ai trouvée



les citations sont de la traduction de 1952
[/size]
MT Kawengé a écrit:
Chester Himes a trop morflé pour avoir la pudeur ou le romantisme des combats héroïques. Il avait suffisamment d’audace désespérée pour tremper les mains dans la complexité des êtres, aussi merdique et boueuse fusse-t-elle. Peu lui importait qu’on ne soit pas « entre nous », peu lui importait de plaire, d’être stratégique ou de coller à un programme idéologique. Il écrivait avec l’énergie convulsée des nausées violentes, la rage impuissante des dernières cartouches et l’humour des naufragés. A 38 ans, en 1947, c’est un homme profondément blessé qui crachera La Croisade de Lee Gordon à la face de l’Amérique et recevra un accueil unanimement réprobateur :

« Tout le monde haïssait ce livre …. La gauche le haïssait, la droite le haïssait, les juifs le haïssaient, les noirs le haïssaient » [1]

De cette œuvre courageuse, dense, torturée qui valut à Himes les qualificatifs de « raciste » « psychotique » ou « contre-révolutionnaire », Richard Wright écrivit en préface :

« J’affirme très nettement que ces pages sont les premières à donner une peinture d’une indubitable authenticité quant aux rapports entre les noirs, les communistes et les syndicats. […] C’est une cruelle mise à nu du Noir, du parti communiste, du syndicalisme et des sentiments négrophobes du prolétariat américain. »

Comme dans son livre précédent, S’il braille, lâche-le, Himes y peint le racisme asphyxiant, pendant la Seconde Guerre mondiale, à Los Angeles, dévoilant les coulisses de l’union sacrée américaine. A travers l’histoire de Lee Gordon, organisateur noir dans un syndicat embauché pour amener d’autres noir-e-s à se syndiquer, il montre une autre guerre. Presque perdue d’avance celle-là. Contre le fascisme et le racisme américains. Contre les manipulations, la rigidité et l’hypocrisie des prétendus alliés de gauche. Contre la politique de terreur raciale et les névroses qu’elle provoque.

Himes montre aussi comment frustration raciale, sexisme et virilisme s’imbriquent pour faire de son personnage un homme noir dominé et un dominant, bourreau de la femme noire avec qui il partage sa vie. Femme noire dont Himes se révèle pourtant bien incapable d’accueillir la colère et la révolte dans son œuvre…

Précieux et unique, La croisade de Lee Gordon brille encore, toujours ; d’une lumière gênante, de l’éclat des vérités inacceptables. Un peu comme les œuvres de James Baldwin, beaucoup plus riches en amour mais tout aussi libres du dogmatisme des œuvres à programme.

« Without victory at home »

« Mais pour nous les noirs américains, une victoire au loin sans victoire chez nous n’est-elle pas une imposture, vide et dépourvue de signification, qui ne nous rendra pas, plus libre qu’auparavant ? »[2]

Voici la question rhétorique que posait Chester Himes en 1942 dans son article « Le moment c’est maintenant, l’endroit c’est ici ». Sa guerre, Lee Gordon va la mener seul, comme l’indiquait le titre anglais Lonely crusade, trop désespérant peut-être pour les éditeurs français. Une lutte solitaire contre le fascisme à domicile, pour la dignité.

Par les yeux de Gordon, Himes peint le paysage étouffant d’un Los Angeles au cœur de l’effort de guerre. Il dit un racisme anti-japonais asphyxiant, furieusement emmêlé dans la négrophobie. Il dit le racisme à l’embauche et le maintien systématique des noir-e-s dans des postes subalternes alors qu’en même temps l’arrivée massive de blancs sudistes, venus pour travailler dans les usines de guerre, leur rend « la vie impossible »[3].

Viré dès le début de la guerre, Lee Gordon cherche avec acharnement un poste qui soit en accord avec ses exigences et sa dignité. Il se sent littéralement coincé, assiégé. Alors que l’Amérique traumatisée par Pearl Harbour tremble d’une éventuelle invasion japonaise, Lee tremble de la bien réelle invasion Sudiste et ses résurgences d’arbitraire, d’insultes, de lynchages. A l’inverse, la possibilité d’une défaite de l’homme blanc le fascine :

« Avec la logique des désespérés, il s’imaginait que, si les Américains ne voulaient pas de lui, il n’en allait pas de même quant aux Japonais. Il rêvait de les voir débarquer sur la côte de Californie, de se joindre à eux et de les mener à la victoire… Mais il n’ignorait pas que c’était un rêve de déshérité. »

S’il ne rêve pas de Russie c’est que ses anciens amis communistes qui l’avaient harcelé pour qu’il milite, ont retourné leur veste :

« En juin 41, quand l’Allemagne attaqua la Russie, le Comité se transforma en organisme de propagande pro-soviétique. Ceux qui avaient combattu en faveur des minorités raciales prônèrent l’Union nationale contre le nazisme. Les questions de race, de préjugés, d’injustice, de discrimination leur paraissaient désormais mesquines »

Tout au long de La croisade Himes fustigera l’opportunisme des communistes, capables de faire « cause commune avec le capitalisme américain », pour qui la question raciale n’est qu’un instrument stratégique. Le solitaire Lee Gordon, assoiffé de justice, se heurtera aux stratégies politiciennes des partis, des syndicats et de leurs militants. Il dénonce le dogmatisme et les appareils qui instrumentalisent, sacrifient les individus au nom du catéchisme marxiste, de l’ « Idée » et du but final.

Dans S’il braille, lâche le, Himes critiquait déjà l’une des mesures emblématiques de cette période d’hystérie raciale : l’internement de 120 000 américano-japonais dans des camps. Décision scandaleuse censée protéger la nation contre des « ennemis de l’intérieur » étonnamment semblable aux politiques massives d’internement mises en place par l’Europe fasciste au même moment. Décision pourtant largement soutenue, notamment par le PC Américain (CPUSA) qui poussa le zèle jusqu’à exclure du parti des membres américano-japonais. La lutte contre le fascisme fut donc bien sélective :

« - Vous savez que l’antisémitisme se développe aux Etats-Unis de manière effarante ? continua la femme.
- Ah ! vraiment ? Combien de juifs ont été lynchés l’an dernier en Amérique ?
- Pourquoi ? Je n’ai jamais entendu dire qu’on lynchait des juifs.
- Eh bien, six nègres l’ont été, l’an dernier…- oui monsieur Rosie Rosenberg, durant la première année de votre guerre contre le fascisme – et pas un seul juif ! »


En 1943, Himes écrit dans le magazine « The Crisis » de la NAACP sur les émeutes dites Zoot Suit à Los Angeles, qui virent des Marines lyncher en masse des jeunes mexicains. Cet autre exemple d’hystérie collective, mêlant racisme et colonialisme n’était autre qu’une résurgence virile, applaudie par la presse, la police et la population, des lynchages du Ku Klux Klan et autres meutes racistes. Himes concluait ainsi son article:

« Mais le résultat c’est simplement que le Sud a gagné Los Angeles. » [4]

Quinze millions d’individus

« Les Nègres ! [....] je n’aurai jamais du employer un tel terme. Comment essayer de définir en quelques phrases les désirs, les opinions et les qualités de quinze millions d’individus tous différents les uns des autres par leur aspect physique, leur mentalité, leur caractère, leur âme ! » L’expression « les Nègres », prise comme un collectif, lui paraissait obscène. »

Le marronnage idéologique et solitaire contenu dans le roman n’est sans doute pas étranger à la stupeur des critiques. A mesure que Lee Gordon, l’organisateur syndical, reconnaissait son incapacité à représenter, comprendre ou résumer ses semblables, c’est l’image des noirs comme groupe homogène que Himes brûlait. Il jetait au feu les images d’Épinal au profit de l’individualité noire. Il ruinait les espoirs des futurs bergers en proclamant qu’aucun parti, aucun groupe politique ne serait le réceptacle naturel des desideratas des noir-e-s : « Suppose que les nègres préfèrent s’efforcer de devenir capitalistes. » dira Lee, mi-provocateur, mi-sincère.

Malgré des aliénations évidentes et un potentiel de soumission énorme, sa quête de dignité fait de Lee une figure de nègre incontrôlable ; pas souvent glorieux mais définitivement en marronnage. Or l’embauche de Lee comme organisateur syndical est sous-tendue par la prophétie incantatoire qui veut que les noir-e-s, en tant que sous-classe particulièrement exploitée de la classe ouvrière, doivent y jouer un rôle d’avant-garde. Lee doit donc leur montrer la voie :

« ‘Lee, enfonce-toi bien dans la tête que le sort du prolétariat mondial dépend de toi dès aujourd’hui. En effet, à la fin de cette guerre, il calquera son attitude sur celle des ouvriers de chez nous ; les ouvriers américains suivront l’exemple de leurs camarades californiens ; ces derniers seront plus ou moins attachés à leurs syndicats selon que nous réussirons ou non à organiser les travailleurs de la Comstock.’
Lee faillit éclater de rire. »


S’il est évidemment problématique que les organisations progressistes restent majoritairement blanches, Himes montre que chercher à recruter « les noirs » comme une troupe par le biais de représentant-e-s noir-e-s l’est tout autant ; Gordon ou son double maléfique Luther Mc Gregor ont trop conscience qu’on les utilise pour se laisser dissoudre, intégrer. Au fond, nous dit aussi Himes, une organisation progressiste qui reproduit naturellement en ses rangs les mêmes exclusions que le reste de la société… n’est pas vraiment progressiste. Pourquoi Lee inviterait-il alors ses sœurs et frères dans cette galère ?

Encore une fois certaines questions résonnent d’actualité :

« Faut-il vraiment que nous reconnaissions nos amis ? S’ils étaient vraiment nos amis, ils n’auraient pas besoin de nous le dire. »

Lee Gordon qui fut longtemps « le seul nègre de sa classe » retrouve dans son aventure syndicale et politique le même isolement et un puissant racisme structurel auquel le syndicat refuse de s’attaquer. « Oublie cette histoire. » lui dit-on quand un syndicaliste blanc sudiste refuse de lui serrer la main. Himes dresse le portrait de gauchistes qui ignorent les urgences de noir-e-s constamment dans la survie. Qui méconnaissent bien trop le poids quotidien du harcèlement raciste pour ne pas minorer son caractère destructeur, et leurs propres actes racistes :

« Lee s’arrêta net en voyant le paquet de tabac qu’ouvrait Rosie. La marque inscrite en grosses lettres lui fit l’effet d’une injure : chevelure de Moricaud.
‘Il est bon ce tabac ?’ demanda Lee.
Rosie répondit sans le moindre embarras : ‘Il est surtout bon marché. Nous avons empêché le fabricant d’utiliser cette marque, et comme il en avait un stock important, nous l’avons racheté au rabais pour notre usage personnel.’
Une femme qui avait vu la marque, elle aussi, dit d’un ton conciliant : ‘Il ne faut pas vous désoler à cause de vos cheveux. Tout le monde ne peut pas en avoir de beaux et ça ne change rien à votre personnalité.
-Mais oui, ces cheveux sont ceux que l’évolution dialectique de la matière m’a accordés, répondit Lee. »


Entre agression, incompréhension et bons sentiments Chester Himes décrit à merveille l’expérience déprimante de l’incommunicabilité du vécu racial. Il dit l’usure des capacités pédagogiques, la perte du sens dans un cadre militant. Il dessine en lettres amères l’impossible énergie qu’il faut pour expliquer ce que l’on est, ce que l’on vit, ressent ; et pour faire vaciller la bonne conscience anti-raciste.

« Alors Lee éprouva le sentiment désespérant d’être un fou perdu dans un monde fou, un idiot parmi d’autres idiots qui parlent tous une langue différente, qui ne peuvent pas se comprendre. »

Soixante-cinq ans plus tard, tout cela nous semble encore désagréablement familier. La formidable levée de bouclier qui accompagna la sortie du livre de Himes n’était que l’écho du refus d’entendre. Pour les autoproclamés progressistes, la franchise, leur racisme dans le miroir, l’échappée sur le terrain de la psychologie et des affects est toujours vécue comme une trahison politique. Les autoroutes du dogmatisme et du militantisme refusent fondamentalement d’être coupées ou juste détournées par la souffrance des individus ; mieux vaut l’écraser. Dans l’espace du roman, Lee, symptôme dérangeant d’une pathologie raciale américaine doit être éliminé. Himes sera littéralement poussé à quitter une Amérique qui ne pouvait s’accommoder de son regard sans concession.

Chester Himes sème quand même des graines d’espoir dans la relation qui va se nouer entre Lee et Rosie, le vieux juif communiste. Rosie est suffisamment imprégné de l’oppression raciale pour cheminer vers Lee. Il va modifier son propre comportement et faire largement vaciller l’antisémitisme de dominé qui anime Lee. Rosie est aussi suffisamment communiste pour privilégier la loyauté et la vérité au mépris des injonctions du Parti. De fait, c’est lui aussi un militant incontrôlable, trop juste pour se conformer aux décisions du Parti. Mais au fond la leçon majeure que Rosie tente de partager avec Lee, avec plus ou moins de succès, est la suivante : comment ne pas être un sacrifié de plus de l’oppression raciale.

Le corps de la terreur

La croisade est une errance cauchemardesque et lumineuse dans le corps et l’esprit d’un homme noir que la terreur a plastiqué. Un être condamné, même si son corps bouge encore. Des tics dont il n’a pas conscience, des bégaiements, une paranoïa impossible à maîtriser, un désir de blesser, des rides précoces ; le racisme a empoissonné son corps et son esprit.

Rares sont les œuvres qui n’ont pas la mauvaise foi de cacher comment le terrorisme racial modèle, empêche de sourire, de détendre l’ossature et les muscles. Comment il peut rendre fou.

Pourtant essayer de dire, comprendre n’est pas un luxe … Au grand dam de ceux qui bêlent à longueur de temps « discrimination », « systémique »… Comme si mépriser son corps était bien moins grave que de ne pas obtenir d’emploi. Sans doute aussi qu’il est plus rassurant pour les privilégiés d’imaginer que ma souffrance s’arrêtera quand j’aurai du boulot ; un objectif matériel atteignable et rassurant. Et cette souffrance là, qui m’empêche de rentrer dans le rang salarié, est sans doute plus présentable.

Entamer une réflexion abyssale sur le mal que la suprématie blanche fait à mon/notre corps offre peu d’îlots rassurants pour les coupables qui m’ont traité de singe, ont moqué mon nez, mes lèvres, mes cheveux, la couleur de ma peau.

Chester Himes refusait de neutraliser ce travail de sape raciste en « complexes », « susceptibilités », « tares psychologiques et personnelles » qu’il serait de notre ressort de régler par de l’estime de soi. Il dit la réalité de ces souffrances et les réinscrit dans la mécanique raciste globale qui dynamite les corps, les hypersexualise et s’en joue comme de marionnettes, ordonnant leur dissimulation ou leur dévoilement.

Mais il ne généralise pas, n’enferme pas. Le problème racial résonne en ses personnages de différentes manières. Si Himes n’hésite pas à en amplifier les bruits les plus sombres, chacun reste libre et responsable de ses actes.

C’est au moyen d’un système de doubles de Lee Gordon dans le roman qu’il trace correspondances et dissonances entre les individus. Lester Mc Kinley est un double vieilli et plus amer encore de Gordon. Mentalement perturbé, il est obsédé par le désir de tuer un homme blanc. Mais sa compréhension des mécanismes psychologiques lui permet de mettre en place des stratégies d’évitement. De Luther Mc Gregor, un autre double, le racisme a fait le débrouillard amoral des Signifying Monkey[5] ; qui parle, trahit, manipule et passe à l’acte s’il croit qu’il peut échapper à la punition.

Lee Gordon vit comme ses doubles dans le champ magnétique de la catastrophe et de l’arbitraire. Il l’a croisé plusieurs fois ; renvoyé de son école, renvoyé de sa ville, orphelin de père d’un meurtre raciste. Ces injustices lui ont donné le terrifiant sentiment de la précarité de son existence d’homme noir dans le monde blanc :

« Cette aventure et ses conséquences pesèrent lourdement sur son développement mental. A force de les ressasser, il en conclut que sa culpabilité ou son innocence dépendaient uniquement de la fantaisie des blancs. Dès lors il se sentit menacé à tout instant par un désastre, et la proximité d’un blanc l’épouvanta. »

Cette pression de la catastrophe imminente crée des êtres hypnotisés par le vide « espérant et redoutant à la fois un désastre », travaillés d’une peur surnaturelle face à un pouvoir surnaturel.

Le motif de la contamination par la peur est sans conteste une des grandes réussites du roman. La peur est comme une infection. Lee la transmet même à sa femme. Cette peur emmêle inextricablement méfiance légitime et paranoïa disproportionnée et rend absurde toute tentative d’essayer de distinguer les deux. Cela reste valable aujourd’hui : le règne de l’arbitraire crée des terreurs irrationnelles, surnaturelles ; qu’il est non seulement impossible mais qui plus est malhonnête d’essayer de raisonner. Et ça n’en rend pas le pouvoir moins arbitraire. Les injonctions à la détente ne valent rien quand cet arbitraire montre que pour les nécessités du contrôle social, on peut être tabassé, condamné ou tué même si l’on est innocent.

« Horace R. Clayton sociologue de l’école de Chicago et co-auteur de l’étude qui fit date sur les quartiers Sud de Chicago, Black Metropolis (1945), publia « A Psychological Approach to Race Relations » en 1946. Cet essai tente d’expliquer comment la peur, « sur laquelle l’intégralité du système de contrôle social dans le sud » est basée, et telle qu’elle est consolidée par les lynchages à travers l’espace et le temps, « modèle en profondeur les personnalités » des habitants noirs des villes du Nord qui n’ont probablement jamais vécu en direct la terreur frontale du Sud. »[6]

Clayton s’appuyait sur des exemples de fiction pour appuyer ses analyses dont S’il braille, lâche le : Robert « Bob » Jones tout comme Lee Gordon vit dans la terreur du lynchage. Parce que chaque violence raciale, chaque brutalité policière raciste vise celui/celle qui en est victime mais est aussi un message à ses semblables : la prochaine fois ce sera peut-être ton tour.

Le corollaire des lynchages du Sud des Etats-Unis est le stéréotype de l’homme noir qui viole les blanches et que Himes questionne dans ces deux œuvres.

Rappelons d’abord avec Angela Davis que ce stéréotype était une « arme idéologique » qui justifiait les lynchages et était conçue pour « empêcher les noirs d’aller de l'avant dans l’après-guerre civile et le combat pour la libération et l’égalité »[7].

Dans La croisade de Lee Gordon à travers l’histoire du procès Rasmus Johnson, Himes rappelle à quel point il est aisé de faire condamner un noir pour le viol d’une blanche ; il suffit d’une accusation et l’homme noir est perdu. Son personnage est rappelé à cette réalité après une tentative de viol sur une femme blanche. Puis, nous apprenons qu’il viole très régulièrement Ruth, sa femme noire, qui est, elle, dans une zone de non-droit et de silence.

Himes lève le tabou du viol conjugal et du viol des femmes noires par les hommes noirs. Il ébrèche l’un des grands mensonges entretenus par le stéréotype de l’homme noir violeur, tel qu’il fut immortalisé dans Birth of a nation. Angela Davis expliquait que les mouvements féministes blancs contre le viol avaient été largement inefficaces par le fait que nombre de blanches s’accrochaient au stéréotype raciste selon lequel le danger venait des hommes noirs, alors que statistiquement il y avait plutôt plus de risques que leurs agresseurs soient des hommes blancs.

Pour en revenir aux femmes noires, Himes démonte et dénonce les mécanismes de compensation qui exposent les femmes noires aux violences des hommes noirs en plus des violences que le système, hommes blancs et femmes blanches, leur impose déjà. En bas de l’échelle, Ruth est le seul être sur qui Lee a du pouvoir et il en profite de manière ignoble.

Gordon qui semble mener un combat viril contre l’homme blanc, est habité du lieu commun de l’homme noir émasculé par le racisme. Il perçoit autant les injustices raciales comme des dénis d’humanité que comme des dénis de virilité. Dans sa reconquête forcément sexiste de pouvoir phallique Lee découvre que s’il ne peut vaincre le système raciste il peut contraindre des femmes à reconnaître qu’il est un mâle.

En dénonçant cette attitude, Himes mettait ainsi précocement en lumière ce qui serait critiqué plus tard par les féministes noires notamment, suite au virilisme du Black Power : les luttes d’émancipation des hommes noirs ressemblaient parfois curieusement à une lutte pour récupérer les clés du patriarcat.[8]

Ici, il y a un épisode très révélateur. Ruth gère seule une agression raciste verbale pour ne pas mettre Lee en position d’impuissance ou en demeure d’agir. Lee s’en rend compte et s’en exaspère tellement qu’il finit par la gifler ; voilà le « défenseur » frustré devenu agresseur. L’ambiguïté de Himes tient dans le fait qu’il maintient Ruth dans la naïveté, la passivité et le pragmatisme politiques et une soumission qu’il fait le choix de qualifier de loyauté. Si malgré les coups, les viols, les trahisons, elle continue à « comprendre » Lee c’est que l’auteur l’a enfermée dans le mythe de la femme noire forte et compréhensive. Ce qui assure aussi à Lee une insupportable impunité absolue quant à sa violence sexiste. Ainsi, l’œuvre qui déborde de la colère des hommes noirs est incapable d’accueillir une miette de la colère des femmes noires et de leur désir de justice ; c’est bien là une de ses limites profondément dérangeantes. Ruth se tait systématiquement et nous sommes contraints de nous contenter des « regrets » indécents de l’homme ; c’est inacceptable. L’hyperlucidité semble ici faire sacrément défaut à Himes. De même, on cherchera en vain des pistes sur ce que toutes les violences combinées font au corps de Ruth… Le fait d’ailleurs qu’elle soit la seule femme noire du livre montre bien que pour Himes l’oppression raciale est une affaire qui se passe entre hommes.

Ce n’est sans doute au fond que son propre sexisme, son propre sentiment d’émasculation par le racisme qui l’empêche d’entrevoir une colère des femmes noires qui soit non négociable et qui se convertirait en lutte sans concession contre leurs oppresseurs ; racistes et sexistes. On voit là ses limites…

Conclusion

« À 31 ans j’avais été blessé émotionnellement autant qu’un trentenaire peut le supporter. J’avais vécu dans le Sud, j’étais tombé d’une cage d’ascenseur, j’avais été viré de l’université, j’avais fait une peine de 7 ans et demi de prison, à Cleveland j’avais survécu aux 5 dernières années de la crise ; et j’étais encore entier, complet, en état de marche ; mon esprit était affûté, mes réflexes étaient bons et je n’étais pas amer. Mais sous l’usure mentale des préjugés raciaux à Los Angeles je devins amer et imbibé de haine. »

Ni Chester Himes, ni ses personnages ne sont des héros, loin de là. Trop imparfaits mais aussi trop conscients, trop francs, trop blessés. Avec La croisade, Himes scellait son divorce d’avec l’Amérique. Dans les années 50, il prendrait le chemin d’un exil français, terre où on aimait bien les noir-e-s ; à condition qu’ils fussent américain-e-s, artistes ou sportifs-ves, pas trop nombreux-ses. De loin, Himes continuerait à jeter ses grenades et quelques pétards hilarants et caustiques classés dans la catégorie polar. En 1953, Richard Wright sortait Le transfuge, qui malgré des passages d’existentialisme indigeste, est un écho intéressant à La Croisade. Chester Himes est mort en 1984, en Espagne.

[1] Himes, Chester, « The Quality of Hurt », 1995.
[2] Himes, Chester, « Now Is The Time ! Here Is The Place », « Opportunity », sep. 1942.
[3] Sauf mention, toutes les citations sont extraites de C. Himes, La croisade de Lee Gordon, Livre de Poche, 1952.
[4] Himes Chester, Zoot Riots Are Race Riots, in « The Crisis », jul. 1943
[5] Singe ruseur, personnage récurrent de la culture orale afro-américaine.
[6] Nieland Justus, Everybody’s Noir humanism : Chester Himes Lonely crusade in African-American Review, Vol 43, Automne 2009.
[7] Conférence « The anti rape movment and the struggle against racism », Université de San Diego, 1985.
[8] « Black Macho and the Myth of the Super­woman » de Michelle Wallace publié en 1979 est l’un des livres qui fit le plus de bruit sur la question, même s’il fut amplement critiqué et parfois à juste titre. L’incroyable pièce de Ntozake Shange, «For Colored Girls Who Have Considered Suicide When the Rainbow Is Enuf » sortie en 1975, fut sans conteste une autre des œuvres majeures.

en dehors d'essais et de romans écrits par des femmes noires, je ne vois guère que Franz Fanon pour fouiller les rapports de race, mais il aborde moins que Chester Himes les rapports entre classes et les questions sexuelles

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Patlotch



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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Mer 10 Jan - 14:50



je viens de (re)lire La croisade solitaire, de Chester Himes 1947, initialement traduit en 1952 sous le titre La croisade de Lee Gordon.

c'est la biographie de Himes par l'excellent James Sallis (2002) qui m'a donné l'envie de le relire

James Sallis « Par ses romans de littérature générale, par sa présence même et l'exemple qu'il montra, Chester Himes mérite amplement une place aux côtés des grands écrivains de son temps : Richard Wright, Ralph Ellison, James Baldwin. »



roman très singulier dans l'œuvre de Himes, la lecture en est éprouvante, et très étonnamment actuelle relativement à ce qu'on appelle les rapports de classe, genre, et race, du moins sur le plan psychologique où ils sont ausculter in vivo sous tous les angles. Cela a davantage vieilli concernant le contexte social et politique, qui remonte à 70 ans, mais reste passionnant concernant les rapports entre le PC américain et le syndicalisme. L'opportunisme sans rivages de dirigeants et militants communistes est absolument repoussant, et ça, constatons que ça n'a guère changé


Richard Wright a écrit:
Comme la plupart des romans américains contemporains, La croisade solitaire est écrit avec le plus absolu souci de réalisme, donnant une version cruelle des faits, sans excuses, ni concessions. J'affirme très nettement que ces pages sont les premières à donner une peinture d'une indubitable authenticité quant aux rapports entre les Noirs, les communistes et les syndicats. L'attitude raciste du prolétariat américain choquera sans doute le lecteur français. Mais il ne faut pas oublier que les syndicalistes américains sont des hommes comme les autres, qu'ils ont en partage les qualités et les défauts d'une nation jeune, mal dégrossie, violente et désordonnée qui n'a pas encore bien conscience d'elle-même et qui, à bien des égards, peut à peine être appelée "nation" tant sont vastes et diverses ses réalités sociales, raciales et géographiques. Dans La croisade solitaire, l'Amérique ne nous est pas dépeinte par un propagandiste à la solde de l'État ni par un prophète inspiré de Dieu, mais par un jeune artiste noir dont la seule passion est de dire la vérité telle qu'il la voit et la sent. Ce livre [...] n'est ni anti ni procapitaliste : il est tout simplement humain. J'en recommande vivement la lecture aux Français qui désirent enfin être éclairés sur une phase cruciale de la vie américaine.

en voici la critique la plus intéressante que j'ai trouvée


les citations sont de la traduction de 1952
MT Kawengé a écrit:
Chester Himes a trop morflé pour avoir la pudeur ou le romantisme des combats héroïques. Il avait suffisamment d’audace désespérée pour tremper les mains dans la complexité des êtres, aussi merdique et boueuse fusse-t-elle. Peu lui importait qu’on ne soit pas « entre nous », peu lui importait de plaire, d’être stratégique ou de coller à un programme idéologique. Il écrivait avec l’énergie convulsée des nausées violentes, la rage impuissante des dernières cartouches et l’humour des naufragés. A 38 ans, en 1947, c’est un homme profondément blessé qui crachera La Croisade de Lee Gordon à la face de l’Amérique et recevra un accueil unanimement réprobateur :

« Tout le monde haïssait ce livre …. La gauche le haïssait, la droite le haïssait, les juifs le haïssaient, les noirs le haïssaient » [1]

De cette œuvre courageuse, dense, torturée qui valut à Himes les qualificatifs de « raciste » « psychotique » ou « contre-révolutionnaire », Richard Wright écrivit en préface :

« J’affirme très nettement que ces pages sont les premières à donner une peinture d’une indubitable authenticité quant aux rapports entre les noirs, les communistes et les syndicats. […] C’est une cruelle mise à nu du Noir, du parti communiste, du syndicalisme et des sentiments négrophobes du prolétariat américain. »

Comme dans son livre précédent, S’il braille, lâche-le, Himes y peint le racisme asphyxiant, pendant la Seconde Guerre mondiale, à Los Angeles, dévoilant les coulisses de l’union sacrée américaine. A travers l’histoire de Lee Gordon, organisateur noir dans un syndicat embauché pour amener d’autres noir-e-s à se syndiquer, il montre une autre guerre. Presque perdue d’avance celle-là. Contre le fascisme et le racisme américains. Contre les manipulations, la rigidité et l’hypocrisie des prétendus alliés de gauche. Contre la politique de terreur raciale et les névroses qu’elle provoque.

Himes montre aussi comment frustration raciale, sexisme et virilisme s’imbriquent pour faire de son personnage un homme noir dominé et un dominant, bourreau de la femme noire avec qui il partage sa vie. Femme noire dont Himes se révèle pourtant bien incapable d’accueillir la colère et la révolte dans son œuvre…

Précieux et unique, La croisade de Lee Gordon brille encore, toujours ; d’une lumière gênante, de l’éclat des vérités inacceptables. Un peu comme les œuvres de James Baldwin, beaucoup plus riches en amour mais tout aussi libres du dogmatisme des œuvres à programme.

« Without victory at home »

« Mais pour nous les noirs américains, une victoire au loin sans victoire chez nous n’est-elle pas une imposture, vide et dépourvue de signification, qui ne nous rendra pas, plus libre qu’auparavant ? »[2]

Voici la question rhétorique que posait Chester Himes en 1942 dans son article « Le moment c’est maintenant, l’endroit c’est ici ». Sa guerre, Lee Gordon va la mener seul, comme l’indiquait le titre anglais Lonely crusade, trop désespérant peut-être pour les éditeurs français. Une lutte solitaire contre le fascisme à domicile, pour la dignité.

Par les yeux de Gordon, Himes peint le paysage étouffant d’un Los Angeles au cœur de l’effort de guerre. Il dit un racisme anti-japonais asphyxiant, furieusement emmêlé dans la négrophobie. Il dit le racisme à l’embauche et le maintien systématique des noir-e-s dans des postes subalternes alors qu’en même temps l’arrivée massive de blancs sudistes, venus pour travailler dans les usines de guerre, leur rend « la vie impossible »[3].

Viré dès le début de la guerre, Lee Gordon cherche avec acharnement un poste qui soit en accord avec ses exigences et sa dignité. Il se sent littéralement coincé, assiégé. Alors que l’Amérique traumatisée par Pearl Harbour tremble d’une éventuelle invasion japonaise, Lee tremble de la bien réelle invasion Sudiste et ses résurgences d’arbitraire, d’insultes, de lynchages. A l’inverse, la possibilité d’une défaite de l’homme blanc le fascine :

« Avec la logique des désespérés, il s’imaginait que, si les Américains ne voulaient pas de lui, il n’en allait pas de même quant aux Japonais. Il rêvait de les voir débarquer sur la côte de Californie, de se joindre à eux et de les mener à la victoire… Mais il n’ignorait pas que c’était un rêve de déshérité. »

S’il ne rêve pas de Russie c’est que ses anciens amis communistes qui l’avaient harcelé pour qu’il milite, ont retourné leur veste :

« En juin 41, quand l’Allemagne attaqua la Russie, le Comité se transforma en organisme de propagande pro-soviétique. Ceux qui avaient combattu en faveur des minorités raciales prônèrent l’Union nationale contre le nazisme. Les questions de race, de préjugés, d’injustice, de discrimination leur paraissaient désormais mesquines »

Tout au long de La croisade Himes fustigera l’opportunisme des communistes, capables de faire « cause commune avec le capitalisme américain », pour qui la question raciale n’est qu’un instrument stratégique. Le solitaire Lee Gordon, assoiffé de justice, se heurtera aux stratégies politiciennes des partis, des syndicats et de leurs militants. Il dénonce le dogmatisme et les appareils qui instrumentalisent, sacrifient les individus au nom du catéchisme marxiste, de l’ « Idée » et du but final.

Dans S’il braille, lâche le, Himes critiquait déjà l’une des mesures emblématiques de cette période d’hystérie raciale : l’internement de 120 000 américano-japonais dans des camps. Décision scandaleuse censée protéger la nation contre des « ennemis de l’intérieur » étonnamment semblable aux politiques massives d’internement mises en place par l’Europe fasciste au même moment. Décision pourtant largement soutenue, notamment par le PC Américain (CPUSA) qui poussa le zèle jusqu’à exclure du parti des membres américano-japonais. La lutte contre le fascisme fut donc bien sélective :

« - Vous savez que l’antisémitisme se développe aux Etats-Unis de manière effarante ? continua la femme.
- Ah ! vraiment ? Combien de juifs ont été lynchés l’an dernier en Amérique ?
- Pourquoi ? Je n’ai jamais entendu dire qu’on lynchait des juifs.
- Eh bien, six nègres l’ont été, l’an dernier…- oui monsieur Rosie Rosenberg, durant la première année de votre guerre contre le fascisme – et pas un seul juif ! »


En 1943, Himes écrit dans le magazine « The Crisis » de la NAACP sur les émeutes dites Zoot Suit à Los Angeles, qui virent des Marines lyncher en masse des jeunes mexicains. Cet autre exemple d’hystérie collective, mêlant racisme et colonialisme n’était autre qu’une résurgence virile, applaudie par la presse, la police et la population, des lynchages du Ku Klux Klan et autres meutes racistes. Himes concluait ainsi son article:

« Mais le résultat c’est simplement que le Sud a gagné Los Angeles. » [4]

Quinze millions d’individus

« Les Nègres ! [....] je n’aurai jamais du employer un tel terme. Comment essayer de définir en quelques phrases les désirs, les opinions et les qualités de quinze millions d’individus tous différents les uns des autres par leur aspect physique, leur mentalité, leur caractère, leur âme ! » L’expression « les Nègres », prise comme un collectif, lui paraissait obscène. »

Le marronnage idéologique et solitaire contenu dans le roman n’est sans doute pas étranger à la stupeur des critiques. A mesure que Lee Gordon, l’organisateur syndical, reconnaissait son incapacité à représenter, comprendre ou résumer ses semblables, c’est l’image des noirs comme groupe homogène que Himes brûlait. Il jetait au feu les images d’Épinal au profit de l’individualité noire. Il ruinait les espoirs des futurs bergers en proclamant qu’aucun parti, aucun groupe politique ne serait le réceptacle naturel des desideratas des noir-e-s : « Suppose que les nègres préfèrent s’efforcer de devenir capitalistes. » dira Lee, mi-provocateur, mi-sincère.

Malgré des aliénations évidentes et un potentiel de soumission énorme, sa quête de dignité fait de Lee une figure de nègre incontrôlable ; pas souvent glorieux mais définitivement en marronnage. Or l’embauche de Lee comme organisateur syndical est sous-tendue par la prophétie incantatoire qui veut que les noir-e-s, en tant que sous-classe particulièrement exploitée de la classe ouvrière, doivent y jouer un rôle d’avant-garde. Lee doit donc leur montrer la voie :

« ‘Lee, enfonce-toi bien dans la tête que le sort du prolétariat mondial dépend de toi dès aujourd’hui. En effet, à la fin de cette guerre, il calquera son attitude sur celle des ouvriers de chez nous ; les ouvriers américains suivront l’exemple de leurs camarades californiens ; ces derniers seront plus ou moins attachés à leurs syndicats selon que nous réussirons ou non à organiser les travailleurs de la Comstock.’
Lee faillit éclater de rire. »


S’il est évidemment problématique que les organisations progressistes restent majoritairement blanches, Himes montre que chercher à recruter « les noirs » comme une troupe par le biais de représentant-e-s noir-e-s l’est tout autant ; Gordon ou son double maléfique Luther Mc Gregor ont trop conscience qu’on les utilise pour se laisser dissoudre, intégrer. Au fond, nous dit aussi Himes, une organisation progressiste qui reproduit naturellement en ses rangs les mêmes exclusions que le reste de la société… n’est pas vraiment progressiste. Pourquoi Lee inviterait-il alors ses sœurs et frères dans cette galère ?

Encore une fois certaines questions résonnent d’actualité :

« Faut-il vraiment que nous reconnaissions nos amis ? S’ils étaient vraiment nos amis, ils n’auraient pas besoin de nous le dire. »

Lee Gordon qui fut longtemps « le seul nègre de sa classe » retrouve dans son aventure syndicale et politique le même isolement et un puissant racisme structurel auquel le syndicat refuse de s’attaquer. « Oublie cette histoire. » lui dit-on quand un syndicaliste blanc sudiste refuse de lui serrer la main. Himes dresse le portrait de gauchistes qui ignorent les urgences de noir-e-s constamment dans la survie. Qui méconnaissent bien trop le poids quotidien du harcèlement raciste pour ne pas minorer son caractère destructeur, et leurs propres actes racistes :

« Lee s’arrêta net en voyant le paquet de tabac qu’ouvrait Rosie. La marque inscrite en grosses lettres lui fit l’effet d’une injure : chevelure de Moricaud.
‘Il est bon ce tabac ?’ demanda Lee.
Rosie répondit sans le moindre embarras : ‘Il est surtout bon marché. Nous avons empêché le fabricant d’utiliser cette marque, et comme il en avait un stock important, nous l’avons racheté au rabais pour notre usage personnel.’
Une femme qui avait vu la marque, elle aussi, dit d’un ton conciliant : ‘Il ne faut pas vous désoler à cause de vos cheveux. Tout le monde ne peut pas en avoir de beaux et ça ne change rien à votre personnalité.
-Mais oui, ces cheveux sont ceux que l’évolution dialectique de la matière m’a accordés, répondit Lee. »


Entre agression, incompréhension et bons sentiments Chester Himes décrit à merveille l’expérience déprimante de l’incommunicabilité du vécu racial. Il dit l’usure des capacités pédagogiques, la perte du sens dans un cadre militant. Il dessine en lettres amères l’impossible énergie qu’il faut pour expliquer ce que l’on est, ce que l’on vit, ressent ; et pour faire vaciller la bonne conscience anti-raciste.

« Alors Lee éprouva le sentiment désespérant d’être un fou perdu dans un monde fou, un idiot parmi d’autres idiots qui parlent tous une langue différente, qui ne peuvent pas se comprendre. »

Soixante-cinq ans plus tard, tout cela nous semble encore désagréablement familier. La formidable levée de bouclier qui accompagna la sortie du livre de Himes n’était que l’écho du refus d’entendre. Pour les autoproclamés progressistes, la franchise, leur racisme dans le miroir, l’échappée sur le terrain de la psychologie et des affects est toujours vécue comme une trahison politique. Les autoroutes du dogmatisme et du militantisme refusent fondamentalement d’être coupées ou juste détournées par la souffrance des individus ; mieux vaut l’écraser. Dans l’espace du roman, Lee, symptôme dérangeant d’une pathologie raciale américaine doit être éliminé. Himes sera littéralement poussé à quitter une Amérique qui ne pouvait s’accommoder de son regard sans concession.

Chester Himes sème quand même des graines d’espoir dans la relation qui va se nouer entre Lee et Rosie, le vieux juif communiste. Rosie est suffisamment imprégné de l’oppression raciale pour cheminer vers Lee. Il va modifier son propre comportement et faire largement vaciller l’antisémitisme de dominé qui anime Lee. Rosie est aussi suffisamment communiste pour privilégier la loyauté et la vérité au mépris des injonctions du Parti. De fait, c’est lui aussi un militant incontrôlable, trop juste pour se conformer aux décisions du Parti. Mais au fond la leçon majeure que Rosie tente de partager avec Lee, avec plus ou moins de succès, est la suivante : comment ne pas être un sacrifié de plus de l’oppression raciale.

Le corps de la terreur

La croisade est une errance cauchemardesque et lumineuse dans le corps et l’esprit d’un homme noir que la terreur a plastiqué. Un être condamné, même si son corps bouge encore. Des tics dont il n’a pas conscience, des bégaiements, une paranoïa impossible à maîtriser, un désir de blesser, des rides précoces ; le racisme a empoissonné son corps et son esprit.

Rares sont les œuvres qui n’ont pas la mauvaise foi de cacher comment le terrorisme racial modèle, empêche de sourire, de détendre l’ossature et les muscles. Comment il peut rendre fou.

Pourtant essayer de dire, comprendre n’est pas un luxe … Au grand dam de ceux qui bêlent à longueur de temps « discrimination », « systémique »… Comme si mépriser son corps était bien moins grave que de ne pas obtenir d’emploi. Sans doute aussi qu’il est plus rassurant pour les privilégiés d’imaginer que ma souffrance s’arrêtera quand j’aurai du boulot ; un objectif matériel atteignable et rassurant. Et cette souffrance là, qui m’empêche de rentrer dans le rang salarié, est sans doute plus présentable.

Entamer une réflexion abyssale sur le mal que la suprématie blanche fait à mon/notre corps offre peu d’îlots rassurants pour les coupables qui m’ont traité de singe, ont moqué mon nez, mes lèvres, mes cheveux, la couleur de ma peau.

Chester Himes refusait de neutraliser ce travail de sape raciste en « complexes », « susceptibilités », « tares psychologiques et personnelles » qu’il serait de notre ressort de régler par de l’estime de soi. Il dit la réalité de ces souffrances et les réinscrit dans la mécanique raciste globale qui dynamite les corps, les hypersexualise et s’en joue comme de marionnettes, ordonnant leur dissimulation ou leur dévoilement.

Mais il ne généralise pas, n’enferme pas. Le problème racial résonne en ses personnages de différentes manières. Si Himes n’hésite pas à en amplifier les bruits les plus sombres, chacun reste libre et responsable de ses actes.

C’est au moyen d’un système de doubles de Lee Gordon dans le roman qu’il trace correspondances et dissonances entre les individus. Lester Mc Kinley est un double vieilli et plus amer encore de Gordon. Mentalement perturbé, il est obsédé par le désir de tuer un homme blanc. Mais sa compréhension des mécanismes psychologiques lui permet de mettre en place des stratégies d’évitement. De Luther Mc Gregor, un autre double, le racisme a fait le débrouillard amoral des Signifying Monkey[5] ; qui parle, trahit, manipule et passe à l’acte s’il croit qu’il peut échapper à la punition.

Lee Gordon vit comme ses doubles dans le champ magnétique de la catastrophe et de l’arbitraire. Il l’a croisé plusieurs fois ; renvoyé de son école, renvoyé de sa ville, orphelin de père d’un meurtre raciste. Ces injustices lui ont donné le terrifiant sentiment de la précarité de son existence d’homme noir dans le monde blanc :

« Cette aventure et ses conséquences pesèrent lourdement sur son développement mental. A force de les ressasser, il en conclut que sa culpabilité ou son innocence dépendaient uniquement de la fantaisie des blancs. Dès lors il se sentit menacé à tout instant par un désastre, et la proximité d’un blanc l’épouvanta. »

Cette pression de la catastrophe imminente crée des êtres hypnotisés par le vide « espérant et redoutant à la fois un désastre », travaillés d’une peur surnaturelle face à un pouvoir surnaturel.

Le motif de la contamination par la peur est sans conteste une des grandes réussites du roman. La peur est comme une infection. Lee la transmet même à sa femme. Cette peur emmêle inextricablement méfiance légitime et paranoïa disproportionnée et rend absurde toute tentative d’essayer de distinguer les deux. Cela reste valable aujourd’hui : le règne de l’arbitraire crée des terreurs irrationnelles, surnaturelles ; qu’il est non seulement impossible mais qui plus est malhonnête d’essayer de raisonner. Et ça n’en rend pas le pouvoir moins arbitraire. Les injonctions à la détente ne valent rien quand cet arbitraire montre que pour les nécessités du contrôle social, on peut être tabassé, condamné ou tué même si l’on est innocent.

« Horace R. Clayton sociologue de l’école de Chicago et co-auteur de l’étude qui fit date sur les quartiers Sud de Chicago, Black Metropolis (1945), publia « A Psychological Approach to Race Relations » en 1946. Cet essai tente d’expliquer comment la peur, « sur laquelle l’intégralité du système de contrôle social dans le sud » est basée, et telle qu’elle est consolidée par les lynchages à travers l’espace et le temps, « modèle en profondeur les personnalités » des habitants noirs des villes du Nord qui n’ont probablement jamais vécu en direct la terreur frontale du Sud. »[6]

Clayton s’appuyait sur des exemples de fiction pour appuyer ses analyses dont S’il braille, lâche le : Robert « Bob » Jones tout comme Lee Gordon vit dans la terreur du lynchage. Parce que chaque violence raciale, chaque brutalité policière raciste vise celui/celle qui en est victime mais est aussi un message à ses semblables : la prochaine fois ce sera peut-être ton tour.

Le corollaire des lynchages du Sud des Etats-Unis est le stéréotype de l’homme noir qui viole les blanches et que Himes questionne dans ces deux œuvres.

Rappelons d’abord avec Angela Davis que ce stéréotype était une « arme idéologique » qui justifiait les lynchages et était conçue pour « empêcher les noirs d’aller de l'avant dans l’après-guerre civile et le combat pour la libération et l’égalité »[7].

Dans La croisade de Lee Gordon à travers l’histoire du procès Rasmus Johnson, Himes rappelle à quel point il est aisé de faire condamner un noir pour le viol d’une blanche ; il suffit d’une accusation et l’homme noir est perdu. Son personnage est rappelé à cette réalité après une tentative de viol sur une femme blanche. Puis, nous apprenons qu’il viole très régulièrement Ruth, sa femme noire, qui est, elle, dans une zone de non-droit et de silence.

Himes lève le tabou du viol conjugal et du viol des femmes noires par les hommes noirs. Il ébrèche l’un des grands mensonges entretenus par le stéréotype de l’homme noir violeur, tel qu’il fut immortalisé dans Birth of a nation. Angela Davis expliquait que les mouvements féministes blancs contre le viol avaient été largement inefficaces par le fait que nombre de blanches s’accrochaient au stéréotype raciste selon lequel le danger venait des hommes noirs, alors que statistiquement il y avait plutôt plus de risques que leurs agresseurs soient des hommes blancs.

Pour en revenir aux femmes noires, Himes démonte et dénonce les mécanismes de compensation qui exposent les femmes noires aux violences des hommes noirs en plus des violences que le système, hommes blancs et femmes blanches, leur impose déjà. En bas de l’échelle, Ruth est le seul être sur qui Lee a du pouvoir et il en profite de manière ignoble.

Gordon qui semble mener un combat viril contre l’homme blanc, est habité du lieu commun de l’homme noir émasculé par le racisme. Il perçoit autant les injustices raciales comme des dénis d’humanité que comme des dénis de virilité. Dans sa reconquête forcément sexiste de pouvoir phallique Lee découvre que s’il ne peut vaincre le système raciste il peut contraindre des femmes à reconnaître qu’il est un mâle.

En dénonçant cette attitude, Himes mettait ainsi précocement en lumière ce qui serait critiqué plus tard par les féministes noires notamment, suite au virilisme du Black Power : les luttes d’émancipation des hommes noirs ressemblaient parfois curieusement à une lutte pour récupérer les clés du patriarcat.[8]

Ici, il y a un épisode très révélateur. Ruth gère seule une agression raciste verbale pour ne pas mettre Lee en position d’impuissance ou en demeure d’agir. Lee s’en rend compte et s’en exaspère tellement qu’il finit par la gifler ; voilà le « défenseur » frustré devenu agresseur. L’ambiguïté de Himes tient dans le fait qu’il maintient Ruth dans la naïveté, la passivité et le pragmatisme politiques et une soumission qu’il fait le choix de qualifier de loyauté. Si malgré les coups, les viols, les trahisons, elle continue à « comprendre » Lee c’est que l’auteur l’a enfermée dans le mythe de la femme noire forte et compréhensive. Ce qui assure aussi à Lee une insupportable impunité absolue quant à sa violence sexiste. Ainsi, l’œuvre qui déborde de la colère des hommes noirs est incapable d’accueillir une miette de la colère des femmes noires et de leur désir de justice ; c’est bien là une de ses limites profondément dérangeantes. Ruth se tait systématiquement et nous sommes contraints de nous contenter des « regrets » indécents de l’homme ; c’est inacceptable. L’hyperlucidité semble ici faire sacrément défaut à Himes. De même, on cherchera en vain des pistes sur ce que toutes les violences combinées font au corps de Ruth… Le fait d’ailleurs qu’elle soit la seule femme noire du livre montre bien que pour Himes l’oppression raciale est une affaire qui se passe entre hommes.

Ce n’est sans doute au fond que son propre sexisme, son propre sentiment d’émasculation par le racisme qui l’empêche d’entrevoir une colère des femmes noires qui soit non négociable et qui se convertirait en lutte sans concession contre leurs oppresseurs ; racistes et sexistes. On voit là ses limites…

Conclusion

« À 31 ans j’avais été blessé émotionnellement autant qu’un trentenaire peut le supporter. J’avais vécu dans le Sud, j’étais tombé d’une cage d’ascenseur, j’avais été viré de l’université, j’avais fait une peine de 7 ans et demi de prison, à Cleveland j’avais survécu aux 5 dernières années de la crise ; et j’étais encore entier, complet, en état de marche ; mon esprit était affûté, mes réflexes étaient bons et je n’étais pas amer. Mais sous l’usure mentale des préjugés raciaux à Los Angeles je devins amer et imbibé de haine. »

Ni Chester Himes, ni ses personnages ne sont des héros, loin de là. Trop imparfaits mais aussi trop conscients, trop francs, trop blessés. Avec La croisade, Himes scellait son divorce d’avec l’Amérique. Dans les années 50, il prendrait le chemin d’un exil français, terre où on aimait bien les noir-e-s ; à condition qu’ils fussent américain-e-s, artistes ou sportifs-ves, pas trop nombreux-ses. De loin, Himes continuerait à jeter ses grenades et quelques pétards hilarants et caustiques classés dans la catégorie polar. En 1953, Richard Wright sortait Le transfuge, qui malgré des passages d’existentialisme indigeste, est un écho intéressant à La Croisade. Chester Himes est mort en 1984, en Espagne.

[1] Himes, Chester, « The Quality of Hurt », 1995.
[2] Himes, Chester, « Now Is The Time ! Here Is The Place », « Opportunity », sep. 1942.
[3] Sauf mention, toutes les citations sont extraites de C. Himes, La croisade de Lee Gordon, Livre de Poche, 1952.
[4] Himes Chester, Zoot Riots Are Race Riots, in « The Crisis », jul. 1943
[5] Singe ruseur, personnage récurrent de la culture orale afro-américaine.
[6] Nieland Justus, Everybody’s Noir humanism : Chester Himes Lonely crusade in African-American Review, Vol 43, Automne 2009.
[7] Conférence « The anti rape movment and the struggle against racism », Université de San Diego, 1985.
[8] « Black Macho and the Myth of the Super­woman » de Michelle Wallace publié en 1979 est l’un des livres qui fit le plus de bruit sur la question, même s’il fut amplement critiqué et parfois à juste titre. L’incroyable pièce de Ntozake Shange, «For Colored Girls Who Have Considered Suicide When the Rainbow Is Enuf » sortie en 1975, fut sans conteste une autre des œuvres majeures.

en dehors d'essais et de romans écrits par des femmes noires, je ne vois guère que Franz Fanon pour fouiller les rapports de race, mais il aborde moins que Chester Himes les rapports entre classes et les questions sexuelles

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Patlotch



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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 14 Jan - 13:44


« Je raconte l'enfer d'une société qui existe déjà »


2017

Six femmes puissantes en enfer Cécile Pellerin ActaLitté 21.02.2017
Citation :
Davantage peut-être encore que le précédent, pourtant très âpre (Il reste la poussière), le nouveau roman de Sandrine Collette, éprouve par sa profonde noirceur, incommode notre conscience, perturbe notre confort, et au-delà du divertissement, déstabilise clairement notre humeur.

S'il provoque de la tristesse et de la révolte, il sème aussi le désarroi et un certain mal-être. Implacable, effroyable, sordide, malheureux et inquiétant, il anéantit plus qu'il n'apaise ou déleste, malgré une fin presque inespérée. Mais, et c'est là, tout le talent de l'écrivain, une fois le livre entamé, il devient impossible de s'en dessaisir avant son terme.

Une immersion redoutable dans le chaos et la précarité sociale, aux frontières si ténues avec la réalité, qu'elle pétrifie d'angoisse le lecteur, l'abasourdit durablement mais ne le laisse ni se détacher ni s'effondrer, ni renoncer.

Emporté par le courage et l'obstination du personnage principal, fasciné par la solidarité admirable de six femmes puissantes, il se lie à leur tragédie, indéfectible et ébloui. Entièrement conquis.

" A vingt ans, on veut toujours un peu mieux que les siens. Alors, laisser passer la chance ? Pas question."

Moe a vingt ans lorsqu'elle suit Rodolphe en métropole. Loin de sa Polynésie natale et de la tendresse de sa grand-mère, elle voit son rêve de liberté et de bonheur s'écrouler rapidement. Recluse dans une petite ville assez inhospitalière, malmenée par un homme violent et alcoolique, elle survit difficilement en effectuant des heures de ménage et d'aide à domicile chez quelques personnes âgées. Les bals hebdomadaires et les rencontres éphémères offrent un répit à sa souffrance. Mère par accident mais déterminée à offrir à son fils une vie moins sordide que la sienne, elle quitte cet enfer conjugal avec l'espoir de trouver un environnement plus décent ailleurs. Mais ce qui l'attend, est au-delà de l'imaginable, plus sordide encore.

Placée de force par les services sociaux, elle intègre la Casse ("La préhistoire, version Mad Max ou pire"), sorte de campement misérable éloigné de la ville où s'entassent tous les exclus de la société. A défaut de maisons, on attribue une voiture usagée aux habitants. Surveillé en permanence, isolé par un barrage qui empêche toute fuite, ce centre d'accueil des miséreux est une prison gigantesque à ciel ouvert dont nul ou presque ne peut sortir.

Les travaux agricoles sont obligatoires deux journées par semaine en échange du prix du loyer et d'une nourriture de base. Au-delà de ces deux jours, l'activité est payée quatre-vingts centimes de l'heure. A dépenser à l'épicerie centrale ou à épargner pour le droit de sortie, fixé à quinze mille euros. A l'intérieur, trafics en tous genres, violences extrêmes et corruption. On n'y vit plus. On y survit et l'on y meurt sans même avoir eu le temps de vieillir.

Aux côtés de cinq femmes, toutes éprouvées douloureusement dès leur enfance, Moe lutte contre ce néant avec une volonté féroce, résiste pour que son fils obtienne une autre vie que la sienne. Elle se bat, malgré les souffrances et les revers, s'accommode du pire, entre la crasse et la promiscuité, la bestialité et la folie des hommes. Mais combien de temps pourra-t-elle tenir ?

Si le récit revêt l'apparence d'une dystopie, il se situe dans un futur suffisamment proche pour s'ancrer dans une ambiance très réaliste, parfois insoutenable mais crédible et convaincante. D'une force visuelle prégnante et dévastatrice, il n'exalte pourtant aucun misérabilisme, porté par une écriture subtile et mesurée. Parfaitement accordée à l'énergie solidaire du groupe.

Entrecoupé par les histoires personnelles et tragiques de ces filles, toutes bouleversantes (des parcours de vie qui semblent d'ailleurs plus proches d'expériences vécues qu'imaginaires), le roman s'amplifie de noirceur au fil des pages, concentre toute l'impuissance et la cruauté d'une société devenue tellement inégalitaire qu'elle a fini par engendrer deux mondes aux frontières infranchissables et honteuses.

Le lecteur s'extirpe de l'histoire, endolori et littéralement fracassé. Mais surtout pas déçu.


Interview – 1 livre en 5 questions, EmOtionS 4 septembre 2017
Citation :
Comment vous est venue l’idée de cette casse (l’une des plus épatantes idées que j’ai pu lire depuis des années) ?

C’est tout bête ! Ceux qui vivent à la campagne comprendront : quand vous vous baladez, vous voyez au coin des vieilles fermes des épaves de voitures qu’on n’a jamais emmenées à la casse et qui restent là parfois pendant vingt ans. C’est en voyant ces voitures que l’idée m’est venue. D’abord parce que je les trouve d’une tristesse infinie, couleurs passées, tôle rouillée, vitres cassées : dans mon regard, c’est un objet morbide, un objet mort, même. J’ai trouvé qu’il y avait une force sombre formidable et que cela valait le coup d’en faire quelque chose.

Et ensuite, dans ces vieilles voitures, très souvent, des poules se sont installées. Je crois que c’est le contraste entre ces bestioles vivantes, piaillant, s’agitant, voletant, et les voitures mortes et inertes, qui a provoqué le déclic : ainsi, on peut vivre là-dedans.

L’histoire en elle-même est venue dans un second temps. C’est vraiment ce décor qui a préexisté, qui m’a happée, et je me suis dit qu’il fallait que je fasse un roman avec ça, quelles que soient les idées que je trouve pour mettre à l’intérieur.

Ce roman développe une vision bien pessimiste de la société. Le qualifieriez-vous de roman à message ?

Je ne crois pas. Il y a deux raisons à cela. La première, c’est que ce n’était pas mon objectif, même si beaucoup de lecteurs ont compris ce roman comme un roman politique et/ou social (c’est d’ailleurs une des joies de l’écriture que de découvrir la façon dont les lecteurs s’approprient l’histoire !). Mon idée centrale, c’était la force de l’amitié, la solidarité, les femmes, encore plus qu’une certaine vision de la société. Moyennant quoi, le message que certains y trouvent reflète assez bien ce que je pense – ce que je crains – de la société, même si je ne considère pas avoir écrit un roman d’ « alerte ».

La seconde raison, c’est que je ne considère pas comme un message  un roman sur ce qui existe déjà. Or, il s’en faut de très peu pour que ce genre de ville, bâtie sur des carcasses de voitures, n’existe vraiment. On connaît depuis longtemps les immenses terrains vagues, aux Etats-Unis, occupés par des camping-cars distillés ici et là, dont un certain nombre ne roule plus. On connaît aussi tous l’histoire isolée d’une femme vivant, parfois avec ses enfants, dans sa voiture. Là, c’est en France. Bien sûr, il n’y a pas d’organisation étatique comme je l’ai construite dans Les larmes noires…, mais ce n’est qu’un petit pas de différence à mon sens. Bref, je vois ce roman davantage comme un observateur que comme un message, également parce qu’il ne juge pas, ni les bons ni les mauvais, si tant est que la frontière soit aussi simple que cela à établir.

Vous vouliez parler de ce point de bascule dans une vie, que tout le monde peut connaître un jour ?

Ça, oui. Dans tous mes romans, je parle de gens ordinaires. Des gens comme vous et moi. Il suffit d’un rien pour que tout bascule : perdre son travail, divorcer, prendre une mauvaise décision, rencontrer la mauvaise personne, et surtout, cela n’a pas besoin d’être un grand événement. Pour que notre vie bascule, un tout petit grain de sable peut faire l’affaire. Il ne s’agit pas de meurtres en série, ni de guerre, ni de folie, rien. Je pense parfois à un SDF que j’ai connu et qui était à la rue parce qu’un jour, rentrant chez lui, il avait trouvé sa femme dans les bras d’un autre. Une bagarre avait suivi, sa main était tombée sur un couteau de cuisine, et dans le tumulte de l’empoignade, il l’avait tué. Ensuite, il y avait eu la prison, et l’impossible réinsertion. Des histoires comme celles-ci sont d’une épouvantable banalité. Nous en connaissons tous. Elles ne nous touchent même plus tant nous sommes habitués à les entendre. Mais il faut changer de posture : qui étaient-ils, ces SDF, avant de glisser dans la rue ? Des gens comme vous et moi. Sans histoire, ni alcooliques, ni drogués, ni violents. Alors, pourquoi pas nous ?

Ce qui me frappe, c’est la facilité avec laquelle le malheur arrive, tandis qu’il est beaucoup plus compliqué de revenir au bonheur. C’est peut-être notre regard qui est en cause, cependant : tout ce qui nous arrive de bien, nous le trouvons normal, nous ne le savourons pas assez, alors que les épreuves nous prennent de plein fouet, nous envahissent, nous obsèdent. Nous mettent à genoux. La leçon, c’est de prêter attention à chaque instant de bonheur, même si c’est minuscule.

Vos personnages de femmes sont particulièrement forts, comme s’ils existaient vraiment. Ce n’est pas un hasard, non ?

D’abord, c’est le jeu de l’auteur que de faire croire au lecteur que tout ce qu’il raconte dans son roman pourrait être vrai… mais parfois, cela se double d’une réalité effrayante : c’est (presque) vrai.

Quand j’ai cherché quelle histoire inscrire dans ma casse de voitures, j’ai tourné en rond un moment, et puis le déclic est venu : il me suffisait de tendre la main pour prendre des histoires autour de moi, mais pas des légendes ou des fictions, non : des vraies trajectoires de vie. Je crois que c’est le roman qui m’a fait le mieux comprendre à quel point tout m’a été donné par ce que j’ai vécu, par les gens que j’ai rencontrés, par ce qu’ils m’ont raconté d’eux-mêmes.

Avec la distance qu’impose le roman, avec des nuances chronologiques, puisque Les larmes noires… se déroule dans quelques années, avec des arrangements avec la réalité aussi, je parle dans ce livre de la vie de gens que j’ai connus de très près ou de plus loin, qui sont vivants, ou morts pour certains, qui vivent à dix kilomètres de chez moi, ou à l’autre bout du monde à présent.

Peut-être est-ce cette réalité qui donne de la force aux personnages féminins de mon roman, encore une fois parce qu’en lisant leurs histoires, le lecteur se dit que cela pourrait être vrai. Que cela pourrait arriver. Et bien souvent, que cela est arrivé, à quelqu’un de leur famille, à des amis ou à des amis d’amis, bref. La réalité des personnages fait écho parce que, justement, c’est la réalité. Presque.

Ce n’est pas qu’un roman sombre, c’est aussi une histoire sur la solidarité…


C’est peut-être avant tout une histoire sur la solidarité. Lorsque des gens dégringolent dans la vie, il est rare qu’ils s’en sortent s’ils sont tout seuls. Si vous n’avez pas de famille (ou que vous avez coupé les ponts avec elle), pas d’amis, rien, à quoi allez-vous vous raccrocher quand vous serez au fond du trou ? Comme j’aime bien les images, prenons l’exemple de ces bêtes piégées dans des trous creusés par les chasseurs, qui s’épuisaient à essayer de sortir avant d’être tuées facilement quelques heures ou quelques jours plus tard. Si vous tombez dedans, comment pouvez-vous en sortir ? Eh bien, vous ne pouvez pas. Bien sûr, il y a quelques individus avec un instinct de survie hors du commun qui vont réussir à creuser une sorte de galerie montante sur le pourtour du trou, et atteindre la surface. Mais 99% des gens n’y arriveront pas.

Si vous avez dix trous avec dix personnes, vous avez dix cadavres en puissance. Mais il suffit qu’une seule autre personne passe sur le même chemin et décide de les aider, et tout le monde peut être sauvé.

Etre autonome, être indépendant, c’est une force. Mais parfois, ce n’est pas assez. C’est ce que j’ai essayé de montrer dans ce roman, parce que toutes ces femmes, individuellement, sont des forces vives ; mais prises dans quelque chose qui les dépasse, il n’y a qu’au moment où elles s’unissent qu’elles auront une chance de s’en sortir – à commencer par survivre, tout simplement.

très intéressante mise en perspective fictionnelle d'un futur déjà là, une sorte de nouvel esclavage ou les expulsés (Saskia Sassen) sont devenus des sous-prolétaires qui n'entretiennent qu'eux-mêmes et leurs gardiens, dans un monde quasi parallèle où ils ne posent plus de problème au capital, mais encore aux écrivains : la casse est le lieu terminal de cette classe

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Patlotch



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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Dim 21 Jan - 18:30


« Concevoir le diable comme un partisan du Mal et l'ange comme un combattant du Bien,
c'est accepter la démagogie des anges


Milan Kundera Le Livre du rire et de l'oubli 1979




Pape François: chaleur au Pérou, douche froide au Chili
l'express/AFP 20/01/2018

Kundera écrit aussi, dans L'identité en 1998, « Entre la vérité et l'ami, je choisis toujours l'ami. »

moi je choisis toujours la vérité, c'est pourquoi je n'ai plus d'amis

Cioran m'est plus proche : « L'amitié est incompatible avec la vérité, seul est fécond le dialogue muet avec nos ennemis. » Écartèlement, 1979

aucun pape de quoi que ce soit ne saurait avoir de vrais amis

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MessageSujet: Re: LITTÉRATURE INDISCUTABLE : bonnes pages et mauvais esprits   Sam 3 Fév - 11:40


signalé récemment, Jérôme Leroy, et trois "noirs" que vous pouvez lire les yeux fermés


Leroy du polar
Jean Paul Brighelli Causeur 27 janvier 2018

Jérôme Leroy : « Le roman noir fait entrer les ‘classes dangereuses’ dans la littérature »
"Pour l'écrivain, le roman noir est une littérature de la crise"

Je suis en pleine cure de romans policiers. Mon libraire préféré (en fait, j’en ai deux, la librairie Prado-Paradis, à Saint-Giniez, et l’Odeur du temps, rue Pavillon) m’a donné un bon et un mauvais conseil. Le mauvais, c’était Pur, d’Antoine Chinas (le premier polar depuis longtemps que je ne parviens pas à finir, il m’est littéralement tombé des mains — et tant pis pour son Grand Prix de littérature policière 2014). Du coup, échaudé par la non-aventure, j’ai pris du bout des doigts l’Ange gardien de Jérôme Leroy — Prix des lecteurs du Quai du Polar en 2015.

Et je ne l’ai pas lâché.



Alors, je suis remonté à la source, et j’ai jeté un œil sur le Bloc, du même (2011), Unknown et même sur Chez nous,341939.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxx le film de Lucas Belvaux co-scénarisé par Leroy. Un film que je n’avais pas pris le temps de voir l’année dernière (faut me comprendre : en 2017 il y a eu Nocturnal animals, Silence, The lost city of Z, grave, la Colère d’un homme patient, Tunnel, Alien Covenant, The Wall, Dunkerque, Que Dios nos perdone, Atomic Blonde, Wind River, Seven Sisters, Mother !, Confident royal, Detroit, The Square, Au revoir là-haut, Logan Lucky, A Beautiful day et quelques autres que j’ai oubliés mais qui n’étaient pas mal quand même. J’ai parlé de quelques-uns des films ci-dessus, je ne vais pas raconter la totalité de mes aventures dans les sales obscures…


Donc, Chez nous met en scène la montée d’un parti qui ressemble comme deux gouttes d’eau au FN, quelque part dans le Nord, dernier terrain vague. Et le Bloc raconte diverses péripéties autour d’un parti vaguement extrême (mais l’est-il toujours ?) dont les franges montent des coups fumants — le genre de fumée qui sort d’un Luger P08 (dans le Bloc), d’un Sig-Sauer P220 (dans l’Ange gardien) — ou d’un FR-F2, l’un des derniers produits de la Manufacture d’armes de Saint-Etienne, désormais fermée pour des raisons économiques sur lesquelles je ne m’étendrai pas, mais ça fait mal au cœur quand même de voir toute cette expertise française disparaître. Désormais, les snipers utilisent le HK PSG1 — ou le bon vieux SVD.


J’ai donc eu l’idée de demander à Jérôme Leroy quelques précisions sur ses obsessions… Non, pas comme David Caviglioli dans l’Obs !

Citation :
JPB. La vraie (première) question, c’est de savoir pourquoi — depuis longtemps, en fait, peut-être dès l’origine — le roman policier est un outil particulièrement efficace pour rendre compte d’une époque, et des enjeux politiques d’une époque.

Jérôme Leroy. Je ne suis pas certain que ce soit le roman policier, à vrai dire. Plutôt le roman noir. Ce n’est pas simplement une distinction pour spécialiste. On vend sous la même appellation vague des choses qui n’ont rien de commun, voire sont opposées. Le roman policier part du principe que le monde va bien. Un élément perturbateur intervient (un meurtre, un vol, etc.) et on fait appel à un représentant de l’ordre ( un flic, un détective privé, mais aussi pourquoi pas un prêtre ou un rabbin ) qui va neutraliser l’élément perturbateur et ramener l’ordre. Cela d’ailleurs n’empêche pas une dimension critique, mais elle reste au second plan, par exemple chez Agatha Christie.

Le roman noir, lui, part du constat que le monde n’est pas en grande forme, que l’ordre et le désordre, le bien et le mal, tout ça est extrêmement relatif. C’est une littérature de la crise. Le roman noir au sens moderne signe son acte de naissance en 1929, avec Moisson Rouge de Hammett, et ce n’est pas un hasard.



C’est la littérature de la Grande Dépression, c’est la littérature populaire, celle des « Pulps », qui enregistre les mutations du capitalisme comme l’expliquait très bien Manchette et en rend compte en présentant des « hommes ordinaires » confrontés à des situations exceptionnelles. Il n’y a pas de retour à l’ordre dans le roman noir, il y a plutôt un constat du désordre. Pour le coup, c’est une littérature tragique là où le roman policier serait davantage anxiolytique.

Alors oui, le roman noir est un outil privilégié pour rendre compte des enjeux politiques et sociaux d’une époque parce qu’il sait que ça va mal, dès le début. Il va appuyer là où c’est douloureux. Il peut rendre compte d’une grève, d’une cité qui sombre, des coulisses d’un parti extrémiste, d’un hosto débordé en période de canicule (je pense en écrivant cela au grand Thierry Jonquet) parce qu’il prend des personnages comme vous et moi.

Parallèlement, le roman noir fait aussi entrer dans la littérature les « classes dangereuses », et ça depuis Eugène Sue : les pauvres, les marginaux, etc…

Cela ne l’empêche pas, aujourd’hui, parfois, d’être caricatural et moraliste (je ne citerai pas de nom) dans le côté bonne conscience de gauche. Mais beaucoup d’auteurs évitent cet écueil. Ils sont « de gauche » éventuellement dans le choix de leurs sujets, pas dans la façon de les traiter où là ils évitent le « message » et se contentent de raconter du mieux possible une histoire.

JPB. Contrairement à ce que l’on veut nous faire croire (les vrais polars sont made in USA, ou à la rigueur arctiques), il y a une foule de grands auteurs de polars français, qui depuis la fin des années 1960 ont illustré magistralement le genre. Vous en citez quelques-uns (Manchette, Fajardie, ADG, entre autres — j’aime assez qu’un livre exhibe ses matrices originelles). Si nous nous essayions au petit jeu gidien des 10 romans que vous emporteriez sur une île déserte, quels polars emmèneriez-vous avec vous — quels sont ceux en fait que vous ne vous lassez pas de relire, alors que tant de romans policiers sont du prêt-à-jeter ?

Jérôme Leroy. Je crois effectivement que le critère pour savoir si un polar appartient de plein droit à la littérature, c’est l’envie de le relire. C’est le critère d’ailleurs que j’ai utilisé pour mes « cartes noires » dans la Petite Vermillon à la Table Ronde où Alice Déon m’a demandé de rééditer des polars oubliés ou méconnus qui sont pourtant de ces livres susceptibles d’être relus. Par exemple, j’avais dans la première livraison Kââ, ADG, Prudon.

Donc, parmi les 10, il y aurait ces trois là. Mais je me résume et cesse de faire la promotion de ma collection pour vous donner une liste qui ne sera pas la même ou pas tout à fait dans une semaine ou un an…

Fajardie : La nuit des chats bottés
ADG : Le Grand Môme
Tout Jean-Patrick Manchette. Je le compte pour un, il est réédité en un seul volume dans la collection Quarto chez Gallimard,91u3PVx8bxL ce qui prouve qu’il a changé de statut aux yeux de ses éditeurs mais pas pour moi et quelques autres puisque nous considérons depuis toujours Manchette comme un des très grands écrivains de langue française)



Hervé Prudon : La langue chienne
Thierry Jonquet : Moloch
James Ellroy : Lune sanglante (dans la trilogie de Llyod Hopkins, trop oubliée) ou L.A Confidential
David Goodis : La nuit tombe
Jim Thompson : 1275 âmes
Léo Malet : Brouillard au Pont de Tolbiac
Kââ : La princesse de Crève.

L’ordre ici n’est pas un classement…

JPB. Votre héroïne, dans l’Ange gardien, est une Sénégalaise née dans cette France du Nord qui vaut bien les quartiers les plus juteux de Marseille. Par une chance inespérée (n’en disons pas plus pour ne pas trop en dire) elle a fait des études supérieures, s’est insérée dans le PS et apprécie Rimbaud. Il faut bien de la fiction dans un roman. Mais l’ancien prof que vous êtes pense-t-il sérieusement que ces enfants abandonnés par le système scolaire, grâce à une série de réformes de droite et de gauche qui en les « plaçant au centre » les ont si gracieusement laissés pour compte, ont encore une chance de prendre en marche un ascenseur social qui part désormais du cinquième pour desservir le sixième ?

Jérôme Leroy. Bon. On arrive dans le dur. J’ai fait l’essentiel de ma carrière en ZEP. Malgré tous leurs défauts, ces ZEP ont permis de sauver du monde. Oh, pas assez. Mais je sais qu’entre 88 et 2008, j’ai vu des élèves pour qui l’école représentait la seule chance. Alors on se battait parfois contre l’institution elle-même et ses expérimentations pédagogiques pour le moins hasardeuses, on agissait en contrebande. Mais grâce à l’école, pas mal de gamins ont eu un autre destin que celui qui était écrit. C’était même ma seule motivation pour me lever le matin. Pour tout dire, l’idée de l’Ange Gardien, elle est venue il y a très longtemps, quand j’étais face à ces filles de 3ème qui se battaient contre tous les déterminismes imaginables avec un courage admirable : être une fille, de la mauvaise couleur, dans des cultures machistes, avoir la mauvaise adresse, être pauvre. Je me disais souvent, en les voyant s’accrocher, ce ne serait pas mal s’il y avait un ange gardien pour leur donner un coup de pouce tout de même. C’est pour cela que j’ai toujours eu une certaine sympathie, à droite comme à gauche, pour ces femmes politiques « issues de ». Ce sont souvent de brillantes teignes qui ne doivent rien à personne parce que personne ne les a aidées au départ, sauf peut-être l’école ou au moins certains profs.

JPB. Au passage, vous avez déserté l’école, comme l’un de vos héros. En avez-vous parfois un peu honte — comme lui ? Après tout, la ligne de front ne passe-t-elle pas par ces ghettos scolaires si judicieusement installés au cœur des ghettos sociaux ?

Jérôme Leroy. Honte, je ne sais pas. Des regrets parfois quand je fais des rencontres en milieu scolaire pour mes livres « ados ». Je suis un incurable bisournours, sans doute, mais que des gamins lisent encore, s’enthousiasment pour des livres, alors qu’un système au mieux de sa forme multiplie les écrans autour d’eux, ça me rassure. Il y aura toujours des résistants, et ce n’est pas mal.

La ligne de front, sinon… Votre métaphore est intéressante. Ca veut dire une guerre, même larvée. Mais entre qui et qui ou entre quoi et quoi ? Ce que je sais, ou plutôt ce que je pense, de fait, c’est qu’il y a depuis les années 80 des ghettos sociaux où se concentrent toutes les difficultés. En y installant des ZEP, l’école a fait ce qu’elle a pu. Mais l’école ne peut pas tout. Ce n’est pas elle qui est responsable des politiques urbaines ou des inégalités sociales qui n’ont cessé de se creuser. On s’étonne de la dérive islamiste de certains quartiers ? On devrait s’étonner qu’elle soit arrivée si tard. Et qu’il y ait encore tant de monde sur place pour y résister. Ma ligne de front à moi, elle passe entre ceux qui proposent une grille de lecture purement identitaire, que ce soit à l’extrême-droite ou dans la gauche indigéniste, et ceux qui pensent que l’essentiel de nos problèmes a une cause pourtant assez facilement identifiable qui est, pour aller vite, ce qu’une autre que moi a appelé dès les années 90, « l’horreur économique ». Forcément, plus le temps passe, plus le repli identitaire s’accroît et plus ceux qui pensent que la question sociale est la mère de toute cette bataille ont l’air d’avoir tort…

JPB. Vous êtes toujours communiste, ce qui, après les règnes glorieux de Robert Hue et de Marie-George Buffet, s’apparente désormais à une forme de dandysme. Ne pensez-vous pas que la chute du Mur et le passage que libéralisme d’Etat des anciennes démocraties populaires, en privant les jeunes d’un espoir de référence, d’un grand soir à venir, ont contribué à jeter certains esprits en quête de transcendance — une transcendance que le Communisme n’alimente plus — dans les bras de l’islamisme ?

Jérôme Leroy. Vous êtes bien sévère pour Marie-Georges…A part ça, pour le coup, je suis totalement d’accord. Le communisme était un « grand récit » comme d’ailleurs le catholicisme. Les seuls militants qu’on voyait dans les quartiers jusque dans les années 80, c’était les cocos et les cathos de gauche tendance Témoignage chrétien (parfois d’ailleurs, c’étaient les mêmes !). On peut avoir peur du rouge ou aimer bouffer du curé, il est difficile de ne pas admettre que ces militants issus souvent de ces quartiers transmettaient des valeurs qui étaient celles de l’universalisme. Dans l’ancien bassin minier du Pas-de-Calais, on disait que « les mineurs de fond avaient tous la même couleur. » Ces militants ont disparu pour des raisons historiques et sociologiques au plus mauvais moment, celui de la crise, et ce qui les a remplacés ce sont les militants FN qu’on laisse en tête à tête avec les imams salafistes. Ça peut rendre nerveux, effectivement…

Pour mon communisme, vous savez, il y a longtemps que je préfère Rosa Luxemburg à Lénine. Et maintenant, je me demande si Marx et Bakounine n’auraient pas mieux fait de trouver un terrain d’entente… Sans compter que Debord reste pour moi essentiel pour lire le monde. Bref, je ne suis pas vraiment un thorézien hardcore…

JPB. La poésie joue un rôle immense dans ce roman — et dans votre vie, puisqu’après tout vous en écrivez, ce qui est méritoire dans une époque où il est si difficile d’en vendre. Même des tueurs patentés passent du temps à en lire. Trouvez-vous franchement que ce soit un passe-temps judicieux en ces temps de néo-libéralisme — à moins que justement…

Jérôme Leroy. A moins que justement… C’est sans doute la seule résistance possible, la poésie. Annie Le Brun l’a dit mieux que moi. C’est « l’écologie de l’imaginaire » pour mieux lutter contre un monde saturé d’images invasives et préfabriquées.

JPB. Et auriez-vous un poème inédit à offrir aux lecteurs de Bonnet d’âne ?


Je vous salue, ma France

En même temps
comment voulez-vous
désespérer d’un pays
où le petit train passe
par St Priest Taurion
Brignac St Léonard de Noblat
St Denis des Murs
Chateauneuf-Bujaleuf
Eymoutiers-Lac de Vassivière
sol semé de héros
La Celle-Corrèze Bugeat
Perols Jassonneix
Meymac Ussel
ciel plein de passereaux
avec à bord
une contrôleuse
aux yeux de forêt.

©️ jérômeleroy, 3/2017


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