PATLOTCH / NOUVELLE THÉORIE du COMMUNISME et de la RÉVOLUTION

LA CONSTITUTION EN CLASSE CONTRE LE CAPITAL DES LUTTES PROLÉTARIENNES, FÉMINISTES, DÉCOLONIALES et ÉCOLOGISTES
 
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 PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Mar 10 Jan - 17:54

stanislas brown a écrit:
quand bien même la "marchandise" - en son sens strict et réducteur - serait abolie, la voie royale vers le(s) communisme(s) en serait-elle ouverte pour autant ?

qu'entends-tu par « la "marchandise" - en son sens strict et réducteur » ? Moi je le prends au sens de Marx, qui n'en réduit rien, mais fait de sa production, de son échange, de sa consommation et de sa circulation le mouvement de la valeur qui définit le capital. Le texte traite l'affaire par-dessus la jambe, parce que cet « objectif » n'est là que pour servir de caution "révolutionnaire" à l'entérinement de la défaite, si ce n'est la revendication de la défaite comme tremplin pour la lutte revendicative

Citation :
l’expropriation de toutes les richesses que nous produisons et qui sont volées par les patrons. Cette expropriation, en même temps, dissoudra la forme de la marchandise.

passons sur leur approximation théorique. Même pour le marxisme vulgaire, c'est les moyens de production, circulation et reproduction de la marchandise qu'il s'agit d'approprier, ou d'exproprier, pas seulement le produit "volé par les patrons". Cela dispense d'ailleurs d'envisager la production au-delà du capitalisme, comme dans la rhétorique abstraite des communisateurs

s'ils écrivent "expropriation", qui a plus de vertu communisatrice que "appropriation", il n'empêche que ce programme maximaliste s'accompagne d'un discours de syndicaliste peu ou prou gauchiste, qui bout à bout ne vaut pas mieux que du Martinez

PS : je ne leur reproche pas de revendiquer le salaire, mais de faire le grand écart en l'inscrivant dans un objectif révolutionnaire, et pour le reste, le contenu informatif du texte est très intéressant

sur ta question "la voie royale"... il me semble qu'abolir la marchandise (et son monde...) est une condition nécessaire pour passer à autre chose, mais est-ce qu'en soi cela suffit à "ouvrir..." ? Il est impossible de répondre à une question posée aussi abstraitement et à travers cette seule dimension de la production du ou des communisme(s). Bref ce n'est que gargarisme gauchiste à base prolétarienne pure, dure, et impuissante

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stanislas brown



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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Mar 10 Jan - 21:42

Admin a écrit:
qu'entends-tu par « la "marchandise" - en son sens strict et réducteur » ? Moi je le prends au sens de Marx, qui n'en réduit rien, mais fait de sa production, de son échange, de sa consommation et de sa circulation le mouvement de la valeur qui définit le capital.

tout à fait d'accord avec toi là dessus. Mais la valeur se réduit-elle à l'échange marchand et ses co-relations ? "L'usage" lui-même ne possède-t-il pas une valeur qui confère à son objet un degré d'abstraction, c.a.d une non-immédiateté, ou dit autrement un résidu d'aliénation ? C'est à cette notion là que je faisais référence, le terme "marchandise" est un clin d'oeil dans mon précédent message aux gauchistes et à la vulgate marxisante. L'usage n'est pas neutre, selon moi. Et le(s) communisme(s) - à supposer qu'il advienne un jour - aura probablement à faire avec cette verrue. Pas de marchandise certes, mais quid de la critique d'une valeur d'usage ne correspondant pas aux besoins et désirs d'individu-e-s particuliers et singuliers dans toute leurs diversité ? (logements deux-pièces cuisine hideusement formatés, par exemple). Le communisme n'est-t-il pas la fin de toute valeur ?

bon, j'ai posté ça dans ce sujet, mais c'est un peu HS.

Bonne soirée le forum Wink
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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Mar 10 Jan - 22:10


stanislas brown a écrit:
Le communisme n'est-t-il pas la fin de toute valeur ?

la valorisation de la valeur d'usage par certains marxistes (Antoine Artous avec Besancenot...) ne me semble être qu'une régression par rapport à Marx. Je ne saurais le dire en termes théoriques, mais pour moi, valeur d'échange et valeur d'usage sont les deux faces d'une même monnaie capitaliste : la valeur, qu'il s'agit d'abolir (cf Astarian http://www.hicsalta-communisation.com/category/valeur)  

donc grosso modo, je pense être d'accord avec toi

la question que je posais, ailleurs, est celle des sens qu'on accorde au mot valeur - exemple : "valeurs universelles" - qui pourraient s'inscrire dans autre chose que la valeur du capital

j'entends bien qu'échanger des valeurs humaines, cela peut se traduire par mesurer celles des individus entre eux, mais

le communisme, c'est la dé-mesure

Patlotch a écrit:
31 De la démesure

« Cet être des temps modernes, qui mesure, pèse et calcule exactement, est la forme la plus pure de leur intellectualisme, suscitant là aussi, par-delà l'égalité abstraite, le développement des éléments spécifiques le plus égoïste qui soit : et en effet, avec son intuition, la langue entend par un homme « qui calcule » tout simplement quelqu'un qui calcule égoïstement. »
Georg Simmel, Philosophie de l'argent, 1900, Quadrige 2007, p.566

« La poésie c'est l'exaltation de ce qui n'est pas mesurable »
Annie Lebrun, Appel d'air, 1988

Maboul n'a peur de rien, disions-nous, et moins encore du ridicule, car plus que l'échec, il redoute la réussite. Sans quoi il aurait pris des mesures pour y parvenir. On trouve dans tous les domaines des gens, des plus idiots aux plus intelligents, pour lesquels ne s'améliore que ce qui se mesure. De toutes choses ils prennent la mesure, afin de pouvoir en toutes choses prendre des mesures. Pour que leurs réussites puissent se comparer, il leur faut en tout et pour tout être mesurables. Se mesurer jusqu'à la démesure. Une mâle grandeur s'éprend d'un féminité sur mesure*, avec programme intégré d'allongement du pénis, costard trois-pièces dans la tête, et cuisine aménagée pour Madame. La vie est tailleur, my Taylor is rich. Isidore y voit un mélange harmonieux entre croyance en la science, religion de la valeur, et fantasme sexuel. C'est pourquoi, n'ayant pas peur du ridicule, il n'a pas envie de se mesurer. Incommensurablement, Isidore est ailleurs, Maboul s'est taillé.

* Mettons-nous un instant à la place de ce pauvre Monsieur Strauss-Kahn. Comment mesurer la différence entre une femme du monde libérée et une prostituée de luxe ?

MABOUL ISIDORE, roman-feuilleton février 2012

en ce sens, existe-t-il des valeurs communistes ?

ma réponse est d'emblée OUI !

for the Road, off Course

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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Lun 30 Jan - 13:24


loin de la très petite bourgeoisie ultra-gauchiste

Dits et écrits du monde ouvrier

Corinne Grenouillet, idées.fr le 18 janvier

Alors que la classe ouvrière a perdu aujourd’hui de sa centralité, l’historien Xavier Vigna invite à relire les écrits sur et par les ouvriers. Dans cet ouvrage ambitieux, il montre que l’écriture aussi peut être un lieu d’affrontements.


Citation :
Dans sa thèse publiée en 2007 sous le titre L’Insubordination ouvrière dans les années 68 : essai d’histoire politique des usines (Presses Universitaires de Rennes), Xavier Vigna notait déjà la « centralité » de la classe ouvrière dans la séquence 1968, c’est-à-dire les années qui précèdent et font suite à cette année phare. Cette centralité, qui caractérise en réalité une majeure partie du 20e siècle, désigne « le fait proprement politique que la question ouvrière, celle de la situation sociale et politique de classe et de son devenir, est érigée en enjeu fondamental » (p. 7). Ce n’est qu’au milieu des années 1980 qu’elle fait progressivement place à une invisibilisation sociale dont témoignent douloureusement certains ouvriers-écrivains comme Jean-Pierre Levaray [1]. Celle-ci est pourtant loin de signifier une disparition : 5,7 millions d’ouvriers sont encore recensés en 2007 – le chiffre doit être rappelé car les plus fantaisistes circulent – et plus de 5 millions sont encore aujourd’hui en activité. Plusieurs facteurs expliquent que se soit propagée dans les esprits et les imaginaires contemporains la représentation d’un monde en perte de vitesse, dans lequel les ouvriers seraient les « vestiges d’un archaïsme à la fois social et politique » [2] : la diminution chronique de leur nombre, la désindustrialisation de la France, les fermetures massives d’usines et la destruction de centres industriels emblématiques comme Renault Billancourt (en 1992), mais aussi les transformations du tissu productif : le secteur tertiaire s’étant développé au détriment de la production industrielle, « l’ouvrier » d’aujourd’hui travaille parfois dans la logistique ou a dû opérer sa reconversion [3] et ne se sent plus appartenir à une classe [4] structurée politiquement, socialement et idéologiquement.

L’écriture comme riposte à l’assignation

L’originalité de L’Espoir et l’effroi [5] est de prendre pour objet les écritures sur et de la classe ouvrière, c’est-à-dire un immense corpus de textes, dont se dégagent quatre ensembles, étudiés conjointement pour la première fois : les écritures policières, soit les rapports des Renseignements Généraux ou des préfets, les écritures patronales – par exemple des rapports rédigés pour l’Union des Industries et des Métiers de la Métallurgie (UIMM) –, les écritures ouvrières, soit les témoignages ou autobiographies produits par les ouvriers eux-mêmes, enfin les ouvrages de sociologues et les enquêtes consacrés au monde ouvrier. Il ne s’agit plus de faire l’histoire des ouvriers en France au 20e siècle comme dans le précédent livre éponyme mais de s’attacher aux représentations suscitées par le monde ouvrier. Et cette démarche rejoint – dans une certaine mesure – les travaux et les centres d’intérêt de la littérature : rares sont en effet les historiens qui accordent une telle importance aux témoignages et aux fictions littéraires.

S’il ne développe pas véritablement de réflexion sur les statuts très divers de ces textes ni sur leur réception – si confidentielle parfois qu’elle n’a pu contribuer à forger une représentation collective –, le livre de X. Vigna a le mérite de passer au crible de l’analyse une prodigieuse documentation, puisant aussi bien dans les sources manuscrites de la police générale, les rapports administratifs du Ministère du travail ou les archives privées d’Albert Thomas que dans les innombrables autobiographies ouvrières, les multiples enquêtes sociologiques, les très nombreux romans ou fictions plus ou moins autobiographiques qui ont été publiés au cours du siècle. Il manque à ce riche inventaire un index complet et la liste des ouvrages scientifiques sur lesquels l’auteur s’est appuyé pour être pleinement l’ouvrage de référence qu’il a vocation à devenir. Mais il semble qu’aujourd’hui éditeurs et auteurs s’accordent pour considérer l’exhaustivité scientifique comme une marotte professionnelle, donc négligeable, d’universitaires maniaques.

Une analogie stimulante est établie entre le traitement social et politique des écritures du monde ouvrier, et ce qu’Edward W. Said a nommé « l’orientalisme intérieur », soit la manière dont, en Occident, on a pu placer les « choses de l’Orient » « dans une classe, un tribunal, une prison, un manuel, pour les analyser, les étudier, les juger, les surveiller ou les gouverner » (cité p. 14). L’ouvrier, au fil du siècle, est bien celui qui est jugé, classé, enfermé dans une catégorie : dangereux, licencieux, paresseux, alcoolique, voire sentant mauvais, il suscite « l’effroi ». Mais les ouvriers ont appris à écrire et n’auront de cesse de répondre aux accusations de cette ontologie sauvage : l’histoire qu’entend développer X. Vigna est d’abord celle d’un affrontement politique, qui passe par la nécessité d’une réponse à cette classification, par le moyen de l’écriture.

Prendre la parole ou donner la parole

La première partie progresse par séquences chronologiques, l’auteur s’attachant à distinguer les saillances de chacune d’entre elles : le réformateur ministère Thomas pendant la Grande Guerre diligente les enquêtes chargées d’évaluer la situation des ouvriers, à l’heure où de nombreux coloniaux sont « importés » et où il est crucial d’améliorer la condition ouvrière en vue d’une intensification de l’effort de guerre. Dans l’entre-deux-guerres, le thème majeur des débats devient l’expansion de la rationalisation et du taylorisme qui ont induit le développement des chaines de production. Un « effroi » appelé à perdurer se manifeste alors devant l’ « hydre communiste », le PCF s’étant développé au moment des vagues de grève des années 1917-1920 ; chez les catholiques, l’inquiétude est d’un autre type, centrée sur la déchristianisation affectant supposément la classe ouvrière. Une riche littérature prolétarienne autour d’Henry Poulaille dresse dans les années 1930 l’inventaire du Paris ouvrier, du quotidien de l’usine, du chômage ou de la quête du travail.

Après la Seconde Guerre mondiale, domine d’abord l’image d’une classe ouvrière demeurée fidèle pendant les heures sombres à la « France profanée », selon le mot de Mauriac, puis l’écriture du monde ouvrier devient celle du monde communiste. Parallèlement, la sociologie du travail émerge autour de Georges Friedmann puis d’Alain Touraine, et un anti-ouvriérisme d’État s’installe, particulièrement visible dans les répressions brutales des mobilisations ouvrières des années 1947-1950. Au cours des années 1960-1970, durant lesquelles s’impose la figure emblématique de l’Ouvrier Spécialisé, les écritures s’intensifient (témoignages d’étudiants d’extrême-gauche établis en usine, autobiographies), prenant du large par rapport au discours communiste traditionnel.

Enfin dans la dernière séquence consacrée à la crise, s’impose une tonalité funèbre, résultant à la fois de la désindustrialisation mais aussi de la crise profonde que traverse le monde ouvrier. C’est le moment où des écrivains viennent prêter leur savoir-faire à des ouvriers licenciés (Jean-Paul Goux, François Bon, Frédéric H. Fajardie ou Sylvain Rossignol) comme nous l’avons nous-même analysé récemment dans Usines en textes, écritures au travail [6], et où de nombreux anciens (souvent ex-établis ou militants) font retour sur leur passé laborieux, accompagnés ou non dans cette démarche par des professionnels de l’écriture.

S’agit-il d’ailleurs pour ces derniers de « parler au nom des ouvriers sous couvert de leur donner la parole » (p. 180) ? Telle est la question qui ouvre la deuxième partie du livre, passionnante. Il s’agit cette fois-ci d’identifier les fonctions de ces écritures : du côté des sociologues, du patronat ou plus largement des groupes dominants, on essentialise, affublant les ouvriers de différents prédicats longtemps articulés autour du terme de race : « de père en fils, la race s’est perpétuée chez eux [les porcelainiers de Limoges] sans alliages », écrit par exemple un certain André Pompon en 1910. D’autres termes tout aussi essentialisant seront bientôt utilisés, on parle du tempérament ou de la mentalité ouvrière. Pierre Hamp fait l’éloge des « hommes rudes, de vrais hommes » que sont les « gueules noires » ou du Stéphanois envisagé « avant tout » comme « un magnifique outilleur » (cité p. 189).

Dépréciation d’un côté, célébration de l’autre, la réduction de l’ouvrier à une essence favorise l’énoncé, tout au long du siècle, d’une hiérarchie, en bas de laquelle figurent les ruraux, les femmes, et surtout les immigrés – avec, là encore, des subdivisions subtiles et intolérables, le « Nègre », dès les années 1910, se voyant placé tout en bas de l’échelle, sous l’Arabe.

Le chapitre 7 qui donne son sous-titre à l’essai, « écritures des luttes et luttes d’écritures », montre combien les écrits se répondent : au discours (des dominants) accablant les « meneurs » ouvriers ou qualifiant une foule de manifestants d’« avinée » et de « bestiale » (Auguste Isaac, cité p. 206) répondent, chez les scripteurs ouvriers, la réhabilitation de syndicalistes et des portraits cinglants de patrons ou de leurs relais, les contremaîtres ou les chronométreurs ; les fayots, « renards » ou « jaunes » constituent eux aussi les cibles privilégiées de cette hostilité ouvrière.

À l’anticommunisme virulent des classes au pouvoir répond la célébration de l’engagement aux côtés du parti, dont le fameux Fils du peuple de Maurice Thorez établit dès 1937 le modèle paradigmatique. Les emblèmes et les stigmates de la classe (notamment la propension réelle ou supposée à l’alcoolisme ou les accidents du travail) sont développés à travers trois figures symboliques, les dockers, les mineurs et les gens « de la terrasse », dont Navel écrivait qu’ils étaient « le corps franc des bataillons du monde du travail » (cité p. 233). Quant aux diverses tentatives de restitution d’une « langue » du peuple, X. Vigna rappelle combien elles ont alimenté au fil du siècle des débats autant littéraires qu’idéologiques, mettant en œuvre différentes postures, de l’invention d’une langue ouvrière empreinte de la condescendance de l’auteur, voire suant le racisme chez l’ingénieur Georges Lamirand, jusqu’à l’évocation acérée et quasi sociologique d’une Annie Ernaux, en passant par l’hypercorrection stylistique du grand résistant et militant communiste Charles Debarge.

Écriture et émancipation


La dernière partie, très riche, met en évidence la portée émancipatrice des écritures ouvrières, dans le cadre de l’allongement de la scolarisation qui a permis l’accès à des pratiques d’écriture, souvent inscrites dans une vie militante et une démarche d’autodidaxie. X. Vigna souligne les fonctions de l’écriture testimoniale : elle vise à révéler, donc à instruire, par exemple chez Sylviane Rosière, décolleteuse dans la vallée d’Arve et auteur d’Ouvrières d’usine. Petits bruits d’un quotidien prolétaire (2010), qui met au jour ce qui « devait demeurer privé et caché : la désorganisation de la production, la vétusté des machines et l’inconfort des ateliers » (p. 269). Elle s’attache à réfuter les discours dominants, comme l’indique le titre signé d’un collectif d’ouvriers stéphanois : Le Mur du mépris (1978). Elle s’insurge contre un déni de représentation. Quant à l’autobiographie ouvrière, elle manifeste une tension entre la revendication d’une singularité (l’auteur exprimant sa satisfaction du chemin parcouru et clamant l’originalité de ce dernier), et l’affirmation d’une ressemblance et d’une appartenance à la classe ouvrière. Ipse et idem, aurait dit Paul Ricœur. Mais l’écriture, note l’auteur avec pertinence, opère aussi la transformation de celui qui s’y adonne, l’obligeant à un pas de côté, à une « infidélité » à sa classe d’origine par la fréquentation d’intellectuels, par le repli sur une activité de l’esprit, par la distance et l’intellection que celle-ci exige. C’est ainsi que l’assignation qui est régulièrement faite aux scripteurs issus du monde ouvrier d’y rester et de ne parler que de lui se voit vigoureusement mise en cause : celui qui écrit s’émancipe nécessairement de la condition ouvrière.

Le monde ouvrier n’est pas uniforme : Xavier Vigna n’a eu de cesse au long de ses travaux d’en démontrer l’extraordinaire diversité, portant son attention sur des secteurs rarement mis en lumière. Si les liens quasi consubstantiels des ouvriers avec un Parti communiste qui a drainé pendant plusieurs décennies à la fois les espoirs des travailleurs et l’effroi des détenteurs du pouvoir sont bien connus, l’auteur souligne de manière plus originale ceux qui ont unis le monde ouvrier et l’église catholique, par l’intermédiaire des militants jocistes (la Jeunesse Ouvrière Chrétienne est fondée en 1924) ou des prêtres-ouvriers des années 1950, ces derniers se révélant d’ailleurs de grands producteurs d’écrits sur le monde ouvrier. L’inventeur de la méthode participante en sociologie du travail, un dénommé « Valdour », était lui-même un fervent catholique. Cet étonnant chercheur – Valdour était le pseudonyme de Louis Marin –, était « royaliste, corporatiste, xénophobe et antisémite, très proche de l’Action française » (p. 52) ; après 1924, il devint furieusement anti-communiste. Quadruplement docteur en droit, sciences politiques et économiques, médecine, et sciences naturelles, il fut l’auteur, entre 1919 et 1937, d’une quinzaine de livres d’« observations vécues » dans le monde ouvrier, anticipant les pratiques ethnographiques contemporaines d’un Nicolas Hatzfeld ou d’un Nicolas Jounin [7].

X. Vigna prend à bras le corps les milliers de pages écrites par ou sur les ouvriers, avec la volonté de donner une visibilité à ces pratiques d’écriture mais sans projeter sur l’analyse des a priori sclérosant : sa démarche est inductive, ce sont les citations qui suscitent les analyses. L’attention nuancée à toutes les écritures du monde ouvrier peut même aller jusqu’à bousculer la démonstration, révélant par exemple au cœur même d’un pouvoir anti-ouvrier tout au long du siècle des sensibilités inattendues au monde laborieux. Qui aurait imaginé que des policiers puissent se montrer attentifs à la réalité culturelle d’une grève en 1968 (p. 128) ou qu’un patron puisse envisager en 1938 « une forme de droit ouvrier sur les usines » (p. 219) ? Ces contre-discours – bien sûr parfaitement minoritaires – apparaissent comme des pépites insolites (mais non cachées) révélant la diversité et la complexité des écrits sur les ouvriers.

Xavier Vigna distingue sa démarche des travaux littéraires, trop attachés selon lui à classer les textes selon des critères de littérarité, et donc refusant de se confronter à des écrits jugés insuffisamment littéraires – critique parfaitement légitime du champ académique qui voit d’un mauvais œil toute plongée dans l’univers des « contre-littératures » [8], c’est-à-dire des textes exclus de la tradition lettrée. L’orientalisme sévit aussi dans l’institution littéraire contemporaine et condamne malheureusement les textes qui y ont un « statut minoritaire » [9], tel le témoignage. Un historien n’a sans doute pas les mêmes contraintes. Quoiqu’il s’en défende, le choix, la longueur des citations et la qualité de l’analyse révèlent chez X. Vigna une réelle sensibilité littéraire. Et son lecteur, un peu amusé, peut l’observer juger à son tour de la qualité littéraire de ses auteurs, délaissant la neutralité scientifique qui est la sienne dans l’ouvrage [10]. En lisant les extraits choisis par X. Vigna de Lucien Bourgeois, de Georges Navel, d’Albert Soulilou, et de bien d’autres, le lecteur constate que c’est bien par l’art littéraire, le choix des mots et leur agencement que les grands auteurs ouvriers nous font pénétrer dans la réalité sensible de la condition ouvrière. Par cette attention à l’écriture littéraire autant que par son ampleur historique, L’Espoir et l’effroi de Xavier Vigna est ainsi appelé à devenir un livre de référence sur les écritures ouvrières du 20e siècle.


Notes

[1] Jean-Pierre Levaray, Classe fantôme, chroniques ouvrières, Trouville, Le Reflet, 2003.

[2] Xavier Vigna, Histoire des ouvriers en France au XXe siècle, Perrin, coll. « Pour l’histoire », 2012, p. 283.

[3] Ce dont témoignent de nombreux récits ou romans, par exemple Moi, Anthony, ouvrier d’aujourd’hui (Seuil, coll. « Raconter la vie » 2014), récit anonyme d’un jeune intérimaire dans la logistique, ou Retour aux mots sauvages de Thierry Beinstingel (Fayard, 2010), histoire d’un technicien de la téléphonie obligé de se reconvertir dans la télé-opération.

[4] Michel Pialoux et Stéphane Beaud, Retour sur la condition ouvrière, enquête aux usines Peugeot de Sochaux-Montbéliard, Fayard, 1999.

[5] Ce livre est issu de l’habilitation à diriger des recherches soutenue par Xavier Vigna sous la direction de Nicolas Hatzfeld.

[6] Corinne Grenouillet, Usines en textes, écritures au travail. Témoigner du travail au tournant du XXIe siècle, Classiques Garnier, coll. « Études de littérature des XXe et XXIe siècles », 2015. Voir le compte-rendu de Carole Bisenius-Penin dans Questions de communication n° 28, 2015.

[7] Nicolas Jounin, Chantier interdit au public. Enquête parmi les travailleurs du bâtiment, La Découverte, 2009. Observer le travail : histoire, ethnographie, approches combinées, sous la dir. de P. Fournier, N. Hatzfeld, C. Lomba et S. Müller, La Découverte, 2008. Voir le compte-rendu de Nicolas Renahy dans La Vie des idées, 25 novembre 2008.

[8] Bernard Mouralis, Les Contre-littératures, Hermann, coll. « Fictions pensantes », 2011 [éd. orig. 1975].

[9] Bernard Mouralis définit ces textes par le fait que « celui qui les connaît n’en retire aucun pouvoir particulier » (ibid., p. 65)

[10] « Lucien Bourgeois […] achèv[e] son texte sur une belle période, conclue par un rythme ternaire élégant », p. 281.


une lecture d'Adeline Blaszkiewicz-Maison, liens socio 18 janvier

Citation :
1 L’espoir et l’effroi : voici les deux pôles entre lesquels oscille le « flot gigantesque d’écrits » (p. 7) qu’a suscité le monde ouvrier au XXe siècle. « En confrontant écritures de la classe ouvrière et écritures sur elle », le bel ouvrage de Xavier Vigna, tiré de son habilitation, s’attache à montrer qu’elles contribuent « à une centralité ouvrière » et « participent d’une lutte des classes » (p. 7). À rebours d’une histoire des intellectuels ou d’une histoire littéraire1, qui a « dévalué et jugé » l’écriture ouvrière, la plaçant dans une position d’éternelle subalterne, l’auteur a défini un corpus riche et protéiforme de textes portant sur la classe ouvrière afin de dévoiler les énoncés politiques qu’ils construisent. Il exclut donc logiquement les « grandes œuvres » (p. 11) pour se pencher sur 240 titres que l’historien présente comme les plus connus de l’écriture ouvrière (autobiographies, témoignages, textes et tracts) se plaçant dans la lignée de Jacques Rancière2. Ce corpus est complété par les principales enquêtes émanant des institutions policières, du patronat, des catholiques ou de sociologues qui, par leur position sociale, énoncent un discours politique sur les ouvriers. C’est donc une « histoire politique des écritures » (p. 11) qu’entreprend l’auteur à partir de cette documentation foisonnante, dont on peut cependant regretter les contours de sélection parfois larges. Cela ne retire cependant rien aux lourds enjeux que charrient ces « écritures », et que l’historien restitue avec brio : armes de lutte et d’émancipation pour les ouvriers, elles sont un outil de maintien de la domination, du côté du patronat ou des administrations, dont les descriptions prennent volontiers les atours d’un « orientalisme intérieur » (p. 14). Xavier Vigna déploie alors son analyse en deux parties : une première dresse la chronologie de ces écritures sur tout le XXe siècle, menant à l’effacement progressif de la centralité ouvrière. Une deuxième partie thématique analyse les logiques qui sous-tendent ces écritures, entre essentialisation de figures-types de la classe et stratégies de lutte et d’émancipation.

2 L’auteur identifie d’abord cinq périodes qui structurent les débats et enquêtes sur les ouvriers à travers le siècle. La Grande Guerre inaugure le siècle de la centralité ouvrière. Cette période voit la multiplication des enquêtes pour évaluer la productivité de la classe ouvrière dans les usines de guerre, essentielle à la Défense nationale. Le nécessaire recours massif à des catégories jusque-là minoritaires de main d’œuvre, que sont les femmes, les étrangers et les coloniaux, implique aux yeux du Ministère de l’Armement, une évaluation de leur rendement. Xavier Vigna analyse brillamment les implications de ces catégorisations, qui « fix[ent] une ontologie des différentes catégories de main d’œuvre, qui perdure après-guerre » (p. 22), et donnent la primauté à l’ouvrier français blanc de sexe masculin. L’entre-deux-guerres rebat les cartes avec l’apparition de nouveaux épouvantails suscitant espoir et effroi : le communisme et le taylorisme. Les écritures du monde ouvrier se cristallisent alors sur fond de forts affrontements politiques et sociaux. La montée du communisme suscite l’effroi du patronat mais aussi des catholiques, qui dépeignent un monde ouvrier ayant perdu ses valeurs et sa foi. Cet effroi, parfois obsessionnel, est magnifiquement incarné par les enquêtes de Valdour, proche de l’Action française, qui se fait ouvrier pour éprouver sa démarche ethnographique (p. 48) et pourfend virulemment dans ses écrits la diffusion du bolchévisme auprès des ouvriers. L’effroi ne se mue pourtant pas systématiquement en terreur chez tous les enquêteurs catholiques, à l’instar de la JOC (jeunesse ouvrière chrétienne) qui mène des enquêtes collectives, ou des Équipes sociales de Robert Garric, qui cherchent, par l’éducation populaire, à agir en vue l’amélioration du sort des classes populaires devant servir de rempart à la menace communiste. Les conditions de travail des ouvriers et la rationalisation intéressent aussi les différents observateurs. Xavier Vigna analyse alors les textes produits par le patronat, qui accueille le taylorisme avec enthousiasme, mais aussi sur ceux des ouvriers dont le ton oscille entre « malédiction » et « espoir » (p. 63) : malédiction d’une organisation du travail qui ne serait autre qu’une « organisation du surmenage » sous la plume du syndicaliste Émile Pouget, ou espoir d’un dépassement de soi par le cadencement du travail chez Hyacinthe Dubreuil. Dans cette période, le Front populaire constitue un moment de multiplication d’écritures du monde ouvrier, notamment pour décrire les grèves. Il cristallise aussi les affrontements qui traversent le monde ouvrier, qui est alors sur le devant de la scène politique. Par sa véritable « centralité », dans le sens défini par Xavier Vigna, à savoir « le fait proprement politique que la question ouvrière, celle de la situation sociale et politique de la classe et de son devenir, est érigée en enjeu fondamental » (p. 7), la figure archétypale de l’ouvrier se fixe à cette époque comme celle de l’ouvrier de la grande industrie, français (mais parfois étranger), volontiers communiste. Or, l’entrée en Guerre froide opère un véritable basculement : l’anticommunisme d’État vire à « l’anti-ouvriérisme d’État » (p. 97), impulsant de nouvelles vagues d’enquêtes pour évaluer le potentiel subversif du PCF dans le monde ouvrier. Dès lors, c’est la capacité de cette figure ouvrière à s’intégrer dans la société française qui est sans cesse questionnée. S’opère alors une disjonction nette entre les écrits des administrations (ministères, préfets, police, etc.) qui dépeignent les expressions du monde ouvrier (grèves, manifestations) comme des menaces, et celles des catholiques ou des sociologues du travail qui analysent la condition ouvrière. Les enquêtes des catholiques qui renouent avec la pratique de l’enquête directe dans les quartiers ouvriers se rapprochent dans leurs fonctions de celles des communistes ou des syndicalistes qui luttent pour l’amélioration des conditions de vie. Au cours de cette période, la centralité ouvrière correspond à l’effroi d’une partie de la société française qui considère les ouvriers comme les « fourriers inconscients du communisme » (p. 119). L’épisode de mai 1968 entretient cette centralité ouvrière et entraîne, comme en 1936, une multiplication des écrits. Les différents acteurs y expriment leur vision du mouvement politique en cours. Se côtoient, voire se concurrencent, des écritures syndicales, cherchant à valoriser leur rôle propre, et des écritures militantes, surtout à partir des années 1970, qui veulent décrire la dimension agonistique de la grève, ou prendre leurs distances (voire régler leurs comptes) avec les instances syndicales. La parole ouvrière est parfois captée par des intellectuels politisés qui entendent donner la parole aux ouvriers en lutte ou par des écrivains qui veulent (d)écrire la vie de ceux qui n’écrivent pas, à l’instar d’une Annie Ernaux qui restitue les conditions matérielles de la vie de sa famille pour « venger sa race ». Les écritures qui procèdent de 1968 entretiennent les prises de parole rebelles. Mais dans cette floraison d’écritures, le parti communiste n’a plus le monopole du cœur et de l’espoir révolutionnaire. Au tournant des années 1980, le champ est désormais ouvert aux écritures de la déception (face aux organisations syndicales et partisanes ou face à la dégradation de la condition ouvrière). Avec l’hégémonie de l’idéologie libérale et l’étiolement de la conscience de classe qui accompagne celui de ses effectifs, « la centralité ouvrière sombre » (p. 150). Les publications oscillent alors entre le maintien de l’effroi, désormais alimenté par la figure de l’ouvrier passé du vote communiste au vote de l’extrême-droite, et un ton passéiste, nostalgique, voire « mémoriel » (p. 174), décrivant un monde perdu d’espoirs et de lutte. L’ouvrier ainsi dénié comme véritable sujet de ces écritures se trouve relégué au rang de première victime des maux de notre époque (capitalisme, mondialisation, montée des extrêmes, etc.). La fin de la centralité ouvrière s’accompagne d’une suspicion à l’égard de la figure ouvrière, aux yeux de la société et même de ses défenseurs « traditionnels ».

3 La deuxième partie de l’ouvrage analyse les grandes thématiques qui sont autant de « schèmes politiques » (p. 174) que font naître ces écritures. Du côté du patronat ou des enquêtes de police, le discours porté sur la classe ouvrière s’apparente, selon l’historien à une forme « d’orientalisme intérieur3 », à savoir une forme de racisme de classe qui cherche à prouver l’infériorité consubstantielle de l’ouvrier souvent apparenté à un barbare. Ces écrits glissent souvent vers la description d’une « race ouvrière » surtout quand elle concerne les étrangers et les coloniaux. Ce récit de l’altérité ou de l’infériorité aboutit à une hiérarchisation constante. Ainsi, conclut Xavier Vigna, « toute la classe ouvrière dans sa diversité fait l’objet d’essentialisations récurrentes, qui croisent les tempéraments régionaux, le genre, la qualité professionnelle, la moralité » (p. 199). Essentialisation va de pair avec stigmatisation : des archétypes professionnels se trouvent ainsi cristallisés dans les écrits des enquêteurs (sociologues ou policiers), comme le docker réputé alcoolique, violent, peu docile, ou encore le mineur (ou « gueule noire ») qui depuis Germinal est dépeint pour sa bravoure malgré la dureté de son labeur. Dans ce dernier cas, le glissement vers la condescendance et le mépris est vite effectué par les scripteurs, sur fond d’exotisme social. En retour, les récits militants traduisent l’antagonisme de classe et relatent la domination qui s’incarne dans quelques figures adverses omniprésentes dans leurs écrits (le patron, les chefs, les « chronos »). Ils renversent aussi volontiers ces stigmates, pour en faire des emblèmes, à l’instar des mains ouvrières qui deviennent des symboles du savoir-faire acquis mais aussi de la peur perpétuelle de l’accident du travail qui viendrait priver l’ouvrier de son principal instrument. Au travers de ces langages corporatifs, les ouvriers construisent l’unité de la classe, mue par ses valeurs et ses logiques propres. L’écriture est ainsi la voie de l’émancipation, individuelle ou collective. Le dernier chapitre analyse les enjeux de la prise d’écriture qui constitue, malgré la hausse constante de l’accès à la scolarité, un « immense obstacle dans le monde ouvrier » (p. 261). Or, quand cet obstacle est franchi, l’écriture ouvrière revêt des finalités aussi multiples que les voix qui les portent : volonté de lutter contre l’exploitation (tracts, pétitions), de témoigner (autobiographies, mémoires), auxquelles l’auteur redonne sa pleine ampleur.

4 Le stimulant ouvrage de Xavier Vigna relève donc avec brio le défi initial de donner une consistance et une unité à un corpus presque infini. La finesse de l’analyse lui rend toute sa complexité et sa diversité, faisant revivre à nos oreilles ces voix discordantes, dissonantes, qui sont autant de voies de domination que d’émancipation. L’historien contribue ainsi à nourrir divers champs : il s’agit à la fois d’une histoire politique des enquêtes et du rapport de la France au communisme que d’une histoire sociale de la domination d’un monde subalterne par l’écrit. En retour, en faisant revivre ces écrits ouvriers, souvent soupçonnés d’illégitimité, l’auteur contribue à une sociohistoire des accommodements, résistances, et tentatives d’émancipation d’un monde ouvrier complexe dont les évolutions n’en finissent pas de questionner la société française.

NOTES

1 L’auteur distingue sa démarche de celle de l’histoire littéraire des classes populaires, à l’instar des travaux de N. Wolf ou encore de C. Grenouillet et É. Reverzy (dir.), Les Voix du peuple dans la littérature des XIXe et XXe siècles, Strasbourg, Presses Universitaires de Strasbourg, 2006.

2 A. Faure & J. Rancière, La parole ouvrière, Paris, La Fabrique, 2007.

3 A la manière de l’orientalisme étudié par Edward Saïd, émerge une science de la classe ouvrière qui vise à la décrire pour mieux la gouverner donc la dominer (p. 14).


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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Dim 21 Mai - 10:54


classes sociales : concept ou sociologie ?

Ça se passe en Europe : les classes sociales traditionnelles disparaissent en Italie

Olivier Tessori Les Échos 18/05

Pour l’Institut national de statistiques qui publie son rapport annuel sur le pays, la classe ouvrière et la petite bourgeoise ne sont plus des catégories pertinentes.

Citation :
Si la fin de l'Histoire est une question qui fait débat dans les rapports géopolitiques, l'Istat a proclamé la fin des classes sociales traditionnelles en Italie qui régissaient depuis des décennies les rapports économiques. Pour l'Institut national de statistiques qui publie son rapport annuel sur le pays, la classe ouvrière et la petite bourgeoise ne sont plus des catégories pertinentes.

Il préfère diviser la société en neuf groupes en se basant sur le revenu de chacun, son niveau d'étude ou encore sa citoyenneté et plus uniquement sur les professions exercées. Ces dernières ne disparaissent pas complètement néanmoins puisqu'elles restent des références incontournables. Il y a le groupe des familles d'employés et de retraités à revenus élevés, celui des familles d'ouvriers à la retraite aux revenus moyens, celui des familles à bas revenus avec des étrangers et celui des familles à bas revenus composées uniquement de citoyens italiens. Il y a également le groupe des « familles traditionnelles de province » avec les personnes âgées et les jeunes chômeurs.

Les inégalités demeurent

La classe ouvrière et la petite bourgeoisie « ont toujours été les plus ancrées dans la structure productive de notre pays constate l'Istat. Mais aujourd'hui la première a perdu le rôle de vecteur de l'égalité sociale et la seconde ne mène plus le changement et l'évolution sociale. On assiste donc à une perte de l'identité de classe liée à la précarisation et à la fragmentation des parcours professionnels. » Ainsi les jeunes diplômés précaires, les étrangers de seconde génération ou encore les nouveaux migrants ne se reconnaissent plus dans ces deux catégories traditionnelles. Deux autres restent en revanche particulièrement pertinentes et rassemblent la plupart de la population italienne vieillissante : les salariés et les retraités.

Disparition des classes sociales historiques ne signifient pas disparition des inégalités sociales. Ces dernières ont en effet explosé souligne l'Istat. En 2016, 13,9% des familles soit 3,6 millions n'avaient pas un revenu provenant de leur travail mais des aides sociales avec des pics de 22,2% dans le Mezzogiorno. Une pauvreté qui frappe les jeunes touchés par un chômage de masse. Plus de 68% des moins de 35 ans sont ainsi contraints de vivre encore chez leurs parents. Ils sont de moins en moins puisque l'Italie a perdu plus d'1 million de jeunes en dix ans avec désormais 22% de sa population qui a plus de 65 ans. La péninsule détrône ainsi l'Allemagne comme nation européenne où l'âge moyen des habitants est le plus élevé. Ils pourront se souvenir de l'époque où les ouvriers et les petits bourgeois existaient encore.

@OlivierTosseri

on retrouve en creux la question de définir le prolétariat aujourd'hui, sans réponse ici et pour cause, cette confusion entre analyse des rapports sociaux, de production et reproduction du capital, et photographie, en gros, des niveaux de vie (riches et pauvres...) : pauvre sociologie !


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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Dim 30 Juil - 20:10


classes, classe ouvrière, prolétariat, sujet et activités révolutionnaires

30 juillet

1) prolétariat, classe ouvrière, classe moyenne salariée
encore un effort de clarification, camarades

dans l'Épisode 3 de Le ménage à trois de la lutte des classes, les auteurs d'Hic Salta font cette remarque judicieuse en note 12 :

Citation :
Pauperisation n’est pas synonyme de prolétarisation; nous développerons cette distinction dans une autre section.

un point m'a toujours turlupiné dans les textes communisateurs, aussi bien chez Christian Charrier (La Matérielle), Roland Simon (Théorie Communiste) qu'ici chez Astarian (Hic Salta) : le rapport entre prolétariat et classe ouvrière (productive), et salariés n'est pas clair. Ce texte même n'est pas sans ambiguïté, par exemple dans 3.3 – Le prolétariat, avec le tableau des grèves de salariés, donc au-delà de la seule classe ouvrière

dans la Conclusion, on trouve la formule « les prolétaires et les salariés de la classe moyenne », qui laisse entendre que le prolétariat, ce sont les ouvriers (et peut-être les employés ?)

comme l'écrit Karl Nesic en 2012 dans Et maintenant ? Deux ou trois raisons de ne pas désespérer :


Citation :
La classe ouvrière. D’abord, personne n’a jamais affirmé que le prolétariat se résumerait à la classe ouvrière.

si si, pour Théorie Communiste (divers textes) :

TC a écrit:
Il faut dire cette chose triviale : le prolétariat c'est la classe des travailleurs productifs de plus-value.

ce flottement terminologique, au sein même de la théorie de la communisation, témoigne qu'il s'agit surtout d'adapter ces concepts à la construction abstraite de la révolution comme auto-abolition du prolétariat et par lui des classes et du capital, la version la plus directement renversée du programmatisme ouvrier étant celle de Théorie Communiste

pour ma part, j'en resterais volontiers à une définition du prolétariat, dans le Manifeste de 1847, comme les travailleurs qui « n'ont que leurs chaînes à perdre », autrement dit que leur travail, quand ils en ont un, cad leur salaire pour vivre. Cette définition concerne, bien au-delà des ouvriers productifs (la classe ouvrière), nombre de « salariés de la classe moyenne » inférieure

quant aux producteurs (de plus-value), dans le capitalisme avancé (en subsomption réelle), des techniciens voire des ingénieurs participent directement à la production de plus-value, qui n'ont au demeurant aucune fonction d'encadrement. Ils sont de la « classe moyenne salariée », mais en raison de leur « sursalaire » (Hic Salta, Épisode 2) et de leurs ressources extrasalariales parfois, ils n'ont pas (encore) que leurs chaînes à perdre

reste encore la nouvelle classe des expulsés (Saskia Sassen), qui n'ont même plus de chaînes du travail à perdre, Nègres du monde (Achille Mbembe), phénomène massif dans les migrations, qui conduirait encore à renouveler notre compréhension de la structuration par classes de la population mondiale (cette question est développée ici V.0. 'expulsions', 'dynamique prédatrice' et 'limite systémique' (Saskia Sassen) dans la restructuration globale du capital 'animiste' (Achille Mbembe) et le sous-chapitre V.0.1. une classe des expulsés par le capital hors du prolétariat ?)

j'ai comme l'impression que les théoriciens de la communisation fabriquent là des objets conceptuels sur mesure du sujet révolutionnaire dont ils ont besoin pour leur vision finaliste de la révolution, et que « Parfois, il semble que les théoriciens de la communisation ne se comprennent pas eux-mêmes », comme l'écrivaient en 2011 « Freundinnen und Freunden der klassenlosen Gesellschaft » dans Sur la communisation et ses théoriciens



2) abandonner le prolétariat comme concept d'un sujet révolutionnaire ?

esquisse en cours, à préciser et compléter

fort de ce qui précède, la plus grande confusion terminologique et conceptuelle, il me semble qu'on pourrait, sans grand inconvénient, abandonner le concept de prolétariat du moins pour une théorisation actualisée du communisme et de la révolution

je veux dire abandonner le prolétariat comme sujet révolutionnaire a priori, puisque les définitions ne s'accordent plus, mais au contraire doivent être ajustées pour que les deux concepts n'en fassent plus qu'un, ou au contraire que certains renoncent à toute caractérisation d'un sujet comme classe de la révolution. À cet égard c'est le concept d'activités communistes révolutionnaires qui compte, pas l'identité, encore moins la sociologie de la composition sociale de ceux qui y prennent part, constituant la classe révolutionnaire sur des critères tant objectifs que subjectifs

cela ne pourrait se faire qu'à certaines conditions :

1) distinguer, voire séparer, composition de classe et activités de classe révolutionnaire, ce qui suppose de revenir à la distinction classe en soi (composition) / classe pour soi (activité de lutte consciente)

- poursuivre la théorisation des contradictions entre classes sociales en terme de composition (la classe en soi*), l'antagonisme capital/classe productive, classe ouvrière, classes moyennes, etc. (à la manière, ici, du travail de Hic Salta dans Le ménage à trois de la lutte des classes)

- s'en tenir pour le concept de classe de la révolution, à la classe pour soi*, classe consciente c'est-à-dire portant intrinsèquement par ses activités sa théorie

* pour faire simple et gagner du temps, je renvoie à Wikipédia

Citation :
La distinction, effectuée pour la première fois par Karl Marx, entre classe en soi et classe pour soi soulève la question de la définition d'une classe sociale. Une classe en soi est une classe sociale qui existe de fait, c'est-à-dire objectivement : les individus faisant partie de cette classe ont des interactions entre eux. Cependant ils n'ont pas forcément conscience d'une appartenance commune [ni surtout de leur lutte commune pour leurs intérêts communs]. Les classes en soi correspondent à des groupes ayant des conditions et un style de vie très proches. Au contraire, une classe pour soi est une classe dont les individus la composant ont conscience d'une appartenance commune [dans une lutte commune avec des objectifs communs]. C'est la classe pour soi qui va par la suite permettre, dans l'idéologie marxiste une lutte des classes

2) remettre en chantier la question du sujet révolutionnaire, classe de la révolution, en relation avec les activités communistes  et la subjectivation révolutionnaire, transclasse (et non transclassiste), prenant en compte que non, la classe ouvrière n'en est pas la seule composante, et que le concept de prolétariat brouille les pistes par son rapport confus ou variable à la production de plus-value*

* Théorie communiste évacue la question par une pirouette conceptuelle en posant une stricte égalité entre "prolétariat" et "classe des travailleurs productifs de plus-value", puisque dans le même temps il pose l'égalité prolétariat = sujet révolutionnaire. Ces deux égalités produisent une tautologie, qui ne démontre rien, ou sur le seul plan schématique de concepts ayant perdu leur concrétude. C'est la "cohérence" interne de TC

3) comprendre et intégrer la temporalité du processus révolutionnaire et pas seulement son déclenchement dans le capitalisme en crise : le prolétariat s'y autotransforme en absorbant ou dissolvant les autres classes, alors qu'il, ou plutôt la classe ouvrière, ne produit plus de plus-value. C'est dire que très vite, dans ce mouvement, le sujet révolutionnaire n'a plus rien à voir, en composition, avec le prolétariat/la classe ouvrière, tout simplement parce que la (re)production capitaliste s'est arrêtée, ou et se transforme en d'autres rapports sociaux entre production, distribution, et consommation. C'est un moment qu'on peut situer entre ce que Bruno Astarian appelle activité de crise du prolétariat, et la disparition complète des classes, c'est-à-dire la révolution accomplie comme abolition du capitalisme (ce qui ne suffit pas, mais le reste, les diverses dominations, sort du sujet)

ici, la communisation doit être comprise comme processus dialectique, c'est-à-dire mouvement de contradictions dans le temps, et non comme à décrire à tel stade, tel moment comme figé dans le temps, "l'insurrection", suivi de "l'activité de crise du prolétariat", et ainsi de suite jusqu'à la victoire finale

- etc.

mais j'entends déjà les hauts cris, sans parler des sarcasmes chez les maîtres à penser le prolétariat universel plus que la communauté humaine...


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Tristan Vacances : - Vous êtes-là au-delà d'une théorisation "post-prolétarienne" (Charrier) de la révolution, contre la théorie de la communisation qui ne fait selon vous que prolonger/renverser le programmatisme prolétarien qu'elle critique, puisqu'elle conserve le prolétariat comme classe révolutionnaire, et en ceci vous rejoignez 'Temps Critiques', il me semble

Patlotch : - épargnez-moi de me comparer avec ces Jacques, antimarxistes secondaires, et leur "tension individu-communauté" aboutissant à une "révolution à titre humain", selon des processus flous qui n'auraient rien de dépassements dialectiques, à croire leur dernier livre. Franchement, exceptées quelques remarques pertinentes, je ne les considère pas très fécondant, ni en terme de théorie, ni de critique, puisqu'ils font à ce sujet une distinction dans laquelle je peux somme toute me reconnaître

pour le reste, ayant pris quelque distance avec ma période la plus "théorique", je cherche à recoller les morceaux entre ma critique (donc notamment de la théorie de la communisation), et mes considérations sur le monde actuel sur la base desquelles les perspectives révolutionnaires sont nécessairement différentes, mais pour l'heure pas explicitées ou pas de façon satisfaisante à mes yeux

Tristan Vacances : - Je sens que vous allez ouvrir un nouveau sujet...

Patlotch : - c'est probable, si vous ne le faites pas avant

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Mer 16 Aoû - 16:38


abandonner le prolétariat comme concept d'un sujet révolutionnaire ?
suite

révolutionnaire, tous prolétaires ?

une trouvaille de Tristan Vacances pour le sujet AUTO-ORGANISATION RÉVOLUTIONNAIRE, une vision renouvelée

Citation :
Tristan Vacances : - [...] vous avez mis en question les définitions confuses du prolétariat, entre : - ceux qui n'ont pour vivre que leur force de travail à vendre, - le salariat en général, - ceux qui sont exploités, la classe ouvrière; et le prolétariat défini comme sujet révolutionnaire, comme on le trouve chez les théoriciens de la communisation. Exemple, Bruno Astarian dans Les bidonvilles forment-ils une planète à part ?, Hic Salta février 2010

Bruno Astarian a écrit:
IV.1 Classe ouvrière et prolétariat

La question du bidonville donne ainsi l’occasion de revenir sur la question de la définition du prolétariat. Je pense que le seul intérêt d’une définition du prolétariat est de définir le sujet de la révolution communiste. Les autres points de vue, économiques ou sociologiques, utilisant des critères de revenus, de catégories socio-professionnelles, et encore plus de culture ou d’options politiques ne sont utiles que pour ceux, politiciens et publicitaires, qui sont à la recherche d’un public qu’il leur faut circonscrire pour savoir comment lui parler.

Du point de vue de la subjectivité révolutionnaire, le prolétariat est la classe de ceux qui sont sans réserve face aux capitalistes, et qui ne peuvent se reproduire qu’en vendant leur force de travail. Le prolétariat est la classe qui regroupe ceux qui sont contraints de s’insurger pour assurer leur reproduction immédiate quand le capital entre en crise et cesse d’acheter la force de travail. Ecrire cela, c’est aussitôt poser la question de ceux qui, précisément, ne travaillent pas. Les conjoints de prolétaires qui restent au foyer sont-ils des prolétaires ? Les chômeurs sont-ils des prolétaires ? Etc. La réponse est bien évidemment qu’ils le sont, car il faut considérer l’échange entre capital et travail comme un bloc. Un capitaliste achète une journée de travail à un bidonvillien et laisse vingt voisins en carafe. Cela fait-il un prolétaire et vingt exclus mis au rebut de l’humanité ? Non, car il faut prendre les choses au niveau du rapport des classes. Le capital dans son ensemble comporte une partie variable qui achète la totalité des sans-réserve, même ceux qui, peut-être, ne travailleront jamais. Dans cet ensemble, on trouve les travailleurs formels (ceux qui ont un contrat, une couverture maladie, retraite, etc..) et les travailleurs informels, les chômeurs formels (ceux qui bénéficient du welfare) et les chômeurs informels (ceux qui partagent la masse salariale globale sous une autre forme que l’assurance chômage – les solidarités familiales, le trafic, etc.), les travailleurs qui sont productifs de plus-value comme ceux qui sont improductifs.

Patlotch : - effectivement, ici, le syllogisme du prolétariat (Christian Charrier *) est clair, c'est le prolétariat qui va faire la révolution car, nous dit Astarian : « Du point de vue de la subjectivité révolutionnaire, le prolétariat est la classe de ceux qui sont sans réserve face aux capitalistes. Le prolétariat est la classe qui regroupe ceux qui sont contraints de s’insurger pour assurer leur reproduction immédiate quand le capital entre en crise et cesse d’acheter la force de travail. »

* Le syllogisme marxien du prolétariat, Christian Charrier, La Matérielle n°3, janvier 2003

non, je ne pense pas que définir les "sans réserve" puisse se faire « du point de vue de la subjectivité révolutionnaire », c'est une réalité objective : être dépourvu de tout n'a rien de subjectif, et ne conduit pas nécessairement à faire la révolution, ou en avoir envie

or il n'est point besoin d'être théoricien pour savoir qu'aujourd'hui, les "sans réserve" dépassent, et par le haut (couches moyennes), et par le bas (expulsés) le prolétariat ouvrier censé recouvrir tous ceux qui n'ont pour vivre que leur force de travail à vendre, une fois épuisées leurs ressources économisées. On dira pour s'arranger qu'ils sont prolétarisés. Ben, ça dépend...

Tristan Vacances : - Ça dépend de quoi ?

Patlotch : - chez les communisateurs, de leurs définitions variables du prolétariat. Astarian reprochait à TC, en 2010 dans Où va Théorie Communiste ? de « réintrodui[e] la notion de nature révolutionnaire du prolétariat »


Astarian a écrit:
la notion de limite renvoie à celle d’un potentiel, qui définit précisément ce qu’il y a après la limite et que le prolétariat ne peut pas atteindre puisqu’il butte sur une limite. Autrement dit, alors que TC insiste tant sur le fait qu’on ne peut définir le prolétariat par autre chose que ce qu’il est ici et maintenant *, la notion de limite place dans sa définition quelque chose qu’il doit faire mais ne peut pas. Ce qu’il ne peut pas faire, c’est la révolution communiste. Mais pourquoi la ferait-il, puisqu’elle n’est pas inscrite dans l’état de la contradiction ici et maintenant, qui définit la limite de l’époque considérée ? Autrement dit encore, par cet usage de la notion de limite, TC réintroduit la notion de nature révolutionnaire du prolétariat – qui ne peut pas s’accomplir compte tenu des circonstances.

* Théorie Communiste : « Il faut dire cette chose triviale : le prolétariat c'est la classe des travailleurs productifs de plus-value.»

quand Astarian affirme « le seul intérêt d’une définition du prolétariat est de définir le sujet de la révolution communiste. », il me semble inverser la proposition dans un tour de passe-passe : appelons prolétariat le sujet révolutionnaire, et va jusqu'à le définir « du point de vue de la subjectivité révolutionnaire » : le prolétariat c'est ceux qui font la révolution. Avec Hic Salta et Théorie Communiste, on a deux variantes de théorie de la révolution prolétarienne qui reposent toutes les deux sur l'ambivalence de leurs usages de prolétariat

poser la question "abandonner le prolétariat comme concept d'un sujet révolutionnaire ?" ne signifie pas abandonner l'idée qu'il y est pour quelque chose, y compris comme classe ouvrière productive de plus-value, car sans elle "aucun rouage ne tourne", la classe de la production devenant celle de l'improduction, tout s'arrête. C'est une condition nécessaire pour qu'elle envisage de "franchir le pas", mais cela ne fait d'elle qu'une partie du sujet révolutionnaire. C'est ici qu'intervient la définition d'Astarian, le sujet, c'est le prolétariat défini par sa subjectivité, et le tour est joué : révolutionnaire, tous prolétaires ! On n'est pas loin du récit de Bernard Lyon en 2009 dans Le pas suspendu de la communisation SIC n°1


BL a écrit:
La gratuité, l’absence complète de comptabilité de quoi que ce soit, est l’axe autour duquel la communauté révolutionnaire se construit, seule la gratuité peut permettre de rassembler toutes les couches sociales non directement prolétaires qui se délitent dans l’hyper crise, et ainsi d’intégrer/abolir les individus non directement prolétaires, tous les « sans-réserve » (y compris ceux que l’activité révolutionnaire aura réduits à cette condition), les chômeurs, les paysans ruinés du « tiers monde », les masses de l’économie informelle. Il s’agit de dissoudre ces masses en tant que couches moyennes, en tant que paysans, de briser les relations de dépendance personnelle entre « patrons » et « salariés » ou la situation de « petit producteur indépendant » à l’intérieur de l’économie informelle, en prenant des mesures communistes concrètes qui contraignent toutes ces couches à entrer dans le prolétariat, c’est-à-dire achever leur « prolétarisation »

pourquoi appeler encore prolétariat la « communauté révolutionnaire » en intégrant « toutes les couches sociales non directement prolétaires »... puisque dans ce moment il n'y a plus production capitaliste, donc plus d'exploitation, et que ceux-ci ne peuvent devenir prolétaires au sens "trivial" de TC : « travailleurs productifs de plus-value ». Ici, BL rejoint Astarian : quand « la communauté révolutionnaire se construit », elle devient le prolétariat révolutionnaire

le pire, ou le meilleur, c'est que dans ce moment révolutionnaire le choix du mot pour définir le sujet révolutionnaire n'a pas vraiment d'importance, l'appeler prolétariat n'est chez les communisateurs qu'un moyen de sauver la révolution à titre prolétarien jusqu'au bout. Leurs errements linguistiques trahissent la difficulté à le faire y compris sur le plan conceptuel, et c'est ici un problème de cohérence interne de leurs thèses

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Tristan Vacances



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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Mer 16 Aoû - 16:41


de l'apparition et de la disparition du mot prolétariat

Tristan Vacances : - Marx a fait de prolétariat un concept dans le contexte de sa pensée, mais n'a pas inventé le terme, qui était fort en usage de son temps, si j'en crois les définitions de CNRTL. Extraits

CNRTL a écrit:
A. − ANTIQ. ROMAINE. État, condition du prolétaire (voir ce mot)

Étymol. et Hist.1. Ca 1375 prolectaires antiq. romaine (Raoul de Presles, Cité de Dieu, l. III, exposition sur le chap.17, ms. Paris BN fr. 170 [ca 1380], fo132 vo: prolectaires [...] laissiez en la cite de Rome pour engendrer enfanz); 1578 prolétaires (La Cité de Dieu, trad. G. Hervet, I, 88b, D, éd. 1578 cité par H. Vaganay ds Rom. Forsch. t.32, p.136); 2. 1789 époque mod., adj. (Dupont de Nemours, 24 sept., Arch. parlementaires, 1resérie, t.IX, p.167, col. 2: des citoyens prolétaires, quittes envers la patrie, quand ils lui ont donné des enfants); 1792 subst. (A. Clootz, Pétition des Domestiques, 28 août, Arch. parlementaires, 1resérie, t.L, p.671, col. 1: les bornes qui séparent les prolétaires des citoyens actifs); 1825 classe prolétaire (Saint-Simon, De l'organisation sociale, t.V, vol. 10, p.124 ds Vardar Soc. pol., p.295). Empr. au lat. proletarius «citoyen de la dernière classe de la société romaine, qui n'était considéré comme utile que par les enfants (proles) qu'il engendrait», dér. de proles «race, lignée, enfants». Cf. St Augustin, Civ. Dei, éd. Migne, l. 3, chap.17: proletarii illi, qui eo quod proli gignendae vacabant.

on peut donc penser que la conception que construisait Marx du prolétariat avait une réception qui ne tombait pas dans un désert de compréhension, mais s'inscrivait dans le langage de son époque, et des controverses quant à son sens ou son utilisation critique. Mais qu'en est-il aujourd'hui ?

Patlotch : - c'est bien simple, il n'y a plus que les marxistes, et parfois les anarchistes, pour l'utiliser. 'Prolétariat' fait partie des mots sur lesquels j'assure une veille sur Google et ses actualités. Ils sont les seuls à y faire référence en dehors d'une signification historique

Tristan Vacances : - Qu'en déduisez-vous ?

Patlotch : - d'un côté c'est assez déprimant, d'un autre cela montre un certain décalage, puisqu'il ne s'agit pas d'un concept nouveau, qu'il conviendrait de faire connaître, mais d'un concept ancien que la théorie communiste essaye vaille que vaille de faire vivre

Tristan Vacances : - Rien à voir cependant avec la prétendue "disparition de la classe ouvrière" ?

Patlotch : - non, et plus vraisemblablement avec celle de son identité et de ses organisations

Tristan Vacances : - Quelle sont les conséquences, théoriques ou autres ?

Patlotch : - d'une part cela isole, ou confine entre eux, ceux qui parlent encore de prolétariat, d'autre part cela devrait malgré tout les interroger : ont-ils raison contre tout le monde de l'utiliser, ou cela en indique-t-il des limites ? Personnellement, je ne suis pas parti de cette rarefaction pour (me) poser la question mais de la pertinence d'un concept devenu des plus flous, y compris chez les théoriciens qui l'utilisent de façon ambivalente voire contradictoire

quand Les ami(e)s de la société sans classes écrivent (ici) en 2011 que « Parfois, il semble que les théoriciens de la communisation ne se comprennent pas eux-mêmes », je soutiens que pour moi, au vu des contradictions soulignées plus haut dans leurs usages du mot prolétariat, s'ils font preuve de rigueur terminologique, il est impossible qu'ils se comprennent eux-mêmes

on a beau être dans une période qui ne favorise pas les débats, je crois qu'il y a manière et manière de les susciter, sans compromis, par le langage, la précision des mots pour le dire, et quand ils ne parlent qu'à soi, c'est qu'il y a un problème. Force est de constater que 'prolétariat' ne veut plus dire ce qu'il voulait chez Marx, et que même ses héritiers finissent par s'y perdre sans que personne ne les y pousse

remarque : j'insiste pour que ma lectorate lise le texte de Christian Charrier, Le syllogisme marxien du prolétariat, dans La Matérielle n°3, janvier 2003. Ce texte à lui seul, dans sa production théorique, annonce pourquoi il cessera quatre ans plus tard de produire non seulement au sein de la théorie de la communisation (il était un ex de Théorie Communiste avec lequel il est entré en conflit dès les années 80-90), mais toute forme de théorie communiste, prolétarienne, "post-prolétarienne", ou autre. Pourquoi ses anciens camarades, Roland Simon, Gilles Dauvé, et Bruno Astarian n'ont-ils jamais pris en compte cette sérieuse alerte ? Va savoir... Leur fallait-il y croire encore... Ce dont je peux témoigner à titre personnel, c'est qu'en 2005 quand je l'ai rencontré, Charrier n'y croyait plus, mais ne voulait pas le (leur) dire...

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Patlotch



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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Lun 21 Aoû - 17:47


un livre qui paraît sérieux...



Sarah Abdelnour est ancienne élève de l’Ecole normale supérieure de Cachan, agrégée de sciences économiques et sociales, doctorante au Centre Maurice Halbwachs (CNRS/EHESS/ENS), et ATER à Sciences Po Paris. Après une recherche sur les mobilisations de salariés précaires de la Fnac, elle travaille actuellement, sous la direction de Florence Weber, sur la conception politique et les usages sociaux du régime de l’auto-entrepreneur.

Citation :
Que reste-t-il des prolétaires, cette classe ouvrière décrite par Marx comme exploitée, mais aussi comme capable de se révolter et d’entrainer la chute du capitalisme ? A première vue, il n’en reste rien : le monde ouvrier semble disparu, le travail moins dur et plus intellectuel, les luttes envolées, et le capitalisme toujours bien en place. Pourtant, l’auteur montre que la notion n’est pas si anachronique qu’il y parait, et qu’elle permet d’aborder les transformations du monde du travail.

Les nouveaux prolétaires, ce sont d’abord les mêmes que les anciens, soumis à un travail dur et des salaires faibles, puisqu’il ne faut pas oublier qu’un tiers des hommes en emploi aujourd’hui encore sont des ouvriers. Mais ce sont aussi désormais les employés. Et plus largement, ce sont les précaires, ces salariés fragiles et mal protégés qui se multiplient aujourd’hui, notamment parmi les femmes, les jeunes ou encore les immigrés.

Si des prolétaires, il y en a donc encore, sont-ils pour autant unis et capables de se mobiliser collectivement, et donc de former une classe sociale ? Les obstacles sont nombreux et les luttes fragiles, mais les classes populaires continuent de se battre pour exister politiquement.

- Le livre remet en question des lieux communs, sur la disparition du monde ouvrier, la « moyennisation » de la société, la fin du travail, ou encore l’extinction des grèves.
- Il décrit la transformation des formes de domination au travail, notamment par la pression du chômage et de la précarité, générateurs d’inégalités et de tensions sociales.
- Il réactualise Marx, en observant les capacités de résistance et d’organisation de cet archipel de précaires, malgré la perte de vitesse de la gauche et des syndicats.

un extrait

Citation :
Chapitre 3 : Les nouveaux prolétaires, une nouvelle classe sociale ?

Comme l’indique Louis Chauvel, « dans les démocraties développées, la disparition de classes sociales semblerait un acquis et une évidence sur laquelle il est incongru de revenir » (2001, p. 79). Se sont en effet multipliés, à partir des années 1980, les discours politiques, médiatiques mais aussi sociologiques qui prédisaient, voire relataient, la disparition des classes sociales et l’avènement d’une « société des individus ». Chauvel et un certain nombre de chercheurs s’accordent toutefois pour nuancer ce postulat, en raison de « la persistance d’inégalités structurées, liées à des positions hiérarchiquement constituées et porteuses de conflits d’intérêts dans le système productif » (ibid., p. 316). Il semble en effet que des classes se maintiennent sur le papier, mais forment-elles pour autant des collectifs capables de se mobiliser pour défendre leur cause ? Les classes en soi, repérables objectivement, forment-elles des classes pour soi ?

La première faille du potentiel contestataire des nouveaux prolétaires réside dans l’affaiblissement de la critique et le fatalisme dominant diagnostiqués par Boltanski et Chiapello. Selon ces derniers, à la faveur de l’essor du nouvel esprit du capitalisme qui inspire la « cité par projet », les discours critiques ont nettement reculé. Ceux-ci sont de deux ordres : la critique artiste, d’une part, qui « met en avant la perte du sens, et particulièrement la perte du sens du beau et du grand, qui découle de la standardisation et de la marchandisation généralisée […] et insiste sur la volonté objective du capitalisme et de la société bourgeoise d’enrégimenter, de dominer, de soumettre les hommes à un travail prescrit, dans le but du profit mais en invoquant hypocritement la morale, à laquelle elle oppose la liberté de l’artiste » ; la critique sociale, d’autre part, qui puise aux deux sources d’indignation que sont « l’égoïsme des intérêts particuliers dans la société bourgeoise et la misère croissante des classes populaires dans une société aux richesses sans précédent, mystère qui trouvera son explication dans les théories de l’exploitation » (Boltanski et Chiapello 1999, p. 84). Malgré l’affaiblissement de ces deux critiques (qui avaient exceptionnellement convergé en mai 68), la conflictualité sociale n’a toutefois pas disparu, comme le prouvent les grèves et manifestations qui continuent de perler au fil de l’actualité. Il s’agit alors de s’intéresser, au-delà de l’éclatement politique des classes populaires, aux groupes sociaux qui se mobilisent, aux ressources dont ils disposent et aux contraintes auxquelles ils font face, afin de cerner le potentiel contestataire des nouveaux prolétaires.

a) L’éclatement politique des classes populaires

Le marxisme a nettement perdu de sa prégnance depuis les années 1970, que ce soit auprès des classes populaires ou de manière plus diffuse dans « l’idéologie dominante ». Et avec lui le sentiment d’appartenir à une classe sociale. Les sondages sur cette question indiquent un pic de conscience de classe dans les années 1970, et un recul depuis lors. Deux limites de ce résultat sont cependant à relever. D’une part, les taux ne varient pas de manière si forte, passant de 68% au maximum à 57 % au minimum de personnes interrogées qui déclarent avoir le sentiment d’appartenir à une classe sociale. D’autre part, il s’agit de sondages en questions fermées, et l’usage du terme de classe dans la question inhibe probablement des réponses, du fait du recul du communisme auquel cette notion est associée).

L’encadrement politique des classes populaires, et notamment des travailleurs, a néanmoins connu un affaiblissement certain. On peut noter deux indices forts de cette évolution : le recul des syndicats et le brouillage du vote populaire. Les syndicats, autorisés en France en 1884, ont joué un rôle majeur dans l’histoire du mouvement ouvrier. Comme l’indique Baptiste Giraud, « une fois légalisées et leur implantation consolidée, les organisations syndicales agissent comme des instances de transmission de savoir-faire militants et d’unification des luttes dans le monde ouvrier en formation » (Giraud 2010, p. 6). Or le recul des syndicats est net, même si la France n’a jamais été un pays de syndicalisme de masse. En 1949, entre un quart et un tiers des salariés étaient syndiqués. Ce chiffre a été divisé par quatre depuis, passant sous la barre des 10 % dans les années 1980, et se maintenant depuis aux environs de 8 % (Amossé et Pignoni 2006). Si les premiers reculs des adhésions accompagnent plutôt un essor de l’implantation et des victoires syndicales (la France est l’un des pays où les salariés sont les mieux protégés par des conventions collectives), la poursuite du mouvement signe un changement du rapport de force. La montée du chômage et les restructurations industrielles ont eu raison de nombreux bastions syndicaux. Les syndiqués ont alors changé de profil et sont désormais plus nombreux dans le public que dans le privé, et plus nombreux parmi les cadres que parmi les ouvriers (leurs syndicats ne sont toutefois que peu comparables). Les syndicats ont plus de mal à s’implanter dans les services, et cela notamment en raison de la précarité des emplois et de l’absence de tradition et de socialisation politico-syndicale des travailleurs. Comme l’indiquent Amossé et Pignoni, « les formes d’emploi flexibles sont de fait un obstacle à la participation syndicale : seuls 2,4 % des salariés en CDD ou en intérim et 6,1 % des salariés en CDI à temps partiel sont syndiqués contre 9,4 % pour les salariés en CDI à temps complet » (ibid., p 7). Le recul est donc net et peut laisser craindre une absence de transmission des pratiques. La baisse des adhésions ne doit toutefois pas masquer la bonne implantation institutionnelle des syndicats, ainsi que le relatif maintien des taux de participation aux élections professionnelles (65,7 % en 2004).

Le recul des syndicats est allé de pair avec celui du Parti communiste, passant d’environ 25 % des voix aux divers suffrages de 1946 à 1978, puis oscillant entre 10 et 15 % des suffrages dans les années 1980, avant de passer sous la barre des 10 % pour connaître le score de 3,37 % à la présidentielle de 2002 et même de 1,93 % en 2007. Cette chute est liée à une relative dislocation de l’identité politique des ouvriers et à la dissociation grandissante entre appartenance objective au groupe ouvrier, revendication de cette appartenance, positionnement déclaré à gauche et vote à gauche. Bien sûr, le vote ouvrier n’a jamais été unanime ni unanimement à gauche. A cet égard, nous suivons la formule de Roger Cornu selon laquelle « la classe ouvrière n’est plus ce qu’elle n’a jamais été » (1995). Ainsi que le rappellent Guy Michelat et Michel Simon (2004), si en 1978, 64 % des ouvriers fils d’ouvriers et s’identifiant comme appartenant à la classe ouvrière votent à gauche (36 % pour le PC et 25 % pour le PS), il n’en demeure pas moins que 15 % s’abstiennent et 21 % votent à droite. Il ne faut donc pas mythifier l’unité de la classe ouvrière afin de pouvoir mieux appréhender les métamorphoses du vote ouvrier, essentiellement au nombre de trois : un profond affaiblissement du vote à gauche, une progression continue de l’abstention et l’émergence durable d’un vote Front national élevé. Les auteurs identifient plusieurs causes à ces évolutions, telles que le délitement des identités classistes, et en réfutent d’autres, telles que la dépolitisation des ouvriers ou encore la perte de sens du clivage droite/gauche. Plus fondamentalement, ils insistent sur la détérioration profonde du rapport des ouvriers à l’espace politique, sur fond de défiance vis-à-vis des institutions et d’une impossibilité de se reconnaître dans un personnel politique qui s’est fortement embourgeoisé.

Le vote FN des ouvriers fait toutefois l’objet de fantasmes qu’il est nécessaire de déconstruire. Comme le rappelle Annie Collovald (2004), le premier parti des électeurs populaires n’est pas le Front national mais l’abstention. En outre, le vote ouvrier pour le FN est un report du vote ouvrier de droite, et non du vote communiste. Il résulte de la conjonction du chômage et d’inquiétudes sur l’avenir, ainsi que de la désignation des immigrés comme responsables de cette situation. Schwartz décrit ce changement de représentation au sein des classes populaires comme le passage d’un schéma binaire, opposant le haut et le bas de la hiérarchie sociale, à un schéma triangulaire : « c’est l’idée qu’il y a le haut, le bas, et “nous”, coincés entre les deux. Le haut, ce sont les mêmes que tout à l’heure [les dirigeants, les gouvernants, les puissants]. Le bas, ce sont les familles pauvres qui profitent de l’assistance, les immigrés qui ne veulent pas “s’intégrer”, les jeunes qui font partie de la racaille. Et “nous”, finalement, on est lésé à la fois par rapport aux uns et par rapport aux autres » (Collovald et Schwartz 2006). Le vote ouvrier ne peut ainsi dans son ensemble être compris que si on le rapporte au contexte de socialisation politique mais aussi économique de ce groupe social. Les dynamiques de fragmentation mais aussi de précarisation des travailleurs permettent alors de mieux saisir le refus d’identification au monde ouvrier, surtout chez les jeunes, et le manque d’unité du groupe. Des mobilisations sont-elles possibles malgré ce contexte défavorable ? Et si oui, sous quel étendard ?

b) Le maintien des luttes sociales au travail

Pour Collovald, « les groupes populaires ont bien une culture politique dont la double particularité est de balancer toujours entre acceptation de la domination et rébellion contre elle » (ibid.). Cette acceptation de la domination est une réalité analytique relativement nouvelle, portée par les héritiers plus ou moins critiques de Marx. Bourdieu se déclare ainsi en « rupture avec la théorie marxiste », au sens où il veut rompre « avec l’illusion intellectualiste qui porte à considérer la classe théorique, construite par le savant, comme une classe réelle » (1984, p. 3). Il s’agit de prendre en compte le pouvoir de domination symbolique des classes dominantes, leur capacité à produire une « idéologie dominante », cet ensemble de discours et de représentations par lesquels les dominants justifient leur pouvoir. Ainsi, pour Bourdieu, « les catégories de perception du monde social sont, pour l’essentiel, le produit de l’incorporation des structures objectives de l’espace social. En conséquence, elles inclinent les agents à prendre le monde social tel qu’il est, à l’accepter comme allant de soi, plutôt qu’à se rebeller contre lui, à lui opposer des possibles différents, voire antagonistes » (ibid., p. 5). Les classes populaires voient donc leur conscience de classe confrontée à un obstacle de taille : celui du fatalisme issu du discours des classes dominantes. En l’occurrence, les nouveaux prolétaires pourront incorporer les discours les renvoyant à leur échec scolaire, à leur manque de motivation ou encore à leur position d’assistés. Si l’on peut dans cette perspective mieux comprendre la difficulté d’émergence des luttes sociales, difficile ne signifie pas impossible et les conditions demeurent régulièrement réunies pour que des mobilisations collectives se mettent en place, et que se jouent ponctuellement des épisodes de la lutte des classes.

Les conflits du travail, dans leur versant devenu désormais traditionnel, et notamment sous la forme des grèves, n’ont pas disparu. Ils ont reculé depuis le pic de 1968, comme l’illustre l’évolution du nombre de jours de grève annuels recensés par l’administration du travail dans le secteur marchand : de plus de 2 millions à la fin des années 1970, il passe à un nombre oscillant entre 200 000 et 600 000 au début des années 2000. Cette évolution n’est pour autant pas linéaire et ne doit pas masquer la permanence de grands épisodes de luttes sociales ces dernières années, comme le mouvement de l’hiver 1995 contre le plan Juppé sur les retraites et la sécurité sociale, mais aussi plus récemment les grèves qui ont marqué 2003, 2006, 2009 et 2010. Le recul des grèves est la conséquence de la dégradation de l’emploi puisque symétriquement, le syndicalisme s’était développé historiquement là où l’emploi était le mieux protégé. Stéphane Sirot (2002) décrit ainsi les « trois âges de la grève », au cours desquels la grève passe de fait coupable et marginal (1789-1864) à une relative banalisation et intégration (1864-1945) avant de devenir un fait institutionnel depuis lors, et cela particulièrement dans le secteur public. Il constate également le moindre recours à la grève depuis les années 1970, lié à la désindustrialisation, ainsi qu’à la judiciarisation des relations de travail et à l’individualisation de la gestion de la main-d’œuvre. Si les journées de grève recensées diminuent fortement, les conflits restent nombreux, prenant des formes nouvelles au gré des contraintes rencontrées. Il y a d’abord les conflits les plus médiatisés, ceux qui, en général à l’occasion de la fermeture d’un site, s’accompagnent de formes d’action spectaculaires et donc plus visibles (comme les séquestrations de cadres dirigeants). Mais il y a aussi « le maintien d’une conflictualité plus ordinaire dans le secteur privé [qui] épouse des formes diversifiées, allant de pratiques de résistance plus individuelles et d’attitudes de retrait vis-à-vis du travail (le sabotage, le freinage, l’absentéisme, le refus des heures supplémentaires…) à des modes de protestation plus “explicites”, organisés et collectifs (la pétition, le rassemblement, la manifestation ou encore les délégations auprès de l’employeur) » (Giraud 2010, p. 9). Les sociologues Baptiste Giraud et Jérôme Pélisse défendent même dans un article de 2009 l’idée d’une résurgence des conflits sociaux. Se basant sur une enquête statistique du ministère du Travail auprès de 3 000 entreprises et prenant en compte toutes les formes d’action collective (grèves, mais aussi débrayages et refus d’heures supplémentaires), ils repèrent plutôt un regain des conflits sociaux depuis la fin des années 1990. Contrairement aux idées reçues, ces conflits n’ont pas déserté le monde industriel, ils restent centrés sur les salaires et non pas seulement sur le maintien des emplois, et prennent encore la forme de luttes syndicales.

Les travaux sociologiques s’accordent pour établir que les actions collectives nécessitent des ressources pour se mettre en place. Le mécontentement ne suffit pas à les expliquer, il faut aussi pouvoir mettre en mots ce mécontentement, s’unir autour d’une cause et s’organiser matériellement pour la défendre. C’est ce qui explique l’inégale répartition des luttes sociales entre secteurs (public plus que privé, industrie plus que commerce et construction) et selon l’âge et le statut des travailleurs. La précarité de ces derniers engendre une série d’obstacles à la mobilisation collective, puisque comme l’indique Bourdieu, elle « produit des effets toujours à peu près identiques, qui deviennent particulièrement visibles dans le cas extrême des chômeurs : la déstructuration de l’existence, privée entre autres choses de ses structures temporelles, et la dégradation de tout le rapport au monde, au temps, à l’espace qui s’ensuit. La précarité affecte profondément celui ou celle qui la subit ; en rendant tout l’avenir incertain, elle interdit toute anticipation rationnelle et, en particulier, ce minimum de croyance et d’espérance en l’avenir qu’il faut pour pouvoir se révolter, surtout collectivement, contre le présent, même le plus intolérable » (Bourdieu 1998, p. 95-96).

Pourtant, les chômeurs et les précaires parviennent épisodiquement à se mobiliser, comme ce fut le cas pour les premiers à l’hiver 1997-1998 (Maurer et Pierru 2001) ou pour les seconds dans des conflits du travail récurrents dans des fast-foods (Cartron 2005), parmi les femmes de ménages de grands groupes hôteliers, ou encore parmi les vendeurs de grandes enseignes de la distribution culturelle. Ces « mobilisations improbables » (Mathieu 2007) ou ces « miracles sociaux » selon Bourdieu, ont toujours nécessité un travail de retournement du stigmate1 négatif apposé aux précaires. Annie Collovald et Lilian Mathieu (2009) ont étudié le cas d’une mobilisation dans la grande distribution culturelle, parmi des travailleurs instables, flexibles, jeunes, mais aussi diplômés. Leur capital militant était très variable et plutôt faible, et le secteur peu encadré syndicalement. Pourtant, des luttes se sont organisées à la faveur de plusieurs phénomènes : un sentiment de déclassement de ces « dominés aux études longues » pour qui le petit job est devenu avec déception le cœur de la vraie vie professionnelle, une découverte du militantisme notamment via des relations amicales, qui a parfois compensé la dimension routinière et commerciale de leur travail, et qui a ainsi pu générer des forts investissements.

Les syndicats, bien que parfois très peu implantés, continuent de jouer un rôle structurant dans ces conflits : dans la transformation d’un conflit local en cause fédératrice, dans la transmission de savoir-faire, mais aussi par les ressources dont ils disposent et par la protection qu’ils dispensent à ces travailleurs fragiles. Toutefois, à la faveur de leur affaiblissement, se sont développées des critiques des syndicats, accusés de bureaucratisme, d’inefficacité et d’obsolescence. Ces discours ont tendance à valoriser des formes d’organisation réputées plus souples et plus démocratiques telles que les coordinations, et sont portées le plus souvent par des militants de ce type de structures. C’est notamment le cas de la Coordination des intermittents et précaires (CIP) d’Île-de-France lors du conflit des intermittents en 2003, ou encore des divers collectifs et coordinations lors des conflits de précaires. Ces structures se construisent dans une logique de distinction à l’égard du militantisme syndical, de sa hiérarchisation, de son manque d’autonomie et de sa lourdeur. L’étude de plusieurs actions collectives (Abdelnour et al. 2009) montre toutefois qu’il s’agit de structures fragiles, peu à même de remplacer les ressources des syndicats dans la mise en place de conflits et de protections des salariés. De surcroît, les coordinations sont gérées par des « virtuoses du militantisme » qui accaparent les pratiques les plus visibles et valorisantes et défendent une « cause de l’intermittence » à laquelle sont loin d’adhérer tous les précaires qu’ils sont censés représenter.

Les enjeux de structuration de ces mouvements posent la question de la cause à défendre et du groupe social à mobiliser. L’étendard de « précaires » détient une certaine capacité de fédération des luttes, notamment en raison de la plasticité du label (Boumaza et Pierru 2007). Il permettrait ainsi de rassembler les travailleurs soumis à des conditions de travail pénibles et des conditions d’emploi incertaines, mais aussi les chômeurs ou encore des populations se vivant comme marginales par rapport à la société de travail. Mais cette fédération reste plus une construction virtuelle de chercheur ou de militant qu’une réalité sociale. Les luttes sociales supposent en effet un retournement du stigmate, et s’appuient dès lors sur une forme positive d’identité sociale et professionnelle, ce qui revient à segmenter de nouveau les travailleurs. Ainsi, les vendeurs de la grande distribution culturelle défendent une certaine conception de leur métier et des compétences qu’il exige quand ils se mobilisent, ce qui les éloigne précisément de la figure anomique du précaire comme travailleur sans qualification et par conséquent interchangeable. De même, lors de la grève de la Fnac des Champs Élysées en 2002, une action a été menée par les syndicats à l’échelle des Champs Élysées, rebaptisés alors « avenue de la précarité ». Mais l’action n’a eu que peu d’écho parmi les salariés. Il apparaît de fait difficile de fédérer les intérêts d’une multiplicité de salariés autour du seul label, qui reste essentiellement négatif, de précaire. En témoignent ces propos, recueillis lors d’un entretien auprès d’un vendeur de la Fnac : « quand on s’est retrouvé confronté aux gens de McDo, de Séphora, de Pomme de pain, j’ai été super choqué, je me suis dit “merde, on fait exactement le même boulot”, alors que la Fnac est censée vendre des produits culturels. On ne devrait pas avoir les mêmes problèmes genre “on bosse comme des chiens de telle heure à telle heure, et en plus, on est payé une misère, et on nous regarde comme de la merde” » (Abdelnour 2005). L’identité de précaire, qui reste essentiellement négative, n’est manifestement pas porteuse à elle seule d’un renouveau des luttes sociales.

c) Les révoltes des sous-prolétaires

Les nouveaux prolétaires étant également à chercher du côté des marges de la société de travail, l’exclusion n’étant qu’une des formes de la domination, il faut aussi étudier les luttes sociales qui prennent place dans ces marges. On s’éloigne alors des conflits du travail, désormais institutionnalisés, pour regarder du côté des mouvements de « sans » comme on a pu les désigner, les sans travail, sans logement et plus globalement les sans avenir. Deux cas paraissent emblématiques : le mouvement des chômeurs de l’hiver 1997-98, et les émeutes des zones périurbaines défavorisées.

Le premier cas a été étudié par Emmanuel Pierru et Sophie Maurer (2001), qui ont analysé avec précision ce « miracle social », fait de la conjonction de structures, de mots d’ordre et d’acteurs particulièrement hétérogènes. Les auteurs tentent de se départir de « l’oscillation permanente de l’analyse entre, d’un côté, une représentation misérabiliste qui, en ne faisant que déplorer tous les manques ou “handicaps” des chômeurs, ignore la multiplicité des processus identitaires qui conduisent certains d’entre eux, pour des raisons diverses, à s’engager dans des actions collectives ; et de l’autre, une représentation plus ou moins teintée de populisme – et généralement véhiculée par les agents mobilisés eux-mêmes – qui, en hypostasiant les capacités prétendument subversives des chômeurs, manque le caractère extrêmement fragile de leurs mobilisations » (p. 406). Ils indiquent comment cette constellation d’actions locales a pu prendre la forme d’un véritable mouvement, se ménageant alors un accès aux lieux de pouvoir. Cela tient, du côté de l’offre, à la constitution de plusieurs réseaux associatifs autour de la question du chômage ou des chômeurs, investis par des dissidents des syndicats. Ces réseaux ont convergé sur des mots d’ordre communs, entraînant ainsi une visibilité soudaine qui n’a pas échappé aux médias. Les logiques de l’engagement sont particulièrement hétérogènes : d’un côté, des militants plus ou moins politisés, qu’il s’agisse d’anciens ouvriers syndiqués, de jeunes engagés ou encore de novices mais familiers de l’engagement politique ; de l’autre, des chômeurs plus désaffiliés et qui ont trouvé dans la mobilisation soit un moyen de se resocialiser, soit une tribune pour exprimer sa colère. Ce mouvement, de même que les ressources sur lesquelles il s’est appuyé, n’étaient pas vraiment prévisibles. Son retour au silence l’était peut-être davantage, même si le retour d’un contexte favorable est tout à fait possible, puisque ce type de mouvements reste marqué par des failles profondes : « fragilité du travail politique de construction de la cause qui parvient, par un coup de force symbolique, à produire, entretenir et diffuser, la croyance en l’existence d’un groupe pourtant hautement instable, mais aussi fragilité interne de la cause dont la publicisation et la politisation restent extrêmement dépendantes des luttes symboliques internes et surtout externes » (p. 374).

Quand la désaffiliation est forte et que la colère sociale n’est plus prise en charge par des entrepreneurs de cause, la lutte sociale peut tourner à l’émeute. Ces mouvements, particulièrement stigmatisés dans l’opinion publique et médiatique comme des débordements incontrôlables de jeunes, sont bien entendu des symptômes aigus de crise sociale. Beaud et Pialoux, étudiant une émeute urbaine à Montbéliard en 2000, ont cerné ce qu’ils appellent « l’en deçà des émeutes urbaines : en premier lieu, la manière dont s’est désagrégé le groupe ouvrier – “groupe” qui structurait et agrégeait autour de lui (et autour de ses acquis et valeurs, de ses représentants syndicaux et politiques) les autres fractions des classes populaires – la manière dont il a éclaté dans l’espace géographique et dont les lieux de relégation spatiale se sont construits et “durcis” » (Beaud et Pialoux 2002, p. 217). Pour les auteurs, le chômage et la précarité de ces jeunes ne constituent pas qu’une toile de fond mais sont intimement mêlés à ces mouvements de révolte, en tant qu’ils ont structuré au cours du temps les « personnalités sociales de ces jeunes des cités » et la manière dont ils anticipent leur destin social. Il faut donc bien se garder de faire une lecture de ces mouvements en termes moraux, en rejetant notamment la faute sur les familles, voire sur l’origine et la religion de ces jeunes, et prendre en compte au contraire le poids de l’expérience continue du chômage et de la domination au travail, vécue génération après génération dans des quartiers de relégation fuis par les classes moyennes.

Cette colère sociale, qui trouvait encore dans les années 1980 des modes d’expression politiques, se manifeste aujourd’hui plus de manière plus violente et moins encadrée politiquement. C’est ce que montrent Stéphane Beaud et Olivier Masclet (2006) au moyen d’une comparaison de deux générations sociales d’enfants d’immigrés, incarnées l’une par les participants à la « Marche pour l’égalité et contre le racisme » de 1983, et l’autre par les émeutiers de 2005. L’écart entre ces modes de protestation est dû selon eux aux transformations du contexte socio-politique caractérisé désormais par « un ensemble de fractures : économiques (exclusion durable du marché du travail ou relégation sur ses marges à travers les emplois aidés) ; urbaines (paupérisation et ghettoïsation des quartiers d’habitat social) ; politiques (déficit durable de représentation politique qui se traduit par un fort absentéisme électoral et un rejet croissant de la gauche politique) » (p. 812) Les violences urbaines sont donc bien avant tout le fait des victimes des violences sociales.

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une lecture par Igor Martinache

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Mar 22 Aoû - 15:18


lectures

1) avec le populisme, qui remplace le prolétariat par le peuple, il y a le pauvrisme qui substitue au prolétaire le pauvre

"Le pauvre et le prolétaire"

Roland Barthes Mythologies 1957


Roland Barthes a écrit:
Le dernier gag de Charlot, c'est d'avoir fait passer la moitié de son prix soviétique dans les caisses de l'abbé Pierre. Au fond, cela revient à établir une égalité de nature entre le prolétaire et le pauvre. Charlot a toujours vu le prolétaire sous les traits du pauvre : d'où la force humaine de ses représentations, mais aussi leur ambiguïté politique. Ceci est bien visible dans ce film admirable, Les temps modernes. Charlot y frôle sans cesse le thème prolétarien, mais ne l'assume jamais politique-ment; ce qu'il nous donne à voir, c'est le prolétaire encore aveugle et mystifié, défini par la nature immédiate de ses besoins et son aliénation totale aux mains de ses maîtres (patrons et policiers).

Pour Charlot, le prolétaire est encore un homme qui a faim : les représentations de la faim sont toujours épiques chez Charlot : grosseur démesurée des sandwiches, fleuves de lait, fruits qu'on jette négligemment à peine mordus; par dérision, la machine à manger (d'essence patronale) ne fournit que des aliments parcellés et visiblement fades. Englué dans sa famine, l'homme-Charlot se situe toujours juste au-dessous de la prise de conscience politique: la grève est pour lui une catastrophe parce qu'elle menace un homme réellement aveuglé par sa faim; cet homme ne rejoint la condition ouvrière qu'au moment où le pauvre et le prolétaire coïncident sous le regard (et les coups) de la police. Historiquement, Charlot recouvre à peu près l'ouvrier de la Restauration, le manœuvre révolté contre la machine, désemparé par la grève, fasciné par le problème du pain (au sens propre du mot), mais encore incapable d'accéder à la connaissance des causes politiques et à l'exigence d'une stratégie collective.

Mais c'est précisément parce que Charlot figure une sorte de prolétaire brut, encore extérieur à la Révolution, que sa force représentative est immense. Aucune œuvre socialiste n'est encore arrivée à exprimer la condition humiliée du travailleur avec autant de violence et de générosité. Seul Brecht, peut-être, a entrevu la nécessité pour l'art socialiste de prendre toujours l'homme à la veille de la Révolution, c'est-à-dire l'homme seul, encore aveugle, sur le point d'être ouvert à la lumière révolutionnaire par l'excès «naturel» de ses malheurs. En montrant l'ouvrier déjà engagé dans un combat conscient, subsumé sous la Cause et le Parti, les autres œuvres rendent compte d'une réalité politique nécessaire, mais sans force esthétique.

Or Charlot, conformément à l'idée de Brecht, montre sa cécité au public de telle sorte que le public voit à la fois l'aveugle et son spectacle; voir quelqu'un ne pas voir, c'est la meilleure façon de voir intensément ce qu'il ne voit pas : ainsi au Guignol, ce sont les enfants qui dénoncent à Guignol ce qu'il feint de ne pas voir. Par exemple, Charlot dans sa cellule, choyé par ses gardiens, y mène la vie idéale du petit-bourgeois américain : les jambes croisées, il lit son journal sous un portrait de Lincoln, mais la suffisance adorable de la posture la discrédite complètement, fait qu'il n'est plus possible de s'y réfugier sans remarquer la nouvelle aliénation qu'elle contient. Les plus légers engluements sont ainsi rendus vains, et le pauvre est sans cesse coupé de ses tentations. En somme, c'est pour cela que l'homme-Charlot triomphe de tout : c'est parce qu'il échappe de tout, rejette toute commandite, et n'investit jamais dans l'homme que l'homme seul. Son anarchie, discutable politiquement, représente en art la forme peut-être la plus efficace de la révolution.

le sens que je donne ici à pauvrisme est discutable, mais pourquoi pas disserter à propos de pauvrophobie, misérophobie, paupérophobie, prolophobie ? Je confie à ma lectorate ce riche questionnement

2) dommage que Victor Hugo n'ait pas poursuivi sur cette lancée, de 1838, dans Choses vues


Victor Hugo a écrit:
Quel mot profond « le prolétaire » ! Ce mot contient la race et contient le labeur. Les prolétaires ! Quel mot ! C’est le mot vrai. Ni un reproche, ni une injure. Le passé, qui était insolent parce qu’il était le petit nombre, appelait le grand nombre : « les manants ». La question politique est résolue : la République est faite, rien ne la défera, reste la question sociale. Elle est plus simple et plus terrible. La voici : pourquoi y a-t-il des propriétaires ? Avez-vous réfléchi à ce mot prolétaires ? Pas un mot plus profond… D’où vient un tel homme qui peut dire à la société humaine… cette terre est à l’homme.

accessoirement, ce mot race nous rappelle que Marx utilisait l'expression race des prolétaires, et que race sociale peut s'entendre doublement, mais pourquoi diantre a-t-on oublié ce sens victohugoien et marxien ?

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Jeu 24 Aoû - 15:44


il arrive à Francis Cousin, cet ami de Radio Courtoisie et d'Égalité et réconciliation, d'expliquer clairement les choses. Il est ici assez proche du point de vue des théoriciens de la communisation, mais s'il considère le prolétariat universel comme la classe révolutionnaire, il ne le réduit pas à la classe ouvrière productrice de plus-value, ce qui est impossible sous la domination réelle du capital, au point que je ne comprends pas la position de Théorie Communiste sur le sujet



01 février 2017

il n'en reste pas moins que pour moi, cela reste pris dans le syllogisme marxien du prolétariat, devenu dans la décomposition du programmatisme ouvrier une tautologie

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Sam 2 Sep - 13:05


lu dans la discussion de dbdf sur l'organisation à propos d'un texte de Jacques Camatte. J'ignorais d'où sortait sa caractérisation de Théorie communiste comme "structuralisme prolétarien". Merci donc à cet anonyme


Anonyme 01/09/2017 à 21:01 #18
Citation :
» (le prolétariat) joue chez les rédacteurs de Théorie Communiste et de Crise Communiste (le rôle) de sujet transcendant ; ce qui est logique et cohérent avec toute leur théorie, puisqu’ils développent un structuralisme prolétarien. Ils ne peuvent sortir d’une structure plus ou moins coagulée qu’à l’aide d’un sujet transcendant. »

Jacques Camatte Contre une trop lente disparition, 1978

voici le texte complet, daté de décembre 1977. Il a été publié dans SUPPLEMENT AU N°2 SERIE III d'INVARIANCE en février 1978. Je corrige les fautes de frappe et d'orthographe pour faciliter la lecture

Jacques Camatte a écrit:
CONTRE UNE TROP LENTE DISPARITION

Le prolétariat en tant que concept opérationnel n'en finit pas de resurgir. La plupart de ceux qui opèrent cette résurrection constatent, pourtant, eux-même, à quel point il est évanescent, surtout lorsqu'ils doivent l'évaluer à partir du pôle révolutionnaire où ils voudraient le trouver. [c'est la rétroprojection du schéma communisateur futur sur le présent que je reproche à cette théorie]

Nous avons signalé diverses figures qu'a pris le prolétariat au cours du vaste mouvement où se sont opérés ses divers avatars. Ainsi on a indiqué que pour les situationnistes, il a joué le rôle de sujet esthético-sexuel. Il joue maintenant chez les rédacteurs de "Théorie Communiste" et de "Crise Communiste" celui de sujet transcendantal; ce qui est logique et cohérent avec toute leur théorie puisqu'ils développent un structuralisme prolétarien. Ils ne peuvent sortir d'une structure plus ou moins coagulée qu'à l'aide d'un sujet transcendantal.

La définition du prolétaire de la part situationnistes avait au moins l'avantage d'anticiper la problématique des nouveaux philosophes. En effet, pour le définir, ils faisaient appel au pouvoir. C'est la perte de ce dernier qui était déterminante. Il ne s'agit pas ici de critiquer cette formulation en faisant remarquer entre autres, que tout homme placé à n'importe quel niveau de la société peut-être démuni de ce pouvoir. Ce qui importe, c'est le mode de saisi le pouvoir, de façon négative, à la base. Car si l'on n'a plus de pouvoir sur sa vie, peut-on avoir un être ?

Ainsi, même lorsque la philosophie est mise de côté, elle réapparaît masquée, on a différentes figures de l'être qui nous ont été ou nous sont proposées. Avec Marx l'être est productif; c'est lui qui est reconnu comme essentiel. Avec les économistes, surtout les marginalistes, l'être est valeur. Ce qui n'a pas de valeur, ne peut pas être. Maintenant, il y a de l'être s'il y a du pouvoir. Cependant, en définitive, l'être commun de tous ces êtres n'est jamais saisi (sauf chez Marx) : le capital-communauté fondant le tout, le but, le référentiel. Et lorsque l'interrogation se fait sur l'être, il disparaît. Ainsi lorsqu'il est question du rapport de l'être au langage, à la sexualité, à la normalité, à l'aliénation. Dans ce cas, il s'agit pourtant du posé de l'être (!).

Le prolétaire serait celui qui est aliéné et qui le sait; le bourgeois, le capitaliste ne serait pas aliéné, ou, s'il est reconnu comme tel, il ne peut pas le savoir, à moins que, dans la représentation, il ne devienne prolétaire !! Ce sont toujours des saisies d'êtres parcellaires. Cela n'implique en aucune façon que je veuille qu'on en revienne à un discours sur l'être à la façon de Heidegger, je veux seulement signaler la décadence que ce dernier prévoyait, percevait de la philosophie, de la pensée; comme le prouve à suffisance celle des nouveaux philosophes. A leur sujet , on peut parler qu'étant donné l'importance que prend actuellement l'écologie, donc une certaine conception de la nature, un nouveau nouveau philosophe puisse se manifester en remettant à la mode Schelling. En plus de sa philosophie de la nature, il a exprimé un autre possible historico-philosophique.

C'est à cause -en partie- de cette décadence de la pensée qu'il y a une si lente disparition de toute l'archéologie prolétarienne. On retrouve la problématique de l'être avec ceux qui affirment une existence générique afin de pouvoir être et surtout pouvoir être en médisant ceux qui ne reconnaissent pas leur être générique auquel ils sont tant attachés. Ainsi Bricianer (cf, revue Spartacus) le font éperdument des arguments théoriques que je fournis contre une revendication perdurée de la dictature du prolétariat, ce qui lui importe c'est de pouvoir à la fin de son article faire une critique personnelle en disant en particulier que je suis isolé.

Ainsi, en discréditant quelqu'un il ne connait même pas, il peut accréditer son existence se poser être. Il a vérifié son pouvoir sur
la réalité en regénérant son pouvoir d'insulter. Si au moins, il exposait ma vie réelle, concrète et parvenait à la conclusion qu'il exhibe cela pourra participer d'une part de réalité. Comment peut-il à la lecture de quelques textes, en arriver à un jugement sur ce que je puis être de même comment moi pourrais-je à la lecture de ses travaux sur les conseillistes (intéressants) et à partir de cet article dire que c'est un homme qui n'a jamais profondément aimé, ni n'a jamais été ravi par l'abyssal amour d'une femme et qu'il s'est consolé inconsciemment, en aimant le prolétariat ?

L'intérêt de la critique de Bricianer est de révéler un mode d'être par délégation que j'ai retrouvé chez d'autres critiques qui généralement écrivent un article plus ou moins long pour pouvoir soit dans le cours du texte soit à la fin, placer leur petite calomnie. Ils veulent donner l'illusion qu'ils abordent les problèmes concrètement et non dans l'abstrait alors que, dès le départ, à cause de leur représentation où le prolétariat, sujet autonomisé, envahit tout, ils ont perdu toute trace de concret. Ce phénomène ne leur est pas particulier. L'évanescence du concret concerne tout le monde ; Les hommes et les femmes crèvent de ne plus le vivre. Nous y reviendrons.

Cette lente, trop lente, disparition du concept de prolétariat n'est pas la seule. Il en est de même pour la démocratie, l'anti-fascisme, la bourgeoisie, la société communiste, l'aliénation. Ce dernier concept est follement opérationnel chez tous les théoriciens ultra-gauches mainteneurs-défenseurs du prolétariat. En effet ce dernier est sa manifestation et sa destruction potentielle. S'il n'y a plus d'aliénation, le prolétariat ne se justifie plus et réciproquement. Il est donc évident que toute analyse de ce monde vise à montrer comment la réalité de ces concepts s'évanouit et à faciliter ainsi leur disparition.

Là ne s'épuise pas notre tâche, nous nous occupons de moins en moins de ce monde et de plus en plus de celui qui doit le remplacer. Voilà pourquoi j'ai ajouté aux lettres prévues quelques unes traitant des rapports individuels affectifs, car là est une question essentielle de notre devenir.

JACQUES CAMATTE Décembre '1977.

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Lun 4 Sep - 20:14


LE MARXISME D'ANDRE GORZ

Michael Löwy blog Médiapart, 2 septembre 2017

André Gorz était il-marxiste ? On peut plutôt parler d'une présence du marxisme dans sa pensée. Une pensée qu'on pourrait caractériser comme un socialisme écologique - ou un ecosocialisme - qui s'inspire de Marx et de certains marxistes hétérodoxes dans sa critique de la société (capitaliste) existante, et dans sa formulation d'un projet de société alternative.

Michael Löwy a écrit:
Ce titre semble une provocation : Gorz n'a-t-il pas fait, en 1980, ses "Adieux au Marxisme" ? Telle semble être l'opinion de beaucoup de ses partisans ou adversaires. Mais voici, par contraste, le point de vue d'un observateur intelligent, distant mais non dépourvu de sympathie, Alain Touraine, en 1993 : "André Gorz est le plus vraiment marxiste des penseurs européens et aussi - faut-il dire : mais aussi ? - le plus imaginatif et le plus activement antidoctrinaire. Avec lui le marxisme a la force libératrice qu'il avait chez...Marx, quand celui-ci critiquait le jacobinisme français ou la droite hégélienne". [1] Le philosophe Arno Münster, gorzien éminent, constate à la fois sa distance et son attachement persistent au marxisme : "malgré le scepticisme dont il faut preuve concernant ce concept central de la sociologie marxiste, Gorz continue, après la publication d'Adieux au prolétariat, de raisonner et de penser dans le cadre de la plupart des autres concepts clés de la théorie marxiste, dans la perspective d'opérer une synthèse entre l'écologie politique et une critique de l'économie politique expurgée de ses dogmes". [2] Enfin, Françoise Gollain, une autre gorzienne importante,   résume ainsi son itinéraire : "Contre la tradition marxiste dominante et de nombreux écrits de Marx lui-même d'une part, et contre une écologie entretenant le statu-quo d'autre part, il a voulu s'inspirer du Marx humaniste, antiproductiviste et libertaire, penseur de l'avénément d'une société de l'association".[3]      Que faut-il conclure ?

        Sans aucun doute, le Gorz des années 1960 ou 70 se situait dans le camp du marxisme; un marxisme existentialiste, proche de Sartre, qui avait proclamé dans Questions de méthode : "le marxisme est l'horizon indépassable de notre temps". En 1968-70 Gorz tend vers un gauchisme tiers-mondiste que, selon son biographe Willy Gianinazzi, "on peut aisément rapprocher en France des positions neotrotskystes de la Jeunesse communiste revolutionnaire (JCR)" de Daniel Bensaïd. [4]   Au cours des années 1970 il est proche aussi d'un grand marxiste hétérodoxe, Herbert Marcuse, avec lequel il maintiendra un dialogue constant. Mais avec Adieux au prolétariat (1980) n'a t-il pas pris congé, de forme définitive, avec toutes les idées marxistes ?   Le principal intéressé peut nous donner la réponse la plus pertinente à cette question. Voici ce qu'on trouve dans un entretien avec Marc Robert, publié dans Ecorev en 2005 :

    "Adieux n'avait rien d'une critique du communisme, au contraire. Je m'en prenais aux maoistes, à leur culte primitiviste d'un prolétariat mythique (...). C'est aussi une critique acerbe de la social-démocratisation du capitalisme à laquelle se réduisait le marxisme vulgaire, et de la glorification du travail salarié.
"[5]

        Certes, en refusant la centralité de la lutte de classes, et le rôle émancipateur du prolétariat, Gorz s'éloignait de deux thèses fondamentales du marxisme - et non seulement dans sa forme maoiste ou social-démocrate. Dans le livre de 1980 il a tenté de remplacer la classe ouvrière par la "non-classe des non-travailleurs"...C'était une hypothèse bien hasardeuse, qu'il semble abandonner par la suite, sans pour autant revenir au "prolétariat".  Il va même jusqu'à dire, dans un entretien avec des interlocuteurs brésiliens en 2005, que "travail et capital sont fondamentalement complices par leur antagonisme pour autant que 'gagner de l'argent' est leur but déterminant".   Il semble ici réduire le point de vue des travailleurs au syndicalisme corporatiste le plus borné... [6] Pourtant, en 1983, dans Les Chemins du paradis, il avait développé une vision bien plus nuancée de cet antagonisme : "C'est par le fait de tout ramener à des catégories économiques que le capitalisme est un antihumanisme (...) Les revendications ouvrières les plus fondamentales et les plus radicales ont été des combats contre la logique économique, contre la conception utilitaire, échangiste, quantitativiste du travail et de la richesse". [7]   Curieusement, dans le même texte de 2005 on trouve l'idée, qui me semble essentielle, de la convergence entre ceux qui ont et ceux qui n'ont pas un travail : la stratégie de domination du capital, écrit-il, consiste à "empêcher que travailleurs et chômeurs s'unissent pour exiger un autre partage du travail et de la richesse socialement produite". [8]

        En tout cas, il est évident que l'appropriation du marxisme par Gorz est séléctive.   Si l'on peut parler d'un marxisme de Gorz - ou, si l'on prefère, d'un attachement à la pensée de Marx et de certains marxistes hétérodoxes, de Marcuse et Jean-Marie Vincent à Robert Kurz - c'est surtout à propos de deux questions - il est vrai, essentielles -  qui sont au cœur de son engagement écologique, ou, pour reprendre le terme utilisé par Françoise Gollain, écosocialiste : l'anticapitalisme, et l'alternative communiste comme civilisation du temps libre. Essayons d'analyser ces deux moments, en nous référant principalement au recueil Ecologica, qui rassemble des textes de différentes périodes, et qui constitue une sorte de testament politico-théorique d'André Gorz.  


L'anticapitalisme.

       Comme l'observe à juste titre Willy Gianinazzi, la critique marxienne du capital "demeure pour Gorz irremplaçable : il n'aura de cesse de s'appuyer sur elle". [9] Cette critique gorzienne du mode de production capitaliste, loin de s'adoucir, semble se radicaliser de plus en plus à partir de 1980, notamment en rapport avec sa réfléxion sur l'écologie. Par exemple, dans l'interview avec Marc Robert cité ci-dessus, il observe :

        "L'écologie n'a toute sa charge critique et éthique que si les dévastations de la Terre, la destruction des bases naturelles de la vie sont comprises comme les conséquences d'un mode de production, et que ce mode de production exige la maximisation des rendements et recourt à des techniques qui violent les équilibres biologiques. " Et inversement : l'écologie politique, avec sa théorie critique des besoins "conduit en retour à approfondir et à radicaliser encore la critique du capitalisme". [10]    

        Dans son analyse critique des dégats écologiques du capitalisme, il se refère directement à certains passages du Capital. Par exemple, dans l'entretien avec les brésiliens de l'Unisinos (2005), il signale :

    "Sous l'angle écologique, l'accélération de la rotation du capital conduit à exclure tout ce qui diminue dans l'immédiat le profit. L'expansion continuelle de la production industrielle entraîne donc un pillage accéléré des ressources naturelles. Le besoin d'expansion illimitée du capital le conduit à chercher à abolir la nature et les ressources naturelles pour les remplacer par des produits fabriqués, vendus avec profit. (...) Ce que Marx écrivait il y a cent quarante ans dans le livre premier du Capital est d'une étonnante actualité".
  Suit le célèbre passage du Capital où Marx constate que "chaque progrès de l'agriculture capitaliste est un progrès non seulement dans l'art d'exploiter le travailleur, mais encore dans l'art de dépouiller le sol; chaque progrès dans l'art d'accroître sa fertilité pour un temps, un progrès dans la ruine de ses sources durables de fertilité". [11]

        Curieusement on trouve peu de critiques de Gorz aux limites de la réflexion écologique chez Marx. Il ne reprend pas à son compte les attaques de nombreux écologistes (Alain Lipietz, parmi d'autres) contre le supposé "prométhéisme" de Marx.   Le débat, qui a beaucoup occupé les eco-marxistes américains, depuis les années 1980 jusqu'au aujourd'hui, sur les avancées et les contradictions de Marx et Engels sur la question du rapport à la nature, ne semble pas l'intéresser. Apparemment il ne connaît pas les travaux de James O'Connor et Joel Kovel, rédacteurs de la revue Capitalism, Nature and Socialism, ou, dans les années 2000, de John Bellamy Foster et Paul Burkett, de la Monthly Review.

        La critique du capitalisme et l'urgence de sortir de ce système destructif gagnent une nouvelle dimension avec le changement climatique. Dans un de ces derniers écrits, lui aussi destiné à Ecorêv, "La sortie du capitalisme a déjà commencé" (2017), Gorz insiste :

       "La question de la sortie du capitalisme n'a jamais été plus actuelle. Elle se pose en des termes et avec une urgence d'une radicalité nouvelle".   Rejettant les illusions de l'écologie social-libérale dans un capitalisme vert, il se rallie à une version résolument anticapitaliste de la décroissance et pose la nécessité, à la lumière de la crise climatique, d'un changement civilisatoire radical :

        "Il est impossible d'éviter une catastrophe climatique sans rompre radicalement avec les méthodes et la logique économique qui y menent depuis cent cinquante ans. (...) La décroissance est donc un impératif de survie. Mais elle suppose une autre économie, un autre style de vie, une autre civilisation, d'autres rapports sociaux". [12]

    Mais il existe un autre aspect de l'analyse gorzienne du capital où il est proche de certains écrits de Marx : l'optimisme technologique... Par exemple, dans le Capital I, Marx affirme : "La socialisation du travail et la centralisation de ses ressorts matériels arrivent à un point où elles ne peuvent plus tenir dans leur enveloppe capitaliste. Cette enveloppe se brise en éclats. L'heure de la propriété capitaliste a sonné. (…) La production capitaliste engendre elle-même sa propre négation avec la fatalité qui préside aux métamorphoses de la nature".[13] Personnellement, en tant que "éco-marxiste", je m'inscrit en faux contre ce genre de raisonnement...Non seulement parce que les "fatalités" n'existent pas dans l'histoire sociale, mais aussi parce que le capitalisme n'est pas seulement une "enveloppe" : il détermine la nature même de la production et des forces productives.

        Or, on retrouve l'argument de Marx chez Gorz, sous une forme modifiée, à la lumière des changements technologiques contemporains (l'informatique, Internet, etc).   Il semble convaincu que, grâce aux logiciels libres, "la propriété privée des moyens de production et donc le monopole de l'offre deviennent progressivement impossibles (...). Il s'agit là d'une rupture qui mine le capitalisme à sa base";    ou encore, que "le capitalisme lui-même, sans le vouloir, travaille à sa propre extinction en développant les outils d'une sorte d'artisanat high tech". [14] Bref, comme le constate Willy Gianinazzi, le logiciel libre a nourri "les espoirs les plus utopiques, voire infondés de Gorz". [15]   Françoise Gollain se distancie elle aussi de cet optimisme technologique, en constatant, avec acuité, son affinité avec certaines analyses de Marx : "L'assertion selon laquelle ' c'est le capitalisme lui-même, qui, sans le vouloir, travaille à sa propre extinction (...)', porte la marque indéniable de la conception marxienne du rôle révolutionnaire de l'évolution de la structure de la production". [16]

    Heureusement Gorz échappe au piège de ce fatalisme optimiste, c'est à dire la croyance dans une auto-destruction du capitalisme - croyance partagé, dans une large mesure, par Robert Kurz et les théoriciens de la critique de la valeur -    grâce à son humanisme marxiste sartrien, allérgique aux déterminismes et assoiffé de liberté. Par exemple, dans Métamorphoses du travail (1988) il s'affranchit clairement de tout automatisme de ce genre :

      "Nous ne serons libérés par un déterminisme matériel et comme à notre insu. Le potentiel de libération qu'un processus contient ne s'actualise que si les homes s'en emparent pour se faire libres". [17]

        L'autre correction apportée par Gorz c'est, comme l'observe F. Gollain, la prise de conscience de l'ambivalence structurelle des nouvelles technologies, comme la micro-électronique, qui peuvent servir autant à l'hypercentralisation qu'à l'autogestion. [18]   Sans adhérer à la technophobie de certains écologistes, Gorz n'est pas moins persuadé que "le socialisme ne vaut pas mieux que le capitalisme s'il ne change pas d'outils".   Dans l'entretien avec Marx Robert il reprend cette formule déjà présente dans Ecologie et Politique (édition de 1978), et l'explique ainsi (en se référant encore une fois aux Grundrisse) : si la classe ouvrière s'emparait des moyens de production du capitalisme sans les changer radicalement "elle finirait pas reproduire (comme cela s'est fait dans les pays sovietisés) le même système de domination" - et, pourrait-on ajouter, le même système de destruction de l'environnement. [19]


le communisme, civilisation du temps libre

        Gorz n'est pas seulement rédévable à Marx dans sa critique du capitalisme, mais aussi dans sa conception de cet autre mode de production, de cet autre civilisation qu'il appelle de ses voeux : le socialisme. Voici ce qu'il écrit dans Adieux au prolétariat, son livre apparemment le plus éloigné du marxisme :

     " Seul le socialisme - c'est à dire : seule une façon de produire dégagée de l'impératif du profit maximum, gérée dans l'intérêt de tous et par tous ceux qui y concourent - seul le socialisme peut se payer le luxe de rechercher la plus grande satisfaction au moindre coût possible. Seul il peut rompre avec la logique du profit maximum, du gaspillage maximum, de la production et de la consommation maximum, et de la remplacer par le bon sens économique : le maximum de satisfaction avec le minimum de dépense. (...) L'utilisation du terme 'socialisme' est d'ailleurs ici impropre. C'est plutôt de communisme qu'il faudrait parler (...)".   Et il poursuit quelques lignes plus loin : "L'idée même (...) que la poursuite du 'plus' et 'mieux' puisse le céder à la poursuite de valeurs extra-économiques et non marchandes, cette idée est étrangère à la société capitaliste. Elle est, en revanche, essentielle au communisme (...)". [20]  

        Ce qui signifie, traduit en termes écologiques : seul le socialisme/communisme peut dépasser le productivisme et le consumérisme qui conduisent à la destruction de l'environnement naturel. Bien entendu, le communisme dont parle Gorz n'est pas celui des pays du prétendu "socialisme réel", mais une sorte d'eco-communisme d'un type nouveau.

        La signification humaine et écologique du communisme est celle d'une civilisation du temps libre. Il se refère ici à un passage célèbre de Marx, dans le volume III du Capital :  

      "Le règne de la liberté commence là ou finit le travail déterminé par le besoin et les fins extérieures : par la nature même des choses, il et en dehors de la sphère de la production matérielle.   (...) La liberté dans ce domaine ne peut consister qu'en ceci : l'être humain socialisé (vergesellschafte Mensch), les producteurs associés, règlent rationnellement ce métabolisme (Stoffwechsel) avec la nature, le soumettant à leur contrôle collectif, au lieu d'être dominés par lui comme par un aveugle pouvoir; ils l'accomplissent avec les efforts les plus réduits possibles, dans les conditions les plus dignes de leur nature humaine et les plus adéquates à cette nature.   C'est au-delà de ce règne que commence le dévéloppement des puissances de l'être humain, qui est à lui-même sa propre fin, qui est le véritable règne de la liberté, mais qui ne peut s'épanouir qu'en s'appuyant sur ce règne de la nécessité. La réduction de la journée de travail est la condition fondamentale." [21]

        Gorz traduit cette approche en termes écologiques, dans plusieurs de ces écrits; par exemple dans un article de 1992 dans la revue Actuel Marx : "Le sens fondamental d'une politique écosociale (...) c'est de rétablir politiquement la corrélation entre moins de travail et moins de consommation d'une part, plus d'autonomie et plus de sécurité existentielles, d'autre part, pour chacun et chacune. Il s'agit, autrement dit, de garantir institutionnellement aux individus qu'une réduction générale de la durée de travail ouvrira a tous (...) une vie plus libre, plus détendue et plus riche".  [22]

        Il se refère aussi souvent à un passage des Grundrisse de Marx, où celui-ci proclame : "Le libre developpement des individualités et (...) la réduction à un minimum du travail nécessaire de la société (deviennent le but de la production), à quoi correspond alors le développement artistique, scientifique, etc, des individus (...). Ce n'est plus alors la durée du travail mais le temps libre qui est la mesure de la richesse". [23]   Commentant ce passage et d'autres semblables dans les Grundrisse, Gorz écrit dans un texte de 2001 : "Considérer le développement des facultés humaines comme création de richesse, c'est déjà, en effet, abandonner une conception marchande-utilitaire-économiste de la richesse. Prendre le développement humain comme fin en lui-même, c'est à dire qu'il vaut pour soi, indépendement de son utilité économique immédiate".[24]   Cette rupture avec la conception capitaliste de la richesse est, pour Gorz, un pas essentiel vers une nouvelle civilisation écologique, au délà du productivisme et du consumisme. Dans un essai significativement intitulé "Bâtir la civilisation du temps libéré" (1993) il appelle de ses vœux "une société dans laquelle la richesse se mesurera au temps liberé du travail, au temps disponible pour les activités qui portent leur sens et leur fin en elles-mêmes et se confondent avec l'épanouissement de la vie". [25] Cet argument est donc directement inspiré par les écrits de Marx, mais, là aussi, Gorz leur donne une dimension nouvelle, socio-écologique, qui n'est pas nécessairement présente chez l'auteur des Grundrisse.

        Dans le passage du Capital III ci-dessus, Marx fait référence aux "producteurs associés, règlent rationnellement ce métabolisme avec la nature, le soumettant à leur contrôle collectif" : c'est l'idée de la planification socialiste de la sphère du travail nécessaire qui est ici suggérée.   Le concept de planification n'est pas souvent présent dans les écrits de Gorz, qui semble l'identifier à la planification centralisée bureaucratique de l'Union Soviétique stalinienne; mais on le trouve, formulé dans des termes explicitement marxiens, dans... Adieux au proletariat; c'est d'ailleurs un passage repris dans Ecologica :

        "La sphère de la nécessité, et donc du temps de travail socialement nécessaire, ne peut être réduit au minimum que par une coordination et une régulation aussi efficaces que possible des flux et des stocks : c'est à dire par une planification démultipliée (articolata) (...) La seule fonction d'un Etat communiste es de gérer la sphère de la nécessité (qui est aussi celle des besoins socialisés) de telle manière qu'elle ne cesse de se rétrécir et de rendre disponibles des espaces croissants d'autonomie". [26]



----------------



        Pour conclure : Gorz était-il marxiste ? Si l'on considère qu'existent, selon la belle formule d'André Tosel, "mille marxismes", ne pourrait-on pas imaginer aussi un "marxisme gorzien" ? Je ne le pense pas. Pour commencer, Gorz lui-même ne se reconnaîtrait pas dans une telle définition, après 1980. Il me semble plus juste et plus approprié, de parler d'une présence du marxisme dans sa pensée. Une pensée qu'on pourrait caractériser comme un socialisme écologique - ou, selon les gorziens Arno Münster et F. Gollain, un ecosocialisme - qui s'inspire de Marx et de certains marxistes hétérodoxes dans sa critique de la société (capitaliste) existante, et dans sa formulation d'un projet de société (socialiste) alternatif.   Comme le suggère le titre de cet article, il y a du marxisme chez Gorz, et son œuvre, une des plus importantes dans l'écologie critique du 20ème siècle, n'est pas compréhensible sans cette dimension.  



[1] Cité par Willy Gianinazzi, André Gorz, une vie, Paris, La Decouverte, 2017, p. 250.

[2] Arno Münster, André Gorz ou le socialisme difficile, Paris, Lignes, 2008, pp. 44-45.

[3] Françoise Gollain, Andre Gorz, pour une pensée de l'écosocialisme, Le passager clandestin, série "Les précurseurs de la décroissance", 2014, p. 10.

[4] W.Gianinazzi, op.cit. p. 129.

[5] André Gorz, Ecologica, Paris, Galilée, 2008, p.18;

[6] In Ecologica, p. 133.

[7] A.Gorz, Les Chemins du paradis. L'agonie du capital, Paris, Galilée, 1983, p. 101.

[8] In Ecologica, p. 143.

[9] W.Gianinazzi, André Gorz, p. 216.il est

[10] Ecologica, p. 15.

[11] Ecologica, pp. 137-139. Soit dit en passant, ce texte est important comme dénonciation, par Marx, du progrès capitaliste comme "progrès destructif".

[12] Ecologica, p. 29.

[13] Marx, Le Capital, trad. Joseph Roy, Paris, Editions Sociales, 1969, tome I, pp. 566-567.

[14] Ecologica, pp. 39, 116.

[15] W.Gianinazzi, André Gorz, p. 319.

[16] F.Gollain, André Gorz, pp. 51-52.

[17] A.Gorz, Métamorphoses du travail, quête de sens. Critique de la raison économique, Paris, Galilée, 1988, pp. 225-226.

[18] F.Gollain, André Gorz, p. 49.

[19] A.Gorz, Ecologica, p. 17. Il est surprenant que dans cet entretien avec Marc Robert, qui est sans doute un des textes les plus importants du dernier Gorz, la classe ouvrière ré-apparaît comme sujet de la transformation sociale...

[20] Ecologica, pp.98-100.

[21] Cité d'après Karl Marx, Morceaux Choisis, trad. Henri Lefebvre et Norbert Gutermann, Paris, Gallimard, 1934, pp. 234-235. Traduction légèrement corrigée par nous, voir Marx, Engels, Werke, vol. 25, Berlin, Dietz Verlag, 1968, p.828.

[22] Ecologica, pp. 66-67.

[23] Marx, Grundrisse des Kritik der politischen ökonomie, Berlin, Dietz Verlag, 1953, p.596. Traduction en français par Gorz lui-même, cf. W.Gianinazzi, André Gorz, pp. 104-105.

[24] A.Gorz, "Richesse, travail et revenu garanti", 2001, cité par W.Gianinazzi, Op.cit. p.305;

[25] A.Gorz, "Bâtir la civilisation du temps liberé" (1993), cité par W.Gianinazzi, Op.cit. p.299.

[26] Ecologica, pp. 104-105.

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Mar 19 Sep - 6:27


importé de 5) UNE CLASSE POUR LA RÉVOLUTION sujet révolutionnaire, composition et constitution


19. composition/constitution en classe
la conscience du capital comme facteur d'unité

lecture commentée de Endnotes

la clef théorique des luttes pour une révolution communiste totale

LA Theses, EndNotes, Los Angeles, décembre 2015
Citation :
5- Dans le même temps, le déclin de l’identité ouvrière révéla une multiplicité d’autres identités, s’organisant par rapport à des luttes (2) jusqu’alors plus ou moins réprimées. Les «nouveaux mouvements sociaux» qui en résultent ont montré clairement, en retour, dans quelle mesure la classe ouvrière homogène était en réalité de nature composite (2). Ils ont aussi établi que la révolution doit impliquer plus que la réorganisation de l’économie : elle exige l’abolition des distinctions de genre, de race et de nation, etc. Mais dans la confusion des identités émergentes, chacune avec ses propres intérêts sectoriels, on ne sait pas exactement ce que doit être cette révolution. Pour nous, la population excédentaire n’est pas un nouveau sujet révolutionnaire (3). Il s’agit plutôt d’une situation structurelle dans laquelle aucune fraction de la classe ne peut se présenter comme le sujet révolutionnaire. (4)

1. on retrouve mon concept d'identités de luttes
2. clarifier : lesdits "mouvements sociaux" mènent des luttes défensives (retraites, travail), de même que la classe ouvrière unie, y compris racialement, menait des luttes revendicatives sur le salaire ou l'emploi. Son caractère composite ne la conduisait pas plus hier à devenir révolutionnaire que ces mouvements aujourd'hui, car sur des intérêts revendicatifs ou défensifs communs mais partiels, la classe ouvrière était unie, et ces mouvements transclassistes le sont aussi
3. ce que j'ai nommé sous-prolétariat ne peut s'attaquer sur tous les fronts au capital, ce qui ne l'exclut pas comme composante d'une classe de la révolution à partir de sa situation
4. aucune fraction d'un sujet caduque, mais une nouvelle classe ?


6- Dans ces conditions, l’unification du prolétariat n’est plus possible (6). Cela peut sembler une conclusion pessimiste, mais il a une implication inverse qui est plus optimiste : aujourd’hui, le problème de l’unification est un problème révolutionnaire. Au sommet des mouvements contemporains, sur les places et les usines occupées, dans les grèves, les émeutes et les assemblées populaires, les prolétaires (6) ne découvrent pas leur pouvoir en tant que véritables producteurs de cette société, mais plutôt leur séparation en une multiplicité d’identités (statut d’emploi, genre, race, etc.). Celles-ci sont marquées et tricotées par l’intégration désintégrée des États et des marchés du travail. Nous décrivons ce problème comme le problème de la composition (6) : des fractions prolétariennes diverses doivent s’unifier (6), mais ne trouvent pas une unité faite dans les termes de cette société déréglée.

6. le texte va et vient entre prolétariat sujet caduque et nécessité de l'unification d'une classe qu'il ne voit que chez lui, d'où il ressort que "le problème de la composition" est pour Endnotes un problème de recomposition

7 - C’est pourquoi nous pensons qu’il est si important d’étudier en détail le déroulement des luttes. Ce n’est que dans ces luttes que l’horizon révolutionnaire du présent est défini. Au cours de leurs luttes, les prolétaires improvisent périodiquement des solutions au problème de la composition (7). Ils appellent à une unité fictive, au-delà des termes de la société capitaliste (plus récemment : le black bloc, la démocratie réelle, 99%, le mouvement pour les vies noires, etc.), comme un moyen de lutter contre cette société. Tandis que chacune de ces unités improvisées s’effondre inévitablement, leurs échecs cumulatifs tracent les séparations qu’il faudrait surmonter par un mouvement communiste (8 ) dans le chaotique tumulte d’une révolution contre le capital.

7. partir des luttes apparaît l'exigence de nombre de théoriciens, avec ou sans présupposition prolétarienne
8. ces séparations ne sont pas que fragmentations du prolétariat : femmes, races, écologie...


8-  C’est ce que nous voulons dire quand nous disons que la conscience de classe, aujourd’hui, ne peut plus être que la conscience du capital (9). Dans la lutte pour leur vie, les prolétaires doivent détruire ce qui les sépare. Dans le capitalisme, ce qui les sépare est aussi ce qui les unit : le marché est à la fois leur atomisation et leur interdépendance. C’est la conscience du capital comme notre unité dans la séparation qui nous permet de poser, à partir des conditions existantes – même si c’est seulement comme un négatif photographique – la capacité humaine pour le communisme.

9. ce qui nous indique que c'est la conscience du capital qui donne le contenu au dépassement des identités de luttes particulières pour une constitution en classe qui n'a pas à être une recomposition du prolétariat/classe ouvrière. Celles/ceux qui dans ces luttes ont cette conscience y travaillent pour l'unification, ou pour paraphraser le Manifeste de 1847 : les communistes ne forment pas un parti opposant les luttes particulières. Ils n'ont point d'intérêts qui les séparent de l'ensemble de la classe contre le capital.

l'histoire ne repasse pas les plats

la constitution d'une classe pour abolir exploitation et dominations doit être pensée vers l'avenir en des termes nouveaux prenant en compte le caractère inédit d'une révolution abolissant le capital au-delà de l'autonomie. Ses contenus sont incomparables avec toutes les révolutions antérieures et ne peuvent être ceux d'une révolution prolétarienne, et pas davantage comparables aux intérêts communs dans une lutte revendicative ou défensive, communs mais partiels car dépassant les différences seulement en évitant les oppositions de races, de sexes, de générations, pour défendre salaires, emplois, retraites...

le prolétariat n'a jamais été la classe révolutionnaire universelle

la question n'a jamais été résolue de l'idéal de Marx selon qui le prolétariat devenait la classe universelle en défendant ses "intérêts communs" (de sans réserve, donc contraint) et libérait en même temps l'humanité entière en abolissant les classes. Les luttes prolétariennes des pays capitalistes occidentaux se sont accommodées du colonialisme et n'ont jamais visé la fin de la domination masculine. Cette vision était utopique et aporétique chez Marx, et aucune révolution du passé n'a eu ce contenu total

de fait, le prolétariat n'a jamais été révolutionnaire au-delà de ses intérêts propres, laissant de côté races, genre et plus, et les théoriciens communistes qui l'ont idéalisé ont fait de même, sans voir que concernant ces dominations, il était une classe du capital comme les autres, et peu qu'il ne visait que son affirmation autonome


la clef théorique d'une révolution communiste totale

« La révolution communiste est une révolution totale. Révolution biologique, sexuelle, sociale, économique ne sont que des déterminations particulières ; en privilégier une c'est mutiler la révolution, qui ne peut être qu'en étant tout. » Jacque Camatte, mai 1973

nous avons aujourd'hui sous les yeux les éléments de cette constitution en classe d'une révolution communiste totale, et sur le plan théorique, elle pose beaucoup moins de problèmes que la révolution à titre prolétarien, quand on voit les contorsions communisatrice envisageant dans le même temps l'unité et l'abolition du prolétariat, son absorption des autres classes pour les abolir toutes... immédiatement

c'est davantage un problème de constitution EN classe que de composition DE classe, si on pense celle-ci en surplomb comme unité de catégories sociales autour du prolétariat défragmenté. C'est insoluble en termes théoriques généraux. Il faut descendre au niveau de chaque situation spécifique, de chaque lutte spécifique, de chaque individu y participant

alors oui, il est « important d’étudier en détail le déroulement des luttes », mais tout dépend quels "détails" on y cherche et pour quoi en faire. Le travail théorique consiste à promouvoir la « conscience du capital » dans toutes les luttes particulières, en partant du fait que les individus qui y participent sont confrontés de façon spécifique au capital, parce qu'exploités ou expulsés, ou par leur opposition à la domination masculine, au racisme, à la pollution ou à l'extractivisme..., et tous ensemble confrontés à la police donc à l'État. Autrement dit, on ne peut ni doit empêcher les contradictions (femmes prolos ou pas contre prolos machos, travailleurs blancs contre noirs, etc.) mais leur donner un contenu qui les dépasse vers l'unification de la classe contre le capital. Ce travail théorique n'est pas différent de l'activité communiste dans ces luttes, il en est un aspect

c'est plus facile à dire qu'à faire, car différent dans chaque situation et chaque relation avec chaque personne, mais il n'y aura pas d'autre voie : il n'y a que la lutte et c'est la tâche des communistes de lui donner ce sens Rolling Eyes

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Jeu 21 Sep - 5:27


Que vaut l’esclave du capitalisme ?

Caleb Irri Le Grand Soir 20 septembre 2017


extraction
Orwell a écrit:
Les prolétaires ne se révolteront que lorsqu’ils seront devenus conscients,
et ils ne pourront devenir conscients qu’après s’être révoltés.

Le travail physique épuisant, le souci de la maison et des enfants,
les querelles mesquines entre voisins, les films, le football, la bière et, surtout, le jeu,
formaient tout leur horizon et comblait leurs esprits.
Les garder sous contrôle n’était pas difficile.

Tout ce qu’on leur demandait, c’était un patriotisme primitif
auquel on pouvait faire appel chaque fois qu’il était nécessaire
de leur faire accepter plus d’heures de travail ou des rations réduites.

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MessageSujet: Re: PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?   Sam 14 Oct - 12:25


Les nouveaux habits du prolétariat

France Culture 14/10/2017

Précaires, chômeurs, auto-entrepreneurs… des ouvriers encore nombreux dans la population active aux nouveaux travailleurs d’Uber et de Deliveroo : qui sont les prolétaires de notre société contemporaine ? Ont-ils une conscience de classe ?

Citation :
Le ‘’prolétariat’’ : c’est le mot-clé que nous avons choisi de retenir, dans le cadre de ce week-end exceptionnel que nous vous proposons sur France Culture : ‘’Il y a 100 ans, la révolution russe’’.

Ce mot sent un peu la naphtaline. On ne l’utilise guère plus aujourd’hui. Il renvoie évidemment à Marx et Engels, qui en donnent cette définition : le prolétariat, c’est la ‘’classe des ouvriers salariés modernes qui, privés de leurs propres moyens de production, sont obligés, pour subsister, de vendre leur force de travail’’.

Cette définition trouve ses limites aujourd’hui : le salariat ne permet plus de caractériser, à lui seul, ce que seraient les prolétaires.

Mais qui sont-ils d’ailleurs ? Et ne faut-il pas abandonner ce terme, trop marqué, trop daté, pour d’autres plus pertinents, comme par exemple la notion de "précariat" ?


2012

Citation :
Prolétaire : le mot paraît anachronique tant ont été déçus les espoirs révolutionnaires placés en lui. Même le terme d'« ouvrier » semble banni du débat public. Un « gros mot » qui représente pourtant une réalité : les ouvriers constituent un quart de la population active aujourd'hui. Et plus de la moitié des salariés sont exposés à une forme de pénibilité physique dans leur travail.

Sarah Abdelnour montre que ces termes conservent leur actualité pour comprendre l'évolution du monde du travail. Les nouveaux prolétaires, ce sont d'abord les mêmes que les anciens, les ouvriers soumis à un travail dur pour un salaire faible. Mais ce sont aussi les employés ainsi que tous les travailleurs précaires et mal protégés dont le nombre augmente aujourd'hui, femmes et immigrés en tête. Et si les luttes des nouveaux prolétaires sont encore fragiles, elles n'en portent pas moins des enjeux politiques décisifs pour l'avenir.

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PROLÉTARIAT : je t'aime, un peu, beaucoup... à la folie... pas du tout ?
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