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 sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme

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MessageSujet: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Lun 11 Mai - 12:09


la racialisation des rapports sociaux n'est pas d'abord le produit de discours politiques, elle s'enracine dans les rapports sociaux où domine la question raciale, les dominations raciales recoupant les contradictions de classe

pour les uns, la racialisation serait une pure fabrication médiatico-ploitique, elle n'aurait pas de causes sociales objectives. En d'autres termes, le racisme n'aurait pas d'explication dans les réalités sociales et les contradictions de classe. On pourrait le combattre par des mots... Ce point de vue est partagé de droite à gauche, aussi bien par des "sionistes" que des "marxistes". Deux exemples

Gilles-William Goldnadel : « Le piège incontrôlable du racialisme » Valeurs actuelles. 4 mai 2015 Une carte de visite chargée : William Goldnadel

Gilles-William Goldnadel a écrit:

L'œil de Goldnadel. Chaque semaine, l'avocat Gilles-William Goldnadel propose aux lecteurs de Valeurs actuelles son regard sur l'actualité. Après la polémique soulevée par de multiples bavures policières qui ont été commises aux Etats-Unis ces dernières semaines contre des citoyens noirs, il prévient : « la racialisation à outrance entraîne un sentiment de victimisation exacerbée ».

Et si la racialisation obsessionnelle de tout fait sociétal n'était pas plus dangereuse que le racisme ? À nouveau, aux États-Unis, la question noire est de retour. On ne peut pas dire que la présence d'un homme de couleur à la Maison-Blanche ait apaisé le débat.

Ces derniers mois, à Ferguson comme à Baltimore, la brutalité policière a été mise en cause. Au-delà du légitime débat sur celle-ci, la question raciale s'est imposée, sans qu'il soit possible d'établir avec certitude sa nécessaire causalité. Après des émeutes raciales, suivies de pillages et d'exactions à Baltimore, une animatrice de la chaîne pourtant libérale CNN a osé demander à un sénateur noir s'il pensait, comme Obama, que les jeunes insurgés étaient « des voyous » ? Le politicien outragé, a répliqué : « et pourquoi pas des nègres, pendant que vous y êtes ? ».

La racialisation à outrance entraîne un sentiment de victimisation exacerbée, qui provoque à son tour des réactions en chaîne. Non seulement chez les victimes supposées, mais encore au sein de la population taxée de raciste. Ainsi aux États-Unis, de nombreux blancs soulignent qu'ils font souvent l'objet d'une criminalité noire, sans qu'il soit possible de l'incriminer ès qualité. Une dynamique perverse se met en branle que plus personne ne peut arrêter.

Voilà pourquoi, avoir importé la question raciale en France, au lendemain des saignées de janvier, en évoquant « l’apartheid » était non seulement injuste envers le peuple français, mais encore irresponsable.

Combattons la racialisation du discours politique, Jean-Louis Amselle Le Monde 7 mai
Jean-Louis Amselle a écrit:


Samedi dernier [2 mai], l’émission de Laurent Ruquier, « On n’est pas couché », sur France 2, a donné lieu à une altercation, inhabituelle dans les médias, entre le journaliste Aymeric Caron et l’essayiste Caroline Fourest. Le journaliste accusant l’essayiste de mensonges multiples, cette dernière l’insultant en retour gravement.

Au-delà de cet épisode, ce sont deux positions caricaturales qui se sont exprimées et traduisent bien l’état de confusion intellectuelle et politique dans laquelle baigne notre époque, particulièrement depuis le 11 janvier. Face à la position laïque extrême de Caroline Fourest faisant L’Eloge du blasphème, titre du livre pour lequel elle était invitée sur ce plateau, Aymeric Caron a défendu les positions postcoloniales du Parti des indigènes de la République (PIR), selon lesquelles la défense de la laïcité républicaine et universaliste, type Charlie Hebdo, ainsi que le « philosémitisme d’Etat » ont pour effet de masquer le racisme principal, dirigé envers les musulmans. C’est donc en réalité le principe dévoyé du « deux poids, deux mesures » qui était sous-jacent dans cet affrontement.

Cette dernière thématique apparaît en effet comme particulièrement perverse puisqu’elle aboutit à occulter la véritable nature englobante du racisme, qui doit être combattu dans son entièreté, au-delà de ses différentes variantes. Mais, en rabattant l’ensemble des problèmes sociaux affectant la France, entre autres, sur la thématique de la traite esclavagiste et de la colonisation, on s’interdit d’examiner des formes de...

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Jean-Loup Amselle, gardien de l’universalisme blanc, Malik-Tahar Chaouch PIR Médiapart
Malik-Tahar Chaouch a écrit:
Jean-Loup Amselle, gardien de l’universalisme blanc
12 Commentaires

Malik Tahar-Chaouch, sociologue et membre du Parti des indigènes de la République, répond aux critiques adressées à ce mouvement par l'anthropologue Jean-Loup Amselle, dont le dernier ouvrage critique le multiculturalisme et la fragmentation culturelle du corps social, et range les « Indigènes » au rayon « rouge-brun».

Dans le numéro d’octobre 2014 de la revue Lignes, consacré aux nouvelles extrêmes-droites, et dans son dernier livre, l'Ethnicisation de la France, Jean-Loup Amselle prolonge son entreprise de déconstruction de l’ethnicisation du débat public et des conflits sociaux en France, en s’en prenant directement au Parti des indigènes de la République qui, selon lui, rejoindrait paradoxalement le Front national et Farida Belghoul, Dieudonné et Alain Soral, au sein de cette tendance.

Ses attaques ont été relayées dans la presse de gauche, notamment par Laurent Joffrin dans Libération. Pourtant, cette charge n'a rien d’original: Jean-Loup Amselle nous adresse les reproches qu’on nous fait continuellement, très souvent sans nous avoir vraiment lus, en radotant les mêmes lieux communs qui reposent sur les mêmes postulats idéologiques. Nous profitons donc de cette nouvelle salve pour, à notre tour, situer et déconstruire.

Jean-Loup Amselle développe trois angles d’attaque principaux :

1) Nous serions une expression, parmi d’autres, de l’approche racialiste et identitaire des conflits qui traversent la société française, procurant ainsi des armes à l’extrême-droite, au détriment de l’universalisme républicain des droits humains dont dépendrait le combat contre le racisme.

2) Nous contribuerions de la sorte à la substitution des enjeux objectifs de ces conflits, assimilés par lui à la question sociale et économique, par la mise en scène médiatique de ces conflits en termes ethniques.

3) En nous définissant comme « indigènes », « noirs » et « arabes », nous ne ferions donc que propager la « stigmatisation » raciste dont nous sommes l’objet, alors qu’il faudrait plutôt en déconstruire les qualificatifs essentialistes, en nous assumant comme des citoyens à part entière de la République française.

Ces attaques s’inscrivent dans un propos plus large qu’il a développé dans différents ouvrages ( L’Occident décroché. Enquête sur les postcolonialismes, Stock, 2008, L’ethnicisation de la France, Lignes, 2011). Il y défend l’universalisme des droits humains et l’héritage marxiste de l’approche du conflit social en terme de classes, contre le relativisme postcolonial et la culturalisation et racialisation des luttes sociales. Toutefois – et c’est là que réside toute la subtilité de son propos – il reconnaît les propres ambivalences de la position de surplomb de l’Occident, du républicanisme français et du communisme, renvoyé au passé colonial et aux dérives nationalistes respectives des deux derniers.

Jean-Loup Amselle observe notamment une contradiction, durant la période coloniale, entre l’universalisme des droits humains et le traitement différencié des populations autochtones qu’il associe à un « multiculturalisme français », lié à la nation française et à ses propres définitions culturelles. Cet héritage colonial se serait prolongé, au sein de la société française, et aurait débouché sur les crispations identitaires actuelles, au détriment du « vivre ensemble » et de l’universalité des droits humains. Il lui semble donc qu’il faudrait s’unir sous la bannière de cet universalisme, en dépassant ses ambivalences, leurs continuités dans l’extrême-droite et les réponses réactives et paradoxales de « repli sur soi » qu’elles engendreraient au sein des populations postcoloniales et du PIR.

Pour Amselle, l’ambivalence républicaine et son continuum colonial résident entièrement dans la contradiction entre son « multiculturalisme » et l’universalité des droits humains, c’est-à-dire dans le fait de différencier et culturaliser des populations, ensuite sommées de s’intégrer à l’ordre social qui les repousse de fait à sa périphérie. L’universalisme des droits humains ne serait donc pas en cause : l’entrave au « vivre ensemble », dont ils seraient la garantie, résiderait dans les dérives identitaires de la République, au sein de la matrice culturelle française, et dans le « multiculturalisme » qui les relativiserait.

Son analyse du continuum colonial, au sein de la République française, est partielle, puisqu’elle ne s’attaque qu’à ses réductions identitaires, sans jamais rendre compte de l’implication directe de l’idéologie des droits de l’homme dans la domination raciale. Il observe une contradiction entre ces réductions identitaires et les droits universels de l’homme ; il ne conçoit pas que cet humanisme – blanc ! – est précisément la superstructure de la domination coloniale et de ses continuités postcoloniales. Sa dénonciation du prétendu « relativisme multiculturel » de gauche tend même à légitimer les politiques de coercition, exercées sur les populations postcoloniales, au nom de l’universalisme républicain, dont la gauche française a fait son apanage.

Aux « effets pervers » des postcolonialismes, à l’échelle globale, et à l’ethnicisation du débat public et des conflits sociaux, en France, il oppose donc les deux grands récits de la modernité : l’humanisme des Lumières et la lutte des classes. On sait qu’il existe des contradictions entre ces deux récits. La critique marxiste de l’universalisme abstrait des droits de l’homme – de l’humanisme bourgeois, comme superstructure de la domination de classe, est bien connue. De Soustelle à Camus, l’humanisme républicain, quand il s’est opposé à la lutte de libération nationale du FLN, en défendant le principe d’une « Algérie française » où régnerait réellement une égalité de droits, était investi d’un profond sentiment anticommuniste, identifié à la défense de l’Occident.

Néanmoins, Amselle s’inscrit ainsi dans une tradition bien française – celle du social-républicanisme, notamment incarnée par la figure de Jaurès, qui a combiné le réformisme social-démocrate avec la défense des principes universels de la République française. Cette généalogie a pesé lourd dans l’engagement colonialiste de la SFIO en faveur de la conservation de l’Algérie française. Elle rend compte de l’implication directe de la démocratie libérale universaliste, à la française, dans le colonialisme et donc de la profonde unité entre les agents et expressions politiques de ce dernier. Dans cette perspective social-chauvine, le marxisme ne tient plus qu’un rôle résiduel, vidé de toute substance historique et méthodologique, où on fait un usage artificiel et réactif de ses concepts contre ceux qui combattent l’ordre social raciste.

Le racisme renvoie à un système de domination qui a une base matérielle solide et dans laquelle l’idéologie des droits de l’homme engage des pratiques de domination, dans ce cas spécifiquement liées à l’intégrationnisme républicain. L’ordre républicain traite les populations postcolonisées comme un « corps d’exception ». C’est parce qu’au sein des rapports sociaux engendrés par la domination coloniale et ses continuités postcoloniales, elles forment un « corps indissoluble » de résistances et de mémoires de résistances historiques, culturelles et sociales étendues dans l’espace global. Inversement, ces résistances et mémoires sont activées par la propre propension implacable de l’ordre social ainsi constitué à classifier et hiérarchiser les populations dans le continuum colonial de sa reproduction, où se propage la violence raciste. En ce sens, le problème engage les réciprocités fondamentales entre l’intégrationnisme républicain, comme expression de la domination blanche, et le traitement différencié des populations qu’on somme de s’intégrer, non comme un paradoxe mais comme une conséquence de l’intégrationnisme. C’est dans cette optique qu’il faut appréhender le rapport entre la domination blanche et les indigènes, en France, ainsi que les différentes expériences sociales des indigènes.

Bref, en paraphrasant la réponse de Richard Wright à Sartre, « Il n'y a pas de problème noir aux États- Unis, il n'y a qu'un problème blanc », on doit dire : il n’y a pas de problème indigène, en France, il n’y a qu’un problème blanc. L’intégrationnisme républicain et les populismes d’extrême droite en sont des expressions idéologiques, certes distinctes, mais profondément unies au sein de la domination blanche. Toutefois, en France, afin d’en arriver là, il a fallu d’abord savoir nommer le « problème indigène ». Il a fallu le relier à l’histoire coloniale française et à son continuum, où les descendants des colonisés ont hérité de ce statut, certes pas juridiquement, en tant qu’autochtones, mais socialement, en tant que dominés. Tandis qu’il était noyé et fragmenté sous d’innombrables désignations mystificatrices, la mise en lumière du « problème indigène » a simultanément permis d’avancer vers l’objectivation du « problème blanc ».

De ce point de vue, les attaques d’Amselle contre nous visent précisément à entretenir la confusion, en s’en prenant à nos luttes, au bénéfice du statu quo de la domination blanche et donc paradoxalement des « bruns » qui viennent. En effet, si pour lui l’ethnicisation du débat public va de pair avec la menace « brune », contre la protection républicaine, et constitue un piège où nous serions tombés, pour nous le mirage républicain la contenait depuis longtemps et l’effondrement de cette illusion a au moins l’avantage d’ouvrir les yeux sur la domination blanche, dont la violence se précise. Afin de soutenir une opposition binaire et simpliste entre l’ethnicisation du débat public et l’universalisme républicain, Amselle crée une équivalence fictive entre le racisme de l’extrême-droite et l’antiracisme politique du PIR autour des notions de « race », de « racine » et d’« identité ». Il tend ainsi à valider la thèse d’un « racisme inversé », en convergence avec la définition néoconservatrice de l’antiracisme politique comme un « racisme anti-blanc ». De la sorte, l’alternative se situerait entre les approches ethnicistes du conflit social et l’universalité des droits humains, où il envisage très abstraitement la question sociale.

Il faut, au contraire, souligner la profonde solidarité dans l’ordre postcolonial blanc entre les focalisations identitaires de l’extrême-droite et cet universalisme. L’extrême-droite n’y est que la forme la plus avancée de la lutte pour la conservation du privilège blanc. Et, quand il s’agit de défendre ce privilège, l’extrême droite et la doxa républicaine s’unissent très logiquement pour nous réduire à un « racisme anti-blanc », en renversant le problème. Or, notre approche du conflit social en termes de races sociales, face à la domination raciale, rompt simultanément avec l’universalisme abstrait de l’humanisme blanc et avec la défense identitaire des privilèges blancs. La condition concrète de l’universel se situe précisément dans les luttes des indigènes, pris dans leurs historicités et circonstances sociologiques, contre cette domination.

Dans l’ordre postcolonial blanc, l’opposition radotée entre la « question sociale » et la « question raciale », définie comme une diversion face aux enjeux concrets des luttes sociales, laquelle contribuerait à la fragmentation de ces luttes, a une fonction hégémonique. Elle s’opère au bénéfice des privilèges blancs et, en ce sens, de la domination sociale, ensemble représentés dans la nation et la République, au sein du libéralisme (et de son expression social-démocrate) et de son miroir inversé dans les populismes d’extrême-droite. Elle est également présente dans le « camp social » de la gauche qui, en réduisant les enjeux sociaux de la question raciale à la lutte des classes et en défendant ainsi les privilèges blancs, échoue à construire des contre-hégémonies populaires.

En effet, la condition de la construction de ces contre-hégémonies dépend de la rupture avec le racisme structurel, situé au cœur de l’humanisme républicain, dont la genèse coloniale et ses continuités engagent le capitalisme et le conflit social dans toute son étendue. De ce point de vue, le problème ne réside aucunement dans l’ethnicisation supposée du conflit social, mais plutôt dans les opérations d’occultation de la domination raciale qui accompagnent les offensives racistes contre les populations postcoloniales, c’est-à-dire dans l’imposition d’un sens commun hégémonique qui masque les enjeux concrets du combat antiraciste, notamment aux yeux de ces populations. La lutte des classes n’est pas la condition du dépassement du système raciste qui définit une domination spécifique, aux dimensions multiples, irréductible à l’antiracisme moral de la gauche. De fait, les privilèges blancs alignent les classes populaires sur l’hégémonie, même paradoxalement, ce qui contribue à leur propre démobilisation, à la fragmentation constatée des luttes et à la progression du vote de l’extrême-droite en leur sein. Au contraire, les luttes indigènes contre le système raciste intègrent très concrètement la domination sociale, constituant l’axe irréductible de toute contre-hégémonie. L’abstraction ne réside pas dans l’approche du conflit en termes de races sociales, où la race tiendrait lieu de social par l’entremise de sa mise en scène médiatique, mais dans l’orthodoxie de la lutte des classes désarticulée des enjeux sociaux concrets de la lutte des races sociales que le spectacle politico-médiatique, en multipliant les attaques racistes, vide en même temps de toute substance sociale.

Amselle oppose le mythe républicain aux « communautés inventées » et la complexité des « identités plurielles » à la dialectique de la lutte des races sociales. Le PIR assume cette complexité dans le sens de la lutte des races sociales contre le mythe républicain et les réductionnismes identitaires opérés dans la trajectoire de la domination blanche. Il n’est, de ce fait, pas concerné par les débats typiquement blancs entre le multiculturalisme et l’universalisme républicain. En nous invitant à refuser les qualificatifs stigmatisant d’« indigènes », de « noirs » et d’« arabes », afin de devenir des citoyens à part entière, Amselle nous somme de nous soumettre à l’égalitarisme abstrait de la doxa républicaine. Or, celle-ci est consubstantielle à l’ordre social et politique qui propage les hiérarchies raciales, d’où résultent ces catégories. Ce n’est pas en déguisant sa condition sociale derrière les masques de l’universalisme blanc, dans les termes hégémoniques du système qui la produit, qu’on la dépasse. C’est, au contraire, en l’en assumant en ses propres termes contre le système qu’on le transforme et qu’on la dépasse. Les identités indigènes sont des identités politiques. C’est en tant que « noirs » et « arabes » que nous sommes attaqués et c’est en tant que tels que nous devons lutter, pas dans la perspective du système qui essaie de nous enfermer dans une fausse alternative entre des identités préconçues et l’universalisme blanc. Il nous revient de nous définir nous-mêmes, au sein des rapports sociaux d’où émergent nos combats, et ces combats sont la mesure de l’universel.

Les trajectoires de postcolonisés, en France, en rendent largement compte, puisque la tentation intégrationniste y a été bien plus majoritaire que la prétendue « tentation communautariste ». Le bilan est sans appel. Les passages vers l’extrême droite, du type de ceux de Dieudonné et de Belghoul, sont moins le résultat d’une « dérive ethnique », dénoncée par eux (à l’instar d’Amselle), que l’ultime tentative désespérée de s’intégrer au corps national, après l’échec de l’intégration républicaine. L’universalisme républicain et le salut patriotique, quand ils dénoncent les ambivalences du « multiculturalisme » de la gauche républicaine, ont au moins en commun avec elle ce même préjugé intégrationniste, dont ils partagent les paradoxes. De ce point de vue, il ne nous semble aucunement exister un excès d’intrusion de la conscience postcoloniale dans les débats de la société française, mais bien plutôt un déficit tragique de cette conscience, une résistance farouche de l’idéologie républicaine à sa pénétration et un raidissement funeste de l’ordre postcolonial blanc au bénéfice de la propagation de la violence raciste.

Bref, n’en déplaise à Amselle, en nous définissant comme « indigènes », nous nous sommes pour la première fois désignés nous-mêmes, en assumant notre condition collective dans l’ordre postcolonial blanc, dont la République et son universalisme relèvent. Nous avons rompu avec le sens commun imposé qui, sous couvert de sa formation scientifique, envahit les reproches convenus qu’il nous adresse, comme tant d’autres. Et détrompons-le, si tant est qu’il ait des oreilles pour entendre et des yeux pour voir : en faisant tomber nos masques blancs, nous en avons aussi profité pour retirer les plumes qui étaient plantées sur nos crânes. Nous n’avons d’ailleurs fait ainsi qu’anticiper son propre conseil : « Sois ce que tu deviens ! »


Dernière édition par Admin le Jeu 11 Fév - 19:32, édité 19 fois
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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Lun 11 Mai - 12:27

la crise de l'antiracisme en France, qui n'a cessé de s'amplifier depuis la «loi sur le voile» en 2004, a atteint son paroxysme après les attentats parisiens de janvier 2015

la stigmatisation des luttes décoloniales, et leur dénonciation comme "communautaristes" au nom de la lutte de classe, masque mal la superficialité de ce qui n'est plus qu'un prétexte. Ainsi, Yves Coleman, de Sans Patrie Ni Frontières, une référence dans certains milieux anarchistes et anti-confusionnistes (sic), ne cache pas la filiation de son antiracisme, et sa préférence de fait pour l'universalisme, qui s'accompagne toujours d'une attention disproportionnée à l'antisémitisme, puisque c'est là sa fonction idéologique depuis la Shoah

il ne s'agit pas d'un «philosémitisme d'État». Ceux qui tirent les ficelles politiques et économiques se moquent bien des Juifs, sauf pour instrumentaliser l'antisémitisme et l'anti-antisémitisme autour de la fonction de l'Etat d'Israël dans la stratégie du capitalisme occidental. Cet antiracisme et cet antifascisme là sont précisément ceux que dénoncent à juste titre les théoriciens de la communisation. Mais quand ça se renverse en universalisme prolétarien, ils sont pris dans leur propres contradictions. Et voilà pourquoi votre fille est muette  Basketball

Saïd Bouamama, un sociologue au service du hijab... Yves Coleman Mondialisme.org 19 juillet 2004

Yves Coleman a écrit:
Quand je militais au MRAP dans les années 60 en France, cette association antiraciste était à l’époque, elle aussi, « aveugle aux couleurs ». Nous dénoncions toute théorie des races, toute classification des êtres humains selon leur couleur de peau, leur prétendue origine ethnique ou leur religion. Nous nous fondions bien sûr sur l’universalisme républicain « à la française » mais aussi sur les résultats d’un colloque de l’Unesco, « La science face au racisme » qui avait établi de façon définitive, du moins le croyions-nous à l’époque, qu’il n’y avait plus aucune raison de caractériser les individus selon leur couleur de peau - même si les manuels scolaires français diffusaient encore de belles photos des « races jaune, "rouge", noire et blanche ».

Aujourd’hui, grâce notamment à SOS Racisme et aux idéologues du « respect de la différence », à certains intellectuels d’extrême gauche et sociaux-démocrates, mais aussi suite aux visions que les Antillais, les Arabes, les Africains et leurs descendants vivant en France ont forgées d’eux-mêmes (sous l’influence notamment de la culture anglo-saxonne), s’est généralisé un vocabulaire « cool », « branché » et... racial, valorisé par les minorités et repris par la majorité dite « blanche » ou « européenne ». C’est le tristement célèbre « Black, Blanc, Beur » de SOS Racisme avec ses variantes « feuj » et autres « renois » ou « rebeus ». Dans le débat sur le voile en France, ce ne sont donc pas uniquement les preux chevaliers de l’antiracisme qui s’affrontent aux racistes conscients ou inconscients, comme le prétend Saïd Bouamama, mais deux conceptions de l’antiracisme, radicalement différentes, la seconde fortement influencée par le modèle communautariste et ségrégationniste anglo-saxon, la première reprenant généralement de façon acritique le modèle assimilationniste français.

Et la seconde conception, celle des Taguieff, Debray et Tribalat par exemple, n’a rien à voir avec un « racisme respectable ». On peut reprocher à cette conception son nationalisme arrogant, sa valorisation acritique du modèle assimilationniste français, son apologie des vertus de l’Etat bourgeois, son conformisme social ; on peut trouver les analyses de Taguieff verbeuses (mais à cette aune-là le texte de S. Bouamama présente le même défaut) ou considérer que Michèle Tribalat, en réclamant le fichage ethnique des Français à des fins statistiques et pour mieux lutter contre le racisme, défend surtout son pré carré de chercheuse au CNRS sans envisager les conséquences pratiques désastreuses d’une telle mesure. Mais, pour le moment ni Tribalat, ni Taguieff, ni les féministes dites « laïcardes » n’ont, à ma connaissance, employé des arguments racistes.

et la boucle est bouclée : Le bureau exécutif du MRAP dénonce le PIR comme « antisémite » : Analyse d’une stratégie PIR 27 avril 2015
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MessageSujet: "de l'antiracisme" Kosmoprolet février 2015   Lun 11 Mai - 13:18

De l’antiracisme Kosmoprolet via dndf 11 mai 2015

Contre le racisme et l’égalité abstraite des hommes / « Implanter » le racisme. Sur la reproduction de l’idéologie raciste dans le capitalisme / Tous les hommes sont « égaux en valeur». Sur un idéal de la société bourgeoise / La société sans classes. Ou la réconciliation des différences / Pour une société sans États ni classes

texte assez classique qui rappelle quelques fondements d'un analyse marxiste du racisme (à vrai dire régressive par rapport à Marx... aux antipodes), mais qui se caractérise par son absence d'historicisation du racisme dans son rapport au capitalisme

certes le texte met en cause l'antiracisme universel des droits de l'homme, mais n'articule pas au présent contradiction de classe et domination racialiste (y compris des prolétariats 'indigènes'). Il ne comporte rien quant à la spécificité du racisme contemporain produit par le capitalisme en crise, et particulièrement les effets de la remise en cause de la suprématie du capitalisme occidental. Rien sur les luttes concrètes dans lesquelles émergent ces questions actuelles, rien sur la place qu'y tiennent les femmes...

il ne peut par conséquent poser la question du dépassement à produire par les luttes de la segmentation raciale du prolétariat. Il ne dispose d'aucune conceptualisation pour le faire, pas de théorie des identités raciales dans la fragmentation du prolétariat, n'avance aucune considération critique, positive ou négative, sur les identités de luttes de "races sociales"

bref un texte invariant qui aurait aussi bien pu être écrit il y a 50 ans

c'est dire l'urgence, pour les communistes, de se doter d'une théorie à la hauteur des enjeux, et pour ça, pas de raccourci, il faut engager le débat avec les concepts élaborés * depuis des décennies par ceux et celles qui en parlent de l'intérieur. Si la théorisation marxiste surplombante ne remet pas en cause ses certitudes dogmatiques, elle sera dans la période qui vient confrontée à l'impuissance de son universalisme prolétarien, dans le miroir même de l'antiracisme universel abstrait qu'elle dénonce

* voir décolonialisme : introduction / définitions, textes / et communisation
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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Lun 11 Mai - 22:23

le texte ci-dessus n'étant accompagné d'aucun commentaire, on ne peut savoir s'il est approuvé ou désapprouvé par dndf ou Théorie Communiste

tout ce qu'on sait, selon BL de TC c'est « nous ne sommes pas anti-colonialisme, nous ne sommes pas antiracistes... » Nous ne sommes pas « Anti » Bernard Lyon Meeting mai 2005

Bernard Lyon a écrit:
À côté de l’antifascisme a existé l’anticolonialisme, idéologie alliant le socialisme et le nationalisme dans le cadre du monde tripartite de la guerre froide. Cette idéologie structurante des biens nommés fronts de libération nationale mettait les luttes des prolétaires colonisés et celles des éléments bourgeois locaux subsistants sous la direction politique et militaire de couches bureaucratiques autochtones produites par les administrations coloniales. L’anticolonialisme ou l’anti-impérialisme était aussi le cadre de l’alliance de ces bureaucraties démocratiques-révolutionnaires avec le camp socialiste.

Ces idéologies ont donc toujours fonctionné comme idéologie d’État (existant ou se constituant) dans le cadre de confrontations et de guerres, mondiale ou locales, entre les pôles d’accumulation capitaliste. Dans les métropoles l’anti-impérialisme était, avec l’antifascisme un élément essentiel pour les partis communistes d’après la 2ème guerre, il se présentait comme la défense de la patrie du socialisme et du « camp de la paix », il articulait la gestion conflictuelle quotidienne de l’exploitation avec le capital à une perspective mondiale dans laquelle le socialisme restait à l’offensive. L’anti-impérialisme a été, et dans une certaine mesure reste, un cadre de mobilisation intrinsèquement lié à la guerre et pour la guerre.

L’antiracisme, frère de l’antifascisme, est maintenant devenu aussi l’idéologie d’État qui accompagne et absout le racisme d’État, pratique et massif, qui s’est développé en France, à partir de l’entrée en crise manifeste du capital, dans les années 70. La politique antiouvrière de restructuration capitaliste a « racisé » l’ensemble du prolétariat, d’abord en le divisant entre « Français » et « immigrés » puis par « l’ethnicisation » et le dit « communautarisme ». Cette situation met l’antiracisme dans une position intenable. S’il se confirmait que les « petits blacks » ont manifesté un racisme contre les « petits blancs » (juste retour des choses qui boucle le maelström) les antiracistes nous auraient de toute façon déjà dit que ce ne serait pas du racisme mais un ressentiment social ! Merveilleuse imbécillité qui suppose que le racisme serait biologique. Il sera toujours vrai que l’antiracisme se portera aussi bien que le racisme sans jamais le freiner. Lors des grandes luttes, en 1995 ou en 2003, Le Pen disparaît du paysage et on ne se rappelle même pas de son existence, et ce n’était pas l’effet de l’antiracisme.

il n'est pas difficile de constater le coup de vieux de ces définitions et la double aporie qui en résulte : quid de la lutte effective contre les racismes ? Est critiqué à juste titre l'antiracisme officiel sur fond de racisme institutionnel. Le discours antiraciste universaliste (MRAP, Memorial98, Yves Coleman suivi par nombre d'anarchistes...), en relève aussi avec plus ou moins de distance. C'est au fond un antiracisme par solidarité, un discours tenu majoritairement par des personnes qui ne sont pas en tant que blanches concernées par le racisme. Leur universalisme ne mange pas davantage de pain que l'universalisme prolétarien des marxistes orthodoxes aux "communisateurs"

dix ans ont passé depuis ce texte, et le « courant communisateur » suit son long cours intranquille, « le moment impérialiste et colonialiste est passé » : rien de nouveau sous le soleil marseillais ?

cette critique de l'antiraciste vise-t-elle aussi les luttes des 'racisé.e.s" eux-mêmes ? On ne le saura pas, puisque la théorie de la communisation n'en parle pas, sauf, du même BL, par crainte que la "race" ne "secondarise le genre" (Utérus versus Mélanine, 2012)

on ne sait pas encore ce que les théoriciens classiques de la communisation pensent de la nécessité d'achever la décolonisation, dans les ex. colonies comme dans les pays ayant "accueilli" l'immigration comme une aubaine pour l'exploitation et une menace sur leurs "valeurs"... Ce silence est logique, si l'on relit la définition de l'anticolonialisme historique, en y notant l'absence de luttes de libérations des esclaves ou de leur descendants soumis à la ségrégation, des combats de libération des années 60 aux USA : des bourgeois nationalistes soudoyés par Moscou ?

bref, on ne se tient pas pendant 40 ans à distance des luttes réelles et de l'évolution du monde réel au-delà de sa vision franco-centrée, sans que ça ne finisse par peser son poids d'inconséquences, et la théorie, revendiquée lourde, est devenue lourdingue à l'insu de leur plein gré

le jeu du chat et de la souris théoriques arrive à sa fin, il faut appeler un chat un chat, surtout quand il est blanc, et admettre que la montagne théorique de la communisation, sur les questions raciales, a accouché d'une souris... blanche

autrement dit, il faut franchir le pas, un pas théorique, celui d'admettre la pertinence de concepts forgés par les "Autres" et en partie contre les « nôtres », parce qu'ils appartiennent au champ épistémologique de l'Occident blanc dominant la philosophie et jusqu'à la pensée critique qui n'en sort pas (voir Les dilemmes des études ethniques aux États-Unis
Entre multiculturalisme libéral, politique identitaire, colonisation disciplinaire, et épistémologies décoloniales
Ramon Grosfoguel 2012 dans décolonialisme (et communisation) : introduction, définitions, textes )
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MessageSujet: L'antiracisme commence avec la déconstruction du privilège blanc : blanchité ?   Mar 12 Mai - 19:49

si l'idée d'un « privilège mâle » dans les rapports hommes-femmes a fait son chemin, celle dans les rapports entre personnes de « couleurs » différentes, d'un « privilège blanc » choque... les Blanc.he.s

on se heurte ici au plus dur, car, pour détourner la blague sur les perceuses, mieux vaut être blanc et pur que blackE et d'équerre. Mais comme chacun.e peut se poser à soi-même la question, il n'est besoin que d'un peu d'honnêteté pour saisir, sentir, comprendre...

à partir de là, Que faire ?, entre autre repenser le racisme, c'est au fond une question qui hante ce forum... et se heurte à toutes sortes de réticences, de résistances, mais pour l'heure, dieu nous garde, aucune hostilité. Comme le dit le petit texte ci-dessous : un mutisme typiquement français, et depuis 2013 institutionnel, puisque le mot 'race' a été supprimé de la Constitution

repenser le racisme, en finir avec la racialisation des rapports sociaux, commence par ne pas la nier. Pour aller plus loin, abolir le racialisme, il faut en théorie d'abord considérer la limite de l'appartenance assignée à une race comme « contrainte extérieure » [comme l'appartenance de classe selon TC], mais pour cela, encore faudra-t-il, « chez nous », se considérer comme Blanc.he, et par comme être humain incolore universel voyant la 'race' uniquement chez « les autres », les « personnes de couleur »

sur le concept de blanchité

L'antiracisme commence avec la déconstruction du privilège blanc Amandine Gay 14 décembre 2014

pour les liens, voir l'article original
Amandine Gay a écrit:


En France, la question de la blanchité est quasiment absente du débat. C'est pourtant un concept nécessaire pour penser un pendant de l'exclusion des noirs qu'est le racisme: la norme qui lui fait face. Amandine Gay l'explique dans cette tribune.

Lors des récentes manifestations au TGP de Saint-Denis, qui mettaient en cause le racisme d’Exhibit B –performance revendiquant une réflexion sur le rapport noirs/blancs et la colonisation– la rappeuse Casey a abordé un paradoxe encore tabou en France, tant de le monde artistique que dans la société civile:

«Tu peux pas parler d'esclavage en montrant que l'esclave, faut montrer aussi l'esclavagiste (…) faut que le blanc il se détermine en tant que blanc (…) Ils ont du mal à se projeter, ils ont du mal à se déterminer en tant que blancs»

C’est cette question de l'indicible pendant de l'altérité, à savoir la norme, que résumait déjà la sociologue et féministe Colette Guillaumin, en 1978, dans Pratique du pouvoir et idée de Nature:

Colette Guillaumin a écrit:
«On dit des Noirs qu'ils sont Noirs par rapport aux Blancs, mais les Blancs sont, tout court, il n'est d'ailleurs pas sûr que les Blancs soient d'une quelconque couleur.»

C'est cette citation du reste qui ouvre De quelle couleur sont les Blancs, ouvrage collectif dirigé par l’historienne et américaniste Sylvie Laurent et le journaliste Thierry Leclère, paru en 2013 et qui illustre parfaitement le paradoxe de l'identité blanche dans la société française, remis en lumière avec les débats autour du TGP: cette identité blanche est une norme qui ne se pense ni ne se voit comme telle.

Le privilège blanc


C'est justement cette cécité face à la blanchité comme construction sociale qu'entend aborder le livre de Sylvie Laurent et Thierry Leclère. Sur la quatrième de couverture, on peut lire:

Citation :
«Mais qu'est-ce qu'être blanc? Une couleur? Ce serait si simple... Pour la première fois en France, ce livre cherche à décliner les nuances de ce terme controversé afin d'en interroger la pertinence et les usages

Il aura en effet fallu attendre 2013, près de 41 ans après la publication de l'article de Guillaumin, pour que les universitaires français se questionnent à nouveau sur la blanchité. Alors que dans le monde académique anglo-saxon par exemple, la blanchité (whiteness) est un concept étudié et théorisé depuis les années 80, notamment grâce à l'article Privilège Blanc: Vider le sac à dos invisible, de la pionnière Peggy McIntosh qui dès 1989, part de son expérience de chercheure blanche américaine afin de déconstruire l'identité blanche et les privilèges qui y sont associés:

Peggy McIntosh a écrit:
«En tant que personne blanche, j'ai réalisé que j'avais appris le racisme comme quelque chose qui désavantage d'autres personnes, mais on ne m'a jamais enseigné le corollaire de cet situation: le privilège blanc, qui me donne un avantage

Afin de rendre concrète son analyse, McIntsosh dresse dans son article, une liste de 26 activités auxquelles elle a accès, sans jamais prendre de risques ou même se demander s'il est légitime qu'elle s'adonne aux dites activités:

McIntosh a écrit:
«J'ai décidé d'essayer de travailler sur moi-même, au moins en identifiant certains des effets quotidiens du privilège blanc dans ma vie. (...)

        1. Je peux si je veux prendre des dispositions pour être en compagnie de gens de ma race la plupart du temps.

        4. Je peux aller faire du shopping seule la plupart du temps, assurée que je ne serai pas suivie ou harcelée. »

(Elle fait là d'une référence au fait que les personnes noires soient systématiquement suivies/surveillées par un vigile lorsqu'elle vont faire leurs courses. Et la réciproque existe tout autant en France.)

La puissance du texte de McIntosh réside dans le fait qu'elle fut la première à décrire en détail les raisons pour lesquelles la blanchité est une construction sociale au même titre que «la question noire».

Depuis, la réflexion sur cette position privilégiée dans un système qui pratique une hiérarchie raciale a largement dépassé le cadre universitaire, pour arriver notamment jusque dans le monde de la bande dessinée, par exemple sur les planches de l'américaine Jamie Kapp -traduite ici en français.

La cécité française


Mais en France, la question de la racisation reste centrée sur les non-Blanc.he.s. Or, la blanchité est une forme de racisation, c'est la couleur biologique et sociale de la norme et du pouvoir. Il est donc extrêmement important que la recherche puisse participer à la mise en lumière des privilèges associés à la blanchité. Tous les champs de la réflexion et de la création françaises souffrent d'un problème de cécité: un refus de voir les Blanc.he.s et les Noir.e.s hors d'une rhétorique universaliste qui invisibilise les couleurs. Mais les Blanc.he.s et les Noir.e.s ont bien une place distincte dans la hiérarchie raciale et sociale à l'oeuvre en France.

Ce tabou des couleurs est à la racine du tabou de la race, qui a atteint son paroxysme le 16 mai 2013. Ce fut le jour où fut adoptée «une proposition de loi du Front de Gauche supprimant le mot "race" de la législation française

Aux Etats-Unis, ce choix de faire disparaître le mot «race» de la Constitution a été questionné par le magazine The New Yorker dès le mois de juillet, dans un article intitulé «Est-ce que les Français peuvent parler de la race ? » On y lisait notamment:

Citation :
«La France, avec son esprit révolutionnaire, d'égalité républicaine, aime à se penser comme une société qui ne voit pas les couleurs, refusant résolument, par exemple, de mesurer la race, l'ethnie ou la religion dans ses recensements. Et pourtant la France est, indéniablement, une société multiraciale, multiethnique et multiculturelle et ce, au moins depuis les années 1950, quand les grandes vagues d'immigrants ont commencé à arriver de ses anciennes colonies. Il a des problèmes importants de discrimination et de segmentation raciale et économique, mais des outils limités de mesure ou de correction. La réponse évidente —de nombreux universitaires américains et de certains Français— est de commencer à recueillir des données plus détaillées

Le mutisme

Or l'effacement du mot «race» de la Constitution, couplé au refus de considérer les statistiques ethniques comme un outil de mesures et de rectifications possibles des inégalités rendent le travail des chercheur.e.s et la vie des personnes concerné.e.s par les discriminations fort compliquée. S'il est indéniable, comme l'explique la romancière américaine Toni Morrison dans une interview accordée à Stephen Colbert, qu'il n'existe biologiquement que la race humaine, le racisme n'en reste pas moins une construction sociale qui ne disparaît pas avec l'effacement du mot race de la Constitution:

«Il n'y a rien de tel que la race, scientifiquement, biologiquement. Le racisme est une construction, une construction sociale dont on peut retirer des bénéfices. (…) [Le racisme] a une fonction sociale. Mais la race ce sont les êtres humains

A la cécité face aux couleurs, la France a ajouté le mutisme face au mot race, se privant d'un terme qui nécessite d'être déconstruit, pas effacé, car sans une étude poussée de la construction sociale qu'a imposée le terme «race» en France, il est impossible de déconstruire les effets actuels de ce concept.

Le bloggeur américain Scott Wood résume très bien la contre-productivité de ces pratiques, dans son article «Pourquoi ignorer la race ne fonctionne pas»:
Scott Wood a écrit:

«Pourquoi ignorer la race, purement et simplement, ne fonctionne-t-il pas? Surtout parce que nous sommes allés trop loin avec sa signification. Si la "race" ne signifiait que "la couleur de la peau" alors nous aurions eu une chance. Les apparences sont négociables. Mais dans l’état actuel des choses, nous avons permis que [la race] signifie plus que cela. Maintenant, cela signifie la culture. Cela signifie des systèmes de valeur et de croyance

Les systèmes de valeurs et de croyances auxquels Scott Wood fait référence concernent tout autant les Blanc.he.s que les Noir.e.s. Par ce texte, il invite à une déconstruction des représentations qui commence avec le fait de se situer (au sens sociologique, savoir quelle est sa place dans les rapports  de pouvoir au sein de la société), dans le cas qui nous intéresse, en tant que Blanc.he. Et c'est finalement une des conséquences principales de l'affaire Exhibit B : révéler le caractère innommable de la blanchité en France.

Dans un article paru en 2001 et intitulé, «À la frontière des langues», Cécile Canut écrivait: «nommer c’est faire exister, c’est construire». Quelles perspectives de construction égalitaire peut-on alors attendre d'une société qui refuse de voir et de nommer les instances/relations sociales/institutions où se loge le racisme ?

Repenser le racisme

C'est justement cette question des rapports de pouvoir au sein d'un système raciste qui doit être explorée car le racisme est bien plus qu'une question morale ou de relations entre individus. Le racisme se superpose même parfois aux bonnes intentions.

Prenons un exemple: j’ai été guide à l'Auditorium de Lyon où je faisais visiter le bâtiment à des groupes de personnes âgées. Quasi systématiquement, l'une d'entre elle venait me voir à la fin pour me dire: «Félicitations, vous vous exprimez dans un français parfait. Je ne sais pas où vous avez appris à parler français comme ça, mais vraiment je vous félicite».

Etant née à Lyon, je vivais très mal ces insultes déguisées en compliment. Mais les bonnes intentions de la mamie qui tenait ses propos n'étaient pas en question. Elle venait sincèrement me féliciter, tout en étant complètement imperméable au racisme de ses propos qui supposaient que les Noir.e.s n'étaient a) pas français.e.s b) pas articulé.e.s. Et c'est à cet endroit que les chercheur.e.s, les artistes, les journalistes et tou.te.s les personnes ayant accès à la parole publique doivent travailler.

Cette dimension structurelle du racisme suppose que nous occupions des places différentes au sein du même système. Je suis désavantagée en tant que femme noire, par rapport à une femme blanche et encore plus, par rapport au parangon de l’individu privilégié: l’homme blanc. Ça ne fait pas des Blanc.he.s des mauvaises personnes, mais elles doivent apprendre à reconnaître, accepter et interroger leur place dans un système structuré autour de la hiérarchie raciale.

Albert Camus disait: «Mal nommer un objet, c'est ajouter au malheur de ce monde.» Que dire alors d'une société qui n'arrive même pas à nommer ? Il est donc grand temps de redéfinir les termes de l'antiracisme, en commençant par déconstruire le privilège blanc. En voyant et en nommant, la blanchité.

Amandine Gay
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AveCésair
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MessageSujet: "Un racisme post-colonial, réflexions sur un passé qui ne passe pas   Sam 16 Mai - 12:12

Un racisme post-colonial Réflexions sur un passé qui ne passe pas, Pierre Tevanian, Saïd Bouamama 22 février 2011

Bouamama&Tevanian a écrit:

À la question « Peut-on parler d’un racisme post-colonial ? », nous répondons par une autre question : Comment peut-on ne pas en parler ? Comment peut-on parler des formes contemporaines du racisme sans évoquer deux de ses principales généalogies : les systèmes esclavagiste et colonial ? Comment peut-on nier qu’existe aujourd’hui un profond racisme qui trouve son fondement dans des institutions, des pratiques, des discours et des représentations qui se sont élaborées dans le cadre de l’empire colonial français ? [1]

Comment peut-on le nier, par exemple, alors que les enquêtes d’opinion mettent en évidence une forme de mépris ou de rejet spécifique, plus fort et plus durable, à l’encontre des immigrés originaires de pays colonisés ? De ces enquêtes [2], il ressort en effet que, depuis plusieurs décennies, deux phénomènes sont observables : d’une part, les vagues d’immigration les plus récentes sont toujours les plus dépréciées, les plus craintes ou les plus méprisées, tandis que le temps dissipe peu à peu cette crainte et ce mépris ; d’autre part, les immigrés issus de pays anciennement colonisés, notamment d’Afrique, font exception à cette première règle.

En d’autres termes, il convient de distinguer le stigmate xénophobe, qui n’existe sous une forme exacerbée que pour les nouveaux arrivants, et le stigmate raciste, qui cristallise des représentations beaucoup plus profondément enracinées, et qui par conséquent ne perd pas - ou très peu - de sa force avec le renouvellement des générations et leur enracinement en France. Si les immigrants italiens, polonais, arméniens ou portugais ont pu être, à leur arrivée en France, l’objet de discours infâmants et de mesures discriminatoires d’une grande brutalité, souvent comparables par leur forme et par leur violence à ce que subissent aujourd’hui les immigrants post-coloniaux [3], il n’en est pas allé de même pour leurs enfants, et moins encore pour leurs petits-enfants. On ne peut pas en dire autant des enfants d’immigrés maghrébins ou noirs-Africains, seuls condamnés à l’appellation absurde - mais éloquente politiquement – d’« immigrés de la deuxième ou troisième génération », et aux discriminations qui l’accompagnent.

Si le racisme est, selon la formule d’Albert Memmi, « une valorisation généralisée et définitive de différences réelles ou imaginaires, au profit de l’accusateur et au détriment de sa victime, afin de légitimer une agression ou des privilèges » [4], il y a bien un racisme spécifique qui s’est construit comme une légitimation de l’agression et du privilège coloniaux : il y a bien eu essentialisation et naturalisation de « différences culturelles » (notamment la référence musulmane), disqualification « morale » de ces différences, théorisation et production de « l’indigène » comme « corps d’exception » encadré par des dispositifs spécifiques (formalisés notamment, en Algérie, par le Sénatus-Consulte du 14 juillet 1865) [5]. Et ce racisme culturaliste s’est bel et bien transmis de génération en génération, y compris après les indépendances - et cela sans grande déperdition, comme tout système de représentations non-soumis à la critique et à la déconstruction : on peut difficilement nier que dans la société française contemporaine continuent de circuler - et d’agir - de manière massive des représentations du « Noir », de « l’immigré », du « musulman », du « beur » ou de la « beurette » [6] survalorisant une différence « culturelle » (« ils » sont différents de « nous ») en même temps que sont niées les autres différences, notamment de classe ou de « personnalité » (« ils » sont tous les mêmes, et « nous » partageons tous une même « identité nationale »).

Il n’est pas contestable non plus que cette double opération de clivage et d’amalgame produit des représentations clairement infériorisantes (« ils » sont marqués au mieux par la carence ou le retard, au pire par la dangerosité [7], tandis que « nous » incarnons « la Raison », « l’Universel » et « la modernité »). Il n’est pas contestable enfin que ce discours dévalorisant assure au présent la légitimation d’une situation de domination, de relégation et d’exclusion sociale systémiques.

Des discriminations systémiques et institutionnelles

Après des décennies de cécité ou de dénégation, l’existence massive de discriminations racistes commence à être reconnue, et beaucoup sont prêts à admettre qu’elles touchent plus spécifiquement les descendants des anciens colonisés. Mais malgré l’existence de plusieurs études soulignant le caractère systémique de ces discriminations [8], celles-ci restent appréhendées majoritairement comme des phénomènes purement individuels de « méconnaissance de l’autre » ou de « repli sur soi », quand ce ne sont pas les victimes qui sont elles mêmes incriminées pour leur manque « d’intégration » ou leur retard « culturel » . Dans tous les cas, ce qui est nié est l’existence de processus sociaux de production des discriminations, en toute légalité, et par les institutions de la République elles-mêmes, masqués par un principe officiel de non-discrimination, rituellement proclamé mais quotidiennement bafoué [9]. Ce caractère systémique et institutionnel des discriminations est pourtant patent, et il constitue la première analogie repérable avec le rapport colonial :
Citation :

« Outre la série d’analogies qu’on peut saisir entre les deux phénomènes - analogies d’ordre historique (l’immigration est souvent fille de la colonisation directe ou indirecte) et analogies de structure (l’immigration, actuellement, occupe dans l’ordre des relations de domination la place qu’occupait hier la colonisation) - l’immigration s’est, d’une certaine façon, érigée en système de la même manière qu’on disait que la « colonisation est un système » (selon l’expression de Sartre) » [10].

Le racisme post-colonial n’est donc pas une simple survivance du passé. Il s’agit au contraire d’une production permanente et systémique de notre société, les représentations héritées du passé étant reformulées et réinvesties au service d’intérêts contemporains. C’est bien notre société qui, au présent, continue de produire des indigènes au sens politique du terme : des « sous-citoyens », des « sujets » qui ne sont pas étrangers au sens juridique mais ne sont pas pour autant traités comme des Français à part entière.

Marx a bien étudié cette interaction entre passé et présent, et le rôle que joue l’imaginaire social hérité [11]. C’est à travers cet imaginaire que les hommes déchiffrent leur réalité vécue, déterminent les frontières entre un « nous » et un « eux », et fondent leur action présente. C’est en l’occurrence au travers de l’imaginaire colonial qu’ont été appréhendés les immigrés postcoloniaux des années 60 et 70, et qu’a été légitimée leur relégation économique, sociale et politique : insertion par le bas dans les secteurs les plus pénibles du monde économique, négation des besoins sociaux non liés directement aux besoins productifs, réduction de l’homme à une simple force de travail (et en conséquence non-prise en compte de la vie familiale et de l’inévitable enracinement), injonction à la discrétion et à l’apolitisme. La massification du chômage et de la précarité depuis la décennie 1980 s’est réalisée sur la base de cet ordre des dominations dans lequel les immigrés apparaissent comme dominés parmi les dominés, et les Français issus de la colonisation ont hérité de la place de leurs parents.

Des « attributions causales » culturalistes, capacitaires et dépolitisantes


L’imaginaire colonial se réinvestit notamment dans la manière d’appréhender les situations d’inégalité réelle. Dans le regard du colonisateur, les inégalités produites par le système colonial ne sont pas niées, mais leur génèse est refoulée, et recouverte par une explication biologique ou culturelle : le manque d’ardeur au travail du colonisé n’est par exemple pas expliqué par le rapport social colonial, qui impose au colonisé des conditions de travail éreintantes tout en le privant de toute initiative et de toute jouissance du fruit de son travail, mais par la congénitale indolence « de l’Africain » ou par l’incorrigible indiscipline « du Maghrébin » [12]. Un même mécanisme de décontextualisation, dépolitisation et ethnicisation opère aujourd’hui : ce ne sont plus les discriminations qui expliquent la marginalisation, la « rage » ou le « je-m’en-fichisme » [13] de nombreux jeunes issus de la colonisation, mais une carence de ces jeunes - manque de « repères » ou d’éducation parentale, incapacité ou incompatibilité « culturelle », manque de familiarité avec les « valeurs » de « la République » ou de « la modernité » ... Un ministre est même allé, en novembre 2005, jusqu’à inverser les causes et les effets en expliquant la difficulté de ces jeunes à trouver un emploi par leurs « comportements asociaux » ... eux-mêmes produits par la polygamie des parents !

La thématique de « l’intégration », encore dominante dans les politiques publiques ciblant les immigrés ou leurs enfants, s’inscrit dans ce registre culturaliste, capacitaire et dépolitisant. L’appel à l’intégration assigne en effet ses destinataires à une « différence culturelle » irréductible et à une perpétuelle position d’extériorité par rapport à la « communauté nationale » : s’« ils » doivent s’intégrer ou être intégrés, c’est qu’« ils » ne le sont pas encore - la procédure de naturalisation, avec son « questionnaire d’intégration », est l’une des traductions pratiques de cette logique. Or, c’est bien dans le cadre du système colonial que l’égalité des citoyens a été subvertie au profit d’une conception culturaliste de la Nation, le colonisé ne pouvant pleinement intégrer la citoyenneté qu’en renonçant à son « statut personnel » [14].

L’intégrationnisme, autre nom du racisme

Le mot d’ordre d’intégration impose également à ses destinataires une obligation de réserve, de discrétion, voire d’invisibilité. Eric Savarèse a montré comment le regard colonial tendait à invisibiliser le colonisé, ou à en faire le simple miroir dans lequel « la France » contemple son propre génie « civilisateur », et Abdelmalek Sayad a montré que cette invisibilisation était reproduite à l’endroit de l’immigration :

Eric Savarese a écrit:
« Parce que le rapport de forces est incontestablement en faveur de la société d’immigration - ce qui l’autorise à renverser du tout au tout la relation qui l’unit aux immigrés, au point de placer ces derniers en position d’obligés là où ils devraient au contraire obliger - celle-ci n’a que trop tendance à porter à son bénéfice ce qui, pourtant, est l’œuvre des immigrés eux-mêmes : aussi est-ce fréquemment qu’on présente au moins les aspects les plus positifs (ou considérés comme tels) de l’expérience des immigrés, c’est-à-dire en gros, l’ensemble des acquisitions qu’ils ont su imposer au grès de leur immigration (...) comme le résultat d’un travail diffus ou systématique d’inculcation, d’éducation (...) travail qui consiste à produire ce qu’on appelle les « évolués » (et du même coup, à discriminer ces immigrés « évoluables », « éducables », ou « amendables » des immigrés qui ne le sont pas ou ne veulent pas l’être) et dont le mérite revient bien sûr à la société d’accueil et à elle seule » [15]

Il en va de même aujourd’hui pour les jeunes Français issus de la colonisation : eux aussi sont invisibilisés. Eux aussi sont sommés de ne pas être « ostentatoires ». Eux aussi sont les objets d’une injonction à la politesse et la discrétion alors même qu’ils font quotidiennement l’expérience du mépris et de l’injustice sociale. Et toute stratégie de visibilisation de leur part est ressentie comme une menace, un « refus d’intégration » ou un « rejet de la République ».

Au risque de choquer, on peut finalement dire que l’intégration, telle qu’elle est généralement pensée, parlée et traduite en termes de politiques publiques, est moins souvent une alternative à la discrimination raciste qu’une formulation sublimée ou un instrument de légitimation de cette discrimination : si le racisme est le refus de l’égalité, l’intégration est précisément le mot d’ordre qui permet d’évacuer la question égalitaire. En effet, si être « intégré », être « inclus », avoir « sa place » vaut mieux que d’être purement et simplement exclu, ces termes ne disent pas de quelle place il s’agit. Un serviteur a « sa place », il est inclus et intégré - il n’en demeure pas moins subordonné, méprisé et exploité. Et de fait, dans de très nombreux contextes, parler de « problèmes d’intégration » sert essentiellement à ne pas prononcer d’autres mots, comme domination, discrimination ou inégalité.

Le parallèle est à cet égard saisissant entre l’usage du terme même d’« intégration » dans le système colonial et dans le système post-colonial : dans les deux cas, au-delà des nombreuses différences de contexte, c’est la même opération qui est réalisée, à savoir le refoulement des revendications de liberté et d’égalité. Le mot « intégration » n’est en effet jamais autant utilisé par l’État français que lorsque les colonisés réclament l’égalité des droits, l’autodétermination ou l’indépendance - ou, plusieurs décennies plus tard, à partir de 1983, lorsque leurs descendants « marchent pour l’Égalité » [16].

« Intégrer, réprimer, promouvoir, émanciper »

Le système postcolonial reproduit aussi des opérations de division et de compartimentage des individus issues du système colonial : une masse à intégrer, une masse à réprimer, une élite à promouvoir, des femmes à « émanciper » .

Une masse à intégrer. « Handicaps culturels », « résistances », « inadaptation de l’islam à la modernité » ou à « la laïcité », manque « d’efforts d’intégration » : nous retrouvons dans tous ces clichés l’une des principales marques du « portrait mythique du colonisé », qu’Albert Memmi avait en son temps nommée « la marque du négatif ». Nous retrouvons le motif de « l’arriération » et du « retard », et son pendant : la mission « civilisatrice » de l’État français.

Une masse à réprimer. Dès qu’il s’agit de jeunes des quartiers populaires, et plus particulièrement de ceux qui sont issus de la colonisation, le refus et la révolte devant les inégalités sont d’emblée mis en illégitimité. Leurs actes étant perçus à travers un prisme étroitement culturaliste, ne sauraient avoir une signification, une valeur et a fortiori une légitimité sociale ou politique [17]. De par leur « refus d’intégration » ou leurs caractéristiques familiales et/ou culturelles et/ou religieuses, les jeunes revendicatifs ne peuvent apparaître que comme « anomiques » - ou pire : porteurs de normes et de valeurs dangereuses pour l’ordre social. Des « rodéos des Minguettes » de 1981 aux émeutes de novembre 2005, le recours systématique, quasi-exclusif et disproportionné à la « fermeté », à la surveillance et à la répression des mouvements de révolte est un autre point commun avec le modèle colonial.

Plus largement, tout comportement dissident, déviant ou simplement « déplacé » de la part d’un jeune issu de la colonisation fait l’objet de jugements moraux qui s’apparentent, par leur outrance, leur généralité et leur contenu, aux doléances du colon à l’encontre du colonisé. Le « portrait mythique du postcolonisé » reproduit dans une large mesure le « portrait mythique du colonisé » dont Albert Memmi avait en son temps analysé la structure et la genèse. C’est ainsi qu’on parle, aujourd’hui comme au temps des colonies, de « territoires » à « conquérir » ou « reconquérir », d’espaces « décivilisés », de « sauvageons » ou de « barbares », de « défaut d’éducation », de nécessaire « adaptation » de nos dispositifs pénaux à des populations « nouvelles », radicalement « différentes » des jeunes de jadis, vivant « en dehors de toute rationalité » [18].

Au-delà des mots, les pratiques politiques et policières rejouent, sur un mode heureusement moins extrême, une partition qui s’est largement écrite dans un contexte colonial : qu’il s’agisse du couvre-feu, de la « guerre préventive » que constituent les contrôles policiers à répétition ou les dispersions intempestives dans les halls d’immeuble, de la pénalisation des parents pour les fautes des enfants, ou encore des méthodes de gestion de la contestation politique (diffamation, criminalisation, appel aux autorités religieuses locales pour pacifier une émeute ou détourner la population d’une action politique protestataire), les autorités instaurent en banlieue des modes de gestion qui violent un certain nombre de principes fondamentaux (comme la présomption d’innocence, le principe de la responsabilité individuelle, le principe de laïcité), et qui par conséquent apparaissent comme des anomalies au regard d’une certaine tradition du Droit français, mais qui ne tombent pas du ciel. Si l’on se réfère à l’autre tradition française, à la part d’ombre que constituent le Droit d’exception et les techniques de pouvoir qui se sont inventées et expérimentées dans les colonies, alors l’actuelle « dérive sécuritaire » perd beaucoup de sa nouveauté et de son exotisme.

Une élite à promouvoir. Que ce soit pour disculper le « modèle français d’intégration » (en montrant à la masse en échec qu’« on peut s’en sortir », et que par conséquent chaque individu est seul responsable de son malheur) ou pour servir d’« intermédiaire » avec les autres « jeunes » au prétexte d’une proximité culturelle, ou encore pour occuper des postes ethnicisés au prétexte de spécificités, partout se décline une injonction idéologique à la déloyauté, dans des modalités proches de « l’évolué » ou du « peau noire, masque blanc » tel que l’analysait Franz Fanon.

Des femmes à « émanciper », malgré elles et contre leurs groupes familiaux. Les débats autour de la « loi sur les signes religieux » ont mis en évidence la persistance des représentations coloniales sur « l’hétérosexualité violente » du « garçon arabe » ou du « musulman » et sur la soumission de sa femme et de ses filles. Le fait même de récuser la parole des premières concernées, et de les sommer de se dévoiler, sous peine d’exclusion et de déscolarisation - en d’autres termes : de les « forcer à être libres » - relève d’une conception de l’émancipation qui fut celle des colonisateurs [19].

L’enjeu de la nomination

Deux précisions s’imposent, pour finir, en réponse à des objections récurrentes. Tout d’abord, dire qu’il existe un racisme post-colonial ne revient pas à dire que ce racisme est le seul à l’œuvre dans la société française de 2006, que la colonisation est la seule source du racisme, et que les pays qui n’ont pas eu d’empires coloniaux n’ont pas leurs propres racismes, avec leurs propres fondements historiques. Il est évident qu’il existe en France d’autres racismes, c’est-à-dire d’autres formes de stigmatisation irréductible à la xénophobie : les racismes anti-juifs et anti-tziganes notamment - ou même des formes radicales de mépris social à l’égard de « blancs pauvres » qui s’apparentent à un « racisme de classe ». S’il est parfois utile de le rappeler, il est en revanche absurde, malhonnête et irresponsable de suspecter ou d’accuser a priori - comme beaucoup l’ont fait [20] – de « colonialo-centrisme », de « concurrence des victimes » voire de « banalisation de la Shoah » ou d’antisémitisme toute personne qui se consacre à l’analyse ou au combat contre les racismes spécifiques visant les colonisés ou les postcolonisés. Nous citerons sur ce point Sigmund Freud : se consacrer aux nombreuses névroses qui naissent de refoulements sexuels ne signifie pas qu’on nie l’existence d’autres troubles et d’autres causalités. De même, souligner les origines coloniales de certaines formes de racisme ne revient pas à nier l’existence d’autres formes de racisme et de discrimination, qui s’enracinent dans d’autres épisodes historiques et d’autres processus sociaux. Nous ne voyons pas plus « la colonisation partout » que Freud ne voyait « le sexe partout » - même si nous la voyons à l’œuvre là où beaucoup ne veulent pas la voir, comme Freud voyait la pulsion sexuelle là où beaucoup ne voulaient pas la voir.

Parler de racisme post-colonial, ce n’est pas non plus prétendre que les descendants de colonisés vivent une situation identique en tous points à celle de leurs ancêtres. Le préfixe « post » est à cet égard suffisamment clair : il marque à la fois un changement d’ère et une filiation, un héritage, un « air de famille ». Là encore, la précision est parfois utile, mais elle est le plus souvent hors de propos, notamment lorsqu’elle sert à « faire la leçon » à des mouvements militants qui sont parfaitement conscients des différences entre les situations coloniale et postcoloniale - et qui le disent de manière claire et répétée. Tel fut le cas à propos du Mouvement des Indigènes de la République : malgré leurs nombreuses mises aux point [21], nombre de savants ou de responsables politiques leur reprochent, de manière quasi-rituelle, de se nommer « indigènes » ou de qualifier de « coloniaux » certains discours ou certains dispositifs légaux, administratifs ou policiers. Le code de l’indigénat est aboli, leur explique-t-on doctement.

Le problème que posent ces appels au sérieux et à la rigueur historique, outre qu’ils prennent leurs destinataires pour des imbéciles, c’est qu’ils méconnaissent la spécificité du discours politique, ou plutôt de certaines formes du discours politique (la pétition, le tract, la banderole, le slogan), qui impliquent, de tout temps et quel que soit le front de lutte (ouvrier, féministe, homosexuel...), un certain usage du raccourci et de l’hyperbole. C’est aussi qu’ils méconnaissent le pouvoir heuristique que peut avoir « la colère des opprimés » [22].

Ces rappels à l’ordre laissent enfin un sentiment de « deux poids deux mesures », car on n’entend pas aussi souvent, de la part de chercheur-e-s ou de politiques, les mêmes leçons ou conseils amicaux adressés aux militantes féministes quand elles continuent - non sans raisons - de qualifier notre société de société patriarcale. Il en va pourtant de même pour les lois discriminatoires donnant un statut de mineure à la femme que pour le code de l’indigénat : elles ne sont plus en vigueur. L’égalité hommes-femmes est désormais actée dans les textes de loi, tout comme le principe de non-discrimination en fonction de « la race, l’ethnie ou la religion » - avec la même efficacité toute relative dans les deux cas... On ne retrouve pas non plus un tel souci de mesure et d’hyper-correction lorsque des sans-papiers sur-exploîtés se comparent à des esclaves, quand des philosophes, des sociologues ou des militants de gauche parlent d’Apartheid scolaire ou social, ou quand des salariés, bénéficiant pourtant encore de quelques acquis sociaux et d’un accès relatif aux biens de consommation, continuent de s’identifier, en chanson, aux « damnés de la terre » ou aux « forçats de la faim » ...

Plus profondément, les réactions hostiles, méfiantes ou condescendantes suscitées notamment par l’Appel des indigènes de la République posent la question cruciale du pouvoir de nomination et de sa légitimité. Ce pouvoir de nomination a des effets performatifs sur la réalité, sur ce qui en est dit et sur ce qui est renvoyé dans le « non-dit » et même dans l’indicible. Il construit le réel social d’une façon déterminée, imposant ainsi des grilles de lectures, des attributions causales et les conséquences concrètes qui en découlent en termes de politique publique. Il n’est donc pas indifférent de savoir qui s’autorise à nommer qui. Il n’est pas indifférent de voir émerger de nouveaux termes, qu’ils soient d’auto-désignation ou d’hétéro-désignation. C’est sous cet angle, plutôt que sur le mode professoral du rappel des différences entre indigènes coloniaux et postcoloniaux, qu’historiens et sociologues devraient appréhender le récent mouvement des Indigènes de la République. Comme le rappelait Abdelmalek Sayad :

Citation :
« C’est une chose connue : la dérision est l’arme des faibles ; elle est une arme passive, une arme de protection et de prévention. Technique bien connue de tous les dominés et relativement courante dans toutes les situations de domination : « Nous, les Nègres... » ; « Nous les Khourouto ... » (pour dire « Nous les Arabes... ») ; « Nous les nanas... » ; « Nous les gens du peuple... » ; « Nous les culs-terreux », etc. (...). La sociologie noire américaine, la sociologie coloniale enseignent qu’en règle générale une des formes de révolte et sans doute la première révolte contre la stigmatisation (...) consiste à revendiquer le stigmate, qui est ainsi constitué en emblème. » [23]


P.-S.

Citation :
Projection-débat, dimanche 27 février 2011

Au Lieu Dit. 6, rue Sorbier, 75020 Paris (Métros Ménilmontant, Jourdain, Gambetta)

16H00 : Projection du film La Bataille d’Alger, de Gillo Pontecorvo (120 minutes, 1966)

Une reconstitution de la Bataille d’Alger de 1957, à l’occasion du soulèvement de la population algérienne musulmane par le FLN contre le pouvoir colonial français et de la tentative du détachement parachutiste de l’armée française de « pacifier » le secteur.
Le film retrace principalement l’histoire d’Ali la Pointe lors de la « bataille d’Alger », soit de la lutte pour le contrôle du quartier de la Casbah d’Alger en 1957 entre les militants du FLN et les parachutistes français de la 10e division parachutiste du général Jacques Massu, par tous les moyens y compris l’usage de la torture.


18h20 : Histoire, mémoire et politique : Les mots sont importants.

Rencontre avec Faysal Riad, Pierre Tevanian et Sylvie Tissot, du collectif LMSI. Racisme ordinaire, banalisation des discriminations, stigmatisations et préjugés... Notre quotidien est plein de paroles, de gestes et de pratiques inacceptables qui nous ramènent à un passé colonial bien ancré. Penser le postcolonial, c’est se questionner sur les liens entre l’Histoire et un certain état d’esprit qui perdure – et un certain État tout court. Décoloniser les imaginaires, mais aussi les rapports sociaux, pourrait être un mot d’ordre important du siècle à venir...

Notes

[1] Ce texte est extrait du recueil Culture coloniale en France. De la Révolution, ouvrage collectif dirigé par Nicolas Bancel, Pascal Blanchard et Sandrine Lemaire, et co-édité par les Éditions Autrement et les Éditions du CNRS en avril 2008. 768 pages, 35 euros. Avec des contributions de : Robert Aldrich, Nicolas Bancel, Olivier Barlet, Esther Benbassa, Christian Benoît, Pascal Blanchard, Gilles Boëtsch, Saïd Bouamama, Sylvie Chalaye, Antoine Champeaux, Suzanne Citron, Catherine Coquery-Vidrovitch, Didier Daeninckx, Daniel Denis, Éric Deroo, Philippe Dewitte, Marcel Dorigny, Jean-Pierre Dozon, Jean-Luc Einaudi, Driss El Yazami, Bruno Etienne, Elizabeth Ezra, Marc Ferro, Pierre Fournié, Stanislas Frenkiel, Jacques Frémeaux, Charles Forsdick, Vincent Geisser, Ruth Ginio, Daniel Hémery, Catherine Hodeir, Timothée Jobert, Herman Lebovics, Sandrine Lemaire, Gilles Manceron, Jean-Marc Moura, David Murphy, Gabrielle Parker, Mathieu Rigouste, Delphine Robic-Diaz, Alain Ruscio, Benjamin Stora, Pierre Tevanian, Steve Ungar, Françoise Vergès, Dominique Vidal, Abdourahman A. Waberi et Dominique Wolton.
[2] Cf. Y. Gastaut, L’immigration et l’opinion en France sous la cinquième République, Seuil 1999
[3] Cf. G. Noiriel, Le creuset français, Seuil, 1988 et La tyrannie du national, Calmann-Lévy, 1991
[4] Cf. A. Memmi, Le racisme, Folio actuels, 1999
[5] Cf. S. M. Barkat, Le corps d’exception. Les artifices du pouvoir colonial et la destruction de la vie, Editions Amsterdam, 2005
[6] Cf. N. Bancel, P. Blanchard, De l’indigène à l’immigré, Découvertes Gallimard, 1999
[7] Cf. P. Tevanian, « Le corps d’exception et ses métamorphoses », Quasimodo, n°9, été 2005, à lire sur LMSI.
[8] Cf. V. de Rudder (dir.), L’inégalité raciste, PUF, 2000
[9] Cf. C. Delphy,« Un mouvement, quel mouvement ? », à lire sur LMSI.
[10] A. Sayad, « La » faute » de l’absence », L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, De Boeck Université, Paris-Bruxelles, 1997.
[11] K. Marx, Le 18 Brumaire de Napoléon Bonaparte, Éd. Mille et une nuits, 1997
[12] Cf. A. Memmi, Portrait du colonisé, op. cit
[13] Cf. R. Hoggart, La culture du pauvre, op. cit.
[14] Cf. E. Savarèse, Histoire coloniale et immigration, Séguier, 2000 ; A. Sayad, « Qu’est ce qu’un immigré ? » , L’immigration ou les paradoxes de l’altérité, op. cit., 1997.
[15] Cf. S. M. Barkat, Le corps d’exception, op. cit., 2005
[16] Cf. S. Bouamama, Dix ans de marche des beurs, Desclée de Brouwer, 1994
[17] Cf. F. Athané, « Ne laissons pas punir les pauvres », à lire sur LMSI.
[18] Cf. P. Tevanian, Le ministère de la peur, op. cit.
[19] Cf. N. Guénif-Souilamas et E. Macé, op. cit. et C. Delphy, « Antisexisme ou antiracisme : un faux dilemme », Nouvelles questions féministes, Volume 25, n°1, « Sexisme et racisme » , janvier 2006.
[20] Deux exemples particulièrement caricaturaux : Fadela Amara et Philippe Val. La première, réagissant dans une tribune de Libération à l’Appel des indigènes de la République, objecte aux signataires de cet appel que « la guerre d’indépendance algérienne n’est pas l’équivalent de la Shoah », car «  le programme de l’Algérie française, ce n’était pas l’extermination totale d’une population. ».

Ce type d’énoncés pose le problème suivant : ils sont absolument incontestables, mais leur énonciation est totalement insensée précisément parce que l’énoncé est incontestable et incontesté. En l’occurrence, nulle part dans l’appel des indigènes de la République - et pas davantage dans les discours périphériques tenus par lesdits « indigènes » - ne figure une mise en équivalence entre la colonisation et la Shoah. Quel sens cela a-t-il dès lors de le leur reprocher, sinon celui de les disqualifier par n’importe quel moyen, de manière à ne pas avoir à répondre à leurs véritables analyses et leurs véritables demandes ? Quel sens cela a-t-il de souligner cette différence inconstestable et incontestée entre la colonisation et la Shoah, sinon celui de relativiser à tout prix la gravité de la colonisation ? Quant à Philippe Val, il va plus loin encore, et pratique la diabolisation sur un mode presque infantile, en faisant de ses adversaires de véritables « méchants » :

« Les Indigènes de la République voudraient mettre sur le même plan la colonisation, l’esclavage et la Shoah, afin, non pas tant de valoriser les drames qu’ont vécus leurs aïeux, mais de relativiser la Shoah. ».

Il suffit là encore de lire les productions des Indigènes de la république pour mesurer le caractère insensé et odieux d’une telle affirmation. Nous sommes même dans la diffamation au sens juridique du terme, dans la mesure où le propos est non seulement infâmant et mensonger, mais aussi animé par une évidente « mauvaise foi » et une non moins évidente « intention de nuire ».
[21] Cf. notamment A. Héricord, S. Khiari, L. Lévy, « Indigènes de la République : réponses à quelques objections », à lire sur LMSI.
[22] C. Guillaumin, « Les effets théoriques de la colère des opprimés » , Sexe, race et pratique du pouvoir, Editions Côté Femmes, 1992.
[23] A. Sayad, « Le mode de génération des générations immigrées » , Migrants-Formation, n° 98, septembre 1994

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MessageSujet: 'Du racisme français' à l'idéologie française Odile Tobner 2007   Lun 18 Mai - 22:01

Du Racisme français Odile Tobner 2007

Odile Tobner a écrit:
Depuis le Code noir (1724), rares sont les intellectuels ou les dirigeants français qui ont remis en question le socle raciste sur lequel repose notre regard sur les « noirs », africains ou antillais.

Les saillies négrophobes récentes d’Hélène Carrère d’Encaussse, Alain Finkielkraut ou Nicolas Sarkozy ne sont pas des « dérapages » malheureux, mais la continuité désolante de préjugés nourris depuis quatre siècles.
Qui, en France, sait que Saint-Simon, Bossuet, Montesquieu ou Voltaire ont commis, sur ces questions, des pages monstrueuses ? Que Renan, Jules Ferry, Teilhard de Chardin, Albert Schweitzer ou encore le général De Gaulle leur ont emboîté le pas ?
Le pays des Lumières et des droits de l’homme n’aime pas se voir en ce miroir-là. Odile Tobner révèle pourtant que la négrophobie fait partie de notre héritage.

« La traite et l’esclavage des noirs sont le phénomène le plus important, en nombre d’hommes exploités, en volume de production marchande, en chiffres monétaires, de l’Histoire occidentale du XVIè au XIXè siècle. Mais cette importance, qui est cependant largement occultée, n’est rien à côté de la mutation intellectuelle qui l’accompagne, le soutient et le justifie. Désormais asservie à la domination matérielle, la pensée occidentale, bien loin d’être directrice et créatrice, ne peut plus produire que des monstres idéologiques, obéissant aux besoins de la politique en lui fournissant les discours adéquats. Elle enfante ainsi le racisme, qualitativement différent de l’antique xénophobie. »

Il est temps de décoloniser les esprits. Enfin.

Bruno Boudiguet a écrit:

Ce livre est d’ores et déjà un classique. Un classique à ranger entre les ouvrages d’Aimé Césaire, de Franz Fanon et de Sven Lindqvist. Jamais peut-être aucun auteur n’avait été aussi loin. Une anthologie vertigineuse de quatre siècles de racisme français, initié, colporté par nombre de personnages les plus illustres de l’histoire de France. Des hommes d’Etat, de Louis XIV à Nicolas Sarkozy. Des intellectuels mondialement célébrés, (de Montesquieu à Lévy-Bruhl) jusqu’aux laquais de notre époque moderne (Pascal Bruckner, Alain Finkelkraut), courroies de transmission d’une tradition qui défie le temps.

Odile Tobner nous donne une vision panoramique des différentes énonciations qui forment les ingrédients du racisme : juridiques, philosophiques, scientifiques, sociologiques, en démontrant que ces procédés sont la négation même de leur domaine :

- 17ème siècle : le Code noir est en soi la négation même du droit. De même que le droit de conquête "se réduit à un droit très simple : celui du plus fort. (...) Les bibliothèques croulent sous les volumes de discours juridiques justifiant l’injustifiable."

- 18ème siècle : L’idéologie égalitaire de certains penseurs des Lumières légitime en même temps une catégorisation particulière et une exclusion de certaines populations de l’espèce humaine, et donc l’inégalité par essence. Sur ce modèle, la colonie est bien une "étrange société d’exception".

- 19ème siècle : La volonté de distinguer différentes races humaines, de les classifier en présentant ces données comme scientifiques. Anthropométrie et scientisme biométrique trônent en bonne place au musée des horreurs. "Quand l’oeil s’est fixé un instant sur un individu ainsi conformé, l’esprit se rappelle involontairement la structure du singe", professait par exemple le comte de Gobineau. C’est aussi le temps des théories du "polygénisme des espèces humaines, qui porte le racisme à l’extrême".

- 20ème siècle : L’organisation sociale des peuples non-occidentaux est présentée comme étant sous l’emprise d’une "mentalité primitive", idée propagée par l’universitaire Lucien Lévy-Bruhl. Les idées préconçues formaient la base d’une hypothèse de départ qui se confondait immanquablement avec la conclusion, obtenue grâce à des témoignages douteux, des arrangements de toutes sortes, à l’opposé de toute méthode sociologique rigoureuse.

Mais l’ouvrage va bien au delà d’une description "clinique" des différents stades du racisme. A travers une multitude d’exemples, il décrit les différents modes opératoires de protection de la justification.

"La légende dorée de la nation"

Le racisme est une structure incontournable de l’idéologie française. Mais c’est un fait inavoué de nos jours, encore que les attitudes décomplexées reprennent de la vigueur. Faisant référence à des propos récents (Sarkozy, Finkielkraut, Frêche...), Odile Tobner pointe dans l’introduction les tautologies employées pour justifier l’acte d’énonciation raciste : un discours n’est pas raciste puisque la personne qui le prononce n’est pas raciste.
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MessageSujet: auto-organisation ou racolage politique ?   Sam 23 Mai - 18:27

intéressant concernant la stratégie antiraciste vue par le Courant Anticapitalisme et Révolution du NPA, du moins certains en son sein, entre reconnaissance de la nécessité de l'auto-organisation et discours promouvant l'avant-garde du parti...

La lettre d'information du courant n° 15 - mai 2015

deux extraits
NPA CAR a écrit:
D'où vient le racisme ? Quelle stratégie pour le combattre ?

Le racisme n’est pas qu’une idéologie héritée du passé : il s’inscrit dans les rapports sociaux capitalistes. Ce combat contre une oppression spécifique est aussi un combat pour l’unification de la classe ouvrière.


[...]

Quelques pistes stratégiques

Il est impossible de mettre fin au racisme sans abattre le capitalisme, projet pour lequel le rôle de la classe ouvrière est central. Pour nous, cela n’implique pas de reléguer la lutte contre le racisme à l’arrière-plan. Il faut au contraire placer le combat antiraciste et contre les oppressions au centre de notre orientation : impossible d’unifier la classe ouvrière sans se confronter au racisme.

La défense de l’auto-organisation de celles et ceux qui subissent le racisme est primordiale : il ne s’agit pas d’attendre que des travailleurs blancs, bénéficiant d’avantages certes limités et provisoires mais réels (dont l’accès facilité aux meilleurs emplois), prennent l’initiative de luttes antiracistes avant de commencer à s’organiser. Mais notre politique ne peut se résumer à la promotion de l’auto-organisation. Il est essentiel de défendre une orientation de lutte de classe, d’alliance avec les différents secteurs de la classe ouvrière, et de lutte de masse. « Ce n’est qu’au travers de l’expérience de l’activité de classe, collective, contre les employeurs, partant du lieu de travail, mais ne s’y limitant pas, que les salariés peuvent commencer à se penser comme une classe avec des intérêts communs, et opposés à ceux des capitalistes. Ceux qui font l’expérience au travail de leur force collective, de classe, sont beaucoup plus ouverts à des manières « classistes » de penser, à des attitudes antiracistes, antisexistes, anti-militaristes, et anti-xénophobes. » ( C. Post, « Le mythe de l’aristocratie ouvrière », article paru dans la revue suisse La Brèche de juin 2008.) Et c’est justement lorsque sous l’impulsion de militants lutte de classe, le mouvement ouvrier prend en charge le combat contre toutes oppressions – racisme, homophobie, sexisme –, qu’il est capable d’entraîner la majorité et d’avoir un impact révolutionnaire.

Dans cette optique, être connus comme celles et ceux qui se battent jusqu’au bout contre le patronat et l’État est une condition nécessaire pour que les secteurs opprimés qui sont aussi les plus exploités prennent au sérieux les révolutionnaires, surtout quand ceux-ci, en majorité, ne sont pas eux-mêmes frappés par le racisme. Il faut également faire la preuve d’une capacité à prendre des risques pour défendre les opprimés, à se mouiller en faveur d’intérêts spéciaux. Il ne s’agit pas d’être des militants qui prennent seulement le parti des « ouvriers en général », mais qui soutiennent les musulmans en tant que tels quand ils sont agressés, qui ne laissent passer aucune remarque antisémite, etc. Les militants doivent être éduqués dans la connaissance des traditions, de l’histoire des divers peuples opprimés, de leurs luttes et conditions actuelles d’existence. Un effort particulier devrait être fourni par les organisations ouvrières et révolutionnaires pour recruter dans les milieux touchés par le racisme – c’est-à-dire, dans la classe ouvrière, parmi les salariés d’exécution les plus exploités, où sont surreprésentés ceux qui subissent le racisme –, avec pour objectif la formation de cadres… et pourquoi pas de porte-paroles !

NPA CRA a écrit:
Lutter contre l'islamophobie et l'antisémitisme

Un débat existe dans les milieux militants sur l’importance à accorder à la lutte contre les différentes formes de racisme. Si notre antiracisme « lutte de classe » implique de combattre frontalement tous les racismes par principe, comprendre leurs formes actuelles est indispensable pour ne pas être paralysés face à leurs nouveaux développements.

Que faire ?

L’antiracisme sélectif est un piège, et un antiracisme « moral » serait comme un couteau sans lame. Il faut s’opposer au racisme chaque fois qu'il s'exprime, quelle que soit la forme qu’il prenne selon le contexte et le milieu, et dénoncer sa logique d’ensemble : c’est un obstacle à la lutte commune contre ceux qui exploitent et oppriment. Cela suppose de lutter tout à la fois contre ceux qui assimilent l’Arabe au musulman et le musulman au terroriste, contre ceux qui présentent les Juifs comme les « rois du monde », mais également contre le racisme anti-Roms ou anti-Asiatiques.

Combattre l’islamophobie d’État nécessite une campagne unitaire de masse (affiches, meetings, manifestations, luttes locales), avec le souci d’impliquer les syndicats et les associations musulmanes progressistes. Mais l’organisation d’une telle campagne est inséparable d’une politique explicite contre les préjugés antisémites et complotistes dans notre classe, d’une opération de « désintoxication » auprès de nos collègues, par exemple par le biais d’argumentaires ou de brochures.

Enfin, il faut garder à l’esprit que quand le patronat et ses politiciens paraissent hors d’atteinte, certains travailleurs sont tentés de faire de leur voisin un bouc émissaire : seules des luttes sociales victorieuses peuvent donner de la force à nos arguments antiracistes !
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MessageSujet: Manifeste pour un antiracisme politique   Dim 24 Mai - 15:48

n'ayant personnellement pas à « demander des comptes aux responsables politiques », qui est une façon encore de ramener dans le champ étatique, citoyenniste et démocrate, j'ai quelque doute sur la démarche, et puis les pétitions... Il n'empêche, je partage la lucidité sur la ligne de fracture idéologique qui me rapproche d'une telle analyse, et qui m'oppose à d'autres censés être plus proches, alors qu'ils surfent sur l'idéologie française, l'argumentaire d'un Yves Coleman et de ses amis anarchistes tel Claude Guillon, ayant plus à voir avec celui de Valls ou pire qu'avec le combat communiste, féministe, anarchiste, écologique et décolonial pour toutes les émancipations

il y a manière et manière de considérer qu'un combat est politique, selon que l'on parle de la politique institutionnelle, ou de la politique comme action d'intervention dans les rapports sociaux. Je relève qu'aucun membre du PIR ne figure parmi les premiers signataires, et je le comprends, puisqu'ici, le vers est à moyen dans le fruit. je comprends l'horizon que se donnent les 'Indigènes de la République', qui n'est pas celui de l'intégration, mais du dépassement de la racialisation dont sont victimes ceux et celles qu'ils entendent, contradictoirement représenter pour qu'ils s'auto-organisent politiquement

mais les conditions dans lesquelles on peut changer le monde, on ne les choisit pas. Ce sont aujourd'hui celles-ci, et l'on ne peut franchir le pas en sautant à pieds joints sur la nécessité de combats en prise sur les réalités sociales, économiques, et politiques. J'ai donc signer ce Manifeste

Manifeste pour un antiracisme politique Éric Fassin, Médiapart 23 mai 2015

Éric Fassin a écrit:


Politiquement, à quoi servent les racismes ? Il est temps de demander des comptes aux responsables politiques. C’est poser les bases d’un antiracisme renouvelé, car repolitisé. Reprendre l’initiative contre les politiques de racialisation : ce combat sera mené avec nous toutes et tous qui rejetons le fantasme cauchemardesque d’une France blanche. Il est grand temps, mais il est encore temps de répondre à la racialisation par la politisation.

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Les frères Kouachi et Amedy Coulibaly auraient-ils gagné, à titre posthume, la bataille des idées ? Depuis le 7 janvier, le débat public est organisé autour de fausses alternatives. Pour ou contre le terrorisme ? Bien sûr, tout le monde est contre (au point d’accepter l’extension progressive de sa définition). Pour ou contre la liberté d’expression ? Bien entendu, tout le monde est pour, ou presque (sauf à l’endroit des écoliers accusés de faire l’apologie du terrorisme). Résultat : six mois après la loi antiterroriste, voici la loi renseignement, qui attente aussi gravement à nos libertés. Et la litanie continue. Pour ou contre la République ? Tout le monde est pour, au nom d’un patriotisme opposé à ceux qui (selon Manuel Valls) « ne croient plus en la France ». La preuve ? L’UMP récupère le terme « Républicains », et le FN fait breveter celui de « Patriotes ». On attend avec impatience le nouveau nom du PS : pourquoi pas les « Laïcs » ? Car on nous interroge sans cesse : pour ou contre la laïcité ? Tout le monde est pour, ou presque…

Pareil unanimisme provoque des réactions exaspérées : les belles paroles ne sauraient faire oublier la réalité. On peut donc critiquer « l’imposture » ; toutefois, s’opposer à « l’esprit du 11 janvier », n’est-ce pas encore participer au même « débat », dans des termes qui ne sont pas les nôtres ? Le Premier ministre ne s’y trompe pas, qui descend dans l’arène pour défendre l’union sacrée. Faisons plutôt le pari de reprendre l’initiative : non pas réagir, mais agir avec nos propres mots. Il faut refuser de se laisser enfermer dans de faux débats. L’heure n’est plus à répondre mais à imposer nos termes. Il est temps de parler d’autre chose. Ce qui menace la démocratie, c’est ce qui défait la société française. Ce n’est pas la (ni une) religion ; c’est le racisme, qui désigne comme des « autres » racisés certains d’entre nous –immigrés d’Afrique ou Rroms d’Europe, et aussi Français, héritiers de l’esclavage, de la colonisation et de l’immigration, noirs d’apparence ou maghrébins d’origine.

Aujourd’hui, quand on brandit la laïcité, c’est rarement pour dénoncer le financement public d’écoles catholiques, le Concordat en Alsace-Moselle, ou les pressions des évêques contre le « mariage pour tous ». D’ordinaire, c’est pour s’inquiéter de l’islam. Or ce qui devrait nous alarmer, c’est l’islamophobie. Cessons de tourner autour du mot, et regardons la chose. Dans un pays où l’ancien président a pu nommer un « préfet musulman » et parler de « Français d’apparence musulmane », il s’agit moins de religion que d’une racialisation euphémisée. Marine Le Pen l’a parfaitement compris : son père s’attaquait aux Arabes ; elle s’en prend à l’islam. Sous l’antijudaïsme nous savons bien reconnaître l’antisémitisme, qui vise les juifs – indépendamment de leur religion. Il en va de même pour l’islam : pas besoin d’être musulman pour être victime d’islamophobie, voire pour finir par s’identifier comme tel, bon gré mal gré.

Certes, nos gouvernants condamnent « le racisme et l’antisémitisme » (quitte à les opposer). Mais les combattent-ils vraiment ? Il est impératif de dépasser l’antiracisme moral, qui s’indigne d’un phénomène dont il ignore les causes – car s’il ne les voit pas, c’est qu’il ne veut pas les voir. Il est urgent de renouer avec un antiracisme politique. Dans les années 1980, on croyait que le racisme se réduit à une idéologie et à un parti. Dans les années 1990, on a compris que les discriminations systématiques et systémiques constituent un racisme structurel : raciste ou pas, on participe de logiques sociales dont les effets d’exclusion s’avèrent racistes. Les intellectuels, les politiques et les journalistes communient dans l’antiracisme ; pourtant, ils sont presque uniformément blancs. Le racisme se mesure moins aux intentions supposées de ceux qui s’en défendent d’ailleurs, mais davantage aux conséquences avérées pour ceux qui le subissent.

Il y a plus. Depuis les années 2000, l’État apparaît de moins en moins comme un recours contre le racisme ; bien au contraire, il se révèle de plus en plus comme l’acteur principal d’un racisme institutionnel. Sans doute n’est-ce pas nouveau : en effet, de l’empire colonial à la France postcoloniale, des colonies à l’outremer et de l’outremer à la « métropole », de l’esclavage à la négrophobie, des Français musulmans d’Algérie hier aux musulmans de France aujourd’hui et de l’internement des « nomades » (entre 1940 et 1946) aux bidonvilles roms, nous sommes les héritiers d’une histoire. Il ne s’agit pourtant pas de repentance. Sans doute le passé est-il irréparable ; reste que la réparation s’impose d’autant plus qu’il continue de peser sur notre présent : comment comprendre autrement « l’inégalité raciste » ? Mais à nouveau, du débat sur l’identité nationale aux attaques contre les musulmans, sans oublier la chasse aux Rroms qui s’aggrave sous François Hollande, le rôle de l’État éclate au grand jour.

D’abord, celui-ci crée les conditions objectives du racisme, soit la ségrégation et la relégation, par ses politiques de la ville, de l’habitat, du transport et de l’école, et par ses institutions comme la police et la justice. Ensuite, il y ajoute des conditions subjectives : il le légitime en assignant des « vocations » différentes à deux catégories d’êtres humains – « eux » et « nous ». « Eux », ce sont ceux qu’on laisse ou même qu’on fait mourir en Méditerranée, mais aussi à Mayotte, et ceux dont on rend la vie invivable, dans les bidonvilles rroms ou la « jungle » de Calais. La xénophobie nourrissant le racisme, ce sont aussi ces Françaises et Français qu’on trouve d’autant plus naturel de faire vivre indignement ou de laisser mourir impunément que, malgré notre commune nationalité, ils ne seraient pas comme « nous » ; et ce sont bien des compatriotes qu’on somme éternellement de s’intégrer, pour mieux leur signifier qu’ils ne seront jamais vraiment des nôtres…

Être antiraciste aujourd’hui, ce n’est donc plus seulement lutter contre le Front national ; ce n’est pas uniquement récuser les stéréotypes raciaux qui aliment les discriminations systémiques. C’est aussi combattre les politiques qui racialisent la société française. Qu’on n’aille pas dire que cet antiracisme nous éloigne des problèmes de classe, comme si la « question raciale » occultait la « question sociale ». Les discriminations fondées sur l’origine ou l’apparence redoublent les inégalités socio-économiques. Surtout, les opposer, c’est tomber dans un piège. De même que l’Union européenne, c’est aussi « l’Europe forteresse », de même, les politiques néolibérales s’accompagnent en France et ailleurs d’un racisme d’État : on monte les uns contre les autres, les « classes populaires » contre les « racisés », comme si ceux-ci n’appartenaient pas, en majorité, à celles-là.

C’est agiter le ressentiment pour détourner de son objet la colère que suscite l’injustice subie et par les uns et par les autres. Ceux qui font commerce politique de la xénophobie, de la rromophobie, de la négrophobie ou de l’islamophobie, comme d’autres en miroir de l’antisémitisme, participent d’une même logique. On joue les uns contre les autres, pour disqualifier ensuite ceux qui dénonceraient « deux poids, deux mesures », alors que perdure le « vieil antisémitisme » qui rejette « également les juifs et les Arabes » : la dernière enquête de la CNCDH le démontre, les racismes sont liés. Or la concurrence que certains cherchent à exacerber entre les ouvriers blancs et leurs voisins « d’origine étrangère », ou bien entre musulmans et juifs, tout en montant les uns et les autres contre les Rroms, fait obstacle aux questions qu’il faudrait poser de toute urgence. Ce n’est pas la faute des Rroms, ni des immigrés d’Afrique, ni des Noirs ou des musulmans, si les inégalités se creusent, pas plus que la faute n’incombe aux juifs si ces racisés en tous genres sont victimes de discriminations sociales et étatiques.

Lutter contre les discriminations ou contre les inégalités économiques, contre l’islamophobie ou bien contre l’antisémitisme ? Ce sont encore de fausses alternatives qui empêchent toute coalition, qui divisent quand ceux et celles qui devraient s’unir et unissent celles et ceux qui devraient se diviser. Pour les combattre, il faut répondre à cette question : au-delà des intentions, réelles ou proclamées, politiquement, à quoi servent les racismes ? Il est temps de demander des comptes aux responsables politiques et de dire leur responsabilité. C’est poser les bases d’un antiracisme renouvelé, car repolitisé. Reprendre l’initiative contre les politiques de racialisation : le 9 mai 2015, au Forum de Gennevilliers, ce travail a été engagé. Il se poursuivra avec les premiers intéressés, femmes et hommes qui en paient le prix. Et ce combat sera mené aussi avec nous toutes et tous qui rejetons ce fantasme politique cauchemardesque d’une France blanche. Il est grand temps, mais il est encore temps de répondre à la racialisation par la politisation.



Premiers signataires :

Farid Bennaï, travailleur social, coordinateur du forum Reprenons l’initiative contre les politiques de racialisation

Saïd Bouamama, sociologue, porte-parole du Front uni des immigrations et des quartiers populaires

Christine Delphy, sociologue, directrice de recherche émérite au CNRS

Rokhaya Diallo, journaliste et auteure

Fatou Diome, écrivain

Éric Fassin, sociologue, professeur à l’université Paris-8

Nacira Guénif, sociologue, professeure à l’université Paris-8

Serge Guichard, membre fondateur de l’Association de solidarité en Essonne avec les familles roumaines roms (Asefrr)

Almamy Kanouté, éducateur spécialisé, association REZUS

Laurent Lévy, essayiste et militant politique

Saimir Mile, président de la Voix des Rroms

Marilyne Poulain, syndicaliste CGT - immigration

Isabelle Saint-Saëns, membre du GISTI (groupe d’information et de soutien des immigré.e.s)

Michèle Sibony, Union juive française pour la paix (UJFP)

Louis-Georges Tin, président du CRAN

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Ce manifeste a paru dans Libération le 22 mai 2015. Pour le signer : http://reprenons.info/manifeste-pour-un-antiracisme-politique/
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MessageSujet: "Contre ces politiques de racialisation"   Lun 25 Mai - 15:12

Contre ces politiques de racialisation

Ci dessous le texte d’introduction au forum reprenons l’initiative contre les politiques de racialisation qui s’est tenu le 9 mai à Gennevilliers.

Farid Bennaï a écrit:

Résolution finale du forum contre les politiques de racialisation du 9 mai 2015

Au lendemain du 8 mai, il faut savoir tirer les leçons de l’histoire. Pourtant, elles sont ambiguës. En 1945, le triomphe contre le nazisme coïncidait avec la répression coloniale. 70 ans après, nos démocraties restent travaillées par les contradictions dont elles ont hérité : nous n’en avons pas fini, hélas, avec les politiques de racialisation. L’actualité vient nous le rappeler tous les jours. Contre ces politiques, qu’elles émanent de figures ou de partis politiques, mais aussi des pouvoirs publics, depuis l’État jusqu’aux collectivités locales, le Forum que nous organisons ce 9 mai à Gennevilliers, avec de nombreuses associations mais aussi avec d’autres compagnes et compagnons de lutte aujourd’hui, appelle à « Reprendre l’initiative ». Il s’appuie sur un certain nombre de textes et d’actes qui ont été portés par nous et par d’autres auparavant. Et comme ils sont toujours d’actualité, nous avons décidé de poursuivre et de nous inscrire dans une continuité simple : celles de nos luttes passées, en particulier les luttes anticolonialistes, les luttes de l’immigration d’hier et d’aujourd’hui  de toutes les luttes sociales, de classe pour l’égalité la justice et la dignité et le développement des droits pour toutes et tous. Celles de nos anciens qui ont résisté en ne baissant pas la tête face à une politique d’État brutale, colonialiste, raciste et capitaliste. Et c’est dans ce sillon de l’émancipation creusé par beaucoup d’autres, ici et là-bas, que nous avons décidé de mettre nos pas pour continuer le combat.

« Reprendre l’initiative » bénéficie donc d’un héritage sur lequel nous voulons nous appuyer. Notre initiative n’est pas la négation des combats passés. Elle tente de tirer les leçons de ces luttes pour les combats d’aujourd’hui. Elle tente d’actualiser nos grilles de lecture, nos analyses, nos revendications, nos formes de luttes, etc., pour être en prise avec les nouvelles formes que prend le racisme aujourd’hui (racialisation d’État et municipale, islamophobie, rromophobie, etc.). L’idéologie raciste n’est pas statique. Elle change de visage pour poursuivre les mêmes objectifs – ou du moins avec des résultats comparables. Nous devons en tenir compte sous peine d’entrer en décalage avec la réalité sociale concrète et, plus grave encore, avec les cibles du racisme. Le racisme évolue ; l’antiracisme doit évoluer en conséquence.

Nous le disons et le redisons aujourd’hui : « Reprenons l’Initiative ! » Nous continuons avec notre appel qui part de l’observation et du constat simple que de nombreuses citoyennes et nombreux citoyens s’organisent collectivement pour l’égalité des droits et contre le racisme, l’islamophobie,  la rromophobie, la négrophobie et contre le traitement politique et policier des jeunes et moins jeunes, Noirs et Arabes habitant les quartiers populaires. Ce Forum à Gennevilliers semble être le lieu pour le faire.

Et ce, en opposition à la violence de politiques publiques, de droite comme de « gauche », et des discours qui se livrent, comme à chaque élection, mais aussi entre les élections, à une surenchère dramatique, en ajoutant au racisme biologique le racisme culturel, sur le dos des Rroms, des musulmans, des immigrés, de leurs enfants et de leurs petits-enfants, à qui l’on enjoint de « s’intégrer » à une société dont ils sont pourtant déjà partie prenante, et qui les rejette.

Le traitement politique post–11 janvier ne fait qu’accélérer un processus mortifère que décrivait la phrase célèbre de Antonio Gramsci : « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître, et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ».

L’existence d’une parole publique, politique, médiatique, stigmatisant telle ou telle partie de la population en raison de sa culture, de sa religion, de sa prétendue « non-intégrabilité » est une autorisation, voire un encouragement au passage à l’acte violent.

La loi sur le foulard, par exemple, a signifié une hausse des violences islamophobes.

De même, les discours de Manuel Valls sur la non-intégrabilité des Roms se sont traduits par des agressions concrètes.

Après l’esclavagisme, le colonialisme, le nazisme, l’Apartheid et la Palestine, comment et pourquoi en sommes-nous toujours là, et dans l’incapacité de construire un front de ceux qui devraient être unis pour en finir avec les politiques de racialisation, avec la gestion coloniale des quartiers populaires ? Que signifie les insuffisances, voir les l’absence des organisations de gauche de transformation qui continuent de parler de lutte contre le racisme de temps à autre sans jamais le nommer, ou bien en s’arrêtant à une posture morale qui nie les effets des politiques menées dans le même temps ?

Face à ce rouleau compresseur, cette machinerie infernale qu’est cette politique de la race, face aux réalités concrètes humaines qu’entraîne ce racisme d’État, ces mêmes collectifs militants se retrouvent, le plus souvent, dans l’impasse, et ils s’essoufflent.

L’offensive doit pouvoir s’organiser ; mais pour être à la mesure des réalités pour les transformer, encore faut-il les nommer.

Cela passe par rompre l’isolement à travers la constitution d’un réseau qui pourrait rassembler militants, associations, syndicats, partis politiques, pour mener des campagnes coordonnées nationales, par le décloisonnement des espaces organisés et la convergence de militant-e-s issu-e-s de trajectoires et de milieux sociaux divers.

Dans une perspective de renforcement et d’élargissement de la lutte, il est impératif, et il est urgent que les organisations s’inscrivent dans le même sillon, trouvent les formes de dépassement des périmètres d’action habituels. Il faut donc :

– poser à cet effet les premiers jalons, en vue de rendez-vous locaux et nationaux (d’autres forums contre les politiques de racialisation) dans le cadre d’un front uni, populaire, ouvert ;

– prendre appui sur la sensibilité et l’expérience militante des collectifs/associations, citoyen-e-s pour penser ensemble la question de la perspective politique.

Or, celle-ci est encore largement entravée par deux verrous de la pensée de gauche qui segmentent les classes populaires :

– la hiérarchisation des luttes conduisant à considérer le combat antiraciste comme subalterne,

– le refus de prendre en compte la question raciale comme mode de gestion du rapport de classes par la classe dominante.

Prendre en compte ces verrous de la pensée, c’est avancer vers la nécessaire coordination pour faire poids, relancer une dynamique nationale pour agir ensemble au travers de l’organisation de campagnes. Il s’agit de multiplier les espaces pour débattre et agir politiquement – cette socialisation permettant une appropriation et un renforcement les plus larges.

Ce n’est qu’en rompant concrètement avec les restes persistants d’une idéologie coloniale, trop souvent drapée dans les atours du discours républicain, que l’on peut éviter une césure radicale de la population. 
Et ce n’est qu’en assumant concrètement la réalité du racisme, non seulement des idéologies ouvertement racistes, mais aussi des discriminations au quotidien, structurelles et systémiques, et encore du racisme institutionnel, autrement dit, de la responsabilité de l’Etat et des pouvoirs locaux dans les politiques de racialisation.

Les énergies de ces populations ne seront pas mobilisées pour la défense de politiques qui ne prennent pas en compte les revendications spécifiques de leurs luttes.

Quand il y a une volonté, il y a un chemin, reprenons l’initiative pour s’unir et ne plus subir !

Farid Bennaï
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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Sam 6 Juin - 14:45

à partir d'un événement médiatique, un texte très intéressant sur le plan théorique. Depuis quelques temps, le PIR fait de sérieux progrès, sa critique prend du poids et de la profondeur

Politiser la trahison : le cas Sophia Aram, Louisa Yousfi, militante du PIR

Louisa Yousfi a écrit:
Que faire de ces Sophia-Aram qui acceptent les armes républicaines de l’ennemi pour tirer sur les nôtres ? Tenter de comprendre leurs trajectoires et les en excuser ? Et puis quoi encore !

« Tout homme noir qui soutient activement le système perd le droit d’être considéré comme faisant partie du monde noir : il a vendu son âme pour trente deniers avant de découvrir qu’il est exclu par cette société blanche qu’il voulait rejoindre. Ce sont des laquais blancs sans couleur qui vivent à l’écart dans un monde triste. Ceux-là sont des extensions de l’ennemi dans nos rangs ».Steve Biko, Conscience noire.


Rappel des faits


Le 4 mai 2015, dans son billet « Chkoune Charlie », Sophia Aram prend l’accent de nos parents.(1) Vous savez, ce fameux accent dont les Blancs version SOS Racisme sont particulièrement friands. Celui que la génération « beur », instrumentalisée par le PS dans les années 1980, leur a servi sur un plateau pour moquer ses pères fraîchement débarqués. Dans la lignée « beurisante » des Jamel Debouze et Gad Elmaleh, Sophia Aram poursuit son intégration sur le dos des « immigrés de la première génération ». La formule est rodée : elle esquisse une caricature volontairement dégradante de la génération postcoloniale précédente – celle qui tient à sa langue et à sa culture, « ne comprend rien à la laïcité » et « est incapable d’accepter le droit au blasphème », – pour valoriser la sienne, celle des « musulmans intégrés » capables de s’exprimer « correctement » et « sait vivre dans un pays laïc ». Elle met ainsi en scène le regard « essentialisant » qu’elle prétend confondre, et finit par le valider en le circonscrivant aux « premiers arrivants ». En balisant la coupure générationnelle organisée par la République blanche pour éloigner « les beurs intégrables » de la culture de leurs parents, Sophia Aram exhibe un rire de connivence avec tous ces « gentils messieurs blancs » qui lui ouvrent le micro et l’applaudissent à tout rompre. (2)

Nos parents, révoltés par les caricatures du prophète, conscients du matraquage idéologique charliesque qui les insulte et méfiants vis-à-vis des « valeurs républicaines » dont ils ont l’amère expérience, sont ainsi sacrifiés par leur propre fille sur l’autel de son intégrationnisme. Et la voilà qui reprend sa voix whitewhashée et son ironie dédaigneuse pour jouer les Françaises émancipées « de tradition musulmane » qui n’en démord pas. Pères et mères jetés par-dessus bord, la fille indigne poursuit sa traversée républicaine, le regard altier.


Qu’allons-nous faire des Sophia-Aram ?


Qu’allons-nous faire des traîtres, nous, indigènes décoloniaux, qui veillons à parler des intégrationnistes comme de frères et soeurs piégés dans un conflit d’intérêts imposé par le pouvoir blanc ? Que faire des Harlem Désir, Rachida Dati, Malek Boutih, Najat Vallaud-Belkacem, Lydia Guirous ? Eux qui n’hésitent plus à enfiler l’uniforme républicain pour tirer sur les nôtres, faudrait-il leur pardonner ? Sans hésiter, nous répondons : Non.

Si nous analysions comme des sociologues les mécanismes de domination structurelle et idéologique qui ont poussé Sophia Aram à bloquer sur twitter tous les prénoms à connotation arabe (3) , nous dirions après l’avoir « excusée », que nous la « comprenons ». Hélas pour elle, nous faisons de la politique.

Quand nous tâchons d’élaborer une production intellectuelle sur le système racial blanc qui structure notre société, ce n’est pas pour jouer « les bêtes de foire racisées » qui sauraient exprimer avec de belles formules leur lot de misères dans les salons parisiens, ni pour voir notre nom dans les revues universitaires accolés auprès des chercheurs blancs qui trouvent du dernier chic de parler de « la race » en neutralisant son tranchant politique. On ne cherche pas à saisir et à démasquer la part de l’hégémonie blanche au cœur de la logique intégrationniste pour simplement « la comprendre » et prouver aux Blancs épatés que les Noirs et les Arabes peuvent produire, eux aussi, de la pensée. C’est pour aiguiser au mieux nos armes et détecter les endroits stratégiques où les planter que nous disséquons dans ses moindres détails le monstre colonial qui nous écrase.


L’ordre racial blanc n’est pas un objet d’étude mais un plan de bataille sans cesse renouvelé.

S’il oppose toujours le pôle blanc au pôle indigène, son visage se défigure, à la faveur de nos résistances et se recompose, au gré des contre-offensives blanches qui s’agrippent à leurs privilèges.

La neutralité théorique est le confort de celui qui domine. Elle se transforme en impuissance politique dès lors qu’elle passe dans le camp du dominé. En tant qu’indigènes, nous ne pouvons nous asseoir aux loges de la lutte raciale et, du haut de nos balcons, entrer en empathie avec nos adversaires politiques. Nous ne nous contentons pas de commenter la politique, nous faisons la politique. C’est pourquoi nous avons des sœurs et des frères, des alliés et des ennemis.

Sophia Aram est une intégrationniste. Pour avoir précisé le sens de ce mot dans de nombreux textes (4), il est inutile ici de rappeler la nécessité d’évacuer tout propos moralisateur. Mais elle a ceci de spécifique qu’elle n’est pas seulement un individu. Elle est une figure médiatique qui incarne un aspect du pouvoir blanc. Sophia Aram est donc institutionnalisée. Comme nous ne dirigeons pas notre lutte contre des individus mais contre un pôle blanc, c’est en tant qu’agent de la République blanche que nous avons le devoir de la combattre. Il est tout à fait probable que Sophia Aram soit une chic fille. Il se pourrait même qu’elle soit particulièrement gentille, généreuse, drôle, intelligente… peu importe. Si le racisme n’est pas un problème moral, la trahison politique ne l’est pas non plus. Politiser la trahison, c’est dire qu’on ne peut pas trahir sans la complicité du pouvoir blanc qui la rend possible. Un intégrationniste lambda n’a pas le pouvoir d’être un traître. Il n’a pas les moyens structurels pour nuire aux siens. Il ne dirige aucun ministère, ne peut faire voter aucune loi, ne bénéficie d’aucune tribune dans les médias. Il est celui qui reste à sa place. Pour obéir ou pour résister, peut-être, mais « à sa place », là où la République l’a historiquement assigné.

Le traître politique, lui, n’est jamais seulement qu’un individu. Quand il est incarné par une personne, il cesse automatiquement d’être la simple expression d’un « libre-arbitre républicain ». Il n’est pas non plus simplement « un symbole » dont l’intérêt se limite à représenter un modèle réussi d’intégration. Faire croire que les indigènes qui rejoignent le pôle blanc sont des individus libres de tout déterminisme racial fait partie du piège. L’objectif du pouvoir blanc : flatter « le courage » des traîtres en faisant croire que s’ils sont parvenus à atteindre les hautes sphères blanches, ils ne le doivent qu’à eux-mêmes. Les indigènes qui les accusent de haute trahison n’exprimeraient alors qu’un ressentiment ou une jalousie à l’égard de leur prétendue émancipation. Cette division organisée au sein des indigènes poursuit toujours le même but : rendre inopérante la lecture raciale de la société afin de nier la réalité de la lutte des races sociales.

L’individualisme est le flambeau des transfuges de race. « Leurs origines » sont vécues comme une prison dont il faut briser les barreaux. « Ne me réduisez pas à mes origines ! » s’écrient-ils avec l’air effronté d’un adolescent en crise. Convaincus du pouvoir performatif de leur parole, ils pensent qu’il leur suffit de se déclarer « être universel » pour l’être réellement. En vérité, s’ils vivent comme une offense le fait d’être « ramenés » à leurs origines, c’est que celles-ci sonnent douloureusement à leurs oreilles. D’une certaine manière, ils n’ont pas tort. En France, il y a des origines respectables qui « enrichissent », et d’autres suspectes qui « essentialisent ».

En se réjouissant publiquement de l’article islamophobe que Marianne a commis contre Beur FM et son émission quotidienne les « Z’informés », l’un des rares espaces médiatiques indigènes (5), Sophia Aram a sectionné le fil à coudre qui la reliait encore à sa communauté d’origine, attirant contre elle les foudres indigènes. Quand elle profite de sa notoriété pour nuire à un média qui bénéficie du respect d’une grande partie de la population issue de l’immigration postcoloniale, elle crache du haut de son pouvoir blanc sur une communauté discriminée à tous les niveaux de la société et à laquelle ses propres parents appartiennent. Que les nôtres veuillent symboliquement lui « couper le nif » est parfaitement justifié.

« Traitez-nous en adultes. C’est encore le meilleur moyen de nous respecter », assène Sophia Aram en guise de conclusion de son billet contre Todd. Tiens, mais à qui appartient ce « nous » ? Les musulmans et immigrés non-essentialisés ? On n’en saura pas plus. Se vautrer dans la blanchitude et réclamer d’être « respectée » comme indigène, le procédé était habile. Mais vain ! La dignité ne se négocie pas.


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MessageSujet: La République et l’impensé de la « race », Achille Mbembe   Mer 15 Juil - 13:33

Achille Mbembe, extrait de La République et l’impensé de la « race », 2005

De la «race» comme impensé


Achille Mbembe a écrit:


Sous l'Empire, la colonie était un « ailleurs ». Elle participait du « lointain » et de l'étrangeté - d'un au-delà des mers. Aujourd'hui, la colonie s'est déplacée et a planté sa tente ici même, dans les murs de la cité. Le prochain et le lointain, du coup, s'enchevêtrent. Le paradoxe de cette présence est qu'elle reste largement invisible au moment même de l'étroite imbrication de l'ailleurs el de l'ici, où cette présence de l'ici est dans l'ailleurs, dans cette généralisation de l'étrange - tout cela a pour conséquence l'aggravation de la tension fondatrice du modèle républicain français. Il s'agit non point de l'opposition entre universalisme et communautarisme (comme tend généralement à le penser l'orthodoxie), mais entre universalisme et cosmopolitisme (l'idée d'un monde commun, d'une commune humanité, d'une histoire et d'un avenir que l'on peut s'offrir en partage). Et c'est le refus du passage au cosmopolitisme - infirmité fondée sur une excision de sa propre histoire - qui explique l'impuissance de la France à penser la postcolonie et à proposer au monde une politique de l'humain conforme à la promesse inscrite dans sa propre devise.

Nous souhaitons mettre en exergue le problème de ceux qui, tout en étant avec nous, parmi nous ou à côté de nous, ne sont finalement pas des nôtres - ce problème n'a été résolu ni par l'abolition de l'esclavage, ni par la décolonisation. L'extension de la citoyenneté aux descendants d'esclaves n'a pas entrainé une transformation profonde de la manière dont nous procédons à la figuration politique de la démocratie. Elle n'a pas non plus conduit à un renouvellement des modalités d'institution imaginaire de la nation. Telle est, au demeurant, l'aporie au cœur de la logique de l'intégration et de l'assimilation qui gouverne bien des débats passés et actuels. La forme d'universalisme qui sous-tend l'idée républicaine semble ne pouvoir penser l'autre (l'ex-esclave, l'ex-colonisé) « qu'en termes de duplication, de dédoublement jusqu'à l'infini d'une image narcissique » à laquelle est assujetti celui ou celle qui en est la proie. À l'examiner de près, il est donc possible d'affirmer que le principe qui préside à l'idée nationale française n'a pas été totalement épuré de tout soupçon ethnique et, par la force des choses, racialisant. Au fond, plus on invoque rituellement les « valeurs de la République » et de l'universalisme pour les opposer à ce que l'on appelle le « communautarisme », plus on met à nu - malgré soi sans doute - cette réalité.

La décolonisation n'a pas mis un point final à la question de savoir que faire des histoires partagées une fois que celles-ci ont été plus ou moins désavouées. Le premier exemple concerne les relations que nous avons tissées avec les «ex-colonies d'Afrique ».

 Nous convoquerons l'Afrique ici - plutôt que la question classique de l'immigration -, parce qu'elle est l'expression la plus dramatique du dilemme de la race et de la colonie, dilemme donc nous avons dit que la non-résolution dans le cadre de la République contredit les prétentions universalistes de notre modèle démocratique. Faut-il, à ce sujet, rappeler que dans la rhétorique de la République française, le continent africain a toujours servi de figure non pas de la liberté, de l'égalité et de la fraternité, mais de l'altérité radicale ? En effet, c'est la présence historique des gens d'origine africaine en France ou dans les territoires qu'elle contrôlait qui, pour la première fois, pose à la conscience française la lancinante question de la race et oblige la puissance publique à légiférer la différence et la ségrégation. C'est ce qu'atteste, par exemple, la juridicisation des rapports maître-esclave par le biais du Code noir ou encore l'ensemble des mesures prises dans le cadre de la « police de l'esclave » sous l'Ancien Régime, voire la mise en place, à l'époque coloniale, du Code de l'indigénat.

Des études récentes montrent clairement que cette politique de la différence absolue et la logique de la ségrégation qui en est le corollaire ont reposé, du début jusqu'à la fin, sur des dispositifs d'animalisation et de bestialisation de l'autre. Poussée jusqu'à ses conséquences ultimes, celle logique a toujours fini par déboucher sur la guerre. De fait, que celles-ci prennent la forme de la conquête, de la « pacification » ou de l'occupation, les guerres coloniales ont toujours été, quelque part, des guerres de race. Car dans leur essence, il s'est agi chaque fois de guerres menées non contre d'autres personnes humaines, mais contre des « déchets humains, des rebuts » [...]

A bien des égards, l'histoire de la France et de son empire, reste à écrire. C'est en partie parce qu'elle a été mal écrite que nous éprouvons tant de peine à déchiffrer «la nouvelle société française» au sein de laquelle nous vivons, et la puissante demande d'identité qui la travaille. C'est aussi en raison de cette ablation de l'histoire que la France étale, aujourd'hui, son incapacité à embrasser le monde. C'est ce défaut d'histoire qui explique qu'elle éprouve tant de peine à donner chair à son modèle civique républicain et à son modèle quasi censitaire de représentation démocratique. C'est, enfin, ce défaut d'histoire qui rend si difficile le processus de figuration politique d'une société en vérité éclatée en une multitude de voix de plus en plus séparées par la nouvelle question sociale : la question raciale.

Cette excision de l'histoire de notre présence au monde et de la présence du monde en notre sein fait croire, à plus d'un, que la tâche de production el d'institution de la nation française, loin d'être une expérimentation continue, s'est achevée depuis longtemps déjà, et qu'il n'est plus que du devoir des nouveaux arrivants de s'intégrer à quelque chose qui existe déjà, et qui leur est offert à la manière d'un don qui exige, en retour, un certain devoir de reconnaissance. Du coup, plus ils couvrent d'un voile opaque ce dont ils sont porteurs, mieux ils seront admis chez nous. C'est le même déni qui fait penser que le modèle civique républicain aurait, depuis longtemps, trouvé ses formes canoniques. El tous ce qui remet en question ses fondements ethniques et racialisants relèverait purement et simplement du projet tant honni d'une « démocratie des communautés et des minorités».

Une telle conclusion ne peut paraître curieuse que si l'on fait l'impasse sur la prodigieuse clôture intellectuelle dont la France a fait l'expérience au cours du dernier quart du XXe siècle. Ce reflux nationaliste de la pensée a profondément affaibli nos capacités à penser le monde et à contribuer de façon décisive aux débats sur la « démocratie à venir », Les raisons de cette myopie étant trop bien connues, point n'est besoin de les ressasser ici, juste de les esquisser.

D'une part - et à quelques exceptions près -, nous n'avons pas su mesurer à sa juste valeur la signification profonde des tournants survenus dans les sciences humaines en général el dans la critique politique et cullurelle en particulier. Il s'agit du virage qu'a été l'irruption, dans différents champs du savoir, de la philosophie, des arts et de la littérature, des trois ou quatre courants intellectuels qui ont plus que d'autres infléchi, ailleurs dans le monde, la manière de penser le social, le politique, le monde et la culture au cours du dernier quart du XXe siècle. Partout ailleurs où les problématiques portées par ces courants ont été prises au sérieux dans le débat intellectuel el dans les procédures de la vie publique, le résultat en a été, sinon un renouvellement, du moins un approfondissement de la réflexion sur la nature de l'ordre démocratique (la politique des citoyens), les conditions éthiques du vivre ensemble (les politiques de la reconnaissance et de l'inclusion) et les manières de relation à autrui el au monde (cosmopolitique).

Rappelons-nous que, dans un premier temps, la tâche que s'était assignée le courant postcolonial était de déconstruire les savoirs impériaux qui ont rendu possible la domination des sociétés non européennes. Cette tâche est allée de pair avec la critique de toutes les formes d'universalisme qui, hostiles à la différence et, par extension, à la figure d'Autrui, prétendaient faire de l'Occident le monopole de la vérité et de l'humain. En opérant une critique radicale de la pensée totalisante, ce courant a permis de poser les fondements d'une réflexion sur la différence et l'altérité, voire la singularité plurielle - celle « multiplicité dispersante » à laquelle se réfère sans cesse le poète Édouard Glissant. On peut également présumer que, contrairement aux critical race studies, ce courant n'a guère su penser la question de l'abjection et de l'impossibilité à signifier.

Il se trouve cependant, d'autre part, qu'en France même ce courant est venu se heurter contre le mur d'un narcissisme politique, culturel et intellectuel dont on pourrait dire que l'impensé procède d'une forme d'« ethno-nationalisme racialisant ». À première vue, cet ethno-nationalisme racialisant est d'autant plus surprenant qu'il fleurit à l'ombre de l'une des traditions de la pensée politique qui, dans l'histoire de la modernité, ont fait montre d'une solicitude radicale sinon pour l'« humain » en général, du moins pour l'« homme» et pour la « raison » comme figures par excellence de la souverameté du sujet, comme instances fondatrices du savoir et de l'agir - et, finalement, comme expériences originaires à partir desquelles se lisent aussi bien le monde que la vérité du politique, de l'éthique et de la culture. C'est cette sollicitude radicale pour l'homme et pour la raison qu'est supposé incarner le concept de « République », dont la signification ultime s'exprime à travers le langage de la liberté, de l'égalité et de la fraternité.

Or, historiquement, cette sollicitude pour le sort réservé à l'homme et à la raison a vite montré ses limites chaque fois qu'il a fallu reconnaître la figure de l'homme dans le visage d'Autrui défiguré par la violence de la race. Dans l'histoire de la République, la mise en forme institutionnelle de la visée destructrice dont la race est porteuse, ce furent l'esclavage et le fait colonial. De fait, en quoi consistent la race el le racisme - et inversement en quoi consistent la mise en esclavage el l'assujettissement colonial -, sinon en le pouvoir de se représenter autrui comme « déchet » et en la capacité de l'assigner à cet état de déchet « de son vivant même» ? Le versant nocturne de la République, l'épaisseur inerte où vient s'engluer sa radicalité, c'est donc bel et bien la race. Car la race est cette page obscure où, placé par la force du regard de l'autre, I'« homme » se retrouve dans l'impossibilité de savoir en quoi consistent l'essence du travail et ses lois.

De fait, au nom du principe d'égalité, la tradition française d'universalisme abstrait affirme qu'en son essence le projet de la modernité consiste à « désubstantialiser le social pour le ramener à une pure quotité : celle des conditions d'équivalence et de commensurabilité entre des individus indépendants », compte non tenu de leur appartenance à des communautés culturelles ou religieuses distinctes. Ainsi s'explique la dérision qui accueille, dans la plupart des milieux bien pensants, toute référence aux politiques dites de « discrimination positive ». À cette cécité, s'ajoute sinon le refus, du moins la difficulté d'imaginer l'histoire et la mémoire comme histoire et mémoire de la responsabilité. Ce refus de responsabilué - qui est en même temps un refus de l'aveu et une volonté active d'oubli - se donne notamment à voir lorsqu'il s'agit d'interroger sérieusement le passé colonial. Préoccupée de dénoncer l'« esprit du Goulag », l'intelligentsia en est venue à refouler cette face nocturne - constitutive de la République - que fut le colonialisme. Dans les rares cas où un réexamen de cette période a été officiellement esquissé, la colonisation a été réduire à la manifestation d'une blessure de type purement narcissique. Il s'est rarement agi d'intégrer dans la « bibliothèque nationale » les savoirs produits par les peuples anciennement colonisés ou par leurs descendants devenus, par la force des choses, des citoyens venus « d'Outre-Mer » dont le « droit de cité » dans les sphères publiques de la nation demeure à tout le moins précaire, comme le précise Étienne Ballbar.


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MessageSujet: Eurocentrism, Racism and Knowledge: Debates on History and Power in Europe and the Americas   Ven 31 Juil - 20:26



février 2015

Eurocentrism, Racism and Knowledge: Debates on History and Power in Europe and the Americas

Citation :
This collection is an interdisciplinary effort drawing on the work of international scholars and political activists. It addresses key questions in the critique of Eurocentrism and racism regarding debates on the production and sedimentation of knowledge, historical narratives and memories in Europe and the Americas. By conceiving Eurocentrism as a paradigm of interpretation, and race as the key principle of the modern order, the authors bring the relation between knowledge and power to the centre of debate. The book invites to consider institutionalized violence as pervading the regulation of the heterogeneity of (post-)colonial territories and peoples, and to see the politics of knowledge production as a struggle for power seeking profound change. At the heart of this collective endeavour is the long history of international and domestic liberation politics and thought, as well as academic and political reaction through formulas of accommodation that re-centre the West.

Citation :
1 Eurocentrism, Political Struggles and the Entrenched Will-to-Ignorance: An Introduction 1
Silvia Rodríguez Maeso and Marta Araujo

2 Epistemic Racism/Sexism, Westernized Universities and the Four Genocides/Epistemicides of the Long Sixteenth Century 23
Ramón Grosfoguel

3 Violence and Coloniality in Latin America: An Alternative Reading of Subalternization, Racialization and Viscerality 47
Arturo Arias

4 Social Races and Decolonial Struggles in France 65
Sadri Khiari

5 Towards a Critique of Eurocentrism: Remarks on Wittgenstein, Philosophy and Racism 80
S. Sayyid

6 How Post-colonial and Decolonial Theories are Received in Europe and the Idea of Europe 93
Montserrat Galcerán Huguet

7 Africanist Scholarship, Eurocentrism and the Politics of Knowledge 114
Branwen Gruffydd Jones

8 Scientific Colonialism: The Eurocentric Approach to Colonialism 136
Sandew Hira

9 Secrets, Lies, Silences and Invisibilities: Unveiling theParticipation of Africans on the Mozambique Frontduring World War I 154
vi Eurocentrism, Racism and Knowledge

10 Conceptual Clarity, Please! On the Uses and Abuses of theConcepts of ‘Slave’ and ‘Trade’ in the Study of the Transatlantic Slave  Trade and Slavery 178
Kwame Nimako

11 Making the Teaching of Afro-Brazilian and African History and Culture Compulsory: Tensions and Contradictions for Anti-racist Education in Brazil 192
Nilma Lino Gomes

12 Race and Racism in Mexican History Textbooks: A Silent Presence 209
María Dolores Ballesteros Páez

13 Social Mobilization and the Public History of Slavery in the United States 229
Stephen Small

Index 247

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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Lun 10 Aoû - 5:05





BUCHANAN, Patrick J[i] a écrit:
"In 1950, whites were 28 percent of world population and Africans 9 percent, a ratio of three-to-one. In 2060, the ratio will remain the same. But the colors will be reversed. People of African ancestry will be 25 percent of the world's population. People of European descent will have fallen to 9.8 percent"[/i]  BUCHANAN, Patrick J., 2008. Whites Down To 10% Of World Population By 2060—Does It Matter?, 1 May 2008



(je traduirais cet article prochainement)

To See Ourselves as Others See Us


Citation :
Ask anyone in the Third World where, if they had their druthers, they would choose to live and their top choice, hands down, would be the United States. Ask those same people which nation is the greatest threat to world peace and they say, you guessed it, the United States.

That may sound contradictory but it's not.  It's the United States that's contradictory.  It's this great nation of wealth, comfort and ease that never seems to get its fill of raining death from above on other lands, especially the weakest ones.

The world doesn't look like us or like our southern cousins.  We're mainly white people but today white people make up just 16% of the world population.  That's just shy of one out of six.  People of colour make up the other 84%.  To them, "rich white guy" has a special meaning.


Now imagine you're one of them, the 84%, and you keep reading about the killings in Ferguson or Baltimore or New York City or any of the other American cities where white cops are blowing away their own people of colour who are usually underprivileged and poor.  Which one of those do you identify with?  The poor person of colour or the white cop in combat gear with military-grade firepower and a fiercely itchy trigger finger?

If you're one of the 84% these are not events that make you really comfortable with white folks, especially when they come to your homeland looking for something or someone - to buy or to kill - or when you hear those drones buzzing overhead carving circles in the sky.

I cringed when Ignatieff lauded America's "muscular foreign policy" and supported Canada implementing the same (as though with Harper at the helm there was any need for encouragement).  The thing with a muscular foreign policy is that it's like Christmas.  Far better to give than to receive. It's one thing in a unipolar world but it can be enormously corrosive of superpowerdom when other nations are ascendant, especially when they're nations "of colour."

In Foreign Policy, Chandran Nair writes that this spate of white cop on black killings is exposing the hypocrisy of American foreign policy:

A recent report states that in March 2014 alone, police encounters in the United States resulted in 111 killings, twice as many as were killed by British police in the entire 20th century. U.S. police disproportionately and excessively target minorities at traffic stops, and U.S. courts disproportionately and excessively convict minorities of crimes. “African American and Hispanics comprised 58 percent of all prisoners in 2008, even though African Americans and Hispanics make up approximately one quarter of the US population,” according to the National Association for the Advancement of Colored People (NAACP) — and the percentages of minorities in American prisons appear to be growing.

Until recently, many people around the world had believed that the United States had put its troubled history with race behind it. But how thin that veneer is became evident in August 2014, after the police shooting of a black teenager in the city of Ferguson, Missouri.The city’s chief of police resigned following a string of outrages, including the discovery of racist emails circulated within his police department that suggested Barack Obama “would not be president for very long because what black man holds a steady job for four years.”

This concerns more than just Americans. After all, what does it mean for the rest of the world when its most powerful nation struggles mightily with racism in its midst? For one, it contextualizes the often-heralded notion of American “exceptionalism.” At its core, that idea is an incredibly arrogant notion. It hints of racism and a barely concealed contempt of others, especially the non-Western world. But it is a doctrine that is still ruthlessly enforced in the carnival that is American politics.

...At a time when the United States has become the de-facto policeman of the world and a self-appointed arbitrator of peace, Asians have watched with concern — especially with elections looming in 2016 — at how the Republican Party has even swung further to the right. The GOP has stopped even pretending to concern itself with the welfare of non-white Americans. Many of its most prominent members display a very shallow understanding of the world and thus a lack of appreciation of the complex histories of other nations, yet seem itching to intervene on the slightest pretext. Worse, they would have the United States do so based on their prejudices and ideological fixations — some of which are likely framed by their fear of those unlike themselves.

...In Asia, many have not forgotten that the United States remains the only nation to ever deploy a nuclear weapon (twice), and did so on an Asian nation towards which many in the American leadership had deeply racist attitudes. They recall that Franklin D. Roosevelt interned roughly 90 percent of the continental Japanese-American population in prison camps during the war. His successor, Harry Truman, the man who ultimately pushed the nuclear button that brought World War II to an end, wrote to his wife: “I think one man is as good as another so long as he’s honest and decent and not a nigger or a Chinaman.”

All of which makes it not unbelievable to think that an irrational fear of Islam — and denigration of Muslims — may also be the primary factor behind the fanatical determination of many in Washington to keep Iran from crossing the nuclear threshold. Fear and distrust of others can be found lurking in almost every corridor of power that influences U.S. foreign policy.

The rest of the world sees this. It smells the hypocrisy in Washington when leaders resort to the old saw that America “is a nation of immigrants” while kicking unaccompanied children out of the country en masse.


Unfortunately America has allowed itself to become the Plantation State of the 21st century.  As a developed nation it has no equal when it comes to inequality especially when put through the filter of white versus non-white.  FOX News and odious types like Rush Limbaugh reveal how expressions of overt racism are yet again in vogue in the US.  The face of America has turned very ugly to that 84%. This not only opens doors it paves entire roads for America's ascendant rivals, especially China.

There was a post-Civil War saying popular in the slave states, "the South shall rise again."  Too few Americans were smart enough to understand that as a warning.


 
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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Mar 18 Aoû - 15:22

aux fondements d'une pensée marxiste du racisme contemporain

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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Dim 23 Aoû - 20:44



Islamophobie, Négrophobie, Rromophobie, analyse systémique des discriminations racistes 14 Août 2015 Repères anti-racistes

1ère Table ronde


Débat Islamophobie, Négrophobie, Rromophobie, Analyse systémique des discriminations racistes


Citation :
Nouvelles populations, nouvelles crispations

On a parlé d’islamophobie, de négrophobie et d’autres formes de discriminations et de racisme pour en arriver aux Rroms, la dernière vague, et j’ai l’impression que tout au long de cette histoire, en France, lorsqu’une nouvelle catégorie de personnes arrive, on va focaliser sur elle tout ce qui est médiatique et politique et pendant ce temps les questions toujours non résolues concernant les populations présentes en France antérieurement passent au second plan. Ainsi on parle moins actuellement des Arabes présents en France comme sans doute, on parlera moins des Rroms lorsque d’autres populations arriveront.

Chaque fois qu’un étranger arrive, c’est lui qui pose problème, on parle même de « corps étranger » comme s’il s’agissait d’un virus qui arrivait et qui risquait d’infecter la société française.

J’ai l’impression qu’en France, les choses sont prises à l’envers, cette richesse qu’amènent avec elles les populations qui arrivent  n’est pas prise en compte, l’aspect positif du multiculturalisme reste sous-estimé et il est considéré davantage comme un menace  que comme une richesse ou un plus apporté à la société.

Alors que la société française devrait s’ouvrir, elle se referme. Au lieu de découvrir le monde qui l’entoure, elle le rejette. Et cette fermeture s’institutionnalise. Cela vient d’en haut et c’est bien en cela que réside le danger.

_____________________________________________

Condition première de l’émancipation

D’accord avec le constat qu’il faille lutter contre l’islamophobie, que l’on souligne l’impact du passé colonial, on ne peut qu’être d’accord. Je prolongerais plutôt par la  question qui a été également soulevée, celle du rejet des femmes voilées de tous les espaces publics. On est,  ou plutôt ils et elles  sont,  bien contents de les trouver pour préparer des spécialités de « là-bas », la question est donc celle-ci : pourquoi on continue à leur faire le couscous et les makroutes ? Puisqu’on est dans cette dynamique d’auto-organisation qui passe selon moi par une forme d’émancipation, il faudra bien arrêter très vite de faire le couscous et les makroutes.

Pour moi, il est essentiel de s’adresser aux associations qui invitent les femmes à faire le couscous, tout comme aux associations qui luttent contre l’islamophobie et  contre le racisme et qui nous demandent de donner une autre image de nous-mêmes pour que changent les représentations des musulmans, des Arabes ou des Noirs,  et  de leur demander qu’elles commencent, elles, à changer leur regard sur les femmes arabes et musulmanes qu’elles considèrent uniquement comme des cuisinières !

On est là depuis très longtemps, on n’a plus à prouver quoi que ce soit, on a largement participé à la construction de ce pays comme à sa libération et je n’éprouve pas, moi,  tous les matins, le besoin de prouver que je suis gentille, que je ne suis pas une terroriste et qu’en plus je me dois d’offrir à manger aux racistes, à ceux qui tentent de m’humilier, à ceux qui me donnent des coups. Cela est inconcevable, il y a des limites à la tolérance !

Il faudrait que dans la dynamique d’émancipation que nous voulons construire, on arrête de répéter, même si cela est vrai,  que l’on est légitimes dans ce pays, parce que parfois, j’ai la fâcheuse impression qu’on utilise cet argument pour, en fait, demander que l’on nous accepte. En clair, « Ne soyez pas racistes, cela fait longtemps que l’on est là et on vous a même libérés ! »

Soit, mais ne faut-il pas davantage poser comme principe que celui qui est arrivé hier ou avant-hier n’a pas besoin d’être légitime s’il a envie d’être là. Militante anti-impérialiste, j’ai presque envie de dire que, dans l’idéal absolu, j’ai le droit d’aller où je veux, sans avoir à prouver que je suis légitime à être dans quelque partie de la planète que ce soit.

______________________________________

Ne pas oublier l’exploitation

A côté des faits sur lesquels il faut se concentrer : le féminisme, la négrophobie, la rromophobie, l’islamophobie, il nous faut également insister sur une composante des classes populaires qui est en relation avec l’exploitation du travail, sur le simple fait que le travail n’est pas bien payé.

S’il a été dit que le racisme est un mode de gouvernement, on peut ajouter que c’est aussi un gouvernement qui est au service de l’exploitation du travail. Comment réfléchir à cette articulation entre exploitation, racisme et quartiers populaires.

____________________________________

Fière d’être nègre

Si l’on me dit que je suis nègre, que l’on m’appelle nègre, moi je suis fière d’être nègre mais la question est : qui a occasionné la négritude ? N’est-ce pas eux qui sont venus nous chercher là-bas pour nous vendre ailleurs et qui  aujourd’hui retournent  là-bas pour nous piller, nous tuer, nous monter les uns contre les autres ? Qu’ils gardent pour eux les armes qu’ils fabriquent !

________________________________

Qu’ajouter de plus à la fameuse réponse d’Aimé Césaire : «  le Nègre t’emmerde ! » ?



Dernière édition par Admin le Dim 23 Aoû - 20:45, édité 1 fois
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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Dim 23 Aoû - 20:45



Analyse systémique des discriminations racistes Saïd Bouamama 15 Août 2015 Repères anti-racistes


Ce qui fait l’une des caractéristiques du FUIQP, c’est qu’il estime que le racisme n’est pas hors sol, autrement dit qu’il a une base matérielle, une fonction sociale, et qu’il est en particulier, un mode d’organisation de l’exploitation capitaliste aujourd’hui. Et c’est cette fonction sociale qui nous amène à passer des alliances avec des gens qui ne sont pas issus de l’immigration.

Après ces considérations générales qui déterminent l’orientation du FUIQP, j’en reviens au sujet de cette première table ronde et sur ce qu’est le racisme.
Saïd Bouamama a écrit:
Dans la séquence historique qui est la nôtre, marquée par une agression idéologique tous azimuts contre les dominés, le racisme se déploie autour de deux dimensions :

• la première dont il ne faut pas sous-estimer tous les effets dévastateurs, c’est la campagne « Je suis Charlie ». Au FUIQP, nous ne sommes pas Charlie et nous ne serons pas Charlie !

• La seconde concerne l’injonction permanente de mettre en avant et de considérer comme principale une des formes de racisme qui est l’antisémitisme -Injonction qui fait que l’on ne peut plus s’exprimer sans dire en préambule « Je ne suis pas antisémite »-. Comme si c’était la question centrale, principale, nodale de la société française… Une manière de ne pas parler des autres formes de racisme qui structurent cette société, eh bien nous, nous refusons de devoir commencer toujours par « Je ne suis pas antisémite ».

Le racisme a une histoire


Pour se faire une idée de ce qu’est le racisme aujourd’hui, il faut prendre en compte le phénomène dans toutes ses dimensions mais surtout rappeler que le racisme a une histoire : il n’est pas une caractéristique de la nature humaine, il n’est pas éternel au sens où il n’a pas toujours existé. Il est contemporain d’une époque où l’Europe avait besoin de justifier une agression en hiérarchisant l’humanité en fonction des races et c’est l’apparition du capitalisme pour son besoin d’expansion qui a donné naissance à cette idéologie de hiérarchisation qui était totalement absente des conflits antérieurs. C’est d’ailleurs l’erreur et le mensonge de ceux qui confondent l’esclavage lié au capitalisme et les esclavages antérieurs, bien évidemment condamnables, mais qui étaient d’une toute autre nature.

Un des grands apports de Frantz Fanon est de nous dire que pour maintenir sa fonction sociale de division des dominés, le racisme change de forme et de visage en fonction du rapport de forces.

Du racisme biologique au racisme culturel


Après les horreurs de la Seconde Guerre mondiale, après les luttes de libération nationale, se référer à une hiérarchisation biologique devenait impossible sous peine de se trouver complètement décrédibilisés. C’est la raison pour laquelle, nous dit Frantz Fanon, le racisme s’est mué en racisme culturaliste. Ce ne sont plus les races que l’on hiérarchise, mais les cultures. On comprend dès lors cette perception des Roms comme danger, parce que désignés comme non-intégrables. Il y aurait des cultures qui seraient inférieures à d’autres et qui n’auraient pas leur place dans une société civilisée. Derrière ce qui se dit sur l’islam, en creux, c’est qu’il y aurait des religions qui ne sont pas comme les autres et qui seraient incompatibles avec la civilisation.

Le racisme contemporain principal, que ce soit sous la forme de la négrophobie, la rromophobie, l’islamophobie, c’est le racisme culturaliste. Et tout mouvement antiraciste qui resterait centré sur la lutte contre le racisme biologique, qui aurait des pudeurs ou des réticences à prendre en compte par exemple l’islamophobie, refuserait d’analyser et de combattre le racisme tel qu’il est, le racisme concret, le racisme qui détruit, le racisme qui se développe aujourd’hui.


Différents niveaux


Le troisième élément dans la compréhension et l’analyse du racisme, - c’est que le racisme se situe à des niveaux différents et prend des formes différentes.

• L’idéologie globale « pure et dure » représente le premier niveau, c’est ce qui correspond au nazisme par exemple dont la théorie affirme qu’il existe des races et qu’elles sont hiérarchisées.

• Au deuxième niveau, on trouve ces préjugés, ces images mentales héritées de l’histoire esclavagiste et coloniale et qui continuent à être diffusées par les classes dominantes, dans les médias, les manuels scolaires… Beaucoup plus insidieuses et beaucoup plus répandues, ces images continuent à structurer le regard de nos concitoyens dans une société qui a colonisé pendant des décennies et qui continue à intervenir militairement et économiquement dans l’ancien empire colonial. Alors que l’on commet des agressions en Afrique, matières premières et minerais obligent, alors que l’on déstructure tout le Moyen Orient pour l’accès au pétrole, loin de n’être qu’un héritage, ces images sont revivifiées, réactualisées et remises sur le devant de la scène parce que les pays impérialistes ont besoin de les faire renaître, de les recycler et de les imposer.

Déraciner ces images qui contaminent la gauche, et même l’extrême gauche, y compris ceux qui se disent proches de nous, demande qu’on ne leur fasse aucune concession. Et sans doute demain nous remercieront-ils d’avoir été intransigeants sur ces questions.

• Le troisième niveau encore plus important pour nous qui pouvons à tout moment être tué d’une balle tirée par un policier, agressée parce qu’on porte un foulard, c’est la mise en actes du racisme que représentent les discriminations. Personnellement, que quelqu’un ne m’aime pas m’est totalement égal. Mais qu’il ne me discrimine pas ! Qu’il n’use pas de son pouvoir pour prendre me concernant de décision, qui aurait un effet sur ma vie et sur celle de mes enfants !

A ce niveau là, malgré d’habiles faux semblants, force est de constater qu’il y a un rapport social raciste en France qui est construit comme un mode de gestion de l’économie. Si l’on ne tient pas compte de cela, on va, en toute sincérité, commettre des erreurs dans la manière de construire un réel combat antiraciste.


Racisme individuel, racisme institutionnel

Encore trop fréquemment, et c’est une première erreur, le racisme est ramené à un phénomène individuel et l’impasse est faite sur le racisme institutionnel, celui qui vient d’en haut, celui qui est politiquement choisi par le gouvernement, qu’il s’agisse d’un discours dont les effets se feront sentir sur la vie concrète des Rroms, ou bien d’une loi qui affectera la vie de celles qui portent le foulard.

Cette politique d’Etat, cette politique de racialisation, c’est cela le racisme.

L’autre erreur consiste à croire que le racisme est une affaire morale : il est illusoire de croire que les bons sentiments vont faire que les racistes vont arrêter d’être racistes. Ils arrêteront de l’être parce qu’un rapport de forces leur aura été imposé.

Le racisme est politique et c’est politiquement qu’il faut le combattre et non pas en cherchant à changer les mentalités ou en montrant patte blanche. Il faut à tout prix que l’on se réapproprie le politique, au sens de combat pour changer cette société.

Le racisme est un système, de la même façon que Fanon disait « la colonisation est un système ». Il peut certes y avoir des colonialistes sincères, le problème, c’est qu’on est dans un système : l’économie française aujourd’hui a besoin du racisme, elle le produit donc inévitablement.

Dire que le racisme est un système, c’est dire qu’il est diffusé dans tous les implicites de notre société : aucune institution dans ce pays, si on l’étudie de près, peut être considérée comme non-raciste. L’Education nationale a des implicites qui la font fonctionner de manière raciste, les politiques d’attribution des logements ont des implicites qui les font fonctionner de manière raciste, et je pourrais continuer …

La naïveté a des limites, cessons de chercher le petit raciste qu’il faut éduquer ! Il faut analyser les choses de manière politique, matérialiste et comprendre que c’est le rapport social de cette société qui, pour maintenir les profits, pour justifier les interventions à l’extérieur, a besoin de diffuser ce racisme.

Une fonction de division

Enfin et j’en terminerai par là, le racisme a une fonction de division. Et comme on le dit souvent au Front uni, il permet de diviser ceux qui devraient être unis et d’unir ceux qui devraient être divisés :

• diviser l’ouvrier, celui issu de la colonisation parfois récente, parfois de la troisième ou quatrième génération, diviser cet ouvrier-là avec l’ouvrier français soumis à une grille de lecture raciste, et à qui de surcroît on aura octroyé un petit privilège,

• unir ceux qui devraient être divisés : l’ouvrier blanc avec son patron blanc.

Si on n’a pas compris cette fonction du racisme, on aura du mal à construire la contre-offensive politique.

Un combat difficile


C’est un combat difficile et de longue haleine et qui ne peut se livrer si, entre camarades, nous nous opposons sur des sujets somme toute annexes, si nous baissons les bras devant la moindre divergence, un combat au cours duquel il ne faut jamais perdre de vue l’essentiel et dans lequel il faut éviter de sous-estimer l’ennemi qui est en face. Nous sommes dans un rapport de forces avec les classes dominantes, cela suppose la construction par en bas d’un mouvement des quartiers populaires, quartier par quartier, ville par ville, et c’est l’unique chemin pour combattre le racisme systémique. Il faut nous y employer tous ensemble.

Nécessité de l’auto-organisation


Combattre le racisme systémique suppose une seconde condition : que l’on ait pleinement conscience que ce rapport social qui a imbibé une partie de la gauche, et même une partie de l’extrême gauche nous oblige à travailler à notre auto-organisation et la rend nécessaire. Nous avons tout à perdre à ne pas comprendre cela. Notre auto-organisation est une des conditions pour ne pas être sacrifiés sur l’autel de l’immédiateté, de la prochaine échéance électorale, des priorités gouvernementales

Alliances et autonomie


Cependant, nous ne pouvons pas changer la société tout seuls, et cela pose la question des alliances avec tous ceux qui, dans cette société, se battent pour une autre société. L’articulation entre autonomie et alliances, c’est le chemin que nous devons prendre pour construire le FUIQP comme outil de la contre-offensive politique contre le rapport social raciste et le racisme institutionnel. Pour cela, n’oublions pas cette belle phrase d’Aimé Césaire qui, même s’il ne nous dit pas comment faire, nous met cependant en garde : attention, attention, alliance ne veut pas dire subordination, alliance suppose autonomie !



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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Sam 5 Sep - 11:08

comme document, de Jacques Rancière, 2010

Source : http://oeuvresouvertes.net/spip.php?article2132

Jacques Rancière a écrit:

Le racisme d’aujourd’hui est donc d’abord une logique étatique et non une passion populaire
. Et cette logique d’Etat est soutenue au premier chef non par on ne sait quels groupes sociaux arriérés mais par une bonne partie de l’élite intellectuelle.

Les dernières campagnes racistes ne sont pas du tout le fait de l’extrême-droite dite « populiste ». Elles ont été conduites par une intelligentsia qui se revendique comme intelligentsia de gauche, républicaine et laïque. La discrimination n’est plus fondée sur des arguments sur les races supérieures et inférieures. Elle s’argumente au nom de la lutte contre le « communautarisme », de l’universalité de la loi et de l’égalité de tous les citoyens au regard de la loi et de l’égalité des sexes.

Là encore, on ne s’embarrasse pas trop de contradictions ; ces arguments sont le fait de gens qui font par ailleurs assez peu de cas de l’égalité et du féminisme. De fait, l’argumentation a surtout pour effet de créer l’amalgame requis pour identifier l’indésirable : ainsi l’amalgame entre migrant, immigré, arriéré, islamiste, machiste et terroriste. Le recours à l’universalité est en fait opéré au profit de son contraire : l’établissement d’un pouvoir étatique discrétionnaire de décider qui appartient ou n’appartient pas à la classe de ceux qui ont le droit d’être ici, le pouvoir, en bref, de conférer et de supprimer des identités.

Ce pouvoir a son corrélat : le pouvoir d’obliger les individus à être à tout moment identifiables, à se tenir dans un espace de visibilité intégrale au regard de l’Etat. Il vaut la peine, de ce point de vue, de revenir sur la solution trouvée par le gouvernement au problème juridique posé par l’interdiction de la burqa. C’était, on l’a vu, difficile de faire une loi visant spécifiquement quelques centaines de personnes d’une religion déterminée. Le gouvernement a trouvé la solution : une loi portant interdiction en général de couvrir son visage dans l’espace public, une loi qui vise en même temps la femme porteuse du voile intégral et le manifestant porteur d’un masque ou d’un foulard. Le foulard devient ainsi l’emblème commun du musulman arriéré et de l’agitateur terroriste.

Cette solution-là, adoptée, comme pas mal de mesures sur l’immigration, avec la bienveillante abstention de la « gauche », c’est la pensée « républicaine » qui en a donné la formule. Qu’on se souvienne des diatribes furieuses de novembre 2005 contre ces jeunes masqués et encapuchonnés qui agissaient nuitamment. Qu’on se souvienne aussi du point de départ de l’affaire Redeker, le professeur de philosophie menacé par une « fatwa » islamique. Le point de départ de la furieuse diatribe antimusulmane de Robert Redeker était... l’interdiction du string à Paris-Plage. Dans cette interdiction édictée par la mairie de Paris, il décelait une mesure de complaisance envers l’islamisme, envers une religion dont le potentiel de haine et de violence était déjà manifesté dans l’interdiction d’être nu en public.

Les beaux discours sur la laïcité et l’universalité républicaine se ramènent en définitive à ce principe qu’il convient d’être entièrement visible dans l’espace public, qu’il soit pavé ou plage.

Source : http://oeuvresouvertes.net/spip.php?article2132

Je conclus : beaucoup d’énergie a été dépensée contre une certaine figure du racisme - celle qu’a incarnée le Front National- et une certaine idée de ce racisme comme expression des « petits blancs » représentant les couches arriérées de la société. Une bonne part de cette énergie a été récupérée pour construire la légitimité d’une nouvelle forme de racisme : racisme d’Etat et racisme intellectuel « de gauche ».

Il serait peut-être temps de réorienter la pensée et le combat contre une théorie et une pratique de stigmatisation, de précarisation et d’exclusion qui constituent aujourd’hui un racisme d’en-haut : une logique d’Etat et une passion de l’intelligentsia.


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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Dim 20 Sep - 22:35

signalé par Segesta

Race, Racisme et Anthropologie par Pierre Centlivres, 2003, PDF 30 pages

Citation :
« II n 'est permis qu 'à un aveugle de douter que les Blancs, les Nègres, les Albinos, les Hottentots, les Lapons, les Chinois, les Américains, soient des races entièrement différentes.»

L'évidence énoncée par Voltaire n'en est plus une de nos jours. C'est au
XVIIIe siècle que se concrétise le besoin scientifique de classer les hommes,
avec Buffon (1707-1788), Linné (1707-1778), puis Johann-Friedrich Blumenbach
(1752-1840), le professeur de Göttingen, en qui l'on voit le fondateur
de l'anthropologie physique.2 Au siècle suivant, le XIXe, l'anthropologie
physique va mettre à son programme la description et le classement des divers
groupes humains étudiés selon leurs caractères physiques et biologiques. Ce
qui signifiait encore, dans VEncyclopédie de Diderot et d'Alembert, l'extraction,
la lignée, le lignage, soit la «race», va devenir la notion clé de la
nouvelle discipline, jusque bien avant dans le XXe siècle.
Alors, pour les scientifiques, la notion de race est considérée tantôt comme un
fait de nature évident, tantôt comme une abstraction nécessaire liée à la
logique des taxinomies, selon une conception nominaliste qui y voit une
construction indispensable à l'entreprise scientifique. Dès la fin du XIXe
siècle, la difficulté d'attribuer à coup sûr un individu ou une population à une
catégorie définie, dans le schéma d'une classification raciale préconstruite,
marque une hésitation entre les positions nominalistes et réalistes, d'autant
plus que le nombre des races proposé et les nomenclatures classificatoires se
1 Voltaire, «Essai sur les moeurs. Introduction», édition de 1969, Dictionnaire de la pensée de
Voltaire par lui-même. Paris, Editions Complexe, 1994, p. 1080.
2 Fresco, Nadine, «Au bon temps de la craniologie», La science face au racisme. Le genre
humain, Fayard, 1,1981, pp. 107-116.
13
multiplient et se contredisent. Preuve des progrès de la discipline pour les
uns, de l'arbitraire taxonomique pour les autres.
Pour le grand public cependant, la race est un concept «proche de
l'expérience», au sens où, selon Geertz,3 certaines notions sont utilisées
«naturellement» pour définir ce qu'on sent, voit et imagine, alors que
d'autres, «éloignées de l'expérience» sont construites par les spécialistes dans
leurs entreprises scientifiques.
L'idée de race demeure longtemps du domaine de l'évidence jusqu'au
moment où le développement de la biologie humaine et de la génétique, d'une
part, les doctrines et les politiques racistes, de l'autre, ont contribué à la mise
en doute de la pertinence et de l'opportunité du terme et du concept.
Aujourd'hui, les sciences de l'homme ne l'utilisent plus guère, si ce n'est
avec des guillemets, et son emploi est désormais limité, dans les Constitutions
nationales et les Conventions internationales, aux formulations prohibitives:
selon l'article 261 bis du code pénal suisse contre la «Discrimination raciale»
par exemple, est puni celui qui propage «une idéologie visant à abaisser ou
calomnier de façon systématique les membres d'une race [...]».
Dans les pages qui suivent, j'aimerais montrer les étapes marquant le déclin
de l'usage du terme «race» en anthropologie, tant physique que sociale et
culturelle, évoquer la résistance du terme dans le vocabulaire scientifique et
dans l'usage courant, rappeler l'insuffisance du discours scientifique dans la
lutte contre le racisme, et signaler le retour de la «race», par exemple sous le
vocable de social race, dans certains discours militants. Objectif ambitieux,
certes, mais je me contenterai d'étudier quelques exemples et de mettre en
lumière certaines étapes.

[suite voir le PDF]


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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Lun 26 Oct - 16:58

le clivage ouvert de l'antiracisme en France contraint le MRAP à évoluer...

rappel de mon "analyse", billet chez Médiapart


Patlotch a écrit:
"RACES", "RACISME", "RACIALISME", "RACIALISATION"... ou comment s'en débarrasser 30 septembre 2015 |  Par Patlotch


"La France est un pays de race blanche" vs « Il n'y a pas de races humaines »

puisque la question raciale revient sur le devant de la scène médiatique par la déclaration de Nadine Morano, que les billets se multiplient traduisant, tant l'émotion et la réprobation suscitées, qu'une incompréhension assez générale et une méconnaissance de l'histoire comme des enjeux actuels, j'ouvre un billet sur le sujet

L'ANTIRACISME EST EN CRISE, POURQUOI ?



il existe en France un clivage dans l'antiracisme, entre :


1) l'approche traditionnelle de l'humanisme universel, hérité des Lumières et de la Révolution française, reprise sous une forme prolétarienne par les organisations du mouvement ouvrier, qu'elles soient socialistes, communistes ou anarchistes, et leurs associations de masse créées après la Libération, telles que le MRAP ou autres

2) les luttes menées par celles et ceux qui sont directement victimes ou cibles du racisme, que beaucoup dans l'esprit ci-dessus considèrent communautaristes ou identitaires, et donc à rejeter comme divisant ce qui devrait faire l'objet d'unité, de convergence



ce clivage dans l'antiracisme en France va s'approfondir, et pour ma part, je considère que c'est une bonne chose

je vais dans ce qui suit expliquer pourquoi. Je commencerai par importer les liens vers mes dossiers sur la question : documents, livres, textes et références, discussions et controverses, synthèses plus ou moins avancées. Je poursuivrai en rassemblant mes commentaires épars dans d'autres billets, puisque les discussions sont aussi l'occasion de confrontations sans lesquelles on n'avance pas, à condition d'éviter les polémiques stériles et autres empêchements fréquents dans le club Médiapart

pour aller plus vite on peut chercher dans Google : Patlotch RACE, RACISME, Patlotch RACIALISME, Patlotch DECOLONIAL


Réviser les Statuts pour revitaliser le MRAP (Paris 5ème-13ème)

26 Octobre 2015 , Rédigé par Repères anti-racistes Publié dans #MRAP expressions plurielles  

Citation :
Exposé des motifs

Certes les problèmes du MRAP ne sont pas uniquement liés aux statuts mais ceux-ci nous apparaissent comme un verrou pour le débat démocratique et le renouvellement de la direction

Alors que mot d’ordre pour l’adoption de la révision des Statuts et Règlement intérieur en octobre 2011 était « Remettre les Comités locaux au coeur de l’action du Mouvement », force est de constater que trois ans après le Mouvement est toujours dirigé par les mêmes personnes..

En réalité, les statuts actuels ne favorisent ni une plus large participation des Comités locaux à la réflexion, ni une saine rotation de leurs représentants au sein du Conseil national, ni un renouvellement périodique et régulier à la tête du Mouvement.

Actuellement, la préoccupation principale lors de la préparation du Congrès semble bien être la constitution du Bureau exécutif sur la base de la liste annoncée préalablement des membres du Conseil national plutôt que l’élaboration et la discussion collective d’une orientation.

À cet égard, le courrier envoyé par la Direction le 24 juin dernier illustre parfaitement cette analyse « la liste des candidats (17) arrivent accompagné du projet d’orientation », autrement dit, le projet accompagne les candidats et cela juste un peu plus d’un mois avant le Congrès. C’est une sorte de paquet bloqué qui est proposé et qui est à prendre ou à laisser en l’état car il est pratiquement impossible de proposer et de faire adopter des amendements.

Dans les faits, les comités et fédérations sont invités trois mois avant la tenue du Congrès à présenter leurs représentants au Conseil national. Cette désignation est faite sur la confiance, quelquefois sur l’orientation mais en tout état de cause les comités ne savent pas si leur représentant intégrera une liste qui sera candidate à l’élection au Bureau exécutif, ni le programme d’orientation que cette liste soumettra au vote.

Cela doit impérativement être revu car nos Statuts n’assurent pas le débat transparent et démocratique sur le programme d’orientation que le Congrès est censé adopter, ni sur le rôle que le MRAP devrait jouer dans le débat national sur la lutte contre le racisme, ni sur les propositions que le MRAP devrait porter au sein de la Commission nationale consultative des droits de l’homme (CNCDH). Le Mouvement vit ainsi dans un système fermé, qui cherche à se survivre plutôt qu’à ouvrir et construite l’avenir.

Il faut rompre avec ce système pervers, dangereux et sectaire. En même temps, il faut réfléchir :

• à une manière différente de participer aux travaux du Conseil national ;

• à une manière différente de participer à l’élaboration du programme d’orientation ;

• à une composition plus restreinte du Bureau exécutif qui reflète d’avantage les activités réelles déployées au siège national et à de nouvelles règles régissant l’élection des membres de cet organe, ainsi que le nombre de mandats que ses membres peuvent exercer ;

• au mode d’élection de la Co-présidence.

MOTION

L’Assemblée générale du MRAP, réunie en Congrès, décide que le Conseil National doit se doter d’une Commission pour la révision des Statuts et Règlement intérieur du Mouvement qui présentera le projet de révision et les éventuels amendements lors de la prochaine Assemblée générale annuelle.


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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Dim 1 Nov - 23:10

une texte de Saïd Bouamama, à propos duquel je ferai ultérieurement des remarques

La nécessaire politisation de l’antiracisme bouamamas 30 octobre 2015

Contribution au futur livre d’ATTAC sur l’antiracisme

exhibit-manifestation-saint-denis

Citation :
Le racisme n’est pas une réalité intemporelle pesant sur l’humanité comme une tare originelle ou un défaut permanent qu’il faudrait sans-cesse combattre. Il est au contraire un rapport social historiquement daté, mouvant dans ses formes et dans ses cibles et pouvant en conséquence disparaître. Son émergence date de l’apparition d’un système social précis ayant besoin pour s’étendre de justifier une hiérarchisation des groupes humains. L’esclavage et la colonisation comme modalités de l’accumulation primitive du capitalisme européen sont les bases matérielles de l’émergence des théorisations racistes. Auparavant existait bien sûr des conflits, des guerres et des agressions mais elles n’étaient pas argumentés sur une logique de hiérarchisation de l’humain.


La défense du même système social et économique conduit à une mutation des formes et visages du racisme pour lui permettre de garder son efficace et ses fonctions de légitimation de l’inégalité. Depuis les écrits d’Aimé Césaire et de Frantz Fanon nous savons que les horreurs de la seconde guerre mondiale ont mis fin au premier âge du racisme : le racisme biologique. Avec le nazisme, cet âge du racisme ne s’appliquait plus seulement aux « autres » qu’il fallait civiliser au besoin par la violence mais à d’autres européens. Les luttes de libération nationale des décennies 50 et 60 vont achever la délégitimation de ce premier âge du racisme. Mais comme l’inégalité et l’exploitation perdure dans le néocolonialisme, le racisme mute également de visage. Le second âge du racisme est sa forme culturaliste nous apprend Fanon. Désormais ce ne sont plus les « races » qui sont hiérarchisées pour justifier les inégalités mais les cultures.

La fin de l’équilibre bipolaire issu de la seconde guerre mondiale bouleverse une nouvelle fois la donne. La disparition de « l’ennemi rouge » ouvre une séquence historique où la concurrence tend à devenir sans entrave déclenchant une nouvelle course au contrôle des matières premières stratégiques pour l’Afrique et pour le pétrole concernant le Moyen-Orient. De nouvelles guerres coloniales pour l’accès à ces ressources, pour le contrôle des sites géostratégiques et pour faire obstacle aux concurrents se multiplient. Le racisme culturaliste ne suffit plus dans sa forme générale. Une précision des cibles est nécessaire pour justifier les nouvelles guerres coloniales. Le troisième âge du racisme émerge par précision des cibles : l’islamophobie et la négrophobie. Avec ces deux visages les agressions au Moyen-Orient pour lutter contre « l’islamisme » et en Afrique contre le « tribalisme » trouvent une légitimation au sein des peuples d’Europe et des Etats-Unis.

Par ailleurs la nouvelle séquence historique a aussi pour conséquence une dérégulation généralisée dans les pays économiquement dominant. Paupérisation massive, précarisation généralisée et destruction des conquêtes sociales en sont le résultat. Dans ce contexte le besoin de « souder la nation » pour les classes dominantes fait émerger la nécessité de construire à l’interne des figures de la menace : le musulman, le noir, le Rrom. Ce dernier est dès lors construit comme l’image de l’altérité absolue menaçante. La Rromophobie n’est ainsi pas un phénomène inexplicable mais est comme la négrophobie et l’islamophobie le résultat d’un besoin de légitimation dans un contexte ultralibéral.

Ces trois nouvelles formes du racisme ont été idéologiquement préparées par des mouvements d’idées diffusés depuis plusieurs décennies. Il s’agit d’une construction par en haut qui de la théorie de « la fin de l’histoire » de Fukuyama à celle du « choc des civilisations » d’Huntington prépare nos sociétés à ces nouveaux visages du racisme. Leur efficace s’explique également par les héritages coloniaux qui ont irrigués et imbibés les sociétés dominantes. Aucune déconstruction de l’espace mental colonial et de ses images du noir, de l’arabe et du musulman n’a été mise en œuvre après les décolonisations. Elles pouvaient en conséquence être revivifiées pour les mettre au service des besoins contemporain de la domination.

Il était nécessaire de souligner ces quelques éléments pour mesurer l’ampleur des mutations nécessaire pour que l’antiracisme contemporain soit à la hauteur de la nouvelle situation mondiale et nationale. L’antiracisme moral et de compassion ne peut être d’aucune aide dans le contexte contemporain. Seule la compréhension de la dimension politique du racisme et de l’antiracisme prenant en compte les causalités matérielles internes et externes peuvent permettre de faire reculer « la bête immonde ». Le racisme est une construction étatique liée à l’ultralibéralisme et aux nouvelles guerres coloniale et non une « haine » ou un « rejet » ancré dans une soi-disant « nature humaine ».

L’antiracisme « fraternaliste » pour reprendre une expression d’Aimé Césaire ne nous sera d’aucune utilité non plus. Il débouche sur une euphémisation des enjeux et sur un rapport paternaliste à l’égard des victimes du racisme qui est désormais refusé par les premiers concernés. Seule l’auto-organisation des premiers concernés c’est-à-dire des personnes racisées dans le cadre d’une alliance égalitaire avec les forces sociales et politiques progressiste est susceptible de permettre une reprise de l’offensive. Enfin l’antiracisme général ne désignant pas les cibles et visages contemporains du racisme (islamophobie, négrophobie et Rromophobie) est également condamné à l’échec.

Politiser le racisme, partir de l’auto-organisation des premiers concernés et désigner les visages contemporains du racisme, sont pour le Front Uni des Immigrations et des Quartiers Populaire, trois conditions incontournables d’une reprise de l’offensive.

Said Bouamama pour le F.U.I.Q.P.



Saïd Bouamama à gauche, hier à la Marche de la dignité


voir en relation le sujet textes et vidéos de SAÏD BOUAMAMA
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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Sam 7 Nov - 9:53

Eclairage sur le racisme en Ukraine et en Russie Mourad Aerts 4 novembre 2015

Citation :
L’Europe du foot se mobilise contre l’Est et gueule scandalisée après les événements dégueulasses intervenus en tribunes lors de Dynamo vs. Chelsea, à savoir le passage à tabac de personnes noires dans la tribune ultras du Dynamo Kiev, et la remise d’un dossier par le centre SOVA et le réseau FARE sur les actes racistes dans le football russe. Mais les responsables au pays de Dostoïevski considèrent « qu’il ne faut pas créer un problème à partir de rien » quand l’Ukraine du foot, elle, crie au complot. Oui, oui, au complot.


Si l’on reste sur ce dernier cas, comment un même événement peut conduire à deux visions si diamétralement opposées ?

Une histoire de normes qui n’a malheureusement plus grand-chose à voir avec le foot

Qui de mieux placer pour nous expliquer la position des instances du football ukrainien que le vice-président de la FFU (Fédération de Football Ukrainienne), Ihor Kotchetov ?

« Avant tout, il faut dire, qu’il est trop tôt pour parler de racisme. Leur présence dans ce secteur où se trouve toujours le groupe Ultra « Roditchi » était une surprise pour tous. Des personnes de ce type ne s’y étaient jamais rendues. Des informations de première main nous disent qu’ils n’avaient pas de billets et qu’ils avaient en main des fumigènes. Peut être bien que tout ça était une provocation planifiée. » expliquait-il à zn.ua

Voilà, voilà. Au-delà de la véracité toute relative de l’argument de la provocation, il faut lire entre les lignes pour bien comprendre que dans tous les cas, les victimes du soir sont aussi les coupables aux yeux des autorités ukrainiennes. Quoi qu’il arrive, le vice président rejette l’argument raciste en bloc. Ce n’est pas la première fois en Ukraine, en Russie ou en Biélorussie qu’on ne comprend pas que ce genre d’actes puissent être qualifiés de racistes. Il faut le dire, on a du mal à comprendre ce qu’est le racisme par-delà le feu rideau de fer. Si l’on creuse un peu, on se rend compte que la dichotomie entre vision européenne occidentale et européenne orientale du racisme prend racine bien plus tôt. Où ça ? Dans les programmes scolaires par exemple. Dans un tas de pays russophones, les théories d’un anthropologue russe Aleksandr Zubov qui explique tranquillement que l’humanité est divisée en plusieurs races (Europoïdes, Negroïdes, Mongoloïdes…) sont encore enseignées.


Il faut le dire, on a du mal à comprendre ce qu’est le racisme par delà le feu rideau de fer

Ne jouons pas les condescendants et feuilletons tranquillement certains livres de biologies français des 60’s, on y trouvera des conneries similaires. La différence se joue dans l’évolution des moyens éducatifs. Nos manuels scolaires ont changé, les théories à l’intérieur également. Ce n’est pas forcément le cas en Russie ou en Ukraine.

Cette situation qui instaure la différenciation des races comme un savoir commun de base est une première explication du mur d’incompréhension se dressant entre les populations des stades slaves et les instances régissant le football européen.

Sanctionner les bonnes personnes et pas la masse

C’est à ce moment-là qu’il faut revenir aux dires de notre bon Ihor Kotchetov.

Il reconnaît implicitement qu’il ne fait pas bon pour des personnes « de ce type » de traîner aux alentours du secteur des Ultras Roditchi. Car logiquement, la division est claire dans son esprit. Des personnes de type négroïdes n’ont pas grand-chose à faire dans un secteur contrôlé par un groupe revendiquant les droits des europoïdes. Un truc scandaleux pour nous, pas pour lui. Ni pour une bonne partie des populations ayant grandi avec l’enseignement local.

Vous comprenez là où on veut venir ou vous êtes déjà sur le point de nous dénoncer à la LICRA ? Pour que les choses puissent réellement changer, il faut une prise de conscience de l’ensemble de la société et vous comprendrez aisément que le problème n’est pas vraiment au centre des préoccupations ukrainiennes actuelles… Ou russes d’ailleurs.

Alors tant que des Kotchetov tiendront des discours obscurantistes, la lumière n’aura que peu de chances d’irradier les parcages ultras. De la même façon, infliger une sanction bête et méchante au club ne changerait pas grand-chose. L’opinion générale aura même tendance à élever au rang de martyre, des ultras (devenus vertueux depuis Maïdan dans le cas ukrainien) injustement punis selon leur eux.


La sanction doit toucher les instances dirigeantes des footballs concernés dans un premier temps pour pouvoir dans un second temps impacter celles des pays. Mais là, on rêve un peu, on vous l’accorde.


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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Mar 1 Déc - 12:28




Vous avez dit « race sociale » ?


Lettre ouverte à mes camarades anarchistes
par Geoffrey 30 novembre 2015

Samedi 7 novembre 2015 à Lyon avait lieu, à la librairie libertaire « La Gryffe », une conférence intitulée « Anarchisme et Islam »

Cet article ne traitera pas du contenu de la conférence mais plutôt du débat qui en a découlé. Au cours de ce dernier une personne que je considère comme une camarade de lutte, musulmane et voilée, en est venu à parler du terme de « race sociale ». Grosse erreur ! S’en est suivie plus d’une demi-heure d’attaques envers cette camarade au cours de laquelle elle fut traitée de « racialiste », accusée d’utiliser des termes d’extrême droite. En sous texte il lui a été reproché de ne pas avoir une analyse de classe du racisme

Citation :
J’écris cet article pour enfoncer le clou. Je suis blanc et communiste libertaire comme l’écrasante majorité des personnes qui ont attaqué ma camarade. Dire ceci est central pour ce qui va suivre. Je précise aussi que j’ai l’appui de ma camarade pour écrire ce texte : elle a jugé qu’il était bon de donner mon avis d’anar blanc sur le sujet, elle a relu ce texte et je le publie parce qu’il lui convient.

L’anarchisme et l’extrême gauche en général ont un problème avec le concept de race. Et comment peut-il en être autrement puisque de prime abord ce terme peut résumer à lui seul deux périodes les plus honteuses de l’Histoire de l’Occident : la Colonisation et l’Holocauste où des millions de personnes sont mortes, les premiers Noir.e.s et Arabes, les seconds Juif.ve.s et Tziganes pour la plupart, seulement parce qu’ils étaient considérés racialement comme inférieur à l’Homme blanc et chrétien. C’est-à-dire que cette infériorité, pour les bourreaux de ces génocides résidaient dans le code génétique de leurs victimes.

On pourrait donc comprendre pourquoi l’utilisation du terme de race dans une conférence libertaire puisse susciter l’émoi. Ma camarade serait donc une nazie puisque elle utilise ce terme ?

Eh bien pas du tout.

Pour le comprendre, il est fondamental de faire la distinction entre race biologique et race sociale. Ma camarade ne croit pas en l’existence de la race biologique, elle ne croit pas qu’un peuple, qu’une ethnie, qu’une couleur de peau soit supérieure à une autre. Elle croit en l’existence des races sociales. Ce qui signifie qu’au sein d’une société structurellement raciste, les institutions de cette société et la population « racialisent » les individus. En France un.e Noir.e, un.e Arabe, un.e Rrom n’aura pas la même place dans la société qu’une personne de couleur blanche. Face au marché du travail, face au logement, face à la police, face aux différentes institutions un.e blanc.he est avantagé.e face à une personne « racisé.e ».

Il ne s’agit pas là de racialiser la question sociale, mais plutôt l’inverse, de socialiser la question raciale : d’expliquer que le concept de race, s’il n’est pas une réalité biologique est une réalité sociale : un Rrom est considéré par l’Etat français et son racisme systémique comme un Rrom en premier lieu, et non comme un « individu » et encore moins comme un « citoyen ». Ainsi, dire qu’il n’y a pas de différence entre lui est moi est au mieux de la naïveté, au pire de l’hypocrisie républicaine. Je ne suis évidemment pas supérieur à lui, mais ma place dans la société que me confère ma couleur de peau et mon identification comme étant français m’accorde sur tous les points de nombreux avantages. C’est ça la race sociale.

Alors elle est « une ennemie de classe » ?

« Elle préfère un bourgeois racisé à un prolo blanc » ?

Et bien, encore une fois c’est une mauvaise réponse.

Premièrement parce que la lutte des classes ma camarade ne la théorise pas, elle la vit au quotidien, elle fait partie des franges de la population les plus précaires et n’a donc aucune leçon à recevoir de militants qui sont pour la plupart profs.

Secondement, mes très cher.e.s camarades blancs devraient se pencher sur ce qu’on appelle « l’intersectionnalité des luttes » qui prend en compte, dans un combat pour l’émancipation, la dimension de classe, de race et de genre. Cette approche révolutionnaire, contrairement à celles qui prédominent dans les milieux anarchistes et communistes, ne croit pas en la hiérachisation des luttes au profit de la lutte des classes.

Autrement dit, toutes les luttes sont imbriquées les unes aux autres : la lutte des classes ne peut se faire et ne doit pas se faire sans lutte contre le racisme, contre le sexisme, contre l’homophobie, la lesbophobie, la transphobie, le validisme… Un patron noir et trans reste donc un patron, mais sa position d’ennemi de classe ne justifie pas par contre les attaques racistes et transphobes qu’il peut subir. Mais il n’est pas un camarade, il est bien considéré comme un ennemi de classe. Cela étant dit, le point de vue intersectionnel amène à souligner le fait que ce patron noir et trans’ est rare – la condition trans comme la condition noire étant synonyme de surexposition à la précarité sociale, et la condition blanche et bio étant au contraire sur-représentée dans la CSP chef d’entreprise…

S’ils s’étaient penchés sur ce concept ils auraient su de quoi parlait ma camarade, ils auraient su qu’on ne pouvait pas objectivement la taxer de sympathisante d’extrême droite.

Le privilège blanc

Tout ce débat pose la question du privilège blanc. Pendant la conférence, l’un des conférenciers, pour répondre à ma camarade, lui a expliqué que tout le monde dans la salle était anti-raciste, et que pour la plupart ils ou elles avaient participé a des manifestations antiracistes. Je ne doute pas ici de la sincérité des participants ni de leur engagement. Mais le racisme peut être appréhendé sous deux angles différents :

- la discrimination : le tort causé aux personnes qui le subissent, une dimension qui est connue et admise (bien que souvent sous-estimée, et dédramatisée) par l’ensemble des personnes qui se sentent concernées par la lutte antiraciste, elles ont bien intégré que les personnes victimes de racisme était donc discriminées.

- l’autre versant, beaucoup moins évident, qui est le bénéfice voulu ou non qu’en tirent les non-victimes : et notamment les personnes identifiées comme blanches, catho-laïques, de souche…

Personne ne dit que les blanc.he.s sont mauvai.se.s, qu’elles ou ils profitent volontairement du racisme structurel. Pour autant, que je le veuille ou non je profite de cet état de fait : je suis favorisé à l’embauche, dans la recherche d’appartement, j’ai moins de chance de me faire refouler de boite de nuit, de me faire suivre par un vigile dans un supermarché, de subir des contrôles policiers abusifs qui finissent souvent mal, je subis moins le mépris des institutions et des aides sociales…

Dans nos sociétés je suis considéré comme la norme, je ne suis pas racialisé, je ne suis que très rarement renvoyé à ma couleur, et n’ai donc que très rarement l’obligation de me définir en tant que tel. Ici, il n’est pas question en tant que blanc, de s’auto flageller, de culpabiliser ou d’avoir honte mais seulement de reconnaitre notre position privilégiée dans la société.

Ce privilège ne veut pas dire non plus que je ne peux pas être précaire, avoir une vie de merde, être pauvre, cela veut juste dire que l’ouvrier-e racisé-e, le ou la précaire racisé-e, le chômeur ou la chômeuse racisé-e, a un désavantage supplémentaire face à son homologue non-racisé-e. Je peux certes subir une violence symbolique tout en étant blanc, mais pas en tant que blanc : des contrôles de police que je peux subir en tant que militant, dans un cadre précis. J’ai déjà connu la violence physique, l’humiliation et le mépris de la police, mais uniquement dans un cadre militant : en dehors de ce cadre je n’ai jamais de problème avec la police.

Je peux également subir de la discrimination dans un rapport de classe avec des personnes de classes supérieures me renvoyant à mon inculture par rapport à leur norme, mais cela demeure sans commune mesure avec ce qu’ils pourraient faire subir à des personnes issues de l’immigration post coloniale et/ou des quartiers populaires. Bref : le racisme étant quelque chose d’institutionnalisé, ma couleur de peau fait tout de même de moi un privilégié.

Mes camarades blancs, qui ont une grille d’analyse n’expliquant les rapports de dominations que par le biais de la classe ont donc une grande difficulté à se définir comme privilégiés du fait de leur couleur de peau, et cela d’autant plus quand ils sont ouvriers. Encore une fois, il ne s’agit pas de dire que nous ne pouvons pas connaitre la galère, mais seulement qu’à compétence et situation économique égale, notre position dans la société sera meilleure ou moins pire que celle d’un racisé.

Si mes camarades ont autant de mal à comprendre ce privilège c’est premièrement du fait de leur carcan idéologique, qui peut les enfermer dans une interprétation simpliste du monde social actuel : la France et le monde ouvrier en général ne sont plus ce que Bakounine et Marx ont connu de leur temps. Si la lutte des classes reste éminemment pertinente pour appréhender une dimension des oppressions systémiques, les torts spécifiques subis par les personnes racisées sont à prendre en compte s’il l’on veut aboutir à une réelle révolution intersectionnelle.

Mais la difficulté à prendre en compte ce privilège est avant tout entretenue par l’Etat, qui a tout intérêt à maintenir cette hiérarchisation et donc à faire intégrer, à nous personnes blanches, que nous sommes la norme. Mes camarades se braquent quasi-systématiquement et crient au racisme quand on parle de « blancs », en répondant « mais non, pas tous les blancs ! ». Le privilège blanc est à comprendre comme un système de valeur et de normalisation :ici on ne parle pas d’individus responsables de racisme, on parle d’une structuration raciste de la société qui privilégie les blancs.

Ma camarade croit donc aux races sociales, disais-je. Ce n’est en fait pas le terme exact : elle n’y croit pas, elle les vit, sachant que sa situation est encore particulière puisqu’en plus d’être une racisée, elle porte le voile, et subit donc une triple oppression raciste, sexiste et islamophobe. Corollairement, j’ai donc un triple privilège face à elle : je suis un homme blanc et rien chez moi ne laisse supposer une quelconque appartenance religieuse.

J’ai aussi le privilège de pouvoir parler de privilège blanc sans me faire taxer de raciste, sans que l’on me prenne pour un hystérique. Inconsciemment, dans la tête de mes camarades, je suis plus légitime, plus crédible. Et je m’énerve moins, car je ne suis pas touché directement, quotidiennement, à répétition, par ces attaques.

Et pourtant ce n’est pas moi la personne la plus légitime pour parler de ça, ce n’est pas moi qui vit le racisme au quotidien, mais bien ma camarade. Ceci pose un autre souci : nous avons un problème avec le fait de nous taire, d’écouter les premiers concernés sur leur propre vécu, et d’en tirer les enseignements sur nos comportements pouvant reproduire des situations de dominations paternalistes, au sein même d’un milieu qui s’est donné pour but de les combattre. La plupart d’entre nous refusent tout simplement de se remettre en question.

Le prétendu « racisme anti-blanc »

Pendant le débat un intervenant a exprimé que lui aussi dans certaines ZEP pouvait être victime de racisme… Sous-entendu : il pouvait être victime de racisme « anti-blanc », terme cher à l’extrême droite, popularisé par l’organisation « bloc identitaire » et réutilisé par la droite classique comme Jean François Copé. Alors soyons clair : le racisme anti-blanc n’existe pas. Car c’est quoi le racisme, d’abord ? Le racisme est un système d’oppressions structurelles visant les personnes racisées en s’appuyant sur des lois, sur des représentations sociales et médiatiques, sur des normes culturelles et sur une réécriture de l’Histoire, légitimant par exemple le discours colonisateur des nations impérialistes.

Par conséquent, si je peux connaitre la mésaventure de me faire insulter à cause ma couleur de peau, ou de subir des actes violents, cela reste néanmoins ponctuel, et sans commune mesure avec le racisme structurel que seul un non-blanc peut subir. Je ne peux honnêtement pas comparer un « sale blanc » avec ce que pourra subir une femme noire portant le voile, par exemple. Si je peux être confronté à des préjugés, j’ai la chance et le privilège qu’ils ne soient pas légitimé par des représentations médiatiques et des discours politiques, et qu’ils ne me coûtent pas ma scolarité, mon emploi, mon logement, ma tranquillité quotidienne.

Une femme peut me traiter de « sale mec », ou tenir des propos essentialisants, globalisants et désobligeants sur « les hommes » : pour autant il ne me viendrait jamais à l’esprit de parler d’un « sexisme à l’envers » ou d’une oppression des femmes sur les hommes – et pas davantage des pauvres sur les riches. Eh bien c’est pareil dans la relation entre blanc et non blancs : en tant que libertaire, je ne peux pas mettre un pied d’égalité le vécu des dominants et des dominés.

Si la lutte des classes et le combat contre l’Etat et le capitalisme font partie de nos priorités, la reconnaissance par l’ensemble de l’extrême gauche de l’existence d’un privilège blanc, de races sociales et leurs incidences sur les racisé.e.s est indispensable, d’abord pour ne pas reproduire les dominations présentes dans la société, ensuite pour construire une solidarité entre toutes les personnes précaires, qu’elles soient blanches ou non.




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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Ven 4 Déc - 22:32



Déconstruire la notion de race Karim Piriou et Nonfiction 11.10.2015


Martin Luther King Jr Memorial at night | Scott Ableman via Flickr CC

Cet ouvrage de Hourya Bentouhami-Molino se concentre sur trois mots «race», «culture», ou «identité», des termes flous, dont on voudrait parfois se débarrasser mais dont un usage déconstruit et critique s’avère nécessaire


Citation :
L’approche postcoloniale qui est revendiquée présente deux aspects que l’on va retrouver tout au long de l’ouvrage. D’une part, celui d’une entreprise critique qui cherche à montrer l’inertie d’une démarche coloniale dans les anciens pays colonisateurs ainsi que dans les anciens pays colonisés. D’autre part, celui d’une visée émancipatrice qui cherche à proposer des solutions pour contrer cette condition coloniale toujours en cours ainsi que le racisme qui l’accompagne. L’un des intérêts de l’ouvrage de Bentouhami-Molino est d’ajouter à ces aspects une démarche féministe qui manque parfois dans la littérature académique française postcoloniale.

Le livre s’ouvre sur une citation de Stuart Hall, sociologue majeur de la critique postcoloniale, qui évoque le fait que son identité a toujours «reposé sur le fait d’être un migrant». La situation postcoloniale qui dérive de la colonisation reproduit la distinction entre un «eux», celui des migrants issus des ex-colonies et un «nous», celui de la nation homogène d’un pays occidental et ex-colonisateurs. Le migrant est comme l’indique Bentouhami-Molino, la figure du racisme postcolonial, la figure qui vient troubler les identités nationales européennes et qui attise un racisme qui ne peut être réductible à de la xénophobie, à un rapport de haine entre des personnes étrangères. Le racisme postcolonial est institutionnel. Il structure les sociétés contemporaines de manière hiérarchique d’après des cadres hérités de la colonisation.

Le but de l’ouvrage est alors de dégager les fondements historiques et épistémologiques de la production de la race et du racisme dans des perspectives à la fois politiques et économiques. L’enjeu est de montrer en quoi le racisme n’a pas disparu, mais surtout de défendre la thèse selon laquelle le racisme culturel s’inscrit dans une véritable continuité du racisme biologique qui aurait été évacué. Pour Bentouhami-Molino, comme on le verra, la race n’est pas un concept mais, d’après la formule de Stuart Hall, un «signifiant flottant», un terme qui tend à perdre des éléments de sa signification pour en acquérir de nouveaux. Où l’on voit, en quoi, le terme de «race» peut être dit «sous rature». Des contextes différents impliquent des constructions et des significations différentes du terme.


Pour une géographie réalisée par les subalternes

Le premier chapitre montre comment l’Europe a délégitimé les savoirs des peuples colonisés par le biais de sa géographie et de sa cartographie. L’approche postcoloniale montre que les représentations européennes, en prétendant à une rationalité universelle, occultent leur propre historicité et leur propre spatialité. La géographie coloniale sert à la conquête de nouveaux territoires. Elle favorise le renforcement des préjugés concernant le caractère inabouti et sauvage des populations les plus éloignées.

La cartographie de la Renaissance annonce ainsi l’épistémologie éthnocentrée qui se développera au XVIIe et XVIIIe siècle. C’est le cas notamment de la théorie des climats de Montesquieu, véritable «mythologie scientifique», par laquelle les clichés et les préjugés culturels obtiennent une valeur rationnelle et scientifique. La géographie coloniale permet la création d’une subalternité pour justifier l’exploitation. Les marges ont été évaluées à l’aune d’un centre qu’est l’Europe, un centre à la fois spatial et temporel, l’Europe caractérisant la modernité. Contre cela, il s’agit de retrouver l’histoire racontée par les subalternes eux-mêmes pour fonder une réelle histoire commune de l’humanité. Autrement dit, de suivre notamment la proposition du Dipesh Chakrabarty, à savoir «Provincialiser l’Europe», c’est-à-dire décentrer les centres et redécouvrir les marges.


Une explication juridique de la domination

Le deuxième chapitre entreprend une «généalogie postcoloniale du droit». Ce chapitre montre comment l’usage du droit a permis de justifier l’expansion économique des pays européens dans le monde, de transformer hommes et biens en marchandises en délimitant les espaces de la citoyenneté. Le droit ainsi façonné légitime l’usage de la force, la capture, contre tout ce qui n’est pas européen. Bentouhami oppose la démarche d’un Grotius comme théoricien du droit international à l’époque de la compagnie des Indes orientales, le droit servant la domination économique, et celle d’un Paul Gilroy et de son Atlantique noire. Ce dernier décrit, dans la traite atlantique, la production d’une identité multiple et alternative qui ne rentre dans aucune des cases racialisantes de la modernité occidentale.


Il y a reconnaissance sans lutte, c’est le blanc qui affranchit le noir, ou qui le libère de l’esclavage

Deux mouvements émergent alors, d’un côté, celui de la production d’un universalisme abstrait et dominant, et de l’autre, celui de la création de nouvelles identités, d’une créolisation résistante.Une dernière section de ce chapitre concernant le droit retrace la production de la blanchité dans le droit et comment celle-ci est devenue équivalente à un droit de propriété. La couleur de peau est devenue un signifiant juridique, signalant ici la propriété, là la servitude. Cette production a été permise par la confusion de la propriété en un sens juridique et en un sens biologique. La couleur se transmet par les gènes comme un bien, et comme un bien il procure des avantages et des privilèges. On le voit toujours aujourd’hui dans les discriminations raciales qui structurent nos sociétés.


Philosophie et race

Le troisième chapitre revient sur la manière dont la philosophie a pu penser la race. Bentouhami commence par reprendre l’analyse réalisée par Fanon de la lutte pour la reconnaissance dans la philosophie hégélienne. Cette lutte est inadéquate pour décrire le monde colonial. On ne peut dès lors penser l’émancipation en faisant abstraction des conditions de la domination. Notamment, en situation coloniale, il y a reconnaissance sans lutte, c’est le blanc qui affranchit le noir, ou qui le libère de l’esclavage, ce qui reconduit les asymétries. C’est pourquoi il faire prendre en compte l’expérience vécue des racisés. Cela permet de reconsidérer ce qu’est un «problème en philosophie».

La question se pose de savoir si la race est un concept philosophique comme un autre. Bentouhami se positionne contre la conceptualisation de la race. Pour elle, comme pour Stuart Hall, la race fonctionne comme un signe. Le concept classe «en vue de produire une intelligibilité du réel». La race fonctionne comme un signe, et non pas comme un concept, car elle ne permet pas la classification. Le signe ne vise pas à correspondre à un classement d’objets qui permet de comprendre ce qu’on étudie. La race comme signifiant a l’apparence du concept dans une épistémologie coloniale mais il ne faut pas se méprendre, la race est un signe quand la classification ne sert plus la connaissance mais la capture du vivant à des fins utilitaires.


Une psychanalyse appliquée à l’époque coloniale

Le quatrième chapitre examine la psychanalyse freudienne et cherche à savoir comment elle peut servir une idéologie raciste mais aussi, à l’inverse, à forger des outils critiques dans une approche postcoloniale. Dans cette perspective, Bentouhami analyse la construction par Fanon d’une psychanalyse appliquée à l’époque coloniale. Elle rappelle notamment que la violence chez Fanon est requise pour initier un processus de retour à soi, de restauration d’une identité meurtrie. Toutefois, cette identité n’est jamais retrouvée telle qu’elle était avant la colonisation.


«La violence révolutionnaire est donc là pour faire cesser le simulacre, l’imitation, et pour revenir à une forme d’authenticité, qui n’a rien du retour aux origines.»

Ce non-retour est thématisé par la créolisation analysée dans l’avant-dernier chapitre. Celui-ci analyse la capacité de la littérature à reproduire et à légitimer la domination coloniale. Par la suite, il montre comment une littérature décoloniale permet de proposer un «cosmopolitisme vernaculaire» qui par le biais de la créolisation ouvre la voie à une universalité faite d’hybridité. L’hybridité, concept majeur de la pensée postcoloniale, peut être définie comme une «identité fondée sur une double appartenance» qui montre qu’un retour à l’origine est impossible.


La créolisation permet d’évacuer l’ethnicisation dans la culture et d’ôter tout pouvoir de racialisation

Bentouhami, avec Homi Bhabha, parle d’une transition sur «le mode de la déchirure» qui résulte des migrations politiques ou économiques. Contre la littérature européenne de l’époque coloniale qui chercher à esthétiser ce qui est déjà exploité, fait front une écriture créole qui permet de faire émerger les récits minoritaires. Dans la créolisation, aucune identité ne sort dominante du mélange. Aucune origine ne peut plus être trouvée distinctement. La créolisation n’est donc pas synthèse mais hybridité, «un original sans condition d’originarité». Ce qui est redevable à telle ou telle culture n’est plus identifiable. La créolisation permet ainsi d’évacuer l’ethnicisation dans la culture et d’ôter tout pouvoir de racialisation.


Genre féminin et production de la race

Le dernier chapitre justifie l’approche féministe promise par le sous-titre de l’ouvrage qui manquait encore dans les précédentes pages. Bentouhami montre comment le féminin a pu être utilisé dans une démarche coloniale et de domination. Le genre participe à la production de la race par accentuation des stéréotypes racistes. L’usage du féminin comme incarnation du foyer préservé a permis de renforcer la séparation raciale entre les blanc.h.es. présenté.e.s comme civilisé.e.s et les colonisé.es. L’occidentale, en préservant le foyer colon blanc se préserve elle-même, et inversement. Le genre permet d’accentuer la différenciation raciale entre un «nous» et un «eux».

Bentouhami, dès lors, se demande comment les femmes peuvent en venir à consentir à servir de vecteurs idéologiques de domination en étant elles-mêmes dominées. La réponse ne surprendra pas le lecteur familier des écrits postcoloniaux. Gramsci est mobilisé pour montrer comment l’idéologie infuse la société toute entière et comment les «subalternes» en viennent à la reproduire dans leurs actes quotidiens. Il procède de cette réponse une discussion stimulante autour de la célèbre phrase de la poétesse et théoricienne critique Audre Lorde qui avait déclaré qu’on ne détruit pas la maison du maître en utilisant ses outils. Nul ne peut être libre s’il est maître par ailleurs. Tel le cas du féminisme blanc bourgeois soumis à sa propre féminisation qui infériorise les autres femmes, pauvres et «de couleurs».


Le terme de culture apparaît aujourd’hui comme ayant la même fonction que le terme de race hier

Dans la pratique, les perspectives d’émancipation des femmes occidentales sont conditionnées par l’emploi de femmes issues des ex-colonies pour réaliser les tâches domestiques. Cela participe à une véritable division raciale et sexuelle du travail qui permet de comprendre en quoi le racisme fonctionne comme un système, que ce racisme soit présenté comme biologique ou comme culturel. Est-on alors certain qu’un racisme différentialiste culturel aurait permis d’évacuer la race du racisme biologique ? Le terme de culture apparaît aujourd’hui comme ayant la même fonction que le terme de race hier. Il permet également d’établir une distinction entre un «nous »et un «eux ». Il apparaît, comme le souligne Bentouhami, que le racisme culturel fonctionne comme le racisme biologique, et que ce dernier présentait déjà des traits attachés au premier. On retrouve dans les deux cas une naturalisation de la différence à laquelle on attribue des traits immuables.


Qu’est-ce qu’une minorité ?

Les dernières pages du livre reviennent sur la définition de ce qui est une minorité. Définir la minorité, c’est prendre en compte différentes manières d’être une femme, que ce soit selon la race, l’orientation sexuelle, la transsexualité, etc. Il s’agit aussi de penser que dans d’autres cultures, la féminité, la masculinité, ou la manière de négocier son orientation sexuelle s’opèrent et s’articulent de manières différentes. L’outil de l’intersectionnalité est indispensable dans ce contexte postcolonial en ce qu’il permet «de déceler le caractère cumulatif et aggravant des violences, de race, de genre, et de classe» produites historiquement par une épistémologie au service de la domination. L’intersectionnalité sert, in fine, à désigner ce qu’est une minorité. Il s’agit de prendre en compte toutes les voix minoritaires contre un féminisme eurocentré et bourgeois vecteur d’une «violence épistémique» qui s’arroge le monopole de l’émancipation universelle.

Cet ouvrage constitue une synthèse stimulante de la pensée postcoloniale qui examine les productions épistémologiques des catégories qui servent la domination que sont la race, la culture, l’identité, mais aussi le genre ou l’orientation sexuelle. Il dégage les voies possibles de l’émancipation dans la perspective d’un féminisme décolonial et intersectionnel qui prend place dans la stratégie plus globale de la créolisation des identités. L’approche théorique de l’ouvrage n’est pas nouvelle dans les études postcoloniales mondiales, toutefois elle demeure encore peu trop représentée dans la philosophie universitaire française et on ne peut que saluer sa parution. Pour approfondir certains thèmes de l’ouvrage, on pourra se reporter à Sexe, Race, Classe, pour une épistémologie de la domination, paru aux PUF, sous la direction d’Elsa Dorlin. Une généalogie de la production de la race a été également entreprise, dans une approche différente, par Achille Mbembe dans sa Critique de la raison nègre. Ces deux ouvrages constituent donc des compléments très utiles à celui d’Hourya Bentouhami-Molino.

Karim Piriou et Nonfiction


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MessageSujet: Re: sur les 'IDENTITÉS' de 'RACES' : dépasser racismes et antiracismes, racisations et racialisme   Dim 13 Déc - 8:12

La conférence de Fanon sur « Racisme et culture », 60 ans après 10 décembre 2015 par Norman Ajari, membre du PIR


« Racisme et culture » est le titre d’une conférence que Fanon donna en 1956, à Paris, pour le premier Congrès des écrivains et artistes noirs. Ce texte est important à au moins deux titres. En premier lieu, du point de vue de l’évolution l’œuvre de Fanon, c’est un pont entre, d’une part, la question de l’expérience raciale vécue telle que la soulevait Peau noire, masques blancs et, de l’autre, l’analyse de la violence coloniale qui commence à se déployer dans L’An V de la révolution algérienne. Cette situation intermédiaire de « Racisme et culture » explique le second (et plus important) intérêt de ce texte. En effet, Fanon y élabore une définition novatrice du racisme qui évite plusieurs écueils. Il se préserve, en effet, d’une définition morale du racisme, selon laquelle il serait affaire de décision individuelle. Mais il ne souscrit pas non plus aux analyses trop commodes qui s’y attaquent comme à une « pathologie sociale » ; il est, aux yeux de Fanon, un symptôme bien plus qu’une maladie. Ou, pour être plus précis, le racisme est l’état normal de toute société coloniale ; et une telle société ne peut que se mentir à elle-même lorsqu’elle déclare vouloir se soigner de son racisme sans se préoccuper de se débarrasser avant tout de la colonialité qui la définit profondément.

Citation :
Mon intervention* vise à revenir sur le lien entre colonialisme et racisme théorisé dans « Racisme et culture ». Et je me propose d’examiner ces analyses et définitions qu’y propose Fanon dans la perspective qu’impose notre temps, avec ses nouveaux enjeux, les masques renouvelés des vieux ennemis. Je le ferai, tout d’abord, en explorant la définition fanonienne du racisme, puis en m’arrêtant plus longuement sur l’exemple du blues et des musiques noires, qu’il mobilise en passant, mais qui me semble offrir des ressources pour mieux comprendre l’époque actuelle.


Définir le racisme

« Mais le passage du fouet le ramène au silence »
Casey, « Créature ratée ».

Fanon décrit le racisme comme un jeu de légitimations et de délégitimations. Quel est l’objet de ces légitimations et de ces délégitimations ? Ce sont des formes d’exister. C’est-à-dire des manières d’être, des manières de table, des accents, façons de penser et de parler, de se mouvoir dans l’espace, etc. Le racisme, en somme, statue sur des façons d’être au monde, d’interagir avec autrui et avec l’environnement. Le profilage en fonction de formes de vie virtuellement mises hors-la-loi qui a récemment été encouragé par l’État français, au nom de sa lutte contre un phénomène qu’il a risiblement baptisé « radicalisation », en offre un exemple d’autant plus clair qu’il est extrêmement grossier.

Mais ce qui importe, c’est de comprendre comment s’acquiert et se consolide la légitimité de décider quelle forme d’exister a de la valeur et laquelle en a peu. Et c’est ici que la référence au colonialisme est décisive. Une nation ou, au-delà, un continent qui admettent depuis quatre siècles qu’il n’est pas particulièrement anormal de s’approprier les terres, les biens, les corps, les savoirs de peuples lointains est une nation ou un continent qui s’est bâti dans l’idée que sa légitimité était sans borne.

Le racisme, selon Fanon, n’est pas un phénomène indépendant de cet état de fait : il en est au contraire une des conséquences. Les États coloniaux sont les instances qui se sont donné, par la force, le pouvoir de juger unilatéralement de la « valeur normative » des cultures, des sciences et des civilisations conquises. En conséquence, le racisme est à envisager comme une manifestation de cette inégalité structurelle sur le plan de l’expérience vécue, c’est-à-dire dans les nervures de la vie quotidienne. Un raciste, ce n’est pas autre chose qu’un Européen qui laisse le colonialisme le posséder, s’incarner en lui, se manifester à travers lui. Pour insister sur l’actualité de cette conception, je propose de recourir à la notion de « colonialité » telle qu’elle a été élaborée dans la pensée latino-américaine.

La colonialité, c’est l’inégalité structurelle et multidimensionnelle qui, depuis les prétendues « Grandes Découvertes », ne cesse de scinder le monde en deux selon des modalités inlassablement renouvelées. Rupture hiérarchisée entre le premier monde et le tiers monde, entre le Nord global et le Sud global, entre le centre et sa périphérie, entre le Blanc et la masse grouillante de ses autres. Pour Fanon, le racisme est avant tout une région de la colonialité.

Citons-le :

Franz Fanon a écrit:
« Si la culture est l’ensemble des comportements moteurs et mentaux nés de la rencontre de l’homme avec la nature et avec son semblable, on doit dire que le racisme est bel et bien un élément culturel. Il y a donc des cultures avec racisme et des cultures sans racisme »[1]. Et la « culture avec racisme » par excellence, c’est évidemment la culture européenne. L’Européen n’admettra pas aisément que la culture dans laquelle il baigne, en tant qu’elle lui permet à tout moment de s’ériger en instance de légitimation des conduites, est fondamentalement raciste. On connaît bien les objections qu’invoque habituellement l’islamophobe ou le négrophobe, lorsqu’on lui rappelle avec Césaire que ses propos le condamnent, en « y revenant comme par vice, à remâcher le vomi d’Hitler. »[2]


Il dira que les nazis étaient des racistes authentiques parce que la hiérarchisation des types humains qu’ils prônaient portait sur leurs constitutions biologiques respectives. Selon cette perspective pauvre et stéréotypée, le seul vrai raciste serait celui qui va chercher dans l’évolution naturelle et la génétique les différences entre les hommes, non celui qui pense une religion comme barbare ou déplore le retard de développement intellectuel et moral d’un continent. D’un côté, ce serait barbarie meurtrière et de l’autre, au contraire, un emploi raisonnable de la faculté de juger. Or Fanon, en pointant les continuités entre le racisme dit « biologique » et un autre racisme dit « culturel », permet de comprendre le caractère fallacieux d’un tel argumentaire.

En effet, il indique qu’au-delà des différents discours dans lesquels il trouve à s’incarner, tout racisme est principalement et essentiellement travaillé par un imaginaire colonial. Même pour les nazis, même pour les médecins eugénistes et racialistes du XIXe siècle, la vie biologique n’a jamais été qu’une métonymie de la naissance et de la mort des civilisations. Fanon décrit un racisme en perpétuelle évolution, qui ne cesse de se renouveler et d’inventer de nouveaux outils ; les sciences de la vie ne furent qu’un milieu parmi d’autres dans lequel il a pu s’incarner. Mais un tel racisme n’est pas moins culturel qu’un autre : il participe également des attributs de la colonialité. C’est pourquoi, quant à la philosophie qu’ils mobilisent, les discours de l’islamophobe ou du négrophobe ne diffèrent pas fondamentalement du mythe nazi.

Consolidant son analyse, Fanon s’attaque à un autre dispositif rhétorique important dans l’entreprise de décrédibilisation des luttes antiracistes contemporaines. À savoir : la tendance impropre à mesurer toutes les manifestations du racisme à l’aune du phénomène génocidaire. L’imminence de l’holocauste semble alors la seule et unique situation sociale pouvant mériter le recours à un antiracisme conséquent. Et les infinies formes de violence raciale, autres que la seule menace imminente de l’extermination physique et systématique, sont considérées comme insuffisamment abjectes pour mériter d’être sérieusement combattues. Or, voilà ce que répond Fanon :
Citation :

« Une société est raciste ou ne l’est pas. Il n’existe pas de degrés du racisme. Il ne faut pas dire que tel pays est raciste mais que l’on n’y trouve pas de lynchages ou de camps d’extermination. La vérité est que tout cela et autre chose existent en horizon. Ces virtualités, ces latences circulent dynamiques, prises dans la vie des relations psychoaffectives, économiques… » [3]


Le racisme, comme manifestation incarnée de la colonialité, est imaginatif. L’extermination et le lynchage sont des technologies qu’il a mobilisées et mobilisera encore, mais son arsenal est loin de s’y borner : il y en a de nombreuses versions, euphémisées, apparemment moins brutales. S’ils demeurent toujours présents au regard du colonisé, c’est qu’ils constituent l’a priori historique, le fondement même, de la modernité coloniale. Et Fanon ne manque pas de souligner que lorsque les manifestations les plus violentes du racisme semblent disparaître, c’est souvent qu’elles sont devenues inutile, voire nuisibles, au système colonial lui-même. Ce qui demeure, car c’est là l’essence même du racisme, c’est une constellation de dispositifs plus ou moins raffinées voués à nier l’existence d’une puissance normative non blanche, c’est-à-dire d’une force à la fois créatrice et autonome.


Musique noire, sadisme blanc

« Je t’envoie du vrai, écouté par des faux »
PNL, « Lion ».
On va voir à présent comment, jusque dans les pratiques culturelles les plus ordinaires, comme l’écoute par l’esthète blanc d’un disque de blues, Fanon invite à déceler la manifestation de ce qu’il qualifie de lynchage comme virtualité. Il conduit à voir, jusque dans de tels détails, la latence du système colonial et de l’imaginaire de la colonialité dans leur ensemble. Sur ce point, mon interprétation différera de celle d’un lecteur de Fanon qui m’a influencé, considérablement et à de nombreux titres : Lewis Gordon. J’ai plus précisément en tête un passage de son tout dernier livre, What Fanon said[4]. Les superbes pages que Lewis y consacre à la signification du blues sont à la source de mon questionnement sur l’usage de la musique noire comme un incomparable révélateur de la mauvaise foi. Fanon évoque ces moments, dont sont familiers les nègres, où le racisme le plus consistant et le plus retors croit se muer en admiration sincère. Fanon décrit ce phénomène de la manière suivante :

Citation :
« C’est ainsi que le blues, “plainte des esclaves noirs”, est présenté à l’admiration des oppresseurs. C’est un peu d’oppression stylisée qui revient à l’exploitant et au raciste. Sans oppression et sans racisme pas de blues. La fin du racisme sonnerait le glas de la grande musique noire… »[5]


Je soutiens que ces phrases n’expriment pas l’opinion de Fanon sur le blues, mais en décortiquent plutôt la réception impropre par un certain public blanc. Une forme de résistance, à moitié inconsciente, à ce qui dans le blues comme dans toutes les manifestations de la puissance créatrice des cultures colonisées, se présente comme possiblement menaçant. Ce simple exemple permet d’éclairer plusieurs notions centrales qu’introduit Fanon dans « Racisme et culture ».

Celui qui n’apprécie le blues ou le jazz que parce qu’ils dépeignent la condition noire, comme le Français d’aujourd’hui qui prétend aimer le rap parce qu’il dépeint admirablement la vie quotidienne des banlieues, ne peuvent que se tromper eux-mêmes et déraisonner sur des mensonges. Ce qu’exprime Fanon, c’est qu’ils admirent cet art en oppresseurs, avec des critères, des goûts, une manière de connaître et de désirer qui rappellent inlassablement leur position dominante, jusque dans leur rapport à ce qu’ils affectent d’aimer. En cela, ils mettent en œuvre ce que j’appelle les imaginaires européens de l’homogénéité. Trois éléments peuvent être ici isolés et chacun d’eux renvoie à une réalité plus large : le vaste terrain de l’opposition sociale entre la colonialité et ses victimes non consentantes. Il s’agit : 1) de la mauvaise conscience ; 2) du pseudo-respect ; et enfin 3) de l’illusion de connaissance.

1) En premier lieu, la découverte de la musique nègre par un public blanc témoigne d’une fêlure dans la certitude de soi absolue qui rendit possible les manifestations les plus sanglantes du colonialisme. La totale abjection des formes culturelles des colonisés n’est plus une donnée certaine. Fanon l’exprime en ces termes : « Le projet du raciste est alors un projet hanté par la mauvaise conscience » [6].

Gardons-nous de voir quelque progrès salutaire dans cette pénétration de la mauvaise conscience dans l’âme européenne. L’obséquieuse commisération, l’identification superficielle aux souffrances de l’esclave ou du nègre ségrégué, participent d’un mécanisme de défense globalement pervers, qui permet au raciste de se convaincre qu’il n’est, tout compte fait, pas si raciste que cela. C’est une tentative inadéquate de résoudre une contradiction patente entre l’injustice de la société réellement existante et l’expérience que l’auditeur de blues souhaiterait en faire. Il va chercher dans les complaintes jazzistes les stigmates du mal que ses semblables ont causé. Ce faisant, c’est sur lui-même que son attention se focalise : sur la force, la brutalité de ses ancêtres qui ont été capables d’éventrer l’océan et d’essoucher des nations entières. Et c’est dans les ruelles étroites de ce narcissisme qu’il part en quête du sublime. À travers sa mauvaise conscience, le colon négrophile s’offre à lui-même l’émoi du pardon, comme une très petite croix dont il condescendrait à alourdir ses épaules.

2) La mauvaise conscience du raciste, en tant que rapport inauthentique à soi, se double d’un rapport inauthentique à la condition noire. Fanon le décrit comme un « pseudo-respect [qui] s’identifie en fait au mépris le plus conséquent, au sadisme le plus élaboré »[7]. Mobiliser la notion de sadisme, c’est d’emblée se situer sur le plan du désir ; plus tard, Fanon l’emploiera pour évoquer les tortionnaires français lors de la guerre d’Algérie. Il dira leur désir de devenir tout, de réduire l’humanité de l’autre à la seule expérience de la souffrance. N’y a t-il pas là un écho de la tendance des amateurs de blues dont parle Fanon ? Mais surtout, il importe de souligner que le pseudo-respect qu’il évoque est une constante des rapports entre le pouvoir et les colonisés. Fanon cite la création d’institutions artificieuses, épousant prétendument les intérêts et les modes de vie de ces derniers, mais visant en réalité à les contrôler et à les mystifier. Aujourd’hui, il en va ainsi d’une organisation comme la LICRA, qui se clame antiraciste, mais n’a d’audace que pour censurer les manifestations de solidarité avec la cause palestinienne, ou pour accréditer le mythe débilitant d’un « racisme anti-blancs ». Ces exactions illustrent et confirment la pertinence de l’idée fanonienne d’un « pseudo-respect » adressé aux intérêts des victimes du racisme. Il cache un sadisme, c’est-à-dire une volonté de faire disparaître lesdites victimes en alimentant une confusion entre la position confortable du colon et celle des colonisés. Il y a là une entreprise de dissolution, pour ne pas dire de démolition, des identités politiques réfractaires.

3) Ainsi, rassuré par l’acceptation de sa mauvaise conscience, gratifiant désormais les nègres de son pseudo-respect sadique, l’amateur de musique noire se redécouvre absolument sûr de lui-même. À présent, il sait. Le colon, écrit Fanon, dit toujours « les » connaître, « eux », les colonisés ; c’est qu’il se livre à une « objectivation maximum » par laquelle il se persuade qu’il connaît « les gestes, les pensées qui définissent ces hommes » [8]. Mais, comme il l’exprimera clairement dans Les Damnés de la terre, cette connaissance est d’une nature très particulière : « le colon a raison quand il dit “les” connaître. C’est le colon qui a fait et qui continue à faire le colonisé. Le colon tire sa vérité, c’est-à-dire ses biens, du système colonial »[9]. Le mode de connaissance colonial ne sait d’une chose que ce qu’il y a mis lui-même. Du blues, l’amateur blanc ne sait que ce qui procède de l’oppression blanche et, in fine, c’est à cette oppression qu’il rend grâce.

Or Fanon invite à envisager la question sous un tout autre angle, en refusant la monopolisation par le raciste de la lecture légitime. Ce qui est en jeu dans l’expérience de la contradiction violente, qui est l’une des sources des musiques noires, pourrait s’éclairer en recourant à une formule célèbre du penseur africain-américain W.E.B. Du Bois :

W.E.B. Du Bois a écrit:
« C’est une sensation bizarre, cette conscience dédoublée, ce sentiment de constamment se regarder par les yeux d’un autre, de mesurer son âme à l’aune d’un monde qui vous considère comme un spectacle, avec un amusement teinté de pitié méprisante. Chacun sent constamment sa nature double – un Américain, un Noir ; deux âmes, deux pensées, deux luttes irréconciliables ; deux idéaux en guerre dans un seul corps noir, que seule sa force inébranlable prévient de la déchirure » [10].


Constater, voire déplorer, les inextricables contradictions du vécu noir est une chose ; mais ce que le goût colonial du blues est profondément incapable de reconnaître et d’appréhender, c’est bien la réalité de cette force inébranlable dont parle Du Bois. La mauvaise conscience, le pseudo-respect et la fausse connaissance ont amené le raciste à goûter dans le blues les stigmates du mal qu’il a fait, mais l’ont rendu incapable d’appréhender presque tout ce qui s’en écarte.

En effet, la force et l’originalité de la musique nègre ne sauraient se borner à la seule expression d’une intense expérience de la contradiction vécue : un tel affect participe (à des degrés divers) de tout processus de création artistique. Ce qui importe, comme le souligne Du Bois, c’est la force, l’endurance, l’inventivité qui surgissent hors des conditions de vie invivables. Le raciste détourne son regard de cette force inébranlable en l’interprétant comme un simple produit de la domination, alors que c’est surtout ce qui échappe absolument et scandaleusement à sa maîtrise. Bien sûr, l’auditeur n’a d’autre choix que de la percevoir, et elle est la source réelle de sa jouissance esthétique, mais il est aussi forcé d’y résister : il doit refuser de l’admettre et de le comprendre, car ce serait compromettre sa position dominante. Ce serait reconnaître l’existence d’une menaçante puissance noire dont le blues, le jazz, le rap sont autant de vecteurs. Le raciste se refuse à déchiffrer dans la musique la conséquence ultime de l’asservissement : la manifestation de capacités de résistance à l’extrême violence et d’une inventivité hors du commun.

L’une des expressions de cette puissance réside en ceci que les musiques noires, elles aussi, sont porteuses d’une connaissance. Mais c’est une connaissance d’une toute autre nature que la connaissance coloniale qui ne sait d’une chose que ce qu’elle y a mis elle-même. Le colonisé, lui aussi, connaît le colon. Il le connaît probablement mieux que ce dernier ne se connaît lui-même, car il s’est rendu capable de connaître l’autre en tant qu’autre, sans abolir son altérité, sans la persécuter et sans l’exterminer. C’est pourquoi, comme le dit Fanon dans « Racisme et culture » : « La fin du racisme commence avec une soudaine incompréhension »[11]. La dissolution du racisme ne débute pas, comme le croient les moralistes, par la découverte de l’idée que l’autre est « comme moi », mais avec une sidération face à l’existence d’une altérité radicale, et d’une force inébranlable.


Norman Ajari, membre du PIR


* Intervention de Norman Ajari à la table ronde : Fanon, poésie, littérature et engagement, le 9 décembre 2015, lors de la conférence « Frantz Fanon, penseur et militant décolonial » organisée par la Fondation Frantz Fanon.


Notes

[1] Fanon Frantz, Œuvres, Paris, La Découverte, 2011, pp. 715-716.

[2] Césaire Aimé, Discours sur le colonialisme (1955), Paris, Présence Africaine, 2004, p. 53.

[3] Fanon Frantz, Œuvres, p. 724.

[4] Gordon Lewis R., What Fanon said. A philosophical introduction to his life and thought, New York, Fordham University Press, 2015, pp. 87-91.

[5] Fanon Frantz, Œuvres, p. 720.

[6] Ibid., p. 719.

[7] Ibid., p. 718.

[8] Idem.

[9] Ibid., p. 452.

[10] Du Bois W.E.B., Les Âmes du peuple noir (1905), trad. Magali Bessone, Paris, La Découverte, 2007, p. 11.

[11] Fanon Frantz, Œuvres, p. 726.


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